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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>La part de la pl&#232;be. Pier Paolo Pasolini, Walter Benjamin, Michel Foucault</title>
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		<dc:date>2019-06-09T18:21:59Z</dc:date>
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		<dc:creator>Alexandre Costanzo</dc:creator>



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&lt;p&gt;La langue vulgaire &lt;br class='autobr' /&gt;
Lors d'une intervention au sein de la biblioth&#232;que du lyc&#233;e Palmieri &#224; Lecce, le 21 octobre 1975, soit quelques jours avant sa mort, Pier Paolo Pasolini entendait parler des cultures particuli&#232;res de la langue italienne en passe d'&#234;tre d&#233;truites. S'il avait choisi d'intituler son propos, &#171; la langue vulgaire &#187;, c'est sans doute parce qu'il s'&#233;tait &#233;merveill&#233; de la culture des gens pauvres, une &#171; r&#233;alit&#233; physique &#187; qu'il avait d'abord &#233;prouv&#233;e comme un des paysages qui (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=19" rel="directory"&gt;Portraits philosophiques&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La langue vulgaire&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors d'une intervention au sein de la biblioth&#232;que du lyc&#233;e Palmieri &#224; Lecce, le 21 octobre 1975, soit quelques jours avant sa mort, Pier Paolo Pasolini entendait parler des cultures particuli&#232;res de la langue italienne en passe d'&#234;tre d&#233;truites. S'il avait choisi d'intituler son propos, &#171; la langue vulgaire &#187;, c'est sans doute parce qu'il s'&#233;tait &#233;merveill&#233; de la culture des gens pauvres, une &#171; r&#233;alit&#233; physique &#187; qu'il avait d'abord &#233;prouv&#233;e comme un des paysages qui peuplait son enfance, et plus tard, au d&#233;tour des &lt;i&gt;borgate&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Construites &#224; Rome dans les ann&#233;es 50 par des populations modestes sur des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, au hasard des rues, des campagnes ou des terrains vagues. La langue vulgaire, cela renvoyait avant tout selon lui &#224; &#171; une mani&#232;re d'&#234;tre homme, de regarder, de parler, de se comporter, de faire un geste &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;P. P. Pasolini, La Langue vulgaire, La Lenteur, 2013, p. 53.&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ce n'&#233;tait donc pas exactement pour appeler &#224; d&#233;fendre les particularismes culturels qu'il &#233;tait venu mais pour dire qu'avec ces langues, ce qui &#233;tait en train de dispara&#238;tre &#233;tait tout simplement des mani&#232;res de vie, des fa&#231;ons de concevoir et de vivre le monde. Or il se trouve qu'au d&#233;tour de l'intervention d'un enseignant lui demandant s'il &#233;tait r&#233;ellement convaincu que la condition du prol&#233;tariat et du sous-prol&#233;tariat, que la culture populaire, avaient apport&#233; bonheur &#224; ces classes, Pasolini allait caract&#233;riser ces mani&#232;res de vie vulgaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pour le bonheur, disait-il, je peux donner une r&#233;ponse sur laquelle je n'ai pas le moindre doute. Bien que je sois toujours d&#233;vor&#233; par le doute, l&#224;-dessus je n'en ai pas. Dans les &lt;i&gt;borgate&lt;/i&gt; romaines qui sont le monde que je connais et que j'ai d&#233;peint dans mes romans d'il y a dix ans, les jeunes et les gens en g&#233;n&#233;ral &#233;taient beaucoup plus heureux que maintenant. Je ne sais pas ce qu'est le bonheur ; mais si le bonheur, c'est sourire et chanter et donner chaque jour naissance par la parole &#224; une plaisanterie, un bon mot, une histoire, si le bonheur c'est cela, alors ils &#233;taient beaucoup plus heureux qu'aujourd'hui. Mais je suis habitu&#233; depuis ma plus tendre enfance &#224; d&#233;celer le bonheur par le sourire, par les yeux, par la mani&#232;re dont on sourit, par la mani&#232;re dont on regarde. Alors, dans les &lt;i&gt;borgate&lt;/i&gt; romaines &#8211; cela aussi je l'ai &#233;crit, mais je le r&#233;p&#232;te &#8211;, quand je faisais un tour &#224; pied dans Rome, tous les livreurs des &#233;piceries, des boucheries, des boulangeries, sur leurs v&#233;los, avec leur pantalons rapi&#233;c&#233;s au derri&#232;re, sillonnaient la ville et chantaient. Il n'y avait personne qui ne chantait pas, il n'y avait personne qui, quand on lui adressait un regard, ne rendait pas un regard accompagn&#233; d'un sourire. Cela est une forme de bonheur. D&#233;sormais, on les voit au contraire p&#226;les, n&#233;vros&#233;s, s&#233;rieux, introvertis [&#8230;] ils vivent une forme d'infortune, une forme d'impuissance, justement parce que leur condition &#233;conomique ne leur permet pas pour l'instant de r&#233;aliser le mod&#232;le petit-bourgeois qui leur est offert en &#233;change du mod&#232;le sous-prol&#233;taire qui a &#233;t&#233; d&#233;truit. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et Pasolini conclut :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La v&#233;rit&#233; doit &#234;tre dite quel qu'en soit le prix, et quel que soit le prix &#224; payer, je dis que le sourire d'un jeune il y a dix ans &#233;tait un rire de joie &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 30.&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourra certainement lui r&#233;torquer que des sourires, il nous arrive encore d'en d&#233;couvrir au d&#233;tour des rues et de les partager. On pourra ajouter que son point de vue semble endeuill&#233; par la perte d'un monde et d'un peuple aim&#233;, et c'est peut-&#234;tre cela qui l'emp&#234;che d'entrevoir d'autres bonheurs. Mais surtout, on dira qu'il n'y a pas un lieu privil&#233;gi&#233; o&#249; s'inventent des possibles, que cela advient toujours ici ou l&#224; comme c'est le cas de l'&#233;v&#233;nement d'un sourire qui, tout &#224; coup, illumine un visage et parfois m&#234;me une collectivit&#233;. Ceci dit, il convient peut-&#234;tre d'abord de bien entendre ce qu'il exprimait avec cette col&#232;re. Car ce que Pasolini raconte, c'est qu'il avait alors rencontr&#233; une communaut&#233; vivante, des mondes dans lesquels s'exp&#233;rimentaient dans toute leur grossi&#232;ret&#233; et leur beaut&#233; des mani&#232;res d'&#234;tre homme. Il fallait simplement avoir des yeux pour les voir et des oreilles pour entendre dans un sourire, un v&#233;ritable rire de joie. Il pr&#233;cisait ainsi qu'il ne consid&#233;rait pas le Quarticciolo &#8211; un quartier romain occup&#233; &#224; cette p&#233;riode principalement par des &#233;migr&#233;s du Sud de l'Italie &#8211; comme un ghetto. Il l'a certainement &#233;t&#233; alors mais &#224; condition surtout d'adopter le point de vue et le langage d'un bourgeois. Or, le point de vue d'un bourgeois, &#171; cela n'existe pas &#187;, dit-il violemment, ce qui signifie que c'est pr&#233;cis&#233;ment ce qui nous emp&#234;che de percevoir autre chose. A l'en croire, pour les gens qui y vivaient, ce n'&#233;tait pas simplement un ghetto, &#171; c'&#233;tait un monde, c'&#233;tait un univers dans lequel eux se r&#233;alisaient, dont ils vivaient la culture, dans les valeurs duquel ils croyaient &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Op. cit., p. 31.&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Le fait est qu'il y avait &lt;i&gt;des&lt;/i&gt; points de vue. Il ne s'agissait donc pas de voir simplement la mis&#232;re &#8211; elle &#233;tait bien l&#224; &#8211; mais plut&#244;t d'attraper ou de construire une autre mati&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une lettre fameuse, Pasolini explique qu'il a aussi une autre vie et que pour la vivre, il lui faut rompre les barri&#232;res naturelles des classes, d&#233;foncer les murs, se mouvoir dans un autre monde&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;P. P. Pasolini, &#201;crits corsaires, GF, 1987, p. 85.&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais en le traversant, il percevait aussi autrement et c'est ce d&#233;crochage qui caract&#233;rise son regard. C'est donc bien d'abord un probl&#232;me de &lt;i&gt;point de vue&lt;/i&gt; que soul&#232;ve Pasolini, car il se trouve qu'en changeant de position, il pouvait voir autre chose chez ces sous-prol&#233;taires. Il y avait de la r&#233;volte, des col&#232;res, un d&#233;sordre, et il y avait surtout d'autres mani&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est donc pas simplement comme le cr&#233;puscule d'une destruction anthropologique qu'il nous faut envisager ses interventions mais plut&#244;t comme autant de boussoles qu'il nous revient de ramasser ici et l&#224;. O&#249; &#233;tait donc pass&#233; le sourire des gens ? Telle est la question &#224; laquelle nous confronte Pasolini, lui qui s'&#233;tait habitu&#233; &#224; d&#233;celer l&#224; o&#249; elle logeait, depuis sa plus tendre enfance, la joie. Ce que je voulais dire tient donc finalement en ceci. Il se trouve que ces sous-prol&#233;taires, ces d&#233;class&#233;s ou ces petits paysans, n'occupaient pas l'espace, le temps et ne parlaient pas non plus l'italien comme le faisait par ailleurs la bourgeoisie, et que, malgr&#233; une terrible mis&#232;re, dans ces usages vulgaires on pouvait voir des hommes, des femmes ou des enfants qui &#233;taient eux aussi capables de s'inventer un monde et des joies. Tout cela repr&#233;sentait pour Pasolini l'ombilic m&#234;me de ce qui appelle la r&#233;alit&#233;, c'&#233;tait du moins ce qu'il avait rencontr&#233;, ce qu'il avait vu, entendu, senti, partag&#233; et aim&#233; : des gens &#233;taient capables, l&#224; o&#249; ils &#233;taient, d'affirmer d'autres mani&#232;res de vie. Et on voit bien quelle est la forme qu'a invent&#233;e Pasolini en se tenant au plus pr&#232;s d'un point d'impossibilit&#233;. Il a toujours log&#233; entre des contradictions pour occuper une ligne sur laquelle il se d&#233;place, une tangente qui part de l'univers petit-bourgeois qui fut celui de son enfance pour arriver au pays des sous-prol&#233;taires. Se tenir sur une ligne, non pas un point mais une ligne, et se d&#233;placer constamment sur cette derni&#232;re pour appr&#233;hender une figure nouvelle de monde, telle fut la position intenable qu'il a invent&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les points constell&#233;s&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce dont Pasolini nous parle, on pourrait en trouver une autre mati&#232;re dans le portrait fameux que dressaient Asja Lacis et Walter Benjamin de la ville de Naples apr&#232;s leur s&#233;jour commun en Italie en 1924.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;W. Benjamin, Images de pens&#233;e, Bourgois, 1998, pp. 7-23.&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On y d&#233;couvre des sc&#232;nes entre un mendiant allong&#233; sur la chauss&#233;e agitant son chapeau comme le font les gens en guise d'adieux &#224; la gare et les incurables de l'h&#244;pital San Gennaro dei poveri assis tristement sur leurs bancs en suivant tous ceux qui sortent avec des regards qui s'agrippent &#224; leurs v&#234;tements pour &#234;tre lib&#233;r&#233;s &#224; moins que ce ne soit pour assouvir sur eux des envies inou&#239;es&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., pp. 9-10.&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. On y devine la mis&#232;re, les d&#233;sordres, toute l'agitation anarchique que suscitaient les enfants des rues, les ramasseurs de m&#233;gots, l'industrie des voyous, les marchandages de toute sorte, les gargotes, les bistrots, les &#233;tals de p&#234;cheurs ou l'activit&#233; des artisans. Et puis il y a le grand vacarme des f&#234;tes, les tableaux color&#233;s de chasse-mouches rouges, bleus, jaunes, blancs, les linges &#233;tendus sur les cordes, les paniers qui descendent ou remontent charg&#233;s des plus hautes fen&#234;tres, les filets de lumi&#232;res ou de musiques lointaines et aussi la grande dramaturgie des gestes, des mimiques, des paroles, des pri&#232;res ou des lamentations... Si l'on s'oriente en prenant comme points de rep&#232;re des boutiques, des fontaines ou les &#233;glises plut&#244;t que les num&#233;ros des rues, c'est que la ville r&#233;pond &#224; d'autres habitudes que celles qui ont cours ailleurs. Ce sont ces usages dont t&#233;moigne le r&#233;cit de Benjamin et de son amie, parsem&#233; de toutes ces images qui en forment les recoins ou s'organisent en pivot. Elles nous engagent comme autant de portes ouvertes &#224; envisager le caract&#232;re de la vie publique napolitaine. Car ils constatent que la ville est le th&#233;&#226;tre permanent de &#171; constellations impr&#233;vues &#187;, que l'architecture s'accorde avec la vitalit&#233; de ses habitants pour les rendre partout possibles. Arcades, escaliers raides et sales, cours d&#233;sordonn&#233;es, mais aussi balcons, portes coch&#232;res, toits et parvis,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; en tout on pr&#233;serve la marge qui permet &#224; ceux-ci de devenir le th&#233;&#226;tre de nouvelles constellations impr&#233;vues. On &#233;vite le d&#233;finitif, la marque. Aucune situation n'appara&#238;t, telle qu'elle est, pr&#233;vue pour durer toujours, aucune figure n'affirme : &#171; Ainsi et pas autrement &#187;. Ainsi se r&#233;alise ici l'architecture, cette pi&#232;ce la plus significative de la rythmique d'une communaut&#233;. Civilis&#233;e, priv&#233;e et rang&#233;e seulement dans les grands &#233;difices des h&#244;tels et les entrep&#244;ts des quais &#8211; anarchique, enchev&#234;tr&#233;e, villageoise au centre... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., pp. 11-12.&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'Asja Lacis et Walter Benjamin nous disent, c'est qu'il y a l&#224; tout simplement de l'espace pour qu'adviennent d'autres fa&#231;ons d'&#234;tre et qu'elles poussent de partout. Mais pour ce faire il fallait bien s'am&#233;nager des marges, des seuils, de l'ind&#233;fini. Si rien n'est pr&#233;vu pour durer et que les choses ne sont jamais v&#233;ritablement men&#233;es &#224; leur terme, c'est qu'on peut toujours faire autrement. Si on &#233;vite le d&#233;finitif, qu'on n'y impose pas les chemins, les usages, le &#171; ainsi &#187;, c'est qu'il est possible de construire, de d&#233;placer, d'inventer. Ce sont ces carrefours, ces constellations ou ces centres d&#233;centr&#233;s qu'on d&#233;couvre au d&#233;tour d'une simple chauss&#233;e, dans les entrelacs d'un escalier ou bien dans les coins. Il y a des territoires intervallaires, du jeu, de l'ouvert &#8211; et il se trouve toujours quelqu'un ici ou l&#224; pour appr&#233;hender ce vide sans pour autant se l'approprier. Ce n'est donc rien d'autre qu'un court trait&#233; d'architecture et de politique qu'ils r&#233;digent alors en constituant comme un paradigme ces situations rencontr&#233;es dans la ville de Naples o&#249; le dedans et le dehors s'enchev&#234;trent constamment, o&#249; on laisse &#171; sa place et sa chance &#224; l'improvisation &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 13.&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et o&#249; tout dispose &#224; &#234;tre et &#224; faire ici et maintenant. Ils d&#233;couvraient en somme qu'il y avait un peu partout de l'inachev&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est pour le moins remarquable que le portrait de la ville s'organise autour d'une m&#234;me notion sans cesse r&#233;p&#233;t&#233;e, celle de porosit&#233;. Si l'on tr&#233;buche effectivement &#224; plusieurs reprises sur ce terme, il s'estompe aussit&#244;t au d&#233;tour d'une image dans laquelle on se trouve pleinement emport&#233; avant de ricocher sur tant d'autres qui viennent finalement se ramasser dans une curieuse bo&#238;te &#224; images. On parque des vaches au quatri&#232;me ou au cinqui&#232;me &#233;tage des cit&#233;s-casernes, des animaux, &#233;crivent-ils, qui ne vont jamais dans les rues et dont &#171; les sabots sont devenus tellement longs qu'ils ne peuvent plus se tenir debout &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 21.&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il y a l&#224; des enfants jusqu'&#224; tr&#232;s tard dans les rues, minuit, parfois deux heures du matin, et puis ils s'endorment le lendemain, &#224; midi, derri&#232;re les comptoirs ou sur de simples marches d'escaliers, car il n'y a plus tout &#224; fait la nuit et le jour dans des maisons trop encombr&#233;es pour y pouvoir tous s&#233;journer au m&#234;me moment. Des lits, six &#224; sept, remplissent bien tout l'espace disponible mais le nombre des habitants est souvent plus du double. C'est dire que le temps et que les int&#233;rieurs d&#233;bordent toujours par ailleurs, dehors, de sorte que l'on se fait un peu partout des lits, des chaises, des coins. Il y a &#233;galement ces artisans &#224; l'ouvrage, align&#233;s le long des chauss&#233;s et assis sur des chaises, ils ont l'&#233;trange &#171; facult&#233; de faire de leur corps des tables &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 20.&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Et si les sommeils et les repas n'ont plus d'heure ni de lieu, il en va de m&#234;me du calendrier d&#232;s lors que &#171; le jour de f&#234;te p&#233;n&#232;tre chaque jour ouvrable &#187; ou bien qu'un &#171; grain de dimanche se cache dans chaque jour de semaine et combien de jours de semaine dans le dimanche ! &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 15.&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Le temps et l'espace, les cartes, les calendriers ou les horloges, le dedans et le dehors, le cercle m&#234;me de la famille o&#249; il y a toujours de la place pour accueillir un nouveau venu, tout cela en vient &#224; &#234;tre d&#233;r&#233;gl&#233; ou plut&#244;t se r&#232;gle autrement. Or quelle n'est pas notre surprise en constatant que ce r&#233;cit constitue un &#233;tonnant catalogue de postures, d'attitudes et de gestes entre ces &#233;difices qui accueillent des vaches bancales et des individus qui ont la capacit&#233; de faire de leur corps des tables. On y apprend surtout que ces gens pauvres pouvaient parfaitement d&#233;finir ce qu'est un lit, une chaise, une porte, un mur ou une fen&#234;tre d&#232;s lors qu'il leur revient chaque jour de les inventer ou bien de les d&#233;placer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agissait donc pas pour Benjamin et son amie de s'en remettre &#224; la mis&#232;re comme on l'a d'ailleurs si souvent reproch&#233; &#224; Pier Paolo Pasolini. En traversant ces mondes, chacun d'eux r&#233;alisait simplement avec joie qu'il y avait l&#224; d'autres points de vue, d'autres rep&#232;res et d'autres mani&#232;res, que l'on y percevait et que l'on y faisait les choses autrement. Il y avait au beau milieu des rues, dans des recoins, dans des attitudes ou des gestes, des sc&#232;nes qu'ils envisageaient comme autant de points de bascule. Ces derniers permettaient d'entrevoir d'autres chemins, ils ouvraient comme autant d'images de pens&#233;e des mondes et chargeaient le pr&#233;sent de potentialit&#233;s. Ce sont donc ces points de r&#233;el, ces constellations ou ces morceaux d'ouvert qu'ils voulaient recueillir pour nous les confier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces &#233;tranges objets, on en rencontrera partout ailleurs dans l'&#339;uvre de Walter Benjamin alors qu'il nous parle ici de ces cachettes merveilleuses pour les enfants que sont les franges du tapis&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 179.&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ou qu'il &#233;voque lors de ses voyages en Espagne en 1932, ceux dans lesquels s'enroulent la nuit de pauvres gens d&#233;pourvus de lit dans leur demeure&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;W. Benjamin, &#201;crits autobiographiques, Bourgeois, 1994, p. 213.&#034; id=&#034;nh14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais s'il d&#233;crit ces curieux usages l&#224; encore, c'est qu'ils r&#233;v&#232;lent un autre rapport aux choses qu'entretiennent les enfants ou que l'on discerne dans les maisons humbles et dignes des villageois espagnols. Loin de la demeure bourgeoise encombr&#233;e par son mobilier qui ira ainsi disposer les postures et les gestes conformant tout un ensemble d'habitudes, de sorte que l'individu devient fonction des op&#233;rations que les accessoires exigent de lui, ce mode d'habitation des enfants ou des pauvres ordonne pr&#233;cis&#233;ment un autre rapport &#224; l'espace. Car il se trouve que cet int&#233;rieur est suffisamment d&#233;gag&#233;, de sorte que l'on pourra pleinement l'habiter, c'est-&#224;-dire l'inventer, non pas en r&#233;pondant ici &#224; la table ou bien l&#224; au fauteuil qui nous commande de nous asseoir et puis de nous redresser, mais en leur r&#233;servant des fonctions et des places &#224; chaque fois nouvelles. Si l'on aper&#231;oit dans ces maisons espagnoles, comme un tableau, quelques chaises strictement dispos&#233;es et &#233;galement espac&#233;es, ce ne sont pas seulement des chaises, nous dira Benjamin. D&#232;s lors qu'un chapeau de paille est accroch&#233; au dossier, tout comme ce tapis dans lequel on s'enroule pour dormir en guise de lit et de couverture, leur usage change aussit&#244;t. Ce dont il nous parle est cette latitude qu'on attribue aux choses de changer de fonction et de position : un &lt;i&gt;d&#233;placement&lt;/i&gt;. Car il s'agit de savoir ce que sont nos mani&#232;res d'habiter et de vivre le monde, de d&#233;truire ces &#171; points d'appui &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Op. cit., p. 195.&#034; id=&#034;nh15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; de nos habitudes, pour composer avec le manque et s'installer dans un ouvert. L'infini tel qu'il le formalise ici, c'est d'abord du non-fini, de l'inachev&#233;, un boug&#233;, qu'il con&#231;oit comme un centre de gravit&#233;. Mais un centre qui est n&#233;cessairement d&#233;centr&#233;, d&#233;bord&#233;. Car &#224; bien y regarder, les objets qu'il convoque ont une &#233;tonnante propri&#233;t&#233; : une chose y est toujours aussi autre chose et il s'agit donc pour lui de nous encombrer avec cette mati&#232;re ind&#233;termin&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Th&#233;or&#232;me du point d'effondrement&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si Pier Paolo Pasolini d&#233;signe une &#171; r&#233;alit&#233; physique &#187; &#8211; des regards, des comportements, des fa&#231;ons de faire, de marcher, de parler ou d'&#234;tre &#8211; comme un r&#233;el attestant d'un h&#233;t&#233;rog&#232;ne et que Walter Benjamin, en s'attachant de m&#234;me au monde des enfants et &#224; celui des pauvres, nous confronte &#224; autant de points constell&#233;s, il appartient &#224; Michel Foucault d'avoir recueilli une autre mati&#232;re en appr&#233;hendant des angles morts, des bourdonnements ou bien des silences dans le creux des discours, en pr&#233;levant ici et l&#224; des restes encombrants, des anomalies, des lacunes, des sortes d'espaces. C'est ainsi qu'il parlera en des pages fameuses du &#171; murmure d'insectes sombres &#187; grouillant sous l'histoire de la folie, de &#171; l'espace vide et peupl&#233; en m&#234;me temps de tous ces mots sans langage &#187; ou bien encore, &#224; propos d'Antonin Artaud, &#171; d'un langage qui part et parle d'une absence &#187;, de ce &#171; vide fondamental o&#249; les mots nous manquent, o&#249; la pens&#233;e se manque &#224; elle-m&#234;me, ronge sa propre subsistance, s'effondre sur elle-m&#234;me &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Michel Foucault, La grande &#233;trang&#232;re, Editions EHESS, 2013, p. 44.&#034; id=&#034;nh16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais il &#233;voquera &#233;galement des mis&#233;rables dont on d&#233;couvre l'existence dans quelques registres et qui furent intern&#233;s &#224; l'H&#244;pital g&#233;n&#233;ral simplement parce qu'ils &#233;taient mendiants, licencieux, insens&#233;s, d&#233;rangeants ou inutiles. Il y avait ainsi parmi tant d'autres en ce mois de janvier 1735, Catherine Bar, &#171; prostitu&#233;e publique qui cause beaucoup de d&#233;sordre dans son quartier &#187;, Anne Migneron, &#171; servante du Sieur Buquet dont elle grosse &#187; ou encore Michel Guillotin, &#171; un violent qui maltraite sa femme avec cruaut&#233;, qui a cass&#233; ses meubles, qui insulte son p&#232;re et sa m&#232;re et les fait mordre par un gros chien &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 37.&#034; id=&#034;nh17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;... Ceci dit, Michel Foucault caract&#233;risera aussi ces lieux singuliers dans lesquels se r&#233;fugient les enfants au fond du jardin, d'un grenier ou bien ces morceaux d'espace flottant que sont les bateaux des corsaires, nourrissant alors la plus grande r&#233;serve de r&#234;ve, d'aventure et peut-&#234;tre aussi d'anarchie. A ces espaces autres, il consacre donc un certain usage de son concept d'h&#233;t&#233;rotopie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Michel Foucault, Les Mots et les choses, Tel/Gallimard, 1995 et Le Corps (&#8230;)&#034; id=&#034;nh18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; selon lequel toute soci&#233;t&#233; se m&#233;nage une sorte de dehors au-dedans, dans ses marges, dans des plages vides ou des &#224;-c&#244;t&#233;s. Jardin, cimeti&#232;re, prison, asile ou clinique mais aussi tapis, miroir, th&#233;&#226;tre&#8230; Ce seraient l&#224; quelques-unes des topiques morbides, obsc&#232;nes, aberrantes ou merveilleuses qu'il distingue comme autant d'ombilics de nos imaginaires, de nos d&#233;sirs ou de nos angoisses, que circonscrivent des d&#233;coupages singuliers d'espace et de temps. Les h&#233;t&#233;rotopies, comme des contre-espaces, des utopies effectives ou des r&#233;gions incertaines, viennent ainsi contester les lieux usuels dans lesquels nous vivons. Si elles rel&#232;vent bien souvent de crises biologiques ou de d&#233;viances trait&#233;es par des institutions pr&#233;cises, mat&#233;rialisent les lieux sans lieu localisant nos r&#234;ves, nos pens&#233;es ou nos &#233;chapp&#233;es, ce qui les r&#233;unit en une m&#234;me typologie, c'est qu'elles sont absolument h&#233;t&#233;rog&#232;nes. Elles proposent ainsi au d&#233;tour de certains seuils, de fronti&#232;res ou de simples murs et portes, de d&#233;limiter en des lieux ce qui inqui&#232;te, menace, enchante ou trouble un certain ordre des choses. Alors, ce qui m'int&#233;resse l&#224; encore, ce sont donc ces topologies aberrantes, ces sortes d'espace ou d'objets improbables, mais aussi des murmures, des gestes ou des figures &#233;mergeant de son &#339;uvre. Il nous parle ainsi de &#171; voix confuses &#187; ou de &#171; cris &#187; d&#232;s lors qu'un d&#233;linquant met sa vie en balance contre des ch&#226;timents abusifs, qu'un fou n'en peut plus d'&#234;tre enferm&#233; et d&#233;chu ou qu'un peuple se soul&#232;ve. Si cela &#171; ne rend pas innocent le premier, ne gu&#233;rit pas l'autre, et n'assure pas au troisi&#232;me les lendemains promis &#187;, ajoute-il, et que &#171; nul n'est tenu de trouver que ces voix confuses chantent mieux que les autres et disent le fin fond du vrai. Il suffit qu'elles existent et qu'elles aient contre elles tout ce qui s'acharne &#224; les faire taire pour qu'il y ait un sens &#224; les &#233;couter et &#224; chercher ce qu'elles veulent dire. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Michel Foucault, Dits et &#233;crits III, p. 790.&#034; id=&#034;nh19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on sait, d&#232;s les grands livres des premi&#232;res ann&#233;es, Michel Foucault d&#233;gageait ce qu'il en &#233;tait des mani&#232;res d'organiser les discours sur le monde et les choses en tr&#233;buchant sur des exc&#232;s, des fissures, des d&#233;bordements, du dehors. Et ce que je retiens ici est pr&#233;cis&#233;ment le fait que ces voix confuses &#171; existent &#187; et &#171; qu'elles aient contre elles tout ce qui s'acharne &#224; les faire taire &#187;. Des voix, des cris, des attitudes d&#233;plac&#233;es, des col&#232;res, des gestes ou une &#233;meute, il y a chez Foucault, une attention &#224; ces intensit&#233;s qu'elles soient faibles ou fortes, c'est dire que sa pens&#233;e se dispose de telle sorte qu'elle les accueille. Et en parcourant son &#339;uvre, quel n'est pas notre &#233;tonnement en constatant que les histoires qu'il nous raconte portent avant tout sur ce qu'entend et ce que n'entend pas une oreille, ce que construit et abandonne par ailleurs un regard et ce qu'il y a ou ce qu'il n'y a pas dans des mots et des gestes. Michel Foucault s'int&#233;resse en somme aux &#171; objets &#187; qu'il y a l&#224; en-dessous, &#224; c&#244;t&#233;, par ailleurs, ce sur quoi un discours pourra certainement se constituer mais ce qui menace aussi bien de l'effondrer. Tout cela n'est peut-&#234;tre rien d'autre que du bruit, mais il se peut aussi que ce soient des points de bascule ou bien alors des boussoles. C'est &#233;galement ce dont il parlait dans un entretien fameux avec Jacques Ranci&#232;re, en livrant au passage sa d&#233;finition de la chose politique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il y a bien toujours quelque chose, dans le corps social, dans les classes, dans les groupes, dans les individus eux-m&#234;mes qui &#233;chappe d'une certaine fa&#231;on aux relations de pouvoirs : quelque chose qui est non point la mati&#232;re premi&#232;re plus ou moins docile ou r&#233;tive, mais qui est le mouvement centrifuge, l'&#233;nergie inverse, l'&#233;chapp&#233;e [&#8230;] &#171; La &#187; pl&#232;be n'existe sans doute pas, mais il y a &#171; de la &#187; pl&#232;be. Il y a de la pl&#232;be dans les corps, et dans les &#226;mes, il y en a dans les individus, dans le prol&#233;tariat, il y en a dans la bourgeoisie, mais avec une extension, des formes, des &#233;nergies, des irr&#233;ductibilit&#233;s diverses. Cette part de la pl&#232;be, c'est moins l'ext&#233;rieur par rapport aux relations de pouvoir, que leur limite, leur envers, leur contre-coup ; c'est ce qui r&#233;pond &#224; toute avanc&#233;e du pouvoir par un mouvement pour s'en d&#233;gager ; c'est donc ce qui motive tout nouveau d&#233;veloppement des r&#233;seaux de pouvoir. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Pouvoir et strat&#233;gies, entretien avec Michel Foucault &#187; dans Les r&#233;voltes (&#8230;)&#034; id=&#034;nh20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oublions pour le moment la &#171; pl&#232;be &#187; et le &#171; pouvoir &#187; pour ne conserver que cette expression : &#171; il y a toujours quelque chose &#187;. Car ce qui nous occupe est pr&#233;cis&#233;ment cet &#171; il y a &#187; et puis aussi ce &#171; quelque chose &#187; identifiant une sorte de point br&#251;lant, un &#233;trange objet avec lequel Michel Foucault n&#233;gocie pour l'appr&#233;hender, le construire ou pour en assumer un gardiennage. &#171; Il y a toujours quelque chose &#187; : voil&#224; donc ce sur quoi il s'agit de mettre la main, ce aussi bien qui &#233;chappe ou qui s'&#233;chappe, et qui prendra tout le long de son &#339;uvre plusieurs contours dont on a pu sugg&#233;rer ici quelques figures parmi d'autres. En d&#233;finitive, je voulais dire ceci : il y a bien un point d'&#233;clatement qu'il localise dont le mouvement, tout &#224; la fois, effondre et institue, d&#233;fait et organise. C'est cela qu'il caract&#233;risait, lors de son entretien avec Jacques Ranci&#232;re, en nous disant qu'&#171; il y a toujours quelque chose &#187;. Ce &#171; quelque chose &#187;, c'est un simple morceau de phrase qui encombre en r&#233;v&#233;lant un bruit sourd dans les archives, un langage qui parle tout seul ou bien alors un silence, une b&#233;ance, la mat&#233;rialit&#233; d'une d&#233;fection, mais ce sera aussi bien cette &#171; part de la pl&#232;be &#187; qu'on identifie dans de simples gestes, un soul&#232;vement, une affirmation ou que l'on devine dans des ent&#234;tements, des mani&#232;res d&#233;plac&#233;es et des col&#232;res. Tels sont les &lt;i&gt;objets&lt;/i&gt; que saisit ou construit Michel Foucault et que l'on peut ramener &#224; chaque fois &#224; une sorte de d&#233;rangement qui menace de d&#233;truire un certain ordre des choses et du monde, un d&#233;sordre aussi bien sur lequel tout repose. Ce que je veux dire, c'est qu'il s'agit pour Foucault &#224; chaque fois d'approcher un point fuyant, de n&#233;gocier avec lui pour inventer par sa langue et dans son &#339;uvre une mani&#232;re d'hospitalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait alors circonscrire une sorte de th&#233;or&#232;me du point d'effondrement dans sa pens&#233;e. Une m&#234;me op&#233;ration consistant &#224; rep&#233;rer un intervalle, une exp&#233;rience ou un lieu d'&#233;croulement, ce qu'il y a &#171; en-dessous &#187; de tout principe d'ordre ou plut&#244;t ce qui le fait tenir et du coup aussi ce sur quoi ce dernier pourra se constituer, s'articuler. Il y a toujours un espace qui menace de se d&#233;rober sous nos pieds et dans nos t&#234;tes, ce que r&#233;v&#232;le un &#171; presque rien &#187; ou ce &#171; quelque chose &#187; qu'il s'agit de rep&#233;rer, de saisir, de pi&#233;ger ou d'accueillir. Pour le dire autrement, la question telle qu'on peut la reconstruire brutalement est sans doute la suivante : sur quel sol repose une pens&#233;e, une exp&#233;rience, un ordre ? Car il faut bien que cela repose sur quelque chose, et ce que l'on trouve en creusant ou en grattant, ce que l'on rencontre dans l'&#339;uvre de Michel Foucault, c'est de l'h&#233;t&#233;rog&#232;ne, du dehors ou un d&#233;sordre car il s'agit bien de localiser ce point, cette sorte d'espace ou cette exp&#233;rience ou bien alors il s'agit de d&#233;truire, de d&#233;faire le lieu commun et les points d'appui pour qu'advienne autre chose. Tout cela, Patrice Loraux le r&#233;sumait de fa&#231;on exemplaire en &#233;crivant ceci :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Un ordre est [&#8230;] ce qui se donne dans les choses comme leur loi interne. Mais ce qui fait tenir, pour Foucault, un ordre, et qui fait que l'on pourra passer d'un ordre &#224; un autre &#8211; car aucun ordre n'est immuable &#8211;, c'est que le creux de l'ordre, c'est &lt;i&gt;l'h&#233;t&#233;rog&#232;ne&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire ce qui fait que l'ordre est lui-m&#234;me une n&#233;gociation temporaire avec ce qui serait le d&#233;sordre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il conclut en ajoutant :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les objets de Foucault invitent et incitent au d&#233;sordre.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Patrice Loraux, &#171; Le souci de l'h&#233;t&#233;rog&#232;ne &#187;, in Au risque de Foucault, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors ce &#171; il y a toujours quelque chose &#187; dont on parlait, on le trouvera dans les langages ou dans l'histoire comme un silence, un exc&#232;s, un creux, un d&#233;rangement ou une r&#233;gion incertaine, comme l'effectivit&#233; d'une &#233;mancipation, d'une r&#233;volte ou d'une &#233;chapp&#233;e avec cette &#171; part de la pl&#232;be &#187; aux contours incertains ou dans l'art comme un vide fondamental, une d&#233;faillance o&#249; la pens&#233;e se d&#233;robe et s'articule &#224; la fois. En parcourant ainsi l'&#339;uvre de Michel Foucault, on en vient toujours &#224; buter sur un &#171; quelque chose &#187;, &#224; d&#233;couvrir dans les paysages qu'il sugg&#232;re des consistances fuyantes et en d&#233;finitive &#224; une collection d'aberrations topologiques que l'on peut ramasser en un th&#233;or&#232;me du point d'effondrement. Ce th&#233;or&#232;me porte certainement la promesse d'un d&#233;sordre mais aussi celle d'une &#233;mancipation.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Construites &#224; Rome dans les ann&#233;es 50 par des populations modestes sur des terrains non constructibles, les &lt;i&gt;borgate&lt;/i&gt; qui &#233;taient parfois qualifi&#233;es comme des &#171; quartiers irr&#233;ductibles &#187; avaient vu na&#238;tre une v&#233;ritable r&#233;sistance des habitants face aux autorit&#233;s. Les moments pass&#233;s dans le quartier mis&#233;rable de Rebbibia, lors de son premier s&#233;jour &#224; Rome, repr&#233;sentent sans doute pour Pasolini une sorte de paradis perdu. Il faut les entendre dans ces vers : &#171; &#231;a et l&#224;, le vert du gui lui-m&#234;me/est un vert de paradis &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;P. P. Pasolini, &lt;i&gt;La Langue vulgaire&lt;/i&gt;, La Lenteur, 2013, p. 53.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 30.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Op. cit.&lt;/i&gt;, p. 31.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;P. P. Pasolini, &lt;i&gt;&#201;crits corsaires&lt;/i&gt;, GF, 1987, p. 85.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;W. Benjamin, &lt;i&gt;Images de pens&#233;e&lt;/i&gt;, Bourgois, 1998, pp. 7-23.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, pp. 9-10.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, pp. 11-12.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 13.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 21.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 20.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 15.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 179.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;W. Benjamin, &lt;i&gt;&#201;crits autobiographiques&lt;/i&gt;, Bourgeois, 1994, p. 213.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Op. cit.&lt;/i&gt;, p. 195.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Michel Foucault, &lt;i&gt;La grande &#233;trang&#232;re&lt;/i&gt;, Editions EHESS, 2013, p. 44.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 37.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Michel Foucault, &lt;i&gt;Les Mots et les choses&lt;/i&gt;, Tel/Gallimard, 1995 et &lt;i&gt;Le Corps utopique&lt;/i&gt; suivi de &lt;i&gt;Les H&#233;t&#233;rotopies&lt;/i&gt;, Lignes, 2009.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Michel Foucault, &lt;i&gt;Dits et &#233;crits III&lt;/i&gt;, p. 790.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Pouvoir et strat&#233;gies, entretien avec Michel Foucault &#187; dans &lt;i&gt;Les r&#233;voltes logiques&lt;/i&gt;, n&#176;4, hiver 1977.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Patrice Loraux, &#171; Le souci de l'h&#233;t&#233;rog&#232;ne &#187;, &lt;i&gt;in Au risque de Foucault&lt;/i&gt;, Editions du Centre Pompidou, 2007, p. 37.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La passion de l'&#233;galit&#233;</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=747</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=747</guid>
		<dc:date>2018-12-13T09:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alexandre Costanzo</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Dans une formule fameuse, Spinoza disait : &#171; Nous ne savons pas ce que peut un corps &#187;. Si cette formule a &#233;t&#233; longuement comment&#233;e, si, dans une filiation passant notamment par Nietzsche, elle se rattache par ailleurs &#224; la pens&#233;e de Gilles Deleuze, je voudrais ici essayer de la confronter &#224; l'&#339;uvre de Jacques Ranci&#232;re. &#171; Nous ne savons pas ce que peut un corps &#187; &#233;crivait Spinoza, nous ne savons donc pas grand-chose mais je dirais que nous savons au moins qu'il &#171; peut &#187;. Et c'est de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Dans une formule fameuse, Spinoza disait : &#171; Nous ne savons pas ce que peut un corps &#187;. Si cette formule a &#233;t&#233; longuement comment&#233;e, si, dans une filiation passant notamment par Nietzsche, elle se rattache par ailleurs &#224; la pens&#233;e de Gilles Deleuze, je voudrais ici essayer de la confronter &#224; l'&#339;uvre de Jacques Ranci&#232;re. &#171; Nous ne savons pas ce que peut un corps &#187; &#233;crivait Spinoza, nous ne savons donc pas grand-chose mais je dirais que nous savons au moins qu'il &#171; peut &#187;. Et c'est de puissance pr&#233;cis&#233;ment dont je voudrais parler. Qu'est-ce que la puissance ? Et n'est-ce pas cela que l'on peut rencontrer finalement sous une forme bien singuli&#232;re dans l'&#339;uvre de Jacques Ranci&#232;re ? Car ce que je me demande au fond en parcourant ses ouvrages, c'est : quel est le tr&#233;sor qu'il aura rencontr&#233; ? Quel est le tr&#233;sor que rencontre un philosophe et dont il assume le gardiennage ? Et en regardant de plus pr&#232;s ses tout premiers ouvrages, on constate qu'il y a de curieux personnages qui y circulent, une m&#232;re analphab&#232;te qui apprend &#224; lire et &#224; &#233;crire &#224; ses enfants, des couturi&#232;res ou des ganti&#232;res des environs de Grenoble, un jeune typographe qui conna&#238;t l'h&#233;breu, un serrurier qui, ne sachant pas bien lire, d&#233;signe la lettre O comme la ronde et appelle &#233;querre la lettre L. On rencontre &#233;galement un homme qui conna&#238;t au moins son pr&#233;nom, l'usage de ses outils et une pri&#232;re gr&#226;ce auxquels il pourra v&#233;rifier que son fils sait de quoi il parle en rentrant de l'&#233;cole. On trouve ainsi des ouvriers de toutes sortes, des artisans, un ma&#238;tre ignorant ou encore la premi&#232;re phrase du T&#233;l&#233;maque de F&#233;nelon : &#171; Calypso ne pouvait se consoler du d&#233;part d'Ulysse&#8230; &#187;. Jacques Ranci&#232;re nous parle aussi de ces nuits o&#249;, apr&#232;s leurs journ&#233;es de labeur, &#224; la lumi&#232;re d'une lampe &#224; huile, des ouvriers se mettent &#224; lire et &#224; &#233;crire, s'&#233;prennent de po&#233;sie pour les uns, de philosophie pour les autres. Il nous parle de cercles, de spirales dans lesquels des vies se trouvent enferm&#233;es, mais aussi de quelques arbres et d'un carr&#233; de ciel que regarde par la fen&#234;tre, au d&#233;tour de ses heures de travail un menuisier qui, sans doute &#224; cause de ce petit carr&#233;, se d&#233;cide &#224; marcher avec des souliers plut&#244;t que des sandales ou des sabots. Ce sont l&#224; quelques uns des paysages et des personnages, des tableaux ou des situations, que l'on d&#233;couvre dans ses premiers livres. Or je dis que ces sc&#232;nes sont pauvres, qu'il n'y a pas grand-chose d'autre &#224; d&#233;couvrir, mais qu'il n'est pourtant question de rien d'autre que de puissance. Que peut un corps ? Nous savons au moins qu'il peut, et c'est cette puissance que je voudrais fixer en m'attardant sur le Ma&#238;tre ignorant. Or voici comment tout cela commence : par la lenteur et le bricolage, la patience aussi, en t&#226;tonnant &#224; l'aveuglette, en butant et en tr&#233;buchant, et puis en recommen&#231;ant. &lt;br class='autobr' /&gt;
En 1818, Joseph Jacotot, professeur de litt&#233;rature fran&#231;aise exil&#233; &#224; Louvain, connut une exp&#233;rience qui allait bouleverser les jours calmes qu'il comptait y passer. Car les le&#231;ons de ce professeur &#233;taient tr&#232;s pris&#233;es, nous dit Jacques Ranci&#232;re, et comme parmi les &#233;tudiants qui voulaient les suivre certains ne parlaient pas le fran&#231;ais et, ne connaissant pas lui-m&#234;me le hollandais, il fallait trouver une langue commune dans laquelle il aurait pu les instruire. Or il se publiait en ce temps l&#224; le T&#233;l&#233;maque de F&#233;nelon en &#233;dition bilingue, et Jacotot fit remettre le livre aux &#233;tudiants par un interpr&#232;te et leur demanda d'apprendre comme ils pouvaient le texte en fran&#231;ais en s'aidant de la traduction. Ils sont donc partis seuls avec cet ouvrage en main et leur volont&#233; d'apprendre sans le secours du savoir et de l'intelligence de leur ma&#238;tre. Apr&#232;s qu'ils eurent atteint la moiti&#233; du premier livre, ce dernier leur fit dire de r&#233;p&#233;ter sans cesse ce qu'ils avaient appris et de lire le reste pour le raconter. Finalement, il leur demanda d'&#233;crire en fran&#231;ais ce qu'ils pensaient de ce qu'ils avaient lu en s'attendant &#224; d'affreux barbarismes. Mais quelle ne fut pas sa surprise en constatant que ces &#233;l&#232;ves, livr&#233;s &#224; eux-m&#234;mes, s'&#233;taient tir&#233;s de cet exercice aussi bien que l'auraient fait beaucoup de fran&#231;ais. &lt;br class='autobr' /&gt;
Jusque-l&#224; Jacotot croyait &#224; juste titre que le devoir du ma&#238;tre &#233;tait d'expliquer, d'instruire et former les esprits en adaptant ses explications aux capacit&#233;s intellectuelles de l'&#233;l&#232;ve et en v&#233;rifiant que ce dernier a bien compris ce qu'il a appris. Mais voil&#224; que ces &#233;tudiants avaient cherch&#233; seuls les mots, ils avaient appris &#224; les combiner pour en faire &#224; leur tour des phrases dont la grammaire et l'orthographe devenaient de plus en plus exactes &#224; mesure qu'ils avan&#231;aient dans le livre, et voil&#224; que la langue dans laquelle ils s'exprimaient &#233;tait davantage celle des &#233;crivains que de simples &#233;coliers. Le fait est que ces &#233;tudiants s'&#233;taient appris seuls &#224; lire, &#224; parler et &#224; &#233;crire en fran&#231;ais sans le secours d'une instruction. Mais alors cela signifie-t-il que les explications du ma&#238;tre &#233;taient inutiles ? Ou, si elles ne l'&#233;taient pas, &#224; qui et &#224; quoi servaient-elles ? Une b&#233;ance venait s'ouvrir devant les yeux de Jacotot et, du coup, la terre bien solide sur laquelle il avait march&#233; se mettait &#224; trembler. Il constate que tout syst&#232;me d'enseignement repose sur cette &#233;vidence : la n&#233;cessit&#233; des explications. Pour que l'enfant comprenne, il faut qu'on lui explique, comment peut-il en &#234;tre autrement ? Comment apprendra-t-il seul les math&#233;matiques, la chimie, la peinture, la musique ou l'h&#233;breu ? Or voil&#224; que des &#233;l&#232;ves avaient appris sans aucune explication. Ils ont pris le livre, ils ont regard&#233;, compar&#233; et r&#233;p&#233;t&#233;, ils auront probablement r&#233;&#233;crit les mots et les phrases encore et encore, ils se sont tromp&#233;s puis ils ont recommenc&#233;, et &#224; force de volont&#233;, ils se sont appris &#224; lire, &#224; &#233;crire et &#224; parler. Jacotot n'avait &#233;t&#233; rien d'autre qu'un ma&#238;tre ignorant, il n'avait rien pu leur expliquer et s'&#233;tait simplement tenu sur un seuil pour constater que ses &#233;l&#232;ves savaient de quoi ils parlaient. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le chemin qu'il venait ainsi de croiser par le plus grand des hasards avec ses &#233;l&#232;ves, est celui de l'&#233;mancipation : il ne s'est pas pass&#233; grand-chose sinon que des &#233;tudiants ont appris seuls une langue &#233;trang&#232;re. Or ce chemin est l&#224; sur des bas-c&#244;t&#233;s que nous connaissons tous pour les avoir d&#233;j&#224; emprunt&#233;s. Ce sont ceux par lesquels l'enfant a appris &#224; parler, &#224; comprendre et &#224; se faire comprendre de son entourage. Ce sont ceux qu'on utilise pour apprendre ou comprendre quelque chose, pour penser.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce que tous les enfants d'homme apprennent le mieux, nous dit Jacques Ranci&#232;re, c'est ce que nul ma&#238;tre ne peut leur expliquer, la langue maternelle. On leur parle et l'on parle autour d'eux. Ils entendent et retiennent, imitent et r&#233;p&#232;tent, se trompent et se corrigent, r&#233;ussissent par chance et recommencent par m&#233;thode, et, &#224; un &#226;ge trop tendre pour que des explicateurs puissent entreprendre leur instruction, sont &#224; peu pr&#232;s tous &#8211; quels que soient leur sexe, leur condition sociale et la couleur de leur peau &#8211; capables de comprendre et de parler la langue de leurs parents. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Or voici que cet enfant qui a appris &#224; parler par sa propre intelligence et par des ma&#238;tres qui ne lui expliquaient pas la langue commence son instruction proprement dite. Tout se passe maintenant comme s'il ne pouvait plus apprendre &#224; l'aide de la m&#234;me intelligence qui lui avait servi jusqu'alors [&#8230;] Il s'agit de comprendre, et ce seul mot jette un voile sur toute chose : comprendre est ce que l'enfant ne peut faire sans les explications d'un ma&#238;tre&#8230; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jacques Ranci&#232;re, Le Ma&#238;tre ignorant, 10/18, p. 14.&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Le point sur lequel Jacotot met le doigt est le suivant : Que nous a-t-on donc expliqu&#233; au juste sur les bancs de l'&#233;cole, au sein de nos familles ou de nos entourages bienveillants ? Quelle est cette &#233;vidence que l'on va par la suite pouvoir &#224; notre tour transmettre &#224; tous ceux qui nous entourent ? Car voil&#224; : on apprend sans doute beaucoup de choses &#224; &#233;couter des explications, mais d'abord que l'on est moins intelligent que celui qui les dispense devant nous et que l'on ne peut pas entrer dans des territoires inconnus sans le secours de ses explications. Le principe de l'explication &#233;tait n&#233;, or c'est celui de l'abrutissement constate Jacotot. &#171; As-tu compris ? &#187; dira le ma&#238;tre. Ce simple mot interrompt le mouvement d'une intelligence, il jette le voile de l'ignorance que pourra ainsi lever ou baisser l'instituteur. Si ce dernier sait plus de choses que ses &#233;l&#232;ves, est-il pour autant plus intelligent qu'eux ? Entre savoir et intelligence quelque chose s'&#233;tait introduit qui commence avec la stupeur que produit cette simple question : &#171; As-tu compris ? &#187;, et &#224; laquelle succ&#232;de un : &#171; Je vais t'expliquer &#187;. L'incapacit&#233; &#224; comprendre, nous dit Jacques Ranci&#232;re, est la fiction structurante de l'ordre explicateur : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; C'est l'explicateur qui a besoin de l'incapable et non l'inverse, c'est lui qui constitue l'incapable comme tel. Expliquer quelque chose &#224; quelqu'un, c'est d'abord lui d&#233;montrer qu'il ne peut pas le comprendre par lui-m&#234;me. Avant d'&#234;tre l'acte du p&#233;dagogue, l'explication est le mythe de la p&#233;dagogie, la parabole d'un monde divis&#233; en esprits savants et esprits ignorants, esprits m&#251;rs et immatures, capables et incapables, intelligents et b&#234;tes &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 15.&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Devant le ma&#238;tre explicateur, l'enfant va donc apprendre et comprendre une chose avant tout, son impuissance. Il ne peut pas sans le secours du ma&#238;tre et il est moins intelligent que ce dernier. Et c'est ainsi que se construit un monde avec du &#171; plus &#187; et du &#171; moins &#187;, une intelligence inf&#233;rieure, celle de l'enfant d&#233;sordonn&#233;, d&#233;bile, t&#226;tonnant ou de l'homme du peuple, et une intelligence sup&#233;rieure, celle qu'on retrouvera chez ceux qui auront &#233;t&#233; bien instruits. Quoi de mieux partag&#233; que cette &#233;vidence ? Quoi de plus &#233;vident que tel enfant est plus intelligent que tel autre ? On le voit bien d'ailleurs partout et chaque jour, dans les familles ou chez les gens du peuple. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'ordre explicateur va proc&#233;der par division : il y a des intelligences, nous dit-il, et du coup des sortes d'hommes, des mondes, du &#171; plus &#187; et du &#171; moins &#187;. Sa grande passion est celle de la diff&#233;rence, et tout se joue dans un l&#233;ger m&#233;pris anodin, l'assurance d'une sup&#233;riorit&#233; o&#249; cette petite voix qui nous dit : &#171; je sais bien que je suis plus intelligent que mon voisin, que cette fille est idiote, et il n'y a qu'&#224; entendre cette mani&#232;re de parler qu'ont ces gens, ces accents, ces bruits ou ces cris, &#224; &#233;couter ce qu'ils disent quand ils parlent : des sottises &#187;. On pourra ainsi s'accrocher &#224; ces sottises ou &#224; ces mani&#232;res de dire pour regarder de haut et on verra bien toujours de la diff&#233;rence. On pourra laisser parler un petit m&#233;pris plut&#244;t que de regarder vraiment de quoi il retourne. Et puis s'il y a toujours un esprit qui viendra nous rabaisser, heureusement on trouvera autour de nous un esprit inf&#233;rieur que l'on pourra &#224; notre tour m&#233;priser. Voil&#224; comment marche le monde, au d&#233;tour de ces &#171; places &#187; dans lesquelles on se fixe et l'on fixe les autres, en se laissant porter par une passion triste, la passion de la diff&#233;rence. Cette passion nous permet de voir les choses et surtout de ne pas en voir d'autres comme par exemple une m&#234;me intelligence &#224; l'&#339;uvre chez chacun d'entre nous. Car l'intelligence se d&#233;veloppera diff&#233;remment selon l'attention plus ou moins grande que l'on portera &#224; ce que l'on fait, c'est affaire de paresse ou de volont&#233;, de courage et de patience, mais aussi du lieu dans lequel on se trouve et de la n&#233;cessit&#233; qu'il exige de nous. Voil&#224; ce que dit Ranci&#232;re :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; [Chacun d'entre nous d&#233;veloppe] l'intelligence que les besoins et les circonstances exigent de [lui]. L&#224; o&#249; cesse le besoin, l'intelligence se repose, &#224; moins que quelque volont&#233; plus forte se fasse entendre et dise : continue ; vois ce que tu as fais et ce que tu peux faire si tu appliques la m&#234;me intelligence que tu as appliqu&#233; d&#233;j&#224;, en portant &#224; toute chose la m&#234;me attention, en ne te laissant pas distraire de ta voie &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 88.&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
On peut &#224; pr&#233;sent commencer &#224; d&#233;finir la situation p&#233;dagogique telle que l'expose Le ma&#238;tre ignorant. Il y a deux facult&#233;s en jeu dans l'acte d'apprendre : l'intelligence et la volont&#233;. Et il y aura abrutissement, nous dit Jacques Ranci&#232;re, mutilation, &#171; l&#224; o&#249; une intelligence est subordonn&#233;e &#224; une autre intelligence &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 26.&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L'enfant a-t-il compris ? Il a compris qu'il doit soumettre son intelligence &#224; celle d'un autre, voil&#224; ce qu'on lui explique, et il devient du coup un abruti en c&#233;dant &#224; une simple croyance : il croit qu'il ne peut pas tout seul aller ce chemin, il ne le peut plus, faut-il dire plus exactement. Car lorsque sa volont&#233; n'est pas assez forte, il peut bien avoir besoin d'un ma&#238;tre pour le mettre et le maintenir sur la voie. Mais ce rapport devient abrutissant quand il lie une intelligence &#224; une autre. Tandis que dans la situation cr&#233;&#233;e par Joseph Jacotot, l'&#233;l&#232;ve est li&#233; &#224; une volont&#233;, une autorit&#233;, celle du ma&#238;tre, et &#224; une intelligence, celle du livre qu'il a dans les mains, mais elles sont enti&#232;rement distinctes. Ranci&#232;re &#233;crit : &#171; On appellera &#233;mancipation la diff&#233;rence connue et maintenue des deux rapports, l'acte d'une intelligence qui n'ob&#233;it qu'&#224; elle-m&#234;me, lors m&#234;me que la volont&#233; ob&#233;it &#224; une autre volont&#233; &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 26.&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans cette situation, le ma&#238;tre est simplement celui qui maintient l'&#233;l&#232;ve sur sa route, celle o&#249; il est seul &#224; chercher et &#224; ne cesser &#224; le faire. Il accompagne l'&#233;l&#232;ve pour s'assurer qu'il ne sort pas de sa route pour aller se reposer ailleurs, il v&#233;rifie sans cesse qu'il fait attention &#224; ce qu'il dit, &#224; ce qu'il fait, &#224; ce qu'il entend, &#224; ce qu'il voit ou &#224; ce qu'il montre. Le ma&#238;tre v&#233;rifie que l'&#233;l&#232;ve exerce sa puissance plut&#244;t que de la soumettre. C'est le chemin de l'&#233;mancipation. Peu importe au fond ce qu'il sait. Ce qui compte c'est qu'il peut, il peut comprendre et faire ce que tout homme avant lui a compris et a fait. Car on pense que ce qu'un autre homme dit, on peut le comprendre, ce qu'il a fait, on peut le refaire, il faut simplement du temps, de la volont&#233;, de la patience, de l'attention, pour comprendre ce que dit ou ce que fait un autre homme. Ce ne sera donc pas en &#233;l&#232;ve ou bien en savant que l'on abordera les choses ou le monde, mais tout simplement en homme, &#171; comme on r&#233;pond &#224; quelqu'un qui vous parle et non &#224; quelqu'un qui vous examine : sous le signe de l'&#233;galit&#233; &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 22.&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
L'exp&#233;rience men&#233;e par Jacotot r&#233;v&#232;le ceci : &#171; On peut apprendre seul et sans ma&#238;tre explicateur quand on le veut, par la tension de son propre d&#233;sir ou la contrainte de la situation &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 24.&#034; id=&#034;nh2-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais il ne s'agit pas d'une m&#233;thode nouvelle plus efficace qui permettra &#224; l'&#233;l&#232;ve d'apprendre plus vite et mieux, il s'agit d'une mani&#232;re de voir et de vivre le monde. Au lieu d'apprendre qu'il est incapable, l'enfant v&#233;rifie qu'il est capable : il peut. L'&#233;mancipation n'est rien d'autre qu'un changement de position, un changement de croyance : on croit qu'on peut, et cela se v&#233;rifie. On peut ce que peut toute intelligence quand elle se consid&#232;re &#233;gale &#224; toute autre et consid&#232;re toute autre en retour comme &#233;gale &#224; la sienne. L'&#233;mancipation est la conscience de cette &#233;galit&#233;. Et d&#232;s lors on commence &#224; regarder le monde autrement : on voit, par exemple, que derri&#232;re les mots et les choses, il y a l&#224; un homme qui parle. Or si c'est bien un homme qui parle alors on peut le comprendre. Peut-&#234;tre que ce dernier &#233;tait abruti, sans doute se consid&#233;rait-il comme sup&#233;rieur tandis que cet autre se dit incapable, mais dans leurs mani&#232;res de parler ou de faire, on d&#233;couvrira &#8211; en y regardant de plus pr&#232;s &#8211; une m&#234;me intelligence, tout comme on la verra dans une machine &#224; vapeur ou dans une robe, dans un ouvrage de litt&#233;rature ou dans un soulier. Ce que l'on d&#233;couvre alors est un v&#233;ritable scandale : il se trouve que des ganti&#232;res, une femme de m&#233;nage, une couturi&#232;re ou un ouvrier ont la m&#234;me intelligence que les belles personnes ou que les savants. On peut se reposer derri&#232;re la fable confortable des esprits sup&#233;rieurs et inf&#233;rieurs, mais quand on y regarde et qu'on le v&#233;rifie, on peut voir une m&#234;me intelligence &#224; l'&#339;uvre. C'est la nouvelle qu'annonce Joseph Jacotot : tous les hommes ont une &#233;gale intelligence, ou pour le dire autrement, on peut tout ce que peut un homme. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je disais que ce que l'on d&#233;couvre dans l'&#339;uvre de Jacques Ranci&#232;re, c'est la puissance. Mais cette derni&#232;re n'est rien d'autre qu'une mani&#232;re de voir et de vivre le monde. On ne verra plus des hi&#233;roglyphes ind&#233;chiffrables, des grandes ou des petites intelligences, mais simplement un homme derri&#232;re des mots et des choses, un homme qui cherche &#224; nous dire quelque chose et que donc, moyennant de la patience, on peut comprendre. On ne verra plus qu'il y a ici du &#171; plus &#187; et l&#224; du &#171; moins &#187;, mais on verra que celui-ci a fait attention &#224; ce qu'il a dit ou &#224; ce qu'il a fait et que cet autre par contre a fait semblant, a cherch&#233; &#224; se tromper ou &#224; nous tromper, et que d'ailleurs il s'est cach&#233; derri&#232;re des mots en r&#233;p&#233;tant &#171; qu'il ne peut pas &#187; pour ne pas faire usage de sa puissance. On ne verra plus ici un brillant homme lettr&#233;, l&#224; une pauvre femme de m&#233;nage, un ouvrier ou une simple couturi&#232;re, mais une m&#234;me intelligence exerc&#233;e ici &#224; &#233;crire ou ailleurs &#224; confectionner une robe, car chacun devra mettre la m&#234;me intelligence pour faire ce qu'il a &#224; faire. A chaque fois, c'est une langue qu'on apprend &#224; parler que ce soit celle des livres ou celle des tissus, une langue &#233;trang&#232;re que nous devons apprendre &#224; parler. Et pour cela, il faut simplement du temps, une n&#233;cessit&#233; et de la volont&#233;, car nous sommes tous capables d'apprendre une langue &#233;trang&#232;re. Or si l'on voit une &#171; m&#234;me &#187; intelligence &#224; l'&#339;uvre ici et ailleurs, on dira alors que l'ordre du monde s'affole et d&#233;raille, celui des diff&#233;rences, des hi&#233;rarchies et des abrutissements, et tout cela devant des questions simples : Que vois-tu ? Qu'en penses-tu ? Qu'en fais-tu ?&lt;br class='autobr' /&gt;
La m&#233;thode de l'&#233;galit&#233; se r&#233;sume &#224; ceci : &#171; il faut apprendre quelque chose et y rapporter tout le reste d'apr&#232;s ce principe : tous les hommes ont une &#233;gale intelligence &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 34.&#034; id=&#034;nh2-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ce quelque chose &#224; apprendre pour Jacotot est le livre de F&#233;nelon, le T&#233;l&#233;maque, mais ce peut-&#234;tre aussi bien n'importe quoi, une chanson, une pri&#232;re, un calendrier... Il va donc donner le livre &#224; qui veut apprendre &#224; lire, &#224; plaider, &#224; peindre ou bien les math&#233;matiques, la chimie, la g&#233;ographie, peu importe. Il va donner le livre au pauvre et lui dire ceci : &#171; prends le livre et lis &#187;. Et le pauvre lui r&#233;pondra : &#171; je ne sais pas lire. Comment pourrais-je comprendre ce qui est &#233;crit l&#224;-dedans ? &#187;. Et Jacotot r&#233;p&#232;tera inlassablement : &#171; Comme tu as compris toute chose jusqu'ici, en comparant deux faits &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Voici un fait que je vais te dire, la premi&#232;re phrase du livre est : Calypso ne pouvait se consoler du d&#233;part d'Ulysse. R&#233;p&#232;te : Calypso, Calypso ne&#8230; Voici maintenant un second fait : les mots sont &#233;crits l&#224;. Ne reconna&#238;tras-tu rien ? Le premier mot que je t'ai dit est Calypso, ne sera-ce pas aussi le premier mot sur la feuille ? Regarde-le bien, jusqu'&#224; ce que tu sois s&#251;r de le reconna&#238;tre toujours au milieu d'une foule d'autres mots. Pour cela il faut que tu me dises tout ce que tu y vois. Il y a l&#224; des signes qu'une main a trac&#233;s sur le papier, dont une main a assembl&#233; les plombs &#224; l'imprimerie. Raconte-moi ce mot [&#8230;] Saurais-tu y reconna&#238;tre la lettre O qu'un de mes &#233;l&#232;ves &#8211; serrurier de son &#233;tat &#8211; appelle la ronde, la lettre L qu'il appelle l'&#233;querre ? Raconte-moi la forme de chaque lettre comme tu d&#233;crirais les formes d'un objet ou d'un lieu inconnu. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 41.&#034; id=&#034;nh2-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a donc des signes qu'une main a trac&#233;s sur le papier puis dont une autre main a assembl&#233; les plombs &#224; l'imprimerie : derri&#232;re les mots, il y a une main, un doigt, c'est-&#224;-dire un homme. Derri&#232;re les mots et les choses, il y a un autre homme. Et si c'est un homme, alors on peut le comprendre, on peut parler avec lui, comme on le fait tous les jours. Il n'y a rien d'autre derri&#232;re la page &#233;crite, pas de double fond qui n&#233;cessite une intelligence autre, il n'y a rien d'autre qu'une parole d'homme qui nous a &#233;t&#233; adress&#233;e, une volont&#233; de s'exprimer que l'on peut reconna&#238;tre, quand on y porte notre attention. Quand on sait cela, il n'y a alors pour tous qu'un m&#234;me chemin pour aller &#224; sa rencontre : en observant et en retenant, en r&#233;p&#233;tant et en v&#233;rifiant, en rapportant ce que l'on cherche &#224; conna&#238;tre &#224; ce que l'on conna&#238;t d&#233;j&#224;. En faisant et en r&#233;fl&#233;chissant &#224; ce que l'on a fait. Voil&#224; la puissance, et il n'y a pas d'autre puissance.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le Ma&#238;tre ignorant, Jacques Ranci&#232;re nous raconte une histoire et des faits, il nous propose d'entrer dans le cercle de la puissance que trace un &#171; livre &#187; circulant entre les mains, entre les langues, entre les intelligences, pour annoncer &#224; tous une nouvelle scandaleuse : tous les hommes ont une &#233;gale intelligence. Cette opinion se d&#233;clare et elle se v&#233;rifie dans la foul&#233;e de quelques injonctions que distribue un ma&#238;tre ignorant &#224; des &#233;l&#232;ves &#224; qui on avait appris jusqu'alors une seule et m&#234;me chose, leur impuissance. Il r&#233;p&#233;tera inlassablement ceci : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Ne dis pas que tu ne le peux pas. Tu sais voir, tu sais parler, tu sais montrer, tu peux te souvenir. Que faut-il de plus ? une attention absolue pour voir et revoir, dire et redire &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid.&#034; id=&#034;nh2-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt; Ou encore : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; La puissance ne se divise pas. Il n'y a qu'un pouvoir, celui de voir et de dire, de faire attention &#224; ce qu'on voit et &#224; ce qu'on dit [&#8230;] on saura qu'on peut, dans l'ordre intellectuel, tout ce que peut un homme &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p.46.&#034; id=&#034;nh2-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Au d&#233;tour donc d'une m&#232;re analphab&#232;te qui peut apprendre &#224; lire et &#224; &#233;crire &#224; son enfant, au d&#233;tour d'un ma&#238;tre ignorant qui dit &#224; la volont&#233; qui est en face de la sienne de trouver son chemin et donc d'exercer toute seule son intelligence pour trouver ce chemin, ce sillon est simplement celui que tracent une oreille, un &#339;il, une bouche, une main, une intelligence en somme, affirmant et v&#233;rifiant une capacit&#233; &#224; voir, &#224; dire, &#224; montrer, &#224; entendre et &#224; penser, affirmant une m&#234;me puissance de l'intelligence humaine. Ce seront ces courbes que tresse Jacques Ranci&#232;re en fixant des sc&#232;nes fuyantes dans lesquelles se croisent les exp&#233;riences et les actes de cette v&#233;rification, une puissance et des courbes qui viennent interrompre un certain ordre des choses en &#233;prouvant le pr&#233;suppos&#233; de l'&#233;galit&#233;, et c'est dans la mat&#233;rialit&#233; d'un &#171; n'importe quoi &#187; que l'on retrouve &#224; l'&#339;uvre une m&#234;me intelligence que ce soit dans l'&#233;criture d'un livre ou dans la confection de gants, un &#171; n'importe quoi &#187; et un &#171; n'importe qui &#187; entre lesquels se d&#233;cident et se construisent les points de fuite d'une communaut&#233; des &#233;gaux. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce seront ainsi des villageoises des environs de Grenoble qui travaillent &#224; faire des gants, et depuis qu'elles sont &#233;mancip&#233;es, elles s'appliquent &#224; regarder, &#224; &#233;tudier, &#224; comprendre un gant bien confectionn&#233; : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Elles devineront le sens de toutes les phrases, de tous les mots de ce gant. Elles finiront par parler aussi bien que les dames de la ville [&#8230;] Il ne s'agit que d'apprendre une langue que l'on parle avec des ciseaux, une aiguille et du fil. Il n'est jamais question [&#8230;] que de comprendre et de parler une langue &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 65.&#034; id=&#034;nh2-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou encore disait le ma&#238;tre ignorant &#224; l'enfant qui ne peut pas lire : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Il y a l&#224; des signes qu'une main a trac&#233;e sur le papier, dont une main a assembl&#233; les plombs &#224; l'imprimerie&#8230; &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 41.&#034; id=&#034;nh2-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Et il s'agira finalement derri&#232;re ce papier imprim&#233; de reconna&#238;tre un &#171; doigt &#187;, c'est-&#224;-dire &#224; chaque fois une m&#234;me intelligence &#224; l'&#339;uvre. Entre cette curieuse langue des ciseaux, de l'aiguille, du fil, et un mot imprim&#233; qui se transforme en doigt, il y a donc une m&#234;me intelligence, il y a un m&#234;me, et c'est ce qu'indique Jacques Ranci&#232;re, la puissance de l'&#233;galit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qu'il r&#233;sume en une formule dans laquelle on le retrouve install&#233; : &#171; Le livre, c'est la fuite bloqu&#233;e &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 41.&#034; id=&#034;nh2-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Cette fuite bloqu&#233;e, c'est naturellement la route inattendue ou l'exercice d'une libert&#233; que tracera un enfant &#233;mancip&#233; dans ce tout qu'est le livre, dans un simple mot imprim&#233;, en d&#233;couvrant un doigt dans les mots ou ailleurs elle pourra se jouer &#224; travers le parcours de quelques villageoises dans la langue des ciseaux, de l'aiguille, du fil ou de l'outil. Or cette fuite bloqu&#233;e est finalement ce qui identifie la pens&#233;e de Jacques Ranci&#232;re, ce qu'il tresse entre les courbes, les spirales et les cercles de la puissance, ce qu'il lie dans les &#233;carts d'un &#171; m&#234;me &#187; o&#249; se rencontrent le &#171; n'importe quoi &#187; et le &#171; n'importe qui &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce &#171; n'importe quoi &#187; et ce &#171; n'importe qui &#187;, l'injonction de la puissance &#233;galitaire, tout cela r&#233;sonne &#233;galement dans de tr&#232;s belles pages d&#233;pouill&#233;es de Cesare Pavese dialoguant avec un camarade qui n'y conna&#238;t rien aux livres&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cesare Pavese, Litt&#233;rature et soci&#233;t&#233;, Gallimard, 1999.&#034; id=&#034;nh2-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; :
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Comment un ouvrier comme moi pourra comprendre quelque chose aux livres et savoir si ce qu'il lit, on l'a vraiment &#233;crit pour lui ?
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; En lisant et en r&#233;fl&#233;chissant. En se trompant et en recommen&#231;ant. M&#234;me pour nous qui les &#233;crivons, il n'y a pas d'autres voies. Dans ce monde, personne n'a rien pour rien [&#8230;] Il faut avoir la patience d'apprendre ces modes, comme on apprend les langues &#233;trang&#232;res. Et alors, peu &#224; peu, il t'arrivera de rencontrer partout l'homme et le camarade, de m&#234;me qu'on r&#233;ussit &#224; discuter avec un Chinois ou un Turc. De toute fa&#231;on, il faut &#234;tre patient. Plus tu fr&#233;quentes un ami, plus tu apprends &#224; le conna&#238;tre. C'est la m&#234;me chose pour les livres. Et n'est-ce pas beau d'arriver &#224; conna&#238;tre un homme qui pendant trente ans, pendant toute sa vie, a essay&#233; de parler avec toi ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Et un peu plus loin alors que le camarade demande &#171; Ce sont des livres pour nous ? &#187;, il ajoute :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Ce sont des livres pour qui veut les lire. Tu saurais me dire, toi, pour qui est fait un livre ? M&#233;fie-toi des livres qui sont faits pour un tel ou un tel. M&#234;me un livre qui a &#233;t&#233; &#233;crit en chinois a &#233;t&#233; fait pour toi. Il s'agit toujours d'apprendre les paroles d'un autre homme. Tous les livres qui valent quelque chose ont &#233;t&#233; &#233;crits en chinois, et on ne sait pas toujours les traduire. Vient toujours un moment o&#249; tu es seul devant la page, comme &#233;tait seul l'&#233;crivain qui l'a &#233;crite. Si tu as de la patience, si tu ne pr&#233;tends pas que l'auteur te traite comme un enfant ou un demeur&#233;, tu vas rencontrer un autre homme et te sentir plus homme toi aussi. Mais c'est dur, Masino, cela demande de la bonne volont&#233;. Et beaucoup de patience &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Te sentir plus homme toi aussi &#187;, &#171; arriver &#224; conna&#238;tre un homme qui a essay&#233; de parler avec toi toute sa vie &#187;, voil&#224; donc ce qu'il y a dans les livres et dans les choses. On retrouve ainsi la m&#233;thode de Jacques Ranci&#232;re se confondant et &#233;pousant les propos de Joseph Jacotot dans un simple &#171; Que vois-tu ? Qu'en penses-tu ? Qu'en fais-tu ? &#187;, ce qui se dira dans un l&#233;ger glissement de la langue : mani&#232;re de voir, mani&#232;re d'entendre, mani&#232;re de dire et mani&#232;re de faire, ou ce qui se conceptualise encore, &#171; partage du sensible &#187; et il n'y a pas d'autre puissance que cela, ce que reprend inlassablement Joseph Jacotot :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Ne dis pas que tu ne le peux pas. Tu sais voir, tu sais parler, tu sais montrer, tu peux te souvenir. Que faut-il de plus ? une attention absolue pour voir et revoir, dire et redire &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
ou encore : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; La puissance ne se divise pas. Il n'y a qu'un pouvoir, celui de voir et de dire, de faire attention &#224; ce qu'on voit et &#224; ce qu'on dit [&#8230;] on saura qu'on peut, dans l'ordre intellectuel tout ce que peut un homme &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Alors ce que j'ai essay&#233; de faire, c'&#233;tait de pr&#233;senter le plus simplement possible le livre de Jacques Ranci&#232;re, comme on fait quand on cherche &#224; comprendre ou &#224; apprendre quelque chose : en recopiant, en r&#233;p&#233;tant, en v&#233;rifiant et en r&#233;&#233;crivant encore&#8230; Mais je voulais revenir pour conclure &#224; ce que je disais en commen&#231;ant. Quel est donc le tr&#233;sor que rencontre un philosophe ? Quel est le tr&#233;sor qu'aura rencontr&#233; pour sa part Jacques Ranci&#232;re et que j'ai essay&#233; de pointer ici ? Car apr&#232;s avoir en somme fouill&#233; dans son ouvrage, on ne rencontre finalement que des sc&#232;nes humbles, comme celle d'un enfant un peu idiot qui apprend pourtant &#224; lire ou bien ces petites phrases que prononce incessamment le ma&#238;tre ignorant : Que vois-tu ? Qu'en penses-tu ? Qu'en dis-tu ? Des petites phrases qui interrompent l'ordre du monde pour ouvrir un autre chemin.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et La Nuit des prol&#233;taires&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jacques Ranci&#232;re, La Nuit des prol&#233;taires, archives du r&#234;ve ouvrier, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, ce tr&#232;s bel ouvrage se r&#233;sume l&#224; encore &#224; des sc&#232;nes fugitives, des tableaux ou des situations. C'est la nuit, &#224; la lumi&#232;re d'une lampe &#224; huile, qu'il identifie le r&#234;ve d'&#233;mancipation de ces ouvriers ou artisans qui se font po&#232;tes ou philosophes, qui sortent de leur monde et de leurs routes pour en d&#233;couvrir d'autres. La nuit donc, apr&#232;s leur journ&#233;e de travail, o&#249; ils se mettent &#224; lire et &#224; &#233;crire, o&#249; en d&#233;finitive ils changent de position, en grignotant la mat&#233;rialit&#233; du temps et du monde ouvrier. Alors c'est ce petit tr&#233;sor o&#249; il est question de croyances, de r&#234;veries et temps grignot&#233; dont Jacques Ranci&#232;re assume le gardiennage. Ou bien encore avec le menuisier Louis Gabriel Gauny, il &#233;voque ce moment que ce dernier d&#233;crit o&#249;, dans l'&#233;puisement de l'atelier, il l&#232;ve la t&#234;te un bref instant et se met &#224; regarder par la fen&#234;tre la d&#233;coupe d'un petit carr&#233; de ciel, d'arbres et d'oiseaux, comme une &#233;chapp&#233;e. Il est question simplement de la d&#233;coupe d'un petit carr&#233; de ciel et puis aussi de ces mots, ce qu'&#233;crit Gauny &#224; son ami Mo&#239;se Retouret &#224; propos d'un rendez-vous improbable : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Le temps ne m'appartient pas, &#233;crit-il ; ainsi demain je ne pourrai aller chez toi, mais si tu te trouvais place de la Bourse entre deux heures et deux heures et demie, nous nous verrions comme les ombres mis&#233;rables des bords de l'enfer &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 33, Gauny &#224; Retouret, 12 oct. 1833, Fonds Gauny, Ms. 165.&#034; id=&#034;nh2-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ces deux phrases triviales, un &#171; carr&#233; de ciel &#187; ici vol&#233; lors des heures d&#233;chirantes de labeur et ce temps qui ne lui appartient pas, un temps qu'il se propose d'arracher dans l'intervalle d'une demi-heure, ces deux phrases disent donc la m&#234;me chose. Elles disent le &#171; boug&#233; &#187; d'une &#233;mancipation et elles circonscrivent l'&#233;quation de sa v&#233;rification. &#171; Le temps ne m'appartient pas &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. Jacques Ranci&#232;re, &#171; La m&#233;thode de l'&#233;galit&#233; &#187; in La philosophie (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, dit-il, mais il prend le temps d'&#233;crire cette phrase, il arrange aussi le temps d'un rendez-vous improbable, il prend le temps d'&#233;crire, et c'est un autre temps qui alors advient&#8230; Ce que l'on d&#233;couvre donc, c'est qu'il n'y a pas le temps mais il y a des temps. Ce qui &#171; bouge &#187; ce sont des corps qui ont affaire &#224; la mat&#233;rialit&#233; d'une situation, d'une r&#233;alit&#233;, et qui mettent un temps dans un autre, l'intervalle d'une petite demi-heure ici et cet autre intervalle o&#249; l'on se met &#224; &#233;crire et &#224; devenir quelqu'un d'autre l&#224;, &#224; passer d'un monde &#224; un autre. Et puis il y a cet autre intervalle, ce &#171; petit carr&#233; de ciel &#187;, cette d&#233;coupe figeant l'aspiration heureuse d'une &#233;chapp&#233;e, mais alors on dira qu'il se met &#224; voir ce qu'il ne voyait pas, il se fabrique un temps, un horizon : il regarde &#8211; au lieu d'&#234;tre regard&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce serait donc l&#224; le tr&#233;sor qu'a rencontr&#233; Jacques Ranci&#232;re, le regard d'un menuisier s'appropriant un carr&#233; de ciel et qui ajoute que le temps ne lui appartient pas. Il n'est question donc que d'espace, de temps et d'un corps &#233;prouvant sa capacit&#233; &#224; sortir d'un cercle qui dit &#171; tu es l&#224; &#187; pour le transformer en un autre cercle, ce qui se dit : &#171; je suis l&#224; mais je peux aussi &#234;tre ailleurs, je peux et je le v&#233;rifie &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un carr&#233; de ciel, les heures pass&#233;es la nuit &#224; la lumi&#232;re d'une lampe &#224; huile, &#224; lire et &#224; &#233;crire, une petite demi-heure ici et une autre l&#224; sans doute, voil&#224; de quoi il retourne dans l'&#339;uvre de Jacques Ranci&#232;re, avec aussi ces ganti&#232;res qui apprennent &#224; parler la langue des ciseaux, de l'aiguille et du fil, une main que l'on d&#233;couvre dans les mots et les choses, ou ce ma&#238;tre ignorant constatant qu'on peut choisir de penser que les hommes ont une &#233;gale intelligence, et qu'on peut donc vivre et construire le partage d'un autre monde. Un &#171; boug&#233; &#187;, des intervalles, l'ouvert, le mouvement d'une &#233;chapp&#233;e ou des points de fuite, c'est cela au fond qu'on d&#233;couvre dans son &#339;uvre. Or tout ce chemin commence en d&#233;finitive avec quelque chose de tr&#232;s simple : voir, entendre, parler, faire. C'&#233;taient ces choses que je voulais retrouver l&#224; o&#249; elles circulent dans ses ouvrages pour se conjuguer selon une &#233;trange grammaire qui vient v&#233;rifier un possible. &#171; Il est possible &#187; : voil&#224; finalement ce que je propose d'appeler le tr&#233;sor de Jacques Ranci&#232;re, et il n'y a pas d'autre puissance. S'il fallait donc reformuler la question de Spinoza dont on parlait en commen&#231;ant, je dirais que pour Jacques Ranci&#232;re cela se dit et se v&#233;rifie par un &#171; il est possible &#187;, ce qui confie au passage l'effectivit&#233; d'une joie, celle de pouvoir rencontrer un autre homme et celle donc de se sentir un peu plus homme aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Echanges&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'accent est mis pas Jacotot sur la volont&#233;, moins sur le d&#233;sir. Ce choix n'est-il pas conditionn&#233; par un arri&#232;re-fond r&#233;publicain ? o&#249; s'y reconna&#238;t l'appel &#224; la bonne volont&#233; des citoyens et au rapport entre deux volont&#233;s dont l'une repr&#233;sente une autorit&#233;. Les volont&#233;s peuvent se subordonner, vouloir que l'autre veuille peut avoir des effets imm&#233;diats, pas les d&#233;sirs, le d&#233;sir de l'un ne suffit pas pour que l'autre d&#233;sire, ce n'est pas parce que je d&#233;sire que l'autre d&#233;sire, qu'il d&#233;sirera. Et ce rapport entre deux volont&#233;s n'est-il pas li&#233; &#224; la confiance ? On peut distinguer trois axes au sujet de la confiance :
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; la confiance dans le monde (que celui-ci nous offre un sol stable)
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; la confiance fond&#233;e sur l'exp&#233;rience (l'autre n'est pas un tueur&#8230;)
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; la confiance li&#233;e au bon fond de l'autre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Important est aussi le th&#232;me de la traduction. Apprendre n'est-ce pas savoir parler une autre langue, celle des arbres par exemple. Et comment faire quand on parle la langue des arbres pour la faire comprendre aux autres, surtout quand il s'agit de les sensibiliser aux probl&#232;mes de la for&#234;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'assistance sociale et &#224; la p&#233;dagogie, Ranci&#232;re-Jacotot opposent donc l'&#233;mancipation dont on remarquera qu'elle passe essentiellement ici par le livre. N'y a-t-il pas, de plus, l&#224; aussi un certain probl&#232;me d'un bon usage du temps et d'un bon rapport &#224; celui-ci comme l'est la patience oppos&#233;e &#224; l'impatience ? Savoir bricoler avec patience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(Les Cahiers de Philom&#232;ne, n&#176;2)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jacques Ranci&#232;re, &lt;i&gt;Le Ma&#238;tre ignorant&lt;/i&gt;, 10/18, p. 14.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 15.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 88.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 26.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 26.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ibid., p. 22.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ibid., p. 24.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ibid., p. 34.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ibid., p. 41.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ibid.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ibid., p.46.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 65.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 41.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 41.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cesare Pavese, &lt;i&gt;Litt&#233;rature et soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, Gallimard, 1999.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jacques Ranci&#232;re, &lt;i&gt;La Nuit des prol&#233;taires, archives du r&#234;ve ouvrier&lt;/i&gt;, Pluriel, 1997.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 33, Gauny &#224; Retouret, 12 oct. 1833, Fonds Gauny, Ms. 165.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. Jacques Ranci&#232;re, &#171; La m&#233;thode de l'&#233;galit&#233; &#187; &lt;i&gt;in&lt;/i&gt; &lt;i&gt;La philosophie d&#233;plac&#233;e&lt;/i&gt;, Horlieu, 2006.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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