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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>M&#233;ditations melvilliennes. Moby Dick est de retour [2/2]</title>
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		<dc:date>2025-07-15T05:00:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mehmet Aydin</dc:creator>



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&lt;p&gt;Viola Sachs, dans son livre La contre-Bible de Melville, Moby Dick d&#233;chiffr&#233; avance cette th&#232;se : &#171; A la suite du d&#233;chiffrage de l'&#233;criture &#233;sot&#233;rique de Moby Dick, cette &#339;uvre nous est apparue comme une v&#233;ritable Contre-Bible. &#187; C'est que &#171; Melville remet en question non seulement toutes les valeurs de la civilisation jud&#233;o-chr&#233;tienne ; c'est aussi que Moby Dick, par ses allusions symboliques et cod&#233;es &#224; la Bible, devient la Contre-Bible de Melville. &#187; Viola Sachs examine l'&#339;uvre de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=10" rel="directory"&gt;Esth&#233;tique et critique culturelle&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Viola Sachs, dans son livre &lt;i&gt;La contre-Bible de Melville&lt;/i&gt;, Moby Dick &lt;i&gt;d&#233;chiffr&#233;&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mouton, 1976.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; avance cette th&#232;se : &#171; A la suite du d&#233;chiffrage de l'&#233;criture &#233;sot&#233;rique de &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt;, cette &#339;uvre nous est apparue comme une v&#233;ritable Contre-Bible. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Avant-propos, p.7.&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; C'est que &#171; Melville remet en question non seulement toutes les valeurs de la civilisation jud&#233;o-chr&#233;tienne ; c'est aussi que &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt;, par ses allusions symboliques et cod&#233;es &#224; la Bible, devient la Contre-Bible de Melville. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La Contre-Bible de Melville, p.15.&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Viola Sachs examine l'&#339;uvre de Melville sous un aspect historique depuis la fondation de la nation am&#233;ricaine. Par exemple, la qu&#234;te du capitaine Achab devient une qu&#234;te de la nation am&#233;ricaine en route pour la conqu&#234;te du Nouveau Monde : charg&#233; du poids de la sanglante domination sur les Indiens et les Noirs, il faut trouver la r&#233;demption dans une nouvelle terre promise. Mais la fin tragique met un point final &#224; cette conqu&#234;te. Et Melville, depuis le d&#233;but du roman d&#233;crit un capitaine Achab et son &#233;quipage comme d&#233;j&#224; condamn&#233;s. En outre, &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt; peut &#234;tre vu comme un roman apparent&#233; aux mythes fondateurs de la nation am&#233;ricaine dont le voyage maritime serait le parall&#232;le de la conqu&#234;te du Nouveau Monde, mais aussi de cette volont&#233; de s'&#233;manciper de l'h&#233;ritage europ&#233;en. Je pense que cette perspective explique aussi l'originalit&#233; de &lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, avec sa critique imaginaire de Nouveau Monde et de l'Ancien monde. Melville y expose des personnages fantastiques spectraux mais qui se rattachent toujours &#224; la r&#233;alit&#233;. Il s'agit d'une &#233;criture fantastique qui d'une certaine mani&#232;re aurait l&#233;gitim&#233; aux yeux des lecteurs la pr&#233;sence des spectres, des fant&#244;mes et d'autres cr&#233;atures surnaturelles, de personnages li&#233;s au pass&#233; et porteurs de significations symboliques ou bien d'&#234;tres vivants dont la mise en fiction entra&#238;ne une perception &#171; spectrale &#187;. La th&#232;se de V. Sachs nous invite &#224; un autre d&#233;bat ; quelle est la place des valeurs de la civilisation jud&#233;o-chr&#233;tienne dans l'Occident ? Oser un tel questionnement est d&#233;j&#224; une tentative en soi &#233;pineuse. Par exemple, Sophie Bessis, historienne, dans son essai critique &lt;i&gt;La civilisation jud&#233;o-chr&#233;tienne. Anatomie d'une imposture&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les Liens qui lib&#232;rent, 2025.&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, lance un d&#233;bat autour du bin&#244;me &#171; jud&#233;o-chr&#233;tien &#187;, une notion invent&#233;e au d&#233;but du 19e si&#232;cle. Comme concept, celle-ci n'est pas neutre et depuis un demi-si&#232;cle, elle est tr&#232;s influente dans l'aire culturelle de l'Europe et de l'Am&#233;rique du Nord, comme si elle certifiait l'identit&#233; de l'Occident et constituait une r&#233;f&#233;rence historique incontournable. Et comme r&#233;f&#233;rence, elle est r&#233;cup&#233;r&#233;e souvent par des id&#233;ologues et historiens nationalistes, n&#233;gationnistes, en vue de r&#233;&#233;crire l'histoire de l'Europe, et d'occulter deux mill&#233;naires de pers&#233;cutions antis&#233;mites, de nier l'apport de l'Orient dans le pass&#233; europ&#233;en, et d'exclure l'Islam de ses r&#233;f&#233;rences culturelles. &lt;br class='autobr' /&gt;
Concernant l'antis&#233;mitisme, on revient toujours &#224; H. Arendt, &#224; la premi&#232;re partie des &lt;i&gt;Origines du totalitarisme&lt;/i&gt;. Car elle fut la premi&#232;re &#224; analyser l'antis&#233;mitisme comme ph&#233;nom&#232;ne moderne qu'il faut distinguer du vieil antijuda&#239;sme, un ph&#233;nom&#232;ne moderne qui co&#239;ncide avec la crise de l'&#201;tat-Nation. La mise en ab&#238;me dramatique et symbolique de &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt; provient en bonne partie de la lecture critique de Melville &#224; la lumi&#232;re des &#201;critures bibliques, et notamment celle de l'Ancien Testament. Melville a emprunt&#233; et remodel&#233; les figures d'Isma&#235;l, de Jonas, d'Achab, du L&#233;viathan et de Rachel, pour son roman. Car l'Ancien Testament, auquel se r&#233;f&#233;raient les premi&#232;res g&#233;n&#233;rations d'immigrants, a fa&#231;onn&#233; un imaginaire religieux et social qui marque encore aujourd'hui les mentalit&#233;s am&#233;ricaines. Le syntagme Anglo-Saxon Protestants (&#171; protestants anglo-saxons blancs &#187;) est utilis&#233; pour qualifier la culture am&#233;ricaine. Et dans le discours du trumpiste actuel, on peut entendre l'&#233;cho du discours fondateur des Etats-Unis, notamment du point de vue de l'&#233;largissement de ses fronti&#232;res ; les traces d'un mythe selon lequel &#171; Dieu aurait donn&#233; cette capacit&#233; aux puritains ou aux diff&#233;rentes communaut&#233;s protestantes arriv&#233;es aux Etats-Unis et les aurait choisis pour leur donner ces terres et faire qu'ils se multiplient... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir Puritains d'Am&#233;rique Prestige et d&#233;clin d'une th&#233;ocratie/Textes choisis (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Trump, au lendemain de sa r&#233;&#233;lection, en r&#233;it&#233;rant ses menaces expansionnistes contre le Panama et le Groenland, le Canada, renoue symboliquement avec cette tradition : il a sign&#233; un d&#233;cret pr&#233;sidentiel en vue de changer le nom de l'espace maritime du golfe du Mexique, lui pr&#233;f&#233;rant le toponyme de golfe d'Am&#233;rique. Et que Google Maps a aussit&#244;t int&#233;gr&#233; de changement, rebaptisant le golfe sur ses cartes. Trump veut &#233;tendre la sph&#232;re d'influence des &#201;tats-Unis. Et par ses discours, il nous rappelle la construction par la force d'un empire colonial am&#233;ricain &#224; la fin du 19e si&#232;cle. Le cinqui&#232;me pr&#233;sident des &#201;tats-Unis, James Monroe (1817&#8211;1825), en vertu de la doctrine du m&#234;me nom condamnait toute intervention europ&#233;enne dans les affaires &#171; des Am&#233;riques &#187; (Nord et Sud) et celle des &#201;tats-Unis dans les affaires europ&#233;ennes : &#171; L'Am&#233;rique aux Am&#233;ricains &#187;. Pendant deux si&#232;cles, la doctrine Monroe a assur&#233; la domination des &#201;tats-Unis sur le continent am&#233;ricain. Rappelons-nous aussi &#224; ce sujet qu'en Am&#233;rique, la notion de &lt;i&gt;frontier&lt;/i&gt;, contrairement &#224; une limite d&#233;j&#224; &#233;tablie (border) est mobile, d&#233;signant le processus consistant &#224; repousser les fronti&#232;res d'un territoire immense aux limites inconnues. &lt;i&gt;Manifest Destiny&lt;/i&gt; (destin&#233;e manifeste) est une expression apparue en 1845 pour d&#233;signer la forme am&#233;ricaine de l'id&#233;ologie calviniste selon laquelle la nation am&#233;ricaine aurait pour mission divine l'expansion de la &#171; civilisation &#187; vers l'Ouest, et, &#224; partir du 20e si&#232;cle, dans le monde entier. Ces notions, forg&#233;e par les &#233;lites intellectuelles et politiques dans les ann&#233;es 1840, r&#233;activent le messianisme calviniste et nourrissent la l&#233;gitimit&#233; d'une expansion continue. Ainsi la conqu&#234;te de l'Ouest se fait contre l'Angleterre et le Mexique, en repoussant les Am&#233;rindiens, tout en attirant de nouvelles vagues d'immigrants. L'esprit pionnier (&lt;i&gt;the frontier spirit&lt;/i&gt;) de l'Am&#233;rique, h&#233;ritage l&#233;gu&#233; par la conqu&#234;te de l'Ouest est un mythe am&#233;ricain. C'est bien le m&#234;me esprit que l'on retrouve dans la conqu&#234;te de l'espace am&#233;ricaine, baptis&#233; &lt;i&gt;the high frontier&lt;/i&gt;. Cette br&#232;ve histoire de la conqu&#234;te am&#233;ricaine ne pr&#233;sente-t-elle pas une similitude avec l'id&#233;ologie imp&#233;rialiste allemande du &lt;i&gt;Lebensraum&lt;/i&gt; (espace vital) ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Au 21e si&#232;cle, &#224; l'heure o&#249; se d&#233;veloppe la pr&#233;sence chinoise en Am&#233;rique latine, l'efficacit&#233; de cette doctrine commence &#224; s'affaiblir. Trump est en qu&#234;te d'une formule destin&#233;e &#224; lui permettre de r&#233;tablir son h&#233;g&#233;monie. La mise &#224; jour du slogan &#171; L'Am&#233;rique aux Am&#233;ricains &#187; : &lt;i&gt;Make America Great Again&lt;/i&gt; ( Restituer sa grandeur &#224; l'Am&#233;rique) a un ant&#233;c&#233;dent. Cette formule a &#233;t&#233; pour la premi&#232;re fois prononc&#233;e par Ronald Reagan en 1979, lorsque les Etats-Unis ont &#233;t&#233; touch&#233;s par la d&#233;t&#233;rioration de leur &#233;conomie, de hauts taux de ch&#244;mage, et l'inflation : &#171; For those who've abandoned hope. We'll restore hope, and we'll welcome them into a great national crusade to make America great again &#187; (&#171; Pour ceux qui ont abandonn&#233; l'espoir. Nous allons restaurer l'espoir, et nous allons les accueillir dans une grande croisade nationale pour rendre sa grandeur &#224; l'Am&#233;rique &#187;).&lt;br class='autobr' /&gt;
En Am&#233;rique, les pr&#233;sidents sont investis d'une mission biblique, comme si un seul homme pouvait &#234;tre la &lt;i&gt;solution&lt;/i&gt; &#224; tous les probl&#232;mes, et &#171; sauver &#187; les &#201;tats-Unis. Ainsi Trump, est devenu objet d'un culte mystique. Le fait qu'il se pr&#233;sente comme un proph&#232;te en mission, n'est pas un ph&#233;nom&#232;ne nouveau. Car les pr&#233;sidents am&#233;ricains sont c&#233;l&#232;bres dans l'histoire des crises majeures ; abolition de l'esclavage, bombe lanc&#233;e sur Hiroshima, assassinats, droits civiques, guerre froide, conflits avec Cuba, danger d'holocauste nucl&#233;aire, le guerre du Vietnam, l'occupation de l'Irak, et r&#233;cemment le combat contre le terrorisme islamiste... Depuis longtemps la premi&#232;re puissance mondiale capitaliste donnait des signes des faiblesse. La fin de la puissance am&#233;ricaine est-elle arriv&#233;e ? Dans les ann&#233;es 1950, elle fut au summun de sa puissance. Dans les ann&#233;es 1970 la puissance est toujours l&#224;, mais des signes de faiblesses apparaissent. Et aujourd'hui l'&#233;pop&#233;e de cette puissance est termin&#233;e. Les Etats-Unis ne sont plus le centre monopolistique de la puissance mondiale. En termes de concurrence, ils ont perdu une partie de leur capacit&#233;. Face &#224; l'affaiblissement de l'Empire am&#233;ricain, avec son discours isolationniste, Trump imagine ressusciter l'Am&#233;rique du 19e si&#232;cle ; une communaut&#233; solidaire nationale, s&#233;gr&#233;gationniste, largement isol&#233;e du monde, m&#233;fiante face aux &#233;trangers, qui menaceraient sa solidarit&#233; nationale. Comme si l'insularit&#233; du pays &#233;tait susceptible de donner aux Etats-Unis un sentiment de protection face au reste du monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais au d&#233;part, l'histoire des Etats-Unis a commenc&#233; avec l'ascension rapide de colonies sous domination de l'Angleterre, alors grande puissance mondiale ; les premiers colons de l'Ancien Monde d&#233;barquent en Virginie au 17e si&#232;cle et leurs descendants obtiennent leur ind&#233;pendance &#224; la fin du 18e si&#232;cle. La d&#233;claration de Monroe est &#233;nonc&#233;e en r&#233;ponse aux vis&#233;es de l'Europe sur l'Am&#233;rique Latine et aux ambitions de la Russie sur le continent nord-am&#233;ricain. Cette &#171; doctrine &#187; inspire le gouvernement f&#233;d&#233;ral tout au long du 19e si&#232;cle. D&#232;s 1898, le Etats-Unis prennent part &#224; la cur&#233;e dont est victime l'empire espagnol. Ils acqui&#232;rent &#224; leur tour des colonies (Cuba, Porto Rico, Les Philippines...). Durant la Premi&#232;re guerre mondiale, ils entr&#232;rent en guerre aux c&#244;t&#233;s des Alli&#233;es. Pourtant, &#224; la fin de son mandat pr&#233;sidentiel, George Washington, &#171; P&#232;re de la patrie &#187;, dans son message d'adieu, demandait &#224; ses compatriotes de se m&#234;ler le moins possible des affaires de l'Europe, car cela &#171; ne nous concerne pas &#187;. Un si&#232;cle et demi apr&#232;s leur acte de naissance, les Etats-Unis sont devenus, de par leur richesses et leur avance technique une puissance imp&#233;rialiste, un empire mondial. C'est l'histoire d'une jeune nation n&#233;e 1789, un nouvel Etat, qui va en un si&#232;cle devenir une des grandes puissances mondiales et, en un si&#232;cle et demi, l'un des deux &#171; Grands &#187; ; c'est l'histoire d'une prodigieuse ascension. Et de nos jours, une autre histoire qui commence - d&#233;cadence ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt;, la personnalit&#233; d'Achab n'est compr&#233;hensible que comme une conscience puritaine, calviniste et augustinienne, plac&#233;e sous la coupe d' un Dieu arbitraire et vindicatif. Melville a vu comment les missionnaires pr&#244;naient l'&#233;vang&#233;lisation par la foi et le travail, la r&#233;f&#233;rence &#224; la Nation. il a vu le d&#233;sastre des missions dans les &#238;les du Pacifique. Son roman vise &#224; d&#233;truire ce mythe ; l'&#233;thique protestante du travail, une valeur protestante. C'est-&#224;-dire dire que chaque homme doit v&#233;n&#233;rer des valeurs de travail, d'&#233;pargne, et de discipline comme pratique religieuse. Ce principe est particuli&#232;rement pr&#233;sent dans le calvinisme aussi bien que chez Martin Luther. Ils ont repens&#233; le travail comme un devoir, conduisant &#224; un &#171; b&#233;n&#233;fice commun pour l'individu et pour la soci&#233;t&#233; &#187;. Il y a cette fameuse th&#232;se de Max Weber dans &lt;i&gt;L'&#233;thique protestante et l'Esprit du capitalisme&lt;/i&gt; (la premi&#232;re partie est publi&#233;e en 1905) : en s'inspirant de &#171; affinit&#233;s &#233;lectives &#187; de Goethe, il pensait avoir rep&#233;r&#233; entre th&#233;ologie protestante et capitalisme moderne un lien associant l'acc&#232;s &#224; l'enrichissement &#224; la reconnaissance de Dieu ; la R&#233;forme protestante est &#224; l'origine de l'&#233;thique du travail du capitalisme. Weber &#233;tait fascin&#233; par l'essor du capitalisme moderne am&#233;ricain. En 1904 il &#233;tait all&#233; m&#234;me en Am&#233;rique du Nord pour observer la soci&#233;t&#233; am&#233;ricaine. Et voir &#224; l'&#339;uvre cet esprit qui donnait aussi naissance &#224; l'alliance historique entre l'esprit aventurier des navigateurs et la pr&#233;destination calviniste. Melville a v&#233;cu la Guerre de S&#233;cession am&#233;ricaine, au cours de laquelle le Nord industriel l'emporte sur le Sud esclavagiste et agricole. Il a vu d&#233;j&#224; le tournant qui s'op&#232;re dans le champ du travail et avec l'industrialisation qui se d&#233;veloppait &#224; l'&#233;chelle de la plan&#232;te. Et &#224; cette &#233;poque d&#233;j&#224;, sur le grand du r&#233;seau fluvial du Mississippi le bateau &#224; vapeur rempla&#231;ait le bateau au voile. Le &lt;i&gt;Pequod&lt;/i&gt; baleinier, command&#233; par le capitaine Achab doit &#234;tre le dernier voilier qu'il sillonnait les oc&#233;ans. Et les oc&#233;ans &#233;taient d&#233;j&#224; domin&#233;es par les puissances maritimes colonisatrices dans une &#233;conomie-monde qui commence alors &#224; &#233;merger. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui fait exister l'Am&#233;rique contemporain aux yeux du non-Am&#233;ricain en dehors de l'Am&#233;rique, ce sont aussi ses images, ses simulacres. Ces signes ext&#233;rieurs ne nous expliquent pas l'Am&#233;rique int&#233;rieure. Le fameux &lt;i&gt;melting-pot&lt;/i&gt;, depuis la fin du 19e si&#232;cle, o&#249; se fondent les diff&#233;rences culturelles et ethniques est cens&#233; constituer un pilier de l'identit&#233; am&#233;ricaine avec les immigrants, avec leurs origines diverses. La devise am&#233;ricaine, &lt;i&gt;E pluribus unum&lt;/i&gt; (&#171; Unis dans la diversit&#233; &#187;) symbolise cette vocation. Apr&#232;s la Guerre de S&#233;cession, l'identit&#233; am&#233;ricaine s'est forg&#233;e dans la culture s&#233;gr&#233;gationniste. L'int&#233;gration d&#233;sir&#233;e par &lt;i&gt;melting-pot&lt;/i&gt; s'est vu aussi comme une utopie, et cela am&#232;ne finalement &#224; l' &#233;chec du multiculturalisme. Le Pr&#233;sident Trump m&#232;ne une politique ouvertement anti &lt;i&gt;melting-pot&lt;/i&gt;, telle qu'aucun pr&#233;sident am&#233;ricain ne l'a fait depuis la Seconde guerre Mondiale. Le continent am&#233;ricain a &#233;t&#233; d&#233;couvert par les hommes venant de l'Ancien Monde (la Vieille Europe), ils ont &#233;t&#233; les fondateurs de la nation am&#233;ricaine. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le Nouveau est-il la continuation de l'Ancien ? On sait que la curiosit&#233; g&#233;n&#233;alogique est assez r&#233;pandue dans la culture am&#233;ricaine. Car elle est l'un des signes de distinction sociale et symbolique des &#233;lites. De nos jours, la soci&#233;t&#233; am&#233;ricaine reste encore fortement s&#233;gr&#233;g&#233;e et racialis&#233;e. C'est bien dans cette perspective que il faut relire &lt;i&gt;Am&#233;rique&lt;/i&gt; de Jean Baudrillard, pour r&#233;fl&#233;chir sur l'Am&#233;rique. En 1986, Baudrillard parcourt l'Am&#233;rique int&#233;rieure et il observe : L'Am&#233;rique est &#171; n&#233;e d'une faille avec l'Ancien Monde, culture tactile, fragile, mobile, superficielle... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Am&#233;rique, Grasset &amp; Fasquelle, 1986, p.15.&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Depuis sa fondation, elle est consid&#233;r&#233;e comme &#171; Nouveau Monde &#187;. Mais ce Nouveau Monde est-il un lieu g&#233;ographique o&#249; &#171; une utopie qui d&#232;s le d&#233;but s'est v&#233;cue comme r&#233;alis&#233;e... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;p.32.&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Si ce continent-pays est n&#233; &#171; d'une faille &#187;, cela suppose-t-il une anomalie, ou une image cin&#233;matographique ? Et entre Ancien et Nouveau y a-t-il une g&#233;n&#233;alogie r&#233;elle ou suppos&#233;e ?&lt;br class='autobr' /&gt; En guise de r&#233;ponse, Baudrillard &#233;crit : &#171; En fait, le cin&#233;ma n'est pas l&#224; o&#249; on pense, et surtout pas dans les studios qu'on visite en foule, succursales de Disneyland-Universal Studios, Paramount, etc. Si on consid&#232;re que tout l'Occident s'hypostasie dans l'Am&#233;rique, l'Am&#233;rique dans la Californie, et celle-ci dans MGM et Disneyland, alors c'est ici le microcosme de l'Occident. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;p.56.&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; l'Am&#233;rique, ce pays &lt;i&gt;hypostasi&#233;&lt;/i&gt;, est devenue le symbole m&#234;me de la soci&#233;t&#233; postmoderne, &#171; microcosme de l'Occident &#187;, o&#249; la r&#233;alit&#233; est constamment remplac&#233;e par des simulacres et des images artificielles. Ici, il faut r&#233;fl&#233;chir sur cette &lt;i&gt;faille&lt;/i&gt;, o&#249; appara&#238;t une &#171; distorsion &#187; : &#171; Plut&#244;t qu'un rapprochement, la confrontation entre l'Am&#233;rique et l'Europe fait appara&#238;tre une distorsion, une coupure infranchissable. Ce n'est pas seulement un d&#233;calage, c'est un ab&#238;me de la modernit&#233; qui nous s&#233;pare. On na&#238;t moderne, on ne le devient pas. Et nous ne le sommes jamais devenus. Ce qui saute aux yeux &#224; Paris, c'est le XIXe si&#232;cle. Venu de Los Angeles, on atterrit dans le XIX e si&#232;cle. Chaque pays porte une sorte de pr&#233;destination historique, qui en marque presque d&#233;finitivement les traits. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;p.72.&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; il n'y a donc pas un r&#233;cit moderne occidental qui d&#233;finit un bloc civilisationnel et homog&#232;ne. Selon cette perspective, la suppos&#233;e modernit&#233;, depuis sa formation est partag&#233;e entre plusieurs p&#244;les, comme h&#233;ritage : anglo-saxon, latin, sans oublier la Renaissance... alors que les Etats-Unis repr&#233;sentent le grand centre h&#233;g&#233;monique, &#224; eux seuls : &#171; Nous sommes toujours au centre, mais au centre du Vieux Monde. Eux qui furent une transcendance originale de ce Vieux Monde en sont aujourd'hui le centre neuf et excentrique. L'excentricit&#233; est leur acte de naissance. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;p.80.&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Finalement, avec Melville, destructeur du mythe, nous avons vu un r&#233;cit du Nouveau Monde potentiellement conflictuel et d'un avenir incertain. Avec Hegel, un Nouveau Monde pourvu d'une avenir prometteur, avantageux, comme accomplissement de l'Ancien Monde en terre d&#233;couverte et conquise. Avec Baudrillard, une Am&#233;rique contemporaine, post-moderne et d&#233;finitivement &#233;mancip&#233;e de l'Ancien Monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Melville, romancier de la condition humaine ?&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt;Pierre ; or, The Ambiguities&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;1852. [[Pierre ou Les ambigu&#239;t&#233;s, traduit par Pierre Leyris, nouvelle (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; est &#233;crit apr&#232;s &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt;. Contrairement aux autres roman, &lt;i&gt;Pierre&lt;/i&gt; se d&#233;roule aux &#201;tats-Unis, sur la terre ferme. D&#232;s sa sortie, il est condamn&#233; pour son absence de moralit&#233; et pour son style. Pierre Glendinning, l'h&#233;ritier du manoir de Saddle Meadows pr&#232;s de New York est fianc&#233; &#224; Lucy Tartan. Il vit avec sa m&#232;re, une veuve au caract&#232;re dominateur. Un concours de circonstances l'am&#232;ne &#224; rencontrer Isabel Banford, sa demi-s&#339;ur, l'ill&#233;gitime et orpheline enfant de son p&#232;re. Sa m&#232;re refuse de la reconna&#238;tre. Pierre s'enfuit alors avec elle, &#224; New York. Et Lucy, son ex-fianc&#233;e, d&#233;cidera de les rejoindre pour vivre avec eux. Bient&#244;t, leur vie &#224; trois devient l'objet d'un scandale et tourne au cauchemar. Pierre deviendrai assassin par accident et entra&#238;ne ses compagnes dans la mort, une sorte de suicide collectif. Si Achab, apr&#232;s sa confrontation avec Moby Dick a disparu pour toujours au fond de l'oc&#233;an, le jeune Pierre sera englouti dans son pessimisme existentiel noir. Dans ce roman pessimiste, s'identifie l'histoire tragique et du non-dit d'une qu&#234;te existentielle, o&#249; se trament inceste, meurtre et suicide. On y trouve l'ombre d'un secret familial, de l'encha&#238;nement des inconciliables paradoxes. D'ailleurs, le roman laisse en suspens les interrogations qu'il suscite. Le personnage principal Pierre ne dit pas &lt;i&gt;je&lt;/i&gt;. Le narrateur invisible parle de Pierre en disant &lt;i&gt;il&lt;/i&gt;. Et l'&#233;crivain Melville garde la distance en posant des questions sans r&#233;ponse.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pierre perd progressivement ses rep&#232;res. Il a des doutes existentiels qu'il ne parvient pas &#224; formuler ; ses ambigu&#239;t&#233;s sur lui-m&#234;me, ses doutes sur les racines suppos&#233;es de son pays : &#171; ...un jour qu'&#233;tendu aupr&#232;s de la paroi rocheuse et les yeux fix&#233;s sur elle, Pierre s'&#233;tonnait qu'il e&#251;t &#233;t&#233; la premi&#232;re personne de quelque discernement &#224; tomber sur une si grande curiosit&#233; naturelle dans un pays colonis&#233; depuis longtemps, il vint &#224; gratter plusieurs couches d'une vieille mousse grisonnante, drue et touffue, et &#224; sa grande surprise, d&#233;couvrit au-dessous, grossi&#232;rement taill&#233;es dans la pierre et &#224; demi effac&#233;es, les initiales : &#171; S. le S. &#187; Il comprit alors que, si toute la contr&#233;e semblait ignorer la Roche depuis des temps imm&#233;moriaux, il n'&#233;tait pas pour cela la premi&#232;re cr&#233;ature humaine &#224; contempler ce spectacle merveilleux et mena&#231;ant [&#8230;] la fracture ancienne semblait accuser une &#233;poque ant&#233;rieure &#224; la d&#233;couverte de l'h&#233;misph&#232;re par Colomb. Il mentionna cette &#233;trange circonstance &#224; l'un de ses parents de la ville, un vieux monsieur chenu [&#8230;] qui avait enfin trouv&#233; sa grande consolation dans l'Ancien Testament [&#8230;] ce dernier n'avait-t-il pas soutenu nagu&#232;re que l'Ancien Ophir de l'Ecriture devait se situer quelque part sur la c&#244;te de l'Am&#233;rique du Nord ? &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pierre, p.218-219.&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Pierre trouve les traces arch&#233;ologiques de l'Ancien Monde dans l'Am&#233;rique du Nouveau Monde ? Ces traces comme ces &#171; initiales : &#171; S. le S. &#187;, une pr&#233;sence confirm&#233;e par un vieux sage, sont-elles un signe de continuit&#233; entre le deux mondes ? Apr&#232;s cette trouvaille, Pierre fait un songe tr&#232;s &#233;nigmatique : &#171; Le vieux Titan &#233;tait le fils incestueux de Coelus et de Terra. Or Titan &#233;pouse sa m&#232;re Terra, perp&#233;trant ainsi un nouvel inceste qui donne naissance &#224; Encelade. Encelade &#233;tait donc fils et petit-fils de l'inceste ; et de m&#234;me, chez Pierre, le m&#233;lange organique du c&#233;leste et du terrestre avait engendr&#233; un temp&#233;rament complexe, incertain, aspirant au ciel, mais non point enti&#232;rement &#233;mancip&#233; de la terre ; lequel, demeurant par son &#233;l&#233;ment terrestre attach&#233; &#224; sa terrestre m&#232;re, avait engendr&#233; &#224; son tour en lui le deux fois incestueux Encelade... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pierre, p.555-556.&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Pierre s'identifiera &#224; Encelade qu'il a vu en songe ; Encelade, ce colosse qui s'acharne &#224; regagner sa patrie c&#233;leste mais qui s'enlise sur terre. Le monde est le r&#233;sultat d'un amour incestueux. Qui est la cause de l'inceste familial, celui-ci s'associe-t-il &#224; la pens&#233;e puritaine ou, plus g&#233;n&#233;ralement, avec la culture protestante, nourrie et hant&#233;e d'images bibliques, indissociable d'une histoire de la culpabilit&#233; ? L'inceste dans les relations familiales trouve sa racine ou sa g&#233;n&#233;alogie originaire dans la cr&#233;ation du monde m&#234;me ; une relation du monde aux choses aux &#234;tres et aux personnes. Les dieux mythologiques grecs eux sont d&#233;j&#224; issus de cette narration que l'on transmet dans l'histoire humaine. Du vieux Titan, en passant par Coelus, Terra, Ciel et Terre, perp&#233;trant ainsi un nouvel inceste qui donne naissance &#224; Encelade, lui-m&#234;me &#233;tait fils et petit-fils de l'inceste. Melville trace une g&#233;n&#233;alogie de la cr&#233;ation de l'inceste en transf&#233;rant les figures mythologiques antiques sur l'Am&#233;rique : &#171; Cet Encelade am&#233;ricaine, sculpt&#233; par la main vigoureuse de la Nature... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pierre, p.554.&#034; id=&#034;nh14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : ces dieux sont d&#233;pendants du cosmos. Et la condition humaine est li&#233;e &#224; un inceste originaire ; c'est la g&#233;n&#233;alogie d'Encelade. C'est dans cette perspective que dans &lt;i&gt;Pierre&lt;/i&gt;, Melville d&#233;crit les tensions psychologiques, sexuelles et familiales entre Pierre et sa m&#232;re veuve, avec sa cousine Lucy, son ex fianc&#233;e, et Isabel devenue sa femme, qui est sa demi-s&#339;ur. Dans la demeure ancestrale, loin de l'Am&#233;rique urbaine, la famille Glendinning croit perp&#233;tuer l'id&#233;al pseudo-aristocratique de l'Ancien Monde. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans son roman, Melville, en mettant la litt&#233;rature et la philosophie au service de son &#233;criture, interroge les fondements de la famille occidentale. Fond&#233;e sur la souverainet&#233; divine du p&#232;re, la famille occidentale traditionnelle commence d&#232;s le d&#233;but du 19&#232;me si&#232;cle &#224; se transformer en une famille biologique. Elle accordait une place centrale &#224; la maternit&#233; mais la mont&#233;e en puissance de la place des femmes va changer la forme de la famille. Le d&#233;sir de procr&#233;ation ne va plus d&#233;pendre uniquement de la maternit&#233;. La dimension patriarcale, dans la famille, commence &#224; se transformer. Toutes ces mutations se font sentir dans le roman. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est dans cet esprit que Pierre accueille son ex-fianc&#233;e Lucy dans son foyer au prix d'un nouveau mensonge. Lui, Isabel et Lucy ensemble vivaient dans la boh&#232;me new-yorkaise. Le voici en plein d&#233;sarroi existentiel, il doute de tout, de lui-m&#234;me, de sa &#171; demi-s&#339;ur-femme-Isabelle &#187; : &#171; Ne m'appelle plus fr&#232;re ! [&#8230;] Les demi-dieux foulent des d&#233;chets, et vice et vertu ne sont que d&#233;chets ! Isabelle, j'&#233;crirai cela... j'&#233;vang&#233;liserai le monde &#224; neuf, je lui montrerai des secrets plus profonds que ceux de l'Apocalypse !... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pierre, p.440.&#034; id=&#034;nh15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; D'un pessimisme noir et d'une d&#233;sorientation totale, il s'est senti investi d'une mission pseudo- apostolique. On a l&#224; le projet d'&#233;criture d'un roman philosophique o&#249; est en question une communaut&#233; humaine &#224; &#233;vang&#233;liser : &#171; Deux livres sont en cours, et le monde n'en verra qu'un : le rat&#233;. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pierre, p.490.&#034; id=&#034;nh16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Melville n'arrivera pas &#224; terminer son &#339;uvre &#224; cause d'un manque d'authenticit&#233; ou d'un manque de maturit&#233;. Il est hant&#233; &#224; jamais par son &#233;chec. Jadis, il &#233;tait sous l'influence d'un opuscule philosophique d'un certain Plotinus Plinlimmon, ma&#238;tre &#224; penser d'une soci&#233;t&#233; religieuse, et qui &#233;tait un imposteur accompli. Cette exp&#233;rience n&#233;gative l'a &#233;loign&#233; de la philosophie : &#171; Il n'est point de foi, point de sto&#239;cisme, point de philosophie qui puissent r&#233;sister &#224; l'&#233;preuve supr&#234;me d'un v&#233;ritable assaut de la vie et de la souffrance... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pierre,p.466.&#034; id=&#034;nh17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Finalement, le roman se termine sur le suicide collectif. Ici, il faut remarquer que Melville, dans son roman baroque exploite le th&#232;me de l'inceste, en liaison avec le th&#232;me de l'apocalypse. Et pour Freud, dans la culture occidentale, la culture se fonde sur les deux tabous principaux que sont l'interdit du meurtre et la prohibition de l'inceste : le renoncement pulsionnel, le fait de renoncer &#224; la satisfaction de certaines pulsions est au fondement de la soci&#233;t&#233;. Cette id&#233;e sera d&#233;velopp&#233;e dans &lt;i&gt;Malaise dans la civilisation&lt;/i&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Melville, dans la derni&#232;re p&#233;riode de sa vie, d&#233;couvrit Schopenhauer. Pessimiste sur la vie, pessimiste aussi sur l'avenir de la nouvelle nation am&#233;ricaine du Nouveau Monde, o&#249; la d&#233;mocratie esclavagiste, la puissance de l'argent, le culte religieux du profit sont de rigueur. Est ici en question un empire anglo-am&#233;ricain qui pr&#233;c&#232;dent la fondation m&#234;me de l'Empire naissant, fond&#233; sur la d&#233;gradation syst&#233;matique de l'homme ; une jeune nation, motiv&#233;e par une id&#233;ologie nationale th&#233;ologico-messianiste. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans son dernier roman, &lt;i&gt;The Confidence-Man, His Masquerad&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;1857. L'Escroc &#224; la Confiance, Gallimard.&#034; id=&#034;nh18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, Melville racontera l'histoire d'un escroc qui s&#232;me le d&#233;sordre sur l'un de ces grands bateaux &#224; aubes, le &#171; Fidel &#187;, qui faisaient la liaison entre Saint Louis et La Nouvelle-Orl&#233;ans, sur le Mississipi. Les passagers d&#233;couvrent une affiche qui met en garde contre un escroc &#171; original &#187; qui serait parmi eux. Escrocs, charlatans, faux proph&#232;tes devront se succ&#233;der comme de porte-paroles de la charit&#233;. Mais comment distinguer les imposteurs des v&#233;ritables philanthropes ? Et surtout comment en particulier identifier l'escroc qui circule parmi cette foule anonyme et cosmopolite ? Cet escroc pr&#233;sum&#233; incarne tous les r&#244;les successivement, sous les d&#233;guisements les plus vari&#233;s, en gagnant la confiance des uns et des autres. Il n'avait qu'un but constant : d&#233;voiler &#224; leur tour la cupidit&#233; et l'&#233;go&#239;sme des passagers ; Melville a voulu d&#233;crire la complexit&#233; des valeurs, des oppositions entre le &#171; vice &#187; et la &#171; vertu &#187;, la &#171; bien &#187; et le &#171; mal &#187;, comme si la &#171; jeune Am&#233;rique &#187; &#233;tait vou&#233;e &#224; abriter quelque &#171; p&#233;ch&#233; mortel &#187;. Voyager sur l'un de ces grands bateaux &#224; aubes sur le Mississippi, cela &#233;voque Isma&#235;l dans &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt; : il &#233;tait attir&#233; par la mer en raison d'un profond sentiment d'ennui existentiel. Mais pour se d&#233;couvrir existentiellement faut-il toujours fuir les grands d&#233;serts de l'Am&#233;rique continentale et prendre la mer ou le fleuve ? Dans les romans de Melville, un homme de la mer a un statut particulier dans l'exp&#233;rience de la vie. Car la vie &#224; bord d'un navire oblige le marin ou le voyageur se mettre en qu&#234;te de la v&#233;rit&#233; : &#171; Il faut dire qu'en mer, dans la compagnie des marins, tout homme appara&#238;t tel qu'il est. Pas de meilleure &#233;cole qu'en bateau pour &#233;tudier la nature humaine... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mardi, p.19.&#034; id=&#034;nh19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3) &lt;i&gt;EPILOGUE PROVISOIRE&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait que Melville a &#233;t&#233; marqu&#233;, comme nombre de ses contemporains, par l'&#233;pisode tragique de l'Essex ; en 1820, un cachalot g&#233;ant a attaqu&#233; et coul&#233; le navire baleinier Essex. Les survivants de l'&#233;quipage ont pu raconter cette histoire marquante, ce qui a contribu&#233; &#224; alimenter les r&#233;cits autour des baleines &#171; monstrueuses &#187;. La baleine blanche, ce mammif&#232;re marin majestueux, est devenu aujourd'hui l'un des symboles de la protection de la plan&#232;te et du monde marin. Elle n'a pas toujours &#233;t&#233; appr&#233;ci&#233;e par les terriens. La chasse maritime ultra-moderne l'a extermin&#233;e en grande partie. Sa blancheur, dans &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt;, est le &#171; signe mystique &#187; d'un inconnu terrifiant et sublime. Le sublime est li&#233; &#224; la terreur, mais &#233;galement &#224; un sentiment de grandeur, d'&#233;tonnement, parfois d'autant plus fort que li&#233; &#224; la crainte de la mort. Selon le r&#233;cit de Melville, dans les profondeurs myst&#233;rieuses des oc&#233;ans, un g&#233;ant majestueux r&#232;gne en tant que gardien des mers mais il fait peur aux marins - une peur associ&#233;e au myst&#232;re. Edmund Burke remarque en ce sens &#171; la grande terreur qu'inspire l'Oc&#233;an &#187; en tant qu'il s'agit d'un espace immense, o&#249; l'homme se trouve confront&#233; &#224; &#171; l'infinit&#233; &#187; du monde.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Recherche philosophique sur l'origine de nos id&#233;es du sublime et du beau - (&#8230;)&#034; id=&#034;nh20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Le voyage en mer, en tant que voyage initiatique, est un grand topos litt&#233;raire - de l'histoire biblique de Jonas &#224; l'&lt;i&gt;Odyss&#233;e&lt;/i&gt; d'Hom&#232;re, nombreux sont les personnages qui ont affront&#233; les dangers marins. Le roman d'initiation ne peut avoir lieu sans une aventure au cours de laquelle le h&#233;ros devra faire des choix face &#224; des situations p&#233;rilleuses. Jonas est aval&#233; par un &#233;norme poisson, il reste trois jours dans son ventre o&#249; il prie sans cesse. Et Dieu parle au monstre, qui recrache Jonas. Ulysse entame son voyage de retour avec ses compagnons mais il est le seul &#224; r&#233;ussir &#224; regagner Ithaque, sa patrie. Dans &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt;, le d&#233;nouement du r&#233;cit est dans les derniers chapitres : c'est l'histoire de trois journ&#233;es de chasse, semblable &#224; l'histoire biblique de Jonas. Achab n'est ni Jonas ni Ulysse ; il n'est pas sauv&#233;. Il est l'homme d'une &#233;poque d&#233;senchant&#233;, o&#249; les croyances religieuses et magiques reculaient et o&#249; le monde se s&#233;cularise. Il est l'homme de son &#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt;, baleine blanche, figure suscitant une terreur insondable, source d'&#233;merveillement parce qu'elle s'enveloppe dans des formes sensibles et dans des mythes li&#233;s &#224; la Nature. Et dans notre temps, dans la nature o&#249; nous vivons, nous vivons avec les risques majeurs li&#233;s &#224; l'&#232;re de l'Anthropoc&#232;ne ; un &lt;i&gt;dangereux d&#233;clin&lt;/i&gt;, avec l'&#233;puisement des ressources naturelles, avec une r&#233;elle possibilit&#233; d'extinction des esp&#232;ces vivantes. Face &#224; ces risques vitaux, les aventures fantastique de Moby Dick nous rappellent aussi les risques qui p&#232;sent sur notre avenir et nous incitent &#224; r&#233;fl&#233;chir, entre Descartes et H&#233;raclite : l'un est le symbole de la philosophie occidentale moderne, et l'autre, un &#171; pr&#233;socratique &#187;, un philosophe de la nature. Le premier est partisan de &#171; nous rendre comme &lt;i&gt;ma&#238;tres et possesseurs de la nature&lt;/i&gt; &#187; (&lt;i&gt;Discours de la m&#233;thode&lt;/i&gt;), et le second nous invite &#224; r&#233;fl&#233;chir au fait que la &#171; nature aime se cacher (&lt;i&gt;phusis kruptesthai philei&lt;/i&gt;) &#187; - un aphorisme qui hante la philosophie occidentale, car s'oppose frontalement &#224; l'attitude prom&#233;th&#233;enne. A noter, au passage : chez H&#233;raclite, le terme original, c'est &#171; Phusis &#187; : la pouss&#233;e vitale, la puissance de production, la croissance, la naissance, &#171; nascere &#187; en latin, na&#238;tre, qui donne &lt;i&gt;natura&lt;/i&gt;. L'Anthropoc&#232;ne ne nous ne met-il pas en garde contre la perspective philosophique m&#233;caniste de Descartes sur la nature, tandis que l'aphorisme de H&#233;raclite, lui, nous incite &#224; r&#233;fl&#233;chir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Melville, comme romancier et ex-marin aventureux, avait un but tr&#232;s ambitieux en adoptant comme sujet des aventures en forme de r&#233;cits maritimes pour aborder des questionnements philosophiques. Il propose une narration romanc&#233;e da la naissance de la nation am&#233;ricaine, &lt;i&gt;il oppose un contre-roman national &#224; l'id&#233;ologie am&#233;ricaine&lt;/i&gt;. Cet aspect bien &#233;vident n'explique que partiellement sa vocation. Plus que cela, il voulait exposer ses propres visions &#224; propos de la condition humaine. Il exprime ses propres pr&#233;occupations existentielles. Par exemple, les motivations d'Achab sont plus profondes qu'une simple vengeance pour une blessure physique. Si la perte de sa jambe est le catalyseur de sa &#171; haine insatiable &#187;, sa poursuite de Moby Dick se transforme en une r&#233;bellion m&#233;taphysique ; l'&#233;criture de Melville est l'expression d'une prise de conscience d'un monde sans Dieu. Cela s'inscrit dans la chronique annonc&#233;e de la mort du christianisme, annonc&#233;e par Nietzsche. Cet aspect important explique aussi pourquoi ses romans, et en particulier &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt; faisaient des r&#233;f&#233;rences all&#233;goriques et symboliques &#224; la Bible et au domaine du religieux. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour Maurice Blanchot, &#171; Le livre de Melville a tous les caract&#232;res des r&#233;cits de grandes aventures. Il en offre les points d'attrait, l'intrigue, le d&#233;cor, le personnel. Il commence par des myst&#232;res de faible profondeur, se poursuit par des secrets qui ne semblent l&#224; que pour provoquer des p&#233;rip&#233;ties et, apr&#232;s les tours et les d&#233;tours qui emportent l'attention, se termine par le drame in&#233;vitable o&#249; tout sombre sauf la raison d'&#234;tre du livre. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Le secret de Melville &#187;, dans Faux pas, Paris, Gallimard, 1975, p. 274.&#034; id=&#034;nh21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; Achab doute de tout ; c'est son &#171; drame in&#233;vitable &#187;. Il doute de Dieu mais son doute ne fait pas de lui un ath&#233;e accompli. Il veut bien d&#233;couvrir les myst&#232;res de la baleine blanche, de la nature, car il s'interroge sur sa vie, sur la mort, parce qu'il craint d'&#234;tre an&#233;anti. Bien qu'il paraisse cruel, il souffre et il s'obstine &#224; poursuivre et &#224; tuer Moby Dick qui le mutile. Il nous expose une philosophie de la vengeance : &#171; ...Tous les objets visibles ne sont que des mannequins de carton, mais dans chaque &#233;v&#233;nement... dans chaque l'acte vivant... derri&#232;re le fait incontestable, quelque chose d'inconnu et qui raisonne se montre derri&#232;re le mannequin qui, lui, ne raisonne pas. Si l'homme veut frapper, qu'il frappe &#224; travers le mannequin ! &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Moby Dick, traduit par L. Jacques, J. Smith et J. Giono, Gallimard, XXXVI., (&#8230;)&#034; id=&#034;nh22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; frapper le &lt;i&gt;mannequin&lt;/i&gt;, c'est le d&#233;sir de d&#233;couvrir le &#171; myst&#232;re &#187; qui lui assure un existence apr&#232;s sa disparition. Les hommes comme Achab, s'ils avaient v&#233;cu entre les deux Guerres mondiales, auraient pu adh&#233;rer sans h&#233;sitation aussi bien au nazisme qu'au stalinisme, selon les circonstances, rien que pour se venger de leurs ennemis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jour, au coucher du soleil au bord du &lt;i&gt;Pequod&lt;/i&gt; en plein oc&#233;an, nous entendons les monologues int&#233;rieures de Achab le monomane, transmis par l'omniscient et futur &#233;crivain Isma&#235;l : &#171; ... Je suis d&#233;moniaque, je suis la folie m&#234;me, rendue furieuse ! Ma folie est cette folie sauvage qui ne se calme que pour mieux s'&#233;tudier et se comprendre. La proph&#233;tie disait que je suis d&#233;membr&#233;... Eh ! oui ! J'ai perdu cette jambe... Maintenant moi je pr&#233;dis que je d&#233;membrerai celui qui m'a d&#233;membr&#233;. Que le proph&#232;te et celui qui accomplit les proph&#233;ties ne fassent qu'un ; c'est plus que ce que vous n'avez jamais &#233;t&#233;, vous, Dieux Grands. Je me fous de vous, de vous tous, vous, divins joueurs de cricket&#8230; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Moby Dick, traduit par L. Jacques, J. Smith et J. Giono, p.189.&#034; id=&#034;nh23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Et encore, &#171; ...Si je remonte la trace des g&#233;n&#233;alogies des grandes mis&#232;res humaines, je trouve finalement la paternit&#233; primordiale des dieux... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb24&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Moby Dick, p.481.&#034; id=&#034;nh24&#034;&gt;24&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Sa mani&#232;re d'interroger Dieu &#233;voque les gnostiques ; les gnostiques croient en un Dieu supr&#234;me qui a cr&#233;&#233; le monde &#224; travers de multiples processus d'&#233;manation , qui ont finalement conduit &#224; la cr&#233;ation d'un Dieu inf&#233;rieur imparfait qui a cr&#233;&#233; le monde mat&#233;riel imparfait. L'homme est d&#233;sarm&#233; devant le mal et le bien et la responsabilit&#233; appartient &#224; Dieu, pas &#224; l'homme. Les gnostiques interrogeaient Dieu et leur condition dans ce monde. Pourquoi se sentaient-ils &#233;tranger dans ce monde ? Qu'y avait-il &#224; l'origine ? Le Bien et le Mal sont deux &#233;l&#233;ments inconciliables et absurdement m&#234;l&#233;s ici-bas, &#224; la suite d'une Chute, contrairement &#224; la volont&#233; du &#171; vrai dieu &#187;. Les limites qui constituent les fronti&#232;res entre le juste et l'injuste, le bien et le mal n'existent pas. La r&#233;volte intime de l'individu contre le Mal est alors pr&#233;sent&#233;e comme la preuve de son innocence. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb25&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir Madeleine Scopello, Les Gnostiques, Paris, Cerf, 1991.&#034; id=&#034;nh25&#034;&gt;25&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Achab lui-m&#234;me ne sent-il aucune responsabilit&#233; ni devant le mal ni devant le bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand Moby Dick est finalement rep&#233;r&#233;e, une chasse catastrophique de trois jours commence. Etrangl&#233; par le cordage de son propre harpon, Achab tombe par-dessus bord et se noie lorsque la baleine plonge en l'entra&#238;nant. Mais trois jours avant de cette fin, Achab s'&#233;panchait &#224; Starbuck, son second, qui repr&#233;sente l'exact oppos&#233; de sa personnalit&#233;, &#224; qui il faisait toute confiance, en faisant un bilan tragique de sa vie : &#171; Quand je pense (...) comment pendant quarante ans, je me suis nourri d'aliments secs et sal&#233;s [&#8230;] des oc&#233;ans entiers me s&#233;parant de cette jeune femme-enfant que j'ai &#233;pous&#233;e pass&#233; cinquante ans [&#8230;] j'ai fait une veuve de cette pauvre fille en l'&#233;pousant [&#8230;] le vieil Achab a furieusement pourchass&#233; sa proie, en &#233;cumant... plus d&#233;mon qu'homme [...] je me sens horriblement faible, courb&#233; et bossu [&#8230;] restez pr&#232;s de moi, Starbuck, laissez-moi regarder dans l'&#339;il humain... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb26&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Moby Dick, p.553.&#034; id=&#034;nh26&#034;&gt;26&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Cette br&#232;ve confession, nous montre un Achab humain, sans orgueil ni sentiment de vengeance, mais ce n'est qu'un moment passager.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; bord du &lt;i&gt;Pequod&lt;/i&gt; peut-on imaginer le capitaine Trump &#224; la place de Achab ? Le premier entra&#238;ne son &#233;quipage am&#233;ricain dans la poursuite obsessionnelle de &lt;i&gt;America great again&lt;/i&gt;, qui pourrait causer sa perte. Il para&#238;t que le retour de Donald Trump au pouvoir inqui&#232;te la communaut&#233; psychiatrique internationale. Certains experts dressent m&#234;me un tableau clinique alarmant du 47e pr&#233;sident am&#233;ricain . Voici son &#171; portrait-robot &#187; : psychopathie, &#171; mendacit&#233; hubristique &#187;, violence&#8230; Et plus inqui&#233;tant encore, ces troubles pourraient contaminer le monde. En Am&#233;rique il y a toujours l'exigence de transparence quant &#224; la &#171; sant&#233; mentale &#187; des pr&#233;sidents. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est une histoire qui remonte loin. Dans une &#233;tude classique sur le pr&#233;sident Thomas Woodrow Wilson, parus &#224; titre posthume (1966) et en grande partie r&#233;dig&#233;e par le diplomate am&#233;ricain William C. Bullit, Freud propose une analyse de la folie d'un homme d'Etat en apparence normal mais atteint de diverses pathologies psychiques, et responsable &#224; ses yeux du trait&#233; de Versailles qui s'est r&#233;v&#233;l&#233; d&#233;sastreux pour l'Europe et qui, &#224; force d'humilier les vaincus, a conduit &#224; la victoire du nazisme. Wilson, qui s'identifie d&#232;s son plus jeune &#226;ge &#224; la figure de son p&#232;re, et d'o&#249; vient sa pathologie... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb27&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir Dictionnaire amoureux de la psychanalyse, E. Roudinesco, 2017, Plon.&#034; id=&#034;nh27&#034;&gt;27&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; D'o&#249; vient le succ&#232;s de Trump ? Dans ses tendances fascisantes, il est hostile aux droits d&#233;mocratiques acquis. Il remplace le d&#233;bat par le seul rapport de force. L'important est que son adversaire soit plus faible, et aussit&#244;t disqualifi&#233;. Beaucoup d'Am&#233;ricains pensent aujourd'hui comme lui. Une partie de la population a le sentiment d'&#234;tre manipul&#233; ; Trump aurait perdu pour son deuxi&#232;me mandat parce que les &#233;lections ont &#233;t&#233; manipul&#233;es. Parmi une bonne partie du peuple am&#233;ricain, pr&#233;vaut une soif de revanche contre le syst&#232;me et Trump a su incarn&#233; ce ressentiment avec un vocabulaire simple. Melville d&#233;crit un Achab sinistrement h&#233;ro&#239;que, comme quelqu'un qui est pr&#234;t &#224; sacrifier sa propre vie pour sa manie de la vengeance. Trump est anim&#233; par le d&#233;sir de vengeance contre ses opposants int&#233;rieurs et ext&#233;rieurs. Et &#224; l'instar de l'&#233;quipage du &lt;i&gt;Pequod&lt;/i&gt;, r&#233;pondant &#224; la vengeance, des millions d'Am&#233;ricains ont &#233;t&#233; magn&#233;tis&#233;s par Trump. On ne sait si Trump a lu &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt;, mais l'ironie de l'histoire est que, &#171; Chester Alan [21&#7497; pr&#233;sident, r&#233;publicain ], futur Pr&#233;sident des Etas-Unis &#8211; en fut aussi bien l'admirateur ; mais Melville ne le sut peut-&#234;tre pas... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb28&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le Chatelain, Mystic Fountain, La fontaine mystique de Herman Melville, Les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh28&#034;&gt;28&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trump, milliardaire-pr&#233;sident, est-t-il un accident de l'histoire ou le r&#233;sultat d'une longue crise de la soci&#233;t&#233; am&#233;ricaine ? Cela fait longtemps que le d&#233;clin de l'Am&#233;rique est engag&#233;. Son &#233;conomie est plus en plus moins performante. Son h&#233;g&#233;monie est en jeu. Et Trump promet d'inverser ce d&#233;clin. Bien que Am&#233;rique ne puisse pas maintenir longtemps sa domination globale par sa puissance &#233;conomique, politique et militaire, engendrant nombre de d&#233;sordres, de conflit, elle soutient l'Etat d'Isra&#235;l contre le peuple palestinien dans le premier g&#233;nocide de ce si&#232;cle, en cours &#224; Gaza. &lt;br class='autobr' /&gt;
Trump, comme capitaine du &lt;i&gt;Pequod-America&lt;/i&gt;, navigue &#224; vue pour atteindre &lt;i&gt;America Great Again, son Ithaque ; une fausse promesse. Un combat perdu d'avance, car il est condamn&#233; par Moby Dick&lt;/i&gt;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Mehmet Aydin&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Mouton, 1976.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Avant-propos&lt;/i&gt;, p.7.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;La Contre-Bible de Melville&lt;/i&gt;, p.15.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Les Liens qui lib&#232;rent, 2025.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir &lt;i&gt;Puritains d'Am&#233;rique Prestige et d&#233;clin d'une th&#233;ocratie&lt;/i&gt;/Textes choisis 1620-1750. Edition dirig&#233;e par Agn&#232;s Derail, Editions Rue d'Ulm, 2016.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Am&#233;rique&lt;/i&gt;, Grasset &amp; Fasquelle, 1986, p.15.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;p.32.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;p.56.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;p.72.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;p.80.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;1852. [[&lt;i&gt;Pierre ou Les ambigu&#239;t&#233;s&lt;/i&gt;, traduit par Pierre Leyris, nouvelle &#233;dition revue et corrig&#233;e, Gallimard, I999.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Pierre&lt;/i&gt;, p.218-219.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Pierre&lt;/i&gt;, p.555-556.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Pierre&lt;/i&gt;, p.554.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Pierre&lt;/i&gt;, p.440.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Pierre&lt;/i&gt;, p.490.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Pierre&lt;/i&gt;,p.466.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;1857. &lt;i&gt;L'Escroc &#224; la Confiance&lt;/i&gt;, Gallimard.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, p.19.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Recherche philosophique sur l'origine de nos id&#233;es du sublime et du beau&lt;/i&gt; - traduit par Baldine Saint Girons, Paris, Vrin, 2009, p. 69, 103.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Le secret de Melville &#187;, dans &lt;i&gt;Faux pas&lt;/i&gt;, Paris, Gallimard, 1975, p. 274.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt;, traduit par L. Jacques, J. Smith et J. Giono, Gallimard, XXXVI., p.185.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt;, traduit par L. Jacques, J. Smith et J. Giono, p.189.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb24&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh24&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 24&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;24&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt;, p.481.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb25&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh25&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 25&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;25&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir Madeleine Scopello, &lt;i&gt;Les Gnostiques&lt;/i&gt;, Paris, Cerf, 1991.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb26&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh26&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 26&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;26&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt;, p.553.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb27&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh27&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 27&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;27&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir &lt;i&gt;Dictionnaire amoureux de la psychanalyse&lt;/i&gt;, E. Roudinesco, 2017, Plon.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb28&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh28&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 28&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;28&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le Chatelain, &lt;i&gt;Mystic Fountain, La fontaine mystique de Herman Melville&lt;/i&gt;, Les &#233;ditions la Bruy&#232;re, 2015. p.60.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>M&#233;ditations melvilliennes. Moby Dick est de retour [1/2]</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1463</link>
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		<dc:date>2025-07-07T05:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mehmet Aydin</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Mardi : And A Voyage Thither (1849) est le troisi&#232;me roman de Herman Melville. Il est &#233;crit avant Moby Dick. Un grand roman de fiction comme ses pr&#233;c&#233;dents Typee et Omoo. S'agit-il d'un roman autobiographique ? L'auteur &#233;crit dans la Pr&#233;face : &#171; Il y a peu de temps, apr&#232;s avoir publi&#233; deux r&#233;cits de voyage dans le Pacifique qui avaient &#233;t&#233; accueillis en maint endroit avec incr&#233;dulit&#233;, l'id&#233;e me vint d'&#233;crire un pur roman d'aventures polyn&#233;siennes et de le publier comme tel, afin de voir s'il (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=10" rel="directory"&gt;Esth&#233;tique et critique culturelle&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Mardi : And A Voyage Thither&lt;/i&gt; (1849)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mardi, traduit par Rose Celli, revu par Philippe Jaworski, Gallimard, folio (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; est le troisi&#232;me roman de Herman Melville. Il est &#233;crit avant &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt;. Un grand roman de fiction comme ses pr&#233;c&#233;dents &lt;i&gt;Typee&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Omoo&lt;/i&gt;. S'agit-il d'un roman autobiographique ? L'auteur &#233;crit dans la &lt;i&gt;Pr&#233;face&lt;/i&gt; : &#171; Il y a peu de temps, apr&#232;s avoir publi&#233; deux r&#233;cits de voyage dans le Pacifique qui avaient &#233;t&#233; accueillis en maint endroit avec incr&#233;dulit&#233;, l'id&#233;e me vint d'&#233;crire un pur roman d'aventures polyn&#233;siennes et de le publier comme tel, afin de voir s'il ne serait pas possible que la fiction pass&#226;t pour v&#233;rit&#233; : dans une certaine mesure, l'inverse de mon exp&#233;rience pr&#233;c&#233;dente. &#187; On constate que Melville s'engage &#224; une inversion par rapport au t&#233;moignage autobiographique : la v&#233;rit&#233; ne d&#233;pend pas d'une r&#233;alit&#233; &#171; factuelle &#187; pr&#233;existante dans un roman qui serait &#171; r&#233;aliste &#187;, mais plut&#244;t de la capacit&#233; paradoxale de la fiction, voir m&#234;me fantaisiste qui vise l'adh&#233;sion de lecteurs et les faire r&#233;fl&#233;chir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt; comme &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt;, tous deux grandes &#339;uvres d'oralit&#233;, o&#249; la puissance du verbe du conteur domine. Melville est un romancier-penseur infatigable. Malgr&#233; son &#233;chec avec &lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, il est profond&#233;ment conscient de son succ&#232;s futur. Il fut marin, aventurier, romancier, po&#232;te, un authentique provincial am&#233;ricain. Il s'engage en 1843 comme gabier &#224; bord d'une fr&#233;gate de guerre ; ses aventures oc&#233;aniques commencent. Dans ses &#339;uvres, il s'&#233;tait nourri de l'exp&#233;rience des conditions de vie &#224; bord des navires, de la chasse &#224; la baleine qui d&#233;veloppe le courage, mais aussi la soif de gain, de d&#233;sertion, de mutinerie et de la rencontre des peuplades inconnues, des probl&#232;mes pos&#233;s par la pr&#233;sence de l'homme blanc sous les tropiques, de paysages extraordinaires, de la d&#233;couverte d' &#238;les... Et une fois sa vie errante termin&#233;e, il cesse d'&#234;tre l'homme de mer, et devient romancier, l'homme de terre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, il est question de p&#233;r&#233;grinations d'un marin, qui, apr&#232;s avoir quitt&#233; son baleinier, va parcourir le Pacifique sud. Melville, comme il &#233;tait grand lecteur de Rabelais, ses r&#233;cits des voyages sont tr&#232;s aventureux et rocambolesques. Il fait &#233;cho au &lt;i&gt;Gargantua&lt;/i&gt; et au &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt; de Rabelais ; repas festifs, de la boisson exotique, de la bigoterie, de la p&#233;danterie, de la satire politique et sociale et des sp&#233;culations d'ordre m&#233;taphysique... &lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt; brasse les th&#232;mes chers &#224; Melville : la mer, la lutte contre le mal, la culpabilit&#233;, qu&#234;te de transcendance o&#249; tout est li&#233; &#224; une certaine convergence vers une qu&#234;te de V&#233;rit&#233;. Il comporte une dimension &#233;minemment philosophique comme ses autres romans, en particulier &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt;. Le protagoniste de &lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, Taji et ses amis abordent l'archipel de Mardi. Ils errent sur les &#238;les. Ce marin sans nom au d&#233;part, un occidental qui est pris pour un dieu par les autochtones, nomm&#233; &#171; Taji &#187; ; un faux dieu. Au d&#233;part, le r&#233;cit se structure dans la relation qui unit Taji &#224; Yillah, myst&#233;rieuse blonde qui dispara&#238;t aussi soudainement qu'elle est apparue. Yillah reste introuvable mais l'aventure continue. Dans &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt;, si Achab s'embarque sur la mer le lendemain de ses noces, abandonnant femme et enfant apr&#232;s avoir pass&#233; quarante ans sur les oc&#233;ans &#224; chasser le cachalot uniquement par qu&#234;te de vengeance, nourri d'un d&#233;fi m&#233;taphysique et existentiel, pour Taji c'est une aventure fantastique. Achab est &#171; imp&#233;rialiste, totalitaire... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Philippe Jaworski, Melville : le d&#233;sert et l'empire, Presses de l'&#201;cole (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Et ce faux dieu Taji est un aventurier curieux. Il enqu&#234;te et observe. Depuis sa parution, les critiques disaient que les th&#232;mes trait&#233;s dans &lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt; &#233;taient trop disparates entre eux et il a plusieurs centres et ils ne sont pas &#233;quilibr&#233;s. Il est vrai qu'il existe plusieurs centres ; &#233;motionnel, intellectuel, fantasmatique, social, politique, mais ils ne sont pas totalement ind&#233;pendants les uns des autres. Au fond il y a une coh&#233;rence. Il est &#224; la fois satirique, all&#233;gorique, philosophique, visionnaire, m&#234;me si ses myst&#232;res demeurent entiers et qu'il ne connait pas la fin. Pour beaucoup &lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt; fut un &#233;chec. Mais Melville est comme dans son &lt;i&gt;Bartleby, the Scrivener : A Story of Wall Street&lt;/i&gt;, un homme qui &#171; pr&#233;f&#232;re &#187; ne plus jouer au jeu impos&#233; par la logique lib&#233;rale, l'homme de la r&#233;sistance silencieuse. Il est sans concession, toujours avec son &lt;i&gt;I would prefer not to&lt;/i&gt;... Il continue toujours, malgr&#233; ses &#233;checs. Les critiques n&#233;gatives le blessent mais lui choisit de les prendre avec cette philosophie. Du point de vue du style, on peut qualifier &lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt; de baroque, comme &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt; d'ailleurs, si on les compare avec le roman fran&#231;ais. Pourtant il avait m&#234;me un admirateur en France : Jean Giono. &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt;, qu'il devait traduire en collaboration avec Joan Smith et Lucien Jacques fut, &#171; pendant cinq ou six ans au moins &#187;, le compagnon de Giono : &#171; Combien de fois au-dessus de ma t&#234;te n'ai-je pas entendu siffler les cordages, la terre s'&#233;mouvoir sous mes pieds comme la planche d'une baleini&#232;re [&#8230;] il m'a souvent sembl&#233; que Moby Dick soufflait l&#224;-bas devant, au-del&#224; de l'&#233;cume des oliviers, dans le bouillonnement des grands ch&#234;nes&#8230; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pour saluer Melville, Gallimard, 1941. De cette communion avec un livre et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous lisons principalement &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt; &#224; travers les dialogues d'Achab et d'Isma&#235;l : les deux entretiennent une relation dialogique. L'histoire du d&#233;sastre et la fin d'Achab se d&#233;roule &#224; l'int&#233;rieur du discours narratif d'Isma&#235;l. Et ce dernier se d&#233;couvre-t-il &#233;crivain apr&#232;s le naufrage, seul survivant. Au d&#233;part, c'est Isma&#235;l qui avait quitt&#233; la terre ferme en laissant l'immense d&#233;sert-territoire am&#233;ricain derri&#232;re soi. Il est un d&#233;serteur-errant qui se lance dans le Pacifique. Et dans &lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, la fiction commence aussi par un d&#233;sir de fuite. Taji, qui deviendra &#171; demi-dieu &#187;, est marin-narrateur. Il a d&#233;sert&#233; avec son compagnon Viking Jarl de l'Acturion au milieu de l'oc&#233;an pacifique. A travers les temp&#234;tes, les naufrages, enl&#232;vements, poursuites, vengeances ils &#233;chouent sur l'archipel de Mardi, un archipel qui parait comme un espace interminable. Taji tombe amoureux d'une jeune fille, qui dispara&#238;t, mais ses aventures continuent. Et comme nous verrons, par un proc&#233;d&#233; litt&#233;raire sp&#233;cifique au roman, Melville fait l'horizon du monde de Taji &#224; travers l'archipel imaginaire qui, par sa g&#233;ographie, symbolise le Nouveau Monde, issu de l'Ancien Monde : c'est l'Occident.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, comme dans &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt; qui le suivra, Melville entrecroisera plusieurs genres comme le r&#233;cit d'aventure ou le fantastique m&#234;l&#233; avec la somme encyclop&#233;dique. Mohi, chroniqueur, une sorte d'accompagnateur touristique, &#224; pied, en cano&#235;, ou en pirogue fait conna&#238;tre &#224; Taji l'espace cartographique de Mardi . &lt;i&gt;Franco&lt;/i&gt; (la France), &lt;i&gt;Dominora&lt;/i&gt; (la Grande-Bretagne), et &lt;i&gt;Vivenza&lt;/i&gt; (les Etats-Unis) qui se trouvait &#224; l'extr&#234;me occidental de l'Ancien Monde. Ce long voyage les am&#232;nent aussi vers &lt;i&gt;Orienda&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire l'Orient, m&#232;re de Mardi, berceau du monde. Aventure sur aventure ils arrivent &#224; &lt;i&gt;Serenia&lt;/i&gt;, l'&#238;le o&#249; les principes d'Alma (le Christ) sont en vigueur : &#171; ...puisque le proph&#232;te Alma affirme que le paradis est presque exclusivement r&#233;serv&#233; aux pauvres et m&#233;pris&#233;s, ne nous &#233;tonnons pas de voir les aristocrates de nos &#238;les poursuivre une carri&#232;re qui, selon certains th&#233;ologiens, doit maintenir &#224; tout jamais les distinctions sociales si s&#233;v&#232;rement observ&#233;es dans Mardi... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mardi, p.432.&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; La fable politique de Vivenza aux prises avec Dominora d&#233;crit une Am&#233;rique et sa destin&#233;e, divis&#233;e par les conflits sociaux et l'esclavage. L'aventure qui commence &#224; &lt;i&gt;Maramma&lt;/i&gt; s'ach&#232;ve &#224; &lt;i&gt;Serenia&lt;/i&gt;, termine au Nouveau Monde, o&#249; les Etats-Unis s'attribuent un destin messianique. C'est justement ce destin que Melville interroge. Taji, ce faux dieu est accompagn&#233;, &#233;coute les sp&#233;culations encyclop&#233;diques de Mohi, dans un archipel qui offre tout un kal&#233;idoscope de croyances : &#171; Vous voyez, Taji, l'&#238;le de Dominora, l&#224; devant nous... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mardi, p.412.&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : Dominora est une repr&#233;sentation all&#233;gorique de l'Angleterre. Puis ils parcourent les &#238;les de Mardi, Taji fait connaissance de &#171; nombreuses vall&#233;es [qui] &#233;taient partag&#233;es entre une vingtaine de rois rivaux : le roi de Franko [&#8230;] le rois d'Ib&#233;ria [&#8230;]. Le Roi de Luzianna [&#8230;] le pr&#234;tre-roi de Vatikanna [&#8230;] les deux rois de Zandinavia [&#8230;] le roi de Mozkovi dans le Nord, un ours polaire fait despote... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mardi, CXLV, p. 413-414.&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Et plus &#224; l'Est : &#171; Une tr&#232;s belle contr&#233;e situ&#233;e dans la partie occidentale de Mardi devint ainsi un &#201;tat souverain, et m&#234;me r&#233;publicain. La nation &#224; laquelle Mohi avait d&#233;j&#224; fait allusion : Vivenza. Mais dans la joie et la fiert&#233; d'avoir atteint leur majorit&#233; nationale, les citoyens de Vivenza se montraient peut-&#234;tre un peu trop enclins &#224; relever la cr&#234;te. Retranch&#233;s dans leur forteresse, ils avaient finalement, apr&#232;s une lutte prolong&#233;e, repouss&#233; les guerriers envoy&#233;s par Bello pour &#233;craser l'insurrection [&#8230;] Il faut savoir que le grand territoire de Kolumbo, dont Vivenza occupait une partie assez consid&#233;rable, &#233;tait la derni&#232;re &#238;le d&#233;couverte de l'archipel... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mardi, CXLVI, p.419.&#034; id=&#034;nh2-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Melville pratique une ironie visionnaire. Il &#233;voque m&#234;me Kan&#233;da[Canada] : &#171; Et Vivenza n'&#233;tait-elle pas aussi &#224; Dominora jadis ? Ce que Vivenza est aujourd'hui, Kan&#233;da le sera bient&#244;t ? &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mardi, p.457.&#034; id=&#034;nh2-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vivenza, dans le Nouveau Monde, c'est les Etats-Unis d'Am&#233;rique. Elle venait d'achever sa guerre d'ind&#233;pendance contre Dominora. Une jeune nation en plein d&#233;veloppement colonialiste. Certes, elle fait l'exp&#233;rience de la d&#233;mocratie mais elle est esclavagiste. Ses singularit&#233;s d'avec son ex-oppresseur Dominora se dessinaient ainsi : &#171; Vivenza n'a pas de rois ; pourtant, malgr&#233; ses esclaves, il semble qu'il y ait dans ce pays plus de bien que partout ailleurs. [&#8230;] Deux r&#232;gnes de rois seulement ont pass&#233; depuis que Vivenza est libre. [&#8230;] Encore dans l'enfance, elle anticipe sur sa jeunesse et pr&#233;tend &#224; l'empire comme n'importe quel tsar. [&#8230;] Il manque &#224; l'histoire de Vivenza nombre de livres et de longs, longs chapitres ; et quelle histoire n'est enti&#232;rement tach&#233;e de sang ?... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mardi, Chapitre CLXIV, p.486-487.&#034; id=&#034;nh2-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Le malheur est que Babbalanja, philosophe, devenu l'ami personnel de Taji, est tr&#232;s pessimiste pour l'avenir de Mardi. Il s'agit aussi pour lui d'un pessimisme divinatoire pour l'avenir de Vivenza : &#171; De hautes autorit&#233;s nous apprennent que, dans le pass&#233;, la chute de certaines nations de Mardi a &#233;t&#233; pr&#233;dite par des voyants... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mardi, Chapitre CXXXV, p.378.&#034; id=&#034;nh2-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'av&#232;nement du faux Taji dans l'univers d&#233;j&#224; foisonnant de divinit&#233;s de Mardi n'est pas le signe d'un r&#233;enchantement. Taji manifeste son &#233;tonnement lorsqu'il se rend compte que l'archipel est satur&#233; de divinit&#233;s, inf&#233;rieures et sup&#233;rieures. Il y a donc en marge des demi-dieux de droit divin comme le roi M&#233;dia. Il y a des masses obscures, des divinit&#233;s &#171; pl&#233;b&#233;iennes &#187;, aspirant &#224; la reconnaissance ; le fantastique dans le r&#233;cit entour&#233; d'un monde violent, qui renvoie le lecteur &#224; la r&#233;alit&#233; am&#233;ricaine. Et par cette occasion, Melville fait allusion aux massacres des Am&#233;ricains contre la population indig&#232;ne, notamment &#224; la d&#233;portation massive de tribus du sud-est vers l'Oklahoma dans les ann&#233;es 1830, connue sous le nom de &#171; &lt;i&gt;Trail of Tears&lt;/i&gt; &#187; (Piste des larmes) : &#171; &#8230;par tout Mardi, toutes les nations fortes, comme tous les hommes forts, adoraient gouverner les faibles. [&#8230;] Vivenza par exemple, une &#238;le &#233;loign&#233;e, qui accusait parfois ouvertement Bello[le roi d'Angleterre] de brigandage, alors que dans Vivenza m&#234;me, les aborig&#232;nes, race de Nemrods sauvages pas encore compl&#232;tement &#233;teinte, avaient &#233;t&#233; repouss&#233;s d'ann&#233;e en ann&#233;e de plus en plus loin, si bien que, comme le disait l'un de ces malheureux guerriers, apr&#232;s avoir &#233;t&#233; si souvent et si contin&#251;ment refoul&#233;s, ils se trouveraient bient&#244;t accul&#233;s sans piti&#233; au n&#233;ant... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mardi, p.416.&#034; id=&#034;nh2-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : &#224; la diff&#233;rence des Espagnols et des Portugais dans l'h&#233;misph&#232;re sud- am&#233;ricain, les Anglais et les colons se sont trouv&#233;s sur une terre vierge. Et d&#232;s leur arriv&#233;e, ils se sont heurt&#233;s &#224; des Indiens, qualifi&#233;s de &#171; Sauvages &#187; ou de &#171; Peaux-Rouges &#187;. Et &#224; la diff&#233;rence des Noirs, qui sont condamn&#233;s &#224; vivre ensemble avec les Blancs, les Indiens vivaient dans leur r&#233;serve. Au d&#233;but, les Indiens n'ont pas oppos&#233; une v&#233;ritable r&#233;sistance &#224; la p&#233;n&#233;tration des europ&#233;ens, bien que pendant longtemps, le folklore et les films de Hollywood leur attribuent un caract&#232;re sanguinaire. C'est ainsi que l'on fabrique une identit&#233; nationale. Mais Melville proc&#232;de d&#233;j&#224; &#224; une critique de cette identit&#233;. Dans &lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, Taji, en compagnie de ses guides, s'enfonce de plus en plus vers l'extr&#234;me Sud de Vivenza. Il est averti par les Mardiens qu'il allait voir des choses &#171; r&#233;voltantes &#187; ; condition noire des esclaves am&#233;ricains, vell&#233;it&#233; s&#233;paratiste du Sud : &#171; ... si les tribus du nord persistaient &#224; intervenir dans leurs affaires, ils rompaient tout lien avec elles et &#233;tablirent entre eux une conf&#233;d&#233;ration s&#233;par&#233;e.[...] Ne savez-vous pas que ces serfs, si on les incite &#224; se rendre libre, pourraient tramer quelque terrible vengeance ?... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mardi, CLXII, p.475-477.&#034; id=&#034;nh2-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; L'Am&#233;rique o&#249; vivait Melville n'&#233;tait d&#233;j&#224; plus une petite et aust&#232;re colonie puritaine. Elle &#233;tait d&#233;j&#224; &#224; la veille de la victoire du Nord sur le Sud. Elle comptait d&#233;j&#224; de grandes r&#233;alisations industrielles et financi&#232;res. Le pays de la conqu&#234;te de l'Ouest vient d'annexer la Floride, la Californie, le Texas et le Nouveau-Mexique. Le d&#233;but d'un essor capitaliste de l'esprit conqu&#233;rant. Melville a beaucoup r&#233;fl&#233;chi sur la condition esclave dans &lt;i&gt;Benito Cereno&lt;/i&gt;, une nouvelle sur l'esclavage ; la nature d&#233;shumanisante de l'esclavage constitue l'id&#233;e centrale du texte. La nouvelle d&#233;crit la condition des esclaves aux yeux de l'homme blanc ; d'o&#249; vient l'originalit&#233; du r&#233;cit. Et moralit&#233; dans cette nouvelle : la qu&#234;te morale dans la vie exige plus d'efforts que la simple bont&#233; et la compassion. Et au-del&#224; des actions individuelles, il faut reconna&#238;tre les structures de pouvoir qui affectent in&#233;galement les individus, parfois m&#234;me sans qu'ils en soient conscients. Et les faibles doivent concevoir une strat&#233;gie bien adapt&#233;e contre le pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'Am&#233;rique de Hegel. Id&#233;e corrig&#233;e par Melville et Baudrillard&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Herman Melville &#233;tait l'homme de la seconde moiti&#233; du 19e si&#232;cle (1819-1891). Il a v&#233;cu la Guerre Civile Am&#233;ricaine et il a pass&#233; les dix-neuf derni&#232;res ann&#233;es de sa vie comme inspecteur des Douanes. Dans &lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, nous avons vu un Melville romancier qui d&#233;crit all&#233;goriquement l'Am&#233;rique du Nouveau Monde. Dans ce roman, il fait une analyse spectrale de la nation am&#233;ricaine naissante, dans ses grandes mutations au cours du 19e si&#232;cle. Hegel a v&#233;cu &#224; la premi&#232;re moiti&#233; du 19e si&#232;cle (1770-1831). Il &#233;tait l'homme de l'&#233;poque napol&#233;onienne et admirateur de son &#171; g&#233;nie &#187;. Le biographe de Hegel, Jacques D'Hondt&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hegel. Biographie, Calmann-L&#233;vy, 1998.&#034; id=&#034;nh2-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; d&#233;crit de lui plut&#244;t un homme qui &#171; avance masqu&#233; dans un contexte politique ultrar&#233;actionnaire, afin de passer, de s'infiltrer sous les lignes ennemies, &#224; la faveur contingente de quelques ministres prussiens progressistes &#187;. Mais lui-m&#234;me &#233;tait-il vraiment de tendance &#171; progressiste &#187; ? Ce d&#233;bat n'est pas tranch&#233;. Melville, grand critique contre l'esprit de yankee conqu&#233;rant, en toute probabilit&#233;, ne connaissait pas Hegel. Chercheuse am&#233;ricaine, Mary K. Bercaw ne rapporte aucune trace &#224; ce sujet. Par contre, il semble que Melville a lu Schopenhauer, dans sa traduction partielle en am&#233;ricain, et qu'il a appr&#233;ci&#233; son pessimisme. Il a m&#234;me lu Balzac (&lt;i&gt;Le P&#232;re Goriot&lt;/i&gt;). Mais nulle trace de Hegel.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Melville's sources, Northwestern University Press, Evantson, Illinois, 1987 (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Certains critiques qualifiaient de baroque le style de Melville comme &#171; pastiche am&#233;ricanis&#233; de Rabelais &#187;. Melville, grand lecteur de Rabelais, comme son ma&#238;tre, avait l'art de la parodie ; il parodiait la vie, une parodie romanesque, ce qui est plus sarcastique que l'ironie. Dans &lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt; il ironise toujours sur la d&#233;rive du savoir sp&#233;culatif. A l'instar des &#339;uvres polyphoniques de Dosto&#239;evski, o&#249; s'opposent id&#233;es et points de vue multiples &#224; travers des personnages qui se construisent eux-m&#234;mes et au travers de leurs actes et de leurs interactions sociales, &lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt; est un roman polyphonique, qui pratique le dialogisme, &#224; travers lequel il y a disputes philosophiques et fantastiques. Il expose une compilation h&#233;t&#233;roclite de gloses, une sp&#233;culation baroque, mais fantastique. Dans ces disputes philosophiques d&#233;mocratiques, les interlocuteurs sont toujours en d&#233;saccord. Par exemple, Babbalanja, philosophe, un pr&#233;tendant &#224; l'h&#233;ritage divin du savoir absolu, est une excellente parodie faite &#224; la philosophie encyclop&#233;dique de Hegel. Dans les dialogues de &lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, &#224; d&#233;faut d'un point de vue totalisant, encyclop&#233;dique, les discussions pseudo-savantes donnent lieu &#224; des d&#233;rives fantaisistes. Et dans &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt;, le narrateur-biblioth&#233;caire obscur du prologue &lt;i&gt;expose&lt;/i&gt; les collections du monde entier, une sorte d'inventaire de sagesse. &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt; m&#234;me est rempli de citations des id&#233;es re&#231;ues ; il n'y a jamais de savoir absolu, ni syst&#232;me de pens&#233;e pour expliquer. Sur Hegel, on cite souvent le fameux passage de sa correspondance, l'extrait de la lettre que Hegel adresse &#224; son ami Niethammer, de Iena, le 13 octobre 1806 alors qu'il vient d'achever la r&#233;daction de la &lt;i&gt;Ph&#233;nom&#233;nologie de l'Esprit&lt;/i&gt; : &#171; J'ai vu l'Empereur &#8211; cette &#226;me du monde &#8211; sortir de la ville pour aller en reconnaissance ; c'est effectivement une sensation merveilleuse de voir un pareil individu qui, concentr&#233; ici sur un point, assis sur un cheval, s'&#233;tend sur le monde et le domine. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Correspondance, T. l, p. 114.&#034; id=&#034;nh2-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Que le philosophe c&#233;l&#232;bre de l'Occident moderne ach&#232;ve la r&#233;daction de la &lt;i&gt;Ph&#233;nom&#233;nologie de 1'Esprit&lt;/i&gt; la nuit pr&#233;c&#233;dant le jour de l'entr&#233;e de Napol&#233;on dans Iena, un de ces &#233;v&#233;nements qui &#171; ne se produisent que tous les cent ou mille ans &#187;, ne peut &#234;tre, dans une optique heg&#233;lienne, le r&#233;sultat de la contingence historique parce que le commencement de la pr&#233;tendue &#171; Fin de l'histoire &#187; co&#239;ncide avec la fin de la philosophie. Autrement dit, Napol&#233;on accomplit sur le plan de l'action ce que Hegel accomplit sur le plan de la pens&#233;e. Et m&#233;ditant sur l'histoire universelle, il a pr&#233;tendu d&#233;gager la signification philosophique de la politique napol&#233;onienne ; Napol&#233;on r&#233;alise l'Absolu dont Hegel expose la science dans &lt;i&gt;La Ph&#233;nom&#233;nologie de l'Esprit&lt;/i&gt; : quelle belle synchronicit&#233; &#233;v&#233;nementielle ! L'admiration passionn&#233;e de Hegel pour Napol&#233;on a toujours fait r&#233;fl&#233;chir ses commentateurs, par exemple l'un des interpr&#232;tes les plus connus, qui est A. Koj&#232;ve. Bien que Hegel ait &#233;t&#233; un homme de l'&#233;poque napol&#233;onienne, son optique n'est pas historique, mais philosophique. Dans la philosophie occidentale du 19e si&#232;cle nul plus que lui, c'est-&#224;-dire ce philosophe officiel de l'Etat prussien, a voulu faire un syst&#232;me philosophique complet, une compl&#232;te construction achev&#233;e du savoir, comme un &#171; Aristote contemporain &#187;. C'est dans cette perspective qu'il a &#233;crit son &#339;uvre la plus syst&#233;matique : Enzyclop&#228;die der philosophischen Wissenschaften im Grundriss / Pr&#233;cis de l'encyclop&#233;die des sciences philosophiques. Il y propose une pens&#233;e syst&#233;mique et totalisante qui unit tous les savoirs suivant une logique dialectique, en englobant l'ensemble des domaines philosophiques, dont la m&#233;taphysique et l'ontologie, la philosophie de l'art et de la religion, la philosophie de la nature, la philosophie de l'histoire, la philosophie morale et politique et la philosophie du droit. Il appelle &#171; histoire universelle &#187; ce qui est certifi&#233; et attitr&#233; par une instance qui gouverne le cours du monde. Et devant ce tribunal comparaissent les peuples, les empires, les civilisations, les Etats. Tous ces cort&#232;ges passent devant elle, et chaque soci&#233;t&#233; particuli&#232;re re&#231;oit son &#233;lection, son insuffisance ou sa condamnation. Et dans le sillage de Hegel, &#171; la fin de l'histoire &#187; est devenue l'objet d'une question non seulement philosophique, mais plus largement politico-culturelle. Il fut une &#233;poque o&#249; l'antagonisme de l'Est et de l'Ouest, dans lequel on voyait le moteur des vicissitudes historiques, s'est arr&#234;t&#233; dans l'effondrement du protagoniste oriental, c'est-&#224;-dire L'URSS de l'&#233;poque, alors que c'est &#224; l'Ouest que l'on jubilait la fin chantante de l'histoire en Occident, proclam&#233;e m&#234;me &#171; universelle &#187;. Et apr&#232;s, les &#201;tats-Unis ont atteint un statut de puissance h&#233;g&#233;monique plan&#233;taire, au point que l'on parlait de la &lt;i&gt;Fin de l'Histoire&lt;/i&gt; pour exprimer l'id&#233;e de l'expansion in&#233;luctable de son id&#233;ologie lib&#233;rale vers le monde non-occidental. Ainsi se terminait l'immense parcours suppos&#233; de l'aventure de l'esprit heg&#233;lien du levant au couchant. Le conseiller n&#233;oconservateur du gouvernement am&#233;ricain, F. Fukuyama, dans &lt;i&gt;The End of History and the Last Man&lt;/i&gt; / &lt;i&gt;La Fin de l'histoire et le Dernier Homme&lt;/i&gt; (1992), en s'inspirant de Koj&#232;ve, a mis au go&#251;t du jour une th&#232;se apr&#232;s la chute du mur de Berlin : la fin de l'histoire serait l'av&#232;nement du lib&#233;ralisme et de l'&#233;conomie de march&#233;. Mais de nos jours, vu le chaos mondial ces propos nous font rire. Hegel opposait la civilisation europ&#233;enne moderne aux civilisations des autres continents, une Europe qui &#233;tait au sommet du progr&#232;s : &lt;i&gt;La Raison dans l'histoire&lt;/i&gt; / &lt;i&gt;Vernunft in der Geschichte&lt;/i&gt; est une &#339;uvre qui traite de Philosophie de l'histoire ; elle est &#224; l'origine une introduction aux &lt;i&gt;Le&#231;ons sur la philosophie de l'histoire&lt;/i&gt; (1837). La Raison &#171; gouverne le monde &#187;, et par cons&#233;quent, &#171; l'histoire universelle s'est elle aussi d&#233;roul&#233;e rationnellement &#187;. Ce livre de Hegel est probablement le plus connu, traduit et lu, du fait de sa simplicit&#233; langagi&#232;re : &#171; Puisque dans la nature europ&#233;enne ne se manifeste pas un type singulier et isol&#233;, comme cela se produit dans les autres parties du monde, on trouve aussi un type d'homme plus universel... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Raison dans l'histoire, traduit par Kostas Papaioannou ; &#171; C) Europe &#187;, p.275.&#034; id=&#034;nh2-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Le trajet de l'Esprit se r&#233;alise de l'Est &#224; l'Ouest : &#171; Les id&#233;es concr&#232;tes, les Esprits des peuples ont leur v&#233;rit&#233; et leur destin dans l'Id&#233;e concr&#232;te qui est l'&lt;i&gt;universalit&#233; absolue&lt;/i&gt; [&#8230;] Ainsi les principes de l'incarnation de sa conscience de soi dans les processus de sa lib&#233;ration, les Empires historiques, sont au nombre de quatre. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Raison dans l'histoire : &#171; &#167; 352 &#187;, p.302&#034; id=&#034;nh2-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Et &#171; Selon ces quatre principes il y a quatre mondes (Reiche) historiques : 1&#176; l'Oriental ; 2&#176; le Grec ; 3&#176; le Romain ; 4&#176; le Germanique. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Raison dans l'histoire, &#171; &#167; 354 &#187; ; p.303&#034; id=&#034;nh2-18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : L'Ancien monde est le th&#233;&#226;tre de l'histoire universelle. Il est divis&#233; en trois parties, d&#233;j&#224; connues des anciens, et ne sont en rien accidentelles mais dues &#224; une n&#233;cessit&#233; sup&#233;rieure. On trouve, autour du grand lac de la M&#233;diterran&#233;e, la Gr&#232;ce, J&#233;rusalem, la Mecque, Ath&#232;nes, Rome, Carthage, Alexandrie, Constantinople, etc. La M&#233;diterran&#233;e est ainsi &#171; le c&#339;ur du vieux monde &#187;, qui &#171; le conditionne et l'anime &#187;. De toute fa&#231;on, ce qui est non europ&#233;en semble d&#233;j&#224; condamn&#233; par avance : &#171; LE VIEUX MONDE, l'immense Asie orientale est loin de l'&#233;volution de l'histoire universelle et ne prit aucune part... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;p.243&#034; id=&#034;nh2-19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; L' &#171; Esprit universel &#187; de Hegel a un trajet g&#233;ographique bien d&#233;fini ; &#171; L'histoire universelle va de l'Est &#224; l'Ouest, car l'Europe est v&#233;ritablement le terme et l'Asie, le commencement de cette histoire. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Raison dans l'histoire, p. 280&#034; id=&#034;nh2-20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Et dans ce parcours de l'Esprit, o&#249; est la place accord&#233;e au Nouveau Monde ? : &#171; LE NOUVEAU MONDE - On divise le monde en Ancien et Nouveau Monde et ce nom de Nouveau est d&#251; au fait que l'Am&#233;rique et l'Australie ne nous ont &#233;t&#233; connues que tardivement. Mais cette division n'est pas une distinction purement ext&#233;rieure ; elle est essentielle &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;p.230&#034; id=&#034;nh2-21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : l'Orient n'entre pas dans l'histoire du monde, il constitue le point de d&#233;part de l'histoire du monde. Quant &#224; Afrique, &#171; l'homme reste arr&#234;t&#233; au stade de la conscience sensible d'o&#249; son incapacit&#233; absolue d'&#233;voluer &#187;. La cartographie de l'Esprit &#233;tant trac&#233;e, venons-en maintenant &#224; l'Am&#233;rique, en commen&#231;ant par l'Am&#233;rique latine : &#171; &lt;i&gt;L'Am&#233;rique latine&lt;/i&gt; - Comme la nation autochtone a disparu ou presque, la population active vient surtout d'Europe et ce qui se passe en Am&#233;rique a son origine en Europe. L'Europe jeta son trop plein en Am&#233;rique. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Raison dans l'histoire, p.235.&#034; id=&#034;nh2-22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187; Et &#171; L'Am&#233;rique est donc le pays de l'avenir o&#249; dans les temps futurs se manifestera, dans l'antagonisme, peut-&#234;tre, de l'Am&#233;rique du Nord avec l'Am&#233;rique du Sud, la gravit&#233; de l'histoire universelle. [&#8230;] Or, comme pays de l'avenir, elle ne nous int&#233;resse pas ici. La philosophie ne s'occupe pas de proph&#233;ties. Sous le rapport de l'histoire nous avons affaire &#224; ce qui a &#233;t&#233; et &#224; ce qui est, mais en philosophie, il ne s'agit pas seulement de ce qui a &#233;t&#233; ou de ce qui devra &#234;tre, mais de ce qui est &#233;ternellement : il s'agit de la raison, et avec elle nous avons assez de travail. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;p.242&#034; id=&#034;nh2-23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Dans la partie de l'Am&#233;rique latine du Nouveau Monde, les autochtones ont presque disparu. Sa population latine provient principalement de l'Europe. Mais attention ! Car l'Am&#233;rique latine ne partage pas le m&#234;me destin prosp&#232;re que l'Am&#233;rique du Nord : &#171; Cet antagonisme potentiel entre le Nord et le Sud avait peut-&#234;tre dans la bouche de Hegel &#8211; et l'on peut le d&#233;plorer &#8211; une valeur proph&#233;tique. C'est lui, en tout cas, qui lui semble porteur d'avenir, et qui, &#224; ce titre, int&#232;gre &#224; ses yeux l'Am&#233;rique, de prometteuse fa&#231;on, dans une &#8220;histoire du monde&#8221;. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir Pierre Jean Labarri&#232;re, Hegel et l'Am&#233;rique, in Les d&#233;fis de la &#171; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-24&#034;&gt;24&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; En revanche, l'Am&#233;rique du Nord, gr&#226;ce &#224; sa population et &#224; son industrie, est prosp&#232;re. Il y existe un ordre civique fort, et il y r&#232;gne une libert&#233; solide, contrairement &#224; l'Am&#233;rique du Sud, o&#249; les r&#233;publiques &#171; ne reposent que sur la puissance militaire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La richesse et la libert&#233; de l'Am&#233;rique du Nord trouveraient leur origine dans les raisons de l'&#233;migration sur ces territoires, &#224; savoir la libert&#233; religieuse. La culture de ces &#171; Europ&#233;ens industrieux &#187; s'est orient&#233;e vers le travail. Cela tient aussi &#224; ce que les arrivants venaient d'Angleterre, o&#249; r&#233;gnait d&#233;j&#224; &#171; le principe de l'individualit&#233; &#187;. Les &#201;tats-Unis joueront un r&#244;le majeur dans l'histoire universelle : &#171; L'Am&#233;rique est la terre de l'avenir (&lt;i&gt;das Land der Zukunft&lt;/i&gt;) &#187;. Hegel propose une th&#233;odic&#233;e de l'histoire dans laquelle les contradictions s'harmonisent ; c'est son accomplissement.&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Moby Dick&lt;/i&gt; pouvaient &#234;tre lus chacun comme roman national alternatif, c'est-dire que Melville propose une narration romanc&#233;e de la naissance de la nation am&#233;ricaine contre l'id&#233;ologie am&#233;ricaine. Lui, contrairement &#224; Hegel, est tr&#232;s pessimiste pour l'avenir de l'Am&#233;rique du Nord. Il pr&#233;voit un avenir tr&#232;s conflictuel, tourment&#233; et impr&#233;visible &#224; la jeune nation am&#233;ricaine. Melville romancier et Hegel philosophe, tous les deux appartenaient au m&#234;me si&#232;cle. Hegel, philosophe casanier, n'a pas quitt&#233; son pays la Prusse. En revanche, le premier voyage (1849) de Melville dans l'Ancien Monde &#233;tait &#224; Londres. Il y cherchait un &#233;diteur pour ses romans. Et &#224; Paris, il fut un vrai fl&#226;neur. Son second voyage, plus long (1856-1857), &#233;tait au Proche-Orient. Il &#233;tait all&#233; jusqu'aux lieux saints, dont le spectacle avive chez lui ses pr&#233;occupations romanesques et m&#233;taphysiques. Il y a tenu les &lt;i&gt;Journals&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;Journaux&lt;/i&gt;), qui n'&#233;taient pas destin&#233;s &#224; la publication.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la Seconde Guerre mondiale, l'Am&#233;rique est devenue le mod&#232;le d'une hypermodernit&#233; capitaliste lib&#233;rale. Comme si on y vivait dans une actualit&#233; perp&#233;tuelle, et son actualit&#233; quasi quotidienne concerne le monde entier, et en particulier l'Europe. Son influence d&#233;passe largement le cadre des relations diplomatiques ou &#233;conomiques. D&#232;s 1914, les &#201;tats-Unis sont d&#233;j&#224; une puissance &#233;conomique importante. Et d&#232;s les ann&#233;es 1950, le mod&#232;le capitaliste am&#233;ricain s'exporte en Europe. On parle aujourd'hui de l' &#171; Am&#233;ricanisation du monde &#187;. Mais le terme &lt;i&gt;Am&#233;ricanisation&lt;/i&gt; appara&#238;t aux Etats-Unis dans les ann&#233;es 1850. C'est-&#224;-dire que l'am&#233;ricanisation concerne aussi bien l'espace int&#233;rieur des Etats-Unis que le reste du monde. Et apr&#232;s 1910, le terme entre dans le d&#233;bat public am&#233;ricain ; comment transformer les immigrants en Am&#233;ricains ? L'expression &#171; monde libre &#187; est utilis&#233;e pour d&#233;signer les Etats-Unis et leurs alli&#233;s europ&#233;ens pendant la guerre froide, face &#224; l' Union sovi&#233;tique et au monde communiste. Cette expression id&#233;ologique est construite sur l'id&#233;e de la sup&#233;riorit&#233; des &#171; principes de libert&#233; incarn&#233;s &#187; par des d&#233;mocraties capitalistes sur le monde non occidental. La croyance en une mission providentielle a fa&#231;onn&#233; l'identit&#233; des &#201;tats-Unis. Son r&#244;le de &#171; sauveur du monde &#187; messianiste nourrit &#224; la fois sa puissance imp&#233;riale et son symbolisme culturel. Mais ce r&#233;cit touchait &#224; sa fin bien avant Trump. Ce dernier ne revendique aucune mission de messianisme d&#233;mocratique. Son credo est d'abord l'Am&#233;rique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Melville, &#224; son &#233;poque, entreprend une attaque sans concession contre le grand mythe de l'&lt;i&gt;American Renaissance&lt;/i&gt;. Par exemple, il fait figurer Benjamin Franklin comme personnage de son roman historique &lt;i&gt;Israel Potter&lt;/i&gt; (1855). Benjamin Franklin y appara&#238;t mesquin, hypocrite, orgueilleux, verbeux, voir d&#233;testable. Il s'agit d'une remise en cause du culte du h&#233;ros national et de la vision id&#233;alis&#233;e de la d&#233;mocratie am&#233;ricaine ; une charge subversive contre les fondements m&#234;me de la jeune r&#233;publique am&#233;ricaine. Et Israel Potter, trappeur, puis marin &#224; bord d'un baleinier, est un h&#233;ros inconnu de la R&#233;volution am&#233;ricaine. Il est fait prisonnier en mer par les Anglais. Il est condamn&#233; aussi par la R&#233;volution d'ind&#233;pendance, &#224; cause de ses critiques, parce qu'il est d&#233;sillusionn&#233; par les promesses non tenues. Et dans la deuxi&#232;me p&#233;riode de sa vie, captif de guerre des Anglais, il est tour &#224; tour un &#233;vad&#233;, un conspirateur, et devient m&#234;me un proche de Benjamin Franklin. Il erre dans l'Ancien Monde, loin de la terre promise dans son pays natal. Et l&#224;-bas il s'&#233;vade toujours. Il est recueilli par un baron bienveillant, qui lui procure du travail comme jardinier. Il s'&#233;vade encore. Il est ensuite prot&#233;g&#233; par un sympathisant proam&#233;ricain qui le charge d'une mission confidentielle &#224; Paris, aupr&#232;s de l'un des P&#232;res fondateurs de la r&#233;volution am&#233;ricaine, Benjamin Franklin, r&#233;put&#233; comme un esprit encyclop&#233;dique et symbole vivant de l'&#226;ge des Lumi&#232;res ; son &#233;clectisme et pragmatisme incarne le &#171; g&#233;nie pragmatique de l'esprit am&#233;ricain &#187;. Melville le d&#233;crit comme un &#171; p&#232;re spirituel douteux &#187;. Benjamin Franklin sermonne Israel sur la n&#233;cessit&#233; de l'&#233;pargne et lui recommande la lecture de son &lt;i&gt;Poor Richard's Almanack&lt;/i&gt;, v&#233;ritable br&#233;viaire du mercantilisme : un bon citoyen doit prendre son repas frugal mais il doit toujours accumuler sa richesse ; toujours plus. L'aust&#233;rit&#233; asc&#233;tique qu'il pr&#244;ne dissimule son obsession pour le mercantilisme. Finalement, ce qui ressort de cette rencontre confidentielle avec l'un des &#171; P&#232;res fondateurs de la r&#233;volution am&#233;ricaine &#187;, c'est la duplicit&#233; fonci&#232;re d'un puritanisme rus&#233;. Ainsi, dans ce roman picaresque, Melville fait &#233;cho &#224; l'eschatologie puritaine mercantiliste du capitalisme naissant am&#233;ricain. Israel Potter passe quarante ann&#233;es d'errance et de mis&#232;re en captivit&#233; dans l'Ancien Monde, c'est &#224; dire en Angleterre, jusqu'&#224; un &#226;ge avanc&#233;. Il ne retrouvera la terre natale du Nouveau Monde que pour y mourir. Il d&#233;barquera en Am&#233;rique le 4 juillet 1826, en plein anniversaire du cinquantenaire de la R&#233;volution, sans avoir pu obtenir une pension du gouvernement. Melville fait une critique f&#233;roce des faux id&#233;aux de la R&#233;volution am&#233;ricaine. Le roman &#233;voque un d&#233;bat sur l'Am&#233;rique naissante : R&#233;volution ou Ind&#233;pendance ? Certains historiens am&#233;ricains qualifient la R&#233;volution am&#233;ricaine comme la succession avec la &#171; m&#232;re patrie &#187;. Et les historiens non am&#233;ricains pr&#233;f&#232;rent parler d'ind&#233;pendance. Dans &lt;i&gt;On Revolution&lt;/i&gt; (1967), pour H. Arendt, la R&#233;volution am&#233;ricaine et l'exp&#233;rience constitutionnelle des jeunes &#201;tats-Unis d'Am&#233;rique forment un contrepoint permanent &#224; la R&#233;volution fran&#231;aise. Pour elle, l'exp&#233;rience r&#233;volutionnaire am&#233;ricaine appara&#238;t comme un non-mod&#232;le moderne et positif par opposition &#224; un mod&#232;le n&#233;gatif, celui de la R&#233;volution fran&#231;aise. Dans &lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, Taji, dont nous avons d&#233;j&#224; fait la connaissance, dans ses voyages fantastiques, nous apprenons qu'il est tr&#232;s touch&#233; par les grands &#233;v&#233;nements r&#233;volutionnaires du 19e si&#232;cle : &#171; ... tandis que nous retenions notre souffle, une &#233;ruption se produisit dans Franko, qui parut projeter tout Mardi au premier plan.[...] ainsi l'&#233;ruption nous montrait les multitudes de Franko &#224; l'assaut des hauteurs o&#249; br&#251;lait le palais de leur roi. [&#8230;] Cette &#233;ruption-ci est plus terrible que celle qui se produisit dans ma jeunesse, dit Mohi. Je crois bien que c'en est fait de Franko... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-25&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mardi, p.444.&#034; id=&#034;nh2-25&#034;&gt;25&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; Mohi fait allusion &#224; la r&#233;volution de f&#233;vrier 1848 et &#224; la R&#233;volution fran&#231;aise de 1789. Il a donc d&#251; avoir un pass&#233; r&#233;volutionnaire. Ainsi &lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt; fait part au grand r&#233;cit des bouleversements r&#233;volutionnaires de l'Ancien Monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Mehmet Aydin&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#224; suivre...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, traduit par Rose Celli, revu par Philippe Jaworski, Gallimard, folio classique, 1997&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Philippe Jaworski, &lt;i&gt;Melville : le d&#233;sert et l'empire&lt;/i&gt;, Presses de l'&#201;cole normale sup&#233;rieure, 1986.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Pour saluer Melville&lt;/i&gt;, Gallimard, 1941. De cette communion avec un livre et son auteur est n&#233; cet essai.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, p.432.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, p.412.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, CXLV, p. 413-414.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, CXLVI, p.419.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, p.457.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, Chapitre CLXIV, p.486-487.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, Chapitre CXXXV, p.378.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, p.416.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, CLXII, p.475-477.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Hegel. Biographie&lt;/i&gt;, Calmann-L&#233;vy, 1998.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Melville's sources&lt;/i&gt;, Northwestern University Press, Evantson, Illinois, 1987 ; &#171; Checklist of Melville's sources &#187; : p.56-57, et p.115.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Correspondance&lt;/i&gt;, T. l, p. 114.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Raison dans l'histoire&lt;/i&gt;, traduit par Kostas Papaioannou ; &#171; C) Europe &#187;, p.275.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Raison dans l'histoire&lt;/i&gt; : &#171; &#167; 352 &#187;, p.302&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Raison dans l'histoire&lt;/i&gt;, &#171; &#167; 354 &#187; ; p.303&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;p.243&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Raison dans l'histoire&lt;/i&gt;, p. 280&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;p.230&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Raison dans l'histoire&lt;/i&gt;, p.235.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;p.242&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-24&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-24&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;24&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir Pierre Jean Labarri&#232;re, &lt;i&gt;Hegel et l'Am&#233;rique&lt;/i&gt;, in &lt;i&gt;Les d&#233;fis de la &#171; d&#233;couverte &#187; de l'Am&#233;rique&lt;/i&gt;, publi&#233; sous la direction de Alfredo Gomez-Mullier, Puf, 1993, p.25&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-25&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-25&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-25&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;25&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Mardi&lt;/i&gt;, p.444.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le voile qui hante !</title>
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		<dc:creator>Mehmet Aydin</dc:creator>



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&lt;p&gt;Nietzsche, dans la &#171; Pr&#233;face &#224; la seconde &#233;dition &#187; du Gai Savoir, parle-t-il &#224; sa mani&#232;re de la v&#233;rit&#233; de la &#171; femme voil&#233;e &#187; ? : &#171; Nous ne croyons plus que la v&#233;rit&#233; reste la v&#233;rit&#233; si on lui &#244;te ses voiles ; nous avons trop v&#233;cu pour croire &#224; cela. C'est pour nous une question de d&#233;cence aujourd'hui que de ne pas vouloir tout voir dans sa nudit&#233;, de ne pas vouloir se m&#234;ler de tout, de ne pas tout comprendre et &#8220;savoir&#8221;. [&#8230;]. On devrait tenir en plus haute estime la pudeur avec laquelle (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=18" rel="directory"&gt;Migrations, fronti&#232;res&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Nietzsche, dans la &#171; Pr&#233;face &#224; la seconde &#233;dition &#187; du &lt;i&gt;Gai Savoir&lt;/i&gt;, parle-t-il &#224; sa mani&#232;re de la v&#233;rit&#233; de la &#171; femme voil&#233;e &#187; ? : &#171; Nous ne croyons plus que la v&#233;rit&#233; reste la v&#233;rit&#233; si on lui &#244;te ses voiles ; nous avons trop v&#233;cu pour croire &#224; cela. C'est pour nous une question de d&#233;cence aujourd'hui que de ne pas vouloir tout voir dans sa nudit&#233;, de ne pas vouloir se m&#234;ler de tout, de ne pas tout comprendre et &#8220;savoir&#8221;. [&#8230;]. On devrait tenir en plus haute estime la pudeur avec laquelle la nature s'est cach&#233;e derri&#232;re des &#233;nigmes et incertitudes chamarr&#233;es. Peut-&#234;tre la v&#233;rit&#233; est-elle une femme qui a de bonnes raisons de ne pas laisser voir ses raisons ?... Ruta, pr&#232;s de G&#234;nes, Automne 1886. &#187; (Nietzsche, &lt;i&gt;Le Gai Savoir&lt;/i&gt;, GF Flammarion, 2007. Traduction de Patrick Wotling, p.32.) Comment interpr&#233;ter cette remarque &#233;nigmatique ? Un d&#233;sir de d&#233;voiler les femmes au travers de l'&#233;rotisation du visage et de la t&#234;te ? Ou bien s'agit-il d'une &#233;nigme de la condition f&#233;minine qu'il faut accepter telle quelle ? Oui et non ! Chacune et chacun est libre de l'interpr&#233;ter &#224; sa guise. Je pense que Nietzsche, ce visionnaire, par ces remarques &#233;nigmatiques s'invite &#224; titre posthume dans le d&#233;bat tr&#232;s actuel portant sur le voile de femmes musulmanes : un ph&#233;nom&#232;ne visible dans l'espace public occidental quotidiennement, tr&#232;s expos&#233; en France, par exemple. Le sujet est d'une actualit&#233; brulante, rien qu'en France.&lt;br class='autobr' /&gt;
Par d&#233;finition, voiler se d&#233;finit plut&#244;t comme un ajout suppl&#233;mentaire sur ce qui est nu. Apr&#232;s tout, il faut bien se couvrir pour se prot&#233;ger contre les intemp&#233;ries, par pudeur, aussi. Il faut se rappeler que la nudit&#233; est une figure d'Adam et d'Eve, selon la th&#233;ologie chr&#233;tien. On revient ici sur le d&#233;bat que Rousseau a lanc&#233; en son temps, &#224; propos de cet &#171; &#233;tat de nature &#187; idyllique, qui n'a jamais exist&#233;. Et en Occident, on imagine qu'on voile les femmes contre leur propre gr&#233;, pour faire disparaitre leur individualit&#233;, de fa&#231;on qu'elles se ressemblent toutes dans une foule d'anonymes. Le voile assigne alors aux femmes une place sociale d&#233;finie par la subordination et la soumission. Qu'elles soient visibles ou invisibles, il s'agirait de pr&#233;server le pouvoir des hommes. Et selon cette logique, couvrir la t&#234;te, c'est renoncer &#224; la f&#233;minit&#233;. Et le malheur est que, dans les derni&#232;res ann&#233;es en France, on constate que de plus en plus de jeunes femmes revendiquent le voile (&#171; foulard islamique &#187;, &#171; turban &#187;) comme signe identitaire de leur &#233;mancipation, r&#233;sultat m&#234;me d'un &#233;panouissement spirituel. Pour une femme musulmane, voiler ne signifie pas uniquement mettre une pi&#232;ce d'&#233;toffe pour couvrir les cheveux, avant de se montrer en public. Cette pratique n'est pas seulement le r&#233;sultat d'un choix religieux. Elle est plus complexe que cela, d'o&#249; vient la difficult&#233; de comprendre ce ph&#233;nom&#232;ne. Mais avant cela, rappelons-nous que, disposer une pi&#232;ce d'&#233;toffe sur la t&#234;te, sur les &#233;paules, voire sur tout un corps pour se prot&#233;ger du regard public n'est pas propre aux soci&#233;t&#233;s arabo-musulmanes. Par exemple, Juliette Morillot, sous le chapitre de &#171; Pourquoi les Cor&#233;ennes portaient-elles le voile ? &#187;, fait cette remarque int&#233;ressante : &#171; Le confucianisme a connu un v&#233;ritable tournant au XVII&#232;me si&#232;cle qui eut un impact direct sur les droits des femmes. A cette &#233;poque, les lettr&#233;s s'interrogent sur la doctrine et en font une lecture litt&#233;rale. [&#8230;] Les femmes d&#232;s lors disparaissent des registres g&#233;n&#233;alogiques du clan au profit des seules hommes chefs de famille et elles perdent tout droit &#224; la succession. La femme va d&#233;sormais &#234;tre soumise &#224; la toute-puissance masculine. [&#8230;] Pour la femmes du peuple, les r&#232;gles &#233;taient plus souples. Dans l'architecture toutefois, la s&#233;paration des sexes reste une loi. [&#8230;] Dissimul&#233;es sous des m&#233;trages de tissu, les Cor&#233;ennes sont cloitr&#233;es, confin&#233;es aux limites de leur demeure. D&#232;s l'&#226;ge de sept ans, elles deviennent des femmes &#171; priv&#233;es &#187;, ne quittant jamais la maison si ce n'est en palanquin, ou le soir, &#224; la nuit tomb&#233;e apr&#232;s le couvre-feu, et uniquement couvertes de plusieurs &#233;paisseur de voile et de v&#234;tements. Selon l'&#233;poque, la classe sociale et la mode, les femmes portaient de grands chapeaux avec un ou plusieurs voiles les couvrant jusqu'&#224; la taille, elles pouvaient aussi &#234;tre cach&#233;es de la vue des hommes par une &#8220;jupe&#8221; (&lt;i&gt;sseugyechima&lt;/i&gt;) pass&#233;e sur la t&#234;te (en r&#233;alit&#233;, une bande de tissu avec une longue ceinture qui, port&#233;e en jupe, serait nou&#233;e autour du buste &#224; la mani&#232;re d'un par&#233;o), ou encore un tr&#232;s long manteau (&lt;i&gt;jangot&lt;/i&gt;) de couleur verte, pass&#233; sur la t&#234;te (le col cachait le front et les manches retombaient sur les oreilles) et retenu sous le menton, ne laissant apparaitre que les yeux, &#224; la mani&#232;re d'un &lt;i&gt;hijab&lt;/i&gt;. Toute infraction &#224; la loi &#233;tait passible de quatre-vingts coup de fouet &#187;. (&lt;i&gt;La Cor&#233;e du sud. La tyrannie de l'excellence en 100 questions&lt;/i&gt;, Tallandier, 2022 ; p.46-48. ) Juliette Morillot, en mettant en parall&#232;le &lt;i&gt;sseugyechima&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;hijab&lt;/i&gt;, fait aussi une remarque ironique, qui pourrait nourrir notre d&#233;bat. La Cor&#233;e du Sud n'est pas un pays musulman. Et &lt;i&gt;Sseugyechima&lt;/i&gt;, tel que d&#233;crit par l'auteure appartient d&#233;j&#224; au pass&#233;. Elle n'est pas une pratique vivante dans la soci&#233;t&#233; sud-cor&#233;enne. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quant aux soci&#233;t&#233;s musulmanes, la r&#233;alit&#233; est &#233;minemment complexe, qui explique aussi celle de la question du voile. Si on consid&#232;re la religion islamique dans le cadre plan&#233;taire, c'est-&#224;-dire allant d'Est en Ouest et du Sud au Nord au travers de l'espace mondial, le voile islamique apparait comme un ph&#233;nom&#232;ne plan&#233;taire. L&#224; o&#249; il y a des femmes musulmanes il y a celles qui sont voil&#233;es comme celles qui ne le sont pas. Disposer une pi&#232;ce d'&#233;toffe sur la t&#234;te pour la couvrir, se mettre un voile sur le bas du visage ou sur la t&#234;te et les &#233;paules avant de se montrer en public, cela ob&#233;it sans doute, pour une femme musulmane, &#224; plusieurs raisons. Pour ce d&#233;bat complexe, il faut se rappeler que le fait que le port du voile soit un objet de stigmatisation comme c'est le cas de nos jours, n'est pas un ph&#233;nom&#232;ne nouveau. Le voile comme objet de stigmatisation, voire d'interdiction dans un pays majoritairement musulman comme la Turquie cela pourrait &#224; premi&#232;re vue paraitre &#233;tonnant. Et pourtant, cela fut bien le cas. Pour cette raison, la Turquie est le meilleur terrain d'observation. Essayons-nous &#224; comprendre : &lt;br class='autobr' /&gt; C'est dans ce pays musulman que la tentative de la modernisation et de la&#239;cisation de la soci&#233;t&#233; a, depuis le XIX&#232;me si&#232;cle, &#233;t&#233; la plus audacieuse et la plus pouss&#233;e. Et c'est sur ce terrain de modernit&#233; in&#233;dite, et complexe par ses r&#233;sultats qu'ont surgi en r&#233;action, comme ailleurs dans le monde musulman, de puissants mouvements islamistes. Au c&#339;ur de ce grand paradoxe, il y a le statut de la femme. Appara&#238;t un nouveau profil de la femme musulmane : &#233;duqu&#233;e, urbanis&#233;e et revendicative, certaines se r&#233;clamant m&#234;me du f&#233;minisme. Engag&#233;es politiquement et professionnellement, ces femmes quittent la sph&#232;re priv&#233;e et remettent en cause le fondement m&#234;me de l'organisation sociale musulmane et la s&#233;gr&#233;gation entre les sexes. Nil&#252;fer G&#246;le, une sociologue turque, fut la premi&#232;re &#224; formuler ce fait : &#171; Comment ces femmes islamistes qui, tout en restant fid&#232;les aux principes islamiques, aspirent aux &#233;tudes sup&#233;rieures, et qui, par cons&#233;quent, ne voulant renoncer ni &#224; leur turban ni &#224; leurs dipl&#244;mes, l&#233;gitiment-elles leur entr&#233;e dans l'espace public ?... &#187; (Nil&#252;fer G&#246;le, &lt;i&gt;Musulmanes et modernes. Voile et civilisation en Turquie&lt;/i&gt;, &#233;ditions la D&#233;couverte,1993, p.108) Mais d'o&#249; vient cette interdiction du voile ? Voici son historique : En 1982, le voile est formellement interdit dans la fonction publique, &#224; la suite du coup d'&#201;tat militaire de 1980. En 1998, un d&#233;cret officialise l'interdiction du voile sur les campus universitaires, son port &#233;tant auparavant laiss&#233; &#224; la discr&#233;tion des institutions. Des &#233;tudiantes protestent en portant des perruques. En 2002, L'AKP [Parti de la justice et du d&#233;veloppement] est &#233;lu lors d'&#233;lections g&#233;n&#233;rales. Erdogan devient premier ministre l'ann&#233;e suivante. En 2010, l'interdiction de porter le voile dans les universit&#233;s est lev&#233;e. L'AKP r&#233;alise ainsi une de ses promesses &#233;lectorales. En 2013, cette interdiction est lev&#233;e dans la fonction publique. Les premi&#232;res d&#233;put&#233;es voil&#233;es font ainsi leur entr&#233;e au Parlement. En 2016, l'interdiction dans la police est lev&#233;e. L'interdiction est &#233;galement lev&#233;e dans les lyc&#233;es, aussi bien pour les ma&#238;tres que pour les &#233;l&#232;ves. En 2017, le voile est autoris&#233; dans l'Arm&#233;e turque, puissant symbole de l'institution la&#239;que, fondatrice de la R&#233;publique k&#233;maliste. Ainsi, une nouvelle g&#233;n&#233;ration de femmes voil&#233;es a fait son entr&#233;e dans la vie publique. Le voile est devenu de plus en plus visible. Il symbolise en m&#234;me temps l'ascension massive dans l'espace social de classes jusqu'&#224; pr&#233;sent soigneusement tenues &#224; l'&#233;cart des lieux de d&#233;cision. Certains milieux k&#233;malistes-la&#239;cs ont vu l&#224; le signe d'un retour du conservatisme. Si aucun chiffre officiel n'est disponible, on estime qu'entre 45% et 65% des femmes portent le foulard islamique en Turquie. Depuis 2002, jusqu'aux &#233;lections pr&#233;sidentielles de 2023, les femmes ont massivement vot&#233; pour l'AKP d'Erdogan. L'AKP a beaucoup plus de d&#233;put&#233;es femmes que les autres partis. Longtemps cantonn&#233;e dans l'espace rural ou l'intimit&#233; des foyers, la tenue islamique se banalise d&#233;sormais dans les quartiers ais&#233;s des grandes villes. Est-ce l&#224; la r&#233;ussite d'une soci&#233;t&#233; &#171; traditionnelle-moderniste &#187; ? Des stylistes venus des quatre coins du monde musulman commen&#231;aient &#224; organiser leurs d&#233;fil&#233;s de mode &#224; &#304;stanbul. Par effet de synchronicit&#233; ou d'inspiration, on apprend que le Canada autorise les polici&#232;res voil&#233;es parmi leurs rangs. En 2018, une femme musulmane, r&#233;fugi&#233;e et voil&#233;e a &#233;t&#233; &#233;lue au Congr&#232;s am&#233;ricain. Peut-on- imaginer une d&#233;put&#233;e voil&#233;e &#224; l'Assembl&#233;e Nationale fran&#231;aise ? &lt;br class='autobr' /&gt;
En revanche, dans le grand pays voisin de la Turquie, l'Iran, le port du voile est une obligation. Quel peut &#234;tre le fondement de cette obligation ? Sur ce chapitre, certains travaux soulignent que le port du voile concerne l'exp&#233;rience spirituelle, la vie sociale, le politique, l'&#233;conomique ainsi que la f&#233;minit&#233;, le rapport au corps et &#224; la sexualit&#233; : &#171; Au fil des pages, le lecteur a abord&#233; la question du voile &#224; diff&#233;rents niveaux : mystique, anthropologique, historico-religieux, sociologique. Il a pu se rendre compte que ces significations diff&#233;rentes &#8211; appartenant &#224; des registres de significations diff&#233;rents &#8211; pouvaient interf&#233;rer sans &#234;tre confondues pour autant ; qu'aucune ne pouvait expliquer toutes les facettes du voile. Cependant, pour pouvoir mieux saisir le ph&#233;nom&#232;ne social total que constitue le voile, ces points de rep&#232;res &#233;taient indispensables. En effet, on peut et doit &#233;tudier le voile du point de vue mystique, anthropologique, sociologique et de l'histoire des religions. Mais privil&#233;gier une de ces approches plut&#244;t qu'une autre, c'est risquer de tomber dans le dogmatisme, la seule abstraction ou la stricte contingence. En r&#233;alit&#233;, &#224; la base de toutes ces approches se trouve toujours l'&#233;tude du voile dans son ensemble mouvant, dans sa complexit&#233;. &#187; ( Marie-Claude Lutrand Behdjat Yazdekhasti, &lt;i&gt;Au-del&#224; du voile Femmes musulmanes en Iran&lt;/i&gt;, L'Harmattan, 2002 : (&#171; Conclusion &#187;, p.285-86.) &lt;br class='autobr' /&gt;
En Iran, les femmes iraniennes sont oblig&#233;es de respecter certains codes vestimentaires et de porter le hidjab. Elles doivent cacher leurs bras, leurs cheveux et leurs jambes. Et pour satisfaire &#224; cette obligation, le port du tchador traditionnel est le plus connu. Le tchador, qui signifie litt&#233;ralement &#171; tente &#187;, devient tr&#232;s pr&#233;sent au sein de la soci&#233;t&#233;. Cette obligation faite aux femmes iraniennes r&#233;v&#232;le une des caract&#233;ristiques existentielles du r&#233;gime th&#233;ocratique et islamiste iranien : contr&#244;le du corps f&#233;minin, comme si le r&#233;gime trouvait sa raison d'&#234;tre et sa l&#233;gitimation dans cette interdiction. Le 13 septembre 2023, Mahsa Amini, 22 ans, une Kurde iranienne, est arr&#234;t&#233;e par la police des m&#339;urs &#224; T&#233;h&#233;ran pour &#171; port du voile inappropri&#233; &#187;. La jeune femme d&#233;c&#232;de trois jours apr&#232;s. Des militants affirment qu'elle a &#233;t&#233; tabass&#233;e, voire tortur&#233;e. Depuis, la protestation s'&#233;tend dans les rues. Plusieurs personnes ont &#233;t&#233; tu&#233;es et plusieurs rassemblements sont organis&#233;s pour protester contre la mort de Mahsa Amini. Une r&#233;volte f&#233;minine dans les rues et sur les r&#233;seaux sociaux a pris corps et une vague de col&#232;re s'est r&#233;pandue en Iran. Des manifestations ont &#233;clat&#233; au Kurdistan iranien, mais aussi &#224; T&#233;h&#233;ran et dans d'autres r&#233;gions. Dans les rues, dans les universit&#233;s, de nombreuses femmes, soutenues par des hommes, protestent contre cette arrestation, y compris des femmes voil&#233;es. Sur les r&#233;seaux sociaux, certaines se filment en train de se couper les cheveux, en signe de soutien &#224; Mahsa Amini. Des vid&#233;os circulent &#233;galement de femmes br&#251;lant leur voile, m&#234;me au-del&#224; de l'Iran. Et contre cette vague de protestation, le Parlement iranien a approuv&#233;, mercredi 20 septembre, un projet de loi discut&#233; depuis plusieurs mois qui renforce les sanctions contre les femmes ne portant pas le voile obligatoire dans les lieux publics. En Iran, le voile reste obligatoire comme un symbole de r&#233;pression, pouvant m&#234;me aller jusqu'&#224; la tuerie de masse. Nous avons vu que si en Turquie, par d&#233;finition un pays la&#239;c, les femmes protestaient contre l'interdiction du port du voile, en Iran, les femmes protestaient et se r&#233;voltaient m&#234;me contre l'obligation despotique du port du voile au p&#233;ril de leur vie.&lt;br class='autobr' /&gt; De la Turquie &#224; l'Iran, de paradoxe en paradoxe, le port du voile est devenu un ph&#233;nom&#232;ne d&#233;rangeant &#8211; on en trouve la confirmation, cette fois-ci en France : disposer une pi&#232;ce d'&#233;toffe sur la t&#234;te afin de la couvrir, se mettre un voile sur le bas du visage ou sur la t&#234;te et les &#233;paules avant de se montrer en public, ceci au moyen d'accessoires connus sous les noms de &#171; voile &#187;, &#171; tesett&#252;r &#187;, &#171; hidjab &#187;, &#171; burqa &#187;, &#171; burkini &#187;, ceci interpelle le principe de la&#239;cit&#233;. N'oublions pas que la France est inventrice du r&#233;gime la&#239;c. Avec le voile, les mosqu&#233;es, le halal posaient toujours probl&#232;me aux yeux d'une partie des citoyens europ&#233;ens, qui se d&#233;finissent comme la&#239;cs ou s&#233;culiers. Parmi ces symboles de la visibilit&#233; musulmane europ&#233;enne, c'est le voile qui attire beaucoup l'attention parce qu'il est plus visible : un symbole tr&#232;s &#233;vocateur. Il devient une affaire publique. Apr&#232;s l'interdiction du voile et de tout signe religieux dans l'enseignement secondaire, par une ordonnance du 7 septembre 2023, le Conseil d'&#201;tat a valid&#233; en r&#233;f&#233;r&#233; l'interdiction de l'abaya et du qamis &#224; l'&#233;cole en donnant raison au ministre de l'&#201;ducation nationale et de la Jeunesse. Le Conseil d'&#201;tat a jug&#233; qu'aucune atteinte grave et manifestement ill&#233;gale n'&#233;tait port&#233;e par ce texte &#224; une libert&#233; fondamentale et que l'abaya et le qamis &#233;taient contraires &#224; la loi du 15 mars 2004, c'est-&#224;-dire &#224; la la&#239;cit&#233; &#224; l'&#233;cole. Le voile suscite autant de passion, de ressentiment, de stigmatisation, particuli&#232;rement en France. La France est le seul pays de l'Union europ&#233;enne qui est dot&#233; d'une l&#233;gislation sp&#233;cifique sur le port des signes religieux peut &#234;tre une explication ? Encore une exception hexagonale ? Le voile, dans le symbolisme orientaliste, est consid&#233;r&#233; comme un d&#233;fi. Car il concerne les rapports entre l'Islam et l'Occident : &#171; La plupart des th&#233;ologiens de l'islam ne consid&#232;rent pas l'obligation pour les femmes croyantes de se couvrir les cheveux comme une prescription majeure. Cette coutume est pourtant devenue un symbole essentiel de l'Islam contemporain, signe du renouveau islamique. Depuis les ann&#233;es 1990, les d&#233;bats en Europe se sont focalis&#233;s sur le voile des femmes musulmanes dans la vie publique. Le voile, signe pour certains de l'enfermement de la femme musulmane dans un univers traditionnel, de la s&#233;gr&#233;gation des sexes, est devenu pour d'autres un signe de la visibilit&#233; publique de l'Islam. &#187; (Nil&#239;fer G&#246;le, &lt;i&gt;Musulmans au quotidien Une enqu&#234;te europ&#233;enne sur les controverses autour de l'islam&lt;/i&gt;, La D&#233;couverte, 2015, p.154) &lt;br class='autobr' /&gt;
R&#233;gis Debray, une personnalit&#233; connue de la gauche fran&#231;aise, dans son style lapidaire et ironique, remarque ainsi : &#171; Les graves p&#233;rils que nous voile le voile n'ont pas emp&#234;ch&#233; l'opinion de zoomer sur ce l&#233;ger sympt&#244;me&#8230; &#187; (R&#233;gis Debray, &lt;i&gt;Ce que nous voile le voile - La R&#233;publique et le sacr&#233;&lt;/i&gt;, Gallimard, 2004, p.13. ) Il semble que dans ce qui est cach&#233; par le voile, Debray, r&#233;publicain, suppose ou constate un certain enjeu ou basculement &#171; civilisationnel &#187;. En France, la la&#239;cit&#233; est consid&#233;r&#233;e comme un &#171; bouclier &#187; qui est cens&#233; prot&#233;ger. Mais prot&#233;ger contre quoi, ce &#171; bouclier la&#239;que &#187; ? En France, espace civique, priv&#233;, public, tout peut devenir l'objet du bouclier. Comment op&#233;rer alors la distinction entre un espace civique et un espace public ? : f&#234;tes, procession, p&#232;lerinage, r&#233;unions, lieux de c&#233;l&#233;bration ou abattage rituel, habits, interdits alimentaires, le fait, dans les cantines scolaires, d'offrir un certain choix, du porc ou pas de porc &#8211; tout cela est susceptible de devenir un objet de litige, d'une interpellation pour non-respect de la la&#239;cit&#233;. Et donc la pr&#233;sence d'une femme voil&#233;e &lt;i&gt;a fortiori&lt;/i&gt;. Par exemple, dans une c&#233;r&#233;monie de naturalisation peut-on exclure le port du voile ? Ou dans une biblioth&#232;que publique le port de voile peut &#234;tre prohib&#233; ? Le port du voile peut-il &#234;tre interdit dans le syst&#232;me p&#233;nitentiaire, comme signe d'appartenance ? Ou dans le syst&#232;me hospitalier public, comme exposant au risque d'un refus de soins ou d'examens par l'un ou l'autre sexe ? Pour refus d'IVG, ou de transfusion sanguine ? En France, on voit une tendance qui vise &#224; stigmatiser les femmes voil&#233;es : il y a eu des actes d'agression. Et si un jour cette haine allait s'&#233;largir jusqu'&#224; exclure les jeunes filles voil&#233;es du m&#233;tro, des cybercaf&#233;s&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt; Comme symbole d'une alt&#233;rit&#233; f&#233;minine, au-del&#224; de la stigmatisation, ou d'un d&#233;sir inavou&#233; d'une exclusion des femmes musulmanes en France, le voile est devenu une r&#233;alit&#233; vivante de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise. En ce sens, je pense que, philosopher sur le voile, est une bon mani&#232;re d'interroger la modernit&#233; occidentale. Le d&#233;bat est donc ouvert !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Mehmet Aydin&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le r&#233;gime kleptocratique du pr&#233;sident Erdogan</title>
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		<dc:creator>Mehmet Aydin</dc:creator>



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&lt;p&gt;Un mois apr&#232;s le s&#233;isme meurtrier du 6 f&#233;vrier 2023 en Turquie, face &#224; l'autoritarisme pr&#233;sidentiel d'Erdogan, l'alliance h&#233;t&#233;roclite de six partis de l'opposition avait d&#233;sign&#233; son candidat unique pour affronter Recep Tayyip Erdo&#287;an lors du scrutin pr&#233;sidentiel du 14 mai ; Kemal K&#305;l&#305;&#231;daroglu. Il dirige depuis 13 ans le parti r&#233;publicain, du peuple (CHP), le parti de Mustafa Kemal Atat&#252;rk. Il est issu de la minorit&#233; al&#233;vi et pour la premi&#232;re fois revendiquait publiquement son appartenance. (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Un mois apr&#232;s le s&#233;isme meurtrier du 6 f&#233;vrier 2023 en Turquie, face &#224; l'autoritarisme pr&#233;sidentiel d'Erdogan, l'alliance h&#233;t&#233;roclite de six partis de l'opposition avait d&#233;sign&#233; son candidat unique pour affronter Recep Tayyip Erdo&#287;an lors du scrutin pr&#233;sidentiel du 14 mai ; Kemal K&#305;l&#305;&#231;daroglu. Il dirige depuis 13 ans le parti r&#233;publicain, du peuple (CHP), le parti de Mustafa Kemal Atat&#252;rk. Il est issu de la minorit&#233; al&#233;vi et pour la premi&#232;re fois revendiquait publiquement son appartenance. Rappelons-nous que les al&#233;vis ne sont pas sunnites comme la majorit&#233; de la population en Turquie. Ils partagent une culture et un syst&#232;me de croyances dont certains aspects sont proches du chiisme. Pers&#233;cut&#233;s pendant des si&#232;cles, ils souffrent aujourd'hui encore d'un manque de reconnaissance car l'&#201;tat consid&#232;re leur croyance comme un folklore. K&#305;l&#305;&#231;daroglu a r&#233;v&#233;l&#233; des affaires de corruption mettant en cause l'AKP, le parti du pr&#233;sident qui est au pouvoir depuis 21 ans ; &#171; La loi et la justice pr&#233;vaudront &#187;. L'opposition promettait un &#171; changement total &#187; et veut, en cas de victoire, revenir &#224; un syst&#232;me parlementaire. Car dans son syst&#232;me pr&#233;sidentiel, Erdogan concentre la totalit&#233; du pouvoir ex&#233;cutif. Pendant la campagne pr&#233;sidentielle, avec de nombreux actes violents, Erdogan a notamment accus&#233; son adversaire et ses soutiens &#171; d'alcooliques, de LGBT, et de terroristes de PKK &#187;, surtout du PKK en raison du soutien que lui ont apport&#233; les responsables du parti pro-kurde HDP.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Turquie est le pays qui accueille le plus grand nombre de r&#233;fugi&#233;s syriens. Selon les derni&#232;res donn&#233;es du Haut-Commissariat aux R&#233;fugi&#233;s des Nations Unies, sur les cinq millions de r&#233;fugi&#233;s syriens, pr&#232;s de trois millions sont en Turquie. Erdogan fait de la question des r&#233;fugi&#233;s un instrument de politique &#233;trang&#232;re, notamment avec l'Union europ&#233;enne et ses Etats membres. Les r&#233;fugi&#233;s syriens sont devenus boucs &#233;missaires au centre des surench&#232;res politiques de l'entre-deux-tours de l'&#233;lection pr&#233;sidentielle, sur fond de nationalisme exacerb&#233; et de mont&#233;e d'un sentiment anti-migrants. M&#234;me K&#305;l&#305;&#231;daroglu, candidat de l'opposition, d&#233;clare sur les affiches &#233;lectorales : &#171; Les Syriens partiront &#187;. L'opposition et Erdogan, les deux camps ont fait du retour des Syriens l'enjeu principal de ces &#233;lections ; une campagne anti-immigr&#233;s et x&#233;nophobe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;ERDOGAN : UN AUTOCRATE-CLEPTOMAN&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant le r&#232;gne d'Erdogan, il y a une corruption end&#233;mique en Turquie impliquant notamment le monde politique, l'appareil judiciaire, l'administration gouvernementale, le secteur priv&#233;, le milieu des affaires, l'arm&#233;e et une partie importante de la soci&#233;t&#233; civile. Erdogan pr&#233;side un &#201;tat o&#249; r&#232;gne la corruption par le biais de ses proches. Dans les sph&#232;res &#233;tatiques, intrigues, chantage, complots et r&#232;glements de comptes, vol des deniers publics sont monnaie courante. Et pour pouvoir consolider sa mainmise sur l'appareil &#233;tatique, Erdogan intimide ses opposants, b&#226;illonne la presse, et affaiblit le syst&#232;me judiciaire. Il r&#234;ve m&#234;me de modifier la constitution pour s'octroyer des pouvoirs absolus. La stabilit&#233; &#233;conomique est tr&#232;s fragilis&#233;e par l'ampleur de la corruption. Les investisseurs locaux et &#233;trangers peinent aujourd'hui &#224; obtenir des licences de d&#233;veloppement sans verser de pots-de-vin aux fonctionnaires. Il y a une bureaucratie c&#233;l&#232;bre pour sa corruption. Voil&#224; une triste r&#233;alit&#233; nationale pour marquer &#171; le 100e anniversaire de la R&#233;publique de Turquie &#187; en 2023. Erdogan a tout mis en &#339;uvre pour &#233;touffer la presse. Les m&#233;dias qui ont os&#233; r&#233;v&#233;ler au grand jour des affaires de corruption sont devenus des &#171; ennemis de l'&#201;tat &#187;. Le journalisme d'enqu&#234;te est devenu tabou, s'il touche les affaires de corruption impliquant directement Erdogan lui-m&#234;me, son fils ou ses proches. La corruption g&#233;n&#233;ralis&#233;e a un effet domino et alt&#232;re le comportement des fonctionnaires qui se livrent &#224; des activit&#233;s criminelles. Ils continuent d'agir ainsi en toute impunit&#233;. Et malgr&#233; tout &#231;a, dans une Turquie qui vit en situation de tremblement de terre permanente et de crise &#233;conomique et sociale sans pr&#233;c&#233;dent, Erdogan est r&#233;&#233;lu au deuxi&#232;me tour pr&#233;sidentiel du 28 mai 2023.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Cette r&#233;&#233;lection nous r&#233;v&#232;le un fait important : rien que par 47,86 % des voix en faveur de K&#305;l&#305;&#231;daroglu contre 52,14 % d'Erdogan, la soci&#233;t&#233; turque, malgr&#233; sa complexit&#233; et sa diversit&#233; (s&#233;culaire, non s&#233;culaire, Turcs, Kurdes, sunnites, alevis&#8230;), n'est pas gagn&#233;e tout enti&#232;re par l'islamo-nationalisme d'Erdogan. &lt;br class='autobr' /&gt; Erdogan comme pr&#233;sident r&#233;&#233;lu, comme corrompu et corrupteur, est d&#233;j&#224; devenu un exemple classique de corruption par le pouvoir. On dit qu'il est malade et qu'il ne peut pas gouverner le pays. S'agit-t-il d'un Ant&#243;nio de Oliveira Salazar version turque qui finira ses derniers jours comme lui ? Salazar, ce dernier dictateur europ&#233;en, apr&#232;s 36 ans &#224; la t&#234;te du Portugal, vieux, malade et s&#233;nile, sera mis de c&#244;t&#233; par ses proches et remplac&#233; en douceur par Marcelo Caetano, tandis que lui, durant deux ans, jusqu'&#224; sa mort en 1970, croyait diriger son pays. M&#234;me &#224; titre anecdotique, l'analogie entre Salazar et Erdogan est tentante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Durant vingt-et-un ans de r&#232;gne, il a &#233;rig&#233; un syst&#232;me kleptocratique. Mais qu'est-ce qu'une kleptocratie ? &lt;i&gt;Kleptocratie&lt;/i&gt;, form&#233; &#224; partir des racines grecques &lt;i&gt;kleptos&lt;/i&gt; (vol) et &lt;i&gt;kratos&lt;/i&gt; (pouvoir), signifie le &#171; gouvernement des voleurs &#187; ; il s'agit d'un terme utilis&#233; par l'&#233;crivain Patrick Meney, pour d&#233;signer le gouvernement russe au cours de la fin de la p&#233;riode communiste (p&#233;riode des privatisations) et de l'&#232;re Eltsine : &#171; L'U.R.S.S. pourrait donc glisser de la cleptocratie vers ce que Castoriadis a appel&#233; &#171; stratocratie &#187; (n&#233;ologisme form&#233; &#224; partir de stratos, arm&#233;e). &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La Kleptocratie, le syst&#232;me D en URSS, Livre de poche, 1982, p. 257-258.&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; L'URSS a disparu avec Eltsine pour toujours. Son dauphin-successeur Poutine, autocrate, dans sa F&#233;d&#233;ration de Russie, &#233;rigea un syst&#232;me de cleptocratie encore &#224; une tr&#232;s grande &#233;chelle ; lui en t&#234;te, avec ses oligarques et ses proches et membres de leurs familles. On sait aussi que ce terme est fr&#233;quemment utilis&#233; &#224; propos des revenus tir&#233;s de l'exploitation de mati&#232;res premi&#232;res, en particulier le p&#233;trole, le gaz naturel ou les diamants en Afrique ou ailleurs. Il est utilis&#233; pour d&#233;signer la corruption g&#233;n&#233;ralis&#233;e des gouvernements. Les pratiques kleptocratiques sont connues ; le blanchiment d'argent, de mani&#232;re &#224; dissimuler l'origine et le montant de leur richesse, via des comptes bancaires situ&#233;s dans des paradis fiscaux et/ou des soci&#233;t&#233;s et soci&#233;t&#233;s &#233;crans bas&#233;es dans des paradis fiscaux (soci&#233;t&#233;s &#171; offshores &#187;). Certes on pr&#233;tend lutter contre les transferts massifs et blanchiments de capitaux, mais en se heurtant au secret bancaire puis au secret des affaires et au &#171; manque de rigueur des banques dans le contr&#244;le des virements &#187; ainsi qu'&#224; la complexit&#233; et &#224; l'opacit&#233; croissantes de certains syst&#232;mes et outils financiers permettant &#224; des prestataires de services et aux entreprises de cr&#233;er des successions de soci&#233;t&#233;s-&#233;crans non-tra&#231;able. Le r&#233;gime d' Erdogan a largement r&#233;uni en lui les caract&#233;ristiques kleptocratiques.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;La Kleptocratie, le syst&#232;me D en URSS&lt;/i&gt;, Livre de poche, 1982, p. 257-258.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>De 1755 &#224; Lisbonne &#224; 2023 en Turquie. Les tremblements de terre continuent</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1158</link>
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		<dc:creator>Mehmet Aydin</dc:creator>



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&lt;p&gt;Voltaire et Rousseau, deux c&#233;l&#232;bres philosophes des Lumi&#232;res sont &#224; l'origine d'une fameuse pol&#233;mique sur le tremblement de terre de Lisbonne de 1755 ; un d&#233;bat qui les avait oppos&#233;s. Le 1er novembre 1755 a lieu dans la capitale portugaise un s&#233;isme particuli&#232;rement d&#233;vastateur. Outre les destructions mat&#233;rielles innombrables, on compte autour de 60 000 victimes. Le s&#233;isme provoque de nombreux incendies et il est suivi d'un tsunami. La nouvelle, qui se transmet dans l'ensemble des capitales (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Voltaire et Rousseau, deux c&#233;l&#232;bres philosophes des Lumi&#232;res sont &#224; l'origine d'une fameuse pol&#233;mique sur le tremblement de terre de Lisbonne de 1755 ; un d&#233;bat qui les avait oppos&#233;s. Le 1er novembre 1755 a lieu dans la capitale portugaise un s&#233;isme particuli&#232;rement d&#233;vastateur. Outre les destructions mat&#233;rielles innombrables, on compte autour de 60 000 victimes. Le s&#233;isme provoque de nombreux incendies et il est suivi d'un tsunami. La nouvelle, qui se transmet dans l'ensemble des capitales europ&#233;ennes, provoque stupeur et effroi et va susciter ce que l'on peut consid&#233;rer comme une des premi&#232;res interventions humanitaires internationales de l'Histoire. Parmi ceux qui se d&#233;sesp&#232;rent de cette terrible nouvelle, il y a un certain Fran&#231;ois-Marie Arouet, plus connu sous le nom de Voltaire. Dans &lt;i&gt;Candide&lt;/i&gt;, le pr&#233;cepteur Pangloss, qui incarnait et parodiait le philosophe allemand Leibniz, disait &#224; son &#233;l&#232;ve Candide : &#171; Ce tremblement de terre n'est pas une chose nouvelle [&#8230;] la ville de Lima &#233;prouva les m&#234;mes secousses en Am&#233;rique l'ann&#233;e pass&#233;e ; m&#234;mes causes, m&#234;mes effets : il y a certainement une tra&#238;n&#233;e de soufre sous terre depuis Lima jusqu'&#224; Lisbonne&#8230;(&lt;i&gt;Candide ou l'optimisme&lt;/i&gt;, pocket, 1998, p.38.) &#187; Mais Voltaire voulait faire un d&#233;menti ironique &#224; l'affirmation optimiste de Leibniz. Pour cela, dans &lt;i&gt;Dictionnaire philosophique&lt;/i&gt; il s'en prendra directement &#224; Leibnitz : &#171; TOUT EST BIEN Ce fut un beau bruit dans les Ecoles, et m&#234;me parmi les gens qui raisonnent, quand Leibniz, en paraphrasant Platon, b&#226;tit son &#233;difice du meilleur des mondes possibles, et qu'il imagina que tout allait pour le mieux. (&lt;i&gt;Dictionnaire philosophique&lt;/i&gt;, p.133) &#187; Nous pouvons consid&#233;rer ce conte philosophique, &lt;i&gt;Candide&lt;/i&gt;, comme paradigmatique de la philosophie des Lumi&#232;res. Il couvre tous les sujets philosophiques du temps du philosophe : la religion et le fanatisme, la libert&#233; politique et la tyrannie, la connaissance et l'obscurantisme, le bonheur et la fatalit&#233;, la libert&#233; et l'esclavage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1710 dans la &lt;i&gt;Th&#233;odic&#233;e&lt;/i&gt;, puis en 1714 dans la &lt;i&gt;Monadologie&lt;/i&gt;, le philosophe allemand Leibniz &#233;labore un syst&#232;me philosophique qui rencontre un &#233;norme succ&#232;s dans l'Europe d'alors ; un syst&#232;me qui est aussi id&#233;ologique qui s'accorde si bien &#224; l'&#233;lan conqu&#233;rant de la Raison et du Commerce conjugu&#233;s ; distinction entre &#171; mal m&#233;taphysique &#187;, &#171; physique &#187; et &#171; morale &#187;, principe de la &#171; raison suffisante &#187; (&#171; il n' y a pas d'effet sans cause &#187;, cha&#238;ne des &#171; causes &#187; et des &#171; effets &#187;, &#171; harmonie pr&#233;&#233;tablie &#187; entre le &#171; mal &#187;, &#171; mal particulier &#187; et le &#171; bien en g&#233;n&#233;ral &#187;, le &#171; meilleur des mondes possibles &#187; s&#233;duisait beaucoup, y compris Voltaire au d&#233;part. Mais c'est ce fameux tremblement de terre de Lisbonne, en 1755, qui semble &#234;tre &#224; l'origine du refus de l'optimisme chez lui. Il se demande si Dieu est vraiment bon, ou bien s'il est vraiment tout-puissant. &lt;i&gt;Candide&lt;/i&gt; sera la traduction de ce questionnement religieux et m&#233;taphysique : &#171; Cela est bien dit , r&#233;pondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le tremblement de terre de Lisbonne provoque chez Voltaire un pessimisme dont il ne se remettra pas et qui va durablement affecter sa conception du monde. D'ailleurs, il transcrira son tourment int&#233;rieur dans un long po&#232;me, intitul&#233; &#171; po&#232;me sur le d&#233;sastre de Lisbonne &#187;. Lui qui avait chant&#233; jadis, dans son po&#232;me &#171; le mondain &#187;, l'h&#233;donisme du temps pr&#233;sent et le paradis terrestre que repr&#233;sentait &#224; ses yeux le monde civilis&#233;, le voil&#224; qui se prend &#224; douter : tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes comme le pensait Leibniz. Et &#224; ce cri de d&#233;tresse de Voltaire, path&#233;tique et philosophique &#224; la fois, un certain Jean-Jacques Rousseau r&#233;pondra : &#171; Tout e&#251;t fui au premier &#233;branlement , et on les e&#251;t vus le lendemain &#224; vingt lieus de l&#224;, tout aussi gais que s'il n'&#233;tait rien arriv&#233;, mais il faut rester, s'opini&#226;trer autour des masures, s'exposer &#224; de nouvelles secousses, parce que ce qu'on laisse vaut mieux que ce qu'on peut emporter. [&#8230;] Serait-ce donc &#224; dire que l'ordre du monde doit changer selon nos caprices, que la nature doit &#234;tre soumise &#224; nos lois, et que pour lui interdire un tremblement de terre en quelque lieu, nous n'avons qu'&#224; y b&#226;tir une ville ? ( &#171; Lettre de J.-J. Rousseau &#224; Monsieur Rousseau de Voltaire(18 ao&#251;t 1756) &#187;, cit&#233;e in &lt;i&gt;Candide ou l'optimisme&lt;/i&gt;, Pocket, 1998, p. XVIII. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En quoi donc repose la r&#233;ponse de Rousseau ? Elle peut &#234;tre r&#233;sum&#233;e en deux arguments principaux. Le premier consiste &#224; dire que la mort n'est pas un mal en soi. La deuxi&#232;me objection porte sur la cause du mal. Elle vient selon Voltaire de la nature elle-m&#234;me. Or, Rousseau fait remarquer que les destructions et les morts qui en ont r&#233;sult&#233; n'ont pas leur seule origine dans une catastrophe naturelle mais &#233;galement dans l'activit&#233; humaine qui n'a pas pris en compte la possibilit&#233; de cette catastrophe. Les maisons ne se sont &#233;croul&#233;es et n'ont &#233;t&#233; ravag&#233;es par les flammes que parce qu'elles avaient &#233;t&#233; construites par l'homme. Dieu ni la nature n'ont rien &#224; voir l&#224;-dedans. Cette objection est importante en cela qu'elle modifie radicalement l'approche qui avait &#233;t&#233; celle en vigueur jusqu'alors : au ch&#226;timent divin d'origine surnaturelle venant s'abattre sur les pauvres mortels pour les punir de leurs p&#234;ch&#233;s, Rousseau oppose une explication rationnelle. La nature a ses lois qui ne peuvent &#234;tre ignor&#233;es et dont il faut tenir compte si on ne veut pas les subir passivement. C'est d'une certaine fa&#231;on ce qui animera la pens&#233;e de celui qui sera le ma&#238;tre d'&#339;uvre de la reconstruction de Lisbonne, le marquis de Pombal : aux rues &#233;troites et tortueuses du Lisbonne m&#233;di&#233;val, il substituera de larges avenues rectilignes avec des maisons construites de fa&#231;on &#224; r&#233;sister aux secousses sismiques, celles du quartier Baixa qui constitue encore aujourd'hui une des principales attractions pour le touriste qui visite Lisbonne. Pour Rousseau, le monde est fait de peines et de souffrances que rien ne semble justifier et l'explication religieuse qui consiste &#224; faire d'une catastrophe naturelle un ch&#226;timent divin ne tient pas en cela que justes et injustes sont indistinctement touch&#233;s de la m&#234;me mani&#232;re. Disons qu'il sugg&#232;re une interaction entre lois naturelles et activit&#233;s humaines qui doit servir de boussole au cas d'un tremblement de terre. Dans la mythologie grecque, ce sont les dieux, repr&#233;sentants des forces obscures qui animent le monde, qui se chargent de le punir. La punition est par cons&#233;quent de nature m&#233;taphysique et morale. Repr&#233;sentant du courant des Lumi&#232;res qui entend substituer la raison &#224; la croyance religieuse, Rousseau rompt d&#233;finitivement avec cette vision du monde ; les malheurs qui affectent l'homme n'ont rien d'une punition divine, en revanche ils trouvent leur origine et leur explication logique dans les activit&#233;s humaines. L'homme peut &#233;chapper &#224; la trag&#233;die par l'exercice de sa raison en cherchant &#224; conna&#238;tre les lois naturelles et en adaptant son comportement en cons&#233;quence. Dans le monde rationaliste qui est celui des Lumi&#232;res, il n'y a donc ni fatalit&#233;, ni providence, seulement des encha&#238;nements logiques de causes et de cons&#233;quences. On comprend pourquoi dans &lt;i&gt;l'Emile&lt;/i&gt;, Jean-Jacques Rousseau pr&#233;conisait d'&#233;duquer les enfants non par des discours, mais en les confrontant directement aux r&#233;alit&#233;s du monde mat&#233;riel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'historien Gr&#233;gory Quenet, dans son livre de r&#233;f&#233;rence (&lt;i&gt;Les tremblements de terre Au XVIIe et XVIIIe si&#232;cles&lt;/i&gt;, Epoques Champ Vallon, 2005.), en partant du fameux tremblement de terre du 1er novembre 1755 &#224; Lisbonne, fait de ce ph&#233;nom&#232;ne naturel un objet de l'histoire. Il montre que cette catastrophe &#233;branle les esprit europ&#233;ens, d&#233;clenchant un vaste d&#233;bat philosophico-th&#233;ologique de grande ampleur sur l'existence du mal. Les tremblements de terre sont les grands absents des manuels scolaires, les oubli&#233;s de l'histoire de France. Pourtant, l'exploration des archives et des sources historiques fait appara&#238;tre que plus de 750 s&#233;ismes ont frapp&#233; le territoire fran&#231;ais aux XVIIIe si&#232;cle, dont plus de 250 ont caus&#233; des dommages mat&#233;riels, qui pour certains sont consid&#233;rables. Pourtant, cette histoire tellurique se d&#233;ploie sur une histoire europ&#233;enne. Et ult&#233;rieurement, les tremblements des terres mal connus et mal d&#233;finis deviennent peu &#224; peu un objet scientifique, juridique, politique et culturel : &#171; Aux XVIe et XVIIIe si&#232;cles, les ph&#233;nom&#232;nes telluriques sont mal d&#233;finis, peu territorialis&#233;s ; les &#171; tremblements de terre &#187; d&#233;signent des s&#233;ismes, aussi bien que des glissements de terrain, des ouragans. Dans la culture savante, interpr&#233;tation et imaginaire des s&#233;ismes b&#233;n&#233;ficient d&#233;j&#224; d'une longue tradition, h&#233;rit&#233;e de la culture humaniste et proph&#233;tique. [&#8230;] Le c&#233;l&#232;bre tremblement de terre de Lisbonne, la masse des secousses anonymes qui l'encadrent, rappellent que pour connaitre le pr&#233;sent, il faut parfois faire un d&#233;tour par le pass&#233;. Un &#233;v&#233;nement, aussi d&#233;sastreux soit-il, ne change pas la face du monde s'il ne s'implante pas sur un terreau d&#233;j&#224; sem&#233;. Si le raisonnement est vrai pour un &#233;v&#233;nement naturel dont les m&#233;canismes profonds &#233;chappent &#224; toute intervention humaine, il l'est &lt;i&gt;a fortiori&lt;/i&gt; pour une pand&#233;mie, une crise alimentaire majeure et un attentat effroyable. Face &#224; une catastrophe, la tentation est grande de refuser toute comparaison, au nom de la dignit&#233; des victimes. Le chemin est vite parcouru qui conduit &#224; invoquer des boucs &#233;missaires plut&#244;t que des responsabilit&#233;s partag&#233;es, &#224; s'en remettre &#224; l'incompressibilit&#233; religieuse du mal plut&#244;t qu'&#224; des encha&#238;nements complexes de causes bien r&#233;elles. (&lt;i&gt;Les tremblements de terre Au XVIIe et XVIIIe si&#232;cles&lt;/i&gt;, Epoques Champ Vallon, 2005 : &#171; CONCLUSION &#187; ; pp.475- 479. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; DERNIER TREMBLEMENT DE TERRE EN TURQUIE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette fameuse pol&#233;mique entre Voltaire et Rousseau ne nous &#233;voque-t-elle pas la pand&#233;mie du premier confinement, la question du r&#233;chauffement climatique, et derni&#232;rement le grand tremblement de terre qui frappe actuellement la Turquie ? Le s&#233;isme en Turquie est sans doute la premi&#232;re catastrophe du si&#232;cle et le pr&#233;sident Erdo&#287;an endosse une immense responsabilit&#233; dans l'ampleur des pertes humaines et mat&#233;rielles. Par ses n&#233;gligences volontaires on parle m&#234;me d'un crime contre les peuples de Turquie. Le lundi 6 f&#233;vrier le pays, &#224; 4 h 17 du matin, un s&#233;isme de magnitude 7,8 a frapp&#233; la Turquie et la Syrie. Une dizaine de minutes apr&#232;s le s&#233;isme le plus puissant, une r&#233;plique de magnitude 6,7 s'est produite &#224; proximit&#233; de l'&#233;picentre et d'autres r&#233;pliques continuent aujourd'hui de se produire dans une zone allong&#233;e sur plus de 350 kilom&#232;tres, depuis l'est de la Turquie jusqu'&#224; la fronti&#232;re syrienne. Ces &#171; r&#233;pliques &#187;, les s&#233;ismes qui se produisent apr&#232;s un grand tremblement de terre, sont attendues et leur comportement statistique est bien connu. Pr&#232;s de 7 habitants sur 10 vivent dans un zone sismique, soit 60 millions de personnes sur 85 millions. Et aujourd'hui, au dix-septi&#232;me jour du tremblement de terre, la panique g&#233;n&#233;ralis&#233;e a largement c&#233;d&#233; la place &#224; la col&#232;re des survivants. De plus en plus la chance de sauver des vies sous les d&#233;combres diminuaient. Le dernier bilan fait &#233;tat de plus 50 000 morts et pr&#232;s de 26 millions de personnes affect&#233;es. Et actuellement, au moins 25 millions d'&#233;difices &#233;rig&#233;s en Turquie seraient &#224; risque. Ces &#171; r&#233;pliques &#187;, les s&#233;ismes qui se produisent apr&#232;s un grand tremblement de terre, sont attendues et leur comportement statistique est bien connu. Les s&#233;ismes dans cette r&#233;gion du monde sont courants, mais l'ampleur de celui-ci est clairement catastrophique. L'avant dernier grand tremblement de terre de Marmara en 1999 (17 000 morts) avait contribu&#233; &#224; disloquer le paysage politique turc et ouvrert la voie du pouvoir au dirigeant islamo-nationaliste d' Erdo&#287;an. En ao&#251;t 1999, ce s&#233;isme fut ressenti jusqu'&#224; Istanbul. Il a mis en &#233;vidence une n&#233;gligence criminelle, avec bien souvent la complicit&#233; des autorit&#233;s. Du sable de mer non d&#233;salinis&#233; entrait notamment dans les b&#233;tons utilis&#233;s dans la construction des immeubles, rendant ainsi le ciment plus friable. Des entrepreneurs ont &#233;t&#233; poursuivis, et promesse a &#233;t&#233; faite de renforcer les normes antisismiques, vu l'&#233;pid&#233;mie de constructions ill&#233;gales. Vingt-quatre ans plus tard, rien ne semble avoir chang&#233;, et la responsabilit&#233; devient encore plus criminelle. On commence m&#234;me &#224; construire des b&#226;timents hauts, forc&#233;ment plus vuln&#233;rables aux tremblements de terre. Et aujourd'hui le s&#233;isme plus d&#233;vastateur du 6 f&#233;vrier 2023 frappe la Turquie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le s&#233;isme actuel r&#233;v&#232;le les fragilit&#233;s du pouvoir d'Erdo&#287;an et il a mis en lumi&#232;re la corruption dans le BTP, li&#233; &#224; son syst&#232;me de corruption qu'il a lui-m&#234;me install&#233;. Les images du tremblement de terre sont cruelles. La province de Hatay, la r&#233;gion plus au sud de la Turquie la plus touch&#233;e. La r&#233;gion alentour et ses paysages sont apocalyptiques. Les quartiers entiers ras&#233;s d'Antakya, d'Hatay, d'Kahramanmara&#351;. Les sc&#232;nes de d&#233;combres, d&#233;solation et de mort sont partout. Encore une fois, des critiques de plus en plus nombreuses, d'experts qui d&#233;noncent le manque d'anticipation des autorit&#233;s, mais aussi la corruption des promoteurs immobiliers et leurs collusion avec les plus hautes sph&#232;res du pouvoir turc. La vie des r&#233;fugi&#233;s Syriens a de nouveau bascul&#233; avec le tremblement de terre. La Turquie et la Syrie, faisaient ensemble plus de 50 000 morts. Dans la province de Hatay o&#249; ils repr&#233;sentaient 20 % de la population , les refugi&#233;s syriens comptaient de nombreuses victimes. Le racisme anti-syrien, aliment&#233; ces derni&#232;res ann&#233;es par la crise &#233;conomique qui a transform&#233; les 3,7 millions de r&#233;fugi&#233;s en bouc &#233;missaire, explose depuis le s&#233;isme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Une sc&#232;ne connue &#224; travers les m&#233;dias sociales turques : La petite fille aux yeux grands ouverts h&#233;b&#233;t&#233;s, qui doit avoir 10 ou 11 ans. Elle bouge &#224; peine face &#224; l'appareil photo du t&#233;l&#233;phone. Les m&#232;res , les p&#232;res, les fils, les filles cherchent leurs proches sous des d&#233;combres encore vivants et ils essayent de soulever des d&#233;combres avec leurs mains nues tout en dialoguant avec pour les encourager. Comme leur force ne suffit pas et qu'il n'y a toujours pas de secours d'Etat les voix des survivants se sont tues et ils ont disparu pour toujours. Ces faits quasi incroyables pour nous ne sont pas exceptionnels. C'est la r&#233;alit&#233; quotidienne. On enterre les cadavres non identifi&#233;s, sans m&#234;me de s&#233;pultures dans les fausses communes. Les parents enterraient leurs fils, leurs filles. Les fils et les filles enterraient leurs parents. Les secouristes criaient &#171; Il y a quelqu'un ici ! Il y a quelqu'un ici ! &#187;, et des voix sous les d&#233;combres r&#233;pondent aussit&#244;t &#171; sauvez-moi ! &#187;. Mais sans moyens techniques ils n'y arrivent pas. Il fait un froid insupportable. Au dix-septi&#232;me jour du tremblement de terre on apprend que quelque part dans le sud-est de la Turquie, une r&#233;gion vient d'&#234;tre d&#233;vast&#233;e et elle est inaccessible. Un autre s&#233;couriste volontaire essaie de soulever des d&#233;combres sur un corps coinc&#233; jusqu'&#224; la poitrine par du b&#233;ton effondr&#233;, &#171; Courage mon fr&#232;re, on va te sauver, tu as soif ? &#187; Dans les premiers jours qui sont d&#233;cisifs pour la survie humaine il n'y a pas eu d'intervention de l'Etat turc. Face &#224; cette situation, je pense que jamais le peuple de Turquie n'&#233;tait jamais autant en col&#232;re. Comme on attend un grand tremblement de terre gigantesque avec un risque de tsunami &#224; &#304;stanbul, la grande partie de la Turque d&#233;sormais est sur le qui-vive. Le pr&#233;sident Erdo&#287;an a d&#233;cr&#233;t&#233; le 8 f&#233;vrier l'&#233;tat d'urgence (OHAL) dans dix provinces touch&#233;es par le tremblement de terre. Cette mesure fonctionne pour emp&#234;cher l'entraide civile et limite fortement la libert&#233; de la presse. Le gouvernement entrave syst&#233;matiquement l'aide civile et b&#233;n&#233;vole aux r&#233;gions sinistr&#233;es. Pr&#232;s de deux semaines apr&#232;s les s&#233;ismes &#224; Kahramanmara&#351; et Gaziantep, dans le sud de la Turquie, de nombreuses voix critiquent ouvertement le manque de r&#233;activit&#233; de l'appareil d'&#201;tat. L'efficacit&#233; de la mobilisation de la soci&#233;t&#233; civile agit comme un r&#233;v&#233;lateur de l'incurie de l'appareil &#233;tatique. Et pendant ce temps, il y a eu le grand succ&#232;s de l'ONG (AHBAP), lanc&#233;e par le rockeur Haluk Levent, qui subit les foudres de l'extr&#234;me droite. Le tr&#232;s populaire rockeur Haluk Levent fait figure de Robin des bois en Turquie. Quant &#224; l'aide internationale, surtout occidentale : au moins 45 pays mobilis&#233;s pour sauver les sinistr&#233;s. Cette aide est tr&#232;s bien accueillie par les sinistr&#233;s parce qu'elle &#233;tait pr&#233;sente bien avant l'Etat turc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusqu'&#224; pr&#233;sent les s&#233;ismes font plus de 50 milles morts, tandis que nombre de personnes coinc&#233;es sous les d&#233;combres est encore inconnu ; 100 milles ? Probablement beaucoup plus. De nombreuses zones sont encore priv&#233;es de secours. Les habitants tentent de sauver toujours les personnes coinc&#233;es sous les d&#233;combres par leurs propres moyens. Il faut s'attendre &#224; ce que l'&#233;tat d'urgence soit utilis&#233; pour limiter fortement la couverture m&#233;diatique des zones sinistr&#233;es afin de dissimuler les d&#233;faillances mortelles de l'&#201;tat dans l'organisation des secours d'urgence. N'oublions pas que la Turquie est en pleine campagne &#233;lectorale, c'est pourquoi il est important pour Erdo&#287;an et son gouvernement AKP/MHP (coalition islamo-nationaliste au pouvoir) de faire taire les voix critiques. Les informations diffus&#233;es par les autorit&#233;s et les m&#233;dias turcs divergent fortement des t&#233;moignages directs, notamment en ce qui concerne l'ampleur des destructions et le nombre de victimes. Alors que le gouvernement fait mine de ma&#238;triser la situation, dans beaucoup de zones sinistr&#233;es, les habitants disent n'avoir re&#231;u aucune aide m&#234;me au dix-septi&#232;me jour. Il n' y a toujours pas de syst&#232;mes sanitaires, pas de canalisation, ni d'&#233;gout. Si &#231;a continue comme &#231;a les maladies &#233;pid&#233;miques attendent les sinistr&#233;s. Les images et les informations communiqu&#233;es par les personnes qui se trouvent sur place, ainsi que par les ONG et les partis d'opposition devraient d&#233;sormais &#234;tre soumises &#224; une forte censure en application des r&#232;gles d'&#233;tat d'urgence. Depuis longtemps, l'islamoconservateur Erdo&#287;an a lentement, mais s&#251;rement, monopolis&#233; l'appareil d'&#201;tat, coopt&#233; les institutions, suborn&#233; les tribunaux et transform&#233; une grande partie des m&#233;dias en instruments de propagande. Nombre de ses critiques ont &#233;t&#233; jet&#233;s en prison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Des voix de plus en plus nombreuses s'&#233;l&#232;vent pour d&#233;noncer la mauvaise qualit&#233; des b&#226;timents construits dans cette r&#233;gion dont on connait depuis longtemps la position g&#233;ographique propice aux tremblements de terre. Les critiques portent sur la qualit&#233; m&#233;diocre des b&#226;timents construits ces derni&#232;res ann&#233;es, dont la plupart se sont &#233;croul&#233;s comme des ch&#226;teaux de cartes lors du s&#233;isme. Il est de plus en plus &#233;vident que les b&#226;timents de l'entreprise publique TOKI charg&#233;e de la construction des logements sociaux sont les plus touch&#233;s. Dans le climat politique r&#233;pressif et d&#233;l&#233;t&#232;re qu'est devenu celui de la Turquie d'Erdo&#287;an, des Turcs en col&#232;re ont aujourd'hui le courage de le montrer du doigt. M&#234;me s'il y en a, les secours gouvernementaux souffrent d'un manque flagrant de coordination et de comp&#233;tence, alors que le froid s&#233;vit et qu'il faut d'urgence nourrir et mettre &#224; l'abri plus de deux millions de personnes. Les dons en nature et en argent ne pourront &#234;tre collect&#233;s que par l'interm&#233;diaire de l'organisme public de gestion des catastrophes (AFAD), mais le mat&#233;riel de secours collect&#233; par les ONG pour venir en aide aux victimes du s&#233;isme est confisqu&#233; par le gouvernement d'Erdo&#287;an. La Turquie vit d&#233;sormais en situation de tremblement de terre permanente. Un nouveau fort tremblement de terre a secou&#233; lundi soir la ville d'Antakya, dans le sud de la Turquie (de magnitudes 6,4 et 5,8), o&#249; au moins trois personnes sont mortes dans l'effondrement d'immeubles fragilis&#233;s par les pr&#233;c&#233;dentes secousses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette grande catastrophe naturelle et humanitaire est un tournant dans l'histoire du peuple turc, qui souffrait d&#233;j&#224; d'une crise &#233;conomique et sociale sans pr&#233;c&#233;dent. Une importante partie de la soci&#233;t&#233; turque fr&#244;lait d&#233;j&#224; la mis&#232;re. Je peux dire qu'un m&#233;contentement silencieux du peuple turc se pr&#233;pare contre le r&#233;gime de l' &#171; Homme Unique (ek Adam Rejimi) d'Erdo&#287;an. L'avenir est ouvert pour le meilleur comme pour le pire.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La d&#233;mocratie introuvable, l'anti-universalisme et la guerre </title>
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&lt;p&gt;1) LA FAUSSE VICTOIRE DE LA DEMOCRATIE LIBERALE &lt;br class='autobr' /&gt;
Alexandre Koj&#232;ve, philosophe d'origine russe, entreprit, avec ses conf&#233;rences sur la Ph&#233;nom&#233;nologie de l'esprit, pr&#233;sent&#233;es &#224; l'&#201;cole pratique des hautes &#233;tudes &#224; Paris entre 1933 et 1939, de renouveler les &#233;tudes h&#233;g&#233;liennes en France (Introduction &#224; la lecture de Hegel, Gallimard, 1980). Partant d'un h&#233;g&#233;lianisme compl&#233;t&#233; par la lecture de Marx, il anticipait une fin de l'Histoire permettant de proclamer le parach&#232;vement de la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;1) LA FAUSSE VICTOIRE DE LA DEMOCRATIE LIBERALE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alexandre Koj&#232;ve, philosophe d'origine russe, entreprit, avec ses conf&#233;rences sur la &lt;i&gt;Ph&#233;nom&#233;nologie de l'esprit&lt;/i&gt;, pr&#233;sent&#233;es &#224; l'&#201;cole pratique des hautes &#233;tudes &#224; Paris entre 1933 et 1939, de renouveler les &#233;tudes h&#233;g&#233;liennes en France (&lt;i&gt;Introduction &#224; la lecture de Hegel&lt;/i&gt;, Gallimard, 1980). Partant d'un h&#233;g&#233;lianisme compl&#233;t&#233; par la lecture de Marx, il anticipait une fin de l'Histoire permettant de proclamer le parach&#232;vement de la r&#233;conciliation de l'universel et du particulier dans le monde r&#233;el d'une soci&#233;t&#233; &#171; sans classe &#187;. Apr&#232;s la guerre, il devint conseiller du gouvernement fran&#231;ais. Et des ann&#233;es apr&#232;s, Francis Fukuyama, le conseiller n&#233;oconservateur du gouvernement am&#233;ricain, dans &lt;i&gt;The End of History and the Last Man /La Fin de l'histoire et le Dernier Homme&lt;/i&gt;, 1992), s'inspirant de Koj&#232;ve, mit au go&#251;t du jour, apr&#232;s la chute du mur de Berlin, la th&#232;se suivante : la fin de l'histoire serait l'av&#232;nement du lib&#233;ralisme et de l'&#233;conomie de march&#233;, non de la soci&#233;t&#233; &#171; sans classe &#187;. Durant la Guerre froide, la d&#233;mocratie s'&#233;tait vue plut&#244;t comme opposition au r&#233;gime totalitaire sovi&#233;tique. Et le Mur de Berlin une fois tomb&#233;, il entra&#238;ne avec lui la disparation de l'&lt;i&gt;Homo sovieticus&lt;/i&gt; : victoire id&#233;ologique de la d&#233;mocratie lib&#233;rale. Prudent, Fukuyama dit que la fin de l'Histoire ne signifie pas l'absence de conflits, mais plut&#244;t la supr&#233;matie absolue et d&#233;finitive de l'id&#233;al de la d&#233;mocratie lib&#233;rale, lequel ne constituerait pas seulement l'horizon ind&#233;passable de notre temps mais se r&#233;aliserait effectivement. C'est un autre r&#233;cit universel qui commence pour l'avenir. La victoire du lib&#233;ralisme &#233;tait tellement &#233;clatante que toute l'humanit&#233; t&#244;t ou tard s'y convertirait, les grands conflits sanglants ayant disparu, comme si le tragique d&#233;sertait l'Histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le malheur est que ce r&#233;cit propos&#233; par Fukuyama a commenc&#233; &#224; &#234;tre oubli&#233; aussit&#244;t au profit de celui de Huntington, l'auteur de &lt;i&gt;The Clash of Civilizations&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;Le Choc des civilisations&lt;/i&gt;, 1996). Selon lui, la guerre froide avait gel&#233; un certain nombre de conflits latents. Et &#224; pr&#233;sent, ce qui allait faire retour, ce seraient les conflits entre blocs culturels, entre grandes civilisations ; il y a d&#233;sormais entre Orient et Occident une rupture, voire un conflit irr&#233;m&#233;diable, dans lequel l'Islam est particuli&#232;rement mena&#231;ant. Cette th&#232;se n'est pas anodine. Elle convient &#224; l'ambiance et aux pr&#233;occupations g&#233;n&#233;rales du monde car une certaine &#232;re est r&#233;volue : durant la p&#233;riode de la guerre froide, on parlait d'Est et d'Ouest, deux p&#244;les oppos&#233;s qui se disputaient la domination du monde - totalitarisme &#224; l'Est, pour les uns, et d&#233;mocratie &#224; l'Ouest. Rappelons ici que pour Huntington, &#171; la modernisation n'est pas synonyme d'occidentalisation &#187; ; la domination occidentale du monde qui a connu son apog&#233;e au d&#233;but du XXe si&#232;cle, touche d&#233;sormais &#224; sa fin. Pour &#233;tayer sa th&#232;se il exploite Max Weber, Oswald Spengler, Arnold Toynbee et jusqu'&#224; Fernand Braudel - un &#233;clectisme tr&#232;s arbitraire. Les &#233;lites soucieuses pour l'avenir de l'Empire am&#233;ricain d&#233;clinant trouvent en lui un porte-parole. En dehors de l'Occident il est traduit et appr&#233;ci&#233;. Pour beaucoup d'intellectuels, conservateurs surtout, si le XIXe si&#232;cle a &#233;t&#233; marqu&#233; par les conflits des &#201;tats-nations et le XXe par l'affrontement des id&#233;ologies, le XXIe si&#232;cle verra le choc des civilisations. Cet argument est devenu un r&#233;f&#233;rent politico-culturel en vue des conflits mondiaux qui s'annoncent. Apr&#232;s les attentats du 11 septembre 2001 &#224; New York, les &#201;tats-Unis sont entr&#233;s en guerre en Irak. On commence alors &#224; parler de l'Islam en g&#233;n&#233;ral comme &#171; probl&#232;me &#187; (voir Jacques Derrida J&#252;rgen Habermas, &lt;i&gt;Le &#171; concept &#187; du 11 septembre Dialogues &#224; New York (2001)&lt;/i&gt; &#187;. Les attentats djihadistes en Europe, le spectaculaire d&#233;veloppement de &#171; l'&#201;tat islamique &#187; au Proche Orient contribueront beaucoup &#224; l'amplification de ce &#171; probl&#232;me &#187;. L'Islam r&#233;veille, surtout en France, des passions bien particuli&#232;res. Depuis les ann&#233;es 1980, on per&#231;oit une pr&#233;sence croissante de l'Islam dans l'espace m&#233;diatique. Et dans les derni&#232;res ann&#233;es, l'existence du voile que portent les femmes musulmanes d&#233;bouche sur une stigmatisation, entretenue en conflit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans aucun pays d'Occident, le voile, l'Islam, la la&#239;cit&#233; suscitent autant de passion qu'en France. Marine Le Pen, candidate de l'ex-Front National &#224; la pr&#233;sidentielle qualifie le voile &#171; d'uniforme islamiste &#187;, voulant l'interdire dans la rue et tous les lieux publics si elle est &#233;lue. Rappelons &#224; ce sujet qu'en France, &#224; l'origine, le probl&#232;me du &#171; voile islamique &#187; se manifeste d'abord dans l'enseignement public, selon les crit&#232;res de l'enseignement la&#239;que. Et Jacques Ranci&#232;re ouvre un d&#233;bat &#224; ce sujet : &#171; Si l'enseignement public s'adresse &#224; tous &#233;galement, en ignorant les traits &#8211; religieux ou autres &#8211; qui diff&#233;rencient les &#233;l&#232;ves, la cons&#233;quence la plus logique est qu'il doit &#234;tre dispens&#233; &#233;galement &#224; tous et &#224; toutes en ne tenant pas compte de ses diff&#233;rences et des signes qui les exhibent. L'&#233;cole alors n'a pas &#224; exclure ces signes puisque, par d&#233;finition, elle ne les voit pas. (&#171; A propos du voile islamique : un universel peut en cacher un autre &#187;, in &lt;i&gt;Moments politiques, Interventions 1977-2009&lt;/i&gt;, Lux &#233;diteur, p.146-147) &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une sorte de surench&#232;re sur cette question se poursuit. Le Pr&#233;sident Macron avait propos&#233; un projet de loi en 2020 destin&#233; &#224; &#171; conforter les principes r&#233;publicains &#187; et &#224; ajouter de nouveaux outils pour lutter contre le &#171; s&#233;paratisme islamiste &#187;. Ici, au-del&#224; de la stigmatisation, la connotation du mot s&#233;paratisme est forte. On sait que l'identit&#233; europ&#233;enne a toujours ressenti le besoin de se d&#233;finir et ainsi d&#233;finir l'autre comme probl&#232;me g&#233;n&#233;alogique. Est-il possible d&#233;sormais de d&#233;finir cette &#171; g&#233;n&#233;alogie &#187; occidentale sans l'Islam ? Derrida, dans ses dialogues avec l'intellectuel alg&#233;rien Mustapha Ch&#233;rif, donne un exemple pour souligner que la culture europ&#233;enne n'est pas exclusivement unifi&#233;e pour toujours par le christianisme : &#171; L'Occident a &#233;t&#233; jud&#233;o-islamo-chr&#233;tien. L'Islam hier a contribu&#233; &#224; la formation de la modernit&#233; et sa capacit&#233; d'&#233;mancipation, par-del&#224; les d&#233;rives de certains des siens, aujourd'hui, peut encore participer &#224; la recherche de nouveaux horizons&#8230; (Mustapha Ch&#233;rif, &lt;i&gt;L'islam et l'Occident, Rencontre avec Jacques Derrida&lt;/i&gt;, Odile Jacob, Paris, 2006, s. 63-64.) &#187; Les conqu&#234;tes coloniales, deux Guerres mondiales, les r&#233;volutions, la d&#233;colonisation, le besoin de main d'&#339;uvre &#224; bon march&#233; du capitalisme occidental, l'immigration vers les m&#233;tropoles ont chang&#233; beaucoup de choses aussi bien pour l'Occident que l'Orient. L'Occident, c'est-&#224;-dire les &#201;tats-Unis et l'Europe r&#233;unies abritent une grande communaut&#233; d'origine non occidentale d'une diversit&#233;, en particulier une communaut&#233; musulmane qui occupe une place tr&#232;s importante. Elle est devenue multiculturelle, une r&#233;alit&#233; bien visible dans l'espace public : &#171; Non occidental &#187; est devenu une partie de l'Occident. Pensons ici &#224; l'afflux des r&#233;fugi&#233;s ukrainiens et aux d&#233;placements de populations, sans pr&#233;c&#233;dent depuis la fin de la Seconde guerre Mondiale. La r&#233;alit&#233; d&#233;mographique et frontali&#232;re de l'Europe est entr&#233;e dans une phase d'&#233;largissement vers l'Ouest. Avant cette derni&#232;re vague, l'ex-chanceli&#232;re allemande Angela Merkel a accueilli de r&#233;fugi&#233;s extra-europ&#233;ens, essentiellement syriens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2) L'OCCUPATION NEGATIONNISTE DE L'UKRAINE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La F&#233;d&#233;ration de Russie na&#238;t en 1991 avec la disparition de l'URSS &#8211; une superpuissance d&#233;chue. Son d&#233;mant&#232;lement n'a pas c&#233;d&#233; la place &#224; un r&#233;gime parlementaire &#224; l'occidentale. L'euphorie du triomphe de la d&#233;mocratie lib&#233;rale &#224; la Fukuyama n'a pas &#233;t&#233; suivie d'effet. Le 24 f&#233;vrier 2022, Poutine commence &#224; envahir l'Ukraine. Le jour m&#234;me de l'invasion, il la justifie ainsi : &#171; l'Ukraine moderne a &#233;t&#233; enti&#232;rement cr&#233;&#233;e par la Russie, plus pr&#233;cis&#233;ment par la Russie bolch&#233;vique et communiste&#8230; &#187; Ce discours est une n&#233;gation de l'identit&#233; ukrainienne. Sa logique est des plus simples : une narration r&#233;visionniste et n&#233;gationniste &#224; la fois, qui lui permet d'affirmer que &#171; l'Ukraine n'existe pas &#187;. Cette guerre signifie un r&#233;el tournant pour le 21e si&#232;cle : depuis la fin de la derni&#232;re guerre mondiale, l'Occident a pacifi&#233; son espace g&#233;ographique. Les soci&#233;t&#233;s occidentales ont connu leurs p&#233;riodes les plus pacifiques. Durant les grands conflits tels que les guerres et r&#233;volutions coloniales, la guerre de Vietnam, jusqu'aux guerres d'Irak, et &#224; l'intervention militaire en Afghanistan, l'Occident a cr&#233;&#233;e et entretenu ces conflits loin de son espace g&#233;ographique. Et derni&#232;rement, l'empire am&#233;ricaine a &#233;t&#233; oblig&#233; de quitter l'Afghanistan, n'&#233;tant pas capable d'emp&#234;cher les progr&#232;s des Talibans, et pas davantage d'y &#171; instaurer la d&#233;mocratie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les guerres en Irak ont laiss&#233; derri&#232;re elles un chaos grandissant, potentiellement riche de conflits sanglants. L'empire am&#233;ricain a atteint la limite interventionniste de sa superpuissance militaire. Ni union sacr&#233;e, ni discours belliciste, nous sommes avec le peuple ukrainien pour son courage et pour sa r&#233;sistance. L'Occident doit soutenir l'Ukraine face &#224; l'invasion de l'arm&#233;e de Poutine. Avec l'Ukraine n'oublions pas aussi que les Palestiniens luttent pour leur ind&#233;pendance depuis plus de soixante-dix ans. D&#233;sormais, l'Europe continentale est devant une r&#233;elle menace de guerre. Un &#233;crasement possible de la r&#233;sistance ukrainienne pourrait entrainer une violence g&#233;n&#233;ralis&#233;e non seulement en Europe mais aussi dans le reste du monde. Avant la guerre il y avait une crise &#233;conomique, sociale, environnementale et pand&#233;mique. La guerre y ajoute une crise &#233;nerg&#233;tique et alimentaire mondiale, voire une possible guerre nucl&#233;aire. Le monde actuel ne se trouve pas dans &#171; l'&#233;quilibre de la terreur &#187;. Nous vivons d&#233;sormais dans une ins&#233;curit&#233; ontologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Cette guerre n'est pas la premi&#232;re du ma&#238;tre du Kremlin : &#171; La seconde guerre de Tch&#233;tch&#233;nie &#187; opposa l'arm&#233;e f&#233;d&#233;rale russe aux ind&#233;pendantistes tch&#233;tch&#232;nes de 1999 &#224; 2000 et se termina par la prise de Grozny par les troupes russes. Les op&#233;rations de contre-insurrection perdur&#232;rent jusqu'en 2009. Cette guerre se solda par l'extermination partielle du peuple tch&#233;tch&#232;ne et par la &#171; r&#233;insertion &#187; de la Tch&#233;tch&#233;nie dans la F&#233;d&#233;ration de Russie. Il s'agit du conflit le plus violent qu'aient connu alors l'Europe et l'ex-URSS depuis la Seconde Guerre mondiale. On peut consid&#233;rer cette guerre comme un g&#233;nocide dont l'Occident se fichait compl&#232;tement. Comme en Syrie, en Ukraine actuellement l'arm&#233;e russe poursuit la m&#234;me strat&#233;gie : les habitations civiles sont d&#233;lib&#233;r&#233;ment vis&#233;es, de nombreux civils tu&#233;s et assassin&#233;s. Et nul ne sait si, demain, le r&#233;gime russe n'utilisera pas l'arme chimique comme il avait autoris&#233; son alli&#233; Bachar Al-Assad &#224; le faire en Syrie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Quelles sont les intentions du ma&#238;tre du Kremlin ? Int&#233;grer l'Ukraine &#224; la Russie, ou se pr&#233;parer &#224; une guerre contre l'Occident ? Le philosophe Michel Eltchaninoff a &#233;crit un livre &#233;difiant &#224; ce sujet : &#171; Vladimir Poutine a un projet pour l'Europe et pour le monde. Et il est persuad&#233; qu'il n'est pas loin de le r&#233;aliser. Ce projet comporte deux volets. Le premier s'intitule tr&#232;s officiellement &#171; le monde russe &#187; tandis que le second vise &#224; prendre la t&#234;te du mouvement conservateur en Europe &#8211; conservateur au sens poutinien, c'est-&#224;-dire oppos&#233; &#224; l'homosexualit&#233;, &#224; l'ath&#233;isme, au cosmopolitisme, &#224; Internet et &#224; toute expression cr&#233;ative assimil&#233;e &#224; un d&#233;sordre. La notion d'&#171; empire russe &#187; appara&#238;t au XIXe si&#232;cle, avec les premi&#232;res justifications id&#233;ologiques de l'empire Russe. Elle rena&#238;t dans les ann&#233;es 1990, avec l'&#233;clatement de l'Empire Sovi&#233;tique&#8230; (&lt;i&gt;Dans la t&#234;te de Vladimir Poutine&lt;/i&gt; Essai, Actes Sud, 2015, p.161.) &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Poutine rejette l'universalisme du mod&#232;le occidental et affirme la pluralit&#233; des civilisations et des cultures. Les droits de l'homme, la d&#233;mocratie lib&#233;rale sont des valeurs occidentales, pas des valeurs universelles. Sa politique expansionniste s'est inscrite en une continuit&#233; entre la Russie blanche et la Russie rouge. Il veut ainsi entretenir le mythe de son empire dont les fronti&#232;res sont destin&#233;es &#224; s'&#233;tendre. Nikola&#239; Danilevski, slavophile (1822-1885), auteur de &lt;i&gt;La Russie et l'Europe&lt;/i&gt;, est l'un des principaux inspirateurs de sa politique. Le penseur slavophile d&#233;crivait une concurrence civilisationnelle et m&#234;me un conflit in&#233;vitable avec l'Occident. Poutine appr&#233;cie l'eurasisme, une id&#233;ologie n&#233;e dans les ann&#233;es 1920. Une id&#233;e pseudo-scientifique selon laquelle le peuple russe serait d&#233;positaire d'une force vitale qui ne doit pas et ne peut pas &#234;tre emp&#234;ch&#233;e. L'Occident, en d&#233;cadence, vieillissant, chercherait &#224; entraver le d&#233;ploiement de la Russie. Elle d&#233;fend l'id&#233;e que le destin de la Russie est de se d&#233;velopper vers l'est. Poutine aime citer Ivan Ilyine (1883-1954), un &#233;migr&#233; russe blanc, un sp&#233;cialiste de Hegel, tr&#232;s conservateur, exil&#233; par L&#233;nine en 1922, et dont il s'inspire : &#171; En 1933, les nazis arrivant au pouvoir en Allemagne, Ilyine publie un article s'appuyant sur &#171; le nouvel esprit national-socialiste &#187;. Il lui attribue, en conclusion d'une analyse qui minimise syst&#233;matiquement la pers&#233;cution de Juifs, des traits positifs : &#171; Le patriotisme, la foi dans l'identit&#233; du peuple allemand et la force du g&#233;nie germanique, le sentiment de l'honneur, le fait d'&#234;tre pr&#234;t au sacrifice de soi, la discipline, la justice sociale, l'unit&#233; transclasse, fraternelle et nationale. Cet esprit fonde la substance de tout ce mouvement. Il br&#251;le dans le c&#339;ur de chaque nazi sinc&#232;re&#8230; &#187; [&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces sympathies, quoique &#233;ph&#233;m&#232;res, ont &#233;t&#233; soigneusement gomm&#233;es dans les films russes consacr&#233;s au philosophe dans les ann&#233;es 2000-2010. Il est vrai qu'ensuite Ilyine a rapidement maille &#224; partir avec les nazis qui lui demandent son aide pour rallier les &#233;migr&#233;s russes &#224; l'id&#233;ologie hitl&#233;rienne. Il refuse et se voit priv&#233; de ses postes d'enseignement. Il &#233;migre en Suisse en 1934. Apr&#232;s la guerre, il d&#233;nonce les &#171; erreurs &#187; du fascisme et du national-socialisme [&#8230;] Il salue en revanche Franco et Salazar, qui &#171; l'ont compris tentent d'&#233;viter ces erreurs &#187; [&#8230;] Son recueil d'articles &lt;i&gt;Nos missions&lt;/i&gt; est devenu un des livres de chevet de Poutine [&#8230;] Vladimir Poutine n'est apparemment pas indiff&#233;rent &#224; Ivan Ilyine [&#8230;] [il] est devenu son philosophe pr&#233;f&#233;r&#233; de r&#233;f&#233;rence, qu'il cite dans les discours les plus importants. (&lt;i&gt;Dans la t&#234;te de Vladimir Poutine&lt;/i&gt;, p.48-52) &#187;. Le sp&#233;cialiste de Hegel imagine, des d&#233;cennies avant la chute de l'Union sovi&#233;tique, ce que pourrait devenir la Russie apr&#232;s cette chute. Le grand danger c'est d'&#234;tre divis&#233;, affaibli, d&#233;membr&#233; par l'Occident en Ukraine et dans le Caucase, notamment. Pour &#233;viter le chaos, il appelle &#224; la construction d'une nouvelle &#171; id&#233;e russe &#187; et &#224; l'av&#232;nement d'un leader n'ob&#233;issant pas aux m&#234;mes r&#232;gles que celles des d&#233;mocraties occidentales. Poutine appr&#233;cie beaucoup &lt;i&gt;Nos missions&lt;/i&gt;. Car son philosophe pr&#233;f&#233;r&#233; d&#233;crit le portrait d'un &#171; Guide &#187; qui assure une d&#233;mocratie d'acclamation en &#233;levant l'enthousiasme de son peuple. Poutine se propose alors comme &#171; Guide &#187;. Il s'est arrang&#233; m&#234;me pour disposer de la longue dur&#233;e pour cette &lt;i&gt;Mission&lt;/i&gt; en modifiant la Constitution russe afin de pouvoir rester au pouvoir jusqu'en 2036. Il a m&#234;me des ambitions internationales ; il se pose en gardien de l'identit&#233; chr&#233;tienne de l'Europe pour attirer ceux qui regrettent les d&#233;rives lib&#233;rales et soci&#233;tales de l'Occident.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3) OBSESSION DE D&#201;CADENCE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'anti-occidentalisme de Poutine s'inscrit dans la logique du choc des civilisations. C'est l'obsession du d&#233;clin national qui habite l'autocrate. Partisan de l'id&#233;ologie eurasienne, il esp&#232;re les soutiens des eurosceptiques conservateurs. Nationale ou civilisationnelle, cette obsession existe aussi en Europe. Commen&#231;ons par le livre monumental de Edward Gibbon : &lt;i&gt;History of the Decline and Fall of the Roman Empire romain (1776-1779) / Histoire de la d&#233;cadence et de la chute de l'Empire romain&lt;/i&gt;. On raconte &#224; son sujet que la vocation m&#233;lancolique de cet historien aristocrate (membre du Parlement de Grande-Bretagne) s'est d&#233;cid&#233;e &#224; Rome. Un jour d'Octobre de 1764 il a eu une vision au milieu des ruines du Capitole. Rome, matrice de l'Europe, a &#233;t&#233; affaiblie par le Christianisme et abattue par les Barbares. La contemplation des vestiges lui inspire le sentiment de la fragilit&#233; de la civilisation europ&#233;enne. D&#233;sormais il est convaincu qu'une menace semblable p&#232;se sur elle. Par son livre, il influencera les r&#233;flexions et les sp&#233;culations ult&#233;rieures. Son livre est un mod&#232;le des m&#233;taphores organicistes : les individus vieillissent, les esp&#232;ces d&#233;g&#233;n&#232;rent, les &#201;tats p&#233;riclitent, apr&#232;s un certain degr&#233; de murissement les civilisations aussi d&#233;p&#233;rissent. Ainsi va le monde. Et au XXe si&#232;cle, les &#233;lites occidentales conservatrices et fascisantes ont &#233;t&#233; hant&#233;es par l'id&#233;e de d&#233;cadence &#8211; le fameux Oswald Spengler, l'auteur de &lt;i&gt;Der Untergang des Abendlandes&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;Le D&#233;clin de l'Occident&lt;/i&gt;), en est un exemple connu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier volume de son livre para&#238;t en 1918, quelque mois avant l'effondrement de l'Empire allemand, quand la Nouvelle R&#233;publique de Weimar voit le jour dans le contexte d'une r&#233;volution sociale. Pour Spengler, ce sont l&#224; des signes de d&#233;cadence. Il diagnostiquait le &#171; destin de l'Occident &#187; dans une perspective organiciste : Les &lt;i&gt;Kultur&lt;/i&gt;(s) meurent. Un pessimisme tr&#232;s aristocratique sur l'avenir de l'Occident l'anime. Il affichait avec violence son hostilit&#233; envers les mouvements r&#233;volutionnaires naissants, la d&#233;mocratie, le parlementarisme, le socialisme d'inspiration marxiste. Bien avant Huntington, &lt;i&gt;Le D&#233;clin de l'Occident&lt;/i&gt; reste un livre de chevet pour les pessimistes conservateurs, annon&#231;ant la fin de l'h&#233;g&#233;monie de l'Occident, suppos&#233;e min&#233;e de l'int&#233;rieur et l'ext&#233;rieur. Heidegger fut un d&#233;fenseur des id&#233;es de Spengler (voir Nicolas Weill, &lt;i&gt;Heidegger et les cahiers noires - Mystique du ressentiment&lt;/i&gt;, CNRS EDITIONS, Paris, 2018). En France, le pessimisme spenglerien est partag&#233; par Henri Massis, &#233;l&#232;ve d'Alain. Catholique, proche de l'Action fran&#231;aise, d&#233;fenseur de la R&#233;volution nationale p&#233;tainiste et collaborationniste, auteur de &lt;i&gt;D&#233;fense de l'Occident&lt;/i&gt; (1927). Il voulait mettre en garde ses compatriotes contres certains p&#233;rils risquant de submerger l'Occident : Depuis la fin de la Premi&#232;re guerre mondiale on assiste &#224; la mont&#233;e d'un dangereux penchant pour les doctrines asiatiques orientales ; l'&#171; asiatisme &#187;, le &#171; p&#233;ril jaune &#187; guettent l'Occident. Massis pensait que le bolchevisme communiste en Russie a des origines asiatiques, agissant comme une avant-garde, contre l'Occident ; il repr&#233;sente une menace existentielle. Et surtout, les philosophies orientales sont nuisibles pour l'Occident. Aujourd'hui Henri Massis est oubli&#233; depuis longtemps, mais pas Spengler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les effets d&#233;vastateurs de la Premi&#232;re guerre mondiale nourrissent les grandes inqui&#233;tudes de l'intelligentsia europ&#233;enne. L'id&#233;e de d&#233;cadence, ou d'un d&#233;clin futur les hante. Ainsi, Paul Val&#233;ry, qui n'&#233;tait pas nationaliste, ni catholique, &#233;crivait dans l'incipit de &#171; La Crise de l'esprit (1919) &#187; : &#171; Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. &#187; Il y a, derri&#232;re son pessimisme, une id&#233;e de d&#233;cadence : &#171; Le r&#233;sultat imm&#233;diat de la Grande Guerre fut ce qu'il devait &#234;tre : celle-ci n'a fait qu'accuser et pr&#233;cipiter le mouvement de d&#233;cadence de l'Europe. (Paul Val&#233;ry, &lt;i&gt;regards sur le monde actuel&lt;/i&gt;, 1945, Gallimard, p.24.) &#187; Apr&#232;s la d&#233;faite de 1940, la France a v&#233;cu un r&#233;gime collaborationniste, le p&#233;tainisme. Pour les intellectuels vichiste l'hitl&#233;risme repr&#233;sentait un choix historique contre l'avenir suppos&#233; &#171; d&#233;cadent &#187; de l'Europe. Emile Chartier, alias le philosophe Alain, auteur de &lt;i&gt;Propos&lt;/i&gt; (aujourd'hui il a m&#234;me sa statue), styliste de l' &#171; &#233;criture concise &#187;, est le maitre &#224; penser des g&#233;n&#233;rations de lyc&#233;ens (&#224; Henri IV en particulier), de kh&#226;gneux, et d'&#233;l&#232;ves de l'Ecole normale sup&#233;rieure. Comme il lisait en allemand il suivit attentivement la mont&#233;e du nazisme. Dans son Journal, il consigne des notations concises sur les Juifs, Hitler, l'Occupation et sur sa lecture de &lt;i&gt;Mein Kampf&lt;/i&gt; : &#171; Almanach.- 21 juillet. [1940] Apr&#232;s-midi tranquille et heureuse par la venue de Bouch&#233; ; il nous apporte &lt;i&gt;Mein Kampf&lt;/i&gt; que j'ai commenc&#233; &#224; lire. Tr&#232;s int&#233;ressant. Confirme ce qu'on pouvait penser de Hitler comme chef d'organisation. Question d'antis&#233;mite bien justifi&#233;e. [&#8230;] &#171; Le 24 juillet 1940 [&#8230;] On voit s'avancer en bon ordre les id&#233;es hitl&#233;riennes qui ont si profond&#233;ment travaill&#233; le sol europ&#233;en&#8230; (Alain, &lt;i&gt;Journal in&#233;dit&lt;/i&gt; 1937-1950, Editions &#233;tablie et pr&#233;sent&#233;e par Emmanuel Blondel, Equateurs, 2018 ; pp ; 416- 423.) &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; E. Husserl, avant le d&#233;clenchement de la Deuxi&#232;me Guerre Mondiale, pronon&#231;a sa c&#233;l&#232;bre conf&#233;rence au Kulturbund de Vienne (1935) : &lt;i&gt;Die Krisis des europa&#239;schen Menschentums und die Philosophie&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;La Crise de l'humanit&#233; europ&#233;enne et la philosophie&lt;/i&gt;) : Pour lui, les termes &#171; humanit&#233; europ&#233;enne &#187;, &#171; conscience europ&#233;enne &#187;, &#171; sciences europ&#233;ennes &#187; et &#171; raison europ&#233;enne &#187; sont analogiques. Mais, remarquait-il aussit&#244;t et ironiquement, l'Europe est pour l'Orient &#171; un motif de s'europ&#233;aniser &#187; (&lt;i&gt;europ&#228;isieren&lt;/i&gt;) &#8211; mais nous, dit-il, nous ne cherchons pas &#224; nous indianiser (&lt;i&gt;indiniseren&lt;/i&gt;) &#187;. Il a partag&#233; l'Humanit&#233; en deux, tout comme son histoire. Ce qui est distingu&#233; par lui, c'est l'humanit&#233; &#171; grecque &#187;, qui est porteuse de la possibilit&#233; de la philosophie. En revanche, il prend soin &#224; ne pas d&#233;finir l'Europe &#224; partir des pays qui la composent, en tant qu'entit&#233; g&#233;ographique dot&#233;e de fronti&#232;res et oppos&#233;e &#224; d'autres entit&#233;s g&#233;ographiques (l'Inde, la Chine, l'Asie...), mais &#224; partir de son &lt;i&gt;identit&#233; spirituelle&lt;/i&gt;. Il lance un avertissement : l'Europe est min&#233;e de l'int&#233;rieur. Il emploie comme m&#233;taphore philosophique la m&#233;decine occidentale moderne n&#233;e en Gr&#232;ce, vers le V&#232;me si&#232;cle avant J&#233;sus-Christ, illustr&#233;e par Hippocrate. Cette m&#233;decine, au lieu de chercher &#224; gu&#233;rir le patient en le r&#233;int&#233;grant dans un ordre cosmique (religieux) alt&#233;r&#233;, commence &#224; se s&#233;parer d'une conception religieuse (mythique) de la maladie pour analyser ses causes naturelles et ses effets. Ici, Husserl prend l'exemple de la m&#233;decine pour tenter de saisir l'essence de la culture europ&#233;enne (occidentale) puisqu'il s'agit de d&#233;terminer la cause de la crise qu'elle traverse comme si elle &#233;tait le sympt&#244;me d'une maladie. Mais la science occidentale est-elle capable de diagnostiquer et gu&#233;rir cette maladie ? On sait qu'il adresse bien des reproches &#224; la science moderne. Il voulait donner &#224; l'Europe un sens transcendantal cela ne l''emp&#234;che pas d'avoir une vision pessimiste quant &#224; son avenir, comme le montre la fin de son fameux discours : &#171; La crise de l'existence europ&#233;enne n'a que deux issues : soit la d&#233;cadence de l'Europe devenant &#233;trang&#232;re &#224; son propre sens vital et rationnel, la chute dans l'hostilit&#233; &#224; l'esprit et dans la barbarie ; soit la renaissance de l'Europe &#224; partir de l'esprit de la philosophie, gr&#226;ce &#224; l'h&#233;ro&#239;sme de la raison qui surmonte d&#233;finitivement le naturalisme. Le plus grand danger pour l'Europe est la lassitude. Luttons avec tout notre z&#232;le contre ce danger des dangers, en bons Europ&#233;ens que n'effraye pas m&#234;me un combat infini et, de l'embrasement an&#233;antissant de l'incroyance, du feu se consumant du d&#233;sespoir devant la mission humanitaire de l'Occident, des cendres de la grande lassitude, le ph&#233;nix d'une int&#233;riorit&#233; de vie et d'une spiritualit&#233; nouvelle ressuscitera, gage d'un avenir humain grand et lointain : car seul l'esprit est immortel. (&lt;i&gt;La crise de l'humanit&#233; europ&#233;enne et la philosophie&lt;/i&gt;, traduction par G&#233;rard Granel, p.78) &#187; Ici, sa d&#233;marche historico-t&#233;l&#233;ologique ne comportait-elle pas moins qu'une inqui&#233;tude quasi apocalyptique. C'est que, en tant que juif, il ne peut plus ni enseigner, ni parler dans son propre pays depuis la prise du pouvoir par les nazis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. DEMOCRATIE NON OCCIDENTALE ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la disparition du syst&#232;me sovi&#233;tique, la d&#233;mocratie lib&#233;rale occidentale n'est pas devenue un mod&#232;le universel en dehors de l'Occident. A sa place il y a des autocrates comme Poutine en Russie, Xi Jiping en Chine et Erdo&#287;an en Turquie. Aussi bien la Chine que la Russie ont bel et bien adopt&#233; le capitalisme &#224; l'occidentale en l'alliant &#224; leur syst&#232;me autoritaire. Ainsi, la mondialisation capitaliste, partie de l'Europe au XVIe si&#232;cle s'est g&#233;n&#233;ralis&#233;e avec la mise en place de l'h&#233;g&#233;monisme des Etats-Unis apr&#232;s la Seconde Guerre Mondiale, puis parachev&#233;e avec sa conqu&#234;te de la Russie et la Chine. Conquises et humili&#233;es par un Occident colonialiste puis imp&#233;rialiste, par la voie des r&#233;formes ou de la r&#233;volution, les &#233;lites des pays orientaux d&#233;siraient moderniser leurs pays en utilisant la technique occidentale. &#171; Rattraper l'Occident en technique et le d&#233;passer &#187; &#233;tait le r&#234;ve de Khrouchtchev de l'Union Sovi&#233;tique du 20e si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ironiquement, la Chine actuelle, sous l'&#233;gide du Parti Communiste semble progresser dans cette voie, l&#224; o&#249; l'Union Sovi&#233;tique a &#233;chou&#233;. Entre l'Occident et la Chine, il y a comp&#233;tition &#233;conomique, commerciale, technologique, strat&#233;gique et m&#234;me spatiale. Quant &#224; la comp&#233;tition id&#233;ologique, est-elle termin&#233;e avec la disparition du Grand Timonier ? Alice Ekman, observatrice de la Chine r&#233;pond ainsi : &#171; La R&#233;publique populaire de Chine n'a jamais cess&#233; de se revendiquer comme communiste, depuis sa cr&#233;ation en 1949. Souvent, il est consid&#233;r&#233; qu'avec l'effondrement de l'URSS et le d&#233;clin de l'id&#233;ologie communiste, les r&#233;f&#233;rences officielles au marxisme ont disparu. Ce n'est clairement pas le cas en Chine aujourd'hui. Il est faux de penser que la R&#233;publique populaire de Chine n'a pas d'id&#233;al pour le monde &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La fin de l'histoire &#187; pour les dirigeants chinois demeure d'inspiration marxiste, c'est-&#224;-dire qu'ils visent un id&#233;al communiste bien diff&#233;rent d'une fin de l'histoire qui verrait la victoire des d&#233;mocraties, telle qu'envisag&#233;e par Fukuyama. (&lt;i&gt;Rouge vif&lt;/i&gt;, L'id&#233;al communiste chinois, L'Observatoire, 2020, &#171; Epilogue &#187; ; p.209.) &#187;. Dans la Chine actuelle, la volont&#233; de d&#233;passement, l'alt&#233;rit&#233; face &#224; l'Occident est r&#233;duite &#224; la technique et &#224; la puissance militaire, comme pour le Japon imp&#233;rialiste et colonialiste durant la derni&#232;re guerre mondiale, d'o&#249; le dilemme actuel pour la pr&#233;tendue future puissance. Le Parti communiste chinois actuel qui contr&#244;le la soci&#233;t&#233; chinoise avec une discipline du syst&#232;me p&#233;nitencier planifie-t-il aussi un g&#233;nocide en douce contre la minorit&#233; ouigoure turcophone et musulmane ? Finalement, face &#224; l'Occident, les vaincus de l'Orient ont utilis&#233; le modernisme comme une arme. Est-ce que l'influence de Marx et de L&#233;nine a chang&#233; le visage du monde oriental en le &#171; modernisant &#187; ? Encore une ruse de l'Histoire &#224; la Hegel ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais en r&#233;alit&#233;, il n'y a ni la &lt;i&gt;Chine contre l'Occident&lt;/i&gt; ni &lt;i&gt;l'Occident contre la Chine&lt;/i&gt;. Attention &#224; ne pas tomber dans la logique triviale du &#171; conflit de civilisation &#187;. Il me semble que sur ce chapitre, J.F Lyotard avait senti le besoin de mettre les points sur les i avec l'explication suivante : &#171; L'orientalisme est, en Occident, une fa&#231;on de s'emparer de l'Asie. La modernisation est, au Japon, une fa&#231;on de s'emparer de l'Europe et de l'Am&#233;rique. Mais ce sont des qualifications triviales. Ni l'Occident ni le Japon ne se r&#233;duisent &#224; ces imp&#233;rialismes. L'imp&#233;rialisme, la philosophie imp&#233;riale de l'histoire et de la politique, est occidental et japonais au m&#234;me titre, en son fond, parce que l'annulation de l'Autre est universellement la tentation du Soi. Mais, &#224; l'Est comme &#224; l'Ouest (plus qu'&#224; l'Ouest), il y a quelque chose qui r&#233;siste &#224; cette passion identitaire. (&lt;i&gt;Moralit&#233;s postmodernes&lt;/i&gt;, Galil&#233;e, Paris, 1993, p.101. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;gime actuel chinois, comme nous l'avons vu encore une fois &#224; l'occasion de la pand&#233;mie mondiale, r&#232;gne despotiquement sur la soci&#233;t&#233; chinoise comme syst&#232;me carc&#233;ral ouvert. En revanche, &#171; Le num&#233;ro 1 &#187; du r&#233;gime n'est pas un Poutine version chinoise. Il est mandat&#233; par le Parti communiste. Il r&#232;gne sur la Chine mais il doit respecter les &#233;quilibres au sein du Parti. Un congr&#232;s du parti peut le r&#233;voquer. Bien que l'&#233;poque de Mao soit r&#233;volue, son syst&#232;me totalitaire se perp&#233;tue en se &#171; reformant &#187;. Quant &#224; la Russie, elle est formellement d&#233;mocratique, avec ses &#233;lections multipartites qui se tiennent r&#233;guli&#232;rement. On qualifie ce syst&#232;me de &#171; semi-pr&#233;sidentiel &#187; ; le pr&#233;sident peut disposer d'importants pouvoirs mais il n'a aucun compte &#224; rendre &#224; l'Assembl&#233;e russe, la Douma. Il peut la dissoudre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Derni&#232;rement une r&#233;forme constitutionnelle a permis &#224; Poutine d'&#234;tre &#233;lu jusqu'en 2036. C'est un r&#233;gime &#171; d&#233;mocratique &#187; avec des restrictions permanentes des libert&#233;s d'expression, de r&#233;union, d'association. Poutine partage son pouvoir avec ses oligarques mafieux, avec une r&#232;gle absolue &#224; respecter : Autorit&#233; absolue de Poutine ! Il y a un autre d&#233;bat &#224; ce sujet : est-ce que le r&#233;gime a renou&#233; avec la tradition tsariste qui a &#233;t&#233; interrompue par la r&#233;volution d'Octobre ? Claudio Sergio Ingerflom remarque qu'entre le d&#233;but du XVIIe si&#232;cle et le XXe si&#232;cle, la Russie a connu plusieurs centaines de faux tsars et tsar&#233;vitchs. Les l&#233;gendes tournant autour des impostures sont r&#233;pandues dans toutes les couches de la soci&#233;t&#233; Russe. Il semble qu'au niveau symbolique, cette &#171; l&#233;gende-imposture &#187; trouve son dernier avatar en Poutine : &#171; Au d&#233;but de l'ann&#233;e 2012, la presse russe annon&#231;ait que, dans la r&#233;gion de Nijnyi Novgorod, une secte priait devant l'ic&#244;ne de Poutine. Au mois de mai 2011, la &#171; petite m&#232;re &#187; Fotinia, &#224; la t&#234;te d'une communaut&#233; de croyants qu'elle avait fond&#233;e en 2005, &#233;tait d&#233;j&#224; devenue le centre de l'attention des journalistes autant que des autorit&#233;s russes, en annon&#231;ant que &#171; le Saint-Esprit &#233;tait descendu sur Poutine pour faire de lui un nouvel &#171; ap&#244;tre charg&#233; de guider &#187; la Russie. Moins de deux mois plus tard, le 8 juillet 2011, le directeur adjoint de l'administration pr&#233;sidentielle, l'un des principaux artisans de la politique de Vladimir Poutine, d&#233;clarait &#224; la t&#233;l&#233;vision que ce dernier &#233;tait &#171; arriv&#233; sur la terre &#187; envoy&#233; &#171; par Dieu &#187; pour sauver &#171; la Russie &#224; un moment difficile pour elle&#8230; (&lt;i&gt;Le Tsar, c'est moi. L'imposture permanente d'Ivan le Terrible &#224; Vladimir Poutine&lt;/i&gt;, puf, 2015, &#171; Ouverture &#187; ; p.15-16. &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Continuons avec la Turquie, un pays non occidental, mais qui, &#224; la diff&#233;rence de la Russie et de la Chine, dispose, depuis 1946, d'un r&#233;gime parlementaire pluripartiste. La Turquie est le premier pays musulman qui a adopt&#233; un r&#233;gime r&#233;publicain et la&#239;c, &#233;tabli sur les ruines d'un empire disparu. L'ironie est que, le fondateur-autocrate, Mustafa Kemal Atat&#252;rk a pris l'Occident comme mod&#232;le pour ses &lt;i&gt;&#304;nkilaplar&lt;/i&gt; (R&#233;volutions), apr&#232;s avoir men&#233; &lt;i&gt;Kurtulu&#351; Sava&#351;&#305;&lt;/i&gt;, sa &#171; guerre de lib&#233;ration &#187; contre les occupants &#233;trangers occidentaux (anglais, fran&#231;ais, grecs) : il a adopt&#233; donc le mod&#232;le civilisateur de ses occupants. Durant les quinze ann&#233;es qui s&#233;parent la proclamation de la r&#233;publique de sa mort, il s'est consacr&#233; avec une volont&#233; farouche &#224; la t&#226;che de construire sa Nouvelle Turquie en cr&#233;ant un parti unique &#8211; le Parti r&#233;publicain du peuple (CHP), en r&#233;primant rudement l'opposition, et surtout en &#233;crasant impitoyablement les grandes r&#233;voltes kurdes. Ainsi, l'Asie Mineure, apr&#232;s le g&#233;nocide des Arm&#233;niens ottomans, a continu&#233; &#224; &#234;tre le th&#233;&#226;tre d'une grande violence contre les minorit&#233;s. La R&#233;publique k&#233;maliste n'a jamais cherch&#233; ni dialogue ni r&#233;conciliation avec ses Kurdes, tandis que l'Occident voyait en lui le fondateur d'une R&#233;publique fond&#233;e surtout sur la volont&#233; d'un homme, acharn&#233; &#224; moderniser un pays musulman et &#224; en faire surtout un pays la&#239;c.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette approche orientaliste arrangeait aussi bien l'Occident que le r&#233;gime turc. Atat&#252;k fit adopter un certain nombre de lois et de mesures : suppression des &#233;tablissements d'enseignement religieux, des tribunaux musulmans, du mariage religieux en tant que mariage l&#233;gal, interdiction des ordres, des confr&#233;ries, du port du fez et de tout costumes religieux, adoption de codes juridiques inspir&#233;s de codes occidentaux, du calendrier gr&#233;gorien, de l'alphabet latin &#224; la place de l'alphabet arabe, &#233;puration de la langue de nombreux mots arabes et persans, et enfin obligation pour chacun de porter un nom de famille. C'est &#224; cette occasion que la Grande Assembl&#233;e nationale lui attribua le nom d'Atat&#252;rk &#171; p&#232;re des Turcs &#187;. La R&#233;publique est instaur&#233;e par des cercles proches d'Atat&#252;rk, &#233;lites militaires et bureaucratiques &#233;duqu&#233;es et occidentalis&#233;es. Les ann&#233;es 20 et 30 entre les deux guerres mondiales ont &#233;t&#233; &#224; la fois celles de la construction du r&#233;gime k&#233;maliste et des syst&#232;mes totalitaires en Europe et en Russie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains intellectuels k&#233;malistes en qu&#234;te d'inspiration ont &#233;t&#233; influenc&#233;s tant par l'exp&#233;rience fasciste italienne que par la &#171; construction du socialisme &#187; de Staline. L'histoire d'un Falih R&#305;fk&#305; Atay (1894-1971) un &#233;crivain, k&#233;maliste convaincu, est r&#233;v&#233;latrice &#224; ce sujet. Pendant la Premi&#232;re guerre mondiale, il a &#233;t&#233; officier de r&#233;serve, affect&#233; aupr&#232;s de Cemal Pa&#351;a (il s'&#233;tait impliqu&#233; dans le g&#233;nocide des Arm&#233;niens) au quartier g&#233;n&#233;ral de l'arm&#233;e ottomane en Syrie. A cette occasion il a v&#233;cu sur plusieurs fronts, il en a gard&#233; de bien mauvais souvenirs. Apr&#232;s la guerre il devint un proche de Atat&#252;rk. Ses souvenirs sont une source de renseignements importante sur son &#233;poque et sur la vie d'Atat&#252;rk. Il a &#233;crit un livre tr&#232;s int&#233;ressant : &lt;i&gt;Moskova/ Roma&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;Moscou/Rome&lt;/i&gt;, 1932, Ankara), dans lequel il a racont&#233; ses impressions de voyage &#224; Moscou et &#224; Rome : &#171; Entre le k&#233;malisme et le fascisme [italien] il y a ce rapprochement : ils sont pour l'Etat, l'individu et les investissements &#233;trangers. Et entre k&#233;malisme et l&#233;ninisme il y a ceci : ils remplissent l'&#233;cart qui existe entre les masses, le d&#233;veloppement &#233;conomique et l'occidentalisation (p.5) &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ici il faut bien comprendre l'auteur : du c&#244;t&#233; de Mussolini, il est s&#233;duit par l'Etat fasciste, et Chez Staline par son industrialisation socialiste, qui est pour lui le synonyme de l'occidentalisation, &lt;i&gt;Garpl&#305;la&#351;mak&lt;/i&gt;. Falih R&#305;fk&#305; Atay, &#224; l'instar de toutes les &#233;lites de premier rang de sa g&#233;n&#233;ration, avait un livre-culte ; &lt;i&gt;Psychologie des foules&lt;/i&gt; (1895) de Gustave le Bon, un penseur r&#233;actionnaire et aristocratique. Peu apr&#232;s sa sortie, &lt;i&gt;Psychologie des foules&lt;/i&gt; est traduit en turc. Notons aussi que Atat&#252;rk &#233;galement appr&#233;ciait beaucoup ce livre (voir notamment &#350;&#252;kr&#252; Hanio&#287;lu, &lt;i&gt;Atat&#252;rk, Une biographie intellectuelle&lt;/i&gt;, Fayard, 2016). Ce livre l'a fait passer &#224; la post&#233;rit&#233;. Mussolini se r&#233;f&#232;re clairement &#224; Gustave Le Bon en tant qu'inspiration politique. Adolf Hitler et Henry Ford l'appr&#233;ciaient beaucoup. Il a influenc&#233; beaucoup la propagande fasciste qui se d&#233;veloppe dans les ann&#233;es 1920 et 30, comme le montre Serge Tchakotine dans &lt;i&gt;Le viol des foules par la propagande politique&lt;/i&gt;. Et Falih R&#305;fk&#305; Atay d&#233;testait les foules &#8211; &#171; kara kalabal&#305;klar/ les masses obscures &#187;, comme il disait. Et durant ces ann&#233;es, sous la f&#233;rule du Parti r&#233;publicain du peuple (CHP), le parti unique a voulu se doter d'une l&#233;gitimit&#233; par le suffrage universel.&lt;br class='autobr' /&gt;
Apr&#232;s la disparation d'Atat&#252;rk, &#304;smet &#304;n&#246;n&#252;, son compagnon d'armes le plus proche prit sa succession &#224; la pr&#233;sidence R&#233;publique en 1938. Dans le cadre du r&#233;gime de parti unique, il gouverna le pays avec le m&#234;me autoritarisme que son pr&#233;d&#233;cesseur ; chef absolu d'un r&#233;gime autoritaire pendant douze ans. Et apr&#232;s la Deuxi&#232;me guerre mondiale, et apr&#232;s avoir organis&#233; des &#233;lections libres, il s'incline devant le verdict des urnes, inaugurant ainsi un syst&#232;me politique pluraliste. Le passage au multipartisme &#224; partir de 1946, qui a permis au Parti d&#233;mocrate (Demokrat Partisi) de conqu&#233;rir le pouvoir en 1950. Le &lt;i&gt;Demokrat Partisi&lt;/i&gt;, conservateur et d'un lib&#233;ralisme tout relatif se montre tr&#232;s proche des pr&#233;occupations du peuple. Il critique s&#233;v&#232;rement la domination des &#233;lites bureaucratiques du parti unique (CHP) en les accusant d'&#234;tre coup&#233;es du peuple. Leur slogan c&#233;l&#232;bre &#233;tait &lt;i&gt;Yeter ! S&#246;z milletindir&lt;/i&gt; (Assez ! La voix appartient au peuple). A l'ext&#233;rieur, il intensifie la politique de rapprochement avec l'Occident commenc&#233;e d&#233;j&#224; avant lui. Il fait adh&#233;rer la Turquie au Pacte de l'Atlantique nord et &#224; l'O.T.A.N en 1951. Le premier coup d'&#201;tat, en 1960, met fin au r&#232;gne du Parti d&#233;mocrate. Le leader du Parti Adnan Menderes est pendu. Les coups d'&#201;tat militaires succ&#232;dent (1960, 1971 et 1980), qui ont marqu&#233; profond&#233;ment l'histoire contemporaine de la Turquie : dans l'Etat tut&#233;laire turc, le pouvoir non &#233;lu &#8211; militaire et judiciaire &#8211; se pose comme l'ultime gardien du r&#233;gime contre des menaces fictives, mais en r&#233;alit&#233; contre le pouvoir &#233;lu. A chaque coup d'Etat, si les &#233;lites k&#233;malistes c&#232;dent la place aux &#233;lus, elles prennent en revanche des pr&#233;cautions constitutionnelles tr&#232;s subtiles, faisant en sorte que la bureaucratie et la justice notamment, restent incontr&#244;lables par le pouvoir &#233;lu. Les &#171; menaces &#187; suppos&#233;es sont les suivantes : L'instabilit&#233; politique, s&#233;paratisme (les Kurdes), les ennemis int&#233;rieurs (la gauche turque en pleine expansion pendant les ann&#233;es 1960 et 70), et les dangers venant contre la la&#239;cit&#233; et contre certains principes constitutionnels. Et ces coups d'&#201;tat ont tous &#233;t&#233; l&#233;gitim&#233;s par le &#171; n&#233;cessaire sauvetage de la d&#233;mocratie &#187;. C'est l&#224; un m&#233;canisme astucieux pour mieux contr&#244;ler et briser l'&#233;lan d&#233;mocratique de la soci&#233;t&#233; turque. Selon ce jeu, les dirigeants putschistes c&#233;daient toujours leurs pouvoirs aux civils. Et parall&#232;lement, c'est contre ces coups d'Etat que s'est d&#233;velopp&#233;e toujours une indomptable volont&#233; populaire en faveur de la d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 2002, se produit un tournant majeur dans l'histoire contemporaine turque avec l'arriv&#233;e au pouvoir de l'AKP (islamo-conservateur) &#224; la faveur de la tr&#232;s grave crise &#233;conomique et de la corruption politique. Son leader populiste, Erdo&#287;an, a su s&#233;duire une large part de la soci&#233;t&#233; d&#233;laiss&#233;e par la classe politique &#233;tablie et l'establishment. Issu d'un milieu social modeste, il sait utiliser le langage tant verbal que corporel, ce qui a contribu&#233; beaucoup au succ&#232;s de son populisme et &#224; son ascension au pouvoir. Sans aucun doute, la corruption ambiante a largement contribu&#233; &#224; son succ&#232;s. Condamn&#233; puis incarc&#233;r&#233; pour un po&#232;me aux intonations islamistes qu'il avait d&#233;clam&#233; en 1998 alors qu'il &#233;tait maire d'Istanbul ; il joue et jouit de son image de martyr, opprim&#233; par les milieux militaires et bureaucratiques k&#233;malistes. L'AKP &#233;mane du mouvement islamiste, longtemps b&#234;te noire des &#233;lites k&#233;malistes, du pouvoir militaire. Ils ont toujours voulu l'ostraciser du champ politique l&#233;gitime. Et Erdo&#287;an prend pour cible l'&#233;lite k&#233;maliste et la&#239;que, qu'il accuse d'avoir &#233;chou&#233; &#224; repr&#233;senter les masses populaires, et d'avoir une attitude anti-d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il propose un projet aux milieux modestes et conservateurs, exclus du partage du pouvoir, en se posant comme d&#233;fenseur des masses et de la volont&#233; populaire contre les &#171; &#233;lites &#187; occidentalis&#233;es. Gr&#226;ce &#224; son populisme, ses larges majorit&#233;s parlementaires successives ont permis &#224; Erdo&#287;an et &#224; son parti de modifier en profondeur les &#233;quilibres institutionnels, notamment de r&#233;duire le pouvoir institutionnel de l'arm&#233;e dans le jeu politique au nom de la d&#233;mocratie. Un &#233;v&#233;nement majeur s'est produit en 2013, o&#249; son r&#232;gne trompeur a subi une forte opposition. Deux millions de citoyens de Turquie sont dans la rue et protestent pour la d&#233;fense du parc Gezi &#224; Istanbul, contre son pouvoir affairiste et autoritaire. Fort de sa popularit&#233; &#233;lectorale, Erdo&#287;an, alors Premier ministre, rejette les revendications exprim&#233;es par les manifestants. Populiste-d&#233;magogue accompli, il oppose le &#171; peuple &#187; authentique aux &lt;i&gt;&#231;apulcu&lt;/i&gt; (hordes), en les stigmatisant. Ensuite il se fit &#233;lire comme pr&#233;sident au suffrage universel direct. Et c'est surtout apr&#232;s le coup d'&#201;tat rat&#233; de juillet 2016 que commence sa r&#233;pression f&#233;roce et syst&#233;matique avec la mise au pas de la fonction publique par les purges massives. Saisissant la grande occasion inattendue, le soir de la tentative de coup d'&#201;tat il appelle le peuple &#224; &#171; prendre la rue pour r&#233;sister &#224; la tentative de coup d'&#201;tat. &#187; Le peuple affronte les putschistes au p&#233;ril de leur vie. Et Erdo&#287;an a pilot&#233; la col&#232;re populaire pour mettre en place son r&#233;gime autoritaire. La r&#233;forme constitutionnelle adopt&#233;e par r&#233;f&#233;rendum en avril 2017 &#224; une courte majorit&#233; ouvre la porte &#224; la concentration des pouvoirs dans les mains du Pr&#233;sident. Il fait disparaitre le poste de Premier ministre. D&#233;sormais, lui seul, le chef de l'&#201;tat, forme le gouvernement en monopolisant le pouvoir ex&#233;cutif. Il exerce son pouvoir comme un autocrate sur son parti, sur ses fid&#232;les et sur l'Etat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Depuis sa fondation, la Turquie &#224; un probl&#232;me que l'on peut qualifier d'existentiel : &#171; le probl&#232;me kurde &#187;. Car l'avenir de la d&#233;mocratie turque est li&#233; &#224; ce probl&#232;me. L'insurrection arm&#233;e kurde men&#233;e par le PKK (Le Parti des travailleurs du Kurdistan), fond&#233;e par Abdullah &#214;calan en 1978 a r&#233;ussi &#224; briser le tabou national sur la r&#233;alit&#233; kurde. Et pour la premi&#232;re fois l'Etat turc a accept&#233; officiellement de nommer &#171; K&#252;rt sorunu/ la question kurde &#187;. Cette acceptation &#233;voque une autre r&#233;alit&#233; ; l'un des &#233;checs historiques du k&#233;malisme. Le HDP (Parti d&#233;mocratique des peuples) est le dernier parti pro-kurde qui a d&#233;pass&#233; le seuil &#233;liminatoire de 10 % aux &#233;lections et obtenu des d&#233;put&#233;s (67 sur 600 en 2018). Il a r&#233;ussi &#224; s'ancrer durablement dans la vie politique turque. C'&#233;tait un grand d&#233;fi lanc&#233; &#224; Erdogan, le privant de majorit&#233; absolue. Erdo&#287;an ne le lui a pas pardonn&#233;. Il a donn&#233; le feu vert &#224; la Cour constitutionnelle pour entamer un proc&#232;s contre lui ; &#171; complicit&#233; avec le PKK &#187;. Et la Cour a valid&#233; l'acte d'accusation, qui r&#233;clame sa dissolution pour atteinte &#224; l'unit&#233; de la Nation et son bannissement de la vie politique, pour cinq ans. Selahattin Demirta&#351;, leader du HDP, est en d&#233;tention depuis 2016. Depuis cette date, de nombreux parlementaires du HDP ont &#233;t&#233; incarc&#233;r&#233;s. Plusieurs dizaines d'&#233;lus locaux du parti ont &#233;t&#233; d&#233;mis de leurs fonctions, et remplac&#233;s par des administrateurs nomm&#233;s par Erdo&#287;an lui-m&#234;me. En 2019, l'opposition unie emporte les &#233;lections municipales dans les grandes villes, dont la grande m&#233;tropole d'Istanbul. Encore une fois, les voix kurdes ont priv&#233; Erdogan des mairies d'Istanbul-m&#233;tropole et d'Ankara, la capitale, o&#249; HDP continue de peser m&#234;me sans candidats, en faisant voter contre l'AKP.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Et &#224; l'heure actuelle, la Turquie traverse une crise &#233;conomique et sociale sans pr&#233;c&#233;dent. L'inflation galopante, l'augmentation des prix, astronomique, la d&#233;valuation de la monnaie turque sont quasi quotidiennes. Les d&#233;&#231;us de l'AKP cherchent d&#233;sesp&#233;r&#233;ment un changement, ce qui nourrit les espoirs de l'opposition. Dans une telle d&#233;gradation g&#233;n&#233;rale il y a une atmosph&#232;re de violence entretenue pour pr&#233;parer la soci&#233;t&#233; &#224; de nouvelles sc&#232;nes de violence. Contre qui ? contre les Kurdes, les Al&#233;vis, les immigrants venus de Syrie. Y a-t-il des limites &#224; l'autoritarisme d'Erdo&#287;an ? Tandis qu'une opposition &#233;largie se pr&#233;pare sous la grande initiative de K&#305;l&#305;&#231;daro&#287;lu, le leader du CHP historique, on parle d'une &#233;lection anticip&#233;e. Est-ce que Erdogan acceptera le verdict des urnes ? L'AKP d'Erdo&#287;an est arriv&#233;e au pouvoir par la voie des urnes, en parvenant m&#234;me &#224; surmonter plusieurs obstacles dress&#233;s par le syst&#232;me h&#233;rit&#233; du dernier coup d'Etat militaire 1980 et il avait m&#234;me obtenu l'ouverture de n&#233;gociations d'adh&#233;sion avec l'Union europ&#233;enne. Apr&#232;s avoir v&#233;cu ces &#233;preuves, Erdo&#287;an se pr&#233;pare-t-il &#224; instaurer un r&#233;gime v&#233;ritablement autoritaire conduisant &#224; la fin d'une d&#233;mocratie fragile et toujours sous surveillance ? Cette possibilit&#233; n'est pas tout &#224; fait exclue. On parle m&#234;me d'une possible guerre civile dans le pays. Apr&#232;s le mouvement de contestation de Gezi en 2013, qui avait &#233;t&#233; r&#233;prim&#233;, faisant huit morts, le 25 avril 2022, Osman Kavala, l'homme d'affaire philanthrope, une autre b&#234;te noire du pr&#233;sident Erdo&#287;an, accus&#233; de &#171; tentative de renversement du gouvernement &#187;, a &#233;t&#233; condamn&#233; &#224; la d&#233;tention &#224; perp&#233;tuit&#233; sans possibilit&#233; de r&#233;duction de peine. Et les sept autres accus&#233;s, des intellectuels et militants ont &#233;t&#233; chacun condamn&#233;s &#224; dix-huit ans de prison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le populisme d'Erdogan sait jouer sur les symboles pour galvaniser sa base &#233;lectorale, surtout contre l'Occident. Voici son dernier grand exploit : en 1934, Atat&#252;rk d&#233;saffecte le lieu de culte de Sainte Sophie de Constantinople (&#224; &#304;stanbul, Ayasofya pour les Turcs), le transformant en mus&#233;e ; ni cath&#233;drale ni mosqu&#233;e. Par ce geste, Atat&#252;rk a envoy&#233; ce message &#224; l'Occident, qu'il a adopt&#233; comme son mod&#232;le : la Nouvelle Turquie a renonc&#233; &#224; son pass&#233; ottoman. C'&#233;tait un geste fort. Et au fil des ann&#233;es, seuls certains milieux marginaux, nostalgiques du pass&#233; ottoman r&#233;clamaient sa r&#233;ouverture, en mosqu&#233;e. N'oublions pas que la &#171; Nouvelle Turquie &#187; d'Atat&#252;rk est n&#233;e de l'effondrement de l'Empire ottoman pluriethnique lors de la Premi&#232;re Guerre mondiale. Et chez le fondateur de la R&#233;publique, le m&#233;pris id&#233;ologique affich&#233; vis-&#224;-vis du pass&#233; ottoman &#233;tait aussi un symbole fort. C'est lui qui a d&#233;cid&#233; d'&#233;tablir la nouvelle capitale &#224; Ankara, au c&#339;ur d'Anatolie, au d&#233;triment d'Istanbul. Et voici que le pr&#233;sident Erdo&#287;an, en annulant une d&#233;cision gouvernementale datant de 1934, a annonc&#233; un vendredi (le 13 juillet 2020) l'ouverture de l'ex-basilique Sainte-Sophie &#224; Istanbul aux pri&#232;res musulmanes. Cela a cr&#233;&#233; des tensions &#224; l'&#233;chelle internationale. Malgr&#233; son statut de mus&#233;e, les activit&#233;s li&#233;es &#224; l'Islam s'&#233;taient multipli&#233;es &#224; l'int&#233;rieur de Sainte-Sophie depuis l'arriv&#233;e d'Erdogan, avec notamment des s&#233;ances de lecture du Coran ou des pri&#232;res collectives sur le parvis du monument. Sa d&#233;cision n'est donc pas anodine. Elle envoie un signal tr&#232;s fort aux nostalgiques de l'Empire ottoman et surtout aux milieux islamo-nationalistes qui r&#233;clament depuis des ann&#233;es la fermeture du mus&#233;e. Erdogan esp&#233;rait ainsi remobiliser sa base &#233;lectorale dans une p&#233;riode de crise &#233;conomique profonde, et aussi en faire un moyen de diviser un peu plus l'opposition qui est partag&#233;e sur cet &#233;v&#233;nement. Depuis plusieurs ann&#233;es, Istanbul, capitale &#233;conomique du pays, est devenue l'un des bastions des anti-Erdo&#287;an. Comme on sait, en 2019, ce dernier y avait subi une d&#233;faite historique lors des &#233;lections municipales. Cette d&#233;cision a largement d&#233;pass&#233; les fronti&#232;res, a choqu&#233; plusieurs pays, notamment la Russie et la Gr&#232;ce. Sainte Sophie comme symbole religieux ne concerne pas que l'histoire ottomane et turque : selon l'orthodoxie russe ancienne, Moscou est appel&#233;e la &#171; Troisi&#232;me Rome &#187;, compar&#233;e &#224; la premi&#232;re Rome antique. Elle doit relayer Constantinople, qui est conquise par les Turcs. L'id&#233;e de &#171; Troisi&#232;me Rome &#187; n'&#233;tait qu'une belle l&#233;gende fabriqu&#233;e. Elle est reprise au XIXe si&#232;cle par un groupe d'intellectuels russes slavophiles qui s'attach&#232;rent &#224; c&#233;l&#233;brer la sup&#233;riorit&#233; de la culture slave sur celle de l'Occident. Erdo&#287;an et Poutine se sont toujours entendus &#224; utiliser les symboles pour jouer &#224; l'anti-occidentalisme. Cela peut toujours servir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5. UNE DEMOCRATIE INTROUVABLE ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Apr&#232;s l'effondrement de l'empire sovi&#233;tique, un tournant id&#233;ologique s'est effectu&#233; chez certains intellectuels lib&#233;raux. Ils red&#233;finirent le concept de d&#233;mocratie en lui attribuant une &#171; mission &#187;. Depuis l'invasion de l'Irak de Saddam par les USA, ils pr&#234;chaient m&#234;me l'exportation de la d&#233;mocratie par la force des armes. En France, on d&#233;couvre les aspects n&#233;fastes de l' &#171; individualisme d&#233;mocratique &#187; et de l' &#171; &#233;galitarisme &#187; susceptibles de d&#233;truire les valeurs collectives, et m&#234;me d'&#233;voluer vers un nouveau totalitarisme. Les critiques marxistes et r&#233;volutionnaires insistaient sur l'apparence trompeuse de la d&#233;mocratie lib&#233;rale en plaidant pour une vraie d&#233;mocratie &#224; l'avenir. L'individu d&#233;mocratique s'est vu comme un consommateur soucieux de son seul confort. On croit observer un individualisme anarchique avec ses revendications excessives, comme si la d&#233;mocratie paraissait renverser toutes les relations de pouvoir naturelles entre les individus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;mocratie lib&#233;rale qui passait pour le dernier grand acquis apr&#232;s la disparation du syst&#232;me sovi&#233;tique semble traverser une crise profonde en Occident. On voit appara&#238;tre des tentations populistes et autoritaires. Donald Trump, au cours de son mandat pr&#233;sidentiel, n'a pas fait preuve d'une grande foi en la d&#233;mocratie. Il a raviv&#233; les sympt&#244;mes de la guerre civile am&#233;ricaine. Il a pratiqu&#233; ouvertement un ethno-populisme qui fr&#244;le un racisme ouvert, en pleine contradiction avec les valeurs lib&#233;rales de la d&#233;mocratie repr&#233;sentative am&#233;ricaine. Comme si la d&#233;mocratie la plus puissante du monde, celle qui se voulait un exemple et une inspiration pour le monde avait trahi sa mission. Qu'en sera-t-il en cas de r&#233;&#233;lection de Donald Trump, tout comme de l'&#233;lection, un jour, de Marine Le Pen, candidate d'extr&#234;me droite ? En France, les &#233;lectrices et &#233;lecteurs boudent les &#233;lections ; ce ph&#233;nom&#232;ne abstentionniste prosp&#232;re. Le clivage droite/gauche semblait en voie de disparation. Face &#224; une crise sociale, &#233;conomique et environnementale, la d&#233;mocratie lib&#233;rale semble avoir perdu son pouvoir de s&#233;duction. L'euphorie europ&#233;enne qui atteignit son z&#233;nith au lendemain de la chute de l'empire sovi&#233;tique et qui a permis la r&#233;unification du continent europ&#233;en se trouve aujourd'hui face &#224; l'invasion ukrainienne par Poutine. Bref, il y un malaise profond de la d&#233;mocratie occidentale.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le mot d&#233;mocratie est polyvalent. Est-elle un syst&#232;me, une institution ? un r&#233;gime de consentement et de gouvernement ? ou un mouvement qui ne s'arr&#234;te jamais ? Sur ce d&#233;bat de toujours on se r&#233;f&#232;re souvent &#224; Tocqueville, &#224; ce qui est devenu un livre-culte, &lt;i&gt;De la d&#233;mocratie en Am&#233;rique&lt;/i&gt;. Tocqueville essaie de concilier les id&#233;aux d'&#233;galit&#233; et de libert&#233; apr&#232;s avoir constat&#233; le conflit entre les deux. La &#171; passion &#233;galitaire &#187; lui pose beaucoup de soucis pour le futur. En proposant sa description sociologique de la soci&#233;t&#233; am&#233;ricaine et son analyse du fonctionnement des institutions, imaginait-il que les contre-pouvoirs permettraient de combattre l' &#171; individualisme &#187; et la &#171; passion pour l'&#233;galit&#233; &#187; ? Il tirait des le&#231;ons et des avertissements de ses observations, destin&#233;s &#224; la future d&#233;mocratie fran&#231;aise. Comment maintenir alors la d&#233;mocratie dans l'ordre et dans la moralit&#233;, si elle est &#171; d&#233;sordonn&#233;e et d&#233;prav&#233;e, livr&#233;e &#224; des fureurs fr&#233;n&#233;tiques ou courb&#233;e sous un joug plus lourd que tous ceux qui ont pes&#233; sur les hommes depuis la chute de l'Empire romain &#187; ? ; Une soci&#233;t&#233; d&#233;mocratique n&#233;cessite donc une coh&#233;sion, si celle-ci s'est rompue il faut la r&#233;tablir. Et si de la libert&#233; politique na&#238;t une &#171; servitude consentie &#187;, &#224; qui la faute ? Tocqueville s'explique longuement au chapitre &#171; Quelle esp&#232;ce de despotisme les nations d&#233;mocratiques ont &#224; craindre. &#187;. Tocqueville, penseur du 19&#232;me si&#232;cle, r&#234;ve d'une d&#233;mocratie bien disciplin&#233;e contr&#244;l&#233;e par les &#233;lites. Une sorte de r&#233;gulation corrective, en vogue m&#234;me chez certaines &#233;lites d'aujourd'hui.&lt;br class='autobr' /&gt; Jacques Ranci&#232;re, dans &lt;i&gt;La haine de la d&#233;mocratie&lt;/i&gt; cherche &#224; comprendre pour quelles raisons les &#233;lites intellectuelles &#233;prouvent une si grande m&#233;fiance pour le principe de d&#233;mocratie : &#171; R&#233;futer la discordance entre individualisme de masse et gouvernement d&#233;mocratique, c'&#233;tait d&#233;montrer un mal bien plus profond. C'&#233;tait &#233;tablir positivement que la d&#233;mocratie n'&#233;tait rien d'autre que le r&#232;gne du consommateur narcissique variant ses choix &#233;lectoraux comme ses plaisirs intimes. Aux joyeux sociologues postmodernes r&#233;pondaient alors les graves philosophes &#224; l'antique. Ceux-ci rappelaient que la politique, telle que l'avaient d&#233;finie les anciens, c'&#233;tait l'art du vivre ensemble et la recherche du bien commun ; que le principe m&#234;me de cette recherche et de cet art &#233;tait la claire distinction entre le domaine des affaires communes et le r&#232;gne &#233;go&#239;ste et mesquin de la vie priv&#233;e et des int&#233;r&#234;ts domestiques. Le portrait &#171; sociologique &#187; de la joyeuse d&#233;mocratie postmoderne signalerait alors la ruine de la politique, d&#233;sormais asservie &#224; une forme de soci&#233;t&#233; gouvern&#233;e par la seule loi de l'individualit&#233; consommatrice. Contre cela, il fallait avec Aristote, Hannah Arendt et Leo Strauss restaurer le sens pur d'une politique d&#233;livr&#233;e des atteintes du consommateur d&#233;mocratique. Dans la pratique, cet individu consommateur trouve tout naturellement son identification dans la figure du salari&#233; d&#233;fendant &#233;go&#239;stement ses privil&#232;ges archa&#239;ques &#187;. (Jacques Ranci&#232;re, &lt;i&gt;La haine de la d&#233;mocratie&lt;/i&gt;, La fabrique &#233;ditions, 2005, p.30.) &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour lui, ces critiques trouvent leur &#233;cho dans les raisonnements de Platon, premier grand d&#233;tracteur de la d&#233;mocratie, qui, lui aussi, d&#233;nonce l'individualisation des m&#339;urs qu'elle produit : &#171; Platon est le premier &#224; inventer ce mode de lecture philosophique que nous d&#233;clarons propre &#224; l'&#226;ge moderne, cette interpr&#233;tation qui traque sous l'apparence de la soci&#233;t&#233; d&#233;mocratie politique une r&#233;alit&#233; inverse : la r&#233;alit&#233; d'un &#233;tat de soci&#233;t&#233; o&#249; c'est l'homme priv&#233;, &#233;go&#239;ste, qui gouverne. (&lt;i&gt;La haine de la d&#233;mocratie&lt;/i&gt;, p.42) &#187;. Platon ne diagnostique-t-il pas la faiblesse de la d&#233;mocratie ? Mais quelle est la fonction r&#233;elle de la d&#233;mocratie ? : &#171; La d&#233;mocratie n'est pas l'&#226;ge des individus ou celui des masses. La correspondance entre un type d'institution et un type d'individualit&#233; n'est pas la d&#233;couverte de la sociologie moderne. C'est, on le sait, Platon qui en est l'inventeur. [&#8230;] Autrement dit, l'id&#233;e que la d&#233;mocratie est un r&#233;gime de vie collective exprimant un caract&#232;re, un r&#233;gime de vie des individus d&#233;mocratiques, appartient elle-m&#234;me au refoulement de la politique elle-m&#234;me. [&#8230;] La d&#233;mocratie n'est pas un r&#233;gime ou un mode de vie sociale. Elle est l'institution de la politique elle-m&#234;me, le syst&#232;me des formes de subjectivation par lesquelles se trouve remis en cause, rendu &#224; sa contingence, tout ordre de la distribution des corps en fonctions correspondent &#224; leur &#171; nature &#187; et en places correspondent &#224; leurs fonctions. (&lt;i&gt;La M&#233;sentente&lt;/i&gt;, Galil&#233;e, 1995, p.141-142.) &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
La politique commence quand l'ordre naturel de la domination et la r&#233;partition des parts entre les parties de la soci&#233;t&#233; sont interrompus par l'apparition du corps qui est exclu par la d&#233;mocratie oligarchique. La &#171; philosophie politique &#187; commence avec la r&#233;cusation platonicienne de l'apparence d&#233;mocratique, elle n'est rien d'autre qu'oligarchique. Et quel rem&#232;de par exemple contre l'abstentionnisme, signe de d&#233;saffection pour le syst&#232;me parlementaire &#233;lectoral de nos jours ? Et si on rempla&#231;ait les &#233;lections par des &#171; tirages au sort &#187;, propose Ranci&#232;re ? D&#233;mocratie et syst&#232;me &#233;lectoral repr&#233;sentatif, suffrage universel ne vont pas ensemble de soi ; c'est paradoxal. Car le suffrage donne aussi la possibilit&#233; d'&#233;lire n'importe qui. Si cela stimule les tendances d&#233;mocratiques de la population, d'autre part, cela assure surtout la reproduction d'oligarchies dominantes. Une fois les oligarques de la politique au pouvoir, ceux-ci tentent de d&#233;politiser et de privatiser la sph&#232;re publique. Le paradoxe est que remettre en cause cette d&#233;marcation est une manifestation de vie politique et d&#233;mocratique. Il ne faut jamais faire d'amalgame entre d&#233;mocratie et r&#233;publique, car la r&#233;publique signifie le r&#232;gne de la loi. Ce principe &#233;tatique tend &#224; homog&#233;n&#233;iser la population et donc &#224; contrer l'initiative d&#233;mocratique de l'individu. Pour ces raisons, il existe toujours une confusion dans les termes et il faut ressaisir les liens complexes entre d&#233;mocratie, politique, r&#233;publique et repr&#233;sentation : &#171; Il n'y a pas &#224; proprement parler de gouvernement d&#233;mocratique. Les gouvernements s'exercent toujours de la minorit&#233; sur la majorit&#233;. Le &#171; pouvoir du peuple &#187; est donc n&#233;cessairement h&#233;t&#233;rotopique &#224; la soci&#233;t&#233; in&#233;galitaire comme au gouvernement oligarchique&#8230; (&lt;i&gt;La haine de la d&#233;mocratie&lt;/i&gt;, p.59.) &#187; &lt;i&gt;La haine de la d&#233;mocratie&lt;/i&gt; r&#233;sulte de ce paradoxe. Au lieu de diagnostiquer cette r&#233;alit&#233;, on s'oriente vers de fausses pistes comme les maux de la civilisation, l'atomisation de la soci&#233;t&#233;, la mont&#233;e de l'individualisme, le populisme, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ranci&#232;re, &#224; la suite de Platon, &#233;num&#232;re les crit&#232;res de sup&#233;riorit&#233; qu'il nomme des titres d'autorit&#233;. Parmi ceux-ci, nous comptons la richesse, le savoir ou la haute naissance. Tous ces titres qui donnent acc&#232;s au gouvernement sont fond&#233;s sur le statut social des gouvernants. Tous &#8211; sauf le septi&#232;me titre, le tirage au sort, qui n'est &#171; fond&#233; sur rien d'autre, que l'absence de tout titre &#224; gouverner &#187;. L'&#233;lection est une proc&#233;dure de s&#233;lection des gouvernants, in&#233;galitaire. Qu'elle soit majoritaire ou proportionnelle, l'&#233;lection rel&#232;ve toujours de la d&#233;signation du &#171; sup&#233;rieur &#187; pour gouverner les autres, une proc&#233;dure in&#233;galitaire de s&#233;lection des gouvernants. L'&#233;lection fonctionne alors comme un principe oligarchique de distribution des charges publiques et nullement comme &#171; une forme d&#233;mocratique par laquelle le peuple fait entendre sa voix &#187; : La politique est anarchique ou n'est pas. Elle signifie l'anarchie, selon son &#233;tymologie grecque, &#171; ce qui est sans commandement et commencement &#187;, mais aussi, et par extension, &#171; ce qui est sans gouvernement et gouvernant &#187;. Un tirage au sort, par exemple, comme proc&#233;dure, ne conna&#238;t pas de sup&#233;rieur pour occuper une charge publique. Il ignore la continuit&#233; &#233;tablie par les titres d'autorit&#233; entre une position privil&#233;gi&#233;e dans la soci&#233;t&#233; et le droit &#224; la gouverner. Il est aveugle aux distinctions sociales. Il va &#224; l'encontre de l'id&#233;e que la politique, sous le couvert du bien commun et de la justice &#171; d&#233;mocratique &#187; est l'affaire des &#171; meilleurs &#187;. Au contraire de l'&#233;lection, le tirage au sort permet de rompre la logique sociale qui r&#233;serve les charges publiques aux &#233;lites. Il ne redistribue pas seulement des positions au hasard, il compose aussi un corps politique al&#233;atoire, un peuple sans arch&#233;type &#233;conomique ou physique, un peuple anarchique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense que la lecture de Ranci&#232;re nous renvoie &#224; une autre lecture, celle de Simone Weil : devant la mont&#233;e du nazisme elle a beaucoup r&#233;fl&#233;chi sur la st&#233;rilit&#233; de la r&#233;flexion sur les partis politiques, sur leur utilit&#233;, voire sur leur &#171; suppression &#187; possible. Pourquoi l'existence des partis nous semble-t-elle si &#233;vidente ? Le fait que l'on vit avec depuis longtemps peut-il &#234;tre une explication ? En 1932-1933, elle se rend en Allemagne pour observer la situation politique. Pour elle, le nazisme n'est pas la cr&#233;ation d'Adolf Hitler : c'est une maladie de l'&#226;me moderne, qui a livr&#233; celle-ci au premier chef de bande venu. Elle y voit la trag&#233;die se nouer, autant par la d&#233;mission des &#233;lites bourgeoises que par la division entre les partis populaires ; Hitler encourage les ouvriers en gr&#232;ve, les communistes allemands les d&#233;savouent, et lui enfin les &#233;crase. Elle voulait bousculer les id&#233;es re&#231;ues en provoquant le d&#233;bat. En ce sens, &#171; &lt;i&gt;Notes sur la suppression g&#233;n&#233;rale des partis politiques&lt;/i&gt; &#187; est actuel. Qu'est-ce qu'un parti ? &#171; Le mot parti est pris dans la signification qu'il a sur le continent europ&#233;en. Le m&#234;me mot dans les pays anglo-saxons d&#233;signe une r&#233;alit&#233; toute autre. Elle a sa racine dans la tradition anglaise et n'est pas transplantable. Le parti ne peut exister que dans une institution d'origine aristocratique ; tout est s&#233;rieux dans une institution qui, au d&#233;part, est pl&#233;b&#233;ienne. L'id&#233;e de parti n'entrait pas dans la conception politique fran&#231;aise de 1789, sinon comme mal &#224; &#233;viter. Mais il y eut le club des Jacobins. C'&#233;tait d'abord seulement un lieu de libre discussion. Ce ne fut [&lt;i&gt;nullement&lt;/i&gt;] aucune esp&#232;ce de m&#233;canisme fatal qui le transforma. C'est uniquement la pression de la guerre et de la guillotine qui en fit un parti totalitaire &#187;. (Simone Weil, &#171; Notes sur la suppression g&#233;n&#233;rale des partis politiques &#187;, in &lt;i&gt;Ecrits de New York et de Londres&lt;/i&gt; (1942-1943) V, Gallimard, 2019, p.399.) &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le parti politique est une machine &#224; fabriquer de la passion collective, une organisation destin&#233;e &#224; faire pression sur la pens&#233;e de ses membres. Un appareil exclusivement pr&#233;occup&#233; de sa propre croissance, sans aucune limite. Apr&#232;s ces analyses, le verdict tombe : &#171; Ils [les partis politiques] sont mauvais dans leur principe, et pratiquement leurs effets sont mauvais. La suppression des partis serait du bien presque pur. (&lt;i&gt;Ecrits de New York et de Londres&lt;/i&gt;, p.412.) &#187; Le parti, une machine bureaucratique, est la n&#233;gation de la d&#233;mocratie directe, sous l'apparence de la &#171; volont&#233; g&#233;n&#233;rale &#187; &#224; la Rousseau. Mais qu'est qu'une d&#233;mocratie directe ? Simone Weil ne r&#233;pond pas. Le fait que le nazisme a conquis le pouvoir par la voie l&#233;gale et que le parti social-d&#233;mocrate allemande et le parti communiste n'ont pas su l'emp&#234;cher augmentait sa m&#233;fiance &#224; l'&#233;gard des partis politiques. Sur ce d&#233;bat, rappelons que Serge Tchakhotine (contemporain de Simone Weil), a &#233;crit &lt;i&gt;Le viol des foules par la propagande politique&lt;/i&gt; ([premi&#232;re parution en 1939], Gallimard, 1992). Un livre qui est censur&#233; en 1939 par le minist&#232;re fran&#231;ais des Affaires &#233;trang&#232;res, d&#233;truit en 1940 par les Allemands. Il traite de sujets similaires &#224; ceux qu'aborde Simone Weil : d&#233;monter les m&#233;canismes auxquels ob&#233;issent les foules, les masses et, plus g&#233;n&#233;ralement, la volont&#233; politique et l'action politique. &#192; partir de l'affrontement entre propagande nazie et r&#233;sistance social-d&#233;mocrate, il a analys&#233; les raisons du fulgurant succ&#232;s de Hitler et celles de l'&#233;chec de la d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Sade et Dosto&#239;evski au Vatican 3/3</title>
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		<dc:date>2022-03-07T01:00:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mehmet Aydin</dc:creator>



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&lt;p&gt;Notes d'un souterrain (Carnets du sous-sol) (1864) n'est pas un livre de confession mais un long r&#233;cit, dans lequel le h&#233;ros du monde souterrain (il exerce m&#233;tier de fonctionnaire) confesse en dialoguant avec un autre fictif ; il est &#224; la fois lui-m&#234;me et son double. Il se d&#233;clare d'embl&#233;e &#171; homme malade &#187;, tout en pr&#233;cisant qu'il refuse de se soigner par m&#233;chancet&#233;. Sa maladie serait notamment due &#224; un &#171; exc&#232;s de conscience &#187;. Il se raisonne lui-m&#234;me en philosophe, tentant de faire (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Notes d'un souterrain (Carnets du sous-sol)&lt;/i&gt; (1864) n'est pas un livre de confession mais un long r&#233;cit, dans lequel le h&#233;ros du monde souterrain (il exerce m&#233;tier de fonctionnaire) confesse en dialoguant avec un autre fictif ; il est &#224; la fois lui-m&#234;me et son double. Il se d&#233;clare d'embl&#233;e &#171; homme malade &#187;, tout en pr&#233;cisant qu'il refuse de se soigner par m&#233;chancet&#233;. Sa maladie serait notamment due &#224; un &#171; exc&#232;s de conscience &#187;. Il se raisonne lui-m&#234;me en philosophe, tentant de faire coexister en lui-m&#234;me le sens kantien &#171; du beau et du sublime &#187; et la jouissance de son propre avilissement. Il est persuad&#233; qu'un &#234;tre conscient ne saurait avoir de respect pour soi-m&#234;me. Au nom de la libert&#233;, il refuse toute d&#233;terminisme, qu'il soit historique, biologique ou social. Contre les utilitaristes, et surtout contre Tchernychevski, l'homme souterrain nie que l'homme soit immoral simplement parce qu'il ignore son int&#233;r&#234;t. En fait, l'exp&#233;rience montre, &#224; ses yeux, que l'homme agit souvent sciemment contre son int&#233;r&#234;t, ne serait-ce que pour prouver qu'il peut agir &#224; sa guise. Il peut chercher la souffrance, preuve qu'il existe et cause unique de sa conscience. L'homme souterrain th&#233;orise son d&#233;go&#251;t de la vie et il analyse ses &#233;tats d'&#226;me et surtout ses revirements d'&#233;tats d'&#226;me. Son r&#233;cit est divis&#233; en deux parties : la premi&#232;re est une dissertation sur la conscience (&#171; Le Souterrain &#187;) seconde une histoire issue du pass&#233; du narrateur (&#171; A propos de neige fondue &#187;). Quoique les deux parties puissent &#234;tre vues comme des confessions, le r&#233;cit semble plut&#244;t &#224; un journal tenu au jour le jour. Dans la premi&#232;re partie, la r&#233;v&#233;lation confessionnelle est subsum&#233;e par une discussion sur la possibilit&#233; de raconter la v&#233;rit&#233; sur soi &#224; une &#233;poque domin&#233;e par une &#171; conscience trop clairvoyante &#187;. Le narrateur ne se sent pas en paix avec son &#233;poque, et il agit avec retard. Il accorde toujours une trop grande importance aux autres ; il est obs&#233;d&#233; par autrui. Il se sent malade, v&#233;ritablement malade. Il le dit en premi&#232;re partie : &#171; je suis tout &#224; fait convaincu que trop de conscience, et m&#234;me toute conscience, est une maladie. &#187; D'ailleurs lui-m&#234;me est l'homme de &#171; l'archi-conscience &#187;, d'o&#249; vient sa maladie. D&#232;s la premi&#232;re page du r&#233;cit, il avoue : &#171; Je suis un homme malade... Je suis un homme m&#233;chant. Un homme plut&#244;t repoussant... &#187; Il ne s'aime donc pas. Il se d&#233;teste. Comme il n'est jamais s&#251;r de lui-m&#234;me. S'il est une chose que l'homme souhaite par-dessus tout, avant le bonheur, le plaisir, la paix, c'est de demeurer impr&#233;visible, c'est d' &#171; avoir le dernier mot &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette id&#233;e si convaincante, semble-t-il, pour lui, est &#224; l'origine du malheur des hommes. S'il est l'intelligent et cultiv&#233;, il est incapable d'agir. Il n' y a pas de &#171; meilleur du monde &#187; harmonieux, c'est-&#224;-dire un &#171; palais de cristal &#187;. Et encore plus, ni &#171; v&#233;rit&#233; scientifique &#187;, ni &#171; raison &#187;, ni &#171; libre arbitre &#187;, ni &#171; les syst&#232;mes &#233;tablis par les amis du genre humain &#187; sont vraiment capables d'expliquer cette v&#233;rit&#233; inali&#233;nable de la vie, &#171; la souffrance &#187; : &#171; Et pourtant, je suis s&#251;r que l'homme ne renoncera jamais &#224; la v&#233;rit&#233; de la souffrance, c'est &#224; dire &#224; la destruction et au chaos. La souffrance... mais voyons, c'est l'unique moteur de la conscience ! &#187; Mais ici une surprise intervient. Car avant de raconter ses propres souvenirs &#171; honteux &#187;, il invoque Rousseau : ce besoin de toujours de r&#233;gler son compte avec lui. Il pense que ce dernier nous a certainement &#171; tromp&#233;s &#187; dans ses &lt;i&gt;Confessions&lt;/i&gt;, et m&#234;me &#171; d&#233;lib&#233;r&#233;ment par vanit&#233; &#187;. L'ironie est que cette m&#233;fiance n'emp&#234;che pas l'homme du sous-sol d'&#233;crire ses confessions sous la vague pression de souvenirs issus de son pass&#233;, alors qu'il m&#232;ne une vie vaine et ennuyeuse, rien que pour se calmer. Mais attention ! Il racontera la &#171; v&#233;rit&#233; &#187; parce que, &#224; la diff&#233;rence de Rousseau, il n'&#233;crira que pour lui-m&#234;me. Autrement dit, son r&#233;cit n'est pas destin&#233; au public, il doit rester intime. Cette fois-ci sa conscience paresseuse se confrontera &#224; une autre difficult&#233; : est-ce qu'une vraie confession de v&#233;rit&#233; est possible ? : &#171; &#8230; peut-on &#234;tre absolument sinc&#232;re ne serait-ce qu'avec soi-m&#234;me, et ne pas craindre de faire toute la v&#233;rit&#233; ? &#187; Face &#224; cette question difficile, le narrateur malheureux r&#233;pond : &#171; A ce propos, je voudrais vous faire remarquer que, selon Heine, une autobiographie fid&#232;le est presque impossible et que l'on a toutes les chances de se raconter des histoires sur soi-m&#234;me. D'apr&#232;s lui, c'est ce qu'a fait, par exemple, Rousseau dans ses &lt;i&gt;Confessions&lt;/i&gt;, et m&#234;me expr&#232;s, par vanit&#233;. Je suis convaincu que Heine a raison ; je comprends parfaitement qu'on puisse, dans certains cas, par pure vanit&#233;, inventer sur son propre compte de v&#233;ritables crimes, et je con&#231;ois m&#234;me tr&#232;s bien la nature de cette vanit&#233;. Mais Heine parlait de l'homme qui se confesse publiquement. Moi, je n'&#233;cris que pour moi-m&#234;me et d&#233;clare une fois pour toutes que m&#234;me si j'&#233;cris comme si je m'adressais &#224; des lecteurs, c'est uniquement pour la montre, parce qu'il m'est plus facile d'&#233;crire ainsi. Ce n'est qu'une forme, une forme, une forme creuse, je n'aurai jamais de lecteurs&#8230; &#187; (&lt;i&gt;Notes d'un souterrain&lt;/i&gt;, Collection Bilingue, Aubier Montaigne, 1972, traduit par Lily Denis, p.101-103.) &lt;br class='autobr' /&gt; Il expose longuement les raisons pour lesquelles l'homme ne se conduit pas rationnellement. Il y a un sens anticart&#233;sien comme si le &lt;i&gt;cogito ergo sum&lt;/i&gt; est remplac&#233; par &#171; Je souffre, donc je suis &#187;, une caract&#233;ristique de l'homme moderne : &#171; Un homme intelligent du XIXe si&#232;cle doit, est moralement tenu d'&#234;tre avant tout une cr&#233;ature sans caract&#232;re ; mais homme de caract&#232;re, l'homme d'action, doit &#234;tre de pr&#233;f&#233;rence une cr&#233;ature born&#233;e... (&lt;i&gt;Notes d'un souterrain&lt;/i&gt;&#8230; p. 129. ) &#187; Il y a toujours de l'absurdit&#233; dans l'humanit&#233; et il en sera toujours ainsi. Peu importe que nous soyons au 19 e si&#232;cle et pas dans une soci&#233;t&#233; antique. D'ailleurs l'&#233;volution suppos&#233;e de l'histoire de la civilisation n'a pas abouti au r&#232;gne de la raison, elle n'y aboutira jamais. Dans ses diatribes, Dosto&#239;evski vise particuli&#232;rement son fameux adversaire id&#233;ologique, qui est Nicola&#239; Tchernievsky, ma&#238;tre &#224; penser de la jeunesse radicale des ann&#233;es 1860, auteur d'un fameux roman utopique et didactique, &lt;i&gt;Que faire ?&lt;/i&gt; Il essaie de ridiculiser son adversaire en simplifiant ses id&#233;es. Le &#171; palais de cristal &#187; utopique est une id&#233;e ch&#232;re &#224; Tchernievsky. C'est cet id&#233;al que l'homme du souterrain rejette comme celle de la &#171; fourmili&#232;re &#187;, une soci&#233;t&#233; math&#233;matiquement id&#233;ale. Ce &lt;i&gt;Palais de cristal&lt;/i&gt; est celui de l'Exposition universelle de Londres que Dosto&#239;evski visita en 1862, mais aussi celui du r&#234;ve de Vera Pavlovna dans le &lt;i&gt;Que faire ?&lt;/i&gt; de Tchernychevski.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dosto&#239;evski, s'il critique Rousseau comme &#171; inauthentique, a &#233;t&#233; inspir&#233; par lui. Rousseau, en &#233;crivain ses &lt;i&gt;Confessions&lt;/i&gt;, il s'adresse aux autres, il ne monologue pas. En ce sens, il est autonome par rapport &#224; ses confessions. Certes chez lui, il y a du priv&#233; et du public mais c'est le public qui lui pr&#233;occupe. Dosto&#239;evski, c&#233;l&#232;bre pol&#233;miste, aime aussi s'adresser au peuple russe et pour cela il a fond&#233; de revues et s'est fait conna&#238;tre par ses &#233;crits pamphl&#233;taires. Il n'&#233;carte pas le public. Mais dans son r&#233;cit, l'importance d'un public ne va pas plus loin. C'est le priv&#233; qui le pr&#233;occupe. Avant de passer en deuxi&#232;me partie de son r&#233;cit, &#171; A propos de &#171; La neige fondue &#187;, faisant allusion &#224; Rousseau, il essaie de surmonter son dilemme, en pronon&#231;ant un veut d'authenticit&#233; face au lecteur, une sorte d'engagement : il &#233;crira les choses, telles qu'elles sont. L'homme est toujours en qu&#234;te de soi et des autres. Et comme il souffre et s'ennuie, il semble mener une vie de d&#233;bauche dans des lieux tr&#232;s louches. Il sort la nuit et il dort la journ&#233;e. Il a honte de lui-m&#234;me et il se vautre dans cet &#233;tat. Cette reconnaissance de sa condition d'homme du &#171; souterrain &#187; est un aveu d'ordre priv&#233;, rejoint un peu loin par un aveu d'ordre public : &#171; &#8230;je confesse aussit&#244;t devant le peuple toutes mes infamies, lesquelles, naturellement, ne sont pas des infamies ordinaires, mais renfermaient des quantit&#233;s folles de &#171; beau &#187; et de &#171; sublime &#187;... (&lt;i&gt;Notes d'un souterrain&lt;/i&gt;, p. 201. ) &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Comme une issue &#224; sa d&#233;tresse il cherche quelqu'un &#224; humilier et meurt de rage de ne pas le trouver. Il veut bien se mesurer aux autres parce qu'il veut &#234;tre reconnu. Lui qui trouve Rousseau &#171; inauthentique &#187;, fera d&#233;sormais comme lui, en adressant ses confessions au public. C'est pour cela que son comportement est ambigu, voire masochiste. D'o&#249; vient son inlassable d&#233;sir de confession et de s'&#233;pancher ? Il cherche &#224; sauver sa r&#233;putation aux yeux de ses anciens amis du travail et d'&#233;cole. Mais il a besoin d'eux pour se mesurer. Sans les regards des autres il n'existe pas. Il d&#233;teste ses coll&#232;gues du bureau, il les craignait m&#234;me. Il les estimait au-dessus de lui, mais il lui arrive de les estimer sup&#233;rieurs &#224; lui. Ainsi, il croit exister dans les regards fictifs des autres, sans en &#234;tre jamais s&#251;r. &#171; La condition inf&#233;riorit&#233; &#187; qu'il confesse est assum&#233;e, plus m&#234;me, cherch&#233;e, parce qu'elle permet d'arr&#234;ter sur soi les regards des autres. Et du coup, il se sent la proie perp&#233;tuellement des regards humiliants et m&#233;prisant des autres, comme il m&#233;prise les autres. Il assume ainsi sa destin&#233;e souffrante, en la cherchant. N'est pas cette souffrance qui le pousse &#224; confesser ? Et un jour, pouss&#233; par ennui vers l'aventure, il fait connaissance d'une jeune prostitu&#233;e, Lisa. Il passe avec elle une nuit. Et un jour apr&#232;s il la revisite. Lise et lui se confessaient mutuellement. Lui, dans son aventure avec elle trouve une occasion pour une fois d'agir dans une relation romantique qu'il ch&#233;rit. Avec une rh&#233;torique moralisatrice et sentimentale il essaie de la convaincre de renoncer &#224; sa vie de prostitution. Il lui conseille vivement de chercher un mari amoureux, de fonder une famille bien qu'il ne croie pas tellement &#224; son romantisme. Et Lisa ne le prend pas au s&#233;rieux. Railleuse, lui reproche d'&#234;tre livresque, comme quelqu'un qui ne conna&#238;t pas la vie. C'est un r&#244;le, celui du menteur romantique qu'il joue pour sauver une jeune fille dans la mis&#232;re, mais il avoue aussit&#244;t : &#171; Te sauver de quoi ? Je suis peut-&#234;tre pire que toi&#8230; &#187; Lisa devient m&#234;me tr&#232;s m&#233;prisante. Si bien qu'il se retrouve &#224; nouveau humili&#233;. Elle le quitte. Fini le jeu romantique. Mais lui, il continue &#224; souffrir cruellement. M&#234;me &#171; apr&#232;s tant d'ann&#233;es, tout cela me revient sous un jour trop &#233;c&#339;urant &#187; avouera-t-il. Il met un terme &#224; son r&#233;cit confessionnel en faisant l'un de ses derniers aveux : &#171; Mais j' en ai assez ! Je ne veux plus &#233;crire de mon &#171; souterrain &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt;Crime et Ch&#226;timent&lt;/i&gt; est un roman qui, dans son projet initial, avait &#233;t&#233; con&#231;u sous forme de dire confessionnel. Pour l'&#233;crire, l'&#233;crivain avait h&#233;sit&#233; longtemps quant au type de r&#233;cit &#224; adopter et finalement il s'est d&#233;cid&#233; pour le r&#233;cit &#224; la premi&#232;re personne du singulier, sous forme de confession de Raskolnikov (Journal de Raskolnikov) - mais il l'a abandonn&#233;. Dans les &#171; Plans &#187; du roman, il note : &#171; Si c'est une confession, aller jusqu'&#224; la derni&#232;re limite, tout expliquer. Pour que tout soit clair &#224; n'importe quel moment du r&#233;cit. (&lt;i&gt;Crime et Ch&#226;timent&lt;/i&gt; ( &#171; I. Plans &#187; ), &#201;ditions de Gallimard, 1950, Pl&#233;iade, 617. ) &#187; En outre, il a imagin&#233; un Journal de Raskolnikov, qui &#171; constitue le fragment le plus important de l'&#233;bauche du r&#233;cit du &#171; je &#187;. Son h&#233;ros, quand il a appris qu'il est &#171; mand&#233; &#187; au commissariat de police, succombe &#224; l'&#233;pouvante : &#171; S'il m'interrogent, je dirai tout : oui, pensais-je, non, je dirai : non ! .. non ! non ! non ! non ! Ce mot bourdonnait dans ma cervelle lorsque je me rapprochais du commissariat, j'ai frissonnais, le corps tendu par l'attente. [&#8230;] je parlerai selon les circonstances. Je tomberai &#224; genoux et raconterai tout. (&lt;i&gt;Crime et Ch&#226;timent&lt;/i&gt; (Journal de Raskolnikov ), 637.) &#187; Comme nous l'avons vu, l'enjeu de la pratique confessionnelle consistant &#224; dire la &#171; v&#233;rit&#233; &#187; pose un autre probl&#232;me : comment dire la &#171; v&#233;rit&#233; &#187; sur soi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;L'Idiot&lt;/i&gt;, dire la &#171; v&#233;rit&#233; &#187; soul&#232;ve de probl&#232;mes philosophiques et existentiels comme c'est le cas dans la fameuse l' &#171; Explication &#187; d'Hippolyte. Mais bien avant, il y a cet &#233;pisode sur lequel il faut insister : la confession de Keller, une figure annonciatrice en la mati&#232;re, un homme qui n'est pas en paix avec lui-m&#234;me ; il s'introduit chez le prince Mychkine, &#171; pr&#234;t aux aveux et aux &#233;panchements. Il d&#233;clare carr&#233;ment qu'il est venu raconter toute sa vie au prince... &#187; (&lt;i&gt;L'idiot&lt;/i&gt;, traduit par G.et G. Arout, Librairie G&#233;n&#233;rale Fran&#231;ais, 1972, p. 451.). Il se met &#224; lui raconter des histoires honteuses sur lui-m&#234;me, pr&#233;tendant &#234;tre profond&#233;ment navr&#233; tout en confessant ses actes comme s'il en &#233;tait fier. Le prince le loue, m&#234;me : &#171; On peut affirmer maintenant que vous m'avez r&#233;v&#233;l&#233; le fonde de votre &#226;me... (&lt;i&gt;L'idiot&lt;/i&gt;, p. 453. ) &#187; Mais il lui demande quand m&#234;me quel peut bien &#234;tre le mobile qui se tient derri&#232;re sa confession, chercherait-il &#224; emprunter de l'argent par exemple ? Oui, confesse Keller, &#171; J'ai pr&#233;par&#233; ma confession comme un plat aux fines herbes arros&#233;es de larmes &#187;, dans le but d'adoucir mon chemin vers vous par ces larmes, afin qu'ainsi adouci vous me comptiez cent cinquante roubles. N'est-ce pas la bassesse m&#234;me, &#224; votre avis ? (&lt;i&gt;L'idiot&lt;/i&gt;, p. 455. ) &#187; Ainsi, les jeux sont faits. Car en disant cela, il avoue bien sa &#171; bassesse &#187;, il l'assume m&#234;me. Mais ce n'est pas tout. Et du m&#234;me coup, son aveu annonce aussi sa philosophie : &#171; contribuer par l&#224; m&#234;me &#224; mon d&#233;veloppement moral. &#187; Le Prince Mychkine se trouve au centre des aveux parce qu'il attire : &#171; J'ai consult&#233; le prince parce que, de toute ma vie, il est la premi&#232;re personne en qui j'ai cru comme en quelqu'un qui m'est enti&#232;rement d&#233;vou&#233;. Il a cru en moi d&#232;s son premier regard et moi j'ai foi en lui. (&lt;i&gt;L'idiot&lt;/i&gt;, p. 228.) &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est bien l&#224; un personnage central - mais qui est vraiment ce prince Mychkine ? Avec lui, Dosto&#239;evski a voulu au d&#233;part, comme l'indiquent les notes pr&#233;paratoires, &#171; repr&#233;senter un homme compl&#232;tement beau &#187;, au sens spirituel de la tradition &#171; philocalique &#187;. Il va jusqu'au noter : &#171; Le prince, c'est le Christ. &#187; Il le d&#233;crit comme &#233;nigmatique, comme impossible incarnation nostalgique de l'innocence. Il vient de Suisse, une sorte de paradis rousseauiste, o&#249; il s'est partiellement gu&#233;ri d'une grave maladie nerveuse. Une fois rentr&#233; en Russie, le voici &#224; nouveau dans le &#171; monde t&#233;n&#233;breux &#187; de la soci&#233;t&#233; p&#233;tersbourgeoise des ann&#233;es soixante du 19 e si&#232;cle o&#249; couve une profonde crise de modernit&#233;. Il para&#238;t avoir un regard aigu, p&#233;n&#233;trant, d'une lourde s&#233;r&#233;nit&#233;, plein d'innocence mais &#233;tranger &#224; vie concr&#232;te, disons un caract&#232;re aboulique. Il para&#238;t asexuel : &#171; Par suite de ma maladie de naissance, je connais pas du tout les femmes. Je ne puis &#233;pouser personne. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon son cr&#233;ateur, il incarne l' &#171; homme russe, authentique &#187;. Si au d&#233;part on a l'impression que l'&#233;crivain a ethnicis&#233; et id&#233;ologis&#233; sa cr&#233;ature litt&#233;raire, le d&#233;veloppement ult&#233;rieur du personnage va briser cette apparence, comme le remarque Lambl&#233; : &#171; ... il ruse et flatte pour dominer, c'est lui qui se sert de la faiblaisse de son interlocuteur dont il a devin&#233; la vanit&#233;. Si certains le prennent pour un &#234;tre simple, c'est en r&#233;alit&#233; lui qui sait trouver leurs faiblisses et les diriger &#224; sa guise. Le prince est en v&#233;rit&#233; un Machiavel du Bien. (P. Lambl&#233;, &lt;i&gt;Le fondement du syst&#232;me philosophique de Dosto&#239;evski&lt;/i&gt;, I, L'Harmattan, p. 89.) &#187; Le prince n'est pas un personnage si fantasque. Il participe r&#233;ellement au monde des hommes. Il n'est pas &#233;tranger au p&#233;ch&#233;. Il n'est pas asc&#233;tique non plus. Epileptique et sage &#224; la fois - sa gu&#233;rison exige le combat int&#233;rieur. Pour lui, l' &lt;i&gt;agap&#232;&lt;/i&gt; ne va pas sans l'&lt;i&gt;&#233;ros&lt;/i&gt;. Il rivalise avec Rogojine pour l'&#226;me et le corps de Natasssia, qui a &#233;t&#233; ma&#238;tresse entretenue d'un riche vieillard. Il a beau affirmer que &#171; la beaut&#233; sauvera le monde &#187; cette beaut&#233; n'appara&#238;t toujours pas. Il est con&#231;u &#224; l'image du Christ mais il ne joue pas le r&#244;le de bienfaisant et pacificateur qu'on attend de lui. Il para&#238;t asexuel mais il est secr&#232;tement &#233;pris de Nastassia Philippovna. En r&#233;alit&#233;, sous son apparence d'&#171; idiot &#187;. Il ruse toujours, en m&#233;sentente permanente avec son entourage. Une figure-m&#233;taphore litt&#233;raire qui pique la curiosit&#233;, toute en contrastes. Les gens l'appellent &#171; l'Idiot &#187;, parce qu'il parait d&#233;nu&#233; de tout amour-propre il reste indiff&#233;rent face aux intrigues sans y prendre sa part. Comme souvent, si les personnages d&#233;celent le ver de la vanit&#233; chez eux mais r&#233;agissent avec indignation lorsque celui-ci leur est signal&#233; par d'autres. Les personnages de Keller et Lebedev se demandent express&#233;ment pourquoi ils ont choisi Mychkine pour leurs confessions ; c'est qu'elles sont partag&#233;es par lui-m&#234;me : &#171; La co&#239;ncidence de deux pens&#233;es, cela arrive tr&#232;s souvent [&#8230; ] Comme si vous veniez de me d&#233;crire &#224; moi-m&#234;me [&#8230;] car il est tr&#232;s difficile de lutter contre ces pens&#233;es doubles, je le sais par exp&#233;rience. (Dosto&#239;evski, &lt;i&gt;L'idiot&lt;/i&gt;, p. 455.) &#187; Dans ces paroles, il y a un enjeu qui tient &#224; une reconnaissance de soi et &#224; la contrition ; on y rel&#232;ve la candide satisfaction qui caract&#233;rise chaque niveau de la confession ; l'aveu des fautes devient une nouvelle source de honte et chaque petit remords une nouvelle source de confession. L'une d&#233;clenche l'autre. Le prince diagnostique avec lucidit&#233; ce qu'il appelle litt&#233;ralement une &#171; double pens&#233;e (dvoinaya mysl) &#187; : il n'est pas lucide. Son &#226;me &#171; n'est illumin&#233;e qu'&#224; l'instant qui pr&#233;c&#232;de une crise &#187; d'&#233;pilepsie. Il est &#233;pileptique, comme Dosto&#239;evski, son cr&#233;ateur. C'est anim&#233; par cette &#171; double pens&#233;e &#187; que Keller cherche &#171; sinc&#232;rement &#187; &#224; se confesser aupr&#232;s de Mychkine pour le bien de son &#171; d&#233;veloppement moral &#187;, tout en cherchant &#224; emprunter de l'argent en m&#234;me temps. Et du m&#234;me coup, c'est le retour sur lui-m&#234;me qui mine l'int&#233;grit&#233; de sa volont&#233; de se confesser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apparemment, dire la v&#233;rit&#233; sur soi a ses limites&#8230; Au cours d' une soir&#233;e arros&#233;e arrang&#233;e par Nastassia Philippovna, o&#249; Ferdistchenko propose un jeu &#171; d&#233;j&#224; exp&#233;riment&#233; &#187; : &#171; &#8230; chacun de nous, sans se lever de table, raconta quelque chose sur son propre compte, mais quelque chose qu'en son &#226;me et conscience il consid&#233;rerait comme la plus mauvaise action de sa vie. (&lt;i&gt;L'idiot&lt;/i&gt;, p.209.) &#187; Les participants, ayant avou&#233; les pires actes de leur vie, sont laiss&#233;s honteux et insatisfaits. Un tel jeu justifie, selon Tosky, qui est pr&#233;sent &#224; cette soir&#233;e, &#171; une sorte de vantardise &#224; rebours &#187;, donc une sorte de jeu confessionnel. Parmi les participants au jeu, Hippolythe Terentyev appara&#238;t comme une figure tr&#232;s singuli&#232;re. Sa confession longue porte un titre : l' &#171; Explication &#187; : il s'agit d'une confession publique. Avant qu'il ait commenc&#233; &#224; lire ses confessions, certains de ses auditeurs se sont d&#233;j&#224; fait une id&#233;e sur son acte : il s'agit d'une farce. Rogojine, au contraire, le voit comme une fa&#231;on de forcer ses auditeurs &#224; l'emp&#234;cher de se suicider, et voit sa confession comme &#233;tant au service non pas de la v&#233;rit&#233;, mais d'un d&#233;sir profond de vivre. Quant &#224; Hippolyte lui-m&#234;me, il est en lutte avec ses propres mobiles. D'abord, il pr&#233;tend que sa confession sera &#171; la v&#233;rit&#233; seule &#187; parce que, mourant de tuberculose, il ne saurait avoir de motif de mentir. Il l'a &#233;crite en se fondant sur la supposition d'un diagnostic d'une mort prochaine, &#233;tablie par un simple &#233;tudiant en m&#233;decine. S'il y a quelque chose de faux dans sa confession, remarque-t-il, ses auditeurs n'auront aucune peine &#224; le remarquer, puisqu'il a d&#233;lib&#233;r&#233;ment r&#233;dig&#233; le document de m&#233;moire, sans m&#234;me chercher &#224; le corriger. Il est conscient que cette confession peut &#234;tre interpr&#233;t&#233;e comme un moyen pour arriver &#224; une fin, une mani&#232;re de justifier ou de demander pardon, mais il nie avoir eu aucun de ces deux motifs. Il est, pour ainsi dire, mont&#233; &#224; l'&#233;chafaud, et &#233;tant en cela en posture d'authenticit&#233;. Il clame son droit de confesser simplement &#171; parce que j'en ai envie &#187;. &#171; Libre &#187; ainsi de tout mobile ou motif suspect.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ce candidat au suicide, la sinc&#233;rit&#233; du motif ne saurait pas &#234;tre contest&#233;e, parce que cette sinc&#233;rit&#233; est garantie par la mort proche du confessant. En s'adressant &#224; ses auditeurs-contradicteurs, il essayer de donner un solide gage d'authenticit&#233; philosophique &#224; sa confession : &#171; Sachez qu'il existe un degr&#233; d'infamie dans la conscience de sa propre nullit&#233; et de sa faiblesse, au-del&#224; duquel l'homme ne peut aller et &#224; partir duquel il commence &#224; tirer une immense jouissance de son infamie m&#234;me. (&lt;i&gt;L'idiot&lt;/i&gt;, p.605.) &#187; Son acte appara&#238;t comme une affirmation de sa libert&#233; de ne pas vivre dans les &#171; conditions ridicules &#187; r&#233;serv&#233;es &#224; l'homme. Si sa confession publique ressemble &#224; une farce, son intention n'est pas d&#233;pourvue de sinc&#233;rit&#233;. Il simule le suicide. Il met un pistolet contre sa tempe et appuie sur la d&#233;tente, pour d&#233;couvrir que l'arme n'&#233;tait m&#234;me pas charg&#233;e. Il avait-il oubli&#233; de charger son arme ou tout cela n'&#233;tait-il qu'une astuce ? La posture tragique d&#233;g&#233;n&#232;re en un chaos de rires et de pleurs. D'ailleurs, la plupart des invit&#233;s r&#233;agissent ouvertement &#171; sans d&#233;guiser leur ennui &#187; face &#224; son &#171; explication &#187;, n'y voyant qu'un stratag&#232;me de la part d'un jeune homme vaniteux pour attirer l'attention sur lui. Est-t-il un exhibitionniste et cherchait-t-il une reconnaissance facile ? Finalement, Hippolyte ne se suicide pas et ult&#233;rieurement, il meurt de sa maladie. Son discours n'est pas religieux. Il est ath&#233;e. Il voit le Christ d&#233;finitivement mort, sans possible r&#233;surrection. Rogojine et Hippoliyte sont fr&#232;res en nihilisme, mais le premier est assassin et il se suicide. Quant au second, il est condamn&#233; &#224; mort, comme tout le monde mais plus pr&#233;cis&#233;ment &#224; cause de la maladie qui s'acc&#233;l&#232;re. Rappelons au sujet du nihilisme que Camus, &#224; sa mani&#232;re, s'est beaucoup inspir&#233; de Dosto&#239;evski. Dans &lt;i&gt;L'homme r&#233;volt&#233;&lt;/i&gt;, il voit dans le &#171; refus de salut &#187; incarn&#233; par Ivan Karamazov la figure premi&#232;re du &#171; nihilisme contemporain &#187;, comme &#171; r&#233;volte m&#233;taphysique &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;i&gt;Les D&#233;mons&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;Les Poss&#233;d&#233;s&lt;/i&gt;) est l'une des plus importantes &#339;uvres de l'auteur ; elle fut &#233;crite en exil, au milieu de grandes difficult&#233;s mat&#233;rielles. Au d&#233;part, Dosto&#239;evski avait l'intention d'en faire un roman pol&#233;mique et pamphl&#233;taire, pour rivaliser avec son adversaire Tourgueniev qui, le premier, avait abord&#233; le probl&#232;me du nihilisme dans &lt;i&gt;P&#232;res et Fils&lt;/i&gt;. Il voulait combattre l'id&#233;ologie nihiliste. Ce ph&#233;nom&#232;ne devait &#233;veiller en lui de profondes r&#233;sonances : n'avait-t-il pas &#233;t&#233; un sympathisant des id&#233;es socialistes, m&#234;l&#233; &#224; une &#171; conspiration &#187;, condamn&#233; &#224; mort en 1849, graci&#233; au pied m&#234;me de l'&#233;chafaud pour &#234;tre ensuite d&#233;port&#233; en Sib&#233;rie pendant plusieurs ann&#233;es ? Dans le roman, il y a un r&#233;cit confessionnel complet au c&#233;l&#232;bre chapitre &lt;i&gt;Chez Tikhone La Confession de Stavroguine&lt;/i&gt;. Ce r&#233;cit demeure comme un compl&#233;ment de lecture n&#233;cessaire, une sorte de prolongement du roman, comme si Dosto&#239;evski n'en avait pas fini avec ce th&#232;me. Mais ce paradoxe a une histoire : Dans la premi&#232;re &#233;dition, le r&#233;cit devait suivre le chapitre 8 de la II e partie. Mais l'&#233;diteur a refus&#233; de le publier par crainte d'une censure et d'outrage aux m&#339;urs de l'&#233;poque. Et ce chapitre a &#233;t&#233; rendu public bien plus tard (1922). Il &#233;tait dans les plans d'un roman qu'il se proposait d'&#233;crire sous le titre de &lt;i&gt;La Vie d'un Grand P&#233;cheur&lt;/i&gt;. Il attribuait &#224; l'&#339;uvre projet&#233;e un caract&#232;re autobiographique, celui d'ultime confession. Il s'en ouvre &#224; son ami Apollon Ma&#239;kov, le po&#232;te, dans une lettre du 25 mars 1870 : &#171; C'est l'id&#233;e dont je vous ai d&#233;j&#224; parl&#233;. Ce sera mon dernier roman. Dans les dimensions de &lt;i&gt;Guerre et paix&lt;/i&gt; ; quant &#224; l'id&#233;e, vous ne pourrez que la louer, si j'en crois, du moins, nos conversations d'antan. Ce roman comprendra cinq grands r&#233;cits[...] (Le titre g&#233;n&#233;ral du roman est &#171; &lt;i&gt;La vie d'un grand P&#233;cheur&lt;/i&gt; &#187; mais chaque livre recevra un titre &#224; part). La principale question qui est trait&#233;e dans toutes les parties, celle-l&#224; m&#234;me qui m'a consciemment et inconsciemment tourment&#233; ma vie enti&#232;re, est l'existence de Dieu. Le h&#233;ros, au cours de sa vie, est tant&#244;t ath&#233;e, tant&#244;t croyant, tant&#244;t fanatique et sectateur, tant&#244;t de nouveau ath&#233;e : le deuxi&#232;me r&#233;cit se passera tout entier dans un monast&#232;re. J'ai plac&#233; tous mes espoirs en lui. [&#8230;] A vous seul, Apollon Nikola&#239;evitch, je confesse, je veux donner comme personnage principal de ce second livre de Tikhone de Zadonsk, sous un autre nom, bien s&#251;r, mais ce sera aussi un &#233;v&#234;que au repos dans un monast&#232;re. (Dosto&#239;evski, &lt;i&gt;Correspondance 2&lt;/i&gt;, &#233;dition int&#233;grale, pr&#233;sent&#233;e et annot&#233;e par Jacques Catteu, traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard, Bartillat, 1998, p. 570-571. ) &#187;. Finalement, &lt;i&gt;La vie d'un grand p&#233;cheur&lt;/i&gt;, est un roman qu'il n'a jamais pu &#233;crire. Pour comprendre l'univers de l'&#233;crivain, son christianisme existentiel est un facteur important mais plus encore que la foi, c'est l'homme qui l'int&#233;resse. A ce sujet, lisons le commentaire de Proust, qui dialoguait avec Albertine, au sujet de romancier russe : Albertine dit : &#171; Mais est-ce qu'il n'a jamais assassin&#233; quelqu'un, Dosto&#239;evski ? Les romans que je connais de lui pourraient tous s'appeler &lt;i&gt;L'Histoire du crime&lt;/i&gt;. C'est une obsession chez lui, ce n'est pas naturel qu'il parle toujours de &#231;a. &#187; Et Marcel r&#233;pond : &#171; Je ne crois pas, ma petite Albertine, je connais mal sa vie. Il est certain que comme tout le monde il a connu le p&#233;ch&#233;, sous une forme ou sous une autre, et probablement sous une forme que les lois interdisent. En ce sens-l&#224; il devait &#234;tre un peu criminel, comme ses h&#233;ros&#8230; &#187; ( M. Proust, &lt;i&gt;A la recherche du temps perdu III&lt;/i&gt; ; &#171; La Prisonni&#232;re &#187;, Editions Gallimard, 1988, p.881. &#187; En lisant ce commentaire, on voit que l'&#233;crivain fran&#231;ais a senti par son intuition l'originalit&#233; de l'&#233;crivain russe. Dans &lt;i&gt;Les D&#233;mons&lt;/i&gt;, le th&#232;me d'aveu fait l'objet d'une traitement tout particulier. J'ai d&#233;j&#224; &#233;voqu&#233; la th&#232;se de Bakhtine qui parcourt l'&#339;uvre romanesque dosto&#239;evskienne : Un conteur est un chroniqueur invisible, qui accompagne les personnages et les &#233;v&#233;nements. S'agit-il d'un t&#233;moignage direct ? Oui, mais pas toujours. Ce chroniqueur myst&#233;rieux avoue lui-m&#234;me sa mission : &#171; En ma qualit&#233; de chroniqueur, je me borne &#224; exposer les faits tels qu'ils se sont produits, aussi exactement que possible, et s'ils paraissent invraisemblables, la faute ne m'en revient pas. (&lt;i&gt;Les D&#233;mons&lt;/i&gt;, Editions Gallimard,1955, p.70.) &#187; Et dans le d&#233;veloppement de son t&#233;moignage il remarque : &#171; Dans mon ardeur, et aussi, je l'avoue, fatigu&#233; de mon r&#244;le de confident... (&lt;i&gt;Les D&#233;mons&lt;/i&gt;, p.80.) &#187; En la personne de notre chroniqueur, nous les lecteurs, nous pouvons imaginer un confident qui recueille des aveux. Sa pr&#233;sence invisible est attest&#233;e aupr&#232;s de St&#233;phane Trophimovitche, comme &#171; confident &#187; : &#171; Je me suis d&#233;j&#224; fait une id&#233;e tr&#232;s dr&#244;le de vous : vous &#234;tes bien le confident de St&#233;phane Trophimovitche ? &#187;&#8230; (&lt;i&gt;Les D&#233;mons&lt;/i&gt;, p.115.) &#187; C'est gr&#226;ce &#224; cet enqu&#234;teur invisible que nous allons connaitre les confessions de Stavroguine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici comment les &#233;v&#233;nements se d&#233;roulent : un jour, l'&#233;v&#234;que Tikhon re&#231;oit sa visite au Couvent de la Vierge, partag&#233; entre le d&#233;sir profond de se confesser et un irr&#233;sistible d&#233;sir de provocation et de d&#233;rision. Il conversera longuement avec l'&#233;v&#234;que. Il a avou&#233; m&#234;me son ath&#233;isme, mais l'&#233;v&#234;que n'y accorde aucune importance. Il lui livre son intention de publier le r&#233;cit de son crime commis sur la petite Matriocha pour faire &#171; p&#233;nitence &#187;. Mais quelle p&#233;nitence ? Pour lui, publier la confession n'implique-t-il pas plut&#244;t une volupt&#233;, n'est-ce pas un exercice de narcissisme ? Mais cette motivation n'explique pas sa vraie intention. Ce qui est certain, c'est qu' il a besoin de reconnaissance. S'il &#233;prouve un &#233;tonnement d&#233;go&#251;t&#233; &#224; l'&#233;gard de lui-m&#234;me, il est d'un narcissisme sadique, d'o&#249; vient son penchant &#224; jouir du mal. Il appartient &#224; l'aristocratie d&#233;cadente. Incapable de s'engager pleinement dans aucun de ses engagements. Il peut &#234;tre un socialiste, chr&#233;tien, r&#233;volutionnaire, ou un slavophile en passant de l'un &#224; l'autre. Il n'a foi en rien, n'est passionn&#233; par rien. Pour lui, tout se r&#233;sout en un &#233;ternel &#171; &#224; quoi bon ? &#187; Il peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme nihiliste mais son nihilisme est ind&#233;pendant de la critique politique nihiliste expos&#233;e dans le roman. Il n'est pas un pr&#233;dateur non plus. Il ne propose pas une philosophie du crime. Son nihilisme est existentiel. Son grand probl&#232;me est l'ennui, mortellement existentiel. Il ne lui reste alors que l'artificiel, l'horrible, le sordide, tout ce qui peut changer l'ennui de la vie ordinaire. Il a viol&#233; une petite fille en la laissant ensuite se pendre, sans rien tenter pour l'emp&#234;cher. Mais il est hant&#233; toujours par la m&#233;moire de son crime, une sorte de fant&#244;me. Il en jouit aussi pour l' intense sensation qu'elle lui procure. On sait que, dans les d&#233;buts du roman, Chatov (Stavroguine hait Chatov &#224; mort) lui parle de Sade : &#171; &#8230; Est-il vrai, demanda Chatov avec un sourire mauvais, que vous avez appartenu &#224; P&#233;tersbourg, &#224; une soci&#233;t&#233; secr&#232;te qui se livrait &#224; une d&#233;bouche bestiale ? Est-il vrai que vous auriez pu en remontrer au maquis de Sade ? Est-il vrai que vous attiriez chez vous les enfants pour les souiller ? &#8230; (&lt;i&gt;Les D&#233;mons&lt;/i&gt;, p.269. ) &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'&#233;crivain Dosto&#239;evski a-t-il lu vraiment Sade, ou a-t-il pris les sc&#232;nes de libertinage provocateur pour la r&#233;alit&#233; ? C'est un autre d&#233;bat. Stavroguine est incapable d'oublier le terrible regard accusateur de l'enfant. Est-ce pour cela qu'il &#233;prouve un besoin insupportable de se confesser ? Une petite trace d'humanit&#233; en lui ? Pense-t-il que la publication de ces feuillets lui permettra de se repentir ? Il n'affiche pas exactement son vrai sentiment &#224; ce sujet. De toute fa&#231;on cela finira par un suicide. Mais il y a suicide et suicide. Par exemple, demandez aux lecteurs des &lt;i&gt;D&#233;mons&lt;/i&gt;, quel est le suicide le plus &#233;nigmatique ? Je pense que presque tous nommeront Stavroguine. Le th&#232;me est un &#233;v&#233;nement fondateur de la litt&#233;rature russe. Et son mod&#232;le le plus transparent c'est Stavroguine. Quant &#224; Kirilov, le personnage suicidaire qui s'est suicid&#233; avant lui, son acte est bien diff&#233;rent. Il &#233;tait anim&#233; par des convictions nihilistes. Il dialogue avec son interlocuteur ( Piotre S&#233;phanovitch ), avec lui-m&#234;me et avec Dieu. Ce triple dialogue montre une philosophie du suicide en forme d' accomplissement de sa volont&#233; : &#171; Je dois me br&#251;ler la cervelle, parce que la manifestation supr&#234;me de la volont&#233;, c'est le suicide [...] jusqu'&#224;' ici l'homme n'a fait qu'inventer Dieu pour vivre sans se tuer : Voil&#224; toute histoire du monde jusqu'&#224; nos jours ! Moi seul, pour la premi&#232;re fois dans l'histoire du monde, j'ai refus&#233; d'inventer Dieu (&lt;i&gt;Les D&#233;mons&lt;/i&gt;, p. 647.) &#187;. Il r&#233;alise peu apr&#232;s son projet, avec son moyen annonc&#233;. En se tuant, il croit tuer Dieu. Dans l'optique freudienne, ce meurtre repr&#233;sente aussi la mort symbolique du p&#232;re. Il croit r&#233;aliser son supr&#234;me d&#233;sir du n&#233;ant comme s'il s'agissait de r&#233;aliser un manifeste philosophique th&#233;&#226;tral ; c'est une confession laconique. Et contrairement &#224; Stavroguine, il n'a pas de crime &#224; confesser.&lt;br class='autobr' /&gt; Avant le suicide de Stavroguine, il y a le suicide de l'enfant Matriocha : souill&#233;e par lui et elle se pendra. Stavroguine se laissa volontairement hanter par l'image de la petite fille levant contre lui un poing lourd de reproches. Ensuite, il &#233;voque un r&#234;ve dans lequel Acis et Galath&#233;e, tableau de Claude Lorrain symbolise l'&#194;ge d'or, qui se transforme en un vrai cauchemar car il voit &#171; l'apparition d'une araign&#233;e rouge. Dans le bestiaire du r&#234;ve, l'araign&#233;e lui apparut. Il s'en expliquera longuement. Et son confesseur Tikhon, qui est-t-il ? Une sorte de psychanalyste avant l'heure ? De qui s'est-il inspir&#233; l'&#233;crivain pour ce personnage ? J. Catteau a men&#233; l'enqu&#234;te &#224; ce sujet (Dosto&#239;evski, &lt;i&gt;Correspondance 2&lt;/i&gt;, &#233;dition int&#233;grale, pr&#233;sent&#233;e et annot&#233;e par Jacques Catteau, traduit du russe par Anne Codelfy-Faucard, Bartillat, 1998, p.571(bas-note12) : &#171; Tkhone de Zadonsk (1724-1783), est ce saint &#233;v&#234;que qui vient d'&#234;tre canonis&#233; en 1861. [&#8230;] il avait d&#232;s 1767 renonc&#233; &#224; ses fonctions pour raison de sant&#233; et s'&#233;tait retir&#233; en 1769 au monast&#232;re de Zadonsk o&#249; il devint un starets c&#233;l&#232;bre. [&#8230;] Dosto&#239;evski, &#224; son retour de Sib&#233;rie, avait d&#233;couvert ses &#339;uvres en quinze volumes, publi&#233;es de 1861 &#224; 1862, et plusieurs hagiographies. La pens&#233;e de Tikhone est nourrie de pi&#233;tisme et de po&#233;sie populaire plus que de scolastique. Ses enseignements sur l'amour universel, l'humilit&#233;, la compl&#233;mentarit&#233; du Bien et du Mal, la souffrance comme voie d'acc&#232;s au bonheur et &#224; l'esp&#233;rance r&#233;demptrice pour les criminels les plus atroces, sa clairvoyance enthousiaste jusqu'&#224; l'emportement- ce don il se repentait - tout cela est fid&#232;lement exprim&#233; dans le chapitre refus&#233; des &lt;i&gt;Poss&#233;d&#233;s&lt;/i&gt; : &#171; Chez Tikhone &#187; (la confession de Stavroguine) et dans les livres des Fr&#232;res Karamazov VII, relatant la vie de Zossime : &#171; un moine russe &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Stavroguine veut faire publier la confession qu'il a &#233;crite auparavant et il l'a fait lire &#224; l'&#233;v&#234;que Tikhon. Il veut que toute la Russie la lise, pour s'emp&#234;cher de commettre &#171; nouveau crime &#187;. Apr&#232;s sa lecture, Tikhon, d'un air dubitatif, donne ses premi&#232;res impressions : &#171; Votre intention est tr&#232;s noble et il serait impossible de mieux exprimer une id&#233;e v&#233;ritablement chr&#233;tienne. La p&#233;nitence peut aller plus loin : ce serait une action admirable que de se punir soi-m&#234;me, si seulement... -Si ? - Si c'&#233;tait v&#233;ritablement une p&#233;nitence, si c'&#233;tait r&#233;ellement une id&#233;e chr&#233;tienne. (&lt;i&gt;Les D&#233;mons&lt;/i&gt;, p. 736.) &#187; Mais quelle p&#233;nitence ? Non seulement il n'est pas chr&#233;tien, mais il est fonci&#232;rement &#233;tranger &#224; l'id&#233;e d'une quelconque p&#233;nitence : &#171; Finesse que cela, murmura Stavroguine... &#187; N&#233;anmoins, avec une certaine ruse, il demande &#171; pardon &#187; &#224; Tikhon : &#171; &#8230; Je veux obtenir mon propre pardon ; voil&#224; mon but principal, mon but unique [&#8230;] C'est l&#224; toute ma confession, toute la v&#233;rit&#233;, et le reste est mensonge. C'est alors seulement, je le sais, que dispara&#238;tra la vision. Voil&#224; pourquoi j'aspire &#224; une souffrance d&#233;mesur&#233;e, voil&#224; pourquoi je la cherche moi-m&#234;me. Ne me d&#233;courag&#233; donc pas, sinon je p&#233;rirai de rage ! (&lt;i&gt;Les D&#233;mons&lt;/i&gt;, p. 744. &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais qui peut pardonner un &#171; p&#233;cheur &#187; ? Pour Tikhon, seul Dieu peut pardonner. Stavroguine, pour obtenir la publication publique de sa confession, tente d'arracher son accord. S'il dit oui, ce sera une victoire sur lui, donc une reconnaissance victorieuse. Tikhon est parfaitement conscient de sa ruse, et il lui r&#233;pond : &#171; Vous avez soif de souffrance et de sacrifice. Eh bien, surmontez ce d&#233;sir ; laisser ces feuilles, renoncez &#224; votre dessein, et alors vous surmonterez tout, vous &#233;craserez votre d&#233;mon. Vous triompherez, vous atteindrez &#224; la libert&#233;. (&lt;i&gt;Les D&#233;mons&lt;/i&gt;, p. 746. &#187; Mais cette fois-ci il para&#238;t compl&#232;tement d&#233;boussol&#233;. Peut-&#234;tre pour la premi&#232;re fois sa vie. Malgr&#233; l'absence de sentiment de repentance ou du fait du faux sentiment de repentance (pas n&#233;cessairement chr&#233;tienne) il demeure peut-&#234;tre quelque chose d'humain chez lui ? Et Tikhon lui propose une autre solution : une sorte de vie d'asc&#232;te la&#239;que pour trouver son &#233;quilibre dans la vie, tout en pr&#233;cisant bien que &#171; il ne s'agit pas de p&#233;nitence&#8230; &#187;. Face &#224; un Stavroguine dubitatif, il pr&#233;cise : &#171; Vous n'avez pas besoin d'entrer au couvent, il ne faut pas prononcer des voeux ; ne soyez qu'un novice, et en secret ; vous pouvez m&#234;me continuer &#224; vivre dans le monde... &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Finalement, Stavroguine n'a ni obtenu la permission de publier sa confession et ni obtenu le pardon de Tikhon. Leurs dialogues sont termin&#233;s. Et subitement, l'expression du visage de ce dernier change. Nous savons que Dosto&#239;evski aime d&#233;crire le subit changement sur les visages de ses personnages dans des situations extr&#234;mement critique. Il a pressenti que son interlocuteur &#171; &#233;t&#233; aussi pr&#232;s d'un nouveau crime, encore plus atroce que l'autre ! &#187; Ce crime &#233;ventuel sera commis non pas apr&#232;s la publication mais avant la publication &#171; de ces feuilles &#187;, c'est-&#224;-dire sa confession, qu'il d&#233;sire tant. Stavroguine essaye de proc&#233;der &#224; une autre ruse : &#171; Il se peut que je remette finalement tout &#224; plus tard, vous avez raison... &#187;, la r&#233;ponse de Tikhon est irr&#233;versible : &#171; Non, non pas apr&#232;s la publication, mais avant cela... &#187; Pour surmonter son angoisse et sa d&#233;faite, Stavroguine sera en qu&#234;te d'un nouveau crime, du moins est-ce ce que ces dialogues nous laissent deviner. Mais il n'en a pas &#233;t&#233; pas question...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Voici cependant que survient la grande surprise du roman : Stavroguine r&#233;dige ses derniers aveux dans sa lettre &#224; la &#171; Ch&#232;re Daria Pavlovna &#187; avant de se pendre, comme nous le rapporte le chroniqueur myst&#233;rieux du roman : &#171; Je sais que je devrais me tuer, dispara&#238;tre sur la surface de la terre comme un insecte r&#233;pugnant. Mais j'ai peur du suicide, car j'ai peur de montrer la grandeur de l'&#226;me. Je sais que ce ne sera qu'un mensonge de plus, dernier mensonge d'une lougue s&#233;rie... &#187; Il finit sa vie avec une confession-suicide. Stavroguine ne trouve l'apaisement que dans le suicide. Et cela suppose-t-il qu'il lui reste donc quelque sentiment humain ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces dialogues bien connus de Stavroguine et Tikhon comme confesseur-confessant pr&#233;figurent-ils les &#233;changes sur le divan entre analyste et patient ? A ce propos, J. M. Coetzee fait une remarque int&#233;ressante : Le style confessionnel de Dosto&#239;evski ne doit pas &#234;tre confondu avec les pratiques d' &#171; l'auto-analyse &#187;, connues depuis Freud et ses avatars. Car cette approche a ses limites ; il faut une approche philosophico-existentielle- th&#233;ologique, dans la perspective du &#171; vide existentiel moderne &#187;. Coetzee remarque aussi que &#171; la confession s&#233;culi&#232;re &#187;, qu'il identifie chez Stavroguine r&#233;sultant d'une pratique de connaissance de soi ( allusion &#224; Montaigne, dans le texte) ne suffit pas &#224; mettre un terme &#224; sa confession. Si c'&#233;tait la cas, Stavroguine ne se serait-t-il pas suicid&#233; comme si sa connaissance de soi acquise &#233;tait suffisante pour se d&#233;culpabiliser ? Il faut quelque chose de plus&#8230;( J. M. Coetzee, &#171; Autobiography and Confession &#187;, &lt;i&gt;Interview, in Doubling the Point Essays and Interviews&lt;/i&gt;, Harvard Universty Press, 1992, p.244-53. ) &#187; Il faut lire Dosto&#239;evski selon son stratag&#232;me romanesque et philosophique : il voulait faire comprendre &#224; ses lecteurs la v&#233;rit&#233; existentielle de la vie et subvertir le scepticisme relatif &#224; leur v&#233;rit&#233;. C'est selon cette approche que la confession prend un statut particulier. En ce sens, sa lecture suscite souvent, &#224; l'&#233;gard de la description psychologique et &#224; l'&#233;gard des th&#233;ories psychanalytique, une m&#233;fiance. L'homme du sous-sol dosto&#239;evskien fait le r&#233;cit de sa vie avec un souci psychologique, mais dans la perspective de Dosto&#239;evski l'enjeu n'est pas une affaire psychologique mais celui d'une &#171; v&#233;rit&#233; &#187;. Ces personnages ne sont pas des hommes &#224; 'installer dans le divan psychanalytique, invent&#233; par Freud, qui, lui, s'installait dans un fauteuil situ&#233; derri&#232;re le patient allong&#233;. Et Stavroguine, lui, ne faisait pas un &#171; cure psychanalytique &#187; non plus. Tikhon, pas davantage, n'explorait le psychisme de son interlocuteur. Dosto&#239;evski n'est pas un romancier psychologique. Pour lui, il s'agit d'une lutte contre l'infinitude du scepticisme. Il propose l'absolution comme cl&#244;ture de la confession - une sorte de la gr&#226;ce ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Dans &lt;i&gt;Les D&#233;mons&lt;/i&gt;, l'&#233;crivain met en sc&#232;ne une confrontation entre le scepticisme et le nihilisme incarn&#233;s par deux personnages. Le questionnement de soi et l'introspection dans leur aspect confessionnel r&#233;sultaient d'une conversion par le biais de sa philosophie religieuse bien particuli&#232;re : il n'y a pas d'un examen de soi sans finalit&#233;. Il n'id&#233;alise pas la justice. Sa condamnation &#224; mort et sa gr&#226;ce intervenue &lt;i&gt;in extr&#233;mis&lt;/i&gt;, sa vie carc&#233;rale lui ont r&#233;v&#233;l&#233; son inhumanit&#233; et son caract&#232;re arbitraire - les injustices de la justice. Car pour la justice, l'aveu cherch&#233; ou arrach&#233; est la preuve de culpabilit&#233; du coupable, l&#224; o&#249; le syst&#232;me p&#233;nitencier appara&#238;t comme un st&#233;rile exercice de destruction de l'homme par l'homme. Il critique la peine de mort dans L'Idiot et il d&#233;nonce l'erreur judiciaire dans &lt;i&gt;Fr&#232;res Karamzov&lt;/i&gt;. Ce n'est pas tant le juge qui est important dans ce processus, m&#234;me si la justice est importante. Mais l'aveu, peut-il d&#233;livrer le &#171; coupable &#187; da sa faute ? Celui qui proc&#232;de &#224; son aveu, peut-il soulager sa conscience pour toujours ? Si nous suivons la fameuse logique dosto&#239;evskienne, &#171; Chacun de nous et coupable devant tous et pour tous, moi plus que tous les autres &#187;. Le pr&#233;sum&#233; coupable, le non coupable ou l'innocent sont souvent difficiles &#224; d&#233;m&#234;ler l'un de l'autre. Chez Dosto&#239;evski, les victimes et les coupables ont besoin de reconnaissance par la soci&#233;t&#233;. Ainsi l'un des starets des &lt;i&gt;Fr&#232;res Karamazov&lt;/i&gt; d&#233;clare l'inefficacit&#233; de la justice humaine : &#171; Ces envois aux travaux forc&#233;s, aggrav&#233;s autrefois de punitions corporelles, n'amendent personne, et surtout n'effraient presque aucun criminel ; plus nous avan&#231;ons, plus les nombres des crimes augmentaient [&#8230;] la soci&#233;t&#233; n'est nullement pr&#233;serv&#233;e. (&lt;i&gt;Fr&#232;res Karamazov&lt;/i&gt;, s.67.) &#187; La justice humaine &#233;choue en raison de sa faiblesse parce qu'il est impossible de rendre justice &#224; la souffrance humaine ; terrestre ou divine, il s'agit de l'&#233;chec de toute forme de justice. Dans l'&#339;uvre de l'&#233;crivain on cherche en vain une ultime v&#233;rit&#233; pour la justice, terrestre ou divine, m&#234;me si sa qu&#234;te se poursuit, entre le terrestre et le spirituel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;EN GUISE D'EPILOGUE :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Au travers des aveux polyphoniques qui traversent l'&#339;uvre de Dosto&#239;evski on d&#233;couvre une d&#233;mystification originale du crime, du sentiment du mensonge, de honte, de l'aveu. Ses personnages m&#234;me s'ils ne vont pas jusqu'au bout de leur aveux et de leur confession, en avouent du moins la difficult&#233;. L'&#233;crivain, en &#233;voquant ces aveux polyphoniques voulait-il parcourir toute la soci&#233;t&#233; de son &#233;poque pour en faire une critique approfondie ? Cette critique ne nous renvoie-elle pas &#224; cette &#224; toutes ces affaires de &#171; pedocriminalit&#233; &#187; qui p&#232;sent sur le Vatican et l'Eglise catholique en g&#233;n&#233;rale ? Mais il faut ici &#234;tre prudent, car ce probl&#232;me n'est propre de cette seule institution eccl&#233;siastique. C'est un probl&#232;me fort ancien, qui concerne toutes les soci&#233;t&#233;s sans exception - violences faites aux femmes et aux enfants, viols, incestes&#8230; Leurs causes en sont si multiples. Nous pouvons multiplier des exemples tr&#232;s actuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nos jours on en parle parce que les victimes ont commenc&#233; &#224; parler, et surtout les femmes ont commen&#231;aient &#224; parler. Prenons un exemple connu, celui de Jeffrey Epstein, milliardaire am&#233;ricain. Il a b&#226;ti un cercle de relations au sein de l'&#233;lite de la soci&#233;t&#233; am&#233;ricaine et internationale. &#192; partir des ann&#233;es 2000, des dizaines de jeunes femmes t&#233;moignent devant la police du fait qu'elles auraient &#233;t&#233; abus&#233;es sexuellement, viol&#233;es et prostitu&#233;es, souvent alors qu'elles &#233;taient mineures, par Jeffrey Epstein et d'autres personnes de son entourage. En 2019, incarc&#233;r&#233; dans l'attente d'un proc&#232;s pour trafic de mineurs, et alors qu'il risque la perp&#233;tuit&#233;, il est retrouv&#233; pendu dans sa cellule. Des enqu&#234;tes sont ouvertes &#224; propos de de ce qui est d&#233;crit comme un &#171; suicide apparent &#187;. Cette affaire soul&#232;ve un grand probl&#232;me o&#249; argent, pouvoir, corruption, prostitution de mineurs &#224; grande &#233;chelle s'entrem&#234;lent. Cette affaire est-elle moins ou plus grave que les scandales sexuels de Vatican ? Ces probl&#232;mes sont &#224; la fois anciens et nouveaux. Dans ce d&#233;bat, philosophie et litt&#233;rature doivent proposer leur propres approches critiques. Car ces multiples aveux sont en rapport avec de multiples domaines de la vie sociale. A bien des &#233;gards, ils sont salutaires, en ce sens qu'ils d&#233;mystifient la servitude volontaire, exigeant que les responsables soient nomm&#233;s et les victimes reconnues. Ce d&#233;bat ne nous invite &#224; faire ni un travail de &#171; repentir &#187; ou &#224; chercher des &#171; coupables &#187; &#224; punir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme nous l'avons vu, Dosto&#239;evski a tr&#232;s bien romanc&#233; la critique de cette approche. Et cela ne veut pas dire que la critique reste neutre. Bien au contraire. Le d&#233;bat continue et doit continuer. Et pour cl&#244;turer provisoirement je m'autorise &#224; lancer cet appel, concernant le Vatican et l'Eglise, puisque j'ai l'annonc&#233; comme l'objet de mon essai : Papes, pr&#233;lats, cur&#233;s, pr&#234;tres, nonnes&#8230; doivent faire, comme disait Sade il y trois si&#232;cles, &#8230;&lt;i&gt;encore un effort&lt;/i&gt;&#8230; Regarder en face les enfants que vous avez abus&#233;s ! Assumez vos responsabilit&#233;s, pas en tant que religieux mais en Hommes Libres. Vous &#234;tes toujours sous l'emprise de la th&#233;ologie augustinienne : &#171; l'homme est n&#233; p&#233;cheur &#187; Il ne donc pas &#224; r&#233;sister &#224; l'appel du &#171; plaisir du corps &#187;. Il suffit lire de Les &lt;i&gt;Confessions&lt;/i&gt;. Cette fatalit&#233; augustinienne vous condamne &#224; une sorte d'orgie perp&#233;tuelle, qui se dissimule dans votre Enfermement. Et vos confessions ne servent qu'&#224; perp&#233;tuer cette orgie. Assumez librement votre pr&#233;f&#233;rence sexuelle, ne la cachez pas ! Lib&#233;rez-vous en brisant ces fatras th&#233;ologiques ataviques ! Et vivez-les tout simplement entre les adultes consentants. Comme vous voyez, la solution est bien simple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, les harceleurs de l'Eglise doivent assumer leurs responsabilit&#233;s, c'est-&#224;-dire ceux qu'ils ont fait subir aux enfants. Seuls les enfants (aujourd'hui ce sont des adultes) peuvent vous pardonner ou ne pas pardonner. Personne d'autre. Comme disait Ivan dans les &lt;i&gt;Fr&#232;res Karamazov&lt;/i&gt; : &#171; Si la volont&#233; divine implique le supplice d'un enfant innocent par une brute, je rends mon billet&#8230; &#187; M&#234;me Ivan ajoute pour cette raison : &#171; Ce n'est pas Dieu que je repousse, note bien, mais la Cr&#233;ation&#8230; &#187; Il n' y a ni pardon ni oubli pour vous. En attendant, le Vatican doit vendre ses biens pour indemniser les enfants victimes, et le reste doit &#234;tre distribu&#233; aux pauvres. Pour sauver vos &#226;mes, &lt;i&gt;encore un effort&lt;/i&gt;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'oubliez jamais : Sade et Dosto&#239;evski veillent sur vous !&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Sade et Dosto&#239;evski au Vatican 2/3</title>
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		<dc:date>2022-01-21T19:05:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mehmet Aydin</dc:creator>



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&lt;p&gt;La r&#233;glementation du sacrement de p&#233;nitence, le d&#233;veloppement des techniques de confession, des m&#233;thodes d'interrogation et d'enqu&#234;te, tout cela a contribu&#233; &#224; donner &#224; l'aveu un r&#244;le central dans l'ordre des pouvoirs civils et religieux. L'aveu de la v&#233;rit&#233;, comme matrice g&#233;n&#233;rale qui r&#233;git la production du discours vrai sur le sexe. La v&#233;rit&#233; n'est pas libre par nature mais sa production tout enti&#232;re est travers&#233;e par des rapports de pouvoir. A travers l'analyse des textes de Foucault et de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La r&#233;glementation du sacrement de p&#233;nitence, le d&#233;veloppement des techniques de confession, des m&#233;thodes d'interrogation et d'enqu&#234;te, tout cela a contribu&#233; &#224; donner &#224; l'aveu un r&#244;le central dans l'ordre des pouvoirs civils et religieux. L'aveu de la v&#233;rit&#233;, comme matrice g&#233;n&#233;rale qui r&#233;git la production du discours vrai sur le sexe. La v&#233;rit&#233; n'est pas libre par nature mais sa production tout enti&#232;re est travers&#233;e par des rapports de pouvoir. A travers l'analyse des textes de Foucault et de certains probl&#232;mes de la soci&#233;t&#233; d'aujourd'hui, nous pouvons rep&#233;rer les proc&#233;d&#233;s par lesquels cette volont&#233; de savoir relative au sexe qui caract&#233;rise l'Occident moderne, a fait fonctionner les rituels de l'aveu dans les sch&#233;mas de la r&#233;gularit&#233; scientifique, &#224; savoir dans la d&#233;mographie, la biologie, la m&#233;decine, la psychiatrie, la psychologie, la morale, la p&#233;dagogie, la critique politique, les aveux des interrogations, les r&#233;cits autobiographiques. La biopolitique est un n&#233;ologisme utilis&#233; par Michel Foucault pour identifier une forme d'exercice du pouvoir qui porte, non plus sur les territoires mais sur la vie des hommes. Il emploie ce concept pour montrer le diff&#233;rentiel de traitement des &#233;pid&#233;mies de l&#232;pre et de peste, qui sera repris au Coll&#232;ge de France (le 15 janvier 1975), et qui se retrouve dans &lt;i&gt;Surveiller et punir&lt;/i&gt; (inaugurant le chapitre &#171; Le panoptisme &#187;). Foucault y voit l'illustration du passage d'un type de pouvoir &#224; un autre. Il souligne que ce nouveau type de pouvoir prend en compte le corps et la vie, s'exerce sur eux, &#224; la diff&#233;rence du plus ancien qui s'appliquait, selon le mod&#232;le juridique, sur les sujets. Durant cette crise pand&#233;mie que nous traversons actuellement, le gouvernement actuel en France avec ses &#171; lois sanitaires &#187; restrictives, essaie de contr&#244;ler la vie de ses citoyens : on est au c&#339;ur de la probl&#233;matique de Foucault. La pratique de confession, avec la d&#233;christianisation n'a pas r&#233;sist&#233; pas au temps et elle a connu une vaste transfiguration. Avec l'aide d'autres moyens, la tradition religieuse d'examen de soi et de confession se sont transform&#233;es en psychologique et en psychanalyse. Comme Peter Brooks l'a soulign&#233;, le tandem analyste-psychiatre et confesseur s'int&#232;gre parfaitement dans cette tradition : &#171; Directeur de conscience dans la religion et interrogation polici&#232;re s'expliquent par le m&#234;me rapport de force comme celui qui existe entre confesseur et confessant. On trouve le m&#234;me rapport de force entre confesseur et analyste dans une s&#233;ance de psychanalyste (&#171; Introduction &#187;, in &lt;i&gt;Troubling confessions Speaking guilt in law and literature&lt;/i&gt;, The University of Chicago Press, Chicago &amp; London, 2000, p.35. ) &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ici, je pense qu'il convient de faire une remarque n&#233;cessaire sur le sens de l'aveu et de la confession : L'emploi courant du mot aveu en limite presque l'application &#224; la faute ou p&#233;ch&#233;, comme chez saint Augustin la &lt;i&gt;confessio laudis&lt;/i&gt;, &#224; laquelle s'ordonnant la &lt;i&gt;confessio peccatti&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;confessio fidei&lt;/i&gt;. Ce sens concerne le rituel catholique, qui est pratiquement en voie de disparition. D&#233;j&#224; dans les &lt;i&gt;Confessions&lt;/i&gt;, le but d'Augustin n'&#233;tait pas de raconter sa vie mais d'&#233;crire une doctrine philosophie et th&#233;ologique. Sa vie intime n'&#233;tait qu'un pr&#233;texte. Les &#233;crivains du 18e si&#232;cle &#233;crivaient leurs &lt;i&gt;M&#233;moires&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;M&#233;moires&lt;/i&gt; de Saint-Simon&#8230;) pour ne pas r&#233;p&#233;ter le mot confession et &#224; se lib&#233;rer du mod&#232;le. Leur but n'&#233;tait nullement religieux mais litt&#233;raire et politiques. Le sens religieux a disparu, et il est la&#239;cis&#233;, pour ainsi dire. Pour reprendre la traduction la plus r&#233;cente du titre latin des &lt;i&gt;Confessions&lt;/i&gt;, F. Boyer les traduit par&lt;i&gt;Les aveux&lt;/i&gt; (P.O.I., 2008), qui donne le sens actuel que nous entendons. Et de nos jours, quand on dit confession, il s'agit plut&#244;t d'un r&#233;cit plus ou moins achev&#233; &#224; un certain &#226;ge avanc&#233;, plut&#244;t comme pratique litt&#233;raire. Et quand on fait un aveu, il s'agit plut&#244;t de r&#233;fl&#233;chir sur le moment, c'est-&#224;-dire on ne prend pas n&#233;cessairement un recul dans le temps, comme le cas pour confession, pour s'y pr&#233;parer.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ainsi le sens du mot se m&#233;tamorphose. Face &#224; ces scandales qui d&#233;fraient la chronique mondiale et nous d&#233;voilent la vie obscure de l'Eglise catholique, romaine et apostolique en g&#233;n&#233;ral. Mais que fait le Vatican ? Car c'est lui qui est concern&#233; en premier lieu. Nous savons que le Vatican, c'est-&#224;-dire la r&#233;sidence administrative du &#171; Saint-Si&#232;ge et du souverain pontife (&lt;i&gt;l'Etat de la Cit&#233; du Vatican / Stato della citta de Vaticano&lt;/i&gt;) &#187;, un territoire bien limit&#233;, un Etat minuscule, qui jouit d'un statut international, un lieu d'enfermement par excellence, o&#249; &#171; on travaille, on vit, on meurt m&#234;me &#187;, mais o&#249; &#171; il n'est pas habituel qu'on y naisse &#187;. Le Vatican tient du mythe. Il a ses arcanes et ses ramifications mondiales. Sa diplomatie secr&#232;te p&#232;se toujours. Il participe avec succ&#232;s aux intrigues diplomatiques et financi&#232;res mondiales, voire jusqu'&#224; blanchissement l'argent sale. Apparemment il est tr&#232;s port&#233; sur les choses terrestres. Il n'a pas l'air tr&#232;s c&#233;leste. Cette institution archa&#239;que et atavique de l'Occident d&#233;ploie une capacit&#233; tr&#232;s dynamique pour s'adapter au monde moderne ; le succ&#232;s d'une religion qui s'adapte, aussi bien aux cultures, aux peuples et soci&#233;t&#233; occidentales que orientales, symbole de &lt;i&gt;mondialatinisation&lt;/i&gt; par excellence, selon Derrida. &#171; Combien de divisions peut-il aligner ? &#187; demanda Staline un jour pendant la Seconde Guerre mondiale. Il s'est tromp&#233; lourdement dans son m&#233;pris cynique car son syst&#232;me sovi&#233;tique qu'il a fond&#233; a disparu pour toujours mais le Vatican est toujours l&#224;. Il repr&#233;sente les catholiques du monde entier. Mais depuis longtemps le Vatican est gravement affect&#233; par certains probl&#232;mes. Son inimit&#233; obscure commence &#224; &#234;tre connu. Jetons donc une lumi&#232;re sur sa vie obscure gr&#226;ce au sociologue et journaliste Fr&#233;d&#233;ric Martel, dans son livre &lt;i&gt;Sodoma&lt;/i&gt;, qui est le fruit d'une longue enqu&#234;te ; il montre que la culture du secret concernant l'homosexualit&#233; est majoritaire au Vatican. Depuis cinq d&#233;cennies, l'homosexualit&#233; est si &#034;omnipr&#233;sente&#034; qu'elle est tol&#233;r&#233;e dans l'Eglise, &#224; condition qu'elle ne soit pas publiquement affich&#233;e. Seule une minorit&#233; de pr&#234;tres resterait fid&#232;le au v&#339;u de c&#233;libat prononc&#233; lors de l'ordination. Les eccl&#233;siastiques les plus homophobes seraient en r&#233;alit&#233; homosexuels : plus l'homophobie d'un pr&#233;lat est forte, plus il est haut plac&#233; dans la hi&#233;rarchie, plus celui-ci serait en fait lui-m&#234;me homosexuel. M&#234;me si personne n'ose l'avouer publiquement dans l'Eglise, tout le monde sait qu'on ne pourra pas mettre fin aux abus sexuels des pr&#234;tres tant qu'on n'abolira pas le c&#233;libat, tant que l'homosexualit&#233; ne sera pas reconnue dans l'Eglise. Son obsession anti-gays cache une &#171; double vie &#187;. On apprend aussi que des pr&#233;lats du Vatican ont recours &#224; des migrants prostitu&#233;s. Le livre d&#233;nonce l'existence de r&#233;seaux de prostitution dont b&#233;n&#233;ficieraient des locataires du Vatican. L'auteur mentionne aussi plusieurs cas de pr&#233;lats morts des suites du sida, qui a fait &#171; des ravages dans l'&#233;piscopat italien dans les ann&#233;es 1980-1990 &#187;. Les pr&#234;tres seraient &#171; l'une des cat&#233;gories sociales les plus &#224; risque &#187; face &#224; l'&#233;pid&#233;mie de sida. Fr&#233;d&#233;ric Martel conclut ainsi son enqu&#234;te : &#171; &#8230; je n'ai pas &#233;voqu&#233; dans ce livre le lesbianisme, faute de pouvoir mener l'enqu&#234;te dans un monde tr&#232;s discret o&#249; il faut probablement &#234;tre de sexe f&#233;minin pour avoir les bons acc&#232;s, mais je fais l'hypoth&#232;se, &#224; partir de plusieurs t&#233;moignages, que la vie religieuse f&#233;minine &#224; Gomorra est domin&#233;e par le prisme du lesbianisme comme la vie du clerg&#233; masculin l'est par la question gay.&#8230; &#187; (&lt;i&gt;Sodoma&lt;/i&gt;, Robert Laffont, 2019, &#171; Epilogue &#187; ; p.932-933. ) &#187;&lt;br class='autobr' /&gt; Mais ces &#171; scandales &#187; que les enqu&#234;tes et les m&#233;dias divulguent sont-ils si nouveaux ? Myriam Deniel-Ternant, historienne, montre dans &lt;i&gt;Eccl&#233;siastiques en d&#233;bauche (1700-1790)&lt;/i&gt; (&#201;poques/ Champ Vallon, 2017) que dans les formes anciennes de pornographie, le cur&#233; et le moine sont omnipr&#233;sents. Au 18e si&#232;cle, pour les hommes de l'Eglise, la vie maritale tout comme la fr&#233;quentation de prostitu&#233;es ou les relations homosexuelles sont &#224; l'origine de rapports de surveillance, d'arrestations et de condamnations, de la part &#224; la fois du pouvoir s&#233;culier et des autorit&#233;s religieuses. Les proc&#232;s-verbaux, interrogatoires et descriptions policiers montre que les cur&#233;s et les moines fr&#233;quentait les prostitu&#233;s. Dans ces textes, le vocabulaire est parfois chaste et r&#233;serv&#233;, mais les petites et grandes &#171; perversions &#187; y sont d&#233;crites avec pr&#233;cision. Mais aucun journal intime, aucune autobiographie, aucune lettre entre amants ne viennent pr&#233;ciser comment la sexualit&#233; a pu &#234;tre v&#233;cue : Le point de vue est celui de l'ordre public. Des sources riches, mais des sources incompl&#232;tes. Elles sont disparates et partielles, centr&#233;es sur Paris. Les sources polici&#232;res et judiciaires centr&#233;s sur l'intimit&#233; du clerc : les aveux sont extorqu&#233;s, les paroles retranscrites. Les raisons de cette chasse aux pr&#234;tres sont complexes &#224; d&#233;m&#234;ler : l'archev&#234;que de Paris s'oppose aux jans&#233;nistes, le lieutenant de police (soutenu par les jans&#233;nistes) cherche &#224; surveiller les j&#233;suites, le Roi cherche &#224; domestiquer un ordre divis&#233;. Un v&#233;ritable espionnage policier se met en place : les prostitu&#233;es, par exemple, doivent avertir la police si leur client est un eccl&#233;siastique. Le clerg&#233; s'adapte, parfois en quittant temporairement l'habit eccl&#233;siastique (ce qui leur &#233;tait interdit). Museler les pr&#234;tres a pour but de prot&#233;ger la famille du d&#233;viant : pr&#233;server l'honneur et l'ordre social, la stabilit&#233; sociale. Les condamnations &#224; mort sont rares, et les arrestations (qui visent &#224; faire peur et &#224; recueillir des renseignements) sont plus fr&#233;quentes que les incarc&#233;rations. La majorit&#233; des eccl&#233;siastiques surpris avec une prostitu&#233;e sont relax&#233;s mais ils ont d&#251; signer un proc&#232;s-verbal, preuve de leur compromission. Ainsi l'&#201;tat surveille le clerg&#233;. Du c&#244;t&#233; des autorit&#233;s religieuses, les instances officielles (les tribunaux eccl&#233;siastiques) cherchent aussi &#224; produire des aveux : &#171; A travers la d&#233;viance sexuelle du clerg&#233; fran&#231;aise se noue enfin la question des relations entre la sexualit&#233; et le d&#233;tachement religieux. La figure eccl&#233;siastique interroge ses contemporains, parfois enclins &#224; &#234;tre paradoxalement rassur&#233;s par un clerc entretenant une relation suivie et saine avec une femme, puisque ce faisant, il assumait pleinement sa condition d'homme. Cette perception explique la relative permissivit&#233; des fid&#232;les face &#224; une discr&#232;te incontinence cl&#233;ricale ; sa survenue para&#238;t leur confirmer le caract&#232;re contre-nature de la chastet&#233;. [&#8230;] Avec l'apaisement des tensions dans les ann&#233;es 1760, le regard des autorit&#233;s se d&#233;tourne, l'&#233;crit s'&#233;vapore et l'historien est tent&#233; d'en tirer la conclusion d'une normalisation des conduites cl&#233;ricales. Le recours &#224; un corpus h&#233;t&#233;rog&#232;ne permet pr&#233;cis&#233;ment de montrer la persistance d'une incontinence eccl&#233;siastique prot&#233;iforme. (&lt;i&gt;Eccl&#233;siastiques en d&#233;bauche (1700-1790)&lt;/i&gt;, &#201;poques/Champ Vallon, 2017 ; &#171; Conclusion &#187;, p.280-281. ) &#187; Myriam Deniel-Ternant, dans son livre r&#233;cent (&lt;i&gt;Une histoire &#233;rotique de l'Eglise Quand les hommes de Dieu avaient le diable au corps&lt;/i&gt;, Payot, 2021) poursuit son enqu&#234;te en consultant les sources litt&#233;raires, les archives judiciaires et polici&#232;res pour d&#233;voiler les secrets d'alc&#244;ve des eccl&#233;siastiques et la grande permissivit&#233; de l'Eglise &#224; l'&#233;gard de ses &#171; p&#233;cheurs &#187;. Elle montre aussi que du XVe au XIXe si&#232;cle, le c&#233;libat dans l'Eglise catholique conduit aux petits arrangements, en oubliant le v&#339;u de chastet&#233;. Ainsi, des moines paillards aux pr&#234;tres licencieux ayant recours aux filles de joie ou aux courtisanes, des nonnes c&#233;dant aux &#233;mois de la chair aux cur&#233;s sodomites.&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous sommes loin de l'image du &#171; bon pr&#234;tre &#187; diffus&#233;e par l'Eglise de la Contre-R&#233;forme et malgr&#233; les appels du concile de Trente. Cette vie secr&#232;te dans l'Eglise catholique si ancienne et si nouvelle ne rend-elle pas justice &#224; Sade ? Un Sade qui fut pers&#233;cut&#233;, arr&#234;t&#233; et incarc&#233;r&#233; aussi bien par Ancien R&#233;gime que par R&#233;volution pour &#171; libertinage &#187;. Il a pass&#233; une longue partie de sa vie dans les prisons, c'est-&#224;-dire dans l'enfermement (Voir Roland Barthes, &lt;i&gt;Sade Fourrier Loyola&lt;/i&gt;, Edition du Seuil, 1971.) Anim&#233; par une volont&#233; quasi religieuse il fut l'acteur d'une extraordinaire prolif&#233;ration de l'&#233;criture. Dans ses romans il met en sc&#232;ne ses r&#233;cits pornographiques au service de sa philosophie. Au-del&#224; de la crudit&#233; du texte on trouve un vrai discours philosophique. Il d&#233;voile aussi bien tout le refoulement moraliste disciplinaire chr&#233;tien tel qu'il s'exerce sur le corps que la discipline du corps politique et social. Il attaque le sens commun : existence de soi, bont&#233; de la Nature, les religions, les tabous, la morale, les conventions sociales de son temps. Il affronte les interdits. Il met en question tous les syst&#232;mes et institutions sociales avec une rare violence. Il est un grand pourfendeur de la morale chr&#233;tienne. Il fut tr&#232;s peu connu jusqu'au XX e si&#232;cle mais c'est au surr&#233;alisme qu'il revient d'avoir d&#233;couverte la v&#233;ritable dimension de son &#339;uvre. Apollinaire, Breton ont &#233;t&#233; fascin&#233;s par la prodigieuse lib&#233;ration de l'imagerie qui s'op&#233;rait dans l'&#233;clat de son &#233;criture. Sade est avant tout philosophe. Le fait que l'on consid&#232;re Sade comme un &#233;crivain vou&#233; au &#171; libertinage &#187; montre qu'on le lit pour la pornographie mais pas pour la philosophie. Chez lui, la transgression des valeurs morales s'accompagne d'une transgression du langage, en parvenant &#224; m&#233;tamorphoser son enfermement dans ses &#339;uvres. Si donc &#171; sadisme &#187; il y a, il est d'abord philosophique et esth&#233;tique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Bien avant Nietzsche il renverse la foi chr&#233;tienne. Il nie Tout, il d&#233;construit Tout. Il ne &lt;i&gt;transmue&lt;/i&gt; pas. Avec son imagination forcen&#233;e il pr&#233;dit bien avant Freud la pulsion de mort qui traverse l'homme moderne. &lt;i&gt;Fran&#231;ais, encore un effort si vous voulez &#234;tre r&#233;publicains&lt;/i&gt;, &#233;crit dans l'euphorie r&#233;volutionnaire, proc&#232;de &#224; une attaque philosophique en r&#232;gle contre la morale chr&#233;tienne et l'Eglise. Un trait&#233; antith&#233;ologique. Il lance un appel public en faveur de la libert&#233; religieuse. Cet opuscule est un vrai d&#233;part pour comprendre les probl&#232;mes de l'Eglise catholique. Sade, &#233;l&#232;ve au coll&#232;ge d'Harcourt sous la f&#233;rule des j&#233;suites, connaissait bien L'Eglise. Il est aussi &#224; noter que Sade, contemporain de Rousseau, expose un certain style confessionnel. Dans &lt;i&gt;Les Cent Vingt Journ&#233;es de Sodome&lt;/i&gt;, les libertins, tout en s'adonnant &#224; leur libertinage, se livraient &#224; des confessions : &#171; Je venais d'atteindre ma seizi&#232;me ann&#233;e, non sans une tr&#232;s grande exp&#233;rience du m&#233;tier que j'exer&#231;ais, lorsqu'il me tombe en partage un libertin dont la fantaisie journali&#232;re m&#233;rite d'&#234;tre rapport&#233;e... (&lt;i&gt;Cent Vingt Journ&#233;es de Sodome&lt;/i&gt;, Union G&#233;n&#233;rale d'&#201;ditions, 1975, p.143.) &#187; Les libertins accomplis go&#251;taient ainsi toutes sortes de plaisirs charnels sans &#171; culpabilit&#233; &#187; ou &#171; p&#233;ch&#233; &#187; ; et en les racontant sous une forme de confession surtout dirig&#233;e contre le christianisme. Un autre libertin l'avoue ainsi : &#171; Je me suis mis de bonne heure au-dessus des chim&#232;res de la religion, parfaitement convaincu que l'existence du cr&#233;ateur est une absurdit&#233; r&#233;voltante que les enfants ne croient m&#234;me plus [&#8230;] C'est de la nature que je les ai re&#231;us, ces penchants... (&lt;i&gt;Cent Vingt Journ&#233;es de Sodome&lt;/i&gt;, p.22.) &#187; Les personnages emploient le style confessionnel mais Sade &#233;crivit des romans pas des confessions. Apr&#232;s lui il y a Nietzsche pour continuer pourfendre l'Eglise et la morale chr&#233;tiennes. Dans &lt;i&gt;Der Antichrist&lt;/i&gt; (Ant&#233;christ), le livre de la &#171; transmutation de toutes les valeurs &#187;, il tente un &#171; essai de critique du christianisme &#187;. Il l'attaque frontalement : gr&#226;ce &#224; l'influence mal&#233;fique des th&#233;ologiens, l'&#233;thique chr&#233;tienne est incapable de regarder la v&#233;rit&#233; en face. Elle se r&#233;fugie en un monde id&#233;al sans vie qui a g&#226;t&#233; m&#234;me la philosophie, en l'orientant vers l'abstraction et vers une morale contraire &#224; la nature de l'homme, ou, tout court, &#224; la vie. En revanche, il reconnait &#224; J&#233;sus une extr&#234;me sensibilit&#233;. Il n'est qu'un mythe, une figure de l'innocence, exempte de dogmatisme - le concept du p&#233;ch&#233;, le ch&#226;timent lui &#233;taient inconnus. Le &#171; R&#233;dempteur &#187;, abolissant tout rapport de distance entre Dieu et l'homme redonnait &#224; la vie a fra&#238;cheur. Il a &#233;t&#233; un &#171; messager de la joie &#187;. Mais l'Eglise pr&#234;che le contraire absolu de cette Joie. L'Eglise catholique romaine et apostolique a &#233;t&#233; fond&#233; sur une Trahison, parce qu'elle a trahi &#224; J&#233;sus en d&#233;formant sa parole. &lt;br class='autobr' /&gt;
Et dans les romans de Dosto&#239;evski, comme nous verrons, la particularit&#233; du dire confessionnel se manifeste &#224; plusieurs niveaux : faire l'aveu de la faute, aveu fait au juge d'instruction&#8230; Lors de son proc&#232;s, Dimitri Karamazov (&lt;i&gt;Les Fr&#232;res Karamazov&lt;/i&gt;) n'est pas coupable du meurtre de son p&#232;re. Ou alors, s'il est coupable, il ne l'est pas plus que tous les autres. Le r&#233;quisitoire du procureur si &#233;l&#233;gant mais peu convaincant, tant il tient &#224; designer un coupable &#224; tout prix. Il d&#233;rape en commen&#231;ant &#224; parler de la faiblesse de l'homme, de la soci&#233;t&#233;, de l'acte de juger lui-m&#234;me. D'ailleurs il est d&#233;crit par l'auteur comme &#171; faible et maladif &#187;. Il finit par mettre en cause la soci&#233;t&#233; russe elle-m&#234;me : &#171; Qu'est-ce donc que cette famille Karamazov, qui a acquis soudain une si triste c&#233;l&#233;brit&#233; ? J'exag&#232;re peut-&#234;tre, mais il me semble qu'elle r&#233;sume certains traits fondamentaux de notre soci&#233;t&#233; contemporaine, &#224; l'&#233;tat microscopique, &#171; comme une goutte d'eau r&#233;sume le soleil &#187;. (&lt;i&gt;Les Fr&#232;res Karamazov&lt;/i&gt;, 1952, La Pl&#233;iade des &#233;ditions Gallimard, s. 724. ) &#187; En d&#233;non&#231;ant la faute de l'accus&#233;, le procureur essaye de sauver la Russie du mal mais pour Ivan, le proc&#232;s produit une illusion, voire est synonyme de spectacle, car nous nous r&#233;jouissons m&#234;me de l'existence du parricide : &#171; Les menteurs ! Tous d&#233;sirent la mort de leurs p&#232;res. Un reptile d&#233;vore l'autre&#8230; S'il n' y avait pas de parricide, ils se f&#226;cheraient et s'en iraient furieux. C'est un spectacle ! &lt;i&gt;Panem et circenses&lt;/i&gt; ! (&lt;i&gt;Les Fr&#232;res Karamazov&lt;/i&gt;, p. 715. ) &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt; Ici, il ne s'agit pas d'aveu religieux car ces aveux sont faits par l'homme &#224; lui-m&#234;me. Les protagonistes sont anim&#233;s par leur volont&#233; d'aller jusqu&#8216;au bout, m&#234;me s'ils y &#233;chouent. Mais l'aveu peut-il d&#233;livrer le &#171; coupable &#187; de sa faute ? Est-il- vraiment &#171; coupable &#187; ? Nous connaissons la fameuse logique dosto&#239;evskienne : &#171; Chacun de nous est coupable devant tous et pour tous, moi plus que tous les autres &#187; Autrement dit : chacun doit d'abord interroger sa propre conscience. Dosto&#239;evski voulait-il absolument responsabiliser ses sujets romanesques ? Sans doute voulait-il que &#231;a devient une r&#232;gle de conduit dans la vie de ses lecteurs. Id&#233;alisme ou pas, son christianisme existentiel est pour quelque chose pour ce d&#233;sir. Mais il y a une autre question : celui qui s'accuse plus que les autres n'est-t-il plus authentique ou tout simplement le plus malin ? L'&#233;crivain pense-t-il prendre en consid&#233;ration cette possibilit&#233; ? Car chacun de nous peut &#234;tre menteur &#224; sa mani&#232;re sans se sentir &#171; coupable &#187;. On peut toujours s'arranger dans la vie. C'est pour cette raison que le th&#232;me du mensonge pr&#233;sente une sorte de faute originaire chez l'&#233;crivain, comme s'il suffisait qu'un seul renonce &#224; dire &#171; vrai &#187;, pour que cela rende possible tous les autres mensonges. Le fameux &#171; probl&#232;me de mal &#187; de l'&#233;crivain est li&#233; &#224; ce dilemme. A partir du premier mensonge les autres s'encha&#238;nent ; origine des autres fautes, le mensonge en est &#233;galement la cons&#233;quence. La peur de la sanction, mais aussi la honte et le d&#233;sespoir, encouragent le menteur &#224; pers&#233;v&#233;rer dans le mensonge. Le manque de courage ? C'est humain aussi. Trouver la &#171; v&#233;rit&#233; sur soi &#187; est une entreprise tr&#232;s difficile.&lt;br class='autobr' /&gt; Ainsi, un homme &#226;g&#233; et proche de la mort r&#233;sume son existence, qui est aussi un d&#233;sir de justification : &#171; Toute ma vie j'ai menti. M&#234;me quand je disais la v&#233;rit&#233;. Je n'ai jamais parl&#233; en vue de la v&#233;rit&#233;, mais uniquement en vue de moi -m&#234;me. [&#8230;] Le plus difficile, c'est de vivre et de ne pas mentir&#8230; et&#8230; et de ne pas croire &#224; ses propres mensonges. (&lt;i&gt;Les D&#233;mons&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;Les Poss&#233;d&#233;s&lt;/i&gt;), traduction de Boris de Schoelzer, 1955, Gallimard, p.682. &#187; Apr&#232;s tout on peut toujours fabriquer une belle confession, convaincante. Le prince Mychkine en fait l' exp&#233;rience : &#171; Pourquoi ne nous est-t-il pas donn&#233; de tout savoir sur une autre personne, quand c'est n&#233;cessaire, quand cette autre personne est en faute ? &#171; (&lt;i&gt;L'idiot&lt;/i&gt;, traduit par G.et G. Arout, Librairie G&#233;n&#233;rale Fran&#231;ais, 1972, p.711). La faute, l'aveu ou la confession, sont des th&#232;mes de pr&#233;dilection chez Dosto&#239;evski. Lecteur attentif de la litt&#233;rature russe, &#233;crivain sud-africaine J. M. Coetzee remarque : &#171; Des confessions, il y en partout chez Dosto&#239;evski. Dans le cas les plus simples, Dosto&#239;evski utilise la confession comme un moyen pour un personnage de s'exposer et de raconter sa propre v&#233;rit&#233;. La confession du prince Valkovski dans &lt;i&gt;Humili&#233;s et Offens&#233;s&lt;/i&gt; (1861), par exemple, n'est rien de plus qu'un moyen d'expression de ce genre. Pourtant, m&#234;me dans ce roman du d&#233;but, un &#233;l&#233;ment de gratuit&#233; s'insinue dans la confession : la libert&#233; de tout r&#233;v&#233;ler n'est pas rendue strictement n&#233;cessaire par les exigences de l'intrigue ; sa franchise n'est pas strictement de mise. Dans les romans plus tardifs, le niveau de gratuit&#233; s'&#233;l&#232;ve au point qu'on ne peut plus voir dans la confession, un simple dispositif d'exposition : la confession elle-m&#234;me occupe le devant de la sc&#232;ne, avec tous les probl&#232;mes qui l'accompagnent, psychologiques, moraux, &#233;pist&#233;mologiques et pour finir m&#233;taphysiques. Bien que dans un contexte critique diff&#233;rent il puisse &#234;tre utile de traiter la confession dans les romans majeurs comme forme de masochisme, d'une part, ou un vice que Dosto&#239;evski semble trouver typique pour son &#233;poque, ou comme l'une des formes g&#233;n&#233;riques, d'autre part, utilis&#233;es pour construire le roman le roman dosto&#239;evskien, je propose d'isoler ici trois &#233;pisodes majeurs de confession, dans &lt;i&gt;Les Carnets du sous-Sol&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;L'Idiot&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Les Poss&#233;d&#233;s&lt;/i&gt;, et d'interroger la fa&#231;on dont le probl&#232;me de l'ach&#232;vement est r&#233;solu quand la tendance de la conscience de soi est de prolonger ind&#233;finiment la confession &#187;. (J. M. Coetzee, &#171; Autobiography and Confession, Dostoevsky &#187;, in &lt;i&gt;Doubling the Point Essays and Interviews&lt;/i&gt;, Harvard Universty Press Cambridge, Massachusetts London , England, Edited by D. Attwell, 1992, p.275. ).&lt;br class='autobr' /&gt;
Chez l'&#233;crivain, les conditions de pr&#233;sum&#233; coupable, non coupable ou innocent sont souvent entrem&#234;l&#233;es. Car tous les personnages romanesques ont quelque chose &#224; se rapprocher. C'est pour cela que &#224; la fin, c'est plut&#244;t un r&#233;cit-fleuve confessionnel qui parcourt toute une soci&#233;t&#233;. Pour M. Bakhtine, dans sa fameuse th&#232;se (&lt;i&gt;La Po&#233;tique de Dosto&#239;evski&lt;/i&gt;, Seuil, 1970) le romancier est un auteur dialogique et polyphonique, parce qu' il attribue d'abord une voix &#224; chacun de ses personnages. Il avait con&#231;u ses personnages, selon les caract&#232;res et dans la langue de chacun. Il n'expose pas ses opinions et il reste neutre, il n'intervient pas pour orienter la pens&#233;e de lecteur. Chaque personnage trouve le prolongement et l'&#233;cho de sa pens&#233;e et son histoire dans la pens&#233;e de l'autre. L'&#233;volution de ses personnages surprend toujours le lecteur par sa complexit&#233;. Il projette sur eux le soup&#231;on, le crime dont le meilleur exemple est &#171; La confession de Stavroguine &#187; dans &lt;i&gt;Les D&#233;mons&lt;/i&gt;. Ce sont des hommes des &#171; ab&#238;mes &#187; et des &#171; t&#233;n&#232;bres &#187;. Les personnages n'ont pas le souci de rester &#171; cons&#233;quents avec eux&#8211;m&#234;mes &#187;, comme le sont ceux de Tolsto&#239;, par exemple. Ainsi les dialogues comportent des surprises et rebondissements impr&#233;visibles o&#249; plusieurs r&#233;cits confessionnels sont entrem&#234;l&#233;s. Le roman polyphonique pr&#233;sente ainsi un nouveau mod&#232;le de constitution d'autrui, qui est reconnu comme novateur.&lt;br class='autobr' /&gt; Par certains c&#244;t&#233;s, cette th&#232;se de Bakhtine est critiqu&#233;e ( Jacques Catteau, &lt;i&gt;La cr&#233;ation litt&#233;raire chez Dosto&#239;evski&lt;/i&gt;, Paris, 1978, Institut d'&#233;tudes Slave) mais Bakhtine reste toujours original et nous permet de mieux saisir la multiplicit&#233; du dire confessionnel chez l'&#233;crivain. Ici, il est vain de chercher si Dosto&#239;evski excelle plut&#244;t comme romancier ou comme penseur. Il est d'abord romancier. Il &#233;voque toutes les relations sociales. Ses intrigues partent de faits divers - souvent des crimes. Si Flaubert, Stendhal, Alexandre Dumas n'&#233;taient pas insensibles au fait divers, Dosto&#239;evski en &#233;tait un ma&#238;tre pour ce qui est de son exploitation romanesque. La situation sociale joue ici un grand r&#244;le : la d&#233;ch&#233;ance de la noblesse, la puissance de l'argent, l'alcoolisme, la prostitution, le mouvement r&#233;volutionnaire, les suicides... Dosto&#239;evski prit en charge le &lt;i&gt;Journal d'un &#233;crivain&lt;/i&gt;, publication mensuelle r&#233;dig&#233;e durant les ann&#233;es 1873-76 et 1881. Ce &#034;Dnevnik&#034;, &#034;journal&#034;, a un double sens : &#224; la fois publication p&#233;riodique et recueil de pens&#233;es intimes, un ensemble unique en son genre. Il ne s'agit nullement d'un &#034;Journal intime&#034;. On n'imagine pas Dosto&#239;evski &#233;crivant son Journal intime, &#224; la mani&#232;re de Tolsto&#239;. Il ne d&#233;finit pas par exemple son &#034;perfectionnement moral et spirituel&#034; comme une activit&#233; aristocratique. On y trouve une suite d'articles consacr&#233;s aux probl&#232;mes du jour, aux questions de la vie sociale et intellectuelle russes. L'&#233;crivain s'int&#233;ressait &#224; la situation politique internationale, les &#233;v&#233;nements de Proche Orient, aux luttes politiques en France sous la pr&#233;sidence de Mac-Mahon, et particuli&#232;rement &#224; la question slave, mais aussi au &#171; Kulturkampf &#187; en Allemagne, c'est &#224; dire la lutte engag&#233;e par Bismarck contre &#201;glise catholique. Dans ce Journal, ont paru de nouvelles tr&#232;s originales comme &lt;i&gt;Babok&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Douce&lt;/i&gt;. Dosto&#239;evski fut redoutable pol&#233;miste. Il savait s'adresser au public. Sa fameuse religiosit&#233; a fait l'objet d'une importante litt&#233;rature. On peut la d&#233;signer comme un christianisme existentialiste. Mais qu'en dit l'&#233;crivain lui-m&#234;me ? En se r&#233;f&#233;rant explicitement &#224; Alfred de Musset (&lt;i&gt;La Confession d'un enfant du si&#232;cle&lt;/i&gt;), il se d&#233;finit comme le produit de son contexte historique, &#224; savoir d'un si&#232;cle qui assiste, d'un &#339;il ironique, &#224; la naissance de l'incroyance et du doute. Il &#233;crit ainsi, dans une de ses lettres sous forme de &#171; confession &#187; : [ Confession] ( Lettre &#224; Natalie Fon-Vizine &#224; sa sortie du bagne, apr&#232;s le 15 f&#233;vrier 1854) &#171; [&#8230;] Je vous dirai &#224; mon sujet que je suis un enfant du si&#232;cle, enfant de l'incroyance et du doute jusqu'&#224; ce jour, et le serait m&#234;me ( je le sais) jusqu'&#224; la tombe. Que de souffrances effrayantes m'ont co&#251;t&#233; et me co&#251;tent aujourd'hui cette soif de croire, qui est dans mon &#226;me d'autant plus forte qu'il y a davantage en moi d'arguments contraires. &#187; ( Cit&#233;e par P. Pascal, &lt;i&gt;Dosto&#239;evski&lt;/i&gt;, Descl&#233;e de Brouwer, &#171; Les &#233;crivains devant Dieu &#187;, 1969, p. 114. ) Avec cet aveu, celui qu'il a exprim&#233; avec acuit&#233; l'inqui&#233;tude m&#233;taphysique de la condition humaine et sa foi ardente dans le &#171; Christ et dans le peuple russe &#187; appara&#238;t ici en plein doute. Comment concilier l'existence du mal et celle du Dieu ? Car l'esp&#233;rance s'&#233;vanouit rapidement face &#224; la r&#233;alit&#233; et &#224; la mis&#232;re humaine. Chez lui, la croyance authentique est p&#233;trie d'incroyance, comme un ath&#233;isme authentique ( un sujet qui lui est cher), elle est p&#233;n&#233;tr&#233;e par la croyance : un croyant et un incroyant se c&#244;toient, et ils ne se laissent jamais en paix l'un l'autre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans tous ses romans Dosto&#239;evski nous montrent souvent des victimes, des coupables, des enfants victimes, des s&#233;ducteurs pervers, des menteurs, des ivrognes&#8230; Ces th&#232;mes sont li&#233;s au &#171; probl&#232;me du mal &#187;, sa grande pr&#233;occupation religieuse- philosophique-existentielle. Mais c'est aussi que le mal se d&#233;double ; c'est aussi &#224; l'int&#233;rieur du m&#234;me personnage que s'op&#232;re le d&#233;doublement. Chacun porte-il une part du &#171; mal &#187;, m&#234;me le plus pur, m&#234;me les victimes ? Apr&#232;s ses ann&#233;es au baigne au Sib&#233;rie, il devint plus ambitieux que jamais dans sa vocation cr&#233;atrice ainsi m&#251;rie. Il &#233;crit alors &#224; son fr&#232;re Mikhail : &#171; (A Mikhail Mikhailovitch Dosto&#239;evski, 9 octobre 1859.) : Te souviens-tu, je t'ai parl&#233; d'une &lt;i&gt;Confession&lt;/i&gt;, un roman que je voulais &#233;crire apr&#232;s tous les autres, en te disant qu'il me fallait encore le vivre moi-m&#234;me. J'ai r&#233;solu une bonne fois, ces jours-ci, de l'&#233;crire sans d&#233;lai. [&#8230;] je mettrai, dans ce roman, tout mon c&#339;ur, avec mon sang. Je l'ai con&#231;u au bagne, couch&#233; sur mon ch&#226;lit, en un p&#233;nible instant de tristesse et de d&#233;moralisation.[&#8230;]. Cette &lt;i&gt;Confession&lt;/i&gt; sera l'affirmation d&#233;finitive de mon nom. (Dosto&#239;evski, &lt;i&gt;Correspondance I&lt;/i&gt;, &#233;dition int&#233;grale, pr&#233;sent&#233;e et annot&#233;e par Jacques Catteau, traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard, Bartillat, 1998, p. 583-584. ) &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt; Ce projet d'&#233;criture ne verra jamais le jour. Dans &lt;i&gt;L'Adolescent&lt;/i&gt;, il narre l'histoire de la d&#233;sagr&#233;gation d'une famille de la classe sup&#233;rieure. Un adolescent, le fils naturel du propri&#233;taire Versilov et d'une domestique, cherche &#224; comprendre son p&#232;re, qui l'a pratiquement abandonn&#233;. D&#232;s la premi&#232;re page, le personnage principal affiche d'embl&#233;e son irr&#233;sistible d&#233;sir de se faire conna&#238;tre par son histoire autobiographique : &#171; &#199;a a &#233;t&#233; plus fort que moi, je me suis mis &#224; noter cette histoire depuis mes premiers pas dans la carri&#232;re de la vie, alors que j'aurais pu m'en passer. Une chose dont je suis s&#251;r : jamais plus je ne me mettrai &#224; &#233;crire mon autobiographie, quand m&#234;me je vivrais centenaire. Il faut &#234;tre ignoblement amoureux de sa propre personne pour &#233;crire sans honte sur soi-m&#234;me... &#187; (&lt;i&gt;L'Adolescent I&lt;/i&gt;, traduit par Andr&#233; Markowicz, Babel, 1998, p.67&#8230; Ce d&#233;sir de raconter sa vie est un paradoxe romanesque constant chez l'&#233;crivain. N'est-ce pas aussi le cas dans la vie r&#233;elle ? Je ne veux pas raconter ma vie mais&#8230; Arkadi Dolgorouki continue &#224; parler de soi-m&#234;me parce qu'il est malheureux et en qu&#234;te de soi. Ici, Dosto&#239;evski lui-m&#234;me reste un homme de paradoxe. Lui qui se m&#233;fie toujours soi-disant de l' &#171; authenticit&#233; &#187; de Rousseau, affiche du m&#234;me coup le th&#232;me de la confession comme le but de son roman : &#171; Je fais une pr&#233;face : le lecteur, peut-&#234;tre, sera horrifi&#233; par la sinc&#233;rit&#233; de ma confession&#8230; &#187; Il veut chasser Rousseau comme &#171; non authentique &#187; mais h&#233;las le philosophe de Savoyard est toujours l&#224; comme une source d'inspiration inavou&#233;e. Par son style, il s'agit d'une confession romanc&#233;e. Mais son auteur n'&#233;crit pas ses confessions, il &#233;crit un roman. Comme je l'ai d&#233;j&#224; signal&#233;, l'&#233;criture confessionnelle a toujours son ambigu&#239;t&#233;, comme c'est le cas ici car ni l'&#233;crivain ni les personnages principaux ne voulaient &#233;crire leur confession - et pourtant elle existe...&lt;br class='autobr' /&gt; Quelle est la place de &lt;i&gt;L'Adolescent&lt;/i&gt; dans le processus cr&#233;atif de l'&#233;crivain ? J. Catteau explique : &#171; Tributaire des &#339;uvres ant&#233;rieures, &lt;i&gt;Le Sous-sol&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Crime et ch&#226;timent&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;L'Idiot&lt;/i&gt; et surtout &lt;i&gt;Les D&#233;mons&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;L'Adolescent&lt;/i&gt; na&#238;t de la r&#233;surgence du grand fleuve souterrain, la Vie d'un Grand P&#233;cheur annonce et pr&#233;pare les &lt;i&gt;Fr&#232;res Karamazov&lt;/i&gt; [&#8230;].Tous les grands romans s'y trouvent. (&lt;i&gt;La cr&#233;ation litt&#233;raire chez Dosto&#239;evski&lt;/i&gt;, Paris, Institut d'&#233;tudes Slaves, 1978, p.333.) &#187; Ce th&#232;me est toujours tentant pour les &#233;crivains. Et &#224; cette occasion, rappelons-nous qu' il n'est propre ni &#224; Dosto&#239;evski ni &#224; Tolsto&#239;. Le th&#232;me n'est pas &#233;tranger &#224; Zola, par exemple. &lt;i&gt;La Confession de Claude&lt;/i&gt; est son premier roman, publi&#233; en 1865 &#224; l'&#226;ge de 25 ans. Il est relativement m&#233;connu et oubli&#233;. Futur &#233;crivain naturaliste, Zola a d&#233;but&#233; en &#233;criture dans le registre confessionnel-intimiste. Il s'explique-lui-m&#234;me dans l'avertissement du livre : &#171; &#8230; Je m'interrogeais, me demandant s'il m'&#233;tait permis de divulguer le secret d'une confession. [&#8230;] Un jour, j'ai song&#233; enfin que notre &#226;ge a besoin de le&#231;ons [&#8230;] Les v&#339;ux de Claude avaient le supr&#234;me enseignement des sanglots, la morale haute et pure de la chute et de la r&#233;demption. [&#8230;] je m'y suis d&#233;cid&#233; au nom de la v&#233;rit&#233; et du bien de tous&#8230; &#187; ( &lt;i&gt;La Confession de Claude&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;A mes amis P. C&#233;zanne et J.-B. Baille&lt;/i&gt;, Emile Zola, 15 octobre 1865), Edition Famot, 1980.) Comme il l'indique, il s'identifie volontiers avec Claude, qu'il a choisi comme son porte-parole ou alter &#233;go : entre l'&#233;crivain et son porte-parole il y a une identification affich&#233;e ( Voir, pour le d&#233;bat sur ce point, P. Lejeune, &lt;i&gt;Le pacte autobiographique&lt;/i&gt;, Seuil, Paris, 1996.). Le personnage principal du roman tente aussi d'&#233;crire &#233;galement pour ses confessions. On y voit la sensibilit&#233; connue de Zola &#224; la condition des d&#233;sh&#233;rit&#233;s, &#224; la mis&#232;re, la faim, et tout particuli&#232;rement des femmes &#233;prouv&#233;es par le vice et la mis&#232;re, mais aussi un Zola-Claude moraliste insistant longuement sur la virginit&#233; f&#233;minine. S'agit-il d'un t&#233;moignage sur le malaise masculin face &#224; l'&#233;mancipation des femmes, en particulier sexuelle ? En tout cas une approche tr&#232;s moralisatrice s'articulant autour d'une dichotomie tr&#232;s pesante entre le vice et la vertu, la puret&#233; et la d&#233;bauche, l'innocence et la souillure, la blancheur o&#249; la sexualit&#233; des femmes (&#171; honteuse &#187;), condamn&#233;es et d&#233;plor&#233;es au prisme d' une morale plut&#244;t chr&#233;tienne. Ici, Zola n'est pas loin du moralisme de Tolsto&#239; dans &lt;i&gt;La sonate &#224; Kreutzer&lt;/i&gt;. Apr&#232;s ce roman rat&#233; et oubli&#233;, que l'on peut qualifier aussi comme un roman d'apprentissage, l'&#233;crivain le gommera pour toujours et il passera &#224; ses grands romans.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Sade et Dosto&#239;evski au Vatican 1/3</title>
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		<dc:date>2022-01-04T11:17:19Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mehmet Aydin</dc:creator>



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&lt;p&gt;Au 19e si&#232;cle, l'intelligentsia russe emprunte sa philosophie et son esth&#233;tique au classicisme europ&#233;en, mais de fa&#231;on ind&#233;pendante et originale. Et sa litt&#233;rature doit son &#233;mancipation surtout &#224; des &#233;crivains comme Pouchkine, Gogol, Lermontov, Dosto&#239;evski, Tch&#233;khov et Tolsto&#239;. Sous l'influence de la philosophie allemande, l'&#233;lite intellectuelle avait pos&#233; les questions identitaires sous l'angle de l'alt&#233;rit&#233;, en interrogeant les rapports entre la Russie, l'Europe et l'Occident. C'est ainsi (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Au 19e si&#232;cle, l'intelligentsia russe emprunte sa philosophie et son esth&#233;tique au classicisme europ&#233;en, mais de fa&#231;on ind&#233;pendante et originale. Et sa litt&#233;rature doit son &#233;mancipation surtout &#224; des &#233;crivains comme Pouchkine, Gogol, Lermontov, Dosto&#239;evski, Tch&#233;khov et Tolsto&#239;. Sous l'influence de la philosophie allemande, l'&#233;lite intellectuelle avait pos&#233; les questions identitaires sous l'angle de l'alt&#233;rit&#233;, en interrogeant les rapports entre la Russie, l'Europe et l'Occident. C'est ainsi que les fameux d&#233;bats entre slavophiles et occidentalistes ont commenc&#233;. Ensuite il a eu l'influence de Hegel et de Marx. Alexandre Koyr&#233;, dans &lt;i&gt;Etudes sur l'histoire de la pens&#233;e philosophique en Russie&lt;/i&gt; (J. Vrin, Paris 1950), et &lt;i&gt;La philosophie et le probl&#232;me national en Russie au d&#233;but du XIX si&#232;cle&lt;/i&gt; (Gallimard, Paris 1976)) dresse un tableau saisissant de cette p&#233;riode cruciale.&lt;br class='autobr' /&gt;
Romanciers, Tolsto&#239; et Dosto&#239;evski ont &#233;t&#233; influenc&#233;s surtout par Balzac et Hugo. Dosto&#239;evski &#233;tait un grand admirateur de George Sand. Les grands romanciers fran&#231;ais du 19 e si&#232;cle ont profond&#233;ment marqu&#233; la pratique du roman non seulement en Occident mais en Orient - russe, ottoman, japonais&#8230; Mais il semble aussi que la force cr&#233;atrice du roman fran&#231;ais commence &#224; s'exercer durant la seconde moiti&#233; de ce si&#232;cle. En 1886 para&#238;t &lt;i&gt;Le roman russe&lt;/i&gt; d'Eug&#232;ne Melchiorre de Vog&#252;&#233;, diplomate fran&#231;ais &#224; Saint-P&#233;tersbourg. Ayant appris le russe, il d&#233;couvre les auteurs russes. Son &#339;uvre n'est pas une critique litt&#233;raire mais plut&#244;t faite des impressions d'un lecteur enthousiaste, une invitation &#224; explorer la litt&#233;rature russe. Il pensait que lire les nouveaux auteurs &#233;trangers surtout Dosto&#239;evski et Tolsto&#239; permettrait d'exp&#233;rimenter un d&#233;paysement intellectuel, voire une offrait l'occasion d'une renaissance de la litt&#233;rature fran&#231;aise. Car il pensait que la litt&#233;rature de son pays souffrait de son esprit de logique et de son raisonnement cart&#233;sien. &lt;i&gt;Le roman russe&lt;/i&gt; eut, d&#232;s sa publication, un grand retentissement dans le milieu litt&#233;raire fran&#231;ais o&#249; l'influence de Dosto&#239;evski et Tolsto&#239; fut tr&#232;s importante pour les romanciers fran&#231;ais qui marqu&#232;rent le 20e si&#232;cle. (Voir Anna Gichkina, &lt;i&gt;Eug&#232;ne-Melchior de Vog&#252;&#233; ou comment la Russie pourrait sauver la France&lt;/i&gt;, Paris, 2018, L'Harmattan.). &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais qu'est-ce qu'un roman ? Le &#171; roman &#187; d&#233;signe d&#232;s le 17e si&#232;cle des histoires d'aventures amoureuses, &#233;crites en prose avec art, pour le plaisir et l'instruction des lecteurs ( Pierre Huet, &lt;i&gt;Trait&#233; sur l'origine des romans&lt;/i&gt;, 1670). Il traite donc de sujets tr&#232;s vari&#233;s. Par sa nature, il est prot&#233;iforme. Il ne respecte pas les contraintes formelles comme le th&#233;&#226;tre ou po&#233;sie. Apr&#232;s avoir &#233;t&#233; un genre mineur jusqu'au 18e si&#232;cle, il devient le genre majeur des si&#232;cles suivants. Il s'affirme comme un genre &#233;volutif, t&#233;moignant de sa f&#233;condit&#233; et de sa capacit&#233; de se renouveler jusqu'&#224; nos jours. Il a eu un succ&#232;s d&#233;cisif car il a r&#233;volutionn&#233; la litt&#233;rature. Mais comment ? J. Ranci&#232;re, avec l'expression de &#171; politique de la litt&#233;rature &#187;, ouvre un d&#233;bat sur ce sujet : cette expression ne fait pas r&#233;f&#233;rence aux engagements des &#233;crivains et pas davantage aux structures sociales ou aux luttes politiques ; elle suppose un lien sp&#233;cifique entre la politique comme forme de la pratique collective et la litt&#233;rature comme r&#233;gime historiquement d&#233;termin&#233; de l'art de l'&#233;criture : la r&#233;volution litt&#233;raire bouleverse de fait l'ordre sensible qui soutenait les hi&#233;rarchies traditionnelles, mais aussi l'&#233;galit&#233; litt&#233;raire d&#233;joue toute volont&#233; de mettre la litt&#233;rature au service de la politique ou &#224; sa place. Ce en ce sens qu'il a r&#233;volutionn&#233; celle-ci en la d&#233;mocratisant : &#171; Il n'y a donc pas une politique de litt&#233;rature. Cette politique est au moins double. La &#171; p&#233;trification &#187; que les critiques r&#233;actionnaires du 19e si&#232;cle et les critiques progressistes du 20e si&#232;cle reprochent ensemble &#224; la litt&#233;rature nouvelle r&#233;sulte en r&#233;alit&#233; de l'entrelacement de deux logiques. D'un c&#244;t&#233;, elle marque l'effondrement du syst&#232;me des diff&#233;rences fond&#233; sur la repr&#233;sentation des hi&#233;rarchies sociales. Elle accomplit la logique d&#233;mocratique de l'&#233;criture sans ma&#238;tre ni destination, la grande loi de l'&#233;galit&#233; de tous les sujets et de la disponibilit&#233; de toutes expressions, qui marque la complicit&#233; du style absolutis&#233; avec la capacit&#233; de n'importe qui de s'emparer n'importe quels mots, phrases ou histoires&#8230; (&lt;i&gt;Politique de la litt&#233;rature&lt;/i&gt;, Galil&#233;e, 2007, p.30) &#187; Et dans cet espace qui a connu une r&#233;volution, surtout gr&#226;ce &#224; la Grande R&#233;volution de 1789, le roman en particulier, par sa souplesse a eu une grande fonction d&#233;mocratique dans l'&#233;criture : &#171; Flaubert proclame en 1853 qu'il n'y a ni sujets nobles ni vilains sujets. En un sens, cela toujours &#233;t&#233; la politique du roman, mais cette politique en faisant justement un genre marginal, participant de la rationalit&#233; carnavalesque des renversements ponctuels et localis&#233;s du monde.[&#8230;] Le roman est le genre qui fait triompher en m&#234;me temps la puissance anonyme de la vie sans qualit&#233; et la puissance d'un style indiff&#233;rent &#224; la dignit&#233; des personnages. Il est le genre qui s'adresse &#224; n'importe qui. Le triomphe du roman comme genre litt&#233;raire par excellence est le triomphe de cette &#233;galit&#233; qui n'est pas pour autant homologue &#224; celle que met en jeu l'action politique&#8230; (Jacques Ranci&#232;re, &lt;i&gt;Et tant pis pour les gens fatigu&#233;s&lt;/i&gt;, Entretiens, Editions Amsterdam, 2009 , p.562.) &#187; Le roman met en lumi&#232;re les grandes contradictions soci&#233;tales qui ont surgi apr&#232;s la destruction de l'Ancien r&#233;gime par la R&#233;volution fran&#231;aise. Cette coupure op&#233;r&#233;e entre Ancien et Nouveau a eu une r&#233;percussion aussi en Orient, surtout sur les intellectuels russes, japonais, ottomans, chinois&#8230; Mais ici nous entrons dans un autre d&#233;bat tr&#232;s important.&lt;br class='autobr' /&gt; Tolsto&#239; avait un esprit subversif. Son fameux anarchisme individualiste-existentialiste- aristocratique niait tout : en commen&#231;ant lui-m&#234;me avec ses &#339;uvres jusqu'&#224; la soci&#233;t&#233;, famille, tr&#244;ne&#8230; Son a&#238;n&#233; Dosto&#239;evski, bien que non aristocrate, s'&#233;tait form&#233; dans sa jeunesse sous l'influence de la vaque r&#233;volutionnaire europ&#233;enne de 1848. Certes la Russie tsariste de l'&#233;poque n'&#233;tait pas troubl&#233;e par cette contagion r&#233;volutionnaire mais quelques intellectuels, au contact de l' &#171; Occident &#187;, &#233;taient d&#233;j&#224; sous influence. Des livres parviennent en Russie et des cercles se mettait &#224; discuter. Ces intellectuels lisaient &#233;norm&#233;ment en fran&#231;ais. Jeune, Dosto&#239;evski leur emprunte les ouvrages de Cabet, de Proudhon, et &lt;i&gt;La vie de J&#233;sus&lt;/i&gt; de Strauss. Il fr&#233;quente les r&#233;unions de ce monde. Mais il pr&#233;f&#232;re un cercle plus socialiste et d'inspiration chr&#233;tienne. Il pensait que le socialisme est la forme pratique que prend le christianisme &#224; l'&#233;poque contemporaine. C'est dans ces milieux qu'il a assist&#233; &#224; la lecture d'une lettre de Bielinski &#224; Gogol, subversif, furieusement anticl&#233;ricale, mais opposant aux Eglises le Christ. Il &#233;tait farouchement critique contre la censure et le servage. Dosto&#239;evski l'&#233;tait aussi. Apr&#232;s les arrestations, ce fut surtout pour avoir lu cette litt&#233;rature qu'il fut condamn&#233; &#224; mort avec plusieurs de ses &#171; complices &#187;. Les malheureux n'apprirent qu'en face de peloton d'ex&#233;cution la gr&#226;ce de l'empereur. &#194; l'un d'eux, l'&#233;preuve co&#251;ta la raison. Dosto&#239;evski en fut marqu&#233; pour la vie. Dans la nuit de No&#235;l 1849, il travers la ville en f&#234;te, en route vers la Sib&#233;rie. Apr&#232;s quatre ans de bagne, le voici simple soldat. Il relate cette p&#233;riode dans &lt;i&gt;La Maison des morts&lt;/i&gt;, en grande partie autobiographique, r&#233;cit &#224; la premi&#232;re personne, &#224; la fois un roman et un reportage-documentaire tr&#232;s original : les souffrances de bagne, les traitements inhumains inflig&#233; par l'administration p&#233;nitentiaire, les for&#231;ats enchain&#233;s, les assassins, les tueurs d'enfant&#8230;chacun a son histoire et son secret, ses vices et ses vertus. Le th&#232;me de l'innocence et de culpabilit&#233; appara&#238;t dans ses versions plus cruelles et criminelles. Comme le bagne &#233;tait un lieu de cohabitation forc&#233;e, le bagnard Dosto&#239;evski y trouvait un terrain d'observation in&#233;gal&#233; pour r&#233;soudre &#171; l' &#233;nigme de l'homme &#187;, la &#171; grande mission &#187; de sa vie qu'il s'&#233;tait fix&#233;e. Sa peine de mort avait &#233;t&#233; commu&#233;e en quatre ann&#233;es de bagne. Cette triste exp&#233;rience de l' institution judiciaire et du syst&#232;me p&#233;nitentiaire lui donna d'ailleurs la mati&#232;re de ses futurs romans : aveu et confession peuvent avoir un langage &#224; double sens, paradoxal. Ils peuvent &#234;tre impos&#233;s comme l'autocritique, voire comme le &#171; p&#233;ch&#233; &#187; par les &#201;tats, ou la religion, la morale, le droit, la politique tout &#224; la fois. Mais ces th&#232;mes ne sont-ils pas actuels de nous jours, o&#249; sous des r&#233;gimes &#171; d&#233;mocratiques &#187;, autocratiques, l'&#201;tat continue &#224; arracher des aveux, souvent par la des formes de torture sophistiqu&#233;es ? Dosto&#239;evski avait vingt-huit ans quand il fut arr&#234;t&#233; par la police tsariste. Interrog&#233; par une commission extraordinaire, il a gard&#233; son silence sur certains faits mais il n'a pas reni&#233; ses convictions : &#171; Voil&#224; ma r&#233;ponse devant la Commission d'instruction, j'ai dit la v&#233;rit&#233;&#8230;( P. Pascal, &lt;i&gt;Dosto&#239;evski, l'homme et l'&#339;uvre&lt;/i&gt;, L'&#226;ge de l'homme, 1970, p.67.) &#187; Il n'est pas, comme Tolsto&#239;, un seigneur dans son domaine. Il est un citadin sans fortune, ex-prisonnier for&#231;at, aimant &#224; se d&#233;finir comme &#171; &#233;crivain prol&#233;taire &#187; qui vit de sa plume. Il cr&#233;a dans l'angoisse et la maladie, avec une &#233;nergie presque surhumaine. Il ne connut la gloire que dans sa derni&#232;re ann&#233;e, mais la post&#233;rit&#233; l'a plac&#233;, au-dessus peut-&#234;tre de Tolsto&#239;, au rang des plus grands parmi la litt&#233;rature mondiale. Et surtout, il a renouvel&#233; le roman occidental et son influence n'est pas pr&#232;s de s'&#233;teindre. Il a laiss&#233; indiff&#233;rents peu de philosophes, penseurs ou th&#233;oriciens de la litt&#233;rature. Avec lui, nous avons &#224; faire &#224; un &#233;crivain &#233;minemment complexe, parfois confus. Sa lecture est souvent source de nombreux malentendus. Romancier, certes, mais il fut aussi un penseur surtout du journalisme d'opinion et de la pol&#233;mique. Il y a aussi chez lui une dimension philosophique, comme tente de le montrer P. Lambl&#233;, en le comparant &#224; Rousseau : &#171; Chez Dosto&#239;evski [&#8230;] le discours romanesque et philosophique sont absolument indissociables : c'est &#224; l'int&#233;rieur m&#234;me de la structure du roman, dans les r&#244;les que tiennent les personnages, dans les rapports qu'ils entretiennent entre eux que se trouve le contenu philosophique du roman. [...] Dosto&#239;evski a mis beaucoup de temps &#224; &#233;laborer sa propre pens&#233;e, et, s'il commence assez t&#244;t &#224; se passionner pour la philosophie, il a longtemps cherch&#233; sa propre voie &#187;. (&lt;i&gt;Le fondement du syst&#232;me philosophique de Dosto&#239;evski&lt;/i&gt;, 2001, tome I, p. 10-16.) &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt; Il avait une foi chr&#233;tienne existentielle tr&#232;s personnelle. En dehors de tout &#171; syst&#232;me &#187; philosophique de son temps, avec une lucidit&#233; de visionnaire, il a pressenti les grands s&#233;ismes tragiques qui ont &#233;branl&#233; l'Europe au 20e si&#232;cle. Pour lui, c'est la libert&#233; de l'homme qui est la cl&#233; d'une Histoire qui n'est jamais &#233;crite d'avance. Il s'attache sans cesse &#224; replacer l'homme au centre des grandes questions philosophiques. Il voulait responsabiliser avant tout l'homme. Souvent, il lui octroie de si grandes responsabilit&#233;s que la r&#233;alit&#233; de la vie ne lui permet pas d'y faire face, disons que c'&#233;tait son utopie idyllique. Vers la fine de sa vie, en 1880, &#224; Moscou, il fr&#244;le la gloire avec son fameux &lt;i&gt;Discours sur Pouchkine&lt;/i&gt;. Il y exalte le po&#232;te en r&#233;digeant en quelque sorte son testament id&#233;ologique : &#171; Notre vocation est europ&#233;enne et universelle. &#202;tre russe, parfaitement russe, ce n'est peut-&#234;tre rien d'autre qu'&#234;tre fr&#232;re de tous les hommes ! &#187; Sept mois plus tard, il mourait. Aucune &#339;uvre d'&#233;crivain n' a suscit&#233; autant de passion et de partialit&#233; - en litt&#233;rature, philosophie, psychanalyse, dans le domaine de l'id&#233;ologie...Vu l'immensit&#233; de l'int&#233;r&#234;t suscit&#233; par son &#339;uvre, il faut bien se rappeler qu'il est d'abord un romancier, bien que plusieurs &#233;coles de pens&#233;e parmi les litt&#233;rateurs, philosophes, &#233;crivains, aient pu, &#224; tort ou &#224; raison, puiser leurs inspirations dans ses &#339;uvres, souvent tr&#232;s personnelles, tentant d'y trouver des illustrations &#224; l'appui de leurs th&#232;ses. Quiconque a go&#251;t pour la litt&#233;rature ne saurait demeurer indiff&#233;rent lorsqu'il le d&#233;couvre. Par exemple, un jour, Nietzsche est tomb&#233; par hasard sur l'adaptation fran&#231;aise des &lt;i&gt;Carnets du sous-sol&lt;/i&gt; par Halp&#233;rine-Kaminsky &amp; Ch. Morice (Paris, Plon,1886), et il a saisi l'originalit&#233; de l'&#233;crivain russe, en le commentant bri&#232;vement, en philosophe : &#171; ... Dosto&#239;evski le seul psychologue dont, soit dit en passant, j'ai eu quelque chose &#224; apprendre ; il fait partie des hasards les plus heureux de ma vie, plus m&#234;me que la d&#233;couverte de Stendhal. Cet homme profond, qui a eu dix fois raison de faire peu de cas de ce peuple superficiel que sont les Allemands, a v&#233;cu longtemps parmi les for&#231;ats de Sib&#233;rie, et il a re&#231;u de ces vrais criminels, pour lesquels il n'y a avait pas de retour possible dans la soci&#233;t&#233;, une impression toute diff&#233;rente de celle qu'il en attendait ; - ils lui sont apparus taill&#233;s dans le meilleur bois que porte peut-&#234;tre la terre russe, dans le bois le plus dur et le plus pr&#233;cieux. ( F. Nietzsche, &lt;i&gt;Cr&#233;puscule des idoles&lt;/i&gt; (1889) , &#171; Ce que les Allemands sont en train de perdre, 45 &#187;, traduit par H. Albert, Flammarion, 1985, p.164. ) &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Au dire de Nietzsche, Dosto&#239;evski est le seul auteur qui lui ait appris quelque chose en psychologie, voyant en lui un grand connaisseur de l'homme. Remarques &#233;logieuses du philosophe solitaire pour cet &#233;crivain non moins solitaire, qu'a &#233;t&#233; Dosto&#239;evski. Un tel commentaire doit avoir une raison. L'&#233;crivain russe, dit un fin observateur comme Proust, saisit les personnages en pleine crise int&#233;rieure ; tels quels, avec leurs h&#233;sitations ou leurs exc&#232;s, leurs contradictions, leurs r&#234;ves, leurs &#233;tat seconds, leurs actes inexpliqu&#233;s. Leur inconscient, mieux qu'une conduite logique, trahit leur nature. Tous les deux deviendront grands ma&#238;tres du soup&#231;on et influenceront profond&#233;ment la pens&#233;e occidentale du 20e si&#232;cle. Nietzsche a connu une reconnaissance posthume apr&#232;s sa mort et Dosto&#239;evski une reconnaissance tardive dans son pays, de son vivant. Si Nietzsche avait la possibilit&#233; de conna&#238;tre en peu plus son &#339;uvre, il aurait d&#251; en dire beaucoup plus. L'un, grand sapeur de la morale occidentale, l'annonciateur de la &#171; mort de Dieu &#187;, et l'autre, port&#233; au mysticisme. Mais n'y a-t-il pas entre deux penseurs non conformistes et atypiques des points communs, comme la fascination pour la maladie, la perception des insuffisances du rationalisme et de la foi dans le &#171; progr&#232;s &#187; de la civilisation occidentale, l'inanit&#233; de l'attente du paradis social et la complexit&#233; de la nature humaine, la d&#233;ch&#233;ance de la noblesse et des valeurs aristocratiques ? L'&#233;crivain russe privil&#233;giait surtout la puissance de l'argent, l'alcoolisme, la maladie, la souffrance de la conscience, la faute, la honte, l'aveu, la confession, la prostitution, le fameux nihilisme du mouvement r&#233;volutionnaire, l'ath&#233;isme, la mort annonc&#233;e du Dieu, le suicide, l'absence d'une utopie sociale tourn&#233;e vers le futur. Chez un mystique comme lui Dieu est caract&#233;ris&#233; plut&#244;t par son absence que par son existence. Ex-socialiste &#171; fouri&#233;riste &#187; il rejetait l'&#171; individualisme &#187;, l'&#171; &#233;go&#239;sme &#187; et l'&#171; utilitarisme &#187; europ&#233;ens. Il d&#233;veloppait ait une farouche critique de l'humanit&#233; europ&#233;enne qui, &#224; son avis, &#233;tait &#233;puis&#233;e ses ressources. Lorsque ses premiers voyages &#224; Paris et &#224; Londres, il vu la puissance de l'argent et une soci&#233;t&#233; tr&#232;s in&#233;galitaire. A Londres, les foules affam&#233;es qui se vouent le samedi soir au plaisir, la ville tentaculaire avec ses quartiers enfum&#233;s o&#249; la prostitution s'&#233;tale. Il lan&#231;ait ses anath&#232;mes contre le monde occidentaliste, rationaliste et positiviste : l'homme n'est pas une machine ; il n'ob&#233;it pas &#224; des lois de la raison. Certes, mais cette lecture est sans doute r&#233;ductrice. Elle est fond&#233;e sur les premi&#232;res impressions d'un voyage, bien que lui-m&#234;me ait v&#233;cu en Europe. Car apr&#232;s l'abolition du servage, la Russie elle-m&#234;me deviendrait pour lui le paradis de la violence et l'exploitation capitaliste. En 1860, &#224; Saint Petersburg, l'homme d'action et acerbe pol&#233;miste qu'il est fonde une revue ( &#171; Vremja &#187; Le Temps ). Il &#233;tait trop progressiste et europ&#233;en pour condamner les r&#233;formes de Pierre le Grand. Que la Russie se modernise &#224; l'occidentale, mais en respectant les traditions nationales, exige-t-il. Il a vite compris que son pays passerait lui aussi par la &#171; voie capitaliste &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais pourquoi cet &#233;crivain m'int&#233;resse ici ? Je m'explique : dans ses romans, l'importance de l'aveu et de la confession est &#233;vident. Nous verrons que ses personnages ont &#233;t&#233; hant&#233;s par le d&#233;sir de parler et de s'expliquer. Le besoin d'avouer les fautes, faire de confessions, voire avouer les crimes commis s'av&#233;rait vital chez eux. Dans &lt;i&gt;Crimes et Ch&#226;timent&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Les fr&#232;res Karamazov&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Souvenirs de la maison des morts&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Les D&#233;mons(Poss&#233;d&#233;s)&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;L'Idiot&lt;/i&gt; le th&#232;me de l'aveu et du rachat de la faute sont &#224; la fois juridiques, m&#233;taphysiques, religieux et existentiels. Et quand on les d&#233;couvre et y r&#233;fl&#233;chit, nous verrons que les probl&#232;mes soulev&#233;s concernent aussi notre temps, nos probl&#232;mes, nos angoisses. Nous savons que plus qu'une intrigue, les r&#233;cits autobiographiques, les aveux, les confessions nous ont toujours int&#233;ress&#233;s. Ce motif a toujours occup&#233; une place privil&#233;gi&#233;e dans la litt&#233;rature fran&#231;aise. On peut toujours dire avec Malraux que : &#171; Mon pass&#233;, ma vie biographique n'avaient aucune importance&#8230;(&lt;i&gt;Les Miroirs des Limbes, Antim&#233;moires&lt;/i&gt;, 1976, p. 234.) &#187;. Cependant, malgr&#233; cet aveu de fausse modestie l'&#233;crivain a continu&#233; &#224; &#233;crire des centaines de pages pour ext&#233;rioriser son irr&#233;sistible besoin de parler de soi jusqu'&#224; la mythomanie. Chacun &#224; sa mani&#232;re ou selon sa ruse. Les exemples abondent. Par principe il faut avoir l'esprit vigilant d&#232;s qu'il est question de confessions. A premi&#232;re vue, dans cette &#233;criture, il y a un aspect quasi invariable : les auteurs demandent ou attendent de vous reconnaissance, l'amour, sympathie, ils veulent &#234;tre crus. Mais comment d&#233;m&#234;ler le vrai du faux, alors, si le lecteur est anim&#233; du d&#233;sir toucher &#224; l'authenticit&#233; dans ce qu'il lit ? L'intime s'affiche-t-il en public ? Car, par d&#233;finition, l' &#171; intime &#187; est ce qui s'oppose au &#171; public &#187;. Il doit rester intime et on ne le divulgue pas. On demeure dans les paradoxes. A l'appui de ce d&#233;bat, on peut mentionner la fameuse la fameuse th&#232;se de Richard Sennett, &lt;i&gt;The Fall of the public man&lt;/i&gt;, 1974 (Traduction fran&#231;aise ; &lt;i&gt;Les tyrannies de l'intimit&#233;&lt;/i&gt;, Seuil, 1995). Sa position est relativement simple : depuis le 18e si&#232;cle, on constate dans les soci&#233;t&#233;s occidentales un d&#233;s&#233;quilibre croissant entre les relations inter-individuelles. Ce processus est r&#233;gul&#233; par les contraintes d'un jeu qui assigne &#224; chacun une place selon son rang et d&#233;terminant son comportement en public. On assiste, d'une part, &#224; l'&#233;mergence de la notion de personnalit&#233; qui suppose l'existence d'un moi pr&#233;existant et une s&#233;paration de plus en plus forte entre vie publique et vie priv&#233;e : &#171; versus vie priv&#233;e &#187;. Le moi, la personnalit&#233; intime devient synonyme de v&#233;rit&#233; et de sinc&#233;rit&#233;, tandis que les r&#244;les sociaux sont d&#233;valoris&#233;s comme factices et artificiels. L'exigence de sinc&#233;rit&#233; comme le d&#233;voilement du moi dans la vie sociale sont devenus envahissant. Le public est envahi par l'intime : &#171; La soci&#233;t&#233; intimiste &#187;. L'auteur annonce m&#234;me la fin de la &#171; culture publique &#187;, la mort de la &lt;i&gt;res publica&lt;/i&gt;, chacun se retirant dans le confort et l'enfer narcissique en m&#234;me temps que sa sph&#232;re priv&#233;e, abandonne tout espace public, toute vie publique, toute politique &#224; la &#171; tyrannie du charisme &#187;. De nos jours, la profusion de l'information technologique qui d&#233;borde les fronti&#232;res des institutions sociales et &#233;conomiques s'infiltre dans la vie quotidienne, nous colonise m&#234;me. Pensons &#224; l'usage massif d'Internet, du portable et de puissants appareils num&#233;riques portables bousculant la s&#233;paration technologique traditionnelle entre la lecture, l'&#233;coute et la visualisation. &#171; Voil&#224; les nouvelles technologies du pouvoir &#187; aurait pu dire Michel Foucault s'il revenait parmi nous. Finalement Internet et le cyberspace remplacent l'espace public ? Gr&#226;ce au cyberspace, on n'en finit pas de nous d&#233;voiler l'intimit&#233; des personnages connus ou inconnus. Le mot intime semble m&#234;me stimuler les d&#233;sirs voyeuristes. Rien n'y est &#233;pargn&#233; : la vie intime et sexuelle, le chantage destin&#233; &#224; mettre sous pression les victimes qu'on s'est choisi, les vengeances personnelles ou politiques, les harc&#232;lements...&lt;br class='autobr' /&gt;
Chaque jour se d&#233;couvre une nouveaut&#233;. Donnons un exemple tr&#232;s r&#233;v&#233;lateur : apr&#232;s l'onde de choc de l'affaire Weinstein aux &#201;tats-Unis, les femmes harcel&#233;es, victimes de violences sexuelles ont commenc&#233; &#224; confier au public leurs t&#233;moignages. Ainsi, l'opinion publique a appris que le harc&#232;lement est un v&#233;ritable probl&#232;me dans le monde entier. Et comme de nombreuses femmes ont port&#233; plainte pour harc&#232;lement, leurs d&#233;marches comportaient un sens juridique, civil et p&#233;nal. Et parall&#232;lement &#224; &#231;a, un autre ph&#233;nom&#232;ne quasi mondial a fait son apparition : dans plusieurs pays d'Europe, en Am&#233;rique du Sud, aux &#201;tats-Unis, en Australie, l'&#201;glise catholique romaine fait face depuis la fin du si&#232;cle dernier &#224; la r&#233;v&#233;lation de nombreuses affaires d'abus sexuels sur mineurs commis par des pr&#234;tres, des religieux ou des la&#239;cs en mission eccl&#233;siale. Il s'agit de faits de p&#233;dophilie. Certaines de ces affaires ont &#233;t&#233; port&#233;es en justice, mais d'autres sont prescrites, souvent parce qu'elles ont &#233;t&#233; couvertes ou &#233;touff&#233;es par la hi&#233;rarchie eccl&#233;siastique. Et depuis d&#233;but du 21e si&#232;cle, de nombreux dioc&#232;ses commencent &#224; reconna&#238;tre publiquement les faits. Ironie d'une vocation ! Les hommes de l'&#201;glise qui avaient fait le v&#339;u de chastet&#233; en arrivaient &#224; admettre publiquement qu'ils sont tomb&#233;s dans le &#171; p&#233;ch&#233; de la chair &#187; de la p&#233;dophilie ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Tout r&#233;cemment, en France, Jean-Marc Sauv&#233;, pr&#233;sident de la Commission ind&#233;pendante sur les abus sexuels dans l'Eglise pr&#233;sente son rapport d'enqu&#234;te ( le 5 octobre 2021). Il s'agit encore de violences sexuelles au sein de l'Eglise catholique de France estime &#224; 216.000 le nombre de mineurs victimes de pr&#234;tres, diacres et religieux depuis 1950. Ce nombre grimpe m&#234;me &#224; 330.000 si l'on y ajoute les personnes agress&#233;es par des la&#239;cs travaillant dans des institutions de l'&#201;glise (enseignants, surveillants, cadres de mouvements de jeunesse...). Tous ces faits av&#233;r&#233;s nous paraissent incroyables ! Et en cette France, la &#171; fille a&#238;n&#233;e de l'Eglise &#187; ! Dans ce rapport rendu public et apr&#232;s avoir &#233;t&#233; convoqu&#233; par le ministre de l'Int&#233;rieur du gouvernement fran&#231;ais, Monseigneur de Moulins-Beaufort pr&#233;sident de la Conf&#233;rence des &#233;v&#234;ques de France d&#233;fend le secret de la confession que la R&#233;publique &#171; a toujours respect&#233; &#187; : &#171; Ce sera pour lui l'occasion de rappeler qu'aujourd'hui, le secret de la confession, impos&#233; aux pr&#234;tres par le droit canonique, n'est pas contraire au droit p&#233;nal fran&#231;ais, comme le souligne la circulaire de la chancellerie du 11 ao&#251;t 2004 &#187; (Sur le secret professionnel des ministres du cultes (AFP, 07/10/2021). On apprend que le rapport Sauv&#233; a pr&#233;conis&#233; aussi aux autorit&#233;s de l'Eglise de relayer un message clair adress&#233; aux confesseurs et aux fid&#232;les, concernant l'obligation du confesseur de signaler aux autorit&#233;s judiciaires et administratives les cas de violences sexuelles inflig&#233;es &#224; un mineur ou &#224; une personne vuln&#233;rable. Et &#224; cette occasion, un d&#233;bat crucial surgit : le secret de la confession des pr&#234;tres est-il &#171; plus fort que les lois de la R&#233;publique &#187; ?&lt;br class='autobr' /&gt;
De son c&#244;t&#233;, le m&#234;me ministre de l'Int&#233;rieur d&#233;clarait derni&#232;rement que la loi de la R&#233;publique doit l'emporter. Ce rapport montre qu'au sein de l'Eglise catholique ce n'est pas le confesseur seul qui est au courant des actes qualifi&#233;s de &#171; p&#233;dophiles &#187; , mais toute sa hi&#233;rarchie qui d&#233;cide de le prot&#233;ger et d'ignorer les victimes. Pendant de longues ann&#233;es, l'&#201;glise catholique s'est pr&#233;occup&#233;e de l'avenir des pr&#234;tres p&#233;dophiles et a ignor&#233; les victimes, en gardant bien le secret de la confession. Ce grand scandale aujourd'hui r&#233;v&#233;l&#233; n' interpelle-il pas tous les catholiques ? Car ce sont les dogmes m&#234;mes de cette institution qui sont en cause. En premier lieu, la morale sexuelle r&#233;pressive pr&#234;ch&#233;e par le Vatican et certaines communaut&#233;s chr&#233;tiennes. Mais que vaut la chastet&#233; revendiqu&#233;e par les pr&#234;tres, dont on sait depuis longtemps qu'ils sont peu nombreux &#224; s'y tenir ? Apparemment, le Vatican couvre ses p&#233;ch&#233;s, ses abus sexuels. Comment alors l'Eglise catholique peut-elle se pr&#233;senter comme garante de la morale universelle aux yeux de ses fid&#232;les ? Les victimes de p&#233;dophilie appartiennent aux deux sexes, mais les pr&#233;dateurs sont des hommes. Car l'Eglise est un appareil masculin. Cette particularit&#233; ne fait-elle pas aussi partie du probl&#232;me ? Par exemple, pourquoi les pr&#234;tres continuent-ils &#224; se faire appeler &#171; mon p&#232;re &#187; ? Un p&#232;re p&#233;d&#233;raste, incestueux ? Dans la tradition catholique occidentale, les femmes aussi bien que les hommes font leur confession dans les &#233;glises mais c'est le pr&#234;tre et le cur&#233; qui d&#233;tiennent le r&#244;le de confesseur. Autrement dit, on ne se confesse pas &#224; une pr&#234;tresse ni &#224; une cur&#233;e. Cette tradition s'est maintenue. C'est le signe de la domination masculine sur les femmes, bien que dans la tradition catholique, on ait le culte de Marie, une figure f&#233;minine.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'&#201;glise romaine n'ordonne toujours pas les femmes, et les protestants sont les premiers &#224; adopter le principe du Sacerdoce Universel et le pastorat f&#233;minin. Confession ou aveu devant un pr&#234;tre, qui est tenu de les garder secrets, c'est l&#224; un dispositif cl&#233; de la religion catholique. Le pr&#234;tre est un &#171; directeur de conscience &#187; qui peut ou non accorder l'absolution en &#233;change de certains rituels, actes de p&#233;nitence et recommandations. Ce dispositif, &#233;labor&#233; au cours des si&#232;cles, a &#233;t&#233; un instrument puissant pour modeler les comportements et l'id&#233;ologie des populations soumises au pouvoir des &#233;glises. Ainsi pour Foucault, l'aveu est une conscience fausse, une conscience qui int&#233;riorise la violence de la soci&#233;t&#233;, assujettit l'individu, un dispositif de contr&#244;le. Il faut donc d&#233;mystifier l'aveu, car il sert souvent &#224; l'accusation. Par des aveux arrach&#233;s on peut contr&#244;ler les &#226;mes, les corps, voire toute une soci&#233;t&#233;. Depuis le Moyen Age, les soci&#233;t&#233;s occidentales, selon Foucault, ont plac&#233; l'aveu parmi les rituels majeurs dont on attend la production de la v&#233;rit&#233; : &#171; Quand il n'est pas spontan&#233;, ou impos&#233; par quelque imp&#233;ratif int&#233;rieur, l'aveu est extorqu&#233; ; on le d&#233;busque dans l'&#226;me ou on l'arrache au corps. Depuis le Moyen Age, la torture l'accompagne comme une ombre et le soutient quand il se d&#233;robe ; noirs jumeaux. Comme la tendresse la plus d&#233;sarm&#233;e, les plus sanglants des pouvoirs ont besoin de confession. L'homme en Occident est devenu une b&#234;te d'aveu. (Foucault, &lt;i&gt;La volont&#233; de savoir&lt;/i&gt;, Gallimard, 1976, p.78 ) &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Sur l'&#233;gotisme de Stendhal</title>
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		<dc:creator>Mehmet Aydin</dc:creator>



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&lt;p&gt;Dans Du g&#233;nie fran&#231;ais (Gallimard, 2019) R&#233;gis Debray, comparant deux grandes figures de la litt&#233;rature fran&#231;aise, Stendhal et Victor Hugo, met en sc&#232;ne un jury imaginaire qui doit d&#233;cider qui en France repr&#233;sente &#171; le g&#233;nie national &#187;. Et selon le verdict, &#171; Stendhal, c'est l'esprit fran&#231;ais, mais Hugo, c'est l'&#226;me &#187; ; entre le style l&#233;ger, clair de Stendhal et l'universalit&#233; ouverte &#224; la transcendance d'Hugo tout para&#238;t les opposer. Pourtant l'un comme l'autre incarne une part du &#171; g&#233;nie (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=19" rel="directory"&gt;Portraits philosophiques&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Du g&#233;nie fran&#231;ais&lt;/i&gt; (Gallimard, 2019) R&#233;gis Debray, comparant deux grandes figures de la litt&#233;rature fran&#231;aise, Stendhal et Victor Hugo, met en sc&#232;ne un jury imaginaire qui doit d&#233;cider qui en France repr&#233;sente &#171; le g&#233;nie national &#187;. Et selon le verdict, &#171; Stendhal, c'est l'esprit fran&#231;ais, mais Hugo, c'est l'&#226;me &#187; ; entre le style l&#233;ger, clair de Stendhal et l'universalit&#233; ouverte &#224; la transcendance d'Hugo tout para&#238;t les opposer. Pourtant l'un comme l'autre incarne une part du &#171; g&#233;nie national &#187;. Et dans sa conclusion sentencieuse, il d&#233;clare que dans notre soci&#233;t&#233; individualiste, o&#249; chacun a le conformisme de l'originalit&#233;, nous sommes tous devenus stendhaliens ; il est grand temps de redevenir hugolien. Il plaide donc pour l'auteur des &lt;i&gt;Mis&#233;rables&lt;/i&gt; plut&#244;t que pour celui de &lt;i&gt;La Chartreuse de Parme&lt;/i&gt; (entretien : R&#233;gis Debray. Fran&#231;ois Bouchon, &lt;i&gt;Le Figaro&lt;/i&gt;, le 9 septembre, 2020). Si nous voulons suivre logique de l'&#233;crivain faut-il voir en Stendal l'un des responsables de l'individualisme moderne, rien que par son fameux &#233;gotisme ? Le sujet est tentant et m&#233;rite une enqu&#234;te. Hugo, qui a travers&#233; son si&#232;cle, &#233;rig&#233; en l&#233;gende et panth&#233;onis&#233; par la R&#233;publique m&#233;ritocratique est ainsi rest&#233; dans la l&#233;gende qu'il a voulu cr&#233;er. Mais il ne dort pas avec ses &lt;i&gt;Mis&#233;rables&lt;/i&gt; dans une cimeti&#232;re, lui qui les affectionnait tant dans son roman. Lui qui fut un homme de croyance, un mystique, c'est la politique qui formait sa l&#233;gende. Stendhal, lui, &#233;tait un homme de soup&#231;on comme il dit lui-m&#234;me, et non de po&#233;sie : &#171; Le g&#233;nie po&#233;tique est mort, mais le g&#233;nie du &lt;i&gt;soup&#231;on&lt;/i&gt; est venu au monde. Je suis profond&#233;ment convaincu que c'est le seul antidote qui puisse faire oublier au lecteur les &#233;ternels Je que l'auteur va &#233;crire, c'est une parfaite sinc&#233;rit&#233;. (&lt;i&gt;Souvenirs d'&#233;gotisme&lt;/i&gt;, Folio, 1983, p.39.) &#187; Stendhal et Hugo sont du m&#234;me si&#232;cle mais sans partager le m&#234;me esprit du si&#232;cle. Roman, po&#233;sie, th&#233;&#226;tre, vie politique, Hugo laborieux et omniscient embrassait toute l'histoire de la France. A son oppos&#233;, Stendhal para&#238;t ludique, ath&#233;e, clairvoyant mais affiche un doute profond pour son temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1) EGOTISME STENDHALIEN&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Stendhal, pseudonyme de Henri Beyle (1783-1842), exer&#231;a dans sa vie mouvement&#233; divers m&#233;tiers : militaire, diplomate, administrateur et &#233;crivain. Un romancier qui aimait aussi dessiner. Auteur de &lt;i&gt;La Chartreuse de Parme&lt;/i&gt;, du &lt;i&gt;Rouge et le Noir&lt;/i&gt;, et de &lt;i&gt;Lucien Leuwen&lt;/i&gt;, mais il est surtout connu et lu pour &lt;i&gt;Le Rouge et le Noir&lt;/i&gt;. Sa vie fut un long voyage. En 1800, dans l'arm&#233;e d'Italie, les officiers lui apprenaient en peu de temps le m&#233;tier de soldat, et lui, commence &#224; r&#234;ver de devenir un grand soldat, voire un h&#233;ros. Une fois la guerre termin&#233;e, il commence &#224; courir une autre aventure, les aventures amoureuses. Lui, qui est r&#233;publicain et rationaliste, il cherche sans trop de succ&#232;s &#224; s'int&#233;gr&#233; &#224; la vie des villes de Lombardie et &#224; devenir un &#233;crivain &#171; italien &#187;, en ce Sud catholique et &#171; passionnel &#187;. Il nourrit une admiration sans borne pour Napol&#233;on qu'il suivit, en tant qu'officier, sur les champs de bataille. Il participe &#224; la campagne de la Russie. Il fait preuve de courage. Apr&#232;s une vie de soldat, il se retrouve &#171; demi-solde &#187;, endett&#233;, &#233;puis&#233;. Rien que par son itin&#233;raire g&#233;ographique et intellectuel, comme remarquait Jean Starobinski, &#171; (Il [Stendhal] est le dernier des cosmopolites du si&#232;cle, mais aussi le premier des &#171; bons Europ&#233;ens du XIXe si&#232;cle (&lt;i&gt;L'&#339;il vivant&lt;/i&gt; essai Le Chemin, Gallimard, 1961, p. 193 ) &#187;. Il emprunta son pseudonyme, Stendhal, &#224; une petite ville allemande. Fils l&#233;gitime d'un noble, Ch&#233;rubin Jos&#232;phe Bayle et de dame Caroline Adela&#239;de Henriette Gagnon, il d&#233;testait son p&#232;re et &#233;tait amoureux de sa m&#232;re. Par cet aspect de sa biographie, nous tombons en pleine probl&#233;matique freudienne. La mort de sa m&#232;re fut le grand drame de sa vie : &#171; Mam&#232;re, madame Henriette Gagnon, &#233;tait une femme charmante et j'&#233;tais amoureux de ma m&#232;re.[&#8230;] Je voulais couvrir ma m&#232;re de baisers et qu'il n'y e&#251;t pas de v&#234;tements. Elle m'aimait &#224; la passion, et m'embrassait souvent, je lui rendais ses baisers avec un tel feu qu'elle &#233;tait souvent oblig&#233;e de s'en aller. J'abhorrais mon p&#232;re quand il venait interrompre nos baisers.( &lt;i&gt;Souvenirs de Henry Brulard&lt;/i&gt; ; &#171; Qu'on juge ma douleur &#187;, &lt;i&gt;&#338;uvres intimes&lt;/i&gt;, Galimard, 1955, p.60.) &#187; Henri Bayle de Grenoble, ex-lieutenant de l'arm&#233;e de Napol&#233;on, futur dandy parisien, l'homme paradoxal, adversaire du romantisme tout autant que de la Restauration. Il ne fut pas accept&#233; par son &#233;poque. Inconnu ou connu &#224; travers des pseudonymes, apatride, une &#233;trange graphomanie le conduit &#224; &#233;crire sur son moi. Il pr&#233;tendait faire un r&#233;cit plus ou moins complet de sa vie v&#233;cue. Une partie importante de son &#339;uvre est intimiste. En faisant r&#233;f&#233;rence constamment &#224; soi, il &#233;go&#239;sait sa vie. Mais attention ! Son &#233;gotisme n'est ni un &#233;gocentrisme ni n'est une exaltation du sentiment du moi. Il y a l&#224; une &#233;nigme, dont il faut d&#233;couvrir le sens. Car Stendhal d&#233;route toujours ses lecteurs, m&#234;me post mortem. Le 8 juin 1836, il d&#233;clarait dans son testament : &#171; Je d&#233;sire &#234;tre transport&#233; directement et sans frais au cimeti&#232;re. Je d&#233;sire &#234;tre d&#233;pos&#233; au cimeti&#232;re d'Andilly, pr&#232;s Montmorency ; si M. le cur&#233; d'Andilly consent &#224; cet arrangement, on fera une aum&#244;ne convenable. Sur ma tombe on mettra une pierre avec ces paroles et non d'autres : &#171; Qui giace Arrigo Beyle Milanese Visse, Scrisse, Amo 1783-18&#8230; &#187; Et le 27 septembre 1837, il y ajoute : &#034; Je l&#232;gue le mobilier, les livres, la montre que j'ai &#224; Paris et tout ce qui m'est d&#251; sur mes appointements (&#224; prendre chez M. Flury-H&#233;rard, n&#176; 133) &#224; M. Romain Colomb, qui sera ex&#233;cuteur testamentaire et me fera enterrer au cimeti&#232;re d'Andilly (vall&#233;e de Montmorency), et, si cela est trop cher, au cimeti&#232;re de Montmartre&#8230; &#187; Il voulait s'&#234;tre enterrer sous son pseudonyme, mais pas en son vrai nom. Avant ces derniers v&#339;ux testamentaires, dans la deuxi&#232;me page de &lt;i&gt;Souvenirs d'&#233;gotisme&lt;/i&gt; (1832), H. Beyle avait bien annonc&#233; un &#171; legs &#187; : &#171; [&lt;i&gt;Codicille au testament olographe de M.H. Beyle, consul de France &#224; Civitta-Vecchia&lt;/i&gt;.] &lt;i&gt;Civitta-Vecchia&lt;/i&gt;.] Civitta-Vecchia, le 24 juin 1832. Moi, soussign&#233;, H-M. Beyle l&#232;gue le pr&#233;sent manuscrit contenant des bavardages sur ma vie priv&#233;e &#224; M. Constantin de Gen&#232;ve [&#8230;] Je prie M .A. Constantin de faire imprimer ce manuscrit dix ans apr&#232;s mon d&#233;c&#232;s. Je prie de ne rien changer ; seulement on pourra changer les noms et substituer des noms imaginaires &#224; ceux que j'ai mis [&#8230;] H. Bayle [&#8230;] A n'imprimer que dix ans plus au moins apr&#232;s mon d&#233;part par d&#233;licatesse pour les personnes nomm&#233;es, cependant les deux tiers sont morts d&#232;s aujourd'hui. &#187; Rattrap&#233; par la n&#233;cessit&#233; biologique, l'ann&#233;e de sa mort, en 1842, il fut bien inhum&#233; &#224; Montmartre en pr&#233;sence de trois personnes, en son vrai nom. Une plaque honore sa m&#233;moire dans le cimeti&#232;re d'Andilly. Il est dans son repos dans un cimeti&#232;re ordinaire. Pourtant, c'est lui qui a modifi&#233; &#224; plusieurs reprises ses dispositions testamentaires. Il jouait sur son d&#233;c&#232;s, bien avant son d&#233;c&#232;s. D'ordinaire, femme, homme chaque personne a une g&#233;n&#233;alogie pour certifier son existence terrestre face &#224; la soci&#233;t&#233; et &#224; la post&#233;rit&#233;. Mais lui, il a refus&#233; le patronyme de son p&#232;re, parce qu'il le d&#233;testait, et s'est attribu&#233; une nouvelle identit&#233;. Il y tant de haine pour la g&#233;n&#233;alogie paternelle chez l'&#233;crivain qu'il en a fabriqu&#233; plusieurs. Il y a investi toute sa vie. Henry Beyle construira toute une g&#233;n&#233;alogie italienne du cot&#233; de sa famille maternelle. Durant toute sa vie d'&#233;crivain, il essayera de corriger son pass&#233;. Il a adopt&#233; plusieurs pseudonymes, comme s'il voulait avoir plusieurs existences : &#171; Par ce geste, &#233;go&#239;ste se r&#233;volte contre son appartenance &#224; la soci&#233;t&#233;. (&lt;i&gt;L'&#339;il vivant&lt;/i&gt; essai Le Chemin, Gallimard, 1961 : &#171; Stendal pseudonyme &#187; : p. 196) &#187; C'est par ses pseudonymes qu'il croyait gagner une autonomie face &#224; ses semblables, pour fonder sa l&#233;gende, en portant la repr&#233;sentation de soi &#224; un degr&#233; sup&#233;rieur. Mais remarquerons &#224; ce propos qu' il n'est pas le seul &#224; se masquer sous des noms d'emprunts. Si diff&#233;rents qu'ils soient, Voltaire, Kierkegaard eurent aussi recours aux pseudonymes. L'un des plus influents philosophes modernes du 19&#232;me si&#232;cle, S&#248;ren Aabye Kierkegaard, &#034;le p&#232;re de existentialisme&#034;, pratiquait un style intimiste, un art de la communication indirecte : confession, ironie, humour, pseudonyme, allusion. Il d&#233;testait les discours professoraux et dogmatiques. En dehors du &#171; masque socratique &#187; qu'il voulait s'attribuer, il se confesse par le &#034;Je&#034;. Cette mani&#232;re d'envisager sa philosophie en liaison directe avec les moments de sa vie est non sans liaison avec une illustre lign&#233;e comme saint Augustin et Jean-Jacques Rousseau. Il est non seulement comparable &#224; Nietzsche mais aussi &#224; Stendhal. Car sans la compr&#233;hension d'aspect intimiste, leur &#339;uvre nous est incompr&#233;hensible. Stendhal, est le vrai inventeur du roman modern. Il fut ath&#233;e et farouchement anticl&#233;rical mais pas antireligieux (il affichait une sensibilit&#233; religieuse, notamment &#224; l'&#233;gard de J&#233;sus, et Saint Fran&#231;ois d'Assise). Il n'a aucun message religieux &#224; proposer. Il emploie volontiers de pseudonymes pour se d&#233;guiser. Si Stendhal d&#233;teste son p&#232;re, le philosophe danois assume les p&#233;ch&#233;s de son p&#232;re. Il affichait un pessimisme qui n'est pas compr&#233;hensible sans sa dimension chr&#233;tienne. Celui de Stendhal &#233;tait m&#233;taphysique et existentiel. Kierkegaard m&#234;lait les &#233;l&#233;ments biographiques avec sa pens&#233;e r&#233;flexive philosophique. Sous son masque socratique, il tournait souvent l'ironie contre lui-m&#234;me comme si elle risquait d'&#234;tre compromise par l'insuffisance de son existence. Il donne la parole &#224; plusieurs personnages : &#171; Il y avait cinq convives : Johannes, surnomm&#233; le s&#233;ducteur, Victor Eremita, Constantin Constantinus... &#187; Il se masquait, il se d&#233;guisait. Il n'&#233;non&#231;ait pas de fa&#231;on imm&#233;diate ce qu'il avait &#224; dire, mais &#224; travers un d&#233;tour, &#224; l'aide d'un personnage invent&#233;. En plein &#233;panouissement de son style ironique, il a &#233;crit &lt;i&gt;Le journal du s&#233;ducteur&lt;/i&gt;. On sait que dans cette &#339;uvre, il a &#233;t&#233; inspir&#233; par l'amour qu'il portait &#224; sa fianc&#233;e Regina Olsen. Journal pr&#233;sente une ambigu&#239;t&#233; car l'auteur ne l'a pas &#233;crit en son nom, Kierkegaard. Il s'agit d'un artifice. Stendhal, dans &lt;i&gt;Souvenirs d'&#233;gotisme&lt;/i&gt;, en s'examinant &#224; fond, voulait apprendre &#224; se conna&#238;tre. Mais pour fonder une l&#233;gende originale il empruntait le mot &#233;gotisme &#224; l'anglais. Il &#171; stendhalise &#187; le mot en tant que n&#233;ologisme. Sa contribution a d&#233;pass&#233; largement sa l&#233;gende. Il annonce l'air de l'&#233;gotisme. Un mythe moderne que lui-m&#234;me a voulu et cr&#233;&#233;, sans lequel son &#339;uvre ne peut &#234;tre ni saisie ni comprise. Ses masques lui servaient de tactique, lui qui cherchait la reconnaissance des autres. Raison pratique ; les pseudonymes vari&#233;s &#233;veillent beaucoup plus curiosit&#233; qu'un seul nom. Mais l'homme des masques croyait-t-il vraiment de duper tout le monde rien que par son &#171; &#233;gotisme &#187; ? Il r&#233;pond : &#171; Si ce livre est ennuyeux, au but de deux ans il enveloppera le beurre chez l'&#233;picier ; s'il n'ennuie pas, on verra que l'&#233;gotisme, mais sinc&#232;re, c'est une fa&#231;on de peindre ce c&#339;ur humain dans la connaissance duquel nous avons fait des pas de g&#233;ant depuis 1721, &#233;poque des &lt;i&gt;Lettres persanes&lt;/i&gt; de ce grand homme que j'ai tant &#233;tudi&#233;, Montesquieu (&lt;i&gt;Souvenirs d'&#233;gotisme&lt;/i&gt;, &#338;uvres intimes, Gallimard, Pl&#233;iade, 1955, p.1482.) &#187; Stendhal, intimiste, ne se confessait-t-il pas &#224; travers son fameux &#233;gotisme ? Un Val&#233;ry, qui cherche d'abord &#224; conna&#238;tre les &#171; invariants &#187; et &#171; variants &#187; dans l'&#233;criture d'un auteur et non ses &#233;motions, pour saisir sa v&#233;rit&#233;, remarque pour Stendhal que son &#171; artifice &#187;litt&#233;raire parfaitement ma&#238;tris&#233; tient &#224; une d&#233;marche th&#233;&#226;trale int&#233;rieure. D&#233;guisement, cabotinage, pseudonyme, une mise en sc&#232;ne perp&#233;tuelle du moi : &#171; Beyle ne peut se tenir d'animer directement ses ouvrages. Il br&#251;le d'&#234;tre soi-m&#234;me en sc&#232;ne, d'y rentrer tout &#224; coup ; il prodigue la fausse confidence, les apart&#233;s, le monologue. [&#8230;]. Sur ce tr&#233;teau priv&#233;, il donne sans rel&#226;che le spectacle de Soi-M&#234;me ; il se fait de sa vie, de sa carri&#232;re, de ses amours, de ses ambitions tr&#232;s diverses, une pi&#232;ce perp&#233;tuelle ; il joue ses gestes, articule ses r&#233;pliques, ses r&#233;ponses &#224; ses impulsions, &#224; ses nativit&#233;s, &#224; ses &lt;i&gt;fiascos&lt;/i&gt; de divers genres. (Paul Val&#233;ry, &lt;i&gt;&#338;uvres&lt;/i&gt; Tome 1, La Pochoth&#232;que, 2008, pp.1138-1139.) &#187; L'omnipr&#233;sence de son &#171; Mr Myself &#187;, de son d&#233;sir d'&#234;tre soi-m&#234;me et pour soi-m&#234;me, de son &#171; &#233;gotisme aigu &#187; g&#234;nait beaucoup Val&#233;ry. Pourtant il le lit et relit, il est intrigu&#233; par lui : &#171; Voil&#224; o&#249; se dirige l'&#233;gotisme quand on remonte &#224; ce qu'il peut &#234;tre dans sa source. J'ai &#233;t&#233; quelque peu plus loin dans cette recherche qu'il ne convenait sans doute au sujet de de Stendhal ; ce que je viens d'&#233;crire s'adapterait mieux &#224; Nietzsche, et serait en sa place dans la marge d'&lt;i&gt;Ecce Homo&lt;/i&gt;, plut&#244;t que dans celle d'&lt;i&gt;Henri Brulard&lt;/i&gt;. [&#8230;] Quant &#224; l'&#233;gotisme &#224; la Stendhal, il implique une croyance, la croyance &#224; un &lt;i&gt;Moi-naturel&lt;/i&gt;, dont la culture, et la civilisation et les m&#339;urs sont ennemies. [&#8230;] On voit bien d'ailleurs ce qu'il y a de divertissant &#224; proclamer, &#224; confesser &lt;i&gt;la nature&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;le naturel&lt;/i&gt; comme une th&#232;se, et dans les formes d'une th&#233;orie. Ce syst&#232;me s&#233;duisant et na&#239;f, qui se rattache &#224; Rousseau, et qui repara&#238;t aussi souvent que l'&#233;tat civilis&#233; fait sentir &#224; quelqu'un des g&#234;nes et des lois plus que des avantages, enorgueillit assez ceux qui r&#233;inventent et ceux qui les suivent. Il est &#224; la fois une mani&#232;re de morale intime, une r&#232;gle de conduite dans le monde, une religion de la personnalit&#233;, un parti pris litt&#233;raire et une cons&#233;quence de ce temp&#233;rament de com&#233;dien n&#233; que je trouve &#224; Stendhal, et &#224; tous ceux qui se confessent. (Paul Val&#233;ry, &lt;i&gt;&#338;uvres&lt;/i&gt; Tome 1, p.1143-1145.) &#187; Par son aspect intimiste et la croyance &#224; un &#171; Moi-naturel &#187;, &#224; un conflit entre nature et culture, o&#249; Val&#233;ry voit l'influence de Rousseau. En faisant ses aveux, il prenait le parti d'&#234;tre soi et d'&#234;tre vrai, qu'il s'oppose &#224; tout ce qui est faux :la culture, la soci&#233;t&#233;. Dans cet exercice il exploitait &#224; merveille son temp&#233;rament de &#171; com&#233;dien n&#233; &#187;. Celui qui avance avec ses masques n'est-t-il pas un grand tombeur de masques ? Comme Nietzsche par exemple. Ici, il faut signaler qu'avec toute admiration qu'il portait &#224; Rousseau, il n'affiche pas une manie de pers&#233;cution comme lui : &#171; Malgr&#233; les malheurs de mon ambition, je ne crois point les hommes m&#233;chants ; je ne me crois point pers&#233;cut&#233; par eux, je les regards comme des machines pouss&#233;es, en France, par la vanit&#233; et, ailleurs, par toutes les passions, la vanit&#233; comprise.(Stendhal, &lt;i&gt;Souvenirs d'&#233;gotisme&lt;/i&gt;, Flammarion, 1983, Paris, p.37-38.) &#187; N&#233;anmoins, il semble aussi qu' il est suivi par son ombre : &#171; Je trouve sans doute beaucoup de plaisir &#224; &#233;crire depuis une heure, et &#224; chercher &#224; peindre bien juste mes sensations du temps de Mlle Kubly, mais qui diable aura le courage de couler &#224; fond, de lire cet amas excessif de Je et Moi ? cela me para&#238;t puant &#224; moi-m&#234;me. C'est l&#224; le d&#233;faut de ce genre d'&#233;crit o&#249;, d'ailleurs, je ne puis r&#233;v&#233;ler la fadeur par aucune source de charlatanisme. Oserais-je ajouter : comme les Confessions de Rousseau ? Non, malgr&#233; l'&#233;norme l'absurdit&#233; de l'objection, l'on va encore me croire envieux ou plut&#244;t cherchant &#224; &#233;tablir une comparaison effroyable par l'absurde avec le chef-d'&#339;uvre de ce grand &#233;crivain. (&lt;i&gt;Vie de Henry Brulard&lt;/i&gt;, &#338;uvres intimes, Gallimard, Pl&#233;iade, 1955, p.556.) &#187; Dans ce passage, on voit un Stendhal qui ne veut pas s'affilier &#224; Rousseau par ses exc&#232;s de Je et Moi. Pourtant ses Je et ses Moi traversaient toute son &#339;uvre intimiste. Il ne veut pas &#234;tre compar&#233; &#224; Rousseau parce qu'il n'&#233;crit pas ses Confessions. D'ailleurs, il ne propose ni une &#171; religion civile &#187; ni un syst&#232;me philosophique. Disons que son souci existentiel s'apparente plut&#244;t &#224; Pascal parce qu'il veut diss&#233;quer et comprendre son moi. Par une fid&#233;lit&#233; quasi religieuse, lui qui fut ath&#233;e et rationaliste, au dur moment de sa vie, par pessimisme, il fr&#244;le l'accent pascalien : &#171; J'&#233;tais au d&#233;sespoir, ou, pour mieux dire, profond&#233;ment d&#233;go&#251;t&#233; de la vie de Paris, de moi surtout. (Stendhal, &lt;i&gt;Souvenirs d'&#233;gotisme&lt;/i&gt;, Flammarion, 1983, Paris, p.96) &#187; Disciple non avou&#233; de Pascal, il avan&#231;ait avec les masques de son &#233;gotisme. Intimiste, il raconte autant des &#233;v&#232;nements que des personnages, mais il a un but cach&#233; ; &#224; travers eux, cherche-t-il toujours &#224; se connaitre. Son Journal commence ainsi : &#171; (1801, Milan, le 28 germinal) J'entreprends d'&#233;crire l'histoire de ma vie jour par jour. Je ne sais pas si j'aurai la force de remplir ce projet, d&#233;j&#224; commenc&#233; &#224; Paris. (&lt;i&gt;Journal&lt;/i&gt;, &#338;uvres intimes, Pl&#233;iade, 1955, p.435) &#187; Comment les r&#233;cits autobiographiques d'un &#233;crivain peuvent-t-ils int&#233;resser le lecteur autant sinon plus que ses chefs-d'&#339;uvre romanesques qui ont donn&#233;s &#224; l'auteur son autorit&#233;, son renom sous le nom de Stendhal (Henri Beyle) ? On vient d'ordinaire &#224; l'autobiographie sur le tard mais chez lui c'est le contraire. Il n'a jamais cess&#233; de l'&#233;crire. Son fameux &#233;gotisme n'est pas une obsession d'&#233;go&#239;ste imbu de soi : &#171; Je me suis assis sur les marches de San Pietro et l&#224; j'ai r&#234;v&#233; une heure ou deux &#224; cette id&#233;e. Je vais avoir cinquante ans, il serait bien temps de me conna&#238;tre. Qu'ai &#233;t&#233;, que suis-je, en v&#233;rit&#233; je serais bien embarrass&#233; de le dire. (&lt;i&gt;Vie de Henri Brulard&lt;/i&gt;, p.38.) &#187; Parler de soi est une entreprise quasi infinie. Car, se d&#233;couvrir dans la pure banalit&#233; de l'existence n'est pas supportable non plus. Stendhal ne se fixe pas comme but le &#171; perfectionnement morale et religieux &#187;, comme Tolsto&#239;, l'aristocrate. Pourtant, il ne renonce pas &#224; un certain progr&#232;s &#224; sa mani&#232;re : &#171; Outre l'impudence de parler de soi continuellement, ce travail entra&#238;ne un autre d&#233;couragement : que de choses hardies et que je n'avance qu'en tremblant seront de plats lieux communs, dix ans apr&#232;s ma mort, pour peu que le ciel m'accorde une vie un peu honn&#234;te de 84 ou 90 ans ! (&lt;i&gt;Souvenirs d'&#233;gotisme&lt;/i&gt;, Gallimard, 1983, p.132) &#187; &lt;i&gt;De l'amour&lt;/i&gt; est &#233;crite en grande partie en 1820, &#224; Milan, durant le carnaval. Au d&#233;part il se propose de rectifier l'analyse qu'ont donn&#233;e de l'amour quelques id&#233;ologues de son temps et en particulier Destutt de Tracy. Pourtant, &lt;i&gt;De l'amour&lt;/i&gt; n'est pas n'est pas un essai id&#233;ologique, ni un livre de fragments disparates. Son originalit&#233; est autobiographique. Par exemple, il y fait confession d'un sentiment actuel saisi sur le vif : &#171; Je fais tous les efforts possibles pour &#234;tre sec. Je veux imposer silence &#224; mon c&#339;ur qui croit avoir beaucoup &#224; dire. Je tremble toujours de n'avoir &#233;crit qu'un soupir, quand je crois avoir not&#233; une v&#233;rit&#233;. (&lt;i&gt;De l'amour&lt;/i&gt;, &#171; Chapitre IX &#187;, Gallimard, 1980, p. 46.) &#187; : ne s'agit-t-il pas ici de l'aveu d'une douleur, ou d'aveu non d&#233;guis&#233;. Il affiche toujours un besoin d'examiner un &#224; un les gestes de sa vie, ses attitudes : &#171; Quel homme suis-je ? Ai-je du bon sens, ai-je du bon sens avec profondeur ? [&#8230;] Voyons si, en faisant mon examen de conscience la plume &#224; la main, j'arriverai &#224; quelque chose de positif et qui reste longtemps vrai pour moi. [&#8230;] Je sens, depuis un mois que j'y pense, une r&#233;pugnance r&#233;elle &#224; &#233;crire uniquement pour parler de moi, du nombre de mes chemises, de mes accidents d'amour propres. (&lt;i&gt;Souvenirs d'&#233;gotisme&lt;/i&gt;, Gallimard, 1983, p.37-38.) &#187; A ces questionnements, r&#233;pond-t-il avec franchise ou au contraire nous dissimule-t-il ses maladresses, ses sottises et ses amours propres ? Chaque lecteur l'entendra &#224; sa mani&#232;re. Mais plut&#244;t que de passer rapidement sur les &#233;v&#233;nements, il s'efforce de se les expliquer, de s'expliquer &#224; lui-m&#234;me pourquoi, dans telles circonstances, il a manqu&#233; de discernement, pourquoi il a agi comme un niais. Il n'a pas &#224; confesser de fautes vis-&#224;-vis de lui-m&#234;me, mais exclusivement les imperfections de sa conduite sociale, ses emportements. L'&#233;gotisme chez Stendhal est un moyen d'interrogation. Il y a une pulsion autobiographique chez lui, comparable &#224; celle de Tolsto&#239;, qui est plut&#244;t homme du 20e si&#232;cle. Chez eux, la pratique diaristique avaient commenc&#233; tr&#232;s t&#244;t et sera poursuivie jusqu'&#224; la veille de leur mort, certes avec intervalle mais jamais abandonn&#233;e. Chez Stendhal, la pratique du journal affiche un go&#251;t du secret. Par cette pratique, il voulait entretenir l'image de l'homme &#233;nigmatique , et par le m&#234;me coup provoquer une curiosit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
A premi&#232;re vue, on dirait un stratag&#232;me calcul&#233; en vue d'obtenir la reconnaissance. Mais cette approche n'explique pas tout &#224; fait son cas. Il y a aussi qu'il &#233;tait habit&#233; par la hantise d'&#234;tre d&#233;couvert et de voir ses papiers fouill&#233;s par la police de Metternich ou la police pontificale. Pour cette raison, il pr&#233;f&#233;rait de s'exprimer dans une langue &#233;trang&#232;re : l'anglais et l'italien, quand il &#233;crit en France ; l'anglais seul, quand il &#233;crit en Italie. Il &#233;voque les personnes par leurs initiales, souvent d&#233;form&#233;es ou par de surnoms qu'il leur donne. Toutes ces pr&#233;cautions employ&#233;es par l''&#233;crivain lui donnaient la libert&#233; de dire ce qu'il pense sur sa vie priv&#233;e, sur ses sentiments, tant que sur les &#233;v&#233;nements politiques de son temps. Et pour les lecteurs contemporains, le Journal est une source pour mieux saisir sa personnalit&#233;. Concernant lui-m&#234;me, il note : &#171; (Vers le 10 octobre 1808) Faire incessamment (le 13 octobre, jour anniversaire de mon d&#233;part de Paris) l'examen de ma conscience : comme homme qui cherche &#224; se former le caract&#232;re, les mani&#232;res, &#224; s'instruire, &#224; s'amuser, &#224; se former dans son m&#233;tier. (&lt;i&gt;Journal&lt;/i&gt;, p. 508.) &#187;, et ainsi : &#171; (17 juin 1811) Ce qui me chagrine, c'est l'id&#233;e qu'estiment le caract&#232;re comme je fais, peut-&#234;tre n'en ai-je point. [&#8230;] J'ai l'air d'avoir du caract&#232;re parce que, par le plaisir d'&#233;prouver de nouvelles sensations, j'aime &#224; hasarder ; mais je ne domine point en cela ma passion v&#233;ritable, je ne fais qu'y c&#233;der. (&lt;i&gt;Journal&lt;/i&gt;, p. 697. ) &#187; Celui qui pratique un journal, a-t-il une r&#232;gle ? ou plut&#244;t fait-il &#233;tat d'un certain d'&#233;tat d'&#226;me ? Quelle chose faut-t-il &#233;crire, et quelle chose ne pas &#233;crire ? Stendhal d&#233;crit sa r&#232;gle &#224; lui : &#171; (28 ao&#251;t 1812) ...Voil&#224; un mal-&#234;tre complet. Je n'&#233;cris pas de journal quand je suis heureux ;cette analyse indiscr&#232;te nuit au bonheur, mais aujourd'hui je n'ai rien &#224; perdre. (&lt;i&gt;Journal&lt;/i&gt;, p.827.) &#187; Son Journal couvre un champ tr&#232;s vari&#233; : du simple divertissement, en passant par la formation intellectuelle, morale, social, politique, jusqu'&#224; la qu&#234;te de l'&#233;rotisme, et la sensation forte : &#171; (4 juillet 1814) On se conna&#238;t et on ne se change pas mais il faut se conna&#238;tre. Une des choses qui peuvent jeter le plus de lumi&#232;re sur mon caract&#232;re, c'est la joie avec laquelle je me trouvais hier soir dans une chambre d'h&#244;tel tr&#232;s commune [&#8230;], quittant l'appart[...]t fait pour plaire de toute mani&#232;re &#224; un jeune homme. (&lt;i&gt;Journal&lt;/i&gt;, p.907.) &#187; Sa motivation n'est pas la recherche et la description incessante de choses abstraites et id&#233;ologiques. La qu&#234;te de son moi puise dans sa vie et dans les vies des hommes : de l&#224; vient son originalit&#233;. &lt;i&gt;Vie de Henry Brulard&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Journal&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Souvenirs d'&#233;gotisme&lt;/i&gt;, en trois parties constituent un tout en soi ; aveu, confession dans un r&#233;cit autobiographique de soi. &lt;i&gt;Souvenirs d'&#233;gotisme&lt;/i&gt; a une certaine particularit&#233; pour comprendre son univers autobiographique car il est ant&#233;rieur &#224; la &lt;i&gt;Vie de Henry Brulard&lt;/i&gt;. Ainsi, livre sur livre, il s'interrogeait durant toute sa vie. Il a scell&#233; plusieurs &#171; pactes autobiographiques &#187; avec ses lecteurs, selon la notion bien connue forg&#233;e par Philippe Lejeune (&lt;i&gt;Le pacte autobiographique&lt;/i&gt;,1974 et &lt;i&gt;&#201;crire sa vie&lt;/i&gt;, 2015.). D'ailleurs il l'avouait avec franchise : &#171; Quand je reprends ma fiction, je suis d&#233;go&#251;t&#233; de ce que j'ai pensais. A quoi un homme sage r&#233;pondra qu'il faut se convaincre soi-m&#234;me&#8230; (&lt;i&gt;Souvenirs d'&#233;gotisme&lt;/i&gt;, folio, 1983, p.38.) &#187; Cet aveu d'une &#233;criture de soi par un homme qui essaie d'avancer avec ses multiples masques n'atteste-t-il pas une sinc&#233;rit&#233; : &#171; un &#233;gotisme, mais sinc&#232;re &#187;. A travers son &#233;criture, en s'adressant au lecteur, Stendhal veut en lui donner une certitude imm&#233;diate et qui semble concr&#232;te lui dit tout simplement : voil&#224; qui je suis ! Mais il expose aussi ses doutes avec un d&#233;sir de reconnaissance posthume : &#171; Mes Confessions n'existeront plus trente ans apr&#232;s avoir &#233;t&#233; imprim&#233;es, si les &lt;i&gt;Je&lt;/i&gt; et les &lt;i&gt;Mois&lt;/i&gt; assomment trop les lecteurs ; et toutefois j'aurais le plaisir de les &#233;crire, et de faire &#224; fond mon examen de conscience. De plus, s'il y a succ&#232;s, je cours la chance d'&#234;tre lu en 1900 par les &#226;mes que j'aime, les Madame Rolland, les M&#233;lanies Guilbert&#8230; (&lt;i&gt;Vie de Henry Brulard&lt;/i&gt;, p.42.) &#187; Chez lui, la notion d'&#233;gotisme est en m&#234;me temps &#171; critique &#187; de l'&#233;gotisme ; il s'agit d'une distance ironique, par rapport au danger que la vanit&#233; et l'amour propre puissent compromettre le mod&#232;le m&#234;me d'&#233;criture, auquel Stendhal aspire. Il est bien &#233;vident que sous ses multiples facettes, Stendhal est un homme malheureux. Il souffre d'un malheur existentiel. Car l&#224; o&#249; il y a la souffrance il y a sinc&#233;rit&#233;, certes peut-&#234;tre cach&#233;e mais sinc&#233;rit&#233; : d'o&#249; vient sa grandeur, et c'est &#224; nous de la d&#233;couvrir. C'est bien c'est lui-m&#234;me qu'il a &#233;crit : &#171; (9 mais 1810) Pour conna&#238;tre l'homme, il suffit d'&#233;tudier soi-m&#234;me, pour conna&#238;tre les hommes il faut les pratiquer. Je connais tr&#232;s peu les hommes. Mes &#233;tudes ont &#233;t&#233; sur l'homme. (&lt;i&gt;Journal&lt;/i&gt;, Gallimard, Pl&#233;iade, 1981, p.578) &#187; L'observateur s'observe toujours lui-m&#234;me. Avec ses mystifications, ses affabulations, ses d&#233;guisements et tromperies il avait un but : dire la v&#233;rit&#233; sur lui mais sur les autres aussi. Avec une franchise toujours d&#233;concertante, avec ses contradictions assum&#233;es il exposait ses vues avec hardiesse. Bien que d'un caract&#232;re spontan&#233;, il reste grand observateur. Observer ses propres sentiments et les coucher sur le papier en les dissimulant, c'est son style. Une fois celui-ci trouv&#233;, il formule les choses &#224; sa mani&#232;re pourque ses lecteurs d&#233;couvrent la v&#233;rit&#233; en r&#233;fl&#233;chissant. Cette lecture n&#233;cessite un effort car rien n'est facile avec lui. Ce ma&#238;tre de la dissimulation &#233;tait obs&#233;d&#233; par la v&#233;rit&#233;. Romancier, il aimerait bien &#234;tre &#224; la place de Julien au c&#244;t&#233; de Madame de R&#233;nal dans &lt;i&gt;Le Rouge et le Noir&lt;/i&gt;, Leuwen pour madame de Chasteller dans &lt;i&gt;Lucien Leuwen&lt;/i&gt;. Mais il n'&#233;tait ni l'un ni l'autre, du moins &#233;taient-ils ses porte-paroles dans ses romans. Il mourut &#224; l'&#226;ge de cinquante-neuf ans en 1842 et il n'a jamais cess&#233; de s'examiner lui-m&#234;me et les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 2) EGOTISME : HISTOIRE D'UN MOT&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Egotisme comme mot reste toujours tant myst&#233;rieux que non compris, quasi synonyme d'&#233;go&#239;sme et de nombrilisme. Daniel Moutote nous avertit &#224; ce sujet : &#171; L'&#233;gotisme se distingue de l'amour propre [&#8230;] Il n'est pas cet orgueil, devenu fatuit&#233;, d'une caste &#224; son d&#233;clin, justement condamn&#233; par Pascal il y a trois si&#232;cles. Il n'a rien de commun avec la suffisance ni la paresse : il n'est pas l'abandon &#224; soi. N&#233; d'un g&#233;n&#233;raux orgueil, du projet d'exister par une &#339;uvre et d'une patience &#224; la mesure de cette ambition, il est essentiellement artiste. Il vise l'accomplissement difficile de soi sous le leurre de la conqu&#234;te.[&#8230;] Le moi cr&#233;ateur &#233;clate dans l'&#339;uvre comme une foi dans l'impossible. Cette sensibilit&#233; esth&#233;tique, qui se manifeste dans le pr&#233;sent comme un mirage de l'&#234;tre &#224; venir et s'entoure de m&#233;thodes et potentialit&#233;s diverses avant de s'&#233;riger en un syst&#232;me de pens&#233;e, constitue l'irr&#233;ductible pouvoir de l'artiste, le fondement de sa f&#233;condit&#233;. C'est elle que l'on entend ici d'abord par &#233;gotisme. Il y a bien quelque impertinence &#224; retirer l'&#233;gotisme de sa g&#233;niale solitude originelle. Chez nous, depuis Pascal, le moi n'a pas bonne presse. Pourtant la c&#233;l&#232;bre condamnation du moi inaugurait sans doute notre modernit&#233;, dont elle appara&#238;t apr&#232;s trois si&#232;cles comme le signe avant-coureur. [&#8230;] L'&#233;gotisme est la pens&#233;e secr&#232;te de notre temps. (&lt;i&gt;Egotisme fran&#231;ais moderne Stendhal-Barr&#232;s Val&#233;ry-Gide&lt;/i&gt;, Editions Sedes R&#233;unis, Paris, 1980 ; &#171; Introduction &#187; ; p.7-8.) &#187; Ici, une remarque importante s'impose. L'Egotisme comporte un sens plus &#233;tendu que le Moi, dont il complique le sens. C'est que rien n'est certain dans la langue fran&#231;aise, surtout quand on a affaire au &#171; Moi &#187; : le moi dans le langage parl&#233;, le moi litt&#233;raire ne se rel&#232;ve -t-il pas du m&#234;me Moi : &#171; Le langage litt&#233;raire n'est pas un langage direct du sens comme langage courant. Il est le langage m&#233;diat de signes sur lesquels op&#232;rent successivement le moi cr&#233;ateur et le moi lecteur : il est s&#233;miologie artistique.[&#8230;] le moi litt&#233;raire, contexte et pl&#233;nitude fictive, fonctionne comme une incitation critique &#224; r&#233;nover, approfondir, &#233;lucider le myst&#232;re de l'existence. (&lt;i&gt;Egotisme fran&#231;ais moderne Stendhal-Barr&#232;s Val&#233;ry-Gide&lt;/i&gt;, p.51.) &#187; Il s'agit alors deux structures diff&#233;rentes, dont un moi courant de gens ordinaires et un autre pour les litt&#233;rateurs. Plus qu'une d&#233;finition lexicologique, certifie-t-il une certaine int&#233;riorit&#233; de la culture europ&#233;enne ? &#171; C'est en effet du champ lexical d'&lt;i&gt;&#233;gotisme&lt;/i&gt; qu'il s'agit d'abord. Sous &lt;i&gt;&#233;go&lt;/i&gt; &#233;ponyme se range, depuis les origines gr&#233;co-latines de la culture occidentale jusqu'en notre temps, tout un peuple de mots qu'apparente une communaut&#233; r&#233;f&#233;rence &#224; l'origine de toute r&#233;f&#233;rence : moi. [&#8230;] en fran&#231;ais d'une part &lt;i&gt;&#233;go&#239;sme&lt;/i&gt;, attest&#233; dans l'Encyclop&#233;die en 1755, en anglais d'une part &lt;i&gt;egotisme&lt;/i&gt;, qui se lit dans &lt;i&gt;The Spectator&lt;/i&gt; d'Adison en 1714, avec un t vraisemblablement emprunt&#233; &#224; un radical fr&#233;quent &#224; la langue anglaise. [&#8230;] Le mot est attest&#233; en anglais pendant tout le XVIII&#232;me si&#232;cle, bien que son inventeur pr&#233;sum&#233;, Addison, en attribue &#224; l'origine aux Messieurs de Port-Royal, qui utilisent pourtant en ce sens de l'amour propre. Il semble bien avoir &#233;t&#233; impos&#233; &#224; la langue litt&#233;raire, sous forme d'&lt;i&gt;&#233;gotisme&lt;/i&gt; par Stendhal. [&#8230;] la psychologie de l'enfant a adopt&#233; le terme d'&lt;i&gt;&#233;gocentrisme&lt;/i&gt; et la psychanalyse celui d'&lt;i&gt;autisme&lt;/i&gt; &#171; du grec autos, pour d&#233;signer la disposition pathologique de celui qui est renferm&#233; sur lui-m&#234;me. De m&#234;me que le compos&#233; savant : &lt;i&gt;auto-&#233;rotisme&lt;/i&gt; (qui d&#233;signe &#233;galement le &lt;i&gt;narcissisme&lt;/i&gt;) est introduit par Havelock Ellis et repris par Freud. Enfin : auto-analyse. (&lt;i&gt;Egotisme fran&#231;ais moderne Stendhal-Barr&#232;s Val&#233;ry-Gide&lt;/i&gt;, p.14-15. ) &#187; Egotisme, ou le sentiment &#233;gotiste, entendu comme un certain &#233;tat d'&#226;me &#233;manant d'un doute trouve son origine dans l'effondrement de la culture chr&#233;tienne. La philosophie occidentale moderne a contribu&#233; &#224; cet effondrement : la mort de Dieu. Elle l'a fait tant&#244;t en adoptant l'id&#233;al d'&#233;mancipation qui anime l'esprit des Lumi&#232;res, tant&#244;t en c&#233;l&#233;brant la puissance d'affirmation de la &#171; vie &#187;, du &#171; d&#233;sir &#187; et des &#171; instincts &#187;, jusqu'&#224; grand coup fatal de Nietzche. Barr&#232;s, Freud, Gide, Val&#233;ry et beaucoup d'autre sont dans la lign&#233;e de Stendhal, ayant pour mod&#232;le de son Egotisme parce qu'ils sont sans foi. D&#233;sormais, les &#233;crivains d'apr&#232;s Stendhal appartiennent &#224; &#171; l'&#233;gotisme moderne &#187; : &#171; L'&#233;gotisme rend compte d'une direction fondamentale de la cr&#233;ation moderne, celle qu'on oriente un esprit de coh&#233;rence existentielle dans la perspective individualiste qui est le propre de la tradition occidentale, c'est-&#224;-dire qui d&#233;passe la simple cr&#233;ation litt&#233;raire vers une cr&#233;ation de valeurs et une &#233;laboration du sens de l'existence (&lt;i&gt;Egotisme fran&#231;ais moderne Stendhal-Barr&#232;s Val&#233;ry-Gide&lt;/i&gt;, p.10.) &#187; L'&#233;gotisme est essentiellement identifiable dans la litt&#233;rature. Mais aussi le mot comporte aussi un sens politique : Au tournant du XIXe si&#232;cle et du XXe si&#232;cle, &#224; la Belle Epoque, dans le roman fran&#231;ais, la hantise de la d&#233;cadence &#233;tait une id&#233;e particuli&#232;re. Id&#233;ologues, litt&#233;rateurs, romanciers commen&#231;aient &#224; d&#233;noncer une d&#233;cadence suppos&#233;e, en posant la question du rapport entre l'individu et son milieu, qui concerne &#224; la fois la morale, la politique et la litt&#233;rature. Et l&#224;, le mot &#233;gotisme a trouv&#233; un terrain fertile. Un Barr&#232;s dans sa trilogie du &lt;i&gt;Culte du moi&lt;/i&gt;, pr&#233;tend conf&#233;rer &#224; l'&#233;gotisme une valeur singuli&#232;re. Ainsi, d&#233;go&#251;t&#233; du monde, il offre &#224; son moi un &#233;cran contre une soci&#233;t&#233; jug&#233;e par lui vulgaire et sans valeur. Et par son &#233;tude sur Baudelaire, en 1881, Bourget pr&#233;sente sa fameuse &#171; Th&#233;orie de la d&#233;cadence &#187;, il associe le po&#232;te &#224; l'individualisme pur. Pour lui, &#171; une soci&#233;t&#233; doit &#234;tre assimil&#233;e &#224; un organisme &#187;, laquelle &#171; se r&#233;sout en une f&#233;d&#233;ration d'organismes moindres, qui se r&#233;solvent eux-m&#234;mes en une f&#233;d&#233;ration de cellules &#187;. Le social-darwinisme et antis&#233;mitisme commen&#231;aient &#224; hanter les esprits des &#233;lites . Avec sa trilogie du &lt;i&gt;Culte du Moi&lt;/i&gt;, Barr&#232;s a d&#233;crit le type m&#234;me de l'&#233;gotiste ; il s'agit bien d'une figure &#171; d&#233;cadente &#187;, Philippe, le personnage barr&#233;sien. Et cinq ans plus tard, Barr&#232;s publie le premier volume d'une nouvelle trilogie, intitul&#233;e &lt;i&gt;Le Roman de l'&#233;nergie nationale&lt;/i&gt;. Ce roman nationaliste lui fournit l'occasion de d&#233;peindre un nouveau profil : le type du d&#233;racin&#233;. Le d&#233;racinement est fondamentalement la scission avec le groupe, avec ses valeurs, ses normes et, surtout, son identit&#233; collective. Barr&#232;s, y fait allusion &#224; la pens&#233;e politique de Taine, dans un chapitre intitul&#233; pr&#233;cis&#233;ment &#171; L'arbre de M. Taine &#187;, rencontre fictive entre ce dernier et l'un des personnages du roman, qui offre le pr&#233;texte d'une r&#233;flexion sur la place de l'individu dans l'organisme social. Barr&#232;s &#233;tait un &#233;crivain violemment antis&#233;mite et anti-dreyfusarde. C'&#233;tait aussi l'&#233;poque du &#171; P&#233;ril jaune &#187; : un pessimisme des &#233;lites occidentales face au reste du monde, surtout asiatique. &lt;i&gt;P&#233;ril jaune&lt;/i&gt; &#233;tait la traduction de l'allemand de &lt;i&gt;Gelbe Gefahr&lt;/i&gt;. Une expression r&#233;pandue en France en 1895 apr&#232;s la publication, dans &lt;i&gt;Le Monde illustr&#233;&lt;/i&gt;, d'un article relatif &#224; une reproduction d'un dessin all&#233;gorique du peintre allemand Hermann Knackfuss, &#224; une &#233;poque marqu&#233;e par la popularit&#233; du darwinisme social et de la raciologie. A cette &#233;poque aussi &#8221;Question d'Orient&#8221; de l'Europe a permis &#224; Angleterre et &#224; la France de se confirmer comme deux grandes puissances coloniales. Alors que &lt;i&gt;P&#233;ril Jaune&lt;/i&gt; &#233;voque &#171; le grand danger &#187; que les peuples d'Asie bient&#244;t puissent surpasser l'Occident pour h&#233;g&#233;monie mondiale, avec un Japon fusionnant avec la Chine en se modernisant contre l'Occident. En France, publicistes, id&#233;ologues, journalistes, historiens m&#233;langeant leur fantaisie &#224; ce danger fictif se mettaient &#224; &#233;crire pour tirer l'alarme face &#224; ce p&#233;ril estim&#233; imminent. Le th&#232;me est m&#234;me repris implicitement dans la bande-dessin&#233;e. (Fran&#231;ois Pav&#233;, &lt;i&gt;Le p&#233;ril jaune &#224; la fin du XIXe si&#232;cle Fantasme ou r&#233;alit&#233;&lt;/i&gt;, L'Harmattan, 2013.) Pour Moutote, Stendhal repr&#233;sentant le moment fondateur de l'&#233;gotisme litt&#233;raire. Si nous d&#233;finissons l'&#233;gotisme, comme int&#233;riorit&#233; conflictuelle de l'exp&#233;rience de la vie, d'une conscience malheureuse, n'annonce-t-il pas l'existentialisme ? Kierkegaard, avec ses pseudonymes et ses masques n'est-il pas le premier philosophe &#171; &#233;gotiste &#187; de la philosophie occidentale moderne ? Certes, l'&#233;gotisme est d'abord litt&#233;raire, tel qu'il s'est manifest&#233; chez Stendhal, mais nous verrons il est aussi philosophique. Si pour Pascal, le &#171; moi est ha&#239;ssable &#187;, sous l'influence de Freud, Kierkegaard, Nietzsche et Marx comme &#171; ma&#238;tres du soup&#231;on &#187;, le moi, n'est pas &#171; ha&#239;ssable &#187; comme une formule de morale, il devient surtout suspect, d&#233;cevant et inconsistant : il est &#171; d&#233;construit &#187;. Dans la pens&#233;e occidentale moderne, le moi est analys&#233; par les proc&#233;dures &#233;pist&#233;mologiques. D&#233;sormais, la v&#233;rit&#233; du moi n'est pas dans le moi, elle est dans l'infrastructure &#233;conomique, dans l'inconscient, dans le rapport de la force ou dans l'affirmation de la vie.&lt;br class='autobr' /&gt; Vincent Descombes, &#224; travers ses nombreuses lectures, proc&#232;de &#224; une enqu&#234;te plus pouss&#233;e sur le Moi &#224; partir du sujet Cogito cart&#233;sien afin de cerner le qualificatif d'&#233;gotisme. Car la promotion du philosophique du moi avait commenc&#233; avec Descartes. La premi&#232;re personne in&#233;luctable pour une certaine forme de litt&#233;rature est &#233;gotiste. Sans elle Montaigne ne pourrait pas &#233;crire ses &lt;i&gt;Essais&lt;/i&gt;. Certes nous pouvons toujours trouver chez Augustin, une certaine pr&#233;sence d'un proto-cogito mais c'est avec Descartes que va s'affirmer clairement l'identit&#233; de la valeur instrumentale de la raison. Il y a donc plusieurs formes d'&#233;gotisme &#224; saisir : &#171; les philosophes qui prennent substantivement le mot &#171; moi &#187; le font de deux fa&#231;ons qui sont ind&#233;pendantes l'une de l'autre. Le moi du moraliste n'a pas la m&#234;me syntaxe que le &lt;i&gt;moi&lt;/i&gt; m&#233;taphysicien. Le moi au sens de l'amour propre est une qualit&#233;, un trait de caract&#232;re que l'on reconna&#238;t &#224; quelqu'un et qui peut &#234;tre plus ou moins marqu&#233;. &lt;i&gt;Le moi&lt;/i&gt; au sens m&#233;taphysique est un sujet auquel on attribue des op&#233;rations (de douter, de juger, d'imaginer, voire de &#171; se poser comme sujet &#187;) ou qui se les attribue lui-m&#234;me. Ce donc l&#224; deux op&#233;rations de substantivation diff&#233;rentes, ce qui soul&#232;ve un point de grammaire philosophique. (Vincent Descombes, &lt;i&gt;Le parler de soi&lt;/i&gt;, &#233;ditions Gallimard/folio, 2014, p.25-26.) &#187; Si on peut consid&#233;rer l'&#233;gotisme en tant que style litt&#233;raire, &#224; travers le jugement de Port-Royal sur Montaigne et les r&#233;flexions de Stendhal, il est d'abord une mani&#232;re pour un individu de se mettre en avant dans son individualit&#233; personnelle. Il y a aussi que l'usage philosophique des pronoms &#171; je &#187; et &#171; moi &#187; qui vise &#224; mettre en place un sujet, le &#171; moi &#187;, lequel ne co&#239;ncide pas n&#233;cessairement avec l'&#234;tre humain consid&#233;r&#233; dans son identit&#233; d'&#234;tre vivant. Nous entrons alors dans les sp&#233;culations de l'&#233;gologie, c'est-dire la possibilit&#233; et de parler &#224; la premi&#232;re personne avec les paradoxes de l'autor&#233;f&#233;rence et de l'auto-attribution. L'ironie est que si l'histoire du Moi, Ego et Egotisme commence symboliquement avec Descartes, les moralistes de Port-Royal quand ils parlent du moi comme la manifestation excessive d'un amour-propre, se trouverait-ils &#224; la fois cart&#233;siens et &#233;gotistes. C'est bien eux qui ont donn&#233; naissance &#224; toute rh&#233;torique du style &#233;gotiste. Alors dans le textes litt&#233;raire et philosophique, la valeur et signification de Je, Moi, Ego change : &#171; Pour faire court, je propose de dire &lt;i&gt;philosophie de l'&#233;gotisme&lt;/i&gt; pour une philosophie qui veut comprendre non seulement ce que c'est que &lt;i&gt;parler de soi&lt;/i&gt;, mais ce que c'est que de le faire &lt;i&gt;&#224; la premi&#232;re personne&lt;/i&gt;. [&#8230;] l'&#233;gotisme philosophique d'une doctrine du &lt;i&gt;Cogito&lt;/i&gt; ne ressemble gu&#232;re &#224; l'exercice litt&#233;raire d'une peinture de soi dont &lt;i&gt;les Essais&lt;/i&gt; offrent le mod&#232;le. Cette diff&#233;rence donne &#224; penser qu'une philosophie de la premi&#232;re personne peut se d&#233;velopper dans des discussions ind&#233;pendantes l'une de l'autre, que j'appellerai respectivement une &lt;i&gt;rh&#233;torique du style &#233;gotiste&lt;/i&gt; et une &lt;i&gt;logique de la phrase &#233;gotiste&lt;/i&gt;. (&lt;i&gt;Le parler de soi&lt;/i&gt; , folio : Gallimard, 2014, p.17-19.) &#187; Cette philosophie de la premi&#232;re personne a ses traits propres qui comporte des mots tels que &#171; je &#187;, &#171; moi &#187;, &#171; mien &#187;. Car sans ces expressions les pens&#233;es exprim&#233;es &#224; la premi&#232;re personne ne peuvent pas &#234;tre transpos&#233;es &#224; la troisi&#232;me personne sans que soit perdu le rapport du sujet parlant &#224; lui-m&#234;me, sa conscience de soi. A partir de Descartes, avec son discours philosophique du Moi, nous entrons alors dans les sp&#233;culations de l'&#233;gologie, avec ses paradoxes. Par exemple, jusqu'&#224; quel point le je du &#171; je pense &#187; est-il identique &#224; celui du &#171; je suis &#187; ? Y a-t-il une explication &#224; ce paradoxe ? : &#171; Chez Descartes, le philosophe qui m&#233;dite est &#224; la fen&#234;tre et regarde dans la rue. Chez Pascal, il est dans la rue et s'interroge sur ce qu'a vu quelqu'un qui &#233;tait &#224; sa fen&#234;tre en train de regarder les passants. Si on suit cette interpr&#233;tation, on doit conclure que la diff&#233;rence entre les deux sc&#232;nes est au fond celle de deux mani&#232;res pour quelqu'un d'assumer le statut de la premi&#232;re personne ( en disant &lt;i&gt;ego&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;moi&lt;/i&gt;) : alors que Descartes adopte la position de regardeur (et doit &#171; constituer &#187; les apparences qui s'offrent &#224; lui en personnes humains), Pascal se met du c&#244;t&#233; du regard&#233; et se demande s'il est bien, lui Pascal, l'objet du sujet regardant. (&lt;i&gt;Le parler de soi&lt;/i&gt;, folio : Gallimard, 2014, p.87-88. ) &#187; Ici, le je du &#171; je pense &#187; renvoie &#224; l'existence d'un moi qui pense, avant que le je du &#171; je suis &#187; renvoie &#224; l'existence in&#233;luctable d'un autre moi. il y a donc deux sortes d'&#234;tre, deux sortes de moi ou de je : la diff&#233;rence entre Descartes et Pascal. Nous, revenons &#224; Stendhal. Vincent Descombes, dans son livre consacre un chapitre saisissant &#224; lui ayant titre de &#171; Comment parler de soi ? La le&#231;on de Stendhal (&lt;i&gt;Le parler de soi&lt;/i&gt;, pp.41-47) &#187;. Il cite de l'&#233;crivain : &#171; Le soir, en rentrant assez ennuy&#233; de la soir&#233;e de l'ambassadeur, je me suis dit : &#171; Je me devrais d'&#233;crire ma vie, je saurais peut-&#234;tre enfin, quand cela sera fini dans deux ou trois ans, ce que j'ai &#233;t&#233;, gai ou triste, homme d'esprit ou sot, homme de courage ou preux, enfin au total heureux ou malheureux [&#8230;] &#187; Cette id&#233;e me sourit. Oui, mais cette effroyable quantit&#233; du &lt;i&gt;Je&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Moi&lt;/i&gt; ! Il y de quoi donner de l'humeur au lecteur plus b&#233;n&#233;vole. &lt;i&gt;Je&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Moi&lt;/i&gt; ! ce serait, au talent pr&#232;s, comme M. de Chateaubriand, ce roi des &#233;gotistes. (&lt;i&gt;Le parler de soi&lt;/i&gt;, &#233;ditions Gallimard/folio, 2014, p.45. [ Cit&#233;e par l'auteur, Stendhal, &lt;i&gt;Vie de Henry Brulard&lt;/i&gt;, &#338;uvre intime, Biblioth&#232;que de Gallimard, 1982, Paris, tome II, p.533.] &#187; Pour Stendhal, le style &#233;gotiste n'est pas un moyen de soliloquer avec soi-m&#234;me mais un proc&#233;d&#233; indispensable pour aussi bien pour son &#339;uvre intimiste tant que romanci&#232;re. Son moi solitaire dans l'art sous l'apparence &#233;gotiste est le moyen d'une m&#233;taphore n&#233;cessaire entre lui-m&#234;me et l'univers d'autrui. Stendhal avait prouv&#233; la grande difficult&#233; de cette insurmontable s&#233;paration entre la premi&#232;re personne et la troisi&#232;me personne : comment parler de soi et surtout comment &#233;crire sur soi ? Il n'&#233;tait jamais content de son style, c'&#233;tait une solution de pis-aller. Vincent Descombes conclut ainsi, concernant le dilemme de l'&#233;crivain : &#171; Stendhal pouvait-il &#233;viter d'user d'un style &#233;gotiste ? Il semble penser qu'il est impossible de faire autrement. (&lt;i&gt;Le parler de soi&lt;/i&gt;, p.45.) &#187;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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