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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>La fugue cr&#233;atrice des n&#232;gres marrons</title>
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		<dc:date>2016-09-14T09:03:35Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Touam Bona</dc:creator>



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&lt;p&gt;Je commencerai par pr&#233;senter ma d&#233;marche, puis j'&#233;voquerai les f&#234;lures intimes &#224; partir desquelles s'est manifest&#233;e en moi la n&#233;cessit&#233; de questionner et d'&#233;crire, et enfin je lirai des extraits de mon livre Fugitif, o&#249; cours-tu ? pour vous donner une id&#233;e des diff&#233;rentes pistes que j'y explore. &lt;br class='autobr' /&gt; N&#232;gre marron, qu'est-ce qu'un n&#232;gre marron ?&#8230; En un mot, c'est un fugitif, le fugitif par excellence. Mais comment saisir ce qui ne persiste dans l'&#234;tre qu'en disparaissant ? Entrons donc dans le (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=51" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; 2016&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Je commencerai par pr&#233;senter ma d&#233;marche, puis j'&#233;voquerai les f&#234;lures intimes &#224; partir desquelles s'est manifest&#233;e en moi la n&#233;cessit&#233; de questionner et d'&#233;crire, et enfin je lirai des extraits de mon livre &lt;i&gt;Fugitif, o&#249; cours-tu ?&lt;/i&gt; pour vous donner une id&#233;e des diff&#233;rentes pistes que j'y explore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; N&#232;gre marron, qu'est-ce qu'un n&#232;gre marron ?&#8230; En un mot, c'est un fugitif, le fugitif par excellence. Mais comment saisir ce qui ne persiste dans l'&#234;tre qu'en disparaissant ? Entrons donc dans le vif du sujet ou plut&#244;t du hors sujet. C'est un sujet en fugue, un sujet en contrepoint, un contre-sujet, un sujet l&#233;zard&#233;, un sujet qui fuit de toute part que j'ai tent&#233; d'approcher tout au long de mon essai. Vous vous demandez peut-&#234;tre &#171; mais &#224; qui s'adresse cette question ? &#187;... Eh bien j'ai compris apr&#232;s coup qu'elle s'adressait d'abord &#224; moi-m&#234;me. On parle, on agit, on produit toujours de quelque part, &#224; partir de ses propres lignes de faille, m&#234;me lorsqu'on s'efforce de les masquer. Il n'est sans doute rien de plus pr&#233;cieux que notre propre vuln&#233;rabilit&#233;. Et plus nous nous murons dans l'objectivit&#233;, dans l'efficacit&#233;, dans la perfection, plus b&#234;tes et inhumains nous devenons. Les questions les plus vitales n'attendent pas forc&#233;ment une r&#233;ponse, elles nourrissent nos qu&#234;tes. On ne fuit pas pour aller quelque part, on fugue d'abord pour se r&#233;inventer, et le refuge n'appara&#238;t que dans le mouvement m&#234;me de la fugue, un mouvement de repli qui d&#233;plie des espace-temps inou&#239;s et toujours en suspens... En chacun de nous, sommeille un fugitif : un &#234;tre qui &#233;touffe entre quatre murs, qui cherche du regard la ligne d'horizon, qui scrute la nuit &#233;toil&#233;e, qui veut sentir le vent, le soleil, la pluie, les &#233;l&#233;ments le p&#233;n&#233;trer par tous les pores et en &#233;pouser le cycle des mutations. Percevoir jusqu'&#224; devenir imperceptible. Chaque fois que nous faussons nos identit&#233;s, chaque fois que nous transgressons des fronti&#232;res, chaque fois que nous nous offrons &#224; l'impr&#233;vu de la rencontre, &#034;&#234;tres de fuite&#034; nous devenons : des &#234;tres qui fuient de toutes parts, et qui &#233;chappent d'abord &#224; ce qu'ils sont cens&#233;s &#234;tre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne propose pas une le&#231;on d'histoire mais une m&#233;ditation autour d'une exp&#233;rience historique m&#233;connue, le marronnage. Si je me plonge dans le pass&#233;, c'est d'abord pour questionner le pr&#233;sent et y d&#233;celer la possibilit&#233; d'autres futurs que ceux prescrits par l'ordre dominant. Mon travail ne rel&#232;ve pas d'une discipline particuli&#232;re, il s'inscrit dans une d&#233;marche &#171; h&#233;r&#233;tique &#187;, celle de l'essai et ob&#233;it &#224; sa logique musicale. Mon &#233;criture se veut donc &#171; buissonni&#232;re &#187;, sur le mod&#232;le d'une fugue baroque elle proc&#232;de par variation &#8211; des voix, des perspectives, des modes de traitement. Bref, mon livre est lui-m&#234;me l'espace d'une fugue, d'un vagabondage philosophique et litt&#233;raire. Il s'agit d'&#233;chapper non seulement aux cloisonnements acad&#233;miques mais aussi aux lectures dominantes de l'histoire coloniale. Si ces histoires de neg marrons me fascinent tant, c'est d'abord parce que je suis zombi : on m'a vol&#233; ma naissance et ma m&#233;moire, comme tant d'autres je suis perdu et maudit, et je dois constamment courrir, fuir, fuguer pour ne pas perdre l'&#233;quilibre sur le fil tendu entre mes pr&#233;cipices.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'&#233;cho persistant du &#171; umgawa &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfant, comme bien des Afrop&#233;en(e)s, c'est lors de mes premiers jours d'&#233;cole &#8211; dans une jolie maternelle du 15&#232;me arrondissement de Paris &#8211; que je me suis d&#233;couvert &#171; noir &#187; dans les yeux de mes petits camarades. Il faut dire que je faisais un peu t&#226;che au milieu d'eux &#8211; j'&#233;tais le seul bronz&#233; &#8211; et que mon nom, &#171; Touam Bona &#187;, un vrai nom de bamboula, n'arrangeait pas vraiment les choses. Je me rappelle qu'un jour, &#231;a devait &#234;tre le grand film du dimanche soir sur TF1, ils ont pass&#233; un Tarzan en noir et blanc, un vrai bon Tarzan avec romance entre l'homme-singe et Jane au-dessus de la canop&#233;e, avec cri tyrolien d&#233;chirant la jungle, avec crawl supersonique de Johnny Weissmuller louvoyant entre les crocodiles, et toujours en arri&#232;re-plan, presque hors du cadre, la masse indistincte des n&#232;gres &#8211; cr&#233;atures taill&#233;es dans les t&#233;n&#232;bres de la sauvagerie dont la chute d'une falaise ou la d&#233;voration par les fauves ne suscitait pas plus de compassion que la mort d'une b&#234;te de somme.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'ailleurs les n&#232;gres, dans ce film, c'&#233;tait de vrais t&#234;tes de mule, ce n'&#233;tait qu'&#224; coup de fouet que les &#171; bwana &#187; parvenaient &#224; les faire avancer, &#224; les gu&#233;rir de leur paresse cong&#233;nitale. &#171; Umgawa ! &#187;, &#171; umgawaaa &#187;, &#171; uuumgawa &#187;&#8230;, c'&#233;tait la formule magique qu'employaient les blancs pour s'adresser autant aux animaux qu'aux indig&#232;nes ; cela pouvait signifier &#171; avance ! &#187;, &#171; o&#249; est la rivi&#232;re ? &#187;, &#171; porte ces d&#233;fenses ! &#187;, tout d&#233;pendait de la gestuelle, des mimiques, de l'intonation qui accompagnait la prononciation de cette parole rituelle. Mais la plupart du temps, &#171; umgawa &#187; n'exprimait que des ordres : la langue coloniale est en effet commandement. Aussi caricatural soit-il, l'usage dans Tarzan de l'onomatop&#233;e &#171; umgawa &#187; ne constitue en fait qu'une forme &#233;pur&#233;e de ce qu'on appelle en France, &#224; partir du 19&#232;me si&#232;cle, le &#171; petit-n&#232;gre &#187;. L'administrateur colonial Maurice Delafosse en parle ainsi Comment voudrait-on qu'un Noir, dont la langue est d'une simplicit&#233; rudimentaire et d'une logique presque toujours absolue, s'assimile rapidement un idiome aussi raffin&#233; et illogique que le n&#244;tre ? &lt;i&gt;C'est bel et bien le Noir &#8211; ou, d'une mani&#232;re plus g&#233;n&#233;rale, le primitif &#8211; qui a forg&#233; le petit-n&#232;gre, en adaptant le fran&#231;ais &#224; son &#233;tat d'esprit&lt;/i&gt; 1904.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mon p&#232;re, aussi noir que les hommes que je percevais sur l'&#233;cran de notre petit t&#233;l&#233;viseur, devait &#234;tre assis pr&#232;s de moi &#8211; on vivait dans une chambre de bonne &#8211;, et pourtant je ne l'associais pas du tout aux n&#232;gres de Tarzan. Je n'arrive pas &#224; me souvenir de la t&#234;te qu'il pouvait faire &#224; la vue de tous ces n&#232;gres superstitieux, stupides et, surtout, d'une docilit&#233; effarante. Comment aurais-je pu imaginer qu'il put se sentir humili&#233; vu que moi-m&#234;me, comme les jeunes Antillais d&#233;crits par Fanon, je m'identifiais compl&#232;tement &#224; Tarzan : &#171; Aux Antilles, le jeune Noir s'identifie de facto &#224; Tarzan contre les n&#232;gres &#187;. Comment aurais-je pu voir dans mon p&#232;re un &#171; n&#232;gre &#187;, lui qui n'&#233;tait que r&#233;volte, lui qui passait ses soir&#233;es &#224; discuter de R&#233;volution avec ses camarades exil&#233;s, lui qui me terrorisait par son seul regard et &#233;tait &#224; mes yeux &#8211; rien de plus banal chez un fils &#8211; l'homme le plus fort et le plus courageux du monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je me rappelle que le lendemain de cette diffusion, quelque chose d'&#233;trange m'arriva &#224; l'&#233;cole, c'&#233;tait comme si le film se poursuivait ou plut&#244;t me poursuivait : des cris de singes, des &#171; umgawa &#187;, des &#171; cheetah &#187;, des &#171; bwana &#187;, des &#171; negro &#187;, des &#171; retourne dans ta jungle &#187; fusaient de toutes parts. C'est sans doute &#224; ce moment-l&#224; que j'ai compris que je ne faisais pas partie du camps des vainqueurs, le camps des conquistadores, des cow-boys, des Livingstone&#8230; J'aurais voulu dispara&#238;tre sous terre, frotter, frotter, encore frotter avec du savon, de la lessive, de la javelle cette peau qui ne pouvait &#234;tre mienne, j'aurais voulu la poncer jusqu'&#224; en &#244;ter toute obscurit&#233;, jusqu'&#224; devenir transparent. Devenir invisible. Mais non, cette salet&#233; de couleur &#231;a ne part pas comme &#231;a, &#231;a colle &#224; la peau comme du mazout : je n'&#233;tais qu'un pitoyable go&#233;land englu&#233; dans une mar&#233;e noire. Avec le recul, ce genre d'exp&#233;rience para&#238;t anodin, mais il suffit parfois d'un petit impact, d'une petite onde de choc pour qu'un miroir se brise et que notre visage se l&#233;zarde au point de ne plus r&#233;ussir &#224; s'y reconna&#238;tre. J'ai donc d&#251; faire le d&#233;tour des Am&#233;riques pour me r&#233;concilier avec ma part d'Afrique, ma part de t&#233;n&#232;bres.&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Extraits&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien qu'ils regorgent de morts vivants, les films d'horreur am&#233;ricains n'&#233;voquent jamais le lieu de naissance du &#034;zombi&#034; : la plantation esclavagiste. &#034;Aux moindres vell&#233;it&#233;s d'insubordination de la part d'un zombi, tailladez-lui la peau, &#233;crabouillez-lui la chair, brisez-lui les os, &#233;crasez-lui la t&#234;te, jusqu'&#224; la plus compl&#232;te pulv&#233;risation. Ensuite, d&#233;salt&#233;rez-vous de son sang&#034; (Les affres d'un d&#233;fi) ; sous la forme d'une parabole, le po&#232;te ha&#239;tien Frank&#233;tienne nous d&#233;peint ici la p&#233;dagogie de l'esclavage - une p&#233;dagogie de la cruaut&#233;. Si le pouvoir du ma&#238;tre s'apparente au dressage d'animaux sauvages, c'est parce qu'il se manifeste d'abord comme pouvoir de faire couler le sang (latin cruor). Le zombi est le double spectral de l'esclave, l'ombre qui hante les lieux du crime : il na&#238;t de la d&#233;personnalisation, de l'animalisation, de la n&#233;gation de l'&#234;tre humain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le langage de base de l'esclavage est celui du fouet. Lorsqu'on &#034;taille un n&#232;gre&#034; proprement, chaque coup doit creuser ou approfondir un sillon dans la chair de ce dernier. On proc&#232;de habituellement en l'attachant &#224; &#034;quatre piquets&#034; ou &#224; une &#034;&#233;chelle&#034;. Mais on peut &#233;galement choisir la m&#233;thode du &#034;hamac&#034; - la suspension par les quatre membres -, ou celle de la &#034;brimbale&#034; - la suspension par les mains. On aura le choix entre des lianes coupantes, des &#034;rigoises&#034; (nerfs de b&#339;uf), des cordes de chanvre, et toutes les vari&#233;t&#233;s imaginables et possibles de fibres v&#233;g&#233;tales et organiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La marque de l'esclave, c'est d'abord le stigmate (grec stigma), ces marques corporelles qui chez les Grecs exhibaient l'infamie, la d&#233;ch&#233;ance, l'impuret&#233; de celui qui les portait (esclave, tra&#238;tre, criminel). Le stigmate &#233;tablit une distance infranchissable entre le ma&#238;tre et son esclave - celle qui s&#233;pare l'homme du b&#233;tail qu'il marque. C'est en gravant au fer rouge ses initiales sur l'&#233;paule du n&#232;gre que le ma&#238;tre en prend rituellement &#034;possession&#034;, en devient officiellement le propri&#233;taire : la peau est un parchemin. Dans la plantation, la fonction premi&#232;re de la cruaut&#233; est d'imprimer dans les corps et d'exhiber en permanence la loi de l'in&#233;galit&#233;, la loi de la domination du ma&#238;tre sur l'esclave. Selon son intensit&#233; et les circonstances de son application, la cruaut&#233; &#034;dominicale&#034; (du dominus, du ma&#238;tre) oscille entre violence &#034;orthop&#233;dique&#034; et violence &#034;exceptionnelle&#034;. Violence orthop&#233;dique quand, par l'usage correctif et syst&#233;matique du fouet, la cruaut&#233; maintient l'individu dans le rang (social et spatial), dans l'encha&#238;nement des op&#233;rations, dans le rythme de production. Violence exceptionnelle quand, par l'exc&#232;s des supplices, elle r&#233;active le pouvoir du ma&#238;tre un instant bless&#233; par l'esclave &#034;criminel&#034;. Le supplice qui constitue une pratique p&#233;nale exceptionnelle en Europe (relevant de la justice royale ou inquisitoriale) devient en terre d'esclavage une pratique ordinaire. Plus il y a d'esclaves dans une plantation ou dans une r&#233;gion et plus la minorit&#233; des ma&#238;tres recourt &#224; la terreur pour maintenir sa domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224; des corps, ce sont les &#226;mes que la machine d'esclavage mutile. De l'&#226;me du n&#232;gre, le ma&#238;tre tente de retrancher l'esprit, la m&#233;moire, la personnalit&#233; ; ce que les Ha&#239;tiens appellent le &lt;i&gt;&#034;ti bon ange&#034;&lt;/i&gt; &#8211; le principe de l'individualit&#233; dans la religion Vodou. Il s'agit de d&#233;cerveler le n&#232;gre pour mieux le r&#233;duire &#224; la b&#234;te de somme. C'est ce qu'exprime clairement, en 1831, un homme politique am&#233;ricain devant la chambre des repr&#233;sentants de Virginie :&lt;i&gt; &#034;Si nous pouvions supprimer leur capacit&#233; de voir la lumi&#232;re, notre t&#226;che serait termin&#233;e, ils seraient alors au m&#234;me niveau que les b&#234;tes des champs, et nous serions en s&#233;curit&#233;&#034; (Histoire populaire des &#201;tats-Unis&lt;/i&gt;, H. Zinn). De part et d'autre de l'Atlantique, des c&#244;tes d'Angola &#224; celles d'Ha&#239;ti, le zombi incarne l'esclave id&#233;al : un vivant priv&#233; de conscience, un &#034;mort vivant&#034; qui n'offre plus aucune r&#233;sistance &#224; la volont&#233; du ma&#238;tre. La&#235;nnec Hurbon nous apprend en effet que chez &lt;i&gt;&#034;les Douala [Cameroun], on parle encore de faux morts vendus qui travaillent nuit et jour pour leurs propri&#233;taires dans les r&#233;gions montagneuses. La description de ces faux-morts esclaves recoupe parfaitement celle des zombis d'Ha&#239;ti. Un individu est s&#233;par&#233; de son ombre ou de son double, il tombe malade et prend l'apparence d'un cadavre ; il est enterr&#233; ; un sorcier vient le r&#233;veiller pour le mettre au travail comme esclave sur des plantations&#034; (Le Barbare imaginaire)&lt;/i&gt;. &#192; travers les r&#233;cits de &#034;zombification&#034;, c'est bien s&#251;r le souvenir de la traite des n&#232;gres qui perdure. Dans l'imaginaire social des soci&#233;t&#233;s africaines et cr&#233;oles, la sorcellerie se pr&#233;sente comme une capture et une d&#233;voration de l'&#226;me, de sorte que l'ordre esclavagiste se confond avec l'ordre m&#234;me de la sorcellerie. Le zombi, c'est l'&#234;tre ensorcel&#233; : il est donc indissociable de la figure inverse du sorcier. Le fait d'&#234;tre &#034;ensorcel&#233;&#034; traduit sur le plan symbolique une situation concr&#232;te d'ali&#233;nation : &#234;tre esclave c'est &#234;tre &#034;poss&#233;d&#233;&#034; par une puissance &#233;trang&#232;re, c'est &#234;tre d&#233;poss&#233;d&#233; de soi au profit d'un ma&#238;tre dont on devient la propri&#233;t&#233;. Ce qu'on a de plus propre, notre corps, notre vie m&#234;me constitue d&#233;sormais le bien d'autrui. Si les films de George Romero ont une port&#233;e politique et sociale &lt;i&gt;(La nuit des morts vivants, Zombie&lt;/i&gt;, etc.), c'est justement parce que derri&#232;re l'invasion des zombis se profile toujours la r&#233;volte des esclaves, des exploit&#233;s, des damn&#233;s de la terre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que les zombis apparaissent comme des sous-hommes se d&#233;pla&#231;ant en troupeaux, des cr&#233;atures errant entre vie et mort, des ombres sans souvenirs ni espoirs, le vampire repr&#233;sente &#224; l'inverse le surhomme, le pr&#233;dateur solitaire et extralucide, le ma&#238;tre par excellence, celui qui se nourrit du sang de ceux qu'il traque. Le vampire est un aristocrate qui, comme tous les membres de sa caste, s'adonne au rituel sacr&#233; de la chasse. Dans l'Occident m&#233;di&#233;val (et m&#234;me longtemps apr&#232;s), c'est au cours de la chasse que se rejoue et se r&#233;active la souverainet&#233; du seigneur sur la nature et sur ses sujets. Pour les nobles, l'aff&#251;t et le pistage du gros gibier repr&#233;sente une &#233;cole de bravoure et de formation du caract&#232;re. Mais au gibier animal l'aristocratie surnaturelle des vampires pr&#233;f&#232;re le gibier humain. Ce que le vampire chasse, c'est l'homme. Et c'est en cela que l'esclavagiste lui est apparent&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; La premi&#232;re chose que l'indig&#232;ne apprend, c'est &#224; rester &#224; sa place, &#224; ne pas d&#233;passer les limites ; c'est pourquoi les r&#234;ves de l'indig&#232;ne sont des r&#234;ves musculaires, des r&#234;ves d'action, des r&#234;ves agressifs. Je r&#234;ve que je saute, que je nage, que je cours, que je grimpe. Je r&#234;ve que j'&#233;clate de rire, que je franchis le fleuve d'une enjamb&#233;e, que je suis poursuivi par une meute de voitures qui ne me rattrapent jamais. Pendant la colonisation, le colonis&#233; n'arr&#234;te pas de se lib&#233;rer entre neuf heures du soir et six heures du matin (Frantz Fanon, Les damn&#233;es de la terre) &#187;. Le marronnage commence sans doute avec les &#233;chapp&#233;es oniriques &#233;voqu&#233;es par Fanon, avec les &#171; I have a dream &#187; scand&#233;s par Martin Luther King, avec ces lib&#233;rations dans et par l'imaginaire. &#171; Reviens sur terre ! &#187;, &#171; arr&#234;te de r&#234;ver ! &#187;, &#171; c'est l'ordre des choses, tu ne peux rien y changer &#187;&#8230; ; si on &#233;coutait toujours les &#171; r&#233;alistes &#187;, ceux qui f&#233;tichisent les faits, les pr&#234;tres de la &#171; R&#233;alit&#233; objective &#187;, les idol&#226;tres du chiffre et des statistiques, certains d'entre nous seraient encore en train de courber l'&#233;chine dans les champs de cannes ou de courir dans les mornes une meute de chiens sur les talons. Le marron, c'est d'abord un indocile, un &#234;tre qui d&#233;fie la r&#233;alit&#233;, c'est &#224; dire l'ordre des choses impos&#233; par les dominants. Fuguer, ce n'est pas &#234;tre mis en fuite, mais au contraire faire fuir le r&#233;el, y op&#233;rer des variations sans fin pour d&#233;jouer toute saisie. Le r&#234;ve est matrice de r&#233;sistances cr&#233;atrices, car il ouvre dans la grisaille du quotidien l'arc en ciel du possible. Il faut avoir ressenti dans sa chair la limitation de ses mouvements, l'encha&#238;nement, la captivit&#233;, la s&#233;gr&#233;gation, les privations et humiliations multiples pour &#233;prouver une soif inextinguible de libert&#233; : le souffle rauque du &#171; &lt;i&gt;neg mawon&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais penchons-nous un instant sur le terme &#171; marron &#187; qui, vous vous en doutez bien, ne d&#233;signe pas une couleur. &#171; Marron &#187; provient en effet de l'alt&#233;ration en fran&#231;ais de l'espagnol &#171; cimarron &#187;. A l'or&#233;e du 16&#232;me si&#232;cle, les premiers colons de l'&#238;le d'Hispaniola adopt&#232;rent le terme &#171; cimarron &#187; pour d&#233;signer le b&#233;tail fugitif. C'est donc en r&#233;f&#233;rence &#224; l'indocilit&#233; de leurs animaux domestiques que les Espagnols baptis&#232;rent &#171; Negros cimarrones &#187; les esclaves noirs &#233;chapp&#233;s dans les bois. Retour d'un animal domestique &#224; la vie sauvage, le marronnage se d&#233;finit avant tout comme un processus de d&#233;-domestication, comme un ensauvagement cr&#233;ateur, comme une indocilit&#233; radicale. Cette indocilit&#233; se manifeste d'abord dans le corps : le marronnage est avant tout riposte inventive qui passe par des postures, des techniques corporelles, tout un savoir incorpor&#233;. Cible de la l'appareil esclavagiste, le corps est le premier th&#233;&#226;tre d'op&#233;ration, la premi&#232;re position &#224; lib&#233;rer, le premier droit &#224; restaurer. La course folle du marron s'inscrit dans une culture insurrectionnelle du corps : corps &#224; corps de la r&#233;volte, corps suicid&#233;s, corps dansants, chantants, vibrants, corps poss&#233;d&#233;s. A l'origine, tout rythme est rythme d'une course : mart&#232;lement des pieds sur le sol, mart&#232;lement du c&#339;ur sous la poitrine, mart&#232;lement des mains sur la peau tendue. C'est d'abord au moyen du rythme que l'Africain d&#233;port&#233; trace une ligne de fuite.&lt;br class='autobr' /&gt; Loin de se r&#233;duire &#224; des aptitudes physiques, les capacit&#233;s de r&#233;sistance du corps sont aussi des capacit&#233;s de &#171; travestissement &#187;. Comme le souligne Foucault[1], &#171; le corps est le grand acteur utopique &#187; : maquillage, tatouage, masque, scarification, parure, danse, autant de subterfuges &#224; travers lesquels le corps se met en sc&#232;ne et tente de sortir de lui-m&#234;me, de se faire autre afin d'&#233;chapper &#224; l'usure du quotidien, de subvertir un ordre social oppresseur, ou, tout simplement, d'&#233;pouser l'&#233;lan cr&#233;ateur de la vie &#8211; cette continuelle m&#233;tamorphose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Dans&lt;i&gt; L'esclave vieil homme et le molosse&lt;/i&gt;, Patrick Chamoiseau peint le marron en ma&#238;tre du camouflage : &#171; Mon soin, durant ma course, fut de d&#233;jouer son flair. (&#8230;) Je m'enduisais de fourmis-santi qui peuplaient les lianes douces, et des grosses termiti&#232;res vivant de racines mortes. J'utilisais les feuilles du v&#233;tiver, des nids de manicou, des boues chaudes qui sentaient le myst&#232;re. (...) j'esp&#233;rai me dissoudre dans cette &#226;me v&#233;g&#233;tale. &#187; Pour conqu&#233;rir sa libert&#233;, l'esclave doit &#233;pouser la course f&#233;line du jaguar, la reptation fluide du serpent, la disparition mim&#233;tique du cam&#233;l&#233;on. C'est en modifiant sa forme, son appara&#238;tre, en devenant lui-m&#234;me simulacre, en produisant des leurres, que le marron parvient &#224; d&#233;jouer l'appareil de capture. Cible d'une chasse &#224; l'homme, le n&#232;gre &#171; m&#233;tamorphe &#187; peut se faire &#224; son tour pr&#233;dateur. C'est ainsi qu'au Honduras, la danse &#171; wanaragua &#187; figure l'une des tactiques des Garifunas (peuple marron diss&#233;min&#233; en Am&#233;rique centrale) : des jeunes hommes se travestissent en femmes afin d'app&#226;ter les colons et de les capturer par la suite.&lt;br class='autobr' /&gt; L'appareil esclavagiste ne peut fonctionner qu'en capturant les corps qu'il asservit. S'&#233;chapper, c'est donc d&#233;clencher des courts-circuits : opposer le vide &#224; toute prise. La d&#233;sertion est d&#233;j&#224; acte de sabotage. Marronner, c'est dissoudre non seulement les cha&#238;nes qui entravent nos mouvements, mais aussi celles, invisibles et insidieuses, qui entravent notre esprit : les cha&#238;nes de l'humiliation. L'esclave n'est humble que parce qu'il se sent humili&#233;. &#171; N&#232;gre, porte ceci ! &#187;, &#171; N&#232;gre, vient par l&#224; ! &#187;, &#171; N&#232;gre, &#224; genoux ! &#187;, &#171; N&#232;gre !... &#187; De l'aube au cr&#233;puscule, dans la plantation, claque le mot &#171; n&#232;gre &#187; ; un mot qui d&#233;nigre (latin denigrare : noircir), souille, rabaisse tous ceux qu'il touche, et qui r&#233;sume &#224; lui seul la honte d'&#234;tre &#171; noir &#187;. Mais est-ce vraiment un mot, non, plut&#244;t un aboiement qui d&#233;shumanise autant le ma&#238;tre que l'esclave.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le racisme est justement l'agent chimique qui fixe la force de travail de certains humains en fixant leur couleur non pas seulement &#224; leur surface mais au plus profond d'eux-m&#234;mes, comme la v&#233;rit&#233; ultime &#224; laquelle ils ont le devoir de se soumettre. La couleur est fixation, &#224; la fois cha&#238;ne et obsession. Tout esclavage proc&#232;de d'une animalisation des &#234;tres humains. Mais la r&#233;duction d'un homme &#224; la couleur de sa peau, c'est-&#224;-dire &#224; son pelage, est la forme proprement coloniale de cette animalisation. Bien plus qu'un mot, &#171; n&#232;gre &#187; est l'arme par excellence du r&#233;ducteur de t&#234;te, le colon. A tout esclave tent&#233; par la fuite voici le message que faisaient passer les &#171; codes noirs &#187; : &#171; Tu peux courir n&#232;gre, je te retrouverai toujours, o&#249; que tu sois&#8230; Car tu portes la marque de l'esclave, la marque de la b&#234;te, la marque de ta damnation : une peau aussi noire que ton &#226;me, si tant est que tu en aies une&#8230; Toi, mon pr&#233;cieux, mon tr&#233;sor, mon &#171; meuble &#187; ador&#233;&#8230; &#187; Le marronnage est pr&#233;cis&#233;ment la conjuration de cette damnation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le &#171; marron &#187; ne se d&#233;finit pas par sa couleur, mais par son invisibilit&#233; dont il fait une arme &#224; multiple tranchants. Le marronnage suppose en effet la subversion de tout &#233;tat civil, de toute identification. Ce dont t&#233;moigne &#224; merveille l'odyss&#233;e des Garifuna ou black caribs. Leur histoire commence par un naufrage, celui en 1635 de deux n&#233;griers espagnols au large de l'&#238;le de Saint Vincent. Les Africains rescap&#233;s se m&#234;lent aussit&#244;t aux Cara&#239;bes qui leur offrent g&#233;n&#233;reusement l'hospitalit&#233;. A partir de ce moment, ils ne se d&#233;finiront plus comme Congo, Ashanti, G'Baya ou Yoruba mais comme des &#171; Indiens &#187; (puisqu'&#224; l'&#233;poque &#234;tre identifi&#233; comme Africain c'est &#234;tre identifi&#233; comme esclave) allant jusqu'&#224; adopter compl&#232;tement la langue cara&#239;be et des pratiques telles que la d&#233;formation cr&#226;nienne des nourrissons. Les Garifuna sont donc des marrons &#171; transfuges &#187; : des fugitifs qui, &#224; l'image de certains r&#233;fugi&#233;s contemporains, choisissent de trafiquer leur identit&#233; afin d'&#233;chapper &#224; l'identification et donc &#224; la capture.&lt;br class='autobr' /&gt;
Des Cara&#239;bes &#224; la Louisiane en passant par le P&#233;rou, les &#8220;n&#232;gres marrons&#8221; (esclaves fugitifs) ont incarn&#233; le refus de la servitude, une soif absolue de libert&#233;. Le prix de cette libert&#233; : de terribles repr&#233;sailles pour les fugitifs captur&#233;s et, pour les autres, une existence p&#233;rilleuse dans un environnement inhospitalier. Fuir demande beaucoup de courage et un grand art, l'art de la fugue. En fuguant sous le couvert des for&#234;ts, les n&#232;gres marrons n'ont cess&#233; de &#171; faire fuir &#187; la soci&#233;t&#233; esclavagiste, entra&#238;nant dans leur sillage toujours plus d'esclaves indociles et r&#233;volt&#233;s. Mais le marronnage commence d&#233;j&#224; dans les &#233;chapp&#233;es nocturnes des esclaves, quand, profitant de l'ombre, ceux-ci s'esquivent des &#171; habitations &#187; (plantations et cases) pour, au rythme des tambours, communier dans les danses, les joutes orales des contes, les cultes mystiques et les conjurations secr&#232;tes. C'est ainsi que naquirent les cultures cr&#233;oles, cultures m&#233;tisses des Am&#233;riques ; des cultures qui en cr&#233;ant des espaces de libert&#233; au sein m&#234;me de l'ordre esclavagiste ne cess&#232;rent de subvertir ce dernier. On peut donc consid&#233;rer qu'au sein de l'univers esclavagiste toute forme de r&#233;sistance culturelle rel&#232;ve d&#233;j&#224; du marronnage, &#224; partir du moment o&#249; elle permet &#224; l'esclave de maintenir voire de recr&#233;er son humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans des colonies comme Saint-Domingue, les &#171; gens de couleur &#187; &#8211; les esclaves affranchis et leurs descendants &#8211; constituaient une force politique et sociale majeure (en 1789, pour environ 500 000 esclaves, il y avait 30 000 blancs et autant de gens de couleur). Or, la majorit&#233; des &#171; libres de couleur &#187; &#233;taient des &#171; mul&#226;tres &#187; qui poss&#233;daient parfois de riches plantations et des centaines d'esclaves. Et c'est pr&#233;cis&#233;ment parmi ces mul&#226;tres que l'administration coloniale recrutait de pr&#233;f&#233;rence les membres de la &#171; Mar&#233;chauss&#233;e &#187; &#8211; un corps de police sp&#233;cialis&#233; dans le contr&#244;le d'identit&#233; des esclaves et la traque des marrons &#8211; de fa&#231;on &#224; conjurer toute alliance possible entre &#171; n&#232;gres &#187; et &#171; mul&#226;tres &#187;. Diviser pour mieux r&#233;gner... Le mul&#226;tre est une figure coloniale profond&#233;ment ambigu&#235;, c'est le tra&#238;tre par excellence. Etre un &#171; m&#233;tis &#187;, c'est &#234;tre condamn&#233; &#224; trahir au moins l'un de ses parents, soit le camp des ma&#238;tres soit celui des esclaves. Et toujours ce relent de b&#226;tardise qui vous colle &#224; la peau car, dans une soci&#233;t&#233; s&#233;gr&#233;gationniste, vous ne pouvez &#234;tre que le fruit maudit d'un viol ou d'un amour proscrit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Afin de d&#233;fendre la &#171; ligne de couleur &#187;, la ligne de d&#233;marcation entre &#171; blancs &#187; et &#171; noirs &#187;, la soci&#233;t&#233; de plantation institua donc une correspondance entre &#233;chelle chromatique et &#233;chelle sociale. De sorte que l'acc&#232;s &#224; des t&#226;ches et &#224; des statuts valoris&#233;s (domestique, artisan, cocher, etc.), l'acc&#232;s &#224; un semblant d'instruction voire &#224; l'affranchissement, d&#233;pendait du degr&#233; de blancheur de la peau, c'est-&#224;-dire de sa &#171; puret&#233; &#187;. Aux yeux de la m&#233;decine coloniale naissante, la norme de l'humanit&#233; saine &#233;tait en effet incarn&#233;e par le m&#226;le blanc au regard duquel la femme et l'indig&#232;ne (qu'il soit n&#232;gre ou indien) ne pouvaient &#234;tre que des corps malsains, impurs, pathog&#232;nes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;marron&lt;/i&gt; est un &#171; coureur des bois &#187;, un homme qui dans sa course folle arrache sa livr&#233;e de domestique pour endosser l'ombre stri&#233;e des feuillages. Sa lib&#233;ration proc&#232;de d'un ensauvagement, d'une immersion dans la sylve (du latin &#171; &lt;i&gt;silva&lt;/i&gt; &#187;, racine de &#171; sauvage &#187;) qui fait de lui une cr&#233;ature sylvestre, un &#171; feuillu &#187;. Les &#171; &lt;i&gt;Businenge&lt;/i&gt; &#187; (nom g&#233;n&#233;rique des marrons des Guyanes) sont pr&#233;cis&#233;ment des hommes de la for&#234;t comme l'atteste l'&#233;tymologie de ce terme. &#171; &lt;i&gt;Busi nenge&lt;/i&gt; &#187; (prononcer &#171; bouchi nengu&#233; &#187;) provient en effet de l'alt&#233;ration de l'anglais &#171; &lt;i&gt;Bush negroes&lt;/i&gt; &#187;. Mais en &lt;i&gt;busitongo&lt;/i&gt; (la langue marronne) &#171; &lt;i&gt;nenge&lt;/i&gt; &#187; ne signifie pas &#171; n&#232;gre &#187;, il signifie &#171; homme &#187;. Ce d&#233;tournement de sens, &#224; travers la subversion cr&#233;atrice de la langue du colon, constitue une riposte &#224; la fixation dans l'&#226;me et le corps de l'esclave d'une identit&#233; infamante. En choisissant de se baptiser eux-m&#234;mes &#171; &lt;i&gt;Nenge&lt;/i&gt; &#187;, les &lt;i&gt;Boni&lt;/i&gt; ont retourn&#233; le stigmate, l'insulte, le crachat : de cette couleur honnie, &#171; &lt;i&gt;el negro&lt;/i&gt; &#187;, ils ont fait l'&#233;tendard de leur lib&#233;ration et de leur humanit&#233; reconquise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Le colonel Fourgeoud leur promit la vie, la libert&#233;, des victuailles, des boissons, tout ce qu'ils d&#233;siraient. Les rebelles r&#233;pliqu&#232;rent par des &#233;clats de rire sonores, qu'ils ne voulaient rien de lui, le caract&#233;ris&#232;rent comme un Fran&#231;ais demi-affam&#233; ayant fui son propre pays. Ils l'assur&#232;rent que s'il voulait leur rendre visite, il reviendrait sauf et pas avec le ventre vide. Ils nous dirent que nous &#233;tions plus &#224; plaindre qu'eux ; que nous &#233;tions des esclaves blancs, pay&#233;s quatre pences par jour pour &#234;tre tu&#233;s et affam&#233;s ; qu'il &#233;tait indigne d'eux de gaspiller davantage de poudre sur de tels &#233;pouvantails ; mais que si jamais les planteurs et les propri&#233;taires osaient p&#233;n&#233;trer dans les bois, pas un seul d'entre eux n'en reviendra, pas plus d'ailleurs que les Black rangers [chasseurs d'esclaves noirs] perfides dont beaucoup seront massacr&#233;s cette nuit ou le lendemain. Ils conclurent en nous annon&#231;ant que Boni serait sous peu le gouverneur du pays. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a quelque chose de carnavalesque dans ce discours qui inverse les positions et qui dissout les pr&#233;tentions adverses par l'usage d'une langue acide alliant ironie et d&#233;rision. Dans l'arsenal marron de &#171; l'inservitude volontaire &#187;, le rire repr&#233;sente sans doute la plus diabolique des armes : il rabaisse le haut, il noircit le blanc, met en d&#233;route le s&#233;rieux de l'ordre dominant ainsi que tous les dogmes le soutenant. A leurs poursuivants, les &lt;i&gt;revolted negroes&lt;/i&gt; tendent un miroir : &#171; Vous nous traquez comme des b&#234;tes fauves, mais ne voyez vous pas que vous &#234;tes vous-m&#234;mes des esclaves, des va-nu-pieds, des cr&#232;ve-la-faim ! ... &#187; Les guerriers Boni se r&#233;f&#232;rent ici &#224; une r&#233;alit&#233; politique et sociale concr&#232;te : la grande majorit&#233; des soldats blancs &#233;taient soit enr&#244;l&#233;s de force soit contraints de s'enr&#244;ler par la mis&#232;re, les dettes ou les crimes commis. Aussi n'est-ce pas par ruse ou ironie que ces rebelles offrent l'hospitalit&#233; aux soldats du corps exp&#233;ditionnaire, ils savent tr&#232;s bien quels sont leurs vrais ennemis : les grands propri&#233;taires, les n&#233;gociants, les &#171; compagnies des Indes &#187;, bref les d&#233;tenteurs de la terre et du capital et non leurs chiens de guerre (&#224; l'exception des &#171; &lt;i&gt; black rangers &lt;/i&gt; &#187; consid&#233;r&#233;s comme des tra&#238;tres). &lt;br class='autobr' /&gt;
Les gu&#233;rilleros marrons n'ont pas de haine envers les blancs, pour ha&#239;r il faut avoir peur, et ils n'en sont plus l&#224;&#8230; La peur a disparu en m&#234;me temps que le ma&#238;tre. Pour qu'il y ait un ma&#238;tre, il faut qu'il y ait un esclave qui le reconnaisse. Or l'exp&#233;rience de la lutte, la &#171; pratique &#187; de la violence, le jeu du corps &#224; corps ont mis &#224; nu l'&#233;gale humanit&#233; de l'un et de l'autre. Une lutte de lib&#233;ration ne peut faire l'&#233;conomie de la violence, mais il ne s'agit pas d'une violence humaine imm&#233;moriale (toujours invoqu&#233;e pour justifier &#224; l'avance celle du L&#233;viathan, du Souverain, de l'Etat), il s'agit d'abord d'une violence &#224; l'&#233;gard de soi, de l'esclave, du mort qui vit en nous. Toutes ces mystifications par lesquelles le ma&#238;tre me paralyse et me poss&#232;de &#8211; l'id&#233;e que je ne suis qu'un &#171; n&#232;gre &#187; au faci&#232;s repoussant, qu'un singe parlant, qu'un outil vivant, qu'une b&#234;te de somme, qu'un rebut d'humain &#8211; toutes ces mystifications qui produisent en moi de la pourriture, de la charogne, du zombi, je dois les purger par la violence. Se faire violence : ne plus baisser les yeux, ne plus trembler, ne plus s'agenouiller, ne plus se taire, ne plus ob&#233;ir, et quand l'occasion se pr&#233;sente riposter, &lt;i&gt;&#171; fuir, mais en fuyant chercher une arme &#187;&lt;/i&gt;. Les ma&#238;tres ne sont grands que parce que nous sommes &#224; genoux. Si Fanon fait l'&#233;loge du combat, c'est parce qu'il y a une forme de jubilation dans la lutte, et qu'&#224; travers le d&#233;ploiement de son d&#233;sir et de sa joie, le colonis&#233; recouvre sa puissance d'agir : il n'advient &#224; lui-m&#234;me comme sujet, comme auteur de ses pens&#233;es et de ses actions, que dans le mouvement m&#234;me de la r&#233;volte, du volte face contre l'intol&#233;rable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Imagine-t-on le ma&#238;tre lib&#233;rer l'esclave sur une simple requ&#234;te de ce dernier ?... Le discours de paix est bien souvent un discours de pacificateur visant &#224; criminaliser d'avance la contestation de l'ordre &#233;tabli par les subalternes : les pirates et marrons, les sorci&#232;res et h&#233;r&#233;tiques, les communards et p&#233;troleuses, les classes dangereuses et les&lt;i&gt; black panthers&lt;/i&gt;... Aux yeux d'un empire, il n'y a pas de guerre &#224; Saint-Domingue, il n'y a pas de guerre en Alg&#233;rie, il n'y a pas de guerre au Vietnam, juste des op&#233;rations de maintien de la paix. C'est qu'on ne fait pas la guerre &#224; des &#171; sauvages &#187; ou &#224; des &#171; barbares &#187;, on les pacifie. Toute Rome, tout empire, suppose une &#171; &lt;i&gt;pax romana&lt;/i&gt; &#187;. L'ordre colonial repose sur la violence : une violence fondatrice et conservatrice du droit des ma&#238;tres : le droit du conqu&#233;rant, celui fix&#233; par la pointe des &#233;p&#233;es et la bouche des canons. C'est cette violence que fait d&#233;railler la contre-violence du colonis&#233; en mettant un terme &#224; son impunit&#233;. La violence que c&#233;l&#232;bre Fanon n'est donc pas une violence instrumentale &#8211; selon laquelle la fin justifierait les moyens &#8211;, c'est une violence comme &lt;i&gt;praxis&lt;/i&gt;, comme subjectivation de soi, comme accouchement de soi. Il s'agit de faire advenir un &#171; soi &#187; qui ne soit plus la cr&#233;ature du ma&#238;tre, qui ne soit plus ce docile Oncle Tom &lt;i&gt;&#171; s'identifiant au ma&#238;tre, plus que son ma&#238;tre ne s'identifie &#224; lui-m&#234;me &#187;&lt;/i&gt;. La violence des esclaves insurg&#233;s de Saint-Domingue ne fait que manifester l'universalit&#233; du droit de r&#233;sistance &#224; l'oppression proclam&#233; &#224; la face du monde par les r&#233;volutions am&#233;ricaine et fran&#231;aise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque ligne de fuite marronne est la r&#233;sultante impr&#233;visible d'une multitude de variables : les milieux naturels (montagnes et cirques escarp&#233;s, deltas mar&#233;cageux, for&#234;ts denses, etc.), l'importance respective des diff&#233;rentes cat&#233;gories de population (grands propri&#233;taires, &#171; petits blancs &#187;, Am&#233;rindiens, Africains fra&#238;chement d&#233;barqu&#233;s, n&#232;gres &#171; cr&#233;oles &#187;, mul&#226;tres, etc.), les configurations g&#233;opolitiques (les conflits entre puissances coloniales rivales par exemple), les types d'exploitation (mines, plantations, p&#234;cheries, transport des marchandises, domesticit&#233;, etc.).&lt;br class='autobr' /&gt;
La distinction classique entre &#171; petit &#187; et &#171; grand &#187; marronnage trouve son origine dans le discours esclavagiste : elle servait &#224; y &#233;tablir la gravit&#233; de la fuite et l'&#233;chelle des ch&#226;timents encourus par les fugitifs. Plut&#244;t que reprendre cet h&#233;ritage, j'esquisserai donc une nouvelle typologie :&lt;br class='autobr' /&gt; - le marronnage occasionnel : fuites individuelles provisoires. Une forme d'absent&#233;isme ou de gr&#232;ve de l'esclave.&lt;br class='autobr' /&gt; - le marronnage de &#171; clandestinit&#233; &#187; : &lt;i&gt;&#171; Pour les esclaves qui vivaient aux environs du Cap ou du Port-au-Prince, les quartiers populeux, les march&#233;s plac&#233;s aux portes d'entr&#233;e de ces villes, la foule anonyme des ports offraient la possibilit&#233; de circuler plus ou moins librement, en jouant avec assurance le r&#244;le de n&#232;gre libre, au milieu de portefaix, pacotilleurs, esclaves en commission (&#8230;). &lt;/i&gt; &#187; Afin de pr&#233;venir les contr&#244;les &#233;ventuels de la Mar&#233;chauss&#233;e, les esclaves fugitifs avaient recours aux services de libres de couleur instruits qui contrefaisaient autorisations de circuler et lettres d'affranchissement. Ce marron clandestin rejoint ici la figure contemporaine du &#171; sans papiers &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt; - le marronnage de &#171; s&#233;cession &#187; : mouvement de retrait collectif qui inaugure le surgissement d'une communaut&#233; furtive : &#171; &lt;i&gt;quilombos&lt;/i&gt; &#187; et &#171; &lt;i&gt;mocambos&lt;/i&gt; &#187; du Br&#233;sil, &#171; &lt;i&gt;palenques&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;cumbes&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;patucos&lt;/i&gt; &#187; des Am&#233;riques hispaniques, etc. C'est le repli forestier qui ouvre la possibilit&#233; d'une zone lib&#233;r&#233;e, d'une &#171; h&#233;t&#233;rotopie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les anc&#234;tres des Cr&#233;oles ont sans doute fait preuve d'autant de combativit&#233; que leurs contemporains fugitifs, mais leurs r&#233;sistances plus souterraines ont &#233;t&#233; peu &#224; peu gomm&#233;es par une histoire officielle reposant, implicitement, sur le mythe de l'esclave docile. Le &#8220; grand r&#233;cit &#8221; des abolitions est l'instrument privil&#233;gi&#233; d'une histoire &#8220; fran&#231;aise &#8221; qui exclut les Cr&#233;oles de leur propre &#8220; lib&#233;ration &#8221;. Chaque rue, chaque place, chaque &#233;tablissement scolaire, chaque monument qui, dans les anciennes colonies esclavagistes fran&#231;aises (Antilles, R&#233;union, Guyane&#8230;), c&#233;l&#232;bre la m&#233;moire de Schoelcher rejette, simultan&#233;ment, dans le silence et dans l'ombre chacun des affranchis, chacun des esclaves, chacun des marrons qui contribu&#232;rent activement &#224; la fin de l'esclavage. Les esclaves n'ont jamais attendu qu'on daigne les lib&#233;rer, voil&#224; ce que manifeste clairement le ph&#233;nom&#232;ne g&#233;n&#233;ral et constant du marronnage. Fruit de l'action conjointe des libres de couleur, des esclaves insurg&#233;s et des marrons, la R&#233;volution ha&#239;tienne de 1804 atteste, elle aussi, le r&#244;le d&#233;terminant que jou&#232;rent les &#171; n&#232;gres &#187; dans leur propre lib&#233;ration. Des &#171; n&#232;gres &#187; qui surent s'approprier les id&#233;aux de la R&#233;volution fran&#231;aise &#8211; les soldats de &#171; l'arm&#233;e indig&#232;ne &#187; allaient au combat en chantant la Marseillaise ou d'autres chants r&#233;volutionnaires fran&#231;ais &#8211; et les retourner contre leurs propres auteurs, contribuant ainsi activement &#224; l'&#233;laboration d'un v&#233;ritable universalisme : des droits de l'homme &#233;tendus &#224; l'ensemble des hommes et non r&#233;serv&#233; au seul &#171; homme blanc &#187; (r&#233;volutions am&#233;ricaine et fran&#231;aise). Les luttes contre l'esclavage &#8211; les insurrections, les marronnages, les combats juridiques et politiques, etc. &#8211; furent donc des luttes pionni&#232;res de la modernit&#233; politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224; de l'usage de la violence, c'est &#224; travers des pratiques culturelles telles que les communions mystiques et festives des &lt;i&gt;macumbas&lt;/i&gt;, les scansions rythmiques des chants de travail (la matrice du blues), les joutes verbales des veill&#233;es de contes, les variations cr&#233;atrices des parlers cr&#233;oles et des &lt;i&gt;negro speech &lt;/i&gt; (un usage &#171; mineur &#187; de langues majeures), qu'au sein m&#234;me de la plantation les esclaves conquerront des espaces de libert&#233;. La communaut&#233; marronne n'est que l'aboutissement ultime de ces processus de subjectivation, de ces arts de soi &#224; travers lesquels &#8211; par l'improvisation, par la variation continue des rythmes, du phras&#233; corporel et vocal &#8211; l'esclave redevient, pour lui-m&#234;me et les autres, sujet d'actions et de cr&#233;ations. Parce qu'ils r&#233;activent les m&#233;moires du corps et de l'oralit&#233;, parce qu'ils nourrissent une nouvelle spiritualit&#233;, les &#171; rythmes de r&#233;sistance &#187; &#8211; qui se manifestent dans la danse, la musique, le &#171; r&#233;veil &#187; des &lt;i&gt;spirituals&lt;/i&gt; &#8211; offriront le meilleur antidote &#224; la zombification esclavagiste. L'esprit des dissidences &#171; noires &#187; s'est toujours manifest&#233; &#224; travers des dissonances rythmiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au point de naissance des soci&#233;t&#233;s d'esclaves fugitifs, il y a une utopie cr&#233;atrice : plut&#244;t que rejoindre la &#171; terre des Anc&#234;tres &#187; en se donnant la mort, les marrons choisiront de recr&#233;er cet &#171; au-del&#224; &#187; sur place, &lt;i&gt;hic et nunc&lt;/i&gt;, dans les interstices du syst&#232;me esclavagiste. Dans son essai lumineux consacr&#233; au &lt;i&gt;Quilombos dos Palmares&lt;/i&gt;, Benjamin P&#233;ret a tr&#232;s bien saisi la port&#233;e universelle des dissidences marronnes :&lt;i&gt; &#171; Nous avons l&#224; des Noirs venus de tous les points d'Afrique qui n'ont presque rien en commun : ni la langue, ni les croyances religieuses, ni m&#234;me les coutumes, ni la culture. Ces hommes &#8211; si dissemblables &#8211; se trouvent, apr&#232;s leur &#233;vasion, dans un endroit particuli&#232;rement isol&#233; de la for&#234;t vierge. Ils ont tout au plus une aspiration commune : la libert&#233;. &#187;&lt;/i&gt; Les &#171; Communes marronnes &#187; n'ont donc rien &#224; voir avec de quelconques communaut&#233;s &#171; ethniques &#187; : elles serviront de refuge non seulement aux esclaves &#233;vad&#233;s mais aussi, en certaines circonstances, &#224; des soldats d&#233;serteurs, &#224; des paysans chass&#233;s de leurs terres, &#224; des Am&#233;rindiens &#233;chapp&#233;s des &#171; missions &#187;, &#224; des hors-la-loi de toutes les &#171; couleurs &#187;. Certains groupes marrons comme les &lt;i&gt;Congos&lt;/i&gt; du Panama ou les &lt;i&gt;Garifunas&lt;/i&gt; d'Am&#233;rique centrale iront m&#234;me jusqu'&#224; tisser des alliances solides avec des bandes de pirates afin de razzier convois d'or et ports espagnols. Ce qui, en soi, n'a rien d'&#233;tonnant vu que le marronnage produisait r&#233;guli&#232;rement des formes de banditisme (&lt;i&gt;cow boys noirs &lt;/i&gt; du Far West, &lt;i&gt;cangaceiros&lt;/i&gt; du Br&#233;sil, etc.) et que la piraterie elle-m&#234;me &#233;tait, en partie, aliment&#233;e par des marronnages &#171; noirs &#187; et &#171; blancs &#187; (celui des &#171; engag&#233;s &#187; et des marins).&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; D&#233;cim&#233;s par les &#233;pid&#233;mies et les accidents, fouett&#233;s jusqu'au sang &#224; la moindre occasion, affaiblis par une nourriture avari&#233;e, leur vie de marin n'&#233;tait qu'un long cauchemar. Sans issue : mal pay&#233;s, toujours avec retard, sans plus d'attaches familiales, incapables de se r&#233;ins&#233;rer dans la soci&#233;t&#233; des terriens, les malheureux se d&#233;couvraient tr&#232;s vite pris dans les engrenages d'un m&#233;canisme diabolique &#8211; dont ils ne pouvaient s'&#233;chapper que par la mort, l'infirmit&#233;&#8230; ou la piraterie. &#187; Le Grand Dehors, Michel Le Bris, Ed. Payot, paris, 1992, p. 309.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tout comme les Quilombos repr&#233;sentaient &#171; un constant appel, un stimulant, un &#233;tendard pour les esclaves noirs &#187;, &#171; l'apparition d'un drapeau noir &#224; l'horizon &#233;tait promesse de d&#233;livrance &#187; pour des matelots maintenus dans des conditions de vie mis&#233;rables. V&#233;ritables communaut&#233;s politiques o&#249; la d&#233;lib&#233;ration jouait un r&#244;le primordial, les contre-soci&#233;t&#233;s pirates et marronnes &#233;taient travers&#233;es par un refus visc&#233;ral des rapports de domination. Bien s&#251;r, la r&#233;alit&#233; historique de ces dissidences fut souvent bien &#233;loign&#233;e de l'id&#233;al qu'elles incarnaient : nombre de pirates &#233;taient impliqu&#233;s dans la traite n&#233;gri&#232;re et, en vertu d'accords pass&#233;s avec les autorit&#233;s coloniales, nombre de marrons ramenaient des esclaves fugitifs &#224; leurs ma&#238;tres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le sud des Etats-Unis, &#224; l'&#233;poque funeste de l'esclavage, la musique acquit chez les &#171; noirs &#187; une dimension profond&#233;ment &#233;mancipatrice : le temps d'un office religieux, rythm&#233; par les scansions du pr&#234;che, par les battements des mains et des pieds, par les transes des uns et des autres, les esclaves &#233;chappaient &#224; leur mis&#233;rable condition &#8211; collectivement, ils s'&#233;levaient vers Dieu. Et cette ascension spirituelle prenait forme et s'amplifiait &#224; travers le chant : le negro spiritual, le gospel, le &#034; go down Moses &#034; des enfants noirs d'Isra&#235;l. Les esclaves se reconnaissaient en effet dans l'Exode du peuple Juif et dans la figure h&#233;ro&#239;que de Mo&#239;se. Cette &#171; communion &#187; du chant qui faisait vibrer les &#233;glises noires &#8211; parfois de simples abris de planches &#8211; joua un r&#244;le essentiel dans la gen&#232;se de ce qui, un jour, apr&#232;s bien des combats, deviendrait la communaut&#233; &#034; African-American &#034;. V&#233;ritable &#233;chapp&#233;e spirituelle, le chant des esclaves n&#232;gres devenait, en certaines occasions, l'instrument d'&#233;vasions bien r&#233;elles. En effet, dans les fabriques et moulins &#224; sucre, dans les champs de canne et de coton, &#224; l'insu des planteurs et des commandeurs, des itin&#233;raires de fuite circulaient d'un esclave &#224; l'autre sous la forme de chants cod&#233;s : les &#034; songslines &#034; ou itin&#233;raires chant&#233;s. La ligne de chant du songsline &#233;tait le pr&#233;lude d'une ligne de fuite dont les subtiles ramifications couvraient un vaste territoire, depuis le delta tropical du Mississipi jusqu'aux froides rives du lac Ontario, &#224; la fronti&#232;re du Canada. Cette voie d'&#233;vasion, abolitionnistes, esclaves et affranchis l'appelaient affectueusement l'&#034; Underground railroad &#034;, la &#034; voie ferr&#233;e souterraine &#034;. Bien s&#251;r, il ne s'agissait pas d'un v&#233;ritable chemin de fer mais d'un r&#233;seau d'&#233;vasion : une organisation secr&#232;te de passeurs et de maisons de confiance destin&#233;e &#224; relayer la course des esclaves &#233;vad&#233;s vers le Nord. De 1830 &#224; 1860, fuyant le Sud esclavagiste, plus de 30 000 &#034; noirs &#034; emprunt&#232;rent le &#034; train de la libert&#233; &#034; pour rejoindre le nord de l'Union et le Canada. Engag&#233;s dans une entreprise concr&#232;te de sabotage du syst&#232;me esclavagiste, celle consistant &#224; provoquer une fuite massive et continue d'esclaves, les abolitionnistes &#034; noirs &#034; et &#034; blancs &#034; d&#233;tournaient consciemment &#224; leur profit le mod&#232;le technologique du r&#233;seau ferroviaire. Avec sa mod&#233;lisation minutieuse des horaires et parcours, son &#233;cheveau d'itin&#233;raires bis et de voies de secours, ses jeux de correspondance et de signalisation, la toile des chemins de fer (pr&#233;figurant celle du WEB) incarnait en effet le r&#233;seau d'&#233;vasion id&#233;al. La complexit&#233; et l'&#233;tendue de son maillage faisaient de l'underground railroad une organisation totalement d&#233;centralis&#233;e, ce qui la rendait d'autant plus efficace et d'autant moins destructible. Dans &lt;i&gt;Pourfendeur de nuages &lt;/i&gt; &#8211; vaste fresque romanesque centr&#233;e sur les Brown et la gu&#233;rilla qu'ils men&#232;rent contre les esclavagistes &#8211; Russel Banks d&#233;peint tr&#232;s bien cet aspect des choses : &lt;i&gt;&#171; Il &#233;tait donc r&#233;el, ce Passage souterrain. (&#8230;) Les esclavagistes n'avaient pas r&#233;ussi &#224; le couper ou &#224; le bloquer d&#233;finitivement en quelque point de son parcours. S'ils l'attaquaient &#224; un endroit, il resurgissait ailleurs la nuit suivante. &#187; &lt;/i&gt; Il faut donc voir dans l'Underground railroad une sorte de train fant&#244;me, de simulacre ferroviaire, de sublime subterfuge (latin subterfugere : &#034; fuir en cachette &#034;) : tous les &#233;l&#233;ments de ce gigantesque r&#233;seau d'&#233;vasion &#233;taient d&#233;crits et con&#231;us en termes ferroviaires ; les familles accueillant des fugitifs &#233;taient des &#034; stations&#034;, les guides des &#034; conducteurs &#034; ou des &#034; chefs de gare &#034; charg&#233;s du convoyage des &#034; marchandises &#034; (les fugitifs). La plus c&#233;l&#232;bre &#034; conductrice &#034; fut Harriet Tubman (elle-m&#234;me fugitive) : elle effectuera pr&#232;s de 20 voyages entre le sud des Etats-Unis et le Canada. Plus de 300 esclaves lui devront leur libert&#233;. La communaut&#233; afro-am&#233;ricaine (en formation) toute enti&#232;re se reconna&#238;tra en elle et la baptisera &#171; le Mo&#239;se noir &#187;. Le spiritual &#171; Go down Moses &#187; fut d'ailleurs compos&#233; pour annoncer sa venue dans les plantations et ateliers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En se repliant au Canada, les esclaves fugitifs cessaient d'&#234;tre des n&#232;gres marrons. Car en se proclamant eux-m&#234;mes &#034; r&#233;fugi&#233;s &#034;, ils avaient fait le choix de vivre au grand jour au sein d'une soci&#233;t&#233; &#034; blanche &#034; et de se placer sous la protection des lois civiles d'un Etat moderne. Parce qu'il suscita un v&#233;ritable mouvement de migration, l'Underground Railway introduisit dans le contexte des jeunes nations am&#233;ricaines l'&#233;pineuse question du statut des minorit&#233;s ainsi que celle du droit d'asile. Au moment o&#249;, en Europe et en France en particulier, il est devenu quasiment impossible d'obtenir un statut de r&#233;fugi&#233;, ces questions sont toujours d'actualit&#233;. Face &#224; la stigmatisation, &#224; la criminalisation, &#224; la r&#233;pression croissante des &#034; migrants &#034; et alors que les contr&#244;les et ciblages (administratifs, marketings, policiers, etc.) ne cessent de prolif&#233;rer, il nous faudrait peut &#234;tre r&#233;inventer des marronnages, r&#233;inventer des &#171; underground railroad &#187;, r&#233;inventer des &#171; subterfuges &#187; qui fassent fuir une soci&#233;t&#233; obs&#233;d&#233;e par l'&#233;tanch&#233;it&#233;, l'immunit&#233;, la s&#233;curit&#233;. Ce qu'il y a de fascinant dans ce mouvement de l'Underground Railway et qu'il faudrait creuser, c'est la fa&#231;on dont la vieille figure de l'esclave fugitif et celle, plus r&#233;cente, du r&#233;fugi&#233; s'y combinent &#233;troitement ; l'une &#233;clairant l'autre et vice versa.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Du chuchotement peut na&#238;tre un monde, un refuge, une utopie. C'est toujours en chuchotant que nous fomentons nos projets d'&#233;vasion. Paroles buissonni&#232;res, les chuchotis chiffrent, travestissent, font bruisser la langue. Chuchoter c'est adresser une parole &#224; un acolyte de telle mani&#232;re qu'elle ne puisse &#234;tre intercept&#233;e : une parole furtive qui scelle le secret d'une communaut&#233; &#224; venir. &lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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