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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>&#171; C'est la faute au constructivisme ! &#187; - Sur deux textes facultatifs [2/2]</title>
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		<dc:date>2025-09-07T04:21:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>C&#233;dric Cagnat</dc:creator>



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&lt;p&gt;La biosph&#232;re &lt;br class='autobr' /&gt;
Il me faut maintenant gravir un sommet autrement plus p&#233;rilleux que les ch&#233;tifs terrils auxquels j'ai d&#251; m'affronter pr&#233;c&#233;demment : rien de moins que l'Everest &#8211; accompagn&#233; de quelques autres sublimit&#233;s telluriennes. La difficult&#233; tient ici &#224; la fois au double r&#244;le qu'occupe dans l'&#233;conomie argumentative du texte de VM ce que j'appellerai le &#171; r&#233;el &#233;cosyst&#233;mique &#187;, ainsi qu'au caract&#232;re contradictoire des affirmations qui y sont consacr&#233;es. Ces derni&#232;res, en effet, quand elles (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;La biosph&#232;re&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me faut maintenant gravir un sommet autrement plus p&#233;rilleux que les ch&#233;tifs terrils auxquels j'ai d&#251; m'affronter pr&#233;c&#233;demment : rien de moins que l'Everest &#8211; accompagn&#233; de quelques autres sublimit&#233;s telluriennes. La difficult&#233; tient ici &#224; la fois au double r&#244;le qu'occupe dans l'&#233;conomie argumentative du texte de VM ce que j'appellerai le &#171; r&#233;el &#233;cosyst&#233;mique &#187;, ainsi qu'au caract&#232;re contradictoire des affirmations qui y sont consacr&#233;es. Ces derni&#232;res, en effet, quand elles ne se r&#233;duisent pas &#224; des truismes qu'il n'y a pas lieu de discuter, viennent t&#233;lescoper de front, visiblement &#224; l'insu de son autrice, la th&#232;se g&#233;n&#233;rale du texte.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le r&#233;el &#233;cosyst&#233;mique &#8211; glaciers, fleuves, for&#234;ts, atmosph&#232;re, etc. &#8211; tel qu'il est mis en p&#233;ril dans sa r&#233;alit&#233; physique et mat&#233;rielle ; tel qu'il est menac&#233;, attaqu&#233;, en voie d'effondrement et d'an&#233;antissement, est mobilis&#233; &#224; de multiples reprises tout au long du texte de VM comme l'exemple prototypique de l'actuelle destruction globale du &#171; r&#233;el comme tel &#187;. Il est trait&#233; tant&#244;t comme l'occurrence la plus manifeste de cette destruction, tant&#244;t comme une sorte de paradigme &#224; partir duquel pourrait s'op&#233;rer la radicale conversion de notre rapport au r&#233;el que VM appelle r&#233;solument de ses v&#339;ux. C'est ce qu'elle nomme la &lt;i&gt;preuve par l'anthropoc&#232;ne&lt;/i&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La d&#233;gradation irr&#233;vocable de ce que nous percevons comme notre environnement ou nos espaces de vie, telle que nous en sommes les t&#233;moins (telle qu'elle constitue l'objet de nos perceptions et efforts d'intellection),&lt;/i&gt; c'est un fait &lt;i&gt;ou un ensemble de faits, et pas seulement l'objet de nos soucis, de notre d&#233;ploration, c'est-&#224;-dire d'op&#233;rations subjectives reconductibles &#224; la condition humaine et aux limites impos&#233;es par sa finitude. L'anthropoc&#232;ne nous reconduit irr&#233;vocablement au r&#233;el : l'Everest salop&#233; et la Mer de Glace qui dispara&#238;t, c'est du r&#233;el massif et compact, irr&#233;vocable, irr&#233;ductible &#224; sa condition de d&#233;fis pour la pens&#233;e humaine dont nous devons prendre acte et que nous devons faire l'effort de probl&#233;matiser. Le premier &#233;l&#233;ment du dogme ou de l'a priori &#224; instaurer ici tiendrait en deux mots :&lt;/i&gt; &#231;a existe &lt;i&gt;&#8211; et m&#234;me &#231;a existe tellement que nous sommes menac&#233;s d&#233;sormais d'en crever. Et c'est ici, dans ce d&#233;placement brutal de la proposition que nous nous d&#233;tachons du subjectivisme et du criticisme kantien &#8211; la tradition majeure de la modernit&#233; philosophique &#8211; &#224; l'heure du danger mortel, le r&#233;el revient vers nous, en boomerang, d&#233;bordant de toutes parts l'in-finie, l'interminable discussion autour des conditions dans lesquels nous, humains, le percevons, en produisant la connaissance, le mettons en phrases.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;VM insiste pour dissocier radicalement la r&#233;alit&#233; physique de la biosph&#232;re de toute m&#233;diation perceptive ou cognitive. Elle pose comme geste th&#233;orique premier l'affirmation &#171; &lt;i&gt;&#231;a existe&lt;/i&gt; &#187;, ind&#233;pendamment de toute appr&#233;hension humaine, et veut &#233;chapper &#224; l'orni&#232;re du subjectivisme et du criticisme kantien en s&#233;parant l'&#234;tre et le percevoir. Cette posture a l'avantage de rappeler que la destruction mat&#233;rielle est un ph&#233;nom&#232;ne objectif, non r&#233;ductible &#224; une crise de perception. Mais, en absolutisant ce geste, VM fait dispara&#238;tre du champ de l'analyse la question des conditions concr&#232;tes dans lesquelles ces r&#233;alit&#233;s deviennent &lt;i&gt;des probl&#232;mes&lt;/i&gt; pour les soci&#233;t&#233;s humaines &#8211; et donc l'&#233;cart entre un &#233;v&#233;nement mat&#233;riel et sa reconnaissance collective comme enjeu. En cherchant &#224; &#171; lib&#233;rer &#187; la question &#233;cologique de toute r&#233;f&#233;rence &#224; la perception, VM oublie que la destruction de la biosph&#232;re n'est une question politique, scientifique ou morale que &lt;i&gt;parce que&lt;/i&gt; des structures cognitives &#8211; cat&#233;gories, mod&#232;les scientifiques, indicateurs, r&#233;cits &#8211; en permettent l'identification, la qualification et l'&#233;valuation. Sans ce travail d'objectivation, la fonte d'un glacier reste un &#233;v&#233;nement physique local, non un &#171; sympt&#244;me &#187; de l'Anthropoc&#232;ne. L'enjeu n'est donc pas de choisir entre objectivit&#233; brute et subjectivisme kantien, mais de penser leur articulation : comment un changement mat&#233;riel devient un fait environnemental signifiant.&lt;br class='autobr' /&gt;
VM &#233;nonce une banalit&#233; en rappelant que l'anthropocentrisme a contribu&#233; &#224; l'exploitation et &#224; la destruction du monde vivant. Mais son projet de &#171; se d&#233;centrer &#187; radicalement du sujet humain d&#233;politise la question &#233;cologique en oubliant que toute lutte pour pr&#233;server la biosph&#232;re est n&#233;cessairement une lutte humaine, situ&#233;e dans des conflits d'int&#233;r&#234;ts, de repr&#233;sentations et de valeurs. En d'autres termes : l'Anthropoc&#232;ne est certes un fait mat&#233;riel, mais sa compr&#233;hension et sa gestion passent in&#233;vitablement par des m&#233;diations sociales et culturelles. La destruction de la biosph&#232;re &#8211; glaciers qui fondent, fleuves pollu&#233;s, for&#234;ts ras&#233;es &#8211; appartient ind&#233;niablement au domaine des r&#233;alit&#233;s objectives : elle affecte la mat&#233;rialit&#233; physique de la plan&#232;te, ind&#233;pendamment de notre perception imm&#233;diate. Personne ne conteste que l'effacement d'un &#233;cosyst&#232;me n'est pas r&#233;ductible &#224; une simple crise de repr&#233;sentation. Mais, sans les concepts de &#171; r&#233;chauffement climatique &#187;, d'&#171; &#233;rosion de la biodiversit&#233; &#187; ou d'&#171; Anthropoc&#232;ne &#187;, sans les indicateurs et les mod&#232;les qui les rendent visibles et mesurables, la fonte d'un glacier reste un &#233;v&#233;nement physique local, sans signification globale. Or, la d&#233;gradation de ces cadres &#8211; qu'il s'agisse de leur affaiblissement intellectuel, de leur disqualification id&#233;ologique ou de leur remplacement par des narrations mensong&#232;res &#8211; ne se contente pas d'obscurcir la perception de la catastrophe : elle en devient l'un des moteurs, en paralysant toute capacit&#233; collective de r&#233;action. Ce n'est donc pas en opposant un &#171; r&#233;el brut &#187; &#224; la m&#233;diation cognitive que l'on sort de l'anthropocentrisme, mais en reconnaissant que C1 et C2 sont indissociables : l'effondrement de la pens&#233;e &#233;cologique pr&#233;cipite l'effondrement &#233;cologique lui-m&#234;me. &lt;br class='autobr' /&gt;
La &#171; preuve par l'Anthropoc&#232;ne &#187; que VM nous sert se r&#233;duit, pour l'essentiel, &#224; enfoncer des portes ouvertes : l'Everest et la Mer de glace existent &#8211; nul, pas m&#234;me les constructivistes les plus enrag&#233;s, ne l'a jamais ni&#233; ; ils se d&#233;gradent rapidement &#8211; ce que confirme un consensus scientifique massif et ce que chacun peut constater chaque &#233;t&#233;, quand les records de chaleur tombent en rafale et que des incendies g&#233;ants embrasent simultan&#233;ment plusieurs continents&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ce que nous faisons &#8211; ou ne faisons pas &#8211; &#224; partir de cette &#233;vidence est un (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais c'est pr&#233;cis&#233;ment l&#224; que se loge la contradiction : &#171; Anthropoc&#232;ne &#187; n'est pas le nom d'un fait brut, c'est un concept scientifique, fruit de mesures atmosph&#233;riques, d'exp&#233;rimentations sur le terrain, de relev&#233;s de temp&#233;ratures, d'analyses g&#233;ologiques, de mod&#233;lisations climatiques, de comparaisons statistiques, autrement dit un produit &#233;labor&#233; au sein de C1, et non la simple donation imm&#233;diate d'un C2 suppos&#233; &#171; massif et compact &#187;. C'est par ce d&#233;tour &#8211; relev&#233;s instrumentaux, mise en forme conceptuelle, diffusion publique &#8211; que la d&#233;gradation de la biosph&#232;re devient un probl&#232;me social et politique. Or, tout en pr&#233;tendant s'affranchir de la m&#233;diation subjective, VM la r&#233;introduit malgr&#233; elle dans son propre texte : &#171; nous percevons &#187;, &#171; nous sommes t&#233;moins &#187;, &#171; objet de nos perceptions et efforts d'intellection &#187;&#8230; Autant d'aveux implicites que la catastrophe &#233;cologique ne prend sens, ne devient &#171; fait &#187; mobilisable, qu'&#224; travers les structures d'appr&#233;hension du monde que VM voudrait cong&#233;dier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc &#224; partir de cette &#171; preuve &#187; bancale, un paradigme ni fait ni &#224; faire, que VM entend envisager la destruction du r&#233;el dans son ensemble, sous ses diverses modalit&#233;s : &#171; le pass&#233; historique, la vie sociale, les cultures et les langues minoritaires, les fondements de la vie en commun, de la vie politique &#187; &#8211; destruction &#171; infiniment plus subreptice que celle de la d&#233;forestation de l'Amazonie ou la construction de l'&#233;ni&#232;me autoroute &#187;. &lt;i&gt;Infiniment plus subreptice&lt;/i&gt;, certes, mais pour quelle raison, Madame ? R&#233;ponse : &#171; Ce n'est qu'un probl&#232;me de visibilit&#233;, de perception &#187;. Je ne vous le fais pas dire. Si je comprends bien, ce que VM pr&#233;conise, c'est donc une r&#233;forme, ou une r&#233;volution, dans notre mani&#232;re de &lt;i&gt;percevoir&lt;/i&gt; le r&#233;el. Une perception qui ne passerait pas par le sujet percevant &#8211; de la m&#234;me mani&#232;re dont nous &lt;i&gt;percevons&lt;/i&gt; la r&#233;alit&#233; brute et massive de la fonte des glaciers et de la d&#233;forestation de l'Amazonie. Soit ! Rallions-nous &#224; ce beau programme. Il ne manque plus que la m&#233;thode &#8211; car je veux bien &lt;i&gt;percevoir&lt;/i&gt; diff&#233;remment le r&#233;el sans en passer par &lt;i&gt;ma&lt;/i&gt; perception, mais en l'&#233;tat, cela me para&#238;t difficile. Heureusement, VM va nous fournir le mode d'emploi &#8211; non ? Si ! &#171; Nous devons faire un effort pour penser cette question (les attaques contre le r&#233;el) comme si elle ne passait pas par nous, par la perception que nous en avons. &#187; &#199;a tombe bien, je suis pr&#234;t &#224; tous les efforts &#8211; mais vers quoi, et comment, s'il vous pla&#238;t ? Eh bien : &#171; Il faut traiter les enjeux historiques et sociaux de la m&#234;me fa&#231;on que les enjeux environnementaux. &#187; D'accord ! D'accord ! Il faut les &#171; traiter &#187;, mais comme s'ils ne passaient pas par nous. La m&#233;thode ? Le proc&#233;d&#233; ? Le &lt;i&gt;suspense&lt;/i&gt; devient insoutenable. &#171; Le n&#339;ud de l'affaire est qu'il faudrait produire ce geste de d&#233;liaison en cons&#233;quence duquel la question du r&#233;el cesserait d'&#234;tre indissociable des enjeux de perception, sensation et intellection ; l&#224; o&#249;, pr&#233;cis&#233;ment, la boucle se referme toujours et relance le subjectivisme humain, dans la mesure m&#234;me o&#249; ce geste, cet effort relevant d'une d&#233;cision, c'est bien toujours &lt;i&gt;nous&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire un ou des sujets humains qui sommes appel&#233;s &#224; le produire. &#187; Ah bon ? Mais je croyais que&#8230; Je suis en pleine confusion. &#171; Il s'agirait donc, pour tenter de s'&#233;vader hors du cercle du subjectivisme humain, de l'anthropocentrisme commandant toute approche du r&#233;el, de poser des principes ou de donner force de loi (d'axiome) &#224; des notions premi&#232;res telles que : le sommet de l'Everest souill&#233; de d&#233;chets du fait de l'affluence des alpinistes en qu&#234;te de performance, la Mer de glace, &#224; Chamonix, qui fond inexorablement, ce sont bien des d&#233;sastres que nous enregistrons. &#187; Oui, c'est bien cela &#8211; nous les &lt;i&gt;enregistrons&lt;/i&gt;. Et ? &#171; C'est par cet effort d'objectivation que nous devons commencer &#8211; et il ne se limite pas &#224; une r&#233;forme de notre entendement. Il vise au contraire &#224; s&#233;parer la question de notre entendement d'avec ce qui est &#8211; et tant pis s'il s'agit l&#224;, bien s&#251;r, in&#233;vitablement, d'une op&#233;ration de notre entendement. &#187; Que&#8230; Quoi ?&#8230; Tant&#8230; Tant pis ? On a bien lu ? &#171; Tant pis &#187; ? Tant pis si ce minuscule &#171; tant pis &#187; fait s'&#233;crouler toute la d&#233;monstration ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Tant pis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Gaza&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le texte de VM, n'est fait mention de ce th&#232;me que deux fois, dont une dans la phrase suivante : &#171; Lorsque la Caste tente d'imposer l'&#233;vidence selon laquelle ce qui exige que les d&#233;put&#233;s statuent, en urgence, c'est la prolif&#233;ration de l'antis&#233;mitisme et non pas l'extermination de la population de Gaza, c'est bien le r&#233;el qui est en jeu, et pas seulement la diversion, une de plus, qui fait son &#339;uvre. &#187; Je ne gloserai pas sur cette phrase. Prise hors de son contexte, j'y souscris sans r&#233;serve. Ce qui, pourtant, en fait une s&#233;rieuse entorse aux exigences &#233;thiques minimales d'une proposition philosophique livr&#233;e aux commentaires du tout-venant, c'est son insertion dans un d&#233;veloppement visant &#224; disqualifier une option th&#233;orique, laquelle ne flotte pas sans attaches dans les nu&#233;es, mais se trouve port&#233;e et d&#233;fendue par un certain nombre d'individus qui, &lt;i&gt;jusqu'&#224; preuve du contraire&lt;/i&gt;, ne m&#233;ritent pas qu'on les prive des &#233;gards &#233;l&#233;mentaires dus &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; &#224; tout un chacun. Or, si ces empoisonneurs assidus sont, tout au long du texte, rendus responsables de la menace et des attaques dont le r&#233;el fait l'objet, alors c'est bien &#224; eux que sont ici imput&#233;es l'indiff&#233;rence, l'inaction et les manipulations de &#171; la Caste &#187; au sujet du g&#233;nocide des Gazaouis, en tant qu'ils lui ont fourni les pr&#233;suppos&#233;s philosophiques, la noosph&#232;re, la &lt;i&gt;koin&#232;&lt;/i&gt; dont elle avait besoin pour accomplir son &#339;uvre de mort &#8211; avec la complicit&#233; avachie de la soci&#233;t&#233; dans son ensemble, elle aussi conditionn&#233;e par leur faute &#224; gober ses intoxications d&#233;r&#233;alisantes. Autant dire que toutes celles et tous ceux qui ne souscrivent pas au r&#233;alisme de VM ont arm&#233; le bras criminel de Netanyahou. Ce proc&#233;d&#233; &#8211; que je me garderai pour l'instant de qualifier &#8211; sera amplement r&#233;it&#233;r&#233;, de fa&#231;on encore plus virulente, dans le texte qui a fait suite &#224; celui de VM dans les colonnes d'&lt;i&gt;Ici et Ailleurs&lt;/i&gt;. J'aurai donc l'occasion d'y revenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3. &#171; aujourd'hui comme il ne l'a jamais &#233;t&#233; &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet aspect de la th&#232;se de VM doit &#234;tre discut&#233; sur deux fronts. Le premier concerne le caract&#232;re in&#233;dit de la situation d&#233;crite dans le texte. Le second, plus &#233;troitement associ&#233; &#224; l'objectif critique g&#233;n&#233;ral que j'ai poursuivi jusqu'ici, consiste &#224; interroger la part de responsabilit&#233; qui peut &#234;tre attribu&#233;e &#224; l'&#233;pist&#233;mologie constructiviste dans l'&#233;mergence et la persistance de cette reconfiguration globale &#8211; &#171; ontologique &#187;, anthropologique, sociale, politique, etc. &#8211; pr&#233;sent&#233;e comme radicalement nouvelle. Si nous entendons, comme nous l'avons fait jusqu'&#224; pr&#233;sent, opposer &#224; des g&#233;n&#233;ralit&#233;s insaisissables autre chose que des consid&#233;rations puis&#233;es &#224; la m&#234;me source vaporeuse, il est indispensable d'analyser pr&#233;cis&#233;ment la structure d'une situation ou d'un &#233;v&#233;nement susceptibles d'&#234;tre d&#233;crits par des &#233;nonc&#233;s dans lesquels interviendraient des verbes comme &#171; menacer &#187; ou &#171; attaquer &#187;. C'est &#224; partir de la mise au jour des &#233;l&#233;ments d'une telle structure que pourront &#234;tre &#233;valu&#233;s la &#171; nouveaut&#233; &#187; de chacun d'eux et leurs &#233;ventuels liens avec des d&#233;terminations imputables &#224; des pr&#233;suppos&#233;s, des th&#233;ories ou une &#171; atmosph&#232;re &#187; constructiviste.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un &#233;tat de fait dans lequel intervient une &#171; menace &#187; ou une &#171; attaque &#187; se pr&#233;sente formellement de la mani&#232;re suivante : (x) menace/attaque (y) au moyen de (w) en vue de (z)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pour &#234;tre tout &#224; fait pr&#233;cis, il conviendrait d'analyser &#224; part les deux (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Aucune difficult&#233; ici : une situation de menace/attaque implique un initiateur et agent, individuel ou collectif (x), usant de certains proc&#233;d&#233;s, instruments, moyens de toutes natures (w) pour menacer ou attaquer un objet (y) dans le but d'obtenir tel ou tel r&#233;sultat (z)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le lecteur aura peut-&#234;tre remarqu&#233; que cette mani&#232;re de formuler les choses (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Si nous substituons les variables de cette structure sur la base de la th&#232;se de VM, nous obtenons : &#171; La Caste (x) menace/attaque le r&#233;el (y) &#171; en d&#233;ployant toutes sortes de moyens jusqu'ici in&#233;dits &#187; (w) en vue de &#171; rendre de plus en plus impraticable l'op&#233;ration &#233;l&#233;mentaire consistant &#224; faire le partage entre [&#8230;] le r&#233;el et ce qui n'en est qu'une ombre, une simulation, un double illusoire, une r&#233;alit&#233;-bis (une fiction visant &#224; se faire passer pour le r&#233;el) &#187; (z). Jusqu'ici, ma critique s'est exclusivement attard&#233;e sur les diff&#233;rents emplois et diverses modalit&#233;s de (y), sous ses deux d&#233;clinaisons, C1 et C2, &#224; partir desquelles VM avait &#233;chafaud&#233; sa charge anti-constructiviste, dont il me semble avoir montr&#233;, autant que faire se pouvait, qu'elle est nulle et non avenue. Reste donc &#224; s'atteler aux autres variables : Qui &#8211; Comment &#8211; Pourquoi (&#224; quelle fin).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(x) &#8211; Qui ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La Caste &#187; est le nom g&#233;n&#233;rique donn&#233; &#224; une vari&#233;t&#233; d'agents caract&#233;ris&#233;s comme &#171; de puissantes forces &#187;, que le texte mentionne sous diverses appellations renvoyant &#224; des cat&#233;gories sociales ou politiques plus ou moins circonscrites et identifiables : &#171; les sergents de la domination, les militants de l'&#233;conomie, les fabriques de discours &#187; ; &#171; les militants de l'&#233;conomie, du productivisme, de l'extractivisme et les activistes de la logocratie h&#233;g&#233;moniste &#187; ; &#171; les discours n&#233;gationnistes ayant pour objet le saccage environnemental &#187; ; &#171; les formes contemporaines de la domination &#187; ; &#171; les puissances dominantes &#187; ; &#171; ceux dont la destruction de la r&#233;alit&#233; est la grande cause &#187; ; &#171; productivistes, extractivistes, pollueurs, destructeurs &#224; outrance &#187; ; &#171; Le grand paradigme de la Science &#187; et son prolongement logique, &#171; la techno-science &#187; ; et enfin &#171; le sujet souverain &#187;, qui &#171; est un apprenti sorcier, le bousilleur qui a ouvert la bo&#238;te de Pandore et tout salop&#233; &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
A ceci, il n'y a en soi pas grand-chose &#224; r&#233;pliquer. Sauf que ce qui est pr&#233;sent&#233; comme une nouveaut&#233; analytique &#8211; cette fameuse &#171; ontologie du pr&#233;sent &#187; dont VM se targue si fi&#232;rement de fournir les bases &#8211; requise par les param&#232;tres d'une situation in&#233;dite o&#249; toutes les cartes th&#233;oriques sont pr&#233;tendument rebattues, remobilise en r&#233;alit&#233; des &lt;i&gt;topo&#239;&lt;/i&gt; d&#233;j&#224; bien &#233;prouv&#233;s de la critique radicale anticapitaliste la plus classique. La Caste, c'est en d&#233;finitive cet agr&#233;gat ultra-minoritaire &#8211; mais dont la capacit&#233; de nuisance est en effet maximale &#8211; de d&#233;tenteurs des pouvoirs &#233;tatiques et des institutions financi&#232;res, &#233;conomiques et industrielles globalis&#233;es, mobilisant &#224; son service toutes les ressources des d&#233;veloppements techno-scientifiques et second&#233; par ses porte-voix m&#233;diatiques et pseudo-intellectuels. &lt;i&gt;Nihil sub sole novum&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cet apophtegme de l'Eccl&#233;siaste est l'ennemi d&#233;clar&#233; des penseurs (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ce qui, en revanche, peut pr&#234;ter &#224; discussion, c'est bien entendu l'appartenance de cette Caste &#224; une configuration id&#233;ologique relevant du constructivisme, soit qu'elle en ferait un usage cyniquement strat&#233;gique afin de mener plus ais&#233;ment &#224; bien son entreprise de destruction massive, soit qu'elle baignerait inconsciemment dans ce brouet mental diffus propre &#224; notre pr&#233;sent. La question se pose d'autant plus qu'un passage du texte de VM pointe, de mani&#232;re l&#224; encore assez contradictoire, l'absence d'une v&#233;ritable ligne id&#233;ologique directrice et homog&#232;ne au principe des men&#233;es de ces puissances dominantes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'id&#233;ologie est une chape, elle forme un tout, elle pr&#233;sente une coh&#233;rence comme ensemble de discours et syst&#232;me de repr&#233;sentation, &#171; vision du monde &#187;. Son r&#233;gime, c'est celui de l'unit&#233;, de l'ensemble int&#233;gr&#233; o&#249; toutes les &#171; parties &#187; forment un tout. L'id&#233;ologie, en ce sens, a une architectonique. Nous ne vivons plus du tout sous ce r&#233;gime de la domination. Ce &#224; quoi nous avons affaire, ce sont des flux. [&#8230;] Plus rien qui rel&#232;ve d'une architecture globale et pr&#233;sente une coh&#233;rence quelconque. Seulement des flux, des input, des signes, des intensit&#233;s, des messages, des effets de saturation ; une prolif&#233;ration dense, instable, constamment changeante. La Caste est all&#233;g&#233;e de toute id&#233;ologie globale, elle n'agit plus selon des vis&#233;es strat&#233;giques, des plans, des doctrines, des visions du monde, elle agit par impulsions, un amalgame de coups de t&#234;te et d'id&#233;es fixes,&lt;/i&gt; whims&lt;i&gt;, en fonction d'int&#233;r&#234;ts &#224; court terme, elle n'a plus d'id&#233;es &#224; proprement parler [&#8230;] La Caste a la t&#234;te vide, plus d'id&#233;es, elle ne se meut plus que par automatismes, le temps du cerveau reptilien. [&#8230;] On gouverne, on domine d&#233;sormais &#224; la discontinuit&#233; radicale, produite notamment par l'inflation des &#171; entr&#233;es &#187; et des signaux, des messages h&#233;t&#233;rog&#232;nes et sans suite. [&#8230;] Il n'y a plus que des discours, impossibles &#224; hi&#233;rarchiser, des images se succ&#233;dant en flux, des fictions (histoires) interchangeables ou de qualit&#233; (si l'on peut dire) &#233;gale, une infinit&#233; de points de vue de m&#234;me qualit&#233; aussi.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pr&#233;tends au contraire que la production apparemment chaotique du discours h&#233;g&#233;monique actuel, comme les pr&#233;tendues conduites anomiques des potentats n&#233;o-fascistes du Nord global, recouvrent une logique toute aussi implacable que celle qui a pr&#233;sid&#233; &#224; la marche du monde depuis l'av&#232;nement d'un syst&#232;me qui a pour nom &#8211; il est regrettable d'avoir &#224; rappeler ici une telle &#233;vidence : &lt;i&gt;capitalisme&lt;/i&gt;. Aux derni&#232;res nouvelles, malgr&#233; quelques intensifications et r&#233;ajustements marginaux de ses caract&#233;ristiques d&#233;finitoires principales, ce syst&#232;me n'a pas encore laiss&#233; place &#224; une configuration &#233;conomique et id&#233;ologique radicalement h&#233;t&#233;rog&#232;ne et demeure la formation historique &#224; laquelle l'ensemble de l'humanit&#233; et des autres vivants est pr&#233;sentement assujetti. Affirmer que la &#171; Caste &#187; se r&#233;duirait &#224; un agr&#233;gat d'&#233;nonc&#233;s &#233;quivalents, d&#233;pourvus de hi&#233;rarchie ou de consistance, c'est donc manquer ce qui fait la force de son h&#233;g&#233;monie. Car elle n'agit pas au hasard ni au gr&#233; de narrations flottantes : elle est porteuse d'une id&#233;ologie solide, coh&#233;rente, qui oriente ses conduites et rationalise ses choix. Or, la structure th&#233;orique &#8211; devenue aujourd'hui l'atmosph&#232;re axiologique et id&#233;elle que respirent les b&#233;n&#233;ficiaires de la d&#233;vastation capitaliste sans plus avoir &#224; y penser &#8211; est elle aussi parfaitement identifi&#233;e et connue pour avoir &#233;t&#233; mille fois d&#233;crite, le &lt;i&gt;n&#233;olib&#233;ralisme&lt;/i&gt;, qui comme on le sait n'est pas seulement un r&#233;gime &#233;conomique, mais constitue une v&#233;ritable anthropologie implicite, son postulat fondamental &#233;tant celui de l'&lt;i&gt;homo &#339;conomicus&lt;/i&gt;, individu pseudo-rationnel d&#233;fini avant tout comme agent calculateur, m&#251; par son int&#233;r&#234;t personnel, indiff&#233;rent &#224; toute fin collective autre que celles qui augmentent son profit ou sa satisfaction priv&#233;e. J'estime que ce petit nombre de traits d&#233;crit suffisamment les motifs et comportements des parties prenantes de la Caste telles que VM les a identifi&#233;es, et qu'il n'existe &#224; cette heure aucune raison plausible d'en inventer de nouveaux. Si l' &#171; ontologie du pr&#233;sent &#187; &#224; laquelle aspire notre autrice consiste &#224; changer de paradigme toutes les trois semaines par crainte de lasser le consommateur de critique radicale, alors je pr&#233;f&#232;re pour ma part abandonner cette m&#233;thode aux marchands de nouveaut&#233;s, lesquels ne nous aideront jamais &#224; comprendre comment le syst&#232;me tentaculaire auquel nous avons &#224; nous affronter pers&#233;v&#232;re dans son &#234;tre pr&#233;dateur depuis sept si&#232;cles. M&#234;me le vieux dogme de la &#171; main invisible &#187;, auquel seuls quelques experts de plateau feignent encore de croire, reste de nos jours, comme ce fut le cas aux temps glorieux du r&#233;formisme keyn&#233;sien, au principe des dispositifs d'intervention &#233;tatique dans un univers d&#233;sormais int&#233;gralement financiaris&#233;. Depuis la formulation de ce dogme par Adam Smith, le r&#244;le de l'Etat a toujours &#233;t&#233; con&#231;u en r&#233;f&#233;rence et dans la d&#233;pendance directe aux d&#233;faillances dont l'am&#232;re exp&#233;rience historique de la croissance des in&#233;galit&#233;s, de la pr&#233;carisation g&#233;n&#233;ralis&#233;e, puis de l'effondrement &#233;cosyst&#233;mique accusait ce myst&#233;rieux d&#233;miurge &#233;quilibriste et vell&#233;itaire. Dans le sch&#233;ma n&#233;olib&#233;ral, la fonction de l'Etat n'est plus de corriger ces d&#233;faillances par des m&#233;canismes redistributifs ou protecteurs, mais bien au contraire de s'assurer que les r&#232;gles du jeu l&#233;gislatives et institutionnelles continuent de favoriser la concentration des richesses et de garantir les int&#233;r&#234;ts des puissances financi&#232;res. Ce que l'on appelait jadis &#171; service public &#187; est ainsi red&#233;fini en service de la finance, o&#249; la collectivit&#233; n'est mobilis&#233;e que pour &#233;ponger les dettes, socialiser les pertes, renflouer les banques, au d&#233;triment d'une population de plus en plus paup&#233;ris&#233;e. De ce point de vue, la coh&#233;rence id&#233;ologique de la Caste, en articulant une anthropologie, une doctrine &#233;conomique et une praxis politique &#8211; l'&#201;tat transform&#233; en bras arm&#233; de la finance et garant des int&#233;r&#234;ts priv&#233;s contre l'int&#233;r&#234;t des peuples &#8211; demeure ind&#233;niable.&lt;br class='autobr' /&gt;
En dissolvant la coh&#233;rence du n&#233;olib&#233;ralisme dans un brouillard o&#249; &#171; tout se vaut &#187;, o&#249; les discours se neutraliseraient mutuellement dans une cacophonie postmoderne, VM substitue &#224; l'analyse concr&#232;te des m&#233;canismes id&#233;ologiques et &#233;conomiques une abstraction qui, loin de d&#233;voiler le r&#233;el, le recouvre. Elle rend le n&#233;olib&#233;ralisme invisible, c'est-&#224;-dire d'autant plus efficace. Car une id&#233;ologie dominante agit d'autant plus qu'elle reste innomm&#233;e : sa force tient pr&#233;cis&#233;ment &#224; sa capacit&#233; &#224; se faire passer pour neutre, naturelle, allant de soi. Or, en refusant de la d&#233;signer pour ce qu'elle est, VM en vient, en reconduisant cette invisibilit&#233;, &#224; renforcer son empire. Ce faisant, sa critique, au lieu d'armer la pens&#233;e contre la domination, la neutralise : l&#224; o&#249; il faudrait mettre en lumi&#232;re la rationalit&#233; syst&#233;mique du n&#233;olib&#233;ralisme, elle pr&#233;f&#232;re d&#233;noncer un chaos de discours interchangeables. Mais ce chaos n'existe que pour celles et ceux qui se tiennent &#224; la surface des ph&#233;nom&#232;nes. En profondeur, c'est bien une logique coh&#233;rente et plan&#233;taire qui gouverne, au nom de la rentabilit&#233;, de l'extractivisme, de la financiarisation, au prix d'une mutilation toujours plus aveugle de la vie et des vivants. C'est cette totalit&#233; syst&#233;mique, et non une suppos&#233;e dissolution ontologique, qui &#233;crase nos existences. L'ennemi n'est pas la multiplicit&#233; d&#233;sordonn&#233;e des &#233;nonc&#233;s, mais bien la coh&#233;rence d'un discours, celui du n&#233;olib&#233;ralisme, qui s'impose comme cadre ind&#233;passable et organise la destruction m&#233;thodique des mondes sociaux, politiques et &#233;cologiques.&lt;br class='autobr' /&gt;
Bien entendu, cette coh&#233;rence structurelle profonde, relevant du temps long, n'emp&#234;che nullement que viennent s'y enter certaines sp&#233;cificit&#233;s propres &#224; un moment politique, voire aux idiosyncrasies d'un chef d'Etat particuli&#232;rement d&#233;traqu&#233;. La capacit&#233; d'absorption du syst&#232;me capitaliste a &#233;t&#233; reconnue depuis longtemps, et il est puissamment arm&#233; pour int&#233;grer des ph&#233;nom&#232;nes apparemment d&#233;corr&#233;l&#233;s de ses principes fondamentaux sans exposer ces derniers au risque d'une d&#233;composition substantielle. Ces particularit&#233;s, pour conjoncturelles qu'elles puissent &#234;tre, ont leur importance et peuvent donner lieu &#224; des analyses susceptibles d'offrir une compr&#233;hension plus fine d'une s&#233;quence politique temporellement circonscrite. C'est ce &#224; quoi s'est attach&#233; &#8211; illustration parmi d'autres possibles &#8211; un texte tout r&#233;cent d'Alain Brossat, &#224; partir du tr&#232;s effectif &#171; sentiment d'ext&#233;nuation &#187; que peuvent inspirer les forfanteries, aussi clownesques qu'effrayantes, de l'actuel occupant de la Maison-Blanche, dans lesquelles il per&#231;oit le sympt&#244;me d'un &#171; retour du th&#233;ologico-politique &#187;. Il s'agit bien d'une proposition th&#233;orique consacr&#233;e au pr&#233;sent le plus imm&#233;diat. Pour autant, cette imm&#233;diatet&#233; n'implique nullement de renoncer &#224; d&#233;busquer la &lt;i&gt;logique&lt;/i&gt; qui y pr&#233;side : la force de la th&#233;ologie politique version Trump, telle que Brossat la met au jour, r&#233;side au contraire dans sa coh&#233;rence profonde. Elle r&#233;active le vieux motif de la &lt;i&gt;destin&#233;e manifeste&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire l'id&#233;e providentialiste qu'une puissance sup&#233;rieure conf&#232;re aux &#201;tats-Unis &#8211; et, par extension, &#224; leurs alli&#233;s &#8211; une mission universelle de domination. Loin d'&#234;tre un simple folklore populiste, le slogan &#171; MAGA &#187; condense cette logique en substituant au r&#233;gime de la d&#233;lib&#233;ration d&#233;mocratique celui de la &lt;i&gt;v&#233;rit&#233; r&#233;v&#233;l&#233;e&lt;/i&gt;, soustraite &#224; toute discussion. L'unit&#233; id&#233;ologique de ce courant se d&#233;ploie &#224; travers une m&#234;me grammaire providentialiste, qu'il s'agisse de l'h&#233;g&#233;monisme am&#233;ricain, du messianisme des colons isra&#233;liens ou encore de la sacralisation de certains objets historiques comme la Shoah : dans tous les cas, la r&#233;f&#233;rence au destin, au caract&#232;re exceptionnel et intangible d'une mission ou d'une communaut&#233;, interdit le d&#233;bat et fonde l'action sur le pur rapport de force. Ce &#171; n&#233;o-fascisme providentialiste &#187;, comme le qualifie l'article, trouve sa coh&#233;rence non pas dans un programme politique explicite, mais dans une homog&#233;n&#233;it&#233; de r&#233;gime de v&#233;rit&#233; : celui d'un pouvoir qui se dit l&#233;gitim&#233; par une transcendance et s'impose par le fait accompli&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Alain Brossat, &#171; Note sur le retour du th&#233;ologico-politique &#187;, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Nulle incompatibilit&#233;, ici, entre les invariants syst&#233;miques du capitalisme et les biais id&#233;ologiques en provenance de la communaut&#233; des &#233;vang&#233;liques &#233;tasuniens &#224; laquelle se rattachent Trump et ses sbires, mais une forme discursive circonstancielle, venant exprimer une tendance politique de plus ou moins long terme &#8211; l'avenir nous le dira &#8211;, greff&#233;e &#224; une structure de fond qui en a vu d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quels rapports ces consid&#233;rations rebattues sur le capitalisme comme mod&#232;le &#233;conomique et forme civilisationnelle peuvent-elles bien entretenir avec l'&#233;pist&#233;mologie constructiviste ou avec le constructivisme comme mani&#232;re d'envisager le r&#233;el en un sens g&#233;n&#233;ral ? La r&#233;ponse est on ne peut plus simple : aucun. Tel que je le con&#231;ois et le pratique, le constructivisme est un &lt;i&gt;pluralisme&lt;/i&gt; et un &lt;i&gt;antinaturalisme&lt;/i&gt;. Et bien que ces deux postulats eux-m&#234;mes m'interdisent de r&#233;cuser par avance la possibilit&#233; que d'autres tendances constructivistes puissent n'y pas souscrire, il ne me semble pas d&#233;raisonnable d'en faire, au moins provisoirement, les crit&#232;res permettant de mesurer l'abyme qui &#233;loigne d'un c&#244;t&#233; les pr&#233;suppos&#233;s ontologiques, anthropologiques, &#233;pist&#233;mologiques et axiologiques du capitalisme n&#233;olib&#233;ral et de l'autre l'effort propre &#224; l'&lt;i&gt;ethos&lt;/i&gt; constructiviste &#8211; effort consenti et joyeux &#8211; consistant &#224; maintenir le plus amplement ouvert l'horizon des possibilit&#233;s de tout vivant. Quand ce qui pourrait &#234;tre la devise du constructivisme affirme : &#171; Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que n'en pourra jamais imaginer n'importe quelle philosophie &#187;, le capitaliste &#226;nonne son oukase rabougri : &#171; &lt;i&gt;There is no alternative&lt;/i&gt; &#187;. Cette formule, elle aussi bien connue, n'est autre que la traduction brutale d'une &lt;i&gt;Weltanschauung&lt;/i&gt; hant&#233;e par le spectre obsessionnel de l'Un et riv&#233;e &#224; un r&#233;ductionnisme naturaliste grossier &#8211; c'est-&#224;-dire le contraire exact de ce que n'importe quelle position constructiviste entend d&#233;fendre et favoriser. &lt;br class='autobr' /&gt;
Au prisme de l'ontologie moniste qui oriente le discours et les pratiques du capitalisme n&#233;olib&#233;ral, tout est unifi&#233;, r&#233;duit, homog&#233;n&#233;is&#233;. Une seule conception du r&#233;el : celle de la &#171; nature des choses &#187;, qui n'est rien d'autre que la naturalisation d'un ordre historique contingent. Les rapports de domination, les in&#233;galit&#233;s, les pr&#233;dations &#233;cologiques ne sont pas d&#233;crits comme des produits sociaux et politiques, mais comme des fatalit&#233;s inscrites dans la texture du monde. Une seule conception de l'homme, comme on l'a vu : l'&lt;i&gt;homo &#339;conomicus&lt;/i&gt;, individu isol&#233;, &#233;go&#239;ste, calculateur, m&#251; exclusivement par l'int&#233;r&#234;t personnel. Toute dimension relationnelle, collective, symbolique ou affective de l'existence humaine est rel&#233;gu&#233;e au rang d'&#233;piph&#233;nom&#232;ne. Dans ce sch&#233;ma, l'homme n'est pas un animal politique ou un &#234;tre de langage, mais une machine &#224; maximiser son utilit&#233;, interchangeable, indiff&#233;rente &#224; tout ce qui ne peut se traduire en gains quantifiables. Une seule mani&#232;re de conna&#238;tre le monde, tr&#232;s logiquement : puisque le monde est suppos&#233; univoque, le mod&#232;le th&#233;orique qui le d&#233;crit doit l'&#234;tre aussi. Peu importe si ce mod&#232;le change au gr&#233; des modes acad&#233;miques ou des ajustements statistiques. Ce qui demeure invariant, c'est la pr&#233;tention &#224; l'unicit&#233; et &#224; l'objectivit&#233; absolue. Le discours &#233;conomique dominant, aur&#233;ol&#233; de son prestige pseudo-scientifique, se pr&#233;sente comme la seule grille de lecture valide du r&#233;el. Les chiffres du PIB, les taux de croissance, les &#233;quations financi&#232;res tiennent lieu de v&#233;rit&#233; ultime, quand bien m&#234;me ils se contredisent d'une d&#233;cennie &#224; l'autre. Enfin, une seule morale : celle de l'Universel, con&#231;u comme horizon final du progr&#232;s. Ce qui ne s'aligne pas sur la norme n&#233;olib&#233;rale est jug&#233; &#171; arri&#233;r&#233; &#187; et vou&#233; &#224; &#234;tre corrig&#233;, domestiqu&#233;, absorb&#233;. L'imaginaire missionnaire du capitalisme globalis&#233; prolonge, on le sait, les anciennes entreprises coloniales : il s'agit toujours d'apporter la &#171; civilisation &#187; &#224; ceux qui, parce qu'ils r&#233;sistent, sont accus&#233;s de retarder le mouvement irr&#233;sistible de l'Histoire. La pluralit&#233; des cultures, des modes de vie et des cosmologies est tol&#233;r&#233;e seulement dans la mesure o&#249; elle peut &#234;tre folkloris&#233;e, transform&#233;e en marchandise et int&#233;gr&#233;e au march&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ainsi se d&#233;ploie la coh&#233;rence profonde de la Caste : une vision unidimensionnelle du monde, qui pr&#233;tend tout r&#233;duire &#224; l'unit&#233; d'un seul principe &#8211; le march&#233; &#8211;, et qui ne laisse place ni &#224; la multiplicit&#233; des savoirs, ni &#224; la diversit&#233; des formes de vie, ni &#224; la contingence de l'histoire. L'id&#233;ologie n&#233;olib&#233;rale n'est pas un chaos de discours dispers&#233;s, mais une machine de r&#233;duction syst&#233;matique, une logique d'aplatissement du r&#233;el. C'est ici que l'opposition avec le constructivisme appara&#238;t dans toute sa nettet&#233;. Le n&#233;olib&#233;ralisme rabat tout sur une seule logique &#8211; celle de l'accumulation capitalistique, l&#233;gitim&#233;e par l'&#233;conomie comme science unique du r&#233;el. Le constructivisme, au contraire, est une discipline de l'ouverture : il part du postulat que plusieurs mondes coexistent, plusieurs mani&#232;res de conna&#238;tre, plusieurs r&#233;gimes de v&#233;rit&#233;, plusieurs formes de vie, et qu'aucun ordre n'est d&#233;finitif, qu'aucune configuration du r&#233;el n'est donn&#233;e une fois pour toutes. L&#224; o&#249; le n&#233;olib&#233;ralisme absolutise la contingence historique en nature, le constructivisme rappelle qu'aucune &#171; nature des choses &#187; ne saurait &#234;tre invoqu&#233;e pour justifier les rapports de domination ou l'exploitation. VM se trompe donc doublement : en dissolvant le n&#233;olib&#233;ralisme dans une ontologie du chaos, elle masque l'unit&#233; id&#233;ologique redoutable qui pr&#233;side aux conduites de la Caste ; et en pr&#233;tendant diagnostiquer un pluralisme confus qui d&#233;sorienterait nos existences, elle m&#233;conna&#238;t qu'un pluralisme r&#233;ellement existant, celui que promeut le constructivisme, est pr&#233;cis&#233;ment ce qui permet d'ouvrir des br&#232;ches dans le monisme oppressif du capitalisme globalis&#233;. Bref, si le capitalisme est une machine de r&#233;duction, le constructivisme est une politique des multiplicit&#233;s. Le premier r&#233;duit le monde &#224; l'Un ; le second affirme la pluralit&#233; cr&#233;atrice, la diversit&#233; des pratiques, des savoirs, des formes de vie. Le capitalisme naturalise ses propres fictions pour les &#233;riger en destin de l'humanit&#233; ; le constructivisme d&#233;naturalise pour rappeler que ce destin peut &#234;tre bifurqu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(w) &#8211; Comment ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quels sont les moyens, instruments et proc&#233;d&#233;s mis &#224; profit par la Caste pour ex&#233;cuter son dessein d'an&#233;antissement du r&#233;el et des rep&#232;res qui nous permettent de l'identifier, par opposition d'avec ce qui n'en rel&#232;ve pas ? Fid&#232;le &#224; la pente qui est la sienne, VM restreint ses anath&#232;mes &#224; un inventaire allusif de tendances tr&#232;s g&#233;n&#233;rales sans vraiment les illustrer ni expliciter rigoureusement la fa&#231;on dont elles produisent leurs effets d&#233;l&#233;t&#232;res. Ces tendances ne sont certes pas contestables, et se distinguent par le r&#233;gime sous lequel toutes sont plac&#233;es &#8211; celui de la &lt;i&gt;prolif&#233;ration&lt;/i&gt; : &#171; Le r&#233;el se trouve r&#233;duit &#224; la condition de la quantit&#233; infinie d'histoires qu'on raconte ou d'images s'y rapportant. Il n'a plus d'autre consistance que celle de cette prolif&#233;ration de fictions, c'est-&#224;-dire d'histoires que racontent une infinit&#233; de narrateurs ou plut&#244;t de signaux qu'&#233;mettent une infinit&#233; de sujets (ou d'appareils, de machines). &#187; L' &#171; ontologie du pr&#233;sent &#187;, c'est l'inflation exponentielle des ph&#233;nom&#232;nes de communication sous toutes ses modalit&#233;s ; le d&#233;ferlement &lt;i&gt;non-stop&lt;/i&gt; de la grande mar&#233;e informationnelle ; la mobilisation sensorielle totale par les d&#233;flagrations de sons et d'images. Captation, annexion, r&#233;orientation des facult&#233;s attentionnelles et de l'aptitude &#224; la r&#233;tention mn&#233;sique par l'encha&#238;nement ou l'empi&#232;tement des &#171; narratifs &#187; &#8211; le &lt;i&gt;storytelling&lt;/i&gt;, que VM mentionne &#224; plusieurs reprises &#8211; savamment con&#231;us pour provoquer et entretenir &#224; leur &#233;gard des comportements addictifs &#8211; dans tout cela entrent bien entendu en jeu les d&#233;veloppements de technologies m&#233;diatiques toujours plus ubiquistes et toujours plus tentaculaires : &#171; L'innovation rencontre ici les tactiques visant &#224; la destruction des prises sur le r&#233;el. Il y eut la t&#233;l&#233;vision, puis internet (le digital) et puis, maintenant l'Intelligence artificielle. Les bombardements d'images, la saturation des cerveaux par les messages discontinus, le r&#232;gne du disparate et de l'h&#233;t&#233;rog&#232;ne, la multiplication des artifices, des doubles, des fictions plus vraies que vraies, des faux ind&#233;tectables, etc. &#187; Peut-&#234;tre pourrais-je ici chicaner &#224; propos de la v&#233;n&#233;rable antiquit&#233; de ce que l'on appelle encore parfois la &lt;i&gt;propagande&lt;/i&gt;, dont la naissance fut &#224; coup s&#251;r contemporaine de celle du premier b&#226;ton de parole couronn&#233; &#8211; mais il faut bien admettre que l'ampleur et l'intensit&#233; auxquelles a atteint aujourd'hui cette pratique imm&#233;moriale sugg&#232;rent davantage l'id&#233;e d'une transformation substantielle que celle d'une simple variation de degr&#233;. Aussi bien, ce n'est pas sur ce point &#8211; la nouveaut&#233; ou le retour du m&#234;me sous d'autres apparences ; &#171; ce qui fait &#233;poque &#187; ou non &#8211; que les consid&#233;rations de VM quant aux moyens de la Caste me paraissent pr&#234;ter le flanc &#224; quelques objections.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui frappe avant tout, dans ces pages de VM, c'est la vision outranci&#232;rement monolithique qu'elle propose du rapport des &#171; domin&#233;s &#187; aux dispositifs communicationnels de la Caste. Le foisonnement chaotique des messages, l'&lt;i&gt;infotainment&lt;/i&gt;, le storytelling d'&#201;tat : tout cela serait absorb&#233; sans reste par une masse docile, passivement expos&#233;e &#224; la colonisation de son imaginaire, et dont l'unique r&#244;le consisterait &#224; &#234;tre &#171; occup&#233;e &#187;, comme des enfants qu'on distrait. Une telle perspective homog&#233;n&#233;ise jusqu'&#224; la caricature des exp&#233;riences sociales extr&#234;mement diff&#233;renci&#233;es : elle suppose qu'il n'existe qu'une seule mani&#232;re &#8211; na&#239;ve, inconsciente, servile &#8211; d'&#234;tre confront&#233; &#224; la prolif&#233;ration des r&#233;cits m&#233;diatiques. Dans les d&#233;plorations de VM, aucune place n'est laiss&#233;e aux divisions internes susceptibles de porter un regard critique et d&#233;mystifi&#233; sur les dispositifs de propagande, aux r&#233;sistances collectives, aux contre-discours et aux travaux de d&#233;cryptage des foyers de lutte qui peuvent se d&#233;ployer dans les marges, aux cr&#233;ations concr&#232;tes de mondes alternatifs. Autrement dit, ce que VM refoule de son analyse, ce n'est ni plus ni moins que la sph&#232;re du politique &#8211; au profit de la posture &#233;litiste du penseur isol&#233;, seul &#224; pouvoir porter un regard d&#233;sabus&#233; sur la domination et sur la foule moutonni&#232;re qui lui est soumise. Tout en revendiquant une posture r&#233;aliste, VM ne livre en d&#233;finitive qu'une vision tronqu&#233;e du r&#233;el. L'&#233;viction pure et simple de la lutte et des divisions politiques dans sa description du pr&#233;sent aboutit ironiquement &#224; un parti pris id&#233;aliste inconscient : elle substitue &#224; l'observation la plus imm&#233;diate de la vie sociale &#8211; o&#249; prolif&#232;rent conflits, r&#233;sistances, fractures et discours critiques &#8211; la construction fantasmatique d'un bloc populaire unifi&#233;, homog&#232;ne, passivement soumis aux m&#234;mes fables m&#233;diatiques. Ce faisant, elle balaie le r&#233;el d'un revers de main pour y substituer sa propre perception, c'est-&#224;-dire &lt;i&gt;sa propre subjectivit&#233;&lt;/i&gt;. Paradoxalement, le &#171; r&#233;alisme &#187; de VM se range donc du c&#244;t&#233; m&#234;me du subjectivisme que l'int&#233;gralit&#233; de son texte avait pour projet de d&#233;noncer. &#192; l'inverse, le constructivisme, en reconnaissant l'irr&#233;ductible pluralisme des exp&#233;riences sociales et politiques, reste plus fid&#232;le au r&#233;el : il ne r&#233;duit pas la multiplicit&#233; &#224; l'Un, il en prend acte et s'y confronte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(z) &#8211; &#192; quelle fin ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'entreprise destructrice de la Caste poursuit un double objectif : substituer aux faits objectifs, tangibles &#8211; &#224; ce qui constitue l'&lt;i&gt;authentiquement r&#233;el&lt;/i&gt; &#8211; une vari&#233;t&#233; de ph&#233;nom&#232;nes vou&#233;s &#224; &#234;tre appr&#233;hend&#233;s comme des occurrences de la r&#233;alit&#233;, alors qu'ils n'en sont que des falsifications inconsistantes ; puis, &#224; partir de cette substitution, rendre impossible pour les sujets humains l'op&#233;ration consistant &#224; orienter leurs actions, dans un milieu devenu fantasmagorique et n&#233;buleux : &#171; Il s'agit bien de mettre &#224; mal notre perception et notre intellection du r&#233;el, condition de notre capacit&#233; de nous d&#233;placer dans le monde environnant et d'y agir. &#187; Ce processus s'inscrit donc dans un encha&#238;nement t&#233;l&#233;ologique &#224; deux &#233;tapes : fabriquer une r&#233;alit&#233; alternative, une &#171; r&#233;alit&#233;-bis &#187; &#8211; diversement d&#233;clin&#233;e sous les formes du simulacre, de l'imitation, de la falsification, de la fiction, du mensonge, de la construction imaginaire, du double illusoire, du spectacle, etc. &#8211; puis, sur la base de ces &#171; innovations &#187;, infliger &#224; la masse des domin&#233;s une sorte de paralysie praxique, induite par l'incapacit&#233; o&#249; elle se trouve alors d' &#171; assigner sa place au r&#233;el &#187; et de le distinguer de ce qui n'en est qu'une &#171; ombre &#187; factice.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans son texte, VM identifie explicitement les instances qui ont permis qu'une telle situation puisse advenir, et qui en sont donc directement comptables : la tradition postkantienne ou le subjectivisme kantien assimil&#233;s &#224; l'id&#233;alisme, l'herm&#233;neutique, la narratologie, le fictionnalisme, le perspectivisme et, bien entendu, le constructivisme qui est le nom g&#233;n&#233;rique et le &#171; dernier avatar &#187; de ces errements philosophiques. Ce dont il faut prendre acte et s'efforcer de nous &#233;manciper, c'est donc &#171; la relation qui s'&#233;tablit entre le pli kantien, l'in&#233;puisable tradition n&#233;o-kantienne et notre actualit&#233; surplomb&#233;e par le motif de la destruction/pulv&#233;risation de la r&#233;alit&#233;. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Comme je l'ai fait jusqu'&#224; pr&#233;sent, je ne discuterai pas cet aspect de la th&#232;se de VM au plan des g&#233;n&#233;ralit&#233;s qu'elle mobilise pour exposer ses arguments. J'enracinerai plut&#244;t ma critique dans quelques-uns des exemples qu'elle mentionne en passant &#8211; comme &#224; son habitude sans en d&#233;velopper les liens qu'ils entretiennent avec le propos global de son texte, mais peu importe. Ces exemples sont les suivants : &#171; le r&#233;visionnisme en mati&#232;re environnementale &#187;, &#171; la prolif&#233;ration de l'antis&#233;mitisme &#187;, &#171; l'inexistence des Palestiniens comme peuple &#187;, &#171; l'invasion migratoire et la disparition des classes &#187;. Je me limiterai aux trois premiers.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le &#171; r&#233;visionnisme en mati&#232;re environnementale &#187; renvoie &#224; ce que l'on nomme aujourd'hui commun&#233;ment le climato-scepticisme. Cette position minoritaire, d&#233;fendue principalement par certains organes &#233;tatiques &#8211; ceux des d&#233;mocraties dites illib&#233;rales &#8211; et des franges de la soci&#233;t&#233; civile du Nord global situ&#233;es &#224; l'extr&#234;me-droite du march&#233; des opinions politiques, ne peut malheureusement &#234;tre tenue pour responsable de l'inaction persistante face aux signaux d'alarme que la communaut&#233; scientifique unanime ne cesse d'adresser, depuis plusieurs d&#233;cennies, aux populations du monde et &#224; ceux qui les dirigent. Le contraire serait certes plus confortable pour les consciences occidentales, si enclines &#224; exciper de leur blanche innocence et &#224; se d&#233;charger des effets de leur incurie sur de bien commodes supp&#244;ts du Mal radical avec lesquels elles n'ont rien de commun. Mais il faut bien se rendre &#224; l'&#233;vidence : la grande majorit&#233; des habitants de la plan&#232;te Terre, ayant enregistr&#233; les cons&#233;quences de son mode d'existence n&#233;faste, n'a pas encore esquiss&#233;, &#224; cette heure, le commencement d'une r&#233;forme de sa mani&#232;re d'habiter le monde : la croissance du trafic a&#233;rien se porte &#224; merveille, les industries de l'alimentation carn&#233;e prosp&#232;rent et l'urbanisation galopante ne rencontre pour l'instant aucune limite. Si la situation &#233;cologique plan&#233;taire n'&#233;tait pas si tragique, la ligne causale que trace all&#232;grement VM entre le constructivisme et l'effondrement de la biosph&#232;re pourrait faire sourire : &#171; Depuis Kant, la philosophie est rigoureusement anthropocentr&#233;e [&#8230;] et du coup, le r&#233;el se trouve constamment en instance de d&#233;r&#233;alisation [&#8230;] C'est sans doute bien l'une des raisons pour lesquelles l'anthropoc&#232;ne nous est tomb&#233; dessus comme par surprise &#8211; nous avons constamment tenu &#224; distance ce que nous nommions vaguement &#171; la nature &#187;, hors de nous. Plus on s'enfonce dans l'orni&#232;re de la tradition postkantienne (dernier avatar : le constructivisme), plus on s'&#233;loigne du r&#233;el. &#187; Qu'il soit simplement rappel&#233; &#224; VM deux petits &lt;i&gt;faits&lt;/i&gt; &#8211; de ceux dont elle affectionne particuli&#232;rement le caract&#232;re &lt;i&gt;objectif &lt;/i&gt; : du point de vue comportemental, il n'existe pour l'instant aucun hiatus significatif entre les sourdes oreilles aux objurgations du GIEC et les consciences &#233;clair&#233;es aux livres de Pablo Servigne ou d'Aur&#233;lien Barrau. Le monde continue g&#233;n&#233;ralement d'aller son chemin, comme &#224; l'ordinaire &#8211; certains parmi nous sont &lt;i&gt;&#233;co-anxieux&lt;/i&gt;, les autres pas, voil&#224; tout. D'autre part, et pour en finir avec cette fable, l'Anthropoc&#232;ne ne nous est nullement &#171; tomb&#233; dessus comme par surprise &#187;. VM prend ici, une fois de plus, son propre sentiment subjectif &#8211; celui d'avoir &#233;t&#233; saisie trop tard par l'ampleur du d&#233;sastre &#8211; pour la r&#233;alit&#233; elle-m&#234;me. Or, il suffit de rappeler que le rapport Meadows, publi&#233; au d&#233;but des ann&#233;es 1970, avait d&#233;j&#224; formul&#233; avec une pr&#233;cision gla&#231;ante les principaux sc&#233;narios de l'effondrement &#233;cosyst&#233;mique. En France, ces conclusions avaient m&#234;me franchi la sph&#232;re acad&#233;mique pour s'inviter sur la sc&#232;ne publique, par exemple &#224; travers la campagne pr&#233;sidentielle de Ren&#233; Dumont en 1974, qui annon&#231;ait devant les cam&#233;ras la p&#233;nurie d'eau &#224; venir. Ce qui a donc p&#233;ch&#233;, ce n'est pas un hypoth&#233;tique &#171; d&#233;ni constructiviste du r&#233;el &#187;, mais l'indiff&#233;rence g&#233;n&#233;rale aux signaux d'alarme, conjugu&#233;e &#224; l'inefficacit&#233; &#8211; ou &#224; la complicit&#233; &#8211; des filtres m&#233;diatiques charg&#233;s de traduire ces donn&#233;es en enjeu politique. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quant &#224; &#171; la prolif&#233;ration de l'antis&#233;mitisme &#187; et &#224; l'&#171; inexistence des Palestiniens comme peuple &#187;, proclam&#233;es haut et fort par les fascistes du gouvernement isra&#233;lien et leurs relais occidentaux, elles constituent les exemples m&#234;me d'un n&#233;gationnisme politique tout &#224; fait conscient de lui-m&#234;me, et dont le &lt;i&gt;mensonge&lt;/i&gt;, tr&#232;s simplement, tr&#232;s cyniquement et tr&#232;s classiquement, a &#233;t&#233; l'instrument &#233;hont&#233; auquel la dystopie sioniste a toujours eu recours depuis son origine en vue de sa r&#233;alisation puis de sa p&#233;rennit&#233;. Cette torsion d&#233;lib&#233;r&#233;e du r&#233;el n'entretient aucune affinit&#233; avec quelque tradition n&#233;o-kantienne que ce soit : il s'agit d'un projet conscient, assum&#233;, strat&#233;gique, visant &#224; perp&#233;tuer les b&#233;n&#233;fices d'une victimologie ancr&#233;e dans le chantage m&#233;moriel et &#224; d&#233;l&#233;gitimer l'existence d'un collectif humain afin de justifier sa d&#233;possession territoriale et sa r&#233;pression permanente. Nul besoin d'invoquer les brumes de l'id&#233;alisme philosophique pour comprendre cette logique : elle s'inscrit dans une tradition bien connue de politiques coloniales, qui ont toujours ni&#233; l'existence des peuples conquis afin de l&#233;gitimer leur domination. La formule de Golda Meir &#8211; &#171; Les Palestiniens n'existent pas &#187; &#8211; n'&#233;tait pas une sp&#233;culation m&#233;taphysique, mais un geste performatif, destin&#233; &#224; produire l'inexistence politique et juridique de ceux dont l'existence mat&#233;rielle, historique et culturelle ne fait pourtant aucun doute. L&#224; encore, confondre ce n&#233;gationnisme d&#233;lib&#233;r&#233; avec une d&#233;r&#233;alisation globale du r&#233;el, c'est se tromper de registre : on passe d'un rapport de force concret, sanglant, &#224; une pseudo-ontologie du pr&#233;sent. Or, c'est pr&#233;cis&#233;ment parce que ce n&#233;gationnisme est politique et intentionnel qu'il doit &#234;tre combattu par des moyens politiques, et non par des sp&#233;culations philosophiques sur l'&#233;vanescence du r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour conclure cet examen critique, je me limiterai &#224; une tr&#232;s br&#232;ve &#233;vocation du rem&#232;de que pr&#233;conise VM contre les m&#233;faits de la &#171; tradition n&#233;o-kantienne &#187; et de son rejeton d&#233;pr&#233;dateur, le constructivisme. Il s'agirait d'op&#233;rer une sorte de conversion philosophique &#224; l'aune de laquelle l'&#233;nonc&#233; &#171; &lt;i&gt;le monde&lt;/i&gt; (cosmos) &lt;i&gt;existe&lt;/i&gt; &#187; viendrait enfin occuper le premier plan, au rebours des errements constructivistes qui n'ont eu de cesse d' &#171; &#233;tablir au centre, &lt;i&gt;le facteur humain et non pas le cosmos&lt;/i&gt;. &#187; Et de mentionner Philippe Descola comme l'un des repr&#233;sentants de cette option cosmologique h&#233;t&#233;rog&#232;ne &#224; la modernit&#233; kantienne, &#224; m&#234;me de &#171; nous d&#233;placer vers ces espaces-autres philosophiques &#187;, qui nous permettront d' &#171; affronter la crise pr&#233;sente du r&#233;el qui prend surtout la forme d'une guerre conduite contre le r&#233;el par la Caste, aujourd'hui, ici et maintenant. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne suis pas persuad&#233;, pour dire le moins, que Descola souscrirait sans r&#233;serve &#224; l'objectivisme na&#239;f de VM :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#171; Les conceptions de la nature sont socialement &lt;i&gt;construites&lt;/i&gt; et varient selon les d&#233;terminations culturelles et historiques ; notre vision dualiste du monde ne doit pas &#234;tre impos&#233;e universellement. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Philippe Descola, &#8220;Constructing natures : symbolic ecology and social (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#171; On voit que la nature n'est pas un domaine d'objets en tant que tel. C'est une &lt;i&gt;construction&lt;/i&gt; qui permet de donner une saillance &#224; tout ce &#224; quoi le concept est oppos&#233;. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Philippe Descola, &#171; La nature, &#231;a n'existe pas &#187;, Entretien, Reporterre, 1 (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#171; Le domaine non-humain vu comme ext&#233;rieur aux humains, ce que nous, Occidentaux, appelons la Nature, est en r&#233;alit&#233; une conception r&#233;cente, n&#233;e en Europe il y a quatre si&#232;cles tout au plus. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Philippe Descola, &#171; Il faut repenser les rapports entre humains et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#171; ontologies &#187; non occidentales, alternatives au naturalisme moderne, qu'&#233;tudie l'ethnologue &#8211; animisme, tot&#233;misme, analogisme &#8211; ne sont nullement assimilables au r&#233;alisme tel que VM l'envisage et l'appelle de ses v&#339;ux, mais renvoient &#224; d'autres mani&#232;res de distribuer l'int&#233;riorit&#233; et l'ext&#233;riorit&#233;, &#224; d'autres mani&#232;res de dessiner des constellations d'objets, &#224; d'autres &#171; mani&#232;res de faire des mondes &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;N. Goodman, Mani&#232;res de faire des mondes, tr. fr. M.-D. Popelard, Paris, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du point de vue &#233;pist&#233;mologique, le texte de Garance Panurge, &#171; &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/politique-et-subjectivation/article/sur-le-devenir-facultatif-des&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Sur le devenir &#8220;facultatif&#8221; des faits &#233;tablis&lt;/a&gt; &#187;, est une simple redite de celui de VM. C'est pourquoi je restreindrai les consid&#233;rations suivantes aux &lt;i&gt;accusations d'ordre politique&lt;/i&gt; qu'il contient.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui rend ces accusations proprement inacceptables, c'est ce qu'il faut bien nommer l'&lt;i&gt;instrumentalisation&lt;/i&gt; des massacres perp&#233;tr&#233;s &#224; Gaza, convoqu&#233;s &#224; de nombreuses reprises, au service d'un r&#232;glement de comptes dirig&#233; contre certaines parties prenantes du champ intellectuel ou militant, et dont les motifs et la finalit&#233; v&#233;ritables demeurent malheureusement cel&#233;s. D'un courant philosophique &#8211; le constructivisme et ses diverses variantes &#8211; aux charges que Mme Panurge fait peser sur lui, la disproportion est en effet telle que tout lecteur ne peut qu'en venir &#224; soup&#231;onner soit un &lt;i&gt;acting-out&lt;/i&gt; d&#233;lirant, soit une mauvaise foi d&#233;pourvue de toute mesure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cible privil&#233;gi&#233;e de Garance : les &#171; d&#233;coloniaux imaginaires &#187; &#8211; pourquoi &lt;i&gt;imaginaires&lt;/i&gt; ? On ne le saura pas. La tr&#232;s grande faute des membres du &lt;i&gt;QG d&#233;colonial&lt;/i&gt; est d'avoir contest&#233; le caract&#232;re antis&#233;mite d'un visuel diffus&#233; par la France Insoumise au cours du mois de mars 2025&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur cette affaire, voir A. Brossat, C. Cagnat, &#171; Br&#232;ve &#233;chauffour&#233;e autour (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Infect&#233;es par le virus constructiviste, Houria Bouteldja et sa tribu n'auraient pas su &#8211; ou, plus perfidement, pas &lt;i&gt;voulu&lt;/i&gt; &#8211; reconna&#238;tre un &lt;i&gt;fait&lt;/i&gt; &#171; &#233;l&#233;mentaire et irr&#233;cusable &#224; la fois &#187;. C'est que, baignant dans l'herm&#233;neutique gadam&#233;rienne comme les cornichons baignent dans leur vinaigre &#8211; &#171; &#224; leur corps d&#233;fendant &#187; &#8211; les d&#233;coloniaux imaginaires sont convaincus, comme le laisse bien transpara&#238;tre l'ensemble de leurs propos et de leurs actions, que le r&#233;el n'existe pas, que tout est affaire d'&lt;i&gt;interpr&#233;tation&lt;/i&gt;, et qu' &#171; une caricature antis&#233;mite, &#231;a ne saurait en aucun cas &#234;tre un point de fait, c'est une question de perception et d'opinion. &#187; Dans ces conditions, les voil&#224; d&#233;lest&#233;s des exigences embarrassantes du Vrai et, subs&#233;quemment, autoris&#233;s &#224; dire non plus &lt;i&gt;ce qui est&lt;/i&gt;, mais &lt;i&gt;ce qui les arrange&lt;/i&gt;. Or, ce qui les arrange, c'est que les Insoumis, qu'ils soutiennent, n'aient &lt;i&gt;pas&lt;/i&gt; produit d'affiche antis&#233;mite &#8211; donc l'affiche antis&#233;mite n'existe pas. Syllogisme impeccable. Dichotomies cristallines de la v&#233;rit&#233; et du mensonge, de la magouille et de l'authenticit&#233;. Bien s&#251;r, les d&#233;coloniaux imaginaires ont r&#233;solument choisi leur parti : &#171; Quand les argumentations sinueuses et biais&#233;es, la mauvaise foi en habit de soir&#233;e conjuguent leurs efforts pour rendre les faits indistincts, dissoudre le r&#233;el, au nom de l'int&#233;r&#234;t sup&#233;rieur de l'&lt;i&gt;utilit&#233; politique&lt;/i&gt;, les choses sont consomm&#233;es &#8211; les suppos&#233;s r&#233;sistants et insoumis jouent dans le camp de l'ennemi dont ils partagent la &lt;i&gt;morale accommodante&lt;/i&gt; &#8211; ils partagent l'essentiel avec eux &#8211; un opportunisme sans rivage en mati&#232;re d'&#233;valuation des rapports entre le r&#233;el et le vrai, constamment guid&#233;, surd&#233;termin&#233; par l'int&#233;r&#234;t politique. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Les certitudes marmor&#233;ennes de Garance font envie. Cela doit &#234;tre bien confortable. Et si, suspendant tout jugement quant &#224; cette image, nous laissions un instant son registre, antis&#233;mite ou non, dans le domaine de l'&lt;i&gt;ind&#233;cidable&lt;/i&gt; &#8211; ne resterait-il pas un autre &lt;i&gt;fait&lt;/i&gt;, observable celui-l&#224;, un tout petit fait ne m&#233;ritant pas moins qu'un autre d'&#234;tre pris en compte ? A savoir : le fait m&#234;me de la &lt;i&gt;division&lt;/i&gt; concernant cette image. Voil&#224; du r&#233;el pour Garance, qui le ch&#233;rit tant. Que ce pi&#232;tre &#233;pisode de l'affiche Hanouna ait promptement fini dans les poubelles de l' &#171; actualit&#233; &#187; sans que personne ait pu trancher d'un c&#244;t&#233; ou de l'autre, tel est l'&#233;l&#233;ment de r&#233;alit&#233; minimal que nul ne pourra raisonnablement contester. A partir de ce modeste point d'appui, et en l'absence de toute instance d&#233;cisive cat&#233;gorique, l'enjeu n'est plus de faire le d&#233;part entre champions de la v&#233;racit&#233; et tacticiens immoraux &#8211; mais, sur ce probl&#232;me pr&#233;cis, &#224; quel &#171; monde de r&#233;f&#233;rence &#187;, &#224; quel &#171; ordre de grandeur l&#233;gitime &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur ces notions de &#171; monde de r&#233;f&#233;rence &#187; et d' &#171; ordre de grandeur l&#233;gitime (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; a-t-on recours pour justifier son positionnement politique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mme Panurge pourra bien se rebiffer ici : &#171; Moi, M&#244;ssieur, ma seule r&#233;f&#233;rence, mon seul ordre de grandeur, c'est le r&#233;el, et la v&#233;rit&#233; qui lui est soumise inconditionnellement ! &#187; Ce &#224; quoi je lui r&#233;pondrai : &#171; Hum&#8230; C'est un tantinet kantien, cette profession de foi. Mais pr&#233;cis&#233;ment, si vous balayez d'un revers de main la &lt;i&gt;r&#233;alit&#233; de la division&lt;/i&gt;, votre r&#233;f&#233;rence, c'est &lt;i&gt;votre subjectivit&#233;&lt;/i&gt;, la subjectivit&#233; de votre certitude, envers et contre l'&#233;vidence de ce qui, pour l'heure, rel&#232;ve du conflit d'interpr&#233;tations. &#187; A moins qu'il convienne d'envisager une hypoth&#232;se un peu moins charitable : en miroir de la posture d&#233;coloniale, qu'arrange la non existence de l'affiche antis&#233;mite &#8211; ou plut&#244;t la non existence du caract&#232;re antis&#233;mite de l'affiche &#8211; en vertu d'un soutien &#224; M&#233;luche et ses affid&#233;s, le verdict de Mme Panurge pourrait bien &lt;i&gt;arranger&lt;/i&gt; tout autant son intention de &lt;i&gt;se faire&lt;/i&gt;, en un seul geste h&#233;ro&#239;que, M&#233;luche, les d&#233;coloniaux et les constructivistes. A chacun ses raisons et ses priorit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On s'en doute, l'incomp&#233;tence de ces partisans de la d&#233;r&#233;alisation, complices plus ou moins volontaires de la Caste, ne se limite pas au domaine de la s&#233;miotique des images. C'est leur pr&#233;tention et leur aptitude &#224; endosser le moindre r&#244;le politique dans le pr&#233;sent qui leur sont int&#233;gralement d&#233;ni&#233;es. Refrain d&#233;sormais connu : ne s'int&#233;ressant qu'aux &#171; proc&#233;dures de construction &#187; au d&#233;triment du &#171; r&#233;el lui-m&#234;me &#187;, voil&#224; les hallucin&#233;s du post-kantisme incapables d'&#233;laborer quelque jugement que ce soit sur l'&#233;tat du monde, de &#171; statuer sur l'intol&#233;rable &#187;, persuad&#233;s, de toute fa&#231;on, que &#171; la notion m&#234;me d'une prise sur le r&#233;el lui-m&#234;me rel&#232;ve de la plus na&#239;ve et la plus dangereuse des illusions. &#187; Traduction : la grande masse des intellectuels et militants pour qui la classe, le genre et la race sont des &lt;i&gt;constructions sociales&lt;/i&gt; s'abstiennent non seulement de juger ce qui, dans le cours de l'actualit&#233;, rel&#232;ve de l'intol&#233;rable, mais &#171; d'agir &lt;i&gt;politiquement&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire d'agir dans le sens de la production de d&#233;placements significatifs ou de l'action en vue de l'apparition de discontinuit&#233;s &#233;mancipatrices dans le champ du r&#233;el tel que nous l'habitons. &#187; Je ne me donnerai pas le ridicule de contester une telle affirmation, dont tout un chacun pourra appr&#233;cier sans mon aide la veine burlesque. Rien n'emp&#234;che, en revanche, de signaler &#224; l'attention de Mme Panurge ce qu'il y a d'outrecuidant et d'assez p&#233;nible dans le genre de &lt;i&gt;le&#231;on&lt;/i&gt; qu'elle s'autorise &#224; prodiguer. Sous r&#233;serve qu'on ait oubli&#233; de m'informer de quelque acte de bravoure d&#233;terminant dont elle puisse se pr&#233;valoir, je ne sache pas que le fait de s'asseoir &#224; son bureau pour tapoter sur un clavier d'ordinateur conf&#232;re un quelconque droit de distribuer bons et mauvais points en mati&#232;re d'efficacit&#233; politique &#8211; surtout pas &#224; celles et ceux qui battent r&#233;guli&#232;rement le pav&#233; en subissant la r&#233;pression sauvage des milices surarm&#233;es de &#171; la Caste &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le mal constructiviste s'av&#232;re encore bien plus profond. Il ne constitue pas seulement la tare des activistes sans action, &#171; l'oblomovisme de notre temps, la philosophie couch&#233;e des apraxiques &#187;. Sa nocivit&#233; est &lt;i&gt;agissante&lt;/i&gt;. Il fournit &#224; toutes les forces destructrices d'un pr&#233;sent &#171; plac&#233; sous le signe du d&#233;sastre &#187; la philosophie, les id&#233;es, les images dont elles ont besoin pour &#234;tre &#171; anim&#233;es et mises en mouvement &#187;. Ainsi le constructivisme se trouve-t-il au fondement du nihilisme contemporain, de &#171; la pulsion de mort conqu&#233;rante &#187; et, &#233;videmment, du fascisme. Car &#171; l'un des traits constants du fascisme, en tant qu'il est un visage du totalitaire, est sa capacit&#233; &#224; s'&#233;manciper du r&#233;el, &#224; s'enfermer dans des bulles fantasmagoriques, &#224; produire des r&#233;cits du pass&#233; et du pr&#233;sent plac&#233;s sous le signe de l'imaginaire, de l'esprit de d&#233;mesure mortif&#232;re, lib&#233;r&#233;s de toute contrainte &#8220;r&#233;aliste&#8221; &#187;. CQFD.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est donc sur la base de ce croisement t&#233;ratologique entre un mode de penser soucieux des multiplicit&#233;s cr&#233;atrices et les puissances les plus d&#233;vastatrices de ce monde que Garance Panurge en vient, pour illustrer son propos, &#224; mobiliser le g&#233;nocide perp&#233;tr&#233; en ce moment m&#234;me &#224; Gaza : envisager nos constructions narratives comme une certaine voie d'acc&#232;s &#224; ce que nous nommons &#171; le r&#233;el &#187;, revient &#224; consid&#233;rer que le massacre du peuple palestinien, &#171; &#231;a n'est qu'un r&#233;cit parmi d'autres, dans le foisonnement g&#233;n&#233;ralis&#233; des r&#233;cits &#187;, et par cons&#233;quent &#171; &#224; en relativiser, &#224; en &lt;i&gt;diminuer&lt;/i&gt; l'importance &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ach&#232;ve ici, car je voudrais que r&#233;sonnent dans le silence ces huit derniers mots, dus &#224; Garance Panurge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;C&#233;dric Cagnat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ce que nous &lt;i&gt;faisons&lt;/i&gt; &#8211; ou ne faisons pas &#8211; &#224; partir de cette &#233;vidence est un autre probl&#232;me, qui bien entendu ne concerne nullement le constructivisme.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pour &#234;tre tout &#224; fait pr&#233;cis, il conviendrait d'analyser &#224; part les deux verbes qui, chacun de son c&#244;t&#233;, appellent des variables suppl&#233;mentaires et distinctes, sous forme de compl&#233;ments : entres autres, compl&#233;ment d'objet indirecte pour &#171; menacer &#187; &#8211; de quoi ? &#8211; et compl&#233;ment de mani&#232;re pour &#171; attaquer &#187; &#8211; comment ? Mais outre que ces compl&#233;ments peuvent &#234;tre instanci&#233;s par (w), la structure simplifi&#233;e sera suffisante pour le dessein que je me suis fix&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le lecteur aura peut-&#234;tre remarqu&#233; que cette mani&#232;re de formuler les choses laisse sugg&#233;rer la pr&#233;sence d'une intention &#224; l'origine de l'ensemble de la s&#233;quence, alors que les m&#234;mes verbes peuvent s'employer dans des situations o&#249; ne sont en jeu que des &#233;l&#233;ments mat&#233;riels d&#233;nu&#233;s de toute intentionnalit&#233;. Par exemple, il est tout &#224; fait correct de dire : &#171; Le pneu mal gonfl&#233; menace d'endommager la voiture &#187; ou &#171; L'acide chlorhydrique a attaqu&#233; la pierre calcaire &#187;, et ces &#233;nonc&#233;s ont apparemment la m&#234;me forme que &#171; Le patron menace son employ&#233; &#187; ou &#171; La vieille dame a attaqu&#233; un adolescent au coin d'une rue sombre &#187;. Mais dans le cas des objets mat&#233;riels, la structure profonde r&#233;v&#232;le des d&#233;notations bien diff&#233;rentes. Il y a un (x) &#8211; le pneu &#8211; et un (y) &#8211; la voiture &#8211; qui ont des fonctions analogues &#224; la structure &#171; intentionnelle &#187; ; alors que (w) ne d&#233;signe plus un moyen, mais une cause &#8211; mal gonfl&#233; &#8211; et (z) non plus un but, mais une cons&#233;quence &#8211; endommager. C'est donc bien de la premi&#232;re structure, &#171; intentionnelle &#187;, que j'ai ici besoin.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cet apophtegme de l'Eccl&#233;siaste est l'ennemi d&#233;clar&#233; des penseurs professionnels, qui se retrouveraient bien vite au ch&#244;mage s'il s'av&#233;rait que le r&#233;el ob&#233;it &#224; une logique de la r&#233;p&#233;tition. Il leur faut sans cesse identifier des &#171; br&#232;ches &#187;, des &#171; ruptures &#187;, des &#171; discontinuit&#233;s &#187; et de l' &#171; Ev&#233;nement &#187; dans le d&#233;cours de l'Histoire, car tout comme les lessiviers, ils sont soumis &#224; l'obligation de proposer r&#233;guli&#232;rement de nouveaux produits &#8211; c'est une question de prosp&#233;rit&#233; et de survie.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Alain Brossat, &#171; Note sur le retour du th&#233;ologico-politique &#187;, &lt;i&gt;ici-et-ailleurs.org&lt;/i&gt;, 18 ao&#251;t 2025. Que Violaine Monflanquin et sa comparse Garance Panurge lisent ce texte et en prennent de la graine : peut-&#234;tre parviendront-elles &#224; saisir tout ce qui distingue une &lt;i&gt;pens&#233;e&lt;/i&gt; guid&#233;e par le d&#233;sir de rendre le monde plus lisible, d'une &lt;i&gt;pulsion&lt;/i&gt; pamphl&#233;taire activ&#233;e par je ne sais quelle passion vindicative et provocatrice dirig&#233;e en d&#233;pit du bon sens. &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/politique-et-subjectivation/article/note-sur-le-retour-du&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/politique-et-subjectivation/article/note-sur-le-retour-du&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Philippe Descola, &#8220;Constructing natures : symbolic ecology and social practice&#8221;, in &lt;i&gt;Nature and Society : Anthropological Perspectives&lt;/i&gt; (eds. P. Descola &amp; G. P&#225;lsson), Routledge, 1996, p. 82&#8211;83 (chap. 5) [Je souligne]. &#8220;Many anthropologists and historians now agree that conceptions of nature are socially &lt;i&gt;constructed&lt;/i&gt;, that they vary according to cultural and historical determinations, and that, therefore, our own dualistic view of the universe should not be projected as an ontological paradigm onto the many cultures where it does not apply.&#8221; (Citation de l'abstract, en ligne : &lt;a href=&#034;https://www.taylorfrancis.com/chapters/edit/10.4324/9780203451069-6/constructing-natures-philippe-descola?context=ubx&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.taylorfrancis.com/chapters/edit/10.4324/9780203451069-6/constructing-natures-philippe-descola?context=ubx&lt;/a&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Philippe Descola, &#171; La nature, &#231;a n'existe pas &#187;, Entretien, &lt;i&gt;Reporterre&lt;/i&gt;, 1 f&#233;v. 2020 (maj 19 juin 2024) [Je souligne]. &lt;a href=&#034;https://reporterre.net/Philippe-Descola-La-nature-ca-n-existe-pas&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://reporterre.net/Philippe-Descola-La-nature-ca-n-existe-pas&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Philippe Descola, &#171; Il faut repenser les rapports entre humains et non-humains &#187;, Entretien, &lt;i&gt;CNRS Le Journal&lt;/i&gt;, 3 juin 2020. &lt;a href=&#034;https://lejournal.cnrs.fr/articles/philippe-descola-il-faut-repenser-les-rapports-entre-humains-et-non-humains&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://lejournal.cnrs.fr/articles/philippe-descola-il-faut-repenser-les-rapports-entre-humains-et-non-humains&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;N. Goodman, &lt;i&gt;Mani&#232;res de faire des mondes&lt;/i&gt;, tr. fr. M.-D. Popelard, Paris, Gallimard, 2007.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sur cette affaire, voir A. Brossat, C. Cagnat, &#171; Br&#232;ve &#233;chauffour&#233;e autour de l'affiche Hanouna &#187;, &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/actualite/article/breve-echauffouree-autour-de&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/actualite/article/breve-echauffouree-autour-de&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sur ces notions de &#171; monde de r&#233;f&#233;rence &#187; et d' &#171; ordre de grandeur l&#233;gitime &#187;, voir L. Boltanski, L. Th&#233;venot, &lt;i&gt;De la justification. Les &#233;conomies de la grandeur&lt;/i&gt;, Gallimard, 1991.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>&#171; C'est la faute au constructivisme ! &#187; - Sur deux textes facultatifs [1/2]</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1485</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1485</guid>
		<dc:date>2025-08-13T17:31:41Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>C&#233;dric Cagnat</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Sorties on ne sait d'o&#249;, deux autrices dont j'ignorais jusqu'alors l'existence se sont r&#233;cemment concert&#233;es pour prendre d'assaut les colonnes d'Ici et Ailleurs en y faisant publier, &#224; peu d'intervalle, leurs opinions respectives sur l'&#233;pist&#233;mologie constructiviste. Il para&#238;t que Violaine Monflanquin et Garance Panurge ont identifi&#233; la racine de tous les maux qui martyrisent notre &#233;poque. Et manifestement, elles ont jug&#233; de premi&#232;re urgence que soit offerte &#224; l'appr&#233;ciation populaire leur (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Sorties on ne sait d'o&#249;, deux autrices dont j'ignorais jusqu'alors l'existence se sont r&#233;cemment concert&#233;es pour prendre d'assaut les colonnes d'&lt;i&gt;Ici et Ailleurs&lt;/i&gt; en y faisant publier, &#224; peu d'intervalle, leurs opinions respectives sur l'&#233;pist&#233;mologie constructiviste&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; L'&#233;pineuse et in&#233;puisable question du r&#233;el &#187; et &#171; Sur le devenir (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il para&#238;t que Violaine Monflanquin et Garance Panurge ont identifi&#233; la racine de tous les maux qui martyrisent notre &#233;poque. Et manifestement, elles ont jug&#233; de premi&#232;re urgence que soit offerte &#224; l'appr&#233;ciation populaire leur d&#233;couverte salvatrice : le constructivisme, sous ses diverses formes et appellations, caract&#233;rise la philosophie sous-jacente, plus ou moins consciente selon le cas, de tous les agents contemporains de la domination, du d&#233;sastre et de la destruction g&#233;n&#233;ralis&#233;s, puis par contamination, de la plupart des sujets ou des groupes qui pr&#233;tendent s'y opposer mais qui, du fait de cette contamination, s'en font &#224; leur insu les complices. Bien que la condamnation embrasse, comme on le voit, un ensemble d&#233;mesur&#233;ment vaste d'individus et d'organisations &#8211; &#224; tel point qu'au fil de la lecture on en vient &#224; soup&#231;onner que leur exceptionnelle sagacit&#233; autorise les autrices seules &#224; pouvoir s'y soustraire &#8211; je dois avouer que je me suis senti, de fa&#231;on tr&#232;s immodeste, personnellement vis&#233;. C'est qu'il m'est arriv&#233; de publier jadis un livre consacr&#233; tout entier &#224; la d&#233;fense de ce p&#233;ch&#233; &#233;pist&#233;mologique irr&#233;missible qu'est le constructivisme. Et depuis, n'ayant jamais cru opportun de devoir abjurer ses maximes, au motif qu'elles m'ont sembl&#233; le plus souvent fournir les outils analytiques les plus ad&#233;quats aux objectifs th&#233;oriques ou pratiques dont je poursuivais la r&#233;alisation, je les ai r&#233;guli&#232;rement mobilis&#233;es, explicitement ou non, dans mes rares productions textuelles, comme dans la conduite de mes rapports quotidiens avec les vivants et les choses.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les &#233;garements philosophiques ne sont en eux-m&#234;mes jamais condamnables. Les ma&#238;tresses d'erreur et de fausset&#233; qui ont commis ces deux textes avaient le droit de se tromper. Leur maladresse th&#233;orique aurait pu n'induire qu'une indiff&#233;rence indulgente, voire occasionner l'amorce d'une discussion conforme aux r&#232;gles de la biens&#233;ance intellectuelle en vue de redresser ce qui avait &#233;t&#233; grossi&#232;rement tordu. Malheureusement, ce ne sont pas les contradictions et approximations dont ces textes pullulent, mais leurs outrances accusatrices, leur intention distinctement diffamatoire, mal dissimul&#233;e sous le pr&#233;texte de consid&#233;rations &#233;pist&#233;mologico-politiques, leur registre d&#233;daigneux, hautain, confinant plus d'une fois &#224; la pure invective ; ce sont ces embard&#233;es oratoires qui me d&#233;cident &#224; reprendre quelques-uns des verdicts assen&#233;s dans les deux libelles afin d'en &#233;tablir &#8211; et sur le m&#234;me ton &#8211; la vacuit&#233;, l'incoh&#233;rence et la nature fallacieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;I.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le texte de Violaine Monflanquin (VM), &#171; L'&#233;pineuse et in&#233;puisable question du r&#233;el &#187;, est celui des deux qui se montre le moins vindicatif. La charge se veut s&#233;v&#232;re, la critique intransigeante, mais les tentatives d'argumentation ne parvenant jamais &#224; s'extraire de leur &#233;tat gazeux, l'ensemble s'&#233;vapore tr&#232;s vite dans les limbes pour ne laisser subsister au fond du creuset que le r&#233;sidu tr&#232;s insuffisant que constitue la substance principale de cette hasardeuse op&#233;ration alchimique : &#171; Le r&#233;el existe, et il faut le d&#233;fendre &#187;. Contrairement &#224; la m&#233;thode qu'emploiera sa complice, VM ne cherche pas &#224; pallier l'indigence de son propos au moyen de condamnations p&#233;remptoires et d'indignations culpabilisatrices. Elle daigne encore faire usage, pour amalgamer l'immense cohorte des m&#233;chants, de certaines pr&#233;cautions langagi&#232;res. Tout laisse &#224; supposer que ce texte initial occupait la fonction de premier jet, du coup de sonde destin&#233; &#224; tester la susceptibilit&#233; du lecteur et la patience dont il ferait montre, confront&#233; &#224; une provocation aussi intempestive qu'infond&#233;e. L'absence totale des r&#233;actions escompt&#233;es, l'&#233;cho absolument muet qui fit suite &#224; ce premier coup de semonce aura enjoint leurs initiatrices &#224; l&#226;cher les chiens pour de bon. Car il ne faut pas s'y tromper : la proximit&#233; des styles, des th&#232;mes et des affirmations, imm&#233;diatement perceptible d&#232;s la premi&#232;re confrontation, m&#234;me superficielle, de leurs publications respectives, ne laisse planer aucun doute, ni sur la commune origine de cette entreprise pol&#233;mique, ni sur les finalit&#233;s identiques vis&#233;es par les autrices, ni sur l'assistance mutuelle qu'elles se sont pr&#234;t&#233;e pour y parvenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question du r&#233;el, chez VM, n'a rien ni d'&#233;pineux ni d'in&#233;puisable, pour cette raison limpide que le r&#233;el, VM en est l'une des deux propri&#233;taires. Elle y a donc un acc&#232;s direct et illimit&#233;. En propri&#233;taire consciencieuse, elle s'&#233;vertue &#224; entretenir son bien, veille soigneusement &#224; son bon &#233;tat ; et sur ce chapitre, elle a tout lieu de s'inqui&#233;ter. Car &#171; le r&#233;el est menac&#233;, attaqu&#233; aujourd'hui comme il ne l'a jamais &#233;t&#233; &#187;. Je dois dire qu'ici, &#224; m'en tenir rigoureusement &#224; cet &#233;nonc&#233;, je suis, sans r&#233;serve, d'accord avec VM. Toutefois, la chose se complique un peu d&#232;s lors que j'examine un &#224; un les constituants de la proposition, qui sont, tels que je les envisage, au nombre de trois :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. Le r&#233;el&lt;br class='autobr' /&gt;
2. est menac&#233; et attaqu&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
3. aujourd'hui comme il ne l'a jamais &#233;t&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1. &#171; Le r&#233;el &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout le n&#339;ud du probl&#232;me principal r&#233;side dans cette notion. Les autres questions et enjeux mentionn&#233;s dans ce texte s'y rattachent ou en d&#233;coulent. Il conviendrait par cons&#233;quent d'&#233;valuer avec le plus grand soin la &#8211; ou les &#8211; significations et qualit&#233;s que recouvre ce terme. Or, VM admet d'embl&#233;e le caract&#232;re flou, ind&#233;termin&#233;, d'une telle notion, qui n'est en rien &#171; claire et distincte &#187;. &#171; R&#233;el &#187; est &#171; le vocable porte-manteau par excellence &#187;, par quoi il faut entendre que tout et n'importe quoi s'av&#232;re passible d'y &#234;tre subsum&#233; &#8211; ce qui est &#224; mon sens tout &#224; fait vrai &#8211; ; C'est un &#171; signifiant creux comme un tambour &#187;, &#171; le signifiant vide par excellence, le concept multicarte, b&#233;ant et inconsistant &#224; force de trop signifier et embrasser &#187; &#8211; l&#224; encore, je ne saurais qu'applaudir ! En outre, VM reconna&#238;t sans difficult&#233; qu'&#224; l'impr&#233;cision attach&#233;e &#224; son emploi ordinaire se greffe l'extr&#234;me vari&#233;t&#233; des acceptions du concept de &#171; r&#233;el &#187; &#8211; comme c'est le cas pour celui de &#171; r&#233;alit&#233; &#187; &#8211; lorsqu'il s'inscrit dans le lexique soit d'un syst&#232;me philosophique, soit d'un paradigme &#171; scientifique &#187;, qu'il s'agisse de l'une des dites &#171; science sociales &#187; ou des diff&#233;rentes sciences de la nature, voire formelles, comme la math&#233;matique : &#171; Ce ne sont pas seulement les doctrines philosophiques qui, au fil du temps, placent cette notion sous des conditions infiniment variables, ce sont aussi les disciplines et les sciences qui le jalonnent et le d&#233;finissent dans l'horizon propre &#224; leur recherche &#8211; le r&#233;el des historiens est singuli&#232;rement distinct de celui des sociologues et plus encore de celui des psychanalystes d'inspiration lacanienne, ceci pour ne rien dire des physiciens. &#187; Tout cela est tr&#232;s encourageant et d&#233;note chez VM une indubitable lucidit&#233;. Apr&#232;s de telles pr&#233;misses, on se doute qu'elle s'appr&#234;te &#224; effectuer un minutieux travail de d&#233;broussaillage, une dissection scrupuleuse et exhaustive de ce terme dont elle d&#233;sire si ardemment r&#233;habiliter l'usage et prot&#233;ger le r&#233;f&#233;rent des assauts auxquels il est expos&#233; de toute part. Eh bien, non. Qu'importe &#224; VM que le mot et la chose dont elle entend nous entretenir sur dix pages soit une &#171; id&#233;alit&#233; vide &#187; ! Laissons donc ces menues difficult&#233;s derri&#232;re nous, tranche-t-elle &lt;i&gt;in petto&lt;/i&gt;, et contentons-nous d'ass&#233;ner &#171; l'intuition forte, in&#233;branlable dont nous partons &#187;. L'intuition de VM, qu'elle qualifie &#233;galement de &#171; certitude imm&#233;diate &#187;, r&#233;it&#232;re donc l'affirmation qui ouvrait l'article &#8211; le r&#233;el est attaqu&#233; &#8211; en pr&#233;cisant les occurrences, ou les effets, produits par ce ph&#233;nom&#232;ne : nous avons de plus en plus de mal &#224; op&#233;rer une distinction qui devrait pourtant aller de soi, la distinction entre le r&#233;el &#8211; ce qui est r&#233;el, ou &#171; la r&#233;alit&#233; d'un objet, d'un fait, d'une action &#187; &#8211; et ce qui, &#224; l'oppos&#233;, doit &#234;tre consid&#233;r&#233; comme &#171; une construction imaginaire, une fiction, un mensonge, une falsification &#187;. Cette difficult&#233; ne vient pas de nulle part, elle est le fait de &#171; puissantes forces [qui] s'activent &#224; rendre le r&#233;el indistinct de l'imaginaire, de la fiction, du mensonge &#187;, et disposent &#171; de moyens jusqu'ici in&#233;dits &#224; produire des simulacres en tous genres &#187;. Ainsi sommes-nous toujours davantage emp&#234;ch&#233;s de &#171; faire le partage entre ce qui peut &#234;tre d&#233;fini comme le r&#233;el et ce qui n'en est qu'une ombre, une simulation, un double illusoire, une r&#233;alit&#233;-bis, une fiction visant &#224; se faire passer pour le r&#233;el &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Deux points d&#233;cisifs sont &#224; pr&#233;ciser avant l'examen attentif de ce qui vient d'&#234;tre pos&#233; : d'une part, VM tient &#224; &#233;tablir une nette s&#233;paration, qui orientera une grande partie de son propos g&#233;n&#233;ral, entre les structures cognitives dont disposent les sujets humains pour appr&#233;hender le r&#233;el &#8211; ce qu'elle nomme &#171; les conditions de la perception et de la connaissance &#187;, auxquelles se limitent les probl&#233;matiques de l'&#233;pist&#233;mologie postkantienne, appellation alternative du constructivisme tout au long de l'article &#8211; et &#171; le r&#233;el comme tel &#187;, en de&#231;&#224; et ind&#233;pendamment de toute saisie &#233;pist&#233;mique par lesdites structures cognitives. D'autre part, la d&#233;couverte capitale qu'elle soumet &#224; l'admiration du public, et son originalit&#233; radicale, r&#233;sident selon VM dans la nuance suivante : ce ne sont pas seulement les conditions subjectives de la repr&#233;sentation du r&#233;el, mais bien &#171; &lt;i&gt;le r&#233;el comme tel qui est attaqu&#233;&lt;/i&gt; &#187;. Arr&#234;tons-nous l&#224; provisoirement pour tenter un premier bilan.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En quel sens peut-on affirmer, comme le fait VM &#8211; &#224; raison, mais sans aucune justification argumentative &#8211; que le &#171; r&#233;el &#187; est une notion ind&#233;termin&#233;e ? Il importe de remarquer tout d'abord qu'en d&#233;pit de cette affirmation, nous ne sommes nullement entrav&#233;s dans l'utilisation de ce terme, &#224; l'occasion de nos &#233;changes courants comme, d'ailleurs, tout au long du texte que je suis en train de discuter. C'est pr&#233;cis&#233;ment parce que &#171; r&#233;el &#187; ne demeure vide de sens que lorsqu'il est employ&#233; de mani&#232;re &#171; absolue &#187; &#8211; c'est-&#224;-dire d&#233;tach&#233; de tout contexte d'&#233;nonciation. En d'autres termes, cette notion contient, en nombre peut-&#234;tre infini&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;A l'instar d'autres &#171; signifiants flottants &#187;, comme &#171; truc &#187;, &#171; machin &#187; ou (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, des significations potentielles qui ne s'actualisent qu'au cours de chaque situation langagi&#232;re ponctuelle, l'une des significations de &#171; r&#233;el &#187; &#233;mergeant en fonction de la &lt;i&gt;mise en relation&lt;/i&gt; des &#233;l&#233;ments constitutifs d'un acte de discours singulier : les interlocuteurs, leur statut social, leurs options philosophiques &#8211; conscientes ou non &#8211;, les intentions qu'ils poursuivent, le cadre culturel et id&#233;ologique au sein duquel ils s'inscrivent, le type de r&#233;f&#233;rent vis&#233;, etc. Poser la question : &#171; Le r&#233;el existe-t-il ? &#187; n'a de sens que dans certains contextes circonscrits, celui d'un entretien entre un psychiatre et son patient psychotique, celui d'un dialogue de personnages dans un film de science-fiction &#8211; &lt;i&gt;Matrix&lt;/i&gt;, par exemple &#8211; ou celui d'une conversation men&#233;e par deux philosophes un peu d&#233;s&#339;uvr&#233;s. Je dois imm&#233;diatement porter &#224; l'attention de VM qu'aucun constructiviste n'a jamais pr&#233;tendu que &#171; le r&#233;el n'existe pas &#187;. Il serait en effet totalement absurde de pr&#233;tendre que &lt;i&gt;des&lt;/i&gt; r&#233;alit&#233;s de toutes sortes sont construites tout en leur d&#233;niant une authentique existence. J'ajoute qu'aucun constructiviste, ni personne d'autre, n'a jamais d&#233;fendu une pr&#233;tendue doctrine solipsiste. Bien au contraire, la construction d'une r&#233;alit&#233; n'est jamais le fait d'un seul individu, sauf, encore une fois, dans le cas malheureux d'une grave pathologie mentale. Les r&#233;alit&#233;s, ou les mondes, sont des constructions collectives, et ne doivent leur solidit&#233; et leur permanence qu'&#224; cette condition. Aussi, une philosophie constructiviste cons&#233;quente ne souscrit &#224; aucun subjectivisme, et ne peut &#234;tre qualifi&#233;e de &#171; relativiste &#187; qu'en un sens social ou culturel. Oui, &#171; le r&#233;el existe &#187;, qu'on se rassure, &#224; condition de se souvenir que &#171; r&#233;el &#187;, soit comme substantif, soit comme adjectif, soit dans sa variante adverbiale, peut rev&#234;tir mille et une significations, d&#233;signer mille et un r&#233;f&#233;rents et se pr&#234;ter &#224; mille et une fa&#231;on d' &#171; exister &#187;. Ces potentialit&#233;s s&#233;mantiques sont parfois d'ordre ontologique : &#171; Don Quichotte est-il un personnage r&#233;el ? &#187;, &#171; Y a-t-il r&#233;ellement ici tel x, ou suis-je victime d'une hallucination ? &#187; ; parfois d'ordre normatif : &#171; C'est un diamant r&#233;el &#187;, &#171; Ce n'est pas la couleur r&#233;elle de ses cheveux &#187;. L'expression : &#171; C'est un x r&#233;el &#187; renvoie donc implicitement aux diverses mani&#232;res dont ce x pourrait n'&#234;tre pas r&#233;el : &#171; C'est un x postiche &#187;, &#171; C'est une contrefa&#231;on de x &#187;, &#171; C'est une repr&#233;sentation de x &#187;. Ces significations implicites se comprennent imm&#233;diatement selon le contexte, m&#234;me si une m&#233;compr&#233;hension ou une erreur de cadrage reste toujours possible. Il est &#233;vident que Don Quichotte, dans l'interpr&#233;tation la plus habituelle de la question, n'est pas un personnage r&#233;el au sens o&#249;, le roman de Cervant&#232;s &#233;tant pure invention, cr&#233;ation imaginaire, l'hidalgo un peu d&#233;rang&#233; dont il narre les aventures ne r&#233;f&#232;re &#224; aucun individu ayant r&#233;ellement exist&#233;, au sens historique du terme. Pourtant, une autre interpr&#233;tation, certes moins courante, pourrait avoir cours dans le cadre d'une le&#231;on sur la litt&#233;rature espagnole du XVIe si&#232;cle destin&#233;e &#224; des &#233;l&#232;ves d&#233;butants : Don Quichotte existe r&#233;ellement en tant que personnage dans le corpus des &#339;uvres de cette p&#233;riode, il n'est pas une invention fac&#233;tieuse du professeur, il a d'ailleurs donn&#233; lieu &#224; d'innombrables recherches et d'&#233;crits de la part d'une multitude d'&#233;tudiants et de sp&#233;cialistes, et aux repr&#233;sentations picturales de Daumier ou Picasso, parmi d'autres. De ce point de vue, Don Quichotte est bien r&#233;el, il existe, en un sens particulier, bien entendu, des termes &#171; r&#233;el &#187; et &#171; existe &#187;. De m&#234;me, si je suis victime d'une hallucination, l'objet que j'ai cru voir n'existe pas, mais l'objet illusoire &#171; invent&#233; &#187; par mon hallucination existe bien, non pas au sens de l'existence d'une chose concr&#232;te, mais en tant que r&#233;alit&#233; d'ordre psychique, laquelle appartiendra &#224; l'ensemble des objets d'&#233;tude formant le r&#233;el des psychologues de la perception, par exemple. Un diamant peut s'av&#233;rer &#234;tre une contrefa&#231;on, et donc n'&#234;tre pas r&#233;el si l'objectif des interlocuteurs est de d&#233;terminer l'authenticit&#233; de l'objet qu'ils examinent, mais un faux diamant est tout aussi r&#233;el qu'un vrai, consid&#233;r&#233; sous l'angle de la mat&#233;rialit&#233; et de la r&#233;alit&#233; sensible, comme l'est une barbe postiche ou la teinture artificielle d'une chevelure. &lt;br class='autobr' /&gt;
Imaginons que VM se prom&#232;ne sur un petit chemin de campagne caillouteux en compagnie de sa fille de cinq ans. Soudain, l'enfant lui demande, sur un ton qui ne fait aucun doute sur l'importance qu'elle accorde &#224; cet instant de v&#233;rit&#233; : &#171; Dis Maman, est-ce que le P&#232;re No&#235;l existe ? &#187; Que lui r&#233;pondrait sa m&#232;re ? Elle est plac&#233;e &#8211; en gros, car il lui est loisible de trouver des &#233;chappatoires, mais celles-ci ne sont pas dignes d'elle &#8211; face &#224; une tr&#232;s simple alternative : &#171; oui &#187; ou &#171; non &#187;. VM &#233;tant une &#171; r&#233;aliste &#187; convaincue, elle s'accroupirait solennellement pour saisir l'un des petits cailloux du chemin, et le montrant &#224; sa prog&#233;niture, lui tiendrait &#224; peu pr&#232;s ce langage : &#171; Vois-tu, ma fille, ce caillou est bien r&#233;el, on peut le regarder, le toucher, et si je le jetais contre cet arbre, on entendrait distinctement le bruit que ferait le choc de sa mati&#232;re contre le bois du v&#233;n&#233;rable ch&#234;ne. Aussi peux-tu &#234;tre certaine que ce caillou existe. Quant au P&#232;re No&#235;l, c'est une pure invention, une fiction, et je dirais m&#234;me : une tromperie, un mensonge d&#233;gradant. Un simulacre imagin&#233; par la Caste, destin&#233; &#224; brouiller les sages rep&#232;res de la r&#233;alit&#233; et de l'illusion, du vrai et du faux, et &#224; fa&#231;onner des sujets incapables d'avoir prise sur le monde, partant, infoutus de s'engager politiquement. Non, ch&#232;re enfant &#8211; le P&#232;re No&#235;l n'existe pas. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Cruelle franchise, n'est-ce pas ? Mais imaginons maintenant un monde alternatif dans lequel VM aurait c&#233;d&#233; aux sir&#232;nes n&#233;fastes du constructivisme. Quelle aurait pu &#234;tre sa r&#233;ponse, dans une situation identique ? Sans doute la suivante : &#171; C'est une question int&#233;ressante ! Je me la pose moi-m&#234;me r&#233;guli&#232;rement et j'avoue n'avoir pas encore d'opinion arr&#234;t&#233;e sur le sujet. Tout d&#233;pend de ce que tu entends par &#8220;existe&#8221;. Tu vois, ce caillou, par exemple, existe. Il est solide, il a une certaine forme. C'est une chose qu'on peut voir, prendre dans sa main, qui &#233;tait l&#224; avant notre promenade, et qui le sera encore quand nous serons rentr&#233;es chez nous. Il n'a pas &#233;t&#233; fabriqu&#233; par un humain, c'est un objet qu'on dit &#8220;naturel&#8221;, son existence ne d&#233;pend pas de nous, contrairement aux objets &#8220;artificiels&#8221;, comme notre maison ou les chaussures que tu portes en ce moment. Les cailloux, cet arbre, tes chaussures, notre maison existent, &#224; peu pr&#232;s de la m&#234;me mani&#232;re, mais les unes ont &#233;t&#233; fabriqu&#233;es, construites par des humains, les autres, non. Le P&#232;re No&#235;l, pour r&#233;pondre &#224; ta question &#8211; tu dois t'en douter puisque tu me la poses &#8211; n'existe pas de cette mani&#232;re-l&#224;. Nous ne pouvons pas aller en Laponie pour lui rendre visite, le voir et lui serrer la main, parce qu'il a &#233;t&#233; invent&#233;, imagin&#233;, lui aussi par des humains, comme tes chaussures, sauf que lui, on n'a pas pu le fabriquer &#8211; tu comprends bien qu'il n'est pas possible de &#8220;fabriquer&#8221; une personne, et encore moins un vieux barbu capable de faire le tour du monde en une nuit sur un traineau volant tir&#233; par des rennes. Il n'existe donc que dans notre imagination. Alors, l'autre question qu'il faut se poser, c'est : &#8220;Exister dans l'imagination de certains humains, est-ce que c'est &lt;i&gt;vraiment&lt;/i&gt; exister, ou est-ce que c'est ne pas exister du tout ?&#8221; Beaucoup de gens r&#233;pondront tout de suite : &#8220;Non, le P&#232;re No&#235;l n'existe pas. Seules existent les choses que l'on peut voir, entendre, toucher, sentir ou go&#251;ter, comme les cailloux et les chaussures. Le P&#232;re No&#235;l, certainement pas ! C'est une cr&#233;ature imaginaire, un &#234;tre de l&#233;gende &#8211; il n'est pas r&#233;el.&#8221; En un certain sens, ils ont raison. Pourtant, il me semble que l'on peut r&#233;fl&#233;chir autrement. D'abord, m&#234;me s'il n'existe que &lt;i&gt;dans nos t&#234;tes&lt;/i&gt;, nous pouvons tout de m&#234;me &#8220;voir&#8221; et &#8220;entendre&#8221; le P&#232;re No&#235;l : il y a des dessins et des films qui le repr&#233;sentent et nous le reconnaissons tous imm&#233;diatement quand nous les voyons. Ces repr&#233;sentations existent un peu &#224; la mani&#232;re de tes chaussures, mais cette raison-l&#224; n'est pas tr&#232;s convaincante, car ce n'est pas le P&#232;re No&#235;l lui-m&#234;me que nous voyons et entendons, mais seulement des images. D'un autre c&#244;t&#233;, cela signifie que les r&#233;alit&#233;s que fabrique notre imagination peuvent &#171; sortir de nos t&#234;tes &#187; pour se transformer en quelque chose que tout le monde peut voir, toucher, entendre. Si on veut voir le bon c&#244;t&#233; des choses, on peut ajouter que m&#234;me si le P&#232;re No&#235;l n'existe pas, nous l'avons peut-&#234;tre imagin&#233; pour donner une forme reconnaissable &#224; quelque chose qui, elle, en tout cas, existe : l'envie que nous avons parfois de faire plaisir aux gens qu'on aime en leur offrant des cadeaux. Bien s&#251;r, nous n'avons pas besoin du P&#232;re No&#235;l pour montrer &#224; certaines personnes combien elles sont importantes pour nous, mais peut-&#234;tre que la plupart des gens ont besoin d'images qui leur permettent de se &lt;i&gt;rassembler&lt;/i&gt; en leur faisant penser et faire les m&#234;mes choses au m&#234;me moment. Ces images, c'est ce qu'on appelle des &#8220;symboles&#8221;. Le P&#232;re No&#235;l serait donc le symbole que certains humains ont invent&#233; pour avoir une image reconnaissable d'un sentiment qu'ils consid&#232;rent comme r&#233;el. Encore une fois, l'image, ce n'est pas la chose. L'image, c'est ce qui sert &#224; nous faire penser &#224; la chose. Exactement comme les mots. Le mot &#171; caillou &#187; n'est pas un caillou, mais personne n'oserait dire que le mot &#171; caillou &#187; n'existe pas et que seul le caillou est r&#233;el. Dans le cas du mot ou de l'image &#171; P&#232;re No&#235;l &#187;, si c'est un symbole, il ne fait penser qu'&#224; quelque chose de bien moins facile &#224; comprendre et &#224; v&#233;rifier qu'un caillou : un sentiment ou une envie &#8211; pas de quoi vraiment satisfaire ceux qui pensent que le r&#233;el doit forc&#233;ment &#234;tre solide et &#233;vident. Il faut trouver autre chose. En y r&#233;fl&#233;chissant, je crois que la meilleure raison de d&#233;cider que le P&#232;re No&#235;l existe, qu'il est r&#233;el, c'est de se concentrer non pas sur son origine &#8211; l'imagination &#8211; ni sur ce qu'on en voit &#8211; les images &#8211; ni sur ce &#224; quoi il nous fait penser &#8211; le symbole &#8211; mais sur ce qu'il &lt;i&gt;fait faire&lt;/i&gt; &#8211; m&#234;me, et surtout, &#224; ceux qui n'y croient pas. Le petit caillou est bien r&#233;el, mais son existence a bien peu de cons&#233;quences sur nos vies. Personne ne pense &#224; lui, il ne d&#233;range personne et n'int&#233;resse personne, car la grande majorit&#233; des gens ignore son existence, comme nous aurions toi et moi continu&#233; de l'ignorer si tu ne m'avais pas pos&#233; ta question. Quelle diff&#233;rence avec l'inexistant P&#232;re No&#235;l ! Combien d'usines tournant &#224; plein r&#233;gime, d&#232;s le seuil de l'automne, pour &#234;tre &#224; m&#234;me de fournir jouets, livres, bijoux une fois l'hiver venu ? Combien de travailleuses et travailleurs se levant aux aurores pour que les tables du R&#233;veillon soient beaucoup trop garnies ? Combien de magasins pris d'assaut jusqu'&#224; l'ultime apr&#232;s-midi, par d'immenses foules angoiss&#233;es de ne pas parvenir &#224; d&#233;nicher le dernier cadeau soigneusement consign&#233; sur la liste des courses ? Combien de chass&#233;s-crois&#233;s sur les autoroutes engorg&#233;es, combien de v&#233;hicules charg&#233;s de familles plus ou moins ravies des heures d'embouteillages pour rejoindre Tata et Tonton &#224; l'autre bout du pays ? Quel tohu-bohu ! Quelle effervescence de corps ! Quels bouillonnements de mati&#232;re, pour quelque chose qui n'existe pas ! Tu vois, si la r&#233;alit&#233; d'une chose ne se mesure qu'au moyen de nos cinq sens, le caillou tient la premi&#232;re place. Mais si le r&#233;el est une question d'intensit&#233;, celle qu'une chose va conf&#233;rer &#224; nos vies, alors le P&#232;re No&#235;l &lt;i&gt;existe&lt;/i&gt;, au plein sens du terme. En d&#233;finitive, il te faut choisir ton instrument de mesure, et quand ce sera fait, la r&#233;ponse &#224; ta question s'imposera d'elle-m&#234;me. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
On remarquera que la VM virtuelle est bien moins p&#233;remptoire et vachement plus sympa que la VM qui peste contre l'herm&#233;neutique. Mais prenons cong&#233; en silence, car la petite s'est endormie sur l'herbe fra&#238;che, peu apr&#232;s &#171; Tout d&#233;pend de ce que tu entends par &#8220;existe&#8221; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que la VM alternative a tent&#233; d'exposer &#224; l'enfant exil&#233;e dans les brumes l&#233;nifiantes du sommeil, c'est une version du constructivisme qui n'exclut pas &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; telle ou telle acception du terme &#171; r&#233;el &#187;. Il existe une r&#233;alit&#233; sensible, et cette r&#233;alit&#233;-l&#224;, qui est une r&#233;alit&#233; parmi d'autres &#8211; comme VM en convient dans son texte &#8211;, nous y avons acc&#232;s par le biais de &#171; conditions de la perception et de la connaissance &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je reprends l'expression de VM, d&#233;j&#224; cit&#233;e. Je pr&#233;f&#232;re parler, pour ma part, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; d'un certain ordre, celui qui est indiqu&#233; par l'adjectif &#171; sensible &#187;, &#224; savoir nos cinq sens. Faut-il vraiment remettre ici sur le m&#233;tier les discussions infinies au sujet des d&#233;faillances ou de la fiabilit&#233; de nos perceptions comme voie d'acc&#232;s au r&#233;el ? Je peux heureusement m'en passer, car l&#224; ne se situe pas le v&#233;ritable probl&#232;me. En admettant, de guerre lasse, et pour le coup de mani&#232;re tout &#224; fait fictive, que notre rapport sensitif aux r&#233;alit&#233;s mat&#233;rielles soit parfaitement transparent et fid&#232;le, nos sens n'occuperaient encore qu'une fonction partielle, n&#233;cessaire mais loin d'&#234;tre suffisante, dans le processus aboutissant &#224; la constitution d'un &lt;i&gt;objet per&#231;u&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dans la langue des cuistres, au cas o&#249; il y aurait des amateurs, la suite (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Car dans ce que je vois, il y a toujours bien davantage que ce que me livrent mes yeux&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je me limiterai, sur le chapitre de la r&#233;alit&#233; sensible, &#224; l'organe de la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Lorsque je me l&#232;ve de mon canap&#233;, pris d'une intempestive fringale, et que je me dirige vers le r&#233;frig&#233;rateur, il ne s'ouvre pas devant moi comme un pur th&#233;&#226;tre d'objets neutres attendant mon inspection exhaustive. Je ne contemple pas l'&#171; int&#233;gralit&#233; &#187; de son contenu comme le ferait un petit dieu objectif de la cha&#238;ne du froid. Mes yeux ne balaient pas scrupuleusement chaque recoin, chaque &#233;tage, chaque pot et chaque emballage. Ce que je vois, c'est ce qui correspond &#224; mon envie du moment et au sc&#233;nario tout pr&#234;t &#171; fringale devant la t&#233;l&#233; &#187; &#8211; fromage, yaourt, reste de pizza. Le &lt;i&gt;r&#233;el alimentaire&lt;/i&gt; provisoire que je construis ne s&#233;lectionne, dans l'amas h&#233;t&#233;roclite des denr&#233;es, que ce qui entre en congruence avec l'attente qui m'a mis en mouvement : un reste de fromage si j'ai envie de sal&#233;, un entremets lact&#233; si c'est le sucr&#233; qui m'appelle. Le reste &#8211; radis oubli&#233;s, vieille confiture, p&#226;te feuillet&#233;e encore roul&#233;e dans son emballage &#8211; est litt&#233;ralement invisible, non pas parce qu'il est cach&#233;, mais parce qu'il est hors sujet, et la bouteille de sauce soja, pourtant &#224; hauteur de regard, peut litt&#233;ralement &#171; dispara&#238;tre &#187; de mon champ perceptif faute d'avoir quelque pertinence dans le sc&#233;nario implicite que je rejoue sans y penser. Ce sc&#233;nario n'est pas une invention personnelle : il est tiss&#233; de routines apprises, de codes sociaux, de prescriptions implicites sur ce qu'il est convenable ou habituel de manger dans telle situation. Ma perception est ainsi canalis&#233;e &#224; la fois par l'objectif imm&#233;diat &#8211; apaiser la faim de mani&#232;re simple et rapide &#8211; et par ce canevas socio-culturel, qui agit comme un filtre. Ce n'est qu'&#224; travers ce faisceau de d&#233;terminations pratiques et normatives que la &#171; r&#233;alit&#233; &#187; du r&#233;frig&#233;rateur m'appara&#238;t. La totalit&#233; des stimuli visuels disponibles est, en pratique, &#233;cr&#233;m&#233;e, s&#233;lectionn&#233;e, r&#233;ordonn&#233;e, pour ne livrer que ce qui s'inscrit dans le cadre de l'action en cours. La &#171; r&#233;alit&#233; &#187; du frigo n'est donc jamais le frigo tout entier, mais le frigo tel que le dessinent ma faim, ma paresse et mes habitudes. Autrement dit, on ne voit jamais &lt;i&gt;tout&lt;/i&gt; un frigo : on n'y voit que ce que notre faim y a d&#233;j&#224; rang&#233; &#8211; et la r&#233;alit&#233; d'un frigo, c'est toujours ce que notre estomac y cherche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2. &#171; est menac&#233; et attaqu&#233; &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces quelques principes &#233;pist&#233;mologiques pos&#233;s, j'en viens &#224; pr&#233;sent aux objets et cat&#233;gories du r&#233;el mentionn&#233;s par VM comme &#233;tant particuli&#232;rement expos&#233;s &#224; la menace et &#224; l'attaque dont nous alerte la th&#232;se g&#233;n&#233;rale de son texte. En le relisant d'un bout &#224; l'autre avec attention, j'aboutis &#224; la liste suivante d'items relev&#233;s dans l'ordre de leur apparition : &#171; &#8220;le r&#233;el&#8221; tout court / la r&#233;alit&#233; d'un objet, d'un fait ou d'une action / notre facult&#233; d'appr&#233;hender le r&#233;el, &#224; nous reposer sur lui, &#224; le nommer et agir dans ce milieu / notre perception et notre intellection du r&#233;el, condition de notre capacit&#233; de nous d&#233;placer dans le monde environnant et d'y agir / &lt;i&gt;le r&#233;el comme tel&lt;/i&gt; / le pass&#233; historique / les objets du pr&#233;sent, les actions en cours / l'extermination de la population de Gaza / l'environnement (mais environnement, c'est encore le vocabulaire de l'anthropocentrisme ou du moins du biocentrisme), disons donc plut&#244;t : la destruction de la plan&#232;te et de ce qui l'entoure (l'atmosph&#232;re comme poubelle &#224; satellites) comme mat&#233;rialit&#233; / la fonte des glaciers, la pollution des fleuves, des lacs et des oc&#233;ans, la mont&#233;e des eaux, l'air empoisonn&#233; des villes / le pass&#233; historique / la vie sociale / les cultures et les langues minoritaires / les fondements de la vie en commun, de la vie politique / la d&#233;forestation de l'Amazonie ou la construction de l'&#233;ni&#232;me autoroute / le saccage environnemental / les enjeux historiques et sociaux / nos milieux de vie / les fondements objectifs (distincts ici de la mat&#233;rialit&#233; physique) du r&#233;el / le pass&#233; historique et la vie des soci&#233;t&#233;s [qui] ne sont pas moins des composant(e)s (facteurs constitutifs) du r&#233;el que les montagnes, les fleuves et les glaciers / &lt;i&gt;Realit&#228;t&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire ensemble statique d'objets (au sens le plus extensif et variable du terme) et &lt;i&gt;Wirklichkeit&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire r&#233;alit&#233; en devenir, en formation, (au sens dynamique du terme) / le sommet de l'Everest souill&#233; de d&#233;chets du fait de l'affluence des alpinistes en qu&#234;te de performance, la Mer de glace, &#224; Chamonix, qui fond inexorablement. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Sur la base des &#233;l&#233;ments h&#233;t&#233;roclites de cette liste, il est ais&#233; d'op&#233;rer une premi&#232;re cat&#233;gorisation. Comme y insiste l'autrice, la distinction fondamentale par laquelle s'atteste la radicale originalit&#233; de sa th&#232;se concerne nos structures cognitives (cat&#233;gorie 1 : C1) d'un c&#244;t&#233;, et de l'autre le r&#233;el ou les objets &#8211; au sens large &#8211; du r&#233;el, &lt;i&gt;les&lt;/i&gt; r&#233;alit&#233;s, consid&#233;r&#233;s ind&#233;pendamment des structures cognitives qui nous permettent de les appr&#233;hender (C2)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;D'apr&#232;s ce que nous en comprenons, l'article de VM ne pousse pas l'ing&#233;nuit&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : &#171; Nous devons faire un effort pour penser cette question (les attaques contre le r&#233;el) comme si elle ne passait pas par nous, par la perception que nous en avons &#8211; une condition dont l'effet est que nous confondons perp&#233;tuellement la conspiration contre le r&#233;el avec l'action n&#233;gative sur nos facult&#233;s, avec la prise d'ascendant sur nos capacit&#233;s de perception et d'intellection. &#187; C2 peut &#224; son tour &#234;tre sp&#233;cifi&#233;e &#224; travers plusieurs sous-cat&#233;gories d' &#171; objets, de faits et d'actions &#187; &#8211; pour reprendre &#224; la lettre une suite de termes pr&#233;sente dans la liste : le pass&#233; historique, cit&#233; plusieurs fois ; la r&#233;alit&#233; sociale et ses conditions de possibilit&#233; ; divers &#233;l&#233;ments de la biosph&#232;re ; et l'extermination de la population de Gaza. D'apr&#232;s VM, bien que C1 et C2 soient toutes deux en cours de destruction, la tradition postkantienne &#8211; et son &#171; dernier avatar : le constructivisme &#187; &#8211;, dont sont impr&#233;gn&#233;es les subjectivit&#233;s contemporaines, nous ont conduit &#224; focaliser notre attention sur C1 et &#224; n&#233;gliger C2, puisque cette derni&#232;re, n'existant pas ind&#233;pendamment de C1 selon ladite tradition, n'avait aucune raison de susciter notre int&#233;r&#234;t. Si bien que le n&#233;gationnisme, la d&#233;liquescence des liens sociaux, l'effondrement &#233;cologique et l'apathie occidentale face au g&#233;nocide perp&#233;tr&#233; en Palestine sont en derni&#232;re instance imputables aux philosophes n&#233;okantiens et aux constructivistes. On voit combien il e&#251;t &#233;t&#233; fort regrettable de passer &#224; c&#244;t&#233; d'une telle d&#233;couverte. Pour en go&#251;ter &#224; leur juste valeur toutes les nuances, il convient d'examiner une &#224; une les d&#233;clinaisons de C2.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le pass&#233; historique&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pr&#233;sentation, nullement argument&#233;e, de cet objet comme une r&#233;alit&#233; &#233;pist&#233;miquement objective, c'est-&#224;-dire susceptible d'une saisie directe, ind&#233;pendante des &#171; conditions de la perception et de la connaissance &#187;, d'une appr&#233;hension d&#233;lest&#233;e de toute forme de l'entendement ou de toute cat&#233;gorie conceptuelle, voil&#224; l'une des all&#233;gations les plus stup&#233;fiantes de ce texte &#8211; en tout cas un &#233;chantillon parfait de ces involontaires saillies comiques qui l'agr&#233;mentent &#231;&#224; et l&#224;, pour la plus grande r&#233;jouissance du lecteur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le pass&#233; historique, par d&#233;finition, n'est plus directement accessible &#8211; pour cette raison, &#224; mon avis assez convaincante, qu'il est&#8230; &lt;i&gt;pass&#233;&lt;/i&gt;. A ce titre, il est irr&#233;m&#233;diablement soustrait &#224; toute exp&#233;rience imm&#233;diate, car contrairement au furet de la chanson, il ne repassera pas par l&#224;. L'historien n'y acc&#232;de donc qu'&#224; travers ses propres structures cognitives, c'est-&#224;-dire un ensemble d'outils m&#233;thodologiques, de concepts et de cat&#233;gories forg&#233;s par une communaut&#233; de recherche dans un contexte donn&#233; et selon un paradigme historiographique situ&#233;. A moins que VM soit parvenue &#224; fabriquer l'ing&#233;nieuse &lt;i&gt;Time Machine&lt;/i&gt; de Mr Wells, ce filtre est in&#233;vitable : qu'il soit r&#233;aliste ou constructiviste, l'historien ne peut contourner les m&#233;diations que lui imposent &#224; la fois sa discipline et l'&#233;tat de la recherche au moment o&#249; il entame la sienne. Evidemment, reconna&#238;tre cette m&#233;diation ne revient pas &#224; nier la r&#233;alit&#233; des &#233;v&#233;nements, mais &#224; admettre que toute connaissance historique est une reconstruction op&#233;r&#233;e &#224; partir de traces, elles-m&#234;mes s&#233;lectionn&#233;es et interpr&#233;t&#233;es en fonction de cadres th&#233;oriques, de choix documentaires et d'hypoth&#232;ses de travail. Aucun paradigme ne livre &lt;i&gt;le pass&#233; en soi&lt;/i&gt;. C'est pourquoi les r&#233;cits historiographiques se transforment au fil du temps : de nouveaux paradigmes mettent au jour des pans de r&#233;alit&#233; demeur&#233;s invisibles. Ainsi a-t-il fallu un profond renouvellement des approches &#8211; souvent stimul&#233; par des luttes politiques et id&#233;ologiques &#8211; pour que l'histoire du g&#233;nocide des populations am&#233;rindiennes rompe avec le mythe h&#233;ro&#239;que de la conqu&#234;te de l'Ouest, ou pour que les exactions commises par la France durant la colonisation de l'Alg&#233;rie et la guerre de lib&#233;ration, longtemps refoul&#233;es derri&#232;re le mythe civilisateur, soient enfin document&#233;es. Lorsque certains faits restent occult&#233;s ou d&#233;form&#233;s, il ne s'agit pas de constructivisme, ni d'herm&#233;neutique, ni de narratologie, ni de perspectivisme, ni de fictionnalisme. Il s'agit de biais qui n'ont rien de post- ou d'hyper-moderne, d'arrangements sp&#233;cieux avec le r&#233;cit des faits advenus aussi vieux que l'historiographie elle-m&#234;me : le r&#233;visionnisme, le n&#233;gationnisme ou la falsification d&#233;lib&#233;r&#233;e, dict&#233;e par des int&#233;r&#234;ts &#233;trangers &#224; la science historique.&lt;br class='autobr' /&gt;
La d&#233;gradation de ces structures cognitives &#8211; perte de la rigueur critique, effacement des cat&#233;gories conceptuelles permettant de qualifier certains faits comme crimes ou injustices, affaiblissement des m&#233;thodologies de v&#233;rification et de contextualisation &#8211; ne se borne pas &#224; obscurcir la connaissance du pass&#233; : elle contribue &#224; sa falsification ou &#224; son effacement pur et simple. Une soci&#233;t&#233; qui ne dispose plus des outils conceptuels pour discerner la nature g&#233;nocidaire d'une entreprise coloniale&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je ne fais ici r&#233;f&#233;rence qu'aux &#233;v&#233;nements pass&#233;s, non pas encore &#224; ce qui (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ou l'ampleur d'un massacre ne se contente pas de mal interpr&#233;ter son histoire : elle en d&#233;truit la m&#233;moire et rend impossible toute r&#233;inscription fid&#232;le de ces faits dans le r&#233;cit collectif. La destruction de C1 devient alors l'un des vecteurs de la disparition effective de C2, au point que l'amn&#233;sie historique n'est plus seulement une cons&#233;quence de l'oubli, mais un produit de l'appauvrissement m&#234;me de la pens&#233;e historique. Encore une fois : cette m&#233;diation, in&#233;vitable pour tout historien, ne nie en rien la r&#233;alit&#233; de l'&#233;v&#233;nement &#8211; qui est et sera &#224; jamais ce qu'il a &#233;t&#233;, dans les lointains d'un temps perdu pour toujours &#8211; mais implique que toute connaissance historique soit reconstruction. Lorsque l'invisibilit&#233; ou la d&#233;formation d'un fait proc&#232;de d'un objectif ext&#233;rieur &#224; la science historique, il ne s'agit pas des intentions malignes de l'&#233;pist&#233;mologie constructiviste, ni d'une manipulation impraticable du fait historique lui-m&#234;me, mais d'une reconstruction n&#233;gationniste, frauduleuse et int&#233;ress&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La r&#233;alit&#233; sociale et ses conditions de possibilit&#233;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce lien indissociable entre r&#233;alit&#233; objective (C2) et structures cognitives (C1) ne vaut pas seulement pour le pass&#233; historique : il s'applique &#233;galement aux mondes social et politique selon les modalit&#233;s que lui imposent leurs sp&#233;cificit&#233;s. De m&#234;me que l'amn&#233;sie ou la falsification historiques r&#233;sultent autant de la d&#233;gradation des outils conceptuels que de la disparition des traces mat&#233;rielles, la d&#233;sagr&#233;gation de la vie sociale et politique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Quand &#171; d&#233;sagr&#233;gation &#187; il y a. Je pourrais souscrire mille fois &#224; ce (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; proc&#232;de simultan&#233;ment de l'atteinte directe aux pratiques collectives et de l'affaiblissement des cadres cognitifs qui les rendent pensables et transmissibles. Dans l'un et l'autre cas, la destruction de C1 ne fait pas que fausser la perception de C2 : elle devient un facteur causal, un m&#233;canisme actif de dissolution. Qu'il s'agisse de l'effacement d'un &#233;v&#233;nement du pass&#233; ou de l'extinction d'une forme de socialit&#233;, la perte des cat&#233;gories permettant de les nommer et de les &#233;valuer &#233;quivaut, &#224; terme, &#224; la disparition de l'&#233;v&#233;nement ou de la pratique elle-m&#234;me. Ainsi, ce qui se joue dans la crise contemporaine des structures cognitives n'est pas seulement une fragilisation du regard port&#233; sur le r&#233;el, mais bien une transformation de ce r&#233;el &#8211; par appauvrissement de ses conditions d'existence.&lt;br class='autobr' /&gt;
Selon VM, la d&#233;t&#233;rioration de la vie sociale, la disparition des langues et cultures minoritaires, l'&#233;rosion des fondements de la vie politique et de la vie en commun constituent ind&#233;niablement des r&#233;alit&#233;s objectives&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L&#224; encore, j'essaie de restituer le propos g&#233;n&#233;ral de VM, tout en devant (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : elles affectent l'existence mat&#233;rielle des collectifs, r&#233;duisent la diversit&#233; culturelle et linguistique, d&#233;sagr&#232;gent les institutions et pratiques qui rendent possible la coop&#233;ration. Mais, comme pour tout objet historique ou social, ces r&#233;alit&#233;s ne peuvent &#234;tre saisies qu'&#224; travers les formes d'appr&#233;hension propres aux sujets sociaux &#8211; formes elles-m&#234;mes fa&#231;onn&#233;es par des structures cognitives partag&#233;es, des cadres normatifs et des cat&#233;gories axiologiques h&#233;rit&#233;es. C'est dans et par ces m&#233;diations que le monde social devient pensable et visible : par exemple, la perception d'un dialecte r&#233;gional comme &#171; patrimoine culturel &#187; plut&#244;t que comme &#171; jargon folklorique &#187;, ou la reconnaissance d'un espace public comme lieu de lutte plut&#244;t que comme simple d&#233;cor urbain, d&#233;pendent de cadres interpr&#233;tatifs collectivement stabilis&#233;s. Ainsi, la destruction effective des cultures minoritaires ou des formes traditionnelles de socialit&#233; peut rester invisible ou appara&#238;tre comme un ph&#233;nom&#232;ne secondaire si les structures cognitives dominantes ne disposent pas des cat&#233;gories permettant de la nommer et de l'&#233;valuer n&#233;gativement. Inversement, un changement de paradigme sociologique ou politique &#8211; souvent li&#233; &#224; des mobilisations militantes ou &#224; des transformations id&#233;ologiques &#8211; peut rendre manifeste ce qui, jusque-l&#224;, passait inaper&#231;u. La menace pesant sur la vie sociale et politique est donc double : elle r&#233;side &#224; la fois dans la d&#233;gradation objective des formes collectives d'existence et dans l'appauvrissement des cadres de pens&#233;e qui permettraient de reconna&#238;tre cette d&#233;gradation comme telle. Or, lorsque ce sont les structures cognitives elles-m&#234;mes qui se d&#233;gradent &#8211; perte des cadres conceptuels pour penser le commun, &#233;rosion des cat&#233;gories axiologiques permettant de hi&#233;rarchiser les valeurs collectives, affaiblissement des capacit&#233;s &#224; interpr&#233;ter les pratiques sociales autrement que sous l'angle utilitariste &#8212;, cette alt&#233;ration ne se contente pas d'obscurcir la perception de la d&#233;socialisation : elle en devient l'un des moteurs. Une collectivit&#233; qui ne sait plus nommer la solidarit&#233;, penser la r&#233;ciprocit&#233; ou distinguer le bien commun des int&#233;r&#234;ts priv&#233;s voit dispara&#238;tre, avec les mots et les concepts, les pratiques correspondantes. La destruction de C1 n'est alors pas simplement un filtre d&#233;formant le regard port&#233; sur C2, mais une condition active de la dissolution de C2 elle-m&#234;me : c'est bien la crise de la pens&#233;e du social qui pr&#233;cipite la crise du social.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour ne pas en rester au niveau de g&#233;n&#233;ralit&#233; du texte de VM, un ph&#233;nom&#232;ne bien circonscrit pourra illustrer mon propos sur ce th&#232;me de la socialit&#233; &#8211; sans qu'il me soit possible de savoir, et pour cause, si ce ph&#233;nom&#232;ne particulier rel&#232;ve du diagnostic global qu'elle y &#233;tablit, ce qui me contraint &#224; avancer un peu &#224; l'aveugle. Qu'&#224; cela ne tienne : il s'agit de l'invasion des espaces publics par l'objet-smartphone. Nous avons bien affaire &#224; un authentique &lt;i&gt;fait&lt;/i&gt; social qui, d&#233;sormais, non seulement participe &#224; notre &lt;i&gt;r&#233;alit&#233;&lt;/i&gt; collective, mais &lt;i&gt;structure&lt;/i&gt; un large pan de nos habitudes communes, de nos interactions et situations intersubjectives. Pour qui pr&#233;tend analyser les mutations contemporaines des formes de socialit&#233; et fournir une &#171; ontologie du pr&#233;sent &#187;, il est &#224; mon sens impossible de faire l'&#233;conomie de l'examen minutieux de cette donn&#233;e relativement nouvelle. Telle n'est pas, bien entendu, mon intention ici. Qu'il suffise d'observer de quelle mani&#232;re l'&#233;mergence d'un ph&#233;nom&#232;ne proprement contemporain, c'est-&#224;-dire sans commune mesure avec les structures sociales pr&#233;c&#233;dentes auxquelles &#233;tait &#233;ventuellement habitu&#233; un observateur-participant &#224; cette r&#233;alit&#233; sociale &#233;volutive, va &lt;i&gt;advenir&lt;/i&gt; comme fait ; comment il va &lt;i&gt;exister&lt;/i&gt; comme nouveaut&#233;, changement, mutation ; et par quel processus il finira par &lt;i&gt;constituer&lt;/i&gt; soit un progr&#232;s, soit un actant suppl&#233;mentaire dans la destruction des &#171; fondements de la vie sociale &#187; &#8211; on remarquera, s'il vous pla&#238;t, l'usage que je fais, volontairement, des verbes les moins expos&#233;s &#224; la contamination par des &#233;l&#233;ments de subjectivit&#233; ; et les plus &#224; m&#234;me d'agr&#233;er au r&#233;alisme que professe VM. &lt;br class='autobr' /&gt;
A quoi ressemblerait une sc&#232;ne-type ? Je p&#233;n&#232;trerais &#8211; oui, je me d&#233;voue &#8211; dans une rame de m&#233;tro &#224; moiti&#233; pleine, mais dont toutes les places assises seraient occup&#233;es. Ainsi aurais-je tout loisir, debout, d'embrasser du regard, en plong&#233;e, un tableau de la soci&#233;t&#233; nouvelle en train de na&#238;tre. Quinquag&#233;naire d&#233;j&#224; fourbu, et un peu nostalgique de son adolescence d&#233;connect&#233;e, une &lt;i&gt;r&#233;p&#233;tition&lt;/i&gt; me sauterait brutalement au visage : par-del&#224; la vari&#233;t&#233; des physionomies, des fantaisies vestimentaires, des couleurs de peau, des exp&#233;rimentations capillaires &#8211; une forme, une ligne courbe, une posture reviendrait sans cesse, rythmant le survol de mes coups d'&#339;il h&#233;b&#233;t&#233;s, comme une scansion lancinante et suspecte : tous, ou presque, la nuque cass&#233;e &#224; quarante-cinq degr&#233;s, le dos enroul&#233; comme pour se prot&#233;ger d'un courant d'air imaginaire, les pouces s'agitant en micro-chor&#233;graphies convulsives, le visage &#233;clair&#233; d'une lueur spectrale bleut&#233;e qui leur conf&#232;rerait des airs de noctambules perdus dans une gueule de bois r&#233;siduelle. Aucun regard n'en croiserait un autre, sinon par accident, et toujours avec cette g&#234;ne furtive du junkie d&#233;rang&#233;. Le silence, trou&#233; seulement par le cliquetis r&#233;gulier des essieux, prendrait ici une consistance de brouillard psychique. J'&#233;prouverais alors un sentiment &#233;quivoque : fascination &#8211; devant cette synchronie involontaire qui aurait la perfection d'un happening pompidolien &#8211; et inqui&#233;tude diffuse, d'assister sans y &#234;tre invit&#233; &#224; une r&#233;p&#233;tition g&#233;n&#233;rale pour un enthousiasmant futur d'&#233;r&#233;mitisme num&#233;ris&#233;. Et puis, je devrais me l'avouer, s'insinuerait cette petite jouissance innocente &#8211; forc&#233;ment innocente &#8211; de celui qui, par hasard ou par effort, a d&#232;s toujours &#233;chapp&#233; au panurgisme de ses contemporains, &#224; la mis&#233;rable gr&#233;garit&#233; universelle : posture redress&#233;e, mains libres, je go&#251;terais un instant ce sentiment granitique de surplomb que connaissent ceux qui se r&#234;vent, du premier vagissement au dernier souffle, les uniques t&#233;moins lucides au milieu d'une foule hypnotis&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je ne vise, ici, personne en particulier.&#034; id=&#034;nh2-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui, dans l'instant, se donnerait &#224; moi, ne serait d'abord qu'une &lt;i&gt;perception&lt;/i&gt; : une r&#233;p&#233;tition formelle, une uniformit&#233; de gestes et de postures. Cette perception pourrait d'embl&#233;e m'appara&#238;tre comme un &#171; fait nouveau &#187; &#8211; qui ne le serait pourtant pas dans un sens absolu. Car la m&#233;moire tacite d'autres sc&#232;nes, elles famili&#232;res, aurait d&#233;j&#224; commenc&#233; de travailler cette image : le fait &lt;i&gt;adviendrait&lt;/i&gt; comme saillant et inqui&#233;tant seulement par contraste avec mes propres habitudes, avec la configuration de la socialit&#233; que j'ai connue, et dont toute modification vient rompre la continuit&#233; implicite. La sc&#232;ne n'existerait donc pas comme &#171; nouveaut&#233; &#187; par elle-m&#234;me. Elle deviendrait telle parce que mes structures cognitives, nourries d'une exp&#233;rience ant&#233;rieure du monde social, op&#232;reraient un d&#233;coupage, une s&#233;lection et une mise en relief de ce qui, au sein du flux perceptif, heurterait la vieille routine. Ce qui n'&#233;tait d'abord qu'un constat sensoriel &#8211; tous les voyageurs, sans exception, pench&#233;s de la m&#234;me mani&#232;re sur un &#233;cran &#8211; aurait ainsi t&#244;t fait de se transformer en &lt;i&gt;qualification&lt;/i&gt; : je verrais dans cette sc&#232;ne, dans cette uniformit&#233; de posture et d'attention, un indice, une preuve ou un sympt&#244;me d'une &lt;i&gt;mutation sociale&lt;/i&gt; profonde, dont le smartphone serait &#224; la fois le vecteur et l'embl&#232;me. Pass&#233;e au crible du verdict analytique, la perception d'un fait nouveau aurait alors franchi le seuil des g&#233;n&#233;ralit&#233;s vers le concept par lequel serait identifi&#233;e l'&lt;i&gt;existence&lt;/i&gt; &#8211; ou la r&#233;alit&#233; &#8211; d'un &#233;v&#233;nement social. Puis cette qualification appellerait presque aussit&#244;t une &lt;i&gt;&#233;valuation&lt;/i&gt; : ce changement ne peut &#234;tre que r&#233;gression, appauvrissement, &#233;rosion des &#233;changes directs. Je condamnerais le ph&#233;nom&#232;ne, y voyant l'indice d'une d&#233;liquescence de la socialit&#233;, en convoquant, &#224; part moi, tout un stock de poncifs, toute la panoplie des jugements nostalgiques sur &#171; le bon vieux temps &#187; o&#249; l'on se parlait encore dans le m&#233;tro, o&#249; on levait encore les yeux. Sc&#233;nario collectivement partag&#233;, encore et toujours, jusqu'aux tr&#233;fonds de nos rousp&#233;tances intimes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, l'&#171; &#233;rosion de la vie sociale &#187; que je crois observer n'est pas un objet brut, une r&#233;alit&#233; donn&#233;e en soi. Ce que je crois &#234;tre la constatation d'un fait brut &#8211; la disparition d'une forme de socialit&#233; &#8211; est en r&#233;alit&#233; un ph&#233;nom&#232;ne, c'est-&#224;-dire un objet n'existant que dans et par l'apparition &#224; un observateur, filtr&#233; par ses sch&#232;mes perceptifs, ses cat&#233;gories interpr&#233;tatives et ses crit&#232;res axiologiques. Autrement dit, si l'on peut admettre que la socialit&#233;, et ses avatars, sont bien des r&#233;alit&#233;s objectives (C2) susceptibles de se d&#233;grader, elles n'existent comme telles &#8211; et ne peuvent &#234;tre reconnues comme menac&#233;es &#8211; qu'&#224; travers le prisme structurant des formes d'appr&#233;hension du monde social (C1). &lt;br class='autobr' /&gt;
En d&#233;finitive, je ne surprends pas la mort de la socialit&#233; dans son acte : je la mets en sc&#232;ne &#224; ma fa&#231;on, en cadrant, titrant et commentant la posture pench&#233;e de mes contemporains. Et si mes propres cadres venaient &#224; se dissoudre, il ne resterait plus qu'un voyage en m&#233;tro &#8211; sans histoire, sans inqui&#233;tude, et sans ce petit sentiment de sup&#233;riorit&#233; qui, avouons-le, rend le spectacle supportable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;C&#233;dric Cagnat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#224; suivre...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/politique-et-subjectivation/article/l-epineuse-et-inepuisable&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;L'&#233;pineuse et in&#233;puisable question du r&#233;el&lt;/a&gt; &#187; et &#171; &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/politique-et-subjectivation/article/sur-le-devenir-facultatif-des&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Sur le devenir &#8220;facultatif&#8221; des faits &#233;tablis&lt;/a&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;A l'instar d'autres &#171; signifiants flottants &#187;, comme &#171; truc &#187;, &#171; machin &#187; ou &#171; &lt;i&gt;mana&lt;/i&gt; &#187;. Se reporter &#224; ce qu'en dit L&#233;vi-Strauss dans sa pr&#233;face au recueil de Marcel Mauss, &lt;i&gt;Sociologie et Anthropologie&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Je reprends l'expression de VM, d&#233;j&#224; cit&#233;e. Je pr&#233;f&#232;re parler, pour ma part, de &#171; structures cognitives &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dans la langue des cuistres, au cas o&#249; il y aurait des amateurs, la suite donnerait &#224; peu pr&#232;s la chose suivante : Car en amont de tout percept, il y a une condition non sensorielle, l'&#171; attente pr&#233;-perceptive &#187; &#8211; l'objectif pratique poursuivi &#8211; qui oriente le ou les sens impliqu&#233;s dans ce processus et op&#232;re la s&#233;lection, parmi un ensemble de stimuli potentiels, celui qui y satisfera le plus ad&#233;quatement et formera l'objet per&#231;u ; de m&#234;me qu'en aval, il y a l'usage de cet objet &#8211; la r&#233;alisation de l'objectif &#8211; qui greffe &#224; ses donn&#233;es mat&#233;rielles les &#233;l&#233;ments de signification pratique dont elles deviennent indissociables. A ces param&#232;tres extra-sensoriels relatifs au contexte, s'ajoutent des conditions non directement li&#233;es &#224; la situation ponctuelle, qui assignent &#224; l'objet un ensemble de valeurs et de significations socialement et culturellement fix&#233;es lui conf&#233;rant sa &lt;i&gt;charge axiologique&lt;/i&gt;. La totalit&#233; de ces conditions d&#233;signe la &lt;i&gt;dimension pragmatique de la perception&lt;/i&gt;. Autrement dit : un percept = objectif/attentes pr&#233;-perceptives + organe(s) sensoriel(s) + usage pratique + charge axiologique = objet per&#231;u.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Je me limiterai, sur le chapitre de la r&#233;alit&#233; sensible, &#224; l'organe de la vue. Ce qui le concerne peut s'appliquer dans une large mesure &#224; l'audition, mais les exemples en sont moins familiers. Quant aux trois autres sens, leur traitement demanderait de trop long d&#233;veloppements, et certaines connaissances dont je suis honteusement d&#233;pourvu.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;D'apr&#232;s ce que nous en comprenons, l'article de VM ne pousse pas l'ing&#233;nuit&#233; jusqu'&#224; traiter &lt;i&gt;le&lt;/i&gt; r&#233;el, consid&#233;r&#233; comme totalit&#233;, &#224; la mani&#232;re d'un objet passible en tant que tel d'analyses ou de discours ontologiques, l'article d&#233;fini ne r&#233;f&#233;rant qu'&#224; la somme id&#233;elle &lt;i&gt;des&lt;/i&gt; r&#233;alit&#233;s dont le r&#233;el est constitu&#233;. C'est pourquoi C2 subsume &#224; la fois celui-ci et celles-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Je ne fais ici r&#233;f&#233;rence qu'aux &#233;v&#233;nements pass&#233;s, non pas encore &#224; ce qui se passe au c&#339;ur de notre pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Quand &#171; d&#233;sagr&#233;gation &#187; il y a. Je pourrais souscrire mille fois &#224; ce constat, si je savais exactement quels ph&#233;nom&#232;nes pr&#233;cis sont &#233;voqu&#233;s, quant &#224; la &#171; vie sociale &#187;, dans la liste de C2. Malheureusement, on cherchera en vain ces ph&#233;nom&#232;nes.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L&#224; encore, j'essaie de restituer le propos g&#233;n&#233;ral de VM, tout en devant faire remarquer &#224; nouveau que des occurrences pr&#233;cises et circonstanci&#233;es manquent &#224; l'appel, qui auraient &#233;t&#233; pourtant indispensables si l'autrice avait voulu ne pas se limiter &#224; des d&#233;plorations incantatoires, o&#249; chacun pourra fourrer tout et son contraire. Cette vacuit&#233; geignarde aurait pu lointainement &#233;voquer le d&#233;clinisme d'un Spengler &#8211; elle se contente de singer le d&#233;cadentisme flou et grossi&#232;rement r&#233;actionnaire de l'abject Onfray.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Je ne vise, ici, personne en particulier.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Une Fran&#231;aise et un parapluie</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1478</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>C&#233;dric Cagnat</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;&#171; Qu'est-ce qu'aimer cette id&#233;e, au fond bien abstraite : la France ? Qui pourrait dire ce qu'est la France ? &#187; Philippe Roy, &#171; Amour de la France &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
A une heure relativement matinale, un dimanche, j'&#233;tais &#224; me promener par les rues alors peu fr&#233;quent&#233;es d'une modeste commune du Sud-Ouest de notre hexagone. J'accompagnais mon ami San, un spitz allemand de forte corpulence, assez inhabituelle chez cette race dont il se targue &#224; raison d'incarner un tr&#232;s beau sp&#233;cimen &#8211; ces d&#233;tails (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Qu'est-ce qu'aimer cette id&#233;e, au fond bien abstraite : la France ? Qui pourrait dire ce qu'&lt;/i&gt;est &lt;i&gt;la France ? &#187;&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Philippe Roy, &#171; Amour de la France &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A une heure relativement matinale, un dimanche, j'&#233;tais &#224; me promener par les rues alors peu fr&#233;quent&#233;es d'une modeste commune du Sud-Ouest de notre hexagone. J'accompagnais mon ami San, un spitz allemand de forte corpulence, assez inhabituelle chez cette race dont il se targue &#224; raison d'incarner un tr&#232;s beau sp&#233;cimen &#8211; ces d&#233;tails n'entretenant aucun rapport avec le minime, quoique significatif incident qui nous est survenu et que je m'appr&#234;te &#224; relater. Mon ami avait d'ores et d&#233;j&#224; satisfait aux quelques n&#233;cessit&#233;s constitutionnelles qui formaient le motif initial de notre petite vir&#233;e p&#233;destre, et nous poursuivions notre fl&#226;nerie sans autre dessein que de jouir de la tranquillit&#233; et de la douceur dominicales d'un matin d'&#233;t&#233; presque d&#233;sert et encore largement ensommeill&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le silence humide &#8211; il avait plu la nuit pr&#233;c&#233;dente &#8211; de l'atmosph&#232;re qui enveloppait notre marche, nous per&#231;&#251;mes soudain les &#233;chos d'un r&#226;le confus, l'expression indiscernable de ce qui semblait un m&#233;contentement &#233;ruct&#233; par une voix humaine. &lt;i&gt;Quelque chose&lt;/i&gt; se passait, et notre pas en fut comme machinalement ralenti. Sur le trottoir d'en face, &#224; une cinquantaine de m&#232;tres, avan&#231;ait dans notre direction une femme. Elle devait avoir autour de soixante ans et ses cheveux, coup&#233;s au carr&#233;, avaient cette teinte blonde factice qui m'&#233;voque immanquablement &#8211; qu'on ne m'en demande pas les raisons &#8211; la r&#233;gion Provence-Alpes-C&#244;te d'Azur. La voix encol&#233;r&#233;e que nous entendions &#233;tait la sienne, et &#224; mesure que la distance d'elle &#224; nous s'amenuisait, le contenu de ses r&#233;criminations devenait plus distinct. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui provoquait cet &#233;tat d'agitation indign&#233;e, c'&#233;tait un parapluie. Un parapluie noir des plus classiques gisait sur le sol, abandonn&#233;, horizontalement cal&#233; dans l'angle o&#249; se rejoignaient le trottoir et le mur d'un des b&#226;timents qui flanquaient la rue o&#249; nous nous trouvions. L'imp&#233;tueuse bonne dame, ayant aper&#231;u de loin, sur &lt;i&gt;son&lt;/i&gt; trottoir, ce rebut anomique, s'&#233;tait imm&#233;diatement lanc&#233;e dans les bruyantes manifestations qui, quelques instants auparavant, avaient surpris la qui&#233;tude de notre promenade, et qui continu&#232;rent jusqu'&#224; ce que la sourcilleuse citoyenne f&#251;t parvenue au point o&#249; agonisait le pauvre parapluie d&#233;laiss&#233;. Nous &#233;tant, mon ami et moi, probablement sans m&#234;me nous en rendre compte, immobilis&#233;s, saisis par le caract&#232;re insolite de la sc&#232;ne, nous entend&#238;mes alors distinctement : &#171; Voil&#224; ! Il est cass&#233; ! Alors on le jette n'importe o&#249;, et on le laisse par terre, &#233;videmment ! &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
A qui, pr&#233;cis&#233;ment, cette femme s'adressait-elle ? Pour qui, aupr&#232;s de quelle instance, formulait-elle avec tant de conviction et d'opini&#226;tret&#233; ce sentiment d'un grief dont elle semblait p&#226;tir intimement et ce d&#233;sir de r&#233;paration qui per&#231;ait comme son prolongement aussi naturel qu'irr&#233;vocable ? L'auteur du crime de l&#232;se-macadam, manifestement, n'&#233;tait plus dans les parages depuis longtemps. La rue, je l'ai dit, &#233;tait d&#233;serte ; nulle &#226;me amie aupr&#232;s de cette passante, susceptible d'entendre sa d&#233;sapprobation ni de lui offrir le soulagement d'y opiner ; aucun repr&#233;sentant de l'autorit&#233; publique &#224; m&#234;me de donner &#224; cette situation le tour judiciaire qu'une telle inconduite m&#233;ritait. Quant &#224; mon ami et moi, nous ne pouvions raisonnablement nous tenir pour les destinataires de ces invocations outrag&#233;es : outre que nous n'avions eu aucune part &#224; cette irr&#233;gularit&#233; dans l'ordre l&#233;gitime des choses, notre existence m&#234;me &#233;tait demeur&#233;e jusque-l&#224; inaper&#231;ue. La blonde pi&#233;tonne se remit d'ailleurs en chemin sans s'&#234;tre avis&#233;e le moins du monde que deux badauds avaient pu s'absorber dans la contemplation de son &#233;tonnante performance : elle venait d'engueuler le N&#233;ant.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une fois la rue redevenue parfaitement calme, il me fallut &#8211; ne me demandez pas pourquoi &#8211; traverser la chauss&#233;e jusqu'au trottoir d'en face, afin d'observer de pr&#232;s la d&#233;pouille du scandaleux parapluie &#8211; peut-&#234;tre dans l'espoir d'y trouver, inscrites dans les fibres de son tissu, les causes de la d&#233;mesure qu'il avait suscit&#233;e. Mais ce n'&#233;tait rien qu'un parapluie noir des plus classiques, qui gisait sur le sol, abandonn&#233;. Un vieux parapluie, ab&#238;m&#233;, qui avait sans doute fid&#232;lement accompli, au temps de sa jeunesse, les t&#226;ches en vue desquelles il fut fabriqu&#233;. Ce qui, en revanche, me laissa comme abasourdi, ce qui vint couronner cet &#233;pisode d&#233;j&#224; fort admirable, c'est que je remarquai, &#224; quelques centim&#232;tres du parapluie, dress&#233;e comme une st&#232;le hautaine et goguenarde : une &lt;i&gt;poubelle&lt;/i&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'adressai un regard satur&#233; d'interrogations et de perplexit&#233; &#224; mon ami qui, sans manifester le moindre &#233;tonnement, se mit &#224; renifler placidement le trottoir. Puis il reprit la promenade sans m'attendre, et n&#233;gligeant toute pudeur, ne laissa &#224; mon champ de vision que l'image de sa queue en toupet dont les poils, sans cacher son trou du cul, sautillaient dr&#244;lement au rythme de sa foul&#233;e joviale &#8211; une image qui signifiait : &#171; Eh ! Qu'est-ce que tu crois ? On est en France ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;C&#233;dric Cagnat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/revue-casus-belli/article/a-amour-de-la-France&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://ici-et-ailleurs.org/revue-casus-belli/article/a-amour-de-la-France&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Diff&#233;rer d'avec soi - Sur quelques diffractions possibles de l'identit&#233; personnelle</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1469</link>
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		<dc:date>2025-07-03T00:00:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>C&#233;dric Cagnat</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Intervention au colloque &#171; Penser les diff&#233;rences &#187; &#224; l'&#201;cole Normale Sup&#233;rieure de Mekn&#232;s, Universit&#233; Moulay Isma&#239;l, les 23 et 24 avril 2025 &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour Noujoud Khadir &lt;br class='autobr' /&gt;
Das Ich ist unrettbar &#8211; Le moi est insauvable Ernst Mach &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Penser les diff&#233;rences &#187;, cela suppose d'embl&#233;e de situer l'analyse dans une perspective relationnelle. Non pas seulement parce que, sur le mod&#232;le de ce que nous a appris la linguistique structurale de Saussure &#224; propos de la valeur des signes, le sens d'un concept ne (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Intervention au colloque &#171; Penser les diff&#233;rences &#187; &#224; l'&#201;cole Normale Sup&#233;rieure de Mekn&#232;s, Universit&#233; Moulay Isma&#239;l, les 23 et 24 avril 2025&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je remercie chaleureusement Abdelouahed Hajji et Mohammed Dekhissi pour leur (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Pour Noujoud Khadir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Das Ich ist unrettbar &#8211; Le moi est insauvable&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ernst Mach&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Penser les diff&#233;rences &#187;, cela suppose d'embl&#233;e de situer l'analyse dans une perspective relationnelle. Non pas seulement parce que, sur le mod&#232;le de ce que nous a appris la linguistique structurale de Saussure &#224; propos de la valeur des signes, le sens d'un concept ne peut &#234;tre clairement circonscrit que dans sa mise en rapport avec le sens d'un concept oppos&#233; ; mais &#233;galement pour cette raison qu'&#224; ce principe g&#233;n&#233;ral s'ajoute le caract&#232;re essentiellement duel de la diff&#233;rence, laquelle &#233;tablit forc&#233;ment une relation entre au moins deux termes. C'est cette double dimension relationnelle qui m'a sembl&#233; justifier la reprise d'une confrontation tr&#232;s classique, celle de la diff&#233;rence &#224; l'identit&#233;, et ce, non moins classiquement, sous l'angle du probl&#232;me de la connaissance de soi.&lt;br class='autobr' /&gt;
En commen&#231;ant par tirer sur ce fil d&#233;j&#224; bien us&#233;, je ne poursuis d'autre objectif que de d&#233;semm&#234;ler la pelote d'un certain nombre de questions li&#233;es &#224; l'intitul&#233; de notre rencontre. Peut-&#234;tre ce fil permettra-t-il par la suite de tisser quelques consid&#233;rations moins attendues ; mais si tel n'est pas le cas, je renoncerai sans trop de mauvaise humeur au statut de marchand de nouveaut&#233;s, en d&#233;diant une pens&#233;e affectueuse &#224; l'adorable petit Ernesto qui, dans le court-m&#233;trage de Straub et Huillet&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jean-Marie Straub, Dani&#232;le Huillet, En rach&#226;chant, 1982. Ajoutons que la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, ne veut plus aller &#224; l'&#233;cole, parce qu'on y veut lui apprendre des choses qu'il ne sait pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#171; Connais-toi toi-m&#234;me &#187; dans le contexte de l'individualisme moderne&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'av&#232;nement du genre autobiographique &#224; la production industrielle de la litt&#233;rature dite &#171; de d&#233;veloppement personnel &#187;, en passant par la multitude des th&#233;rapies d'inspiration psychanalytique, les acceptions modernes et contemporaines du &#171; Connais-toi toi-m&#234;me &#187; socratique ont g&#233;n&#233;ralement fait de cette prescription une qu&#234;te relative aux contours et aux contenus des identit&#233;s subjectives, &#224; ce que serait le &lt;i&gt;propre&lt;/i&gt; de chaque individualit&#233;. Entendue en ce sens, la connaissance de soi a toujours plus ou moins partie li&#233;e avec l'introspection minutieuse, plac&#233;e sous le signe de l'authenticit&#233;, et destin&#233;e &#224; circonscrire une &lt;i&gt;singularit&#233;&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire ce en quoi un &#171; je &#187; &lt;i&gt;diff&#232;re&lt;/i&gt; de tout &lt;i&gt;autre&lt;/i&gt;, l'alt&#233;rit&#233; jouant ici comme limite externe de ce qui n'est pas soi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans l'&#339;uvre embl&#233;matique de cet individualisme introspectif, autrui se trouve mobilis&#233; d&#232;s l'incipit en vue de justifier cette &#171; entreprise &#187; in&#233;dite consistant pour un sujet autobiographique &#224; s'exposer au lectorat sur la base d'un pacte de transparence radicale : &#171; Je sens mon c&#339;ur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'&#234;tre fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, Livre I.&#034; id=&#034;nh4-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_924 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/d1.jpg' width='228' height='189' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La n&#233;cessit&#233; d'un tel recours oppositionnel &#224; l'alt&#233;rit&#233;, transpos&#233;e au plan collectif, para&#238;t plus nette encore : on sait l'importance que peut rev&#234;tir, dans la constitution et la cristallisation d'une identit&#233; &#8211; des communaut&#233;s les plus restreintes aux diverses formes historiques de l'&#201;tat-nation &#8211; la d&#233;termination de ce qui va &#234;tre consid&#233;r&#233; comme autre, avec quoi pourra s'engager un rapport de diff&#233;rentiation plus ou moins exclusif, voire plus ou moins hostile, et dont cette identit&#233; tirera parti pour tenter de circonscrire les traits positifs &#8211; aux deux sens du terme&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Traits positifs &#187;, d'une part au sens de la factualit&#233; pr&#233;tendument (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8211; de sa d&#233;finition. Or, ce genre de tentative ne peut que s'av&#233;rer in&#233;luctablement vou&#233; &#224; l'&#233;chec : la fluence de l'Histoire, ajout&#233;e &#224; la complexit&#233; inextricable dont est grev&#233;e toute id&#233;e d'origine lorsqu'on entend l'appliquer &#224; un ensemble culturel, viennent heurter frontalement le fantasme essentialiste et fixiste du discours identitaire. D'o&#249; le caract&#232;re n&#233;buleux, inconsistant, voire parfois litt&#233;ralement absurde des notions et syntagmes dont a accoutum&#233; de faire usage un tel discours. Ses partisans, pour ne prendre que l'exemple du pays o&#249; je r&#233;side, malgr&#233; tout l'amour qu'ils professent bruyamment &#224; l'&#233;gard de leur m&#232;re patrie, ne disposent de rien de plus pr&#233;cis, &#224; l'instar de la plus c&#233;l&#233;br&#233;e des figures tut&#233;laires du nationalisme r&#233;publicain, que d'une &#171; certaine id&#233;e de la France &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Toute ma vie, je me suis fait une certaine id&#233;e de la France &#187;, Ch. De (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; et s'ils ne se lassent pas d'invoquer l' &#171; &#226;me de la France &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Max Gallo, L'&#226;me de la France, Fayard, 2007.&#034; id=&#034;nh4-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, ou m&#234;me &#8211; h&#233;r&#233;sie logique &#8211; la &#171; France &#233;ternelle &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; La modernit&#233; en croisade contre la France &#233;ternelle &#187; (titre d'un article (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, c'est en se gardant toujours &#8211; et pour cause &#8211; d'expliciter ce que peuvent bien signifier, dans l'ordre rationnel, de telles expressions. Le discours identitaire, pour satisfaire &#224; la d&#233;termination d'un &lt;i&gt;Nous&lt;/i&gt;, doit donc se cantonner dans une opposition &#224; un &lt;i&gt;Eux&lt;/i&gt; ; le nationalisme auquel il fournit ses &#171; &#233;l&#233;ments de langage &#187; exhibant tous les traits d'un succ&#233;dan&#233; de religion, dont la th&#233;ologie ne saurait &#234;tre qu'&lt;i&gt;apophatique&lt;/i&gt; &#8211; n&#233;gative : l'identit&#233; collective n'&#233;chappe &#8211; illusoirement &#8211; &#224; la confusion conceptuelle qui lui est inh&#233;rente qu'en &#233;non&#231;ant &lt;i&gt;ce qu'elle n'est pas&lt;/i&gt;, en se confrontant &#224; ce qu'elle circonscrit comme son &lt;i&gt;Autre&lt;/i&gt;, dans les figures de l'&lt;i&gt;&#233;tranger&lt;/i&gt; encombrant, du barbare inassimilable, de l' &#171; ennemi h&#233;r&#233;ditaire &#187;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rapport diff&#233;rentiel que l'individu moderne en qu&#234;te de soi se voit contraint d'&#233;tablir avec autrui constitue, &#224; l'&#233;chelle qui lui est propre, l'indice d'une ind&#233;termination et d'une incompl&#233;tude analogues. Face aux injonctions &#224; l'autonomie, &#224; la distinction, &#224; l'originalit&#233; &#8211; &#224; tout ce qui peut relever de ce que Freud nommait le &#171; narcissisme des petites diff&#233;rences &#187;, cet individu se trouve confront&#233; &#224; un certain nombre d'impasses. Les pratiques par le biais desquelles tout un chacun, &#224; nul autre pareil, est cens&#233; attester la pr&#233;sence en lui, inscrite dans les tr&#233;fonds de sa subjectivit&#233;, de la part de sa condition originellement insulaire demeur&#233;e soustraite aux instincts gr&#233;gaires et au mim&#233;tisme social ne cessent en effet de reconduire, au c&#339;ur du M&#234;me, l'alt&#233;rit&#233; dont elles s'&#233;puisent par ailleurs &#224; le d&#233;barrasser. Si la simple r&#233;ponse &#224; la question &#171; Qui suis-je ? &#187; &#8211; degr&#233; z&#233;ro de la &lt;i&gt;pr&#233;sentation de soi &#224; soi&lt;/i&gt; &#8211; doit livrer les &#233;l&#233;ments caract&#233;ristiques d'une singularit&#233;, elle ne pourra satisfaire &#224; cette exigence au seul moyen de la formule minimale par quoi s'&#233;nonce toute position d'existence &#8211; toute &lt;i&gt;ips&#233;it&#233;&lt;/i&gt; &#8211; le fameux &#171; principe d'identit&#233; &#187;, traditionnellement not&#233; A=A, ce qu'en l'occurrence actualiserait la proposition : &#171; Je suis qui je suis &#187;. Cette tautologie, fructueuse sur un plan strictement formel&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Elle compte parmi les trois principes, avec ceux dits de non-contradiction (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, et bien qu'ayant fourni aux recherches th&#233;ologiques, sous une expression voisine, la mati&#232;re d'une ex&#233;g&#232;se infinie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Je suis celui qui suis &#187; est la r&#233;ponse donn&#233;e par Dieu &#224; Mo&#239;se lorsque ce (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, demeure, du point de vue substantiel et empirique, &lt;i&gt;vide de sens&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;sinnlos&lt;/i&gt;)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Selon le terme employ&#233; par Ludwig Wittgenstein dans son Tractatus (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8211; &#233;pist&#233;miquement nulle. En outre, d&#232;s ce stade ant&#233;pr&#233;dicatif, l'affirmation nue d'une existence individuelle, loin de saisir les traits d'une singularit&#233; irr&#233;ductible, se situe d'embl&#233;e dans la dimension de l'universalit&#233; logique : &#171; Au sens premier, l'individu n'est pas seulement un &#233;chantillon indivisible de l'esp&#232;ce humaine, mais de toute esp&#232;ce, au sens logique du terme. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Paul Ricoeur, &#171; Individu et identit&#233; personnelle &#187;, dans Paul Veyne et al., (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Autrement dit, la condition individuelle est un pr&#233;requis &lt;i&gt;commun&lt;/i&gt; &#224; tous les &#233;tants, quels qu'ils soient, pr&#233;c&#233;dant toute caract&#233;risation ontologique. De la position d'existence &#224; la &lt;i&gt;qualification&lt;/i&gt;, un pas doit donc &#234;tre franchi : &#171; Je suis &lt;i&gt;tel et tel&lt;/i&gt; &#187;. Mais ce faisant, l'affirmation de la personnalit&#233; singuli&#232;re s'offre imm&#233;diatement et irr&#233;m&#233;diablement &#224; l'effraction de l'Autre au sein de la forteresse du moi : le nom propre, la description d&#233;finie, le pronom personnel &#8211; chacune de ces trois ressources langagi&#232;res dont dispose le sujet parlant en vue de se dire requiert pour faire sens, sous quelque rapport, la pr&#233;sence d'autrui. &lt;br class='autobr' /&gt;
Hormis la fonction originelle du nom propre, qui consiste &#224; inscrire un individu dans une lign&#233;e d'ascendants &#8211; fonction &#233;minemment sociale &#8211;, le mod&#232;le arch&#233;typal de cet &#171; op&#233;rateur d'individualisation &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 57.&#034; id=&#034;nh4-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; particulier s'atteste dans l'&lt;i&gt;interpellation&lt;/i&gt; polici&#232;re, au sens qu'Althusser donne &#224; ce terme&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dans son article abondamment comment&#233; : &#171; Id&#233;ologie et appareils (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : &#171; H&#233;, vous l&#224;-bas ! &#187;, puis &#171; D&#233;clinez vos nom, pr&#233;nom, &#226;ge, profession&#8230; &#187; La r&#233;ponse &#224; cette interpellation, consistant dans l'&#233;nonciation du nom propre, puis des &lt;i&gt;cat&#233;gories populationnelles&lt;/i&gt; qui lui sont attach&#233;es, fait bien advenir &lt;i&gt;un&lt;/i&gt; sujet, mais dans un contexte de part en part institutionnel &#8211; celui du &lt;i&gt;contr&#244;le d'identit&#233;&lt;/i&gt; &#8211;, un sujet consid&#233;r&#233; comme &#233;l&#233;ment situ&#233; dans un ensemble d&#233;termin&#233; par la structure politico-juridique, voire judiciaire, qui lui assigne sa place, ses titres au sein de la totalit&#233; d&#233;mographique &#224; laquelle il appartient. &lt;br class='autobr' /&gt;
La description d&#233;finie, quant &#224; elle, plus sp&#233;cifiante, n'en est pas moins marqu&#233;e d'un certain coefficient social : &#171; Les descriptions d&#233;finies consistent dans la constitution d'une classe &#224; un seul individu, par un entrecroisement particulier de classes logiques ; ainsi, dans l'expression : &#8220;le premier homme qui a march&#233; sur la lune&#8221;, on prend la classe des hommes, on l'entrecroise avec la classe de tout ce qui marche, et avec celle de tout ce qui a rapport avec la lune ; cette intersection d&#233;termine un individu et un seul. Or il est remarquable de noter que l'autre est d&#233;j&#224; impliqu&#233; en un certain sens : le premier homme qui a march&#233; sur la lune, c'est un homme &#224; l'exclusion de tous les autres. En g&#233;n&#233;ralisant : l'individu implique une alt&#233;rit&#233; minimale, par exclusion de tous les autres. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;P. Ricoeur, art. cit&#233;, p. 58.&#034; id=&#034;nh4-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Le pronom personnel, enfin, comme l'indique sa fonction de d&#233;ictique, ne renvoie &#224; aucune r&#233;f&#233;rence fixe ni permanente : &#171; je &#187;, c'est abstraitement tout le monde et n'importe qui ; son sens, qui rel&#232;ve de la &lt;i&gt;pragmatique&lt;/i&gt;, n'est &#233;tabli qu'au cours d'une interaction langagi&#232;re mettant en jeu au moins &lt;i&gt;deux&lt;/i&gt; interlocuteurs &#8211; donc d'une situation &lt;i&gt;a minima&lt;/i&gt; micro-sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque Rousseau, au seuil de ses &lt;i&gt;Confessions&lt;/i&gt;, postule &#224; destination de son lecteur la radicale singularit&#233; de sa personne, il illustre bien la notion d'individu propre &#224; la modernit&#233;, que Louis Dumont d&#233;finit pr&#233;cis&#233;ment : &#171; un &#234;tre ind&#233;pendant, autonome [&#8230;] non social, tel qu'on le rencontre dans notre id&#233;ologie moderne de l'homme et de la soci&#233;t&#233; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L. Dumont, Essais sur l'individualisme, Points Seuil, 1983, p. 304.&#034; id=&#034;nh4-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ainsi, dans le cadre de cette id&#233;ologie moderne, redisons-le, &lt;i&gt;Je&lt;/i&gt; me d&#233;finis par diff&#233;renciation d'avec ce qui n'est &lt;i&gt;pas moi&lt;/i&gt;. Il s'agit ici, en d&#233;finitive, d'une traduction possible de l'autre axiome fondateur de l'&lt;i&gt;organon&lt;/i&gt; aristot&#233;licien, &#224; savoir le principe du tiers exclu, A V &#8514;A &#8211; A ou bien non-A &#8211; c'est-&#224;-dire : il est d&#233;pourvu de sens&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dans les termes de Wittgenstein : unsinnig, insens&#233;, car contradictoire. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; d'affirmer &#224; la fois une chose et son contraire, en l'occurrence moi et l'autre, le m&#234;me et le diff&#233;rent. Contrairement au principe d'identit&#233;, celui du tiers exclu contient une certaine vertu informative, puisqu'il pr&#233;dique au moins une &lt;i&gt;qualit&#233;&lt;/i&gt; relativement &#224; A &#8211; &#224; savoir qu'il &lt;i&gt;diff&#232;re&lt;/i&gt; de non-A. Mais appliqu&#233; au domaine de la connaissance de soi, il s'expose au vice de la circularit&#233; : il me faut bien disposer d'une d&#233;finition extensive pr&#233;alable de mon moi, de ce que je suis ; avoir d&#233;j&#224; sous la main un inventaire des attributs qui me caract&#233;risent pour pouvoir identifier chez autrui les traits qui m'en distinguent et d&#233;limitent la relation de contrari&#233;t&#233; au moyen de laquelle je suis suppos&#233; me d&#233;finir. En d'autres termes, je dois d'abord savoir &lt;i&gt;qui&lt;/i&gt; &#8211; et surtout &lt;i&gt;ce que&lt;/i&gt; &#8211; je suis, si je veux saisir chez autrui les caract&#233;ristiques qui en font un individu diff&#233;rent de moi. Il est donc logiquement inconsistant de pr&#233;tendre s'appuyer sur cette op&#233;ration de diff&#233;renciation pour aboutir &#224; la d&#233;finition de soi qui l'a pr&#233;c&#233;d&#233;e et rendue possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un soi diff&#233;rentiel&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour autant, l'identit&#233; personnelle, dans son effort pour se conna&#238;tre et se d&#233;finir, peut entretenir avec l'alt&#233;rit&#233; et la diff&#233;rence un tout autre rapport que d'opposition. L'autre peut &#234;tre aussi envisag&#233; comme un &#233;l&#233;ment constitutif du moi ; la diff&#233;rence comme inscrite dans l'identique, ainsi que le sugg&#232;re le titre du ma&#238;tre ouvrage de Paul Ricoeur, &lt;i&gt;Soi-m&#234;me comme un autre&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;P. Ricoeur, Soi-m&#234;me comme un autre, Le Seuil, 1990.&#034; id=&#034;nh4-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : non pas seulement &#171; soi-m&#234;me &lt;i&gt;semblable&lt;/i&gt; &#224; l'autre &#187; par-del&#224; les diff&#233;rences, mais bien &#171; soi-m&#234;me &lt;i&gt;en tant&lt;/i&gt; qu'autre &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Il ne faut pas se clouer si fort &#224; ses humeurs et complexions. Notre principale suffisance, c'est savoir s'appliquer &#224; divers usages. C'est &#234;tre, mais ce n'est pas vivre, que se tenir attach&#233; et oblig&#233; par n&#233;cessit&#233; &#224; un seul train. Les plus belles &#226;mes sont celles qui ont plus de vari&#233;t&#233; et de souplesse. [&#8230;]&lt;br class='autobr' /&gt;
La vie est un mouvement in&#233;gal, irr&#233;gulier et multiforme. Ce n'est pas &#234;tre ami de soi et encore moins ma&#238;tre, c'est en &#234;tre esclave, de se suivre incessamment et &#234;tre si pris &#224; ses inclinations qu'on n'en puisse fourvoyer, qu'on ne les puisse tordre.&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Montaigne, &#171; De trois commerces &#187;, Essais, III, 3.&#034; id=&#034;nh4-18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez Montaigne se d&#233;ploie par excellence la r&#233;solution de se conna&#238;tre et de se d&#233;crire &#8211; de se conna&#238;tre en se d&#233;crivant &#8211;, mais pr&#233;serv&#233;e des concr&#233;tions univoques auxquelles peut aboutir la d&#233;termination d'une identit&#233;. Il y a bien un &#171; moi &#187; qu'il s'agit de peindre &#8211; &#171; C'est moi que je peins &#187;, annonce-t-il d&#232;s l'avertissement au lecteur des &lt;i&gt;Essais&lt;/i&gt; &#8211;, mais ce moi ne saurait &#234;tre toujours et une fois pour toutes identique &#224; lui-m&#234;me. Le moi que con&#231;oit Montaigne est pluriel parce qu'il ne cesse de se faire autre, parce qu'il entend maintenir ouvertes, d&#233;lib&#233;r&#233;ment et presque &#224; la mani&#232;re d'une exigence &#233;thique, les possibilit&#233;s de diff&#233;rer d'avec soi-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_925 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/d2-3.jpg' width='236' height='236' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Une br&#232;che est ici ouverte dans la conception classique d'un moi constant, homog&#232;ne, fermement attach&#233; &#224; lui-m&#234;me comme &#224; une propri&#233;t&#233; intime. Loin d'&#233;riger la stabilit&#233; en vertu identitaire, Montaigne, r&#233;solument, fait l'&#233;loge d'une souplesse constitutive, d'une forme de versatilit&#233; qui, tout en d&#233;jouant les attentes normatives de coh&#233;rence, incarne un rapport qu'il pr&#233;sente comme plus authentique &#8211; ou du moins plus habit&#233; &#8211; &#224; soi. L'identit&#233; fixe, comme pure persistance, ne constitue pas encore une vie. Elle n'en est que l'ombre rigide, l'ossature sans souffle. &#192; l'immobilit&#233; de l'&#234;tre, Montaigne oppose l'in&#233;galit&#233; fonci&#232;re de la vie, son mouvement, sa plasticit&#233;, son caract&#232;re accident&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur ces aspects de l'&#339;uvre de Montaigne, voir l'ouvrage tr&#232;s fouill&#233; de J. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. D'o&#249; cette conception alternative de l'individu, &#224; la fois pleinement moderne par la place qu'elle m&#233;nage aux multiplicit&#233;s, et paradoxalement plus fid&#232;le au sens originel du &lt;i&gt;Gnothi seauton&lt;/i&gt; socratique, dont on sait depuis les travaux de Pierre Hadot&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;P. Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, Albin Michel, 2002 ; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et Michel Foucault&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;M. Foucault, Histoire de la sexualit&#233;, 3. Le souci de soi, Gallimard, 1984.&#034; id=&#034;nh4-21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; qu'il relevait d'une philosophie de l'exercice pratique et du souci actif de soi : ce n'est pas en &#233;tant identique &#224; soi-m&#234;me qu'on se conna&#238;t le mieux, mais en observant la mani&#232;re dont on diff&#232;re d'avec soi au fil du temps, des contextes, des pratiques, des relations.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce que Montaigne laisse entendre, c'est que l'alt&#233;rit&#233; n'est pas une p&#233;riph&#233;rie du moi, mais bien son ressort intime. Il ne s'agit pas simplement d'un moi identique &#224; lui-m&#234;me qui entre en rapport avec un autre, mais d'un moi travers&#233; par l'autre, qui se constitue dans et par cette travers&#233;e. Le soi n'est pas seulement &lt;i&gt;en relation avec&lt;/i&gt; l'autre, il est structurellement &lt;i&gt;diff&#233;rentiel&lt;/i&gt; &#8211; non au sens d'une variation accidentelle sur un fond d'identit&#233; inchang&#233;e, mais comme le lieu m&#234;me d'un &#233;cart constitutif.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce que je suis, je ne le suis jamais qu'&#224; travers des devenirs partiels, des reprises obliques, des lignes de fuite. Le &#171; je &#187; n'est pas le point d'origine d'un discours de ma&#238;trise, mais plut&#244;t le lieu instable d'une polyphonie, d'un feuilletage de positions parfois discordantes. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le soi diff&#233;rentiel est donc celui qui accepte de ne pas se poss&#233;der, de ne pas co&#239;ncider avec une image unitaire. Il ne se pense pas sur le mod&#232;le du territoire, mais de la fronti&#232;re : un lieu de passage, de traduction, parfois de conflit. Il ne cherche pas tant &#224; affirmer ce qu'il est qu'&#224; habiter les tensions qui le traversent. En cela, il n'est pas instable au sens pathologique que la modernit&#233; tardive pourrait lui pr&#234;ter &#8211; instabilit&#233; &#233;motionnelle, inconstance morale, ou inconsistance identitaire &#8211; mais fluide au sens proprement &#233;thique : il maintient en lui la disponibilit&#233; au changement, la capacit&#233; de s'arracher &#224; ses propres formes ant&#233;rieures.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce n'est pas un hasard si l'identit&#233; personnelle, quand elle s'&#233;rige en dogme de permanence, engendre une violence sourde &#8211; contre soi, d'abord, dans l'obligation de &#171; rester fid&#232;le &#224; soi-m&#234;me &#187; ; mais aussi contre autrui, somm&#233; d'&#234;tre toujours reconnaissable, assignable, pr&#233;visible. &#192; l'inverse, penser le soi comme diff&#233;rentiel, c'est se donner les moyens d'une forme de d&#233;sidentification active, d'une souplesse qui n'est pas renoncement, mais ouverture &#224; la labilit&#233; vivant. &#202;tre soi, ce n'est pas se clore sur une forme, mais inventer la figure mouvante &#224; travers laquelle on se rend lisible&#8230; ou fuyant &#8211; comme le temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le bateau de Th&#233;s&#233;e &#8211; Les alt&#233;rations du temps&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est avant tout notre inscription dans le temps qui fait de notre identit&#233; le lieu d'une dialectique du m&#234;me et de l'autre. Cette tension s'illustre dans l'exemple paradigmatique du bateau de Th&#233;s&#233;e rapport&#233; par Plutarque&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Le navire &#224; trente rames sur lequel Th&#233;s&#233;e s'&#233;tait embarqu&#233; avec les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#192; mesure que les pi&#232;ces du navire s'ab&#238;maient, elles &#233;taient remplac&#233;es, sans que jamais la forme globale, ni le nom du vaisseau, ne soient remis en cause. L'objet semblait ainsi survivre &#224; ses alt&#233;rations, conservant son statut identitaire malgr&#233; la mutation lente de sa mati&#232;re. Mais que reste-t-il de ce navire originel lorsque toutes ses composantes ont &#233;t&#233; remplac&#233;es ? La question pos&#233;e par les philosophes est plus qu'un simple jeu de logique : elle touche &#224; la structure m&#234;me de notre permanence dans le temps. Car nous sommes, &#224; bien des &#233;gards, des bateaux de Th&#233;s&#233;e vivants &#8211; travers&#233;s par le temps, expos&#233;s &#224; l'&#233;rosion, &#224; la perte, &#224; la greffe. Le corps change, les souvenirs s'effacent ou se r&#233;&#233;crivent, les convictions s'infl&#233;chissent, et pourtant quelque chose en nous &#8211; une forme, une continuit&#233; narrative, une d&#233;marche, une voix&#8230; &#8211; persiste et pr&#233;tend maintenir l'unit&#233; du moi. Or cette pr&#233;tention est insoutenable sans une reconnaissance de ce que Ricoeur appelait &#171; l'identit&#233; narrative &#187; : une forme de constance qui n'exclut pas le changement, mais qui le plie &#224; une coh&#233;rence construite. Le temps n'est pas seulement l'agent d'une d&#233;gradation, il est aussi le th&#233;&#226;tre d'un travail d'int&#233;gration de la diff&#233;rence. Chaque transformation alt&#232;re le moi, mais l'identit&#233; n'est pas d&#233;truite pour autant : elle se recompose, se reconfigure, dans l'&#233;cart m&#234;me qu'elle creuse avec ce qu'elle fut. L'identit&#233; devient alors le lieu d'une &lt;i&gt;alt&#233;rit&#233; int&#233;gr&#233;e&lt;/i&gt;, non une substance fixe mais une structure capable d'assumer ses m&#233;tamorphoses sans se dissoudre. En ce sens, nous ne pers&#233;v&#233;rons dans notre &#234;tre qu'en cessant d'&#234;tre le m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Images d'enfance &#8211; L'inqui&#233;tante &#233;tranget&#233; du devenir&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il arrive que la confrontation &#224; une image de notre enfance produise comme une perplexit&#233;, un vertige m&#233;taphysique &#8211; face &#224; un &#234;tre qui est moi, tout en n'&#233;tant plus ; qui est moi sans l'&#234;tre tout &#224; fait : sous l'action du temps, tout vient &#224; m'en distinguer. Nous sommes, l'un &#224; l'autre, devenus &#233;trangers.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_926 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/d3-3.jpg' width='197' height='159' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;Un adulte contemple une photographie de lui enfant : ce regard tourn&#233; vers l'objectif, ces traits encore flous, cette posture qui ne sait rien d'elle-m&#234;me &#8211; tout cela lui appartient, et pourtant le d&#233;borde. Ce n'est pas seulement un souvenir : c'est une &#233;nigme incarn&#233;e, une pr&#233;sence d&#233;saccord&#233;e. Ce visage fut le sien, mais ne l'est plus. Quelque chose r&#233;siste &#224; l'identification, comme si l'image &#8211; pourtant indiscutablement index&#233;e &#224; son histoire &#8211; ne renvoyait plus qu'&#224; une alt&#233;rit&#233; opaque, muette. Le trouble na&#238;t de cette co&#239;ncidence imparfaite : je reconnais cet enfant comme &#233;tant moi, mais je ne me reconnais plus en lui. Il est moi, et pourtant je le regarde comme un autre. Non pas seulement comme un moi ancien, mais comme un &#234;tre distinct, avec ses pens&#233;es disparues, son monde aboli, sa fa&#231;on de parler, de marcher, de croire &#224; cet instant saisi qui durera toujours, pareil &#224; lui-m&#234;me. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'inqui&#233;tante &#233;tranget&#233; du devenir se loge pr&#233;cis&#233;ment dans ce paradoxe : que je ne puisse me penser sans lui, sans ce que j'ai &#233;t&#233; &#8211; mais que je ne puisse non plus me confondre avec lui. Nous sommes, lui et moi, devenus des inconnus par l'effet m&#234;me de la continuit&#233;. C'est le temps, ce faux garant de l'unit&#233;, qui a op&#233;r&#233; le divorce silencieux. Chaque moment, chaque choix, chaque perte m'a &#233;loign&#233; de cette figure initiale, tout en construisant la mienne. Il ne reste peut-&#234;tre de cette enfance que la m&#233;moire d'un corps qu'on ne peut plus habiter, ou l'&#233;cho d'un rire dont la possibilit&#233; m&#234;me nous est d&#233;sormais interdite. &#202;tre soi, au prisme du temps, c'est porter en soi des restes, des ombres, des survivances qui nous hantent : non plus comme t&#233;moins d'une identit&#233; solide, mais comme traces mouvantes d'un devenir dont nous ne sommes que les passagers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Miroirs et autoportraits &#8211; La qu&#234;te f&#233;brile de l'unit&#233;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face &#224; l'&#233;tranget&#233; du devenir, deux figures embl&#233;matiques permettent de penser les tentatives de reconqu&#234;te d'une unit&#233; subjective vacillante : celle d'Antoine Doinel, dans &lt;i&gt;Baisers vol&#233;s&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;1968.&#034; id=&#034;nh4-23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; de Truffaut, et celle de Rembrandt dans son &#339;uvre d'autoportraits. Dans la c&#233;l&#232;bre sc&#232;ne du film, le personnage, d&#233;boussol&#233; &#8211; &lt;i&gt;divis&#233;&lt;/i&gt; &#8211; par le dilemme amoureux qui le travaille, se place devant un miroir et r&#233;p&#232;te, m&#233;caniquement, son propre nom : &#171; Antoine Doinel&#8230; Antoine Doinel&#8230; &#187; La formule semble d'abord vide, incantatoire. Mais cette r&#233;p&#233;tition n'est pas anodine : elle manifeste une tentative d&#233;sesp&#233;r&#233;e de ressaisir une continuit&#233; int&#233;rieure au moment m&#234;me o&#249; le sujet chancelle. Dire son nom, c'est se rappeler &#224; soi, vouloir conjurer la f&#234;lure en &#233;non&#231;ant un invariant. Le miroir, ici, devient le lieu d'une interpellation &#224; soi-m&#234;me&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Il convient d'&#233;voquer ici, bien entendu, le concept lacanien de &#171; stade du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-24&#034;&gt;24&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : une sc&#232;ne de reconnaissance o&#249; le langage tente de colmater la faille ouverte par le trouble affectif. Le nom propre, r&#233;duit &#224; sa fonction d'autod&#233;signation, devient refuge fragile d'un moi d&#233;sorient&#233;, qui se cherche un centre dans la pure pers&#233;v&#233;rance du signe.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_927 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/d7.jpg' width='228' height='602' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'oppos&#233; de cette strat&#233;gie d'identification par r&#233;p&#233;tition, Rembrandt semble avoir choisi une voie plus labyrinthique : celle de la variation infinie. Plus de quatre-vingts autoportraits jalonnent sa carri&#232;re, depuis la jeunesse jusqu'&#224; la vieillesse, tous distincts, tous intens&#233;ment expressifs. Aucun ne se r&#233;p&#232;te tout &#224; fait, et pourtant tous cherchent le m&#234;me point : non celui d'une ressemblance purement physique, mais celui d'une v&#233;rit&#233; du sujet &#224; travers ses m&#233;tamorphoses. L&#224; o&#249; Doinel cherche &#224; se fixer dans une formule nominale, Rembrandt se d&#233;ploie dans le devenir, affirmant que l'unit&#233; n'est peut-&#234;tre pas &#224; retrouver dans une permanence, mais &#224; construire dans le mouvement m&#234;me de la diversit&#233;. L'autoportrait devient alors non pas un miroir fig&#233;, mais une s&#233;rie d'angles, d'approches, de tentatives. C'est dans la multitude des visages possibles que le peintre explore la coh&#233;rence secr&#232;te d'un moi qui ne co&#239;ncide jamais avec une seule de ses apparitions. Deux figures, donc : l'une crisp&#233;e sur l'unicit&#233; du nom comme promesse d'un centre ; l'autre, perdue ou lib&#233;r&#233;e dans la prolif&#233;ration des formes, mais tendue vers le m&#234;me horizon &#8211; celui d'un soi qu'il faudrait non plus retrouver, mais peut-&#234;tre apprendre &#224; inventer &#224; chaque instant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Subjectivation : La gen&#232;se du moi comme somatisation de l'autre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; rebours des conceptions h&#233;rit&#233;es du cart&#233;sianisme, qui fondent la subjectivit&#233; sur l'&#233;vidence introspective d'une conscience se posant elle-m&#234;me dans la clart&#233; de son propre regard, il importe de rappeler que l'identit&#233; personnelle n'est pas donn&#233;e, mais produite ; qu'elle ne proc&#232;de pas d'un &#171; je &#187; originaire, mais d'une incorporation progressive de structures sociales, langagi&#232;res, affectives, normatives. L'alt&#233;rit&#233; n'est donc pas ce qui viendrait parasiter a posteriori l'intimit&#233; d'un moi d&#233;j&#224; l&#224; : elle est au principe de sa formation. Il n'y a pas un soi pur que l'autre viendrait troubler ; il y a du social incorpor&#233; qui se dit en premi&#232;re personne. Le moi est d'embl&#233;e un &lt;i&gt;moi social&lt;/i&gt;, travers&#233;, fa&#231;onn&#233;, inform&#233; par des rapports symboliques et des pratiques institu&#233;es. La subjectivation &#8211; si l'on entend par l&#224; non l'&#233;mergence brute d'un sujet pensant, mais la gen&#232;se situ&#233;e d'un sujet parlant, agissant, affect&#233; &#8211; est d'abord affaire de &lt;i&gt;socialisation&lt;/i&gt;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-25&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur ces th&#233;matiques, je me permets de renvoyer &#224; C. Cagnat, La construction (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-25&#034;&gt;25&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est dans ce sens que Pierre Bourdieu parle de &lt;i&gt;somatisation&lt;/i&gt; : les structures sociales ne se contentent pas de s'imposer de l'ext&#233;rieur, elles deviennent chair, posture, mani&#232;re de marcher, d'aimer, de parler ou de se taire. Par ce processus d'incorporation &#8211; ou de somatisation &#8211; l'individu devient porteur de dispositions qu'il croit siennes, mais qui traduisent en r&#233;alit&#233; l'int&#233;riorisation de rapports sociaux objectifs. Le moi n'est pas le lieu d'un libre arbitre souverain, mais celui d'un habitus, au sens o&#249; il condense, dans ses gestes les plus ordinaires, un pass&#233; collectif naturalis&#233;. Ce qui se donne comme spontan&#233;it&#233; ou authenticit&#233; n'est souvent que le r&#233;sultat d'un long travail d'inculcation silencieuse. La subjectivit&#233; ne pr&#233;existe pas aux structures : elle en est le produit diff&#233;renci&#233;, r&#233;fract&#233; selon les coordonn&#233;es de genre, de classe, de culture. Ainsi, loin de constituer un &#171; int&#233;rieur &#187; psychique autonome, le moi est un &lt;i&gt;n&#339;ud d'ext&#233;riorit&#233;s int&#233;rioris&#233;es&lt;/i&gt; ; il est cette interface o&#249; se rejoue &#8211; &#224; travers les affects, les croyances, les go&#251;ts &#8211; la reproduction du monde social.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_928 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/image1.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/image1.jpg' width='307' height='816' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Mais cette somatisation n'est pas pure passivit&#233; : elle est aussi ce qui rend possible une dialectique de la r&#233;appropriation et de la r&#233;sistance. Car si l'habitus mod&#232;le l'individu, il ne le fixe pas enti&#232;rement : il laisse place &#224; des &#233;carts, des torsions, des recompositions. En ce sens, la subjectivation est &#224; la fois &lt;i&gt;assignation&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;invention&lt;/i&gt;, transmission et bifurcation. C'est pr&#233;cis&#233;ment l&#224;, dans ce lieu mouvant o&#249; le moi se fait en incorporant l'autre, qu'&#233;merge la possibilit&#233; critique d'un soi diff&#233;rentiel &#8211; non pas affranchi des structures, mais capable d'en rejouer les lignes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;D&#233;subjectivation : De la com&#233;die &#224; la trahison &#8211; le cas Jean-Paul Sartre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, cette boucle r&#233;troactive de la subjectivation &#8211; ce jeu d'incorporation des structures sociales dans le moi &#8211; ne saurait-elle &#234;tre pens&#233;e comme un processus ferm&#233;, m&#233;caniquement reproductible. Il y a des fissures, des d&#233;raillements, des lignes de fuite. Autrement dit : il y a toujours la possibilit&#233; d'une &lt;i&gt;d&#233;subjectivation&lt;/i&gt;, d'un desserrement des r&#244;les, d'une d&#233;fection &#224; l'&#233;gard de l'identit&#233; assign&#233;e. Le d&#233;terminisme social est r&#233;el, massif, pesant ; il fixe des trajectoires, imprime des styles, distribue des chances. Et pourtant, s'il n'y avait que cela, si l'histoire des individus ne faisait que refl&#233;ter fid&#232;lement la logique des structures, l'histoire elle-m&#234;me serait impensable &#8211; comme le serait toute bifurcation biographique, toute invention de soi, tout &#233;v&#233;nement. Ce sont pr&#233;cis&#233;ment ces &lt;i&gt;rat&#233;s&lt;/i&gt; de la reproduction &#8211; ces ratages f&#233;conds &#8211; que Jean-Paul Sartre th&#233;matise dans &lt;i&gt;Les Mots&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-26&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;J.-P. Sartre, Les Mots, Gallimard, 1964.&#034; id=&#034;nh4-26&#034;&gt;26&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, qu'Alain Brossat a pu qualifier de &#171; pamphlet contre soi &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-27&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir A. Brossat, &#171; Autoportrait en &#8220;petit com&#233;dien hagard&#8221; &#8211; Les Mots de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-27&#034;&gt;27&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : un autoportrait &#224; rebours, lucide et d&#233;sabus&#233;, o&#249; l'auteur se retourne contre les conditions de son propre surgissement en tant qu'&#233;crivain, pour en d&#233;noncer l'artifice et le mensonge int&#233;rioris&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_929 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/d6-3.jpg' width='224' height='354' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Derri&#232;re le masque du petit gar&#231;on mod&#232;le et d&#233;vot &#224; la litt&#233;rature, il y avait d&#233;j&#224; le r&#244;le, d&#233;j&#224; l'attente, d&#233;j&#224; l'Autre. Sartre fait ici l'exp&#233;rience d'un d&#233;sajustement fondamental : celui qui s&#233;pare l'individu vivant de l'identit&#233; sociale &#224; laquelle il est somm&#233; de se conformer. Cette tension traverse aussi &lt;i&gt;L'&#202;tre et le N&#233;ant&lt;/i&gt;, notamment dans la c&#233;l&#232;bre sc&#232;ne du gar&#231;on de caf&#233;, qui &#171; joue &#224; &#234;tre gar&#231;on de caf&#233; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-28&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Consid&#233;rons ce gar&#231;on de caf&#233;. Il a le geste vif et appuy&#233;, un peu trop (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-28&#034;&gt;28&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8211; c'est-&#224;-dire qu'il endosse son r&#244;le avec un exc&#232;s r&#233;v&#233;lateur, mimant ce qu'il &lt;i&gt;croit devoir &#234;tre&lt;/i&gt;. La conscience, chez Sartre, se r&#233;v&#232;le justement dans cette capacit&#233; &#224; &lt;i&gt;se distancier&lt;/i&gt; de ce que les autres font de moi : &#224; ne pas &#234;tre purement ce que je parais, &#224; ne pas se confondre avec la fonction que l'on m'assigne. Ainsi na&#238;t une philosophie de la &lt;i&gt;trahison existentielle&lt;/i&gt;, qui est moins une d&#233;loyaut&#233; qu'un sursaut vital : trahir, ce n'est pas renier un soi authentique, c'est refuser de s'identifier &#224; la figure impos&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; &#192; peine sorti d'un ventre, chaque petit homme est pris pour un autre &#187;, &#233;crit Sartre dans son avant-propos au &lt;i&gt;Tra&#238;tre&lt;/i&gt; d'Andr&#233; Gorz&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-29&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;J.-P. Sartre, &#171; Des rats et des hommes &#187;, avant-propos &#224; A. Gorz, Le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-29&#034;&gt;29&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. La subjectivation est donc imm&#233;diatement captur&#233;e par des assignations, des scripts sociaux : &#171; Partout, le r&#244;le est l&#224;, qui attend son homme. Pour celui-ci, c'est le r&#244;le du Juif, pour celui-l&#224;, le r&#244;le du propri&#233;taire foncier. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-30&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid.&#034; id=&#034;nh4-30&#034;&gt;30&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Et pourtant, &#234;tre un homme &#8211; &#234;tre sujet &#8211; ce n'est pas se contenter de jouer le r&#244;le, c'est &lt;i&gt;d&#233;vier vers autre chose&lt;/i&gt;, inventer un espace de parole et d'existence d&#233;cal&#233; par rapport &#224; ce que l'on attendait. La d&#233;subjectivation est ici retourn&#233;e en puissance critique : elle est la condition d'une subjectivit&#233; qui ne s'&#233;puise pas dans la conformit&#233;, mais s'arrache, &#224; travers l'&#233;cart, &#224; la com&#233;die du social. C'est en cela que Sartre demeure, malgr&#233; ses ambigu&#239;t&#233;s, l'un des premiers &#224; penser non seulement comment le moi se fabrique, mais aussi &lt;i&gt;comment il peut se d&#233;faire&lt;/i&gt; &#8211; dans le refus actif, dans la parole dissonante, dans le geste qui ne joue pas son r&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Resubjectivation : De la disgr&#226;ce &#224; la conversion&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est des trajectoires o&#249; le processus de subjectivation ne se contente ni de reproduire ni de trahir : il op&#232;re une v&#233;ritable refondation de soi. Celle d'Oscar Wilde en est un exemple saisissant. &#171; J'occupe une place symbolique dans l'art et la culture de mon &#233;poque (&#8230;) Les dieux m'ont donn&#233; presque tout (&#8230;) &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-31&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;O. Wilde, De Profundis suivi de Lettres sur la prison, Folio Gallimard, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-31&#034;&gt;31&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : intelligence &#233;tincelante, verbe souverain, silhouette mondaine, Wilde incarna &#224; la perfection la figure du dandy, esth&#232;te des salons et ma&#238;tre dans l'art du mot. &#171; Je transformais l'esprit des hommes et les couleurs des choses ; il n'&#233;tait rien de ce que je disais ou faisais dont on ne s'&#233;merveill&#226;t &#187;, &#233;crit-il r&#233;trospectivement dans &lt;i&gt;De Profundis&lt;/i&gt;, rappelant combien il fut c&#233;l&#233;br&#233; pour sa l&#233;g&#232;ret&#233;, son ironie, sa puissance de s&#233;duction. Mais cette subjectivit&#233; fa&#231;onn&#233;e dans le reflet constant de l'admiration sociale, dans le jeu des apparences et des signes, finit par se fissurer sous le poids de la disgr&#226;ce.&lt;br class='autobr' /&gt;
Car la chute de Wilde &#8211; proc&#232;s, condamnation, incarc&#233;ration, ruine publique &#8211; n'a pas simplement d&#233;truit un statut ou une carri&#232;re ; elle a &#233;branl&#233; jusqu'&#224; la forme m&#234;me de son &#234;tre. L&#224; o&#249; il se pensait &#171; fl&#226;neur &#187;, libre de ses d&#233;sirs, il d&#233;couvre que &#171; le d&#233;sir, &#224; la fin, &#233;tait une maladie, ou une folie ou les deux &#224; la fois &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-32&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid.&#034; id=&#034;nh4-32&#034;&gt;32&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : non plus jouissance ludique, mais ali&#233;nation, vertige. Ce qu'il croyait com&#233;die brillante se r&#233;v&#232;le &#171; une trag&#233;die r&#233;pugnante &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-33&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Je croyais que la vie s'annon&#231;ait comme une brillante com&#233;die et que tu (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-33&#034;&gt;33&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; et l'homme public, jadis multiplement regard&#233;, admir&#233;, d&#233;sir&#233;, devient dans l'univers carc&#233;ral un pur num&#233;ro, &#171; une existence sans vie &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-34&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Dans la grande prison o&#249; j'&#233;tais alors incarc&#233;r&#233;, je n'&#233;tais que le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-34&#034;&gt;34&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, indiscernable parmi les autres. De ce contact brutal avec la d&#233;r&#233;liction na&#238;t cependant une reconfiguration radicale du rapport &#224; soi. Wilde n'essaie plus de reconqu&#233;rir l'ancien moi : il s'en d&#233;tache. Il ne cherche pas &#224; rejouer son r&#244;le d&#233;chu ; il choisit, &#224; travers une forme d'asc&#232;se int&#233;rieure, de se refaire autrement &#8211; par le d&#233;pouillement, par la souffrance, par la v&#233;rit&#233; nue.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_923 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/w.jpg' width='269' height='506' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce retournement s'apparente &#224; une &lt;i&gt;resubjectivation&lt;/i&gt; : ni simple retour &#224; un soi originel, ni basculement dans le n&#233;ant, mais conversion active de l'exp&#233;rience en conscience, de la douleur en lucidit&#233;. L&#224; o&#249; l'ancien Wilde professait le culte de la surface, il confesse d&#233;sormais que &#171; le vice supr&#234;me, c'est la superficialit&#233; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-35&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid.&#034; id=&#034;nh4-35&#034;&gt;35&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L'ironie du dandy c&#232;de la place &#224; une &#233;thique de la profondeur, de la responsabilit&#233;, de la solidarit&#233;. Il ne s'identifie plus &#224; la figure brillante et cruelle que l'esth&#233;tique mondaine exigeait de lui, mais se tourne vers les &#171; humili&#233;s et offens&#233;s &#187; avec lesquels il partage d&#233;sormais le sort. C'est dans cette travers&#233;e de l'&#233;preuve que se rejoue la possibilit&#233; d'un moi non plus sp&#233;culaire, mais &lt;i&gt;solidaire&lt;/i&gt; : un moi qui ne se donne pas &#224; voir, mais se cherche &#224; travers la relation &#224; l'autre souffrant.&lt;br class='autobr' /&gt;
Wilde n'illustre pas seulement la chute d'une figure ; il incarne la possibilit&#233; d'un &lt;i&gt;soi r&#233;invent&#233; par le gouffre&lt;/i&gt;, d'un sujet qui, en perdant tout ce qu'il croyait &#234;tre, trouve peut-&#234;tre enfin la possibilit&#233; d'un &#171; je &#187; plus vrai, plus d&#233;li&#233; du r&#244;le, plus li&#233; &#224; l'humaine mis&#232;re de ses semblables&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-36&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir, &#224; ce sujet, le texte qu'Albert Camus a consacr&#233; au De Profundis de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-36&#034;&gt;36&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. La conversion n'est pas ici retour &#224; une essence cach&#233;e, mais reconstruction soudaine, en contrepoint de l'accident existentiel, d'un soi qui accepte de ne pas co&#239;ncider avec ce qu'il fut, et qui fait de cette non-co&#239;ncidence m&#234;me le lieu d'un devenir &#233;thique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ni entit&#233; substantielle, ni pure construction arbitraire, l'identit&#233; personnelle s'av&#232;re ainsi susceptible d'&#234;tre pens&#233;e comme &lt;i&gt;processus diff&#233;rentiel&lt;/i&gt;, toujours travaill&#233; par l'alt&#233;rit&#233;, toujours menac&#233; de cl&#244;ture, toujours susceptible de relance. Loin d'&#234;tre donn&#233;e d'embl&#233;e, elle s'&#233;labore dans l'intervalle mouvant entre ce que nous croyons &#234;tre, ce que les autres font de nous, et ce que nous pouvons encore devenir. La subjectivation n'est pas un simple enracinement, mais une composition instable, faite de r&#233;appropriations, de d&#233;fections, de reconfigurations &#8211; parfois par le miroir, parfois contre lui. En cela, &#234;tre soi, ce n'est jamais co&#239;ncider avec soi, mais &lt;i&gt;habiter lucidement l'&#233;cart&lt;/i&gt;, et dans cet &#233;cart, laisser advenir les puissances du d&#233;centrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;C&#233;dric Cagnat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Je remercie chaleureusement Abdelouahed Hajji et Mohammed Dekhissi pour leur invitation, Saltani Bernoussi, Atmane Bissani et Abderrahim Kamal pour leur hospitalit&#233; derridienne jamais prise en d&#233;faut, ainsi que les membres, professeur-e-s et &#233;tudiant-e-s, du comit&#233; d'organisation de cet &#233;v&#233;nement.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jean-Marie Straub, Dani&#232;le Huillet, &lt;i&gt;En rach&#226;chant&lt;/i&gt;, 1982. Ajoutons que la mention d'Ernesto a toute sa place au seuil de cet expos&#233; puisque ce personnage constitue un &#233;chantillon tout &#224; fait repr&#233;sentatif de ce que peut &#234;tre une &lt;i&gt;identit&#233; plurielle&lt;/i&gt; : il appara&#238;t, en effet, dans deux &#339;uvres litt&#233;raires de Marguerite Duras, &lt;i&gt;Ah ! Ernesto&lt;/i&gt; (1971) et &lt;i&gt;La pluie d'&#233;t&#233;&lt;/i&gt; (1990), ainsi que dans le long-m&#233;trage, d&#251; &#224; la m&#234;me autrice, &lt;i&gt;Les enfants&lt;/i&gt; (1985) &#8211; toujours le m&#234;me, mais sous des apparences ou selon des modalit&#233;s caract&#233;rielles chaque fois diff&#233;rentes. J'ai, tout r&#233;cemment, fait &#224; mon tour d'Ernesto le protagoniste d'un court r&#233;cit, &#171; La journ&#233;e du M&#234;mautre &#8211; Fantaisie logico-m&#233;taphysique &#187; : &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/politique-et-subjectivation/article/la-journee-du-memautre&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/politique-et-subjectivation/article/la-journee-du-memautre&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jean-Jacques Rousseau, &lt;i&gt;Les Confessions&lt;/i&gt;, Livre I.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Traits &lt;i&gt;positifs&lt;/i&gt; &#187;, d'une part au sens de la &lt;i&gt;factualit&#233;&lt;/i&gt; pr&#233;tendument observable et revendiqu&#233;e, c'est-&#224;-dire l'inventaire des propri&#233;t&#233;s tenues pour constitutives de cette identit&#233; ; d'autre part au sens de la &lt;i&gt;connotation m&#233;liorative&lt;/i&gt; attach&#233;e &#224; chacune de ces propri&#233;t&#233;s et propre &#224; &#233;tayer le narcissisme groupal dont se nourrit toute posture identitaire.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Toute ma vie, je me suis fait une certaine id&#233;e de la France &#187;, Ch. De Gaulle, &lt;i&gt;M&#233;moires de guerre&lt;/i&gt;, 1954.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Max Gallo, &lt;i&gt;L'&#226;me de la France&lt;/i&gt;, Fayard, 2007.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; La modernit&#233; en croisade contre la France &#233;ternelle &#187; (titre d'un article paru dans l'hebdomadaire d'extr&#234;me-droite &lt;i&gt;Valeurs Actuelles&lt;/i&gt;, en avril 2021).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Elle compte parmi les trois principes, avec ceux dits de non-contradiction et du tiers-exclu, sur lesquels Aristote a b&#226;ti tout l'&#233;difice de sa logique.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Je suis celui qui suis &#187; est la r&#233;ponse donn&#233;e par Dieu &#224; Mo&#239;se lorsque ce dernier Lui demande Son nom, en &lt;i&gt;Exode&lt;/i&gt; 3:14.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Selon le terme employ&#233; par Ludwig Wittgenstein dans son &lt;i&gt;Tractatus Logico-Philosophicus&lt;/i&gt; (1921). Voir les propositions 4.461 ; 5.132 ; 5.1362 ; 5.5351.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Paul Ricoeur, &#171; Individu et identit&#233; personnelle &#187;, dans Paul Veyne &lt;i&gt;et al.&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Sur l'individu&lt;/i&gt;, Le Seuil, 1987, p. 54.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 57.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dans son article abondamment comment&#233; : &#171; Id&#233;ologie et appareils id&#233;ologiques d'Etat &#187; (1970), repris dans &lt;i&gt;Positions&lt;/i&gt;, Editions sociales, 1976.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;P. Ricoeur, &lt;i&gt;art. cit&#233;&lt;/i&gt;, p. 58.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L. Dumont, &lt;i&gt;Essais sur l'individualisme&lt;/i&gt;, Points Seuil, 1983, p. 304.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dans les termes de Wittgenstein : &lt;i&gt;unsinnig&lt;/i&gt;, insens&#233;, car contradictoire. Voir dans le &lt;i&gt;Tractatus&lt;/i&gt; les propositions : 3.24 ; 4.003 ; 4.124 ; 4.1272 ; 4.1274 ; 4.4611 ; 5.473 ; 5.5303 ; 5.5351 ; 5.5422 ; 5.5571 ; 6.51 ; 6.54.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;P. Ricoeur, &lt;i&gt;Soi-m&#234;me comme un autre&lt;/i&gt;, Le Seuil, 1990.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Montaigne, &#171; De trois commerces &#187;, &lt;i&gt;Essais&lt;/i&gt;, III, 3.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sur ces aspects de l'&#339;uvre de Montaigne, voir l'ouvrage tr&#232;s fouill&#233; de J. Starobinsky, &lt;i&gt;Montaigne en mouvement&lt;/i&gt;, Gallimard, 1982.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;P. Hadot, &lt;i&gt;Exercices spirituels et philosophie antique&lt;/i&gt;, Albin Michel, 2002 ; &lt;i&gt;La philosophie comme mani&#232;re de vivre&lt;/i&gt;, Albin Michel, 2001.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;M. Foucault, &lt;i&gt;Histoire de la sexualit&#233;, 3. Le souci de soi&lt;/i&gt;, Gallimard, 1984.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Le navire &#224; trente rames sur lequel Th&#233;s&#233;e s'&#233;tait embarqu&#233; avec les jeunes enfants, et qui le ramena heureusement &#224; Ath&#232;nes, fut conserv&#233; par les Ath&#233;niens jusqu'au temps de D&#233;m&#233;trius de Phal&#232;re. Ils en &#244;taient les pi&#232;ces de bois, &#224; mesure qu'elles vieillissaient, et ils les rempla&#231;aient par des pi&#232;ces neuves, solidement ench&#226;ss&#233;es. Aussi les philosophes, dans leurs disputes sur la nature des choses qui s'augmentent, citent-ils ce navire comme un exemple de doute, et soutiennent-ils, les uns qu'il reste le m&#234;me, les autres qu'il ne reste pas le m&#234;me. &#187; Plutarque, &lt;i&gt;Vies des hommes illustres&lt;/i&gt;, &#171; Th&#233;s&#233;e &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;1968.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-24&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-24&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;24&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Il convient d'&#233;voquer ici, bien entendu, le concept lacanien de &#171; stade du miroir &#187;, moment fondateur dans la psychogen&#232;se de l'unit&#233; du moi. Voir J. Lacan, &#171; Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je, telle qu'elle nous est r&#233;v&#233;l&#233;e dans l'exp&#233;rience psychanalytique &#187; (1949), dans &lt;i&gt;&#201;crits&lt;/i&gt;, Paris, Le Seuil, 1966, p. 93-101.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-25&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-25&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-25&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;25&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sur ces th&#233;matiques, je me permets de renvoyer &#224; C. Cagnat, &lt;i&gt;La construction collective de la r&#233;alit&#233;&lt;/i&gt;, L'Harmattan, 2004.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-26&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-26&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-26&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;26&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;J.-P. Sartre, &lt;i&gt;Les Mots&lt;/i&gt;, Gallimard, 1964.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-27&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-27&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-27&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;27&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir A. Brossat, &#171; Autoportrait en &#8220;petit com&#233;dien hagard&#8221; &#8211; &lt;i&gt;Les Mots&lt;/i&gt; de Jean-Paul Sartre &#187; : &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/politique-et-subjectivation/article/post-scriptum-a-l-epoque-du&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/politique-et-subjectivation/article/post-scriptum-a-l-epoque-du&lt;/a&gt;. Les pr&#233;sentes consid&#233;rations sur Sartre doivent beaucoup &#224; ce texte, de m&#234;me que les suivantes, sur Oscar Wilde, s'inspirent des analyses du m&#234;me auteur, d&#233;velopp&#233;es dans &#171; Conversions patriciennes &#187; : &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/esthetique-et-critique/article/conversions-patriciennes&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/esthetique-et-critique/article/conversions-patriciennes&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-28&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-28&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-28&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;28&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Consid&#233;rons ce gar&#231;on de caf&#233;. Il a le geste vif et appuy&#233;, un peu trop pr&#233;cis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d'un pas un peu trop vif, il s'incline avec un peu trop d'empressement, sa voix, ses yeux expriment un int&#233;r&#234;t un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client (&#8230;) . Il joue, il s'amuse. Mais &#224; quoi donc joue-t-il ? Il ne faut pas l'observer longtemps pour s'en rendre compte : il joue &#224; &#234;tre gar&#231;on de caf&#233;. &#187; J.-P. Sartre, &lt;i&gt;L'&#234;tre et le n&#233;ant&lt;/i&gt;, Gallimard, 1943.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-29&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-29&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-29&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;29&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;J.-P. Sartre, &#171; Des rats et des hommes &#187;, avant-propos &#224; A. Gorz, &lt;i&gt;Le tra&#238;tre&lt;/i&gt;, Le Seuil, 1958, p. 24.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-30&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-30&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-30&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;30&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-31&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-31&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-31&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;31&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;O. Wilde, &lt;i&gt;De Profundis&lt;/i&gt; suivi de &lt;i&gt;Lettres sur la prison&lt;/i&gt;, Folio Gallimard, 1992. Cette lettre fut r&#233;dig&#233;e en 1897, sa premi&#232;re &#233;dition expurg&#233;e &#233;dit&#233;e en 1905. L'&#233;dition int&#233;grale ne para&#238;tra qu'en 1962.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-32&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-32&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-32&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;32&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-33&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-33&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-33&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;33&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Je croyais que la vie s'annon&#231;ait comme une brillante com&#233;die et que tu devais en &#234;tre l'un des gr&#226;cieux personnages. Elle s'est r&#233;v&#233;l&#233;e &#234;tre une r&#233;voltante et r&#233;pugnante trag&#233;die. &#187;, &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-34&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-34&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-34&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;34&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Dans la grande prison o&#249; j'&#233;tais alors incarc&#233;r&#233;, je n'&#233;tais que le chiffre et la lettre d'une petite cellule dans une longue galerie, l'un de ces mille nombres sans vie, l'une de ces mille existences sans vie. &#187;, &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-35&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-35&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-35&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;35&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-36&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-36&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-36&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;36&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir, &#224; ce sujet, le texte qu'Albert Camus a consacr&#233; au &lt;i&gt;De Profundis&lt;/i&gt; de Wilde, &#171; L'artiste en prison &#187;, dans O. Wilde, &lt;i&gt;La Ballade de la ge&#244;le de Reading&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;De Profundis&lt;/i&gt;, Le livre de poche, 2000.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La journ&#233;e du M&#234;mautre &#8211; fantaisie logico-m&#233;taphysique</title>
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		<dc:date>2025-05-01T10:16:38Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>C&#233;dric Cagnat</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;&#171; Quel est ton but en philosophie ? &#8211; Montrer &#224; la mouche comment sortir de la bouteille. &#187; Wittgenstein, Recherches philosophiques, &#167; 309 &lt;br class='autobr' /&gt;
I. &lt;br class='autobr' /&gt;
Vous entrez dans la salle de classe d'une &#233;cole primaire. Cette salle est vide. Ou presque : seul est assis &#224; sa table, dans un coin pr&#232;s d'une large fen&#234;tre, le petit Ernesto, avec son air renfrogn&#233; habituel. Vous vous dirigez vers lui, tout en sortant d'une poche de votre veste un petit sachet rempli de bonbons. Parvenu &#224; sa table, vous tendez &#224; (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; Quel est ton but en philosophie ? &#8211; Montrer &#224; la mouche comment sortir de la bouteille. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Wittgenstein, &lt;i&gt;Recherches philosophiques&lt;/i&gt;, &#167; 309&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Vous entrez dans la salle de classe d'une &#233;cole primaire. Cette salle est vide. Ou presque : seul est assis &#224; sa table, dans un coin pr&#232;s d'une large fen&#234;tre, le petit Ernesto, avec son air renfrogn&#233; habituel. Vous vous dirigez vers lui, tout en sortant d'une poche de votre veste un petit sachet rempli de bonbons. Parvenu &#224; sa table, vous tendez &#224; Ernesto le sachet ouvert.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; Tu veux un bonbon, Ernesto ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; Ils sont &#224; quoi, tes bonbons ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; &#171; Go&#251;t fraise &#187;. C'est inscrit sur le sachet.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; Fraise&#8230; (&lt;i&gt;Il r&#233;fl&#233;chit quelques secondes&lt;/i&gt;) Il y a que ce parfum-l&#224; ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; Oui, ce sont tous les m&#234;mes, Ernesto. (&lt;i&gt;Impatient&#233;&lt;/i&gt;) Bon, tu en prends un ou pas ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; Ok, t'&#233;nerves pas !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Sans se d&#233;partir de son air renfrogn&#233;, Ernesto plonge une main dans le sachet, en sort un bonbon qu'il porte &#224; sa bouche en oubliant de dire &#171; merci &#187;, le m&#226;che &#224; trois ou quatre reprises, puis l'avale.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; Alors ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; Pas mauvais. J'en veux bien un autre.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; (&lt;i&gt;Apr&#232;s une h&#233;sitation&lt;/i&gt;) Je veux bien t'en donner un autre, mais un seul. Apr&#232;s, finito Ernesto ! Je ne voudrais pas que tu attrapes des carries &#224; cause de moi.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; T'occupe. (&lt;i&gt;Il prend un second &#8211; ou peut-&#234;tre un deuxi&#232;me ? On ne le saura pas&#8230; &#8211; bonbon dans le sachet&lt;/i&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;II.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Un autre jour. M&#234;me &#233;cole. M&#234;me salle de classe &#8211; &#224; moins que cela en soit une autre. Ernesto est assis &#224; sa table, il vous a vu franchir le seuil de la salle.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; T'as apport&#233; des bonbecs ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; Dis-donc, pourquoi tu es toujours tout seul ? O&#249; sont pass&#233;s les autres ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; Les autres ? Quels autres ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; Tes camarades de classe, pardi ! Et ton instit' ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; Je viens &#224; l'&#233;cole seulement quand il y a personne. D&#232;s qu'ils arrivent, je me barre. T'as des bonbecs ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Vous fouillez la poche de votre veste et en sortez un sachet que vous tendez &#224; Ernesto. Il y pioche un bonbon au hasard et le porte &#224; sa bouche. Mais &#224; peine a-t-il commenc&#233; &#224; le m&#226;cher que, son air renfrogn&#233; habituel ayant fait place &#224; une grimace de d&#233;go&#251;t, il recrache la friandise, avec tant de force qu'elle s'en va rouler sur le lino jusqu'&#224; donner contre le rebord de l'estrade &#224; l'autre bout de la pi&#232;ce.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; Beuark ! Keskec&#233;ksa ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; Un bonbon go&#251;t abricot&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; D&#233;gueu. Donne-moi z'en un autre !&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; Eh ! Tu m'as pris pour un distributeur automatique ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; Fais pas ton rat ! Donne-moi z'en un autre, et je te pr&#234;te mon stylo pr&#233;f&#233;r&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ce disant, Ernesto sort de son cartable un stylo quatre couleurs, imprim&#233; de z&#233;brures d'or artistement entrelac&#233;es, sur fond de minuscules paillettes aux reflets argent&#233;s, qu'il brandit en cr&#226;nant &#224; hauteur de son nez, ce qui le fait loucher un peu.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; Voil&#224; que tu veux me corrompre, &#224; pr&#233;sent ! Je ne suis pas &#224; vendre, moi, Ernesto mafioso ! Tiens, le voil&#224; ton bonbon.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; Tu te ficherais pas un peu de ma trombine ? Je vois bien qu'il est &#224; l'abricot, celui-l&#224; aussi !&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; Tu m'en as demand&#233; un autre !&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; Un autre, oui, pas le m&#234;me !&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; Mais, la derni&#232;re fois&#8230; Et puis zut, &#224; la fin !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Exc&#233;d&#233;, vous d&#233;posez d'un geste brusque le sachet de bonbons sur la table d'&#233;colier, arrachez le stylo de la main d'Ernesto, tournez les talons, puis vous &#233;clipsez sans demander votre reste.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;III.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Au croisement de deux rues, &#224; proximit&#233; de l'&#233;cole que vous connaissez bien, et dont vous aviez pourtant pris soin ces derniers temps de vous tenir le plus &#233;loign&#233; possible, la petite t&#234;te dure d'un enfant &#233;tourdi vient percuter votre estomac, avant que la vitesse excessive de votre marche vous ait permis de l'esquiver.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; A&#239;e ! Ernesto, qu'est-ce que tu fais l&#224; ? Tu n'es pas &#224; l'&#233;cole ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; Ben non, le cours a commenc&#233;&#8230; Attends, laisse-moi ramasser mes lunettes&#8230; &#199;a va, elles sont pas cass&#233;es.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; Moi aussi, &#231;a va, je n'ai rien de cass&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; Est-ce que je t'ai demand&#233; si &#231;a allait ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; Non, justement. Tu as sans doute oubli&#233;&#8230; Comme quand tu oublies de dire &#171; merci &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; Et toi, t'aurais pas oubli&#233; quelque chose ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; Quoi donc, s'il te pla&#238;t ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; De me rendre mon beau stylo, par exemple ! Je te l'ai pas donn&#233; que j'chache.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;De la poche int&#233;rieure de votre veste, vous sortez le magnifique objet oblong, tout rutilant d'&#233;clairs de soleil et d'&#233;toiles, et l'exhibez, triomphal, devant le nez d'Ernesto qui, en cons&#233;quence, se remet &#224; loucher.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; Je n'ai rien oubli&#233; du tout, vilain gredin &#8211; simplement, j'attendais que tu me rentres dedans au coin d'une rue pour te le restituer.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; (&lt;i&gt;Examinant le stylo d'un air suspicieux, les sourcils fronc&#233;s, juste au-dessus de ses deux yeux qui continuent de se rapprocher l'un de l'autre pour se dire bonjour&lt;/i&gt;) Keskec&#233;ksa ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; Quoi ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; &#199;a ! C'est pas, mais alors pas du tout, MON stylo !&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; Bien s&#251;r que si !&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; Bien s&#251;r que non ! C'en est un autre ! Qu'est-ce que t'as fait de mon beau stylo ?! Mon stylo pr&#233;f&#233;r&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Face &#224; Ernesto qui se met &#224; taper des pieds, et dont les oreilles rougies par la col&#232;re commencent &#224; fumer, vous &#234;tes bien oblig&#233; d'admettre que son stylo, vous l'avez bel et bien perdu.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; Mais regarde, petit sauvageon, je t'en ai achet&#233; un autre&#8230; Exactement le m&#234;me !&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ernesto&lt;/i&gt; &#8211; C'est pas le m&#234;me ! C'est pas le mien, c'est un autre stylo ! JE VEUX MON STYLO !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Apr&#232;s quelques instants de sid&#233;ration muette, incapable d'articuler la moindre r&#233;ponse, vous vous remettez en chemin &#224; pas lents, tout pensif, le regard dans le vide, sans plus entendre les cris d'Ernesto qui, rest&#233; sur place, continue de fulminer. Vos id&#233;es sont on ne peut plus embrouill&#233;es.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Vous&lt;/i&gt; &#8211; (&lt;i&gt;Grommelant&lt;/i&gt;) D'abord, quand il dit &#171; un autre &#187;, cela veut dire &#171; le m&#234;me &#187;. Ensuite, quand il en veut &#171; un autre &#187;, il faut que ce ne soit &#171; pas le m&#234;me &#187;. Et maintenant, il exige &#171; le m&#234;me &#187;, &#224; condition que cela n'en soit pas &#171; un autre &#187;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Vous sentez les larmes vous monter aux yeux.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;IV.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Nombreuses sont les ann&#233;es qui ont succ&#233;d&#233; les unes aux autres. Toutes pareilles. Jamais les m&#234;mes. Fid&#232;le &#224; ses penchants, &#224; ses d&#233;go&#251;ts et &#224; ses principes, jamais Ernesto n'a permis &#224; quiconque de lui apprendre quelque chose qu'il ne savait pas. Aussi est-il devenu immens&#233;ment sage. Autant dire que, &#233;tant toujours demeur&#233; identique &#224; lui-m&#234;me, il a aujourd'hui beaucoup chang&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le sachet de bonbons, jadis abandonn&#233; par vous sur sa table d'&#233;colier, tout comme le stylo apocryphe avec lequel, il y a si longtemps, vous avez tent&#233; de le circonvenir, Ernesto les a conserv&#233;s, avec un soin d&#233;nu&#233; de toute nostalgie, un soin inspir&#233; par la seule gratitude.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est qu'il n'ignore pas, en effet, qu'&#224; ces deux objets d&#233;risoires, qui ont caus&#233; votre brouille d&#233;finitive, mais dont la contemplation ininterrompue, de longues ann&#233;es durant, dans une cellule anachor&#233;tique, a nourri sa recherche d'une lumi&#232;re susceptible de dissoudre l'&#233;nigme de vos malentendus, il doit et l'infinie bont&#233; de son c&#339;ur, et l'acuit&#233; sans pareille de son esprit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Car voici l'illumination finale o&#249; cette contemplation et cette recherche ont conduit Ernesto ; le distique c&#233;leste qu'il prodigue &#224; voix haute, une fois l'an, depuis l'altitude de sa cellule creus&#233;e &#224; m&#234;me le granit, vers un parterre de fid&#232;les transis de d&#233;votion, r&#233;unis &#224; l'occasion de la journ&#233;e solennelle dite du &#171; M&#202;MAUTRE &#187; :&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le M&#234;me &#233;tant dans l'Autre, l'Autre est dans le M&#234;me&lt;br class='autobr' /&gt;
A Tout, sans condition, Nous dirons donc &#171; Je T'Aime &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ce &#224; quoi, conform&#233;ment &#224; une liturgie paraissant aussi infrangible que les flancs de la montagne d'o&#249; &#233;mane la voix numineuse, la foule enti&#232;re, dans un &#233;lan de vibrante ferveur, r&#233;pond &#224; l'unisson :&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sauf aux bonbons, &#212; Ernesto&lt;br class='autobr' /&gt;
Sauf aux bonbons go&#251;t abricot !&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Des &#171; lieux de non-m&#233;moire &#187;. Le grand r&#233;cit occidental de la Colonie au prisme du cin&#233;ma</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1437</link>
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		<dc:date>2025-04-09T06:00:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>C&#233;dric Cagnat</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Recension - A. Brossat, L'imaginaire colonial au cin&#233;ma. Qu'est-ce qu'un film colonial ?, Eterotopia, 2025 &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans son dernier ouvrage en date, paru r&#233;cemment aux indispensables &#233;ditions Eterotopia, Alain Brossat poursuit un travail entam&#233; voil&#224; presque quinze ans autour de l'art cin&#233;matographique. &#171; Autour &#187;, car on le verra, ici comme dans les publications qui s'attachaient au m&#234;me objet, si les films forment bien le noyau de l'analyse serr&#233;e qu'ils permettent d'amorcer, il s'agit toujours, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=21" rel="directory"&gt;Parutions&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Recension&lt;/strong&gt; - &lt;a href=&#034;https://www.eterotopiafrance.com/catalogue/limaginaire-colonial-au-cinema/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;A. Brossat, &lt;i&gt;L'imaginaire colonial au cin&#233;ma. Qu'est-ce qu'un film colonial ?&lt;/i&gt;, Eterotopia, 2025&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son dernier ouvrage en date, paru r&#233;cemment aux indispensables &#233;ditions Eterotopia, Alain Brossat poursuit un travail entam&#233; voil&#224; presque quinze ans&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La premi&#232;re &#233;tude substantielle consacr&#233;e &#224; un film &#8211; The Servant, de Joseph (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; autour de l'art cin&#233;matographique. &#171; Autour &#187;, car on le verra, ici comme dans les publications qui s'attachaient au m&#234;me objet, si les films forment bien le noyau de l'analyse serr&#233;e qu'ils permettent d'amorcer, il s'agit toujours, en derni&#232;re instance, de les d&#233;border, d'en outrepasser les &#233;l&#233;ments narratifs et visuels afin d'y puiser quelque motif politique relativement &#224; l'&#233;poque qui est la n&#244;tre, autant qu'&#224; l'histoire longue qui en a conditionn&#233; les contenus et la structure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &#224; cette fa&#231;on particuli&#232;re d'aborder le cin&#233;ma s'ajoute une autre ligne de continuit&#233; avec les travaux pr&#233;c&#233;dents de l'auteur ; continuit&#233; d'ordre th&#233;matique faisant de ce livre une sorte de carrefour o&#249; viennent se croiser un certain nombre des pr&#233;occupations analytiques et critiques qui jalonnent, depuis longtemps elles aussi, les cheminements d'une abondante production textuelle. A partir de l'&#233;laboration du concept de &#171; film colonial &#187;, point nodal de cette &#233;tude, et qui en est l'innovation th&#233;orique principale, Alain Brossat r&#233;investit en effet ce que l'on pourrait identifier comme les trois grandes lignes probl&#233;matiques auxquelles se sont principalement attel&#233;es ses recherches ant&#233;rieures, en tissant d&#233;j&#224; entre elles diverses correspondances, mais sans jamais atteindre cette densit&#233; synth&#233;tique dont r&#233;sulte &lt;i&gt;L'imaginaire colonial au cin&#233;ma&lt;/i&gt; : 1- la notion de &#171; guerre des esp&#232;ces &#187;, matrice politique relationnelle dont les deux p&#244;les antagoniques ont d'abord &#233;t&#233; occup&#233;s par la pl&#232;be et le patriciat, souvent individualis&#233;s &#224; travers les figures du serviteur et de son ma&#238;tre, avant que s'op&#232;re un infl&#233;chissement de l'analyse vers la dualit&#233; oppositionnelle des races &#8211; au sens social et politique du terme, &#233;videmment ; 2- la question du diff&#233;rend postcolonial, li&#233; au d&#233;ficit de reconnaissance historique et politique par les anciens empires europ&#233;ens de leur pass&#233; de violences et de pr&#233;dations, et aux effets qu'induit un tel d&#233;ficit sur les rapports fractur&#233;s entre les Etats et la communaut&#233; de leurs citoyens qui se trouve d&#233;positaire de ce pass&#233; ; 3- le motif de l'h&#233;g&#233;monie occidentale et des &#171; valeurs &#187; &#8211; la d&#233;mocratie exportable, l'universalisme&#8230; &#8211; au moyen desquelles se perp&#233;tue, s'&#233;tend et se l&#233;gitime, sous les esp&#232;ces d'une innocence essentielle fantasmatique, son entreprise de domination globale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'aune de l'historiographie ordinaire du cin&#233;ma et de sa taxonomie admise, les films dans lesquels se donne &#224; appr&#233;hender une telle configuration th&#233;matique appartiennent &#224; des genres nettement h&#233;t&#233;rog&#232;nes : &#171; le &#8220;drame amoureux&#8221;, le film de guerre, le western, le film d'aventures romantiques en Technicolor, le film d'exploration, le film noir, m&#234;me, parfois&#8230; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;A. Brossat, L'imaginaire colonial au cin&#233;ma. Qu'est-ce qu'un film colonial (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Dans l'&#233;conomie g&#233;n&#233;rale de l'analyse, le &lt;i&gt;film colonial&lt;/i&gt; ne vient donc pas prendre place aux c&#244;t&#233;s de ces genres plus ou moins bien circonscrits pour en gratifier la liste d'une variante suppl&#233;mentaire, et qui se situerait avec eux sur le m&#234;me plan classificatoire, mais il se pr&#233;sente comme une sorte de cat&#233;gorie englobante &#224; m&#234;me de subsumer les films les plus g&#233;n&#233;riquement divers, pour peu qu'ils partagent un certain nombre de traits caract&#233;ristiques, ceux-l&#224; m&#234;mes qui justifient la mise au jour de ce concept in&#233;dit &#8211; un &lt;i&gt;sur-genre&lt;/i&gt;, pourrait-on dire, auquel le m&#233;rite premier de ce livre est de fournir une identit&#233; et un nom. Car, y insiste son auteur, le plus patent parmi ces traits consiste dans l'occultation syst&#233;matique, moins d&#233;lib&#233;r&#233;e qu'inconsciente, dont a fait l'objet jusqu'ici le film colonial. C'est que le d&#233;ni de son existence, de la part d'une histoire du cin&#233;ma qu'il a pourtant nourrie avec la constance la plus inv&#233;t&#233;r&#233;e, ne fait que prolonger une dialectique fig&#233;e de la pr&#233;sence-absence, dualit&#233; paradoxale o&#249; ce qui appara&#238;t s'av&#232;re imm&#233;diatement destin&#233; &#224; &#234;tre forclos, que le lecteur retrouvera comme un leitmotiv dans maints passages de cette &#233;tude.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pr&#233;sence de la Colonie, bien entendu, matrice d&#233;finitoire commune aux multiples et diverses productions cin&#233;matographiques qu'elle r&#233;unit, manifest&#233;e le plus souvent &#224; travers l'apparition de &#171; corps subalternes &#187; marqu&#233;s par une v&#234;ture et des usages st&#233;r&#233;otypiquement pittoresques, une langue d&#233;grad&#233;e et un rapport servile tant&#244;t grotesque, tant&#244;t caricaturalement obs&#233;quieux aux ma&#238;tres blancs ; mais dans le m&#234;me temps &lt;i&gt;absent&#233;s&lt;/i&gt; dans leur rel&#233;gation au statut d'&#233;l&#233;ments du d&#233;cor, assimil&#233;s aux paysages ou &#224; la faune sauvage, arri&#232;re-plan exotique et divertissant d'une intrigue dont les enjeux narratifs &lt;i&gt;authentiquement humains&lt;/i&gt; ne concernent que des protagonistes quant &#224; eux clairement individualis&#233;s et, avec la spontan&#233;it&#233; de l'&#233;vidence subconsciente, identifi&#233;s comme incarnations exclusives de la civilisation, celle de la blanchit&#233; occidentale. Cette naturalisation des corps subalternes, en escamotant la dimension sociale et politique qu'exemplifient au cours du film les diff&#233;rentes interactions du colonisateur et du colonis&#233;, &#233;vince du m&#234;me coup la matrice coloniale elle-m&#234;me, pr&#233;sente en tant que milieu, fond et atmosph&#232;re de la narration, mais simultan&#233;ment &#233;vacu&#233;e, &#233;lud&#233;e, rendue &#233;vanescente dans ce qui en constitue l'essence : un rapport de domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une op&#233;ration assez similaire s'applique &#224; la cohabitation paradoxale, dans le film colonial, d'une certaine dimension m&#233;morielle avec des dispositifs conjoints d'effacement de la r&#233;alit&#233; historique mis en &#339;uvre au travers des constructions fictionnelles et des images qui les visibilisent. La matrice coloniale se d&#233;ploie en effet le plus souvent sous la forme de mondes r&#234;v&#233;s dont les aspects se r&#233;duisent int&#233;gralement &#224; leur fonction de divertissement, de d&#233;paysement, et en cons&#233;quence susceptibles d'occuper les cadres g&#233;ographiques et temporels les plus vari&#233;s, mais stylis&#233;s &#224; l'extr&#234;me, transfigur&#233;s jusqu'au point o&#249; est rendue imperceptible toute trace de ce que fut le r&#233;el de l'entreprise coloniale et de ses conditions massacrantes. C'est &#224; ce titre que le film colonial se trouve radicalement priv&#233; de toute valeur informative quant &#224; ce r&#233;el. Toutefois, si le pass&#233; y est absent&#233; en toute bonne conscience, le film colonial ne se pr&#233;sente pas moins &#224; l'analyse comme le conservateur d'une certaine &lt;i&gt;m&#233;moire&lt;/i&gt;, non pas de ce qui a &#233;t&#233;, mais de ce qui a fait, et fait encore, l'objet d'un opini&#226;tre et permanent &lt;i&gt;oubli&lt;/i&gt; : la Colonie elle-m&#234;me ou, plus pr&#233;cis&#233;ment, la Colonie &lt;i&gt;en tant&lt;/i&gt; qu'elle a toujours &#233;t&#233; l'effac&#233;e et l'oubli&#233;e, de l'histoire comme des fictions cin&#233;matographiques auxquelles elle a fourni l'&#233;crin enchant&#233;. Le film colonial est en ce sens la m&#233;moire d'un oubli, le monument ou l'archive d'une c&#233;cit&#233; et d'une amn&#233;sie ininterrompues &#8211; un &#171; lieu de non-m&#233;moire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne sera pas inutile d'ajouter, pour finir, qu'&#224; ces innovations th&#233;oriques l'auteur a pris soin d'adjoindre, diss&#233;min&#233;es au fil du texte sous la forme de d&#233;veloppements autonomes, un nombre substantiel d'analyses consacr&#233;es chacune &#224; un film particulier, permettant des aller-retour fort &#233;clairants pour le lecteur entre explorations conceptuelles et illustrations par l'exemple. Outre les passionn&#233;-e-s de cin&#233;ma qui feront leur miel de ce livre, nul doute que celles et ceux qu'int&#233;ressent les recherches d&#233;coloniales y verront une contribution d&#233;cisive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;C&#233;dric Cagnat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb5-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La premi&#232;re &#233;tude substantielle consacr&#233;e &#224; un film &#8211; &lt;i&gt;The Servant&lt;/i&gt;, de Joseph Losey &#8211; et recueillie en volume constitue le chapitre final de &lt;i&gt;Le pl&#233;b&#233;ien enrag&#233;. Une contre-histoire de la modernit&#233; de Rousseau &#224; Losey&lt;/i&gt;, Le Passager clandestin, 2013. Depuis, outre de nombreux articles et conf&#233;rences diss&#233;min&#233;s, plusieurs livres se sont succ&#233;d&#233; qui ont le cin&#233;ma pour th&#232;me central : avec Jean-Gabriel P&#233;riot, &lt;i&gt;Ce que peut le cin&#233;ma. Conversations&lt;/i&gt;, La D&#233;couverte, 2018 ; &lt;i&gt;Des peuples et des films&lt;/i&gt;, Rouge profond, 2020 ; &lt;i&gt;Comparer l'incomparable. Naissance d'une nation et Le Juif S&#252;ss&lt;/i&gt;, De l'incidence, 2021 ; &lt;i&gt;Le Diable est dans les d&#233;tails, suivi de Le cin&#233;ma comme fabrique de la grammaire des esp&#232;ces&lt;/i&gt;, L'Harmattan, 2021 ; &lt;i&gt;Maquiller ou d&#233;maquiller le r&#233;el ? Le cin&#233;ma en premi&#232;re ligne&lt;/i&gt;, L'Harmattan, 2022.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;A. Brossat, &lt;i&gt;L'imaginaire colonial au cin&#233;ma. Qu'est-ce qu'un film colonial ?&lt;/i&gt;, Eterotopia, 2025, p.5.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Br&#232;ve &#233;chauffour&#233;e autour de l'affiche Hanouna</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1431</link>
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		<dc:date>2025-03-26T15:54:23Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat, C&#233;dric Cagnat</dc:creator>



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&lt;p&gt;C&#233;dric Cagnat : Puisque vous avez exprim&#233; le souhait d'intervenir dans les colonnes d'Ici&amp;Ailleurs, par le biais de cet entretien, au sujet de l'affaire qui monopolise depuis plusieurs jours la conversation publique, celle de l'affiche produite par la FI repr&#233;sentant un Cyril Hanouna fort peu sympathique &#8211; affaire qui, &#224; mon sens, rel&#232;ve de ce genre d'emballement m&#233;diatique aussi r&#233;p&#233;titif que p&#233;tri de mauvaise foi auquel vous r&#233;servez d'habitude votre plus souveraine indiff&#233;rence &#8211;, ma (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C&#233;dric Cagnat&lt;/strong&gt; : Puisque vous avez exprim&#233; le souhait d'intervenir dans les colonnes d'&lt;i&gt;Ici&amp;Ailleurs&lt;/i&gt;, par le biais de cet entretien, au sujet de l'affaire qui monopolise depuis plusieurs jours la conversation publique, celle de l'affiche produite par la FI repr&#233;sentant un Cyril Hanouna fort peu sympathique &#8211; affaire qui, &#224; mon sens, rel&#232;ve de ce genre d'emballement m&#233;diatique aussi r&#233;p&#233;titif que p&#233;tri de mauvaise foi auquel vous r&#233;servez d'habitude votre plus souveraine indiff&#233;rence &#8211;, ma premi&#232;re question sera n&#233;cessairement la suivante : quels &#233;l&#233;ments de cette affaire vous paraissent justifier d'y m&#234;ler cette fois-ci vos propres consid&#233;rations ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Brossat&lt;/strong&gt; : En effet, en temps habituel, mieux vaut ne pas se laisser distraire par ce genre d' &#171; &#233;v&#233;nement &#187; qui fait des ronds dans l'eau du marigot journalistique et politicien. Mais il se trouve que, dans le cas pr&#233;sent, quelque chose est en question, qui comporte un enjeu et politique et philosophique inscrit au c&#339;ur des probl&#232;mes que nous rencontrons avec notre pr&#233;sent &#8211; la prolif&#233;ration de pratiques et strat&#233;gies discursives tendant &#224; la destruction de la r&#233;alit&#233;, &#224; la pulv&#233;risation des faits &#233;tablis, de toutes esp&#232;ces. Habituellement, ces pratiques et ces strat&#233;gies sont le fait de l'ennemi &#8211; de Trump &#224; la r&#233;daction de RTL qui sanctionne un journaliste coupable d'avoir rappel&#233; ce que nul n'ignore &#8211; que la colonisation de l'Alg&#233;rie s'est accompagn&#233;e de bout en bout de violences extr&#234;mes et de pratiques g&#233;nocidaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, dans le cas qui nous int&#233;resse ici, c'est du c&#244;t&#233; de ceux/celles qui sont suppos&#233;s r&#233;sister &#224; ces attaques sans pr&#233;c&#233;dent contre la consistance du r&#233;el que nous identifions ce geste destin&#233; &#224; &#233;carter d'un revers de main un fait av&#233;r&#233; &#224; la faveur d'une construction discursive visant &#224; le transformer en fantasme ou intention maligne de l'ennemi. Le fait av&#233;r&#233; et incontestable est que LFI a publi&#233; une affiche sur laquelle figure le visage en gros plan de Cyril Hanouna, retouch&#233;e par les moyens de l'IA, destin&#233;e &#224; accentuer les traits mal&#233;fiques ou, si l'on veut, l'inqui&#233;tante &#233;tranget&#233; du personnage en question &#8211; journaliste-agitateur d'extr&#234;me droite, et star de la t&#233;l&#233;-poubelle. Or, il se trouve que le r&#233;sultat de cette op&#233;ration est patent : au premier regard, cette affiche s'associe irr&#233;cusablement &#224; celles que produisit en Allemagne nazie la propagande antis&#233;mite, puis en France, pendant l'Occupation, celle des divers milieux de la Collaboration affair&#233;s &#224; seconder les nazis dans l'agitation anti-juive, dans la pers&#233;cution des Juifs de France. L'affiche appara&#238;t aux yeux de quiconque est familier avec cette imagerie naus&#233;abonde comme une sorte de paraphrase des caricatures nazies ou collabo du Juif &#171; &#233;ternel &#187; &#8211; j'ai longuement travaill&#233; sur le film de Veit Harlan, &lt;i&gt;Jud S&#252;ss&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;A. Brossat, Comparer l'incomparable. Naissance d'une nation et Le Juif S&#252;ss, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, si les gros malins qui ont fabriqu&#233; l'affiche de LFI avaient voulu d&#233;marquer celle qui servit &#224; l'&#233;poque &#224; faire la promotion du film, ils ne s'y seraient pas pris autrement.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_880 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/hanouna.jpg' width='437' height='348' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Cela s'appelle un fait, un &#233;l&#233;ment de r&#233;alit&#233; au pr&#233;sent. Or, &#224; quoi a-t-on assist&#233; depuis que l'affaire a &#233;clat&#233; ? Apr&#232;s que l'affiche a &#233;t&#233; retir&#233;e, que les responsables suppos&#233;s de sa fabrication ont bredouill&#233; quelques excuses, les idiots utiles de la m&#233;lenchonerie n'ont cess&#233; de rivaliser de z&#232;le pour noyer le poisson et convaincre leurs adeptes que, non, d&#233;cid&#233;ment, cette affiche empruntant tous les codes de l'iconographie antis&#233;mite n'existait pas et que toute l'agitation d&#233;ploy&#233;e autour d'elle relevait exclusivement de la volont&#233; de nuire &#224; ce parti, s'inscrivant dans le prolongement des campagnes de d&#233;nigrement et de haine conduite de longue haleine par les d&#233;tracteurs de la France insoumise, particuli&#232;rement attach&#233;s &#224; faire d&#233;couler son engagement en faveur des Palestiniens d'un suppos&#233; antis&#233;mitisme tant inn&#233; que morbide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, la question n'est &#233;videmment pas de savoir si la France insoumise est intrins&#232;quement antis&#233;mite, imputation odieuse et fantaisiste au rebours de laquelle se montre d'ailleurs en pleine lumi&#232;re l'inconsistance des vocables &#171; antis&#233;mite &#187;, &#171; antis&#233;mitisme &#187; dans leurs usages actuels ; la question serait bien plut&#244;t de savoir comment il se fait, comment il se peut que la France insoumise qui est tout sauf un parti antis&#233;mite peut, inopin&#233;ment, s'appr&#234;ter &#224; mettre en circulation une affiche qui, au premier coup d'&#339;il, s'identifie comme un remake de ce qui se publiait dans &lt;i&gt;Der St&#252;rmer&lt;/i&gt; ou bien encore au temps de l'exposition &#171; Le Juif &#233;ternel &#187;... Telle est la question qui s'impose, en partant des faits, en prenant pour point de d&#233;part le r&#233;el au sens &#233;l&#233;mentaire de &#171; ce qui a eu lieu &#187; et non pas ce qui se joue dans l'empoignade des partis en pr&#233;sence et dans le conflit des interpr&#233;tations chauff&#233;es &#224; blanc...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;CC&lt;/strong&gt; : Si l'enjeu principal de cette affaire doit tourner autour des notions de r&#233;alit&#233; et de fait, alors il y a un premier d&#233;saccord entre nous quant &#224; l'usage, &#224; mon avis philosophiquement tr&#232;s contestable, que vous en faites &#8211; surtout s'agissant d'une &lt;i&gt;image&lt;/i&gt;. Il me semble en effet que vous allez beaucoup trop vite en besogne en &#233;tablissant comme un &#171; fait av&#233;r&#233; et incontestable &#187; l'association de l'affiche litigieuse de la FI &#224; l'iconographie antis&#233;mite en vogue dans l'Europe des ann&#233;es 30. Vous aurez beau multiplier les adjectifs et les adverbes imp&#233;rieux, vous ne pourrez d&#233;cr&#233;ter &#171; irr&#233;cusablement &#187; que ce qui n'est pas &#224; proprement parler un fait en est un. Permettez-moi, avant de m'expliquer sur le fond, d'emprunter un petit d&#233;tour.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quoique fort peu wittgensteinien, vous connaissez peut-&#234;tre la fameuse figure du canard-lapin de Jastrow ? En voici la version originale &#8211; rassurez-vous, malgr&#233; les caract&#232;res gothiques, il ne s'agit pas d'une image nazie ; elle date du milieu du XIXe si&#232;cle :&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_879 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/jastrow.jpg' width='217' height='228' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Comme toute image, celle-ci est bien constitu&#233;e d'&#233;l&#233;ments objectifs, &lt;i&gt;factuels&lt;/i&gt;, qui la caract&#233;risent pr&#233;cis&#233;ment comme un &lt;i&gt;fait&lt;/i&gt;. Un fait physique, en l'occurrence : un certain nombre de lignes d'encre agenc&#233;es d'une certaine mani&#232;re sur ce qui est probablement une feuille de papier. Mais ces seuls &#233;l&#233;ments objectifs ne suffisent &#233;videmment pas &#224; faire des lignes qu'ils forment ce qu'on d&#233;signe ordinairement par le terme &#171; image &#187;. Ils ne deviennent une image qu'&#224; l'instant o&#249; un r&#233;cepteur &#8211; le regard d'un &#171; spectateur &#187; &#8211; vient &#224; y identifier un &#171; canard &#187;, ou un &#171; lapin &#187;. L'avantage heuristique de ce type d'image ambigu&#235;, c'est qu'il permet de constater la non superposition entre ses &#233;l&#233;ments factuels et l' &#171; image &#187; en tant que telle : alors m&#234;me que la figure objective, le fait formel si l'on veut, demeure identique, l'image peut &#234;tre tant&#244;t celle d'un canard, tant&#244;t celle d'un lapin. Dans les termes de John Searle &#8211; un wittgensteinien &#8211; un &#171; fait brut &#187; devient un &#171; fait institutionnel &#187;. Toute image est en ce sens un fait institutionnel qui exige le d&#233;passement du plan objectif vers un univers de significations port&#233; par le sujet qui la regarde. Qualifier une image suppose la mobilisation d'une Encyclop&#233;die &#8211; comme disent les s&#233;mioticiens &#8211;, c'est-&#224;-dire tout un arri&#232;re-plan culturel, intellectuel, id&#233;ologique, qui outrepasse de loin les simples d&#233;terminations de ce qu'on nomme un &#171; fait &#187;. Ainsi comprend-on imm&#233;diatement qu'un sujet &#233;voluant au milieu de canards et n'ayant jamais vu de lapin de sa vie verra dans la figure de Jastrow l'image d'un canard, et non celle d'un lapin &#8211; et &lt;i&gt;vice versa&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Disons donc, pour en revenir &#224; l'affiche qui nous occupe, que vous voyez un canard, l&#224; o&#249; je per&#231;ois plut&#244;t un lapin, et que cela ne tient &#224; aucune factualit&#233; incontestable, mais sans doute &#224; l'h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; de nos Encyclop&#233;dies respectives, aux diff&#233;rences qui s&#233;parent, au-del&#224; de certaines convergences th&#233;oriques et affinit&#233;s politiques, nos arri&#232;re-plans culturels. Les conditionnements g&#233;n&#233;rationnels et biographiques jouent assur&#233;ment un r&#244;le non n&#233;gligeable dans l'existence de ce genre de disparit&#233;s. Vous avez de nombreuses fois &#233;voqu&#233;, pour la d&#233;construire, la chappe de plomb id&#233;ologique &#8211; et donc interpr&#233;tative &#8211; qu'a pu repr&#233;senter, durant toute une partie de votre activit&#233; intellectuelle, la s&#233;quence lanzmannienne au cours de laquelle s'est op&#233;r&#233;e la sacralisation de la Shoah, et comme vous le rappelez, nombre de vos travaux ont &#233;t&#233; consacr&#233;s &#224; la seconde guerre mondiale et &#224; la p&#233;riode nazie. Ces donn&#233;es vous auront conduit &#224; mobiliser les sch&#232;mes perceptifs qui sont les v&#244;tres, et sur la base de l'identification de traits caract&#233;ristiques de l'iconographie antis&#233;mite dont vous &#234;tes familier, &#224; voir en Hanouna, avant tout autre chose, un Juif stigmatis&#233; en raison de sa seule jud&#233;it&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se trouve &#8211; et apr&#232;s tout, c'est bien aussi un fait au sens o&#249; vous l'entendez, et qui m&#233;rite que vous le preniez en compte &#8211; que cela n'a pas &#233;t&#233; mon cas : je n'ai &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; rien vu d'antis&#233;mite dans cette image. Connaissant votre ind&#233;fectible perfidie, je sais bien ce que vous &#234;tes en train de marmonner dans votre moustache, tout en fulminant devant le clavier de votre ordinateur : &#171; Quel ignare ! &#187; Eh bien, sachez que c'est d'abord exactement ce que je me suis dit. Voyant que de nombreux esprits fort estimables &#8211; &lt;i&gt;tu quoque mi amici&lt;/i&gt; &#8211; prenaient part &#224; l'hallali, j'ai commenc&#233; par mettre la c&#233;cit&#233; dont j'&#233;tais frapp&#233; sur le compte de mon inculture relativement &#224; l'imagerie nazie et vichyssoise, et je n'ai pas m&#233;nag&#233; mes efforts, en comparant studieusement les documents disponibles et les photos de l'animateur d&#233;c&#233;r&#233;br&#233; &#224; l'affiche incrimin&#233;e pour y d&#233;busquer quelque trace &#171; naus&#233;abonde &#187;. En vain. Malgr&#233; toute ma bonne volont&#233;, je ne &lt;i&gt;vois&lt;/i&gt; pas dans cette affiche une caricature antis&#233;mite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au risque d'aggraver mon cas, je dois avouer que je n'y vois m&#234;me pas une caricature tout court. Car enfin, pas besoin d'ouvrir un dictionnaire pour savoir qu'une caricature, c'est la repr&#233;sentation d'une personne, d'un visage, dont les traits sont grossis et exag&#233;r&#233;s jusqu'&#224; former une physionomie impossible, et dont l'&#233;cart outrancier avec son mod&#232;le ne peut faire aucun doute : personne n'a jamais confondu Louis-Philippe avec sa version satirique en forme de poire ! Et qui a d&#233;j&#224; crois&#233;, au d&#233;tour d'une rue, l'incarnation trait pour trait de S&#252;ss ou du Juif &#233;ternel ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ma part, lorsque je vois Hanouna, je ne vois pas un Juif &#8211; est-il juif, d'ailleurs ? S'il l'est, il l'est autant que Meyer Habib ou Netanyahou ; s'il l'a &#233;t&#233;, il a depuis longtemps, comme ces deux-l&#224; et malheureusement bien d'autres, assassin&#233; le Juif en lui ; mais ceci rel&#232;ve d'autres probl&#232;mes &#8211; ce que je vois, c'est un cr&#233;tin et une brute fasciste, un agent hyperactif de la pulsion de mort g&#233;n&#233;ralis&#233;e qui est en train de tout an&#233;antir, dont la violence et la b&#234;tise nihiliste, vomies chaque soir &#224; destination de millions de t&#233;l&#233;spectateurs, me semblent parfaitement illustr&#233;es par le faci&#232;s haineux qui s'&#233;tale sur les affiches de la FI, et au sujet de laquelle cette derni&#232;re a eu bien tort de faire amende honorable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gageons que si l'on montrait cette affiche &#224; un honn&#234;te artisan des faubourgs d'Islamabad, il y verrait s&#251;rement un portrait assez fid&#232;le de son atrabilaire tonton Ishaan. Comme vous nous l'avez appris, tout cela est question de d&#233;centrement. Qui d&#233;tient le fait av&#233;r&#233; et incontestable ? Qui poss&#232;de l'image irr&#233;cusable ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous m'objecterez que ceux qui ont produit cette affiche ne sont pas Pakistanais, que nous avons avec eux une Encyclop&#233;die en partage, qu'ils sont les d&#233;positaires d'une histoire europ&#233;enne cens&#233;e pr&#233;d&#233;terminer les significations qu'il convient d'attribuer &#224; telle ou telle image. Vue sous cet angle, l'affaire devrait alors d&#233;boucher sur la seule conclusion possible ; celle que vous vous refusez pr&#233;cis&#233;ment &#224; formuler : si l'affiche de la FI est irr&#233;cusablement antis&#233;mite, alors la FI est un parti antis&#233;mite. Mais si, comme vous le dites, une affiche antis&#233;mite a &#233;t&#233; produite par un parti qui ne l'est pas, alors je ne vois pas bien ce que nous pouvons faire d'une telle proposition. D'o&#249;, &#224; mon avis, le caract&#232;re un peu n&#233;buleux de votre question finale : comment cela a-t-il &#233;t&#233; possible ? Je vous la retourne. Quelles sont vos hypoth&#232;ses, et &#224; quoi seraient-elles susceptibles de nous mener ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AB&lt;/strong&gt; : Pure sophistique, faisant bon m&#233;nage avec le nihilisme ambiant ! Ce qu'il en &lt;i&gt;est&lt;/i&gt; d'un objet comme cette affiche s'&#233;tablit &lt;i&gt;g&#233;n&#233;alogiquement&lt;/i&gt;. Or, de toute &#233;vidence, cette image remonte en droite ligne vers les caricatures antis&#233;mites nazies. Si cette filiation cesse d'&#234;tre tangible, si elle est rendue soluble dans la diversit&#233; des points de vue, des positions, des formations, des exp&#233;riences et des parcours individuels, alors toute r&#233;alit&#233; &#233;l&#233;mentaire est en p&#233;ril, toute figure du r&#233;el devient facultative et il se pourrait bien, apr&#232;s tout et tout bien consid&#233;r&#233; que, sous un certain angle, ce soit la Belgique qui ait envahi l'Allemagne en ao&#251;t 1914.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le poison du subjectivisme le plus d&#233;brid&#233; et de son cousin le relativisme sans rivage infuse dans tout votre raisonnement &#8211; et s'il me sied, dites-vous en substance, &lt;i&gt;de ne pas voir&lt;/i&gt; que cette affiche n'est pas tomb&#233;e du ciel, de feindre d'ignorer qu'elle a bel et bien une &lt;i&gt;provenance&lt;/i&gt;, une consistance historique, qu'elle renvoie &#224; d'autres images, qu'elle r&#233;active des codes et distille des signes &#8211; n'est-ce pas l&#224; mon bon droit ? Comment, dans ces conditions, o&#249; impose sa tyrannie la religion du &#171; &#224; chacun son point de vue, ses opinions, &#224; chacun ses raisons &#187;, continuer &#224; se battre pour la v&#233;rit&#233; ou, plus modiquement m&#234;me, pour que la r&#233;alit&#233;, &#224; commencer par celle des faits, ne soit pas r&#233;duite au rang d'opinion ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fait que les &lt;i&gt;talking heads&lt;/i&gt; de LFI qui ont valid&#233; cette affiche sans doute concoct&#233;e par un bidouilleur de service expert en IA n'aient &#224; aucun moment &#233;t&#233; anim&#233;s par une quelconque &lt;i&gt;intention&lt;/i&gt; d&#233;lib&#233;r&#233;e de d&#233;nigrer ou caricaturer Hanouna &lt;i&gt;en tant que Juif&lt;/i&gt; n'est pas une circonstance att&#233;nuante. Tout au contraire : une circonstance aggravante : l'innocence, la distraction, l'&#233;tourderie de ces caciques montre d'une part &#224; quel point ils sont hors sol, &#224; quel point ils ont cong&#233;di&#233; le r&#233;el, emport&#233;s qu'ils sont dans le r&#234;ve total-parlementaire et social-patriotique de leur gourou, et de l'autre expose en pleine lumi&#232;re leur abyssale ignardise &#8211; non, d&#233;cid&#233;ment, non, cette image ne leur rappelait rien, ne leur disait rien &#8211; c'est &#224; se demander si ces gens-l&#224;, un jour, ont ouvert un livre consacr&#233; &#224; la Seconde guerre mondiale, f&#251;t-ce un manuel scolaire (la remarque vaut pour vous aussi). Or, ils ne se sont pas hiss&#233;s des bas-fonds pl&#233;b&#233;iens vers les banc de l'H&#233;micycle, ils sont, j'en suis convaincu, bard&#233;s de dipl&#244;mes &#8211; et c'est bien l&#224;, pr&#233;cis&#233;ment, que leur cas s'aggrave.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Permettez-moi, avant de vous redonner la parole, d'ajouter deux points. Tous-tes ceux.celles qui ont milit&#233; dans des organisations politiques savent qu'on y est constamment expos&#233; &#224; commettre des impairs qui engagent funestement le parti tout entier &#8211; cela d&#233;coule de la transe activiste dans laquelle on se trouve alors engag&#233;, sur une multitude de fronts &#8211; alors, forc&#233;ment, un jour ou l'autre, on se prend les pieds dans le tapis, et tous ceux qui ne nous veulent pas du bien ne ratent pas l'occasion de nous en faire payer le prix fort. L'exp&#233;rience montre que le mieux, en pareil cas, est de ne pas tergiverser, de ne pas s'engager dans une suite de d&#233;nis sans issue (&#171; on a d&#233;form&#233; ma pens&#233;e &#187;, &#171; on s'acharne sur nous &#187;, etc.) mais bien de reconna&#238;tre la b&#233;vue (ou davantage si c'est le cas), sans barguigner, et de tenter ainsi si ce n'est d'&#233;teindre le feu, de limiter les d&#233;g&#226;ts. Mais il faut alors aller plus loin &#8211; se demander o&#249; le faux-pas trouve sa source. Je n'ai pas le sentiment que LFI soit, sur ce point, all&#233; bien loin dans sa r&#233;flexion autocritique, apr&#232;s le toll&#233; soulev&#233; par l'affiche Hanouna (soit dit en passant, pour r&#233;torquer &#224; l'un de vos arguments : si l'affiche en question ne r&#233;veille r&#233;solument rien du c&#244;t&#233; de l'antis&#233;mitisme de jadis et nagu&#232;re, comment se fait-il que LFI l'ait pr&#233;cipitamment retir&#233;e ? Juste pour complaire &#224; Retailleau et au RN ?). Or, c'est bien l&#224; pourtant, je le r&#233;p&#232;te, un fascinant sujet de r&#233;flexion : comment, dans les conditions actuelles, un parti engag&#233; dans un combat durable contre toutes les formes de x&#233;nophobie et de pr&#233;jug&#233; ethnique peut-il accoucher d'une image dont la premi&#232;re des propri&#233;t&#233;s est de &lt;i&gt;r&#233;veiller le vampire&lt;/i&gt; et de le faire revenir dans le pr&#233;sent ? La r&#233;ponse est, pour moi, distincte : ces gens-l&#224; ont perdu pied dans la r&#233;alit&#233; pr&#233;sente, sans prise sur elle, &lt;i&gt;lost in translation&lt;/i&gt; dans le pr&#233;sent. Ce qu'il croient savoir &#171; manque totalement de r&#233;alit&#233;(s) &#187; &#8211; j'emprunte la formule &#224; Nietzsche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde chose que je voudrais rappeler c'est que reconna&#238;tre qu'on a commis une faute politique, ce n'est &#233;videmment pas la m&#234;me chose que se confondre en excuses et battre sa coulpe, se couvrir le visage de cendres, etc. Ce qui fait sens, dans un tel contexte, c'est la pleine reconnaissance du tort produit, la lucidit&#233; sur soi, pas l'exub&#233;rance des rites de contrition, la honte port&#233;e en sautoir, etc. Toutes ces exhibitions de saison aujourd'hui puent le confessionnal et les prosternations repentantes ; elles gangr&#232;nent la vie politique. Quand on fait de la politique, on s'expose &#224; se planter en telle ou telle occasion &#8211; et ce n'est pas en se transformant en p&#233;nitent blanc ou noir qu'on s'en remettra...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;CC&lt;/strong&gt; : Je vous &#233;pargne l'examen plus approfondi, qui serait bien r&#233;barbatif et nous m&#232;nerait trop loin de notre probl&#232;me initial, des m&#233;rites respectifs de l'&#233;pist&#233;mologie constructiviste &#224; laquelle je souscris et de l'objectivisme forcen&#233; que vous professez ici. Qu'il me soit seulement permis de pr&#233;ciser le point suivant : le reproche que vous adressez &#224; mon pr&#233;tendu &#171; subjectivisme &#187; est vraiment &#224; c&#244;t&#233; de la plaque. Si relativisme il y a, en effet, dans ce que j'ai tent&#233; d'articuler, il ne s'agit &#224; aucun moment du &#171; bon droit &#187; de chaque individu &#224; se bricoler, dans une sorte d'hallucination solipsiste, sa propre r&#233;alit&#233;. J'ai parl&#233; d'Encyclop&#233;die partag&#233;e, d'arri&#232;re-plan culturel ; les &lt;i&gt;perspectives&lt;/i&gt; (moi aussi je peux brandir mon Nietzsche : &#171; Il n'y a pas de faits mais seulement des interpr&#233;tations &#187;, &lt;i&gt;Fragments posthumes&lt;/i&gt;, 7, fin 1886-printemps 1887) s'enracinent dans des communaut&#233;s interpr&#233;tatives, et le sujet qui conf&#232;re des significations au monde dans lequel il pense, parle et agit est un sujet &#8211; toujours d&#233;j&#224; &#8211; socialis&#233;. La notion de &#171; contrechamp &#187; que vous avez d&#233;velopp&#233;e et dont vous faites un usage salutairement incisif&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Depuis &#171; Le monde est comme &#231;a et R&#233;volution Zendj &#187; (), dans de nombreux (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ne pr&#233;suppose-t-elle pas que le propre d'une &lt;i&gt;sc&#232;ne&lt;/i&gt; &#8211; historique, politique &#8211; est de se pr&#234;ter &#224; des descriptions ou des narrations distinctes, h&#233;t&#233;rog&#232;nes, parfois jusqu'&#224; l'incommensurabilit&#233;, selon les protagonistes qui y sont pris ? Que l'&#233;v&#233;nement de l'invasion de la Belgique par l'Allemagne en ao&#251;t 1914 ait bien eu lieu, c'est une donn&#233;e du r&#233;el que personne ne songe &#224; mettre en question &#8211; mais les historiographies belge et allemande en tirent-elles pour autant des r&#233;cits exactement identiques ? Les peuples se racontent, chacun de son c&#244;t&#233;, leurs histoires depuis le bocal dans lequel ils baignent &#8211; le &#171; bocal de Veyne &#187;, &#231;a doit vous dire quelque chose, non ?&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Le bocal de Veyne &#187;, Appareil, D&#233;cembre 2010 (), repris dans A. Brossat, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8211; &#224; partir de leurs propres enjeux m&#233;moriels, des chapitres du roman national dont ils pensent avoir besoin pour que les pi&#232;ces disparates de leur r&#233;alit&#233; sociale puissent &#224; peu pr&#232;s tenir ensemble. Votre critique de l' &#171; europ&#233;ocentrisme &#187;, ou de l' &#171; occidentalo-blancocentrisme &#187;, que vous poursuivez dans votre dernier livre&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'imaginaire colonial au cin&#233;ma. Qu'est-ce qu'un film colonial ?, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; la &#171; d&#233;provincialisation &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; De la provincialisation/d&#233;provincialisation comme deuxi&#232;me souffle &#187; ()&#034; id=&#034;nh6-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; que vous appelez de vos v&#339;ux, consistent bien elles aussi &#224; saisir un ensemble d'&#233;v&#233;nements, le &lt;i&gt;fait&lt;/i&gt; colonial, &#224; partir du point de vue de l'Autre, &#224; destituer le grand narrateur blanc de son tr&#244;ne h&#233;g&#233;monique au profit d'autres r&#233;cits, ceux de la pl&#232;be subalterne et racis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le myst&#232;re, dans l'affaire qui nous occupe, c'est que ces nuances analytiques, cette complexification th&#233;orique des &#233;vidences, patiemment &#233;labor&#233;es &#224; partir de l'histoire des colonies et de l'imp&#233;rialisme occidental, partent en fum&#233;e d&#232;s qu'entre en jeu le motif de l'antis&#233;mitisme europ&#233;en ; c'est que l&#224; o&#249; se met &#224; r&#244;der le spectre de la Shoah, la r&#233;flexion c&#232;de le pas au r&#233;flexe, sans transition ; c'est qu'apr&#232;s ce que vous avez &#233;crit au sujet d'Isra&#235;l et de Gaza, avant et apr&#232;s le 7 octobre, vous donniez dans ce travers typiquement lanzmanno-klarsfeldien consistant &#224; d&#233;gainer l'Injure supr&#234;me sans envisager le r&#233;quisit minimal d'un d&#233;but d'argumentation. Par exemple, il m'aurait sembl&#233; pertinent, en lieu et place d'un &#171; de toute &#233;vidence &#187;, que vous entrepreniez au moins une br&#232;ve analyse s&#233;miologique susceptible d'&#233;tayer le verdict selon lequel l'affiche de la FI fait pendant avec l'imagerie que g&#233;n&#233;rait l'antis&#233;mitisme racialiste hitl&#233;rien ; une analyse sur le mod&#232;le de ce vous avez commis nagu&#232;re au sujet de certaines caricatures de Charlie Hebdo, qui en &#233;tablissait clairement, pour le coup, la g&#233;n&#233;alogie coloniale et les caract&#232;res racistes et islamophobes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Un long hiver r&#233;publicain &#187; ()&#034; id=&#034;nh6-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Visiblement, il faudra cette fois-ci se contenter de votre &#171; de toute &#233;vidence &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais peut-&#234;tre faudrait-il, afin de parer au risque de tourner en boucle sur ce que nous voyons ou ne voyons pas dans cette affiche, prendre l'affaire par un autre bout, et repartir de votre postulat en admettant qu'il s'agit bien d'une caricature antis&#233;mite. &lt;i&gt;Et apr&#232;s ?&lt;/i&gt; Que faire de cette v&#233;rit&#233;, puisque c'en est une ? Quelle sorte de v&#233;rit&#233; ce postulat &#233;tablit-il, qui vaudrait que l'on &#171; se batte pour elle &#187; ? Dans quelle mesure cette v&#233;rit&#233; vaut-elle qu'on s'y attarde ? Cette v&#233;rit&#233; est la suivante : un mouvement politique de gauche a &#233;dit&#233; et mis en circulation une affiche qui est une caricature antis&#233;mite. Ledit mouvement a fait preuve d'une inculture crasse, il a commis une faute politique et une erreur strat&#233;gique, qu'il n'a pas reconnues publiquement avec toute la clart&#233; qu'on &#233;tait en droit d'attendre de lui, mais il ne peut s&#233;rieusement &#234;tre tax&#233; d'antis&#233;mitisme. D'antis&#233;mite, il ne reste donc que l'affiche. L'antis&#233;mitisme &#233;tant condamnable, absolument et sans r&#233;serve aucune, l'affiche l'est par cons&#233;quent elle aussi, en tant qu'affiche antis&#233;mite. L'antis&#233;mitisme est condamnable parce qu'il expose la communaut&#233; juive &#224; des pr&#233;jug&#233;s discriminatoires, &#224; des brimades de toutes sortes, et &#224; des violences qui peuvent aller, qui sont all&#233;es au cours de l'Histoire, jusqu'&#224; des tentatives d'extermination de masse. Il n'est pas impossible que l'affiche, parce qu'elle est antis&#233;mite, ait contribu&#233; &#224; entretenir ou &#224; attiser les affects antis&#233;mites de celles et ceux qui d&#233;testent les Juifs, voire m&#234;me &#224; stimuler des vocations &#224; l'antis&#233;mitisme qui d&#233;boucheront, ou pas, sur des actes antis&#233;mites, lesquels viendront s'ajouter aux statistiques, d&#233;j&#224; en forte hausse depuis le 7 octobre, au moyens desquels sont d&#251;ment constat&#233;es et recens&#233;es toutes les manifestations d'antis&#233;mitisme. Il appert de cette accumulation de faits irr&#233;cusables que lorsque une sarabande multitudinaire d'intellectuels, de journalistes et de politiciens crie haro sur la caricature de Cyril Hanouna apr&#232;s en avoir indubitablement identifi&#233; la nature antis&#233;mite, son objectif s'inscrit avant tout dans un noble et vigilant combat pour la v&#233;rit&#233;, et vise &#224; pr&#233;server l'ensemble des Juifs de France des vell&#233;it&#233;s pogromistes auxquelles cette affiche pourrait les exposer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revenons &#224; un peu de s&#233;rieux. La n&#233;buleuse des apprentis-fascistes r&#233;ticulaires qui a initi&#233; cette &#233;ni&#232;me gesticulation m&#233;diatique, comme tous les agit&#233;s du bocal qui lui ont embo&#238;t&#233; le pas, sont attach&#233;s &#224; la v&#233;rit&#233; comme la ch&#232;vre de Monsieur Seguin l'est &#224; son piquet. Cette s&#233;quence s'inscrit dans une s&#233;rie d&#233;j&#224; fort ancienne, dont les occurrences sont devenues innombrables depuis le lendemain du 7 octobre, et qui illustre parfaitement ce principe que dans la guerre politique des r&#233;cits &#8211; on y revient &#8211; la v&#233;rit&#233; d'un &#233;nonc&#233;, ou d'une image, c'est son &lt;i&gt;usage&lt;/i&gt;. La v&#233;rit&#233; ici en jeu ne vise aucunement &#224; &lt;i&gt;constater&lt;/i&gt; la r&#233;alit&#233; de quelque fait que ce soit ; son registre est strictement &lt;i&gt;performatif&lt;/i&gt;. Quand il devient &#171; irr&#233;cusable &#187; que &#171; Mme Braun-Pivet campe &#224; Tel-Aviv &#187; ou &#171; L'ennemi ce n'est pas le Musulman mais le financier &#187; sont des propositions antis&#233;mites, c'est que le souci du r&#233;el a fait ses bagages pour partir en vacances sur une &#238;le tr&#232;s lointaine. L'objectif poursuivi, en martelant ce genre d'inepties indignes, c'est &#233;videmment de bourrer tous les cr&#226;nes de la France votante de cette v&#233;rit&#233; d&#233;finitive que M&#233;luche et ses affid&#233;s sont antis&#233;mites, parce qu'il est n&#233;cessaire que leur &#233;lectorat musulman le soit, parce que la France a autant besoin de cet antis&#233;mitisme pour continuer &#224; mener sa guerre obsessionnelle contre l'Islam qu'Isra&#235;l pour entretenir son statut de victime essentielle, &#233;ternellement expos&#233;e au retour d'une Shoah en version arabe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, je ne vous apprends rien en d&#233;bitant ces banalit&#233;s. Mais pour finir, tr&#232;s bri&#232;vement, sur le point qui vous para&#238;t d&#233;cisif : je ne serais pas cat&#233;gorique comme vous l'&#234;tes sur le fait que l'amn&#233;sie ou l'ignorance de ceux qui ont fabriqu&#233; et valid&#233; la fameuse affiche &#8211; ainsi que les miennes &#8211; soit une tr&#232;s mauvaise nouvelle. Je pense m&#234;me qu'elles pourraient nous offrir une &#233;chappatoire &#224; la pesanteur hypnotique du chantage m&#233;moriel entretenu au sujet de la Seconde guerre mondiale&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur ce point, je me permets de renvoyer &#224; &#171; &#8220;Auschwitz&#8221;. La m&#233;moire-&#233;cran &#187; ()&#034; id=&#034;nh6-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, et ouvrir en politique la possibilit&#233; d'enfin &#171; changer les termes de la conversation &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AB&lt;/strong&gt; : Il me semble que vous ne prenez pas la mesure, &lt;i&gt;philosophiquement&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;politiquement&lt;/i&gt;, du d&#233;sastre sans pr&#233;c&#233;dent que constitue la mont&#233;e d'un hypersubjectivisme dont le corollaire est l'&#233;limination du r&#233;el, comme instance structurante de notre &#234;tre-au-monde ; avec, ce qui va de pair, l'id&#233;e, d&#233;sormais la mieux partag&#233;e dans les courants d'opinions les plus divers que seuls comptent le &lt;i&gt;storytelling&lt;/i&gt;, les &#233;l&#233;ments de langage, que tout n'est que fictions et histoires qu'on raconte et que les faits ont vocation &#224; s'effacer devant les interpr&#233;tations. La cons&#233;quence de la g&#233;n&#233;ralisation de ce pli d&#233;sastreux, c'est qu'on revient au monde de Callicl&#232;s &#8211; la seule chose qui importe, ce sont les rapports de force &#8211; ce qui va permettre &#224; &lt;i&gt;mon&lt;/i&gt; r&#233;cit, &#224; &lt;i&gt;mes&lt;/i&gt; mots de l'emporter sur ceux des autres, dans un monde o&#249; les histoires et les intrigues qui s'affrontent sont totalement &#233;mancip&#233;es du r&#233;el &#8211; c'est la politique de Trump, mais c'est exactement la m&#234;me matrice qui se retrouve, pour revenir &#224; ce qui nous occupe ici, dans le num&#233;ro sp&#233;cial de &lt;i&gt;Paroles d'honneur&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Paroles D'Honneur, &#171; Effigie d'Hanouna et propagande anti FI : Etre &#224; la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; consacr&#233; &#224; l'affaire nou&#233;e autour de l'affiche de LFI. La &lt;i&gt;prise d'ascendant&lt;/i&gt;, par d&#233;finition indiff&#233;rente &#224; la rationalit&#233; et &#224; la probit&#233; des moyens qu'elle emploie, est devenue, en toutes choses, le but ultime, sacr&#233;. Ce qui me frappe, dans le morceau de bravoure de &lt;i&gt;Paroles d'honneur&lt;/i&gt;, c'est le recours massif &#224; ce proc&#233;d&#233; que les Anglo-saxons appellent &lt;i&gt;Whataboutism&lt;/i&gt;. Celui-ci consiste, pour l'essentiel, lorsque nous sommes plac&#233;s en situation d'avoir &#224; rendre compte d'un m&#233;fait commis par une partie &#224; laquelle nous sommes identifi&#233;s, &#224; nous d&#233;fendre en r&#233;torquant : voyez plut&#244;t ce que font les autres, nos adversaires, nos ennemis, et qui est bien pire ! Voyez surtout ce que font ceux qui nous accusent et qui est infiniment plus grave que tout ce dont nous pourrions avoir &#224; rendre compte !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'on est pris dans le courant des pol&#233;miques, des incriminations, des suspicions qui sont le lot quotidien de la lutte politique, sous un r&#233;gime de la politique o&#249; pr&#233;vaut l'agonisme, la figure du conflit, o&#249; personne ne fait de cadeau &#224; personne, il est en effet bien difficile de r&#233;pondre aux adversaires, &#224; l'ennemi sans jamais recourir &#224; des arguments inspir&#233;s par cette tournure d'esprit et cette figure du discours &#8211; mais qui es-tu, toi, le fasciste, le nazi, pour me reprocher, &#224; moi, communiste, le goulag (ou inversement) ? Le probl&#232;me, c'est qu'un usage syst&#233;matique de la rh&#233;torique &lt;i&gt;whataboutiste&lt;/i&gt; aboutit non seulement &#224; repousser l'adversaire dans les cordes, mais &#224; rendre transparent l'objet de l'incrimination premi&#232;re &#8211; &#224; un d&#233;ni de r&#233;alit&#233; &#8211; comme cela s'est vu tr&#232;s distinctement, &#224; l'occasion du proc&#232;s Kravchenko et de ses suites (1949...) o&#249; tout l'argumentaire stalinien, consistant &#224; mettre en &#233;vidence la motivation anticommuniste de Kravchenko et de ses puissants soutiens, avait bel et bien comme but ultime de faire &lt;i&gt;dispara&#238;tre l'archipel du goulag&lt;/i&gt; de la ligne d'horizon &#8211; ceci au nom, entre autres, du respect d&#251; aux morts des camps nazis... C'est exactement le m&#234;me proc&#233;d&#233; rh&#233;torique dont abuse la passionaria de &lt;i&gt;Paroles d'honneur&lt;/i&gt; et que vous reprenez &#224; votre compte lorsque vous mettez en avant l'acharnement des adversaires de LFI (dont je n'ignore rien, je ne suis pas l'oisillon tomb&#233; du nid) &#224; discr&#233;diter M&#233;lenchon et ses amis en leur collant sur le dos, une fois de plus, l'&#233;tiquette infamante, l'&#233;tiquette &#224; tout faire &#8211; antis&#233;mite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, une fois que vous serez lass&#233; d'enfoncer cette porte ouverte, il vous faudra encore r&#233;pondre &#224; la question qui, en l'occurrence, demeure prioritaire &#8211; celle qui nous conduit au r&#233;el, par-del&#224; le maquis des fictions et r&#233;cits entrechoqu&#233;s : &lt;i&gt;quid&lt;/i&gt;, avec tout &#231;a, de l'affiche dont l'existence tangible a donn&#233; lieu &#224; toute &lt;i&gt;l'affaire&lt;/i&gt; ? Car c'est bien &#224; cela qu'il nous faut en revenir, lorsqu'est retomb&#233;e la poussi&#232;re des &#233;clats de voix et des entre-incriminations qui constituent la texture serr&#233;e de &lt;i&gt;l'affaire&lt;/i&gt;. C'est qu'en effet, &#224; vous suivre, on dirait qu'au fond, peu importe que Dreyfus ait &#233;t&#233; coupable ou pas... Ce qui importerait &lt;i&gt;vraiment&lt;/i&gt;, c'est la fa&#231;on dont, &#224; l'occasion de l'Affaire, se sont d&#233;masqu&#233;s les antis&#233;mites et d&#233;cha&#238;n&#233;es les passions jud&#233;ophobes &#8211; eh bien, non : il nous importe fort, et en premier lieu, de savoir, d'un savoir assur&#233; et fond&#233; sur les faits, que Dreyfus &#233;tait innocent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la m&#234;me fa&#231;on, ce qui compte en premier lieu, dans notre affaire, c'est de savoir ce qu'il en est de cette affiche, en particulier, une fois la brouillard des g&#233;n&#233;ralit&#233;s toxiques (&#171; LFI antis&#233;mite &#187;, etc .) dispers&#233;. Etablir le fait, c'est ici ce qui, contre le courant g&#233;n&#233;ral de d&#233;r&#233;alisation du r&#233;el, nous permet de demeurer amarr&#233;s dans la texture non imaginaire, non fictive, non soumise aux conditions du &lt;i&gt;storytelling&lt;/i&gt;, du pr&#233;sent. Les faits et les objets du r&#233;el ne s'effacent pas devant les intentions mauvaises de l'ennemi. Et, lorsqu'ils nous incriminent, ils persistent &#224; &#234;tre ce dont nous devons rendre compte, ce &#224; quoi nous devons faire face. Au proc&#232;s de Tokyo, les criminels de guerre japonais de classe A avaient beau jeu d'invoquer, comme circonstances non pas att&#233;nuantes mais absolutrices, les crimes du colonialisme occidental en Asie du Sud-Est, les pratiques h&#233;g&#233;monistes des Am&#233;ricains dans le Pacifique... Mais l'&#233;cueil sur lequel se brisent ces arguments oppos&#233;s &#224; la &#171; justice des vainqueurs &#187; demeure toujours le m&#234;me : rien de tout ce que vous pourrez avancer ici en mati&#232;re de comparaisons et de contre-accusation ne sera susceptible &lt;i&gt;d'effacer ce que vous avez fait&lt;/i&gt; &#8211; les crimes abominables dont vous vous &#234;tes rendus coupables en Chine et en Asie du Sud-Est tout au long de l'occupation de ces territoires par l'Arm&#233;e imp&#233;riale. Et pour ces crimes, comme tels, et quel que soit leur degr&#233; de comparabilit&#233; avec d'autres, commis par d'autres parties, vous m&#233;ritez d'&#234;tre pendus. Seul un raisonnement de ce type sauve les droits du r&#233;el face aux diversions de ceux dont l'int&#233;r&#234;t vital (ou la faiblesse d'esprit) est de tenter de nous convaincre que nous vivons, d&#233;sormais, sous un r&#233;gime g&#233;n&#233;ral dans lequel les faits sont devenus solubles dans les interpr&#233;tations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons &#224; faire face ici, bien heureusement, &#224; un cas de figure infiniment moins dramatique, mais ce qui importe, en pareil cas, ce sont les op&#233;rations de pens&#233;e qui s'affrontent, lorsqu'est en question un objet du pr&#233;sent hautement litigieux. Ce qui me frappe et me d&#233;sole, aussi bien dans la position adopt&#233;e par &lt;i&gt;Tsedek&lt;/i&gt; que &lt;i&gt;Paroles d'honneur&lt;/i&gt;, dans cette affaire, c'est leur choix d&#233;lib&#233;r&#233; op&#233;r&#233; par ces groupes en faveur de l'&#233;quivalent de ce qu'est la &lt;i&gt;Raison d'Etat&lt;/i&gt; pour nos gouvernants, c'est-&#224;-dire en l'occurrence la fid&#233;lit&#233; &#224; un appareil politique (passablement brinquebalant et engag&#233; dans une voie sans issue au demeurant) plut&#244;t que, tout simplement, au parti du r&#233;el, c'est-&#224;-dire &#224; la v&#233;rit&#233; des faits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, la v&#233;rit&#233; des faits, c'est que, par la gr&#226;ce d'une combinaison d'ineptie, de distraction et d'intelligence artificielle, des dirigeants de LFI ont laiss&#233; passer (appos&#233; leur &lt;i&gt;nil obstat&lt;/i&gt;) sur une affiche dont le propre est d'insulter les morts, et pas n'importe lesquels &#8211; les victimes de la Shoah qui, dans leur immense majorit&#233;, &#233;taient pl&#232;be plut&#244;t que banquiers. Or, ces morts nous tiennent &#224; c&#339;ur, non pas du fait des injonctions m&#233;morielles formul&#233;es par l'Etat (la religion civile et civique de la Shoah), mais parce que leur condition de parias acosmiques les rapproche de nous, nous rapproche d'eux. Et ce sont bien eux, issus pour la plupart du Yiddishland, plut&#244;t que les Rothschild que ciblaient les caricatures antis&#233;mites nazie et collabos dont l'affiche-Hanouna est le copi&#233;-coll&#233;. En &#233;ludant cette parent&#233;, les gens de &lt;i&gt;Tsedek&lt;/i&gt; renient et insultent leurs propres morts. Quant &#224; ce qui se rassemble autour de &lt;i&gt;Paroles d'honneur&lt;/i&gt; et qui se reconna&#238;t dans ce qui s'y prof&#232;re (et sur quel ton !), on s'amusera ou s'attristera, selon l'humeur du moment, &#224; constater l'incoh&#233;rence d'un parcours qui, un jour, passe par la case de la jud&#233;ophilie sentimentale (le texte de Houria Bouteldja dans &lt;i&gt;Contre l'antis&#233;mitisme et ses instrumentalisations&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Collectif, Contre l'antis&#233;mitisme et ses instrumentalisations, La Fabrique, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;) et le suivant par le d&#233;ni le plus flamboyant d'une flagrante sortie de route consistant en la mise en circulation d'une affiche en forme de &#171; &#224; la mani&#232;re de... &#187; Strasser, Goebbels, Harlan et Vallat...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela pour s'accrocher &#224; la bou&#233;e crev&#233;e du conservateur des antiquit&#233;s de la social-d&#233;mocratie au poing et &#224; la rose...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le privil&#232;ge des Juifs de raconter sur eux-m&#234;mes des blagues ou de prof&#233;rer dans l'entre-soi des paroles qui, dans la bouche des &#171; autres &#187; seraient imm&#233;diatement catalogu&#233;es et d&#233;nonc&#233;es comme insupportablement antis&#233;mites. Il m'est rest&#233; en m&#233;moire que, lorsque, dans une autre vie, j'&#233;tais mari&#233; &#224; une Isra&#233;lienne antisioniste et fille de survivants de la Shoah (le reste de la famille ayant fini dans les chambres &#224; gaz), une blague r&#233;currente tournait autour de Juifs pr&#233;sentant des ph&#233;notypes les rapprochant de l'iconographie antis&#233;mite et dont on disait avec un sourire sardonique : &#171; Une belle gueule de &lt;i&gt;St&#252;rmer&lt;/i&gt;, celui-l&#224; ! &#187;, une formule qui, d&#233;pli&#233;e, veut dire : un t&#234;te &#224; figurer en bonne place dans le canard d'agitation antis&#233;mite &lt;i&gt;Der St&#252;rmer&lt;/i&gt;. Le probl&#232;me premier, avec l'affiche-Hanouna dont ont pu ne pas s'aviser les promoteurs de l'affiche qu'au prix de la c&#233;cit&#233; la plus compl&#232;te, est pr&#233;cis&#233;ment la proximit&#233; entre la bobine de cet agitateur de choc et les st&#233;r&#233;otypes iconographiques nazis ; ce qui a pour effet in&#233;vitable qu'une accentuation des traits du personnage par le biais de retouches d&#233;lib&#233;r&#233;ment p&#233;joratives, cela produit ce que l'on a vu : un remake d'affiche antis&#233;mite. Parfois, d'ailleurs, on en viendrait m&#234;me &#224; se demander si ce boutefeu exhibitionniste, narcissique et racoleur ne cultive pas cette proximit&#233; avec la caricature du &lt;i&gt;Juif &#233;ternel&lt;/i&gt; des nazis, histoire d'&#233;pater la galerie et de faire passer le message &#8211; je suis l'intouchable au fa&#238;te de sa puissance, je vous d&#233;fie, je vous emmerde &#8211; un parfait clone &#224; ce titre de l'Etat d'Isra&#235;l en version Netanyahou. Du coup, ne demeure plus que cette alternative, lorsqu'il s'agit d'&#233;valuer le &#171; coup &#187; tent&#233; avec cette campagne de pub : soit ses auteurs sont vraiment &lt;i&gt;trop cons&lt;/i&gt; de n'avoir rien per&#231;u de ce subliminal explosif (ce qui devrait leur valoir, pour le moins, d'&#234;tre imm&#233;diatement renvoy&#233;s &#224; la base du parti), soit ils ont d&#233;lib&#233;r&#233;ment jou&#233; avec le feu et, dans ce cas, c'est bien la moindre des choses que le ciel leur soit tomb&#233; sur la t&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A vous de juger.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb6-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;A. Brossat, &lt;i&gt;Comparer l'incomparable&lt;/i&gt;. Naissance d'une nation &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; Le Juif S&#252;ss, De l'incidence &#233;diteur, 2021. (&lt;i&gt;Nde&lt;/i&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Depuis &#171; &lt;i&gt;Le monde est comme &#231;a&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;R&#233;volution Zendj&lt;/i&gt; &#187; (&lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/esthetique-et-critique/article/le-monde-est-comme-ca-et&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/esthetique-et-critique/article/le-monde-est-comme-ca-et&lt;/a&gt;), dans de nombreux textes ult&#233;rieurs sur l'histoire coloniale, le traitement m&#233;diatique du terrorisme ou les rapports du Nord global &#224; la Chine.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Le bocal de Veyne &#187;, &lt;i&gt;Appareil&lt;/i&gt;, D&#233;cembre 2010 (&lt;a href=&#034;https://journals.openedition.org/appareil/1140&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://journals.openedition.org/appareil/1140&lt;/a&gt;), repris dans A. Brossat, &lt;i&gt;Ab&#233;c&#233;daire Foucault&lt;/i&gt;, Demopolis, 2014.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;L'imaginaire colonial au cin&#233;ma. Qu'est-ce qu'un film colonial ?&lt;/i&gt;, Eterotopia, 2025.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; De la provincialisation/d&#233;provincialisation comme deuxi&#232;me souffle &#187; (&lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/rencontres/universite-d-ete-2016/article/de-la-provincialisation&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://ici-et-ailleurs.org/rencontres/universite-d-ete-2016/article/de-la-provincialisation&lt;/a&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Un long hiver r&#233;publicain &#187; (&lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/actualite/article/un-long-hiver-republicain&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/actualite/article/un-long-hiver-republicain&lt;/a&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sur ce point, je me permets de renvoyer &#224; &#171; &#8220;Auschwitz&#8221;. La m&#233;moire-&#233;cran &#187; (&lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/actualite/article/auschwitz-la-memoire-ecran&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/actualite/article/auschwitz-la-memoire-ecran&lt;/a&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Paroles D'Honneur, &#171; Effigie d'Hanouna et propagande anti FI : Etre &#224; la hauteur de l'histoire &#187; (&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=z6x2zytKGkc&amp;t=659s&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=z6x2zytKGkc&amp;t=659s&lt;/a&gt;) [&lt;i&gt;Nde&lt;/i&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Collectif, &lt;i&gt;Contre l'antis&#233;mitisme et ses instrumentalisations&lt;/i&gt;, La Fabrique, 2024. L'introduction du texte de Houria Bouteldja est disponible &lt;a href=&#034;https://qgdecolonial.fr/rendre-les-juifs-a-lhistoire-ou-la-fin-de-linnocence/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;ICI&lt;/a&gt; [&lt;i&gt;Nde&lt;/i&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#171; La d&#233;termination des magistrats et des enqu&#234;teurs sera &#224; la hauteur de ce d&#233;cha&#238;nement de violence &#187;</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1313</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1313</guid>
		<dc:date>2024-05-14T23:19:49Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>C&#233;dric Cagnat</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;&#171; Tu paieras &#339;il pour &#339;il, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, br&#251;lure pour br&#251;lure, blessure pour blessure, plaie pour plaie. &#187; Exode, XXI, 22. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quand toutes les belles &#226;mes &#233;motionn&#233;es par l'attaque du fourgon p&#233;nitentiaire &#224; Incarville seront pass&#233;es &#224; autre chose, c'est-&#224;-dire demain matin, il sera peut-&#234;tre temps de r&#233;fl&#233;chir enfin collectivement &#224; la nature du fait carc&#233;ral, &#224; ses cons&#233;quences psychosociales et, partant, &#224; sa l&#233;gitimit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Qui n'a jamais mis les pieds (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Tu paieras &#339;il pour &#339;il, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, br&#251;lure pour br&#251;lure, blessure pour blessure, plaie pour plaie. &#187;&lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Exode, XXI, 22.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand toutes les belles &#226;mes &#233;motionn&#233;es par l'attaque du fourgon p&#233;nitentiaire &#224; Incarville seront pass&#233;es &#224; autre chose, c'est-&#224;-dire demain matin, il sera peut-&#234;tre temps de r&#233;fl&#233;chir enfin collectivement &#224; la &lt;i&gt;nature du fait carc&#233;ral&lt;/i&gt;, &#224; ses cons&#233;quences psychosociales et, partant, &#224; sa l&#233;gitimit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui n'a jamais mis les pieds dans un centre de d&#233;tention ou une maison d'arr&#234;t ne saurait avoir la moindre id&#233;e de ce que pourrait &#234;tre &lt;i&gt;la seule d&#233;finition recevable de la prison&lt;/i&gt;, &#224; savoir : une fabrique pr&#233;m&#233;dit&#233;e de d&#233;tresse psychique, de promiscuit&#233; et de crasse avilissantes, menant m&#233;caniquement soit &#224; une extinction de l'&#226;me, une &#233;radication de tout &#233;lan vital, soit &#224; une sauvagerie vindicative plus ou moins &#233;touff&#233;e, et dont personne n'est capable de pr&#233;voir si &#8211; ni quand &#8211; elle finira par entrer en &#233;ruption.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Avec 76.766 d&#233;tenus au 1er mars, la surpopulation carc&#233;rale a atteint un niveau sans pr&#233;c&#233;dent en France, selon des chiffres publi&#233;s ce vendredi par le minist&#232;re de la Justice. En tout, 3.099 d&#233;tenus sont contraints de dormir sur un matelas pos&#233; &#224; m&#234;me le sol de leur cellule. La densit&#233; carc&#233;rale globale s'&#233;tablit d&#233;sormais &#224; 124,6%.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans les maisons d'arr&#234;t, o&#249; sont incarc&#233;r&#233;s les d&#233;tenus en attente de jugement, et donc pr&#233;sum&#233;s innocents, et ceux condamn&#233;s &#224; de courtes peines, elle atteint m&#234;me 148,7%. Dans 12 &#233;tablissements ou quartiers, elle atteint ou d&#233;passe les 200%.&lt;br class='autobr' /&gt;
Face &#224; cette surpopulation carc&#233;rale chronique, le Conseil de l'Europe a exprim&#233; &#224; la mi-mars sa &#034;profonde pr&#233;occupation&#034;. En juillet dernier, la Cour europ&#233;enne des droits de l'homme (CEDH) avait condamn&#233; la France pour ses conditions &#034;indignes&#034; de d&#233;tention. Preuve que le probl&#232;me est ancien, la CEDH avait d&#233;j&#224; &#233;pingl&#233; Paris en 2020 pour la surpopulation de ses prisons. &lt;br class='autobr' /&gt;
(Radio France, 29 mars 2024)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ces &#171; conditions indignes &#187; conjoncturelles, qui auraient d&#251; depuis longtemps soulever &#224; elles seules la foule des habitu&#233;s de l'indignation citoyenne, ne font qu'aggraver une pratique d'enfermement non seulement abjecte par essence, mais int&#233;gralement inutile et contreproductive. Quelles que soient les diverses &#171; fonctions &#187; qu'on pr&#233;tend lui assigner, rien de bon ni de profitable pour quiconque ne sortira jamais d'un dispositif anthropophage comme celui de la prison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se trouve qu'en dehors de mes activit&#233;s d'animateur d'ateliers philosophiques &#171; en milieu p&#233;nitentiaire &#187;, j'ai eu l'occasion de faire l'exp&#233;rience, pendant le mouvement des Gilets jaunes, de l'incarc&#233;ration dans les ge&#244;les de la R&#233;publique &#8211; une trentaine d'heures seulement&#8230; Eh bien, je dois confesser que lorsqu'un homme ferme une porte sur vous, quelque chose se brise de cette r&#233;ciprocit&#233; ontologique &#233;trange qui existe ordinairement entre deux inconnus appartenant &#224; une m&#234;me esp&#232;ce ; et si l'on m'avait dit &#224; cet instant que ma libert&#233; &#233;tait au prix d'en finir brutalement avec ce ma&#238;tre des cl&#233;s &#8211; jeune papa ou non &#8211;, je n'aurais peut-&#234;tre pas h&#233;sit&#233; tr&#232;s longtemps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;C&#233;dric Cagnat&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

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<item xml:lang="fr">
		<title>&#171; Auschwitz &#187;. La m&#233;moire-&#233;cran</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1304</link>
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		<dc:date>2024-04-26T20:07:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>C&#233;dric Cagnat</dc:creator>



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&lt;p&gt;Avertissement &lt;br class='autobr' /&gt;
Le texte qui suit constitue le premier &#233;tat et l'introduction d'un travail en cours destin&#233; &#224; expliciter les probl&#233;matiques ici trop bri&#232;vement esquiss&#233;es. Cette publication sans doute pr&#233;matur&#233;e ne fait que r&#233;pondre &#224; un sentiment d'urgence, celle d'avoir &#224; joindre une voix, aussi n&#233;gligeable soit-elle, aux protestations &#233;pouvant&#233;es qui s'&#233;l&#232;vent, partout dans le monde, face au g&#233;nocide perp&#233;tr&#233; sous nos yeux par l'Etat sioniste contre la population de Gaza. Toutefois, ce ne (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Avertissement&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le texte qui suit constitue le premier &#233;tat et l'introduction d'un travail en cours destin&#233; &#224; expliciter les probl&#233;matiques ici trop bri&#232;vement esquiss&#233;es. Cette publication sans doute pr&#233;matur&#233;e ne fait que r&#233;pondre &#224; un sentiment d'urgence, celle d'avoir &#224; joindre une voix, aussi n&#233;gligeable soit-elle, aux protestations &#233;pouvant&#233;es qui s'&#233;l&#232;vent, partout dans le monde, face au g&#233;nocide perp&#233;tr&#233; sous nos yeux par l'Etat sioniste contre la population de Gaza.&lt;br class='autobr' /&gt;
Toutefois, ce ne sont pas les horreurs effarantes subies par cette population que j'ai choisi de traiter, mais ce qui, &#224; travers les attendus d'un certain discours de l&#233;gitimation mobilis&#233; par Isra&#235;l comme par les puissances occidentales dont il re&#231;oit soutien et encouragements, a rendu et rend encore ces horreurs possibles.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce que fait &#171; Auschwitz &#187;, comme signifiant-m&#233;moriel &#8211; &#224; distinguer d'Auschwitz, sans guillemets, nom g&#233;n&#233;rique d'une s&#233;rie d'&#233;v&#233;nements pass&#233;s justiciables d'un traitement par les m&#233;thodes rigoureuses de l'historiographie &#8211;, au peuple de Palestine en tout premier lieu, bien entendu, mais aussi &#224; la soci&#233;t&#233; isra&#233;lienne, ainsi qu'&#224; toutes celles et tous ceux, particuli&#232;rement au sein des d&#233;mocraties du Nord global, qui sont appel&#233;-e-s &#224; prendre position quant aux p&#233;rip&#233;ties infernales d'une histoire et d'un contexte politique, telle est l'interrogation qui oriente ce texte et ceux qui viendront le compl&#233;ter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Ces derniers temps, je suis de plus en plus convaincu que le facteur politique et social le plus profond qui motive une grande partie de la soci&#233;t&#233; isra&#233;lienne dans ses relations avec les Palestiniens n'est pas la frustration personnelle, mais plut&#244;t une &#034;angoisse&#034; existentielle profonde nourrie par une interpr&#233;tation particuli&#232;re des le&#231;ons de l'Holocauste et la disposition &#224; croire que le monde entier est contre nous, et que nous sommes &#233;ternellement victimes. Dans cette croyance ancienne, partag&#233;e par tant de personnes aujourd'hui, je vois la victoire tragique et paradoxale d'Hitler. Deux nations, m&#233;taphoriquement parlant, sont sorties des cendres d'Auschwitz : une minorit&#233; qui affirme, &#034;cela ne doit jamais se reproduire&#034;, et une majorit&#233; effray&#233;e et hant&#233;e qui affirme, &#034;cela ne doit jamais nous arriver &#224; nouveau&#034;. Il est &#233;vident que, si ce sont les seules le&#231;ons possibles, j'ai toujours adh&#233;r&#233; &#224; la premi&#232;re et vu la seconde comme catastrophique. &#187;&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Yehuda Elkana, &#171; The Need to Forget &#187;, &lt;i&gt;Ha'aretz&lt;/i&gt;, 2 mars 1988.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut dire, r&#233;solument, de l'Etat isra&#233;lien ce que le Zarathoustra de Nietzsche disait de l'Etat en g&#233;n&#233;ral : &#171; L'Etat sioniste est le plus froid de tous les monstres froids. Il ment froidement. Ce mensonge rampe de sa bouche : &#8220;Moi, L'Etat d'Isra&#235;l, je suis le peuple juif&#8221; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai jamais oubli&#233; la premi&#232;re fois que la tentative d'extermination des Juifs d'Europe, dont j'avais jusqu'alors entendu parler de fa&#231;on abstraitement scolaire, s'est mat&#233;rialis&#233;e pour moi sous la forme d'images. J'&#233;tais un coll&#233;gien de quatorze ans.&lt;br class='autobr' /&gt;
Notre professeure d'histoire-g&#233;o, dont j'appr&#233;ciais les le&#231;ons en d&#233;pit de mon statut de cancre ind&#233;crottable, avait exceptionnellement d&#233;localis&#233; notre heure de cours dans une salle r&#233;serv&#233;e aux projections vid&#233;o.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les d&#233;tails de cette s&#233;ance particuli&#232;re m'&#233;chappent aujourd'hui, mais je me souviens, durant la diffusion du film, d'une atmosph&#232;re silencieuse, presque recueillie, inhabituelle de la part d'une classe ordinairement port&#233;e au chahut. Filles et fils de notre &#233;poque, nous &#233;tions sans doute p&#233;n&#233;tr&#233;s du savoir culturellement h&#233;rit&#233;, pour nous encore informulable, que nous assistions l&#224; &#224; quelque chose ressortissant &#224; l'ordre du sacr&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne saurais dire de quel film il s'agissait. Une sc&#232;ne, une seule, m'est rest&#233;e en m&#233;moire ; non pas en raison du caract&#232;re singuli&#232;rement monstrueux de ce qu'elle repr&#233;sentait &#8211; car tout, d'un bout &#224; l'autre, n'&#233;tait que monstruosit&#233; dans ce que nos regards d'enfants p&#233;trifi&#233;s voyaient d&#233;filer sur l'&#233;cran &#8211; mais parce que c'est pr&#233;cis&#233;ment au cours de cette sc&#232;ne que notre professeure a choisi d'ass&#233;ner &#224; voix haute le commandement auquel cette &#339;uvre p&#233;dagogique &#233;tait destin&#233;e &#224; aboutir : &#171; N'oubliez jamais ces images &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une pelleteuse en noir et blanc ramassait des cadavres nus, chauves, sans chair, puis les d&#233;versait, d&#233;sarticul&#233;s et d&#233;gringolants, en un d&#233;sordre mat&#233;riel d&#233;risoire, dans un large trou creus&#233; dans la terre, o&#249; ils s'amoncelaient &#224; d'autres cadavres qui leur ressemblaient : &#171; N'oubliez jamais ces images &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que fallait-il ne jamais oublier, au juste, de ces images ? Et dans quel dessein ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Le sens de l'injonction formul&#233;e par notre professeure ne pouvait que nous appara&#238;tre comme parfaitement transparent ; mais il &#233;tait en m&#234;me temps grev&#233; d'une in&#233;vitable ambigu&#239;t&#233;. Ce qu'&#233;videmment nous ne devions jamais oublier, c'&#233;tait le Mal radical qui s'exemplifiait sous nos yeux, et ce &lt;i&gt;devoir de m&#233;moire&lt;/i&gt; auquel nous &#233;tions appel&#233;s pour la premi&#232;re fois d&#233;posait sur nos &#233;paules adolescentes la responsabilit&#233; d'avoir &#224; &#339;uvrer, dans la mesure des forces et des moyens dont disposerait notre future vie d'adulte, pour que le retour de ce Mal radical soit &#224; jamais rendu impossible. Pourtant, restait dans l'ombre, livr&#233; &#224; l'inexp&#233;rience et la fragilit&#233; de nos interpr&#233;tations, le p&#233;rim&#232;tre exact au sein duquel cette responsabilit&#233; aurait &#224; s'exercer. Nous comprenions que la t&#226;che d'un &#171; plus jamais &#231;a ! &#187; nous &#233;tait d&#233;volue, mais la sommation laconique de notre professeure n'allait pas jusqu'&#224; pr&#233;ciser le &#171; qui &#187; auquel il conviendrait de l'appliquer.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour trancher, nous n'avions que les images. Or, ce n'est pas un Mal abstrait, essentiel, le Mal aux mille visages, que l'&#233;cran nous donnait &#224; voir. Les images, en nous d&#233;signant un d&#233;sastre singulier, faisaient obstacle &#224; toute &lt;i&gt;mont&#233;e en g&#233;n&#233;ralit&#233;&lt;/i&gt;, barraient la route qui aurait pu nous mener &#224; une vigilance non exclusive, &#224; un &#171; plus jamais &#231;a ! &#187; sans temps ni lieu &#8211; disons : universel.&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous avons donc tranch&#233;. &#171; N'oubliez jamais ces images &#187;, cela voulait dire : &#171; N'oubliez jamais la Shoah &#187;. Notre interpr&#233;tation devait &#234;tre la bonne, car les autres malheurs exorbitants des peuples de la terre, notre professeure ne nous en a jamais parl&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La perversit&#233; de ce devoir de m&#233;moire r&#233;serv&#233; au seul g&#233;nocide des Juifs et le caract&#232;re abject de l'usage politique qui en est fait me sont apparus soudainement, de la fa&#231;on la plus claire, huit ans apr&#232;s cette s&#233;ance coll&#233;gienne, par la gr&#226;ce d'un heurt de deux reportages successifs au journal t&#233;l&#233;vis&#233;, un soir d'avril 1996.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'Etat sioniste menait alors depuis plusieurs jours l'une de ces &#171; op&#233;rations &#187; meurtri&#232;res qui sont sa signature, en l'occurrence contre le Sud-Liban, qu'il occupait depuis 1978. Le premier reportage rendait compte des derniers d&#233;veloppements de cette &#233;ni&#232;me forfaiture joliment baptis&#233;e &#171; Raisins de la col&#232;re &#187;. Sous pr&#233;texte de mesures de r&#233;torsion contre le Hezbollah, dont quelques centaines de roquettes lanc&#233;es vers le Nord d'Isra&#235;l ne feront aucun mort, Tsahal &#233;tendait progressivement ses raids &#224; l'ensemble du territoire libanais, jusqu'&#224; Tyr, Beyrouth, Tripoli, et enfouissait sous un tapis de vingt-cinq mille bombes leurs infrastructures civiles : ports, routes, ponts, centrales &#233;lectriques, faisant plusieurs milliers de morts et de bless&#233;s non militaires et provoquant le d&#233;placement forc&#233; de quelque trois-cent mille r&#233;fugi&#233;s, hommes, femmes et enfants.&lt;br class='autobr' /&gt;
Fin du reportage. Retour plateau. Sans transition, actualit&#233;s internationales, toujours : le Premier ministre isra&#233;lien s'est recueilli aujourd'hui &#224; l'occasion des c&#233;r&#233;monies de Yom HaShoah, la &#171; journ&#233;e du souvenir pour la Shoah et l'h&#233;ro&#239;sme &#187;. Images : Shimon Peres, visiblement tout p&#233;n&#233;tr&#233; de componction vertueuse, d&#233;posant une gerbe sur une st&#232;le du m&#233;morial de Yad Vashem, dans un silence des plus solennels.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce fut une r&#233;v&#233;lation, et des &#233;cailles tomb&#232;rent de mes yeux : &#224; vingt-deux ans, je d&#233;couvrais subitement l'eau chaude.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que tout esprit lucide devait fatalement &#234;tre conduit &#224; une condamnation r&#233;solue des exactions isra&#233;liennes contre la population civile libanaise, le geste m&#233;moriel de Peres prenait en otage l'intelligence critique en la jetant dans le brouillard de la culpabilit&#233;, par le biais d'un court-circuit aussi perfide que fallacieux : d&#233;noncer Isra&#235;l, c'&#233;tait faire injure aux millions de victimes juives dont il est l'h&#233;ritier exclusif et la st&#232;le sacr&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
La colonisation de notre m&#233;moire collective par les r&#233;cits et repr&#233;sentations de la catastrophe dont furent victimes les Juifs d'Europe au cours de la Deuxi&#232;me Guerre mondiale n'a pas pour fonction d'entretenir ce qui serait tr&#232;s l&#233;gitimement le pieux souvenir des souffrances endur&#233;es, ni d'&#233;tablir les garde-fous prophylactiques &#224; m&#234;me de conjurer le retour d'&#233;v&#233;nements semblables. Tout au contraire, elle consiste dans l'instrumentalisation odieusement cynique des martyrs de l'Holocauste en vue d'obstruer la vision des d&#233;sastres qui scandent notre pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a pas de &#171; question palestinienne &#187;. A aucun moment ne posent &#171; question &#187; la pr&#233;sence d'un peuple sur &lt;i&gt;sa&lt;/i&gt; terre, ni son droit cat&#233;gorique non seulement aux moyens de subsistance les plus rudimentaires mais aux conditions d'existence qui peuvent seules rendre une vie humaine pleinement humaine et pleinement vivable, et non pas r&#233;duite &#224; un &#233;tat de survie contin&#251;ment apeur&#233;e, contrainte, atrophi&#233;e, expos&#233;e &#224; chaque instant &#224; la possibilit&#233; du meurtre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a bien, en revanche, aussi massive que lancinante, une &#171; question isra&#233;lienne &#187;, l&#224; o&#249; nous sommes enjoints &#224; tenir pour une id&#233;e claire et distincte autant que pour un imp&#233;ratif moral inconditionn&#233; le fait qu'Isra&#235;l, cet Etat-artefact, cet Etat-&lt;i&gt;ad hoc&lt;/i&gt;, cet Etat-lego, serait d&#233;tenteur pour l'&#233;ternit&#233; d'un pr&#233;tendu &#171; droit &#224; l'existence &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que l'on s'entende : &lt;i&gt;tout&lt;/i&gt; Etat est &#233;videmment un artefact. L'id&#233;e qu'il puisse exister quelque chose comme, par exemple, une &#171; France &#233;ternelle &#187;, une France incr&#233;&#233;e, Etat ou nation, n'est qu'une plaisanterie bouffonne, &#224; laquelle peut seule souscrire une demi-intelligence infect&#233;e par les plus inconsistantes &#8211; et d&#233;l&#233;t&#232;res &#8211; des fantasmagories. Seulement, dans ce cas d'esp&#232;ce, les m&#233;andres contingents et entrem&#234;l&#233;s ayant abouti &#224; ce que l'on appelle aujourd'hui &lt;i&gt;la France&lt;/i&gt; sont si recouverts par les brumes de l'histoire qu'il est impossible d'en identifier rigoureusement un point d'origine. Pour d'autres Etats europ&#233;ens, comme l'Italie ou l'Allemagne, l'acte de naissance peut certes &#234;tre facilement dat&#233;, mais il s'agit en r&#233;alit&#233;, pour chacun d'eux, d'un av&#232;nement &lt;i&gt;nominal&lt;/i&gt;, qui ent&#233;rine l'unification d'une pluralit&#233; de formations politiques r&#233;sultant de processus historiques eux aussi extr&#234;mement complexes. Sous ce rapport de l'origine, les Etats-Unis eux-m&#234;mes, malgr&#233; la relative bri&#232;vet&#233; de leur histoire, ne font pas exception parmi les nations d&#233;mocratiques dites &#171; occidentales &#187; : leur D&#233;claration d'ind&#233;pendance de 1776 n'est pas une cr&#233;ation &lt;i&gt;ex-nihilo&lt;/i&gt;, et elle n'aboutira &#224; une v&#233;ritable constitution, apr&#232;s maintes p&#233;rip&#233;ties guerri&#232;res et politiques, qu'une dizaine d'ann&#233;es plus tard. Un simple test mental permet d'ailleurs de mesurer la solidit&#233; et l'apparence d'immuabilit&#233; que l'&#233;paisseur temporelle et &#233;v&#233;nementielle dont proc&#232;dent ces entit&#233;s artificielles peut leur conf&#233;rer, les apparentant presque &#224; certaines r&#233;alit&#233;s naturelles : il est tr&#232;s difficile, malheureusement, d'imaginer &#224; quoi pourrait ressembler le d&#233;mant&#232;lement d&#233;finitif de la France, de l'Allemagne, de l'Italie ou des Etats-Unis. Le cas d'Isra&#235;l est absolument autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sionisme, en tant que projet &#233;tatique, surgit tout d'abord dans l'esprit de quelques individualit&#233;s nettement minoritaires et nullement repr&#233;sentatives des communaut&#233;s juives diasporiques de la fin du XIXe si&#232;cle, sous la forme d'une &lt;i&gt;id&#233;e&lt;/i&gt;, dont le caract&#232;re chim&#233;rique, radicalement d&#233;connect&#233; de toute logique historique ou g&#233;opolitique, est d'ailleurs reconnu, bien qu'en sous-main, par ses propres initiateurs : au lendemain du premier Congr&#232;s sioniste mondial, en 1897, Herzl note dans son &lt;i&gt;Journal&lt;/i&gt; : &#171; A B&#226;le, j'ai cr&#233;&#233; l'Etat juif. Si je disais cela aujourd'hui publiquement, un rire universel serait la r&#233;ponse. Dans cinq ans peut-&#234;tre, dans cinquante s&#251;rement, tout le monde comprendra. &#187; Un an auparavant, Herzl, en virtuose du mensonge, de la dissimulation et du double-langage &#8211; autant de vertus qui seraient destin&#233;es &#224; alimenter par la suite l'&#233;thique particuli&#232;re &#224; l'histoire enti&#232;re du mouvement sioniste &#8211; tenait en effet un discours tout diff&#233;rent d&#232;s la premi&#232;re phrase de sa pr&#233;face &#224; &lt;i&gt;L'Etat des Juifs&lt;/i&gt; : &#171; L'id&#233;e de l'&#233;tablissement d'un Etat juif, que je d&#233;veloppe dans cet &#233;crit, est tr&#232;s ancienne. Longtemps assoupie, elle se r&#233;veille aux cris contre les Juifs dont retentit le monde. &#187; Il s'agissait &#233;videmment d'occulter la nature inepte d'une telle &#171; id&#233;e &#187; en la greffant de mani&#232;re tout artificielle &#224; un messianisme juda&#239;que mill&#233;naire avec lequel non seulement elle n'entretenait aucune affinit&#233;, mais dont elle constituait la n&#233;gation radicale. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le creuset id&#233;ologique du sionisme, h&#233;t&#233;rog&#232;ne &#224; quelque tradition th&#233;ologique juive que ce soit, puise ses principes dans les nationalismes europ&#233;ens du XIXe si&#232;cle, tout en &#233;tant d&#233;pourvu des &#233;l&#233;ments de r&#233;alit&#233; historique susceptibles d'offrir &#224; ces principes la possibilit&#233; d'une traduction &#233;tatique effective. Comme le rappelle Henry Laurens, le concept d'Etat-nation propre au XIXe si&#232;cle ne peut s'objectiver que sur la base de trois r&#233;quisits ins&#233;parables : un territoire historiquement d&#233;limit&#233;, une langue commune, un ferment identitaire consolid&#233; par une religion partag&#233;e. Or, consid&#233;r&#233;e selon cette triple perspective, l'id&#233;e sioniste s'av&#232;re d'embl&#233;e totalement d&#233;munie, et appara&#238;t pour ce qu'elle fut &#224; l'origine &#8211; une pure utopie : &#171; Se pr&#233;sentant comme volont&#233; de cr&#233;er une nation juive sur un territoire donn&#233;, il lui fallait partir absolument de rien. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Henry Laurens, &#171; De Theodor Herzl &#224; la naissance d'Isra&#235;l &#187;, Monde (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Afin que cette volont&#233; &#8211; ce &#171; r&#234;ve personnel &#187;, ce &#171; miracle &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Termes employ&#233;s par Ilan Papp&#233; pour qualifier le projet sioniste de Herzl. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8211; prenne corps, il &#233;tait donc n&#233;cessaire d'inventer, en tordant suffisamment pour leur faire servir une cause qui leur &#233;tait &#233;trang&#232;re les quelques ingr&#233;dients historiques et th&#233;ologiques disponibles, disparates et contradictoires, une terre, une langue et une foi nouvelle : la religion d'Eretz Israel, mais sans messie et d&#233;barrass&#233;e de Dieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce bricolage extravagant vient s'ajouter le concours de puissances europ&#233;ennes qui, se ralliant &#224; l'id&#233;e de la cr&#233;ation d'un foyer juif en Palestine, versent leur part de contradictions &#224; l'entreprise sioniste. Si la d&#233;claration de soutien britannique de 1917 r&#233;pond &#224; des int&#233;r&#234;ts strat&#233;giques li&#233;s au contexte de guerre, on ne saurait &#233;luder les dispositions antis&#233;mites du personnage dont le nom est attach&#233; &#224; cette d&#233;claration : Balfour est un sectateur d&#233;vou&#233; du mill&#233;narisme protestant, dont l'attente eschatologique pr&#233;voit la conversion au christianisme de tous les Juifs apr&#232;s leur retour en Palestine, et constitue en cela le mod&#232;le de cette masse d'&#233;vang&#233;listes &#233;tats-uniens qui de nos jours soutient financi&#232;rement Isra&#235;l. Le jeu pervers et dangereux du mouvement sioniste avec l'antis&#233;mitisme europ&#233;en, afin de promouvoir la mise en &#339;uvre d'une ambition vou&#233;e &#224; soustraire le &#171; peuple juif &#187; aux incurables r&#233;manences de cette passion meurtri&#232;re, n'&#233;tait d'ailleurs pas chose nouvelle puisque &#171; Herzl lui-m&#234;me avait entam&#233; des n&#233;gociations avec les gouvernements, en faisant appel invariablement &#224; leur int&#233;r&#234;t &#224; se d&#233;barrasser de la question juive par l'&#233;migration de leurs ressortissants juifs &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hannah Arendt, Ecrits juifs, cit&#233;e dans Antisionisme : une histoire juive, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. M&#234;me apr&#232;s la Deuxi&#232;me Guerre mondiale, l'engouement d'un pays comme la France &#224; l'&#233;gard de la fondation de l'Etat sioniste &#233;tait moins redevable au sentiment de s'acquitter d'une dette r&#233;paratrice qu'&#224; la continuit&#233;, sous une autre forme, de l'application avec laquelle les lois sur le statut des Juifs promulgu&#233;es pendant l'Occupation avaient &#233;t&#233; soutenues et favoris&#233;es par la grande majorit&#233; de la population : &#171; C'est avec un certain &#233;tonnement que j'assistais &#224; l'&#233;volution des mentalit&#233;s dans cette France profonde qui avait accept&#233; sans trop de difficult&#233; l'exclusion des Juifs de la communaut&#233; nationale. Nos concitoyens se retrouvaient subitement parmi les meilleurs supporters du jeune Etat d'Isra&#235;l et cet enthousiasme pouvait para&#238;tre suspect. Nombre de ces amis d'Isra&#235;l, actifs, ardents m&#234;me, n'&#233;taient peut-&#234;tre pas f&#226;ch&#233;s &#224; l'id&#233;e que gr&#226;ce au nouvel Etat les Juifs quitteraient enfin la France &#8211; et sans contrainte&#8230; Ce que les nazis et leurs valets de Vichy n'avaient pu r&#233;aliser en totalit&#233;, faute de temps, serait enfin achev&#233; sans qu'il soit n&#233;cessaire d'utiliser encore des moyens extr&#234;mes. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Maurice Rajsfus, cit&#233; dans Antisionisme : une histoire juive, p. 261.&#034; id=&#034;nh7-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Cette connivence objective malsaine du sionisme avec l'antis&#233;mitisme europ&#233;en atteint sans doute son point d'intensit&#233; maximale apr&#232;s 1948, lorsque la Shoah devient le blanc-seing m&#233;moriel dont Isra&#235;l est redevable au nazisme &#8211; une autre &#171; victoire tragique et paradoxale d'Hitler &#187;, comme dit Yehuda Elkana&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ce point est analys&#233; par Alain Brossat dans un passage de son essai, &#171; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les encouragements que le sionisme a re&#231;us de ses alli&#233;s antis&#233;mites a donc d&#233;bouch&#233;, conform&#233;ment &#224; ses v&#339;ux, sur la cr&#233;ation d'un Etat cens&#233; offrir &#224; tous les Juifs le refuge pacifi&#233; auquel leurs porte-parole auto-proclam&#233;s affirmaient qu'ils avaient droit. Le choix, pour ce faire, du territoire palestinien, t&#233;moigne d'une sagacit&#233; exemplaire : tout juste r&#233;chapp&#233; du tumulte et des atrocit&#233;s de l'entreprise nazie, le &#171; peuple juif &#187; &#233;tait invit&#233; &#224; poser ses bagages sur un sol occup&#233; depuis plus d'un mill&#233;naire par des Arabes dont il avait pour t&#226;che de confisquer les habitations et les terres. Telles &#233;taient les conditions qui devaient assurer la paix et la s&#233;curit&#233; des survivants de l'Holocauste et de tous les pers&#233;cut&#233;s imm&#233;moriaux de la diaspora juda&#239;que. A l'ignominie anachronique du processus colonial s'ajoutait l'absurdit&#233; de l'exposition volontaire &#224; une situation de conflit in&#233;luctable vou&#233;e &#224; transformer le &#171; nouveau Juif &#187; en spoliateur barbare et parano&#239;aque&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Se souvenant de la disposition d'esprit qui &#233;tait la sienne et celle de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il est vrai qu'un certain slogan, &#171; Une terre sans peuple pour un peuple sans terre &#187;, a pu d'abord contribuer &#224; &#233;garer m&#234;me les meilleurs esprits, bien que son inventeur lui-m&#234;me, Israel Zangwill, pr&#238;t assez t&#244;t conscience de son erreur, en reconnaissant d&#232;s 1905 que &#171; la Palestine a d&#233;j&#224; ses habitants &#187;, mettant ainsi un terme &#224; son compagnonnage avec Herzl. Malheureusement, ce slogan illusoire a par la suite poursuivi sa route ind&#233;pendamment de son auteur, d'abord sous la forme d'un d&#233;ni collectif&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Durant des ann&#233;es, on se pr&#233;parait au travail de la terre (il ne pouvait (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, puis d'un mensonge pr&#233;m&#233;dit&#233; &#8211; le mensonge originel de l'utopie sioniste et de sa concr&#233;tisation &#233;tatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que pouvait engendrer ce tissu inextricable de contrev&#233;rit&#233;s, de paradoxes et de &lt;i&gt;double bind&lt;/i&gt; que constituent l'histoire et les r&#233;alisations de l'id&#233;e sioniste, sinon une soci&#233;t&#233; profond&#233;ment malade, essentiellement psychotique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Rappelons que le concept de double bind, &#171; double contrainte &#187; ou &#171; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, accoupl&#233;e &#224; un Etat t&#233;ratologique, contin&#251;ment assi&#233;g&#233; par la hantise obscure de l'incoh&#233;rence et de la pr&#233;carit&#233; de ses propres fondations ? Ce sont les dirigeants et les id&#233;ologues les plus z&#233;l&#233;s de l'Etat sioniste eux-m&#234;mes qui n'ont cess&#233;, depuis 1948, d'invoquer le spectre de la disparition, voire de la destruction d'Isra&#235;l. Mais ce spectre n'a jamais &#233;t&#233; invoqu&#233; que pour &#234;tre d'embl&#233;e conjur&#233;. Le chantage de la disparition n'est brandi par les sionistes que lorsque le besoin se fait sentir d'en souligner l'impossibilit&#233;. Un tel chantage n'a lieu d'&#234;tre que parce que cette impossibilit&#233; ne rel&#232;ve en rien d'une n&#233;cessit&#233; ontologique : aucun temps long, ici, ne vient inscrire Isra&#235;l dans l'ordre pseudo-naturel des choses auquel appartiennent les anciens Etats occidentaux, dont le sionisme entend pourtant se pr&#233;senter comme le dernier avatar. Il ne s'agit pas d'une impossibilit&#233; historique, mais d'une impossibilit&#233; &#8211; ou mieux : d'une interdiction &#8211; &lt;i&gt;morale&lt;/i&gt;. Le syllogisme est d'une simplicit&#233; &lt;i&gt;biblique&lt;/i&gt; : &#171; Vous entendez opposer des limites &#224; la politique expansionniste et destructrice d'Isra&#235;l ; or, Isra&#235;l est l'Etat des Juifs, leur d&#233;fenseur et seul rempart contre la haine antis&#233;mite universelle dont ils font l'objet ; donc vous &#234;tes les complices des nazis &#233;ternels qui n'attendent que le moment opportun pour jeter tous les Juifs &#224; la mer. &#187; Se lib&#233;rer d'une telle intimidation, cela suppose d'abord d'en r&#233;cuser la premi&#232;re pr&#233;misse : il ne doit plus &#234;tre question d'opposer quelque limite que ce soit &#224; la brutalit&#233; fondamentale de ce r&#233;gime de s&#233;gr&#233;gation, supr&#233;maciste, et aujourd'hui distinctement g&#233;nocidaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'il faut, c'est prendre acte une fois pour toutes de l'&#233;chec int&#233;gral de cette utopie colonialiste mortif&#232;re, et balayer d&#233;finitivement d'un revers de main toute la casuistique dilatoire sur les &#171; Deux Etats &#187;, l' &#171; Etat binational &#187;, et autres sp&#233;culations tragico-burlesques auxquelles plus aucune personne s&#233;rieuse ne croit v&#233;ritablement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qu'il faut, c'est extraire notre rapport &#224; l'Etat sioniste de l'&#233;tau moral et le replacer sur les rails de l'histoire, pour d&#233;boucher sur la seule conclusion qui vaille : Isra&#235;l n'a pas plus de &#171; droit &#224; l'existence &#187; aujourd'hui que n'avait en son temps un droit &#224; l'existence l'Alg&#233;rie fran&#231;aise. Nous n'y parviendrons qu'&#224; d&#233;coloniser nos m&#233;moires, qu'&#224; les &#233;manciper des sortil&#232;ges de ce signifiant-ma&#238;tre : &#171; Auschwitz &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qu'il faut, c'est sauver le peuple de Palestine, avant toute chose ; mais il faut aussi sauver les Juifs de l'enr&#233;gimentement meurtrier de leur nom et, au-del&#224; : toutes et tous, nous devons nous sauver d'Isra&#235;l.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;C&#233;dric Cagnat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb7-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Henry Laurens, &#171; De Theodor Herzl &#224; la naissance d'Isra&#235;l &#187;, &lt;i&gt;Monde diplomatique, Histoires d'Isra&#235;l, Mani&#232;res de voir&lt;/i&gt;, 98, avril-mai 2008.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Termes employ&#233;s par Ilan Papp&#233; pour qualifier le projet sioniste de Herzl. Voir l'anthologie indispensable de B. Or&#232;s, M. Sibony, S. Fayman, (&#233;ds), &lt;i&gt;Antisionisme : une histoire juive&lt;/i&gt;, Syllepse, 2023, p. 268.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Hannah Arendt, &lt;i&gt;Ecrits juifs&lt;/i&gt;, cit&#233;e dans &lt;i&gt;Antisionisme : une histoire juive&lt;/i&gt;, p. 130.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Maurice Rajsfus, cit&#233; dans &lt;i&gt;Antisionisme : une histoire juive&lt;/i&gt;, p. 261.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ce point est analys&#233; par Alain Brossat dans un passage de son essai, &#171; Changer les termes de la conversation sur le diff&#233;rend isra&#233;lo-palestinien &#187;, o&#249; est relev&#233;e &#171; l'expertise avec laquelle la caste dirigeante isra&#233;lienne a toujours su g&#233;rer sa r&#233;serve victimaire et la transformer en r&#233;serve immunitaire &#8211; la m&#233;moire d'Auschwitz comme pare-feu contre toutes les critiques et les incriminations &#224; propos des violences et spoliations inflig&#233;es aux Palestiniens. &#187; Puis, un peu plus loin : &#171; Il existe un &#233;trange et obscur pacte m&#233;moriel entre les descendants des &#8216;perp&#233;trateurs' nazis et les h&#233;ritiers autoproclam&#233;s des victimes de la Shoah. Ce pacte n'est pas fond&#233; sur la pi&#233;t&#233; et le respect &#224; l'&#233;gard des victimes mais sur &lt;i&gt;l'utilit&#233;&lt;/i&gt;. La m&#233;moire du d&#233;sastre et du crime est devenue pour les uns et les autres un instrument de l&#233;gitimation &#8211; l'Allemagne d&#233;mocratique, en apportant un soutien ind&#233;fectible &#224; Isra&#235;l, exhibe son impeccable moralit&#233;, ach&#232;ve de se normaliser et Isra&#235;l, en s'&#233;tablissant dans le r&#244;le d'ex&#233;cuteur testamentaire des victimes se dote d'une in&#233;puisable r&#233;serve de l&#233;gitimit&#233; lui permettant de s'affranchir de toutes les r&#232;gles du droit international. &#187; (&lt;i&gt;Cf.&lt;/i&gt; : &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/actualite/article/changer-les-termes-de-la-1221#nh8&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/actualite/article/changer-les-termes-de-la-1221#nh8&lt;/a&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Se souvenant de la disposition d'esprit qui &#233;tait la sienne et celle de nombre de ses camarades juifs partisans des luttes anticoloniales au moment de la cr&#233;ation de l'Etat sioniste, Maurice Rajsfus &#233;crit : &#171; C'est &#224; peine si nous reprenions go&#251;t &#224; la vie, et la perspective d'aller s'installer dans un pays d&#233;j&#224; en guerre n'avait rien d'exaltant. D&#233;j&#224;, sans bien encore pouvoir l'exprimer, je trouvais insupportable que l'on fasse payer aux Palestiniens les crimes commis par les nazis en les d&#233;poss&#233;dant de leurs terres. D'autant plus que la naissance d'Isra&#235;l se faisait dans le fracas des armes. La guerre et son cort&#232;ge d'horreurs recommen&#231;aient au loin. Qui pouvait envisager &#8211; en 1948 &#8211; que ce m&#234;me conflit durerait encore &#224; la fin du 20e si&#232;cle ? Comment imaginer que ces &#8216;militants de gauche', ces kibboutzim, ces intellectuels devenus paysans, allaient se transformer en guerriers racistes avant de c&#233;der le devant de la sc&#232;ne &#224; une v&#233;ritable droite isra&#233;lienne issue du terrorisme, et aux int&#233;gristes religieux devenus sionistes &#224; leur tour ? &#187; (&lt;i&gt;art. cit.&lt;/i&gt;, p. 260.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Durant des ann&#233;es, on se pr&#233;parait au travail de la terre (il ne pouvait &#234;tre question de partir en &lt;i&gt;Eretz Israel&lt;/i&gt; pour se livrer &#224; des activit&#233;s mercantiles). On imaginait les vergers et les potagers que le rude travail ferait surgir au milieu du d&#233;sert et des collines plus grises de pierrailles qu'il n'est possible de l'envisager. Dans les cercles de jeunes r&#233;volutionnaires sionistes, on chantait, on dansait, en attendant l'heure du d&#233;part. On apprenait l'h&#233;breu bien s&#251;r ; pas celui du Livre mais la langue d'un peuple voulant &#234;tre libre et qui, &#224; cette fin, inventait des mots nouveaux pour les int&#233;grer au vieux langage qui ignorait cette soci&#233;t&#233; moderne devant surgir en Palestine. On tirait des plans merveilleux sur un avenir qui ne pouvait qu'&#234;tre radieux, car la libert&#233; n'a pas de prix. On n'oubliait qu'un seul d&#233;tail : en Palestine, il y avait des Palestiniens &#187;. (Maurice Rajsfus, &lt;i&gt;Retours d'Isra&#235;l&lt;/i&gt;, L'Harmattan, 1987.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Rappelons que le concept de &lt;i&gt;double bind&lt;/i&gt;, &#171; double contrainte &#187; ou &#171; injonction paradoxale &#187;, est th&#233;oris&#233; par l'un des fondateurs de L'&#233;cole de Palo Alto, Gregory Bateson, et identifi&#233; comme le facteur &#233;tiologique principal des psychoses schizophr&#233;niques. (&lt;i&gt;Cf.&lt;/i&gt; : Gregory Bateson, &lt;i&gt;Vers une &#233;cologie de l'esprit I&lt;/i&gt;, Seuil, 1977, [1e &#233;d. 1972].)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Demain ? La voie &#233;cof&#233;ministe</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>C&#233;dric Cagnat</dc:creator>



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&lt;p&gt;Le texte suivant est la version &#233;crite d'une participation &#224; la rencontre &#171; Demain &#187;, organis&#233;e par l'association La Nouvelle F&#233;minit&#233;, le 9 mars 2024, &#224; Gujan-Mestras (Gironde). Je remercie Ang&#233;lique Dan&#232;de et Sophie Baronti pour leur invitation. &lt;br class='autobr' /&gt;
*** &lt;br class='autobr' /&gt;
Il ne m'a pas fallu chercher bien longtemps pour trouver un titre &#224; mon petit expos&#233;, puisque le beau mot, si charg&#233; de sens, qui constitue le th&#232;me de notre rencontre &#8211; &#171; Demain &#187; &#8211; m'est apparu d'embl&#233;e comme recelant un certain nombre de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le texte suivant est la version &#233;crite d'une participation &#224; la rencontre &#171; Demain &#187;, organis&#233;e par l'association&lt;/i&gt; La Nouvelle F&#233;minit&#233;&lt;i&gt;, le 9 mars 2024, &#224; Gujan-Mestras (Gironde). Je remercie Ang&#233;lique Dan&#232;de et Sophie Baronti pour leur invitation.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne m'a pas fallu chercher bien longtemps pour trouver un titre &#224; mon petit expos&#233;, puisque le beau mot, si charg&#233; de sens, qui constitue le th&#232;me de notre rencontre &#8211; &#171; Demain &#187; &#8211; m'est apparu d'embl&#233;e comme recelant un certain nombre de probl&#233;matiques non seulement des plus actuelles et urgentes, mais directement li&#233;es &#224; quelques-uns des aspects les plus stimulants des mouvements f&#233;ministes et de leurs &#233;laborations th&#233;oriques, d'hier comme d'aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous aurez sans doute remarqu&#233;, toutefois, que j'ai fait suivre ce mot d'un signe de ponctuation d'apparence anodine : la nuance d'un point d'interrogation. C'est &#224; partir de cette nuance que je souhaiterais amorcer les r&#233;flexions qui vont suivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que nous appelons l' &#171; avenir &#187; a toujours &#233;t&#233; marqu&#233; par un coefficient d'incertitude : &#171; Nous ne savons jamais vraiment de quoi demain sera fait. &#187; Chacune, chacun de nous conna&#238;t ce lieu commun, sous l'une ou l'autre de ses variantes, pour l'avoir entendu et peut-&#234;tre formul&#233; soi-m&#234;me, et nous l'employons volontiers aussi bien en parlant de nos existences individuelles que du devenir plus g&#233;n&#233;ral de la communaut&#233; &#224; laquelle nous appartenons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, il n'y a que dans notre &lt;i&gt;pr&#233;sent&lt;/i&gt;, si on le confronte aux autres &#233;poques de l'histoire occidentale, que ce lieu commun s'est en quelque sorte intensifi&#233; et d&#233;plac&#233; : l'incertitude portait sur le &lt;i&gt;contenu&lt;/i&gt; de notre futur, sur &lt;i&gt;ce qui&lt;/i&gt; &#233;tait vou&#233; &#224; advenir.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_795 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/temps1.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/temps1.jpg' width='500' height='719' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;div class='spip_document_796 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/temps2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/temps2.jpg' width='500' height='791' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;ill. 1 : A ne s'en tenir qu'&#224; la p&#233;riodisation conventionnelle et tr&#232;s sch&#233;matique de l'histoire des civilisations occidentales, si l'on excepte les anciens Grecs, pour lesquels la question de l'avenir au sens o&#249; nous l'entendons ne pouvait se poser en raison de leur conception circulaire du temps, le trait commun aux diff&#233;rentes &#233;poques qui leur succ&#232;dent, jusqu'au milieu du XXe si&#232;cle, se r&#233;sume dans la croyance que le d&#233;nouement des tribulations humaines, par-del&#224; les disputes ou les doutes quant &#224; la forme exacte qu'il prendra, d&#233;bouchera sur l'&#233;tablissement d'une situation g&#233;n&#233;rale soustraite aux trag&#233;dies et aux souffrances qui l'auront pr&#233;par&#233;e, et au sein de laquelle toutes les oppositions et contradictions seront enfin r&#233;solues. Autrement dit, le postulat qui a longtemps maintenu l'humanit&#233; dans un &#233;tat d'esp&#233;rance plus ou moins n&#233;buleux &#8211; qu'il ait &#233;t&#233; fond&#233; sur la confiance dans le d&#233;ploiement d'une Providence divine, ou dans les effets conjugu&#233;s des vertus de l'&#233;conomie de march&#233; et du progr&#232;s des sciences prolong&#233;es par leurs applications techniques &#8211; se formulerait ainsi : &#171; Demain sera meilleur qu'aujourd'hui &#187;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le point d'interrogation, &#224; pr&#233;sent, ne porte plus, ou plus seulement, sur ce que sera notre avenir, mais sur le pr&#233;suppos&#233; m&#234;me qu'il est &#233;vident que nous en avons un. Pour la premi&#232;re fois, nous sommes plac&#233;s dans la situation d'envisager la possibilit&#233; que &#171; demain &#187; pourrait ne plus offrir les conditions requises pour que quelque chose comme un &lt;i&gt;habitat humain&lt;/i&gt; soit encore viable et que, par cons&#233;quent, l'esp&#232;ce &#224; laquelle nous appartenons puisse continuer de se perp&#233;tuer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les circonstances inqui&#233;tantes et les sombres perspectives que je me contente d'esquisser ici ne sont pas imputables &#224; un pessimisme outrancier, ni &#224; un go&#251;t particulier pour les proph&#233;ties de malheur. Toutes et tous, dans cette assembl&#233;e, sans avoir besoin d'&#234;tre pr&#233;cis&#233;ment inform&#233;-e-s des pr&#233;visions alarmantes et unanimes de la communaut&#233; scientifique mondiale, avons pu ressentir directement, &#224; m&#234;me nos corps, depuis que les canicules estivales se succ&#232;dent avec une r&#233;gularit&#233; d'horloge, les effets des bouleversements climatiques en cours, qui sont au stade de leurs pr&#233;misses et malheureusement vou&#233;s &#224; s'intensifier au fil du temps &#8211; vous, plus que d'autres sans doute, qui avez v&#233;cu il y a peu, &#224; l'instar des populations de certaines r&#233;gions d'Australie et d'Am&#233;rique du Nord, l'&#233;preuve de gigantesques incendies de for&#234;ts, et des d&#233;placements provisoires de r&#233;sidents plus ou moins proches de la dune du Pilat, que cette catastrophe &#233;cologique a occasionn&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, objecterez-vous peut-&#234;tre, quels liens peuvent bien entretenir les enjeux du f&#233;minisme avec cette situation in&#233;dite ? Eh bien, je voudrais montrer que la crise environnementale &#224; laquelle nous sommes et serons toutes et tous confront&#233;-e-s concerne directement, et au plus haut point, les questions d'in&#233;galit&#233; femmes-hommes, de st&#233;r&#233;otypes de genre et de violences sexistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car il ne faut pas s'y tromper, dans une p&#233;riode de crise et de tensions sociales comme celle qui s'annonce, le cours des choses est toujours plac&#233; face &#224; une alternative :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; soit les principes qui r&#233;gissent habituellement les rapports sociaux, demeurant livr&#233;s &#224; eux-m&#234;mes, tendent &#224; s'exacerber. Dans ce premier cas, ce sont les cat&#233;gories les plus rel&#233;gu&#233;es, les plus fragilis&#233;es, les plus exploit&#233;es, qui sont vou&#233;es &#224; subir, d'une fa&#231;on plus implacable et s&#233;v&#232;re encore, les processus de domination et les structures de pouvoir ordinaires &#8211; je pense bien entendu aux populations du Sud global, aux individus racis&#233;s exil&#233;s au Nord, aux descendantes et descendants des anciennes colonies europ&#233;ennes discrimin&#233;-e-s et ghetto&#239;s&#233;-e-s depuis plusieurs g&#233;n&#233;rations, aux plus &#233;conomiquement d&#233;munis, &#224; celles et ceux dont l'orientation sexuelle n'a pas l'heur de correspondre aux normes majoritaires, mais aussi aux autres existants que la culture occidentale moderne a plac&#233;s arbitrairement au bas de l'&#233;chelle de ses valeurs, les animaux, les enfants, et &#233;videmment, en tout premier lieu, les femmes. Les mouvements f&#233;ministes ont donc toute leur place dans les d&#233;bats &#233;cologiques auxquels l'espace public se consacre aujourd'hui en vue de contrecarrer les pires sc&#233;narios de ce que pourrait &#234;tre &#171; demain &#187; ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; soit, dans le second cas, par l'anticipation des dangers auxquels elle aura &#224; faire face, la soci&#233;t&#233; tente d'inventer de nouveaux modes d'organisation susceptibles d'att&#233;nuer les effets d&#233;l&#233;t&#232;res des &#233;branlements &#224; venir. L'horizon inqui&#233;tant qui se profile devient alors l'occasion de repenser l'Histoire et les conditions pr&#233;sentes qui en ont r&#233;sult&#233;, afin non seulement d'identifier l'origine des maux qui nous affectent, mais d'infl&#233;chir et r&#233;orienter le cours de cette Histoire, en direction d'une communaut&#233; des vivants plus juste, enfin viable, o&#249; se substitueraient &#224; la concurrence des classes, des races et des genres, &#224; la domination et &#224; l'exploitation d&#233;vastatrice de la nature, le r&#232;gne joyeux de la solidarit&#233; et de l'entraide, de la frugalit&#233;, de la convivialit&#233; et de la consid&#233;ration &#233;thique &#233;largie &#224; l'ensemble des &#234;tres non-humains avec lesquels nous partageons la m&#234;me &#171; arche-originaire Terre &#187; (Husserl).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pr&#233;cis&#233;ment en r&#233;examinant l'histoire de la modernit&#233; occidentale, &#224; la lumi&#232;re des d&#233;fis &#224; la fois &#233;cologiques et f&#233;ministes qui interpellent notre pr&#233;sent, que nous aboutissons &#224; une th&#232;se qui peut para&#238;tre &#224; premi&#232;re vue contre-intuitive, mais dont la formulation est toute simple : &lt;i&gt;la domination de la nature et la domination des femmes ont une origine commune&lt;/i&gt;. Ce qui a pour cons&#233;quence que la r&#233;solution des probl&#233;matiques environnementales actuelles ne pourra faire l'&#233;conomie d'une mutation radicale de la mani&#232;re dont les soci&#233;t&#233;s modernes ont structur&#233; les rapports hommes/femmes et que, sym&#233;triquement, la r&#233;alisation des revendications f&#233;ministes quant &#224; l'&#233;galit&#233; des genres et &#224; la participation r&#233;elle des femmes &#224; l'organisation de la marche du monde est une condition indispensable &#224; la possibilit&#233; qu'un &#171; demain &#187; vivable puisse avoir lieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; se situe donc cette &#171; origine commune &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_797 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/descartes.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/descartes.jpg' width='445' height='808' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;ill. 2 : Descartes, formulation du rapport technoscientifique &#224; la nature.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Il est toujours forc&#233;ment aussi arbitraire qu'artificiel de situer le point de commencement d'une &#233;poque nouvelle. Les m&#233;tamorphoses historiques se pr&#233;parent souvent de fa&#231;on plus ou moins obscure, dans l'ordre de la pens&#233;e comme dans celui des pratiques, bien avant que leurs effets, parvenus &#224; leur plein d&#233;ploiement, circonscrivent enfin clairement les contours d'une formation culturelle in&#233;dite. Et de fait, Ren&#233; Descartes, &#224; qui j'ai choisi tr&#232;s classiquement d'attribuer le r&#244;le de figure embl&#233;matique dans l'av&#232;nement du rapport &lt;i&gt;moderne&lt;/i&gt; &#224; la nature, peut tout &#224; fait &#234;tre consid&#233;r&#233; &#233;galement comme l'aboutissement des transformations de tous ordres ayant marqu&#233; les deux si&#232;cles qui le pr&#233;c&#232;dent. Pour s'en tenir au seul domaine des sciences, Descartes est l'h&#233;ritier de la r&#233;volution &#233;pist&#233;mologique inaugur&#233;e par le mod&#232;le h&#233;liocentrique de Copernic et prolong&#233;e par la radicale red&#233;finition galil&#233;enne de la nature, d&#233;sormais &#171; &#233;crite en langage math&#233;matique &#187;. C'est sur cette base astronomique et physique renouvel&#233;e que le &lt;i&gt;Discours de la m&#233;thode&lt;/i&gt; &#233;nonce le programme dont la civilisation technoscientifique qui r&#232;gnera par la suite sans partage en Occident constitue l'application fid&#232;le et ent&#234;t&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;i&gt;techno-science&lt;/i&gt;, c'est bien l'enr&#233;gimentement des connaissances scientifiques fondamentales au service de leurs applications techniques, orient&#233; par une rationalit&#233; strictement instrumentale, et rendu possible par un rapport &#224; la nature plac&#233; sous le signe de la &lt;i&gt;ma&#238;trise&lt;/i&gt; et de la &lt;i&gt;possession&lt;/i&gt;. Les savoirs, d&#233;barrass&#233;s de leur antique vocation contemplative d&#233;sint&#233;ress&#233;e, comme de leur fonction th&#233;ologique d'&#233;lucidation des signes que la sagesse du Cr&#233;ateur a diss&#233;min&#233;s dans sa cr&#233;ation, deviennent alors les instruments destin&#233;s &#224; exercer le &lt;i&gt;pouvoir&lt;/i&gt; que l'homme s'est arrog&#233; sur l'ensemble des r&#233;alit&#233;s mat&#233;rielles ou vivantes qui peuplent son environnement. Rel&#233;gu&#233;e au rang de pur m&#233;canisme inerte, de ressource morte, la nature est &lt;i&gt;mise &#224; la question&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire litt&#233;ralement tortur&#233;e, sans qu'aucune limite vienne brider l'entreprise d'en extirper tous les avantages susceptibles de r&#233;pondre aux seuls int&#233;r&#234;ts et bon plaisir humains. Tout est permis &#224; l'&#233;gard de cette propri&#233;t&#233; exclusive de l'homme : domination, exploitation, extraction sans frein, pour peu qu'elles servent le r&#234;ve occidental de la production et de la croissance infinies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette relation d'opposition &#224; la nature, faite d'accaparements invasifs, d'antagonismes d&#233;fiants et avides &#8211; les forces naturelles ayant toujours &#233;t&#233; consid&#233;r&#233;es comme une menace potentielle, les nouveaux moyens offerts par la science permettront non seulement de les dompter, mais d'en tirer le meilleur parti &#8211; va bien entendu red&#233;finir la structure des soci&#233;t&#233;s occidentales, en les faisant entrer dans l'&#232;re de la techno-industrie, ce &#171; Prom&#233;th&#233;e d&#233;finitivement d&#233;cha&#238;n&#233;, auquel la science conf&#232;re des forces jamais encore connues et l'&#233;conomie son impulsion effr&#233;n&#233;e &#187; (Hans Jonas), mais aussi infl&#233;chir le sens d'un ensemble de symboles anciens que vient contaminer la reconfiguration culturelle moderne.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_798 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/barrias.jpg' width='492' height='329' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;ill. 3 : Ernest Barrias,&lt;/i&gt; La nature se d&#233;voilant &#224; la science&lt;i&gt;, 1899.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Parmi ces symboles, l'all&#233;gorisation de la nature sous les traits de la figure f&#233;minine est bien connue. La statue de Barrias n'en est qu'un exemple parmi bien d'autres. Cette &#339;uvre manifeste encore la confiante s&#233;r&#233;nit&#233; avec laquelle la communaut&#233; des savants, des philosophes, des artistes de l'&#233;poque envisageait le paradigme cart&#233;sien-newtonien dont la puissance et la solidit&#233; conduiraient, sans doute possible, &#224; la &lt;i&gt;mise &#224; nu&lt;/i&gt; int&#233;grale des lois de la physique, et cons&#233;quemment &#224; leur mobilisation dans la r&#233;alisation d&#233;finitive du r&#234;ve progressiste, positiviste et scientiste d'une organisation enfin rationnelle des soci&#233;t&#233;s humaines. Toutefois, cette confiance et cette s&#233;r&#233;nit&#233;, que l'artiste projette, dans une sorte d'inversion du sujet et de l'objet, sur l'attitude de la femme-nature, euph&#233;mise radicalement la violence intrusive contenue dans le projet cart&#233;sien de ma&#238;trise et de possession. Le titre de l'&#339;uvre lui-m&#234;me attribue l'initiative du d&#233;voilement &#224; la nature/femme-objet, &#224; laquelle l'exp&#233;rimentation scientifique a plut&#244;t coutume d'&lt;i&gt;arracher&lt;/i&gt; ses voiles &#8211; comme, soit dit en passant, le violeur a si souvent tendance &#224; imputer aux pr&#233;tendues provocations de sa victime la commission de son crime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le point d&#233;cisif r&#233;side ici dans le fait que la sculpture de Barrias donne &#224; voir en toute clart&#233; la place que le &#171; Grand Partage &#187; op&#233;r&#233; par la modernit&#233; assigne au f&#233;minin.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_799 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/grand-partage.jpg' width='413' height='590' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;ill. 4 : Le projet de ma&#238;trise et de possession &#233;nonc&#233; par Descartes &#233;tablit une c&#233;sure g&#233;n&#233;rale entre le sujet-homme et la nature-objet, puis se d&#233;cline logiquement en une s&#233;rie d'oppositions binaires, elles aussi d'essence hi&#233;rarchique, parmi lesquelles figure la dualit&#233; des genres, qui n'est bien entendu pas nouvelle, mais qui se r&#233;agence en rev&#234;tant des significations st&#233;r&#233;otypiques conformes &#224; la reconfiguration normative moderne.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Seul &#234;tre &#224; poss&#233;der une &#226;me qui fait de lui un sujet pensant, l'homme est confront&#233; &#224; la &#171; chose &#233;tendue &#187;, l'espace mat&#233;riel dont il s'autoproclame le propri&#233;taire. Destin&#233; &#224; en p&#233;n&#233;trer toutes les lois et tous les secrets, il n'y voit qu'un ensemble de m&#233;canismes r&#233;gissant les mouvements et les figures des objets inanim&#233;s comme des &#234;tres vivants &#8211; voir le fameux &#171; animal-machine &#187; &#8211; sur lesquels il lui est loisible d'exercer son &lt;i&gt;pouvoir&lt;/i&gt; afin d'en user &#224; son avantage et b&#233;n&#233;fice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la ma&#238;trise de ce savoir prolong&#233; en pouvoir s'atteste la condition civilis&#233;e de l'homme. Cette derni&#232;re consolide non seulement la fronti&#232;re &#233;tanche s&#233;parant l'exception humaine de l'animalit&#233;, mais vient conforter, conceptuellement, la l&#233;gitimit&#233; de l'entreprise g&#233;nocidaire, qui dure depuis d&#233;j&#224; presque deux si&#232;cles, contre les &#171; sauvages &#187; du &#171; Nouveau Monde &#187;, tout en pr&#233;parant l'imminent essor du commerce triangulaire et les autres exactions coloniales &#224; venir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que la civilisation se d&#233;finit, comme le suffixe de son nom l'indique, par son caract&#232;re processuel, inscrit sur une ligne temporelle cumulative (&lt;i&gt;cf. ill. 1&lt;/i&gt;), tout ce qui se situe de l'autre c&#244;t&#233; de la c&#233;sure est d&#233;pr&#233;ci&#233; en tant qu'assujetti aux conditionnements de la nature et soumis &#224; la temporalit&#233; circulaire du physico-biologique : animal riv&#233; &#224; ses instincts, peuples nus et anthropophages &#171; sans histoire &#187;, femmes rappel&#233;es sans cesse &#224; leur condition de nature par la contrainte de leur cycle menstruel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il appara&#238;t ainsi clairement que, dans ce Grand Partage qui l'oppose &#224; la nature, l' &#171; homme &#187; dit g&#233;n&#233;rique ne rel&#232;ve en rien de la synecdoque maladroite destin&#233;e &#224; embrasser l'esp&#232;ce humaine dans son entier, sexes et genres confondus. C'est bien de l' &#171; homme &#187; en son acception partitive qu'il s'agit : du m&#226;le, de l'homme masculin et &#8211; subsidiairement, pour prolonger les consid&#233;rations pr&#233;c&#233;dentes &#8211; occidental, c'est-&#224;-dire : blanc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est sur la base de ce petit partage dans le grand que l'inventaire de l'&lt;i&gt;essentialisation&lt;/i&gt; des genres pourrait se d&#233;cliner sans fin. Je sch&#233;matise, la connaissance de ces st&#233;r&#233;otypes nous &#233;tant devenue famili&#232;re :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt;activit&#233; / passivit&#233;&lt;/i&gt;. Le p&#244;le actif de l'existence est r&#233;serv&#233; au masculin, quel que soit le domaine consid&#233;r&#233; : les &#233;volutions et les p&#233;rip&#233;ties historiques, l'ensemble des pratiques culturelles &#8211; science, arts, techniques, etc. &#8211;, et bien entendu le politique, la participation &#233;ventuelle des femmes dans tous ces domaines ayant &#233;t&#233; soit invisibilis&#233;e par les reconstructions historiographiques officielles, soit concr&#232;tement emp&#234;ch&#233;e en raison de la position sociale subalterne qui leur &#233;tait impos&#233;e. Il n'est pas jusqu'&#224; la sph&#232;re de la sexualit&#233; et du discours savant sur la procr&#233;ation qui ne soit impr&#233;gn&#233;e de cette dichotomie actif/passif : la conception courante de l'acte sexuel, comme les diff&#233;rentes verbalisations par lesquelles on a coutume de le d&#233;crire s'enracinent dans la dualit&#233; fondamentale du p&#233;n&#233;trer/&#234;tre p&#233;n&#233;tr&#233;e ; et pendant longtemps, le savoir m&#233;dical a attribu&#233; exclusivement au m&#226;le le r&#244;le actif dans la reproduction sexu&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt;ext&#233;riorit&#233; / int&#233;riorit&#233;&lt;/i&gt;. L'individu masculin est celui qui &lt;i&gt;sort&lt;/i&gt; du foyer, tandis que son &#233;pouse y &lt;i&gt;demeure&lt;/i&gt;, naturellement destin&#233;e &#224; en prendre soin. Il sort pour contribuer &#224; la marche du monde et aux progr&#232;s de la civilisation, son lieu de pr&#233;dilection &#233;tant la &lt;i&gt;place publique&lt;/i&gt; o&#249; il peut exercer sa vocation de &lt;i&gt;citoyen actif&lt;/i&gt;. Du point de vue psychique et comportemental, la norme masculine exige un habitus tout entier tourn&#233; vers le dehors. Pour intervenir sur le cours des choses, l'homme doit quitter le refuge familial priv&#233; et &lt;i&gt;exprimer&lt;/i&gt; sa volont&#233; au sein des assembl&#233;es form&#233;es d'autres hommes, cependant qu'est valoris&#233;e chez la femme une attitude de retrait, faite de discr&#233;tion, d'&lt;i&gt;introversion&lt;/i&gt;, d'ob&#233;issance, et consacr&#233;e &#224; l'entretien de l'espace int&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt;conqu&#234;te-guerre / reproduction&lt;/i&gt;. L'activit&#233; politique de l'homme est appel&#233;e &#224; se prolonger dans des entreprises de conqu&#234;te. D'abord &#224; l'&#233;gard de la nature, per&#231;ue comme son antagoniste, qu'il doit domestiquer et dont il doit tirer les ressources n&#233;cessaires &#224; l'accomplissement de son obsession productiviste. Lorsque ces ressources viennent &#224; se rar&#233;fier, il s'agit pour lui d'en trouver ailleurs et de s'en emparer, par la conqu&#234;te de nouveaux territoires et la guerre men&#233;e contre d'autres peuples. Les valeurs propres &#224; la masculinit&#233; se compl&#232;tent ici de celles qui d&#233;finissent la notion de &lt;i&gt;virilit&#233;&lt;/i&gt;. L'homme viril, conqu&#233;rant et guerrier, garantit le caract&#232;re cumulatif de l'histoire humaine inscrite dans une temporalit&#233; lin&#233;aire, la femme assurant quant &#224; elle, par l'enfantement, la perp&#233;tuation du cycle biologique de l'esp&#232;ce et l'&#233;ternel renouvellement des g&#233;n&#233;rations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;i&gt;raison / &#233;motion&lt;/i&gt;. Progr&#232;s des savoirs et des techniques, organisation politique, production et croissance &#233;conomique, conflits guerriers &#8211; tout cela est rendu possible par la mise en &#339;uvre de la facult&#233; rationnelle qui d&#233;termine les fins humaines et les moyens d'y parvenir. A l'&#233;cart de ces p&#233;rip&#233;ties historiques, les femmes restent gouvern&#233;es par une propension &#224; l'&#233;motivit&#233; qui est la marque de leur proximit&#233; avec la nature et de la pr&#233;&#233;minence en elles des d&#233;terminations corporelles. Cette carence en rationalit&#233; a longtemps jou&#233; un r&#244;le de justification dans l'interdiction faite aux femmes de participer aux processus d&#233;mocratiques. Et il faut rappeler que, dans le domaine de la m&#233;decine psychiatrique, l'hyst&#233;rie, consid&#233;r&#233;e comme une manifestation &#233;motive pouss&#233;e &#224; un degr&#233; d'intensit&#233; pathologique, &#233;tait une affection exclusivement f&#233;minine, dont le nom tire son origine de l'&lt;i&gt;hyster&lt;/i&gt; grec, que traduit en fran&#231;ais le terme &#171; ut&#233;rus &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non exhaustif, ce bref inventaire est toutefois suffisant pour en venir &#224; pr&#233;sent &#224; l'expos&#233; des th&#232;ses &#233;cof&#233;ministes. Sur leur versant &#233;cologique, elles vont consister &#224; prendre au s&#233;rieux la mani&#232;re dont cette s&#233;rie de st&#233;r&#233;otypes rend compte de la confiscation du pouvoir-agir par la moiti&#233; masculine de l'humanit&#233;. Si ce sont bien les hommes, &#224; l'exclusion des femmes, qui ont &#233;t&#233; aux commandes de l'histoire, c'est donc &#224; eux que doivent &#234;tre imput&#233;es les pratiques de domination, d'exploitation, de surproduction, tout autant que leurs cons&#233;quences d&#233;sastreuses sur l'&#233;tat pr&#233;sent du monde. Sur leur versant f&#233;ministe, elles vont s'attacher &#224; d&#233;montrer que ces pratiques ne rel&#232;vent en rien d'une pr&#233;tendue &lt;i&gt;essence masculine&lt;/i&gt;, n&#233;cessairement et &#233;ternellement d&#233;termin&#233;e, mais d'une construction sociale contingente, arbitrairement plac&#233;e au sommet de la hi&#233;rarchie des valeurs, et par l&#224;-m&#234;me susceptible de s'exposer aux mutations politiques indispensables qui pourront seules pr&#233;server les humains et les autres vivants de la catastrophe d&#233;finitive.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_800 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/fde.jpg' width='357' height='609' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;ill. 5 : Fran&#231;oise D'Eaubonne&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; l'&#233;crivaine et militante Fran&#231;oise D'Eaubonne (1920-2005) que l'on doit l'invention du terme &#171; &#233;co-f&#233;minisme &#187;, dans son ouvrage &lt;i&gt;Le f&#233;minisme ou la mort&lt;/i&gt;, publi&#233; en 1974. A cette date, elle est d&#233;j&#224; impr&#233;gn&#233;e depuis longtemps de la pens&#233;e de Simone de Beauvoir, dont elle a d&#233;couvert avec enthousiasme &lt;i&gt;Le deuxi&#232;me sexe&lt;/i&gt; d&#232;s sa parution, en 1949, et vient sans doute de prendre connaissance du &#171; Rapport Meadows &#187;, &lt;i&gt;Les limites &#233;cologiques &#224; la croissance&lt;/i&gt; &#8211; port&#233; &#224; la connaissance du public en 1972 &#8211;, premier &#233;tat des lieux scientifique des effets d&#233;l&#233;t&#232;res de la civilisation thermo-industrielle, anc&#234;tre des actuels &#171; Rapports du GIEC &#187;, qui eut l'effet d'une d&#233;flagration apocalyptique dans le ciel sans nuage du productivisme capitaliste et donna son impulsion premi&#232;re &#224; l'&#233;mergence de l'&#233;cologie politique. L'&#233;cof&#233;minisme r&#233;sultera de la synth&#232;se de ces deux sources.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne na&#238;t ni femme ni homme, on le devient. L'ethnologue Margaret Mead, d&#232;s 1935, inaugure ce qui deviendra les &#171; &#233;tudes de genre &#187; avec la publication de son &#233;tude de terrain : &lt;i&gt;M&#339;urs et sexualit&#233; en Oc&#233;anie&lt;/i&gt;, auquel le f&#233;minisme existentialiste de Simone de Beauvoir empruntera beaucoup. Mead y &#233;tudie les &#171; traits caract&#233;ristiques que trois tribus assignent &#224; la personnalit&#233; de chaque sexe &#187;. Chez les Arapesh, hommes et femmes pr&#233;sentent dans leurs comportements ce que Mead d&#233;crit comme des &#171; traits maternels &#187; : &#171; Gar&#231;ons et filles apprennent, d&#232;s le plus jeune &#226;ge, &#224; acqu&#233;rir le sens de la solidarit&#233;, &#224; &#233;viter les attitudes agressives, &#224; porter attention aux besoins et d&#233;sirs d'autrui &#187;. A l'inverse, chez les Mundugumor, les deux sexes font montre d'un &#171; temp&#233;rament brutal, agressif, d'une sexualit&#233; exigeante : rien, chez eux, de tendre et de maternel. &#187; Dans ces deux tribus, la distinction comportementale des genres que le Grand Partage occidental a naturalis&#233; est inexistant : &#171; L'id&#233;al arapesh est celui d'un homme doux et sensible, mari&#233; &#224; une femme &#233;galement douce et sensible. Pour les Mundugumor, c'est celui d'un homme violent et agressif mari&#233; &#224; une femme tout aussi violente et agressive. &#187; Dans la troisi&#232;me tribu, les Chambuli, une diff&#233;rence entre les genres est bien institu&#233;e, mais elle offre l' &#171; image renvers&#233;e de ce qui se passe dans notre soci&#233;t&#233;. La femme y est le partenaire dominant. Elle a la t&#234;te froide, et c'est elle qui m&#232;ne la barque ; l'homme est, des deux, le moins capable et le plus &#233;motif. &#187; Conclusion : le sexe de l'individu ne d&#233;termine en aucune mani&#232;re les attitudes st&#233;r&#233;otypiques qu'il sera amen&#233; &#224; adopter. Ces derni&#232;res participent donc non du sexe biologique, mais du &lt;i&gt;genre&lt;/i&gt;, qui est le produit d'une socialisation particuli&#232;re &#224; un contexte culturel situ&#233; : &#171; Il nous est maintenant permis d'affirmer que les traits de caract&#232;re que nous qualifions de masculins et f&#233;minins sont, de toute &#233;vidence, le r&#233;sultat d'un conditionnement social. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;naturalisation-d&#233;sessentialisation de la dichotomie des sexes induite par l'&#233;laboration de cette notion de genre et l'apparition du paradigme constructiviste am&#232;ne Fran&#231;oise D'Eaubonne &#224; postuler une &#171; bisexualit&#233; originelle &#187;, en de&#231;&#224; des configurations culturelles de la f&#233;minit&#233; et de la masculinit&#233;-virilit&#233;. C'est &#224; partir de cette ind&#233;termination premi&#232;re que les valeurs masculines destructrices peuvent faire l'objet d'une transmutation, d'une r&#233;orientation vers les valeurs de vie f&#233;minines, dans la perspective d'une g&#233;n&#233;rale &#171; f&#233;minisation de la plan&#232;te &#187;. Cette f&#233;minisation n'a bien entendu rien &#224; voir avec un quelconque transfert de la ma&#238;trise, de la possession et de la domination aux mains des femmes. Ce serait reconduire, &#224; front renvers&#233;, la m&#234;me essentialisation st&#233;r&#233;otypique que l'&#233;cof&#233;minisme entend mettre &#224; bas. Il ne s'agit donc pas de la lutte d'un sexe contre l'autre, mais du d&#233;passement d'un rapport d'opposition dont les effets ont jusqu'ici &#233;t&#233; socialement et &#233;cologiquement nocifs : &#171; Avec une soci&#233;t&#233; enfin au f&#233;minin qui serait le non-pouvoir (et non le pouvoir-aux-femmes), l'&#234;tre humain serait trait&#233; enfin &lt;i&gt;d'abord&lt;/i&gt; en personne, et non avant toute chose en m&#226;le ou femelle. Et la plan&#232;te mise au f&#233;minin reverdirait pour tous. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'homme n'est pas le Masculin, qui a &#233;t&#233; socialement d&#233;fini comme sup&#233;rieur. La femme n'est pas le F&#233;minin, qui a &#233;t&#233; attribu&#233; &#224; un sexe consid&#233;r&#233; comme inf&#233;rieur : masculinit&#233; et f&#233;minit&#233; sont des flux de puissance, des modes d'&#234;tre qui circulent, et dont les personnes des deux sexes peuvent &#234;tre sporadiquement travers&#233;s. Les sujets biologiquement m&#226;les ou femelles sont travers&#233;s par des moments de vie, des segments d'existence tant&#244;t masculins ou virils, tant&#244;t f&#233;minins. La parentalit&#233;, par exemple, ou les rapports amoureux, peuvent &#234;tre v&#233;cus par chacun-e, homme ou femme, sur ces deux modes, celui de la ma&#238;trise et de la domination, ou celui de l'&#233;coute, du d&#233;centrement et du souci de l'autre. Ou pour s'en tenir &#224; des pr&#233;occupations d'actualit&#233; : si le ph&#233;nom&#232;ne syst&#233;mique des f&#233;minicides peut s'interpr&#233;ter &#224; la lumi&#232;re du sentiment de possession tout &#224; fait classique que l'homme nourrit &#224; l'&#233;gard de &#171; sa &#187; compagne ou de &#171; sa &#187; femme, l' &#171; emprise &#187; qui p&#233;trifie de jeunes imp&#233;trantes lorsque de vieux barbons adipeux, aur&#233;ol&#233;s de leur prestige social, les agressent sexuellement proc&#232;de d'une fascination toute masculine &#224; l'&#233;gard du pouvoir, avec laquelle il est plus qu'urgent d'en finir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bref, l'&#233;cof&#233;minisme, &#171; en lib&#233;rant la femme, lib&#232;re l'humanit&#233; tout enti&#232;re, &#224; savoir, arrache le monde &#224; l'homme d'aujourd'hui pour le transmettre &#224; l'humanit&#233; de demain. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne peux que m'interrompre ici, en laissant r&#233;sonner le mot qui nous a r&#233;uni-e-s aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;C&#233;dric Cagnat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Bibliographie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les citations de Fran&#231;oise D'Eaubonne sont issues de l'anthologie critique de Caroline Goldblum, &lt;i&gt;Fran&#231;oise D'Eaubonne et l'&#233;cof&#233;minisme&lt;/i&gt;, Le passager clandestin, 2019.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ouvrages consult&#233;s&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Baptiste Lanaspeze, &lt;i&gt;La nature&lt;/i&gt;, Anamosa, 2022.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Franz Broswimmer, &lt;i&gt;Une br&#232;ve histoire de l'extinction en masse des esp&#232;ces&lt;/i&gt;, Agone, 2010.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Lynn T. White Jr, &lt;i&gt;Les racines historiques de notre crise &#233;cologique&lt;/i&gt;, Puf, 2019 (1&#232;re &#233;d. 1967).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sur l'&#233;cof&#233;minisme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Emilie Hache (&#233;d.), &lt;i&gt;Reclaim. Recueil de textes &#233;cof&#233;ministes&lt;/i&gt;, Cambourakis, 2016.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Catherine Larr&#232;re, &lt;i&gt;L'&#233;cof&#233;minisme&lt;/i&gt;, La D&#233;couverte, 2023.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sur le &#171; Grand Partage &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Philippe Descola, &lt;i&gt;Par-del&#224; nature et culture&lt;/i&gt;, Gallimard, 2005.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Jack Goody, &lt;i&gt;La raison graphique. La domestication de la pens&#233;e sauvage&lt;/i&gt;, Minuit, 1979.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Bruno Latour, &lt;i&gt;Nous n'avons jamais &#233;t&#233; modernes&lt;/i&gt;, La D&#233;couverte, 1991.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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