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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Autour du recueil Le Chien Patriarche</title>
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		<dc:date>2017-12-26T11:00:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jeanne Truong</dc:creator>


		<dc:subject>animal</dc:subject>

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&lt;p&gt;Intervention &#224; la rencontre de Fertans des 21 et 22 octobre 2017, &#034;Faire la b&#234;te. La fabrique humaine des animaux&#034; &lt;br class='autobr' /&gt; 1. Le chien patriarche est un recueil rassemblant 5 nouvelles, relatant des histoires avec des animaux, impr&#233;gn&#233;es d'un fantastique quotidien. Fantastique pour ceux qui ne sont pas habitu&#233;s &#224; nommer ces faits, r&#233;els. Pour ma part, je les ai &#233;crites comme des histoires vraies, des sortes de t&#233;moignages documentaires, m&#234;me si tous les faits &#233;nonc&#233;s n'ont pas &#233;t&#233; (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=31" rel="directory"&gt;&#034;Voyons o&#249; la philo m&#232;ne&#034;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=98" rel="tag"&gt;animal&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Intervention &#224; la rencontre de Fertans des 21 et 22 octobre 2017, &#034;Faire la b&#234;te. La fabrique humaine des animaux&#034;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1.&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Le chien patriarche est un recueil rassemblant 5 nouvelles, relatant des histoires avec des animaux, impr&#233;gn&#233;es d'un fantastique quotidien. Fantastique pour ceux qui ne sont pas habitu&#233;s &#224; nommer ces faits, r&#233;els. Pour ma part, je les ai &#233;crites comme des histoires vraies, des sortes de t&#233;moignages documentaires, m&#234;me si tous les faits &#233;nonc&#233;s n'ont pas &#233;t&#233; chronologiquement dans le m&#234;me espace-temps et ont pu &#234;tre parfois invent&#233;s. Ces histoires n'ont pas pour personnage principal un animal, mais toutes tournent autour d'une rencontre avec un animal ou des animaux, ce qui va constituer l'occasion d'une illumination ou d'une prise de conscience pour les hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis n&#233;e au Cambodge sensiblement au moment de la prise de Phnom-Penh par les Khmers rouges et avec mes parents, nous avons v&#233;cu dans les camps, puis migr&#233; vers le Vietnam, l'Inde, puis la France. J'ai mis dans ces histoires beaucoup de mes observations et r&#233;flexions de gamine de huit ans d&#233;barquant &#224; Paris dans un monde invraisemblable, per&#231;u &#224; l'&#233;poque comme un monde de science fiction. Disons, qu'&#224; partir de l&#224;, j'ai intimement compris que toute soci&#233;t&#233; &#233;tait une fiction. Au-del&#224; du d&#233;placement g&#233;ographique qui n'&#233;tait en somme pas nouveau pour moi, c'est surtout l'acc&#233;l&#233;ration du temps qui m'a le plus marqu&#233; &#224; cet &#226;ge-l&#224;. On peut retrouver ce choc &#224; travers le v&#233;cu d'une grand-m&#232;re, dans la nouvelle intitul&#233;e la dette dont voici un extrait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Lecture 1&lt;br class='autobr' /&gt;
La dette&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont les journ&#233;es d'une grand-m&#232;re immigr&#233;e qui essaie de survivre dans un monde nouveau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Au pied de la tour, il n'y avait rien. Quelques rescap&#233;s de la m&#234;me odyss&#233;e. Aucun autochtone. Personne. Le vide. Le silence. Un silence qui ne laissait rien pr&#233;sager. Ni bien ni mal. Personne ne voulait habiter dans ces tours. Toute la famille avait pu s'installer dans le deux-pi&#232;ces &#224; la moquette br&#251;l&#233;e, infest&#233; de cafards, car personne n'y habitait. Les derniers ouvriers avaient quitt&#233; les tours pour des pavillons en banlieue. Les tours &#233;taient compl&#232;tement abandonn&#233;es. C'&#233;tait un vrai d&#233;sert. Au pied de la tour, assises sur les rebords en b&#233;ton, les vieilles divaguaient. Quelques voitures, un centre commercial. Pas d'arbres, pas de fleurs, quelques buissons bizarres et malades. Elles, elles &#233;taient des volcans en &#233;bullition &#224; c&#244;t&#233; de cet ordre moderne et vide. Quelques mois auparavant, c'&#233;tait encore des femmes aux croupes charnues qui suaient et d&#233;goulinaient de chaleur &#233;pic&#233;e dans leur sarong, suintant une forte odeur de terre. Je voyais leur puissance pass&#233;e, me glissais furtivement &#224; c&#244;t&#233; d'elle. Elles ne me remarquaient pas. Mais, je voyais qu'elles emplissaient les environs de leur vitalit&#233;. Leur &#233;nergie bestiale r&#233;veillait le quartier. Bien que vieilles, elles demeuraient des femmes. Elles avaient leur t&#234;te, leurs hanches, leur ventre. Leurs bavardages r&#233;chauffaient l'atmosph&#232;re gel&#233;e, apportaient un nouveau souffle, une nouvelle ambiance. Ils remplissaient le trou amorphe d'un ferment d'&#233;motions et de sentiments qui exhalait un fort go&#251;t humain. Nous ne savions pas qu'il pouvait y avoir autant de b&#233;ton et de grisaille. Les rues palpitaient avec elles. Elles s'abreuvaient de leur sang et de leurs morves. Le sol froid et dur en &#233;tait irrigu&#233;. Les vieilles laissaient monter au ciel les tourbillons de leurs aisselles sal&#233;es, leurs gerbes de larmes, d'aigreurs, de d&#233;sir de vie, de d&#233;sir de justice, les relents de leurs pores de femelles inassouvies et bless&#233;es.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme vous pouvez le supposer &#224; partir de cet extrait, ce recueil est un regard pos&#233; sur une soci&#233;t&#233; moderne par quelqu'un qui vient d'un petit pays, d'une soci&#233;t&#233; que je peux qualifier d'ancienne, une soci&#233;t&#233; dans laquelle une certaine unit&#233; existait entre les hommes, que probablement certains d'entre vous ont pu conna&#238;tre dans les villages fran&#231;ais aussi, une soci&#233;t&#233; petite, de la taille d'une famille, d'une tribu, une entit&#233; r&#233;duite o&#249; ses membres peuvent se voir et se r&#233;unir dans un m&#234;me espace physique ou presque. Venant de ce type de pays, je t&#233;moigne donc de ce que peut repr&#233;senter une soci&#233;t&#233; telle que la n&#244;tre, avec l'acuit&#233; de la perception d'une enfant de huit ans, un &#226;ge o&#249; tout a une clart&#233; extraordinaire et qui doit prendre des d&#233;cisions existentielles pour le reste de sa vie, c'est-&#224;-dire au moment o&#249; cet enfant construit les fondements de sa subjectivit&#233;, de ce qu'on appelle sa vision du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2.&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
La notion de karma ou de la dette envers les animaux&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Lecture 2&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;C'&#233;tait l'heure des infos. On voyait une journaliste s'introduire dans un b&#226;timent moderne. Ma grand-m&#232;re &#233;tait suspendue aux images. Elle cherchait &#224; comprendre par les images car elle ne pouvait saisir la langue. Un tapis roulant v&#233;hiculait des poules stress&#233;es vers une destination inconnue. La cam&#233;ra fixait l'une d'entre elles. C'&#233;tait la descente froide et d&#233;risoire d'un poulet vers sa mort. Une machine lui ouvrit le gosier, puis la m&#234;me machine lui versa sa ration de nourriture et referma son bec. Les poules hurlaient. Le journaliste nous emmenait ensuite vers l'&#233;table, o&#249; les vaches &#233;taient gav&#233;es. Les gros mammif&#232;res y &#233;taient s&#233;questr&#233;s. On nous montrait les m&#233;dicaments et les stimulants qu'on allait leur administrer. Les vaches avaient l'air sonn&#233;es. Ma grand-m&#232;re n'en croyait pas ses yeux. Puis, d'autres images. On voyait qu'elles grossissaient artificiellement. Leur corps se d&#233;veloppait monstrueusement. Les tissus &#233;taient gonfl&#233;s. Leurs pattes &#233;taient minuscules, leur flanc &#233;norme. Il y avait une disproportion qu'on ne pouvait admettre qu'avec le t&#233;moignage des images. Elles tenaient difficilement debout. Elles n'avaient rien des vaches que nos paysans emmenaient pa&#238;tre avec respect. Le commentateur expliquait qu'on obtenait ainsi des kilos rapidement. Elles pesaient deux fois plus que les vaches normales. Ce qui multipliait la rentabilit&#233; de ces b&#234;tes par deux ! &lt;br class='autobr' /&gt; C'&#233;tait l'apocalypse pour ma grand-m&#232;re ! Elle s'&#233;tait recul&#233;e, puis, de nouveau, avanc&#233;e vers l'&#233;cran. Elle commentait avec une vive r&#233;volte : &#171; Que font-ils aux animaux ? Ces pauvres b&#234;tes, on les maltraite ! Ce sont des vaches ou des sacs ? Quels salauds ! Ont-ils oubli&#233; tout ce que la vache a fait pour nous ? Sans la vache, nous ne pourrions cultiver ni survivre ! Puis, perdue, ne sachant que faire, d&#233;sempar&#233;e, elle se tourna vers moi et me dit, tu as vu ces voyous, tu as vu ce qu'ils font ! Mon Dieu, comment aider ces animaux ? A qui s'adresser pour &#231;a ? La vache est un animal sacr&#233; ! Elle nous donne son lait, elle nous donne son sang, elle laboure, elle tire, elle porte &#8230; ! Elle avait dit tout cela comme des cris de d&#233;tresse, me suppliait de ne jamais commettre de telles exactions. Ses yeux &#233;taient exorbit&#233;s. Je hochais la t&#234;te, sans comprendre. Apr&#232;s un moment, elle me fit signe de m'asseoir &#224; c&#244;t&#233; d'elle. Puis, elle ajouta avec une profonde tristesse, la vache est un animal sacr&#233;. Sais-tu que c'est un animal qui a plusieurs &#226;mes ? Elle a plus d'&#226;me que nous ! C'est p&#233;ch&#233; que de la traiter comme &#231;a ! Commettre un crime sur cet animal, c'est pire que commettre un crime sur nous-m&#234;mes. Tuer une vache, c'est tuer sept &#226;mes. On ne se remettra pas du meurtre des vaches. Le karma en prend pour plusieurs g&#233;n&#233;rations. Nous sommes fichus ! Pourquoi maltraiter les b&#234;tes ? Ce sont des &#234;tres vivants, des cr&#233;atures sensibles ! Ce ne sont pas de vulgaires objets ! Regarde ! Regarde, mon enfant ! Combien vont-ils en tuer comme &#231;a ? C'est invraisemblable ! Ca n'a pas de fin ! Il y en a encore ! Regarde ! Mon Dieu ! Quelle cruaut&#233; ! Il ne faut pas manger de cette viande ! C'est normal qu'elle n'ait pas le m&#234;me go&#251;t que chez nous ! &#187;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Notre karma ?, demandai-je, entendant le mot pour la premi&#232;re fois.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Oui, ma fille, nous sommes &#233;ternellement endett&#233;s maintenant envers les animaux. L'homme ne pourra pas se relever de tant de cruaut&#233;. C'est comme &#231;a qu'ils tuent, ici ! &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Nous aussi ? M&#234;me si nous ne sommes pas d'ici ? me suis-je r&#233;volt&#233;e. &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Oui, ma fille ! Nous aussi ! Nous faisons partie de la m&#234;me esp&#232;ce. Nous le paierons, car nous sommes responsables de cette extermination. On n'a pas le droit de donner la mort froidement, ainsi !&lt;br class='autobr' /&gt; Ainsi, il y avait une dette de l'homme envers l'animal. Je l'apprenais avec ma grand-m&#232;re.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La notion de dette ou de karma envers les animaux est centrale dans mon livre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le karma est profond&#233;ment li&#233; &#224; tous les &#234;tres, pas uniquement aux animaux mais aussi aux plantes et aux min&#233;raux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ceux qui ne connaitrait pas cette notion, le karma s'inscrit dans la croyance bouddhiste de la r&#233;incarnation. Il est le r&#233;sultat des actes positifs et n&#233;gatifs de la vie d'un homme. Dans l'ensemble des actes, la quantit&#233; de mal et de bien d&#233;finit le karma d'une personne. &lt;br class='autobr' /&gt;
La r&#233;alit&#233; du karma met, au centre des actions de l'homme, la responsabilit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tous les actes n'ont pas le m&#234;me poids. Maltraiter les plus faibles peut cr&#233;er une dette plus lourde. Le karma d&#233;pend de l'intention d'un acte, de l'acte lui-m&#234;me et de la cons&#233;quence de cet acte. La finalit&#233; de cette sagesse est d'apprendre &#224; renoncer &#224; son pouvoir et &#224; sa position dominante ou avantageuse au profit de la compr&#233;hension de la r&#233;alit&#233; non s&#233;par&#233;e des existences. L'attention aux plus faibles et aux plus vuln&#233;rables, ainsi que la compassion sont les cons&#233;quences naturelles de la prise de conscience de l'unit&#233; que forment tous les &#234;tres entre eux et de leur interd&#233;pendance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ma part, la notion de karma me vient de la sagesse populaire attach&#233;e au bouddhisme. Je ne chercherai pas &#224; &#233;lever cette notion au rang de concept car il n'est pas venu dans ce livre de cette mani&#232;re-l&#224;. C'est une notion profond&#233;ment ancr&#233;e en moi, une notion vernaculaire provenant de nombreuses croyances, superstitions et savoirs de la transmission orale qui constituent pour ma part des vecteurs de connaissances r&#233;elles, des valises invisibles. En ce qui me concerne, les savoirs sont en r&#233;alit&#233; des sortes d'inconscients dont on ne peut pas d&#233;finir clairement la circonf&#233;rence. Par exemple, le savoir de mes parents inclut toutes les valises de tous nos anc&#234;tres et m&#234;me de tout l'univers, peut-&#234;tre. En ce sens, on peut requ&#233;rir ces connaissances &#224; n'importe quel moment si on en a la disposition. Ces connaissances, ce sont tous nos possibles, que m&#234;me un illettr&#233; poss&#232;de du seul fait qu'il est un &#234;tre humain, du seul fait qu'il a des anc&#234;tres. En ce qui concerne notre devenir animal, pour parler comme Deleuze, la croyance en la r&#233;incarnation, autre croyance adoss&#233;e &#224; celle de karma, postule &#233;videmment que nous ne pouvons ignorer ce qu'est un animal puisque nous l'avons tous &#233;t&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai toujours connu la notion de karma. Dans ma famille, on ne la nommait pas forc&#233;ment, mais on se comportait et agissait avec cette connaissance qui fonctionnait comme une loi inconsciente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour mieux illustrer cette notion de karma, je vais lire un autre extrait de La dette.&lt;br class='autobr' /&gt;
La grand-m&#232;re est tomb&#233;e gravement malade et elle se retrouve dans une maison de retraite m&#233;dicalis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Lecture 3&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Je lisais beaucoup aupr&#232;s de ma grand-m&#232;re. J'aimais lire aupr&#232;s d'elle, sentir son assoupissement. Parfois, elle me demandait de m'approcher tout pr&#232;s de son lit. Cette fois-ci, elle m'appela de la main. &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Ecoute, de toutes les figures g&#233;om&#233;triques, laquelle, crois-tu, incarne le mieux la v&#233;rit&#233; ? &lt;br class='autobr' /&gt; Je ne sus que r&#233;pondre. De quelle v&#233;rit&#233; parlait-elle ? Je n'en savais rien. Elle continua : &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Ce n'est ni le carr&#233; ni le losange, n'est-ce pas ?&lt;br class='autobr' /&gt; Elle se mit &#224; rire avec ironie. &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Non, non, ce n'est pas le cube ni le rectangle ! Ecoute ! La figure qui repr&#233;sente parfaitement la v&#233;rit&#233;, c'est le cercle ! De toutes les figures, c'est le cercle qui est l'image parfaite de la v&#233;rit&#233; ! Regarde-moi ! Regarde tous ces vieux &#233;dent&#233;s !&lt;br class='autobr' /&gt; Elle montrait de la main la porte ferm&#233;e qui donnait dans la salle commune. Puis, elle se mit &#224; rire avec d&#233;mence, dans une sorte d'autod&#233;rision. &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Regarde ! Regarde tout &#231;a ! Ce n'est pas un hasard ! Cette d&#233;ch&#233;ance est programm&#233;e !&lt;br class='autobr' /&gt; Je la fixais sans comprendre, mon livre ouvert entre les mains. J'attendais qu'elle m'explique. Ses yeux brillaient. Elle se reprit. &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Quelle souffrance, ma fille ! &lt;br class='autobr' /&gt; Me souriant &#224; nouveau, elle me dit : &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Approche encore, ma fille ! Ecoute, tout &#231;a ! Cet attroupement de vieux ! C'est la cha&#238;ne ! Ces vieux sont les p&#232;res et les m&#232;res de quelqu'un. Nous avons tu&#233; tant de b&#234;tes dans des conditions atroces. Comment a-t-on pu exterminer toutes ces b&#234;tes ? Les vieux doivent mourir ainsi comme des b&#234;tes. Nous mourons froidement dans nos d&#233;jections, dans l'indiff&#233;rence la plus totale. Puisque les b&#234;tes passent sur la machine, sans &#226;me qui les plaigne ou prie pour eux. C'est ainsi que les vieux d'ici vont mourir. &lt;/strong&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
On voit &#224; travers ce passage que dans la notion de karma pr&#233;domine la figure du cercle, du cycle, de l'&#233;ternel retour, de la chaine de cause &#224; effet qui repr&#233;sente la logique des logiques, la loi de l'univers. Ce cycle pose avant toute chose l'&#233;galit&#233; des hommes et de leur condition humaine, mais aussi l'&#233;galit&#233; des &#234;tres vivants et de toutes choses existantes devant cette loi. La seule r&#233;demption se trouve dans l'illumination, la conscience de l'illusion des actes engendr&#233;s par l'ego qui s&#233;pare et divise les &#234;tres, donnant l'illusion que monsieur Dupont, ce n'est pas moi ou que cette tortue est un &#234;tre s&#233;par&#233; de moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3.&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette r&#233;alit&#233; de la division et de la s&#233;paration se trouve au c&#339;ur de mon livre. Je crois que profond&#233;ment, ce recueil est obs&#233;d&#233; par cette r&#233;alit&#233; de la division et de la dislocation du monde actuel, regrett&#233;e de longue date et, qui, &#224; mon sens, s'aggrave de plus en plus. Cela touche &#224; la structure m&#234;me du recueil et &#224; sa forme. En effet, mon livre a une structure fractale. Ces nouvelles s&#233;par&#233;es les unes des autres forment un tout coh&#233;rent cependant. La derni&#232;re nouvelle reprend par exemple les autres dans une histoire &#224; tiroirs. Toutes les histoires interrogent d'une mani&#232;re ou d'une autre cette id&#233;ologie de la division (logique des identit&#233;s) qui s&#232;me le vent du malheur et de la terreur, disloquant tout d&#233;sir de fraternit&#233; entre les &#234;tres, entre les animaux, entre les hommes, entre les animaux et les hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l'illustrer, je vais vous lire un extrait d'une autre nouvelle : la b&#233;quille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Lecture 4&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette nouvelle, Rio le h&#233;ros vient de subir une rupture douloureuse avec sa femme. Seul, errant dans une ville &#233;trang&#232;re, Rio, t&#233;moignant de la ferveur et de l'amour que les gens portent les uns envers les autres, va comprendre profond&#233;ment ce qui l'a pouss&#233; &#224; se s&#233;parer d'une femme qu'il aimait pourtant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A cot&#233; d'eux, un petit homme cassait nerveusement des p&#233;pites de tournesol. Il levait sans cesse ses yeux comme s'il attendait quelqu'un. Rio le voyait cracher une fum&#233;e abondante pour soulager ses nerfs. C'&#233;tait un homme costaud &#224; la peau crevass&#233;e. Rio n'avait jamais vu une peau pareille. Elle &#233;tait tapiss&#233;e de bourgeons r&#233;pugnants. Il n'avait jamais vu des pustules aussi &#233;paisses et noires. Rio ne pouvait supporter un tel spectacle. Il d&#233;tourna les yeux. L'homme sirotait son caf&#233; avec impatience, tout en aspirant des bouff&#233;es &#233;paisses. Peut-&#234;tre, un paysan du coin. Il en portait les habits. Surgit soudain une minuscule femme. Il la h&#233;la de la main. Elle s'approcha de lui. En la voyant venir, il esquissa un regard plein d'espoir. Elle lui sourit. Le visage de l'homme s'&#233;claira. La femme plongea sa main &#224; l'int&#233;rieur de sa robe noire, une tunique interminable, aux tours amples, qui pouvait cacher toute une maison. Elle en sortit un paquet solidement ficel&#233; dans du papier kraft. L'homme d&#233;fit aussit&#244;t le colis. La femme d&#233;noua son foulard, soupira de soulagement. Elle secoua sa magnifique chevelure noire. Se passant la main sur la figure pour essuyer la sueur et la crasse, elle se frotta comme un chat. Une fois remise de ses &#233;motions, elle arrangea ses cheveux, puis, les rentra dans son fichu noir. Ils se mirent &#224; discuter vivement. Le guide traduisit la conversation &#224; l'oreille de Rio, d'une voix discr&#232;te. Une langue populaire et imag&#233;e. Une langue famili&#232;re, sans aucune vulgarit&#233;. La femme revenait de loin. Elle revenait du Sud. Un long voyage de douze heures qui la laissait fourbue. Apr&#232;s avoir d&#233;fait le paquet, l'homme en brandit une racine noire. Une racine toute dess&#233;ch&#233;e. Il rit comme un enfant. Elle &#233;tait all&#233;e lui chercher la racine chez sa m&#232;re. Une grave maladie avait enlaidi sa peau. La racine devait le gu&#233;rir de cette maladie rare. Elle protesta en rougissant, refusa l'argent qu'on voulait lui donner. Sa sinc&#233;rit&#233; lui fit plaisir. Ce qu'elle voulait, dit-elle, timidement, c'&#233;tait qu'il gu&#233;risse. Il leva les yeux au ciel pour la b&#233;nir. Un sourire &#224; fendre l'&#226;me &#233;gaya ses l&#232;vres. Ils &#233;taient voisins, dit-elle pour toute protestation. Elle demanda des nouvelles de sa fianc&#233;e et de sa m&#232;re. La racine &#233;tait cens&#233;e enlever les pustules qui couvraient son visage et qui horrifiaient la jeune promise. Il ne cessait de la remercier, en &#233;voquant ses fian&#231;ailles. S'il se mariait gr&#226;ce &#224; son rem&#232;de, il ordonnerait un banquet en son honneur ! Mais, la voisine lui recommanda modestement d'attendre les r&#233;sultats, de voir s'il allait gu&#233;rir avant de la remercier. &lt;br class='autobr' /&gt; Faire un voyage de douze heures pour ramener un rem&#232;de de grand-m&#232;re &#224; un voisin malade. L'id&#233;e m&#234;me les fatiguerait. Il semblait &#224; Rio que sa femme et lui n'auraient os&#233; se le demander. Ils n'y auraient pas song&#233;. Rio, avait-il jamais rien fait d'extraordinaire pour sa femme ? Elle avait d&#251; le m&#233;priser, renoncer &#224; croire en lui. Avait-il renonc&#233; &#224; quoi que ce f&#251;t pour elle ? Il n'avait rien fait de tel. De son c&#244;t&#233;, elle n'avait renonc&#233; &#224; rien, non plus. Lorsqu'il eut cet accident, elle n'&#233;tait pas venue le voir &#224; l'h&#244;pital. Pourtant, elle lui avait manqu&#233; cruellement. Il ne s'&#233;tait jamais senti aussi seul. Il avait commenc&#233; &#224; douter d'elle. Dans l'esprit de sa femme, ils &#233;taient des &#234;tres ind&#233;pendants, m&#234;me s'ils vivaient ensemble, le d&#233;sir de pr&#233;server sa libert&#233; l'emp&#234;chait de lui montrer sa sollicitude. Elle aurait d&#251; tout de m&#234;me rester avec lui, se disait-il sur son lit. Si elle &#233;tait demeur&#233;e aupr&#232;s de lui, tout cela ne se serait pas produit. N'&#233;tait-ce pas l&#224;, sa place ? Elle avait des cours de yoga, tous les soirs. Ces cours &#233;taient cens&#233;s la mener vers une plus grande spiritualit&#233;. Mais, visiblement, pas vers une plus grande compassion. Elle ne pouvait pas rater ces cours. Il s'&#233;tait efforc&#233; de para&#238;tre au-dessus de ces contrari&#233;t&#233;s. Il avait peur d'&#234;tre ridicule en lui demandant de venir. Car, la solitude n'&#233;tait finalement rien, en comparaison du ridicule et de l'orgueil. Il avait gard&#233; une blessure ind&#233;l&#233;bile et le sentiment d'une solitude sans fond de sa convalescence. Il avait commenc&#233; &#224; se dire que l'amour, malgr&#233; leur affection, ne changerait rien &#224; cette solitude. Il comprenait que l'amour de sa femme ne le consolerait ni ne le prot&#233;gerait. Sa confiance s'&#233;tait &#233;teinte ces jours de convalescence o&#249; elle aurait d&#251; &#234;tre avec lui au lieu de suivre son cours de yoga. Elle ne voulait pas le g&#234;ner, par pudeur, lui disait-elle. Que r&#233;pondre ? Sa pr&#233;sence l'aurait consol&#233; dans cette chambre froide. Fallait-il lui apprendre une chose aussi simple. O&#249; serait-elle le jour de son agonie ? C'est ce qu'il s'&#233;tait demand&#233;. Rio se le r&#233;p&#233;tait encore aujourd'hui, au contact de ces gens qui avaient une telle ferveur. Dans la chambre de l'h&#244;pital, il se rendait compte qu'il n'avait pas seulement besoin d'une amante, mais d'une compagne vaillante pour ses vieux jours. Il ne lui en voulait pas. Elle &#233;tait une femme de son temps. Leur civilisation les avait pouss&#233; &#224; cet &#233;tat d'individualisme. Que pouvaient-ils faire ? Ils subissaient seulement les cons&#233;quences de cet individualisme. Aucun psychologue ne pouvait reconstruire l'intelligence naturelle dont faisait preuve cette paysanne &#224; l'&#233;gard de son voisin. Sa joie et son sourire &#233;taient grav&#233;s dans le c&#339;ur de Rio. Il comprenait qu'ils ne resteraient pas ensemble. Leur mode de vie ne le leur permettait pas. Personne n'en avait plus la force ni le d&#233;vouement. Tel &#233;tait l'&#233;tat de lassitude et de paresse de leur soci&#233;t&#233;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A travers cette nouvelle, c'est &#233;videmment le passage de la valeur-amour &#224; celle de consommation. La disparition de la notion d'endurance (athl&#233;tique), de pers&#233;v&#233;rance, allant de pair avec la substitution du plaisir au bonheur est cause de nombreuses s&#233;parations et ruptures amoureuses.&lt;br class='autobr' /&gt;
De nouveau, la logique de la division est mise en sc&#232;ne ici dans ce qui touche au plus intime des relations, le rapport amoureux. La dislocation est comme programm&#233;e par la logique m&#234;me de consommation. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est le mode de vie qui structure les relations et les individus dans un syst&#232;me. On ne peut raisonner comme si les divorces &#233;taient seulement des accidents individuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;4.&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Chacune de mes histoires est associ&#233;es &#224; une histoire d'amour et &#224; un animal.&lt;br class='autobr' /&gt;
En fait, les animaux repr&#233;sentent une sorte de caste avec une fonction bien pr&#233;cise, celle remplie par les bonzes au Cambodge : ils nous permettent de manifester notre cl&#233;mence et notre compassion, en ouvrant le si&#232;ge du c&#339;ur, aussi bien dans la communication que nous pourrions avoir avec eux, qu'en faisant preuve de plus d'attention &#224; leur &#233;gard. Et, il est vraiment pr&#233;judiciable qu'ils aient disparu de nos rues, et que leur territoire soit s&#233;par&#233; d&#233;sormais des n&#244;tres dans les villes et les campagnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;5.&lt;/strong&gt;	&lt;br class='autobr' /&gt;
Pourquoi le chien, dont le nom a servi pour le titre du recueil ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le chien repr&#233;sente par excellence l'animal, le m&#233;pris&#233;. Il symbolise pourtant l'amour fid&#232;le et ses sacrifices. C'est un rappel pour nous de ce qui est fondamental et qui se trouve pourtant rabaiss&#233; aujourd'hui. Paradoxalement, il n'y a jamais eu autant de chiens dans notre soci&#233;t&#233;. La place des chiens est en r&#233;alit&#233; un sympt&#244;me. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le Chien patriarche cherche &#224; redonner une forme de noblesse &#224; cet animal. Le chien accepte de se salir pour son maitre, de s'humilier, d'ob&#233;ir de mani&#232;re inconditionnelle... On peut voir une similitude avec la relation du fervent avec son Dieu. La question se pose de savoir qui est le maitre et qui est l'animal. Le chien accepte tout de son maitre, avec une patience remarquable, comme un adulte face &#224; l'enfant. Il fait toujours un pas l&#224; o&#249; l'autre ne le fait pas. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour moi, il incarne la libert&#233; dans l'abandon de l'ego.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Lecture 5&lt;br class='autobr' /&gt;
La b&#233;quille&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la ville, Rio, &#233;c&#339;ur&#233; par le spectacle des touristes, se tourne vers celui plein d'enseignements des chiens sauvages qui sont l&#233;gion dans les rues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Devant lui, deux chiens trottaient d'un train l&#233;ger. Arriv&#233; au feu, le m&#226;le jeta un &#339;il en arri&#232;re pour voir si la femelle le suivait bien. Il l'attendit. Le feu passa au vert. Il s'arr&#234;ta, indiqua &#224; sa compagne de faire de m&#234;me. Rio observait leur man&#232;ge. Cela le troubla beaucoup. Le chien prot&#233;gea sa femelle avec une infinie d&#233;licatesse. Puis, le feu passa au rouge. Ils continu&#232;rent leur route. Les animaux partageaient visiblement ici les rues avec les hommes. Ils suivaient leurs r&#232;gles. Les chiens sauvages &#233;taient l&#233;gion dans la r&#233;gion. Ils vivaient en horde, sans peur, ayant visiblement int&#233;gr&#233; les codes et la signal&#233;tique des hommes. Rio s'aper&#231;ut que leur pr&#233;sence &#233;tait r&#233;ellement salutaire pour lui. Il se sentait moins seul &#224; leur contact.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rio va faire la rencontre d'un couple de chiens qui va le r&#233;v&#233;ler &#224; lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il arrive soudain aux abords d'un terrain entre deux buissons. Une cachette sombre et sale. Il se frotte les yeux. La t&#234;te du jeune chien lui fait face. Une t&#234;te suppliante. Un grand chien au poil ras, d'un blanc propre et lumineux. Ses yeux le supplient de ne pas lui faire de mal. Le chien se d&#233;cale l&#233;g&#232;rement de c&#244;t&#233;. Rio en reste bouche b&#233;e, n'ose croire &#224; ce qu'il voit. Fixant un instant sa longue patte robuste, il est accabl&#233; de piti&#233;. Ses yeux restent accroch&#233;s &#224; la patte. Ils l'auscultent avec &#233;tonnement ! Rio se secoue pour s'extraire du mirage. Il doit finalement s'avouer que le jeune chien soutient un vieux m&#226;le estropi&#233;, lui pr&#234;te docilement sa patte saine. Sa patte valide se pose d&#233;licatement &#224; l'endroit du moignon. Son membre vigoureux sert en effet de b&#233;quille vivante. Il s'emboite au creux de la cuisse amput&#233;e, se colle &#224; sa surface, avec une infinie d&#233;licatesse. Le vieux chien ne peut se d&#233;placer sans cette b&#233;quille ti&#232;de. Les deux animaux avancent patte contre patte, s'accrochent mutuellement &#224; cette soudure artificielle, comme &#224; un radeau de fortune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se l&#232;ve, va acheter un peu de viande, puis, revient la d&#233;poser &#224; hauteur de leurs pattes. Le vieux manifeste le premier sa reconnaissance. Ses yeux le caressent. Il incline sa t&#234;te. Rio croise les yeux du jeune qui le fixent aussi en silence. Aucun des deux ne se jette sur la nourriture. Ils se contentent de le fixer. Le jeune emm&#232;ne au bout de quelques minutes le vieux devant la nourriture. Tous deux attendent poliment. Ils semblent demander &#224; Rio la permission de s'approcher. Rio acquiesce. La b&#233;quille se baisse alors lentement. Elle laisse son a&#238;n&#233; manger le premier, le soutient du mieux qu'elle peut. Chacun de ses mouvements exige un immense effort. Rio voit leurs pattes trembler. Le vieux mange peu. Apr&#232;s quelques bouch&#233;es, il plie ses trois pattes valides, se redresse, puis, se courbe &#224; son tour, invite son cadet &#224; prendre sa part, se baisse jusqu'&#224; ce que le jeune soit &#224; hauteur de la viande. Ce dernier mange de bon app&#233;tit. Les deux chiens se partagent ensuite, tour &#224; tour, le reste.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;6.&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans mon recueil, je d&#233;fends le fait qu'il existe une communication possible, un langage commun entre nous et les b&#234;tes, que nous avons plus ou moins perdus en fonction de notre culture et de notre &#233;ducation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Lecture 6&lt;br class='autobr' /&gt;
exergue&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une terrible catastrophe nous a conduits &#224; ne plus comprendre ceux qui parlaient la m&#234;me langue que nous. Cette langue commune, quelques uns y retournent par hasard. Miettes, vestiges, apparitions, suffisamment cependant pour rappeler le monde partag&#233; d'avant le d&#233;luge.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre connaissance des animaux est assez limit&#233;e. Par exemple, nous nous &#233;merveillons de pouvoir leur faire comprendre qu'il faut ramener un b&#226;ton, s'asseoir... Mais qui s'&#233;tonne du fait que nous ne sachions pas les comprendre, eux. On pourrait dire qu'ils ont fait l'effort. Quant &#224; nous, en avons-nous fait suffisamment ? Qu'avons-nous perdu en perdant notre communication avec eux ? Je les compare &#224; la position des b&#233;b&#233;s qui poss&#232;dent un langage mais que nous n'entendons absolument pas. Selon la sensibilit&#233;, la volont&#233; et la capacit&#233; des individus, ce langage peut nous parvenir sous forme d'intuition. Communication instantan&#233;e que je raconte dans la premi&#232;re nouvelle, nouvelle qui s'intitule le chien patriarche justement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;7.&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Alors, il est temps de poser la question : Qui sont les animaux dans ce recueil ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dirai l'amour en tant qu'exp&#233;rience du r&#233;el, de toutes les formes vari&#233;es et inattendues du r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils incarnent l'essence minoritaire. Le terme de minorit&#233; n'est pas &#224; prendre comme l'oppos&#233; de la majorit&#233;, mais comme la minorit&#233; en nous ou ce qui est minoritaire en nous, le r&#233;v&#233;lateur de notre condition humaine. Le r&#233;fugi&#233; n'est pas minoritaire en soi. La v&#233;rit&#233; de sa condition de r&#233;fugi&#233; peut lui faire prendre conscience de l'essence minoritaire en lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A travers l'exp&#233;rience du minoritaire se r&#233;v&#232;le l'existence d'une condition commune. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le minoritaire, l'animal aujourd'hui, est du c&#244;t&#233; du faible, du faiblement &#233;cout&#233;, entendu, du faiblement dit. Or, je crois que la r&#233;alit&#233; ne se r&#233;v&#232;le que par la conscience et notamment celle du minoritaire en nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le chien patriarche essaie de donner une sorte d'amplification &#224; ces voix assourdies. Si je prends l'exemple de cette grand-m&#232;re, ce n'est pas un cas minoritaire, mais majoritaire. En revanche ce qu'elle vit rel&#232;ve du minoritaire. De la m&#234;me mani&#232;re, le sort des animaux, car ils font partie de la majorit&#233; opprim&#233;e, maltrait&#233;e. Ce qui est difficile c'est de parvenir &#224; exprimer la voix minoritaire dans ces faits majoritaires. Je pense que c'est le travail de la litt&#233;rature et de l'art.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les animaux est une m&#233;taphore de ce que repr&#233;sente l'&#233;criture pour moi. La pr&#233;disposition &#224; l'ouverture, aux multiples formes et expressions de la vie. Pour &#233;crire, l'&#233;crivain doit devenir son animal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Conclusion&lt;/strong&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Enfin, pour conclure, j'aimerais lire cet extrait qui r&#233;sume l'ensemble de cette conf&#233;rence et restitue l'esprit du livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Lecture 7&lt;br class='autobr' /&gt;
Le march&#233; aux animaux&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je portai mes yeux vers le chien. Il me regardait. Ses yeux m'absorb&#232;rent aussit&#244;t. Je p&#233;n&#233;trais dans une mer paisible, une constellation aimante. C'&#233;tait une eau sans fond, une eau noire, une &#233;tendue dans laquelle on pouvait avancer sans fin. Sa cl&#233;mence m'arracha un cri de douleur. Ces yeux m'aimaient. Ils m'aimaient d'une mani&#232;re divine. Ils m'aimaient absolu ment. Ils m'aimaient sans rien demander car j'&#233;tais un &#234;tre qui &#233;tait fait pour &#231;a. Ces yeux me le disaient. Cet oc&#233;an me l'assurait. J'en avais les larmes aux yeux. Il me fut difficile de les dissimuler au couple qui ne s'apercevait de rien, continuant &#224; commenter les plats qui &#233;taient servis. Je me sentais g&#234;n&#233;e. Je ne sus que balbutier : &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Il est gentil, ce chien&#8230;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Il n'est pas agressif, me r&#233;pondit-on, sans comprendre ce qui m'arrivait. &lt;br class='autobr' /&gt; Je n'osai tourner la t&#234;te de honte d'&#234;tre aim&#233;e &#224; ce point. C'&#233;tait pourtant &#224; ce point qu'il m'aimait. L'avais-je m&#233;rit&#233; ? Je me dis alors : &#171; Ca ne va pas durer. Ca a d&#251; d&#233;j&#224; dispara&#238;tre&#8230; &#187; Pour le v&#233;rifier, je tournai craintivement mon regard vers lui. J'avais peur &#224; la fois de ne plus retrouver cet oc&#233;an d'affection et peur qu'il soit rest&#233; intact. Je tournai la t&#234;te. Quel choc ! Les yeux &#233;taient les m&#234;mes. Quel amour, sanglotai-je, en silence ! Il comprenait tout. Durant le repas, je ne cessais de plonger mes yeux dans la mer, puis, de les retirer. A mesure que je v&#233;rifiais la fid&#233;lit&#233; de ces yeux, je devenais de plus en plus anxieuse. Je me disais : &#171; Il te restera la m&#233;moire de ses yeux. N'oublie pas ces yeux. Ne les oublie pas ! N'oublie pas cet amour ! N'oublie pas cet amour ! &#187; Chaque fois, revenant vers lui, une mer tendre et calme m'accueillait, ind&#233;fectible, &#233;ternelle. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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