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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>De la lutte des classes aux antagonismes diffus</title>
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		<dc:date>2014-04-18T08:03:16Z</dc:date>
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		<dc:creator>Roberto Nigro</dc:creator>



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&lt;p&gt;Expos&#233; pr&#233;sent&#233; au colloque international Exclusion, discipline, terreur : &#224; partir de Michel Foucault 11 et 12 avril 2014, Strasbourg &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans mon expos&#233; j'aimerais prendre en compte une notion que Foucault met au c&#339;ur de ses analyses de la p&#233;nalit&#233; en particulier dans le cours de 1973, intitul&#233; La soci&#233;t&#233; punitive. Il s'agit de la notion de guerre civile. Foucault ne cesse pas de se r&#233;f&#233;rer &#224; cette notion aussi dans les ann&#233;es qui suivent le cours au Coll&#232;ge de France de 1973 ; mais, au fil (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Expos&#233; pr&#233;sent&#233; au colloque international&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Exclusion, discipline, terreur : &#224; partir de Michel Foucault&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
11 et 12 avril 2014, Strasbourg&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans mon expos&#233; j'aimerais prendre en compte une notion que Foucault met au c&#339;ur de ses analyses de la p&#233;nalit&#233; en particulier dans le cours de 1973, intitul&#233; &lt;i&gt;La soci&#233;t&#233; punitive&lt;/i&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il s'agit de la notion de guerre civile. Foucault ne cesse pas de se r&#233;f&#233;rer &#224; cette notion aussi dans les ann&#233;es qui suivent le cours au Coll&#232;ge de France de 1973 ; mais, au fil des ann&#233;es, il soumet cette notion &#224; des rectifications ; il critique les usages que lui-m&#234;me en avait fait, et ce faisant il fait surgir un nouveau paysage conceptuel qui, surtout &#224; partir de la deuxi&#232;me moiti&#233; des ann&#233;es 1970, tourne autour des notions de gouvernement et de gouvernementalit&#233;. Foucault dut croire, comme il le dit, que ces notions sont plus op&#233;ratoires pour analyser les ph&#233;nom&#232;nes de pouvoir qui traversent nos soci&#233;t&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En essayant de d&#233;gager des consid&#233;rations sur ce sujet, je ne vais pas suivre chronologiquement la trajectoire de l'&#233;volution intellectuelle de Foucault : ceci impliquerait qu'on s'arr&#234;te sur les critiques, sur les rectifications que Foucault a d&#233;velopp&#233; &#224; l'&#233;gard de l'organisation de son travail. Ce serait une d&#233;marche sans doute riche d'enseignements, mais elle pourrait abriter aussi un pi&#232;ge, parce qu'elle risquerait de privil&#233;gier le regard que le dernier Foucault, pour ainsi dire, a port&#233; sur l'ensemble de ses recherches. Donc, je voudrais &#233;viter d'approcher l'&#339;uvre de Foucault tout en ayant comme perspective d'analyse sa derni&#232;re production, comme si celle-ci &#233;tait la seule &#224; &#234;tre l&#233;gitim&#233;e &#224; &#233;clairer l'ensemble de sa production intellectuelle. J'aimerais, par contre, au moins en un premier temps, m'en tenir &#224; la valeur heuristique d'une telle notion de guerre civile et voir si elle peut valoir encore aujourd'hui comme un catalyseur analytique capable d'expliciter des ph&#233;nom&#232;nes de pouvoir qui traversent nos soci&#233;t&#233;s contemporaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1973, Foucault met la notion de guerre civile au centre de ses analyses sur la p&#233;nalit&#233;. La guerre civile est la matrice de toutes les luttes de pouvoir. Il veut montrer qu'elle est l'&#233;tat permanent &#224; partir duquel peut et doit se comprendre un certain nombre de tactiques de lutte. Il montre qu'un des premiers axiomes de l'exercice du pouvoir consiste &#224; nier la guerre civile, &#224; la recouvrir, &#224; affirmer qu'elle n'existe pas. La guerre civile, dans la pens&#233;e politique moderne, est consid&#233;r&#233;e comme un accident, une anomalie, ce qu'il faut &#233;viter, car il s'agit d'une monstruosit&#233; th&#233;or&#233;tico-pratique (p. 14-15 SP). Il ajoute que la guerre civile est une notion philosophiquement, politiquement, historiquement assez mal &#233;labor&#233;. Foucault s'adresse &#224; Hobbes pour montrer comme dans les analyses du philosophe anglais la guerre civile n'est jamais consid&#233;r&#233;e comme quelque chose de positif, de central, qui puisse servir en soi de point de d&#233;part de l'analyse. Bien au contraire, Hobbes la neutralise ; il la ram&#232;ne &#224; la fiction d'une guerre de tous contre tous, qui serait li&#233;e &#224; une dimension naturelle, universelle des rapports entre les individus en tant qu'individus. Elle est pr&#233;sent&#233;e comme quelque chose pr&#233;c&#233;dant le pacte social et men&#233; par l'individu. Cette r&#233;f&#233;rence &#224; l'individu est d'autant plus importante, car l'individu comme entit&#233; singuli&#232;re, joue une fonction anti- sociale : il d&#233;truit la vie sociale et la collectivit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, Foucault montre au contraire que la guerre civile a lieu comme affrontement d'&#233;l&#233;ments collectifs et que loin d'&#234;tre ce qui pr&#233;c&#232;de le pacte social ou ce qui s'impose de l'ext&#233;rieur comme lutte contre l'&#233;tat, elle se d&#233;roule sur le th&#233;&#226;tre du pouvoir (p. 30). Elle est ce qui hante le pouvoir. L'exercice quotidien du pouvoir doit pouvoir &#234;tre consid&#233;r&#233; comme une guerre civile : exercer le pouvoir, c'est d'une certaine mani&#232;re mener la guerre civile. (p. 33). Le pouvoir ne supprime pas la guerre civile, mais la m&#232;ne et la continue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si un des premiers axiomes de l'exercice du pouvoir, comme Foucault le dit, consiste &#224; nier la guerre civile, &#224; la recouvrir, &#224; affirmer qu'elle n'existe pas, &#224; l'expurger de la sc&#232;ne du pouvoir politique, je crois qu'il y a aussi une autre d&#233;marche dans notre culture, qui s'est impos&#233; de plus en plus &#224; partir de la fin du XIX si&#232;cle et qui a pes&#233; de tout son poids dans la disqualification de cette notion de guerre civile. Il s'agit d'une d&#233;marche tout &#224; fait sp&#233;culaire &#224; celle qu'on vient d'&#233;voquer ici par la r&#233;f&#233;rence &#224; la philosophie de Hobbes, une d&#233;marche qui sans doute lui doit beaucoup aussi ; mais qui, &#224; mon sens, a pour fonction d'inverser le signe de cette critique. Si, d'une part, la pens&#233;e politique moderne, en quelque sorte, se mobilise pour conjurer les dangers qui viennent de la notion de guerre civile, et pour ce faire elle a besoin de l'expulser du th&#233;&#226;tre de l'action politique, d'un autre cot&#233;, &#224; la fin du XIX si&#232;cle, nous assistons &#224; l'&#233;mergence d'un type nouveau de discours, qui ne situe plus la guerre civile &#224; l'ext&#233;rieur de la sc&#232;ne politique, mais, au contraire, lui fait une place au c&#339;ur m&#234;me des affrontements politiques. Toutefois, une fois plac&#233;e au c&#339;ur de l'action politique, il faut la priver de toute sa force et de tout son pouvoir et montrer ainsi qu'elle est porteuse uniquement d'un &#233;norme pouvoir de destruction. C'est ainsi que la guerre civile peut &#234;tre inscrite dans les formes les plus aveugles du nihilisme contemporain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la deuxi&#232;me moiti&#233; du XIX si&#232;cle, ce sujet s'&#233;claire d'un jour nouveau sous la plume d'un de plus grands romanciers de ce si&#232;cle. Je pense &#224; F&#233;dor Dosto&#239;evski. Son roman &lt;i&gt;Les D&#233;mons &lt;/i&gt; (parfois traduit en fran&#231;ais aussi avec le titre &lt;i&gt;Les Poss&#233;d&#233;s&lt;/i&gt;), est un document historique et psychologique majeur pour interpr&#233;ter ce sujet. Sous forme sombre et r&#233;actionnaire,&lt;i&gt; Les D&#233;mons &lt;/i&gt; d&#233;crit une pratique et une th&#233;orie qui influence le futur politique et social de l'Europe. Dosto&#239;evski s'en prend notamment &#224; la th&#233;orie politique de Serge&#239; Netcha&#239;ev et donne tout au long de son roman une repr&#233;sentation renvers&#233;e du processus moderne de r&#233;volution sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sergei Netcha&#239;ev &#233;tait un anarchiste russe n&#233; pr&#232;s de Moscou en 1847. Il s'&#233;tait attribu&#233; &#224; un moment donn&#233; la paternit&#233; du &lt;i&gt;Manifeste du Parti communiste&lt;/i&gt; &#233;crit par Marx et Engels. Il n'avait pas h&#233;sit&#233; &#224; utiliser tous les moyens de la violence, de l'attentat, du mensonge au sein m&#234;me de son organisation r&#233;volutionnaire, pour lib&#233;rer &#8211; dit-il- l'homme des cha&#238;nes de son esclavage. Lorsque en 1869 Ivan Ivanov, un membre de l'organisation de Netcha&#239;ev est trouv&#233; mort, tu&#233; par Netcha&#239;ev lui-m&#234;me qui l'ex&#233;cute pour trahison, les membres de l'organisation de Netcha&#239;ev, qui s'appelle &#171; Justice du peuple &#187;, sont arr&#234;t&#233;s. Netcha&#239;ev r&#233;ussit &#224; &#233;chapper &#224; l'arrestation et &#224; s'enfuir en Suisse. Les autorit&#233;s tsaristes entament un proc&#232;s contre les membres de son organisation en 1871 et publient les &#233;crits du groupe. Sur invitation de l'internationale ouvri&#232;re Marx attaque et d&#233;nonce l'action de Netcha&#239;ev, en la qualifiant de criminelle et d'anti- ouvri&#232;re. Son but &#233;tant de d&#233;valoriser le mouvement anarchiste, il y inclus Bakounine. Et c'est &#224; ce moment l&#224; que Dosto&#239;evski s'implique dans l'affaire Netcha&#239;ev, pour en tirer dans son roman&lt;i&gt; Les D&#233;mons&lt;/i&gt; l'image d'une action r&#233;volutionnaire, produit tragique de l'humanisme et du socialisme moderne. Ce que Dosto&#239;evski d&#233;crit sous la forme mystique du tragique n'&#233;tant rien d'autre que la forme renvers&#233;e du processus de subversion sociale qui traverse la soci&#233;t&#233; moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dosto&#239;evski insiste sur la dynamique de destruction int&#233;rieure, subjective des valeurs existantes. Dans les pages de son roman, la guerre civile prend une forme microphysique ; elle s'infiltre dans le quotidien, dans sa dimension la plus intime, dans l'ordre social et en d&#233;monte ainsi les &#233;l&#233;ments de stabilit&#233;, de s&#233;curit&#233;, de garantie. La guerre civile (ce ne sont pas les mots de Dosto&#239;evski) est rupture et subversion de l'existant.&lt;br class='autobr' /&gt;
Toute la dimension de la moralit&#233; individuelle et intersubjective est mise en cause : la personne humaine, la famille, l'&#233;tat, le bien et le mal, la beaut&#233;, la foi, la religion, l'espoir, les id&#233;ologies. La guerre civile prend la forme d'une r&#233;volution sociale, c'est &#224; dire d'une r&#233;volution qui n'a plus aucun caract&#232;re id&#233;ologique et politique. Elle n'est pas l'expression d'une classe d&#233;termin&#233;e ; elle n'est pas l'essor d'un projet politique ; et comme telle elle doit &#234;tre diff&#233;renci&#233;e de la r&#233;volution politique, car cette derni&#232;re, est, par contre, le produit historique de la culture et de la conscience moderne lib&#233;rale, socialiste et/ou anarchique. &lt;br class='autobr' /&gt;
Si, d'un cot&#233;, la r&#233;volution politique exprime la forme rationnelle et accomplie de l'action du sujet, d'un autre cot&#233;, la r&#233;volution sociale est d&#233;clench&#233;e par une mis&#232;re extr&#234;me et un d&#233;sespoir absolu ; mis&#232;re et d&#233;sespoir qui sont v&#233;cus dans les formes de l'abjection et de la d&#233;gradation de la condition humaine. C'est pourquoi l'action des r&#233;volutionnaires ne peut &#234;tre d&#233;crite que dans la forme du d&#233;moniaque. L'action d&#233;moniaque des r&#233;volutionnaires se d&#233;veloppe comme une n&#233;cessit&#233; tragique, comme si elle op&#233;rait au-del&#224; et ind&#233;pendamment de la volont&#233; des individus, au del&#224; des sujets et de leur conscience. Le scandale, la corruption, la faute, le remords, le mensonge, l'abus, l'ironie, le paradoxe, la criminalit&#233;, la trahison, la dissolution jusqu'&#224; la d&#233;gradation, l'assassinat, le suicide sont la s&#233;rie r&#233;elle d'un processus social qu'exprime l'action r&#233;volutionnaire, lorsqu'elle est d&#233;pouill&#233;e de sa forme id&#233;ologique et reconnue comme guerre civile. Ici, la guerre civile et la r&#233;volution n'op&#232;rent pas comme alternative &#224; l'existant ; elles ne proposent pas un autre mod&#232;le social, mais elles sont le fondement sur quoi l'existant repose. D'o&#249; le caract&#232;re impersonnel de la r&#233;volution sociale et son inexorabilit&#233;. L'action r&#233;volutionnaire d&#233;borde de la possibilit&#233; de contr&#244;le des sujets et met en mouvement toute la potentialit&#233; destructrice du renversement social. La cat&#233;gorie &#233;thique et religieuse, dont Dosto&#239;evski se sert, c'est &#224; dire le d&#233;moniaque, indique pr&#233;cis&#233;ment le fait que l'action r&#233;volutionnaire &#233;chappe des mains ; elle s'autonomise des sujets qui cependant lui ont donn&#233; son premier &#233;lan ; elle les tra&#238;ne dans son cours de destruction qui prend la forme de l'inexorabilit&#233; et de l'impersonnalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse de Dosto&#239;evski a un but pr&#233;cis : elle vise &#224; &#233;craser la r&#233;volution sociale en la r&#233;duisant &#224; la forme totalitaire du terrorisme politique. C'est le nihilisme et le terrorisme de Sergei Netcha&#239;ev qui est ici la cible de la critique. C'est sans doute aussi la forme d'existence &#224; laquelle Netcha&#239;ev donne vie, qui doit &#234;tre ici d&#233;molie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Netcha&#239;ev, ce g&#233;ant de la r&#233;volution, comme le d&#233;finit plus tard L&#233;nine, est aussi un g&#233;ant de l'immoralisme politique. Il se sert de tout le monde ; il utilise Bakounine jusqu'au moment de leur rupture irr&#233;parable, qui se produit autour du probl&#232;me &#233;tique et politique de la violence et de la science r&#233;volutionnaire en 1870. Apr&#232;s la rupture avec Bakounine, il s'installe &#224; Paris pour participer aux &#233;v&#233;nements de la Commune, ensuite il sera &#224; Londres, o&#249; il fonde une revue qui s'appelle &lt;i&gt;La Commune&lt;/i&gt;, dans laquelle il th&#233;orise l'amoralisme politique plus effr&#233;n&#233;. Netcha&#239;ev sera arr&#234;t&#233; en Suisse en1872, ramen&#233; &#224; Moscou, il y sera condamn&#233; &#224; vingt ans de travaux forc&#233;s en tant que criminel commun. M&#234;me en &#233;tant en prison, il sera capable de garder ses contacts avec les membres de l'organisation de la &#034;Volont&#233; du peuple&#034;, l'organisation r&#233;volutionnaire russe qui a h&#233;rit&#233; la pratique et les principes de l'organisation de Netcha&#239;ev. Son organisation organise aussi, sans r&#233;ussir, son &#233;vasion. Il participera activement aussi &#224; l'assassinat du Tsar Alexandre II.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dosto&#239;evski soumet &#224; une critique radicale le &lt;i&gt;Cat&#233;chisme r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt; de Netcha&#239;ev, c'est &#224; dire le manifeste politique de ce r&#233;volutionnaire russe dans lequel la libert&#233; absolue vient se confondre avec le totalitarisme absolu. Si l'arm&#233;e des damn&#233;s de Dosto&#239;evski est peupl&#233;e d'assassins, d'ivrognes ; si elle se compose d'une vari&#233;t&#233; infinie de turpitude, c'est parce que la r&#233;volution sociale doit &#234;tre disqualifi&#233;e et rel&#233;gu&#233;e dans le sous-sol de la damnation en tant que produit d'une sous-humanit&#233;. Prendre le devant de la sc&#232;ne est le pouvoir destructeur et suicidaire de la r&#233;volution sociale. Le d&#233;moniaque est le c&#339;ur et la synth&#232;se de la r&#233;volution sociale comme pouvoir destructeur et catastrophique inscrit dans le d&#233;veloppement moderne. &lt;br class='autobr' /&gt;
Si Dosto&#239;evski s'attache &#224; l'action et &#224; la pens&#233;e de Netcha&#239;ev, c'est parce qu'il comprend la n&#233;cessit&#233; tragique de l'&#339;uvre et de la pens&#233;e de ce r&#233;volutionnaire. Tout en renversant le sens historique et social de la r&#233;volution sociale, Dosto&#239;evski met en &#233;vidence, en quelque sorte, que le netcha&#239;evisme est le produit et le point d'aboutissement in&#233;vitable et irrempla&#231;able de l'histoire et de la th&#233;orie moderne de la libert&#233;, qui, en tant que libert&#233; absolue et illimit&#233;e, se transforme ainsi en despotisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les grands lecteurs de l'&#339;uvre de Dosto&#239;evski, nous retrouvons Nietzsche aussi. Dans les fragments posthumes de 1887, Nietzsche pr&#234;te une grande attention au roman de Dosto&#239;evski. Les fragments consacr&#233;s &#224; l'&#233;laboration de la notion de volont&#233; de puissance t&#233;moignent de cette fascination pour l'&#233;crivain russe. J'oserais dire que la volont&#233; de puissance rec&#232;le en partie le principe de Netcha&#239;ev de la violence comme principe qui anime et r&#233;git le devenir de l'histoire et de la nature, qui r&#232;gle le lien antagoniste qui unit d&#233;sespoir et lib&#233;ration, angoisse et bonheur. Offense, violence, exploitation, oppression, appropriation, ne sont pas seulement des &#233;l&#233;ments et des formes n&#233;cessaires de la vie, mais elles sont aussi les conditions et les instruments pour lib&#233;rer la vie. Nietzsche exprime ainsi une id&#233;e que nous retrouvons aussi &#224; la base de la critique de l'&#233;conomie politique de Marx, &#224; savoir l'id&#233;e d'apr&#232;s laquelle l'exploitation est la condition de lib&#233;ration, c'est &#224; dire la forme concr&#232;te de r&#233;appropriation de la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce mouvement s'exprime, comme je l'ai dit, dans l'impersonnalit&#233; de l'action destructrice, qui domine les volont&#233;s individuelles. L'action se produit avec une n&#233;cessit&#233; impersonnelle, comme un destin qui oblige &#224; tuer et &#224; &#234;tre tu&#233;. La violence et le mensonge envers soi-m&#234;me et envers les autres deviennent une n&#233;cessit&#233; et une condition naturelle de vie. C'est une sorte de d&#233;sespoir, qu'on pourrait nommer &#224; l'aide de Kierkegaard &#171; maladie mortelle &#187;, ou &#224; l'aide de Nietzsche &#171; inversion de toutes les valeurs &#187; ; c'est un d&#233;sespoir qu'on pourrait mieux comprendre aussi, si l'on se r&#233;f&#233;rait &#224; Marx lorsqu'il parle de la violence comme ma&#239;eutique de l'histoire, comme lutte politique non seulement entre les classes, mais entre les individus, les groupes sociaux, en un mot lorsqu'il analyse le passage de la lutte des classes &#224; la guerre civile et &#224; l'antagonisme social diffus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, dans ce parcours Marx est un cas tr&#232;s particulier, car il d&#233;finit les rapports entre la r&#233;volution sociale et la r&#233;volution politique dans une forme tr&#232;s complexe. Marx d&#233;finit ce rapport comme un rapport de radicale diff&#233;rentiation ; dans ses &#233;crits de jeunesse cette diff&#233;rentiation passe par l'id&#233;e qu'il y a, d'une part, l'&#233;mancipation humaine, totale, s'identifiant avec le socialisme et le communisme et, d'autre part, une &#233;mancipation politique, partielle et d&#233;termin&#233;e par l'&#233;tat moderne. (Je pense ici &#224; Marx, &lt;i&gt;La question juive&lt;/i&gt;). Or, cette diff&#233;rentiation est aussi une relation, c'est &#224; dire une exclusion incluante, car, pour Marx, l'action r&#233;volutionnaire sociale n&#233;cessite l'action politique. En m&#234;me temps, pour renverser le pouvoir existant et dissoudre les vieux rapports sociaux, l'action politique a besoin de la destruction et de la dissolution. La r&#233;volution politique n&#233;cessite l'action sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais dans la th&#233;orie de Netcha&#239;ev ce rapport ne se pr&#233;sente pas ainsi. Netcha&#239;ev accentue l'autonomie sociale de l'action r&#233;volutionnaire par rapport &#224; la politique. Il met l'accent sur le caract&#232;re de l'insurrection de masse comme &lt;i&gt;d&#233;sespoir&lt;/i&gt;. Le d&#233;sespoir est ce qui permet la n&#233;gation sociale et politique de l'&#233;tat pr&#233;sent, de sa morale, de ses valeurs. La r&#233;volution politique est pour Netcha&#239;ev la reproduction du pouvoir formel ; elle reproduit le syst&#232;me dominant de la domination et de l'exploitation. La r&#233;volution sociale, au contraire, produit et pr&#233;suppose un sujet antagoniste, le prol&#233;tariat social, qui, par sa nature, est &#233;galitaire et collectif, et refuse, la logique de la domination, de la hi&#233;rarchie de la division sociale du travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le &lt;i&gt;Cat&#233;chisme r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt;, &#233;crit par Netcha&#239;ev (mais longtemps attribu&#233; &#224; Bakounine), la r&#233;volution sociale est d&#233;finie comme le mouvement qui d&#233;truira totalement l'id&#233;e d'&#233;tat. Il s'agira d'une destruction tellement radicale qu'elle renversera toute tradition, loi et classe sociale (&#167;&#167; 23 et 24). La r&#233;volution sociale se diff&#233;rencie de toute r&#233;volution politique ou r&#233;volution d'inspiration d&#233;mocratique &#8211;bourgeoise en ceci qu'elle ne se bornera pas &#224; substituer une formation politique avec une autre. Si le mod&#232;le classique de la r&#233;volution bourgeoise et socialiste s'est arr&#234;t&#233; au seuil de la propri&#233;t&#233; et de l'ordre social traditionnel, la r&#233;volution sociale d&#233;truira la civilisation, la morale et l'ordre qui a r&#233;gn&#233; jusqu'&#224; pr&#233;sent. Dans le &#167; 24, Netcha&#239;ev affirme que la t&#226;che du r&#233;volutionnaire est d'accomplir la totale, terrible, implacable destruction universelle. Nous ne voulons pas imposer au peuple aucune organisation autoritaire, car la future organisation na&#238;tra &#034;par le mouvement de la vie&#034; &#233;crit-il. La destruction, centre de l'activit&#233; r&#233;volutionnaire, doit &#234;tre totale, et affecter toute la soci&#233;t&#233; ; elle doit frapper toutes les formes de pouvoir dominant, toutes les classes et l'&#233;tat. La lutte r&#233;volutionnaire doit s'approprier tous les instruments de la lutte, de la conqu&#234;te et de l'utilisation du pouvoir afin d'emp&#234;cher que la lutte des classes, individuelle ou sociale, reproduise le pouvoir de nouvelles classes et de nouveaux rapports de domination. La destruction est lib&#233;ratrice si elle est totale, si elle d&#233;truit toute forme de reproduction de la domination. L'action r&#233;volutionnaire est totale et sociale parce qu'elle attaque le syst&#232;me en tant que tel. L'anarchie et le nihilisme sont ainsi les caract&#232;res sp&#233;cifiques de la r&#233;volution sociale. La r&#233;volution sociale n'a plus aucun caract&#232;re particulier, li&#233; &#224; une classe sociale ou &#224; un sujet sp&#233;cifique, mais elle est le mouvement qui lib&#232;re toute les forces du sous-sol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous savons que ces principes de la th&#233;orie de Netcha&#239;ev sont pass&#233;s au crible de la critique de Marx. Marx attaque comme anti-ouvri&#232;re, r&#233;actionnaire, criminelle et totalitaire une r&#233;volution dirig&#233;e par le sous-prol&#233;tariat. L'immoralisme de Netcha&#239;ev, la violence aveugle et criminelle, la terreur, le mensonge ne font que renverser la place centrale que la classe ouvri&#232;re et l'international occupe dans la r&#233;volution. Marx d&#233;finit l'id&#233;ologie anarchiste comme une sorte de haine du petit commer&#231;ant ou artisan qui se sent menac&#233; par l'Etat et par toute centralisation de forces laborieuses. L'anarchie pour Marx n'est rien d'autre que l'instrument d'un nouveau, despotique assujettissement des masses ouvri&#232;res. Ce que l'ambition de Bakounine et de Netcha&#239;ev veut r&#233;aliser n'est rien d'autre que le r&#234;ve d'une soci&#233;t&#233; o&#249; on travaille beaucoup et on consomme peu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, il faut le dire, cette critique f&#233;roce de Marx est aussi une paradoxale d&#233;formation id&#233;ologique de l'anarchisme de Bakounine. En un sens, elle montre l'incapacit&#233; de Marx de se soustraire &#224; la solidarit&#233; de parti du marxisme des ouvriers professionnels qui dominent l'International marxiste contre lesquels Bakounine et Netcha&#239;ev ont exalt&#233; la valeur r&#233;volutionnaire des ouvriers manuels, des ouvriers non qualifi&#233;s, de la racaille, des millions de non civilis&#233;s, de pauvres et d'analphab&#232;tes qui existent sur terre. Il s'agit de cette partie du prol&#233;tariat, que Marx et Engels ont appel&#233;, de mani&#232;re m&#233;prisante et pittoresque, le &lt;i&gt;Lumpen-Proletariat&lt;/i&gt;. Mais il s'agit d'une partie du prol&#233;tariat qui, en r&#233;alit&#233;, n'a pas sa place th&#233;orique et historique &#224; l'ext&#233;rieure du d&#233;veloppement capitaliste, mais &#224; l'int&#233;rieur de son d&#233;veloppement. C'est d'autant plus paradoxal car Marx lui m&#234;me explique avec une force inou&#239;e la structure et la gen&#232;se de ces couches sociales, lorsqu'il analyse les formes du &#034;travail abstrait&#034; et le d&#233;veloppement de la grande industrie et de la production sociale dans les &lt;i&gt;Grundrisse&lt;/i&gt;. La logique capitaliste produit et reproduit la &#034;deuxi&#232;me soci&#233;t&#233;&#034;, c'est &#224; dire la soci&#233;t&#233; des sous-prol&#233;taires, des nouveaux sujets expuls&#233;s, criminalis&#233;s et marginalis&#233;s par le d&#233;veloppement capitaliste ; elle produit l'arm&#233;e des &#034;abreki&#034;, comme le dit Netcha&#239;ev, &#224; savoir des combattants du d&#233;sespoir, autrement dit, l'arm&#233;e des pr&#233;caires, des marginalis&#233;s, des exclus, des migrants. A la fin du dix-neuvi&#232;me si&#232;cle il est d&#233;sormais clair qu'il existe une classe composite d'ouvriers non sp&#233;cialis&#233;s, non qualifi&#233;s, qui se distingue du prol&#233;tariat industriel, des ouvriers qualifi&#233;s, professionnels et politiquement organis&#233;s. Comment conjurer les dangers qui viennent d'une telle classe, qui bien s&#251;r, politiquement n'en constitue pas encore une, est le probl&#232;me qui se pose et s'impose par exemple dans le d&#233;bat du &lt;i&gt;Verein f&#252;r Sozialpolitik&lt;/i&gt;, l'association de politique sociale, fond&#233;e en 1872 et dissoute par les nazis en 1933, qui compte parmi ses membres des gens comme Werner Sombart, Lujo Brentano, Gustav Schmoller, Max Weber, pour en citer quelques-uns. &lt;br class='autobr' /&gt;
D&#233;sarmer le sous-prol&#233;tariat est un probl&#232;me qui s'impose dans le d&#233;veloppement du capitalisme industriel de la fin du XIX si&#232;cle. Il va de paire avec l'expansion d'un contr&#244;le qui vise les classes les plus basses, comme le souligne Foucault dans le cours &lt;i&gt;La soci&#233;t&#233; punitive&lt;/i&gt; (p. 113), et finalement les ouvriers. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans son &#339;uvre Foucault n'a pas cess&#233;, en effet, de montrer que le capitalisme ne pouvait pas fonctionner avec un syst&#232;me de pouvoir politique indiff&#233;rent aux individus : &#171; Il est venu un moment o&#249; il a fallu que chacun soit effectivement per&#231;u par l'&#339;il du pouvoir &#8211; &#233;crit-il. Lorsqu'on a eu besoin, dans la division du travail, de gens capables de faire ceci, d'autres de faire cela, lorsqu'on a eu peur aussi que des mouvements populaires de r&#233;sistance, ou d'inertie, ou de r&#233;volte viennent bouleverser tout cet ordre capitaliste en train de na&#238;tre, alors il a fallu une surveillance pr&#233;cise et concr&#232;te sur tous les individus &#187;.(1) &lt;br class='autobr' /&gt;
Cette surveillance a pris la forme d'une lutte contre les formes nouvelles de d&#233;pr&#233;dation li&#233;es aux risques nouveaux pris par la fortune en train de se capitaliser. Le capital s'expose au brigandage, au pillage, &#224; la d&#233;pr&#233;dation quotidienne. &#171; On est dans la guerre sociale, &#233;crit Foucault - non pas dans la guerre de tous contre tous, mais dans la guerre des riches contre les pauvres, des propri&#233;taires contre ceux qui ne poss&#232;dent rien, des patrons contre les prol&#233;taires &#187;. (2)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; l'int&#233;rieur de ce contexte historique, de cette guerre sociale, que Foucault situe l'&#233;mergence de la figure de l'ennemi social, du criminel, et, d'un point de vue psychopathologique ou psychiatrique, de l'individu dangereux. Une des premi&#232;res analyses de la d&#233;linquance au XVIII si&#232;cle, souligne Foucault, se concentre sur la pauvret&#233; et la mendicit&#233;. L'oisivet&#233; est consid&#233;r&#233;e comme la m&#232;re de tous le vices et de tous les crimes. Le crime commence quand on n'a pas d'&#233;tat civil, c'est &#224; dire de localisation g&#233;ographique. L'&#233;mergence de la figure du vagabond est li&#233;e &#224; l'id&#233;e de quelqu'un qui perturbe la production, qui est hostile aux m&#233;canismes normaux de la production. Le vagabond est quelqu'un qui refuse de travailler : il joue une fonction anti-productive. Le crime du vagabond est le refus du travail. Mais un lien entre refus du travail et violence se noue aussi, car le vagabond n'est pas seulement quelqu'un qui refuse de travailler, mais aussi quelqu'un qui pour survivre s'approprie des richesses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Foucault souligne aussi que ce th&#232;me du crime comme rupture du pacte, du criminel comme &#233;tant en guerre avec la soci&#233;t&#233;, de l'ennemi social, peut bien &#234;tre un h&#233;ritage de la pens&#233;e de Hobbes et de la pens&#233;e politique moderne. Le criminel &#233;tant celui qui rompt le pacte social. La figure du criminel, du bandit, du vagabond n'est pas non plus nouvelle dans l'espace politique de l'Europe moderne. Les essayistes politiques du 16e et 17e si&#232;cles se soucieront, par exemple, de conjurer les dangers qui viennent de certaines figures sociales composites, qu'ils regroupent sous le label du rebelle. Force est de constater, toutefois, que le rebelle en tant que tel n'est pas consid&#233;r&#233; comme porteur d'une subversion politique. La protestation sociale, des &#233;meutes aux jacqueries paysannes, n'implique pas n&#233;cessairement de subversion politique. Et m&#234;me si les jacqueries paysannes ont jou&#233; un r&#244;le tr&#232;s important en Europe, elles n'ont pas d&#233;termin&#233; des modifications de la structure &#233;tatique. Ce qu'on craint ce n'est pas la jacquerie en tant que telle, mais la possibilit&#233; qu'elle soit exploit&#233;e politiquement. De la m&#234;me mani&#232;re on ne craint pas le rebelle en tant que tel, mais la possibilit&#233; qu'il devienne un rebelle &lt;i&gt;politique&lt;/i&gt;, c'est &#224; dire que sa force soit exploit&#233;e politiquement par d'autres sujets politiques int&#233;ress&#233;s &#224; renverser une situation de pouvoir. Une grande partie du d&#233;bat autour de la raison d'&#233;tat &#224; la fin du 16e si&#232;cle se d&#233;veloppe autour de ces th&#232;mes. Il suffit de regarder l'&#339;uvre de Giovanni Botero et de Justus Lipse, par exemple. C'est d'autant plus int&#233;ressant car nous retrouvons, dans les analyses d'un auteur comme Botero les premi&#232;res esquisses d'une id&#233;e de disciplinarisation et de contr&#244;le social. Ces programmes prennent souvent une forme souple : Botero sera convaincu, par exemple, qu'il faut d&#233;velopper des programmes de divertissement pour le peuple. Programmes qui doivent inclure aussi des spectacles de punition, o&#249; seront punis entre autre des rebelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &#224; la fin du 18e si&#232;cle et au d&#233;but du 19e la situation a chang&#233;. L'accumulation du capital requiert de nouveaux m&#233;canismes de contr&#244;le. Si, d'une part, l'appareil de production requiert d'entretenir et d'utiliser les hommes de fa&#231;on diff&#233;rente afin d'augmenter la productivit&#233; du travail, d'un autre cot&#233;, tout ph&#233;nom&#232;ne de r&#233;volte, ou tout simplement tout ce qui ralentit la production ne peut plus &#234;tre tol&#233;r&#233;. C'est &#224; l'int&#233;rieur de ce nouveau paysage d'affrontement que les questions de l'ennemi social et de la guerre civile prennent toute leur ampleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais mentionn&#233; au d&#233;but de mon expos&#233; que Foucault s'engage, &#224; partir de la deuxi&#232;me moiti&#233; des ann&#233;es 1970 dans une trajectoire de rectifications de certaines th&#232;ses et hypoth&#232;ses qu'il avait utilis&#233; auparavant. C'est le cas de la r&#233;f&#233;rence &#224; ces notions de guerre civile et ennemi social. J'aimerais m'y r&#233;f&#233;rer bri&#232;vement pour approcher la fin de mon expos&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Trois ans apr&#232;s le cours &lt;i&gt;La soci&#233;t&#233; punitive&lt;/i&gt;, auquel j'ai fait principalement r&#233;f&#233;rence dans mon expos&#233;, Foucault reprend, dans le cours &lt;i&gt;Il faut d&#233;fendre la soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, l'&#034;hypoth&#232;se de Nietzsche&#034; pour essayer, en deux temps, &#224; la fois de d&#233;truire/d&#233;construire la notion de r&#233;pression et de r&#233;cup&#233;rer la th&#233;orie de la guerre comme principe historique de fonctionnement du pouvoir. Il &#233;crit : &lt;i&gt;&#171; Sous le pouvoir politique, ce qui gronde et ce qui fonctionne c'est essentiellement et avant tout un rapport belliqueux &#187;&lt;/i&gt;. (3) &lt;br class='autobr' /&gt;
La r&#233;f&#233;rence &#224; l'hypoth&#232;se de Nietzsche, en opposition &#224; l'hypoth&#232;se de Reich, a pour fonction de ramener l'analyse, d'une part, au sch&#233;ma guerre-r&#233;pression ou domination-r&#233;pression, et d'autre part au rapport belliqueux comme fondement du pouvoir politique. Pour ce qui concerne le premier aspect, il s'agira de questionner radicalement le mod&#232;le d'opposition entre lutte et soumission, tout en sachant que cette critique vise ses propres analyses, &#224; cause de leur pr&#233;c&#233;dent enracinement dans le mod&#232;le lutte-r&#233;pression. Ainsi, une partie du cours sera destin&#233;e &#224; &lt;i&gt;&#171; montrer en quoi et comment cette notion si courante maintenant de r&#233;pression pour caract&#233;riser les m&#233;canismes et les effets de pouvoir, est tout &#224; fait insuffisante pour les cerner &#187;. &lt;/i&gt;(4) &lt;br class='autobr' /&gt;
Cependant, l'essentiel du cours est consacr&#233; &#224; l'autre volet : l'analyse du probl&#232;me de la guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Est-ce bien exactement de la guerre qu'il faut parler pour analyser le fonctionnement du pouvoir ? [&#8230;] Le pouvoir, tout simplement, est-il une guerre continu&#233;e par d'autres moyens que les armes ou les batailles ? Sous le th&#232;me devenu maintenant courant, th&#232;me d'ailleurs relativement r&#233;cent, que le pouvoir a en charge de d&#233;fendre la soci&#233;t&#233;, faut-il entendre, oui ou non, que la soci&#233;t&#233; dans sa structure politique est organis&#233;e de mani&#232;re que certains puissent se d&#233;fendre contre les autres, ou d&#233;fendre leur domination contre la r&#233;volte des autres, ou, simplement encore, d&#233;fendre leur victoire et la p&#233;renniser dans l'assujettissement ? &#187;&lt;/i&gt;(5)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout laisserait croire que la th&#233;orie de la guerre est encore au c&#339;ur de l'analyse de Foucault. En 1976, il la consid&#232;re comme principe historique de fonctionnement du pouvoir. Cependant, il avance un peu dans l'analyse et met la guerre en relation avec le probl&#232;me de la race, puisqu'il consid&#232;re que c'est dans le binarisme des races qu'a &#233;t&#233; per&#231;ue, pour la premi&#232;re fois en Occident, la possibilit&#233; d'analyser le pouvoir politique comme guerre. A la fin du XIXe si&#232;cle, lutte des races et lutte des classes deviennent les deux grands sch&#233;mas selon lesquels on tente de rep&#233;rer le ph&#233;nom&#232;ne de la guerre et les rapports de force &#224; l'int&#233;rieur de la soci&#233;t&#233; politique. Il reste n&#233;anmoins que ce projet d'&#233;crire ou d'analyser la complexit&#233; des rapports de pouvoir, comme rapports de force et de guerre, s'interrompt en 1976.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce qui s'est pass&#233; durant les mois qui succ&#232;dent &#224; la conclusion de ce cours ? En 1977, Foucault n'enseigne pas au &lt;i&gt;Coll&#232;ge de France&lt;/i&gt;, puisqu'il b&#233;n&#233;ficie d'une ann&#233;e sabbatique. On peut n&#233;anmoins suivre son &#233;volution intellectuelle &#224; travers le nombre important de documents, d'articles et d'interviews de cette &#233;poque.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans un entretien, accord&#233; &#224; un magazine allemand, publi&#233; en d&#233;cembre 1977, Foucault est sollicit&#233; pour r&#233;pondre &#224; la question de savoir si ses &#339;uvres ne tracent pas une histoire des perdants. Sa prompte r&#233;ponse est la suivante :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Oui, j'aimerais beaucoup &#233;crire l'histoire des vaincus. [&#8230;] Mais il y a deux difficult&#233;s. Premi&#232;rement, ceux qui ont &#233;t&#233; vaincus &#8211; dans le cas, d'ailleurs, o&#249; il y a des vaincus &#8211; sont ceux &#224; qui par d&#233;finition on a retir&#233; la parole ! Et si, cependant, ils parlaient, ils ne parleraient pas leur propre langue. On leur a impos&#233; une langue &#233;trang&#232;re. [&#8230;] Mais je voudrais poser cette autre question : peut-on d&#233;crire l'histoire comme un processus de guerre ? Comme une succession de victoires et de d&#233;faites ? C'est un probl&#232;me important dont le marxisme n'est toujours pas venu compl&#232;tement &#224; bout. Quand on parle de lutte des classes, qu'entend-on par lutte ? Est-ce qu'il est question de guerre, de bataille ? Peut-on d&#233;coder la confrontation, l'oppression qui se produisent &#224; l'int&#233;rieur d'une soci&#233;t&#233; et qui la caract&#233;risent, peut-on d&#233;chiffrer cette confrontation, cette lutte comme une sorte de guerre ? Les processus de domination ne sont-ils pas plus complexes, plus compliqu&#233;s que la guerre ? &#187;&lt;/i&gt;(6)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En se r&#233;f&#233;rant aussi &#224; une s&#233;rie de documents ayant trait pr&#233;cis&#233;ment &#224; l'internement et &#224; l'incarc&#233;ration aux XVIIe et aux XVIIIe si&#232;cles (7), Foucault souligne davantage sa d&#233;prise d'un mod&#232;le d'analyse du pouvoir en terme d'autorit&#233; et de r&#233;pression. L'internement et l'incarc&#233;ration ne sont pas, d'apr&#232;s lui, des mesures autoritaires, venues d'en haut, mais plut&#244;t des mesures que les gens, m&#234;me dans les familles les plus pauvres, ressentaient eux-m&#234;mes comme n&#233;cessaires pour r&#233;soudre les probl&#232;mes qu'ils avaient entre eux.&lt;br class='autobr' /&gt;
Foucault s'est toujours m&#233;fi&#233; de la notion de r&#233;pression. Ces r&#233;f&#233;rences marquent de mani&#232;re plus nette son incertitude vis-&#224;-vis d'une interpr&#233;tation des relations de pouvoir en termes de guerre, de domination des vainqueurs sur les vaincus. Ce n'est pas que ce mod&#232;le de la r&#233;pression soit enti&#232;rement faux ; il est simpliste et insuffisamment &#233;labor&#233; pour cerner la complexit&#233; des relations qui traversent le champ social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un entretien accord&#233; en 1977 Foucault dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Le rapport de force dans l'ordre de la politique est-il une relation de guerre ? Personnellement, je ne me sens pas pr&#234;t pour l'instant &#224; r&#233;pondre d'une fa&#231;on d&#233;finitive par oui ou non. [&#8230;] Ce th&#232;me de la lutte ne devient op&#233;ratoire que si on &#233;tablit concr&#232;tement et &#224; propos de chaque cas, qui est en lutte, &#224; propos de quoi, comment se d&#233;roule la lutte, en quel lieu, avec quel instruments et selon quelle rationalit&#233;. &#187; &lt;/i&gt;(8)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi la notion de gouvernement d&#251;t appara&#238;tre &#224; Foucault plus op&#233;ratoire pour d&#233;crire les processus r&#233;els.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'apr&#232;s Foucault, les relations de pouvoir ne doivent pas &#234;tre consid&#233;r&#233;es d'une mani&#232;re quelque peu sch&#233;matique comme, d'un c&#244;t&#233;, il y a ceux qui ont le pouvoir et, de l'autre, ceux qui ne l'ont pas ; d'un c&#244;t&#233;, il y a la classe dominante, de l'autre, la classe domin&#233;e. On ne trouvera jamais ce dualisme chez Marx, parce que Marx sait parfaitement que ce qui fait la solidit&#233; des relations de pouvoir, c'est qu'elles ne finissent jamais, mais passent partout. Privil&#233;gier l'appareil d'&#233;tat, la fonction de conservation, la superstructure juridique, est &#034;rousseauiser&#034; Marx.(9)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces rectifications ont certainement une force importante et laissent peu de doute sur la trajectoire dans laquelle Foucault allait impliquer ces derni&#232;res r&#233;flexions. &lt;br class='autobr' /&gt;
Toutefois la question se pose de savoir si elles gomment la dimension de la guerre ou des antagonismes diffus ou si elles ne la replacent pas dans un nouveau cadre riche d'enseignement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce propos, je voudrais me r&#233;f&#233;rer, pour conclure, &#224; un texte tr&#232;s connu, que Foucault &#233;crit en 1982, intitul&#233; &lt;i&gt;Le sujet et le pouvoir&lt;/i&gt;, et le lire en le croisant avec les analyses de F&#233;lix Guattari, qui me semblent prolonger ces r&#233;flexions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'article &lt;i&gt;Le sujet et le pouvoir&lt;/i&gt;, Foucault affirme que pour comprendre les relations de pouvoir il faut analyser les formes de r&#233;sistance. Ces formes d'opposition au pouvoir ne sont pas uniquement de l'ordre de la lutte contre l'autorit&#233;. Les luttes des femmes contre les hommes, des malades contre les psychiatres, des patients contre les m&#233;decins, des gens contre les administrations ce sont des luttes transversales qui ont pour cible le fonctionnement du pouvoir en tant que tel. Ce sont des luttes imm&#233;diates qui visent le pouvoir dans son fonctionnement imm&#233;diat. Ce sont des luttes qui ne cherchent pas des ennemis num&#233;ro Un, mais l'ennemi le plus proche. Ce sont des luttes qui ne naissent pas de l'id&#233;e que la r&#233;solution d'un probl&#232;me sera dans la lib&#233;ration ou dans la r&#233;volution, mais des luttes anarchiques qui mettent en cause le statut d'individu. Elles questionnent la forme de gouvernamentalisation de l'individu. Donc, on peut parler des luttes contre les formes de domination &#233;thique, sociale et religieuse ; des luttes contre l'exploitation, des luttes contre ce que lie l'individu et qui le soumet aux autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette notion de transversalit&#233; des luttes &#224; laquelle Foucault se r&#233;f&#232;re ici, nous la retrouvons aussi dans les analyses de F&#233;lix Guattari. Guattari utilise la notion de transversalit&#233; pour indiquer les nouvelles formes de pratiques r&#233;volutionnaires. La transversalit&#233; s'oppose &#224; la verticalit&#233;, &#224; la structure pyramidale du pouvoir, qui voit &#224; son sommet le chef. Elle pr&#233;suppose une sorte d'horizontalit&#233;. Le mod&#232;le de la transversalit&#233; se substitue &#224; toutes les formes d'organisation centralis&#233;es. S'opposer &#224; la verticalit&#233; des organisations politiques veut dire renverser la relation d'ob&#233;dience et de commande ; cela veut dire s'opposer &#224; toutes les formes d'autorit&#233; et de domination qui s'installent m&#234;me dans les groupes politiques les plus menus. Il s'agit d'une critique qui ne vise pas uniquement le conformisme bourgeois, mais aussi les micro- fascismes traversant les groupuscules politiques et les mouvements sociaux (voir Guattari, &lt;i&gt;Transversalit&#233;&lt;/i&gt;, dans &lt;i&gt;Psychoth&#233;rapie, Politique et les t&#226;ches de l'analyse institutionnelle&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'attention que Guattari affiche &#224; l'&#233;gard de la micro-politique, de la r&#233;volution mol&#233;culaire, du devenir r&#233;volutionnaire ou devenir minoritaire, pour employer des formules assez connues pr&#233;sentes dans &lt;i&gt;Mille Plateaux &lt;/i&gt; (&#233;crit avec Gilles Deleuze), est symptomatique d'un changement non pas uniquement de perspective th&#233;orique, mais de transformation historique. Deleuze et Guattari d&#233;crivent des nouvelles formes de militantisme, d'activit&#233; politique, des nouvelles formes ou exp&#233;riences d'existence, ils se r&#233;f&#232;rent &#224; des nouvelles exp&#233;rimentations politiques. Et ils ne cessent de questionner, de soumettre &#224; critique les formes cristallis&#233;es de l'engagement politique, les microfascismes qui traversent les mouvements et les sujets qui se croiraient &#224; l'abri de ces d&#233;rives ou de ces devenirs. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans son texte &lt;i&gt;Chaosmose&lt;/i&gt; (Galil&#233;e, 1992), Guattari, par exemple, pose la question de la production de la subjectivit&#233; et il met l'accent sur le fait qu'elle &#171; soit produite par des instances individuelles, collectives et institutionnelles &#187; (p. 11). Donc, ceci n'implique aucun retour aux traditionnels syst&#232;mes de d&#233;termination binaire, infrastructure mat&#233;rielle-superstructure id&#233;ologique ; il est plut&#244;t question de poser la relation entre &#233;thique, esth&#233;tique et existence dans des termes enti&#232;rement immanents ; cela veut dire que ces trois dimensions n'entretiennent aucun rapport hi&#233;rarchique oblig&#233;, fix&#233; une fois pour toutes. La subjectivit&#233; se produit par des m&#233;canismes qui ont affaire aux modes d'existence. Ce n'est pas que l'esth&#233;tique ou l'&#233;thique surd&#233;terminent les modes d'existence ; au contraire, elles s'y forment elles-m&#234;mes pendant que les modes de subjectivation ou les formes de vie se constituent. &lt;br class='autobr' /&gt;
Aussi bien dans le propos de Foucault que dans celui de Guattari l'&#233;thique et l'esth&#233;tique ne jouent aucun r&#244;le d'instance moralisatrice ; c'est pourquoi on peut parler &#224; ce niveau d'un profond &lt;i&gt;spinozisme&lt;/i&gt; de Foucault et Guattari, dans la mesure o&#249; le paradigme esth&#233;tique ne fonctionne jamais comme un mod&#232;le auquel la vie doit se conformer. (Je laisse de cot&#233; pour l'instant le fait qu'une esth&#233;tisation de la vie peut aussi jouer un r&#244;le prescriptif, l'esth&#233;tisation de l'existence peut aussi devenir la prison dans laquelle la subjectivit&#233; se laisse pi&#233;ger). Dans les propos de Guattari et de Foucault il n'est pas question de d&#233;finir une &#233;thique, de donner une id&#233;e g&#233;n&#233;rale de ce que l'&#233;thique ou une existence esth&#233;tis&#233;e pourrait &#234;tre ; il est plut&#244;t question de d&#233;crire des singularit&#233;s, des modes de subjectivation ; il est question de comprendre comment des formes d'existence se forment, se constituent. Il s'agit de s'interroger sur les modalit&#233;s de production des nouveaux modes d'existence ou d'autres formes de subjectivit&#233;. Ce n'est pas tant le probl&#232;me de d&#233;finir ce qu'une vie devrait &#234;tre, mais plut&#244;t de comprendre la vie en terme d'exp&#233;rience. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce profond &lt;i&gt;spinozisme&lt;/i&gt; de Foucault et Guattari n'a de sens que si un deuxi&#232;me mouvement vient le surd&#233;terminer, le rectifier, le pr&#233;ciser : c'est, je dirais, leur profond nietzsch&#233;isme, qui leur permet, en effet, de poser la question de l'analyse historique ou g&#233;n&#233;alogique de la formation du sujet. Pour Guattari et Foucault, l'esth&#233;tique fonctionne comme une sorte d'attention adress&#233;e vers la production de l'existence subjective. Lorsqu'on pose la question de l'esth&#233;tique de l'existence chez Foucault ou Guattari on est tr&#232;s loin de toute approche existentialiste. Leur approche n'am&#232;ne pas vers l'existentialisme, mais plut&#244;t vers une analyse en termes de pratiques constitutives du soi et des modes de subjectivation qui produisent des nouvelles formes de vie et des nouvelles mani&#232;res d'existence. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans les derni&#232;res ann&#233;es de sa vie, Foucault r&#233;organise sa recherche autour de la question d'une lente formation d'une herm&#233;neutique du sujet et concentre ses recherches sur la p&#233;riode gr&#233;co-romaine. Il d&#233;place ses recherches de la p&#233;riode moderne &#224; l'antiquit&#233; pour &#233;tudier les modes de subjectivation des &#234;tre humains. On devrait interpr&#233;ter son dernier effort d'analyser l'herm&#233;neutique du sujet dans la culture ancienne comme une tentative d'envisager de nouvelles pratiques pour la cr&#233;ation d'un nouveau sujet et d'une nouvelle politique. C'est peut-&#234;tre l'enjeu majeur de ses derni&#232;res analyses dans ses derniers cours au Coll&#232;ge de France.&lt;br class='autobr' /&gt;
En particulier, il faudrait s'interroger de plus pr&#232;s sur le lien qui lie la critique foucaldienne d'un certain type d'utopisme r&#233;volutionnaire et l'efficacit&#233; de certaines pratiques et exp&#233;riences r&#233;volutionnaires avec la trajectoire dans laquelle il engage sa pens&#233;e &#224; la fin de sa vie. A la fin des ann&#233;es 1970 l'&#233;chec de certains mod&#232;les de militantisme est un fait presque accompli et la r&#233;flexion de Foucault s'installe dans cette conjoncture &#224; la recherche aussi de nouvelles formes d'action politique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Guattari reprend les remarques critiques de Foucault sur les relations de pouvoir pour montrer que ces relations impliquent des processus de subjectivation. Si, d'une part, Foucault pose la question de l'esth&#233;tique de l'existence et essaie de tracer une g&#233;n&#233;alogie de l'attitude critique allant de l'exp&#233;rience artistique du 20e si&#232;cle, &#224; travers l'activit&#233; politique et r&#233;volutionnaire des groupes politiques au 19e si&#232;cle, jusqu'&#224; la question du franc parler et de la parrhesia comme pratique du soi chez les cyniques, d'un autre cot&#233; Guattari d&#233;veloppe un mod&#232;le bas&#233; sur l'&#233;cologie du virtuel et des territoires existentiaux. A partir de l&#224;, l'esth&#233;tique de l'existence ne peut pas &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme le retrait dans une tour d'ivoire, mais comme la tentative de construire des nouvelles mani&#232;res d'&#234;tre ensemble.&lt;br class='autobr' /&gt;
Guattari et Foucault analysent les relations transversales qui d&#233;terminent la production de subjectivit&#233;. La production de subjectivit&#233; a affaire &#224; un territoire existentiel sur lequel s'articulent les transformations sociales, &#233;thiques et politiques. Ce sont les pratiques d'auto-gouvernement, les pratiques du soi qui sont au centre de l'analyse ici. Un mode de subjectivation n'est pas une pratique qui cr&#233;e des sujets ex nihilo, comme le souligne Jacques Ranci&#232;re. Il les cr&#233;e tout en transformant des identit&#233;s d&#233;finies et plac&#233;es dans un ordre naturel et social en des instances d'exp&#233;rience et de conflit. Toute subjectivation pr&#233;suppose une d&#233;sidentification, une d&#233;subjetivation, une sorte de suppression, de retrait de ce qui semble &#234;tre la place naturelle du sujet ou la naturalit&#233; d'une place. Les technologies de soi ou le souci de soi doivent &#234;tre interpr&#233;t&#233;s dans leur sens politique, c'est &#224; dire en tant que pratiques impliquant une subjectivation politique, comme capacit&#233; de produire des sc&#232;nes pol&#233;miques, des conflits, des lignes de fuites, des nouvelles formes d'existence. La subjectivation politique redessine le champ politique de l'exp&#233;rience, forme l'organisation de la communaut&#233;. La subjectivation politique doit &#234;tre interpr&#233;t&#233;e comme une r&#233;elle exp&#233;rience politique, comme une exp&#233;rience qui permet la d&#233;prise du sujet de lui-m&#234;me et de sa condition actuelle ; une exp&#233;rience qui change l'ontologie du sujet.&lt;br class='autobr' /&gt;
Guattari met l'accent sur la transversalit&#233; comme l'&#233;l&#233;ment &#224; l'int&#233;rieur duquel les processus de subjectivation prennent forme. L'&#233;cologie est pour Guattari non pas un syst&#232;me ferm&#233;, mais un complexe ouvert o&#249; diff&#233;rents modes d'existence ont lieu.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'insistance sur l'esth&#233;tique dans sa relation avec l'existence n'a rien &#224; voir avec l'esth&#233;tisation de la politique d&#233;j&#224; critiqu&#233;e par Walter Benjamin aux alentours des ann&#233;es 1930. Guattari et Foucault utilisent l'esth&#233;tique comme une mani&#232;re pour signifier le potentiel cr&#233;atif de l'expression : langages, codes visuels qui produisent des territoires collectifs. Chaosmose d&#233;finit une pratique et est un instrument d'analyse en m&#234;me temps. Il s'agit d'un activisme immanent, d'une force qui forme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 M. Foucault, &lt;i&gt;Le pouvoir, une b&#234;te magnifique&lt;/i&gt;, (1977) DE, III, p. 374. (voir &#233;galement M. Foucault, &lt;i&gt;L'impossible prison&lt;/i&gt;, dans &lt;i&gt;DE&lt;/i&gt;, vol. IV, p. 20-34).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 M. Foucault, &lt;i&gt;La Soci&#233;t&#233; Punitive,&lt;/i&gt; op. cit. p. 18.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 M. Foucault, &lt;i&gt;Il Faut d&#233;fendre la soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, cit. p. 18.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 &lt;i&gt;Ibidem&lt;/i&gt;, p. 18.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 &lt;i&gt;Ibidem&lt;/i&gt;, p. 18.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 M. Foucault, &lt;i&gt;La torture, c'est la raison&lt;/i&gt;, dans &lt;i&gt;DE&lt;/i&gt;, vol. III, p. 390-391.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7 Voir M. Foucault/A. Farge, &lt;i&gt;Le D&#233;sordre des Familles&lt;/i&gt;, Juillard/Gallimard, Paris, 1982, 366 p., 79 F.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 M. Foucault,&lt;i&gt; L'&#339;il du pouvoir&lt;/i&gt;, dans &lt;i&gt;DE&lt;/i&gt;, op. cit., vol. III, p. 206.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9 M. Foucault,&lt;i&gt; L'&#339;il du pouvoir&lt;/i&gt;, op. cit., p. 189.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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