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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Masse, superfluit&#233; et populisme</title>
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		<dc:creator>Patrick Vassort</dc:creator>


		<dc:subject>populisme</dc:subject>

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&lt;p&gt;Introduction &lt;br class='autobr' /&gt;
Le monde capitaliste est engag&#233; d&#233;sormais dans ce qui risque d'&#234;tre sa plus grande crise. Non pas que sa dimension &#233;conomique soit inattendue ou plus violente que d'autres, de ce point de vue les crises des ann&#233;es 1930 &#233;taient remarquables, mais bien parce que celle-ci touche d&#233;sormais au fondement m&#234;me de la vie humaine, de la vie en soci&#233;t&#233; et, de mani&#232;re plus superficielle, au fondement du syst&#232;me capitaliste, syst&#232;me dominant depuis le XVIIIe si&#232;cle. Cette crise, qui (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=104" rel="tag"&gt;populisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Introduction&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le monde capitaliste est engag&#233; d&#233;sormais dans ce qui risque d'&#234;tre sa plus grande crise. Non pas que sa dimension &#233;conomique soit inattendue ou plus violente que d'autres, de ce point de vue les crises des ann&#233;es 1930 &#233;taient remarquables, mais bien parce que celle-ci touche d&#233;sormais au fondement m&#234;me de la vie humaine, de la vie en soci&#233;t&#233; et, de mani&#232;re plus superficielle, au fondement du syst&#232;me capitaliste, syst&#232;me dominant depuis le XVIIIe si&#232;cle. Cette crise, qui s'&#233;tend &#224; l'ensemble de la plan&#232;te, prend des formes tr&#232;s diversifi&#233;es. Nous y trouvons p&#234;le-m&#234;le le ch&#244;mage, des d&#233;localisations d'entreprise (parfois de personnels), du dumping social, la hausse des prix et la baisse tendancielle des salaires, l'appauvrissement de nombreuses populations partout dans le monde, l'enrichissement de certains, des conflits arm&#233;s, nombreux et tr&#232;s localis&#233;s, des relents de nationalismes belliqueux, des retours vers l'int&#233;grisme religieux, des conflits qui concernent le devenir de la plan&#232;te, de la surconsommation et des manques, de la marchandisation, de la perte de sens, des pathologies mentales. Le chaos semble se g&#233;n&#233;raliser dans la flexibilit&#233;, la mobilit&#233; et les d&#233;r&#233;glementations, orchestr&#233; par les bruits de la spectacularisation infinie, sans limites, sans fins, du monde. Cela ne signifie pas que des am&#233;liorations ne sont pas possibles conjoncturellement, mais que la logique existante poss&#232;de les caract&#233;ristiques qui m&#232;nent &#224; une crise majeure de civilisation. Les dimensions plurielles de cette crise sont bien s&#251;r &#233;conomiques mais, &#233;galement, &#233;cologiques, sociales, culturelles. N&#233;anmoins, la crise en cours est avant tout une crise politique. C'est la crise des choix, des d&#233;cisions. Ce n'est pas une crise conjoncturelle, mais une crise longue, structurelle, d&#233;but&#233;e d&#232;s le d&#233;but des ann&#233;es 1970.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette crise g&#233;n&#232;re de nouvelles situations politiques. Les situations grecque, italienne, et sans doute espagnole et portugaise, puis peut-&#234;tre fran&#231;aise pose la question des mouvements politiques, des transformations politiques, de l'avenir de ce que nous appelons conventionnellement les &#171; peuples &#187;. Comment ceux-ci sont-ils sollicit&#233;s dans la quotidiennet&#233;, les peuples sont-ils encore des peuples ou se sont-ils transform&#233;s en d'autres choses ? Comment les peuples vivent-ils les concepts de &#171; croissance &#187;, l'accroissement du capital ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais mettre au jour ce qui proc&#232;de d'un processus de populisme contemporain. Un populisme qui ne s'&#233;l&#232;ve pas contre les &#233;lites mais se charge, au contraire, de les accompagner et ce processus permet d'&#233;clairer ce que je crois &#234;tre l'une des cat&#233;gories centrales du capitalisme : la superfluit&#233;. C'est cette derni&#232;re qui dans un mouvement dialectique cr&#233;e les nouveaux populismes. Il s'agit de faire croire &#224; l'existence d'une vie choisie et meilleure au sein de ce que je nommerai apr&#232;s G&#252;nther Anders une masse diss&#233;min&#233;e. C'est de cela dont je voudrai parler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1 : Vitesse, acc&#233;l&#233;ration et spectacularisation du monde v&#233;cu&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Les r&#233;flexions qui suivent, pourraient &#234;tre construites sous formes de fragments. Le rapport entre, d'une part, la vitesse et l'acc&#233;l&#233;ration et, d'autre part, la spectacularisation du monde v&#233;cu, pourraient appara&#238;tre comme non &#233;videntes. Cependant, vitesse et acc&#233;l&#233;ration sont &#233;galement des vecteurs de l'accroissement du spectaculaire dans le monde moderne. C'est ainsi que je souhaite montrer que ces vecteurs, leur alt&#233;ration, participent de l'alt&#233;ration de nos soci&#233;t&#233;s modernes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Les derni&#232;res d&#233;cennies ont &#233;t&#233; l'occasion de nombreuses r&#233;flexions sur l'acc&#233;l&#233;ration du temps qui modifie, comme le notait Jean Fourasti&#233; (1), le rapport de production. Cette proposition n'est, &#233;videmment, pas r&#233;cente puisque Karl Marx, dans Le Capital, observait d&#233;j&#224; l'importance du rapport au temps dans le processus de production capitaliste. Il &#233;crivait alors : &#171; Le d&#233;veloppement de la force productrice du travail, dans la production capitaliste, a pour but de diminuer la partie de la journ&#233;e o&#249; l'ouvrier doit travailler pour lui-m&#234;me, afin de prolonger ainsi l'autre partie de la journ&#233;e o&#249; il peut travailler gratis pour le capitaliste &#187; (2). Ainsi se d&#233;veloppe les productivit&#233;s du travailleur, du capital et, de mani&#232;re globale, celle du monde, faisant de la productivit&#233; le moteur apparent des activit&#233;s dominantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De par cette acc&#233;l&#233;ration de la production, se m&#233;tamorphose la qualit&#233; de la production elle-m&#234;me qui passe de la valeur d'usage &#224; la valeur d'&#233;change, ce que Moishe Postone nomme &#171; la valeur &#187; (3), &#8213; une valeur d&#233;mat&#233;rialis&#233;e et d&#233;mat&#233;rialisante &#8213; mais, &#233;galement, celle du travail. Ce dernier ne vaut plus pour ce qu'il a permis de construire ou de produire mais pour le temps pass&#233; &#224; produire qu'elle que soit cette production. Nous sommes face &#224; une abstraction du travail, une perte de sens de celui-ci pour le travailleur qui ne peux plus identifier une utilit&#233; &#224; la t&#226;che qu'il fourni. Cette derni&#232;re est noy&#233;e dans la multitude des t&#226;ches (&#233;valu&#233;es en temps de travail) qui permettent la r&#233;alisation d'un objet, d'un service, au travers d'un temps et d'un espace qui &#233;chappent &#224; la r&#233;alit&#233; v&#233;cue par l'individu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette production, particuli&#232;rement celle des biens de consommation et d'&#233;quipement, appara&#238;t d'autant pour un progr&#232;s lorsque la consommation suit la production, autrement dit lorsqu'une certaine r&#233;partition permet de croire &#224; l'am&#233;lioration des conditions de vie. Pourtant cette r&#233;partition &#8213; celle-ci serait plus juste que cela n'y changerait rien &#8213; ne peut en aucun cas faire oublier que la part croissante du travail d&#233;volue au capital par l'acc&#233;l&#233;ration de la production et l'am&#233;lioration de la productivit&#233; participe d'autant de l'exploitation des hommes que la consommation est, par ailleurs, assur&#233;e et devenue besoin. Nous nous trouvons donc dans un rapport dialectique o&#249;, sous couvert de bien-&#234;tre, l'individu participe de sa propre domination dans le processus de production qui n&#233;cessite l'am&#233;lioration perp&#233;tuelle de la productivit&#233;. C'est ce qui fait dire en 1963 &#224; Fourasti&#233; que &#171; le progr&#232;s c'est donc l'accroissement de la vitesse avec laquelle l'homme domine les difficult&#233;s. Cette vitesse de l'action humaine peut s'exprimer par un mot commode : c'est la productivit&#233; ou le rendement &#187; (4).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la vitesse et l'acc&#233;l&#233;ration peuvent assez ais&#233;ment &#234;tre comprises comme des vecteurs participant de la domination des hommes et de leur environnement dans le cadre du travail, la quotidiennet&#233; v&#233;cue permet de cacher ou de scotomiser cette domination en proposant des aspects luxueux ou pratiques, plaisants ou enrichissants. C'est le cas de toutes les techniques qui semblent faciliter la vie quotidienne, la rendre plus facile, plus tranquille, plus douillette : appareils &#233;lectrom&#233;nagers, postes de t&#233;l&#233;vision ou de radio, mat&#233;riel hi-fi ou &#233;lectronique et informatique, techniques de voyage etc. Pourtant, l'une et l'autre, vitesse et acc&#233;l&#233;ration, modifient dans les grandes profondeurs notre v&#233;cu, notre rapport aux autres et &#224; nous-m&#234;mes, notre rapport au monde et &#224; la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme le montre l'institution sportive, la vitesse et l'acc&#233;l&#233;ration sont une recherche constante de ma&#238;trise de l'espace, du temps et de l'homme. Cette acc&#233;l&#233;ration repose sur une appropriation rationnelle de l'ensemble des aspects de la vie. Toutes les dimensions de cette vie sont ainsi concern&#233;es : tant au sein de l'espace public qu'au sein de l'espace priv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Hartmut Rosa, l'acc&#233;l&#233;ration est &#171; une augmentation quantitative par unit&#233; de temps (ou bien, ce qui revient au m&#234;me, par une r&#233;duction du quantum de temps pour une donn&#233;e quantitative fixe). On peut ainsi faire figurer dans l'&#233;quation comme quantit&#233; le chemin parcouru, le nombre d'&#233;l&#233;ments communiqu&#233;s, les biens produits (cat&#233;gorie 1) mais aussi le nombre de postes occup&#233;s au cours d'une carri&#232;re professionnelle, les changements de conjoints rapport&#233;s aux ann&#233;es (cat&#233;gorie 2) de m&#234;me que le nombre d'&#233;pisodes d'action par unit&#233; de temps (cat&#233;gorie 3) &#187; (5). &lt;br class='autobr' /&gt;
Cette acc&#233;l&#233;ration est selon les termes m&#234;me de Rosa, &#171; l'exp&#233;rience majeure de la modernit&#233; &#187;. Sous pr&#233;texte que tout deviendrait plus rapide, de la production de biens et services, en passant par le rythme de vie et le changement social, jusqu'aux diff&#233;rentes formes de consommation, l'acc&#233;l&#233;ration serait la cat&#233;gorie centrale du capitalisme. Pourtant, et si les travaux de Rosa sont stimulants, jamais il ne cherche &#224; comprendre d'o&#249; peut venir cette acc&#233;l&#233;ration en tant que globalit&#233; et non en tant que r&#233;alit&#233; de secteurs qu'il pr&#233;sente comme &#233;tant s&#233;par&#233; ou ind&#233;pendant les uns des autres. L'acc&#233;l&#233;ration est chez Rosa, d&#233;coup&#233;e, tranch&#233;e, lamell&#233;e, et finit par devenir, malgr&#233; cela, le moteur de la modernit&#233;. Il &#233;crit ainsi &#224; ce propos : &#171; De ce point de vue, on doit constater avec un certain &#233;tonnement que ce n'est pas le d&#233;veloppement des forces productives (m&#234;me s'il est &#233;troitement li&#233; &#224; la dynamique de l'acc&#233;l&#233;ration), mais l'accroissement de la vitesse qui constitue le v&#233;ritable moteur de l'histoire (moderne) &#187; (6). Si l'on suit cette th&#233;orie, nous pourrions presque affirmer que les formes de domination qui, au cours de la modernit&#233; capitaliste, se sont faites jour ne pourraient &#234;tre qu'accidentelles et que nous nous trouvons dans une situation &#171; naturelle &#187; d'acc&#233;l&#233;ration qui ne d&#233;pendrait pas d'un rapport social li&#233; au processus de production, &#224; la marchandisation, aux diff&#233;rentes formes de domination, &#224; la recherche d'accroissement du capital.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant la vitesse, l'acc&#233;l&#233;ration de celle-ci ainsi que l'acc&#233;l&#233;ration de l'acc&#233;l&#233;ration, n'ont d'int&#233;r&#234;t que dans un processus de domination li&#233; au processus de production moderne capitaliste. Ce processus s'inscrit au sein d'une logique institutionnelle, d'appareils qui, tout au long de la p&#233;riode moderne, ont permis d'int&#233;grer les hommes de plus en plus nombreux au processus de production capitaliste, dans le processus de domination et de r&#233;pression. Au niveau &#233;conomique, par exemple, l'acc&#233;l&#233;ration qui alt&#232;re le monde de la production par une productivit&#233; accrue, alt&#232;re &#233;galement le mode de vie, comme Rosa le dit, mais dans une m&#234;me logique d'acc&#233;l&#233;ration et, nous le verrons, plus que le mode de vie, l'humanit&#233; elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fondamentalement, l'acc&#233;l&#233;ration du processus et du mode de production serait-elle suffisante &#224; l'imposition d'une domination indiscutable ? Il est permis d'en douter et cette acc&#233;l&#233;ration ne prend sens que dans &lt;i&gt;La Soci&#233;t&#233; du spectacle&lt;/i&gt;(7) par Guy Debord. Le spectacle permet une interpr&#233;tation du monde par la m&#233;diatisation des rapports sociaux. La force, la puissance du spectacle r&#233;sident dans le fait que &#171; toute la vie des soci&#233;t&#233;s dans lesquelles r&#232;gnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui &#233;tait directement v&#233;cu s'est &#233;loign&#233; dans une repr&#233;sentation (8) &#187;. La repr&#233;sentation du v&#233;cu n'est donc plus le v&#233;cu mais seulement le r&#233;sultat d'une m&#233;diatisation. Dans ce mouvement, le spectacle devient la r&#233;alit&#233; effective de la vie. Le spectacle, en tant que partie de la soci&#233;t&#233;, participe de son unification en abusant et en cr&#233;ant ce que Joseph Gabel a nomm&#233; la &#171; fausse conscience &#187; (9).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lieu du regard abus&#233; le spectacle dissimule la v&#233;ritable nature de la soci&#233;t&#233; derri&#232;re des images qui se substituent &#224; la r&#233;alit&#233; quotidienne de l'homme moderne, ce dernier devenant l'objet passif de son propre quotidien. La soci&#233;t&#233; du spectacle est une soci&#233;t&#233; o&#249; les valeurs d'usage et d'&#233;change se sont affront&#233;es pour que s'&#233;labore une soci&#233;t&#233; consum&#233;riste. Le spectacle tient donc dans la globalit&#233; des flux qui s'organisent et organisent la production, la consommation et la reproduction puis l'accroissement du capital. Pour cela il faut, comme nous l'avons par ailleurs signal&#233;, augmenter les rythmes, les flux, donc acc&#233;l&#233;rer. C'est ainsi que la soci&#233;t&#233; du spectacle participe &#224; maintenir et imposer l'ordre social moderne capitaliste en donnant une impression d'autonomie, de libert&#233; et de choix &#224; des individus qui, croyant &#233;chapper au monde de la production et du travail, le renouvellent en participant aux distractions spectacularis&#233;es qui reprennent, utilisent, amplifient, devancent l'acc&#233;l&#233;ration, les flux, la production et la consommation du monde capitaliste. Comme le soutient Debord, le spectacle expose et manifeste l'essence de tout syst&#232;me id&#233;ologique. La soci&#233;t&#233;, dans sa totalit&#233; est investie par le spectacle. Adh&#233;rant au monde du spectacle et devenu spectateur de sa vie, l'individu est pr&#234;t &#224; adh&#233;rer aux formes acc&#233;l&#233;r&#233;es d'exploitation et de domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Siegfried Kracauer, d&#232;s les ann&#233;es 1920, per&#231;oit &#233;galement &#224; Berlin, dans les ann&#233;es 20 du si&#232;cle dernier et pour ce qu'il nomme &#171; le culte de la distraction &#187; (10), un travail d'ali&#233;nation ou le d&#233;veloppement d'une fausse conscience devenue centrale dans l'&#233;laboration soci&#233;tale car &#171; la soci&#233;t&#233;, consciemment, et sans doute plus encore inconsciemment, veille &#224; ce que cette attente culturelle ne fasse pas r&#233;fl&#233;chir sur les racines de la culture v&#233;ritable, et ne d&#233;bouche pas sur une critique des conditions sur lesquelles repose le pouvoir social. Elle ne r&#233;prime pas le besoin de vivre dans l'&#233;clat et la distraction, elle l'encourage comme elle peut, partout o&#249; elle le peut. Comme on le verra, la soci&#233;t&#233; ne pousse pas sa propre logique jusqu'au point d&#233;cisif, elle recule au contraire devant toute d&#233;cision et pr&#233;f&#232;re voir le charme de l'existence plut&#244;t qu'affronter la r&#233;alit&#233;. Elle est elle aussi port&#233;e sur les diversions. Comme c'est elle qui donne le ton, il lui est d'autant plus facile d'entretenir les employ&#233;s dans l'id&#233;e qu'il n'y a rien de mieux que de passer sa vie dans la distraction. Elle se pose comme la valeur supr&#234;me, et si la masse des salari&#233;s la prend comme mod&#232;le, ils sont presque arriv&#233;s l&#224; o&#249; elle veut les conduire &#187; (11).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-on &#234;tre plus clair sur la finalit&#233; d'une soci&#233;t&#233; spectacularis&#233;e ? Car nous ne pouvons en douter, la multiplication des distractions, des lieux institutionnels, th&#233;&#226;tres, cin&#233;mas, stades et cabarets qui, jusque dans le c&#339;ur des villes, les rues &#233;clair&#233;es, les magasins et les vitrines, les affiches et les annonces, am&#233;nag&#233;s, pour la vente, et qui font spectacle aux yeux des &#171; passants &#187; comme &#224; ceux des &#171; fl&#226;neurs &#187;, sont au centre des dialectiques lumi&#232;re/obscurit&#233;, compr&#233;hension/incompr&#233;hension, vrai/faux, r&#233;alit&#233;/irr&#233;alit&#233;, conscience/fausse conscience. Siegfried Kracauer ne m&#233;connait pas cela lorsqu'il &#233;crit que &#171; l'effet bienfaisant de la lumi&#232;re non seulement sur la propension &#224; faire des achats mais aussi sur le personnel pourrait consister tout au plus en ce que ce dernier soit suffisamment &#233;bloui pour prendre son parti des logis &#233;troits et mal &#233;clair&#233;s. La lumi&#232;re aveugle plus qu'elle n'&#233;claire, et peut-&#234;tre les flots de lumi&#232;re qui inondent maintenant nos grandes villes servent-ils tout autant &#224; diffuser l'obscurit&#233; &#187; (12). L'obscurit&#233; est ici un obscurantisme. Il s'agit par les lumi&#232;res du spectacle, de la consommation capitalistique, de faire m&#233;conna&#238;tre le r&#233;el de la condition humaine &#224; l'&#233;poque moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La technique est, bien &#233;videmment, au centre de la spectacularisation du monde et elle cr&#233;e, &lt;i&gt;de facto&lt;/i&gt;, le monde tel qu'il est v&#233;cu, en acc&#233;l&#233;r&#233;. &#171; Ce dont le spectacle peut cesser de parler pendant trois jours est comme ce qui n'existe pas. Car il parle alors d'autre chose, et c'est donc cela qui, d&#232;s lors, en somme existe &#187; (13). La succession des &#233;v&#233;nements, l'acc&#233;l&#233;ration de cette succession, font dispara&#238;tre ces &#233;v&#233;nements &#224; peine sont-ils advenus. L'acc&#233;l&#233;ration participe donc bien du spectacle, perp&#233;tuellement renouvel&#233; de l'&#233;v&#233;nement. Celui-ci devient alors un non &#233;v&#233;nement, une superfluit&#233; dans le flux ininterrompu des &#233;v&#233;nements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Horkheimer et Adorno ne d&#233;montrent pas autre chose lorsqu'ils &#233;crivent que &#171; la culture est une marchandise paradoxale. Elle est si totalement soumise &#224; la loi de l'&#233;change qu'elle n'est m&#234;me plus &#233;chang&#233;e ; elle se fond si aveugl&#233;ment dans la consommation qu'elle n'est plus consommable. C'est pourquoi elle se fond avec la publicit&#233; [&#8230;] qui sert de refuge &#224; ceux qui organisent le syst&#232;me et le contr&#244;lent &#187; (14). Car, et c'est ici une formidable intuition, la consommation des biens culturels n'a de sens que dans une production non-industrielle, c'est-&#224;-dire qui ne saurait reposer sur la n&#233;cessaire &#233;ph&#233;m&#233;risation de toute marchandise. L'industrialisation des biens culturels repose alors sur deux vecteurs : vitesse de production et vitesse de lecture, de compr&#233;hension, d'appropriation de ces biens par les individus. Or l'acc&#233;l&#233;ration de la vitesse de production, de compr&#233;hension et d'appropriation des biens culturels repose &#233;galement sur la n&#233;cessaire diminution de la complexit&#233; du sens de ce bien culturel. C'est &#224; ce prix que le spectacle peut &#234;tre le support de l'id&#233;ologie capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est ainsi possible de penser que la complexit&#233; de l'acte culturel ou &#233;ducatif ne peut se marier avec la superficialit&#233; demand&#233;e par une &#233;ducation de masse reposant sur les notions de vitesse, de rendement et de productivit&#233;. Arendt rappelle d'ailleurs que &#171; la culture de masse appara&#238;t quand la soci&#233;t&#233; de masse se saisit des objets culturels, et son danger est que le processus vital de la soci&#233;t&#233; (qui, comme tout processus biologique, attire insatiablement tout ce qui est accessible dans le cycle de son m&#233;tabolisme) consommera litt&#233;ralement les objets culturels, les engloutira et les d&#233;truira &#187; (15).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait ici prendre l'exemple des livres en librairie en France. En effet, jamais autant de livres n'ont &#233;t&#233; &#233;dit&#233;s. Cependant, jamais les livres n'ont eu une esp&#233;rance de vie aussi courte. En effet, &#224; peine est-il sorti qu'un livre peut dispara&#238;tre, pouss&#233; par les suivants, objet de pilon sans avoir livr&#233; sa propre qualit&#233;. Cette n&#233;cessit&#233; est celle du spectacle du march&#233;. Chaque semaine les &#233;missions litt&#233;raires, les &lt;i&gt;talk-shows&lt;/i&gt; doivent se repa&#238;tre des nouveaut&#233;s pour lesquelles les grandes &#233;ditions se battent et prostituent les auteurs. Les prix litt&#233;raires sont, de ce point de vue, exemplaires. Ouvrages de consommation, le bandeau qui barre la couverture d'un livre, renseignant sur le prix obtenu, est un gage de commercialisation r&#233;ussie, de marchandisation extr&#234;me. Plus rapide sera la disparition des ouvrages, remplac&#233;s par d'autres ouvrages, mieux sera r&#233;ussie la strat&#233;gie qui vise tout d'abord &#224; l'accroissement du capital puis, pour obtenir cela, &#171; l'abrutissement &#187; de la masse qui prend pour &#171; progr&#232;s &#187; la consommation acc&#233;l&#233;r&#233;e de biens de consommation sous-culturels. Nous sommes ainsi face &#224; une transformation de la nature du bien culturel, ce que Benjamin, Kracauer, Horkheimer et Adorno avaient largement pressenti : la reproductibilit&#233; technique , la massification de &#171; l'appropriation &#187; par l'acc&#233;l&#233;ration et de mani&#232;re subs&#233;quente la perte de la complexit&#233;, la perte donc de la transcendance, ont fait de ce bien un bien sous-culturel de masse, un produit, une marchandise. Cette derni&#232;re n'a d'int&#233;r&#234;t que dans la logique de l'existence d'un march&#233;, mondialis&#233;, en tant que vecteur de la reproduction du capital, de l'accroissement de ce dernier, et en tant que &#171; rapport de domination &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;G&#252;nther Anders notait que &#171; le rythme auquel l'industrie fait passer les saisons de ses modes est une &#8220;m&#233;thode vengeresse&#8221; une mesure par laquelle elle se venge de la solidit&#233; de ses produits. Puisqu'elle ne peut pas le d&#233;truire physiquement, elle prive le manteau, qui tient encore bien chaud, de valeur sociale. &lt;i&gt;La mode est la mesure &#224; laquelle l'industrie a recours pour faire en sorte que ses propres produits aient besoin d'&#234;tre remplac&#233;s&lt;/i&gt; &#187; (17). Ceci est aujourd'hui partiellement vrai seulement. En effet, l'industrie, qu'elle soit culturelle ou non, s'organise pour d&#233;truire la qualit&#233; potentielle de ce qui est &#171; produit &#187;. Le livre de litt&#233;rature s'organise pour devenir un objet de gare lorsque le temps s'acc&#233;l&#232;re d&#233;j&#224;, le temps du voyage en train &#224; grande vitesse. Il permet de ne pas voir ce temps, d&#233;j&#224; raccourci, pass&#233;. Il devient quantit&#233; n&#233;gligeable, dans la construction de la vie, des affects. Il n'est que &lt;i&gt;passe-temps&lt;/i&gt;. Aussi sa qualit&#233; litt&#233;raire, sa complexit&#233;, disparaissent pour &#234;tre consomm&#233; massivement. En tant qu'objet, le livre dispara&#238;t &#233;galement puisqu'il est d&#233;sormais &#171; install&#233; &#187; sur les &#233;crans des ordinateurs, &#171; t&#233;l&#233;chargeable &#187;. La litt&#233;rature perd donc sa substance, son &#171; corps &#187;, en perdant son support sp&#233;cifique pour rejoindre un &#171; corps &#187; &#233;tranger, partag&#233; par toutes les publicit&#233;s, tous les messages, toutes les utilisations professionnelles ou de loisir : l'ordinateur ou la &#171; tablette &#187;, symboles de l'&#233;ph&#233;m&#232;re, de la perte, du jetable. Tous les produits industriels sont dans une situation similaire. La fabrication de produits de faible qualit&#233; permet de reproduire ces produits, et d'accro&#238;tre le capital par la consommation n&#233;vrotique et massive sans fin. La science et la technique permettent, dans cette logique, au capital d'investir afin de rendre les produits plus vuln&#233;rables aux utilisations r&#233;p&#233;t&#233;es, de pr&#233;voir leur temps de vie afin de programmer leur transformation en d&#233;chet, en rebus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vitesse, acc&#233;l&#233;ration et spectacularisation du monde se trouvent donc au centre du &#171; d&#233;veloppement soci&#233;tal &#187; moderne. Les cons&#233;quences peuvent, nous le verrons, &#234;tre funestes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2 : Superfluit&#233;, cat&#233;gorie centrale du capitalisme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il s'agit d&#233;sormais de donner du sens &#224; ce qui a &#233;t&#233; &#233;tudi&#233;, &#224; la vitesse, &#224; l'acc&#233;l&#233;ration, aux formes de productivit&#233; et de rendement. Il est &#233;vident que vitesse et acc&#233;l&#233;ration poss&#232;dent une importance ind&#233;niable dans l'exp&#233;rience que nous avons de la modernit&#233;, comme le stipule Rosa. N&#233;anmoins, celui-ci fait de l'acc&#233;l&#233;ration &#171; l'exp&#233;rience majeure de la modernit&#233; &#187;, celle-ci devenant, de fait, l'une des cat&#233;gories centrales du capitalisme. L'une des volont&#233;s de Rosa, est de d&#233;montrer que l'acc&#233;l&#233;ration est l'un des &#233;l&#233;ments capables de d&#233;terminer les autres sph&#232;res de la vie, tant pour ce qui concerne le rapport de production que les rapports sociaux et culturels. Cette th&#232;se est &#233;videmment s&#233;duisante puisque chacun peut, dans sa quotidiennet&#233;, percevoir les effets de ces acc&#233;l&#233;rations multiples et d&#233;synchronis&#233;es. En effet, les acc&#233;l&#233;rations techniques (transports, communications, productions industrielles&#8230;), du changement social (styles de vie, structures familiales, affiliations politiques et religieuses, affiliations &#224; des organisations sportives&#8230;) ou du rythme de vie (multiplication des t&#226;ches&#8230;) ne poss&#232;dent pas de synchronisation l'une envers les autres ou de logique et de coh&#233;rence globales. Il est possible comme le pr&#233;tend Rosa, que cette d&#233;synchronisation des diff&#233;rentes sph&#232;res soit l'une des raisons du mal-&#234;tre, de la souffrance, voire de la crise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, il serait r&#233;ducteur de limiter l'analyse de la crise &#224; l'acc&#233;l&#233;ration que propose, dans un premier temps, l'industrialisation. Car pour que cette acc&#233;l&#233;ration ait du sens, il faut que s'acc&#233;l&#232;re &#233;galement la consommation, donc les flux mon&#233;taires et financiers, donc d&#233;mographiques. Cette acc&#233;l&#233;ration produit de la masse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il nous faut bien s&#251;r, avant d'aller plus loin, tenter de d&#233;crire ou de d&#233;finir ce que peut &#234;tre la masse. Je ne ferai pas de la foule, du peuple, une masse. La masse est-elle une agr&#233;gation sp&#233;cifique ? Je serais tent&#233; de le penser. En effet, le terme &#171; peuple &#187; vient du latin &lt;i&gt;populus&lt;/i&gt; et concerne le processus de peuplement ou de d&#233;peuplement, ce qui rel&#232;ve toujours d'un acte de culture en soi. Le terme de &#171; foule &#187; lui vient du terme &#171; fouler &#187; qui signifie presser ou proprement &#171; endroit o&#249; on est press&#233; &#187;. La foule semble sans doute moins &#171; noble &#187; que le peuple, la dimension culturelle y &#233;tant moins pr&#233;sente. Le terme &#171; masse &#187; vient de &#171; amas &#187; d&#233;riv&#233; du latin &lt;i&gt;massa&lt;/i&gt;. Cela signifierait plut&#244;t entasser. Il n'y a plus de dimension humaine et culturelle dans la notion de masse. Cette derni&#232;re pouvant se d&#233;cliner de diff&#233;rentes mani&#232;res. Si les termes de &#171; peuple &#187; et de &#171; foule &#187; sont donc caract&#233;ristiques de l'humanit&#233;, la &#171; masse &#187; concerne tant les objets que les hommes. Nous sommes dans une situation d'ind&#233;finition humaine. Seule la dimension, c'est-&#224;-dire le nombre, qui peut-&#234;tre &#233;galement ind&#233;fini mais &#233;lev&#233;, d&#233;finit la masse. Il ne faut pas n&#233;gliger non plus le fait que la masse provient d'un entassement, c'est-&#224;-dire d'une superposition informe. De ce fait, &#233;tudier le peuple, la foule ou la masse ne rel&#232;ve sans doute pas du m&#234;me exercice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La masse, en tant qu'entassement, n'est possible que dans un monde d'acc&#233;l&#233;ration de la production, de la consommation, de la spectacularisation du monde v&#233;cu. L'accumulation, ou l'amas, l'entassement, correspond &#233;galement &#224; une forme sp&#233;cifique de l'acc&#233;l&#233;ration dans le monde du capital. Pas d'accumulation possible dans ce monde si la vitesse toujours acc&#233;l&#233;r&#233;e ne permet pas la reproduction et l'accroissement de ce capital. L'accumulation devient de la sorte l'un des fondements des rapports sociaux dominants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que nous pourrions dire &#233;galement c'est que l'effet de masse produit la masse. La masse humaine produit le travail, la production de masse, la consommation de masse. Autrement dit, dialectiquement, la masse humaine cr&#233;e une soci&#233;t&#233; de masse totale et cette soci&#233;t&#233; de masse totale accro&#238;t la masse humaine en tant qu'agr&#233;gation d'individus &#171; d&#233;saffili&#233;s &#187;, fils de personne. Cette mission de d&#233;saffiliation, d'&#233;mergence d'&#233;lectrons est confi&#233;e au &#171; spectacle de la culture &#187; et &#224; &#171; la culture du spectacle &#187;. Bien avant d'autres, Horkheimer et Adorno avaient appr&#233;hend&#233; cette dimension lorsqu'ils &#233;crivaient que &#171; la culture est une marchandise paradoxale. Elle est si totalement soumise &#224; la loi de l'&#233;change qu'elle n'est m&#234;me plus &#233;chang&#233;e ; elle se fond si aveugl&#233;ment dans la consommation qu'elle n'est plus consommable. C'est pourquoi elle se fond avec la publicit&#233; [&#8230;] qui sert de refuge &#224; ceux qui organisent le syst&#232;me et le contr&#244;lent &#187; (18) car, et c'est ici une formidable intuition, la r&#233;ception et la compr&#233;hension des biens culturels n'a de sens que dans une production qui ne soit pas industrielle, c'est-&#224;-dire qui ne saurait reposer sur la n&#233;cessaire &#233;ph&#233;m&#233;risation de tout produit industriel. Kracauer en est conscient d&#232;s la fin des ann&#233;es 1920 puisque dans son texte paru le 4 mars 1926, &#171; Culte de la distraction &#187;, il &#233;crit que &#171; les biens culturels que les masses se refusent &#224; recevoir ne sont plus en partie qu'un patrimoine historique, parce que la r&#233;alit&#233; &#233;conomique et sociale dont ils d&#233;pendaient a chang&#233; &#187; (19). Les biens culturels de masse, que les masses re&#231;oivent et qui deviennent des biens sous-culturels, d&#233;pendent donc d'une industrialisation qui repose sur deux vecteurs : vitesse de production et vitesse de lecture, de compr&#233;hension, d'appropriation, de consommation, de ces biens par les individus. Or, l'acc&#233;l&#233;ration de la vitesse de production, de compr&#233;hension et d'appropriation, de consommation de ces biens culturels repose &#233;galement sur la n&#233;cessaire diminution de la complexit&#233; du sens de ces biens culturels. C'est &#224; ce prix que le spectacle peut &#234;tre le support de l'id&#233;ologie dominante et c'est seulement &#224; ce moment que la culture devient culture de masse ou sous-culture et permet le d&#233;veloppement des nouveaux populismes. Arendt confirme &#224; sa mani&#232;re les propos de Kracauer en rappelant que &#171; la culture de masse appara&#238;t quand la soci&#233;t&#233; de masse se saisit des objets culturels, et son danger est que le processus vital de la soci&#233;t&#233; (qui, comme tout processus biologique, attire insatiablement tout ce qui est accessible dans le cycle de son m&#233;tabolisme) consommera litt&#233;ralement les objets culturels, les engloutira et les d&#233;truira &#187; (20). Ainsi, le &#171; spectacle culturel &#187; qui ne se consomme que dans la massification et la vitesse croissante, car tel est le credo de notre soci&#233;t&#233; de consommation, d&#233;truit la culture sur les lieux de loisirs et d'&#233;ducation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, ce &#171; monde &#187; comme le dit Kracauer, &#171; est constitu&#233; de parcelles d'&#233;v&#233;nements al&#233;atoires dont la succession tient lieu de continuit&#233; signifiantes. Similairement, il faut voir la conscience individuelle comme un agr&#233;gat de restes de convictions et d'activit&#233;s diverses ; et comme la vie de l'esprit manque de structure, des impulsions &#233;manant des r&#233;gions psychosomatiques peuvent venir combler les interstices. Des individualit&#233;s fragment&#233;es remplissent leurs r&#244;les au sein d'une soci&#233;t&#233; fragment&#233;e &#187; (21). Ces individus fragment&#233;s sont constituants de la masse humaine tout comme les fragments de la soci&#233;t&#233; participent de l'accroissement des secteurs massifi&#233;s de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette fragmentation est d'ailleurs analys&#233;e par Arendt qui &#233;voque la perte de transcendance des partis politiques, la disparition des classes sociales et des citoyens, ces derniers faisant place &#224; la &#171; masse &#187;. Que les partis politiques contemporains perdent ce qui &#233;tait leur raison premi&#232;re d'&#234;tre, la repr&#233;sentation et la d&#233;fense des int&#233;r&#234;ts de classe (avec les id&#233;es, les projets, les formes de lutte et de r&#233;sistance, la construction d'espaces politiques), cela semble se confirmer avec les &#233;lections nationales qui mobilisent de moins en moins des &#233;lecteurs de plus en plus &#233;loign&#233;s de ces partis ou de la chose publique. Que les classes sociales, dans leurs cat&#233;gorisations classiques, soient en pleine d&#233;construction pour &#234;tre, petit &#224; petit, remplac&#233;es par des masses encore non cat&#233;goris&#233;es, non classifi&#233;es, par les sociologues et les politistes et qui, malgr&#233; tout, se paup&#233;risent, cela est fort possible. Lorsqu'Arendt &#233;crit que &#171; la chute des murs protecteurs des classes transforma les majorit&#233;s qui somnolaient &#224; l'abri de tous les partis en une seule grande masse inorganis&#233;e et d&#233;structur&#233;e d'individus furieux. Ils n'avaient rien en commun, sinon une vague conscience que les espoirs des adh&#233;rents des partis &#233;taient vains, que, par cons&#233;quent, les membres les plus respect&#233;s, les plus organis&#233;s, les plus repr&#233;sentatifs de la communaut&#233; &#233;taient des imb&#233;ciles &#187; (22), le peuple n'existe plus, il a disparu sous les efforts du capital pour fragmenter la soci&#233;t&#233;. Il s'agit d'ailleurs de l'une des contradictions les plus &#233;tonnantes, puisqu'&#224; l'&#233;poque de la soci&#233;t&#233; dite globale ou mondiale, la fragmentation est ce qui d&#233;finit au mieux la quotidiennet&#233; des individus alors que la mondialisation devait faire croire &#224; l'existence d'une soci&#233;t&#233; universelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fragmentation des populations en atome conforme et fait finalement dispara&#238;tre la notion de &#171; peuple &#187;, nous pouvons alors &#233;voquer deux types de masse qui, l'une et l'autre correspondent &#224; des p&#233;riodes, sans doute tr&#232;s courtes, de l'histoire. Ainsi, au d&#233;but de l'industrialisation jusqu'&#224; la Seconde Guerre mondiale, la massification s'est construite sur des relents identitaires collectifs. Cette masse peut &#234;tre visible au sein des grandes manifestations fascistes ou nazies et Leni Riefenstahl dans son film documentaire de commande, Le Triomphe de la volont&#233;, montre parfaitement l'importance que les nazis accordaient &#224; la masse et la force qu'ils d&#233;siraient lui transmettre. Cette masse qui repose sur la fausse conscience, sur l'abrutissement organis&#233; par les formes du spectacle politique, acc&#233;l&#233;r&#233;s par la technique, le film, la radio, les journaux, est celle d'un temps r&#233;volu car elle croit encore &#224; un &#171; nous &#187; g&#233;n&#233;rique et par cette croyance m&#234;me fait exploser toute possibilit&#233; d'existence de ce &#171; nous &#187; et provoque toutes les formes de fragmentation de la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde masse est celle dont parle Anders. C'est une masse issue de la premi&#232;re masse, mais cette seconde masse est travaill&#233;e par la technique, par les sciences rationnelles, par la vitesse et l'acc&#233;l&#233;ration, par le spectacle, par la massification de la vie elle-m&#234;me. Cette masse est le r&#233;sultat du frottement continuel de la vie avec la technique devenue capital au travers des &#233;quipements. Le r&#233;sultat est particuli&#232;rement &#233;tonnant puisqu'il soumet la vie des hommes &#224; un moment particulier, voire singulier, des syst&#232;mes soci&#233;taux. En effet, si la masse existe bien, la forme prise par celle-ci n'est plus collective. Autrement dit, pour la premi&#232;re fois l'homme de la masse ne se reconna&#238;t pas dans celle-ci m&#234;me s'il lui appartient car, comme tous les autres individus, il agit de mani&#232;re conforme en pensant &#234;tre autonome. La masse contemporaine est donc une masse d'atomes, individualis&#233;s, qui ne cherchent pas &#224; se reconna&#238;tre dans l'autre ou les autres en tant qu'unit&#233;, soit par les similitudes ou les ressemblances, soit par les diff&#233;rences mais, au contraire, qui pensent &#234;tre diff&#233;rents et s'autonomiser des autres en agissant de mani&#232;re conforme. La nouvelle masse est donc une masse individualis&#233;e. Ainsi, comme le pr&#233;tend Anders, &lt;i&gt;&#171; une bonne massification est une massification diss&#233;min&#233;e &#187;&lt;/i&gt; (23) qui ne permet pas &#224; l'individu de retrouver les autres individus de la masse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette individualisation au sein de la masse est d&#233;sormais consid&#233;r&#233;e comme une libert&#233;, mais cette derni&#232;re n'est jamais analys&#233;e comme &#233;tant une h&#233;t&#233;ronomie, une d&#233;pendance de l'individu par rapport au tout car il n'est pas arm&#233; pour l'&#233;panouissement. Son repli sur la sph&#232;re priv&#233;e est pour lui la marque de la libert&#233; alors que sa sph&#232;re priv&#233;e est constamment viol&#233;e par la sph&#232;re publique et que cette derni&#232;re subit continuellement les marques des individus h&#233;t&#233;ronomes qui pensent &#233;taler leur libert&#233; en &#233;talant leur sph&#232;re priv&#233;e en public. Les &#233;quipements tels les &lt;i&gt;smatphones&lt;/i&gt; ou les &lt;i&gt;I-Pod&lt;/i&gt; sont un peu les marques de la sph&#232;re priv&#233;e que l'on emm&#232;ne de plus en plus en public, proposant soit le d&#233;veloppement d'une conversation priv&#233;e au milieu d'une rame de m&#233;tro ou faisant profiter &#224; chacun de ses go&#251;ts musicaux. Les &#233;missions de t&#233;l&#233;vision dites t&#233;l&#233;-r&#233;alit&#233; sont &#233;galement de parfaits analyseurs de ces d&#233;bordements r&#233;ciproques des masses diss&#233;min&#233;es.&lt;br class='autobr' /&gt;
Seule cette technique permet la v&#233;ritable massification, cette massification qui n'a pas besoin de faire corps puisqu'elle est diss&#233;min&#233;e mais fait masse autour de la technique, autour de l'objet. Il en est ainsi de la t&#233;l&#233;vision. Patrick Lelay, ancien patron de la cha&#238;ne de t&#233;l&#233;vision TF1 avait parfaitement compris la finalit&#233; de cet appareil strat&#233;gique qu'est la t&#233;l&#233;vision. Il ne s'agit pas r&#233;ellement d'informer, les informations sont partielles, dirig&#233;es, tues, invent&#233;es, il ne s'agit pas non plus de cultiver car les quelques &#233;missions culturelles sont le paravent d'une d&#233;bauche d'efforts pour produire une bouillie informe d'&#233;missions, de feuilletons, de s&#233;ries, de reportages, susceptibles de pr&#233;parer le t&#233;l&#233;spectateur &#224; l'essentiel. &#171; Pour qu'un message publicitaire soit per&#231;u, il faut que le cerveau du t&#233;l&#233;spectateur soit disponible. Nos &#233;missions ont pour vocation de le rendre disponible. C'est-&#224;-dire de le divertir, de le d&#233;tendre pour le pr&#233;parer entre deux messages de pub. Ce que nous vendons &#224; Coca Cola c'est du temps de cerveau disponible &#187; avait-il d&#233;clar&#233; en 2004. Il s'agit ici du paradigme m&#234;me des formes du divertissement, de ce d&#233;tournement n&#233;cessaire de l'esprit des choses essentielles de la vie vers l'inessentiel : la cr&#233;ation de nouveaux besoins, la consommation n&#233;vrotique, l'acceptation du fait accompli. Ce paradigme du divertissement, du d&#233;tournement, est &#233;galement celui de l'&#233;tourdissement, celui de l'acc&#233;l&#233;ration, celui de la massification. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais le capitalisme peut-il se contenter d'une massification ? Il s'agit l&#224; de la question la plus centrale : comment jusqu'&#224; pr&#233;sent, le capital a pu se reproduire et s'accro&#238;tre dans le monde moderne ? Nous pourrions aborder une quantit&#233; de r&#233;ponses techniques et politiques : par une redistribution injuste et in&#233;gale, par l'exploitation des travailleurs, par la lutte des classes. Toutes ces r&#233;ponses sont &#233;videmment justes, mais sont-elle suffisantes ? L'une des mieux appropri&#233;es, celle que je propose d&#233;sormais, se trouve dans le fait que le capital a rendu de mani&#232;re croissante la superfluit&#233; banale. Cette superfluit&#233; est celle des objets produits, ils se succ&#232;dent, se remplacent les uns les autres. Leur dur&#233;e de vie est de plus en plus courte. C'est le cas par exemple de l'automobile, des appareils &#233;lectrom&#233;nagers, des v&#234;tements, des immeubles con&#231;us d&#233;sormais pour deux ou trois d&#233;cennies. Rien ne reste, tout est consomm&#233;, dig&#233;r&#233; mais, comme toute digestion cela laisse des excr&#233;ments. On jette donc, on recycle parfois, on casse. On d&#233;pose dans de grandes d&#233;charges. Certaines r&#233;gions de certains pays se sont sp&#233;cialis&#233;es et deviennent des r&#233;gions-d&#233;charges qui accueillent par exemple des navires-&#233;paves &#224; d&#233;sosser, des millions de t&#233;l&#233;phones mobiles avec leur batterie &#224; &#171; recycler &#187;, des millions d'ordinateurs cass&#233;s, d&#233;pass&#233;s. Ces r&#233;gions sont superflues comme l'&#233;taient tous ces &#233;quipements. Seule la superfluit&#233; est n&#233;cessaire dans le projet de &#171; d&#233;veloppement &#187; du capital. C'est donc par cette superfluit&#233; des objets dont la production est massive que le capital trouve sa raison d'&#234;tre, son mode de d&#233;veloppement. Cette superfluit&#233;, enjeu de la comp&#233;tition mondiale, n'a fait que de cro&#238;tre au fil du temps ce qui explique la n&#233;cessit&#233; de vitesse et d'acc&#233;l&#233;ration.&lt;br class='autobr' /&gt;
En effet, cette superfluit&#233; des objets est &#233;galement li&#233;e &#224; la mani&#232;re dont le temps peut &#234;tre appr&#233;hend&#233;. Bien s&#251;r que le temps semble important, mais il semble seulement. En effet, lorsqu'un sprinter court un 100 m&#232;tres en 9 secondes 58 centi&#232;mes, il met moins de temps que s'il le courrait en 10 secondes. De fait, pour une m&#234;me production, il a fait dispara&#238;tre une partie du temps soit 42 centi&#232;mes de seconde. Cet exemple est valable pour la production industrielle. En effet, si une industrie produit cent pi&#232;ces en une heure au lieu de les produire en une heure et demie, elle aura fait dispara&#238;tre une demi-heure. Certains me r&#233;pondront que le temps n'a pas disparu, qu'il a &#233;t&#233; au contraire lib&#233;r&#233; pour d'autres t&#226;ches qui peuvent participer du loisir ou de l'accroissement de la production par l'accroissement de la productivit&#233;. Pourtant ils se tromperaient puisque le temps ainsi &#171; lib&#233;r&#233; &#187; sert &#224; produire davantage. Dans l'absolu, le coureur de 100 m&#232;tres vise &#224; battre le record perp&#233;tuellement et son d&#233;sir est d'obtenir le record absolu, &#224; savoir courir cent m&#232;tres en 0 seconde. Autrement dit, le temps dispara&#238;t, il est superflu dans le d&#233;veloppement de l'exp&#233;rience capitaliste absolue. Ce fantasme, l'un de ceux d&#233;velopp&#233;s par toute la production capitaliste, touche donc tous les secteurs de cette production : l'industrie, la culture et les &#171; arts &#187;, les loisirs, les services publics. Ici encore, Anders avait eu cette intuition g&#233;niale en remarquant que la lutte contre le temps &#233;tait engag&#233;e avec la volont&#233; de rendre nos actions atemporelles m&#234;me si ces tentatives lui semblaient &#171; une fois pour toute condamn&#233;es &#224; tendre de fa&#231;on asymptotique vers leur fin sans jamais l'atteindre, c'est-&#224;-dire condamn&#233;es &#224; &#233;chouer &#187; . &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est l'une des tensions que conna&#238;t le capital qui, &#224; la recherche d'un absolu, un record de productivit&#233;, une disparition du temps, la superfluit&#233; absolue de toutes les contraintes freinant l'accroissement du capital, d&#233;veloppe de la sorte toutes les crises possibles. La superfluit&#233; est donc, sans aucun doute, l'une des cat&#233;gories centrales du capitalisme. Anders encore persiste en affirmant que, comme pour le coureur dont j'ai pris l'exemple pr&#233;c&#233;demment, l'id&#233;al &#171; de l'Homo Faber d'aujourd'hui consiste &#224; devenir capable et &#224; rendre son monde capable d'atteindre les fins de tous ses actes comme par magie, c'est-&#224;-dire imm&#233;diatement, sans perdre de temps, sans prendre de temps &#187; . Cette magie est celle du coureur qui cherche l'absolu record, celui du producteur industriel qui cherche &#224; faire cro&#238;tre la productivit&#233; de ses unit&#233;s de production (avec ou sans travailleurs&#8230;). Comme le dit encore Anders, &#171; le r&#234;ve de notre &#233;poque est de se d&#233;barrasser du temps. Une soci&#233;t&#233; sans temps (au lieu d'une soci&#233;t&#233; sans classes), voil&#224; ce que nous esp&#233;rons pour demain. Et c'est &#224; peine s'il reste &#224; notre &#233;poque un instant qui n'est pas consacr&#233; &#8213; car c'est bien connu, &#8220;le temps ne joue aucun r&#244;le&#8221; &#8213; &#224; se d&#233;barrasser du temps, &#224; faire du temps une affaire obsol&#232;te, une chose d'hier &#187; . Alors m&#234;me s'il est difficile, impossible, de se d&#233;barrasser du temps dans sa totalit&#233;, il devient pour partie superflu car on s'en d&#233;barrasse pour partie. Anders a sans doute raison lorsqu'il d&#233;clare que le r&#234;ve serait une soci&#233;t&#233; sans temps plus qu'une soci&#233;t&#233; sans classes. Mais pour obtenir cette premi&#232;re, m&#234;me partiellement, sans doute faut-il d'abord passer la seconde, autrement dit une fois encore, d&#233;velopper la masse humaine, l'homme d&#233;class&#233;, l'homme sans qualit&#233; &#233;voqu&#233; par Robert Musil . &lt;br class='autobr' /&gt;
De fait, et c'est ce que je d&#233;sire montrer &#233;galement, la crise existe &#233;videmment parce qu'il y a un affrontement entre le capital et les travailleurs mais, plus que cela, le capital est en lutte, s'affronte et d&#233;sire d&#233;truire ce qui a exist&#233;, ce qui existe et, par anticipation &#8213; parce que le temps est un obstacle dont on doit se d&#233;barrasser pour &#234;tre toujours &#171; avant &#187; les autres &#8213;, ce qui existera : les biens, les services, les &#233;quipements, les hommes dans leur dimension culturelle. L'objet n'a pas besoin d'&#234;tre d&#233;j&#224; cr&#233;&#233; pour &#234;tre d&#233;j&#224; programm&#233; pour la destruction. Cette r&#233;currence croissante de la superfluit&#233;, puisque rien n'est plus indispensable et que tout doit &#234;tre remplac&#233; toujours plus vite, fait que le principal projet de l'homme capitaliste est d&#233;sormais de savoir comment rendre superflu ce qui n'existe pas encore. C'est en ce sens, et parce que sa survie en d&#233;pend, que l'homme capitaliste fait de la superfluit&#233; la cat&#233;gorie centrale du capitalisme pass&#233;, contemporain et &#224; venir. Cette dimension morbide de la consommation inscrit la disparition de l'&#339;uvre en tant que culture, de la culture et donc de l'homme. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cette situation de crise, qui peut durer dans le temps, du moins tant que le capitalisme d&#233;cidera ou pourra dig&#233;rer tout ce qu'il avalera dans son d&#233;lire d'anthropophagie culturelle totale, ne peut se r&#233;soudre que deux mani&#232;res : la premi&#232;re par la destruction n&#233;cessaire et rapide d'un capitalisme qui ne peut-&#234;tre &#171; humanis&#233; &#187;, contrairement &#224; ce qui est parfois pr&#233;tendu, la seconde par la mont&#233;e d'une superfluit&#233; de l'homme caract&#233;ristique des r&#233;gimes totalitaires qui m&#232;nerait vers des horizons fort peu connus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3 : Appareils Strat&#233;giques Capitalistes et populisme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour faire accepter acc&#233;l&#233;rations, massifications et superfluit&#233; de la vie, le capitalisme poss&#232;de ses appareils. Je les ai nomm&#233;s &#171; appareils strat&#233;giques capitalistes &#187;. C''est par eux, gr&#226;ce &#224; eux que le populisme, un populisme d'adh&#233;sion aux valeurs dominantes, peut se d&#233;velopper et faire progresser les id&#233;ologies les plus r&#233;actionnaires et qui semblent les plus lib&#233;rales et internationalistes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les appareils id&#233;ologiques d'&#201;tat d&#233;finis par Althusser ont rempli leur r&#244;le qui &#233;tait de mener la totalit&#233; soci&#233;tale &#224; accepter que la contradiction de la modernit&#233; qui s'exprime &#224; travers la lutte des classes soit r&#233;solue dans l'&#233;crasement d&#233;finitif des solidarit&#233;s institutionnalis&#233;es, r&#233;glement&#233;es. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ces nouveaux appareils ne visent plus &#224; la formation premi&#232;re d'une identit&#233; restreinte (nationale par exemple) construite par les r&#233;alit&#233;s historiques pour un appareil de production bourgeois national, mais &#224; la construction d'une non-identit&#233; universelle reposant sur une fausse conscience d'identit&#233; individuelle &#8213; chacun pensant &#234;tre diff&#233;rent. Cette non-identit&#233; vise &#224; la production ou la reproduction de l'appareil de production, non plus bourgeois (en tant que celui-ci est historiquement identifiable &#224; des individus), mais capitaliste et international ou supranational.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ceci signifie que l'identification du capital, son &#171; appartenance &#224; &#187;, s'opacifie en m&#234;me temps que se creusent des in&#233;galit&#233;s, de ce fait, de plus en plus difficiles &#224; combattre. Le capital n'appartient plus &#224; X, il est celui d'un groupe, il s'agit de titres, d'actions ou d'obligations. Il n'est plus national, il est devenu transnational, supranational, mondial. Se mobiliser contre pose donc le probl&#232;me de l'identification de la juste cible, de la juste revendication pour les salari&#233;s. Cette mondialisation qui se caract&#233;rise principalement par l'internationalisation de l'&#233;conomie qui repose de mani&#232;re croissante sur des transactions financi&#232;res, acc&#233;l&#233;r&#233;es, purement sp&#233;culatives, de devise &#224; devise, dont le volume et la valeur s'accroissent pour atteindre un montant cinquante fois plus &#233;lev&#233; que celui des &#233;changes commerciaux , est l'une des d&#233;fenses et l'une des attaques du capital contre le travail. Ce dernier conna&#238;t les pires difficult&#233;s pour structurer une lutte coh&#233;rente contre les moyens qui lui sont oppos&#233;s. Cette non-identit&#233; du capital repose sur la comp&#233;tition g&#233;n&#233;ralis&#233;e qui traverse la totalit&#233; des appareils. C'est pour cela que j'ai nomm&#233; ces appareils &#171; appareils strat&#233;giques capitalistes &#187; (ASC). Ils ont pour finalit&#233; de massifier d'agr&#233;ger, d'unifier mais, contrairement aux appareils id&#233;ologiques d'&#201;tat propos&#233;s par Althusser, ils ne se soucient plus des diff&#233;renciations culturelles et historiques (comme l'&#233;cole de la IIIe R&#233;publique en France ou la religion protestante en Angleterre ou en Allemagne), mais cherchent &#224; s'imposer toujours et en tout lieu comme la r&#233;alit&#233; non-id&#233;ologique de la comp&#233;tition en tant que celle-ci est la vie, la nature humaine universelle et, peut-&#234;tre, comme cela est soutenu par quelques auteurs postmodernistes, la base d'une nouvelle d&#233;mocratie , une comp&#233;tition dont les principaux outils id&#233;ologiques sont l'acc&#233;l&#233;ration et la comp&#233;titivit&#233; ou le rendement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les appareils strat&#233;giques capitalistes sont aujourd'hui en construction et chacun d'entre eux m&#233;riterait une &#233;tude exhaustive. Ils servent ce que j'ai nomm&#233; la polym&#233;risation de pens&#233;es de faible densit&#233; . En effet, le polym&#232;re, qui est un corps chimique, est form&#233; par l'agr&#233;gation de monom&#232;res, c'est-&#224;-dire de mol&#233;cules de faible densit&#233;, de faible masse. En s'agr&#233;geant, les uns aux autres, les monom&#232;res forment, in fine, des compos&#233;s de masse mol&#233;culaire &#233;lev&#233;e, autrement dit renforc&#233;e. La polym&#233;risation de la pens&#233;e permet donc de renforcer politiquement des pens&#233;es de faible densit&#233;, de faible qualit&#233; mais qui, de la sorte, occupent l'espace politique en faisant dispara&#238;tre les v&#233;ritables alternatives, les v&#233;ritables projets. Ce sont des pens&#233;es voisines, des pens&#233;es s&#339;urs qui, tout en semblant s'opposer les unes aux autres, se rejoignent sur l'essentiel &#8213; le travail, le march&#233;, la valeur, la croissance, les &#233;changes, le capital &#8213; proposant &#224; la marge des r&#233;formes en laissant le noyau dur de l'id&#233;ologie intact de toute proposition, de toute attaque, de tout d&#233;sir de changement. Le populisme se trouve ici&#8230; Dans la quasi obligation d'adh&#233;sion &#224; ces polym&#232;res&lt;br class='autobr' /&gt;
De la sorte, il est possible d'analyser les appareils qui produisent ces pens&#233;es polym&#233;ris&#233;es, id&#233;ologiques, qui structurent l'espace politique. La t&#233;l&#233;vision, par exemple, est devenue un appareil strat&#233;gique transnational de structuration de l'id&#233;ologie capitaliste et de r&#233;pression intellectuelle, d&#233;bordant largement le cadre national de l'occupation de loisirs ou de la formation id&#233;ologique : choix des &#233;missions, des images, des publicit&#233;s trans et supra nationalis&#233;es, des commentaires (contenus et formes de ceux-ci) et des analyses politiques, &#233;conomiques et sociales, normalisation internationale des programmes et copies de ces derniers, normalisation des retransmissions sportives en direct, cr&#233;ation d'un vedettariat international a-culturel, journalistes, chanteurs, humoristes, philosophes et intellectuels cathodiques. Derri&#232;re la th&#233;orie d'une communication et d'une information qui participeraient, l'une et l'autre, de la formation de l'alt&#233;rit&#233; et du projet d&#233;mocratique, se d&#233;veloppe de fait un conformisme d&#233;truisant les v&#233;ritables choix. Corn&#233;lius Castoriadis le notait d&#233;j&#224; lorsqu'il d&#233;clarait : &#171; Lorsqu'un individu ach&#232;te un frigo ou une voiture, il fait ce que font 40 millions d'autres individus, il n'y a ni individualit&#233; ni autonomie, c'est pr&#233;cis&#233;ment une des mystifications de la publicit&#233; contemporaine : &#8220;Personnalisez-vous, achetez la lessive X.&#8221; Et voil&#224; des millions de personnes qui se &#8220;personnalisent&#8221; en achetant la m&#234;me lessive. Ou bien, 20 millions de foyers &#224; la m&#234;me heure et &#224; la m&#234;me minute tournent le m&#234;me bouton de leur t&#233;l&#233;vision pour voir les m&#234;mes &#226;neries. Et l&#224;, c'est aussi la confusion impardonnable de gens comme Lipovetsky et autres, qui parlent d'individualisme, de narcissisme, etc., comme s'ils avaient eux-m&#234;mes aval&#233; ces fraudes publicitaires. Le capitalisme, comme pr&#233;cis&#233;ment cet exemple le montre, n'a pas besoin d'autonomie mais de conformisme. Son triomphe actuel, c'est que nous vivons une &#233;poque de conformisme g&#233;n&#233;ralis&#233;e &#8213; pas seulement pour ce qui est de la consommation, mais de la politique, des id&#233;es, de la culture, etc. &#187; .&lt;br class='autobr' /&gt;
En effet, non seulement le conformisme atteint les consommateurs mais, &#233;galement, les producteurs d'id&#233;es, comme le remarque Castoriadis, ainsi que les diffuseurs. L'exemple de la catastrophe de Fukushima est, de ce point de vue, remarquable. Malgr&#233; toutes les &#233;missions d'information retransmises sur toutes les cha&#238;nes de t&#233;l&#233;vision, ces informations, justement, &#233;taient toutes contr&#244;l&#233;es par le gouvernement japonais puisque les seules images qui sortaient, les seuls t&#233;moignages, &#233;taient l'&#339;uvre d'une seule et m&#234;me cha&#238;ne de t&#233;l&#233;vision japonaise, contr&#244;l&#233;e par le pouvoir japonais. Ainsi, tous les t&#233;l&#233;spectateurs, branch&#233;s sur toutes les cha&#238;nes potentielles n'ont obtenu qu'une seule et m&#234;me information. De la sorte, les fronti&#232;res et l'espace ne repr&#233;sentent plus un obstacle, ni m&#234;me le temps. C'est au contraire leur abolition qui est le meilleur support de l'id&#233;ologie capitaliste en faisant croire &#224; la possible autonomie des individus dans l'acte d'information ou de connaissance. C'est &#224; ce moment que la vuln&#233;rabilit&#233; est la plus grande puisque l'information contr&#244;l&#233;e c&#232;de sa place &#224; grande vitesse &#224; une autre information contr&#244;l&#233;e mais qui se dit toujours libre et autonome. Rien ne ressemble plus &#224; un journal d'information t&#233;l&#233;vis&#233; qu'un autre journal d'information t&#233;l&#233;vis&#233;. Les m&#234;mes journalistes pr&#233;sentent, les m&#234;mes th&#233;matiques y sont d&#233;velopp&#233;es, les m&#234;mes formats y sont impos&#233;s. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'appareil strat&#233;gique capitaliste informatif ne se limite &#233;videmment pas uniquement au syst&#232;me t&#233;l&#233;visuel. Il comprend, bien s&#251;r, comme nous l'avons vu, ces syst&#232;mes t&#233;l&#233;visuels mais, &#233;galement, les syst&#232;mes radiodiffus&#233;s, la presse &#233;crite, les revues et les magazines, les supports informatiques. Cependant, d&#233;sormais, l'information, le contr&#244;le de celle-ci mais, &#233;galement et surtout, la surveillance et le contr&#244;le de ceux qui vont chercher l'information, sont devenus plus ais&#233;s. Au travers des t&#233;l&#233;phones mobiles, les smartphones, des tablettes, des ordinateurs portables, internet est toujours l&#224;, ici et maintenant, provoquant le d&#233;bit ininterrompu de l'information, la noyant, la distordant. Cette pr&#233;sence instantan&#233;e et continue est l'un des moyens privil&#233;gi&#233;s de contr&#244;le et de formation des masses. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il serait &#233;galement possible de d&#233;signer l'arm&#233;e comme &#233;tant un appareil strat&#233;gique capitaliste et non pas seulement un appareil de r&#233;pression. Ainsi l'arm&#233;e am&#233;ricaine en Irak a &#233;t&#233; une force id&#233;ologique pour le gouvernement am&#233;ricain sur le plan int&#233;rieur mais &#233;galement au niveau international. Elle n'a pas seulement agit pour r&#233;primer mais, &#233;galement et surtout, pour porter et construire des formes politiques mises en sc&#232;nes id&#233;ologiquement , ce qui d&#233;passent et d&#233;bordent le conventionnellement attendu. Que cet appareil fonctionne &#224; la violence, &#224; l'ext&#233;rieur des fronti&#232;res, comme le note Althusser, cela ne fait aucun doute mais, dans le m&#234;me temps, cette arm&#233;e agit comme n'importe quel appareil id&#233;ologique. Georges W. Bush a profit&#233; de l'id&#233;ologie r&#233;pressive et des actions militaires &#224; l'ext&#233;rieur du pays pour d&#233;stabiliser la politique europ&#233;enne, prendre position politiquement et id&#233;ologiquement dans une r&#233;gion productrice de p&#233;trole, d&#233;velopper la notion de terrorisme, accepter l'id&#233;ologie techno-militaro-scientifique avec ses guerres de renseignement, de contre-renseignement, d'anti-renseignement. Il est d'ailleurs notable que l'appareil strat&#233;gique militaire, n'a d'int&#233;r&#234;t qu'en lien avec l'appareil strat&#233;gique informatif, l'un et l'autre se renfor&#231;ant. Les appareils id&#233;ologiques et de r&#233;pression se rejoignent ainsi car, comme le notait Horkheimer et Adorno, s'est install&#233;e une forme apparemment plus souple d'autocontr&#244;le individualis&#233; , r&#233;sultat, peut-&#234;tre, de l'action combin&#233;e de ces appareils. De ce point de vue et plus que jamais, l'&#201;tat est devenu inconscient, hors fronti&#232;res, hors organisation politique d&#233;mocratique et identifiable. Nous sommes face &#224; une forme renouvel&#233;e de gouvernement mondial sans b&#226;tisses, donc sans lieu physique, sans organisations politiques citoyennes identifi&#233;es comme centre institutionnel, sans &#233;lus. Les superstructures comme la Banque mondiale, l'OCDE ou la commission europ&#233;enne, sont les appareils qui unissent ces doubles comp&#233;tences de l'appareil id&#233;ologique et r&#233;pressif et impulsent l'id&#233;ologie par toutes les structures institutionnelles nationales et internationales en interrelations de d&#233;pendance avec celles-ci. Or, le centre n&#233;vralgique de l'id&#233;ologie dominante, son principal vecteur, celui qui permet production et reproduction de biens et services, de l'appareil de production (capitaux et main d'&#339;uvre), de l'id&#233;ologie, c'est la mise en comp&#233;tition de l'ensemble des agents et acteurs sociaux, de l'ensemble des institutions, l'universalisation de la mise en concurrence, l'acc&#233;l&#233;ration constante de toutes les productions.&lt;br class='autobr' /&gt;
De nombreux ASC sont, aujourd'hui, en cours d'&#233;laboration. Ils poss&#232;dent des fonctions diff&#233;rentes mais tous visent &#224; l'int&#233;gration des valeurs capitalistes au sein de toutes les communaut&#233;s mondiales. Dans cette recherche de contr&#244;le du d&#233;veloppement capitalistique, les technologies soutiennent les techniques de l'information, ainsi la forme et le fond sont totalement li&#233;s. Herbert Marcuse avait d&#233;j&#224; remarqu&#233; que &#171; l'originalit&#233; de notre soci&#233;t&#233; r&#233;side dans l'utilisation de la technologie, plut&#244;t que de la terreur, pour obtenir la coh&#233;sion des forces sociales dans un mouvement double, un fonctionnalisme &#233;crasant et une am&#233;lioration croissante du standard de vie &#187; . Mais cette utilisation qui permet l'engourdissement de la critique et fait dispara&#238;tre l'opposition, comme le remarque encore Marcuse, construit de nouvelles formes de contr&#244;le puisque le changement qualitatif de la soci&#233;t&#233; n'est plus &#224; l'ordre du jour et que la comp&#233;tition g&#233;n&#233;ralis&#233;e s'impose partout, la banalit&#233; du quotidien, qui comprend la banalit&#233; de la technicisation, la banalit&#233; du mal, la banalit&#233; scientifique, celle de la consommation de masse, chloroformise toute tentative radicale. L'appareil strat&#233;gique informatique d&#233;truit le temps et l'espace en divulguant une information transnationale ou supranationale en temps r&#233;el dont la mise en sc&#232;ne participe de la banalisation du quotidien, de la vie et de la mort, donc de la banalisation ontologique et syst&#233;mique de l'homme.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'autres appareils strat&#233;giques capitalistes peuvent &#234;tre cit&#233;s : il en va ainsi de l'appareil sportif ou de l'appareil &#233;ducatif. Chacun poss&#232;de ses singularit&#233;s, mais tous r&#233;pondent &#224; ces sp&#233;cificit&#233;s et les propositions suivantes sont les hypoth&#232;ses indispensables &#224; la construction th&#233;orique des ASC, &#224; la compr&#233;hension du nouveau maillage id&#233;ologique mondialis&#233;. Ceci n'est &#233;videmment qu'un mod&#232;le dont l'incompl&#233;tude est certaine. Les ASC sont &#233;galement le r&#233;sultat d'un processus toujours mouvant, ils peuvent donc &#234;tre alt&#233;r&#233;s pour les besoins id&#233;ologiques, par l'id&#233;ologie qu'ils contribuent eux-m&#234;mes &#224; &#233;laborer. Au sein de cette proposition des ASC se trouvent les institutions prises comme le r&#233;sultat de &#171; l'institutionnalisation g&#233;n&#233;rale du social &#187; . Cela signifie que l'institution peut &#234;tre comprise comme pratique, comme organisation juridique ou non juridique, que l'on y trouve une forme de segmentation, qui g&#233;n&#232;re une polys&#233;mie au sein m&#234;me du concept . N&#233;anmoins, cette institution fait l'objet d'une analyse qui la d&#233;finit et s'&#233;labore sur certains concepts. Ces derniers rel&#232;vent d'une dialectique propre &#224; la compr&#233;hension des rapports de force et de domination existant au sein de l'institution. C'est le cas des relations institu&#233;/instituant, centre/p&#233;riph&#233;rie, individu/institution . Ainsi, les ASC en tant qu'institution peuvent relever tant de l'appareil scolaire que sportif, informatif ou politique et &#233;conomique. Ils peuvent &#233;galement s'inscrire dans un espace professionnel ou de loisirs mais, &#233;galement se rapprocher, en tant que pratique sociale de l'outil, comme la t&#233;l&#233;vision ou l'ordinateur au travers de la pratique &#171; informationnelle &#187; que peut proposer, par exemple, internet. Les ASC sont donc, avec une dimension diff&#233;rente de celle aff&#233;rant aux AIE, des appareils de production, de diffusion des id&#233;ologies mais, &#233;galement, de reproduction dans une dimension alt&#233;r&#233;e, c'est-&#224;-dire dans un processus de globalisation du capitalisme. Il est enfin important de souligner que les ASC ne font pas dispara&#238;tre les AIE de mani&#232;re brusque et simultan&#233;e. Tout comme l'industrie est devenue la forme dominante de production faisant dispara&#238;tre progressivement, mais pas totalement, l'artisanat, les ASC s'imposent comme le mod&#232;le dominant des appareils capitalistes. Cependant, m&#234;me si les ASC visent &#224; la domination totale en tant qu'appareils, ils n'ont sans doute pas encore &#233;limin&#233; la totalit&#233; des AIE.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1)	Les ASC, comme toute institution, rel&#232;vent du mouvement g&#233;n&#233;ral de la dialectique, et s'y trouvent en son sein l'unit&#233; des contraires. Ainsi les ASC sont toujours davantage que ce qu'ils paraissent. Au sein de la pens&#233;e dominante, l'autonomisation des fonctions &#171; nobles &#187; des ASC s'effectue, est affirm&#233;e, aux d&#233;pens de fonctions inavou&#233;es, cach&#233;es ou scotomis&#233;es mais r&#233;elles. De la sorte, les ASC semblent toujours &#234;tre le r&#233;sultat de la &#171; raison &#187;, du &#171; pragmatisme &#187; ou de la &#171; rationalit&#233; &#187; en tant que valeur ind&#233;passable de la modernit&#233; afin d'assurer les meilleures conditions de vie ou le bonheur g&#233;n&#233;ral. En tant qu'ASC la t&#233;l&#233;vision, par exemple, est pr&#233;sent&#233;e en tant qu'appareil d'informations objectives et de distraction, jamais comme un appareil d'engourdissement culturel et politique des masses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2)	L&#224; o&#249; l'AIE s'inscrivait dans un processus historique, id&#233;ologique, national diff&#233;renci&#233; et diff&#233;renciant, les ASC visent &#224; l'uniformit&#233;, au conformisme, des institutions et des id&#233;ologies sans consid&#233;ration de fronti&#232;res, de cultures et d'histoire, sans consid&#233;ration morales ou &#233;thiques. En ce sens, les ASC sont plus que la transformation des AIE. Plus pr&#233;cis&#233;ment, les AIE sont des appareils de transitions qui m&#232;nent, selon la logique capitaliste, &#224; l'&#233;laboration d'appareils susceptibles (les ASC) de soutenir un capitalisme mondialis&#233;, &#171; agressif &#187;, n'ayant pas d'autres objectifs ni finalit&#233;s que l'accroissement du capital et la reproduction du processus capitaliste de production mondialis&#233; au travers du d&#233;veloppement des sciences et des techniques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3)	Les ASC sont des appareils d'information id&#233;ologique et d'&#233;ducation de la masse informe, c'est-&#224;-dire atomis&#233;e ou diss&#233;min&#233;e. Cela concerne tant les modes d'information que peuvent &#234;tre les diff&#233;rentes institutions de presse et de communication (t&#233;l&#233;visuelle, radiophonique, &#233;crite, internet), que les institutions d'&#233;ducation ou p&#233;dagogiques (&#233;coles, universit&#233;s, institutions &#233;ditoriales&#8230;), les institutions &#233;conomiques ou politiques (OCDE, Parlement europ&#233;en, Banque mondiale, agences de notation...).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4)	Les ASC sont les lieux de la comp&#233;tition massifi&#233;e, dans le sens o&#249; la masse est cette partie de la population &#171; d&#233;class&#233;e &#187; de toutes les couches sociales, formant la nouvelle classe des d&#233;sh&#233;rit&#233;s culturels, politiques, &#233;conomiques ou sociaux. Dialectiquement, les ASC visent &#224; d&#233;velopper la &#171; masse &#187; au m&#233;pris de l'existence de populations et d'individus conscients. La masse est la &#171; mati&#232;re &#187; indispensable au d&#233;veloppement du capital, finalit&#233; vis&#233;e des ASC. C'est pour cette raison que la masse qui peut se former et se d&#233;velopper tant au niveau r&#233;gional que national prend surtout son sens dans le sein du capitalisme mondialis&#233;, dans un espace supranational ou mondial et qu'elle lui est indispensable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5)	Les ASC visent &#224; mette en comp&#233;tition tous les acteurs, institutions, masses et individus, afin de &#171; naturaliser &#187;, dans un mouvement dialectique, la lutte de tous contre tous, de tous contre chacun et de chacun contre tous. Les outils principaux de cette comp&#233;tition sont la vitesse (l'acc&#233;l&#233;ration) et la productivit&#233; (le rendement) qui permettent de hi&#233;rarchiser au travers de l'&#233;valuation des valeurs (richesse r&#233;elle et valeur abstraite), les diff&#233;rents niveaux de production, les diff&#233;rents producteurs, selon l'ensemble des crit&#232;res et indicateurs capitalistes mondialis&#233;s. L'id&#233;e de progr&#232;s est li&#233;e &#224; l'am&#233;lioration de ces indicateurs mondialis&#233;s qui imposent les notions de d&#233;veloppement et de progr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6)	Les ASC ont pour mission d'imposer les formes les plus aigues de la flexibilit&#233;, de la d&#233;r&#233;glementation et de la mobilit&#233;. C'est ainsi que l'on forme, que se forme, le nouveau prol&#233;tariat du tertiaire ou technologique, fait d'individus &#171; technicis&#233;s &#187; ou &#171; technologis&#233;s &#187;, d&#233;pendants des techno-sciences, de leurs applications industrielles et de leurs potentiels rendements capitalistiques. C'est par les &#171; techniques &#187; que les individus deviennent les proth&#232;ses m&#234;mes de leurs propres &#171; sciences &#187; et &#171; techniques &#187;, des parties de la machine qu'ils ont eux-m&#234;mes cr&#233;&#233;e, et dont les ASC d&#233;fendent les logiques internes et externes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7)	Les ASC transforment les lieux de l'intellectualit&#233; en lieux de production et de consommation, en lieu d'ornement et de spectacle. Ils modifient de la sorte la valeur et la destination de toute activit&#233; intellectuelle en se l'appropriant, en la d&#233;tournant. Ils d&#233;truisent ainsi toute forme de pens&#233;e dialectique, toute imagination et renforce la polym&#233;risation des pens&#233;es de faible densit&#233;, renfor&#231;ant les courants dominants. C'est ainsi, et pour exemple, que les laboratoires publics de recherche, accueillis au sein de l'appareil universitaire, sont lentement instrumentalis&#233;s aux d&#233;sirs du march&#233; mondial et plac&#233; dans une situation de comp&#233;tition g&#233;n&#233;ralis&#233;e. La &#171; comp&#233;tition des savoirs &#187; qui se mesure &#224; l'aune de r&#233;sultats &#233;conomiques, du spectacle de ceux-ci, fait dispara&#238;tre toute possibilit&#233; de n&#233;gativit&#233; et de dialectique en acte. La finalit&#233; vis&#233;e est l'appropriation, l'instrumentalisation, la spectacularisation de la connaissance par le capitalisme mondialis&#233;, son utilisation en tant que marchandise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8)	Les ASC forment les travailleurs sur des objets et des secteurs port&#233;s par l'industrie et l'&#233;conomie. L'instrumentalisation des &#171; masses &#187; est quasi-totale au sein des projets politico-&#233;conomiques de la classe dominante capitaliste. Les ASC rendent le travail et les travailleurs quantit&#233; n&#233;gligeable car totalement interchangeables au sein de l'espace europ&#233;en, dans un premier temps, mondial ensuite. Ils banalisent les formations, les comp&#233;tences, les savoirs, les connaissances de toute nature dans le temps et dans l'espace en leur faisant perdre toute forme de complexit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9)	Les ASC vont organiser les formes modernes de production capitalistes de tous les secteurs d'activit&#233; en augmentant la pr&#233;carisation et la vuln&#233;rabilit&#233; des individus, &#233;tudiants et travailleurs, ch&#244;meurs, retrait&#233;s, sans statuts, leur flexibilit&#233;, leur mobilit&#233; spatiale et sociale sur le march&#233; du travail, en g&#233;n&#233;rant l'inutilit&#233; par l'acc&#233;l&#233;ration du d&#233;veloppement technique et scientifique. Cette fragilisation qui permet l'utilisation technologique de &#171; chair &#224; travail &#187; comme il y a de la &#171; chair &#224; canons &#187; cr&#233;e, &#224; terme, la &#171; superfluit&#233; &#187; de l'Homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10)	Les ASC organisent l'ordre par l'autocontr&#244;le et l'auto-r&#233;pression des individus au sein des masses elles-m&#234;mes organis&#233;es autour de la dialectique abondance/raret&#233;. De la sorte la sortie du conformisme devient difficile et c'est au sein d'une soci&#233;t&#233; &#171; kafka&#239;enne &#187;, au centre symbolique fort et &#224; la p&#233;riph&#233;rie massifi&#233;e et diss&#233;min&#233;e, que la d&#233;mocratie, en tant que syst&#232;me politique du peuple conscient pour le peuple conscient et organis&#233; par le conscient, tend &#224; dispara&#238;tre pour faire &#233;merger une technocratie mondiale, repr&#233;sentant le centre dominant d'un pouvoir mondial d&#233;territorialis&#233; face &#224; une p&#233;riph&#233;rie domin&#233;e et informe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11)	Les ASC participent de la transformation des valeurs par la cr&#233;ation d'ornements, de spectacles et de divertissements. L'ornement du travail est la technique, la vie devient spectacle (t&#233;l&#233;vis&#233; ou &#171; webis&#233; &#187;), le d&#233;tournement devient l'essence (la soci&#233;t&#233; dite des loisirs). De ce fait l'existence elle-m&#234;me devient une abstraction de par la valeur abstraite que le travail poss&#232;de dans sa dimension technique, que la vie poss&#232;de dans sa dimension spectacularis&#233;e qui ne d&#233;voile rien du r&#233;el ni au spectateur ni &#224; l'acteur lui-m&#234;me, que l'essence poss&#232;de dans sa dimension d&#233;tourn&#233;e. L'abstraction m&#234;me de l'humanit&#233; est, pour partie, la disparition de l'humanit&#233; de l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12)	Les ASC d&#233;truisent subs&#233;quemment les notions d'art et d'&#339;uvre (donc de chef d'&#339;uvre). L'art en tant que r&#233;alisation transcendante de l'imagination de l'homme et l'&#339;uvre en tant que r&#233;alisation d'une connaissance artisanale subjective devaient &#234;tre les supports de vie des sujets en tant que la subjectivit&#233; reste l'essence de la vie et des valeurs de celle-ci. Les disparitions de l'art et de l'&#339;uvre, par la marchandisation, l'instrumentalisation, la d&#233;complexification li&#233;es &#224; l'acc&#233;l&#233;ration de la production, de la consommation et de la spectacularisation industrielles, sont la symptomatique d'une p&#233;riode de d&#233;shumanisation et de la mise en spectacle de celle-ci et de ses ornements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13)	Les ASC participent de la structuration rationnelle spatiale dominante, de la politique urbaine dominante par la monumentalisation spectaculaire de l'espace v&#233;cu et par son rendu m&#233;diatique. De la sorte, le spectacle du travail devient spectacle de l'architecture (P&#233;kin, la D&#233;fense, Londres, Rio, Duba&#239;&#8230;), l'expression architecturale b&#233;tonn&#233;e s'imposant &#224; &#171; l'univers de chair &#187; de l'intersubjectivit&#233; en structurant celle-ci. Ces ASC montrent le choix techniques et esth&#233;tique op&#233;r&#233; par les soci&#233;t&#233;s modernes capitalistes et les formes de domination induites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14)	Les ASC participent de la rationalisation technique du temps (travail-loisir-travail) et de sa structuration. L'acc&#233;l&#233;ration de la production, l'accroissement de la productivit&#233; structurent le temps puisque la comp&#233;tition est toujours une lutte contre ce dernier jusqu'&#224; sa disparition fantasm&#233;e. La rationalisation du temps n'a plus de limites ni de fins, et participe de la production sans fin des &#171; sciences &#187; et des &#171; techniques &#187; et de l'acc&#233;l&#233;ration du rythme des innovations, des d&#233;couvertes ou des &#171; inventions &#187; et, in fine, des marchandises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15)	Les ASC reposent sur un mythe. Ils se proposent d'&#234;tre une forme non id&#233;ologique de formation, d'information, de spectacle, d'encadrement massif des individus qui reposerait sur un quasi id&#233;al d&#233;mocratique de comp&#233;tition des savoirs, des connaissances, des productions se pratiquant mondialement selon les m&#234;mes formes, les m&#234;mes r&#232;gles. Le culte de la performance s'ins&#232;re ainsi dans l'ensemble des rets de la vie humaine, tant intime que publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16)	Les ASC vont organiser les logiques de qualification et d'exclusion car il n'y a pas de comp&#233;tition sans vainqueur mais, &#233;galement et dialectiquement, sans perdants, sans disqualifi&#233;s ou &#233;limin&#233;s. La recherche n&#233;vrotique de croissance organisera syst&#233;matiquement la prosp&#233;rit&#233; d'un petit nombre au d&#233;triment de la grande majorit&#233; dans un processus capitaliste dont la logique veut que les moins nombreux (les s&#233;lectionn&#233;s, les vainqueurs&#8230;) usent de leur richesse lorsque la majorit&#233; (les vaincus, les &#233;limin&#233;s, sur tous les continents, dans tous les pays&#8230;) use son corps (physique, politique, culturel et social).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17)	Les ASC participent de la mobilisation g&#233;n&#233;rale et totale de l'appareil de production capitaliste, de la &#171; chair &#187; indispensable au bon fonctionnement de cet appareil (travailleurs, &#233;tudiants, ch&#244;meurs, retrait&#233;s, sans statuts&#8230;) et, de ce fait, les individus seront incapables de discerner derri&#232;re la &#171; machinerie &#187; ceux qui l'utilisent, ceux qui en tirent profit et ceux qui la subissent ou payent pour elle .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18)	Les ASC en tant qu'appareil permettant le d&#233;veloppement de toutes les formes de domination (physique, psychologique politique, &#233;conomique, sociale, culturelle&#8230;), de marchandisation, non seulement participent du d&#233;veloppement de la superfluit&#233; (des hommes, des objets, de l'environnement, des interrelations&#8230;) mais, au travers de celle-ci, de la construction des formes de totalitarisme &#224; venir. Les appareils strat&#233;giques capitalistes sont donc les appareils qui sont d&#233;sormais les mieux &#224; m&#234;me de tisser le lien structurel entre toutes les formes de r&#233;gime politique, y compris la d&#233;mocratie, et le totalitarisme, ce dernier &#233;tant compris comme cons&#233;quence quasi in&#233;luctable du fonctionnement d'un capitalisme avanc&#233; ou d&#233;velopp&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces premi&#232;res analyses g&#233;n&#233;rales des ASC peuvent, bien s&#251;r, &#234;tre compl&#233;t&#233;es puisque relevant d'une forme &#171; universelle &#187;, et les figures dialectiques des ASC peuvent s'exprimer dans la particularit&#233; ou la singularit&#233;. Mais ce qui reste signifiant est la structuration supranationale de ces appareils qui, in fine, nous intime l'obligation de nous construire en masse sans logique politique d'opposition au capital, de r&#233;bellion ou d'insurrection. Comme le souligne Ren&#233; Lourau, les appareils id&#233;ologiques, en tant qu'institution, ne sont jamais totalement ce qu'ils semblent &#234;tre et derri&#232;re l'illusion de lib&#233;ration par choix individuel, s'inscrit le conformisme le plus dangereux et le moins pens&#233;. Sans doute se trouve ici les nouvelles formes de populisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;1&#232;re publication : avril 2012 &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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