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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Des peuples et des films. Cin&#233;matographie(s), philosophie, politique </title>
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		<dc:date>2020-03-06T09:23:04Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat, Jean-Gabriel P&#233;riot</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Vient de para&#238;tre : DES PEUPLES ET DES FILMScin&#233;matographie(s), philosophie, politique &lt;br class='autobr' /&gt;
de Alain Brossat
&lt;br class='autobr' /&gt;
Pr&#233;face de Jean-Gabriel P&#233;riot &lt;br class='autobr' /&gt;
Quatri&#232;me de couverture :&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=21" rel="directory"&gt;Parutions&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vient de para&#238;tre :&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;DES PEUPLES ET DES FILMS&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;cin&#233;matographie(s), philosophie, politique&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;de Alain Brossat&lt;br class='autobr' /&gt;
Pr&#233;face de Jean-Gabriel P&#233;riot&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Quatri&#232;me de couverture :&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_516 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/88169125_10157216373309842_6727410904419270656_o.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/88169125_10157216373309842_6727410904419270656_o.jpg' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le cin&#233;aste et le philosophe</title>
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		<dc:date>2018-12-20T20:31:12Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat, Jean-Gabriel P&#233;riot</dc:creator>



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&lt;p&gt;Jean-Gabriel P&#233;riot, Alain Brossat, Ce que peut le cin&#233;ma. Conversations, La D&#233;couverte, 2018. &lt;br class='autobr' /&gt; Propos recueillis &#224; la librairie Texture, le 14 septembre 2018. &lt;br class='autobr' /&gt; Les belles rencontres, &#231;a n'existe pas seulement dans les films. Jean-Gabriel P&#233;riot, le r&#233;alisateur du d&#233;cisif Une jeunesse allemande (2015), se &#171; rend compte qu'Alain existe &#187; par le biais d'un texte, alors qu'il travaille sur 200 000 fant&#244;mes (2007), son court m&#233;trage sur Hiroshima. Un peu plus d'une d&#233;cennie auparavant, en (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=21" rel="directory"&gt;Parutions&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;Jean-Gabriel P&#233;riot, Alain Brossat, &lt;i&gt;Ce que peut le cin&#233;ma. Conversations&lt;/i&gt;, La D&#233;couverte, 2018.&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt;Propos recueillis &#224; la librairie Texture, le 14 septembre 2018.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Les belles rencontres, &#231;a n'existe pas seulement dans les films. Jean-Gabriel P&#233;riot, le r&#233;alisateur du d&#233;cisif&lt;/i&gt; Une jeunesse allemande &lt;i&gt;(2015), se &#171; rend compte qu'Alain existe &#187; par le biais d'un texte, alors qu'il travaille sur&lt;/i&gt; 200 000 fant&#244;mes &lt;i&gt;(2007), son court m&#233;trage sur Hiroshima. Un peu plus d'une d&#233;cennie auparavant, en effet, Alain Brossat avait donn&#233; un article &#224; la revue&lt;/i&gt; Autrement&lt;i&gt;, pour un num&#233;ro consacr&#233; aux 50 ans du largage de la bombe sur la ville japonaise.&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jean-Gabriel P&#233;riot&lt;/strong&gt; : Comme ce texte m'a beaucoup marqu&#233;, je suis all&#233; chercher le reste de la bibliographie d'Alain Brossat, ce qu'il avait pu faire par ailleurs, et je m'aper&#231;ois que j'ai d&#233;j&#224; plusieurs de ses livres dans ma biblioth&#232;que, sur des sujets diff&#233;rents, son livre sur les tondues &#224; la Lib&#233;ration par exemple ou encore celui sur la prison. Je range ma biblioth&#232;que selon les th&#232;mes de mes films et ach&#232;te souvent des livres pour leur contenu documentaire, sans faire attention aux noms de leurs auteurs. Sans que j'y pr&#234;te attention, les livres d'Alain m'accompagnaient donc depuis d&#233;j&#224; un certain temps, mais je n'avais pas pris conscience de cette communaut&#233; de th&#232;mes et de ces centres d'int&#233;r&#234;t qui me rapprochaient de cet auteur-l&#224;. Avec le recul, et m&#234;me si nos outils ne sont pas les m&#234;mes, je pense que d'autres choses nous rassemblent comme une certaine forme d'impolitesse, un refus de l'&#233;vidence ou de la chose &#233;tablie. Alain compte parmi les auteurs qui me permettent de comprendre, tr&#232;s concr&#232;tement, certains sujets sur lesquels je travaille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Brossat&lt;/strong&gt; : Ce qui me touche dans ce que dit Jean-Gabriel, c'est que les livres importent plus que les noms propres. Il avait oubli&#233; mon nom, mais pas mes bouquins, et c'est tr&#232;s bien comme &#231;a ! Moi je l'ai connu par son film sur les tondues. Son nom ne me disait rigoureusement rien, mais je m'&#233;tais appuy&#233; sur ce film lors d'un topo sur ce m&#234;me sujet, que j'avais trait&#233; quelques ann&#233;es auparavant dans &lt;i&gt;Les tondues. Un carnaval moche.&lt;/i&gt; C'est tr&#232;s important que les affinit&#233;s &#233;lectives se mettent en place de cette fa&#231;on, &#224; travers le travail, et pas &#224; travers des &#171; diners en ville &#187;. Souvent ce sont les diners en ville qui cr&#233;ent les connivences et rapprochent les gens. On a alors affaire &#224; un syst&#232;me, que Bourdieu a magnifiquement d&#233;crit, de reconnaissance mutuelle : &#171; C'est vachement bien ce que t'as fait !&#8230; &#187; &#8211; et l'autre, &#233;videmment, ne doit surtout pas oublier de renvoyer l'ascenseur&#8230; La &lt;i&gt;conversation&lt;/i&gt;, qui donne son sous-titre &#224; notre livre, c'est tout autre chose : l'un comme l'autre nous tenons &#224; ce terme parce que c'est &lt;i&gt;anticommunicationnel&lt;/i&gt;. C'est-&#224;-dire que c'est une longue conversation qui a dur&#233; des mois, peut-&#234;tre des ann&#233;es, qui bien s&#251;r n'a pu &#234;tre possible que gr&#226;ce &#224; internet, mais qui suppose une certaine &lt;i&gt;lenteur&lt;/i&gt;. L'un d'entre nous &#233;nonce quelque chose, l'autre le re&#231;oit, soit &#231;a le stimule, &#231;a l'&#233;nerve et il r&#233;pond dans la foul&#233;e, soit il laisse le temps de l'examen, de la r&#233;flexion, de la mise en question des certitudes acquises. Evidemment, des choses ont &#233;t&#233; coup&#233;es : Jean-Gabriel, qui est monteur, &#224; l'origine, a agenc&#233; ce texte, magnifiquement. Ce qui peut se d&#233;velopper comme &#231;a, c'est pr&#233;cis&#233;ment le contraire de la fa&#231;on dont on fait semblant d'&#233;changer, alors qu'en r&#233;alit&#233; &#171; on se parle dessus &#187;, comme on dit &#171; se marcher dessus &#187;, sur les plateaux de t&#233;l&#233;vision, par exemple. Cette forme, qu'on a appel&#233;e &#171; conversation &#187;, plut&#244;t qu'autre chose, c'est peut-&#234;tre un peu pass&#233;iste, un peu XVIIIe si&#232;cle, mais peu importe, converser aussi longtemps qu'il le fallait pour arriver &#224; notre propos, sans chercher &#224; &#234;tre d'accord sur tout, c'est comme &#231;a que le livre s'est construit, avec des &#233;chos, entre ce que l'un pouvait lancer et que l'autre pouvait rattraper au rebond.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_443 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/9782348037467.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/9782348037467.jpg' width='500' height='306' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Le livre s'ouvre sur l'examen d'une citation de Michel Foucault qui questionne l'utilit&#233; ou la port&#233;e politique de l'acte d'&#233;crire, que les deux auteurs envisagent d'ailleurs comme un cas particulier de l'acte de cr&#233;ation en g&#233;n&#233;ral. Tout le sens du livre, comme l'indique du reste son titre, tourne autour de la question de la capacit&#233; du cin&#233;ma &#224; produire des effets dans le champ politique.&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.B.&lt;/strong&gt; : La question que pose Foucault, et que nous avons en commun, est une question qui vient de loin, et qui peut s'&#233;noncer de la mani&#232;re suivante : c'est bien que Genet ait &#233;crit &lt;i&gt;Les bonnes&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Les paravents&lt;/i&gt;, mais si c'est pour les jouer &#224; la Com&#233;die fran&#231;aise ou &#224; l'Od&#233;on, est-ce qu'il n'y a pas un probl&#232;me ? Il s'agit de la fa&#231;on dont une &#233;criture qui est dot&#233;e &#8211; qui se dote elle-m&#234;me &#8211; d'une certaine puissance de radicalit&#233;, de subversivit&#233;, d'une certaine port&#233;e critique, dans sa r&#233;alisation, dans la fa&#231;on dont elle rencontre le r&#233;el, ou ses conditions de diffusion, va devenir litt&#233;rature, au sens o&#249; la litt&#233;rature serait un bien de consommation, une denr&#233;e culturelle. Cette question hante Foucault, qui la transpose dans le domaine de la philosophie : finalement, &#231;a sert &#224; quoi ces cours au Coll&#232;ge de France, ces conf&#233;rences que je vais faire au Japon, au Br&#233;sil, aux Etats-Unis et ailleurs, puisque j'en vois autour de moi, plus ou moins jeunes que moi, qui n'ont pas moins de talent, choisir une autre voie, abandonner toute ambition litt&#233;raire, universitaire et autres, pour &#171; passer &#224; l'action &#187; &#8211; avec tous les guillemets qu'on voudra, l'une des formes notoires de ce passage &#224; l'action &#233;tant &#224; l'&#233;poque le fait de s'&#233;tablir en usine, ce qui, comme chacun sait, redeviendra litt&#233;rature par la suite : c'est le fameux livre de Robert Linhart, &lt;i&gt;L'&#233;tabli&lt;/i&gt;, m&#234;me si le statut litt&#233;raire de ce livre peut &#234;tre discut&#233;&#8230; Ce qui nous int&#233;resse &#233;videmment, Jean-Gabriel et moi, c'est de voir comment cette question trouve sa surface d'inscription dans notre actualit&#233;. L'un des plis essentiels, aujourd'hui, sur toutes les sc&#232;nes de l'art contemporain, c'est la prolif&#233;ration d'une rh&#233;torique de la radicalit&#233;, de la subversion, qui bien souvent n'est qu'une mani&#232;re de cr&#233;er de la visibilit&#233; ; ou du moins, disons que l'art contemporain, sous ses diverses formes, se trouve fortement parasit&#233; par des strat&#233;gies de conqu&#234;te de la visibilit&#233;. Comment retrouver le fil d'une radicalit&#233; effective, ou d'une puissance critique d'&#233;criture ou de pratique artistique qui ne tombe pas dans ces orni&#232;res-l&#224;, qui ne soit pas saisi par ce type de dispositif, pi&#233;g&#233; par ce genre de mauvaise foi, ou de fausse conscience, comme on voudra&#8230; Difficile de ne pas voir qu'un certain n'importe quoi prolif&#232;re aujourd'hui, avec tous les alibis des bonnes causes et d'une pseudo-radicalit&#233;, mais qui n'est en fait que l'expression d'un nihilisme insondable. Pour une part, notre point de d&#233;part &#233;tait celui-l&#224; : comment sortir de cet &#233;cueil, dans un agir cin&#233;matographique, un agir artistique qui ne soit pas pi&#233;g&#233; par la culturisation du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.-G. P.&lt;/strong&gt; : Mon rapport au cin&#233;ma est li&#233; &#224; l'enfance, au simple plaisir d'aller voir des films en salles. Mais ce qui me fait devenir cin&#233;aste, un moment, c'est le fait de d&#233;couvrir les avant-gardes, comme le cin&#233;ma militant des ann&#233;es 60-70 par exemple, un des &#226;ges d'or du cin&#233;ma politique ou &#171; engag&#233; &#187;, en tout cas d'un cin&#233;ma qui se questionne sur le monde. A contrario, je ne trouvais rien d'&#233;quivalent dans le cin&#233;ma contemporain, rien qui pouvait avoir la force d'un Chris Marker ou d'autres r&#233;alisateurs qui r&#233;ussissaient &#224; allier la puissance d'une proposition visuelle et la force d'un discours ou d'un questionnement sur le monde. &lt;i&gt;Grosso modo&lt;/i&gt;, dans les ann&#233;es 90-2000, il y avait soit des films qui se pr&#233;tendaient politiques et qui ne l'&#233;taient pas, soit des films quasi amateurs en termes de forme, le mauvais film militant. C'&#233;tait encore pire dans l'art contemporain : pas une exposition qui ne se pr&#233;sentait comme &#171; politique &#187;, comme si ne pas &#234;tre qualifi&#233;e de &#171; politique &#187; &#233;tait un probl&#232;me pour un artiste... Pour moi, il y avait une contradiction entre ce discours, ces effets d'annonce et une absence r&#233;elle d'&#339;uvre contemporaine r&#233;ellement politique. &#192; un moment, je me suis dit : maintenant, au lieu de r&#226;ler, ces films qui me manquent, je vais les faire. Il fallait bien que quelqu'un les fasse ! Ils ne manquaient pas forc&#233;ment au monde &#8211; ils me manquaient &#224; moi, en tant que spectateur. &lt;br class='autobr' /&gt;
Sur ce que serait un &#171; agir cin&#233;matographique &#187;, ce qui me semble important, c'est la place qu'on se donne en tant que cr&#233;ateur, ou &#233;crivain, ou penseur &#8211; quels buts on se donne. Paradoxalement, il me semble que la seule solution est la modestie. Par exemple, dans ma d&#233;marche, je fais du cin&#233;ma qu'on pourrait qualifier de politique, mais je ne suis pas un &#171; cin&#233;aste politique &#187;. Je ne fais pas de films en imaginant l'impact qu'ils vont avoir. Je n'ai jamais fait de film en me disant : &#171; C'est super important de parler de &#231;a, il faut que tout le monde le sache ! &#187;, ou &#171; Ma vision du monde est tellement sup&#233;rieure qu'il faut que je la livre aux spectateurs&#8230; &#187; Je m'int&#233;resse &#224; des sujets qui sont plut&#244;t s&#233;rieux, je peux en avoir une lecture critique, mais pour autant je ne pense jamais mes films comme lieux de partage de mes positions face &#224; ces sujets. Quand je vois la mani&#232;re de travailler de certains de mes coll&#232;gues qui sont tout fiers de trouver enfin un sujet important, qui se donnent bonne conscience en pr&#233;tendant faire &#339;uvre politique, qui pensent ainsi agir ou militer, &#231;a me d&#233;sole. Quand en tant qu'artiste on pense que son travail va avoir un impact concret, &#231;a n'aboutit jamais &#224; rien&#8230; Ou alors on fait du cin&#233;ma de propagande. Si on veut vraiment changer le monde, il faut aller travailler &#224; TF1 mais dans le champs du cin&#233;ma &#231;a n'a jamais march&#233;, m&#234;me Vertov si est cass&#233; les dents. En tout cas, je pense qu'en tant qu'auteur, r&#233;alisateur, &#233;crivain, etc. il ne faut pas s'assigner de t&#226;che.&lt;br class='autobr' /&gt;
Alors, comment les films ont un impact ?, car ils peuvent &#233;videmment en avoir, &#231;a reste myst&#233;rieux, pour moi. Je sais que des films agissent, qu'ils questionnent les spectateurs, qu'ils peuvent les &#233;branler. Mais effectivement pour revenir &#224; ce que disait Alain, en tant que cin&#233;aste, il faut se d&#233;brouiller avec toutes les contradictions du milieu culturel dans lequel on est inscrit. Par exemple, &#234;tre un cin&#233;aste qui permet aux festivals de cocher leur petite case de bonne conscience politique, ce n'est pas &#233;vident. Je suis moi ce r&#233;alisateur qui va faire un film-tract programm&#233; entre deux com&#233;dies insignifiantes. De mani&#232;re plus probl&#233;matique, on doit aussi se d&#233;p&#234;trer avec les questions financi&#232;res. Le cin&#233;ma reste tr&#232;s cher. Quand je fais &lt;i&gt;Une jeunesse allemande&lt;/i&gt;, &#231;a se fait avec de beaucoup d'argent, il faut compter en ann&#233;es de SMIC&#8230; Presque en vies de salaires au SMIC. Il est tr&#232;s d&#233;licat, en tant que cin&#233;aste ayant une certaine conscience, de se confronter avec ce probl&#232;me-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Alain Brossat, comment envisagez-vous cette articulation &#8211; ou cette articulation impossible &#8211; entre l'engagement militant et la cr&#233;ation cin&#233;matographique ?&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.B.&lt;/strong&gt; : La question serait plut&#244;t, pour moi, de savoir ce que devient le sens du terme &#171; politique &#187; quand on le met en relation avec le cin&#233;ma. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il ne suffit pas de faire un film qui &#233;pouse une &#171; bonne cause &#187; pour en faire un film politique. Il ne suffit pas qu'un film soit moralement impeccable dans ses intentions pour qu'il ait un sens ou un d&#233;bouch&#233; politique quelconque. Il ne suffit m&#234;me pas qu'un film soit engag&#233; au sens o&#249; il mettrait en avant des cat&#233;gories sociales d&#233;favoris&#233;es, maltrait&#233;es, humili&#233;es, stigmatis&#233;es, en vue de les r&#233;habiliter, pour que cela fasse un film politique. Pour qu'un film ait une dimension politique, &lt;i&gt;il faut que quelque chose comme un peuple &#233;merge&lt;/i&gt;. Nous sommes dans un temps o&#249; r&#232;gne une immense confusion entre ce qu'on appelle couramment, d'un mot fourre-tout, le &#171; social &#187; &#8211; les questions &lt;i&gt;sociales&lt;/i&gt;, les bonnes causes &lt;i&gt;sociales&lt;/i&gt;, etc. &#8211; et ce qu'est &#224; proprement parler la politique. Pour moi, un cin&#233;ma politique, c'est un cin&#233;ma dans lequel il y a du peuple ; c'est un cin&#233;ma dans lequel &#233;merge un peuple. Quel qu'il soit ! Et &#231;a peut &#234;tre, donc, pour le meilleur et pour le pire. Et il ne suffit pas qu'un film apporte &#224; un public qui se per&#231;oit lui-m&#234;me comme engag&#233; les satisfactions qu'il attend, pour que ce soit un film politique : c'est ce que je reproche au cin&#233;ma de Ken Loach, pour autant que c'est devenu une image de marque aujourd'hui. Pas ses premiers films, mais ceux d'aujourd'hui qui sont des films &#8211; &#224; cet &#233;gard, d'ailleurs, dans un autre registre, ce serait la m&#234;me chose pour les films des fr&#232;res Dardenne &#8211; clairement &#233;tiquet&#233;s comme de &#171; gauche radicale &#187;, et qui sont des films pour le public. C'est un cin&#233;ma qui en premier lieu se soucie de son public, et qui va lui transmettre les messages qu'il attend, de fa&#231;on &#224; ce que ce public trouve un mode de confirmation de ce qu'il pense, de ce qu'il croit, de tout ce qui est son domaine de convictions, de valeurs, d'&#233;thique, etc. Tout &#231;a tourne en boucle. Ce cin&#233;ma, qui a largement perdu l'intuition de ce que c'est qu'un peuple, ne peut pas &#234;tre un cin&#233;ma politique. Sans vouloir tomber dans un quelconque pass&#233;isme ou la nostalgie, cette intuition de ce qu'est un peuple, elle traverse encore largement le cin&#233;ma fran&#231;ais des ann&#233;es 30 aux ann&#233;es 50. Encore une fois, &#231;a peut &#234;tre pour le meilleur comme pour le pire &#8211; quand c'est chez Autan-Lara, c'est pas tr&#232;s bon&#8230; Mais chez d'autres, c'est mieux.&lt;br class='autobr' /&gt;
Donc je pense qu'il faut d&#233;placer cette question : engag&#233;/pas engag&#233;, parce que la fa&#231;on d'exhiber le caract&#232;re engag&#233; d'un film, &#231;a ne veut rien dire. L'intention d'engagement ne dit rien quant &#224; la qualit&#233; du film, quant &#224; sa port&#233;e, ni quant &#224; sa puissance politique : un film, s'il veut &#234;tre politique, il faut qu'il ait une &#233;nergie, une puissance politique, et pas seulement qu'il donne des messages. Les messages, c'est rien &#8211; on les oublie. Cela ne sert &#224; rien et peut aussi bien &#234;tre fait par d'autres. Il faut respecter les puissances propres du cin&#233;ma. Or, l'une des puissances propres du cin&#233;ma, c'est de faire &#233;merger un peuple. Voil&#224; un des points qui devraient &#234;tre en discussion aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Malgr&#233; la proximit&#233; des th&#232;mes que vous traitez dans vos &#339;uvres respectives, et une communaut&#233; de vues ind&#233;niable sur bien des points, ce qui frappe &#233;galement &#224; la lecture de votre ouvrage, c'est que vous ne cherchez &#224; aucun moment &#224; gommer vos divergences, notamment sur ces crit&#232;res qui permettraient de d&#233;finir un cin&#233;ma r&#233;ellement politique.&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.-G. P.&lt;/strong&gt; : C'est vrai que dans notre conversation on n'arrive &#224; aucune d&#233;finition &#8211; il n'y en a pas &#8211; de ce que serait le cin&#233;ma politique. Je comprends ce qu'Alain raconte sur l'image d'un peuple, mais il y a du coup d'autres films que je consid&#232;rerais comme des films politiques, qui vont &#233;chapper &#224; cette cat&#233;gorie-l&#224;. Ils ne s'int&#233;ressent pas aux questions de la repr&#233;sentation d'un peuple, m&#234;me absent, ou d'une communaut&#233;. Au del&#224;, si on doit penser le cin&#233;ma en termes politiques, il faut aussi s'int&#233;resser &#224; la mani&#232;re dont les films s'adressent au public, c'est-&#224;-dire &#224; la mani&#232;re d'engager, ou pas, l'intelligence des spectateurs, de poser des questions, d'&#233;viter toute forme de message, de r&#233;ponse ; de consid&#233;rer le public comme pouvant s'emparer d'une proposition, r&#233;fl&#233;chir, etc. Il y a des films dont on sort en ayant l'impression d'&#234;tre plus intelligent. L&#224;, pour moi, se joue quelque chose qui pourrait rentrer dans ma d&#233;finition du cin&#233;ma comme politique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Moi m&#234;me, je ne me pose jamais la question du public quand je fais un film, mais je vois les r&#233;actions qu'ils suscitent un fois montr&#233;s. Par exemple, je pr&#233;sente souvent &lt;i&gt;E&#251;t-elle &#233;t&#233; criminelle&lt;/i&gt;, sur les tondues, dans des coll&#232;ges ou des lyc&#233;es : soit la discussion arrive toute seule, soit je la lance mais en tout cas je reste &#224; chaque fois &#233;tonn&#233; de voir qu'un tel film puisse permettre &#224; des gamins de parler pendant deux heures, sans que ni les profs ni moi n'ayons besoin d'intervenir&#8230; Les profs peuvent se taire, je peux me taire, mais pourtant &#231;a discute, &#231;a s'engueule ! L&#224;, on se dit, oui il y a quelque chose qui bouge, il se passe quelque chose que je trouve, disons, singulier&#8230; Il y a certains films qui font &#231;a. C'est tr&#232;s d&#233;licat, parce que je ne sais pas comment &#231;a marche, je ne sais pas pourquoi &#224; partir de certains films il y a une discussion, et &#224; partir d'autres il n'y en a pas. Cela ne m'appartient pas en tant que r&#233;alisateur, mais en tout cas il se joue parfois quelque chose que je pourrais appeler &#8211; ou qui aurait &#224; voir avec &#8211; le politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.B.&lt;/strong&gt; : On pourrait trouver un autre d&#233;gagement sur un point qui est vraiment tr&#232;s important, &#224; mon sens, la question de l'utopie : savoir jusqu'&#224; quel point le cin&#233;ma peut relancer les puissances critiques de la philosophie, et inversement si la philosophie peut relancer les puissances critiques du cin&#233;ma. Je dis &#231;a sur un ton un peu badin, on ne se prend pas au s&#233;rieux &#224; ce point-l&#224;, mais ce n'est pas un hasard, par exemple, si on &#233;tait d'accord sur le fait qu'&#224; un moment ou un autre, il allait falloir qu'on parle de Godard. Pourquoi ? Pas pour parler de la Nouvelle vague, mais parce que Godard, c'est sans doute le seul dans le cin&#233;ma fran&#231;ais qui s'est pos&#233; cette question-l&#224;, &#224; peu pr&#232;s dans ces termes-l&#224;. A l'&#233;vidence, Godard est un cin&#233;aste philosophe, et peut-&#234;tre une sorte de philosophe-po&#232;te qui fait du cin&#233;ma. Donc nous sommes pass&#233;s par Godard pour aborder cette question : dans un film qui vaut la peine, il y a des propositions de pens&#233;e. Quel qu'il soit. Cela peut &#234;tre y compris un film de divertissement. Dans le livre je prends un exemple, un film de Jerry Lewis, &lt;i&gt;Bellboy&lt;/i&gt;, qui est une pure com&#233;die, o&#249; il y a une proposition de pens&#233;e tr&#232;s importante, qui tourne autour de l'id&#233;e suivante : il y a une personne qui est le subalterne typique, caract&#233;ris&#233; comme tel par le fait que jamais personne n'&#233;coute ce qu'il voudrait dire. Donc, d&#232;s qu'il commence une phrase on lui coupe la parole et on ne se soucie que de savoir s'il est capable d'ex&#233;cuter correctement les ordres qu'on lui donne, et de se tenir &#224; sa place. Et puis un jour il y a un imbroglio qui fait que, soudain, on s'aper&#231;oit qu'il peut causer. Ce qui veut dire qu'il a une intelligence. Donc qu'il n'est pas seulement le subalterne &#224; sa place, mais qu'il est une sorte d'&#234;tre humain pensant, r&#233;fl&#233;chissant, et &#233;loquent de surcro&#238;t. L&#224; il y a ce qu'on peut appeler un &lt;i&gt;concept-image&lt;/i&gt;, qui &#233;merge dans cette pure et simple com&#233;die, &#224; travers les grimaces et les clowneries de Jerry Lewis. C'est l&#224; qu'une connivence peut s'&#233;tablir, qu'a bien relev&#233;e quelqu'un comme Deleuze, entre philosophie et cin&#233;ma. Et nous avons essay&#233;, sans forc&#233;ment y avoir beaucoup r&#233;fl&#233;chi &#8211; mais puisque chacun est dans son m&#233;tier dans cette histoire-l&#224; &#8211; on s'est dit, tant qu'&#224; faire, voyons comment on peut construire quelque chose sur cette charni&#232;re. C'est une id&#233;e &#224; laquelle je tiens beaucoup : dans n'importe quel film &#8211; c'est ce qui vaut dans le cin&#233;ma &#8211; on peut avoir une surprise &#224; chaque instant. Dans le western le plus standard : &#171; tiens, l&#224; il y a une proposition de pens&#233;e &#187;, dans le western de s&#233;rie B : &#171; &#231;a, c'est du Kant &#224; 100% ! &#187; Formidable ! Et je vois comment le type a d&#233;ploy&#233; une proposition kantienne pour un public de western de s&#233;rie B. C'est extraordinaire. C'est le c&#244;t&#233; miraculeux du cin&#233;ma : il l'a &#233;videmment fait avec une efficacit&#233; qu'aucun cours, qu'aucun prof de philo ne pourra jamais atteindre, bien s&#251;r. Le cin&#233;ma produit des images qui sont aussi des pens&#233;es. A partir de l&#224;, on peut imaginer un jeu, un syst&#232;me d'interactions entre la philosophie au sens le plus large, comme discours, et le cin&#233;ma comme un flux perp&#233;tuel et sans cesse renouvel&#233;, qui est un espace de jeu infini, et extraordinairement jubilatoire.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>[Audio] - Jean-Gabriel P&#233;riot et Alain Brossat dans &#034;Chroniques rebelles&#034;</title>
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		<dc:date>2018-09-22T14:47:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat, Jean-Gabriel P&#233;riot</dc:creator>


		<dc:subject>culture</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Chroniques Rebelles, &#233;mission anim&#233;e par Christiane Passevant, sur Radio Libertaire. Ce que peut le cin&#233;ma est une suite de &#171; conversations &#187;, un &#233;change entre Jean-Gabriel P&#233;riot, r&#233;alisateur, et Alain Brossat, philosophe. Le fabricant et le spectateur cherchent &#224; se comprendre, ont des positions diff&#233;rentes face au cin&#233;ma, m&#234;me s'il y a du commun dans la mani&#232;re de penser le monde. Cela donne un livre dense et passionnant qui analyse la production cin&#233;matographique, les codes de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=21" rel="directory"&gt;Parutions&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=94" rel="tag"&gt;culture&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/dyGhLWhmtM0&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;autoplay; encrypted-media&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;p&gt;Chroniques Rebelles, &#233;mission anim&#233;e par Christiane Passevant, sur Radio Libertaire. &lt;i&gt;Ce que peut le cin&#233;ma&lt;/i&gt; est une suite de &#171; conversations &#187;, un &#233;change entre Jean-Gabriel P&#233;riot, r&#233;alisateur, et Alain Brossat, philosophe. Le fabricant et le spectateur cherchent &#224; se comprendre, ont des positions diff&#233;rentes face au cin&#233;ma, m&#234;me s'il y a du commun dans la mani&#232;re de penser le monde. Cela donne un livre dense et passionnant qui analyse la production cin&#233;matographique, les codes de l'industrie cin&#233;matographiques, l'impact des films, la cr&#233;ation et les outils du cin&#233;ma&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://chroniques-rebelles.info/spip.php?article1117&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://chroniques-rebelles.info/spip.php?article1117&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>HIBAKUSHA - t&#233;moignage de Mme Kasaoka </title>
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		<dc:date>2018-02-23T11:20:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean-Gabriel P&#233;riot</dc:creator>



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&lt;p&gt;HIBAKUSHA - t&#233;moignage de Mme Kasaoka (2017) from Jean-Gabriel P&#233;riot on Vimeo.&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;iframe src=&#034;https://player.vimeo.com/video/222558830?portrait=0&#034; width=&#034;640&#034; height=&#034;360&#034; frameborder=&#034;0&#034; webkitallowfullscreen mozallowfullscreen allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://vimeo.com/222558830&#034;&gt;HIBAKUSHA - t&#233;moignage de Mme Kasaoka (2017)&lt;/a&gt; from &lt;a href=&#034;https://vimeo.com/jgperiot&#034;&gt;Jean-Gabriel P&#233;riot&lt;/a&gt; on &lt;a href=&#034;https://vimeo.com&#034;&gt;Vimeo&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Une jeunesse allemande</title>
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		<dc:date>2015-11-26T10:46:51Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat, Jean-Gabriel P&#233;riot</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Un film de Jean-Gabriel P&#233;riot &lt;br class='autobr' /&gt;
Allemagne 1965-1977, de la bataille des images &#224; la lutte arm&#233;e. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dialogue entre Jean-Gabriel P&#233;riot et Alain Brossat &lt;br class='autobr' /&gt;
ALAIN : Il me semble qu'une des premi&#232;res choses que tu pourrais commenter utilement est l'unanimit&#233; de la critique saluant l'absence, dans ton film, d'un commentaire d'auteur destin&#233; &#224; expliciter, surligner ou souligner ce qui se donne &#224; voir et &#224; entendre dans les documents, bref, destin&#233; &#224; administrer la &#034;morale de l'histoire&#034; ou bien (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=10" rel="directory"&gt;Esth&#233;tique et critique culturelle&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un film de Jean-Gabriel P&#233;riot&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Allemagne 1965-1977, de la bataille des images &#224; la lutte arm&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dialogue entre &lt;strong&gt;Jean-Gabriel P&#233;riot&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Alain Brossat&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ALAIN :&lt;br class='autobr' /&gt;
Il me semble qu'une des premi&#232;res choses que tu pourrais commenter utilement est l'unanimit&#233; de la critique saluant l'absence, dans ton film, d'un commentaire d'auteur destin&#233; &#224; expliciter, surligner ou souligner ce qui se donne &#224; voir et &#224; entendre dans les documents, bref, destin&#233; &#224; administrer la &#034;morale de l'histoire&#034; ou bien encore &#224; &#034;expliquer&#034; ce qui constitue l'enjeu de ces images &#224; un public suppos&#233; un peu lent &#224; la d&#233;tente... A l'&#233;vidence, la critique salue la disparition de ce dispositif redondant et tyrannique, dans ton film, comme une &#233;mancipation et comme une marque de la confiance que tu accordes &#224; l'intelligence du spectateur - ce qui est assez, disons, ranci&#232;rien... Le public est suppos&#233; &#034;majeur&#034; par ton propre dispositif &#233;pur&#233;, all&#233;g&#233; de cette affreuse proth&#232;se de la voix off envahissante et du coup, les images documentaires sont &#034;&#233;mancip&#233;es&#034;... D'autre part, bien s&#251;r, cette simplification du dispositif narratif semble signifier aussi (ce que saluerait aussi implicitement la critique) que tu ne t'&#233;tablis pas dans la position du juge qui &#233;nonce un jugement moral &#224; propos de ce qu'il remet en sc&#232;ne ou du narrateur-roi qui, &#224; chaque instant, en &#233;nonce le sens - le seul, l'unique. Cette abstention de ta part, &#224; nouveau, cr&#233;&#233; un espace de libert&#233; pour le spectateur - cela m&#234;me dont les documentaires et reportages qu'il voit &#224; la t&#233;l&#233; le privent... L'enthousiasme de la critique porterait donc ici au-del&#224; du sujet dont traite ton film - il concernerait, en fait, la relation entre le cin&#233;aste documentaire, le montreur d'images et le public. Ce qui serait salu&#233;, ce serait la port&#233;e &#034;d&#233;sinfantilisante&#034; (horrible n&#233;ologisme...) de ton film...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;JEAN-GABRIEL :&lt;br class='autobr' /&gt;
Je suis le premier surpris par cette unanimit&#233;, ou quasi-unanimit&#233;, sur ce point. Les premiers retours de journalistes avant publication &#233;taient plus contrast&#233;s. Si certains d'entre eux relevaient d&#233;j&#224; que cette absence de voix off &#233;tait &#224; leurs yeux une qualit&#233; du film, d'autres au contraire &#233;taient beaucoup plus critiques sur ce point. Ils jugeaient que l'absence de commentaires rendait le film obscur, ardu, difficile &#224; suivre...&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais quelque chose m'&#233;chappe de l'id&#233;e que l'absence de voix off serait &#233;quivalente &#224; une absence de position de ma part face au sujet que je raconte. Je laisse en effet la place au spectateur de penser, je ne force pas son positionnement, je le laisse devant des questions ouvertes auxquelles il peut ou non apporter ses r&#233;ponses. Mais pour autant, l'absence de voix off ne signifie pas que je ne me positionne pas sur les &#233;v&#233;nements racont&#233;s dans le film, dans le corps du film lui-m&#234;me.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour l'anecdote, les retours des lecteurs du projet lors des commissions de subventionnement &#233;taient beaucoup plus contrast&#233;s. Une partie d'entre eux rejetaient le projet car il &#233;tait &#171; dangereux &#187;, &#171; probl&#233;matique &#187;, grosso modo on me reprochait mon empathie pour des &#171; terroristes &#187; et on me soup&#231;onnait de faire un film pro-terrorisme justement parce que le film n'exprimait pas clairement par une voix off ce qui serait mon &#171; point de vue &#187;. Si je le cachais, c'est probablement parce que je cherchais peut-&#234;tre &#224; justifier les actions de la RAF ou son id&#233;ologie. La diff&#233;rence de r&#233;ception du film et la r&#233;ception du projet &#233;crit se situe peut-&#234;tre ici : dans le projet &#233;crit j'&#233;tais oblig&#233; d'&#233;noncer les questions qui me poussaient &#224; faire ce film et &#224; d&#233;voiler certaines clefs de lecture de celui-ci. Par exemple, j'ai longtemps &#233;crit que je refusais de prendre la position d'un &#171; juge &#187;, ce qui posait vraiment probl&#232;me aux lecteurs. Mais je me suis toujours refus&#233; &#224; prendre cette position ; au nom de quoi aurais-je pu la prendre d'ailleurs ? Comme si &#234;tre r&#233;alisateur &#233;quivalait &#224; savoir et, au-del&#224;, &#224; pouvoir trancher, &#224; pouvoir &#233;noncer des v&#233;rit&#233;s. Quand on est r&#233;alisateur, on est avant tout emp&#234;tr&#233; dans ses incertitudes. On fait des films parce que l'on ne sait pas, non parce que l'on sait et que son avis serait sup&#233;rieur &#224; tout autre...&lt;br class='autobr' /&gt;
Cependant, ne pas s'&#233;noncer directement par la voix off ou le commentaire et refuser la position du juge ou du sage, ne veut pas dire que je ne m'exprime pas dans le film. Ma mani&#232;re de me positionner face &#224; ce que je raconte passe par la construction de la ligne narrative, la structure m&#234;me du film, mais surtout par le montage (dont l'absence de voix off n'est qu'une des techniques). La difficult&#233; bien s&#251;r, c'est qu'il est compliqu&#233;, voire impossible, de r&#233;ussir &#224; comprendre et &#224; expliciter comment fonctionne le montage. Le montage est en effet un langage visuel, avec sa grammaire et son vocabulaire propre et sp&#233;cifique ; toute mise en mot des effets du montage ne sera que lacunaire. Quelque chose se joue dans le montage qu'il est difficile d'exprimer par la parole ou l'&#233;crit. D'une certaine mani&#232;re, si je laisse la place libre au spectateur pour penser l'histoire que je lui montre, c'est uniquement dans un cadre que je pr&#233;d&#233;finis. Je ne donne pas de r&#233;ponse mais je pose des questions et c'est &#224; ces questions-l&#224; que le spectateur est confront&#233;es. Je suis celui qui d&#233;finit le d&#233;bat et en impose les termes. Le film ne donne &#224; voir que ma propre vision de cette histoire, c'est un objet empli de subjectivit&#233;, de doutes, de questions dont l'ensemble m'est propre.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai revu toute la fin du film r&#233;cemment, apr&#232;s avoir re&#231;u ta premi&#232;re question. J'ai &#233;t&#233; surpris moi- m&#234;me par l'agressivit&#233; de celle-ci. Dans cette esp&#232;ce d'entonnoir, de resserrement du temps, de l'espace et de la pens&#233;e, s'&#233;nonce clairement une critique de la t&#233;l&#233;vision et ainsi que des gouvernants et des policiers ouest-allemands. Le portrait que j'en dresse est assez implacable. &#199;a m'a du coup beaucoup interrog&#233; sur cette quasi-unanimit&#233; autour de la place que je laisserais aux spectateurs. Cette partie du film, par exemple, impose nettement une position. Le spectateur est confront&#233; &#224; une relecture de l'histoire qui est tout sauf neutre et qui ne cherche m&#234;me pas &#224; s'en cacher. Ce qui n'est pas contradictoire avec la place que je laisse au spectateur. Je ne lui apporte pas de r&#233;ponse, mais je lui impose mes questionnements. Si j'avais l'habilit&#233; n&#233;cessaire &#224; exprimer clairement, et en mots, ces questions, je suppose qu'il y aurait beaucoup plus de d&#233;saccords &#224; propos de ce film !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ALAIN :&lt;br class='autobr' /&gt;
Une hypoth&#232;se concernant le vaste accord qui s'est manifest&#233; parmi la critique &#224; propos de ton film pourrait &#234;tre la suivante : &lt;i&gt;Une jeunesse allemande&lt;/i&gt; re-pr&#233;sente, fait revenir dans le pr&#233;sent une sc&#232;ne politique qui constitue en quelque sorte l'autre absolu de ce qui semble constituer, dans un pays comme le n&#244;tre aujourd'hui, la seule forme politique recevable - la d&#233;mocratie du public, la d&#233;mocratie de march&#233;. La prise d'armes mise en &#339;uvre par Baader, Meinhof et leurs amis en vient &#224; constituer dans un pr&#233;sent vou&#233; &#224; cette nouvelle religion civile - le &#034;total- d&#233;mocratisme&#034;, la plus parfaite des h&#233;t&#233;rotopies. &#192; d&#233;faut de constituer une alternative &#224; ce culte monotone, monolithique, politiquement st&#233;rile et intellectuellement asphyxiant, le soul&#232;vement ultra-minoritaire mais surexpos&#233; de &#034;la Bande&#034; semble &#233;veiller parmi la critique une petite musique indistincte, le sentiment d'un manque, d'une absence - celle d'une politique vive plac&#233;e sous le signe d'enjeux de vie et de mort, du sacrifice, de la trag&#233;die, etc. Une telle &#034;nostalgie&#034;, bien s&#251;r, ne saurait ni m&#234;me s'&#233;noncer ni se formuler par allusion, elle n'est pas pensable, tout simplement, mais cela n'exclut pas qu'elle puisse se &#034;trahir&#034; &#224; certains indices - de ce point de vue, les journalistes des pages culture seraient peut-&#234;tre faits d'un mat&#233;riau plus sensible que ceux des pages politiques - les grands pr&#234;tres du tout-d&#233;mocratique...&lt;br class='autobr' /&gt;
Si l'on suit cette piste, on s'&#233;tonnera moins de voir un adjectif comme &#034;fascinant&#034; - sans que l'on sache tr&#232;s bien s'il s'applique au film ou &#224; ce qui en constitue l'objet - revenir r&#233;guli&#232;rement dans ces chroniques. L'intuition qui perce dans l'aveu na&#239;f de cette &#034;fascination&#034; (&#224; laquelle ton film, lui, ne succombe pas) serait au fond que l'on en vient, avec cette &#034;page&#034; d'histoire qui ne peut nous &#234;tre restitu&#233;e que sous la forme d'&#233;clats de m&#233;moire, &#224; identifier une figure politique ou un fragment d'histoire qui r&#233;siste &#224; toute tentative de le r&#233;duire aux conditions habituelles du &#034;jugement&#034; - moral, politique, historique. La &#034;fascination&#034;, ce n'est au fond que cette t&#233;tanie du jugement, cette sorte de tremblement ou de crainte sacr&#233;e qui saisit celui/celle qui aimerait bien ranger cet objet du pass&#233; dans une cat&#233;gorie d&#233;termin&#233;e (&#034;terrorisme&#034;, &#034;anarchisme&#034;) et qui doit bien s'avouer que l'objet lui file entre les doigts... Cette hypoth&#232;se te para&#238;t-elle, par quelque biais, m&#233;riter d'&#234;tre prise en consid&#233;ration ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;JEAN-GABRIEL :&lt;br class='autobr' /&gt;
Je trouve ta mani&#232;re d'entendre ce mot, &#171; fascination &#187; comme &#171; t&#233;tanie du jugement &#187; ou comme &#171; crainte sacr&#233;e &#187;, particuli&#232;rement juste. J'aime beaucoup quand Aby Warburg d&#233;finit son grand travail, Mnemosyne Atlas, comme une &#171; histoire de fant&#244;mes pour adultes &#187;. Je trouve cette formule tr&#232;s juste car &#233;videmment, les adultes ne croient plus aux fant&#244;mes mais pourtant, quand ils s'y trouvent confront&#233;s, reviennent la peur de l'enfant ou les peurs ancestrales ressenties face &#224; l'inconnu. Une des grandes singularit&#233;s du travail de l'archive visuelle, (re)mise &#224; nu par l'absence de l&#233;gendage et ins&#233;r&#233;es dans un montage l'ouvrant &#224; de nouvelles logiques visuelles, est d'ouvrir &#224; la r&#233;apparition de ce qui est cens&#233; avoir disparu, mais qui, malgr&#233; tout, se tapit encore dans les ombres. Face &#224; la r&#233;apparition de tout cela(ce ?) qui a disparu, le spectateur se retrouve, peut se trouver non pas &#171; p&#233;trifi&#233; &#187; comme devant la Gorgone, mais dans un certain &#233;tat de fascination. Reviennent danser devant ses yeux, des souvenirs inconnus mais qui n'avaient pas compl&#232;tement disparu, des souvenirs dont l'oubli lui-m&#234;me avait &#233;t&#233; oubli&#233;. Ce spectateur peut ne pas avoir les mots pour se formuler &#224; lui-m&#234;me ces souvenirs qui ne lui apparaissent que comme absences.&lt;br class='autobr' /&gt;
La grande diff&#233;rence qu'il va y avoir, par exemple, entre ce film et un livre qui raconterait la m&#234;me histoire (en reprenant par exemple toutes les interventions de Meinhof &#224; la t&#233;l&#233;vision et ? en restituant pr&#233;cis&#233;ment le contexte de chacune de celles-ci), c'est que, gr&#226;ce aux images, on a acc&#232;s &#224; des corps, des visages, des regards, des respirations, des timbres des voix. L'image nous donne acc&#232;s &#224; quelque chose de tr&#232;s simple mais que l'on oublie &#224; chaque fois que l'on pense &#224; des protagonistes pr&#233;cis de l'Histoire ou &#224; des cat&#233;gories (le terroriste, le fasciste, le r&#233;volutionnaire, le roi, etc.) : ce sont des &#234;tres humains avant tout et l'image comme preuve de cela change radicalement notre rapport &#224; ceux qui y apparaissent.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans l'acte du regard, (enlever la virgule) se joue quelque chose qui nous instruit de mani&#232;re particuli&#232;re, qui d&#233;passe toute rationalit&#233; du savoir, quelque chose qui nous touche voire nous submerge, quelque chose aussi qui am&#232;ne de la complexit&#233;, du trouble, de l'angoisse. Et l&#224;, parce que nous ne ma&#238;trisons pas ce savoir, nous sommes comme t&#233;tanis&#233;s. Une image d'archives, d'un personnage historique, d'un &#233;v&#233;nement, etc., ne correspond jamais aux images mentales que nous ne pouvons pas ne pas cr&#233;er en nous-m&#234;me quand nous pensons ce personnage ou cet &#233;v&#233;nement (et qui diff&#233;rent pour chacun d'entre nous selon notre culture, nos savoirs, nos positions mais aussi selon nos propres subjectivit&#233;s). Entre les deux, l'image d'archives et cette image mentale, il y a b&#233;ance. Quelque chose n'est plus logique. Pour prendre un exemple pr&#233;cis et personnel, je me rappelle avoir &#233;t&#233; litt&#233;ralement arr&#234;t&#233; par les images priv&#233;es, et en couleurs, faites par Eva Braun de son amoureux, Hitler, en train de sourire et danser sur la terrasse ensoleill&#233; d'un chalet alpin. Ces images, d'une simplicit&#233; redoutable, m'ont vraiment sid&#233;r&#233;es, simplement parce qu'Hitler y appara&#238;t comme un homme joyeux, tel un oncle un dimanche apr&#232;s-midi printanier apr&#232;s un repas bien arros&#233; ou tel un voisin sympathique et f&#234;tard avec qui nous pourrions partager un moment sympathique. Le Hitler de ces images d'archives est &#224; l'oppos&#233; de l'image mentale que l'on se fait forc&#233;ment quand on pense &#224; lui. Cette b&#233;ance ouvrait &#224; un savoir que je ne pouvais que refuser. Pour &#234;tre plus juste, il ne s'agissait m&#234;me pas de &#171; refuser &#187;, je n'arrivais m&#234;me pas &#224; me formuler ce que je pouvais en penser. Les mots me manquaient. Apr&#232;s, c'est le travail du temps qui permet de revenir sur ce que l'on d&#233;couvre dans de telles images, de comprendre ce qui peut s'y jouer et ce qui peut se jouer en nous-m&#234;mes &#224; partir de cette exp&#233;rience.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au-del&#224; des images elles-m&#234;mes, par ou en elles-m&#234;mes, Une jeunesse allemande joue de la m&#234;me mani&#232;re avec certains mots, des mots d&#233;finissant des concepts pr&#233;&#233;tablis. Je me rappelle par exemple notre discussion sur l'excessive pr&#233;sence dans ce film du mot de &#171; d&#233;mocratie &#187; et des discussions &#224; son propos. J'avais d&#251; te r&#233;pondre alors que pour moi, la surabondance de ces discussions dans les archives de l'&#233;poque me paraissaient tr&#232;s int&#233;ressante, notamment parce que l'on se rend compte qu'alors, il n'y a pas une &#171; d&#233;mocratie &#187; comme c'est le cas aujourd'hui, mais seulement des possibles de ce que devrait &#234;tre la d&#233;mocratie. Ce qu'entendent et expriment Meinhof, Schmidt ou Fassbinder quand ils parlent de &#171; d&#233;mocratie &#187; ne recoupe absolument pas les m&#234;mes choses et peuvent m&#234;me &#234;tre en radicale opposition. En donnant &#224; entendre ces discussions, il me semble qu'un spectateur contemporain, assez peu politis&#233;, ou en tout cas qui ne s'est jamais int&#233;ress&#233; par lui-m&#234;me &#224; ce que mot porte ou comment il agit aujourd'hui, se trouve plac&#233; devant un probl&#232;me. Ce qu'il entend ou pense entendre quand le mot &#171; d&#233;mocratie &#187; est &#233;nonc&#233;, ne correspond en rien &#224; ce qu'entendent les diff&#233;rents protagonistes du film en utilisant ce mot eux- m&#234;mes. Il y n'a presque rien en commun entre l'acceptation du mot par le spectateurs et celle de ces divers usages dans le film. En cours de visionnage, le spectateur n'a pas le temps de repenser ce mot, aspir&#233; par le flux de l'histoire et par les modifications et les diff&#233;rences qui apparaissent &#224; chaque fois que le mot et prononc&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un autre exemple est &#233;videmment le mot &#171; terroriste &#187;. Face aux images laiss&#233;es pas Meinhof, Ensslin, Meins et consorts, ce que voit le spectateur ne correspond pas &#224; l'image mentale qui lui vient quand il pense ou prononce le mot &#171; terroriste &#187;. Les logiques sont rompues. Tout, ou plut&#244;t une partie, de ce qui avait disparu d'une histoire en particulier r&#233;appara&#238;t et d&#233;borde de cette histoire elle-m&#234;me. Il me semble, en toute modestie, que ceux qui ont vu le film, ne pourront plus entendre d&#233;sormais le mot &#171; terroriste &#187; tel qu'ils l'entendaient avant le film... Maintenant pour eux, les terroristes auront des corps, des voix, des histoires, des logiques, quand bien m&#234;me tout cela ne sera pas donn&#233; &#224; voir ou &#224; entendre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Chaque spectateur fait &#233;videmment une exp&#233;rience diff&#233;rente du film selon ses positionnements, ses int&#233;r&#234;ts, ses savoirs... Mais il me semble en effet, que, dans les retours de la presse ou dans les retours que des spectateurs peuvent me faire lors de d&#233;bats ou de mani&#232;re individuelle, se dessine quelque chose de l'&#233;poque. Tout un savoir, toute une histoire politique ont &#233;t&#233; perdus, renvoy&#233;s dans les oubliettes de la m&#233;moire. Mais, fort heureusement, rien n'ait jamais perdu irr&#233;m&#233;diablement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ALAIN :&lt;br class='autobr' /&gt;
Le succ&#232;s critique quelque peu inesp&#233;r&#233; de &lt;i&gt;Une jeunesse allemande&lt;/i&gt; a pour effet de te plonger dans un tourbillon de pr&#233;sentations et de d&#233;bats autour du film, de te mettre en contact direct et imm&#233;diat avec le public ou plut&#244;t des publics que j'imagine vari&#233;s, &#224; l'issue de la projection du film. Je serais curieux de savoir si ces publics sont en phase avec la critique, si leurs enthousiasmes ou, inversement, leurs r&#233;serves, voire leurs franches critiques, recoupent ce que l'on a pu lire ou entendre, de la part des journalistes culturels ? La plupart des questions qui te sont adress&#233;es ont-elles trait au traitement documentaire de l'&#233;pisode historique &#034;dramatique&#034; mais d&#233;sormais &#233;loign&#233;, ou bien au contraire &#224; l'actualit&#233; politique de cette sc&#232;ne globale, que ce soit &#224; propos de l'enjeu du &#034;terrorisme&#034;, de la lutte arm&#233;e, de la politique des intellectuels ? Enfin, que disent tes interlocuteurs/trices &#224; propos de la tant disput&#233;e question de l'objectivit&#233; ? Te reproche-t-on parfois (souvent ?) d'avoir manqu&#233; au suppos&#233; devoir d'objectivit&#233; du documentariste, d'avoir subrepticement fait l'&#233;loge de la &#034;d&#233;rive&#034; de la RAF... ? Je n'oublie pas que tu as d&#233;j&#224; abord&#233; cette question, mais les plus r&#233;cents d&#233;bats t'ont-ils conduit &#224; r&#233;pondre &#224; nouveau &#224; ce type d'objection ? Y a-t-il beaucoup d'affect dans les discussions qui suivent la projection du film, des critiques v&#233;h&#233;mentes, des commentaires venimeux ou bien, &#224; l'inverse, des compliments qui te touchent particuli&#232;rement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;JEAN-GABRIEL :&lt;br class='autobr' /&gt;
Avant de te r&#233;pondre, il faut juste que je pr&#233;cise que je n'ai qu'une partie des retours du public. Il est tr&#232;s rare que des spectateurs viennent voir un r&#233;alisateur (ou lui &#233;crivent) parce qu'ils n'auraient pas aim&#233; le film. Ils quittent la salle pendant le film ou avant le d&#233;bat. Du coup, je suis toujours confront&#233; &#224; des spectateurs plut&#244;t convaincus ou curieux de la proposition. M&#234;me si de fait il y a des nuances dans les perceptions du film.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour commencer, je pourrais te raconter une s&#233;ance &#233;tonnante &#224; Montpellier. A peine la lumi&#232;re s'est allum&#233;e, quelqu'un s'est lev&#233; pour demander un micro. Il avait une question urgente &#224; poser : comme la premi&#232;re partie du film est plut&#244;t en empathie avec les futurs fondateurs de la RAF et que la deuxi&#232;me d&#233;crit les d&#233;rives s&#233;curitaires de l'&#201;tat ouest-allemand, est-ce que &#231;a voulait dire que je soutenais la politique et les actions de la RAF ? Est-ce que j'&#233;tais pro-terroriste ? Une fois que j'ai r&#233;pondu, il a eu l'air soulag&#233;. Il s'est rassis et est rest&#233; sagement jusqu'&#224; la fin de la discussion... Un peu plus tard dans ce m&#234;me d&#233;bat, une jeune femme me demande pourquoi dans la deuxi&#232;me partie du film, je ne justifie pas les actions de la RAF, pourquoi je n'explique pas leurs motivations politiques. Je r&#233;ponds que ce qui m'int&#233;resse &#224; ce moment-l&#224; du film, c'est la r&#233;action de l'&#201;tat et comment celui-ci va (r&#233;-)&#233;crire cette histoire en cours. Et j'ai le malheur de citer la sortie m&#233;morable de Sarkozy sur la faute morale que constituerait le fait de r&#233;fl&#233;chir sur les violences perp&#233;tr&#233;es par Merah (ce qui reviendrait, selon lui, &#224; l'excuser). Peu apr&#232;s, l'amie de cette jeune fille prend la parole et m'accuse d'&#234;tre droitier parce que je cite Sarkozy et que je n'ai pas clairement r&#233;pondu &#224; la question de sa copine &#8211; pour ne pas dire que je n'avais pas r&#233;pondu comme elle aurait aim&#233; que je le fasse... Donc, dans la m&#234;me soir&#233;e, on me suspecte (c'est le mot) d'&#234;tre un ultra-gauchiste pro- terrorisme et un facho r&#233;actionnaire rang&#233; au c&#244;t&#233; de l'&#201;tat. &#199;a aurait &#233;t&#233; amusant si ce n'&#233;tait pas d'une immense b&#234;tise.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;videmment, avec cette proposition qui laisse au spectateur toute latitude pour r&#233;fl&#233;chir par lui- m&#234;me l'histoire que je lui donne &#224; voir, les retours possibles sont tr&#232;s vari&#233;s. Ils d&#233;pendent des positionnements politiques des spectateurs et de l'&#233;tendue de leurs connaissances sur le sujet. Il y a malgr&#233; tout des retours r&#233;currents, beaucoup sont exprim&#233;s par deux types de spectateurs que je peux caract&#233;riser.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a les &#171; moi, j'ai v&#233;cu cette histoire-l&#224;. &#187; Quand ceux-ci s'expriment, il s'agit souvent plus de monologues que de questions... Ce qui me surprend toujours, c'est le fait de confondre d'avoir vu en 1977, trois journaux t&#233;l&#233;vis&#233;s sur TF1, d'avoir lu quelques articles dans Lib&#233;ration ou d'avoir fait une manifestation, et de conna&#238;tre vraiment cette histoire. Leur m&#233;moire est &#224; la fois tr&#232;s partielle et tr&#232;s partiale. Non seulement la propagande de la RAF a tr&#232;s bien fonctionn&#233;e en France mais en plus, la soci&#233;t&#233;, notamment les hommes politiques et les journalistes, &#233;taient encore tr&#232;s anti-allemands. L'image que l'on avait en France de la RAF est tr&#232;s loin de la r&#233;alit&#233; de cette histoire. Par exemple, on me pose la question de savoir pourquoi on disait &#171; la bande &#224; Baader &#187; et pas la &#171; bande &#224; Meinhof &#187; alors qu'en Allemagne, il a toujours &#233;t&#233; question du &#171; groupe Baader-Meinhof &#187;... Ce qui peut parfois m'agacer, c'est la tentation qu'ont certains de vouloir absolument me faire des le&#231;ons d'histoire, de vouloir me persuader que je sous-estime tel ou tel point de l'histoire, que j'oublie tel ou tel &#233;v&#233;nement important (la fameuse visite de Sartre &#224; Stammheim par exemple, qui n'a d'importance que pour les Fran&#231;ais...), que je ne dis pas clairement qu'ils auraient &#233;t&#233; assassin&#233;s, etc. D'une certaine mani&#232;re, il faudrait que le film raconte uniquement l'histoire dont ils se souviennent. Peut- &#234;tre voudraient-ils que leurs propres souvenirs co&#239;ncident avec ce que je montre, peut-&#234;tre ont-ils besoin de se rassurer sur leur propre m&#233;moire des &#233;v&#233;nements...&lt;br class='autobr' /&gt;
Ensuite, il y a les &#171; vous avez oubli&#233; &#231;a &#187;. Le &#171; &#231;a &#187; d&#233;signe soit des &#233;l&#233;ments de contexte (comme la RDA, la grande coalition, Mai 68 &#224; Paris - encore le retour &#224; l'histoire abord&#233;e du point de vue de la France), soit des &#233;l&#233;ments de psychologie (l'absence d'informations sur la vie priv&#233;e &#8211; et principalement sur les enfants des futurs fondateurs de la RAF), soit des &#233;l&#233;ments filmographiques (l'absence de&lt;i&gt; L'honneur perdue de Katharine Blum&lt;/i&gt; par exemple ou encore les toiles de Richter sur le sujet...) Ou encore, &#171; &#231;a &#187; peut d&#233;signer tout ce qui s'est pass&#233; apr&#232;s (les autres g&#233;n&#233;rations du groupe) ou tout ce qui s'est pass&#233; aux alentours (les Brigades rouges), voire les deux ensemble (Action Directe). D'une certaine mani&#232;re, le film ne r&#233;pond pas &#224; l'exhaustivit&#233;. Ces r&#233;actions rel&#232;vent simplement de l'oublie de la r&#233;alit&#233; de ce qu'est un film : un objet forc&#233;ment lacunaire, affirmant une subjectivit&#233; et r&#233;pondant &#224; un programme, &#224; une mise en sc&#232;ne du monde (par exemple, je ne parle pas de la RDA simplement parce que ce sujet n'a jamais &#233;t&#233; abord&#233; par les futurs fondateurs de la RAF dans leurs films ou dans leurs interventions t&#233;l&#233;vis&#233;es). &#192; partir du moment o&#249; le film traite d'un moment historique, il aurait pour t&#226;che de tout raconter. Peu importe que cela soit indigeste, peu importe que cela soit m&#234;me impossible.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ensuite, dans les d&#233;bats, on s'en tient souvent &#224; des questions historiques ou soci&#233;tales tr&#232;s g&#233;n&#233;rales. Il est tr&#232;s rare que des spectateurs interrogent le film en tant que film et questionnent l'utilisation m&#234;me des images par certains futurs fondateurs de la RAF ou le r&#244;le de la t&#233;l&#233;vision comme lieu d'expression du pouvoir. Ce ne sont pas des d&#233;bats inint&#233;ressants, mais ils restent souvent &#224; la surface. Cependant, ce que je trouve &#233;tonnant, c'est que ce type d'espace de paroles semble n&#233;cessaire pour beaucoup de spectateurs. Il y a un vrai besoin de parler. &#171; Comment r&#233;sister aujourd'hui ? &#187;, &#171; comment penser le terrorisme ? &#187; etc. sont des questions souvent exprim&#233;es. Pendant ces d&#233;bats, je suis toujours dans une situation d&#233;licate. En tant que r&#233;alisateur invit&#233;, je devrais avoir des r&#233;ponses, j'ai le r&#244;le de celui qui sait. Alors qu'&#233;videmment je ne sais pas, ou quand je pense savoir, je ne peux qu'exprimer mon point de vue subjectif.&lt;br class='autobr' /&gt;
Enfin, je voudrais m'arr&#234;ter sur deux types de retours qui me troublent, pour des raisons tr&#232;s diff&#233;rentes.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai re&#231;u des mails de spectateurs interrogeant le sens politique du film. Pour eux le film, en restant dans le registre de l'image et de ses impossibilit&#233;s et en &#233;tant &#171; postmoderniste &#187;, d&#233;politiserait le sujet m&#234;me du film voire participerait &#224; la d&#233;politisation globale de notre soci&#233;t&#233;. Le film servirait les id&#233;ologies aujourd'hui dominantes. &#201;videmment, cela me semble extr&#234;mement confus, je ne peux pas saisir la logique d'une telle pens&#233;e. Donner &#224; entendre Meinhof aujourd'hui reviendrait &#224; faire un film sarkozyste. C'est trop contradictoire pour que je puisse comprendre m&#234;me si j'ai d&#233;j&#224; entendu de tels retours sur mes courts-m&#233;trages, lesquels seraient pour certains spectateurs des films de droite, voire d'extr&#234;me-droite. J'essaie de comprendre leurs arguments, mais ils continuent de m'&#233;chapper... (Parmi les retours incongrus que j'entends r&#233;guli&#232;rement, j'aime particuli&#232;rement celui- l&#224; : &#171; Vous avez un rapport ambigu &#224; la violence. &#187; Je r&#233;ponds toujours en renvoyant la question &#224; celui ou celle qui m'a interpell&#233;. Je lui demande de m'expliquer ce que serait un rapport &#171; non ambigu &#187; &#224; la violence et quel rapport il y a lui ou elle &#224; la violence... )&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; l'oppos&#233;, plusieurs fois, &#224; travers le monde, des jeunes spectateurs de 17-25 ans sont venus me voir, enthousiastes, &#224; la fin des projections. Pour eux, ce film est un film n&#233;cessaire car il les aide &#224; comprendre le monde dans lequel ils vivent et il leur donne de l'&#233;nergie et de l'espoir. Ce sont les plus beaux compliments que j'ai pu recevoir (avec celui d'un ancien de la RAF qui m'a dit que pour lui &lt;i&gt;Une jeunesse allemande&lt;/i&gt; est le meilleur film qu'il avait jamais vu sur le sujet). Ces r&#233;actions me permettent de tenir face aux critiques exprim&#233;es par d'autres spectateurs sur l'intelligibilit&#233; du film, sur l'obligation qu'il y aurait de ma&#238;triser l'histoire que je donne &#224; voire pour la comprendre, sur tout ce qu'il manquerait dans le film, sur l'ambigu&#239;t&#233; de mon positionnement, etc. Je ne me pr&#233;occupe jamais des spectateurs pendant que je fais un film, mais je sais, par contre, que je m&#232;ne mon travail en g&#233;n&#233;ral pour un public qui ne sait pas, pour des lyc&#233;ens ou des jeunes &#233;tudiants. Leurs critiques ou leurs compliments sont en g&#233;n&#233;ral pour moi les plus importants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ALAIN :&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette sorte de ferveur avec laquelle le public qui va voir Une jeunesse allemande en d&#233;bat avec toi manifeste sans doute le besoin de retrouver des lieux et des formes de discussion qui ne doivent rien aux appareils de la communication et de la politique institutionnelles. Il est int&#233;ressant que le film, vu son objet, relance de mani&#232;re oblique la discussion sur les moyens de la politique et notamment sur les usages de &#034;la violence&#034; - un mot-valise destin&#233;, dans la bouche des gouvernants, &#224; exorciser le spectre d'une renaissance de la politique vive et de formes franches du conflit. A ce propos, ton film a entre autres m&#233;rites celui de rappeler aux spectateurs n&#233;s apr&#232;s 1980 que lorsque Baader, Meinhof et leurs amis d&#233;cident de passer &#224; la lutte arm&#233;e, ce motif g&#233;n&#233;ral de la prise d'armes ne s'associe pas du tout au crime, &#224; la sauvagerie et &#224; l'aveuglement comme c'est le cas dans les conditions de la &#034;bien-pensance&#034; contemporaine. Un tout petit effort de m&#233;moire me suffit pour me rappeler que R&#233;gis Debray fut, dans l'&#233;poque qui s'ach&#232;ve alors, un partisan ardent de la guerre de gu&#233;rilla, Philippe Sollers un admirateur fervent de la r&#233;volution chinoise et donc de la guerre populaire, Edwy Pl&#233;nel un proche des groupes palestiniens radicaux, Paulo Paranagua, actuel responsable de la rubrique Am&#233;rique latine du Monde et contempteur inlassable des r&#233;gimes cubain et v&#233;n&#233;zu&#233;lien, un chef de gu&#233;rilla urbaine en Argentine, etc. La &#034;page&#034; qu'&#233;crivent en lettres de sang les militants de la RAF est donc, dans cette &#233;poque, une sc&#232;ne parmi d'autres o&#249; l'on voit que la violence arm&#233;e entend r&#233;pondre &#224; celle du sous-d&#233;veloppement, des dictatures, des guerres imp&#233;rialistes, etc. Ce qui singularise la RAF (parmi d'autres groupes arm&#233;s en Europe de l'Ouest), c'est le recours, dans des conditions dites d&#233;mocratiques, &#224; la violence arm&#233;e minoritaire - une forme de n&#233;o-blanquisme, comme on l'a dit alors. C'est cela qui, &#224; l'&#233;poque, suscite, parmi la gauche radicale, les plus extr&#234;mes r&#233;serves : non pas le recours aux moyens violents, non pas la prise d'armes, mais son caract&#232;re minoritaire - le choix de la propagande arm&#233;e ou bien encore de l'action directe violente dans des conditions o&#249; &#034;les masses&#034; ne sauraient suivre ce mouvement insurrectionnel.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je me demandais jusqu'&#224; quel point les d&#233;bats qui suivent la projection du film peuvent aider les spectateurs n&#233;s &#034;apr&#232;s&#034; &#224; devenir sensibles &#224; cette notion d'un changement radical d'&#233;poque, sensibles &#224; la relation qui s'&#233;tablit entre la caract&#232;re r&#233;actionnaire de l'&#233;poque pr&#233;sente et l'expansion sans limite de cette rh&#233;torique antiviolence dont l'effet est de transformer aux yeux du public un DRH bouscul&#233; en victime d'un pogrome ou d'un lynchage en bonne et due forme ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;JEAN-GABRIEL :&lt;br class='autobr' /&gt;
Avant de revenir sur les spectateurs fran&#231;ais ou europ&#233;ens, je pourrais parler des pr&#233;sentations du film que j'ai faites r&#233;cemment en Colombie. Les r&#233;actions du public &#233;taient tr&#232;s &#233;tonnantes. En effet, il y a, pour eux, quelque chose d'incompr&#233;hensible dans le choix strat&#233;gique de la RAF pour la gu&#233;rilla urbaine. En Colombie, les enjeux politiques pos&#233;s par de la gu&#233;rilla restent contemporains malgr&#233; la d&#233;sescalade proclam&#233;e. Du coup, ces spectateurs ont une vision tr&#232;s diff&#233;rente du film. Ce qui les a le plus frapp&#233; c'est, selon eux, l'idiotie m&#234;me de l'id&#233;e qu'il serait possible d'importer la gu&#233;rilla et ses techniques dans le c&#339;ur des m&#233;tropoles occidentales, un vrai non-sens politique et tactique &#224; leurs yeux. Ils &#233;taient troubl&#233;s qu'une femme aussi intelligente que Meinhof puisse faire une chose aussi inepte. Ce n'est pas le passage &#224; l'acte qui leur pose probl&#232;me, ce sont les formes de ce passage &#224; l'acte. C'&#233;tait une lecture du film singuli&#232;re pour moi car je ne l'ai jamais entendue exprim&#233;e ailleurs. (Je partage leur id&#233;e d'une inad&#233;quation entre les buts vis&#233;s par la RAF et les moyens techniques qu'ils se sont donn&#233;s &#8211; la RFA n'&#233;tant ni Cuba, ni le Vietnam, ni l'Am&#233;rique du Sud, importer les techniques militaires des gu&#233;rillas de ces pays-l&#224;, en Europe, para&#238;t inad&#233;quat a priori &#8211;, m&#234;me s'il est &#233;videmment trop facile de juger a posteriori ce qu'il aurait &#233;t&#233; bien ou pas de faire...).&lt;br class='autobr' /&gt;
En Europe, certains spectateurs expriment parfois qu'il y aurait eu des changements irr&#233;m&#233;diables entre les ann&#233;es 60/70 et aujourd'hui. De m&#234;me que les &#233;chos que cette histoire r&#233;volue peut susciter dans notre contemporain diff&#232;re qu'un spectateur &#224; l'autre, ce qui aurait radicalement chang&#233; depuis lors diff&#232;re &#233;galement. Cette g&#233;om&#233;trie entre ce qui fait &#233;cho et ce qui est maintenant d&#233;finitivement r&#233;volu est variable selon la culture, le positionnement moral et politique des spectateurs. Et particuli&#232;rement sur la question d'un changement de paradigme concernant la &#171; violence &#187;, il y a de vraies diff&#233;rences de perception entre des spectateurs plus &#226;g&#233;s et engag&#233;s politiquement et les autres, notamment les plus jeunes. Il est presque impossible pour eux de consid&#233;rer le passage &#224; l'acte depuis l'&#233;poque et non pas depuis aujourd'hui. Ces derniers temps, les deux chemises d'Air France sont souvent revenues dans les d&#233;bats. C'est un exemple que je trouve particuli&#232;rement &#233;clairant d'un changement d'&#233;poque, surtout quand on compare son traitement m&#233;diatique avec celui de la mort de R&#233;mi Fraisse. Cependant, quand le sujet surgit dans le d&#233;bat et que je m'en empare, souvent les spectateurs plus &#226;g&#233;s acquiescent, voire rient dans leur barbe de l'absurdit&#233; de cette affaire de chemises, mais certains spectateurs plus jeunes restent dubitatifs...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une exp&#233;rience m'a beaucoup renseign&#233;e ces derni&#232;res ann&#233;es sur la perception des ph&#233;nom&#232;nes de violence par des jeunes gens. J'ai plusieurs fois montr&#233; &lt;i&gt;The Devil&lt;/i&gt; &#224; des lyc&#233;ens. Si en g&#233;n&#233;ral, les lyc&#233;ens et les &#233;tudiants sont tr&#232;s sensibles &#224; mon travail, sur ce film en particulier, leurs r&#233;actions &#233;taient beaucoup moins enthousiastes. M&#234;me avec mes explications sur le choix de la prise, symbolique, d'armes par les Black Panthers, m&#234;me avec un retour sur l'histoire du mouvement nord- am&#233;ricain et avec un d&#233;tour sur la mani&#232;re dont la m&#233;moire qu'il reste d'eux aujourd'hui a &#233;t&#233; &#233;crite en faisant fi de toute r&#233;alit&#233; de ce qu'a &#233;t&#233; ce mouvement, rien ne pouvait y faire : pour ces jeunes spectateurs, il y a toujours et il y aurait toujours eu la possibilit&#233; d'opter pour la non-violence, et l&#224;, en particulier, comme il y a eu Martin Luther King, que les Black Panthers s'arment est moralement inacceptable. Je pouvais leur parler de ce que cela avait concr&#232;tement chang&#233; &#8211; l'impossibilit&#233; pour la police de harceler en toute tranquillit&#233; les habitants des quartiers noirs &#8211;, mais peu importe, prendre les armes, &#171; c'est mal &#187;. Il en est souvent de m&#234;me avec un public adulte, d&#232;s que l'on parle de l'impossibilit&#233; (contemporaine mais aussi historique) de changer le monde sans violence, arrivent Mandela et Gandhi. Et m&#234;me quand on d&#233;construit ces deux figures mythologis&#233;es de la non- violence et que l'on ram&#232;ne &#224; la lumi&#232;re des &#233;l&#233;ments contradictoires de leur histoire r&#233;elle, il faudrait malgr&#233; tout qu'il ait &#233;t&#233; possible, et qu'il le soit encore, d'aboutir &#224; des changements radicaux de soci&#233;t&#233; sans violence. Certains spectateurs, les plus jeunes en particuliers, refusent m&#234;me que ces changements aient pu &#234;tre cons&#233;quences uniquement de combats, de guerres, d'affrontement. C'est une n&#233;cessit&#233; visc&#233;rale pour eux que l'histoire puisse avoir &#233;t&#233; diff&#233;rente. Si je peux comprendre sans probl&#232;me que des jeunes lyc&#233;ens pr&#233;f&#233;reraient vivre dans un monde pacifi&#233; dans lequel la violence serait inutile, ce qui a &#233;t&#233; plus troublant dans ces exp&#233;riences avec &lt;i&gt;The Devil&lt;/i&gt;, c'est le r&#244;le des professeurs. J'ai l'habitude, parce que j'ai beaucoup montr&#233; mes films en milieu scolaire, du r&#244;le mod&#233;rateur des professeurs. Ils refusent parfois aux &#233;l&#232;ves la possibilit&#233; d'exprimer des paroles &#171; d&#233;viantes &#187;, des points de vue contradictoires, et donc qu'un d&#233;bat puisse avoir lieu. Mais sur ce film en particulier, ils ne pouvaient absolument pas supporter que j'&#233;nonce les raisons qui ont pouss&#233; les Black Panthers &#224; prendre les armes, que je pose la question de l'usage de la violence mais aussi que je ram&#232;ne l'histoire comme &#233;criture id&#233;ologique du r&#233;el. Il fallait toujours qu'ils convoquent Gandhi et les miracles de nos d&#233;mocraties pacifi&#233;es. Avec The Devil, je me suis rendu compte qu'&#224; l'&#233;cole, il ne pouvait y avoir &#171; discussion &#187; qu'autour de questions dont les r&#233;ponses sont cens&#233;es &#234;tre partag&#233;es par tous (&#171; la guerre, c'est mal &#187;, &#171; la violence, c'est mal &#187;, &#171; on devrait tous se prendre par la main et se faire des bisous &#187;...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc &#233;videmment, si des lyc&#233;ens ne comprennent pas le trajet de &lt;i&gt;The Devil&lt;/i&gt;, qui montre simplement qu'&#224; force de se prendre des coups dans la gueule d&#232;s que l'on se bat pour ses droits, &#224; un moment on a envie de se d&#233;fendre (et qui, de plus, s'inscrit dans un combat antiraciste pour lequel ils ont spontan&#233;ment de l'empathie), devant &lt;i&gt;Une jeunesse allemande,&lt;/i&gt; forc&#233;ment, ils se retrouvent face &#224; une histoire dont ils ont du mal &#224; saisir certains enjeux, notamment celui du passage &#224; l'acte. Leurs r&#233;actions &#233;pidermiques, leur incompr&#233;hension, face &#224; ce passage &#224; l'acte sont partag&#233;es presque unanimement avec l'ensemble des spectateurs. Vu d'aujourd'hui, ce passage &#224; l'acte est ressenti comme une rupture, un saut dans le &#171; c&#244;t&#233; obscur de la force &#187;, un basculement dans le &#171; fanatisme &#187;, etc. Il y aurait un foss&#233; ? irr&#233;m&#233;diable entre qui &#233;taient les futurs fondateurs de la RAF et ce qu'ils deviennent une fois le groupe form&#233;. Il y a une cassure de la logique. Les d&#233;bats permettent justement de revenir sur ce point pr&#233;cis qui cristallise l'attention. C'est un moment qui me permet d'exprimer des choses que le film ne contient pas, soit parce qu'il manquait d'images &#8211; aucune image ne peut nous renseigner sur leur passage &#224; l'acte car c'est justement le moment o&#249; il n'y a plus d'utilit&#233; pour eux &#224; en faire, soit parce que j'ai ellips&#233; volontairement certains aspects de cette histoire. (Je pense d'ailleurs avoir sous-exprim&#233;, dans le film, le fait qu'&#224; l'&#233;poque la lutte arm&#233;e &#233;tait un ph&#233;nom&#232;ne mondial et que, comme tu l'indiques, les discussions &#224; son sujet portaient sur son opportunit&#233;, qu'il n'y avait pas de condamnation morale a priori de la violence. J'ai tent&#233; une ouverture sur l'international avec l'extrait de &lt;i&gt;Vladimir et Rose&lt;/i&gt; du groupe Dziga Vertov / Jean-Luc Godard et &lt;i&gt;Zabriskie Point&lt;/i&gt; d'Antonioni, mais je me rends compte avec ces d&#233;bats que ces deux extraits ne sont pas, ou rarement, &#171; per&#231;us &#187; par les spectateurs - l'Antonioni est parfois cit&#233; mais pour sa beaut&#233;, sa plastique, mais tr&#232;s rarement pour ce qu'il raconte.)&lt;br class='autobr' /&gt;
En d&#233;bat, je peux revenir sur le passage &#224; l'acte en le r&#233;inscrivant dans sa contemporan&#233;it&#233; et en essayant de d&#233;faire ce ressenti tr&#232;s actuel d'une rupture irr&#233;m&#233;diable. Je peux apporter beaucoup d'&#233;l&#233;ments que le film ne racontent pas et qui permettent de saisir mieux les logiques (th&#233;oriques mais aussi tr&#232;s factuelles) qui conduisent &#224; la fondation du groupe, je peux essayer de d&#233;senclaver ce passage &#224; l'acte en le r&#233;ins&#233;rant dans son histoire, mais malgr&#233; tout, &#224; l'exception d'une partie minoritaire du public qui a connu cette &#233;poque et qui &#233;tait alors tr&#232;s politis&#233;, il est impossible pour beaucoup de se d&#233;faire de ce sentiment d'irr&#233;m&#233;diable et de rupture, de se d&#233;faire de notre lecture contemporaine de l'histoire, voire m&#234;me d'accepter que notre lecture de l'histoire soit circonstancielle. Mais il me semble modestement que, gr&#226;ce &#224; ce film et aux d&#233;bats qui le suivent, des questions sont pos&#233;es, m&#234;me si elles ne sont pas simples &#224; penser d'aujourd'hui. Il y a aussi beaucoup de spectateurs qui expriment honn&#234;tement leur trouble face &#224; ces questions et je sens parfois que quelque chose s'est d&#233;sax&#233; en eux. Ce trouble peut peut-&#234;tre &#234;tre le d&#233;but d'un travail. J'insiste beaucoup sur la lecture par le public du passage &#224; l'acte parce qu'il me semble que les autres types de violences interrog&#233;es par le film (que ce soit les r&#233;actions de la police ou de l'&#201;tat face &#224; la jeunesse en r&#233;volte ou face &#224; la RAF) posent moins question. Les spectateurs les relient facilement avec le m&#234;me type de ph&#233;nom&#232;nes aujourd'hui, analysent assez bien comment &#233;galement les soci&#233;t&#233;s contemporaines usent d'autres types de violences beaucoup moins frontales ou visibles. Ce qu'il est plus difficile &#224; saisir pour eux, ce sont les contre-violences. Le choix radical de la RAF pose probl&#232;me car il est montr&#233; dans le film comme cons&#233;quence d'une histoire, il devient impossible de le juger uniquement d'un point de vue moral. Peut-&#234;tre que comme le film permet de rendre plus complexe la question de savoir ce qu'est &#171; un terroriste &#187;, peut-&#234;tre rend-il aussi plus complexe ce qu'est &#171; la violence &#187;. Peut-&#234;tre qu'il peut permettre de passer de &#171; La violence c'est mal ! &#187; &#224; &#171; La violence c'est mal, mais... &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ensuite, sp&#233;cifiquement pour les spectateurs plus jeunes, je ne sais pas ce que &#231;a peut leur apprendre, quelles questions &#231;a peut leur poser sur le monde dans lequel ils vivent. Ce ne sont pas ceux qui s'expriment le plus en d&#233;bat ou apr&#232;s les d&#233;bats. Et ceux qui viennent me voir enthousiastes &#224; la fin des projections n'ouvrent pas forc&#233;ment une discussion avec moi, il s'agit plus pour eux de me remercier. Je pourrais te r&#233;pondre plus pr&#233;cis&#233;ment quand je serai invit&#233; &#224; pr&#233;senter le film &#224; des classes de lyc&#233;ens ou d'&#233;tudiants. Il y aura probablement alors des discussions &#233;tonnantes et fort instructives !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ALAIN :&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce que tu relates &#224; propos de l'unanimit&#233; qui s'est manifest&#233;e parmi le public avec lequel tu as eu l'occasion de discuter &#224; Bogota, &#224; l'issue de la projection de ton film, est tout &#224; fait int&#233;ressant : du point de vue d'une opinion pour laquelle les notions de lutte arm&#233;e et de gu&#233;rilla sont des plus famili&#232;res (quel que soit son bord politique), dans les conditions m&#234;me de la Colombie d'hier et d'aujourd'hui, la prise d'armes des activistes de la RAF appara&#238;t en effet comme une aberration strat&#233;gique - aucune chance de l'emporter, de quelque mani&#232;re que ce soit. Mais il se pourrait &#233;ventuellement que ceux/celles qui t'ont pr&#233;sent&#233; ce type de raisonnement n'aient pas &#233;t&#233; sensibles &#224; ce qu'&#233;tait le sens effectif du geste engag&#233; par ses militants : un geste dont l'horizon &#233;tait peut-&#234;tre bien davantage une forme quelque peu &#233;nigmatique de t&#233;moignage, plut&#244;t qu'une guerre engag&#233;e en vue de la victoire. On serait plut&#244;t alors dans le registre de l'action d'&#233;clat destin&#233; &#224; produire une sorte de choc &#233;lectrisant aupr&#232;s d'une opinion anesth&#233;si&#233;e que dans celui d'une insurrection minoritaire destin&#233;e &#224; entra&#238;ner les masses dans son sillage. La prise d'armes ne serait donc pas tant l'amorce d'un combat de longue dur&#233;e, un d&#233;but (sur le mod&#232;le du &#171; ce n'est qu'un d&#233;but , continuons le combat ! &#187; de Mai 68) que la tentative de mettre en sc&#232;ne une s&#233;rie d'actions et de gestes stylis&#233;s qui, dans leur &#233;clat ultra-violent, seraient en mesure de se tenir &#224; la hauteur de ce dont ils se voulaient le contrechamp - l'agression &#233;tats-unienne contre le Vietnam, les connivences de la RFA &#224; des tyrannies comme celle du Shah d'Iran, la non-d&#233;nazification de l'appareil politique et &#233;conomique en Allemagne de l'Ouest, etc. Cette notion d'une riposte qui, dans son effet sid&#233;rant de scandale et de choc se tiendrait enfin &#224; la hauteur du scandale perp&#233;tuel de l'ordre &#233;tabli (le scandale, c'est que les choses continuent comme &#224; l'ordinaire...) me para&#238;t essentielle pour comprendre les dispositions dans lesquelles les militants de la RAF entrent dans la spirale de la propagande par l'action arm&#233;e. Il s'agit bien pour eux de dire - d'ailleurs cela se dit tr&#232;s clairement dans le film - que l'APO (l'action extra-parlementaire gauchiste) a touch&#233; ses limites, qu'elle reste rh&#233;torique, prise dans les filets de la communication et de la contre- communication et ne repr&#233;sente &#224; ce titre aucune esp&#232;ce de danger pour le syst&#232;me. Si l'on suit cette ligne d'interpr&#233;tation, on pourra se dire que le passage &#224; la lutte arm&#233;e vise surtout &#224; effectuer un trac&#233; m&#233;morable, pas &#224; &#171; renverser le syst&#232;me &#187; - il ne faut pas prendre ceux/celles qui se lancent dans ce combat pour des na&#239;fs ou des imb&#233;ciles (des &#171; fanatiques aveugles &#187;). Ils savent donc qu'ils seront vaincus, ils vont &#224; la mort, ils ont choisi la mort et ils font de leur mort, pr&#233;cis&#233;ment, un t&#233;moignage pour des lendemains ind&#233;termin&#233;s. C'est une figure de l'h&#233;ro&#239;sme qui ne saurait &#233;videmment &#234;tre nomm&#233;e comme telle dans un temps qui a oubli&#233; que les h&#233;ros ne sont pas n&#233;cessairement des figures morales et peuvent m&#234;me &#234;tre aussi patibulaires que l'est cette brute incorrigible d'Achille (voir sur ce point Simone Weil...). Selon cette interpr&#233;tation, leur action est, avec toute l'ambigu&#239;t&#233; de la chose, tourn&#233;e vers la qu&#234;te de la &#171; belle mort &#187; dont la trace s'inscrit exemplairement dans les temps et les temps... En ce sens, le fait m&#234;me de ton film ferait &#233;cho &#224; leur action qui demanderait &#224; &#234;tre rejug&#233;e &#034;en appel&#034;, selon les r&#232;gles d'une m&#233;moire r&#233;g&#233;n&#233;rative. Car apr&#232;s tout, ne pourrait-on pas dire que ton film nous adresse subrepticement ce message : concernant la RAF, on (les politiques, les journalistes, les historiens m&#234;me...) nous dit que l'affaire est entendue, jug&#233;e, r&#233;gl&#233;e de longue date - mais si l'on allait quand m&#234;me revisiter les lieux, histoire de reprendre la discussion &#224; nouveaux frais... ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;JEAN-GABRIEL :&lt;br class='autobr' /&gt;
Ta r&#233;flexion me rappelle beaucoup un extrait de &lt;i&gt;Ice&lt;/i&gt; de Robert Kramer (sorti en 1969 et que j'ai h&#233;sit&#233; tr&#232;s longtemps &#224; utiliser dans &lt;i&gt;Une jeunesse allemande&lt;/i&gt;). Dans ce film, sur un groupe qui prend les armes aux &#201;tats-Unis, il y a une s&#233;quence de discussion interne au groupe :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Une jeune femme : &#8220;They try to kill me. That's cool. I know why they have to try to destroy me and I have no compunction try killing them. Some of them are pigs. They only want hurt and kill us. I used to feel guilty. I used to feel I deserved to be punished for my rebellion. State was mummy and daddy and I was a little child. But I don't feel guilty anymore. Somehow that passed in the course of what we're doing.&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une deuxi&#232;me jeune femme : &#8220;I wish I could believe that. I mean, I believe but I don't see how it's really happen.&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re jeune femme : &#8220;You'll see when it'll happen to you. What was I saying ? Oh yeah... I'm much more careful now, because I don't want to get caught. And I'm much braver for me than I used to be, because the people that I'm doing this thing for deserve everything I can give them and more. They're my brothers and my sisters and if I get killed, you will come to my funeral and you will feel something and you'll revenge me and you won't forget me afterwards.&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me jeune femme : &#8220;I doubt it&#8221;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re jeune femme : &#8220;Something else. What we're doing is completely natural to us. We have no other choice. We couldn't do anything else. And all the beautiful things come out if this.&#8221;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aime beaucoup cette discussion car justement s'y tissent inextricablement une certaine strat&#233;gie de la prise d'armes (ce pourquoi, pour qui, nous combattons) et un mouvement interne tr&#232;s personnel, ce que cette prise d'armes permet d'apprendre de soi, comment on peut, on doit, s'y abandonner. On va &#234;tre but&#233;, c'est certain, pourtant il faut y r&#233;sister concr&#232;tement (garder sa force de nuisance le plus longtemps possible), mais aussi accepter que, dans tous les cas, m&#234;me en y r&#233;sistant, l'action men&#233;e ne pourra avoir d'autre conclusion que sa propre mort. Et de l&#224;, que de &#171; belles choses &#187; &#233;cloront.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour revenir plus sp&#233;cifiquement &#224; la RAF, &#224; travers les textes &#233;crits en clandestinit&#233; ou les t&#233;moignages des survivants de la premi&#232;re g&#233;n&#233;ration, les fondateurs de la RAF expriment uniquement un rapport tr&#232;s rationnel, tactique, &#224; la lutte arm&#233;e. La prise en compte de leur propre mort, la valeur sacrificielle de leur geste, ne transparait pas. Ils pensaient r&#233;ellement participer &#224; l'av&#232;nement de la r&#233;volution &#224; venir, ils pensaient r&#233;ellement que leurs actions contre &#171; le tigre en papier &#187; ouest-allemand allaient permettre de mettre &#224; nu les structures fascistes de l'&#201;tat et allaient soulever les masses mais il semble qu'ils n'ont jamais pris en consid&#233;ration les risques auxquels ils s'exposaient eux-m&#234;mes, ou alors de mani&#232;re un peu abstraite. L'exp&#233;rience r&#233;elle de la lutte arm&#233;e a d'ailleurs &#233;t&#233; tr&#232;s violente pour eux car justement ils n'ont jamais vraiment int&#233;gr&#233; que leurs d&#233;cisions auraient, ou pouvaient avoir, pour cons&#233;quence leur propre mort. Ils ont si peu pris cela en consid&#233;ration, me semble-t-il, que la mort de Petra Schlem, premi&#232;re victime de leur c&#244;t&#233;, est un marqueur important de la radicalisation du groupe. Comme si ils se rendaient alors compte qu'il s'agissait vraiment d'un combat &#224; mort. Puis, d&#232;s qu'ils sont fait prisonniers, l'unique but des actions de la RAF &#224; l'ext&#233;rieur sera leur lib&#233;ration pour &#233;viter qu'ils ne meurent en prison. Cela leur a &#233;t&#233; suffisamment reproch&#233; &#224; l'&#233;poque et depuis, mais il est vrai que la RAF a eu, &#224; partir de 1972, pour unique revendication la survie de ses fondateurs. Et m&#234;me les gr&#232;ves de la faim, qui mettent &#233;videmment en danger la vie de ceux qui la m&#232;nent, avaient pour objectif l'am&#233;lioration des conditions carc&#233;rales... Il me semble que c'est seulement dans ce temps de l'apr&#232;s de l'&#233;v&#233;nement que l'existence m&#234;me de la RAF et ses ambitions paraissent comme ne pouvant mener in&#233;luctablement qu'&#224; l'&#233;chec et qu'&#224; la mort de ses fondateurs. Et c'est probablement cela qui nous trouble et que nous cherchons &#224; penser, comment eux n'ont-ils pas vu que leur prise d'armes ne pouvait conduire qu'&#224; leur destruction ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a quelque chose de juste, et de g&#233;n&#233;reux, dans ton id&#233;e du &lt;i&gt;t&#233;moignage&lt;/i&gt;. &#199;a me ram&#232;ne &#224; Sophie Scholl. Il aura fallu que ses camarades et elle-m&#234;me se jettent dans la bataille et qu'ils y soient forc&#233;ment broy&#233;s, pour que tout ne soit pas vain. Il s'agit non pas de savoir si leurs actions ont ou auraient pu changer quoi que ce soit de l'histoire en cours, il s'agit simplement que cela est eu lieu pour que l'humanit&#233; ne soit pas compl&#232;tement d&#233;shonor&#233;e. &#201;videmment, Sophie Scholl est du bon c&#244;t&#233; de la morale, contrairement &#224; la RAF, groupe de &#171; fanatiques aveugl&#233;s tuant des innocents &#187;... Mais pourtant, malgr&#233; tout, en quoi leur histoire &lt;i&gt;t&#233;moigne&lt;/i&gt;-t-elle pour nous ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Le dernier dossier que j'ai &#233;crit pour les demandes de subventionnement faisait la part belle &#224; ce qui serait &#171; tragique &#187; dans cette histoire. C'&#233;tait une ficelle pour retenir l'attention des lecteurs et donner une clef de compr&#233;hension facile de la narration que je voulais mettre en place, mais il y a quand m&#234;me quelque chose de l'histoire de la RAF qui r&#233;sonne comme une trag&#233;die classique. D'ailleurs, quand B&#246;ll &#233;crit un sc&#233;nario pour le court m&#233;trage de Schl&#246;ndorff de &lt;i&gt;L'Allemagne en automne&lt;/i&gt;, il met en sc&#232;ne un comit&#233; de classification (de censure) &#224; la t&#233;l&#233;vision qui doit juger d'une mise en sc&#232;ne t&#233;l&#233;vis&#233;e d'&lt;i&gt;Antigone&lt;/i&gt;. La vision de cette pi&#232;ce d&#233;stabilise tellement les membres de la commission qu'ils d&#233;cident de l'interdire &#224; l'antenne, la pi&#232;ce est devenue trop br&#251;lante dans cette Allemagne de l'Ouest de 1977. Ils refusent d'entendre ce que peut raconter le refus jusqu'au-boutiste, jusqu'&#224; la mort, d'Antigone de se plier &#224; l'ordre &#233;tabli, ce que peut raconter son ent&#234;tement &#224; appeler &#224; des valeurs au-del&#224; de celles du pouvoir institu&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai fait &lt;i&gt;Regarder les morts&lt;/i&gt; parce que justement dans le texte original, &lt;i&gt;Baader-Meinhof&lt;/i&gt;, Don DeLillo exprime deux r&#233;flexions pour moi n&#233;cessaires. J'ai trouv&#233; dans ce texte une mise en mots des questions qui m'ont pouss&#233; &#224; travailler cette histoire mais que je n'arrivais pas &#224; m'exprimer. Le personnage principal de la nouvelle affirme qu'il faut que cette histoire ait un sens, et m&#234;me si ce sens nous &#233;chappe ou que nous le refusons, cela ne peut avoir &#233;t&#233; vain. Ce personnage exprime aussi pour elle-m&#234;me cette id&#233;e qu'elle refuse de partager avec son compagnon de fortune : m&#234;me terroristes, ces hommes et ces femmes ne sont pas au-del&#224; du pardon. C'est d'ailleurs &#233;tonnant de la part de Don DeLillo que son personnage ne peut pas partager cela avec son compagnon. Ce qu'elle cherche, ce qu'elle questionne n'est pas, n'est plus partageable. Ces deux injonctions pos&#233;es dans ce texte nous sont difficiles, tout au moins, elles l'ont &#233;t&#233; pour moi. Je ne suis pas certain de pouvoir r&#233;ussir &#224; exprimer la mani&#232;re dont elles raisonnent en moi mais je les trouve justes tout autant que je&lt;br class='autobr' /&gt;
les trouve dures. Mais en tout cas, et c'est ce que j'essaye de poser avec ce film, ce n'est qu'en essayant de nous d&#233;faire de nos propres a priori et de notre confortable position de t&#233;moins d'une histoire qui n'est pas n&#244;tre, tout autant que de notre confortable position de juge, que nous pourrons peut-&#234;tre r&#233;ussir &#224; ressentir que cette histoire nous concerne et que nous pouvons apprendre d'elle. Et , m&#234;me si la question de savoir de quoi cette histoire t&#233;moigne pour nous nous &#233;chappe, ou que nous refusons de la poser.&lt;br class='autobr' /&gt;
Alors oui, le film est une modeste tentative d'aller regarder ce qui se tapit dans l'ombre de l'Histoire achev&#233;e et des grands mots anesth&#233;siants. Il n'y a pas de secrets bien s&#251;r, mais peut-&#234;tre y a-t-il, l&#224;, dans les ombres, quelque chose qui nous concerne ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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