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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>En passant par les h&#233;t&#233;rochronies aussi (3)</title>
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		<dc:date>2026-03-23T18:11:18Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



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&lt;p&gt;Les plan&#232;tes proches ou lointaines deviennent des h&#233;t&#233;rotopies-refuges parce que la Terre est devenue inhabitable. L'&#226;ge (le temps) de la d&#233;mocratie a c&#233;d&#233; la place &#224; celui de diff&#233;rentes formes de tyrannie second&#233;es par des technologies futuristes. Toutes les sensations et intuitions apocalyptiques s'engouffrent dans ce cin&#233;ma d'anticipation o&#249; l'humanit&#233; n'entreprend de muter ou bien part &#224; la rencontre de civilisations extraterrestres que pour le pire. Les h&#233;t&#233;rotopies et -chronies qui y (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Les plan&#232;tes proches ou lointaines deviennent des h&#233;t&#233;rotopies-refuges parce que la Terre est devenue inhabitable. L'&#226;ge (le temps) de la d&#233;mocratie a c&#233;d&#233; la place &#224; celui de diff&#233;rentes formes de tyrannie second&#233;es par des technologies futuristes. Toutes les sensations et intuitions apocalyptiques s'engouffrent dans ce cin&#233;ma d'anticipation o&#249; l'humanit&#233; n'entreprend de muter ou bien part &#224; la rencontre de civilisations extraterrestres que pour le pire. Les h&#233;t&#233;rotopies et -chronies qui y fleurissent, &#224; grand coup de d&#233;cors hypermodernistes ou n&#233;o-gothiques y sont les ports d'attache de nos hantises et de nos d&#233;pressions projet&#233;es vers l'avenir. &lt;i&gt;Le futur a cess&#233; d'&#234;tre hospitalier &#224; l'utopie&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Du coup, les h&#233;t&#233;rotopies et les h&#233;t&#233;rochronies associ&#233;es aux r&#233;cits d'anticipation n'entrent plus dans le m&#234;me type de cha&#238;ne d'&#233;quivalence qui miroitait dans les quelques textes que Foucault a consacr&#233;s au sujet. Certes, Foucault oppose les h&#233;t&#233;rotopies aux utopies immerg&#233;es dans une intuition forte de l'historicit&#233; comme condition fondamentale de l'esp&#232;ce humaine, condition dynamique. La possibilit&#233; m&#234;me de l'utopie est fond&#233;e sur la capacit&#233; des humains comme sujets historiques &#224; se projeter vers l'avant, sur une notion donc de l'Histoire ouverte, inventive, terrain d'exp&#233;rimentation perp&#233;tuel, donc, avec une forme de confiance ou d'optimisme inh&#233;rents &#224; cette perspective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais pour autant, chez lui, les h&#233;t&#233;rotopies entrent dans des cha&#238;nes d'&#233;quivalence o&#249; elles sont associ&#233;es &#224; des positivit&#233;s davantage qu'&#224; des craintes ou des cauchemars &#8211; l&#224; o&#249; l'alt&#233;rit&#233;, toujours, permet de contester, r&#233;imaginer le pr&#233;sent et de se desceller de celui-ci. L'h&#233;t&#233;rotopie attire, accueille, fait r&#234;ver, remet en question... m&#234;me les plus simples, les plus modiques d'entre elles disposent de cette puissance d'intensification &#8211; l'&#238;le, la cabane au fond du jardin, le d&#233;sert...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les h&#233;t&#233;rotopies et -chronies du cin&#233;ma d'anticipation &#233;voquent plut&#244;t pour nous toutes sortes de versions de la fin du monde &#8211; ou, plus souvent, d'un monde post-apocalyptique dont les traits sont si terrifiants que le mieux que nous puissions souhaiter &#224; nos &lt;i&gt;Nachgeborenen&lt;/i&gt; (ceux qui na&#238;tront apr&#232;s-nous) serait de crever plut&#244;t qu'avoir &#224; le vivre ou y survivre. Qui irait r&#233;server sa place dans le train qui poursuit sa ronde infernale autour d'une plan&#232;te frigorifi&#233;e, plac&#233; sous la houlette d'une caste terrible aupr&#232;s de laquelle les s&#233;ides de Big Brother font figure de doux humanistes &#8211; &lt;i&gt;Snowpiercer&lt;/i&gt;, version sud-cor&#233;enne de la fin du monde tournant comme une toupie sur elle-m&#234;me&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Film de Bong Jeong-ho, 2023.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait s'int&#233;resser &#224; la relation entre types (pas genres) de discours et h&#233;t&#233;rochronies. Le discours r&#233;volutionnaire et le discours r&#233;actionnaire sont particuli&#232;rement nourris d'h&#233;t&#233;rochronies. Ils y font recours constamment. Le communisme tel que Marx en dessine les contours est une h&#233;t&#233;rochronie &#8211; cette forme du temps lib&#233;r&#233; o&#249; l'individu &#233;mancip&#233; de la tyrannie du travail (du salariat) remplit ses journ&#233;es &#224; son gr&#233; en se consacrant &#224; la chasse, la p&#234;che, l'&#233;levage et la critique... Le discours r&#233;volutionnaire comme le r&#233;actionnaire mettent les temps, les &#226;ges, les s&#233;quences du pass&#233; et du pr&#233;sent, voire de l'avenir en opposition &#8211; une bataille des images, r&#234;v&#233;es, r&#233;enchant&#233;es ou d&#233;cri&#233;es, fond&#233;e sur des s&#233;lections et des jeux d'intensification. Ces types de discours pr&#233;sentent la caract&#233;ristique de cultiver les puissances du non-contemporain entendu comme recours contre le pr&#233;sent. Tout se passe comme si le pr&#233;sent, par ses d&#233;ficiences et ses manques, constituait le terreau propice &#224; des rites d'invocation, convocation, remobilisation d'images du pass&#233; suscitant l'apparition d'h&#233;t&#233;rochronies &#8211; la r&#233;volte de Spartacus, la Guerre des paysans, la prise de la Bastille, la Commune de Paris, les mutineries de 1917, le combat des maquisards... dans le l&#233;gendaire r&#233;volutionnaire fran&#231;ais &#8211; et ses &#233;quivalents, de la Vend&#233;e &#224; l'OAS dans son correspondant r&#233;actionnaire. Ces rappels trouvent leur fondement dans l'aperception d'un pr&#233;sent atteint d'une maladie contagieuse contre laquelle ces images (ces moments perdus) seraient appel&#233;s &#224; nous immuniser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &lt;i&gt;uchronies&lt;/i&gt; rel&#232;vent fr&#233;quemment d'un parti ludique ou bien sont associ&#233;es &#224; des exp&#233;riences de pens&#233;e. Dans le premier registre, on se rappelle ces com&#233;dies grotesques qui font les beaux jours de la bande dessin&#233;e (&lt;i&gt;Ast&#233;rix&lt;/i&gt;) ou du cin&#233;ma (&lt;i&gt;Les Visiteurs&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Les Monthy Python&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les visiteurs, film de Jean-Marie Poir&#233;, 1993. Monthy Python : sacr&#233; Graal, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;). Le pass&#233; historique qui est envisag&#233; comme une cour de r&#233;cr&#233;ation o&#249; pass&#233; et pr&#233;sent se bousculent et &#233;changent leurs places dans un grand &#233;clat de rire. L'anachronisme et la confusion des &#233;poques y r&#232;gnent en ma&#238;tre, pour la plus grande joie des spectateurs. Dans le second, l'exp&#233;rience de pens&#233;e mobilise les puissances de l'imagination : Philip K. Dick, dans &lt;i&gt;Le Ma&#238;tre du Haut Ch&#226;teau&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le ma&#238;tre du Haut-Ch&#226;teau, roman de Philip K. Dick, 1962.&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, imagine les cons&#233;quences de ce qu'aurait &#233;t&#233; une victoire de l'Axe lors de la Seconde guerre mondiale. Il s'agit alors de nourrir une r&#233;flexion critique sur le pass&#233; &#233;chu et la propension des vivants &#224; associer l'&#233;chu (ce qui a eu lieu) &#224; la n&#233;cessit&#233;, voire la rationalit&#233;. Il s'agit, en imaginant que les choses auraient pu se passer tout autrement, de cong&#233;dier l'association paresseuse du cours des choses &#224; la n&#233;cessit&#233; et &#224; la normalit&#233; &#8211; de lutter contre la propension &#224; accorder &#224; l'&#233;chu une dimension morale &#8211; &#224; transformer le pass&#233; en fable. Cet enjeu est particuli&#232;rement sensible, pour revenir &#224; l'exp&#233;rience de pens&#233;e tent&#233;e par Dick, dans le r&#233;cit d&#233;mocratique, en Occident, de toute la s&#233;quence historique qui s'agence autour de la Seconde guerre mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les h&#233;t&#233;rochronies, elles, ob&#233;iraient plut&#244;t, on l'a vu, &#224; une inspiration &lt;i&gt;th&#233;rapeutique&lt;/i&gt;, voire, parfois, thaumaturgique. Mais aussi bien, elles sont appel&#233;es &#224; soutenir l'imagination dans les efforts de celle-ci pour desceller le pr&#233;sent des syst&#232;mes d'&#233;vidence qui le soutiennent. Les h&#233;t&#233;rochronies t&#233;moignent de ce que l'on peut imaginer des espaces-temps plac&#233;s sous d'autres r&#233;gimes d'&#233;vidence, soutenus par d'autres axiologies et syst&#232;mes normatifs que ce qui, dans le pr&#233;sent, a le statut du &lt;i&gt;naturel&lt;/i&gt; &#8211; cette ind&#233;racinable philosophie (et morale) du pr&#233;sent plac&#233;e sous le signe du &lt;i&gt;&#231;a va de soi&lt;/i&gt;. Le r&#234;ve romain des Jacobins les soutient dans leur effort pour enjamber un pr&#233;sent encombr&#233; par le cadavre de l'Ancien r&#233;gime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme cela a &#233;t&#233; fr&#233;quemment relev&#233;, il existe tout un domaine de la &lt;i&gt;politique des noms&lt;/i&gt;. Le discours politique invoque et convoque des noms propres qui sont autant de balises de ses orientations, qui sont destin&#233;s &#224; soutenir une inspiration en jalonnant une tradition. Mais &#224; y regarder de plus pr&#232;s, la restitution de ces noms ne va pas sans celle de l'&#233;poque ou du moins la s&#233;quence temporelle qui &#233;taient leur milieu de vie. Ainsi, lorsque dans tel manifeste &#171; appelliste &#187; surgit la mention (en forme d'&lt;i&gt;invocation&lt;/i&gt;) des Black Panthers, c'est toute une unit&#233; (entit&#233;) temporelle qui revient &#8211; les Black Panthers comme &lt;i&gt;topos&lt;/i&gt;, leur &#233;pop&#233;e tragique font &#233;poque et il suffit de convoquer leur nom pour que toute cette &#233;poque resurgisse&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Appel et autres textes suivis d'effets, Divergences, 2025.&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il existe ainsi dans le discours politique des noms ou des syntagmes affect&#233;s d'un coefficient magique, pour autant qu'il suffit de les prononcer pour faire rena&#238;tre, revenir dans le pr&#233;sent une h&#233;t&#233;rochronie charg&#233;e d'intensit&#233;s &#8211; positives ou n&#233;gatives &#8211; la Terreur, le 11 Septembre (2001, mais la mention de l'ann&#233;e est facultative), la Nuit des barricades, l'incendie du Reichstag...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est aussi bien le propre de la litt&#233;rature de r&#233;veiller des s&#233;quences pass&#233;es assoupies en &lt;i&gt;inventant des histoires&lt;/i&gt;, en construisant des intrigues et en les peuplant de personnages &#8211; le nom d'un seul de ces protagonistes pouvant alors suffire &#224; faire revenir tout un pan de m&#233;moire associ&#233; &#224; une s&#233;quence temporelle, &#224; des images, terribles ou enchant&#233;es &#8211; ainsi, dans tel roman de Joseph Conrad, le vieux Scevola, &#171; buveur de sang &#187; sous la Terreur &#8211; et c'est alors toute cette s&#233;quence de la R&#233;volution fran&#231;aise plac&#233;e sous le signe du... terrible, pr&#233;cis&#233;ment, une des figures du sublime, qui revient&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Joseph Conrad, Le fr&#232;re de la C&#244;te (The Rover), 1923.&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la m&#234;me fa&#231;on que les h&#233;t&#233;rotopies foucaldiennes ne sont pas des espaces autres &lt;i&gt;comme les autres&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire pr&#233;sentant des singularit&#233;s qui les distinguent dans la constellation des espaces en g&#233;n&#233;ral, les h&#233;t&#233;rochronies sont porteuses de marques distinctives qui les distinguent de simples s&#233;quences ou images temporelles portant la marque de l'alt&#233;rit&#233; par rapport au pr&#233;sent. Elles portent la marque de l'alt&#233;rit&#233; dans le sens o&#249; elles sont des &lt;i&gt;intensificateurs&lt;/i&gt; permettant de conduire des op&#233;rations consistant &#224; briser la continuit&#233; du temps en le chargeant d'affects contrast&#233;s, en en faisant un champ de bataille o&#249; sont engag&#233;es les subjectivit&#233;s. Les h&#233;t&#233;rochronies, comme les h&#233;t&#233;rotopies font toujours l'objet de surinvestissements et elles deviennent pour nous &#224; ce titre des objets particuliers, pas de simples emplacements ou s&#233;quences, mais des enjeux d'engagements et de d&#233;penses particuliers &#8211; en ce sens quelque chose qui, toutes choses &#233;gales par ailleurs, les rapprocherait des quasi-objets ou des objets hybrides de Michel Serres et Bruno Latour &#8211; des p&#244;les d'attraction autour desquels se nouent des interactions serr&#233;es et se d&#233;ploient des sensations, des &#233;motions, des passions fortes, ceci &#224; l'&#233;chelle individuelle comme collective ; des objets au sens extensif du terme, dont le propre est de &lt;i&gt;mettre en relation&lt;/i&gt;, donc des objets m&#233;diateurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean-Fran&#231;ois Lyotard d&#233;finit le postmoderne comme une disposition ou une condition, plut&#244;t que comme un &#226;ge &#224; proprement parler, disposition dans et selon laquelle le projet moderne demeur&#233; inachev&#233; et passablement &#233;corn&#233; se trouve constamment remis en question&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jean-Fran&#231;ois Lyotard, Le postmoderne expliqu&#233; aux enfants, Galil&#233;e, 1986.&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Or, le projet moderne consid&#232;re comme acquises des formes du temps et de l'espace pr&#233;sentant une certaine homog&#233;n&#233;it&#233;, si ce n'est uniformit&#233;, celle dans laquelle les m&#233;tar&#233;cits trouvent leur milieu et sont appel&#233;s &#224; se r&#233;aliser ; ceci &#224; commencer par le grand r&#233;cit de l'&#233;mancipation, quelles que soient les voies envisag&#233;es en vue de sa r&#233;alisation et qui suppose que le progr&#232;s repose sur un sol ferme, peu importe lequel &#8211; l'Histoire, la technoscience, le d&#233;veloppement des forces productives, l'accumulation des richesses...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le postmoderne est ce milieu dans lequel est &#233;prouv&#233;e par les vivants une perp&#233;tuelle d&#233;sillusion, il est l'espace-temps dans lequel ce projet se trouve constamment mis &#224; mal, &#233;rod&#233;, d&#233;l&#233;gitimit&#233;. En cons&#233;quence, les formes compactes et solides qui en constituaient les assises se trouvent fragilis&#233;es, disloqu&#233;es, diss&#233;min&#233;es. Le sol devient mouvant sous les pas de ceux qui s'en remettaient au &#171; tout histoire &#187; allant de soi en Occident en d&#233;pit de la mise &#224; mal r&#233;p&#233;t&#233;e, tout au long du XXe si&#232;cle, des suppos&#233;es promesses associ&#233;es au d&#233;veloppement historique ; dans le m&#234;me temps, la religion de la croissance (le progr&#232;s &#233;conomique), celle du progr&#232;s scientifique, voie royale des Lumi&#232;res d&#233;ploy&#233;es dans l'horizon de la connaissance de la nature s'effondrent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En cons&#233;quence de quoi, le temps des humains (le temps social, celui des existences v&#233;cues) tend &#224; se diffracter, il devient fragile, il se morcelle, tout comme l'espace (l'environnement spatial) dans lequel leurs activit&#233;s se d&#233;ploient. De cette nouvelle pr&#233;carit&#233; d&#233;coule, selon Lyotard, une d&#233;sorientation g&#233;n&#233;rale dont la perte des grands r&#233;f&#233;rents, des rep&#232;res g&#233;n&#233;raux est le sympt&#244;me, la manifestation. De ce trouble nait l'&#233;clectisme, dans une condition g&#233;n&#233;rale o&#249; pr&#233;valent la discontinuit&#233; et la bigarrure &#8211; les sujets sociaux flottent et glissent dans un environnement o&#249; un &#233;clectisme superficiel s'est substitu&#233; aux orientations fix&#233;es par les m&#233;tar&#233;cits, avec les invariants attach&#233;s &#224; ceux-ci &#8211; ce que Lyotard appelle &#171; le degr&#233; z&#233;ro de la culture contemporaine &#187; : &#171; On &#233;coute du &lt;i&gt;reggae&lt;/i&gt;, on regarde du &lt;i&gt;western&lt;/i&gt;, on mange du Mc Donald's &#224; midi et de la cuisine locale le soir, on se parfume parisien &#224; Tokyo, on s'habille r&#233;tro &#224; Hong Kong, la connaissance est mati&#232;re &#224; jeux t&#233;l&#233;vis&#233;s... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Op. cit., premi&#232;re lettre : &#171; R&#233;ponse &#224; la question : qu'est-ce que le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte o&#249; les &lt;i&gt;must&lt;/i&gt; dict&#233;s par la mode et l'air du temps viennent remplir les vides laiss&#233;s par le retrait des grands r&#233;cits et combler tant mal que bien les puissants effets de d&#233;sorientations qui en d&#233;coulent, les h&#233;t&#233;rotopies et les h&#233;t&#233;rochronies peuvent &#234;tre un recours, un &lt;i&gt;pharmakon&lt;/i&gt; contre l'&#233;clatement g&#233;n&#233;ral des formes du temps et de l'espace. On s'y r&#233;fugie, on tente d'y trouver de fragiles rep&#232;res. En ce sens, la condition postmoderne est un sol fertile pour leur &#233;closion et le succ&#232;s consid&#233;rable du motif h&#233;t&#233;rotopique, tel que l'a pr&#233;sent&#233; Foucault, bien au-del&#224; du champ de la philosophie et m&#234;me des sciences humaines et sociales, devrait &#234;tre envisag&#233; sous cet angle aussi &#8211; l&#224; o&#249;, ce qui n'est pas si courant, une passerelle rapprocherait l'auteur de &lt;i&gt;L'arch&#233;ologie du savoir&lt;/i&gt; de celui de &lt;i&gt;Le Diff&#233;rend&lt;/i&gt;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en effet les h&#233;t&#233;rotopies, comme genre, ne se pr&#234;tent qu'&#224; &#233;num&#233;ration, on peut en faire collection mais nullement les d&#233;finir synth&#233;tiquement qu'en les pla&#231;ant sous le principe g&#233;n&#233;ral de l'alt&#233;rit&#233;, un cadre suffisamment vague pour qu'&#224; chaque h&#233;t&#233;rotopie ou h&#233;t&#233;rochronie il soit toujours possible d'en ajouter une autre &#8211; et ceci &#224; l'infini. Et ce c&#244;t&#233; ouvert, inachev&#233; des unes comme des autres, c'est cela pr&#233;cis&#233;ment qui nous rapproche distinctement de l'&#233;clectisme &#233;pingl&#233; par Lyotard comme signe distinctif de la culture post-moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les industries culturelles, la t&#233;l&#233;vision et maintenant les productions en ligne, boost&#233;es par l'intelligence artificielle nous saturent d'h&#233;t&#233;rotopies et d'h&#233;t&#233;rochronies produites &#224; la cha&#238;ne. Mais leur tournure de diversions, de baumes illusoires appliqu&#233; sur un pr&#233;sent de plus en plus invivable saute aux yeux. Elles sont la pure ornementation d'un pr&#233;sent sans qualit&#233;, l'envers d'un r&#233;el imm&#233;diat plac&#233; sous le signe croissant de l'inhabitable. Nous n'irons pas sur la plan&#232;te Mars avec Elon Musk mais nous pouvons, pour un prix modique, r&#234;ver chaque soir avec Netflix et Marvel dont c'est le m&#233;tier (lucratif) de nous procurer notre ration quotidienne d'h&#233;t&#233;rotopies et d'h&#233;t&#233;rochronies de synth&#232;se tape-&#224;-l'&#339;il autant qu'inconsistante...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alain Brossat&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Film de Bong Jeong-ho, 2023.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Les visiteurs&lt;/i&gt;, film de Jean-Marie Poir&#233;, 1993. &lt;i&gt;Monthy Python : sacr&#233; Graal&lt;/i&gt;, film de Terry Gulliam et Terry Jones, 1975. Ces films ont connu de nombreuses s&#233;quelles.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Le ma&#238;tre du Haut-Ch&#226;teau&lt;/i&gt;, roman de Philip K. Dick, 1962.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Appel et autres textes suivis d'effets&lt;/i&gt;, Divergences, 2025.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Joseph Conrad, &lt;i&gt;Le fr&#232;re de la C&#244;te (The Rover)&lt;/i&gt;, 1923.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jean-Fran&#231;ois Lyotard, &lt;i&gt;Le postmoderne expliqu&#233; aux enfants&lt;/i&gt;, Galil&#233;e, 1986.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Op. cit., premi&#232;re lettre : &#171; R&#233;ponse &#224; la question : qu'est-ce que le post-moderne ? &#187;. Cette phrase fait revenir en m&#233;moire un passage c&#233;l&#232;bre du Livre VIII de &lt;i&gt;La R&#233;publique&lt;/i&gt; o&#249; Platon brocarde l'instabilit&#233; de l'homme d&#233;mocratique : &#171; Il vit au jour le jour et s'abandonne au d&#233;sir qui se pr&#233;sente. Aujourd'hui il s'enivre au son de la fl&#251;te, demain il boira de l'eau claire et je&#251;nera. Tant&#244;t il s'exerce au gymnase, tant&#244;t il est oisif et n'a souci de rien, tant&#244;t il sera plong&#233; dans la philosophie &#187; (561d).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>En passant par les h&#233;t&#233;rochronies aussi (2)</title>
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		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



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&lt;p&gt;Les h&#233;t&#233;rochronies, donc, ne sont pas par principe et d&#233;finition, condamn&#233;es &#224; &#233;clore dans le pass&#233; seulement. L'&#196;ge d'or en est une dont l'&#233;vocation s'impose dans ce contexte et l'on sait qu'il peut indiff&#233;remment &#234;tre convoqu&#233; comme ce que nous avons perdu (et ainsi renvoy&#233; aux temps imm&#233;moriaux) qu'inscrit dans un horizon d'attente de l'&#224;-venir, un futur ind&#233;fini. Nous nous d&#233;pla&#231;ons vers les h&#233;t&#233;rochronies comme les ethnologues le font vers d'autres espaces de civilisation (cultures et (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Les h&#233;t&#233;rochronies, donc, ne sont pas par principe et d&#233;finition, condamn&#233;es &#224; &#233;clore dans le pass&#233; seulement. L'&#196;ge d'or en est une dont l'&#233;vocation s'impose dans ce contexte et l'on sait qu'il peut indiff&#233;remment &#234;tre convoqu&#233; comme ce que nous avons perdu (et ainsi renvoy&#233; aux temps imm&#233;moriaux) qu'inscrit dans un horizon d'attente de l'&#224;-venir, un futur ind&#233;fini. Nous nous d&#233;pla&#231;ons vers les h&#233;t&#233;rochronies comme les ethnologues le font vers d'autres espaces de civilisation (cultures et soci&#233;t&#233;s), souvent loin de leurs bases, sur d'autres continents &#8211; mais ce faisant, ils migrent vers d'autres temporalit&#233;s aussi &#8211; le &#171; froid &#171; et le &#171; chaud &#187; &#233;voqu&#233;s par L&#233;vi-Strauss dans &lt;i&gt;La pens&#233;e sauvage&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Claude L&#233;vi-Strauss : La pens&#233;e sauvage, Plon, 1962.&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; concerne les formes du temps aussi.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Pensons &#224; Bronislaw Malinowski : il s'agit bien pour lui, lors de sa premi&#232;re exp&#233;dition aux &#238;les Trobriand, en 1914, non pas seulement de partir &#224; la rencontre d'un peuple primitif (sic, sous sa plume) en s'immergeant dans la soci&#233;t&#233; locale ; il s'agit tout autant de fuir un pr&#233;sent europ&#233;en dont la temporalit&#233; historique est devenue folle, enrag&#233;e et &lt;i&gt;out of joint&lt;/i&gt;, avec le d&#233;clenchement de la Premi&#232;re guerre mondiale. Il cherche et trouve refuge dans une h&#233;t&#233;rochronie non moins qu'une h&#233;t&#233;rotopie, qu'il d&#233;crit dans ses deux ouvrages majeurs, comme infiniment enviable &#8211; celle des tribus du Nord de la M&#233;lan&#233;sie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Bronislaw Malinowski, Les Argonautes du Pacifique occidental (1922) et La (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Premi&#232;re guerre mondiale &#233;clate alors qu'il est &#224; bord d'un navire &#224; destination de l'Australie. Polonais de Galicie, il est sujet de l'empereur d'Autriche-Hongrie, donc ressortissant d'un pays avec lequel l'Australie est en guerre. D'abord assign&#233; &#224; r&#233;sidence, il est ensuite autoris&#233; &#224; se rendre aux &#238;les Trobriand pour y effectuer sa mission ethnographique. Il d&#233;serte d'un c&#339;ur l&#233;ger l'histoire europ&#233;enne &#224; feu et &#224; sang, prend ses quartiers parmi les sauvages (sic), apprend la langue locale, pratique longuement l'observation participante. Il ne retournera pas en Europe en vue de se battre pour l'ind&#233;pendance de la Pologne, contrairement &#224; son ami Witkiewicz avec lequel il rompt &#224; cette occasion. Il se retire dans un r&#233;gime du temps &#233;tale, comme une mer calme, mais dens&#233;ment peupl&#233; de coutumes, de prescriptions et d'interdits, de croyances, de mythes et de r&#233;cits, de r&#233;partitions de r&#244;les et t&#226;ches selon les sexes et les &#226;ges, temps cyclique et r&#233;gulier parfois perturb&#233; par des incidents et des crises &#8211; mais excluant en tout cas l'acc&#233;l&#233;ration et la marche vers l'ab&#238;me o&#249; se trouve alors entra&#238;n&#233;e l'Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si cette temporalit&#233; est menac&#233;e, c'est bien par un danger venu de l'ext&#233;rieur, les intrusions des Blancs, incarn&#233;s alors par les missionnaires dont Malinowski juge l'irruption des plus n&#233;fastes, et les marchands et autres trafiquants et pr&#233;dateurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ethnologue se laisse envelopper par le temps des indig&#232;nes qu'il oppose &#224; la temporalit&#233; enfi&#233;vr&#233;e des &#171; civilis&#233;s &#187; &#8211; tout en demeurant captif des sch&#232;mes &#233;volutionnistes &#8211; pour lui, ce qui fait le prix du mode de vie des Trobriandais, c'est pr&#233;cis&#233;ment que leur soci&#233;t&#233; est moins &lt;i&gt;avanc&#233;e&lt;/i&gt; dans son d&#233;veloppement que celle des Blancs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fondement des ouvrages o&#249; se trouvent rassembl&#233;es les observations de Malinowski sur le terrain et les &#171; le&#231;ons &#187; qu'il en tire, se situe le &lt;i&gt;partage du temps v&#233;cu&lt;/i&gt; des sauvages, c'est-&#224;-dire le long s&#233;jour dans l'h&#233;t&#233;rotopie-chronie. Ce qui distingue Malinowski de bien d'autres ethnologues ou anthropologues, c'est pr&#233;cis&#233;ment ce rapport au temps &#8211; il n'a pas effectu&#233; une br&#232;ve mission, un &#171; terrain &#187; de dur&#233;e d&#233;termin&#233;e, il a, pr&#233;cis&#233;ment, &lt;i&gt;pris tout son temps&lt;/i&gt; pour apprendre &#224; vivre au rythme de la double h&#233;t&#233;rologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La topographie insulaire est, on le sait, propice aux utopies comme elle l'est aux h&#233;t&#233;rotopies. Ajoutons qu'elle est ici, par d&#233;finition, h&#233;t&#233;rochronique, temporalit&#233;-autre, mais r&#233;elle, contrairement &#224; l'utopie qui puise dans les puissances de l'imagination. On identifie bien dans &lt;i&gt;Les Argonautes du Pacifique&lt;/i&gt; comme dans &lt;i&gt;La vie sexuelle des sauvages du Nord-Ouest de la M&#233;lan&#233;sie&lt;/i&gt;, une certaine charge utopique, une certaine forme d'utopisation de la vie &#171; sauvage &#187; dans laquelle Malinowski s'est immerg&#233;, mais les &#238;les Trobriand ne sont pas sorties de son imagination. Il ne s'agit pas pour lui de conjuguer le motif de l'utopie avec celui du possible, dans le sens d'une r&#233;forme de la soci&#233;t&#233; faisant recours aux ressources de l'imagination, d'une utopie tendant de concilier le r&#234;ve et le r&#233;el, ; il s'agit plut&#244;t d'un mouvement de d&#233;territorialisation-reterritorialisation dans une topographie insulaire, destin&#233;e &#224; faire jouer toutes les puissances conjugu&#233;es de l'h&#233;t&#233;rotopie et de l'h&#233;t&#233;rochronie &lt;i&gt;contre&lt;/i&gt; ce qui nous constitue en propre (comme Blancs, comme Occidentaux, comme &#171; civilis&#233;s &#187;). Il s'agit bien d'une s&#233;cession qui va trouver son d&#233;bouch&#233; dans des documents fondateurs de l'ethnographie du XXe si&#232;cle, tout comme celle de Gauguin trouve le sien en peinture, dans une forme de n&#233;o-primitivisme qui fera date.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez Foucault, la mise en orbite d'un concept a toujours une fonction pol&#233;mique, elle n'est pas seulement &#171; instrumentale &#187;, elle est situ&#233;e dans le contexte d'une opposition, d'une tentative de d&#233;prise, d'un combat. C'est par excellence le cas de l'h&#233;t&#233;rotopie. L&#224; o&#249; la dialectique proc&#232;de par encha&#238;nements, par r&#233;cup&#233;ration et transmutation de la n&#233;gativit&#233; en positivit&#233;, dans un processus heurt&#233; mais continu, la pens&#233;e de l'autre qui est ici &#224; l'&#339;uvre proc&#232;de par pr&#233;sentation des diff&#233;rences et des oppositions dans un tableau ou une configuration &#8211; on passe du registre temporel au registre spatial, au topographique &#8211; et c'est la raison pour laquelle les h&#233;t&#233;rochronies sont vou&#233;es &#224; demeurer dans l'angle mort de la perspective foucaldienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit bien comment la production des concepts est tributaire non pas seulement des contextes culturels (ou paysages intellectuels) dans lesquels elle s'effectue, mais des configurations, des champs &#8211; pour recourir au vocabulaire de la sociologie. La notion d'h&#233;t&#233;rotopie, telle que Foucault la profile est en quelque sorte pr&#233;format&#233;e par les combats de longue haleine dans lesquels il est engag&#233;, contre l'h&#233;g&#233;monie de la dialectique passe-partout, du prom&#233;th&#233;isme historique, du progressisme, du marxisme &lt;i&gt;moyen&lt;/i&gt; alors fort r&#233;pandu si ce n'est h&#233;g&#233;monique dans les sciences humaines et sociales.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les concepts ne devraient donc jamais &#234;tre pris comme des &#171; outils &#187;, des instruments destin&#233;s &#224; r&#233;aliser des op&#233;rations intellectuelles et &#224; entrer dans des cha&#238;nes discursives sans prise en consid&#233;ration de leurs conditions d'&#233;mergence &#8211; de leur g&#233;n&#233;alogie et de la configuration de laquelle ils ont surgi. M&#234;me si Foucault met l'accent sur le fait que les h&#233;t&#233;rotopies correspondent &#224; des emplacements qui, donc, entrent en interaction avec d'autres emplacements avec lesquels elles sont en tension ou en opposition, on identifie dans les diff&#233;rents textes qu'il consacre au motif h&#233;t&#233;rotopique, une certaine propension &#224; pr&#233;senter des collections d'objets, au sens extensif du terme, des objets disparates et des collections susceptibles par d&#233;finition de s'enrichir constamment. Une approche paresseuse des h&#233;t&#233;rotopies consistera par cons&#233;quent &#224; se cantonner dans cette posture collectionneuse en dressant des inventaires d'objets ou de &lt;i&gt;topo&#239;&lt;/i&gt;, ceci &#224; l'infini, l'exhaustivit&#233; &#233;tant en la mati&#232;re exclue par d&#233;finition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette tentation en quelque sorte f&#233;tichiste du collectionneur d'h&#233;t&#233;rotopies conduit &#224; une impasse et elle ne rend pas justice aux virtualit&#233;s du concept. Ce ne sont pas ici les particularit&#233;s (suppos&#233;es) des objets qui comptent, ce sont bien plut&#244;t les op&#233;rations que ceux-ci permettent de r&#233;aliser. Les h&#233;t&#233;rotopies ne valent que pour autant qu'elles sont parties prenantes de dynamiques, nullement comme objets inertes. En ce sens, il n'existe pas de substance h&#233;t&#233;rotopique, mais bien plut&#244;t, &#171; il y a &#187; de l'h&#233;t&#233;rotopie &#8211; je paraphrase ici une formule foucaldienne bien connue, &#224; propos de la pl&#232;be. Des objets ou des &lt;i&gt;topo&#239;&lt;/i&gt; deviennent des h&#233;t&#233;rotopies en se trouvant activ&#233;s par des puissances qui les s&#233;parent d'autres et les opposent &#224; ceux-ci. Ou encore pour parodier une autre formule c&#233;l&#232;bre &#8211; un objet ou un &lt;i&gt;topos&lt;/i&gt; ne na&#238;t pas h&#233;t&#233;rotopie (n'est pas une utopie de toute &#233;ternit&#233;), il le devient. Il n'existe ni essence ni nature h&#233;t&#233;rotopique d'un objet quelconque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, &#224; observer les choses d'un peu pr&#232;s et en tentant de s'&#233;manciper tant soit peu du champ dans lequel Foucault promeut l'h&#233;t&#233;rotopie (ce qui n'est pas bien difficile, puisque nous ne sommes plus inclus dans ce champ, et ce depuis belle lurette), nous nous avisons qu'il est bien rare qu'une op&#233;ration engageant une h&#233;t&#233;rotopie, consistant &#224; la promouvoir ou &#224; la mettre en sc&#232;ne ne se combine pas d'une mani&#232;re ou d'une autre avec l'apparition d'une h&#233;t&#233;rochronie. Il est, dans ce contexte, &lt;i&gt;qui est toujours celui d'un r&#233;cit&lt;/i&gt;, beaucoup plus difficile que ne le pose en pr&#233;alable Foucault de s&#233;parer, voire d'opposer le spatial et le temporel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, quand nous faisons recours &#224; des sc&#232;nes, des moments, des segments du pass&#233; pour les opposer au pr&#233;sent, pour y trouver des inspirations susceptibles de nous armer contre ce qui, dans celui-ci, nous d&#233;prime (des recours, des consolations, des contrastes stimulants...), ces singularit&#233;s temporelles se pr&#233;sentent bien &#224; nous comme des &lt;i&gt;emplacements aussi, des topo&#239;, des lieux de m&#233;moire&lt;/i&gt;, pr&#233;cis&#233;ment, expression qui cerne au mieux la difficult&#233; d'op&#233;rer une nette s&#233;paration entre le spatial et le temporel &#8211; on voit en effet le temporel s'y couler subrepticement dans le registre spatial, le second contaminant le premier. Ce sont des images et des noms qui s'associent &#224; ces niches et qui sont activ&#233;s dans une gamme de registres infiniment vari&#233;e &#8211; le comparatif, le mythique, le fantasmatique et dans des formes de r&#233;intensification qui vont de l'invocation, voire l'incantation, &#224; la recherche arch&#233;ologique, &#224; l'exhumation m&#233;thodique, en passant par diff&#233;rentes formes de travail de m&#233;moire. Mais dans tous les cas, les fronti&#232;res entre l'h&#233;t&#233;rotopique et l'h&#233;t&#233;rochronique sont difficiles &#224; tracer. Exemple typique : Mai 68, s&#233;quence historique, bien s&#251;r, mais emplacement g&#233;n&#233;ral peupl&#233; de lieux hant&#233;s par le souvenir de batailles m&#233;morables, le Quartier latin et ses barricades, les usines Renault &#224; Cl&#233;on, la Bourse en flammes, le campus de Nanterre, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque les images h&#233;t&#233;rochroniques sont puis&#233;es dans cette r&#233;serve in&#233;puisable qu'est le pass&#233;, elles sont souvent associ&#233;es &#224; la nostalgie. On ne saurait le dire plus clairement que la cin&#233;aste &#233;tats-unienne Kelly Reichardt, r&#233;cemment interrog&#233;e &#224; propos de son dernier film, &lt;i&gt;Mastermind&lt;/i&gt; (2025) :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Vous &#234;tes n&#233;e en 1964. Le film est-il nourri de vos souvenirs ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je voulais fuir notre &#233;poque. Me revenait ce parfum d'un temps o&#249; la vie &#233;tait diff&#233;rente : se retrouver dans une pi&#232;ce sans t&#233;l&#233;phone portable, ne pas avoir acc&#232;s &#224; Internet, le temps que prenaient certaines choses, celui que l'on pouvait consacrer &#224; de petites t&#226;ches &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le Monde, 3/02/2026.&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit ici que les h&#233;t&#233;rochronies, pas davantage que les h&#233;t&#233;rotopies, n'existent aucunement sur un mode statique, comme des niches vides que notre imagination viendrait remplir, mais qu'elles prennent forme sur un mode dynamique en devenant des images vivantes. La r&#233;alisatrice est ici port&#233;e &#224; &lt;i&gt;utopiser&lt;/i&gt; une forme du temps perdu qu'elle oppose au pr&#233;sent vou&#233; au direct, &#224; l'imm&#233;diatet&#233;, peupl&#233; de collections d'instants. Ce pass&#233; perdu &#233;tait v&#233;cu dans sa continuit&#233; comme peupl&#233; de t&#226;ches petites et grandes, et qui, &lt;i&gt;prenaient du temps&lt;/i&gt; par contraste avec le pr&#233;sent o&#249; des t&#226;ches nagu&#232;re complexes et laborieuses s'effectuent en trois clics. Ce qui s'exprime l&#224; est une nostalgie de prime abord sentimentale mais qui &#233;mane aussi d'une r&#233;flexion sur les formes du temps (la dur&#233;e par contraste avec le monde de l'instant). La fa&#231;on dont cette nostalgie raisonn&#233;e convoque l'h&#233;t&#233;rochronie contraste du tout au tout avec la fa&#231;on dont Trump et ses fans activent un motif comme celui qui se concentre dans le slogan &#171; MAGA &#187; &#8211; celle d'une nostalgie plac&#233;e sous le signe du fantasme, du manque d'un temps purement imaginaire o&#249; (&lt;i&gt;in illo tempore&lt;/i&gt;) cette Am&#233;rique-l&#224; aurait &#233;t&#233; grande, prosp&#232;re, respect&#233;e... &#8211; m&#234;me pas un mythe, juste une construction fantasmagorique ent&#233;e sur la folie des grandeurs et l'incurable narcissisme de cette engeance supr&#233;maciste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans tous les cas, il s'av&#232;re que les h&#233;t&#233;rochronies sont suscit&#233;es par une intuition du temps plac&#233;e sous le signe de l'agonisme. Des images faisant r&#233;f&#233;rence &#224; des s&#233;quences temporelles entrent en lutte avec d'autres, les critiquent ou les r&#233;cusent, r&#233;voquant toute notion d'un temps homog&#232;ne et compact, abonn&#233; &#224; la continuit&#233;. Ainsi, dans une s&#233;quence fameuse de &lt;i&gt;1984&lt;/i&gt;, Winston Smith &#171; organise &#187; (au sens que ce verbe prend dans un contexte totalitaire ou concentrationnaire) un espace intime o&#249; retrouver p&#233;riodiquement son amante Julia, une pi&#232;ce encombr&#233;e d'objets rescap&#233;s des temps d'avant la R&#233;volution, au premier &#233;tage de la boutique d'un brocanteur, dans un quartier excentr&#233; de Londres. Ce refuge, ce nid d'amour, est une parfaite h&#233;t&#233;rotopie, contrastant &#224; tous &#233;gards avec les lieux sinistres auxquels sont assign&#233;s les protagonistes du roman, Minist&#232;re de la V&#233;rit&#233;, lieux &#233;troitement surveill&#233;s r&#233;gis par un r&#233;gime de terreur glac&#233;. Winston n'ignore pas que son arrangement avec le brocanteur complaisant (un agent du r&#233;gime, en v&#233;rit&#233;) l'expose, et expose Julia, au plus grand des dangers, dans l'hypoth&#232;se o&#249; ils viendraient &#224; &#234;tre d&#233;couverts. Mais ni l'un ni l'autre n'h&#233;site cependant &#224; prendre ce risque, tant ils sont engag&#233;s dans une dissidence radicale d'avec le mode de vie impos&#233; par le tout-puissant Parti int&#233;rieur exer&#231;ant un contr&#244;le maniaque, dans tous les d&#233;tails, sur l'existence de l'&#233;lite compos&#233;e des fonctionnaires travaillant dans les diff&#233;rents minist&#232;res. Leur amour partag&#233; est seule planche de salut, et cette petite chambre poussi&#233;reuse leur seule ligne de fuite hors de l'univers mortif&#232;re r&#233;gi par l'&lt;i&gt;Ansoc&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais dans le double fond de cette h&#233;t&#233;rotopie se tient aussi bien une h&#233;t&#233;rochronie. C'est qu'il se trouve que ce lieu sauv&#233; et salvateur est aussi une bulle temporelle. Au milieu du bric-&#224;-brac des reliques de l'Ancien r&#233;gime, entendu comme temps, &#226;ge non seulement r&#233;volu mais supprim&#233;, effac&#233;, Winston trouve de fragiles point d'ancrage pour un travail de m&#233;moire destin&#233; &#224; r&#233;tablir un lien fragile avec ce pass&#233; oblit&#233;r&#233; et pour en reconstituer des s&#233;quences. Le refuge des amoureux devient litt&#233;ralement un lieu de m&#233;moire vou&#233; &#224; l'anamn&#232;se, ceci dans une violente opposition au r&#233;gime du temps homog&#232;ne et, pour le coup, effectivement vide et inconsistant que le Parti s'efforce d'imposer : une temporalit&#233; fond&#233;e sur la r&#233;&#233;criture compulsive et permanente du pass&#233;, sur l'effacement de toute trace de ce qui pourrait contrevenir &#224; l'orthodoxie du moment pr&#233;sent ; c'est d'ailleurs le &#171; m&#233;tier &#187; de Winston &#8211; r&#233;&#233;crire les journaux des temps pass&#233;s au fil des sinuosit&#233;s de la ligne du Parti, en faire dispara&#238;tre tout ce qui pourrait para&#238;tre entrer en conflit avec la propagande du jour, en effacer toute mention de personnages tomb&#233;s en disgr&#226;ce et &#171; vaporis&#233;s &#187; (disparus sans traces)...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contre cette temporalit&#233; totalitaire, fond&#233;e sur l'abolition tant de de la tangibilit&#233; du r&#233;el (les faits pass&#233;s) que de la m&#233;moire (individuelle et collective), la niche o&#249; Winston et Julia trouvent refuge devient le m&#244;le d'une r&#233;sistance &#224; la pulv&#233;risation du temps, temps historique, temps v&#233;cu, pass&#233; r&#233;el... Le pass&#233; reprend des couleurs l&#224; o&#249; tel objet &lt;i&gt;d&#233;s&#339;uvr&#233;&lt;/i&gt; et devenu tant soit peu &#233;nigmatique vient r&#233;veiller chez Winston des souvenirs d'enfance diffus, permettant de redessiner les contours du temps d'avant la grande amn&#233;sie collective organis&#233;e par la caste dominante au profit du culte hyst&#233;riquement pr&#233;sentiste de Big Brother et de ses exploits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a ici un exemple probant de la fa&#231;on dont une h&#233;t&#233;rotopie de forme vraiment classique, si l'on s'en tient &#224; l'approche de Foucault, se combine avec une h&#233;t&#233;rochronie &#8211; le pass&#233; oblit&#233;r&#233; (comme temps d'avant la grande c&#233;sure) n'est pas seulement propre &#224; activer une vive nostalgie, il devient, dans l'anamn&#232;se entreprise par Winston, un point d'appui dans sa tentative de retrouver les fondements de son humanit&#233;. Ce pass&#233; peut &#234;tre r&#233;enchant&#233; en faisant l'objet d'une qu&#234;te dont la ligne d'horizon est le retour au r&#233;el, contre les artifices de la propagande. La chambre secr&#232;te, avec son grand lit et les objets disparates qui l'encombrent, devient une bulle spatio-temporelle vers laquelle les amants convergent pour de fragiles instants sauv&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le temps o&#249; les h&#233;t&#233;rochronies trouvent leur place n'est pas seulement morcel&#233;, parcouru par des fractures et des br&#232;ches, il est travers&#233; par des flux et des puissances qui entrent en lutte. Les h&#233;t&#233;rochronies peuvent &#234;tre enchant&#233;es ou acqu&#233;rir dans un pr&#233;sent donn&#233; le statut de &lt;i&gt;r&#234;voirs&lt;/i&gt; pour autant qu'elles sont per&#231;ues comme recelant des tr&#233;sors, charg&#233;es de prestiges dont ce pr&#233;sent manque cruellement &#8211; &lt;i&gt;le temps des avant-gardes&lt;/i&gt; (politiques, artistiques...), par exemple, pour une &#233;poque port&#233;e &#224; s'&#233;prouv&#233;e comme temps de manque, d&#233;senchant&#233;e, &#224; bout de souffle. Mais &#224; l'&#226;ge de la culture de masse, &#224; l'&#226;ge des industries et des usines culturelles, le recours aux h&#233;t&#233;rochronies tend &#224; perdre cette valeur et cette fonction critique pour devenir essentiellement ornemental. Le cin&#233;ma, hollywoodien notamment, prosp&#232;re sur les h&#233;t&#233;rochronies, sp&#233;culant sur leur valeur d'exposition, leur valeur ajout&#233;e en mati&#232;re d'&#233;tranget&#233; ou d'exotisme. Dans leurs formes fix&#233;es par le genre et autres gabarits (le western, le p&#233;plum, le film colonial...), elles fixent le cadre dans lequel le mythe peut &#234;tre mis &#224; la port&#233;e des foules, dans des versions populaires pr&#233;-format&#233;es &#8211; &lt;i&gt;l'ailleurs &#233;loign&#233;&lt;/i&gt;, exotique, associ&#233; &#224; l'aventure, &#224; l'inqui&#233;tante &#233;tranget&#233;, aux passions humaines d&#233;brid&#233;es (l'Ouest sauvage au temps de la Conqu&#234;te, l'&#201;gypte des Pharaons, l'Afrique et l'Asie aux temps imp&#233;tueux de la colonisation...) se d&#233;cline alors dans les gammes les plus vari&#233;es de l'h&#233;t&#233;rologie &#8211; des niches spatio-temporelles ayant en commun de s'opposer au familier, au propre et au proche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le spectateur est transport&#233; vers des s&#233;quences temporelles et des emplacements caract&#233;ris&#233;s par leur valeur contrastive avec le pr&#233;sent des soci&#233;t&#233;s industrielles et de la vie administr&#233;e. Mais l'horizon de cette fabrication en s&#233;rie (&#224; la cha&#238;ne) des h&#233;t&#233;rochronies et h&#233;t&#233;rotopies est le &lt;i&gt;divertissement&lt;/i&gt; qui s'associe au voyage imaginaire et au parfum d'&#233;tranget&#233;. L'arrachement au familier que pratiquent ici les industries culturelles est de faible densit&#233; et, parfois, un pur trompe-l'&#339;il. En effet, il se trouve que les personnages qui peuplent les intrigues de ces films, pour rev&#234;tus qu'ils soient de tenues d'&#233;poque et s'agitant dans les d&#233;cors reconstituant plus ou moins approximativement les espaces-temps de r&#233;f&#233;rence, faisant de leur mieux pour que leurs gestes et leurs actions s'associent &#224; la valeur d'anciennet&#233; de ces niches, font sans cesse revenir dans le champ de perception du spectateur &lt;i&gt;le familier&lt;/i&gt; qu'avait, en principe, banni et aboli, le parti du d&#233;placement (de la fresque ou l'&#233;pop&#233;e historique en costumes) &#8211; chass&#233;s par la porte de l'exotisme, les sentiments, l'envahissante psychologie, les motivations des personnages reviennent par la fen&#234;tre de l'&lt;i&gt;habitus&lt;/i&gt; &#8211; celui des sc&#233;naristes, des dialoguistes, des metteurs en sc&#232;ne et, bien s&#251;r, des acteurs : une dispute mettant aux prises deux acteurs c&#233;l&#232;bres (vivant en couple &#224; la ville, de surcro&#238;t) dans les r&#244;les de Marc Antoine et Cl&#233;op&#226;tre reste avant tout une sc&#232;ne de m&#233;nage &#233;veillant aupr&#232;s du spectateur des ann&#233;es 1960 les plus familiers des &#233;chos&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cl&#233;op&#226;tre, film de Joseph Mankiewicz, 1963.&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, il appara&#238;t que dans le cin&#233;ma d'Hollywood, les h&#233;t&#233;ro-chronies et h&#233;t&#233;ro-topies sont avant tout affaire de &lt;i&gt;d&#233;cors&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire des villages Potemkine sans profondeur, et qui ne font r&#234;ver le spectateur que dans les limites de ce que le divertissement (le spectacle) peut lui offrir &#8211; au mieux, le plus &#233;ph&#233;m&#232;re des &#233;blouissements. Le d&#233;placement vers l'ailleurs &#233;loign&#233; rel&#232;ve alors d'une convention, tandis que tout, dans la trame des histoires, nous reconduit &#224; une universalit&#233; vide qui n'est jamais que le truchement des conventions du pr&#233;sent &#8211; les passions humaines, la force du destin, l'&#233;ternel affrontement entre le bien et le mal. Dans ces d&#233;placements, le pr&#233;sent fait le d&#233;tour par le pass&#233; et l'ailleurs, mais c'est toujours pour reconduire l'homme moyen &#224; son milieu, &#224; ce qui lui est le plus familier &#8211; le &lt;i&gt;ce-qui-va-de-soi&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes choses &#233;gales par ailleurs, on pourrait dire que cet usage st&#233;r&#233;otyp&#233; et ornemental des h&#233;t&#233;rochronies et des h&#233;t&#233;rotopies n'a rien de nouveau &#8211; n'est-il pas une lointaine r&#233;miniscence, un &lt;i&gt;r&#233;enactement&lt;/i&gt; industriel d'une des conventions les plus solides de la trag&#233;die classique fran&#231;aise et du th&#233;&#226;tre &#233;lisab&#233;thain anglais ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour autant que le pass&#233; (d&#233;fini comme &#171; historique &#187;, notamment) constitue un r&#233;servoir virtuel et infini d'images, de s&#233;quences et de sc&#232;nes de toutes sortes, pour le travail de production h&#233;t&#233;rochronique que le cin&#233;ma pratique &#224; la cha&#238;ne, il serait int&#233;ressant de se demander selon quelles logiques (ou, aussi bien, plis, routines, pr&#233;suppos&#233;s...) les choix d'objets sont pratiqu&#233;s. Et, de m&#234;me, dans la dimension h&#233;t&#233;rotopique, les choix d'images spatiales, d'emplacements. On est frapp&#233; par l'in&#233;galit&#233; des r&#233;partitions ou plut&#244;t des investissements et de ce qui s'y oppose, des abandons ou des angles morts. Autant l'Antiquit&#233; gr&#233;co-romaine, avec une extension vers l'&#201;gypte pharaonienne a les faveurs d'Hollywood, autant Babylone, Carthage, les Goths, pour ne rien dire de bien d'autres suppos&#233;s barbares, ni de l'Afrique pr&#233;coloniale, ni la Chine ancienne, ni des civilisations pr&#233;colombiennes (etc.) n'inspirent gu&#232;re l'usine &#224; r&#234;ves. Ce ne sont pourtant pas les signes d'alt&#233;rit&#233; forte qui s'y rel&#232;veraient, en comparaison avec notre monde et notre pr&#233;sent. Ici aussi, le d&#233;placement vers les niches d'espaces lointains et de temps &#233;loign&#233;s est dans une large mesure un trompe-l'&#339;il.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, dans &lt;i&gt;Mission&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Film de Roland Joff&#233;, Palme d'or au Festival de Cannes, 1986.&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, les r&#233;ductions guaranis d&#233;velopp&#233;es par les J&#233;suites aux confins de l'Argentine, du Paraguay et du Br&#233;sil n'acqui&#232;rent dans ce film promis &#224; un grand succ&#232;s public le statut de parfaites h&#233;t&#233;ro-topies-chronies qu'&#224; la condition de faire l'objet d'une narration &lt;i&gt;blanche&lt;/i&gt; de bout en bout du grandiose et &#233;quivoque affrontement des cultures offert en spectacle au public. L'exotisme, associ&#233; ou non &#224; une cause, grande ou petite (ici le &#171; dialogue entre les cultures &#187;), reconduit toujours le narrateur blanc et ses auditeurs/spectateurs &#224; eux-m&#234;mes &#8211; ceci dans ce film comme dans les westerns dont les h&#233;ros sont presque toujours immanquablement blancs, la diff&#233;rence ontologique entre le h&#233;ros, le protagoniste et le comparse prenant ici tout son sens. Dans ce cin&#233;ma exotique qui cultive les h&#233;t&#233;rotopies et les h&#233;t&#233;rochronies, les non-blancs qui &#233;mergent comme des singularit&#233;s fortes sont le plus souvent affect&#233;s d'un signe n&#233;gatif &#8211; des pr&#233;dateurs, des barbares, des monstres &#8211; exemple : le Mahdi, chef de la r&#233;volte indig&#232;ne, dans ce film colonial classique qu'est &lt;i&gt;Khartoum&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Khartoum, film r&#233;alis&#233; par Basil Dearden, 1966. Le personnage du Mahdi est (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, certaines s&#233;quences ou sc&#232;nes du pass&#233;, aussi bien que certaines topographies &#233;loign&#233;es sont surinvesties par le cin&#233;ma en qu&#234;te d'h&#233;t&#233;rochronies et d'h&#233;t&#233;rotopies tandis que d'autres sont constamment d&#233;laiss&#233;es, ignor&#233;es. Le principe implicite ou subreptice qui pr&#233;side &#224; ces s&#233;lections, c'est encore et toujours le &lt;i&gt;centrisme&lt;/i&gt; &#8211; nous cherchons dans le lointain ce qui reconduit au proche, dans l'autre, le diff&#233;rent, l'&#233;tranger, ce qui reconduit au familier. C'est ainsi que le p&#233;plum n'en finit jamais de nous restituer du pr&#233;sent, parfois le plus imm&#233;diat, une belle harangue prononc&#233;e par un s&#233;nateur romain en toge blanche &#224; bande pourpre ou violette, ayant forc&#233;ment cet air de d&#233;j&#224;-vu qui nous redirige vers les trav&#233;es du S&#233;nat de Washington ou du Parlement britannique... Les h&#233;t&#233;rologies ont alors pour fonction d'imager des g&#233;n&#233;alogies imaginaires, de r&#233;tablir des continuit&#233;s r&#234;v&#233;es l&#224; o&#249; l'histoire r&#233;elle est au contraire tiss&#233;e de discontinuit&#233;s. Paradoxalement, le lointain devient le proche &#8211; la fonction critique du d&#233;paysement et de la d&#233;familiarisation ayant c&#233;d&#233; la place au besoin de sutures exp&#233;ditives &#8211; l'esclave Ben Hur devient notre prochain, tout proche, notre anc&#234;tre &#233;pris de libert&#233; et de justice lorsqu'il d&#233;fie la brutalit&#233; du colonisateur qui l'a exp&#233;di&#233; aux gal&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me dans les films o&#249; fait retour l'inspiration critique, les h&#233;t&#233;rotopies-chronies demeurent apprivois&#233;es dans le cin&#233;ma de Hollywood et, plus g&#233;n&#233;ralement, le cin&#233;ma &lt;i&gt;majeur&lt;/i&gt; du Nord global &#8211; dans les westerns de la seconde ou la troisi&#232;me g&#233;n&#233;ration, dans les films o&#249; sont &#233;voqu&#233;es les violences syst&#233;miques de la colonisation, c'est encore et toujours l'histoire blanche qui se raconte, comme drame plut&#244;t que comme &#233;pop&#233;e, mais &#224; travers ses propres narrateurs et &#224; ses propres conditions, en demeurant toujours situ&#233;e au milieu de toutes choses. D'o&#249;, souvent, l'exposition au premier plan de personnages blancs autour desquels s'agencent les narrations, destin&#233;s &#224; servir de guides et m&#233;diateurs aupr&#232;s des autres, ceux qui incarnent toutes les formes d'alt&#233;rit&#233; d&#233;centr&#233;es, subalternis&#233;es, inf&#233;rioris&#233;es &#8211; l'explorateur, le missionnaire, le traducteur, le protecteur des esp&#232;ces en danger (dans les versions tardives du film colonial).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les projections h&#233;t&#233;rochroniques et h&#233;t&#233;rotopiques vers le pass&#233; peuvent &#234;tre indiff&#233;remment enchant&#233;es ou sombres, voire cauchemardesques. Mais, indice probant du d&#233;senchantement durable qui affecte notre rapport &#224; l'avenir, celles qui sont fond&#233;es sur des anticipations, propuls&#233;es vers un avenir plus ou moins lointain, sont g&#233;n&#233;ralement davantage d'inspiration dystopique qu'utopique. Le cin&#233;ma industriel encha&#238;ne ici sur la litt&#233;rature saisie par les nouvelles technologies, &#224; partir de la fin du XIXe si&#232;cle (Huxley, Wells, Capek...).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les plan&#232;tes proches ou lointaines deviennent des h&#233;t&#233;rotopies-refuges parce que la Terre est devenue inhabitable. L'&#226;ge (le temps) de la d&#233;mocratie a c&#233;d&#233; la place &#224; celui de diff&#233;rentes formes de tyrannie second&#233;es par des technologies futuristes. Toutes les sensations et intuitions apocalyptiques s'engouffrent dans ce cin&#233;ma d'anticipation o&#249; l'humanit&#233; n'entreprend de muter ou bien part &#224; la rencontre de civilisations extraterrestres que pour le pire. Les h&#233;t&#233;rotopies et -chronies qui y fleurissent, &#224; grand coup de d&#233;cors hypermodernistes ou n&#233;o-gothiques y sont les ports d'attache de nos hantises et de nos d&#233;pressions projet&#233;es vers l'avenir. &lt;i&gt;Le futur a cess&#233; d'&#234;tre hospitalier &#224; l'utopie&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alain Brossat&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Claude L&#233;vi-Strauss : La pens&#233;e sauvage, Plon, 1962.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Bronislaw Malinowski, &lt;i&gt;Les Argonautes du Pacifique occidental&lt;/i&gt; (1922) et &lt;i&gt;La vie sexuelle des sauvages du Nord-Ouest de la M&#233;lan&#233;sie&lt;/i&gt; (1929).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt;, 3/02/2026.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Cl&#233;op&#226;tre&lt;/i&gt;, film de Joseph Mankiewicz, 1963.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Film de Roland Joff&#233;, Palme d'or au Festival de Cannes, 1986.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Khartoum&lt;/i&gt;, film r&#233;alis&#233; par Basil Dearden, 1966. Le personnage du Mahdi est interpr&#233;t&#233; par Laurence Olivier.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>En passant par les h&#233;t&#233;rochronies aussi (1)</title>
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		<dc:date>2026-03-13T11:13:39Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



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&lt;p&gt;&#171; &#8230;au gr&#233; de l'oscillation, le gigantesque berceau du navire me balan&#231;ait et m'emportait au-del&#224; du temps &#187; (Stefan Zweig, Amok (1922). &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Il y avait un fort, dans le Sud, o&#249;, il y a quelques ann&#233;es, un meurtre fut commis. Les auteurs de ce drame &#233;taient deux officiers, un soldat, deux femmes, un Philippin et un cheval &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est sur ces lignes que s'ouvre le c&#233;l&#232;bre roman de Carson Mc Cullers, Reflets dans un &#339;il d'or. &lt;br class='autobr' /&gt;
Deux choses s'&#233;tablissent d'embl&#233;e dans cette ouverture. D'une part, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#8230;au gr&#233; de l'oscillation, le gigantesque berceau du navire me balan&#231;ait et m'emportait au-del&#224; du temps &#187; (Stefan Zweig, &lt;i&gt;Amok&lt;/i&gt; (1922).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il y avait un fort, dans le Sud, o&#249;, il y a quelques ann&#233;es, un meurtre fut commis. Les auteurs de ce drame &#233;taient deux officiers, un soldat, deux femmes, un Philippin et un cheval &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est sur ces lignes que s'ouvre le c&#233;l&#232;bre roman de Carson Mc Cullers, &lt;i&gt;Reflets dans un &#339;il d'or&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Stock, 2017.&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux choses s'&#233;tablissent d'embl&#233;e dans cette ouverture. D'une part, un ordre des choses prenant la forme d'une naturelle hi&#233;rarchie entre les &#234;tres vivants qui vont peupler ce r&#233;cit ; au sommet, les officiers, tout en bas le cheval et le Philippin (racis&#233;), au milieu, le simple soldat et les femmes &#8211; impeccable hi&#233;rarchie blanche et sudiste. D'autre part, est mise en avant une h&#233;t&#233;rotopie (&#171; un fort, dans le Sud... &#187;) ins&#233;parable d'une h&#233;t&#233;rochronie (&#171; il y a quelques ann&#233;es...). L'une est embo&#238;t&#233;e dans l'autre et c'est leur agencement qui d&#233;finit et balise l'espace-temps dans lequel va se situer l'intrigue et se d&#233;rouler l'action de ce bref roman.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En combinant ainsi h&#233;t&#233;rotopie et h&#233;t&#233;rochronie, la narratrice cr&#233;e les conditions &#233;l&#233;mentaires du r&#233;cit &#8211; de la pr&#233;sentation d'une histoire susceptible de retenir l'attention du lecteur ou de la lectrice. La combinaison de deux formes d'alt&#233;rit&#233; aux conditions du pr&#233;sent (celui dans lequel est rapport&#233;e l'histoire) est un app&#226;t, elle suscite l'int&#233;r&#234;t, li&#233; ici &#224; un sentiment encore ind&#233;fini d'&#233;tranget&#233;, voire une sensation d'exotisme. L'amorce du r&#233;cit s'entoure d'une aura associ&#233;e &#224; ce qui s'apparente &#224; un proc&#233;d&#233; rh&#233;torique &#8211; l'usage r&#233;gl&#233; de l'&lt;i&gt;ailleurs&lt;/i&gt; d&#233;ploy&#233; dans le double registre, spatial et temporel. Cette &lt;i&gt;accroche&lt;/i&gt; est propre &#224; s'assurer une prise sur le lecteur ou la lectrice, dans l'espoir le ou la retenir jusqu'au bout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On identifie ici un cas classique o&#249; la possibilit&#233; m&#234;me de raconter une histoire (&#171; Il &#233;tait une fois... &#187;) est plac&#233;e sous condition de la pr&#233;sentation d'une h&#233;t&#233;rotopie qui, elle-m&#234;me, ne se s&#233;pare pas d'une h&#233;t&#233;rochronie &#8211; ce que fait le conte des Grimm, non moins que le roman de Balzac. &#171; Il &#233;tait une fois... &#187; d&#233;place, par la simple forme de l'&#233;nonc&#233;, le lecteur, la lectrice vers un temps &#233;tranger au sien propre, et, en cr&#233;ant cette distance, attise l'int&#233;r&#234;t. Mais le jeu avec l'h&#233;t&#233;rochronie doit n&#233;cessairement trouver alors son compl&#233;ment dans la mobilisation de l'h&#233;t&#233;rotopie &#8211; il faut que le r&#233;cit qui s'amorce soit &lt;i&gt;situ&#233;&lt;/i&gt; pour qu'il puisse prendre consistance ; et situ&#233; dans un espace &#233;galement &#233;tranger au monde propre du lecteur ou de la lectrice, un espace qui l'&#233;loigne de celui qu'il &lt;i&gt;habite&lt;/i&gt; ; voire qui l'en arrache.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire (le r&#233;cit) ne peut prendre son envol qu'&#224; la condition de ce double descellement familier, de cette invention d'un espace-temps plac&#233; sous le signe d'une alt&#233;rit&#233; plus ou moins radicale, et affichant une singularit&#233; marqu&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'accent qui est ici plac&#233; sur la combinaison de l'h&#233;t&#233;rotopie et de l'h&#233;t&#233;rochronie comme condition premi&#232;re de la mise sur orbite d'un certain type de r&#233;cit (dont la forme s'identifie aussi bien dans le roman que dans le conte ou la nouvelle) n'est pas d&#233;pourvu d'une certaine fonction pol&#233;mique ; ceci, en relation avec l'approche g&#233;n&#233;rale que propose Foucault du motif de l'h&#233;t&#233;rotopie. La tr&#232;s brillante carri&#232;re de ce dernier motif est bien &#233;videmment ins&#233;parable du renversement qu'op&#232;re Foucault en opposant ce topos au privil&#232;ge accord&#233; &#224; la temporalit&#233; historique, voire au &#171; tout-histoire &#187; qu'il pense discerner dans le champ des sciences sociales et humaines qui lui sont alors contemporaines (des ann&#233;es 1960 aux ann&#233;es 1980). Foucault, d'ailleurs, n'envisage pas la notion d'h&#233;t&#233;rochronie, c'est aux utopies qu'il oppose ou contre-appose les h&#233;t&#233;rotopies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit, pour lui, d'embarquer la philosophie dans ce d&#233;placement en se r&#233;orientant vers la topologie, les emplacements, les objets inscrits dans l'espace ; en prenant &#224; contrepied l'affinit&#233; naturelle que le marxisme entretiendrait avec la temporalit&#233; entendue comme milieu naturel de l'histoire &#8211; de prendre du champ d'avec le culte de l'idole Histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Red&#233;ployer les savoirs du c&#244;t&#233; de l'espace comme milieu, cela conduit &#224; une approche du pr&#233;sent o&#249; sont prises en compte la vari&#233;t&#233; et les diff&#233;rences de statut des objets qui peuplent celui-ci. Foucault va moins s'int&#233;resser aux questions de territoires, de fronti&#232;res, de g&#233;ographie et de paysages qu'&#224; celles qui ont pour fond des jeux d'opposition ou de variation affectant les objets qui peuplent l'espace ou les emplacements spatiaux. Il nomme h&#233;t&#233;rotopie tout objet ou emplacement susceptible de se constituer comme l'autre du familier, de ce qui peuple ou meuble notre monde de vie sans avoir le statut du vivant. Il n'existe pas d'objets ou de sites ou de &lt;i&gt;topo&#239;&lt;/i&gt; quelconques qui seraient, par d&#233;finition ou essence, des h&#233;t&#233;rotopies. Celles-ci apparaissent ou sont produites par diff&#233;renciation, opposition, affect&#233;es par une dynamique &#8211; celle du &lt;i&gt;devenir-autre&lt;/i&gt; &#8211; la preuve &#233;tant que m&#234;me des objets tr&#232;s familiers comme le grand lit des parents, le navire, le jardin (pour s'en tenir &#224; des exemples mentionn&#233;s par Foucault) peuvent, en situation, devenir des h&#233;t&#233;rotopies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui importe en premier lieu, c'est la fa&#231;on dont, dans l'espace, vont se produire ces jeux de diff&#233;renciation entre ce qui est plac&#233; sous le signe du m&#234;me ou du familier, (du majeur, du banal ou du normal) et ce qui va se trouver d&#233;plac&#233; et r&#233;inscrit sous des signes contrastant avec ceux-ci ou s'opposant &#224; eux &#8211; l'&#233;trange, l'exotique, l'inqui&#233;tant mais, aussi bien, le secours ou le refuge contre le dominant - le mineur qui sauve...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;marche consistant &#224; mettre en exergue le motif des h&#233;t&#233;rotopies a pour toile de fond la notion d'un espace non-homog&#232;ne, travers&#233; par des tensions, voire des oppositions suffisamment fortes pour qu'y &#233;mergent ces espaces plac&#233;s sous le signe de l'alt&#233;rit&#233; et de la diff&#233;rence (on pourrait &#234;tre tent&#233; ici de dire &lt;i&gt;diff&#233;rance&lt;/i&gt; en tentant d'acclimater un concept derridien &#224; un contexte foucaldien). On serait tent&#233; d'&#233;crire &lt;i&gt;espace-autre&lt;/i&gt;, avec tiret, accordant ainsi une valeur superlative au motif g&#233;n&#233;ral de l'alt&#233;rit&#233; &#8211; les h&#233;t&#233;rotopies ne sont pas seulement &lt;i&gt;diff&#233;rentes&lt;/i&gt; des espaces habituels dans lesquels se d&#233;placent nos routines, elles pr&#233;sentent avec ceux-ci un caract&#232;re distinct d'opposition. Nous les investissons (comme elles nous investissent) sur un mode enti&#232;rement diff&#233;rent de celui qui r&#233;git nos relations aux &lt;i&gt;homotopies&lt;/i&gt;. Les h&#233;t&#233;rotopies nous d&#233;placent et nous conduisent aussi &#224; diff&#233;rer d'avec nous-m&#234;mes, pas seulement &#224; passer d'un lieu, d'un emplacement &#224; un autre. En somme, les br&#232;ves mais incisives interventions de Foucault autour de ce motif nous rappellent que sa philosophie est bien, elle aussi, plac&#233;e sous le signe de la diff&#233;rence ou de la diff&#233;renciation, par opposition &#224; une philosophie de l'identit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En faisant intervenir la notion d'h&#233;t&#233;rochronies, comme je l'ai fait plus haut, j'aimerais, tout en m'inscrivant dans la perspective foucaldienne, effectuer un pas de c&#244;t&#233;. Foucault met en avant le concept d'h&#233;t&#233;rotopie &lt;i&gt;en situation&lt;/i&gt;, comme on l'a bri&#232;vement rappel&#233;, ce qui le conduit &#224; en faire une notion pol&#233;mique tourn&#233;e contre une approche du pr&#233;sent ou de l'actuel accordant un privil&#232;ge au fond impens&#233; au registre temporel con&#231;u comme milieu d'&#233;lection de l'Histoire. S'il contre-appose l'h&#233;t&#233;rotopie &#224; l'utopie, c'est que cette derni&#232;re a l'Histoire comme milieu naturel. Les h&#233;t&#233;rotopies excluraient donc, par principe, les h&#233;t&#233;rochronies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, ce qui s'&#233;tablit facilement, c'est que le motif de l'h&#233;t&#233;rotopie, lorsqu'il surgit &lt;i&gt;dans un r&#233;cit&lt;/i&gt; (son milieu naturel), le fait en situation, et donc, en s'associant &#224; une donn&#233;e &lt;i&gt;temporelle aussi&lt;/i&gt; : le terrain de camping o&#249; l'on va passer ses vacances &#8211; parfaite h&#233;t&#233;rotopie, bien s&#251;r &#8211; mais il se trouve que les vacances, c'est aussi une s&#233;quence temporelle &#8211; une h&#233;t&#233;rochronie, donc ; et que sur les deux axes, spatial et temporel, les deux h&#233;t&#233;rologies se forment par opposition avec un point d'alt&#233;rit&#233; forte : le milieu urbain o&#249; l'on vit habituellement, sur un plan, le temps du travail salari&#233;, sur l'autre. J'ai dit ici le terrain de camping, j'aurais aussi bien pu dire la maison de campagne ou la r&#233;sidence secondaire, le chalet de montagne... &#8211; la corr&#233;lation entre les deux h&#233;t&#233;rologies fonctionne de la m&#234;me fa&#231;on exactement, sur un fond d'opposition, aussi bien, entre le majeur et le mineur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agirait donc de mettre &#224; l'&#233;preuve la notion d'h&#233;t&#233;rochronie et d'en sonder les promesses ou les puissances, &#224; l'instar exactement des h&#233;t&#233;rotopies mais n&#233;cessairement un peu au rebours de la perspective foucaldienne &#8211; en redonnant droit de cit&#233; &#224; l'approche temporelle. On prendrait donc les h&#233;t&#233;rochronies comme des s&#233;quences temporelles, des &#233;clats de temps, des fragments, des sph&#232;res, des niches plac&#233;.e.s sous le signe d'une forte alt&#233;rit&#233; dans leur rapport &#224; des formes de dur&#233;e dominantes ou majeures. Exactement comme l'espace dans lequel les h&#233;t&#233;rotopies surgissent est irr&#233;gulier, discontinu, travers&#233; par des lignes de rupture et de partage, la temporalit&#233; dans laquelle peuvent s'identifier les h&#233;t&#233;rochronies est toute diff&#233;rente d'une forme h&#233;t&#233;rog&#232;ne et continue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; o&#249; elles surviennent, la dur&#233;e est parcourue de tensions et d'oppositions, le temps se fracture sur un mode qui n'est pas celui de la diff&#233;renciation consid&#233;r&#233;e comme acquise entre pass&#233;, pr&#233;sent et futur. Des h&#233;t&#233;rochronies peuvent se rep&#233;rer dans le pr&#233;sent (des groupes humains y vivent sous des r&#233;gimes temporels que tout &#233;loigne du n&#244;tre et vers lesquels nous pouvons &#233;ventuellement nous d&#233;placer), comme elles se rep&#232;rent dans le pass&#233; ou dans le futur, aussi ind&#233;fini soit-il, par d&#233;finition. L&#224; o&#249; se produit une br&#232;che dans le temps homog&#232;ne et &#233;tale, une h&#233;t&#233;rochronie est susceptible de surgir. L&#224; o&#249; des r&#233;gimes de temporalit&#233; (ou d'historicit&#233;) affichent leur h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233;, des h&#233;t&#233;rochronies sont promises &#8211; avec &lt;i&gt;La guerre du feu&lt;/i&gt; (le roman puis le film), les enfants sont invit&#233;s &#224; entrer dans l'h&#233;t&#233;rochronie dite &lt;i&gt;pr&#233;historique&lt;/i&gt; &#171; comme dans un moulin &#187;, pour citer (&#224; contretemps) Foucault, &#224; propos des h&#233;t&#233;rotopies&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La guerre du feu, roman de J.-H. Rosny a&#238;n&#233; (1911) ; film de Jean-Jacques (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les h&#233;t&#233;rochronies, comme les h&#233;t&#233;rotopies, nous d&#233;placent du c&#244;t&#233; de l'insolite, leur fr&#233;quentation est donc un exercice de &lt;i&gt;d&#233;familiarisation&lt;/i&gt;. C'est qu'il peut bien, &#224; l'occasion de leur rencontre, appara&#238;tre que ce qui nous est familier, les formes qui nous font ce que nous sommes et incarnent le naturel &#224; ce titre, perdent de leur &#233;vidence lorsqu'elles sont plac&#233;es en regard d'autres, non pas seulement diff&#233;rentes, mais portant la marque de l'abruptement autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici, les h&#233;t&#233;rochronies rejoindraient les h&#233;t&#233;rotopies foucaldiennes en assumant une fonction d'&#233;veil, une fonction critique &#8211; le tout autre d&#233;soriente et questionne lorsqu'il met sur la sellette nos r&#233;gimes d'&#233;vidence concernant l'espace et le temps. Nous, Occidentaux modernes, &#233;prouvons les plus grandes difficult&#233;s &#224; nous accommoder de formes du temps v&#233;cu fond&#233;es sur les cycles et la r&#233;p&#233;tition plut&#244;t que sur les intuitions et sensations qui fondent le temps lin&#233;aire, les dynamiques de l'Histoire et du progr&#232;s. Mais en m&#234;me temps, nous entretenons avec ces formes majeures et molaires de la dur&#233;e des rapports conflictuels constamment r&#233;envenim&#233;s. Le temps homog&#232;ne et vide du progr&#232;s ne cesse de nous d&#233;cevoir, de nous trahir ; d'o&#249; nos efforts constants pour nous en &#233;chapper, pour trouver des lignes de fuite &#8211; et c'est ici que les h&#233;t&#233;rochronies nous sont un irrempla&#231;able recours contre un pr&#233;sent ou des formes de l'actuel enti&#232;rement plac&#233;s sous l'emprise du temps lin&#233;aire et des intensit&#233;s qui le soutiennent. Nos efforts pour nous &#233;manciper de cette domination tendant vers la tyrannie peuvent &#234;tre pass&#233;istes, comme ils peuvent &#234;tre futuristes ou tout simplement soutenus par des pulsions dissidentes dans le pr&#233;sent &#8211; nous allons d&#233;serter le temps du m&#233;tro-boulot-dodo, comme on disait dans les ann&#233;es 68 pour jouir du temps apais&#233; agreste et renatur&#233; d'une bergerie camp&#233;e sur les hauteurs des monts du Vivarais&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Kenneth White, Lettres de Gourgounel (1979), Grasset, 1986.&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les h&#233;t&#233;rochronies, donc, ne sont pas par principe et d&#233;finition, condamn&#233;es &#224; &#233;clore dans le pass&#233; seulement. L'&#196;ge d'or en est une dont l'&#233;vocation s'impose dans ce contexte et l'on sait qu'il peut indiff&#233;remment &#234;tre convoqu&#233; comme ce que nous avons perdu (et ainsi renvoy&#233; aux temps imm&#233;moriaux) qu'inscrit dans un horizon d'attente de l'&#224;-venir, un futur ind&#233;fini. Nous nous d&#233;pla&#231;ons vers les h&#233;t&#233;rochronies comme les ethnologues le font vers d'autres espaces de civilisation (cultures et soci&#233;t&#233;s), souvent loin de leurs bases, sur d'autres continents &#8211; mais ce faisant, ils migrent vers d'autres temporalit&#233;s aussi &#8211; le &#171; froid &#171; et le &#171; chaud &#187; &#233;voqu&#233;s par L&#233;vi-Strauss dans &lt;i&gt;La pens&#233;e sauvage&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Claude L&#233;vi-Strauss : La pens&#233;e sauvage, Plon, 1962.&#034; id=&#034;nh3-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; concerne les formes du temps aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alain Brossat&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Stock, 2017.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;La guerre du feu, roman de J.-H. Rosny a&#238;n&#233;&lt;/i&gt; (1911) ; film de Jean-Jacques Annaud (1981).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Kenneth White, &lt;i&gt;Lettres de Gourgounel&lt;/i&gt; (1979), Grasset, 1986.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Claude L&#233;vi-Strauss : La pens&#233;e sauvage, Plon, 1962.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Un trait&#233; de d&#233;sertion &#224; l'usage de toutes les g&#233;n&#233;rations</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



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&lt;p&gt;La premi&#232;re chose qui frappe &#224; la lecture de ce livre est la qualit&#233; de son &#233;rudition. &#192; chaque page, on s'y instruit, &#224; propos de la litt&#233;rature du d&#233;sastre dans l'Italie de la premi&#232;re moiti&#233; du XXe si&#232;cle (en premier lieu, pas exclusivement), des figures et parcours de la d&#233;fection, du paysage de la d&#233;sertion dans cette topographie. On n'est pas instruit, au sens d'&#233;difi&#233; ou mis en condition &#8211; mais bien &#233;clair&#233; &#8211; heureusement et joyeusement, car conduit sur des chemins que, pour beaucoup, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=21" rel="directory"&gt;Parutions&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_954 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/screenshot_2026-01-09_at_12.26.15.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/screenshot_2026-01-09_at_12.26.15.png' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re chose qui frappe &#224; la lecture de ce livre est la qualit&#233; de son &#233;rudition. &#192; chaque page, on s'y instruit, &#224; propos de la litt&#233;rature du d&#233;sastre dans l'Italie de la premi&#232;re moiti&#233; du XXe si&#232;cle (en premier lieu, pas exclusivement), des figures et parcours de la d&#233;fection, du paysage de la d&#233;sertion dans cette topographie. On n'est pas instruit, au sens d'&#233;difi&#233; ou mis en condition &#8211; mais bien &lt;i&gt;&#233;clair&#233;&lt;/i&gt; &#8211; heureusement et joyeusement, car conduit sur des chemins que, pour beaucoup, l'on avait jusqu'alors n&#233;glig&#233; d'explorer jusqu'au bout. Ainsi, au hasard du souvenir : &#224; propos de la rencontre entre Joyce et Svevo &#224; Trieste, du d&#233;sastre militaire de Caporetto (&#224; la fois lieu et milieu de m&#233;moire), de la technophobie de Pirandello, de la stature de penseur d'Emilio Lussu dont on ne connaissait que le manuel d'insurrection, de l'admirable parcours de Francesco Misiano, d&#233;serteur, t&#233;moin et acteur des grandes gr&#232;ves de Turin et de la r&#233;volution spartakiste &#224; Berlin, militant socialiste allergique au social-patriotisme, producteur de films en Union sovi&#233;tique...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La formidable et scrupuleuse &#233;rudition qui se d&#233;ploie tout au long de ce livre de plus de 400 pages rend le lecteur sensible &#224; l'endurance du chercheur qui y a consacr&#233; son temps et son &#233;nergie &#8211; ceci &#224; l'heure o&#249; les t&#234;tes de gondole s'encombrent de simili-essais et autres manifestes r&#233;dig&#233;s par des auteurs press&#233;s, en qu&#234;te d'une place au soleil. &#192; l'&#233;vidence, cette &lt;i&gt;cartographie litt&#233;raire et artistique&lt;/i&gt; de la Grande guerre envisag&#233;e sous le prisme italien r&#233;sulte d'une recherche de longue haleine, d'une m&#233;ditation soutenue sur le motif qui en constitue le pivot &#8211; la d&#233;sertion et tous les gestes qui s'y associent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'en tenir &#224; cela, cependant, ne rendrait pas justice &#224; la port&#233;e r&#233;elle de ce livre. C'est qu'il s'agit bien de tout sauf d'une monographie en forme de compilation ou d'inventaire des motifs et conduites d&#233;fectifs se relevant dans l'espace italien, &#171; autour &#187; de la Grande Guerre. Son inspiration et sa m&#233;thode ne sont pas cumulatifs mais analytiques et critiques, dans la perspective non pas d'une visite guid&#233;e d'une s&#233;quence pass&#233;e, aussi dramatique et incandescente soit-elle, mais bien d'une ontologie du pr&#233;sent historique et politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Luca Salza voit &#233;merger dans le creuset (ou plut&#244;t le crat&#232;re) de la Premi&#232;re guerre mondiale un leitmotiv discursif &#8211; celui de la d&#233;sertion, dans toutes ses dimensions, et dont le propre est d'&#234;tre signe d'histoire (Lyotard), de se pr&#233;senter et circuler non pas sur un mode compact ou molaire, mais de prendre consistance dans un infini champ de dispersion. C'est donc dans une perspective g&#233;n&#233;alogique et non pas antiquaire que l'auteur revient sur les lieux de la catastrophe inaugurale : il y identifie, y topographie tous les &#233;l&#233;ments, les signes, les traces qui nous conduisent &#224; statuer, aujourd'hui, sur &lt;i&gt;l'actualit&#233; de la d&#233;sertion&lt;/i&gt;, sur la pers&#233;v&#233;rance et le renouvellement des gestes d&#233;fectifs ; et surtout, sur la question ent&#234;tante de savoir ce que pourrait &#234;tre pour nous, comme elle fut pour ceux qui ne pli&#232;rent pas devant l'Union sacr&#233;e, dans tous les pays engag&#233;s dans la guerre, entre 1914 et 1918, une politique de la d&#233;fection conduite &#224; son terme, assumant toutes ses cons&#233;quences. En ce sens, ce livre est bien une sorte de manuel, mais nullement dans le sens scolaire du terme, plut&#244;t entendu comme &lt;i&gt;vademecum&lt;/i&gt; : un livre qui, m&#234;me s'il est trop &#233;pais pour tenir dans une poche, a pour vocation de nous accompagner dans nos efforts constants pour ne pas nous rallier aux &#233;vidences du jour, pour inventer nos propres lignes de fuite et (pour ceux qui sont engag&#233;s dans les travaux d'&#233;criture, quelle qu'en soit la forme) ne pas devenir des &#171; coolies de la plume &#187; (L&#233;nine).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e force qui soutient l'ensemble de l'ouvrage, agenc&#233; autour de &#171; cartes &#187;, au sens topographique du terme (mais qui sont tout aussi bien des messages ou de br&#232;ves missives illustr&#233;es, &#224; nous adress&#233;es par les t&#233;moins de cette fin du monde que constitue la Premi&#232;re guerre mondiale) est clairement expos&#233;e d&#232;s les premi&#232;res pages de &lt;i&gt;La d&#233;sertion&lt;/i&gt;. La Grande Guerre, comme &#233;v&#233;nement cataclysmique, ne repr&#233;sente une coupure dans le cours des choses que pour autant qu'elle est l'expression, c'est-&#224;-dire le moment o&#249; il devient pleinement visible, du r&#233;gime d'Histoire qu'instaure la modernit&#233; europ&#233;enne. Sous ce r&#233;gime, la destruction est l'ombre port&#233;e de la production et la catastrophe celle du progr&#232;s. En ce sens, la Grande Guerre est davantage un r&#233;v&#233;lateur qu'une coupure ou une b&#233;ance &#224; proprement parler &#8211; &#171; La Grande Guerre est la d&#233;monstration sur le sol europ&#233;en des forces destructrices de la puissance industrielle cr&#233;&#233;e par l'homme &#187; - on serait tent&#233; ici de mettre en garde contre les g&#233;n&#233;ralit&#233;s de convenance (quel homme, Krupp ou le poilu lambda ?).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ses pr&#233;misses, le livre insiste sur une approche de la modernit&#233;-comme-catastrophe r&#233;solument continuiste &#8211; la catastrophe ou le d&#233;sastre est, fondamentalement &lt;i&gt;un proc&#232;s&lt;/i&gt;, ce qui ne va pas sans susciter un peu d'inconfort conceptuel, pour autant que la catastrophe est toujours suppos&#233;e survenir et donc avoir partie li&#233;e avec la discontinuit&#233; entendue dans un sens plus ou moins radical. D'ailleurs, dans la suite du livre, en de nombreuses occurrences, la perspective discontinuiste retrouve ses droits d&#232;s lors que les scansions et les effets tangibles de la guerre, ses p&#233;rip&#233;ties et ses paysages, ses interactions avec l'&#233;v&#233;nement r&#233;volutionnaire sont mis en examen - via des &#339;uvres, des textes, des protagonistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;serve que m'inspire l'approche surplombante et processuelle de la modernit&#233; comme catastrophe globale telle que promue par l'auteur dans la premi&#232;re partie du livre est la suivante : elle ne fait au fond que retourner comme un gant le discours et l'id&#233;ologie progressiste et le mirage productiviste promus, notamment par la social-d&#233;mocratie europ&#233;enne au d&#233;but du XXe si&#232;cle, puis le communisme &#233;tatis&#233; sous sa forme sovi&#233;tique. Mais ce geste est expos&#233; au danger du mim&#233;tisme : il tombe dans le m&#234;me travers que ce &#224; quoi il s'oppose &#8211; la lin&#233;arit&#233;, la compacit&#233;. Or, ce que l'Histoire du XXe si&#232;cle nous met au d&#233;fi de penser, ce sont les discontinuit&#233;s, les ruptures, les singularit&#233;s plac&#233;es sous le signe du progr&#232;s-catastrophe. L'&#233;v&#233;nement ne peut pas &#234;tre pens&#233; simplement comme la pure et simple accumulation des ruines, jour apr&#232;s jour, pour faire r&#233;f&#233;rence &#224; une formule benjaminienne un peu trop ressass&#233;e ; ce processus n'est pas calqu&#233; sur le mod&#232;le de la pluie qui tombe sans r&#233;pit sur un village breton, il y a toujours un ici et un maintenant de la formation des ruines, ce qui permet de donner un nom, singulier, &#224; chaque catastrophe, &#224; chaque &#233;v&#233;nement associ&#233; au d&#233;sastre &#8211; ceci de Verdun &#224; Gaza.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne fait aucun doute que la catastrophe est &#171; en marche &#187; d&#232;s lors (pour revenir &#224; notre sujet) que des &#201;tats commencent &#224; produire &#224; la cha&#238;ne des canons, des obus, des mines, des mitrailleuses, etc. Mais il n'en demeure pas moins que c'est au moment o&#249; ces moyens de mort entrent en action, sur les champs de bataille, inaugurant le temps de la mise &#224; mort industrielle, que se produit vraiment (en acte) l'explosion qui fait &#233;v&#233;nement &#8211; chacun de ses emplacements portant un nom propre portant la marque du sans pr&#233;c&#233;dent, de l'irrepr&#233;sentable, de la c&#233;sure, plac&#233; sous le signe de la suffocation des acteurs et t&#233;moins &#8211; Chemin-des-Dames, Caporetto, Verdun, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est d'ailleurs tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment ce que restitue la cartographie &#233;tablie par Salza, alliant avec bonheur qualit&#233; de l'information et pertinence analytique, dans les diff&#233;rentes cartes qui constituent le corps et le c&#339;ur de son livre &#8211; Trieste, entre Svevo et Joyce, Asagio (les massacres entre Italiens et Autrichiens sur l'Altipiano), Turin, entre guerre et r&#233;volution, Caporetto (ou le d&#233;sastre ineffa&#231;able)...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On serait parfois, rarement, tent&#233; d'&#233;mettre quelques r&#233;serves &#224; propos de la fa&#231;on dont l'auteur (in&#233;vitable dans ce genre d'essai) est port&#233; &#224; &#233;pouser le point de vue ou se couler dans le discours des auteurs qu'il mobilise. Un exemple saillant en est l'allant avec lequel il semble &#233;pouser le parti technophobe r&#233;solument simplificateur de Pirandello, port&#233; &#224; mettre sur le dos de &#171; la technique &#187; (dont le propre serait, en g&#233;n&#233;ral, d'&#171; humilier l'homme &#187;...) le funeste changement de destin dont la Grande Guerre serait la manifestation, en grandeur nature. Mais l'impr&#233;cision dans l'emploi du mot &#171; technique &#187; conduit ici &#224; des approximations. Ce n'est pas &#171; la technique &#187; en g&#233;n&#233;ral qui produit la bifurcation fatale qui se produit avec l'apocalypse de 1914-18, mais bien cette forme toute particuli&#232;re de technicisation &#8211; notamment de motorisation et, comme dirait Marinetti, de &#171; m&#233;tallisation &#187; des sujets humains dont l'effet est de d&#233;cupler leurs puissances dans une mesure sans proportion avec tout ce que peuvent concevoir les plus audacieux de leurs calculs rationnels d'int&#233;r&#234;t et les plus visionnaires des anticipations sur les effets de leur actions. Pour le reste, dans toutes les soci&#233;t&#233;s et cultures humaines, les gestes accomplis par les vivants sont indissociables de techniques, toutes sortes de techniques, des plus simples aux plus complexes. Si &#171; l'homme est &#233;cras&#233; par les machines &#187;, formule au demeurant un peu trop convenue, ce ne sont pas les machines qui sont coupables mais bien les principes qui les animent, les dispositifs et agencements dans lesquels elles entrent &#8211; lesquels sont int&#233;gralement humains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La technophobie en g&#233;n&#233;ral n'est pas un rem&#232;de aux maux dont souffrent les soci&#233;t&#233;s dont le productivisme est le dernier mot et l'horizon, donc, la production-comme-destruction &#8211; la guerre, entre autres. Ce ne sont pas les machines qui sont folles, ce sont les addicts au productivisme et &#224; l'innovation t&#234;te baiss&#233;e qui le sont et la civilisation (le culte et le f&#233;tichisme) de l'automobile est dans les t&#234;tes et les rapports sociaux bien davantage que dans la bagnole elle-m&#234;me comme machine ou objet hypertechnologique. La technophobie &#224; la Pirandello (ou &#224; la Heidegger) a g&#233;n&#233;ralement pour corolaire la nostalgie des mondes anciens qui n'ajoute pas beaucoup &#224; la clairvoyance de ceux qui y succombent &#8211; comme Heidegger eut son idylle avec le F&#252;hrer, Pirandello eut sa lune de miel avec le Duce...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce propos, d'ailleurs (soit dit en passant, car ce n'est pas d'une importance vitale), j'ai parfois trouv&#233; &#224; la lecture que Salza ne respectait pas suffisamment les &#171; gestes barri&#232;re(s) &#187; lorsqu'il mobilise (&#224; bon escient pour son sujet) des auteurs dont des n&#233;cessit&#233;s imp&#233;rieuses nous portent, au reste, &#224; nous s&#233;parer. Cela me para&#238;t relever d'une prophylaxie &#233;l&#233;mentaire, lorsqu'on fait recours &#224; C&#233;line ou analyse un texte de Malaparte, de trouver ne f&#251;t-ce qu'un instant pour rappeler que ces auteurs sont, pour le reste, &lt;i&gt;infr&#233;quentables&lt;/i&gt;, pour des raisons que l'on peut prendre le temps de rappeler ou pas, mais qui, en tout cas, &lt;i&gt;ne se discutent pas&lt;/i&gt;, l'immunit&#233; litt&#233;raire n'existant pas en la mati&#232;re. Dans le m&#234;me sens, ne pas mentionner l'all&#233;geance fait par Pirandello au r&#233;gime fasciste, m&#234;me en peu de mots, me para&#238;t regrettable ou, tout aussi bien, celle de Peter Handke &#224; Milosevic. Ce n'est pas, ici, de la police de la pens&#233;e, mais de l'hygi&#232;ne mentale, le simple rappel du fait que les taches de sang intellectuel ind&#233;l&#233;biles, &lt;i&gt;&#231;a existe&lt;/i&gt;, quel que soit le renom des auteurs concern&#233;s ou la pertinence pour un sujet donn&#233;, de tel ou tel de leurs textes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un motif central de l'essai de Salza est : &lt;i&gt;qu'est-ce que la Grande Guerre fait &#224; la langue&lt;/i&gt; et, plus pr&#233;cis&#233;ment, &#224; la litt&#233;rature ? La r&#233;ponse est qu'&#224; l'&#233;gal de bien d'autres &#233;l&#233;ments de la tradition, ce d&#233;sastre est le tombeau d'un certain r&#233;gime ou d'une certaine forme de litt&#233;rature (celle qui &#233;met des pr&#233;tentions &#224; une repr&#233;sentation r&#233;aliste du r&#233;el ou du sensible), et, pour ce qui est de la langue, une mise &#224; l'&#233;preuve totale o&#249; l'on voit voler en &#233;clat son approche &#171; purement v&#233;hiculaire &#187; &#8211; la langue comme moyen de communication. En bref, ce qui &#224; la fois survit au d&#233;sastre et prend corps dans le creuset de celui-ci, c'est une &lt;i&gt;&#233;criture du d&#233;sastre&lt;/i&gt;. Ici, la membrane qui s&#233;pare la litt&#233;rature de l'&#233;criture n'a jamais &#233;t&#233; aussi &#233;paisse &#8211; tout en demeurant, bien s&#251;r, comme toute membrane, poreuse. La Grande Guerre est le crat&#232;re dans lequel s'ab&#238;me la repr&#233;sentation, ce que montre minutieusement Salza en se mettant &#224; l'&#233;coute de ses auteurs &#8211; Joyce, Svevo, Gramsci (et bien d'autres, moins connus), en soulignant le caract&#232;re transversal de cette crise, du domaine des arts &#224; celui de la politique, en passant par les formes de vie, dans toute leur diversit&#233; et leur extension.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait regretter toutefois le fait que l'auteur, exposant brillamment la fa&#231;on dont le processus de destitution de la repr&#233;sentation se produit de fa&#231;on irr&#233;versible dans le domaine de l'art et de la culture, ne survit pas, dans la dimension politique, &#224; la vague r&#233;volutionnaire des ann&#233;es 1920, dans l'espace europ&#233;en. C'est &#224; tr&#232;s bon escient que Salza, suivant en cela autant Gramsci que L&#233;nine, insiste sur le fait que la d&#233;mocratie lib&#233;rale, &#224; l'&#233;gal du roman bourgeois (&#171; r&#233;aliste &#187;) est morte dans les tranch&#233;es de la Premi&#232;re guerre mondiale ; ce n'est pas seulement la II&#232;me Internationale qui a fait faillite en ao&#251;t 1914, c'est la l&#233;gitimit&#233; m&#234;me de la d&#233;mocratie de repr&#233;sentation qui se volatilise d&#232;s les que les suppos&#233;s repr&#233;sentants (les gouvernants) des pays dans lesquels est &#233;tabli le suffrage universel ont pris sans &#233;tat d'&#226;me la d&#233;cision d'envoyer les suppos&#233;s repr&#233;sent&#233;s (les gouvern&#233;s) &#224; la boucherie, en troupeau. Or, ce qui caract&#233;rise l'entre-deux-guerres europ&#233;en (ceci en d&#233;pit de l'apparition de l'&#201;tat ouvrier en Russie, de la mont&#233;e des fascismes en Italie et en Allemagne, de l'existence un peu partout de puissants courants antid&#233;mocratiques), c'est cela m&#234;me : que la fiction repr&#233;sentative, en politique, dans sa version r&#233;publicaine ou monarchiste constitutionnelle, r&#233;siste au chaos engendr&#233; par la guerre et restaure suffisamment son autorit&#233; pour constituer, face &#224; la mont&#233;e notamment des mouvements totalitaires, quelque chose comme &lt;i&gt;la&lt;/i&gt; r&#233;f&#233;rence civilis&#233;e, humaniste, h&#233;riti&#232;re des Lumi&#232;res europ&#233;ennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette &lt;i&gt;restauration&lt;/i&gt; est la condition de l'&#233;mergence du discours pseudo-&#233;mancipateur de la lutte &#224; mort de la civilisation d&#233;mocratique contre la barbarie fasciste, au temps de la Seconde guerre mondiale, ceci au prix, notamment, de l'oubli de l'arri&#232;re-plan colonial de la fiction d&#233;mocratique &#8211; l&#224; o&#249;, de &#171; repr&#233;sentation &#187;, il n'est gu&#232;re question. Cette restauration balise encore le champ dans lequel nous continuons &#224; peiner &#224; nous &#233;manciper des faux-semblants d'une institution symbolique de la politique dont la matrice demeure, envers et contre tout, la fiction toujours plus d&#233;charn&#233;e et inconsistante de la repr&#233;sentation. Nous d&#233;faire (faire d&#233;fection) jusqu'au bout d'avec cette &lt;i&gt;illusion&lt;/i&gt; (au sens que Freud donne &#224; ce mot dans un de ses titres c&#233;l&#232;bres), c'est l&#224; une des t&#226;ches &lt;i&gt;vitales&lt;/i&gt; que nous n'en avons jamais fini de conduire. Bien s&#251;r, dans l'espace italien, la perception de la relation qui s'&#233;tablit entre cette restauration de la d&#233;mocratie lib&#233;rale et la perp&#233;tuation de la catastrophe a &#233;t&#233; retard&#233;e par l'interminable s&#233;quence du fascisme. Cette restauration a m&#234;me pu y emprunter, comme dans la plupart des pays de l'Europe occidentale, les traits du r&#233;tablissement des droits de la Raison dans l'Histoire. On sait aujourd'hui, &#224; voir l'&#233;tat de la d&#233;mocratie italienne, ce qu'il en est.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un tr&#232;s stimulant chapitre du livre soutient avec force une th&#232;se (politique) dont la port&#233;e s'&#233;tend &#224; notre actualit&#233;, toujours plus massivement surplomb&#233;e par les menaces de guerre : &#171; la guerre n'est plus r&#233;volutionnaire &#187;, en d'autres termes, l'op&#233;ration strat&#233;gique pr&#244;n&#233;e par L&#233;nine, Liebknecht et autres, consistant &#224; &#171; transformer la guerre imp&#233;rialiste en guerre civile &#187; est &#224; ranger au rayon des antiquit&#233;s &#8211; ceci en raison, notamment de l'extr&#234;me technologisation des guerres contemporaines qui rend(rait) vaine toute intervention des masses susceptible d'en infl&#233;chir le cours en s'emparant des armes de l'ennemi (de classe) et en les retournant contre lui. Ainsi, &#171; Aucun armement invent&#233; au XXe si&#232;cle ne semble pouvoir &#234;tre utilis&#233; dans un horizon de lib&#233;ration politique, sociale, culturelle, existentielle (&#8230;) La mitrailleuse, en v&#233;rit&#233;, guette, pour l'arr&#234;ter, tout &#233;lan vers l'esp&#233;rance. C'est une d&#233;couverte d&#233;concertante pour un r&#233;volt&#233; &#187; (p. 335-37). Ou bien encore, comme le dit l'&#233;crivain et po&#232;te italien, Franco Fortini, dont Salza &#233;pouse la conviction : &#171; L'exp&#233;rience du si&#232;cle prouve que la transformation l&#233;niniste de la guerre imp&#233;rialiste en guerre civile n'est concevable qu'en dessous d'un certain niveau de technologie de l'armement &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette th&#232;se me laisse, pour le moins, ind&#233;cis. Sur le plan rigoureusement historique, d'abord, on ne peut pas dire que c'est la Premi&#232;re guerre mondiale (entendue comme premi&#232;re guerre massivement industrielle) qui a rendu impossible cette op&#233;ration, puisque la R&#233;volution russe d&#233;montre le contraire. La Seconde guerre mondiale et les luttes de d&#233;colonisation (par exemple en Asie du Sud-Est, au Vietnam ou en Indon&#233;sie) ne corroborent pas non plus cette suppos&#233;e r&#232;gle d'airain. En Yougoslavie, en Albanie, la guerre imp&#233;rialiste (l'occupation italienne et allemande) a bien d&#233;bouch&#233; sur une guerre civile encha&#238;nant elle-m&#234;me sur l'&#233;tablissement d'une sorte de dictature du prol&#233;tariat accompagn&#233;e d'une forte mobilisation des masses populaires. Les armes, dans ces configurations, ont bien &#233;t&#233;, pour une part, retourn&#233;e contre les oppresseurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est vrai qu'aujourd'hui, comme tendent &#224; le montrer toutes les guerres de reconqu&#234;te conduites comme des op&#233;rations de police dans un contexte de guerre civile mondiale (&#171; d&#233;mocratie &#187; vs &#171; terrorisme &#187;), les dispositifs technologiques guerriers les plus efficaces semblent se situer hors de port&#233;e de toute esp&#232;ce de mobilisation des masses, de quelque &#171; mouvement d'en-bas &#187; que ce soit. Ce sont des guerres, dit-on, dont les op&#233;rateurs se tiennent bien au chaud dans des bureaux, &#224; des milliers de kilom&#232;tres du th&#233;&#226;tre des op&#233;rations, exp&#233;diant des armadas de drones ou tirant des salves de missiles depuis un ordinateur, les pieds sur le bureau, le gobelet de Coca &#224; port&#233;e de main...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les choses sont-elles aussi &#233;videntes que tend &#224; l'accr&#233;diter cette image d'Epinal ? Comme le montrent toutes les guerres du pr&#233;sent dans lesquelles les drones jouent un r&#244;le d&#233;cisif, on a l&#224; l'exemple d'une technologie de guerre qui, &#224; d&#233;faut d'&#234;tre &#224; la port&#233;e de tous, peut &#234;tre le recours de la partie la plus d&#233;favoris&#233;e &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt;, y compris dans le cas de guerres tr&#232;s ouvertement asym&#233;triques (au Yemen, les Houtis ne s'en tirent pas trop mal). Ce ne sont pas les caract&#233;ristiques techniques des armes ni la technologie des armements qui d&#233;terminent leur praticabilit&#233; (ou non) dans un horizon d'&#233;mancipation mais bien plut&#244;t, encore et toujours, &lt;i&gt;la politique&lt;/i&gt;. Plus les armes sont sophistiqu&#233;es, bourr&#233;es de technologie, plus ce sont des saloperies, la cause est entendue. Mais s'il se trouvait que la r&#233;sistance palestinienne, &#224; Gaza ou en Cisjordanie, voire ailleurs, dispose d'un niveau d'armement un peu plus efficient que ce qu'elle est en &#233;tat aujourd'hui de mettre en &#339;uvre, les peuples du monde, la pl&#232;be mondiale ne s'en d&#233;soleraient gu&#232;re...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, la r&#233;sistance palestinienne, quoi qu'on puisse en dire, n'est pas cantonn&#233;e dans l'horizon d'une lutte de lib&#233;ration &lt;i&gt;nationale&lt;/i&gt;, elle est bien, encore et toujours, dot&#233;e de virtualit&#233;s &lt;i&gt;r&#233;volutionnaires&lt;/i&gt;, m&#234;me si celles-ci, dans les conditions actuelles, sont enfouies sous l'&#233;pais manteau de cendres de l'occupation isra&#233;lienne. La pers&#233;v&#233;rance avec laquelle la Sainte-Alliance occidentale soutient le statu quo fond&#233; sur cette conqu&#234;te indique suffisamment que les vicaires de l'h&#233;g&#233;monie n'ignorent rien de cette virtualit&#233; &#8211; non pas seulement pour la Palestine &#8211; pour tout le Proche-Orient et, au-del&#224;, le Sud global.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, le complexe militaro-industriel, dans les m&#233;tropoles imp&#233;rialistes du Nord global, implique toujours davantage de civils qui, certes, pour beaucoup, ne sont plus des &#171; travailleurs &#187; dans le sens classique du terme, mais dont les dispositions, en cas de guerre, n'en sont pas moins susceptibles de varier et de se dissocier de la suppos&#233;e Raison d'&#201;tat et des rigueurs de la mobilisation totale. On en a eu la pr&#233;figuration lorsque des dockers se sont, dans le contexte du g&#233;nocide perp&#233;tr&#233; &#224; Gaza, oppos&#233;s &#224; l'embarquement d'&#233;quipements militaires destin&#233;es &#224; Isra&#235;l. En bref, donc, il ne faut jamais insulter l'avenir en consid&#233;rant que l'accumulation des dispositifs techniques, la sophistication sans cesse accrue des armements et moyens de destruction constitueraient d&#233;sormais un obstacle insurmontable &#224; la formation d'un peuple-du-soul&#232;vement ou d'un peuple-de-la-r&#233;volution. Qui sait ? Pourquoi les drones ne changeraient-ils pas de camp, en partie du moins ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais on comprend bien o&#249; l'auteur veut en venir, en occupant sur cette question peupl&#233;e d'incertitudes une position aussi tranch&#233;e : c'est qu'il consid&#232;re qu'il n'est &lt;i&gt;pas d'alternative &#224; la d&#233;sertion&lt;/i&gt;, ni politiquement, ni existentiellement (ou &#233;thiquement). M&#234;me si la d&#233;sertion ne constitue pas &#224; proprement parler une conduite politique (le d&#233;serteur &#171; ne se situe pas dans l'ar&#232;ne de la politique &#187;), elle constitue aujourd'hui le paradigme surplombant toute d&#233;termination &#224; rompre avec ce qui ne se d&#233;signe comme &#171; ordre existant &#187;, n'&#233;tant en v&#233;rit&#233; qu'un chaos des/organis&#233;. La ligne de force que dessine la d&#233;sertion est, bien s&#251;r, une ligne de fuite et celle-ci a pour horizon la destitution de la politique dans toutes ses formes recevables dans l'&#233;tat pr&#233;sent des choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'aporie qui surgit ici est double : d'une part, comme le souligne Salza, la d&#233;sertion est, dans son principe m&#234;me, individuelle, d'autre part, corr&#233;lativement, elle s'oppose &#224; toute notion d'une &lt;i&gt;composition de force&lt;/i&gt;. Elle est constamment centrifuge, elle tend vers la dispersion et la disparition, l'effacement des traces, jamais vers la naissance d'une force se destinant &#224; affronter les puissances tourn&#233;es vers la production du chaos et de la mort. Ne lui reste donc que le recours &#224; la production de gestes plus ou moins embl&#233;matiques, que la disposition de traces &#233;parses &#8211; et c'est alors l'art, un art &#233;mancip&#233; de la repr&#233;sentation, non figuratif, non r&#233;aliste, tourn&#233; vers la consignation du d&#233;sastre, qui est alors appel&#233; &#224; prendre le relais de la politique. Cet art mineur, n&#233;cessairement mineur, souvent vou&#233; au chuchotement et &#224; la suffocation, se tenant au bord du silence (Kafka, Bruno Schulz, Paul Celan...) devient le refuge h&#233;t&#233;rotopique o&#249; survit la tradition des vaincus. Salza extrait du &lt;i&gt;Voyage au bout de la nuit&lt;/i&gt; du pas-encore-nazi C&#233;line, cette phrase &#224; laquelle il n'est pas loin d'accorder une valeur de manifeste : &#171; Dans une histoire pareille, il n'y a rien &#224; faire, il n'y a qu'&#224; foutre le camp &#187;. Ici, la messe semble dite et la tentation du repli, voire du silence appara&#238;t l'avoir emport&#233; sans appel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Mais non&lt;/i&gt; : un peu plus loin, l'auteur se reprend, &#233;voquant la possibilit&#233; maintenue de &#171; produire des br&#232;ches dans les cartes officielles, d'o&#249; pourront na&#238;tre certaines formes d'existence &#187; &#8211; ceci dans le plus pur style &#171; appelliste &#187; &#224; la Julien Coupat... Et de faire l'&#233;loge de Guernica, blason du n&#233;o-pompi&#233;risme pacifiste et antifasciste interclassiste comme &#171; petite lueur surgie des t&#233;n&#232;bres &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est sur ce pas-de-deux que s'ach&#232;ve le livre. D'un c&#244;t&#233; : &#171; il est d&#233;j&#224; trop tard, il ne reste plus que la po&#233;sie &#187;. Et de l'autre : fuir, nomadiser pour ne pas se laisser rattraper par la guerre, redonner ses droits au principe de plaisir, &#224; la puissance de la vie &#8211; Nietzsche, Freud, boost&#233;s par Picasso, Hemingway et tous les autres qui peuvent se lire &#224; la lueur de la &#171; petite flamme &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pr&#233;cis&#233;ment l'h&#233;sitation perp&#233;tuelle entre une position et l'autre, le point de bascule sur lequel s'&#233;crit ce livre qui en fait le prix. Le d&#233;serteur qui l'&#233;crit n'a pas encore tout &#224; fait renonc&#233; au monde, au combat et aux plaisirs de l'existence. Il ne nous dit pas si, appel&#233; sous les drapeaux &#224; l'&#226;ge o&#249; il aurait &#233;t&#233; convi&#233; &#224; faire son service militaire en temps de paix, il aurait d&#233;sert&#233;, se serait fait porter p&#226;le ou aurait rejoint son unit&#233; en attendant que &#231;a se passe... Il se tient en retrait, il &#233;pie le pr&#233;sent, diagnostique, s'indigne et se d&#233;sole. Mais pas au point, quand m&#234;me, d'aller rejoindre pr&#233;matur&#233;ment les morts, dans les catacombes de San Gennaro...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alain Brossat&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Ce que nous fait Gaza (Gaza-Napoli)</title>
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		<dc:date>2025-12-11T15:43:58Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



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&lt;p&gt;Intervention &#224; Naples le samedi 29 novembre 2025 &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour comprendre non pas seulement ce qui se passe &#224; Gaza, mais ce qui est en jeu &#224; propos de Gaza, c'est-&#224;-dire en quoi Gaza est sagittal dans notre pr&#233;sent, c'est-&#224;-dire fait &#233;poque ou bien encore ce qui constitue une surd&#233;termination dans ce pr&#233;sent m&#234;me &#8211; alors il faut se demander ce que nous fait Gaza. Ce que nous fait Gaza au rebond de ce que le g&#233;nocide perp&#233;tr&#233; par les Isra&#233;liens fait aux habitants de l'enclave et aux Palestiniens en (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Intervention &#224; Naples le samedi 29 novembre 2025&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour comprendre non pas seulement ce qui se passe &#224; Gaza, mais ce qui est en jeu &#224; propos de Gaza, c'est-&#224;-dire en quoi Gaza est &lt;i&gt;sagittal&lt;/i&gt; dans notre pr&#233;sent, c'est-&#224;-dire fait &#233;poque ou bien encore ce qui constitue une &lt;i&gt;surd&#233;termination&lt;/i&gt; dans ce pr&#233;sent m&#234;me &#8211; alors il faut se demander &lt;i&gt;ce que nous fait Gaza&lt;/i&gt;. Ce que nous fait Gaza &lt;i&gt;au rebond&lt;/i&gt; de ce que le g&#233;nocide perp&#233;tr&#233; par les Isra&#233;liens fait aux habitants de l'enclave et aux Palestiniens en g&#233;n&#233;ral.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il ne s'agit pas, en nous posant ce genre de question, de tenter de restaurer notre centralit&#233; (europ&#233;enne, occidentale, blanche...) perdue, mais tout simplement de comprendre comment Gaza (comme &#233;v&#233;nement global, donc en disant ici &#171; Gaza &#187; comme on s'est habitu&#233; &#224; dire &#171; Auschwitz &#187; ou &#171; Hiroshima &#187;) nous affecte ; parce que comprendre cela, c'est la condition pour que nous ayons une chance de savoir ce que nous pouvons entendre, saisir &#8211; comprendre de ce qui est en jeu autour de ce qui est devenu aujourd'hui, bien davantage qu'un espace, un lieu, un &#233;l&#233;ment topographique &#8211; davantage, je dirai, &lt;i&gt;un &#233;v&#233;nement&lt;/i&gt; qu'un symbole ou une m&#233;taphore ou une all&#233;gorie. Or, le propre d'un &#233;v&#233;nement, c'est de couper le temps en deux &#8211; avant et apr&#232;s. Du point de vue de la chronique, bien s&#251;r, la s&#233;quence qui commence le 7 octobre 2023 et qui culmine avec la destruction de l'enclave et le g&#233;nocide, c'est loin d'&#234;tre fini et cela commence bien avant ; mais en m&#234;me temps, comme &#233;v&#233;nement, ce qui se condense d&#233;sormais dans le syntagme Gaza, c'est &lt;i&gt;d'ores et d&#233;j&#224;&lt;/i&gt; inscrit, act&#233;, ce &#224; quoi nous devons faire face, ce &lt;i&gt;&#224; la hauteur de quoi&lt;/i&gt; nous devons tenter de nous tenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais maintenant tenter de donner une tournure tout &#224; fait pratique et m&#234;me un peu anecdotique &#224; ce que je tente de cerner dans ce pr&#233;ambule. Il y a quelques temps, mes amis post-gauchistes ta&#239;wanais (un morceau de ma vie est demeur&#233; accroch&#233; &#224; Ta&#239;wan o&#249; j'ai pass&#233; pas mal de temps au cours des deux derni&#232;res d&#233;cennies) m'ont demand&#233; de participer &#224; un d&#233;bat en ligne &#224; propos de l'&#233;lection r&#233;cente de Zohran Mamdani au poste de maire de New York. Les connaissant par c&#339;ur, je voyais bien ce qu'ils avaient en t&#234;te : c&#233;l&#233;brer, en ces temps obscurs, en ces temps de d&#233;sesp&#233;rance plac&#233;s sous le signe de l'arrogance et l'obscurantisme trumpiens, &lt;i&gt;les raisons de croire et d'esp&#233;rer quand m&#234;me&lt;/i&gt;... Je les ai envoy&#233;s balader un peu s&#232;chement, non pas principalement parce que je ne crois pas beaucoup au r&#233;formisme voire au socialisme municipal, surtout &#224; l'&#233;chelle d'une ville comme New York, mais pour un motif tout &#224; fait imp&#233;rieux : je venais d'apprendre que, lorsque sa carri&#232;re fulgurante commen&#231;ait &#224; se profiler, apr&#232;s le 7 octobre 2023, Mamdani avait pris le soin de se mettre en r&#232;gle avec l'establishment et la suppos&#233;e &lt;i&gt;common decency&lt;/i&gt; &#233;tats-uniens en condamnant sans &#233;quivoque et &#224; plusieurs reprises, dans les termes r&#233;glementaires requis (toute une &#233;tiquette o&#249;, comme vous l'aurez remarqu&#233;, &lt;i&gt;les adjectifs&lt;/i&gt; jouent un r&#244;le central &#8211; &#171; terroriste &#187;, &#171; sanglant &#187;, &#171; barbare &#187;...), le raid organis&#233; par le Hamas et d'autres composantes de la r&#233;sistance palestinienne. Or, il est de notori&#233;t&#233; publique que le c&#339;ur de Mamdani, &#233;tant ce qu'il est et le fils de son p&#232;re, le fait pencher sans &#233;quivoque du c&#244;t&#233; des Palestiniens. Mais il n'emp&#234;che : ce geste rituel, il fallait qu'il l'effectue pr&#233;alablement &#224; tout effort en vue de r&#233;aliser ses ambitions politiques, &#224; gauche, tr&#232;s &#224; gauche sur la sc&#232;ne &#233;tats-unienne.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui a attir&#233; mon attention sur cette quasi-anecdote destin&#233;e &#224; passer aux pertes et profits de la brillante conqu&#234;te de New York par Mamdani, c'est un micro-&#233;v&#233;nement dont le th&#233;&#226;tre a &#233;t&#233; un plateau de t&#233;l&#233; fran&#231;ais, tout r&#233;cemment. Interrog&#233; sur un plateau de la t&#233;l&#233; publique, le num&#233;ro 2 de la France insoumise (le parti de l'illustre M&#233;lenchon), Manuel Bompard, s'est vu assailli par une journaliste enrag&#233;e lui reprochant v&#233;h&#233;mentement de se f&#233;liciter de l'&#233;lection de Mamdani, alors m&#234;me que celui-ci n'aurait jamais condamn&#233; le raid terroriste en sanglant du Hamas, le 7 octobre 2023... Or, comme la direction de LFI devait, &lt;i&gt;post-factum&lt;/i&gt;, en apporter la preuve formelle, Mamdani s'est, &#224; plusieurs reprises, exprim&#233; sur le sujet, sans ambigu&#239;t&#233;, dans les termes valid&#233;s par le &lt;i&gt;mainstream&lt;/i&gt;. Ce qui, chose rarissime, conduisit la direction de la cha&#238;ne &#224; d&#233;savouer publiquement le z&#232;le mal inform&#233; de sa journaliste...&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui m'int&#233;resse dans cet &#233;pisode grotesque, c'est deux choses. D'une part, &#224; l'&#233;vidence, &lt;i&gt;Gaza est partout&lt;/i&gt;, dans notre pr&#233;sent, ou, pour le dire plus pr&#233;cis&#233;ment, ce qui constitue la singularit&#233; de ce pr&#233;sent, en premier lieu, c'est cette omnipr&#233;sence et ubiquit&#233; de Gaza. Ca circule dans tous les sens, de Gaza &#224; New York, de New York &#224; Paris, etc. En d'autres termes encore : notre pr&#233;sent est plac&#233; &lt;i&gt;sous le signe de Gaza&lt;/i&gt;, catastrophiquement, comme pour Kant, son propre pr&#233;sent &#233;tait plac&#233;, plut&#244;t heureusement, sous le signe de la R&#233;volution fran&#231;aise.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'autre part, ce qui fait que je ne vais pas du tout &#234;tre port&#233; &#224; consid&#233;rer Mamdani junior (le p&#232;re, c'est autre chose, je le respecte infiniment, comme intellectuel d&#233;colonial issu du Sud global) comme un &lt;i&gt;ami politique&lt;/i&gt;, malgr&#233; son habilet&#233; politique, son radicalisme affich&#233;, les effets de soulagement que son irruption sur la sc&#232;ne am&#233;ricaine produit, c'est cet acte d'all&#233;geance, pr&#233;cis&#233;ment, cette prosternation devant le souverain consensus &#171; antiterroriste &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pourquoi ? Parce que, pour moi, avec ce dont Gaza est d&#233;sormais le nom, une nouvelle r&#232;gle, un nouveau principe se sont impos&#233;s : ceux qui d&#233;sormais, dans notre village d&#233;mocratique-blanc, continuent &#224; &#233;mettre des jugements moraux plus ou moins p&#233;remptoires &#224; propos des soul&#232;vements de la pl&#232;be, plus particuli&#232;rement de la pl&#232;be du Sud, plus particuli&#232;rement des Palestiniens, et tout &#224; fait singuli&#232;rement de gens de Gaza, des jugements moraux peupl&#233;s d'adjectifs r&#233;glementaires &#8211; ceux-l&#224;, &lt;i&gt;je ne peux ni ne veux plus les voir&lt;/i&gt;, avoir quoi que ce soit de commun avec eux, ni politique, ni personnel. Gaza nous a endurcis, rendus intransigeants, nous a conduits &#224; renoncer &#224; un certain nombre de r&#232;gles de tol&#233;rance valid&#233;s par la tradition d'une certaine &lt;i&gt;common decency&lt;/i&gt; d&#233;mocratique et je dis : &lt;i&gt;c'est une bonne chose&lt;/i&gt;, c'est la seule fa&#231;on pour nous de nous tenir &#224; la hauteur de l'&#233;tat des choses qu'a d&#233;voil&#233; Gaza &#8211; la parfaite compatibilit&#233; de la d&#233;mocratie lib&#233;rale et du g&#233;nocide, entre autres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Gaza nous a &lt;i&gt;radicalis&#233;s&lt;/i&gt;, comme tout &#233;v&#233;nement digne de ce nom a vocation &#224; le faire, et le verbe radicaliser, d&#233;tourn&#233; par l'esprit de police, retrouve ici tout son tranchant. Gaza a, sans que nous puissions encore mesurer pleinement l'effet de la commotion provoqu&#233;e par cet &#233;v&#233;nement, suscit&#233; l'apparition d'un nouvel espace et de nouvelles conditions sous lesquelles nous pla&#231;ons notre approche de la politique et nos pratiques politiques. Gaza nous a fait rena&#238;tre &#224; la politique mieux tremp&#233;s et surtout d&#233;gris&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
Bien s&#251;r, on peut toujours discuter &lt;i&gt;politiquement&lt;/i&gt; du 7 octobre, en tenant compte du fait que, quand nous le faisons, &lt;i&gt;nous&lt;/i&gt; demeurons le cul pos&#233; sur notre fauteuil loin des bombes et de la famine, on peut toujours discuter &#224; propos de l'opportunit&#233; de cette action (le bon moment ? La bonne fa&#231;on de faire ?, etc.), mais &#224; condition de n'y mettre aucune dose de moraline et en gardant constamment en m&#233;moire qu'en mati&#232;re de &#171; barbarie &#187;, c'est-&#224;-dire de violence exterminatrice ou d'action nihiliste, les colonis&#233;s, la pl&#232;be plan&#233;taire, les damn&#233;s de la terre, donc, se tiendront &lt;i&gt;toujours tr&#232;s tr&#232;s tr&#232;s loin derri&#232;re&lt;/i&gt; les vicaires de l'ordre &#233;tabli &#8211; la d&#233;mocratie plan&#233;taire, dans toutes ses compatibilit&#233;s, d&#233;sormais clairement &#233;tablies, avec le fascisme &lt;i&gt;new look&lt;/i&gt;... ceci jusqu'au jour o&#249; cette pl&#232;be &#233;puis&#233;e mais s'obstinant &#224; demeurer ingouvernable disposera de la bombe atomique ou d'armes bact&#233;riologiques &#8211; et ce n'est pas demain la veille...&lt;br class='autobr' /&gt;
Mon nouveau principe de vie (d'&#233;thique) politique a donc encore de beaux jours devant lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Second point&lt;/i&gt; : si la connaissance (ou du moins sa possibilit&#233;) doit toujours &#234;tre soutenue par un affect, en g&#233;n&#233;ral, alors cela est particuli&#232;rement vrai quand est en question la connaissance d'un &#233;v&#233;nement dans le temps de son surgissement &#8211; &lt;i&gt;Gaza&lt;/i&gt;, ici, encore et toujours. Ensuite, la connaissance trouve son expression dans des formes r&#233;gl&#233;es &#8211; le discours, l'analyse, l'encha&#238;nement des phrases (Lyotard). Mais ce qui est typique de l'amalgame d'affect(s) et de perception objectivante du r&#233;el, dans le cas d'un &#233;v&#233;nement comme Gaza (inscrit dans l'horizon du d&#233;sastre), c'est la persistance infinie d'un &#233;l&#233;ment de suffocation, de saturation de la connaissance objective (et du discours qui s'y rattache) par l'affect.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui veut dire que l'&#233;v&#233;nement appelle toujours des formes d'expression qui rendent compte de ces intensit&#233;s &#8211; quelque chose qui se situe au del&#224; de l'ordre du discours d&#233;lib&#233;ratif &#8211; fond&#233; sur l'argumentation et la mise en oeuvre de r&#232;gles communicationnelles &#8211; le discours de la d&#233;mocratie par excellence. Cela peut &#234;tre la po&#233;sie, la production d'images, l'expression corporelle, le th&#233;&#226;tre, le d&#233;bordement dans la rue, etc. Pour ce qui me concerne, j'ai &#233;prouv&#233; tr&#232;s t&#244;t, lorsque la destruction m&#233;thodique de Gaza par l'arm&#233;e isra&#233;lienne a commenc&#233; apr&#232;s le 7 octobre et que je passais mon temps &#224; produire du texte destin&#233; &#224; d&#233;sosser (&#224; l'&#233;chelle infime de mes moyens) le r&#233;cit abject du d&#233;sastre en cours qui s'imposait alors dans les m&#233;dias et la bouche des &#233;lites dominantes, &#233;prouv&#233; le besoin de produire quelque chose aussi qui se situe en marge des formes ordinaires de la critique &#8211; l'article, les brefs essais, etc. Et ce qui s'est impos&#233; alors, comme ce qui peut rendre compte de l'affect dont l'essai critique ne rende qu'imparfaitement compte, c'est &lt;i&gt;l'aphorisme&lt;/i&gt;. J'ai donc, au fil de la plume et de l'accumulation des ruines &#224; Gaza, tout au long de ces deux interminables ann&#233;es, &#233;crit des dizaines d'aphorismes s'y rapportant (la plupart rassembl&#233;s en annexe du livre &lt;i&gt;Un peuple debout&lt;/i&gt;) et je voudrais, &#224; partir d'un exemple, attirer votre attention sur le parti que nous pouvons tirer, en termes de prises sur l'&#233;v&#233;nement catastrophique (en tant que le propre de celui-ci est de d&#233;sarmer et d&#233;courager la pens&#233;e), de cette forme br&#232;ve.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le dernier aphorisme qui m'est venu, tout r&#233;cemment, dit ceci : &#171; Il ne fait pas de doute qu'aujourd'hui Marek Edelman est palestinien. Ce qui veut dire &#224; coup s&#251;r, inversement, que J&#252;rgen Stroop, lui, est isra&#233;lien &#187;. Vous savez, j'imagine, qui sont Edelman et Stroop : le premier, unique survivant de la direction du soul&#232;vement du ghetto de Varsovie, membre du Bund, parti socialiste juif, devenu apr&#232;s la guerre (en Pologne) m&#233;decin, brillant cardiologue et, &#224; la fin de sa vie, un opposant au r&#233;gime post-stalinien finissant ; et Stroop, &lt;i&gt;SS Gruppenf&#252;hrer&lt;/i&gt;, responsable de la r&#233;pression du soul&#232;vement et la destruction du ghetto, pendu en 1952.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans sa tournure pol&#233;mique, dans sa forme rh&#233;torique m&#234;me, la formulation de mon aphorisme me para&#238;t &lt;i&gt;politiquement irr&#233;cusable&lt;/i&gt;. L'effet de choc qui y est recherch&#233;, &#224; travers les rapprochements, les raccourcis qui y sont op&#233;r&#233;s, cela est appel&#233; par la situation m&#234;me &#8211; la mise en &#339;uvre d'une entreprise g&#233;nocidaire par la puissance isra&#233;lienne. Gaza est bien devenu sous nos yeux ce champ de ruines, ce cimeti&#232;re o&#249; erre une population affam&#233;e, d&#233;sesp&#233;r&#233;e, et qui s'apparente &#224; une sorte de ghetto de Varsovie. Et puis, tandis que je polissais mon aphorisme, une tentation diabolique a surgi de mon cerveau reptilien (ou de mon monstrueux inconscient) &lt;i&gt;goy&lt;/i&gt; : aller jusqu'au bout de mon &#233;lan en compl&#233;tant la seconde partie de l'aphorisme : &#171; ce qui veut dire &#224; coup s&#251;r inversement que J&#252;rgen Stroop est isra&#233;lien &#8211; donc &lt;i&gt;juif&lt;/i&gt;... &#187;. Et l&#224;, j'ai tout de suite compris qu'avec ces deux mots, je touchais le nerf &#224; vif du probl&#232;me, et que pour cette raison m&#234;me, il &#233;tait urgent de s'y arr&#234;ter, aussi p&#233;nible cet arr&#234;t soit-il.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il va de soi que, si j'ajoute ces deux mots, toute l'honorabilit&#233; fragile de ma construction s'effondre, que mon aphorisme, aux yeux du monde, devient ouvertement antis&#233;mite. Mais encore faut-il tenter de comprendre pourquoi et comment, si l'on est un tant soit peu amoureux de la v&#233;rit&#233;, plut&#244;t que se contenter de s'en d&#233;tourner avec horreur. Apr&#232;s tout, ce n'est pas une question ou un enjeu de v&#233;rit&#233;, au sens ordinaire du terme : il ne fait aucun doute de Yoav Gallant, le ministre de la D&#233;fense isra&#233;lien et avec lui tout l'&#233;tat-major de l'arm&#233;e isra&#233;lienne, ma&#238;tres d 'oeuvre de la destruction de Gaza, Gallant donc et toute la bande de tueurs industriels qui ont ici oeuvr&#233; sont &lt;i&gt;juifs en tant qu'isra&#233;liens&lt;/i&gt; &#8211; &#224; ce niveau de responsabilit&#233;, la suppos&#233;e puret&#233; ethnique est de r&#232;gle, en Isra&#235;l.&lt;br class='autobr' /&gt;
Donc, il faut commencer &#224; r&#233;fl&#233;chir sur les r&#233;gimes de v&#233;rit&#233; &#8211; nous sommes &#224; l'&#233;vidence ici dans une configuration politique o&#249; des v&#233;rit&#233;s &#233;l&#233;mentaires ou des &#233;vidences allant de soi peuvent devenir instantan&#233;ment du venin, du poison &#8211; un &#233;nonc&#233; manifestement antis&#233;mite. Alors, il faut aller encore un pas plus loin et commencer &#224; r&#233;fl&#233;chir, pour s'assurer un minimum de ma&#238;trise intellectuelle du probl&#232;me (plut&#244;t que mariner dans la suffocation, les sueurs froides et les incantations) sur les &lt;i&gt;cha&#238;nes d'&#233;quivalence&lt;/i&gt;. Le propre de ce genre de d&#233;sastre en forme de crime d'Etat (pire : r&#233;sultant de l'action d'une vaste coalition h&#233;g&#233;moniste), c'est de faire ressurgir des cha&#238;nes d'&#233;quivalence &#224; la fois in&#233;vitables et elles-m&#234;mes d&#233;sastreuses. C'est en ce sens que Gaza, ce n'est pas qu'un amoncellement de ruines mat&#233;rielles, mais aussi bien de ruines de la pens&#233;e, une immense d&#233;faite de la pens&#233;e comme dirait l'imb&#233;cile Finkielkraut ; ceci, &#224; l'&#233;chelle globale, tout particuli&#232;rement chez nous, dans le Nord global, sous les latitudes des d&#233;mocraties lib&#233;rales. La cha&#238;ne d'&#233;quivalence d&#233;sastreuse qui a grandi et s'est durcie, dans les espaces publics, &#224; la face du monde, pendant ces deux ann&#233;es, vous la connaissez aussi bien que moi : Netanyahou et ses alli&#233;s ouvertement supr&#233;macistes = Etat d'Isra&#235;l = Isra&#235;l (peuple, nation) = &#171; les Juifs &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si cette cha&#238;ne d'&#233;quivalence a pris consistance, in&#233;galement mais largement, dans des secteurs entiers de l'opinion publique en Occident m&#234;me (je ne parle ici m&#234;me pas du Sud global), &lt;i&gt;ce n'est pas tout &#224; fait sans raison&lt;/i&gt; &#8211; tous les moyens de la puissance militaire et politique isra&#233;lienne sont engag&#233;s dans la destruction de Gaza, la population isra&#233;lienne dans son immense majorit&#233;, a &#233;t&#233; (ou s'est) mobilis&#233;e en soutien &#224; cette destruction (ceux qui, tr&#232;s minoritaires, se sont prononc&#233;s contre Netanyahou, &#233;taient mobilis&#233;s par la question des otages, pas par celle du crime d'Etat en cours et dont &lt;i&gt;les Palestiniens&lt;/i&gt; font les frais), la diaspora juive, en Europe et en Am&#233;rique a, globalement, &#233;t&#233; davantage port&#233;e &#224; d&#233;noncer la &#171; mont&#233;e de l'antis&#233;mitisme &#187; cons&#233;cutive au 7 octobre que l'action criminelle de la puissance isra&#233;lienne, la destruction de Gaza, perp&#233;tr&#233;e par l'Etat qui se dit juif, donc, en leur nom, collectivement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces cha&#238;nes d'&#233;quivalence qui se forment par association ne tombent pas du ciel, elles proc&#232;dent d'une r&#233;ception simplifi&#233;e et exp&#233;ditive d'actions et d'&#233;v&#233;nements ancr&#233;s dans la r&#233;alit&#233; contemporaine par des secteurs d'ampleur variable de l'opinion publique. Elles font bien r&#233;f&#233;rence au r&#233;el, elles ne rel&#232;vent pas d'une pure fantasmatique imm&#233;moriale r&#233;activ&#233;e au pr&#233;texte d'&#233;v&#233;nements lointains. Mais elles pr&#233;sentent ce d&#233;faut majeur : celui de proc&#233;der, dans l'urgence, &lt;i&gt;par pure association&lt;/i&gt;, et non pas de d&#233;couler d'un usage raisonn&#233; de l'argumentation &#8211; l'analyse, la critique, l'encha&#238;nement r&#233;gl&#233; des phrases. Or, la libre association, si l'on se rappelle Freud, ici, c'est le domaine du r&#234;ve par opposition &#224; celui de la pens&#233;e &#224; l'&#233;tat de veille qui, elle, proc&#232;de diff&#233;remment.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est la raison pour laquelle nous devons constamment tenir &#224; distance les cha&#238;nes d'&#233;quivalence, sans pour autant les renvoyer comme le font aujourd'hui les pr&#234;tres et les fonctionnaires de la d&#233;nonciation de l'antis&#233;mitisme (mot valise caract&#233;ris&#233; par les temps qui courent) au pur domaine de l'imaginaire le plus obscur. Ce qui est infiniment dangereux dans les cha&#238;nes d'&#233;quivalence, c'est &lt;i&gt;l'absence de filtres, de membranes ou de valves&lt;/i&gt; entre les signifiants qui s'y trouvent mobilis&#233;s, on y passe trop vite d'un mot &#224; l'autre. Ce qui nous y conduit d'un mot &#224; l'autre n'est pas arbitraire ou v&#233;hicul&#233; par une quelconque m&#233;chancet&#233; ontologique, c'est simplement port&#233; par une h&#226;te ou un go&#251;t de la simplification, de l'explication d&#233;finitive dont il faut toujours se m&#233;fier. Les choses sont toujours &#171; un peu plus compliqu&#233;es &#187; que ce que nous porte &#224; prendre pour argent comptant les cha&#238;nes d'&#233;quivalence et c'est la raison pour laquelle nous avons d'une part toujours besoin de valves et de membranes &#8211; entre les mots Isra&#235;l et Juif(s), notoirement, et, d'autre part, la raison pour laquelle nous ne devons jamais accepter que le jeu des associations se substitue au raisonnement, &#224; la pens&#233;e analytique et critique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais inversement, nous ne devons pas c&#233;der &#224; la pression d'une autre tournure (version) du culte de l'association &#8211; la d&#233;nonciation devenue rituelle aujourd'hui (du c&#244;t&#233; de ce que j'appelle, pour aller &#224; l'essentiel, &lt;i&gt;le parti du g&#233;nocide&lt;/i&gt;), d'un antis&#233;mitisme taill&#233; sur mesure &#8211; la d&#233;nonciation des crimes de la puissance sioniste ou du sionisme &#233;tatique associ&#233;e &#224; l'antis&#233;mitisme et la jud&#233;ophobie traditionnels &#8211; ce genre de concat&#233;nation d'enti&#232;re mauvaise foi. Ici aussi l'association est reine, et elle vise &#224; repousser de toutes ses forces la pens&#233;e &#233;veill&#233;e, celle qui fonde le mode d&#233;lib&#233;ratif de la vie d&#233;mocratique. On remarquera que cet usage de l'association, dans les litanies d'aujourd'hui contre le suppos&#233; renouveau de l'antis&#233;mitisme, d&#233;bouche sur un type de discours &lt;i&gt;purement incantatoire et conjuratoire&lt;/i&gt; &#8211; or les incantations, ce n'est pas seulement de la pens&#233;e magique, c'est ici ce qui vise &#224; rendre impraticable le raisonnement tel que l'entendait Kant, le libre encha&#238;nement des pens&#233;es et des arguments dans l'espace ouvert de la d&#233;lib&#233;ration et, bien s&#251;r, de la dispute &#8211; ne pensez pas, ne raisonnez pas, contentez-vous de br&#251;ler en effigie le monstrueux antis&#233;mitisme, quoi qu'il se passe &#224; Gaza et en Cisjordanie !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les incantations, ici, c'est la fum&#233;e de l'encens destin&#233;e &#224; nous anesth&#233;sier et nous faire oublier ce &#224; quoi l'&#233;v&#233;nement Gaza nous a rendus hypersensibles : que le r&#233;gime d'Histoire sous lequel nous vivons, aujourd'hui, ce dont notre &#224;-pr&#233;sent est fait, ce n'est pas celui de la d&#233;mocratisation du monde, mais bien d'&lt;i&gt;une nouvelle forme de terreur&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Dans les ruines de &#034;Les origines du totalitarisme&#034; [3/3]</title>
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		<dc:date>2025-10-23T16:30:10Z</dc:date>
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		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



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&lt;p&gt;Annexe : Notes &#233;parses sur le cin&#233;ma hollywoodien, la propagande et la destruction de la r&#233;alit&#233; En 1942, les camarades (sovi&#233;tiques) sont sympas, courageux, par contraste avec les nazis qui sont des bourreaux sanglants qui pers&#233;cutent les faibles et pr&#233;parent des attentats &#224; New York. Quelques ann&#233;es plus tard (1948), les camarades sont devenus des diables qui espionnent &#224; tout-va et r&#234;vent de voler aux Am&#233;ricains les secrets de la bombe atomique, comme le faisaient les nazis quelques (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Annexe :&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Notes &#233;parses sur le cin&#233;ma hollywoodien, la propagande et la destruction de la r&#233;alit&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1942, les camarades (sovi&#233;tiques) sont sympas, courageux, par contraste avec les nazis qui sont des bourreaux sanglants qui pers&#233;cutent les faibles et pr&#233;parent des attentats &#224; New York. Quelques ann&#233;es plus tard (1948), les camarades sont devenus des diables qui espionnent &#224; tout-va et r&#234;vent de voler aux Am&#233;ricains les secrets de la bombe atomique, comme le faisaient les nazis quelques ann&#233;es plus t&#244;t. Les films antisovi&#233;tiques, anticommunistes des ann&#233;es de Guerre froide sont la copie conforme des films antinazis de la guerre &#8211; m&#234;me matrice, m&#234;me structure, simplement l'ennemi absolu a chang&#233; de nom et de visage. L'essentiel, c'est la menace vitale et la figure du diable (in&#233;puisable th&#233;ologie politique &lt;i&gt;made in the US&lt;/i&gt;) qu'incarne cet ennemi. Mais, pr&#233;cis&#233;ment, le besoin imp&#233;rieux et tenace de donner un visage et un nom &#224; l'ennemi absolu, &lt;i&gt;c'est un obsession intrins&#232;quement totalitaire&lt;/i&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les studios d'Hollywood recyclent, dans les films de propagande tourn&#233;s pendant la Guerre froide les structures narratives h&#226;tivement ficel&#233;es pendant la guerre contre l'Allemagne. Etourdissant jeu de chaises musicales, lorsque le m&#233;chant espion ou pers&#233;cuteur nazi s'efface au profit du patibulaire agent de Moscou. L'&#233;quivalent se retrouve dans les films consacr&#233;s au front asiatique : en quelques ann&#233;es, l'ami et l'ennemi &#233;changent leurs positions : apr&#232;s l'invasion de la Chine par le Japon puis apr&#232;s Pearl Harbor, le Chinois est, pour Hollywood, soit une victime au secours de laquelle volent les missionnaires blancs, soit un h&#233;ros affrontant l'envahisseur japonais. Apr&#232;s la R&#233;volution chinoise de 1949 et, avec un intensit&#233; redoubl&#233;e au temps de la guerre de Cor&#233;e, les positions s'inversent : le Chinois est l'incarnation du mal, brutal, conqu&#233;rant, corrompu et le Japonais est pass&#233; du c&#244;t&#233; du bien, tout comme l'orphelin cor&#233;en, victime des communistes sanguinaires &#8211; le Japon est embarqu&#233; dans la croisade occidentale contre le communisme en Asie, comme la partie de la Cor&#233;e demeur&#233;e sous contr&#244;le occidental.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Filmographie&lt;/i&gt; : &lt;i&gt;Miss V. from Moscow&lt;/i&gt; de Albert Herman, 1942. &lt;i&gt;Walk a Crooked Mile&lt;/i&gt; de Gordon Douglas, 1948. &lt;i&gt;The House on 92nd Street&lt;/i&gt; de Henry Hathaway, 1945. &lt;i&gt;The Iron Curtain&lt;/i&gt; de William A. Wellman, 1948. &lt;i&gt;China Venture&lt;/i&gt; de Don Siegel, 1953. &lt;i&gt;Soldiers of Fortune&lt;/i&gt;, d'Edward Dmytryk, 1955. &lt;i&gt;China Gate&lt;/i&gt;, de Samuel Fuller, 1957. &lt;i&gt;Satan Never Sleeps&lt;/i&gt; de Leo Mc Carey, 1962. On remarquera au passage que de &lt;i&gt;vrais&lt;/i&gt; cin&#233;astes ont &#233;t&#233; embarqu&#233;s dans l'entreprise propagandiste hollywoodienne et en ont durablement propag&#233; les clich&#233;s &#8211; c'est-&#224;-dire, les images destin&#233;es &#224; s'incruster dans l'esprit du public.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le cin&#233;ma hollywoodien, les Etats-Unis (l'Empire du Bien) changent d'ennemi comme de chemise, selon les opportunit&#233;s du moment. Le r&#233;cit du pr&#233;sent ou du pass&#233; r&#233;cent est plac&#233; sous le signe d'une d&#233;monologie, peupl&#233;e d'espions, de tra&#238;tres, de bourreaux, d'un c&#244;t&#233;, d'une hagiographie de l'autre, peupl&#233;e de martyrs, saints et h&#233;ros. Dans les films antinazis, les Juifs ne sont jamais nomm&#233;ment d&#233;sign&#233;s comme les victimes de la terreur hitl&#233;rienne, mais vaguement comme des pers&#233;cut&#233;s du fait de leur diff&#233;rence avec les Aryens (&#171; other people &#187;) - Les majors d'Hollywood qui ont longtemps entretenu de solides relations d'affaires si ce n'est affinit&#233;s, avec les nazis, en d&#233;pit de l'origine juive (centre-europ&#233;enne) de nombre de leurs &lt;i&gt;moghuls et tycoons&lt;/i&gt; ne veulent pas appara&#238;tre engag&#233;es dans un combat partisan. En revanche, au temps de la Guerre froide, la suppos&#233;e cinqui&#232;me colonne communiste aux Etats-Unis, inf&#233;od&#233;e &#224; Staline, appara&#238;t r&#233;p&#233;titivement peupl&#233;e de Juifs, quand bien m&#234;me la chose ne se proclamerait pas ouvertement &#8211; les espions et les traitres s'activant au service de Moscou ont, simplement, des &#171; gueules &#187; (et des noms) de Juifs ...&lt;br class='autobr' /&gt;
Toute esp&#232;ce de souci de v&#233;racit&#233; est cong&#233;di&#233;e de ces films de propagande ; ne comptent que les images dot&#233;es d'une puissance fantasmatique, les intensit&#233;s qui s'y attachent et les effets de mobilisation escompt&#233;s. Les producteurs et r&#233;alisateurs de ces films ne sont pas moins soumis au Pentagone que Veit Harlan (le r&#233;alisateur du &lt;i&gt;Juif S&#252;ss&lt;/i&gt;) l'est &#224; Goebbels ou Mikha&#239;l Tchiaoureli (&lt;i&gt;La chute de Berlin&lt;/i&gt;, 1949) &#224; Staline. &lt;i&gt;Walk a Crooked Mile&lt;/i&gt; est &lt;i&gt;co-produit&lt;/i&gt; par Edgar J. Hoover, le direction parano&#239;aque du FBI et c'est lui qui en d&#233;cide le titre. Le FBI r&#233;clame un droit de regard sur le sc&#233;nario du film, ce qui conduit &#224; des tensions extr&#234;mes avec le r&#233;alisateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces films de propagande qu'Hollywood produit &#224; foison durant les ann&#233;es 1940-50, la part du &#171; r&#234;ve &#187; (&#171; Hollywood usine &#224; r&#234;ves &#187;) est infime, ou bien alors, quand elle existe, elle est r&#233;duite &#224; la portion congrue, rudimentaire, conventionnelle et enferm&#233;e dans le carcan de l'id&#233;ologie de la propagande politique la plus survolt&#233;e. Ainsi, dans &lt;i&gt;I Was a Communist for the FBI&lt;/i&gt; de Gordon Douglas (1951) o&#249; est narr&#233;e l'histoire d'un agent du FBI infiltr&#233; dans le PC am&#233;ricain dans le but de d&#233;jouer les men&#233;es subversives et l'espionnage conduit par ce parti pour le compte des services secrets sovi&#233;tiques, ce personnage est pr&#233;sent&#233; non seulement comme un h&#233;ros, un patriote intransigeant, mais comme une sorte de Christ &#8211; il va jusqu'au bout de son sacrifice au service de la d&#233;fense des int&#233;r&#234;ts sup&#233;rieurs de son pays, endurant le m&#233;pris et les insultes de ses amis et de ses proches...&lt;br class='autobr' /&gt;
Les ressorts affectifs ici en jeu (le grand motif du sacrifice &#224; la Cause) sont les m&#234;mes que ceux que l'on peut relever dans le cin&#233;ma &#171; totalitaire &#187; - celui des &lt;i&gt;Autres&lt;/i&gt;, si l'on adopte la perspective arendtienne (Arendt &#233;tait-elle trop snob ou &#233;loign&#233;e des industries culturelles &#233;tats-uniennes pour aller voir, jamais, ces films du samedi soir destin&#233;s par excellence au public populaire &#8211; le partage p&#233;remptoire qu'elle op&#232;re dans &lt;i&gt;Les origines&lt;/i&gt; (...) entre le totalitaire et ce qui est cens&#233; s'y opposer aurait sans doute risqu&#233; de s'y trouver mis &#224; mal... ?).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La promotion de &lt;i&gt;The House on 92nd Street&lt;/i&gt; d'Hathaway (un des grands t&#226;cherons d'Hollywood, z&#233;lateur de la grandeur de cette Am&#233;rique-l&#224;, sous toutes ses coutures) met en avant le fait que de &lt;i&gt;vrais agents&lt;/i&gt; du FBI y incarnent leur propre r&#244;le &#8211; la fiction se coule dans la r&#233;alit&#233; et le cin&#233;ma &#171; totalitaire &#187; n'est jamais all&#233; aussi loin dans le &#171; v&#233;risme &#187; propagandiste &#8211; sauf peut-&#234;tre lorsque Veit Harlan s'en va voler des images dans le ghetto de Prague pour renforcer l'impression de v&#233;rit&#233; de son c&#233;l&#232;bre et inf&#226;me &lt;i&gt;Jud S&#252;ss&lt;/i&gt;... mais Harlan croupit en enfer, tandis qu'Hathaway, m&#233;diocre comme il fut avec constance, est un classique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans ce m&#234;me film, comme dans plus d'un autre, les nazis apparaissent acharn&#233;s &#224; voler les secrets de la bombe atomique &#8211; mais le FBI veille. Dans ce genre de construction narrative, la Bombe devient le gardien de la Civilisation, d'o&#249; l'urgence absolue d'emp&#234;cher l'ennemi, qu'il soit allemand en 1945 ou sovi&#233;tique quelques ann&#233;es plus tard, d'en voler les plans. La destruction atomique de Hiroshima et Nagasaki sont des bienfaits qui ont mis un terme &#224; la guerre en Asie orientale. Cette version obsc&#232;ne de la terreur atomique a &#233;t&#233; diffus&#233;e avec z&#232;le par Hollywood et l'on y identifie tous les traits de ce que Arendt d&#233;finit comme le propre de la propagande totalitaire &#8211; inversion de la r&#233;alit&#233;, substitution de grossi&#232;res fictions taill&#233;es dans l'&#233;toffe de l'id&#233;ologie &#224; la crudit&#233; des faits, transfiguration des crimes en actions vertueuses. Des dizaines de films hollywoodiens ont d&#233;fendu, subrepticement ou explicitement, mais avec une constance &#233;tendue sur des d&#233;cennies, cette falsification majeure de l'Histoire de la Seconde guerre mondiale et, au-del&#224;, de la d&#233;mocratie &#233;tats-unienne. &lt;br class='autobr' /&gt;
De la m&#234;me fa&#231;on, les majors se livrent une s&#233;v&#232;re comp&#233;tition, pendant et apr&#232;s la guerre de Cor&#233;e, pour pr&#233;senter celle-ci comme une op&#233;ration humanitaire (sauver des vies cor&#233;ennes) inspir&#233;e par le plus grand des d&#233;sint&#233;ressements et la plus irr&#233;prochable des vertus. Les fictions flatteuses s'y substituent aux fait &#233;tablis &#8211; des combats a&#233;riens h&#233;ro&#239;ques, l&#224; o&#249; l'US Air Force disposait d'une compl&#232;te ma&#238;trise a&#233;rienne et en profita pour d&#233;truire force villes, villages, barrages et autres infrastructures civiles dans le Nord du pays contr&#244;l&#233; par les communistes. Lorsqu'il s'agit de sauver de malheureux orphelins cor&#233;ens dont les parents ont &#233;t&#233; massacr&#233;s par les communistes, tous les moyens sont bons &#8211; &#224; commencer, donc, par la terreur a&#233;rienne pratiqu&#233;e tout au long de cette guerre par les Etats-Unis ; ainsi se boucle la boucle de cet humanitarisme-l&#224; &#8211; la cause indiscutable (sauver des vies) appelle une brutalit&#233; illimit&#233;e ; tout est possible, tout est permis &lt;i&gt;au nom de la cause &#8211; Battle Hymn&lt;/i&gt; de Douglas Sirk (eh oui...), 1957. Cette morale de l'Histoire a accompagn&#233; toutes les guerres &#233;tats-uniennes, projet&#233;es sur tous les continents, avec son fond(s) th&#233;ologique &#8211; les Etats-Unis comme empire du Bien dont c'est la mission de d&#233;fendre la civilisation et de punir les barbares oppresseurs des faibles sur tout le pourtour de la plan&#232;te. Le cin&#233;ma hollywoodien est particuli&#232;rement z&#233;l&#233; dans la diffusion incessante de ce message lorsqu'il met en sc&#232;ne ces guerres &#8211; toutes saintes, par d&#233;finition.&lt;br class='autobr' /&gt;
Plusieurs films consacr&#233;s &#224; la guerre de Cor&#233;e &#233;voquent le sort des prisonniers de guerre &#233;tats-uniens, d&#233;tenus dans des camps o&#249; les garde-chiourmes, par d&#233;finition cruels, tortionnaires et patibulaires, sont nord-cor&#233;ens, chinois, russes. Les d&#233;tenus, soumis aux traitements les plus d&#233;gradants et au lavage de cerveau le plus &#233;prouvant y conservent, &#224; de rares exceptions pr&#232;s, toute leur dignit&#233;. Le supr&#233;macisme linguistique &#233;tant, dans ces espaces d&#233;sol&#233;s, de fait et de droit, les prisonniers manifestent leur sup&#233;riorit&#233; morale et culturelle sur leurs gardiens en parlant le bel am&#233;ricain idiomatique, tandis que ceux-l&#224; baragouinent un anglais rudimentaire et grotesque. Dans l'un de ces films de pure propagande (&lt;i&gt;Prisoners of War&lt;/i&gt; de Andrew Marton, 1954), un futur pr&#233;sident des Etats-Unis exerce ses talents (m&#233;diocres &#8211; Reagan, pitoyable acteur) dans le r&#244;le du h&#233;ros (membre des services secrets) qui berne les Asiates, ses ge&#244;liers. Le communisme &#224; l'&#339;uvre, dans ces camps, c'est le &lt;i&gt;brainwashing&lt;/i&gt; perp&#233;tuel et brutal, comme l'est, pour Arendt, quintessentiellement la propagande totalitaire (un lavage de cerveau sans fin), une &#233;preuve &#224; laquelle les prisonniers r&#233;sistent victorieusement - en opposant la sup&#233;riorit&#233; du mode de vie &#171; am&#233;ricain &#187; sur celui de leurs tourmenteurs et en &#233;num&#233;rant les &#233;vidences mat&#233;rielles qui attestent cette &#233;vidente sup&#233;riorit&#233; &#8211; la voiture, le frigo, la t&#233;l&#233;... &#8211; &lt;i&gt;Bamboo Prison&lt;/i&gt; de Lewis Seiler, 1954.&lt;br class='autobr' /&gt;
Bref, l&#224; o&#249; va le Pentagone, Hollywood suit docilement et, avec l'usine &#224; r&#234;ves, le &lt;i&gt;brainwashing&lt;/i&gt; en miroir &#8211; version lib&#233;rale contre version d&#233;mocratique. Dans une sc&#232;ne particuli&#232;rement os&#233;e, les sp&#233;cialistes de l'action psychologique communiste tentent de convaincre un prisonnier afro-am&#233;ricain de trahir &#8211; n'est-il pas soumis, dans son pays, aux pires discriminations, aux pires violences, descendant d'esclave qu'il est ? Le &lt;i&gt;Black Boy&lt;/i&gt; vacille un instant puis se reprend avant d'opposer avec panache son patriotisme infrangible aux tentateurs &#8211; non, il ne passera pas dans l'autre camp, sachant &#224; quoi s'en tenir sur leur id&#233;ologie perverse...&lt;br class='autobr' /&gt;
L'argument de la sup&#233;riorit&#233; du mode de vie lib&#233;ral sur l'ordre totalitaire se retrouve dans d'autres films de Guerre froide. Ainsi, dans &lt;i&gt;The Iron Curtain&lt;/i&gt; de William A .Wellman : la soci&#233;t&#233; nord-am&#233;ricaine (canadienne ou &#233;tats-unienne) y est d&#233;crite et vant&#233;e comme une soci&#233;t&#233; de &lt;i&gt;bons voisins&lt;/i&gt; &#8211; serviables, aimables, confiants. Ceci par opposition &#224; la soci&#233;t&#233; sovi&#233;tique r&#233;gie par la m&#233;fiance g&#233;n&#233;ralis&#233;e, la crainte perp&#233;tuelle de la d&#233;nonciation &#8211; la police dans les t&#234;tes, la terreur polici&#232;re en pratique... Cette belle le&#231;on de civilisation des m&#339;urs est administr&#233;e &#224; l'homme de la rue &#224; l'heure m&#234;me o&#249; prend son &#233;lan aux Etats-Unis la chasse aux sorci&#232;res, sous la houlette du s&#233;nateur Mac Carthy... Wellman est un cin&#233;aste int&#233;ressant, r&#233;put&#233; progressiste, auteur notamment de quelques westerns non align&#233;s sur la &#171; l&#233;gende de l'Ouest &#187;...&lt;br class='autobr' /&gt;
Avant d'&#234;tre une &#171; usine &#224; r&#234;ves &#187;, Hollywood est un robot-mixeur qui hache menu toutes les diff&#233;rences, les dissidences. Dans la suite de sa carri&#232;re, Wellman ne voulut plus &#171; entendre parler &#187; de ce film qui lui ressemblait si peu &#8211; mais il l'avait fait &#8211; ainsi va l'habitus totalitaire en mode hollywoodien (en ex-URSS et dans les anciennes d&#233;mocraties populaires europ&#233;ennes, nombreux furent aussi les r&#233;alisateurs empress&#233;s &#224; effacer les traces de leurs carri&#232;res sous emprise id&#233;ologique et propagandiste et prompts &#224; r&#233;orienter leur art au gr&#233; des circonstances nouvelles... ).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on &#233;largit maintenant la perspective, on discerne deux directions principales de la propagande hollywoodienne : le r&#233;cit &lt;i&gt;&#224; l'envers&lt;/i&gt; du pass&#233; historique et du pr&#233;sent plac&#233; sous les conditions du conflit ouvert (de la guerre), d'une part ; et de l'autre, la r&#233;invention de la r&#233;alit&#233; des &#171; autres &#187; sans limite aucune &#8211; l'auto-attribution du cr&#233;dit illimit&#233; en mati&#232;re de production d'une r&#233;alit&#233;-bis, l&#224; o&#249; sont r&#233;imagin&#233;s &#224; discr&#233;tion les autres mondes &#8211; puissance du &lt;i&gt;studio&lt;/i&gt; et principe de substituabilit&#233; illimit&#233;e (pas besoin de s'&#233;loigner beaucoup d'Hollywood pour tourner une sc&#232;ne de combat cens&#233;e avoir lieu en Cor&#233;e).&lt;br class='autobr' /&gt;
Raconter les histoires se rapportant &#224; l'histoire de la conqu&#234;te du monde par les Blancs &#8211; la colonisation europ&#233;enne, la formation puis l'expansion sans fin du territoire et de la puissance &#233;tats-unienne, aux d&#233;pens des peuples premiers, du Mexique, sans oublier les annexions ult&#233;rieures (Hawa&#239;, Porto Rico, l'Alaska...), puis l'affirmation ouvertement imp&#233;rialiste de cette puissance au XX&#232;me si&#232;cle &#224; l'&#233;chelle de la plan&#232;te &#8211; &lt;i&gt;&#224; l'envers&lt;/i&gt; : c'est ce que fait Hollywood en inversant avec une constance imperturbable les r&#244;les et positions du conqu&#233;rant et de celui qui subit ses assauts. On identifie l&#224; la matrice du western classique (l'Indien, le sauvage comme agresseur et massacreur), mais cette posture s'identifie aussi bien l&#224; o&#249; est en question la spoliation du Mexique dans le cours de la formation des Etats-Unis (le Mexicain comme bandit sanguinaire, voleur de b&#233;tail, r&#233;volutionnaire de pacotille...) dans les r&#233;cits &#233;voquant les interventions et conqu&#234;tes imp&#233;riales &#233;tats-uniennes (Hawa&#239;, Philippines, Cor&#233;e...), puis lorsque Hollywood s'empare du pass&#233; colonial europ&#233;en pour en faire un vaste terrain d'aventures, l'homme blanc &lt;i&gt;en goguette chez les autres&lt;/i&gt;, sur tous les continents, est plac&#233; par la magie de l'inversion des r&#244;les en posture d'agress&#233; par des peuplades sauvages, des potentats locaux patibulaires et corrompus, des fanatiques &#224; la peau sombre, etc. Un classique, dans le genre, parmi tant d'autres (le film colonial hollywoodien prenant pour cadre la colonisation europ&#233;enne est un genre ornemental et divertissant &#224; part enti&#232;re, il compte des dizaines de films et son &#226;ge d'or co&#239;ncide avec le temps de la d&#233;colonisation, du d&#233;mant&#232;lement des empires coloniaux europ&#233;ens apr&#232;s la Seconde guerre mondiale)... voir, entre des dizaines d'autres, &lt;i&gt;Bengal Brigade&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;La r&#233;volte des Cipayes&lt;/i&gt;), Lazlo Benedek, 1954.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raconter l'histoire &#224; l'envers en inversant les positions des protagonistes d'un conflit o&#249; sont aux prises un conqu&#233;rant et un conquis &#8211; c'est l&#224; un proc&#233;d&#233; typiquement totalitaire, et c'est ce qu'a fait syst&#233;matiquement Hollywood jusqu'&#224; la guerre du Vietnam au moins, avec une rare constance lorsqu'est en question la conqu&#234;te du monde par l'esp&#232;ce blanche, europ&#233;enne ou nord-am&#233;ricaine. Ce proc&#233;d&#233; est substantiellement le m&#234;me que celui auquel recourt le cin&#233;ma nazi lorsqu'il entreprend de d&#233;crire le Juif comme l'agresseur et le ferment de d&#233;sagr&#233;gation de la soci&#233;t&#233; allemande &#8211; celui qui consiste &#224; faire en sorte que le crime change de camp. Hollywood ne se contente pas de placer la fabrication du &lt;i&gt;roman national&lt;/i&gt; &#233;tats-unien (dont l'industrie cin&#233;matographique est un rouage essentiel, si ce n'est le principal) sous ce signe &#8211; c'est la conqu&#234;te du monde par les Blancs, en g&#233;n&#233;ral, qui est racont&#233;e sous ces conditions : l'esp&#232;ce blanche est en mission humanitaire sur tous les continents, elle explore, elle met en valeur, elle exporte ses valeurs et son mode de vie pour le bien de tous, elle civilise &#8211; et il lui faut alors affronter toutes les r&#233;sistances qui lui sont oppos&#233;es par une vari&#233;t&#233; infinie de sauvages, de barbares, de despotes, de violents, de superstitieux engonc&#233;s dans leurs croyances absurdes, etc. Pour faire valoir cette version ang&#233;lique et sulpicienne de l'histoire moderne et contemporaine (de la conqu&#234;te du monde par les Blancs), il faut, sans rel&#226;che, tisser des histoires o&#249; tout est cul par-dessus t&#234;te. De vastes fresques historiques, des &#233;pop&#233;es, comme des petites histoires sans importance &#8211; de &lt;i&gt;Khartoum&lt;/i&gt; (Basil Dearden, 1966, ou comment la Grande Bretagne se tailla un immense empire en Afrique) &#224; tel film sans qualit&#233; o&#249; Ronald Reagan s'illustre dans le &lt;i&gt;fair trade&lt;/i&gt; (d&#233;j&#224; !) de la banane, en Am&#233;rique centrale, pour le plus grand bien des esp&#232;ces locales (bronz&#233;es et tant soit peu immatures) sur lesquelles il exerce un bien naturel ascendant &#8211; &lt;i&gt;Tropic Zone&lt;/i&gt; de Lewis R. Foster, 1953.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas parce qu'on ne voit plus gu&#232;re, voire plus du tout, ces films qu'ils ont perdu leur valeur documentaire &#8211; plut&#244;t l'inverse : ils &#233;taient des fictions qui pr&#233;sentaient au public &#233;tats-unien une illusion de r&#233;alit&#233;, ils sont devenus des documentaires indispensables pour qui entend aujourd'hui saisir la fa&#231;on dont se produit, dans cette s&#233;quence historique de l'apr&#232;s Seconde guerre mondiale, l'entrelacement de la propagande et du divertissement &#8211; la destruction de la r&#233;alit&#233; en mode hollywoodien. Le paradoxe est ici vertigineux &#8211; ces fictions grotesques, vues aujourd'hui, nous reconduisent abruptement &#224; la &lt;i&gt;r&#233;alit&#233;&lt;/i&gt; de l'entreprise de destruction de la r&#233;alit&#233; conduite &#224; l'&#233;poque par Hollywood et les industries culturelles, partie int&#233;grante du bloc de pouvoir imp&#233;rialiste blanc, dans ces ann&#233;es-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, Hollywood ne s'int&#233;resse qu'&#224; la valeur ornementale des &lt;i&gt;mondes autres&lt;/i&gt;, qu'il peuple de ses st&#233;r&#233;otypes et d'images paresseuses, toujours les m&#234;mes (voir le Paris des films hollywoodiens, jamais sans Tour Eiffel), et tout particuli&#232;rement des mondes exotiques en tant que peupl&#233;s de non-Blancs. Hollywood est enti&#232;rement indiff&#233;rent &#224; la r&#233;alit&#233; sociale, historique, anthropologique, culturelle de ces mondes qui ne sont pour lui que des espaces de projection de ses fantasmagories et des lieux de transposition d'histoires blanches. Prenons par exemple, au hasard ou presque, un film comme &lt;i&gt;Casbah&lt;/i&gt; de John Berry, 1948, situ&#233;, donc, comme son nom l'indique, dans la Casbah d'Alger : rien, dans ce pur art&#233;fact de studio californien ne s'apparente &#224; ce qu'est, dans le temps o&#249; se situe l'action du film, la Casbah d'Alger : des autochtones imaginaires arpentent dans des tenues imaginaires, une topographie imaginaire, parlant une langue qui n'est pas la leur, engag&#233;s dans des actions sans rapport avec leur condition (coloniale), etc. L'institution hollywoodienne s'arroge ici comme ailleurs, comme instance blanche, le privil&#232;ge exclusif de r&#233;inventer de fond en comble les autres et leurs mondes, un privil&#232;ge proprement souverain dont le pr&#233;suppos&#233; cach&#233;, quoiqu'au demeurant &#233;vident, est la suppos&#233;e sup&#233;riorit&#233; de cette race sur toutes les autres. La hi&#233;rarchie des races, toujours davantage d&#233;mentie alors dans le discours public l&#233;gitim&#233;, se conserve et se reproduit &#224; travers ce privil&#232;ge exorbitant du narrateur hollywoodien : celui de r&#233;inventer enti&#232;rement et sans rel&#226;che le monde des autres. Dans &lt;i&gt;P&#233;p&#233; le Moko&lt;/i&gt; (Julien Duvivier, 1937) (dont Casbah est un remake), les flics fran&#231;ais portaient, du moins, des uniformes conformes &#224; leur &#233;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'appropriation du monde des autres par Hollywood ne rel&#232;ve pas seulement d'un geste de pr&#233;dation (qui, en ce sens s'apparenterait &#224; celui qui pr&#233;side &#224; la colonisation), c'est aussi un geste de &lt;i&gt;destruction&lt;/i&gt; &#8211; pulv&#233;risation et n&#233;gation des singularit&#233;s r&#233;elles, de tout ce qui fait la singularit&#233; d'un peuple, d'un espace, d'une culture) s'exer&#231;ant au profit de la pure et simple ornementation, elle-m&#234;me plac&#233;e au service du march&#233; et du divertissement. Cet enjeu se retrouve au plan des enjeux linguistiques. La convention qui veut que les &#233;trangers vivant dans leur monde propre, les indig&#232;nes et les autochtones, parlent, dans les films hollywoodiens, soit l'anglais, avec des accents divers destin&#233;s &#224; connoter leur inf&#233;riorit&#233; culturelle, soit des baragouins comiques et incompr&#233;hensibles, cette convention ne rel&#232;ve pas de la simple commodit&#233; &#8211; le grand public &#233;tats-unien est allergique aux sous-titres. Elle rel&#232;ve avant tout d'un &lt;i&gt;supr&#233;macisme linguistique&lt;/i&gt; institutionnel, aussi profond&#233;ment enracin&#233; dans ce cin&#233;ma que le pr&#233;jug&#233; racial (&#224; l'endroit des Afro-Am&#233;ricains et assimil&#233;s en particulier) l'est dans la soci&#233;t&#233; am&#233;ricaine : c'est que l'anglais est, dans ses usages hollywoodiens la langue naturelle (post-bab&#233;lienne ?) de l'humanit&#233;. Il va donc de soi que, dans &lt;i&gt;The Secret Ways&lt;/i&gt; (Phil Karson, 1961), le scientifique hongrois pers&#233;cut&#233; par les communistes, le policier aux fronti&#232;res allemand, et toutes sortes de protagonistes de ce film de Guerre froide parlent anglais &#224; l'instar de l'aventurier &#233;tats-unien s'activant au service des &lt;i&gt;freedom fighters&lt;/i&gt;... C'est la norme : l'anglais n'est pas seulement ici en passe de devenir l'esp&#233;ranto global, c'est &lt;i&gt;la langue du Bien&lt;/i&gt;, d&#233;sormais ins&#233;parable de la promotion des valeurs (la libert&#233;, etc.) et de la civilisation lib&#233;rale contre les puissances du mal totalitaire (le totalitaire s'associe alors variablement &#224; d'autres langues, l'allemand, le russe et, bient&#244;t, le chinois).&lt;br class='autobr' /&gt;
La Providence pourvoyant &#224; ce que les choses se passent pour le mieux, il se trouve que la langue du Bien est celle du ma&#238;tre. &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt; s'apparente en ce sens tant soit peu avec le cin&#233;ma hollywoodien : c'est un livre dont le succ&#232;s est ins&#233;parable du fait qu'il se soit &#233;crit dans la langue du ma&#238;tre, que son auteure soit pass&#233;e du c&#244;t&#233; de la langue du ma&#238;tre, comme le font les &lt;i&gt;&#233;migr&#233;s dans la langue&lt;/i&gt; d'Hollywood, quelle que soit leur provenance et l'absurdit&#233; de la convention qui les fait parler anglais, tous, &#224; l'unisson, f&#251;t-ce comme des enfants de cinq ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut se &lt;i&gt;gu&#233;rir&lt;/i&gt; de ces maladies de la connaissance que sont, d'une part, le manich&#233;isme forcen&#233; qui se tient au fondement de l'analytique du totalitaire pr&#233;sent&#233;e par Arendt et, de l'autre, de l'&lt;i&gt;inversionnisme&lt;/i&gt; syst&#233;matique pratiqu&#233; par les industries culturelles &#233;tats-uniennes (le cin&#233;ma hollywoodien en premier lieu), d&#232;s lors que sont en question les conflits, diff&#233;rends et torts opposant le monde blanc occidental aux autres, notamment dans le contexte de la colonisation et de l'expansion de l'empire &#233;tats-unien. Il faut envisager les modalit&#233;s de la mobilisation des masses, des propagandes sous l'angle des diff&#233;rences, de la diff&#233;renciation, de la diversit&#233; et non pas de l'opposition syst&#233;mique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le gouvernement de la masse, que ce soit sous le r&#233;gime de la d&#233;mocratie lib&#233;rale, des dictatures (despotismes) classiques ou des r&#233;gimes totalitaires, passe par des modalit&#233;s diverses dont l'horizon est la construction de fictions destin&#233;es &#224; &#233;loigner les masses d'une perception r&#233;aliste de la v&#233;rit&#233; de leur condition et du monde environnant. Mais cette diversit&#233; ne saurait se coder sans abus (&#224; destination auto-l&#233;gitimante dans le monde occidental) comme fond&#233;e sur une radicale et essentielle opposition entre &#171; propagande &#187; totalitaire et libre circulation des id&#233;es, des opinions et des biens culturels dans les d&#233;mocraties lib&#233;rales. Le talon d'Achille des propagandes totalitaires, telles que les analyse Arendt, c'est leur affinit&#233; avec les disciplines les plus rigides et les plus rudimentaires, avec la militarisation des masses et, bien s&#251;r, avec la terreur. Par contraste, la mobilisation des masses ou leur placement sous emprise, en d&#233;mocratie lib&#233;rale, repose sur l'alliance souple, constamment &#233;volutive, de la propagande et du divertissement, de l'occupation subreptice des espaces mentaux et de la d&#233;termination des conduites.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans ce contraste ne se rel&#232;ve aucune opposition de principe (il s'agit bien encore et toujours d'envelopper les masses dans des fictions, de les y entra&#238;ner), mais de &lt;i&gt;qualit&#233;&lt;/i&gt; : la propagande totalitaire est primitive, grossi&#232;re, &#233;norme souvent, comme Arendt le souligne, ce qui conduit les masses &#224; s'en d&#233;tacher variablement et &#224; d&#233;velopper leurs propres contre-r&#233;cits, contre-fictions, si l'on veut. Les formes d'occupation des masses et de fictionnalisation de leur monde en vigueur dans les d&#233;mocraties de march&#233; sont, elles, inventives, protoplasmiques et promptes &#224; surfer, &#224; se red&#233;ployer &#224; la faveur des innovations technologiques et des dispositifs communicationnels &#8211; apr&#232;s (ou avec) la t&#233;l&#233;, le digital puis l'intelligence artificielle. Mais ces diff&#233;rences se placent aujourd'hui moins que jamais, c'est-&#224;-dire dans le &lt;i&gt;monde de Trump&lt;/i&gt; sous le signe du combat entre le Bien et le Mal &#8211; l'assomption sous-jacente &#224; l'argumentation arendtienne lorsque celle-ci &#233;voque la propagande totalitaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En un mot comme en cent, c'est tout l'impens&#233; de la construction arendtienne enti&#232;rement agenc&#233;e autour de l'opposition entre le totalitaire et le d&#233;mocratique qui doit &#234;tre repens&#233;e aujourd'hui et faire l'objet d'une d&#233;construction m&#233;thodique. Dans &lt;i&gt;l'&#233;poque de Trump et Netanyahou&lt;/i&gt;, ces Hynkels contemporains adeptes du grand mensonge 2.0 et en attente de leur Chaplin, les ruines du &lt;i&gt;magnum opus&lt;/i&gt; d'Arendt sont l&#224; devant nous, avec tant d'autres, plus colossales et plus consternantes encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Dans les ruines de &#034;Les origines du totalitarisme&#034; [2/3]</title>
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		<dc:date>2025-10-19T04:30:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



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&lt;p&gt;Ce qui, pour Arendt, rend les masses des soci&#233;t&#233;s europ&#233;ennes (occidentales) vuln&#233;rables &#224; la propagande totalitaire, c'est leur d&#233;racinement soit, dans ses propres termes leur essential homelessness &#8211; le monde, leur monde a cess&#233; d'&#234;tre habitable pour elles. Elles ont perdu prise sur la r&#233;alit&#233;. La propagande totalitaire leur propose des fictions qu'elles vont adopter et par la gr&#226;ce (toute illusoire) desquelles le pr&#233;sent devenu labyrinthique et incompr&#233;hensible va retrouver son (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Ce qui, pour Arendt, rend les masses des soci&#233;t&#233;s europ&#233;ennes (occidentales) vuln&#233;rables &#224; la propagande totalitaire, c'est leur d&#233;racinement soit, dans ses propres termes leur &lt;i&gt;essential homelessness&lt;/i&gt; &#8211; le monde, leur monde a cess&#233; d'&#234;tre habitable pour elles. Elles ont perdu prise sur la r&#233;alit&#233;. La propagande totalitaire leur propose des fictions qu'elles vont adopter et par la gr&#226;ce (toute illusoire) desquelles le pr&#233;sent devenu labyrinthique et incompr&#233;hensible va retrouver son intelligibilit&#233;. Cette analyse a sa pertinence, mais &lt;i&gt;quid&lt;/i&gt; de la situation des masses dans les espaces o&#249; les ph&#233;nom&#232;nes totalitaires ne sont pas parvenus &#224; maturit&#233;, o&#249; les mouvements totalitaires ne sont pas parvenus au pouvoir ? Comment l'&lt;i&gt;essential homelessness&lt;/i&gt; des masses y est-elle prise en compte, &#224; d&#233;faut de pouvoir y &#234;tre soign&#233;e, gu&#233;rie ? Le trait sp&#233;cifique de la propagande totalitaire, selon son analyse, c'est sa capacit&#233; &#224; promouvoir, par des constructions narratives appropri&#233;es, une r&#233;alit&#233; alternative &#224; la r&#233;alit&#233; r&#233;elle, une fiction de r&#233;alit&#233; dans laquelle tout redevient intelligible, &#171; tout s'explique &#187; - ce qui fait signe, soit dit en passant, en direction du complotisme tel qu'il prosp&#232;re aujourd'hui &lt;i&gt;sous les latitudes de la d&#233;mocratie lib&#233;rale&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais &lt;i&gt;quid&lt;/i&gt; de l'encadrement et de la saisie des masses par les appareils du gouvernement des vivants dans les d&#233;mocraties lib&#233;rales ? On accordera volontiers &#224; Arendt que ces dispositifs diff&#232;rent amplement, visiblement de ceux que, dans les ann&#233;es 1930-40, les r&#233;gimes nazi et stalinien mirent en place. Mais le constat de ces &lt;i&gt;diff&#233;rences et sp&#233;cificit&#233;s&lt;/i&gt; &#233;videntes ne vaut pas comme d&#233;monstration du fait que les moyens, les appareils et les technologies de mobilisation (ou immobilisation) des masses dans les d&#233;mocraties lib&#233;rales n'auraient pas, eux, l'effet d'enfermer celles-ci dans des mondes imaginaires ou alors dans de les tenir captives de fictions moins fictives que celles que promeuvent les pouvoirs totalitaires. &lt;i&gt;Autrement ne veut pas dire moins, ici&lt;/i&gt; ; or, toute la d&#233;monstration propos&#233;e par Arendt repose sur le pr&#233;suppos&#233; de l'existence d'une diff&#233;rence absolue et d'une discontinuit&#233; essentielle entre la fa&#231;on dont les pouvoirs totalitaires d&#233;tournent les masses de la r&#233;alit&#233; et les moyens mis en &#339;uvre, en d&#233;mocratie lib&#233;rale, par les industries culturelles, la publicit&#233;, la propagande &#233;tatique, etc. En d'autres termes, l'analyse d'Arendt repose sur cette sorte de &lt;i&gt;common sense&lt;/i&gt; qui se fie &#224; l'affichage par les r&#233;gimes totalitaires de leur c&#244;t&#233; d&#233;lirant et m&#233;galomane, elle prend pour argent comptant le clinquant terrifiant des parades militaires et des rassemblements de masse, ce qu'on pourrait appeler &lt;i&gt;l'effet Riefenstahl&lt;/i&gt; du nazisme, le tape-&#224;-l'&#339;il militariste de la mobilisation totale. Mais elle tombe ici dans le m&#234;me panneau que les commentateurs occidentaux qui d&#233;tectent aujourd'hui dans les grandes parades militaires de Pyongyang, Moscou ou P&#233;kin non seulement la manifestation irr&#233;cusable du caract&#232;re autoritaire des r&#233;gimes en question, mais surtout de leur diff&#233;rence quintessentielle d'avec les d&#233;mocraties lib&#233;rales. Or, il s'av&#232;re ici, &#224; l'&#226;ge de Trump, Netanyahou et des &#171; fronti&#232;res de l'OTAN &#187;, que les choses sont un peu plus compliqu&#233;es : les diff&#233;rences, pour autant qu'elles existent (ce qui est assur&#233;ment le cas) ne se situent pas n&#233;cessairement l&#224; o&#249; le consid&#232;rent comme acquis ceux qui, en Occident, poussent des cris &#224; la vue de ces parades.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le crit&#232;re premier que met en avant Arendt en vue de qualifier les dispositions ou la condition subjective des masses modernes est la &#171; fuite hors de la r&#233;alit&#233; &#187;. Celle-ci, selon elle, &#171; constitue le verdict contre le monde dans lequel elles sont forc&#233;es de vivre et dans lequel elles ne peuvent pas exister &#187;. Or, ce trait g&#233;n&#233;ral est &lt;i&gt;aussi bien&lt;/i&gt; l'humus sur lequel prosp&#232;re le d&#233;lire propagandiste totalitaire que celui qui, dans les d&#233;mocraties lib&#233;rales, fait le miel des industries culturelles, de la publicit&#233;, de la propagande des partis politiques et des machines gouvernementales. Ce qui demeure donc le grand absent de l'analyse d'Arendt, c'est une comparaison entre la mani&#232;re dont les masses perdent le contact avec la r&#233;alit&#233; en situation totalitaire &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; dans des conditions non-totalitaires. Plut&#244;t qu'avancer dans le sens d'une telle comparaison, elle ass&#232;ne : &#171; la propagande totalitaire peut d&#233;fier de fa&#231;on flagrante (&lt;i&gt;outrageously insult&lt;/i&gt;) le sens commun, l&#224; o&#249; le sens commun a perdu toute validit&#233; &#187;. L'&#233;vidente pr&#233;supposition est ici que, dans les d&#233;mocraties lib&#233;rales ou, plus g&#233;n&#233;ralement en situation non-totalitaire, les masses ne subissent pas des formes d'ali&#233;nation ou ne perdent pas le contact avec la r&#233;alit&#233;, ne sont pas port&#233;es &#224; fuir une r&#233;alit&#233; &lt;i&gt;au point de devenir poreuses &#224; des formes de propagande qui &#171; d&#233;fient ouvertement le sens commun &#187;&lt;/i&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, &#224; l'&#233;vidence cette pr&#233;supposition repose non pas sur l'exp&#233;rience, l'analyse, la v&#233;rification, mais sur la &lt;i&gt;familiarit&#233;&lt;/i&gt; &#8211; ce qui nous porte &#224; consid&#233;rer comme naturel, &#171; normal &#187; (dans les normes) dont acceptable, ce avec quoi nous pouvons coexister en tant que cela constitue notre milieu vivant ; ou bien, dans les termes de Foucault, ce dont nous ne saurions imaginer que cela se pr&#233;sente ou se passe &#171; autrement &#187; ; ce qui, pour d'autres (ext&#233;rieurs &#224; notre sph&#232;re ou notre &#171; bocal &#187; - Paul Veyne), para&#238;t frapp&#233; de la plus inqui&#233;tante des &#233;tranget&#233;s ou bien encore, qui constitue un scandale absolu. Ce n'est que du point de vue interne &#224; la normativit&#233; et la normalit&#233; lib&#233;rales que Arendt peut statuer que le sp&#233;cifique du totalitaire est la disparition de toute puissance r&#233;gulatrice ou mod&#233;ratrice du sens commun &#8211; de toute capacit&#233; de celui-ci &#224; r&#233;sister &#224; la propagande et &#224; rester en contact avec la r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, il suffit de faire un pas de c&#244;t&#233; hors du champ de cette normativit&#233; lib&#233;rale, dans l'espace du &#171; ici et maintenant &#187; o&#249; s'&#233;crit le livre d'Arendt, pour voir se brouiller l'&#233;vidence du partage op&#233;r&#233; autour de l'abolition ou du maintien du sens commun. L&#224; et o&#249; quand s'&#233;crit les &lt;i&gt;Origines&lt;/i&gt;... le sens commun est &lt;i&gt;outrageously insulted&lt;/i&gt; par la fa&#231;on dont la propagande de guerre des Etats-Unis a durablement enracin&#233; dans les esprits de la population de ce pays la conviction selon laquelle les villes de Hiroshima et Nagasaki ont &#233;t&#233; d&#233;truites par des bombes atomiques pour le bien de l'humanit&#233; et le salut de la civilisation humaine. On ajoutera que cet outrage au sens commun diffus&#233; par cette propagande s'est si profond&#233;ment enracin&#233; qu'il est devenu, au fil du temps, le c&#339;ur d'un r&#233;cit de l&#233;gitimation intouchable autour duquel continuent de se trouver rassembl&#233;es tant l'autorit&#233; &#233;tatique que la population, aux Etats-Unis - ceci au point que tout r&#233;cit dissident voue in&#233;vitablement ses auteurs aux g&#233;monies, et plus que jamais aujourd'hui, au temps de la post-v&#233;rit&#233; trumpienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le propre de la propagande totalitaire, soutient Arendt, est de mettre en circulation des r&#233;cits qui tendent &#224; effacer la r&#233;alit&#233; ou, du moins, &#224; en rendre les contours flous et insaisissables. Ces r&#233;cits sont si puissants et le sens commun des masses si affaibli qu'ils parviennent &#224; inculter &#224; celles-ci la croyance en l'existence d'une autre r&#233;alit&#233;, de substitution, une r&#233;alit&#233; imaginaire plus vraie que la vraie. Mais il n'est m&#234;me pas besoin de suivre Adorno dans ses j&#233;r&#233;miades d&#233;clinistes pour &#233;tablir sans conteste que ce cadre d'analyse se transpose parfaitement dans le contexte nord-am&#233;ricain de la m&#234;me &#233;poque &#8211; il y suffit de faire un retour sur le cin&#233;ma hollywoodien et la publicit&#233; de ces ann&#233;es. On trouvera en annexe quelques exemples de la fa&#231;on dont Hollywood &lt;i&gt;r&#233;invente la r&#233;alit&#233;&lt;/i&gt; de fond en comble, au gr&#233; des circonstances politiques, des batailles id&#233;ologiques, des usages ornementaux de la conqu&#234;te de l'Ouest et de l'histoire coloniale qui lui conviennent. On trouvera aussi dans le petit essai fort stimulant de Beatriz Colomina, &lt;i&gt;La pelouse am&#233;ricaine en guerre, de Pearl Harbor &#224; la crise des missiles, 1941-1961&lt;/i&gt; (Editions B2, 2011) force exemples probants de la fa&#231;on dont, aux Etats-Unis, la publicit&#233; promeut, avec une redoutable efficacit&#233; et &#224; l'usage de la masse des fictions terriblement efficientes telles que celles de la parfaite innocuit&#233; du DDT et autres produits chimiques de m&#234;me esp&#232;ce, ou bien encore, dans le contexte de la crise des missiles, l'utilit&#233; de construire dans son jardin, sous la pelouse, un abri anti-atomique familial. Les prolif&#233;rations imaginaires r&#233;gl&#233;es et align&#233;es sur les int&#233;r&#234;ts du march&#233; ne sont pas ici moins compactes et &#233;loign&#233;es de la r&#233;alit&#233; que celles qui prosp&#232;rent &#224; l'&#233;poque dans les espaces r&#233;cus&#233;s comme totalitaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;signation avantageuse d'Hollywood comme &#171; usine &#224; r&#234;ves &#187; vient dissimuler des op&#233;rations dont le fond est enti&#232;rement conforme &#224; ce que Arendt d&#233;signe comme le propre de la propagande totalitaire : la fabrication et la diffusion de r&#233;cits (de fictions) dont le propre est d'&#234;tre &#224; ce point &#233;mancip&#233;s des faits, de la r&#233;alit&#233; pass&#233;e et pr&#233;sente, qu'ils constituent un outrage permanent au sens commun. L'expression &#171; usine &#224; r&#234;ves &#187; est l'euph&#233;misme flatteur qui se destine &#224; masquer des proc&#233;dures, des dispositifs, des techniques, des syst&#232;mes d'interactions dont le propre est bel et bien la destruction de la r&#233;alit&#233; ou, si l'on pr&#233;f&#232;re, de la capacit&#233; des masses &#224; s'assurer des prises sur celle-ci, &#224; distinguer le vrai du faux, le r&#233;el de l'imaginaire ; un syst&#232;me g&#233;n&#233;ral de mise en fiction du monde ou de productions narratives dont le propre est d'&#234;tre plac&#233; sous l'emprise du fantsmatique, au-del&#224; m&#234;me de l'imaginaire &#224; proprement parler.&lt;br class='autobr' /&gt; Ce qui fait constamment d&#233;faut &#224; l'essai d'Arendt, c'est la facult&#233; d'estrangement (Montaigne) par rapport &#224; sa soci&#233;t&#233; d'adoption &#8211; la capacit&#233; &#224; percevoir la d&#233;mocratie de march&#233; et le mode de vie lib&#233;ral comme &#233;tant, eux aussi, la voie royale de la domination universelle du simulacre, donc de la fuite g&#233;n&#233;ralis&#233;e dans l'imaginaire. Ce qui rend possible aujourd'hui cette relecture radicalement critique de &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt;, ce sont les effets conjugu&#233;s de l'effondrement de l'institution symbolique de la d&#233;mocratie lib&#233;rale et des puissants effets de brouillage de la r&#233;alit&#233; produits par l'irruption des nouvelles technologies directement branch&#233;es sur les appareils cognitifs &#8211; le digital, l'intelligence artificielle. A bien des &#233;gards, les techniques mises en &#339;uvre par la propagande totalitaire en vue de soumettre les masses &#224; l'ascendant des dictateurs apparaissent r&#233;trospectivement &lt;i&gt;primitives&lt;/i&gt; et limit&#233;es dans leurs moyens en comparaison des formes d'investissement et de conqu&#234;te des espaces subjectifs dont les masses contemporaines font aujourd'hui l'objet.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est aujourd'hui &#224; des formes d'occupation mentales et comportementales autrement invasives, persistantes et durablement d&#233;r&#233;alisantes que les masses ont affaire. La propagande totalitaire, aussi intimement associ&#233;e &#224; la terreur et &#224; la mobilisation totale des masses qu'elle ait pu &#234;tre, comportait de tels traits d'aberration et d'&#233;normit&#233; (le culte du Chef, la parano&#239;a, l'&#233;normit&#233; des mensonges propag&#233;s, la surveillance, la d&#233;lation...) qu'elle m&#233;nageait paradoxalement pour des interstices de r&#233;sistance, de quant-&#224;-soi, de persistance du jugement critique dans lesquels les sujets individuels pers&#233;v&#233;raient &#224; redresser les &#233;nonc&#233;s &#224; propos du pr&#233;sent et &#224; tenter de reconstituer des bribes de r&#233;alit&#233; &#171; r&#233;elle &#187;. Et puis surtout, comme nous le savons aujourd'hui, elle pr&#233;sentait des &lt;i&gt;fragilit&#233;s&lt;/i&gt; qui contrastent enti&#232;rement avec la r&#233;silience des formes de gouvernement de la masse par tous les moyens de &lt;i&gt;m&#233;ta-propagande&lt;/i&gt; qui nous sont familiers, dans les d&#233;mocraties de march&#233; &#224; l'&#232;re de la communication totale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'enveloppement subreptice et infiniment diff&#233;renci&#233; des sujets individuels par des technologies rendant possible le reformatage sans limite du r&#233;cit du pr&#233;sent et de l'&#233;tat du monde dessine aujourd'hui une configuration g&#233;n&#233;rale dans laquelle la notion m&#234;me de propagande se trouve renvoy&#233;e vers les mondes anciens, frapp&#233;e de d&#233;su&#233;tude. La propagande totalitaire, par d&#233;finition, cr&#233;&#233; l'espace d'une contre-propagande et, mieux encore, laisse intacte la possibilit&#233; d'une pers&#233;v&#233;rante reformulation (en forme de redressement) des &#233;nonc&#233;s distordus, telle que la pr&#244;nait (et la pratiquait) exemplairement Bertolt Brecht. Dans cette configuration, faire valoir les droits du r&#233;el et pr&#233;valoir la v&#233;rit&#233; contre les mensonges propag&#233;s par la propagande totalitaire demeurait un horizon dans lequel pouvaient s'inscrire ceux/celles qui combattaient les dictatures fascistes ou le stalinisme. Dans l'&#233;poque balis&#233;e par l'effondrement de l'institution symbolique de la d&#233;mocratie lib&#233;rale (pour autant que celle-ci conservait un lien avec la valeur de la v&#233;rit&#233;) et l'irr&#233;sistible ascension des machines &#224; produire des r&#233;cits &#233;mancip&#233;s de tout souci du r&#233;el, le &lt;i&gt;geste brechtien&lt;/i&gt; de reformulation des &#233;nonc&#233;s dans l'horizon de la v&#233;rit&#233; et du souci du r&#233;el devient infiniment plus difficile &#224; effectuer. L'&#233;poque, en ce sens, est plac&#233;e sous le signe d'une sorte de &lt;i&gt;surtotalitarisme gazeux&lt;/i&gt; &#8211; dans le Nord global, les corps (la masse dans sa forme physique) sont encore relativement m&#233;nag&#233;s, mais pour le reste, la &#171; fuite hors de la r&#233;alit&#233; &#187; est devenue la r&#232;gle, le fondement du mode de vie administr&#233; par les &#233;lites gouvernantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez Arendt, comme chez d'autres (Adorno, apr&#232;s son retour en Allemagne de l'Ouest), les apories (points aveugles, angles morts...) de l'analytique de l'&#226;ge de la masse s'associent &#233;troitement &#224; la d&#233;faite (ou la capitulation) de la pens&#233;e face &#224; la question cl&#233; du &lt;i&gt;communisme&lt;/i&gt; &#8211; les usages et la place de ce signifiant dans la topographie de l'analyse, les cha&#238;nes d'&#233;quivalence dans lesquelles il est pris. Chez Adorno, le tranchant de la pens&#233;e critique (&lt;i&gt;Minima Moralia&lt;/i&gt;) s'&#233;mousse d&#232;s lors que celle-ci tourne au ressassement apocalyptique de tournure de plus en plus explicitement n&#233;o-conservatrice, une posture qui d&#233;bouche, logiquement, apr&#232;s son retour en Allemagne occidentale, sur un anticommunisme d&#233;clar&#233;. Chez Arendt, le glissement fatal se produit l&#224; o&#249; son analytique du totalitarisme se trouve embarqu&#233;e, envelopp&#233;e dans les plis du discours anticommuniste qui structure non seulement la pens&#233;e conservatrice mais la pens&#233;e lib&#233;rale aussi, en Am&#233;rique du Nord, au temps de la Guerre froide. Les vocables &#171; communisme &#187;, &#171; communiste &#187;, saisis comme ils sont dans un champ de tensions extr&#234;mes entre le discours de l'&#233;mancipation et les crimes (et aberrations) de la direction sovi&#233;tique, se trouvent r&#233;duits aux conditions d'une d&#233;monologie et du plus sommaire des manich&#233;ismes d&#232;s lors qu'ils sont d&#233;clar&#233;s solubles dans les termes &#171; totalitaire &#187;, &#171; totalitarisme &#187; et que font autorit&#233; les cha&#238;nes d'&#233;quivalence o&#249; ces termes deviennent indissociables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt;, Arendt ne trace pas de ligne rouge entre son approche des ph&#233;nom&#232;nes totalitaires et le monde dens&#233;ment peupl&#233; de l'anticommunisme professionnel, o&#249; s'activent tout particuli&#232;rement les ren&#233;gats du communisme de tout poil, autochtones et &#233;migr&#233;s confondus &#8211; &#224; commencer par son mari, Heinrich Bl&#252;cher ; ce sont ces repentis qui sont devenus, durant la Guerre froide, &#224; la fois les bouches &#224; feu et les banques de donn&#233;es de la propagande anticommuniste, antisovi&#233;tique qui, aux Etats-Unis, se distingue par son caract&#232;re particuli&#232;rement vulgaire, manich&#233;en, fantasmagorique et hyperbolique (voir les exemples plac&#233;s en annexe).&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, tout usage de la notion de totalitarisme qui c&#232;de sur ce point - qui ne fait pas la diff&#233;rence entre communisme et totalitarisme, qui assimile &lt;i&gt;le&lt;/i&gt; communisme au totalitarisme &#8211; est condamn&#233; &#224; d&#233;river au gr&#233; du courant de sa pure et simple id&#233;ologisation &#8211; &#224; devenenir un outil de guerre froide.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le communisme, par quelque bout qu'on le prenne (id&#233;alit&#233; ou id&#233;al, concept, monde pratique, mouvement...) pr&#233;sente toujours un exc&#233;dent radical par rapport &#224; la somme des agissements susceptibles d'&#234;tre mis au compte de ceux qui sont suppos&#233;s l'incarner. Le communisme survit &#224; son &#233;tatisation d&#233;sastreuse, sa premi&#232;re propri&#233;t&#233; &#233;tant sa capacit&#233; &#224; se relancer en se diff&#233;renciant d'avec lui-m&#234;me (la capacit&#233; ou puissance de &#171; reprise &#187; est l'un de ses principaux attributs). L'analytique arendtienne &#233;choue sur cet &#233;cueil, &#224; d&#233;faut de s'y fracasser enti&#232;rement. Entrav&#233;e par la cha&#238;ne d'&#233;quivalence dans laquelle communisme et totalitarisme sont soud&#233;s l'un &#224; l'autre, elle ne franchit pas le pont-aux-&#226;nes de son id&#233;ologisation toujours plus marqu&#233;e, de la premi&#232;re &#224; la seconde Guerre froide.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ici se d&#233;tectent les plus embarrassantes des parent&#233;s entre la r&#233;ception durable (la post&#233;rit&#233;) d'Arendt et celle d'Orwell : ce sont constamment les surd&#233;terminations id&#233;ologiques qui ont pour effet qu'il.elle sont l'un comme l'autre universellement c&#233;l&#233;br&#233;.e.s pour ce qu'ils ont &#233;crit de plus attendu, de plus approximatif, parfois de plus m&#233;diocre &#8211; respectivement &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;1984&lt;/i&gt; ; ceci, alors m&#234;me qu'ont &#233;t&#233; longtemps tenus pour quantit&#233; n&#233;gligeable, quand ils n'&#233;taient pas f&#233;rocement et vicieusement attaqu&#233;s, des textes qui auraient amplement suffi &#224; leur assurer une flatteuse r&#233;putation pour les temps et les temps &#8211; &lt;i&gt;Burmese Days&lt;/i&gt;, nombre de brefs essais ou longs articles, &lt;i&gt;Hommage &#224; la Catalogne&lt;/i&gt;, jusqu'&#224; un certain point, concernant Orwell ; &lt;i&gt;Eichmann &#224; J&#233;rusalem&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;La tradition cach&#233;e&lt;/i&gt;, du c&#244;t&#233; d'Arendt...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or l'op&#233;rateur de cette perp&#233;tuelle confusion &#224; propos de la qualit&#233; des &#339;uvres, &lt;i&gt;c'est le communisme&lt;/i&gt; ou plus exactement la surd&#233;termination anticommuniste qui d&#233;bouche sur l'attribution d'une plus-value syst&#233;matique &#224; des &#339;uvres mobilisables dans la perp&#233;tuelle croisade de l'Occident conservateur et lib&#233;ral contre le communisme. On le voit bien aujourd'hui, au temps de la seconde Guerre froide : la &lt;i&gt;doxa&lt;/i&gt; anticommuniste &#224; prix cass&#233;s est aujourd'hui m&#233;caniquement et sempiternellement orwellienne comme elle est arendtienne, &#224; l'&#233;chelle globale, dans les journaux d'extr&#234;me centre et revues de sciences politiques de Paris comme de Tokyo, de Melbourne comme de Santiago du Chili. &lt;br class='autobr' /&gt;
De mani&#232;re toujours croissante, alors que se dessinaient les contours de la seconde Guerre froide, la r&#233;ception occidentalo-centr&#233;e d'Orwell et d'Arendt les a r&#233;duits aux conditions de l'op&#233;ration basse consistant &#224; rendre interchangeables les termes &#171; totalitarisme &#187; et &#171; communisme &#187;. Or, cette op&#233;ration est &lt;i&gt;normalisatrice&lt;/i&gt; avant tout, destin&#233;e, depuis la derni&#232;re d&#233;cennie du XX&#232;me si&#232;cle, &#224; cr&#233;er les conditions de la conversion des lib&#233;raux et progressistes de tout poil au monoth&#233;isme compact de saison &#8211; la foi en la d&#233;mocratie de march&#233;, &lt;i&gt;forever&lt;/i&gt;, sans alternative. C'est ainsi que la r&#233;ception d'Arendt s'est inexorablement d&#233;plac&#233;e vers la droite, vers l'antitotalitarisme toutes mains, envers du nouvel h&#233;g&#233;monisme occidental. &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt; a &#233;t&#233; capt&#233; par la pens&#233;e binaire qui sert d&#233;sormais de boussole au discours occidental de Guerre froide dans le contexte de l'affrontement annonc&#233; avec la Chine et ses alli&#233;s, elle a r&#233;solument gliss&#233; du c&#244;t&#233; de l'identitaire (&#171; nous &#187;/ &#187;eux &#187;) et du &lt;i&gt;majeur&lt;/i&gt; (la &lt;i&gt;doxa&lt;/i&gt;, l'id&#233;ologie de combat plut&#244;t que la pens&#233;e critique). La philosophie politique de Arendt qui trouve ses sources du c&#244;t&#233; des parias (le Juif d'avant l'&#233;mancipation, le r&#233;fugi&#233;...) est pass&#233;e, avec la r&#233;ception durable de &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt;, ouvrage auquel elle s'est trouv&#233;e de plus en plus exclusivement assimil&#233;e) du c&#244;t&#233; des parvenus, des ma&#238;tres du monde, de l'h&#233;g&#233;monie occidentale. C'&#233;tait, dans son inspiration premi&#232;re, une pens&#233;e de l'&#233;tranger, de la d&#233;sidentification, des interstices et des d&#233;placements. Mais avec &lt;i&gt;Les origines&lt;/i&gt;... se produit, bon gr&#233; mal gr&#233;, un brutal mouvement de r&#233;identification, de reterritorialisation occidentalo-centrique. C'est un livre qui ne s'extrait de la Guerre froide que pour mieux y retomber, qui, &#224; son corps d&#233;fendant, assure le passage d'une guerre froide &#224; l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#224; suivre...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Dans les ruines de &#034;Les origines du totalitarisme&#034; [1/3]</title>
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		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



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&lt;p&gt;On ne comprend &#233;videmment rien &#224; ce qui fait &#233;poque aujourd'hui &#8211; l'empire de fake news, les faits alternatifs, la prolif&#233;ration des r&#233;visionnismes historiques les plus d&#233;complex&#233;s (parmi les &#233;lites politiques non moins que parmi les addicts aux r&#233;seaux sociaux) si l'on persiste &#224; consid&#233;rer comme parole d'Evangile la s&#233;paration rigoureuse op&#233;r&#233;e par Hannah Arendt dans Les origines du totalitarisme entre ce qu'elle d&#233;signe comme la propagande totalitaire (ins&#233;parable de la singularit&#233; des (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;On ne comprend &#233;videmment rien &#224; ce qui fait &#233;poque aujourd'hui &#8211; l'empire de &lt;i&gt;fake news&lt;/i&gt;, les faits alternatifs, la prolif&#233;ration des r&#233;visionnismes historiques les plus d&#233;complex&#233;s (parmi les &#233;lites politiques non moins que parmi les addicts aux r&#233;seaux sociaux) si l'on persiste &#224; consid&#233;rer comme parole d'Evangile la s&#233;paration rigoureuse op&#233;r&#233;e par Hannah Arendt dans &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt; entre ce qu'elle d&#233;signe comme la &lt;i&gt;propagande totalitaire&lt;/i&gt; (ins&#233;parable de la singularit&#233; des mouvements et des r&#233;gimes totalitaires) et d'autres formes d'adresses aux masses ou de mobilisation id&#233;ologiques de celles-ci, telles qu'elles auraient cours dans les soci&#233;t&#233;s non-totalitaires &#8211; c'est-&#224;-dire, dans l'optique rigoureusement europ&#233;o- ou occidentalo-centrique d'Arendt, les d&#233;mocraties lib&#233;rales, pour l'essentiel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est sous nos latitudes (celles des d&#233;mocraties lib&#233;rales du Nord global) en premier lieu que le pr&#233;sent est d&#233;sormais plac&#233; sous le signe de l'affaiblissement de nos capacit&#233;s &#224; op&#233;rer le partage entre le r&#233;el et le fictif, les faits av&#233;r&#233;s et les r&#233;cits imaginaires, les mensonges, les falsifications et les r&#233;cits fiables ; que le tangible tend &#224; devenir n&#233;buleux, que les &lt;i&gt;r&#233;alit&#233;s bis&lt;/i&gt; imposent leurs conditions, boost&#233;es par l'innovation technologique hors contr&#244;le. - A l'&#233;vidence, cette nouvelle et massive &#233;vanescence du r&#233;el comporte des enjeux qui vont bien au-del&#224; de ce qui se subsume sous le vocable de propagande. A l'&#233;vidence, l'analyse arendtienne qui d&#233;finit la propagande totalitaire comme le maximum, le plus perfectionn&#233; des dispositifs destin&#233;s &#224; &#233;loigner les masses de la r&#233;alit&#233; nous conduit dans une impasse. Moins que jamais, pour nous, le cloison &#233;tanche qu'&#233;rige Arendt entre une propagande totalitaire essentialis&#233;e, d&#233;finie comme un objet compact, unique, sans pr&#233;c&#233;dent dans sa monstrueuse perfection m&#234;me, et ce qui s'en distinguerait &#224; l'&#233;vidence, voire s'y opposerait - moins que jamais ce &lt;i&gt;divide&lt;/i&gt; rigoureux et suppos&#233;ment irr&#233;vocable ne fait sens. La dissolution des faits av&#233;r&#233;s et la conqu&#234;te du monde par les &lt;i&gt;narratives&lt;/i&gt; de circonstance inspir&#233;s par le pur int&#233;r&#234;t et enti&#232;rement indiff&#233;rents aux enjeux de la v&#233;racit&#233; voire de la vraisemblance, tout ceci constitue un enjeu global dans un contexte o&#249; est devenue inop&#233;rante la partition op&#233;r&#233;e par Arendt entre le totalitaire et ce qui est suppos&#233; s'en s&#233;parer et s'y opposer. Ce serait plut&#244;t, entre autres, &#224; partir de l'omnipr&#233;sence (l'ubiquit&#233;) d'Internet et de l'intelligence artificielle que ces questions seraient &#224; repenser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'essai d'Arendt (celui qui a fait sa c&#233;l&#233;brit&#233; et continue &#224; &#234;tre consid&#233;r&#233; comme son ma&#238;tre ouvrage) est travers&#233; par une faille majeure. Y revenir peut nous aider &#224; prendre prise sur les enjeux de cette sorte de guerre des mondes qui oppose aujourd'hui le souci du r&#233;el &#224; la prolif&#233;ration des &lt;i&gt;narratives&lt;/i&gt; destin&#233;s (ou vou&#233;s, sans que cela rel&#232;ve d'intentions particuli&#232;res) &#224; rendre le r&#233;el flottant, inconsistant, grumeleux, insaisissable. Ce n'est pas que l'auteur des &lt;i&gt;Origines&lt;/i&gt; se &lt;i&gt;contredirait&lt;/i&gt; au fil des trois volumes qui constituent cet ouvrage (l'antis&#233;mitisme, l'imp&#233;rialisme, le totalitarisme), c'est plut&#244;t que l'essai est min&#233; par une incoh&#233;rence qui rend l'&#233;difice totalement branlant. En bref, &lt;i&gt;Les Origines du totalitarisme&lt;/i&gt; se pr&#233;sente comme une g&#233;n&#233;alogie de la modernit&#233; (europ&#233;enne, occidentale, Arendt n'en conna&#238;t ou reconna&#238;t pas d'autre) plac&#233;e sous le signe de la mont&#233;e des masses, signe elle-m&#234;me de l'effondrement de ce qui pouvait s'apparenter &#224; un ordre, fond&#233; sur le fragile &#233;quilibre d'un ensemble dont l'unit&#233; de compte &#233;tait l'Etat-nation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Avec cet essai, il s'agit bien de remonter aux sources de la catastrophe historique et politique que constituent les ph&#233;nom&#232;nes totalitaires. L'approche de ceux-ci est r&#233;gressive, il s'agit de reconstituer la dynamique et la combinaison des facteurs, l'encha&#238;nement des circonstances qui conduisent &#224; la formation des mouvements puis &#224; l'&#233;tablissement des r&#233;gimes totalitaires. Arendt &#233;voque les origines (au pluriel), c'est-&#224;-dire les &#233;l&#233;ments dont la combinaison dynamique nourrit la provenance des ph&#233;nom&#232;nes totalitaires &#8211; pour l'essentiel, selon son approche, l'antis&#233;mitisme et l'expansion de l'imp&#233;rialisme europ&#233;en.&lt;br class='autobr' /&gt;
On notera ici au passage une premi&#232;re tension entre le fait qu'&#224; l'&#233;vidence le point de mire de cette g&#233;n&#233;alogie est le fascisme hitl&#233;rien, alors m&#234;me que l'op&#233;ration d&#233;cisive, dans la promotion du &lt;i&gt;concept&lt;/i&gt; de totalitarisme est le rapprochement entre le r&#233;gime nazi et le r&#233;gime stalinien.&lt;br class='autobr' /&gt;
En tout cas, cependant, l'analyse arendtienne place l'accent sur le fait que les ph&#233;nom&#232;nes totalitaires prennent racine dans les traits essentiels de la modernit&#233; europ&#233;enne en crise, &#224; partir de la fin du XIX&#232;me si&#232;cle. Le totalitaire trouve ses pr&#233;misses et son sol dans l'apparition de la soci&#233;t&#233; de masse et la crise du &#171; syst&#232;me &#187; des Etats-nations, mais sans en d&#233;couler m&#233;caniquement &#8211; les r&#233;gimes totalitaires sont demeur&#233;s, dans le contexte europ&#233;en ou occidental, l'exception plut&#244;t que la r&#232;gle. Ce sont ici des processus dynamiques qui sont en jeu : la d&#233;sint&#233;gration de l'ordre europ&#233;en, lui-m&#234;me &#233;tabli, au XIX&#232;me si&#232;cle, sur les ruines des royaumes, empires et r&#233;gimes soumis au principe dynastique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Toute cette partie de l'analyse arendtienne est centr&#233;e sur ce que l'on pourrait appeler le proc&#232;s au fil duquel l'apparition des mouvements totalitaires se nourrit de l'irruption de la masse sur la sc&#232;ne historique et dans la vie sociale, en Europe, &#224; partir de la fin du XIX&#232;me si&#232;cle. L'essentiel de l'essai, dans sa dimension analytique, est plac&#233; sous ce signe, celui des &lt;i&gt;dynamiques&lt;/i&gt;, des processus, des combinaisons de facteurs. Mais lorsque les mouvements, les r&#233;gimes et les soci&#233;t&#233;s totalitaires sont abord&#233;s comme cristallisation ou concr&#233;tion de ces processus, l'analyse bascule du c&#244;t&#233; du &lt;i&gt;statique&lt;/i&gt; : il s'agit bien de promouvoir le totalitaire comme une cat&#233;gorie compacte et molaire, dans une configuration o&#249; s'impose la perception dualiste, voire manich&#233;enne d'un monde dans lequel se contrastent et se confrontent deux &#171; mondes &#187; engag&#233;s dans une bataille &#224; mort &#8211; le totalitaire, nouveau Beh&#233;moth, avec ses traits monstrueux (il incarne la plus vitale des menaces pour la civilisation) et ce qui y r&#233;siste en perp&#233;tuant bon gr&#233; mal gr&#233; les traits de la civilisation occidentale &#8211; les d&#233;mocraties lib&#233;rales.&lt;br class='autobr' /&gt;
D&#232;s lors que l'analyse se tourne vers les cristallisations totalitaires &#8211; les mouvements totalitaires, les soci&#233;t&#233;s et les r&#233;gimes totalitaires, on entre dans le monde des essences et l'essai change de tonalit&#233; pour autant que ce qui y est d&#233;sormais l'enjeu premier de l'analyse, c'est, du point de vue m&#234;me de l'auteure comme de ses lecteurs, un &lt;i&gt;autre&lt;/i&gt; d&#233;fini comme absolu et absolument adverse &#8211; le totalitaire comme non seulement ennemi de la d&#233;mocratie lib&#233;rale, mais danger mortel pour la civilisation humaine &#8211; une parfaite dystopie. Ici se produit un retournement manifeste, ou une rupture dans l'analyse, pour autant que celle-ci passe du registre de la pr&#233;sentation des processus dans laquel le &#171; nous &#187; form&#233; par l'auteure et ses lecteurs.trices se trouve inclus.es (nous qui sommes envelopp&#233;s dans la gen&#232;se de la soci&#233;t&#233; de masse) c&#232;de la place &#224; l'examen clinique de cette monstrueuse excroissance qu'est devenu le totalitaire sur le corps des soci&#233;t&#233;s occidentales, une tumeur mise en examen comme &lt;i&gt;figure d'une alt&#233;rit&#233; terrifiante&lt;/i&gt; &#8211; le totalitarisme en tant que d&#233;fini en premier lieu par sa diff&#233;rence insurmontable et substantielle d'avec nous.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'analyse aredtienne des ph&#233;nom&#232;nes totalitaires passe par ce geste tranch&#233; consistant &#224; enfermer le totalitaire dans sa diff&#233;rence radicale d'avec un &#171; nous &#187; suppos&#233; commun &#224; l'auteure et au lecteur.trice, en d'autres termes un geste d'&lt;i&gt;othering&lt;/i&gt; tranch&#233; et irr&#233;vocable. Le discontinu vient ici repousser &#224; l'arri&#232;re-plan l'ensemble des continuit&#233;s pr&#233;sent&#233;es dans les deux premi&#232;res parties de l'essai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux directions diff&#233;rentes se dessinent ainsi dans &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt;, l&#224; o&#249; l'unit&#233; de l'essai semble se d&#233;faire pour donner lieu &#224; deux livres diff&#233;rents : l'un, qui se d&#233;ploie tout au long des deux premiers volumes, sur un mode g&#233;n&#233;alogique, dans la dimension de la philosophie politique et qui consiste en une &#233;tude des &#171; origines &#187; d'une modernit&#233; plac&#233;e sous le signe de l'av&#232;nement de l'&#232;re des masses, dans l'espace europ&#233;en, en Occident. L'autre qui est un livre de combat, envelopp&#233; dans les plis d'un affrontement , dans un contexte domin&#233; par la Guerre froide : celui qui oppose la d&#233;mocratie lib&#233;rale &#224; son meilleur ennemi par&#233; de la dignit&#233; du concept &#8211; le totalitaire. Un livre dont le milieu serait donc l'id&#233;ologie, plut&#244;t que la pens&#233;e critique, dans ses effets pratiques et son &#171; utilit&#233; &#187; - &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt; est devenu au fil des d&#233;cennies, en Occident et dans les d&#233;mocraties lib&#233;rales, la r&#233;f&#233;rence des r&#233;f&#233;rences en mati&#232;re d'assignation de l'autre &#224; sa place de menace vitale pour &#171; nous &#187; - le signifiant &#171; totalitaire &#187; &#233;tant ce qui permet d'assurer la continuit&#233; entre plusieurs figures de l'ennemi absolu dans un contexte renouvel&#233; de &#171; guerre des mondes &#187; - du monde de Staline &#224; celui de Xi, de la premi&#232;re &#224; la seconde des Guerre froides.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt;, le glissement qui s'op&#232;re de la dimension analytique &#224; la posture id&#233;ologique est subreptice. Il prend la tournure du passage d'une perspective dans laquelle l'objet central de l'&#233;tude est l'&#233;mergence de l'&#226;ge des masses, donc d'un plan large, &#224; l'&#233;chelle de la modernit&#233; europ&#233;enne ou occidentale, &#224; une autre, dans laquelle est op&#233;r&#233; un cadrage en gros plan fixe sur un d&#233;bouch&#233; particulier de ce processus g&#233;n&#233;ral &#8211; la cristallisation de r&#233;gimes totalitaires. Ce qui, dans ce d&#233;crochage, dispara&#238;t, c'est la perspective auto-analytique (que &lt;i&gt;nous&lt;/i&gt; est-il arriv&#233; avec l'av&#232;nement de l'&#232;re des masses, &#224; &lt;i&gt;nous&lt;/i&gt;, Europ&#233;ens modernes ?), au profit de la promotion d'un m&#233;ta-concept de l'ennemi ou de la menace vitale - le totalitaire prenant la forme de concr&#233;tions de puissance extr&#234;mes - l'Allemagne nazie lanc&#233;e &#224; la conqu&#234;te de l'Europe enti&#232;re, l'URSS comme superpuissance nucl&#233;aire en devenir, au fort de la Guerre froide &#8211; soit un &#171; eux &#187; aussi &#233;loign&#233; de &#171; nous &#187; et singularis&#233; dans sa diff&#233;rence radicale et mena&#231;ante qu'il est possible. Comme chez Orwell, l'ombre de l'apocalypse plane sur l'analyse du totalitaire propos&#233;e par Arendt &#8211; le totalitarisme non pas comme adversaire ou ennemi ordinaire, mais comme menace pour la civilisation (tout court &#8211; pas seulement occidentale).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On remarquera que la production du totalitaire comme m&#233;ta-concept (une op&#233;ration proprement philosophique &#8211; Arendt parle &lt;i&gt;du&lt;/i&gt; totalitarisme, en philosophe, d'une mani&#232;re toute diff&#233;rente de la fa&#231;on dont un historien parlerait &lt;i&gt;des&lt;/i&gt; totalitarismes dans leurs contextes historiques respectifs ; l'op&#233;ration arendtienne suppose une &lt;i&gt;synth&#232;se&lt;/i&gt;. Or, celle-ci, pr&#233;cis&#233;ment, est &#224; haut risque, analytiquement parlant, puisqu'elle est fond&#233;e sur davantage que le rapprochement, l'&lt;i&gt;assimilation&lt;/i&gt;, entre deux r&#233;gimes et deux soci&#233;t&#233;s, deux segments historiques que bien des choses diff&#233;rencient ou opposent &#8211; l'Allemagne nazie et l'URSS stalinienne &#8211; la &lt;i&gt;concat&#233;nation&lt;/i&gt; de toute cette diversit&#233;. La production du concept de totalitarisme passe ici par un for&#231;age, celui qui consiste &#224; aplanir les diff&#233;rences, notoires, qui s&#233;parent ces deux objets pour les subsumer sous un seul et m&#234;me concept, molaire et compact. On pourrait dire qu'est &#224; l'&#339;uvre ici un comparativisme exp&#233;ditif, voire performatif &#8211; l'objet Allemagne nazie et l'objet Russie sovi&#233;tique, l'objet &#171; monde hitl&#233;rien &#187; et l'objet &#171; monde stalinien &#187; rel&#232;vent de la m&#234;me cat&#233;gorie &#8211; &lt;i&gt;je le dis&lt;/i&gt;, et qu'il en soit d&#233;sormais ainsi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui frappe, c'est que cette op&#233;ration en forme de &lt;i&gt;comparaison forc&#233;e&lt;/i&gt; au fil de laquelle l'argumentation ne parvient jamais &#224; r&#233;duire enti&#232;rement la part du d&#233;cisionnel ou du performatif est, en v&#233;rit&#233; la condition expresse d'une autre dont le principe est &lt;i&gt;l'exclusion de toute esp&#232;ce de perspective comparatiste&lt;/i&gt; &#8211; celle qui consiste &#224; poser le totalitaire comme l'antagonique pur et simple de ce &#171; nous &#187; dont on ne voit pas tr&#232;s bien ce qu'il pourrait &#234;tre, si ce n'est la d&#233;mocratie lib&#233;rale. C'est en ce sens m&#234;me que ce qui avait commenc&#233; comme un essai (radicalement) critique sur la modernit&#233; occidentale se transforme au fil de son d&#233;veloppement en pamphlet (de bonne tenue) de guerre froide ou de post-guerre froide &#8211; au temps de sa publication, la puissance nazie n'est plus qu'un souvenir (traumatique, certes), mais un souvenir, alors que l'URSS est une superpuissance &#233;quip&#233;e de l'arme atomique (depuis 1949).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse arendtienne consistant &#224; combiner l'incomparable (du totalitaire &#224; ce qui s'y oppose) avec le comparable &#224; tous &#233;gards (les diff&#233;rents r&#233;gimes totalitaires, l'Allemagne nazie et la Russie sovi&#233;tique stalinienne), c'est-&#224;-dire &#224; mettre en avant sur un plan l'absolu (de l'incomparabilit&#233;) et sur l'autre le relatif absolument requis - cette d&#233;marche est frapp&#233;e du sceau de l'incoh&#233;rence. Cette incons&#233;quence saute aux yeux lorsque Arendt aborde le motif (crucial &#224; ses yeux) de la propagande totalitaire &#8211; le chapitre 11 de l'ouvrage. Elle y d&#233;finit la propagande totalitaire par un certain nombre de traits saillants &#8211; mais en faisant de bout en bout l'&#233;conomie de la d&#233;monstration (selon des r&#232;gles qui sont celles de l'analyse th&#233;orique et pratique) que l'ensemble de ces traits ne s'identifient pas &#224; des titres divers &lt;i&gt;dans d'autres formes de propagande que la totalitaire&lt;/i&gt; ; ne sont pas identifiables et analysables dans leur relativit&#233; &#224; ces formes, notamment celles qui pr&#233;valent dans le gouvernement et la mobilisation des masses sous les latitudes de la d&#233;mocratie de march&#233;, dans le monde des industries culturelles, de la publicit&#233;, de la politique spectacle...&lt;br class='autobr' /&gt;
L'analyse de la propagande totalitaire est enferm&#233;e dans la singularit&#233; absolue de celle-ci &#8211; un postulat ou bien, pr&#233;cis&#233;ment, &lt;i&gt;quod est (fuerit) demonstandum&lt;/i&gt;. C'est bien l&#224; la raison pour laquelle on peut dire &#224; bon escient que la d&#233;marche arendtienne, sous son apparence d&#233;monstrative, accorde toute sa place au d&#233;cisionnel et au performatif.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cela est in&#233;vitable, du fait m&#234;me que le socle, le point de d&#233;part de son argumentation est le fait massif de la soci&#233;t&#233; de masse, avec tous les traits caract&#233;ristiques de celle-ci : les individus composant la masse voient, dans les circonstances de la modernit&#233; la plus avanc&#233;e, leurs liens &#224; leur monde propre se d&#233;faire, ils perdent leurs rep&#232;res, leur rapport &#224; la r&#233;alit&#233; se trouve profond&#233;ment affect&#233; au fur et &#224; mesure qu'ils sont expos&#233;s &#224; ce processus d'atomisation. Ils sont en qu&#234;te de moyens d'&#233;chapper &#224; cette d&#233;sorientation sans cesse croissante, au d&#233;racinement qui en constitue l'arri&#232;re-plan. C'est ici que la propagande totalitaire va leur offrir une issue (illusoire, imaginaire) hors de cette condition d&#233;sempar&#233;e, en substituant des fictions utiles et rassurantes &#224; une r&#233;alit&#233; sur laquelle les masses ont perdu prise.&lt;br class='autobr' /&gt;
On voir donc bien que, dans la perspective arendtienne m&#234;me, le lien (et donc l'&#233;l&#233;ment de relativit&#233; et de continuit&#233;) entre le totalitaire et ce qui le pr&#233;c&#232;de et en constitue le socle, l'ant&#233;c&#233;dent, le terreau, ce lien est ind&#233;fectible. C'est donc par une sorte de coup de force (de d&#233;cret) analytique que la propagande totalitaire va se trouver descell&#233;e, dissoci&#233;e de tout ce qui en constitue la pr&#233;misse ; et qu'elle va pouvoir, dans le chapitre 11 du livre &#234;tre d&#233;crite comme une sph&#232;re totalement s&#233;par&#233;e de toute autre forme de production de la mobilisation et de l'abrutissement des masses, en d'autres lieux, dans d'autres espaces ou s&#233;quences. Un &lt;i&gt;unicum&lt;/i&gt;, une singularit&#233; absolue plac&#233;e sous le signe de l'inqui&#233;tante &#233;tranget&#233; ou plut&#244;t, sans ambages, du monstrueux et du sans pr&#233;c&#233;dent.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, le propre des deux premi&#232;res parties du livre est, au contraire, de mettre en lumi&#232;re tout ce qui a, ici, statut de &lt;i&gt;pr&#233;c&#233;dance&lt;/i&gt;. La volte-face est visible &#224; l'oeil nu, l&#224; o&#249; ce chapitre sur la propagande totalitaire et tout ce qui l'entoure est plac&#233; sous l'&#233;gide de la singularit&#233; sans pr&#233;c&#233;dent. Par automatisme, &#171; la d&#233;mocratie &#187;, signifiant opportun&#233;ment vide ici, c'est-&#224;-dire disponible pour tous les usages, va devenir ce qui s'oppose &#224; tout ce qui se subsume sous le syntagme &#171; ptopagande totalitaire &#187;, &#171; la d&#233;mocratie &#187;, avec tous ses attributs suppos&#233;s, l'existence d'une opinion plac&#233;e sous le signe du pluralisme, associ&#233;e &#224; la libert&#233; d'opinion et d'expression, etc.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais le retournement qui conduit de la d&#233;marche o&#249; l'accent est plac&#233; sur le processus &#224; la perspective o&#249; s'impose le plan fixe (&lt;i&gt;freeze frame&lt;/i&gt;) s'effectue au prix de l'apparition d'un angle mort : l&#224; o&#249; &lt;i&gt;rien ne vient prouver&lt;/i&gt;, d&#233;montrer, la singularit&#233; absolue de la propagande totalitaire. La preuve &#233;tant que ceux qui, &#224; la m&#234;me &#233;poque, au fil du m&#234;me parcours biographique et intellectuel qu'Arendt, prennent les choses par l'autre bout - les formes de mobilisation et d'abrutissement de la masse dans les d&#233;mocraties lib&#233;rales &#8211; Adorno, Horkheimer, Marcuse, Kracauer... d&#233;veloppent une ph&#233;nom&#233;nologie de l'&#232;re des masses (et en tirent des conclusions th&#233;oriques et politiques) qui, &#224; tous &#233;gards, se distingue de celle d'Arendt.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'Arendt ne d&#233;montre jamais et consid&#232;re comme acquis, c'est la discontinuit&#233; radicale suppos&#233;e entre propagande totalitaire et formes de mobilisation, de manipulation ou d'enfumage des masses dans les soci&#233;t&#233;s lib&#233;rales. C'est que le totalitaire doit &#234;tre produit comme une m&#233;ta-cat&#233;gorie destin&#233;e &#224; assigner &#224; sa place d'ennemi absolu de la civilisation ce que les r&#233;gimes lib&#233;raux d&#233;signent comme leur ennemi et leur antagonique absolu. Le geste qui porte &#224; la production et la promotion de cette cat&#233;gorie porte au del&#224; de l'&lt;i&gt;othering&lt;/i&gt; dans son sens courant. Est ici en jeu non pas simplement la fabrication d'un autre, mais d'un ennemi radical d&#233;sign&#233; comme ennemi de la civilisation, un geste qui a pour effet de simplifier &#233;norm&#233;ment la description du monde : celle-ci va avoir pour matrice le partage entre &#171; eux &#187; et &#171; nous &#187; et c'est en ce sens sur une pente toute naturelle que la perspective arendtienne trouve son d&#233;bouch&#233; ultime dans la version politique reaganienne du conflit entre l'empire du Mal et, sym&#233;triquement, l'empire du Bien.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tout le reste, et qui complique le tableau dans le contexte des luttes de d&#233;colonisation, de l'expansion de l'imp&#233;rialisme &#233;tats-unien &#224; l'&#233;chelle de la plan&#232;te, de la contre-r&#233;volution globale cornaqu&#233;e par les Etats-Unis en Am&#233;rique latine, en Asie, en Afrique... tend &#224; dispara&#238;tre du tableau. L'accent port&#233; sur le caract&#232;re sans pr&#233;c&#233;dent des ph&#233;nom&#232;nes totalitaires, leur homog&#233;n&#233;it&#233; en d&#233;pit des diff&#233;rences &#233;videntes entre les espaces dans lesquels ceux-ci se sont d&#233;velopp&#233;s, la propri&#233;t&#233; de la propagande totalitaire d'&#233;loigner radicalement les masses de la r&#233;alit&#233;, tout ceci a pour effet d'enfermer l'analyse du pr&#233;sent dans des cat&#233;gories monolithiques, fixistes et essentialistes qui, le vernis philosophique mis &#224; part, sont celles de la Guerre froide.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le projet analytique et critique d'Arendt appara&#238;t toujours plus distinctement envelopp&#233;, au fur et &#224; mesure que l'on avance dans la lecture du livre, dans les plis de l'id&#233;ologie, c'est-&#224;-dire de la guerre des mondes. Les cat&#233;gories molaires, comme l'est exemplairement celle de totalitarisme, servent en premier lieu &#224; faire bon march&#233; des complexit&#233;s et, en supportant la simplification &#224; outrance de la description du pr&#233;sent, elles font le lit du retour en force de l'id&#233;ologie. Celle-ci en effet prosp&#232;re constamment sur les simplifications, les tableaux sommaires et contrast&#233;s, la r&#233;duction de la description du monde &#224; des slogans et des &#233;nonc&#233;s inlassablement r&#233;p&#233;t&#233;s &#8211; d'o&#249; son &#233;troite affinit&#233; avec la propagande. C'est ici que la boucle se boucle, que la faille qui traverse &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt; devient b&#233;ante : voici un livre de philosophie politique dont les faiblesses et les incons&#233;quences ont ouvert les portes &#224; ses emplois id&#233;ologiques ult&#233;rieurs, &#224; son id&#233;ologisation majeure. Un livre qui met en exergue la propagande port&#233;e &#224; son plus haut degr&#233; d'incandescence comme le trait singulier du totalitaire et dont, depuis les derni&#232;res d&#233;cennies du si&#232;cle dernier, les propagandes de guerre froide n&#233;o-imp&#233;rialistes et h&#233;g&#233;monistes de la d&#233;mocratie de march&#233; ont fait leurs choix gras &#8211; une enseigne scintillante de la nouvelle Guerre froide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#224; suivre...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Les soldats de l'An V (apr&#232;s Mai 68 )</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1503</link>
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		<dc:date>2025-10-01T05:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Le document qui suit, retrouv&#233; au fond d'un carton et au hasard d'un rangement longtemps retard&#233; sous forme d'un texte dactylographi&#233; a &#233;t&#233; &#233;crit au d&#233;but des ann&#233;es 1990... Il s'agit d'un projet de film documentaire qui n'eut pas de suite, comme l'indique sa seconde partie intitul&#233;e &#171; traitement &#187;. Toute la saveur du temps perdu... A.B. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour une page blanche, c'en est une belle ! Qui se souvient encore de ces spectaculaires prolongations de Mai 68 qui, de 1973 &#224; 1978, se sont jou&#233;es dans (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le document qui suit, retrouv&#233; au fond d'un carton et au hasard d'un rangement longtemps retard&#233; sous forme d'un texte dactylographi&#233; a &#233;t&#233; &#233;crit au d&#233;but des ann&#233;es 1990... Il s'agit d'un projet de film documentaire qui n'eut pas de suite, comme l'indique sa seconde partie intitul&#233;e &#171; traitement &#187;. Toute la saveur du temps perdu...&lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
A.B.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour une page blanche, c'en est une belle ! Qui se souvient encore de ces spectaculaires prolongations de Mai 68 qui, de 1973 &#224; 1978, se sont jou&#233;es dans l'arm&#233;e fran&#231;aise, la transformant en forteresse assi&#233;g&#233;e par le spectre de la R&#233;volution, privant de sommeil des g&#233;n&#233;raux affol&#233;s ? Qui se souvient de cet Appel des Cent promptement sign&#233; par quelques milliers de bidasses et r&#233;clamant rien moins que le SMIG pour les appel&#233;s, la &#034;libert&#233; totale&#034; d'information et d'expression politique dans les casernes ? Et qui des manifestations de soldats de Draguignan, Karlsruhe, etc. qui stup&#233;fi&#232;rent l'opinion, des emprisonnements et proc&#232;s qui s'ensuivirent, des dizaines de comit&#233;s de soldats aux noms exotiques et &#233;loquents (&#034;Pompon rouge&#034;, &#034;Crosse en l'air&#034;, &#034;Bidasses en col&#232;re&#034;- tout un programme), des documents &#034;confidentiel d&#233;fense&#034; &#034;secret&#034;, voire &#034;ultra-secret&#034; inexorablement parsem&#233;s, semaine apr&#232;s semaine, dans les colonnes du &lt;i&gt;Canard encha&#238;n&#233;&lt;/i&gt;, de &lt;i&gt;Rouge&lt;/i&gt;, de &lt;i&gt;Politique hebdo&lt;/i&gt; gr&#226;ce au z&#232;le de dizaines d'appel&#233;s mal pensants et chapardeurs... Qui ? L'appareil militaire, sans doute, qui n'a pas la m&#233;moire si courte et connut l&#224;, assur&#233;ment, l'une des plus grandes frayeurs de sa longue histoire - ce n'est pas tous les jours, ni m&#234;me tous les demi-si&#232;cles que l'arm&#233;e devient le th&#233;&#226;tre de si spectaculaires d&#233;sordres ni d'entreprises &#034;subversives&#034; aussi g&#233;n&#233;ralis&#233;es... Qui encore ? Quelques anciens ministres sans doute, dont Jacques Chirac qui, de guerre lasse, finit par saisir la Cour de S&#251;ret&#233; de l'Etat en vain d'ailleurs, toute l'affaire ne tardant pas &#224; s'achever sur un non-lieu retentissant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est qu'au fil des manifestations, des sanctions disciplinaires, des campagnes antimilitaristes men&#233;es tambour battant par l'extr&#234;me gauche et des contre-campagnes d'une droite outr&#233;e par tant d'outrages inflig&#233;s &#224; l' &#034;honneur de l'arm&#233;e&#034;, la joyeuse mutinerie des soldats &#233;tait devenue un enjeu politique de taille : parrainant les comit&#233;s de soldats, les syndicats ouvriers donnaient une dimension nouvelle &#224; cette agitation ; jetant son poids dans la balance au nom des &#034;droits d&#233;mocratiques&#034; des appel&#233;s, le PS r&#233;nov&#233; trouvait dans cette affaire une occasion suppl&#233;mentaire d'accentuer la pression sur un r&#233;gime en perte de vitesse et de poursuivre ainsi sa mont&#233;e en puissance : ce n'est pas sans un certain amusement que l'on relit aujourd'hui les d&#233;clarations de Charles Hernu, futur ministre de la D&#233;fense &#224; poigne, en faveur des accus&#233;s du proc&#232;s de Draguignan qui d&#233;fraya en 1975 la chronique des bidasses en folie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, r&#233;trospectivement, la grande insurrection des appel&#233;s des ann&#233;es 1970 peut &#234;tre d&#233;chiffr&#233;e indiff&#233;remment comme le dernier retour de flamme de 1968 (les animateurs des comit&#233;s de soldats sont, bien souvent, des &#034;soixantuitards&#034; dont le sursis est arriv&#233; &#224; expiration) ou bien comme l'une des &#233;tapes du changement de paysage politique qui, graduellement, conduit &#224; l'arriv&#233;e aux affaires du Parti socialiste et des nouvelles &#233;lites qui lui font cort&#232;ge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme le temps passe... C'&#233;tait il y a vingt ans et qu'elles nous paraissent lointaines et d&#233;mod&#233;es (un an apr&#232;s la guerre du Golfe) ces m&#226;les proclamations et lyriques envol&#233;es &#034;Soldat, sous l'uniforme, tu restes un travailleur !&#034; &#034;A bas 1'embrigadement, &#224; bas l'encasernement de la jeunesse !&#034; - qui faisaient alors flor&#232;s dans les casernes ! Comme elle nous semble loin, cette d&#233;ferlante antimilitariste o&#249; le moins politis&#233; des 2&#232;me classe reprenait d'enthousiasme le flambeau des braves pioupious du 17&#232;me, des mutin&#233;s de 1917 et de la Mer Noire, des marins du Potemkine et des insoumis de la guerre d'Alg&#233;rie ! Comme il nous para&#238;t loin ce temps o&#249; des centaines de jeunes sous l'uniforme emport&#233;s par le courant des &#034;ann&#233;es 68&#034; consid&#233;raient comme une &#233;vidence absolue que l'actualit&#233; de la r&#233;volution doit se manifester par un travail de sape g&#233;n&#233;ralis&#233; dans l'arm&#233;e et entonnaient, au premier degr&#233;, dans les manifestations du ler Mai auxquelles ils prenaient part masqu&#233;s le couplet de l'Internationale :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;S'ils s'obstinent, ces cannibales&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A faire de nous des h&#233;ros&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils sauront vite que nos balles&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sont pour nos propres g&#233;n&#233;raux !&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce sens, revenir sur cet &#233;pisode aussi radicalement oblit&#233;r&#233; qu'il fut mouvement&#233;, le revisiter en compagnie de ses acteurs et t&#233;moins de tous bords, c'est tenter avant tout de reconstituer un imaginaire, un paysage mental qui se sont radicalement dissous et n'en furent pas moins partag&#233;s par des milliers de jeunes (et de moins jeunes...) en ces ann&#233;es-l&#224;. Tous les personnages qui jou&#232;rent dans cette pi&#232;ce post-soixantuitarde en qualit&#233; de &#034;subversifs&#034; &#233;taient unanimes sur un point : avec ce bruyant &#034;th&#233;&#226;tre aux arm&#233;es&#034;, les choses ne faisaient que commencer et la guerre en dentelles dans les casernes annon&#231;ait des affrontements plus fatidiques. Vingt ans apr&#232;s, dans le contexte de l'effondrement du bloc socialiste, voire du &#034;communisme&#034; tout court, nous nous demandons &#224; l'inverse ce qui, avec ce &#034;bouquet final&#034;, s'est irr&#233;m&#233;diablement achev&#233; de certaines visions de l'apocalypse r&#233;volutionnaire, de certaines mythologies du &#034;grand chambardement&#034;, d'une certaine utopie (la fameuse &#034;fraternit&#233;&#034; de tous les travailleurs, quelle que soit la couleur de leur uniforme). En ce sens, donc, revenir sur cette &#034;page blanche&#034; si proche et si lointaine en m&#234;me temps, c'est tenter, davantage que de &#034;reconstituer&#034;, d'&#233;valuer une distance qui s'est creus&#233;e entre ce paysage et nous, de r&#233;fl&#233;chir sur la cassure qui nous &#233;loigne de ce proche-lointain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Combien ces jeux et retours de m&#233;moire collective en des lieux maudits ou d&#233;sert&#233;s sont &#224; l'ordre du jour, nous le voyons avec l'intensification spectaculaire du travail du deuil et la multiplication des &#034;r&#233;cits&#034; concernant la guerre d'Alg&#233;rie - au cin&#233;ma, &#224; la t&#233;l&#233;vision, dans les &#233;tudes savantes et les autobiographies. Moins vaste, bien s&#251;r, moins douloureuse et condensant d de moindres enjeux, la tache blanche de l'insurrection antimilitariste des ann&#233;es 1970 n'en est pas moins du m&#234;me ordre, instituant l'oubli comme forme &#034;pratique&#034; de la m&#233;moire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cette amn&#233;sie, bien s&#251;r, contribue un certain cours naturel des choses. Les acteurs de ces sc&#232;nes mouvement&#233;es ont vieilli et fait leur chemin dans la vie ; ils ne sont pas devenus, bien s&#251;r, des &#034;notaires&#034; &#224; la Jacques Brel, mais enfin, voici l'un dont la signature figure fr&#233;quemment &#224; la &#034;une&#034; du Monde, voici tel autre qui brille haut au firmament de la litt&#233;rature &#034;noire&#034; fran&#231;aise, et en voil&#224; un troisi&#232;me dont le cabinet de &#034;consultant&#034; ne marche pas si mal... On a beau n'&#234;tre ni b&#233;gueule ni apostat, ces soixante jours que l'on passa au &#034;trou&#034; pour &#034;insubordination&#034; ou &#034;outrage au drapeau&#034; ne sont pas n&#233;cessairement de ces titres de gloire que l'on expose au fronton de son curriculum vitae... D'o&#249;, par cons&#233;quent, une seconde direction de l'investigation : que sont nos rouges bidasses devenus, quel regard jettent-ils sur leurs faits d'armes de l'&#233;poque, dans quelle &#233;toffe est taill&#233;e leur m&#233;moire de ces &#233;v&#233;nements solide ou fragile ? Eux qui, il y a vingt ans, se masquaient pour rencontrer les journalistes ou d&#233;filer, peuvent-ils &#233;voquer sereinement ce bref chapitre de leur vie, &#224; visage d&#233;couvert ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'un des aspects les plus fascinants de cette page arrach&#233;e au livre de l'histoire fran&#231;aise contemporaine est le formidable malentendu qui s'y noue entre l'un et l'autre &#034;c&#244;t&#233;&#034; - l'arm&#233;e, ses professionnels et son appareil, l'Etat d'une part et, de l'autre, les soldats en r&#233;bellion et ceux qui les soutiennent. Chez ces derniers, en effet, ceux d' &#034;en bas&#034; pr&#233;domine une dimension ludique : quel plaisir, quelle jouissance &#224; secouer ainsi le cocotier militaire, &#224; faire tourner en bourrique le colonel, &#224; imprimer au nez et &#224; la barbe des &#034;crevures&#034; le bulletin du comit&#233; de soldats, d'en consteller la caserne, de partir en &#034;fausse perm&#034; pour d&#233;filer le premier mai, ridiculiser de mille mani&#232;res l'ordre militaire. A chaque instant, le malicieux soldat Chve&#238;k y retrouvait ses h&#233;ritiers, au centuple. Vue de la chambr&#233;e o&#249; Bidasse compte les jours, ce mouvement de &#034;subversion&#034; est avant tout un &#034;grand jeu&#034;, une diversion inesp&#233;r&#233;e, aux mille rebondissements, dans l'ordre et l'ennui mortel de la caserne. Mais, vue d' &#034;en-haut&#034; o&#249; l'on s'est habitu&#233; &#224; bannir le hasard, o&#249; s'entretient la vigilance contre les men&#233;es de l'&#233;tranger, de 1' ennemi et de ses r&#233;currentes &#034;cinqui&#232;mes colonnes&#034;, toute l'affaire sent le complot, l'entreprise concert&#233;e, le plan de d&#233;stabilisation &#224; plein nez et commande une riposte &#034;strat&#233;gique&#034; adapt&#233;e. L&#224; o&#249; le bidasse instruit assign&#233; au &#034;chiffre&#034; voit dans les fuites qu'il organise un bon tour jou&#233; &#224; l'ordre militaire et une juste revanche prise sur son aust&#233;rit&#233; ou sa brutalit&#233;, l'&#233;tat-major, lui, d&#233;tecte le spectre de l'espionnage et de l'infiltration par des agents de l'ennemi. Deux visions du monde, une partie d'&#233;checs dont les joueurs ne pratiquent pas les m&#234;mes r&#232;gles. Enivr&#233;s par le d&#233;veloppement foudroyant du mouvement dans les casernes, volant de succ&#232;s en succ&#232;s dans leur campagne triomphale contre le &#034;militarisme bourgeois&#034;, les &#034;strat&#232;ges&#034; de l' extr&#234;me gauche qui attisent la r&#233;bellion ne sont gu&#232;re conscients qu'ils jouent avec de la dynamite en d&#233;fiant ainsi l'Etat en son sanctuaire, en exposant chaque semaine l'institution militaire &#224; la ris&#233;e publique. Il se trouva que la France n'&#233;tait ni le Chili, ni l'Argentine et que le mouvement s'&#233;vapora bien avant que l'on en vint aux mains ou au sang. Mais qui le savait d'avance ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le service national vient d'&#234;tre r&#233;duit &#224; dix mois, dans la plus parfaite indiff&#233;rence, et les troupes fran&#231;aises quittent 1'Allemagne r&#233;unifi&#233;e. Il y a un an, les quelques voix (Gilles Perrault...) qui ont tent&#233; d'attiser, lorsque le corps exp&#233;ditionnaire fran&#231;ais campait dans le d&#233;sert d'Arabie en attendant d'y faire souffler la temp&#234;te, les braises refroidies de l'antimilitarisme se sont heurt&#233;es &#224; un silence hostile... Ceux qui, aujourd'hui, partent, sans &#233;tat d'&#226;me apparent, au service militaire sont n&#233;s aux alentours de ces jours d'alarme et d'exaltation o&#249; ceux de la g&#233;n&#233;ration d'avant s'exhibaient en premi&#232;re page des journaux, brandissant le poing et scandant &#034;Crosse en l'air et rompons les rangs !&#034; ...Oui, vingt ans &#224; peine sur le calendrier, mais combien sur notre horloge intime et combien sur celle des attitudes politiques, voire des passions fran&#231;aises ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Traitement ( sous forme, cette fois, d'une d&#233;claration d'intention destin&#233;e au r&#233;alisateur, pas au CNC )&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette histoire est &#034;la mienne&#034; des ann&#233;es durant, j'ai &#233;t&#233; au c&#339;ur de cette toile d'araign&#233;e o&#249; se tissaient les noirs complots contre l'ordre militaire, en ces ann&#233;es-l&#224;, pr&#233;cis&#233;ment je ne puis donc la raconter comme une aventure (ou une m&#233;saventure) arriv&#233;e &#224; d'autres. Bien des acteurs dont j'aimerais recueillir le t&#233;moignage &#233;taient alors des amis, des camarades, un certain nombre d'entre eux sont demeur&#233;s des proches. Dans l'abord de ces t&#233;moins, je ne vois pas l'utilit&#233; d'instaurer une distance de convention, &#034;r&#233;glementaire&#034;, de gommer les &#034;nous&#034; et les &#034;tu&#034; qui constituent, au fond, le soubassement, le &#034;secret&#034; de cet travail. Il faudrait, bien s&#251;r, &#233;viter les &#233;cueils du film de g&#233;n&#233;ration (&lt;i&gt;Nous nous sommes tant aim&#233;s&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Mourir &#224; trente ans&lt;/i&gt;...), mais simplement d'assumer dans le ton et l'&#233;criture du film ces proximit&#233;s et complicit&#233;s qui ont la peau plus dure que le souvenir net de la sc&#232;ne &#224; laquelle elles se r&#233;f&#232;rent. Aussi bien, ce c&#244;t&#233; &#034;retrouvailles&#034; serait n&#233;cessairement compens&#233; par la confrontation avec ceux d' &#034;en face&#034; (Chirac, les ministres de la D&#233;fense, des g&#233;n&#233;raux, des journalistes, des juges militaires...). L'int&#233;r&#234;t de revisiter cette sc&#232;ne ne tient-il pas, pour une part, &#224; la possibilit&#233; de la r&#233;investir du point de vue de l'Autre, celui que nos &#034;jeux&#034; d'alors plongeaient dans l'alarme et l'exasp&#233;ration ? Exposer le &#034;malentendu&#034; dans le croisement des regards et des souvenirs des acteurs et t&#233;moins des deux bords.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit pas de collecter des souvenirs et de les coudre ensemble, mais de mettre en sc&#232;ne un travail de m&#233;moire collectif sur un &#034;lieu&#034; oubli&#233;, incommodant, d'acc&#232;s difficile. La pr&#233;sentation des personnages, leur questionnement doivent exprimer la difficult&#233; de ce travail, toutes les r&#233;sistances auxquelles il se heurte, le caract&#232;re al&#233;atoire et p&#233;nible des aller-retours qu' il met en &#339;uvre entre pass&#233; et pr&#233;sent. Pas d'interviews conventionnels, donc, mais des &#034;sc&#232;nes&#034; : tel ancien animateur d'une organisation antimilitariste r&#233;volutionnaire clandestine nous conduirait &#224; sa &#034;planque&#034; d'alors, tenterait de retrouver les gestes qu'il faisait sur la ron&#233;o, lirait un texte incendiaire qu' il &#233;crivit alors... En m&#234;me temps, il serait clairement &#034;signal&#233;&#034; comme l'homme qu'il est aujourd'hui un &#233;crivain de bon renom et qui boit un peu trop, il y aurait une n&#233;cessaire rencontre entre la ron&#233;o et le ch&#226;blis dont il abuse aujourd'hui et qu'il ne pouvait se payer alors.... Autre sc&#232;ne possible : un jeune talent reconnu du &lt;i&gt;Monde&lt;/i&gt; raconte ses jours au trou, dans son bureau, &#224; la r&#233;daction du journal ; un journaliste plus &#226;g&#233; l'&#233;coute, puis prend la parole : celui qui &#034;couvrit&#034; tous ces &#233;v&#233;nements en ces ann&#233;es-l&#224;, un partisan sans &#233;tats d'&#226;me de l'ordre militaire... Ou encore : retour, avec les trois &#034;h&#233;ros&#034; de la manifestation de Draguignan, sur les lieux : ils miment les gestes, ils commentent, ils ont vieilli, ils ont suivi des trajectoires diff&#233;rentes... Tenter d'investir les lieux : des casernes dont on nous interdira l'acc&#232;s, (filmer), d'autres, d&#233;saffect&#233;es (RFA), filmer aussi les in&#233;vitables refus de t&#233;moignage, mettre en sc&#232;ne comme il convient les g&#233;n&#233;raux, les ministres &#224; la retraite. Chaque personnage doit &#234;tre saisi dans ce qui le distingue pour le meilleur et le pire, &#034;dessin&#233;&#034; par la mise en sc&#232;ne. C'est la grande le&#231;on d'Oph&#252;ls (fils) me semble-t-il. Le travers du frimeur doit &#234;tre grossi, et s'il se trouve que l'un de nos t&#233;moins joue de la trompette dans un orchestre de salsa, il est exclu de l'interroger assis sur un canap&#233;. Ceci d'autant plus qu'il s'agit d'une histoire bourr&#233;e d'anecdotes piquantes, de rebondissements, de &#034;gags&#034; qui peuvent venir percuter avec force le discours glac&#233; de l'Etat que tiendront ceux d'&#034;en haut&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des lieux, des situations, des personnages, pas seulement des &#034;interviev&#233;s&#034;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(le texte s'interrompt un peu abruptement sur ces bonnes paroles...)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Vient de (re)para&#238;tre - Le corps de l'ennemi. Hyperviolence et d&#233;mocratie</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1493</link>
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		<dc:date>2025-09-05T04:30:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



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&lt;p&gt;Le lent av&#232;nement de la d&#233;mocratie en Occident se place volontiers sous le signe fallacieux de la &#171; d&#233;sanimalisation &#187; de la vie politique &#8211; comme si les violences interhumaines, guerri&#232;res, pr&#233;datrices, exterminatrices, d&#233;coulaient tout naturellement des usages en cours dans le monde animal &#8211; un r&#232;gne animal totalement fantasm&#233;, ici. Ce livre, publi&#233; en 1998 et ici r&#233;&#233;dit&#233; s'attache &#224; analyser les faux-semblants de cette si persistante r&#233;f&#233;rence n&#233;gative de la politique moderne occidentale (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=21" rel="directory"&gt;Parutions&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le lent av&#232;nement de la d&#233;mocratie en Occident se place volontiers sous le signe fallacieux de la &#171; d&#233;sanimalisation &#187; de la vie politique &#8211; comme si les violences interhumaines, guerri&#232;res, pr&#233;datrices, exterminatrices, d&#233;coulaient tout naturellement des usages en cours dans le monde animal &#8211; un r&#232;gne animal totalement fantasm&#233;, ici.
Ce livre, publi&#233; en 1998 et ici r&#233;&#233;dit&#233; s'attache &#224; analyser les faux-semblants de cette si persistante r&#233;f&#233;rence n&#233;gative de la politique moderne occidentale &#224; une animalit&#233; imaginaire &#8211; tout se passant comme si la pacification des m&#339;urs politiques ne pouvait s'effectuer qu'au prix de la plus grossi&#232;re des diffamations, de la plus v&#233;h&#233;mente des abjurations de la condition animale.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Brossat&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/livre/le-corps-de-l-ennemi/79738&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Le corps de l'ennemi&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;
Hyperviolence et d&#233;mocratie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Date de publication : 28/08/2025&lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;ditions L'Harmattan&lt;br class='autobr' /&gt;
Collection : Quelle dr&#244;le d'&#233;poque !&lt;br class='autobr' /&gt;
Livre papier 30.00 &#8364;&lt;br class='autobr' /&gt;
Livre num&#233;rique 23.99 &#8364;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pr&#233;face&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce livre est un grand br&#251;l&#233; : peu d'ann&#233;es apr&#232;s sa publication aux &#201;ditions La Fabrique, en 1998, tous les exemplaires stock&#233;s dans un entrep&#244;t de la r&#233;gion parisienne sont partis en fum&#233;e, suite &#224; un incendie accidentel. Seuls les livres d&#233;j&#224; diffus&#233;s en librairie demeurant alors disponibles, il est alors rapidement mort de sa belle mort et n'a jamais &#233;t&#233; r&#233;&#233;dit&#233; depuis. Je n'avais pas vraiment aim&#233;, &#224; l'&#233;poque, le ton l&#233;ger sur lequel &#201;ric Hazan m'avait annonc&#233; qu'il ne serait pas r&#233;imprim&#233; &#8211; trop cher pour le peu de ventes escompt&#233;es...&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces circonstances ne suffisent pas &#224; expliquer la satisfaction toute particuli&#232;re que j'&#233;prouve &#224; voir &lt;i&gt;Le corps de l'ennemi&lt;/i&gt; refaire surface aujourd'hui. C'est un livre auquel je tiens, alors m&#234;me que je mesure, le relisant et le r&#233;&#233;valuant &#224; l'aune du pr&#233;sent, les d&#233;placements qui se sont produits entre les propositions que j'y &#233;nonce et mes positions actuelles.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;trange sensation : c'est un essai dans lequel je me retrouve pleinement, tout en &#233;tant port&#233; &#224; le raturer ligne apr&#232;s ligne page apr&#232;s page. Lorsqu'on r&#233;&#233;dite de son vivant un essai publi&#233; des ann&#233;es (ici : pr&#232;s de trois d&#233;cennies) auparavant, ce n'est pas seulement qu'on le cr&#233;dite d'une valeur documentaire, mais aussi d'une certaine qualit&#233; pr&#233;dictive. Or, sur ce point, j'ai &#233;prouv&#233; &#224; sa relecture quelques petites satisfactions &#233;gotiques, en relation avec des enjeux analytiques et politiques saillants aujourd'hui. Tout ce qui concerne, par exemple, la parfaite compatibilit&#233; du fascisme nouveau (au sens o&#249; l'on parle du beaujolais nouveau) avec les appareils de la d&#233;mocratie lib&#233;rale, d&#233;mocratie de march&#233;. Mais aussi bien, les &lt;i&gt;fuites&lt;/i&gt;, toujours plus &#233;videntes et massives de la notion de g&#233;nocide, rendant imp&#233;rieux et urgent un r&#233;examen critique de ce concept et de sa g&#233;n&#233;alogie &#8211; cette question est abord&#233;e en quelque sorte de biais et &#224; plusieurs reprises dans le livre, jamais v&#233;ritablement probl&#233;matis&#233;e, cependant. De m&#234;me est &#233;voqu&#233; le cours de plus en plus autoritaire et d&#233;cisionniste des d&#233;mocraties occidentales (et assimil&#233;es) contemporaines, toujours plus ouvertement port&#233;es &#224; &#233;riger en norme reine le gouvernement &#224; l'exception et au rapport de force, une propension qui, depuis lors, n'a cess&#233; de s'acc&#233;l&#233;rer et se g&#233;n&#233;raliser &#8211; je n'avais &lt;i&gt;encore rien vu&lt;/i&gt;, comme on dit, quand j'ai &#233;crit ce livre...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis enfin, disons que je n'y &#233;tais pas aveugle aux pr&#233;misses de ce qui aujourd'hui sature les &#233;crans du pr&#233;sent &#8211; l'allergie croissant, dans les espaces &lt;i&gt;blancs&lt;/i&gt; des d&#233;mocraties occidentales du Nord global &#224; toute forme d'alt&#233;rit&#233; r&#233;sistant &#224; sa subordination, &#224; toute esp&#232;ce d'ailleurs non r&#233;ductible aux conditions du m&#234;me, les n&#244;tres, et, bien s&#251;r, le vomissement des suppos&#233;s envahisseurs devenu le patrimoine partag&#233; des &#233;lites de gouvernement dans ces d&#233;mocraties.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour autant, ces intuitions, projet&#233;es vers l'avenir comme elles sont, ne suffisent pas &#224; masquer ce qui, dans ce livre, ne se tient pas &#224; la hauteur du pr&#233;sent que nous avons &#224; affronter. &#201;trange sensation, une fois encore : je m'y vois, r&#233;trospectivement, emp&#234;tr&#233; dans toutes sortes de convenances et de conventions philosophiques, s&#233;par&#233; de ce fait par toutes sortes d'&#233;crans de ce qui fait la texture effective de l'actuel, dans le temps m&#234;me o&#249; ce livre s'&#233;crit. Je m'y per&#231;ois comme alourdi et ralenti par mon bagage de philosophie classique (d'Aristote &#224; Arendt), au point d'&#233;chouer &#224; mener &#224; bien les n&#233;cessaires d&#233;constructions des ch&#226;teaux d'id&#233;es (ch&#226;teaux de sable philosophiques), des prolif&#233;rations discursives, des consensus compacts qui encombraient le chemin de mon enqu&#234;te. Je trouve, &#224; la relecture, que nombre de mes analyses et de mes raisonnements restent en panne, ne vont pas jusqu'au bout, faute d'avoir voyag&#233; assez l&#233;ger &#8211; trop d'&#233;quipements aristot&#233;liciens, kantiens, arendtiens me retenant du c&#244;t&#233; de la tradition et m'emp&#234;chant de sonder jusqu'&#224; leur tr&#233;fonds les ab&#238;mes du pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, c'est un livre qui ne rompt pas assez d&#233;cid&#233;ment avec le partage premier, enracin&#233; au plus profond de la tradition occidentale, entre animalit&#233; et humanit&#233;. Qui ne dit pas assez clairement que toutes les constructions discursives agenc&#233;es sur ce partage et associant le processus de civilisation &#224; la d&#233;sanimalisation, &#224; la d&#233;bestialisation des m&#339;urs et des pratiques politiques reposent sur des pr&#233;suppos&#233;s obscurs, ayant ce partage postul&#233; comme fondement. Or, tout cet imaginaire de la f&#233;rocit&#233; animale, des m&#339;urs animales naturellement et irr&#233;vocablement violentes, des animaux-monstres repose, dans les usages politiques qu'analyse cet essai, sur des fantasmagories &#8211; un imaginaire de la sauvagerie animale destin&#233; &#224; mettre en valeur la civilisation et le progr&#232;s comme domaines exclusifs de l'humain. Ce pli qui court des formules aristot&#233;liciennes (dont l'interpr&#233;tation unilat&#233;rale est devenue, dans la tradition occidentale, canonique) sur le &lt;i&gt;logos&lt;/i&gt; &#224; l'&#233;levage industriel et &#224; la transformation des animaux-viande et domestiques en pures marchandises, en passant par les animaux-machines de Descartes, ce pli n'est pas r&#233;cus&#233; de fa&#231;on suffisamment d&#233;termin&#233;e et inform&#233;e dans ce livre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Apr&#232;s tout, son fondement, c'est avant tout l'ignorance et le pr&#233;jug&#233;, la m&#233;connaissance cultiv&#233;e de la vie des animaux en g&#233;n&#233;ral, entendue comme compl&#233;ment oblig&#233; de l'anthropocentrisme &#8211; c'est bien l&#224; ce que nous enseignent aujourd'hui, et chaque jour avec une pr&#233;cision plus affin&#233;e, l'&#233;thologie, les &#233;tudes sp&#233;cifiques et diff&#233;renci&#233;es des conduites et des formes de sociabilit&#233; animales, des modes de communication intra-sp&#233;ciques, voire des diff&#233;rentes esp&#232;ces animales entre elles, etc.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour aller jusqu'au bout de l'examen critique de cette grande forme discursive dans laquelle l'av&#232;nement de la d&#233;mocratie moderne est intrins&#232;quement li&#233; au motif de la d&#233;sanimalisation des conduites humaines et, en particulier, des pratiques politiques et des usages de la violence, il aurait fallu commencer par dissiper (d&#233;construire) le fantasme qui y est sous-jacent et r&#233;tablir le continuum du vivant. C'est &#224; cette condition seulement que, paradoxalement, nous pouvons comprendre les violences politiques entendues non pas comme un emprunt &#224; la condition animale ou un effet de contamination de la condition humaine par la condition animale, mais bien comme une &lt;i&gt;singularit&#233; vraie&lt;/i&gt; associ&#233;e &#224; l'humain &#8211; le propre des soci&#233;t&#233;s humaines, loin des tigres &#171; assoiff&#233;s de sang &#187; et des hy&#232;nes par d&#233;finition &#171; f&#233;roces &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le m&#234;me sens, l'inspiration fortement &#233;liasienne&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Norbert Elias, Le proc&#232;s de la civilisation (1939).&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; de cet essai, son insistance sur le caract&#232;re processuel et continu des &#233;volutions des m&#339;urs politiques, telles qu'il les analyse, orient&#233;, irr&#233;versible au fond, en d&#233;pit des irr&#233;gularit&#233;s, ne peut aujourd'hui, &#224; la lumi&#232;re des &#233;volutions pr&#233;sentes, que faire l'objet d'un examen des plus critiques. Aujourd'hui, cela veut dire non pas tant ou seulement &#171; &#224; l'heure de l'annihilation de Gaza &#187; que &lt;i&gt;dans l'&#233;poque plac&#233;e sous le r&#233;gime de ce crime d'&#201;tat&lt;/i&gt; soutenu par une constellation d'autres &#201;tats, et dans l'espace historique circonscrit par celui-ci. Une &#233;poque aussi bien &#233;tablie sous le signe de la guerre des mondes promise, boost&#233;e &#224; l'intelligence artificielle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans un tel contexte, la th&#232;se centrale du livre selon laquelle le bannissement de l'hyperviolence hors du champ de la conflictualit&#233; acceptable, de l'agonisme domestiqu&#233;, est ins&#233;parable de l'av&#232;nement de la d&#233;mocratie moderne, de l'institutionnalisation de la pacification d&#233;mocratique &#8211; cette th&#232;se appara&#238;t des plus fragiles, voire carr&#233;ment r&#233;vocable. Ce livre s'est &#233;crit dans un contexte o&#249; la Shoah &#233;tait essentialis&#233;e (&#224; coup de d&#233;crets excluant toute discussion) comme le d&#233;sastre absolu, la figure pure et quintessentielle du Mal radical. La Shoah entendue comme LE g&#233;nocide, incomparable, &#171; uniquement unique &#187;, singularit&#233; absolue, toute l'&#233;nerg&#233;tique de la pacification d&#233;mocratique devant se condenser dans l'effort collectif pour qu'une telle catastrophe (un moment de d&#233;civilisation aussi d&#233;sastreux) ne se reproduise plus (&#171; plus jamais &#231;a ! &#187;).&lt;br class='autobr' /&gt;
L'approche de la pacification d&#233;mocratique et du bannissement des usages politiques de l'hyperviolence subit dans mon livre, &lt;i&gt;nolens volens&lt;/i&gt;, l'ascendant de ces exhortations intimidantes, de la sorte de th&#233;ologie politique sur laquelle elles reposent et dont les effets se sont fortement exerc&#233;s partout en Occident, en France notamment, dans l'atmosph&#232;re intellectuelle de la fin du si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, le moins que l'on puisse dire, &#224; l'heure de l'an&#233;antissement de Gaza, du conflit en Ukraine qui s'&#233;ternise, de la &#171; guerre des mondes &#187; qui vient, c'est que nous sommes sortis de cette configuration, entr&#233;s dans une autre &#233;poque. Tout se passe comme si le processus de pacification des espaces et des m&#339;urs politiques circonscrit aux sanctuaires de la d&#233;mocratie occidentale ne tra&#231;ait plus le chemin d'une d&#233;violentisation g&#233;n&#233;rale du domaine politique, mais comme si, au contraire, cette dynamique s'&#233;tait invers&#233;e. Ce n'est pas seulement que la figure du g&#233;nocide plac&#233; sous le signe de l'exceptionnalit&#233; pure et assign&#233; &#224; r&#233;sidence dans le pass&#233; inoubliable a &#233;t&#233; estomp&#233;e par d'autres g&#233;nocides, dans le temps d'apr&#232;s-Auschwitz, et la prolif&#233;ration de pratiques g&#233;nocidaires (au Cambodge, au Rwanda, au Myanmar et, &lt;i&gt;sous nos yeux&lt;/i&gt;, &#224; Gaza...) ; c'est aussi que, partout dans le monde, les r&#233;gimes d&#233;mocratiques, des plus r&#233;cents aux plus anciens, se brutalisent sans rel&#226;che, banalisent le recours &#224; l'exception au m&#233;pris des r&#232;gles et des normes de l'&#233;tat de droit ; que plus les d&#233;mocraties sont lib&#233;rales, au sens d'inf&#233;od&#233;es aux march&#233;s, et plus elles sont polici&#232;res, arm&#233;es, hostiles &#224; toute esp&#232;ce de mobilisation ou de contestation sociale.&lt;br class='autobr' /&gt;
La saisie de l'institution d&#233;mocratique par la spirale de sa brutalisation trouve son paroxysme l&#224; o&#249; il s'av&#232;re que le g&#233;nocide, loin d'&#234;tre n&#233;cessairement l'ombre port&#233;e du totalitarisme, peut faire bon m&#233;nage avec les formes d&#233;mocratiques les plus r&#233;put&#233;es &#8211; Isra&#235;l, vant&#233; comme &#171; la seule d&#233;mocratie du Proche-Orient &#187;, et pas moins puissance g&#233;nocidaire pour autant &#8211; ceci avec le soutien plus ou moins direct et actif, politique et militaire, des d&#233;mocraties occidentales &#8211; aucune d&#233;mocratie blanche n'a explicitement reconnu et d&#233;nonc&#233; &lt;i&gt;comme tel&lt;/i&gt; le g&#233;nocide perp&#233;tr&#233; par Isra&#235;l &#224; Gaza&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Alors m&#234;me qu'il n'y a pas si longtemps, le &#171; g&#233;nocide ou&#239;gour &#187; imaginaire (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Progressivement, depuis le d&#233;but de ce si&#232;cle, le fil que je pensais tenir ou que je tentais de suivre dans ce livre s'est perdu &#8211; celui du rejet de l'hyperviolence sur les bords de la politique, plac&#233; sous le signe de l'av&#232;nement de l'institution d&#233;mocratique dans les m&#233;tropoles de l'Occident. L'appareil conceptuel qui y soutenait le raisonnement prend eau de toutes parts, pour autant que la sym&#233;trie entre, d'une part, la pacification d&#233;mocratique et, de l'autre, la cristallisation de l'hyperviolence moderne dans la figure du g&#233;nocide y figurait au centre de l'argumentation. Or, ce qui saute aux yeux aujourd'hui, c'est la multiplication des formes d'hyperviolence massives, exterminatrices qui passent sous le radar des d&#233;finitions standard du g&#233;nocide, h&#233;rit&#233;es de la tradition juridique inspir&#233;e par R. Lemkin &#8211; bombardements a&#233;riens, d&#233;placements de populations, purification ethnique subreptice, utilisation de l'arme de la famine, sanctions et blocus &#8211; sans oublier ce qui s'annonce avec le chantage relanc&#233; &#224; l'utilisation de l'arme nucl&#233;aire... C'est pr&#233;cis&#233;ment la hi&#233;rarchisation des violences extr&#234;mes et massives destin&#233;es &#224; terroriser et &#233;liminer des groupes humains per&#231;us par une puissance, g&#233;n&#233;ralement &#233;tatique, comme ind&#233;sirables, &#171; en trop &#187;, qui doit &#234;tre repens&#233;e &#224; la lumi&#232;re des guerres locales et autres d&#233;sastres &#233;chus depuis le d&#233;but de ce si&#232;cle, notamment dans les anciens espaces coloniaux. Les hi&#233;rarchies fond&#233;es sur une approche du g&#233;nocide d&#233;coulant directement de son assimilation &#224; la Shoah (et elle seule) ne sont plus tenables. C'est toute l'&#233;pist&#233;mologie du g&#233;nocide et des violences extr&#234;mes qui doit &#234;tre repens&#233;e aujourd'hui, pas seulement &#224; la lumi&#232;re des &#171; s&#233;lections &#187; en masse op&#233;r&#233;es par le moyen de bombardements a&#233;riens dans le corps collectif de la population de Gaza, mais aussi bien des massacres et d&#233;placements de populations, des prises en otage de la population civile au Congo, au Soudan ou d'autres pays du continent africain.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais cette crise des concepts et de la connaissance trouve son d&#233;bouch&#233; direct et massif sur le plan pratique : lorsque le plus puissant soutien de l'&#201;tat g&#233;nocidaire isra&#233;lien, les &#201;tats-Unis, impliqu&#233;s jusqu'au cou dans l'an&#233;antissement de Gaza et de sa population, traite la Cour p&#233;nale internationale en ennemie, d&#233;cr&#232;te des sanctions contre ses juges (&#171; coupables &#187;, entre autres, d'avoir inculp&#233; le premier ministre isra&#233;lien), il devient plus qu'&#233;vident que c'est tout le syst&#232;me d'identification, de qualification et de sanction des violences extr&#234;mes et des crimes politiques hors-normes (un syst&#232;me progressivement mis en place, avec ses r&#232;gles, ses modes d'intelligibilit&#233; du pr&#233;sent, dans le monde d'apr&#232;s-Auschwitz) qui est en faillite.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il faut donc, ici, tout reprendre &#224; z&#233;ro, forger de nouvelles approches des violences extr&#234;mes, notamment &#233;tatiques, en cessant d'&#234;tre obnubil&#233; par la seule notion de g&#233;nocide et l'alternative &#8211; g&#233;nocide ou pas. Il faut repenser de fond en comble la criminalit&#233; d'&#201;tat, y compris, donc, celle des d&#233;mocraties lib&#233;rales &#8211; mais pas seulement : aussi bien, non seulement celle des entit&#233;s qualifi&#233;es de terroristes, mais tout autant de groupes para-&#233;tatiques (milices...), puissances &#233;conomiques, organisations transnationales, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'inversion de la dynamique pacificatrice qui accompagne le mouvement de d&#233;civilisation dans lequel nous sommes aujourd'hui engag&#233;s se manifeste aussi de fa&#231;on tr&#232;s spectaculaire avec le retour en force de la figure du monstre &#8211; un motif sur lequel &lt;i&gt;Le corps de l'ennemi&lt;/i&gt; s'arr&#234;te longuement. L'id&#233;e motrice y &#233;tait que la figure du monstre, dans ses usages directement politiques, le ch&#226;timent du monstre comme exorcisme, tout ceci tend &#224; &lt;i&gt;prendre un coup de vieux&lt;/i&gt; lorsque la dynamique de pacification se trouve irr&#233;versiblement engag&#233;e. Or, c'est sous nos yeux qu'au d&#233;but de ce si&#232;cle, l'attentat en grand du 11 septembre (et ses suites) ont &#233;t&#233; l'aire de retournement de cette tendance historique. La liquidation de Ben Laden dans un pur style de western classique et le retour en force g&#233;n&#233;ralis&#233; de l'esprit de vindicte sur fond de &lt;i&gt;r&#233;enchantement&lt;/i&gt; de la figure du monstre ont donn&#233; le ton de ce renversement. D&#233;sormais, dans les d&#233;mocraties occidentales, tout particuli&#232;rement, le gouvernement &#224; la s&#233;curit&#233; (ou plus exactement &#224; l'invocation perp&#233;tuelle de l'ins&#233;curit&#233;) qui a refoul&#233; le gouvernement &#224; l'accroissement du bien-&#234;tre (l'euph&#233;misme biopolitique du &#171; bonheur public &#187; d'antan) est indissociable de la perp&#233;tuelle promotion aversive de la figure du monstre, sous toutes ses esp&#232;ces &#8211; le terroriste, bien s&#251;r, mais aussi bien, le p&#233;dophile, le violeur, le promoteur de &lt;i&gt;fake news&lt;/i&gt; horrifiques, le n&#233;gationniste... Avec ce retour en force de la figure du monstre, perd toute consistance et visibilit&#233; la figure de la sanctuarisation des espaces propres &#224; la d&#233;mocratie occidentale, accompagnant le rejet de l'hyperviolence sur son bord ext&#233;rieur &#8211; le monstre d'aujourd'hui est un passe-muraille, il est d'ici comme il est d'ailleurs, la preuve &#233;tant qu'on le juge &lt;i&gt;ici&lt;/i&gt; pour les crimes horrifiques commis en Syrie...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le processus de pacification qui constitue la trame de ce livre, suivant le fil &#233;liasien, ne repose pas seulement sur un remodelage des affects et des conduites (dans le domaine des relations politiques, ici) mais aussi bien sur la promotion de principes et de valeurs, comme l'indiquent distinctement les textes qui y sont mis &#224; contribution &#8211; ceux de Renan et Hugo notamment. Des principes de gouvernement, ceux qui fondent le r&#233;gime d&#233;mocratique, et aussi bien, ceux qui fondent la condition citoyenne, l'&lt;i&gt;ethos&lt;/i&gt; citoyen. Mais il s'agit l&#224; d'un r&#233;cit, d'une fiction, assur&#233;ment vitale &#224; l'&#233;poque o&#249; se mettent en place les d&#233;mocraties parlementaires en Occident, une fiction d'embl&#233;e mise &#224; mal par l'existence de la face obscure de ce d&#233;veloppement : la colonisation et l'ordre colonial ne sont pas, et c'est le moins qu'on puisse dire, plac&#233;es sous le signe du processus de pacification et de la promotion des valeurs et des principes qui l'accompagnent.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'existence, dans ce contexte, d'un tout autre r&#233;gime que celui de la pacification des m&#339;urs politiques et du bannissement de l'hyperviolence est certes prise en compte dans &lt;i&gt;Le corps de l'ennemi&lt;/i&gt;, sans que son r&#244;le &lt;i&gt;matriciel&lt;/i&gt; dans l'&#233;mergence et la structuration de la modernit&#233; politique ne soient clairement &#233;tablies. Or, si l'on veut comprendre comment a pu s'effondrer sous nos yeux l'illusion (le beau r&#233;cit apolog&#233;tique) d'un gouvernement d&#233;mocratique plac&#233; sous le r&#233;gime des principes et des valeurs, il faut n&#233;cessairement en revenir &#224; cette sc&#232;ne primitive durable o&#249; le gouvernement des vivants, dans les d&#233;mocraties lib&#233;rales du monde blanc, prend la forme effective de la combinaison de deux r&#233;gimes antagoniques et compl&#233;mentaires &#8211; celui de la pacification (relative et in&#233;gale), avec son compl&#233;ment, la promotion de la citoyennet&#233; d'une part, et, de l'autre, celui de la production de la domination et la subalternit&#233; coloniales, lesquelles prosp&#232;rent sur un capital de violence continue, intrins&#232;que et in&#233;puisable.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'existence du premier r&#233;gime a celle du second comme corr&#233;lat et compl&#233;ment insuppressible. Aujourd'hui, les fronti&#232;res s&#233;parant les deux r&#233;gimes tendent &#224; devenir plus indistinctes, dans le contexte d&#233;sign&#233;, &#224; tort, comme post- colonial : la subalternisation des colonis&#233;s a &#233;t&#233;, pour une part, endog&#233;n&#233;is&#233;e et les rapports in&#233;gaux entre m&#233;tropoles ex-coloniales et ex-colonies sont devenus moins manifestes. Dans un pays comme la France, des fractions enti&#232;res de la population sont gouvern&#233;es et r&#233;gies (subalternis&#233;es, contr&#244;l&#233;es, discrimin&#233;es, punies...) sur un mode distinctement h&#233;rit&#233; de la colonisation, tandis que, d'un autre c&#244;t&#233;, le suppos&#233; pacte citoyen a pris un s&#233;rieux coup dans l'aile : les citoyens &#233;tant saisis par l'autorit&#233; sur un mode toujours plus maltraitant et impr&#233;visible qui tend &#224; faire d'eux, en v&#233;rit&#233;, des sujets frustr&#233;s et rageurs de l'&#201;tat autoritaire.&lt;br class='autobr' /&gt;
En d'autres termes, je vois bien aujourd'hui tout ce que l'&#233;cart qui s'est creus&#233; entre ce livre et moi-m&#234;me doit &#224; la commotion d&#233;coloniale. C'est que celle-ci est, avant tout, un grand d&#233;placement, un s&#233;isme &#233;pist&#233;mologique, nous contraignant &#224; reprendre &#224; nouveaux frais tous les termes de la conversation g&#233;n&#233;rale sur la modernit&#233; politique &#8211; sa gen&#232;se et ses formes. Le propre d'une conflagration de cette esp&#232;ce est d'acc&#233;l&#233;rer le vieillissement des textes situ&#233;s en amont de la coupure et des discontinuit&#233;s qu'elle introduit dans l'ordre des savoirs et des modes de probl&#233;matisation du pass&#233; et du pr&#233;sent &#8211; elle fait subir de redoutables &lt;i&gt;tests de r&#233;sistance&lt;/i&gt; &#224; ces textes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le temps dans lequel s'est &#233;crit ce livre est jalonn&#233; par les effets de l'effondrement, tout r&#233;cent alors, du monde sovi&#233;tique et donc du retour en force du puissant motif par excellence rassembleur, en Occident et au-del&#224; : celui de la distinction particuli&#232;re et de la sup&#233;riorit&#233; sur tout autre, native et intrins&#232;que, du r&#233;gime d&#233;mocratique &#8211; la d&#233;mocratie, pr&#233;cis&#233;ment, en tant que celle-ci serait fond&#233;e sur des principes et des valeurs qui lui seraient propres et la singulariseraient absolument, dans ses rapports avec toute autre forme de r&#233;gime ou de constitution. Le &#171; coup de P&#233;ricl&#232;s &#187; en somme, celui du discours promotionnel, &#233;tendu &#224; l'&#233;chelle globale, et entretenant selon toute probabilit&#233; les m&#234;mes rapports distendus &#224; la r&#233;alit&#233; grise des faits et des pratiques effectives que le discours de Nouvel An d'un chef d'&#201;tat &#224; la t&#233;l&#233; ou les promesses de campagne d'un candidat &#224; la magistrature supr&#234;me...&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir sur ce point le livre de Luciano Canfora, La d&#233;mocratie, histoire d'une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le processus de pacification de nos soci&#233;t&#233;s a pris, dans notre pr&#233;sent, une tournure tout &#224; fait particuli&#232;re, dans sa relation directe avec le gouvernement des vivants : l'&#201;tat et l'autorit&#233;, d'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, exigent des sujets sociaux un degr&#233; d'auto-contrainte toujours plus &#233;lev&#233; en mati&#232;re de civilisation des m&#339;urs. Les questions particuli&#232;rement sensibles sont ici bien connues : les relations entre hommes et femmes, les violences sexuelles, les enjeux de genres, les relations entre adultes et enfants, le traitement des animaux domestiques, la protection des esp&#232;ces en danger, les questions de race et de couleur... D'une fa&#231;on croissante, l'&#201;tat est port&#233;, en la mati&#232;re, &#224; user de la mani&#232;re forte plut&#244;t que de la simple &#171; p&#233;dagogie &#187; ou de la persuasion... Mais, dans le m&#234;me temps, cette m&#234;me instance ne cesse de devenir toujours plus brutale et moins fiable dans ses relations avec les m&#234;mes sujets sociaux, s'affranchissant des normes qui, hier encore, r&#233;glaient les relations entre gouvernants et gouvern&#233;s et recourant &#224; un arsenal dissuasif et r&#233;pressif toujours plus &#233;tendu et plus performant. La maltraitance sociale, revers in&#233;vitable de la liquidation de l'&#201;tat social et, d&#233;sormais, la guerre &#224; l'intelligence dont Trump et son administration ont ouvert les vannes (inspirant des adeptes toujours plus nombreux dans les d&#233;mocraties occidentales) constituent d&#233;sormais le revers grotesque des injonctions toujours plus pressantes adress&#233;es &#224; certaines parties du corps social d'avoir &#224; policer leurs m&#339;urs dans leurs relations avec d'autres parties, plus vuln&#233;rables.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est aujourd'hui la m&#234;me autorit&#233; qui se pose en gendarme de la civilisation des m&#339;urs quand elle entre en campagne contre les f&#233;minicides et qui rogne sans rel&#226;che les protections sociales, encourage et soutient le saccage continu de l'environnement, est pleinement engag&#233;e dans le r&#233;armement et les pr&#233;paratifs de guerre. Moins que jamais, le processus de pacification, tant dans la sph&#232;re des relations sociales que dans celle des espaces politiques, se pr&#233;sente comme un processus homog&#232;ne, distinctement orient&#233;, plac&#233; sous un m&#234;me signe. De puissants contre- courants le traversent aujourd'hui, au point que c'est d&#233;sormais &lt;i&gt;la figure m&#234;me du processus&lt;/i&gt; qui doit &#234;tre r&#233;examin&#233;e. Le flux dans lequel nous sommes aujourd'hui emport&#233;s, &#224; l'heure du double s&#233;isme qu'a constitu&#233; l'an&#233;antissement de Gaza puis la (re)prise de pouvoir de Trump, permet-il encore de voir &#224; l'&#339;uvre l'&#233;nerg&#233;tique d'un proc&#232;s (&lt;i&gt;Prozess&lt;/i&gt;) civilisationnel dot&#233; d'une orientation (direction) clairement identifiable, tel que l'entendait Norbert Elias ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Le corps de l'ennemi&lt;/i&gt;, une certaine confusion est souvent entretenue, de mani&#232;re dommageable, entre zoopolitique et biopolitique. Par zoopolitique, j'y entendais une pratique de l'ennemi consistant &#224; le &#171; naturaliser &#187; en tant que &lt;i&gt;sale esp&#232;ce&lt;/i&gt;, &#224; l'animaliser et/ou le bestialiser &#8211; ce dont le pendant est form&#233; de pratiques violentes et hyperviolentes, d'usages de l'hostilit&#233; tendant &#224; son extermination.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, la biopolitique, dans son interface compliqu&#233;e avec la d&#233;mocratie moderne, s'oriente, comme l'a montr&#233; Foucault, dans une tout autre direction : si elle pr&#233;sente bien avec la zoopolitique ce trait commun d'&#234;tre avant tout une politique des corps plut&#244;t que des &#226;mes, elle place le vivant sous un tout autre signe &#8211; celui de sa prise en charge et sa promotion par les pouvoirs. &#171; Faire vivre et laisser mourir &#187; entendu comme maxime des pouvoirs modernes est ici oppos&#233; aux usages traditionnels de la souverainet&#233;, lesquels sont indissociables de la pr&#233;rogative de &#171; faire mourir &#187;. En principe, donc, si l'on s'en tient &#224; cette ligne de partage, c'est la souverainet&#233; qui est massacrante, plut&#244;t que le biopouvoir d&#233;fini par Foucault, assez vaguement, comme la forme &#171; moderne &#187; du pouvoir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais en m&#234;me temps, il se trouve que chez Foucault, quelque chose de la pr&#233;rogative souveraine, associ&#233;e &#224; la terreur, &#224; l'exception pure et au massacre, revient au c&#339;ur de la biopolitique, sous la forme de la thanatopolitique. Face obscure de la biopolitique, celle-ci a le visage du g&#233;nocide ou de l'arme nucl&#233;aire. Or, cette r&#233;versibilit&#233; de la biopolitique entendue comme optimisation du vivant en administration de la mort industrielle a bien, en pratique, comme effet le retour en force de la &lt;i&gt;politique des esp&#232;ces&lt;/i&gt;, une rechute vertigineuse dans des actions liquidatrices visant des esp&#232;ces humaines &#233;pingl&#233;es comme nuisibles, exterminables, inf&#233;rieures &#8211; une notion qui, sous nos yeux, se v&#233;rifie &#224; Gaza &#8211; les Gazaouis et, d'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale les Palestiniens, entendus comme corps collectif en trop, destin&#233; &#224; l'&#233;limination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pire &#233;tant encore &#224; venir, je ne pouvais imaginer, lorsque j'&#233;crivais &lt;i&gt;Le corps de l'ennemi&lt;/i&gt;, que la biopolitique puisse &#234;tre si rapidement, si massivement infiltr&#233;e et m&#234;me satur&#233;e par la thanatopolitique, ceci dans la m&#234;me mesure exactement que l'institution et la soci&#233;t&#233; d&#233;mocratiques p&#251;t devenir, sans la moindre rupture syst&#233;mique, le bouillon de culture d'un nouveau fascisme, d'une combinaison in&#233;dite de micro-fascismes prolif&#233;rants et de concr&#233;tions molaires (partis, institutions...), en attente de leur jonction (prometteuse des pires d&#233;sastres) avec la puissance &#233;tatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le m&#234;me esprit, je m'en remettais encore beaucoup trop &#224; des jeux d'oppositions &#224; la fois structurants et rassurants &#8211; &#224; commencer par le couple antagonique d&#233;mocratie/totalitarisme &#8211; subissant ici, une fois encore, l'ascendant arendtien. Aujourd'hui, je suis enclin &#224; ne prendre en compte cette ligne de partage galvaud&#233;e qu'avec la plus grande des circonspections &#8211; dans les d&#233;mocraties lib&#233;rales contemporaines, la d&#233;rive logocratique a d'ores et d&#233;j&#224; amplement contamin&#233; le gouvernement des vivants, l'indiff&#233;rence au r&#233;el, la fuite des gouvernants dans l'imaginaire, les productions discursives visant &#224; imposer les conditions d'une r&#233;alit&#233; de substitution y sont de plus en plus la r&#232;gle, ce qui les rapproche des logocraties totalitaires du XXe si&#232;cle. Ceci, sans oublier le d&#233;mant&#232;lement syst&#233;matique de l'&#233;tat de droit et la g&#233;n&#233;ralisation du recours &#224; des dispositifs et pratiques d'exception qui tendent aujourd'hui &#224; y devenir la r&#232;gle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fronti&#232;re devient de plus en plus floue entre le d&#233;magogue d'aujourd'hui entendant concentrer tous les pouvoirs entre ses mains, substituant son r&#232;gne autocratique et gueulard aux formes l&#233;gitim&#233;es du gouvernement des vivants et de la normativit&#233; d&#233;mocratique, souverainement indiff&#233;rent aux faits et autres &#233;l&#233;ments du r&#233;el, consid&#233;rant que ce qu'il consid&#232;re comme &lt;i&gt;son droit&lt;/i&gt; a valeur universelle, vouant un culte aux faits accomplis et aux rapports de force... et les figures associ&#233;es au totalitarisme au si&#232;cle dernier.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans les pratiques discursives pr&#233;valant aujourd'hui parmi les d&#233;mocraties occidentales, l'&#233;vocation des m&#226;nes du totalitarisme remplit une fonction purement id&#233;ologique, d&#233;pourvue de toute capacit&#233; ou destination analytique &#8211; il ne s'agit que d'associer l'adversaire syst&#233;mique du moment (la Chine, la Russie) aux images les plus r&#233;pulsives de l'Histoire du si&#232;cle dernier. A la lumi&#232;re des &#233;volutions les plus r&#233;centes des d&#233;mocraties occidentales (leur glissement g&#233;n&#233;ralis&#233; vers ce que leurs id&#233;ologues eux-m&#234;mes appellent les formes illib&#233;rales), le d&#233;bat sur le totalitarisme, sur ce qui d&#233;finirait le totalitaire en propre et &#224; la diff&#233;rence de tout autre r&#233;gime, est &#224; reprendre &#224; z&#233;ro. Les affinit&#233;s et les correspondances qui s'affichent entre les Arturo Ui d'aujourd'hui et ceux d'hier sont trop massives, trop &#233;videntes pour que nous puissions faire l'&#233;conomie d'une remise en question de l'appareil conceptuel l&#233;gu&#233;, notamment, par Hannah Arendt et qui avait, au fil du temps, acquis force de loi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est aussi que ces outils conceptuels, avec la doxa qui d&#233;coule de leur usage, ont &#233;t&#233; forg&#233;s pour penser une r&#233;alit&#233; historique mutil&#233;e &#8211; r&#233;duite au monde blanc, au Nord global, l'Europe et ses d&#233;pendances, &#224; l'exclusion de tout le &#171; reste &#187; de cet Occident, tout particuli&#232;rement le monde colonial. Le couple antagonique d&#233;mocratie/totalitarisme place la Colonie, la colonisation et les formes de domination et de gouvernement des vivants qui en d&#233;coulent dans un angle mort. Le tournant d&#233;colonial, en de&#231;&#224; duquel se situe ce livre, appelle, sur ce point crucial, &#224; un complet r&#233;agencement de notre &#171; bo&#238;te &#224; outils &#187; conceptuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit bien aujourd'hui, sous l'effet direct, imp&#233;rieux, que prend le cours des choses, de faire un sort &#224; une illusion, une superstition qui a subrepticement contamin&#233; notre philosophie de l'Histoire, ou ce qui en subsistait : celle de l'&lt;i&gt;irr&#233;versible&lt;/i&gt;, de l'irr&#233;vocabilit&#233; des processus de pacification des m&#339;urs et des espaces politiques, une id&#233;ologie, au fond, qui est la version &lt;i&gt;soft&lt;/i&gt; ou r&#233;siduelle de la philosophie du Progr&#232;s. Une version qui s'est cristallis&#233;e, apr&#232;s la chute du monde sovi&#233;tique, dans une id&#233;e fixe et un vaste programme &#8211; &lt;i&gt;la d&#233;mocratisation du monde&lt;/i&gt;. L'inconcevable, lorsque j'&#233;crivais ce livre, &#233;tait non pas que ce processus puisse conna&#238;tre des irr&#233;gularit&#233;s ou des interruptions, mais qu'il puisse &#234;tre, tout simplement, r&#233;versible comme un gant. C'est que la pacification des m&#339;urs, dans son sens le plus extensif, &#233;tant per&#231;u comme un &lt;i&gt;fait de civilisation&lt;/i&gt; et l'av&#232;nement puis l'institutionnalisation de la d&#233;mocratie en apparaissant comme ins&#233;parable, la dynamique soutenant ce processus apparaissait fond&#233;e sur une sorte de &lt;i&gt;n&#233;cessit&#233;&lt;/i&gt; &#224; laquelle rien ne pouvait, &#224; l'&#233;chelle de l'Histoire globale et de l'&#233;volution des soci&#233;t&#233;s, s'opposer. Or, c'est cela, pr&#233;cis&#233;ment, que nous avons vu se d&#233;faire sous nos yeux &#224; une rapidit&#233; qui, aujourd'hui encore, nous laisse transis.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est au point qu'on dirait aujourd'hui que, dans les d&#233;mocraties rong&#233;es par le virus &#171; illib&#233;ral &#187;, la figure majeure ou la puissance motrice n'est pas tant, comme on le dit couramment, la &#171; mont&#233;e de l'exception &#187;, sous le r&#233;gime de l'urgence et de l'improvisation, que la compulsion de &lt;i&gt;profanation&lt;/i&gt;, avec le go&#251;t du saccage qui l'accompagne, la production du chaos et de l'incertitude g&#233;n&#233;ralis&#233;e entendus comme moyen de dominer, &lt;i&gt;r&#233;gner&lt;/i&gt;, semer le d&#233;sarroi, d&#233;sorienter, intimider &#8211; le retour du despotisme, du caprice du prince entendus comme mani&#232;re d'afficher la souverainet&#233; rabaiss&#233;e au niveau de la loi du plus fort. En bref, le paradigme (de) Trump dont on n'en est plus &#224; s'&#233;tonner qu'au lieu d'avoir suscit&#233;, dans les d&#233;mocraties occidentales, un cri de r&#233;probation unanime, il ait &#233;veill&#233; tant de vocations et convoqu&#233; tant de fans et de disciples. Le trait abyssal de la r&#233;gression (du mouvement de d&#233;civilisation) en cours se manifeste l&#224; o&#249; le paradigme &#171; moderne &#187; par excellence, celui du gouvernement des vivants fond&#233; sur toute une rationalit&#233; instrumentale, avec les technologies et dispositifs qui la prolongent, c&#232;de devant &lt;i&gt;le retour du r&#232;gne&lt;/i&gt;, tendant vers le despotisme et r&#233;tablissant la figure du souverain insusbstituable et dont &#233;mane directement la loi &#8211; un mixte &#233;trange, grotesque et terrifiant de monarque absolu et de potentat totalitaire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le prolongement de cet effondrement, la fictionnalisation des &#233;l&#233;ments de r&#233;alit&#233; nagu&#232;re les plus solidement &#233;tablis se poursuit. Le r&#232;gne carbure au &lt;i&gt;storytelling&lt;/i&gt;, aux &#233;l&#233;ments de langage, &#224; la fabrication en cha&#238;ne des fantasmagories, &#224; la mobilisation des affects les plus r&#233;actifs. Ces rideaux de fum&#233;e sont le truchement n&#233;cessaire de la restauration et de la mise au pas, sur le terrain, dans leurs formes les plus obscurantistes et violentes &#8211; le retour de l'h&#233;g&#233;monisme et du supr&#233;maciste dans leurs formes les plus d&#233;complex&#233;es, entre autres. La r&#233;gression trumpiste a une couleur, elle est blanche, m&#234;me et surtout quand les figures qui la promeuvent ne le sont, elles, pas tout &#224; fait, voire pas du tout &#8211; un enjeu, donc, non pas de blancheur mais de blanchit&#233;, laquelle se tient dans les t&#234;tes et les conduites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans doute ce livre prend-il trop pour argent comptant cette id&#233;e v&#233;hicul&#233;e par les courants dominants dans la philosophie occidentale &#224; la fin du si&#232;cle dernier : civiliser le domaine politique et donc, dans les termes du projet moderne, promouvoir la d&#233;mocratie, cela passe par la d&#233;- biologisation de ce domaine, c'est-&#224;-dire par un &#233;loignement syst&#233;matique, dans la d&#233;finition des principes et des valeurs fondant le gouvernement des soci&#233;t&#233;s modernes, de toute r&#233;f&#233;rence au domaine biologique et aux notions s'y rapportant&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir sur ce point l'ouvrage de Barbara Stiegler, Nietzsche et la vie, une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Cette orientation trouve notamment son fondement dans le traumatisme d&#233;coulant de l'usage que fit le nazisme de ces r&#233;f&#233;rences &#224; la biologie pour fonder son supr&#233;macisme racial et mettre en &#339;uvre les exterminations qui en d&#233;coulent.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour autant, il n'en demeure pas moins patent que le c&#339;ur et le fleuron de la d&#233;mocratie occidentale, dans ses formes les plus avanc&#233;es, &#224; partir des ann&#233;es 1930 et surtout des lendemains de la Seconde guerre mondiale, c'est le &lt;i&gt;welfare state&lt;/i&gt;. Or celui-ci est bien avant tout une politique du vivant, destin&#233;e &#224; am&#233;liorer les conditions g&#233;n&#233;rales de l'existence de la majorit&#233; des populations qu'elle prend en charge. Ce gouvernement des vivants trouve son point d'implication dans les corps avant tout, et il consiste avant tout en la mise en &#339;uvre de rationalit&#233;s instrumentales, de technologies et de dispositifs destin&#233;s &#224; rendre la vie de la majorit&#233; des vivants plus vivable &#8211; la promotion de la citoyennet&#233;, les id&#233;aux, les valeurs et les principes se tiennent &#224; l'arri&#232;re- plan de ces processus premiers, prioritaires, d'optimisation du vivant humain.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si l'on jette un regard r&#233;trospectif sur les soci&#233;t&#233;s occidentales blanches depuis la Seconde guerre mondiale, on s'avise ais&#233;ment du fait que c'est en premier lieu dans cette dimension, biologique et biopolitique, qu'ont &#233;t&#233; enregistr&#233;es les performances les plus probantes, &#224; l'&#233;chelle collective de la population comme &#224; l'&#233;chelle de la promotion des individus. C'est bien sur cette base solide que s'est r&#233;alis&#233; le consensus social qui a assur&#233; la stabilit&#233; et la continuit&#233; de ces ensembles jusqu'&#224; la fin du si&#232;cle dernier. Un pas plus avant, on pourrait aller jusqu'&#224; dire que la d&#233;mocratie, comme grande forme et appareil institutionnel, mais aussi comme r&#233;cit ou id&#233;ologie, ce n'est jamais, dans cette longue s&#233;quence que le bon visage ou le profil avantageux de la biopolitique soutenue par l'&#233;nerg&#233;tique du &#171; faire vivre &#187;. Les valeurs et les principes seraient ici avant tout la musique d'accompagnement de ces efforts de promotion du vivant humain.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est sur un mode tout n&#233;gatif que se d&#233;voile, au cours des deux premi&#232;res d&#233;cennies de ce si&#232;cle, le vrai visage de cet interface entre la d&#233;mocratie et la biopolitique en son &#226;ge d'or &#8211; lorsque les &#233;lites gouvernantes contemporaines se trouvent confront&#233;es &#224; de nouveaux d&#233;fis majeurs, in&#233;dits, et dont l'incidence se manifeste en premier lieu au plan de la politique des vivants : la g&#233;n&#233;ralisation et l'acc&#233;l&#233;ration de la crise environnementale, le r&#233;chauffement climatique, les pand&#233;mies, le retour en force du spectre de la guerre globale... C'est &#224; l'&#233;preuve de cette accumulation de crises que l'&#233;difice de la d&#233;mocratie institutionnelle ne tarde pas &#224; se l&#233;zarder et que, rapidement, il appara&#238;t que le roi (la d&#233;mocratie lib&#233;rale) est nu. En effet, au fil de ces tests, et notablement &#224; l'&#233;preuve (globale) de la pand&#233;mie covidienne, la diff&#233;rence entre le bon et le mauvais gouvernement s'affiche de fa&#231;on flagrante dans la dimension biopolitique, celle de la politique du vivant avant tout, et non pas dans la plus ou moins grande fid&#233;lit&#233; &#224; l'axiologie d&#233;mocratique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui fait, &#224; l'&#233;preuve de ces tests, la diff&#233;rence, c'est l'aptitude &#224; fonder une strat&#233;gie et des actions &#233;tablies sur des &#233;l&#233;ments de rationalit&#233; biopolitique (comment prot&#233;ger les populations, comment prendre en charge leurs int&#233;r&#234;ts sanitaires vitaux face &#224; des menaces massives, jusqu'ici inconnues ?), ceci bien davantage que le scrupule dans l'application &#224; s'en tenir rigoureusement au respect des principes de la d&#233;mocratie lib&#233;rale (tout ce qui se subsume sous le motif de la &#171; libert&#233; individuelle &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet si, d&#233;sormais, les d&#233;mocraties lib&#233;rales &#233;chouent de plus en plus massivement face &#224; ces tests, m&#234;me si c'est de fa&#231;on in&#233;gale et diff&#233;renci&#233;e, c'est avant tout parce qu'elles sont d&#233;sormais dans l'incapacit&#233; de respecter le pacte biopolitique implicite qui les liait aux populations (rendre l'existence collective toujours plus vivable) &#8211; ou bien alors, plut&#244;t, parce qu'elles n'y adh&#232;rent plus, parce qu'elles s'en sont d&#233;tourn&#233;es. De fa&#231;on toujours plus criante, l'invocation perp&#233;tuelle des valeurs et des principes y est devenue le cache-mis&#232;re des faillites accumul&#233;es dans la dimension du gouvernement des vivants. La r&#233;f&#233;rence aux valeurs est devenue, au temps o&#249; toutes les &#233;lites gouvernantes, dans les d&#233;mocraties occidentales, se sont converties au n&#233;o- lib&#233;ralisme, de pures incantations destin&#233;es &#224; masquer la mont&#233;e de l'obscurantisme et de la d&#233;saffection dans l'horizon biopolitique : dans la plupart des d&#233;mocraties occidentales, les gouvernements en place n'ont pas &#233;t&#233; &#224; la hauteur de leurs responsabilit&#233;s lorsque est survenue l'&#233;preuve de la pand&#233;mie covidienne, certains, comme aux &#201;tats-Unis, ont cultiv&#233; &#224; cette occasion un obscurantisme et un d&#233;ni de la r&#233;alit&#233; dont les secteurs les plus expos&#233;s de la population ont pay&#233; le prix accablant, un d&#233;ni qui se retrouve dans le r&#233;visionnisme qui prosp&#232;re d&#233;sormais sous ces latitudes en mati&#232;re environnementale et climatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces &#233;checs et ces faillites exposent en pleine lumi&#232;re les trompe-l'&#339;il du d&#233;corum d&#233;mocratique. Comme l'a &#233;tabli Foucault, les pouvoirs modernes trouvent leurs assises solides avant tout dans l'exercice du pouvoir sur la vie des populations qu'elles gouvernent et non pas sur la mise en &#339;uvre de la souverainet&#233; sur un mode d&#233;mocratique. Ces pouvoirs trouvent, dans leur &#226;ge d'or, leur l&#233;gitimit&#233; aux yeux des populations &#224; promouvoir des formes de vie per&#231;ues comme progressivement am&#233;lior&#233;es et constamment am&#233;liorables, bien davantage que dans la promotion des id&#233;aux ou des id&#233;alit&#233;s associ&#233;s &#224; la d&#233;mocratie.&lt;br class='autobr' /&gt;
La question pressante aujourd'hui serait de savoir ce qui se dessine sur la ligne d'horizon quand, &#224; l'&#233;vidence, les d&#233;mocraties lib&#233;rales ne sont plus en mesure de mettre en &#339;uvre ce programme biopolitique (ou quand elles ne sont plus orient&#233;es dans cette direction). A l'&#233;vidence, les d&#233;mocraties lib&#233;rales r&#233;orient&#233;es dans le sens du n&#233;o- lib&#233;ralisme et rong&#233;es par le virus &#171; illib&#233;ral &#187; sont des biocraties dont le maquillage humaniste et droit de l'hommiste s'est d&#233;fait &#224; l'&#233;preuve des d&#233;fis du pr&#233;sent ; elles ont totalement rompu avec l'esprit et le programme de l'&#201;tat social, le seul sujet collectif sur lequel elles conservent aujourd'hui les yeux riv&#233;s est l'idole &#201;conomie, les vivants &#233;tant d&#233;sormais per&#231;us comme de simples accessoires de cette toute-puissante d&#233;it&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
A l'&#233;preuve de tests comme la pand&#233;mie covidienne ou les enjeux environnementaux du pr&#233;sent, ce qui s'effondre est tout simplement l'&#233;difice discursif qui, apr&#232;s la chute de l'empire sovi&#233;tique, avait impos&#233; sa fallacieuse &#233;vidence &#8211; celle d'une sup&#233;riorit&#233; intrins&#232;que et naturelle du r&#233;gime d&#233;mocratique et du lib&#233;ralisme &#233;conomique, son fr&#232;re jumeau, sur ses concurrents, &#224; commencer par les r&#233;gimes &#171; socialistes &#187; de diff&#233;rentes teintures et moutures. C'est qu'il est notoire que la Chine, le Vietnam ou Cuba ont r&#233;alis&#233;, dans le contexte de la pand&#233;mie covidienne, des performances incomparablement sup&#233;rieures &#224; celles de pays comme l'Italie, les &#201;tats-Unis ou, &lt;i&gt;a fortiori&lt;/i&gt;, le Br&#233;sil ou l'Inde, &#171; la d&#233;mocratie la plus peupl&#233;e du monde &#187;. C'est toute la th&#233;odic&#233;e de la d&#233;mocratie lib&#233;rale, revenue en majest&#233; sur les ruines de l'empire sovi&#233;tique qui s'est fracass&#233;e sur l'&#233;cueil de la pand&#233;mie covidienne, comme elle continue de le faire &#224; l'&#233;preuve du r&#233;chauffement climatique et des grandes questions environnementales ; comme elle se fracasse, aussi bien, sur l'agencement toujours plus massif et compact des dispositions fascistes du pr&#233;sent sur les appareils de la d&#233;mocratie lib&#233;rale. Les compatibilit&#233;s, nagu&#232;re inconcevables, qui se d&#233;couvrent ici d&#233;masquent l'imposture du discours mis en forme par Francis Fukuyama, et qui avait impos&#233; son autorit&#233; dans le temps o&#249; j'&#233;crivais &lt;i&gt;Le corps de l'ennemi&lt;/i&gt; : le triomphe historique et d&#233;finitif de la d&#233;mocratie lib&#233;rale n'aura gu&#232;re dur&#233; plus de deux d&#233;cennies...&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Francis Fukuyama, La fin de l'histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992.&#034; id=&#034;nh4-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Le visage de la d&#233;mocratie lib&#233;rale aujourd'hui emprunte toujours davantage ses traits &#224; la dictature schmittienne et toujours moins aux id&#233;aux des p&#232;res fondateurs de la d&#233;mocratie am&#233;ricaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;gime d'histoire sous lequel nous vivons aujourd'hui n'est pas du tout, comme le sugg&#233;rait &lt;i&gt;Le corps de l'ennemi&lt;/i&gt;, f&#251;t-ce avec force b&#233;mols, port&#233; par l'&#233;nerg&#233;tique de la pacification des espaces et des m&#339;urs politiques, c'est &lt;i&gt;la terreur&lt;/i&gt;, inscrite dans un horizon o&#249; le retour de la guerre &#224; l'&#233;chelle globale appara&#238;t de plus en plus in&#233;luctable. L'an&#233;antissement de Gaza n'est pas, dans ce contexte, l'exception horrifique, le d&#233;bordement scandaleux d'une &lt;i&gt;hybris&lt;/i&gt; hors-contr&#244;le, c'est un &lt;i&gt;signe d'histoire&lt;/i&gt;, un signe diagnostique et pronostique qui nous conduit au c&#339;ur de ce qui constitue la texture de notre pr&#233;sent (dans la dimension de l'Histoire), de ce qui dessine la singularit&#233; de l'&#233;poque &#8211; ce qui se d&#233;voile &#224; Gaza (mais aussi bien dans la guerre civile sans fin qui ravage la R&#233;publique du Congo ou les man&#339;uvres &#224; haut risque de l'alliance occidentale en mer de Chine &#8211; c'est la matrice de l'&#233;poque).&lt;br class='autobr' /&gt;
On en vient ici &#224; se demander si tout le d&#233;veloppement (sur lequel s'attarde &lt;i&gt;Le corps de l'ennemi&lt;/i&gt;) d'une dynamique de pacification dont la d&#233;mocratie occidentale fut, au XXe si&#232;cle l'&#233;claireur et le mod&#232;le (avec ses attributs singuliers, le parlementarisme et la citoyennet&#233;) n'aurait pas &#233;t&#233; (plut&#244;t que la manifestation d'un mouvement de fond, inscrit dans les profondeurs de la civilisation) une incidente, une parenth&#232;se enchant&#233;e, un instant de suspens d'une histoire demeurant plac&#233;e sous le signe du d&#233;sastre &#8211; de la production du chaos et de l'affrontement perp&#233;tuel... Apr&#232;s tout, le XXe si&#232;cle, &#226;ge d'or de la d&#233;mocratie lib&#233;rale en Occident, demeure en premier lieu l'&#226;ge des guerres mondiales, des massacres coloniaux, des d&#233;colonisations sanglantes, de l' &#171; invention &#187; du g&#233;nocide.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'invention et l'extension de la d&#233;mocratie, en ce sens, ne prosp&#232;rent que sur fond de continuit&#233; de ce que Foucault appelait l'histoire massacrante. Le retour en force de la terreur comme figure surplombant notre actualit&#233; ne ferait au fond que r&#233;tablir explicitement les continuit&#233;s (provisoirement masqu&#233;es par le bref moment d'enchantement d&#233;mocratique) de l'histoire &lt;i&gt;terrible&lt;/i&gt; &#8211; celle que Hegel compare un &#233;tal de boucherie (ou un autel ?) sur lequel saigne le destin des peuples &#8211; les Palestiniens aujourd'hui &#8211; en pr&#233;lude &#224; d'autres d&#233;sastres&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hegel, La Raison dans l'Histoire (1822).&#034; id=&#034;nh4-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on le voit avec le retour en force de Trump, les forces de mort se donnent d&#233;sormais libre cours dans les formes de gouvernement dominantes dans les post- d&#233;mocraties occidentales &#8211; le gouvernement au m&#233;pris de toute &lt;i&gt;common decency&lt;/i&gt; &#8211; c'est cela qui a d&#233;sormais, dans la plus puissante des d&#233;mocraties force de loi et qui, dans le monde occidental, cr&#233;e un formidable d'appel d'air ; et c'est bien, dans son fondement m&#234;me, &#171; viva la muerte ! &#187;, le slogan nihiliste chauff&#233; &#224; blanc, devenu le cri de ralliement et le pain quotidien de la gouvernementalit&#233; post- d&#233;mocratique en Occident et dans le monde blanc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous voici donc bien &#233;loign&#233;s, et c'est peu de le dire, des envol&#233;es enflamm&#233;es et des proph&#233;ties vertueuses de Hugo et Renan.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Norbert Elias, &lt;i&gt;Le proc&#232;s de la civilisation&lt;/i&gt; (1939).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Alors m&#234;me qu'il n'y a pas si longtemps, le &#171; g&#233;nocide ou&#239;gour &#187; imaginaire fabriqu&#233; par la propagande antichinoise trouvait de solides relais au plus haut niveau dans les appareils politiques et m&#233;diatiques occidentaux.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir sur ce point le livre de Luciano Canfora, &lt;i&gt;La d&#233;mocratie, histoire d'une id&#233;ologie&lt;/i&gt;, Seuil, 2006.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir sur ce point l'ouvrage de Barbara Stiegler, &lt;i&gt;Nietzsche et la vie, une nouvelle histoire de la philosophie&lt;/i&gt;, Gallimard, Folio, 2021.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Francis Fukuyama, &lt;i&gt;La fin de l'histoire et le dernier homme&lt;/i&gt;, Flammarion, 1992.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Hegel, &lt;i&gt;La Raison dans l'Histoire&lt;/i&gt; (1822).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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