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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Pierre Rivi&#232;re &#8211; Infamie et Normalisation</title>
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		<dc:date>2017-09-07T09:10:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Maria Muhle</dc:creator>


		<dc:subject>Foucault</dc:subject>
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&lt;p&gt;Les trois termes qui donnent le titre &#224; notre colloque, &#171; Exclusion, discipline, terreur &#187;, mettent en perspective deux points fondamentaux de l'analytique du pouvoir &#233;labor&#233;e par Michel Foucault : D'une part, il s'agit de la discussion entam&#233;e depuis la publication de La Volont&#233; de Savoir en 1976 au moins, autour du partage entre les diff&#233;rents r&#233;gimes de pouvoir dont parle Michel Foucault ; et d'autre part, il s'agit de la question &#233;pineuse de la &#171; positivit&#233; &#187; du pouvoir que Foucault (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=16" rel="tag"&gt;Foucault&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=85" rel="tag"&gt;norme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=88" rel="tag"&gt;biopolitique&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Les trois termes qui donnent le titre &#224; notre colloque, &#171; Exclusion, discipline, terreur &#187;, mettent en perspective deux points fondamentaux de l'analytique du pouvoir &#233;labor&#233;e par Michel Foucault : D'une part, il s'agit de la discussion entam&#233;e depuis la publication de &lt;i&gt;La Volont&#233; de Savoir&lt;/i&gt; en 1976 au moins, autour du partage entre les diff&#233;rents r&#233;gimes de pouvoir dont parle Michel Foucault ; et d'autre part, il s'agit de la question &#233;pineuse de la &#171; positivit&#233; &#187; du pouvoir que Foucault semble d&#233;finir en introduisant la notion de biopolitique comme &#171; un pouvoir qui investit la vie de part en part &#187;. Le malaise formul&#233; dans l'expos&#233; par rapport &#224; ces questions &#233;tant celui de savoir si vraiment le pouvoir moderne biopolitico-gouvernemental peut se passer du recours aux techniques r&#233;pressives, d'exclusion voire de terreur. Foucault lui-m&#234;me a soulign&#233; dans&lt;i&gt; la Volont&#233; de savoir &lt;/i&gt; que le XX&#232;me si&#232;cle, si&#232;cle biopolitique donc, a &#233;t&#233; bien &lt;i&gt;plus&lt;/i&gt; meurtrier que les si&#232;cles pr&#233;c&#233;dents et que le pouvoir biopolitique se doublait donc d'un &#171; formidable pouvoir de mort &#187; ou d'une thanato-politique. On conna&#238;t les analyses d'Agamben qui, &#224; partir d'ici, a tent&#233; de montrer que toute biopolitique &#233;tait au fond travers&#233;e par un pouvoir souverain d'exception. Je pense, n&#233;anmoins, que cette interpr&#233;tation passe &#224; c&#244;t&#233; de l'analyse de biopouvoir de Foucault qu'elle homog&#233;n&#233;ise du c&#244;t&#233; du pouvoir souverain, et qu'il faudra repenser la &#171; labilit&#233; des dispositifs du pouvoir &#187; dont il est question dans l'expos&#233; en termes g&#233;n&#233;alogiques, en se tournant, justement, vers les &#233;crits des ann&#233;es 1970&#8211;75 autour du rapport entre le savoir psychiatrique sur les anormaux et leur prise dans les dispositifs disciplinaires qui viennent &#224; constituer la g&#233;n&#233;alogie directe, si l'on veut, de ce que Foucault appellera en 1976 la biopolitique ou, un an plus tard, la gouvernementalit&#233; : l'exclusion, technique principale du pouvoir psychiatrique, se maintient donc &#224; l'int&#233;rieur du dispositif biopolitico-gouvernemental &#224; travers le pouvoir de normalisation mais elle y change d'apparence : car le trait fondamental de la normalisation comme m&#233;canisme fondamental des dispositifs de s&#233;curit&#233; est de &lt;i&gt;projeter&lt;/i&gt; l'exclusion dans le futur, c'est-&#224;-dire d'&#233;laborer des analyses de risques futurs ainsi que de mettre &#224; disposition des moyens pour rem&#233;dier &#224; ces risques avant d'avoir pris forme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais, dans ce qui suit, reprendre ces questions &#224; partir d'une figure sp&#233;cifique qui se trouve &#224; l'entrecroisement des diff&#233;rentes strat&#233;gies de pouvoir d'exclusion, de disciplinarisation et de normalisation et qui revient &#224; plusieurs reprises dans la pens&#233;e de Foucault, &#224; savoir de la figure de l'inf&#226;me : Foucault en donne une sorte de &#171; th&#233;orisation &#187; dans son petit texte &lt;i&gt;La vie des hommes inf&#226;mes&lt;/i&gt;, publi&#233; en 1977, donc un an apr&#232;s &lt;i&gt;la Volont&#233; de savoir&lt;/i&gt;, qui &#233;tait destin&#233; &#224; figurer comme introduction d'une anthologie de textes &#8211; notamment des lettres de cachet &#8211; exhum&#233;s des archives de l'enfermement de l'H&#244;pital g&#233;n&#233;ral de la Bastille, projet qui ne fut jamais r&#233;alis&#233;.i Mais la figure de l'inf&#226;me appara&#238;t &#233;galement dans les analyses de la soci&#233;t&#233; punitive et de l'enfermement, dans les cours et textes du d&#233;but des ann&#233;es 1970 ainsi qu'en rapport avec la r&#233;flexion autour de la notion de pl&#232;be comme Alain Brossat l'a r&#233;cemment montr&#233; ; et finalement en rapport avec le fameux dossier Rivi&#232;re que Foucault &#233;tudia au sein de son petit s&#233;minaire au Coll&#232;ge de France consacr&#233; &#224; l'&#233;tude des rapports entra la m&#233;decine psychiatrique et le droit p&#233;nal des ann&#233;es 1971&#8211;1972. &lt;br class='autobr' /&gt;
On pourrait alors dire que la figure de l'inf&#226;me fonctionne comme pierre de touche de cette &#171; typologie diff&#233;rentielle des dispositifs de pouvoir &#187; dont il est question dans l'expos&#233; et qui s'articule autour de l'opposition entre le mod&#232;le de la l&#232;pre et celui de la peste, donc des techniques de pouvoir de partage et d'exclusion et des dispositifs modernes de discipline et de normalisation ; ou, pour le dire encore autrement, entre le r&#233;gime souverain et son droit de glaive et cette positivit&#233; du pouvoir sous laquelle Foucault r&#233;unit, au moins au moment de sa premi&#232;re conception en 1976, les disciplines, entendus comme anatomo-politique du corps humain et la biopolitique de la population. Mais au lieu de proposer encore une histoire de l'inf&#226;me dans la pens&#233;e de Foucault, je voudrais me concentrer ici sur la figure de Pierre Rivi&#232;re, et plus concr&#232;tement, je voudrais proposer une approche m&#233;diologique de ce dossier Rivi&#232;re, afin de questionner non seulement l'&#233;criture de Rivi&#232;re m&#234;me ainsi que l'appareil institutionnel d'&#233;criture par lequel le geste de Rivi&#232;re a &#233;t&#233; entour&#233; ; mais &#233;galement l'&#233;criture des chercheurs autour de Foucault ainsi que l'&#233;criture cin&#233;matographique qui sont venus se rajouter &#224; ce dossier quelque cent cinquante ans apr&#232;s. Ce qui m'int&#233;resse alors est de poser la question de savoir si et, si oui, comment Pierre Rivi&#232;re parricide ayant tu&#233; en 1835 dans un petit village normand sa m&#232;re, sa s&#339;ur et son fr&#232;re, figure de l'inf&#226;me donc en proie &#224; un pouvoir de normalisation psychiatrique et juridique, &#233;chappe &#224; l'emprise de ce m&#234;me pouvoir qui pourtant le traverse de part en part. Cette possibilit&#233; d'une &#233;chappatoire au pouvoir normalisateur est li&#233;e &#233;videmment &#224; ce fameux m&#233;moire de Rivi&#232;re, constitu&#233; d'une cinquantaine de pages manuscrites en captivit&#233; apr&#232;s avoir commis son crime, err&#233; pendant trente jours dans la campagne normande et s'&#234;tre finalement fait arr&#234;ter par la police.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;I. Pierre Rivi&#232;re, comme figure de l'Anormal&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ses cours de l'ann&#233;e 1975, consacr&#233;s &#224; l'&#233;tude des &lt;i&gt;Anormaux&lt;/i&gt;, Foucault constate un glissement &#224; l'int&#233;rieur du rapport entre le juridique et le psychiatrique qui s'op&#232;re entre l'entr&#233;e en vigueur du code p&#233;nal de 1810 et un nouveau type d'expertises psychiatriques adopt&#233; quelques ann&#233;es apr&#232;s. Foucault rappelle que le code p&#233;nal &#233;tait bas&#233; sur le &#171; principe de la porte tournante &#187;, principe d'exclusion mutuelle entre le juridique et le m&#233;dical qui stipule que &#171; quand le pathologique entre en sc&#232;ne, la criminalit&#233;, aux termes de la loi, doit dispara&#238;tre &#187;. &#192; ce rapport classique, la nouvelle expertise psychiatrique substitue &#171; un jeu qu'on pourrait appeler le jeu de la double qualification m&#233;dicale et judiciaire &#187; qui organise le domaine de la &#171; perversit&#233; &#187; gr&#226;ce &#224; des r&#233;ductions annonciatrices, le r&#233;cit de petites sc&#232;nes enfantines et pu&#233;riles pour ainsi faire de la vie de l'individu en question un &#171; Analogon du crime &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au lieu de d&#233;terminer si l'individu inculp&#233; &#233;tait en &#233;tat de d&#233;mence au moment de commettre l'acte ou non, l'expertise nouvelle construit un &#171; doublet psychologico-&#233;thique du d&#233;lit &#187; en &#233;tablissant les ant&#233;c&#233;dents en quelque sorte &#171; infraliminaires de la p&#233;nalit&#233; &#187; pour ainsi permettre &#171; de replacer l'action punitive du pouvoir judicaire dans un corpus g&#233;n&#233;ral de techniques de transformation des individus &#187;. L'expertise psychologique ne vise donc plus un acte, une action ponctuelle dont il faut d&#233;terminer l'imputabilit&#233; au sujet, mais elle s'&#233;tend dans la dur&#233;e &#8211; ceci &#233;tant &#233;galement une caract&#233;ristique fondamentale des techniques biopolitico-gouvernementales &#8211;, en visant le comportement de l'individu, son attitude, son caract&#232;re qui sont &#171; moralement des d&#233;fauts sans &#234;tre ni pathologiquement des maladies, ni l&#233;galement des infractions &#187;. Ainsi, l'expertise s'efforce de montrer comment l'individu ressemblait d&#233;j&#224; &#224; son crime avant de l'avoir commis, et ceci par une voie simplement analogique en cumulant ces s&#233;ries des ill&#233;galit&#233;s infraliminaires, des incorrections non-ill&#233;gales. &lt;br class='autobr' /&gt;
La nouvelle expertise, nous dit Foucault, proc&#232;de alors &#224; &#171; une reconstitution anticipatrice sur une sc&#232;ne r&#233;duite du crime lui-m&#234;me &#187;. Les expertises psychiatriques, venues n&#233;cessairement &lt;i&gt;apr&#232;s&lt;/i&gt; le crime, tentent de trouver l'explication du crime dans la vie d'avant ce crime, elles pr&#233;sentent donc une sorte de &lt;i&gt;pre-enactment&lt;/i&gt;, une mise en sc&#232;ne textuelle, la pr&#233;paration a priori-posteriori d'un &#233;v&#233;nement futur. Ce qui m'int&#233;ressera particuli&#232;rement, sera comment ce &lt;i&gt;pre-enactment&lt;/i&gt; sera doubl&#233; par une s&#233;rie de &lt;i&gt;re-enactments&lt;/i&gt;, donc de reconstitutions &#233;galement textuelles mais aussi cin&#233;matographiques, de la main de Foucault et de Ren&#233; Allio notamment, qui tout au contraire ne tenteront pas d'expliquer le crime ni par voie d'une pr&#233;-constitution, ni par une re-constitution, mais constatent uns sorte de consubstantialit&#233; entre les textes, les images et l'action qui m'int&#233;ressera dans quelques instants. &lt;br class='autobr' /&gt;
Se cristallise alors dans les expertises psychiatriques, ce que Foucault r&#233;sumera sous le nom de pouvoir de normalisation, qui op&#232;re de mani&#232;re pr&#233;voyante et pr&#233;visionnelle afin de permettre le triage des individus dangereux et des individus normaux. Ce pouvoir constitue un type de pouvoir nouveau qui &#171; d&#233;bouche sur la sc&#232;ne th&#233;&#226;trale du tribunal &#187; et qui, tout en prenant appui &#171; sur l'institution judiciaire et m&#233;dicale [&#8230;] a son autonomie et ses r&#232;gles &#187;. Ces r&#232;gles du pouvoir de normalisation prennent appui dans une certaine forme de narration biographique qui, &#224; travers l'expertise psychiatrique, d&#233;c&#232;le la possibilit&#233; du crime, la criminalit&#233; en puissance, donc le caract&#232;re dangereux d'un individu. S'annonce ici ce qui sera une des pratiques fondamentales du paradigme biopolitico-gouvernemental comme pouvoir indirect ou gouvernement m&#233;diat, la pr&#233;vision, le calcul probabilistique, le diagnostic, la projection. Le but du pouvoir de normalisation &#233;tant de normaliser avant qu'il y ait &#233;v&#233;nement, il ne se dirige aucunement vers un sujet commettant un acte ill&#233;gal, mais vers un individu ayant un certain comportement suspect. Cette narration biographique, nous l'avons vu, est repr&#233;sent&#233;e ici par le nouveau style des expertises psychiatriques qui, bien qu'&#233;crites apr&#232;s le crime, d&#233;finissent ou d&#233;terminent un &#171; avant &#187; du crime, &lt;i&gt;une infra-criminalit&#233; avant l'acte ou une criminalit&#233; en puissance&lt;/i&gt;. La t&#226;che du pouvoir de normalisation &#233;tant alors de g&#233;n&#233;raliser cette d&#233;marche pr&#233;voyante afin d'emp&#234;cher d'autres crimes et de cerner d'autres individus ou classes dangereuses susceptibles de nuire &#224; la normalit&#233; biopolitique de l'ensemble.&lt;br class='autobr' /&gt;
On voit alors comment le personnage de Rivi&#232;re se trouve pris dans ce d&#233;calage d'un r&#233;gime classique tourn&#233; vers l'action dans lequel maladie et crime s'excluent mutuellement, et d'un r&#233;gime de normalisation qui vise toute la vie de l'individu, son comportement et son attitude, afin d'en d&#233;duire son caract&#232;re anormal voire dangereux. C'est ainsi que gr&#226;ce au comportement d&#233;viant de Rivi&#232;re &#8211; il crucifiait de petits oiseux et aga&#231;ait son petit fr&#232;re &#8211; il est possible d'en faire un individu dangereux, de d&#233;terminer son caract&#232;re criminel. Dans une telle interpr&#233;tation normalisatrice, le m&#233;moire de Rivi&#232;re, pi&#232;ce centrale du dossier, est r&#233;duite &#224; une fonction d'aveu, d'explication a posteriori de l'acte atroce, &#233;crit d'ailleurs &#224; la commande de l'institution juridique en la personne du magistrat d'instruction. C'est &#224; cette interpr&#233;tation que Foucault s'oppose radicalement en montrant le caract&#232;re &#233;quivoque de ce m&#233;moire et en pla&#231;ant le personnage de Rivi&#232;re davantage du c&#244;t&#233; de l'inf&#226;me que de celui des anormaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II. Rivi&#232;re, l'inf&#226;me&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;La vie des hommes inf&#226;mes&lt;/i&gt; Foucault pr&#233;sente des &#233;crits d'origine institutionnelle et de caract&#232;re incertain &#8211; tels que les placets, lettres de cachets, ordres du roi, ainsi que les enqu&#234;tes pr&#233;c&#233;dant ces ordres du roix &#8211; comme des &#171; po&#232;mes vies &#187;. Il s'agit en fait de &lt;i&gt;textes op&#233;ratifs&lt;/i&gt;, de textes &#171; qui ont jou&#233; un r&#244;le dans ce r&#233;el dont ils parlent &#187; ; la question de la repr&#233;sentation de la r&#233;alit&#233;, &#224; la mani&#232;re d'un r&#233;alisme social, fid&#232;le &#224; la mis&#232;re du monde, fait place ici &#224; cette id&#233;e de &lt;i&gt;r&#233;alisme op&#233;ratif&lt;/i&gt; ou de fonctionnalit&#233; des textes. Ce sont des mots dans lesquels se sont jou&#233;es des vies : &#171; Ces discours ont r&#233;ellement crois&#233; des vies ; ces existences ont &#233;t&#233; effectivement risqu&#233;es et perdues dans ces mots. &#187; Car c'est dans la rencontre avec le pouvoir, gr&#226;ce au pouvoir, que ces existences obscures laissent des traces et entrent dans les archives, c'est-&#224;-dire dans un dispositif d'enregistrement qui ne leur &#233;tait pas accessible. En m&#234;me temps, ces vies inf&#226;mes ne deviennent pas plus que ce qu'elles sont &#8211; des mots &#8211;, &#233;tant donn&#233; qu'elles sont inf&#226;mes non pas par leur action, comme ce serait le cas pour les &#171; hommes d'&#233;pouvante et de scandale &#187; dont &#171; l'infamie n'est qu'une modalit&#233; de l'universelle &lt;i&gt;fama&lt;/i&gt; &#187;. Au contraire, ces vies inf&#226;mes sont inf&#226;mes &lt;i&gt;strictement&lt;/i&gt;, &#171; en toute rigueur &#187;, et ne composent &#171; avec aucune sorte de gloire &#187;, comme dit Foucault : &#171; ils n'existent plus que par les quelques mots terribles qui &#233;taient destin&#233;es &#224; les rendre indignes, pour toujours de la m&#233;moire des hommes. Et le hasard a voulu que ce soient ces mots, ces mots seulement, qui subsistent. Leur retour maintenant dans le r&#233;el se fait dans la forme m&#234;me selon laquelle on les avait chass&#233; du monde. Inutile de leur chercher un autre visage, ou de soup&#231;onner en eux une autre grandeur ; ils ne sont plus que ce par quoi on a voulu les accabler : ni plus ni moins. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
L'ordinaire peut donc se dire, ou mieux encore s'&#233;crire. Et &#224; nouveau Foucault constate ici un passage, un d&#233;placement &#224; l'int&#233;rieur des techniques de pouvoir quand le pouvoir exerc&#233; au niveau de la vie quotidienne passe de la condition d'&#234;tre celui d'un monarque, &#224; la fois principe politique et puissance magique, &#224; &#234;tre &#171; un r&#233;seau fin, diff&#233;renci&#233;, continu, o&#249; se relaient les institutions diverses de la justice, de la police, de la m&#233;decine, de la psychiatrie &#187;. Les lettres de cachet font partie, selon Foucault, de cet &#226;ge o&#249; &#171; le corps des mis&#233;rables est affront&#233; presque directement &#224; celui du roi [et ?] leur agitation &#224; ces c&#233;r&#233;monies &#187; et dans lequel par cons&#233;quent, les mots doivent &#234;tres des mots emprunt&#233;s maladroitement &#224; ce discours souverain et th&#233;&#226;tral. C'est cette th&#233;&#226;tralit&#233; des discours inf&#226;mes qui se perdra par la suite &#171; lorsqu'on fera, de ces choses et de ces hommes, des &#8216;affaires', des faits divers, des cas &#187; &#8211;en gros, lorsque le savoir psychiatrique les normalisera tel qu'il a essay&#233; de le faire en constituant l&lt;i&gt;'affaire Pierre Rivi&#232;re&lt;/i&gt;. C'est alors que le style du discours passera d'un paradigme th&#233;&#226;tral &#224; un paradigme d'observation et de neutralit&#233;, de l'&#233;clat souverain &#224; la grisaille de l'administration &#8211; ou &#224; la productivit&#233; du biopolitique que Foucault r&#233;sume, &#224; la fin du texte, dans une tr&#232;s belle formule : &#171; Comme le pouvoir serait l&#233;ger et facile, sans doute, &#224; d&#233;manteler, s'il ne faisait que surveiller, &#233;pier, surprendre, interdire et punir ; mais il incite, suscite, produit ; il n'est pas simplement &#339;il et oreille. Il fait agir et parler. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Pierre Rivi&#232;re est donc une figure de l'inf&#226;me en tant qu'il est une de ces voix destin&#233;es &#224; dispara&#238;tre et qui, par un &#171; &#233;trange hasard &#187;, se sont retrouv&#233;es dans les archives et sont arriv&#233;es jusqu'&#224; nous. En m&#234;me temps, Rivi&#232;re, d&#233;j&#224;, constitue une affaire, un fait divers &#8211; le corps de Rivi&#232;re est entr&#233; dans un r&#233;gime post-souverain dans lequel, justement, des m&#233;diations existent, des m&#233;diations journalistiques, scientifiques, administratives. Mais ce que partagent les vies inf&#226;mes du XVII&#232;me et XVIII&#232;me si&#232;cle avec le parricide du XIX&#232;me si&#232;cle, est qu'ils constituent une prise de parole par ceux qui n'auraient pas eu ou d&#251; avoir acc&#232;s &#224; cette parole. Tout le probl&#232;me &#233;tant alors de savoir si et comment cette prise de parole peut &#233;chapper &#224; un pouvoir de normalisation qui en serait en m&#234;me temps l'origine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;III. Le m&#233;moire de Rivi&#232;re&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon Foucault, c'est le statut m&#234;me du m&#233;moire, qui devrait permettre de donner une r&#233;ponse &#224; cette question : Car, tandis que l'on pourrait en faire un aveu, donc un m&#233;ta-texte qui serait venu &lt;i&gt;apr&#232;s&lt;/i&gt; le crime et rentrerait donc dans un r&#233;seau de normalisation psychiatrico-juridique post-inf&#226;me, Rivi&#232;re lui-m&#234;me affirmait que le m&#233;moire existait avant le crime, qu'il l'avait con&#231;u d'abord afin &#171; d'entourer le meurtre &#187;. Son premier projet ayant &#233;t&#233; d'&#233;crire son m&#233;moire, annoncer le crime, expliquer la vie des parents, expliquer le geste, commettre le crime, exp&#233;dier le m&#233;moire et se tuer. Un autre projet pr&#233;voyait de d&#233;lier le crime du m&#233;moire en &#233;crivant un m&#233;moire sur la vie de ses parents, puis &#233;crire un deuxi&#232;me m&#233;moire qui dirait le meurtre &#224; venir et finalement commettre le crime. Le troisi&#232;me projet, finalement r&#233;alis&#233; &#171; parce qu'un sommeil &#8216;fatal' l'emp&#234;che d'&#233;crire &#187; adopte la chronologie suivante : &#171; tuer, puis se faire prendre, puis faire ses d&#233;clarations, puis mourir &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
La question est alors de comprendre le statut de cette prise de parole de &#171; celui qu'on prend pour une sorte d'idiot, [&#8230;] un furieux, un forcen&#233; &#187; et qui est le m&#233;moire : D'abord il est important de souligner que c'est une prise de parole non repr&#233;sentative, qui ne fonctionne pas selon une logique repr&#233;sentative mais arch&#233;ologique ou consubstantielle : et cet aspect est partag&#233; pas les textes op&#233;rationnels des inf&#226;mes et le m&#233;moire de Rivi&#232;re, qui lui, par contre rel&#232;ve davantage d'un paradigme litt&#233;raire ou proto-litt&#233;raire : Malgr&#233; leur style diff&#233;rent, les mots et la vie &#8211; ou plus concr&#232;tement les actes &#8211; se trouvent au m&#234;me niveau, l'existence de Rivi&#232;re se joue dans son m&#233;moire de la m&#234;me mani&#232;re que celle des inf&#226;mes se jouait dans les mots de fausse splendeur des lettres de cachet. Mais leur mod&#232;le est diff&#233;rent : Tandis que les lettres de cachet adoptaient le style th&#233;&#226;tral des discours souverains, le m&#233;moire de Rivi&#232;re rejoint, par sa forme, &#171; toute une s&#233;rie de narrations qui formaient alors comme &lt;i&gt;une m&#233;moire populaire des crimes&lt;/i&gt; &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a donc constitution d'une m&#233;moire parall&#232;le d&#233;tach&#233;e de la m&#233;moire des grands &#233;v&#233;nements, une m&#233;moire des faits divers distingu&#233;e par un certain style de narration : Car il s'agit, nous dit Foucault, de &#171; changer d'&#233;chelle, grossir les proportions, faire appara&#238;tre le grain minuscule de l'histoire et ouvrir au quotidien l'acc&#232;s au r&#233;cit &#187;. C'est donc une op&#233;ration narratologique qui consiste d'une part &#224; faire rentrer dans le r&#233;cit du fait divers en question des &#233;l&#233;ments, des personnages, des noms, des gestes, des dialogues, des objets qui d'ordinaire n'y ont pas place par d&#233;faut de dignit&#233; sociale ; et, d'autre part, de faire appara&#238;tre ces menus &#233;v&#233;nements &#8211; malgr&#233; leur fr&#233;quence et leur monotonie &#8211; comme singuliers, curieux, extraordinaires et presque uniques. &#171; Il n'a pas &#233;t&#233; besoin d'un roi ou d'un puissant pour les rendre m&#233;morables. Tous ces r&#233;cits racontent une histoire sans ma&#238;tres, peupl&#233;e d'&#233;v&#233;nements fr&#233;n&#233;tiques et autonomes, une histoire en dessous du pouvoir et qui vient buter contre la loi. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui vient se dessiner ici est donc une forme de repr&#233;sentation ou de r&#233;alisme, justement non-repr&#233;sentatif, tel que Jacques Ranci&#232;re l'a formul&#233; avec le r&#233;gime esth&#233;tique de l'art qui se d&#233;finit dans la rupture avec les hi&#233;rarchies classiques de la repr&#233;sentation : la repr&#233;sentation du n'importe qui ranci&#232;rien, la d&#233;mocratie romanesque flaubertienne, ne marque aucunement une rupture avec la mim&#233;sis, la repr&#233;sentation ou le r&#233;alisme, mais uniquement avec sa po&#233;tique, c'est-&#224;-dire ses hi&#233;rarchies repr&#233;sentatives qui d&#233;terminent qui a le droit d'&#234;tre repr&#233;sent&#233; de quelle mani&#232;re et par qui. La prise de parole g&#233;n&#233;ralis&#233;e, la prise de parole de ceux qui n'avaient pas acc&#232;s &#224; la parole, ni &#233;crite, ni dite d'ailleurs, constitue donc un &#233;v&#233;nement esth&#233;tico-politique fondamental qui se retrouve dans le geste de Rivi&#232;re. N&#233;anmoins, dans les prises de position de Ren&#233; Allio par rapport &#224; son film, cet argument de la prise de parole populaire est doubl&#233; d'un argument qui a &#224; voir avec le rehaussement de cette prise de parole : un rehaussement immanent qui produisait des effets stylistiques grotesques dans les lettres de cachet, un rehaussement ext&#233;rieur qui produit des effets tragiques, selon Allio, dans l'affaire Rivi&#232;re. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cette argumentation reprend une certaine perspective sur le r&#233;alisme adopt&#233;e &#233;galement dans la critique litt&#233;raire par Erich Auerbach dans son livre &lt;i&gt;Mim&#233;sis, la repr&#233;sentation de la r&#233;alit&#233; dans la litt&#233;rature occidentale&lt;/i&gt;. Ainsi Auerbach consid&#232;re que l'exploit fondamental de Flaubert est d'avoir repr&#233;sent&#233; le sentiment d'un tragique sans forme, et c'est en ceci qu'il s'inscrit dans le mouvement romantique ; il s'en diff&#233;rencie n&#233;anmoins par le fait d'avoir repr&#233;sent&#233; ce sentiment chez des gens &#171; de pauvre &#233;ducation et des basses couches sociales &#187;. Le quotidien peut et doit non seulement &#234;tre repr&#233;sent&#233;, contrairement au r&#233;gime po&#233;tique ou repr&#233;sentatif qui n'admettait que des sujets &#233;lev&#233;s, mais il doit &#234;tre repr&#233;sent&#233; avec gravit&#233; et tragique, le quotidien se voit par cons&#233;quent &#233;lev&#233; &#224; un niveau tragique. &lt;br class='autobr' /&gt;
On pourrait donc parler, au sein du probl&#232;me du r&#233;alisme du quotidien, d'une oscillation : Il y aurait d'un c&#244;t&#233; une tentative d'&#233;lever le fait divers au rang du tragique (on ne serait donc plus dans le paradigme romanesque de Manon Lescaut mais dans la trag&#233;die), faire donc de l'inf&#226;me le h&#233;ros en l'inscrivant dans une histoire repr&#233;sentative.xvi Cette h&#233;ro&#239;sation du quotidien constituerait en derni&#232;re instance une forme de normalisation historiographique. De l'autre c&#244;t&#233;, on retrouverait une tentative d'&#233;crire une menue histoire, une histoire sans h&#233;ros, a-tragique, m&#233;diatis&#233;e &#8211; telle que Foucault l'annonce dans son introduction &#224;&lt;i&gt; la Vie des hommes inf&#226;mes&lt;/i&gt; qui ne sont rien de plus que leurs mots et qui donnerait lieu, &#233;ventuellement, &#224; une mani&#232;re d'&#233;chapper au pouvoir de normalisation compris, d'un point de vue narratologique, comme pouvoir d'h&#233;ro&#239;sation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;IV. Allio, rendre compte du dossier en images&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour finir, je voudrais maintenant regarder de plus pr&#232;s la lecture cin&#233;matographique du m&#233;moire de Rivi&#232;re que propose Ren&#233; Allio dans son film &lt;i&gt;Moi, Pierre Rivi&#232;re ayant &#233;gorg&#233; ma m&#232;re, ma s&#339;ur et mon fr&#232;re&lt;/i&gt; de l'ann&#233;e 1975. En r&#233;sumant, on pourrait donc dire que l'hypoth&#232;se partag&#233;e par tous les lecteurs du XX&#232;me si&#232;cle du m&#233;moire de Rivi&#232;re est celle de la prise de parole. Dans les commentaires &#224; son film, Allio r&#233;articule cette prise de parole des paysans, autant dans le m&#233;moire que dans son film, sous l'imp&#233;ratif du &#171; non-parisianisme &#187; qui implique une critique de ce qu'il appelle le &#171; brechtisme &#187; : Par brechtisme, qui ne correspond pas &#224; la pens&#233;e de Brecht, mais &#224; ce que certains intellectuels parisiens en font apr&#232;s sa mort, Allio d&#233;signe de mani&#232;re critique une prise de parole de l'intellectuel &#224; la place et pour le paysan. Cette critique, qu'il partage avec Foucault et Deleuze notamment dans le fameux entretien sur la fonction politique de l'intellectuelxviii, se traduit dans le film par plusieurs d&#233;cisions fondamentales. La plus importante &#233;tant s&#251;rement celle de confier les r&#244;les des notables, avocats, m&#233;decins, juges, &#224; des acteurs professionnels tandis que le r&#244;le des paysans est jou&#233; par d'autres paysans normands afin d'en laisser entendre la &#171; vraie voix &#187;. Foucault avait qualifi&#233; de &#171; politiquement important &#187; cette possibilit&#233; pour les paysans de jouer ce texte paysan et avait remarqu&#233; que le partage entre les acteurs professionnels et non-professionnels reconstruit l'opposition entre les paysans du 19&#232;me et les gens de la ville, &#171; le monde de la loi, les juristes, les avocats &#187;. Cette opposition se voit travers&#233;e par une ligne de communication diachronique et &#171; tr&#232;s directe entre le paysan du xixe si&#232;cle et celui du xxe si&#232;cle &#187; &#224; laquelle les acteurs professionnels restent &#171; ext&#233;rieurs &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Par son choix d'acteurs non-professionnels mais &#233;galement par le choix du lieu &#8211; un village normand non loin du village d'origine &#8211; Allio poursuit une strat&#233;gie d'authentification ou d'authenticit&#233; quasi-documentaire qui n&#233;anmoins a trait uniquement au monde paysan, &#224; son milieu, &#224; son paysage et &#224; ses personnages tandis que les sc&#232;nes institutionnelles adoptent un caract&#232;re plut&#244;t fictif. Ainsi l'ancrage dans le paysage normand, la tentative de retrouver la constitution du paysage, du village et des relations sociales se voient doubl&#233;s par une repr&#233;sentation standardis&#233;e du monde juridico-administratif : une pr&#233;sentation tentant de montrer l'authenticit&#233; de l'inf&#226;me s'oppose &#224; une repr&#233;sentation quasi-dramatique de l'institution. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est cette authentification qui s'accompagne, non pas dans le film, mais dans le discours d'Allio, de ce qu' on pourrait appeler une strat&#233;gie d'h&#233;ro&#239;sation : ainsi Allio explique que sa pr&#233;occupation, dans tous ses films a &#233;t&#233; &#171; de rendre &#224; des personnages populaires un r&#244;le central, c'est-&#224;-dire, dans le r&#233;cit, ou dans l'histoire, ou dans le r&#233;cit fictionnel, &lt;i&gt;la place du h&#233;ros &lt;/i&gt; &#187;. Foucault s'exprime d'une mani&#232;re semblable : &#171; Ce qui est important aussi dans le film d'Allio, c'est qu'il donne aux paysans leur &lt;i&gt;trag&#233;die&lt;/i&gt;. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt; Et Allio revient sur cette dimension du tragique qu'il relie &#224; &#171; cette part d'exc&#232;s &#187; par laquelle le m&#233;moire de Rivi&#232;re d&#233;borde tout syst&#232;me d'explication et toute approche normative, comme Foucault l'avait montr&#233; : &#171; Elle est cette part d'exc&#232;s que la description, que la r&#233;duction d'actes de ce genre en termes de faits divers excluent soigneusement. &#187; Allio oppose donc le tragique au fait divers et plus loin la dimension tragique de la violence &#224; une dramaturgie de la quotidiennet&#233;. Une telle opposition semble pourtant se laisser r&#233;soudre uniquement par un acte de rehaussement du quotidien au tragique tel que nous l'avons esquiss&#233;, un rehaussement qui en fin de compte inscrirait le quotidien dans une normalisation narrative et politique. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je voudrais donc demander si, au contraire, il existe un tragique qui justement &#233;viterait cette h&#233;ro&#239;sation &#224; la mani&#232;re de la trag&#233;die classique, et une forme narrative qui, tout au contraire, inscrirait le tragique dans le quotidien et non pas le quotidien dans le tragique. C'est &#233;galement Allio qui &#233;nonce cette exigence de faire fonctionner le tragique dans &#171; la dramaturgie de la quotidiennet&#233; conserv&#233;e par l'aspect historique et documentaire et ins&#233;r&#233;e dans ce qu'&#233;tait la condition paysanne du temps &#187; en l'opposant &#224; une chronologie lin&#233;aire dans laquelle l'&#233;v&#233;nement, le meurtre, viendrait &#224; la fin, comme B&#252;chner l'avait fait pour le Woyzeck, autre r&#233;cit d'un fait divers. Il y aurait donc une oscillation dans la pens&#233;e d'Allio entre deux mani&#232;res de mettre en relation tragique et quotidien, une premi&#232;re qui &#233;l&#232;verait le quotidien au tragique et comporterait alors les pi&#232;ges d'une h&#233;ro&#239;sation, donc d'une normalisation, et une deuxi&#232;me qui inscrirait le tragique dans le quotidien et qui &#233;chapperait &#224; la normalisation, c'est-&#224;-dire &#224; l'imposition de hi&#233;rarchies repr&#233;sentatives par son statut d'infamie stricte. Car, m&#234;me si le discours d'Allio semble marqu&#233; par cette ind&#233;cision, son film, par contre, ne l'est aucunement et adopte de plein gr&#233; une position d'infamie stricte, non susceptible aux strat&#233;gies de glorification. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce tragique inf&#226;me s'inscrit dans la condition paysanne par des actes violents, par la violence meurtri&#232;re de Rivi&#232;re, mais &#233;galement par la double passion de la m&#232;re et de Rivi&#232;re, tel que l'&#233;crit Jean Jourdheuil, co-sc&#233;nariste du film, ou bien par la violence de la mort du propre Rivi&#232;re. Le tragique, c'est au fond, la structure assassine du quotidien : le film traite ainsi, &#233;crit Jourdheuil, &#171; de la vie de la campagne &lt;i&gt;telle qu'elle conduit &lt;/i&gt; &#224; un triple meurtre selon une dramaturgie du fait divers &#187;.xxvi Le tragique d&#233;signe la tragique rencontre du monde paysan avec la loi, qui n'est plus la loi divine et souveraine de la trag&#233;die grecque mais celle du Code Civil de 1810, donc une loi qui a elle-m&#234;me bascul&#233;e du c&#244;t&#233; de la normalisation. Pour r&#233;sumer, on pourrait donc dire qu'il ne s'agit plus d'une po&#233;tique du tragique, qui, tout en rehaussant le quotidien, assumerait une hi&#233;rarchie repr&#233;sentative, mais d'&lt;i&gt;une esth&#233;tique du tragique&lt;/i&gt; qui, elle, serait strictement inf&#226;me dans le sens de Foucault, c'est-&#224;-dire dont les &#233;l&#233;ments feraient retour dans le r&#233;el sur le m&#234;me mode, dans la forme m&#234;me selon laquelle on les avait chass&#233; du monde : par les m&#234;mes mots maladroits, les m&#234;mes actes violents. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quelles seraient alors les figures de style d'une telle esth&#233;tique ? Allio le dit lui-m&#234;me, il voulait &#171; rendre compte de l'affaire Rivi&#232;re en &lt;i&gt;termes d'images &lt;/i&gt; &#187;. Pour ceci, il fallait partir d'une fid&#233;lit&#233; absolue au texte : &#171; le sens, le dire, &#233;taient d&#233;j&#224; dans le m&#233;moire &#187;, le script existait comme un fait non interpr&#233;table et chaque mot qui est dit dans le film rel&#232;ve du m&#233;moire ou du dossier Rivi&#232;re. Et l'on pourrait voir en cette fid&#233;lit&#233; un acte quasiment aussi &#171; politiquement important &#187; que le fait d'avoir choisi des acteurs paysans. Allio qualifie ce style comme un r&#233;alisme &#224; &#233;gale distance entre distanciation et identification ; et c'est justement cette oscillation entre deux strat&#233;gies narratologiques classiques, l'effet d'ali&#233;nation brechtien et l'immersion po&#233;tique aristot&#233;licienne, qui caract&#233;rise une strat&#233;gie artistique comme celle de la reconstruction historique ou du reenactment. La fid&#233;lit&#233; extr&#234;me au texte se traduit donc, dans le film d'Allio, entre autres, par des sc&#232;nes reconstruites, des remises en sc&#232;ne le plus d&#233;taill&#233;es possible. Je voudrais vous montrer un extrait tr&#232;s bref pour montrer de quoi je parle : ##extrait du film##&lt;br class='autobr' /&gt;
Le re-enactment ou la reconstruction historique est donc a priori une strat&#233;gie artistique et historiographique de l'identification, donc immersive dont le but est de faire revivre au spectateur (ou &#224; celui qui y participe) des sentiments forts, historiques afin de mieux les comprendre sur un mode affectif, direct, sensible. Cette identification est n&#233;anmoins totalement ali&#233;n&#233;e (&lt;i&gt;verfremdet&lt;/i&gt;) dans le film d'Allio &#8211; d&#233;j&#224; par le fait qu'il s'agit d'un film, mais aussi par le caract&#232;re artificiel des sc&#232;nes, qui sont pourtant des reconstructions authentiques presque criminologiques en ce qui concerne la position des corps, la disposition de la chambre etc. Ils apparaissent n&#233;anmoins d'une mani&#232;re totalement artificielle, bien plus comme un d&#233;cor de th&#233;&#226;tre qu'une image identificatrice qui ferait dispara&#238;tre son caract&#232;re d'image. Au contraire, Allio montre l'image en tant qu'image, le support narratif en tant que support, m&#233;dium, et c'est en ceci qu'il s'inscrit dans la pens&#233;e de Brecht, et non du &#171; brechtisme &#187;. Allio expose donc la tension entre une strat&#233;gie identificatrice de l'historiographie, et r&#233;cemment artistique, et une strat&#233;gie d'artificialisation et de distanciation en se pla&#231;ant au fil m&#234;me de cette tension. Il proc&#232;de &#224; une reconstruction artificielle d'un milieu d'&#233;v&#233;nements, dans lequel des personnages &#171; isomorphes &#187; aux paysans du XIX&#232;me si&#232;cle sont r&#233;introduits afin de mettre &#224; preuve la &#171; diff&#233;rence des formes du pass&#233; avec les n&#244;tres &#187;, il s'agit donc de ramener le pr&#233;sent sans qu'il y ait repr&#233;sentation du pr&#233;sent ; de faire jouer le pr&#233;sent avec la pass&#233;, non pas par identification simple, ni non plus par pure distanciation mais en jouant sur la tension entre les deux dans l'image.xxvii &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est donc ainsi que le dossier Rivi&#232;re, dans ses diff&#233;rentes couches m&#233;diologiques, se d&#233;fend d'une normalisation narratologique d'un c&#244;t&#233; &#8211; il ne s'agit pas d'un texte d'auteur de la m&#234;me mani&#232;re qu'il ne s'agit pas d'un film d'auteur : Rivi&#232;re n'est pas ce sujet libre, autonome et cr&#233;atif qui se traduirait dans un texte dont l'intention serait de faire comprendre un acte. Evidemment il s'agit bien de donner les raisons d'un acte &#8211; Rivi&#232;re le dit lui-m&#234;me mais tout en donnant au texte le m&#234;me poids qu'&#224; l'acte, la m&#234;me densit&#233; ontologique si l'on veut : le dossier Rivi&#232;re fournit des &#233;l&#233;ments, dont un texte, un crime, plus tard d'autres textes ainsi que des images qui s'associent ou se dissocient, sont en mouvement les uns par rapport aux autres &#224; l'int&#233;rieur d'un champ arch&#233;ologique. Rivi&#232;re, en derni&#232;re instance, se comporte en arch&#233;ologue de la condition paysanne et c'est justement pour ceci que le dossier Rivi&#232;re &#233;chappe, de l'autre c&#244;t&#233;, &#224; une normalisation politique : Le r&#233;cit du crime que fait Rivi&#232;re lui-m&#234;me dans son m&#233;moire n'est par cons&#233;quent pas une interpr&#233;tation explicative de sa rationalit&#233; ou de sa d&#233;raison. Au contraire, le r&#233;cit fait partie du crime de telle mani&#232;re que dans l'affaire Rivi&#232;re le geste d'&#233;crire et le geste de tuer sont des &#233;l&#233;ments de m&#234;me nature : &#171; le meurtre et le r&#233;cit du meurtre sont consubstantiels &#187; &#233;crit Foucault. Suivant le mod&#232;le arch&#233;ologique le texte ne renvoie pas &#224; une couche constituant un soubassement de v&#233;rit&#233; historique ou d'&#233;v&#233;nement, au-del&#224; des mots, mais les mots et les choses sont agenc&#233;s au m&#234;me niveau. Contrairement &#224; ce qu'en disent certains experts, &#233;galement frapp&#233;s par la beaut&#233; de l'&#233;criture, le m&#233;moire n'est ni aveu, ni d&#233;fense : tandis que pour les experts juridico-psychologiques de la normalisation, le m&#233;moire n'existe que par le crime, pour Rivi&#232;re, le crime n'existe qu'&#224; partir de son m&#233;moire, &#171; le m&#233;moire n'explique pas le crime, il est le crime &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est ainsi que Rivi&#232;re reste une figure de l'infamie stricte en d&#233;robant son acte, d'une part, &#224; toute approche glorifiante, et d'autre part &#224; toute approche explicative ou interpr&#233;tative en entra&#238;nant non seulement les psychiatres et experts de son temps mais &#233;galement les lecteurs et spectateurs de notre temps dans sa logique selon laquelle le crime et le texte sont indissociables : C'est ainsi que les gestes de Rivi&#232;re court-circuitent toute approche herm&#233;neutique qui permettrait d'inscrire ses deux gestes dans un syst&#232;me de normalisation bas&#233;, n&#233;cessairement, sur le partage clair entre texte et acte, entre mots et choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Strasbourg, 11 avril 2014&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Premi&#232;re publication : 13 avril 2014)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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