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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Le cul dans le yaourt</title>
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		<dc:date>2018-07-15T17:16:54Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Suzy Donahue</dc:creator>



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&lt;p&gt;&#171; Les hommes se laissent souvent tellement tromper par les noms qu'ils ne connaissent pas les choses &#187; Francesco Guicciardini &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour Jean-Pierre Dacheux &lt;br class='autobr' /&gt;
Il s'appelait Jean-Pierre et bossait aux Imp&#244;ts, mais tout le monde l'appelait Kebab, &#224; cause de son habitude de dire aux copains : &#171; Et si on allait se faire un petit kebab ? &#8211; je commence &#224; avoir la dalle, moi ! &#187;. C'&#233;tait en g&#233;n&#233;ral vers les huit heures du soir, quand la bande &#233;tait attabl&#233;e autour des habituels demis, &#171; perroquets &#187;, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Les hommes se laissent souvent tellement tromper par les noms qu'ils ne connaissent pas les choses &#187;&lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Francesco Guicciardini&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pour Jean-Pierre Dacheux&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'appelait Jean-Pierre et bossait aux Imp&#244;ts, mais tout le monde l'appelait Kebab, &#224; cause de son habitude de dire aux copains : &#171; Et si on allait &lt;i&gt;se faire&lt;/i&gt; un petit kebab ? &#8211; je commence &#224; avoir la dalle, moi ! &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'&#233;tait en g&#233;n&#233;ral vers les huit heures du soir, quand la bande &#233;tait attabl&#233;e autour des habituels demis, &#171; perroquets &#187;, &#171; tomates &#187;, &#224; la terrasse du &lt;i&gt;Ramirez&lt;/i&gt; &#8211; quand le temps le permettait, naturellement. &lt;br class='autobr' /&gt;
Et, en g&#233;n&#233;ral, sur ces mots, la bande se levait et, presque au complet, &#224; l'exception de Kevin qui devait rentrer pour aller d&#238;ner avec sa vieille m&#232;re, se dirigeait vers le fast-food du Turc. C'est ainsi que se passaient les choses, &#224; peu pr&#232;s invariablement : Kebab disait &lt;i&gt;se faire&lt;/i&gt;, jamais prendre, manger, acheter... &#8211; toujours &lt;i&gt;se faire&lt;/i&gt; ce kebab qui, &#224; l'usage, s'av&#233;rait pas si petit que &#231;a, surtout augment&#233; de la g&#233;n&#233;reuse portion de frites qui l'accompagnait. A ce train (bi&#232;re, plus kebab, plus frites), la bande avait une certaine tendance &#224; se faire, elle, ventripotente &#8211; &#224; l'exception du grand Marcel, un vrai fil de fer, et qui ne prenait pas un gramme, quelle que f&#251;t la quantit&#233; de bi&#232;res et de frites qu'il ingurgit&#226;t. &lt;br class='autobr' /&gt;
Kebab avait ainsi son registre d'expressions toutes faites, immuables, dont nul n'aurait su dire d'o&#249; elles sortaient et qui peuplaient sa conversation si r&#233;guli&#232;rement que les copains ne s'en avisaient m&#234;me plus. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'&#233;tait toujours du m&#234;me ton, mi-afflig&#233; mi-comminatoire, qu'il lan&#231;ait, alors que la terrasse du bistrot commen&#231;ait &#224; se vider et que Lucien, l'alcoolique intermittent en end&#233;mique de la bande, commandait son cinqui&#232;me Picon-bi&#232;re : &#171; Lulu, arr&#234;te de boire, tu vas encore te &lt;i&gt;mettre minable&lt;/i&gt; ! &#187;. &#171; C'est le dernier, demain, j'arr&#234;te ! &#187;, marmonnait Lulu, tandis que tous les autres hochaient la t&#234;te d'un air entendu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les expressions de Kebab avaient le m&#233;rite de la clart&#233;, elles &#233;taient devenues si famili&#232;res aux gars de la bande (qui, en effet, n'&#233;tait compos&#233;e que de jeunes m&#226;les) que chacun d'entre eux &#233;tait en mesure, selon le ton et le sujet de la conversation, de dire &#224; quel moment telle d'entre elles allait sortir de la bouche de Kebab &#8211; et aurait pu, &#224; dire vrai et par mati&#232;re de plaisanterie, la lancer &#224; sa place, une seconde avant qu'il ne la prononce. Mais aucun d'entre eux ne s'y &#233;tait jamais essay&#233;, non pas tant par crainte de Kebab, qui n'avait rien de redoutable, que par tact, tout simplement, ou par amiti&#233; pour leur copain. &lt;br class='autobr' /&gt;
De toutes ces expressions qui tournaient en boucle dans la bouche de Kebab (elles n'&#233;taient pas si nombreuses &#8211; une douzaine, tout au plus), il en &#233;tait une, pourtant, dont le sens demeurait passablement &#233;nigmatique &#224; ses amis, quoiqu'il l'employ&#226;t tr&#232;s fr&#233;quemment &#8211; c'&#233;tait m&#234;me l'une de ses favorites &#8211; &lt;i&gt;le cul dans le yaourt&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ils saisissaient bien, naturellement, que cette expression, Kebab l'employait en relation avec des contextes particuliers o&#249; il &#233;tait question de difficult&#233;s insolubles, de choix impossibles, d'impasses dont il semblait impossible de s'extraire. G&#233;n&#233;ralement, cette formule, Kebab la combinait avec le verbe &#171; se retrouver &#187;. C'est ainsi qu'il lan&#231;ait d'un ton ferme et d&#233;finitif, au terme d'une longue tirade o&#249; il &#233;tait question de l'incapacit&#233; et de la veulerie des gens de pouvoir : &#171; Et l&#224;, vous allez voir comme ils vont se retrouver le cul dans le yaourt, nos socialos ! &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les copains opinaient, mais ils avaient beau faire, ils ne parvenaient pas &#224; concevoir vraiment &#224; quoi pouvait ressembler un socialiste le cul dans le yaourt &#8211; presque aussi difficile &#224; imaginer que le m&#234;me entonnant &lt;i&gt;l'Internationale&lt;/i&gt; &#224; jeun... Ou bien alors, s'emportait Kebab, lorsqu'il en avait apr&#232;s son chef (dont l'incomp&#233;tence &#233;tait, selon lui crasse autant que notoire), &#171; Et l&#224;, et l&#224;, s'il continue &#224; m'emmerder comme &#231;a, je vais lui coller sous le nez le num&#233;ro du &lt;i&gt;Journal officiel&lt;/i&gt; o&#249; sont publi&#233;es les nouvelles dispositions concernant la taxe d'habitation en zone rurale, et il va se retrouver le cul dans le yaourt, le con, mais grave ! &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les copains fixaient le fond de leur verre d'un air recueilli et convaincu, mais pas davantage dans ce cas de figure que dans le pr&#233;c&#233;dent, ils ne r&#233;ussissaient &#224; imaginer le chef de bureau le cul dans le yaourt, enfonc&#233; dans un pot de yaourt g&#233;ant et battant d&#233;sesp&#233;r&#233;ment des bras de peur de s'y noyer, ou bien encore prenant dans un bain de si&#232;ge dans une bassine de fer blanc remplie &#224; ras-bord d'une mati&#232;re blanch&#226;tre, opaque et flaccide susceptible de passer, &#224; la rigueur, pour du yaourt... Pourquoi du yaourt, plut&#244;t que de la merde ou de la panade ou de la boue, comme on le disait couramment lorsque l'on entendait &#233;voquer ce genre de situation ? Que pouvait-il donc y avoir de particuli&#232;rement g&#234;nant ou d'infamant &#224; se retrouver &#171; le cul dans le yaourt ? &#187; &#8211; et non la confiture de groseilles, la compote de poires ou la mousseline au chocolat ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui contribuait alors &#224; nourrir l'irritation des gars de la bande &#233;tait le fait que cette expression, lentement mais s&#251;rement, semblait prendre le pas, dans la conversation de Kebab, sur toutes les autres qui leur &#233;taient devenues si famili&#232;res, presque rassurantes. Il ne se passait pas une soir&#233;e au &lt;i&gt;Ramirez&lt;/i&gt; o&#249;, avant de prononcer la phrase sacramentelle o&#249; il &#233;tait question d'aller &lt;i&gt;se faire&lt;/i&gt; un petit kebab, Kebab ne s'en pr&#238;t pas, sur un ton toujours plus vindicatif et acerbe, &#224; ceux qui, &#224; plus ou moins br&#232;ve &#233;ch&#233;ance, allaient se retrouver &lt;i&gt;le cul dans le yaourt&lt;/i&gt; &#8211; les politiciens v&#233;reux, les dirigeants de la CGT, les ch&#244;meurs tire-au-flanc, les islamo-gauchistes, le lobby de la s&#233;curit&#233; routi&#232;re qui exigeait toujours plus de radars, les &#233;colos qui veulent interdire le Roundup, les partisans de l'&#233;criture inclusive, les p&#233;d&#233;s et les d&#233;fenseurs du mariage pour tous, etc. &#8211; ah, on n'allait pas tarder &#224; les voir tous, sans exception, &lt;i&gt;le cul dans le yaourt&lt;/i&gt;, et jusqu'au nombril, encore, il n'&#233;tait pas le seul &#224; s'y pr&#233;parer, croyez-moi les copains, et &#224; savoir comment s'y prendre...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'il s'&#233;chauffait ainsi tout seul, lui que les gars du bistrot avaient connu depuis toujours d'humeur plut&#244;t &#233;gale et d&#233;bonnaire, boute-en-train et pas teigneux pour un sou, Kebab cassait l'ambiance, lentement mais s&#251;rement. C'est que depuis toujours, depuis que la bande se retrouvait &#224; la terrasse du &lt;i&gt;Ramirez&lt;/i&gt; sur le coup des six heures et demie, apr&#232;s le boulot, on &#233;vitait, par consensus tacite, les questions qui f&#226;chent &#8211; la politique, en tout premier lieu, les &#233;lections, les gr&#232;ves et l'engagement syndical. Or, voici que Kebab, avec sa nouvelle manie de voir toutes ses t&#234;tes de Turcs dont le nombre ne cessait d'augmenter chaque jour se retrouver &lt;i&gt;le cul dans le yaourt&lt;/i&gt;, mettait en danger la paix sociale et r&#233;pandait les ferments de la zizanie parmi les gentils buveurs. Les conversations perdaient de leur spontan&#233;it&#233; et, lorsque, sur le coup des huit heures, revenait dans la bouche de Kebab la phrase attendue de tous, il s'en trouvait d&#233;sormais toujours plus d'un pour invoquer un pr&#233;texte ou un autre et trouver le moyen de s'esquiver, non sans avoir rapidement serr&#233; &#224; la ronde la louche des copains. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais s'il en &#233;tait un qui ne s'avisait en rien de ce changement d'atmosph&#232;re, c'&#233;tait bien Kebab, de plus en plus herm&#233;tiquement enferm&#233; dans ses incantations, ses impr&#233;cations contre ceux (parfois celles aussi) auxquels &#233;tait promise l'impitoyable &lt;i&gt;peine du yaourt&lt;/i&gt;. Ce fut donc comme si le ciel lui &#233;tait tomb&#233; sur la t&#234;te, ce jour d'avril encore un peu frisquet o&#249; un Lulu en pleine reprise du Picon-bi&#232;re, l'interrompit au beau milieu d'une tirade o&#249; s'annon&#231;ait, pour la premi&#232;re fois, le motif des Juifs &#171; rois de l'&#233;poque &#187; et vou&#233;s, &#224; ce titre, &#224; finir &lt;i&gt;le cul dans le yaourt&lt;/i&gt;, comme les autres : &#171; Kebab, tu commences &#224; nous faire chier avec tes histoires de cul dans le yaourt ! Elles ne sont pas marrantes et, en plus, en plus &#8211; sa voix tremblait d'&#233;nervement et d'&#233;motion &#8211; , tu ne te rends m&#234;me pas compte &#224; quel point &lt;i&gt;tu te mets minable&lt;/i&gt; &#224; raconter tes conneries ! &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suivit un long silence, heureusement interrompu par l'annonce lanc&#233;e &#224; la cantonade par le patron : &#171; Les gars, on va pas tarder &#224; fermer ! &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce fut le signal du d&#233;part &#8211; les copains se lev&#232;rent dans un bruit de chaises m&#233;talliques repouss&#233;es sur le sol et s'&#233;parpill&#232;rent tandis que Kebab, immobile, fixait une ligne d'horizon imaginaire, du c&#244;t&#233; de l'imposant b&#226;timent de la mairie qui, d&#233;j&#224;, s'effa&#231;ait dans la p&#233;nombre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce soir-l&#224;, l'invite rituelle ne serait pas lanc&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En un sens, se dit Kebab en se levant, c'&#233;tait peut-&#234;tre mieux ainsi : il avait rendez-vous en tout d&#233;but de soir&#233;e avec ses nouveaux amis, histoire d'aller faire un petit rep&#233;rage du c&#244;t&#233; du foyer d'accueil des travailleurs migrants (et autres ind&#233;sirables, candidats &#224; l'asile politique). Cela lui laisserait le temps de se pr&#233;parer tranquillement sans faire prosp&#233;rer le petit commerce de cet enfoir&#233; de Turc qui, depuis quelque temps, d'ailleurs, avait tendance &#224; remplacer le mouton par le b&#339;uf et &#224; diminuer les portions de frites... Encore un qui ne perdait rien pour attendre &#8211; &lt;i&gt;le cul dans le yaourt&lt;/i&gt;, qu'il allait se retrouver, avec tous les autres !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suzy Donahue&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Bref commentaire de la nouvelle, par l'auteure elle-m&#234;me&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le motif qui se d&#233;gage de cette br&#232;ve histoire est tout &#224; fait distinct : il s'agit bien de dire que l'emploi irr&#233;fl&#233;chi de mots, d'expressions toutes faites ramass&#233;s dans le caniveau de la langue de l'&#233;poque, celle des plateaux de t&#233;l&#233;vision et du sabir des hommes politiques, &lt;i&gt;conduit tout droit au fascisme&lt;/i&gt;. Je ne sais pas o&#249; Kebab a attrap&#233; ces tics verbaux qui encombrent sa conversation, mais une chose est certaine : il ne les a pas trouv&#233;s tout seul et, peu &#224; peu, faisant tache d'huile dans son cerveau, ces &#233;nonc&#233;s visqueux en sont venus &#224; se substituer &#224; toute pens&#233;e autonome et &#224; opiner &#224; sa place &#224; propos de tout et de rien, et notamment des questions du pr&#233;sent, ceci sur la pente d'une abjection toujours plus marqu&#233;e. Quand c'est l'&#233;poque en son entier qui pense bassement, il importe avant tout que ceux-celles qui ne se rendent pas &#224; ses conditions se maintiennent en &#233;tat de vigilance face &#224; la tentation permanente de penser et &#233;noncer leurs positions et dispositions dans la langue corrompue de cette &#233;poque. C'est exactement le chemin inverse que suit Kebab, pensant ainsi se rendre &lt;i&gt;int&#233;ressant&lt;/i&gt; aux yeux de ses copains, mais ne parvenant ainsi qu'&#224; se faire l'otage des mots de cette &#233;pid&#233;mie de rage mentale qui annonce le temps des incendiaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(A Bergerac, le 26/11/2017)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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