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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Mon pote le libraire</title>
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		<dc:date>2019-06-22T12:38:25Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Andreas Flop</dc:creator>



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&lt;p&gt;&#171; Seul est supportable le savoir de ceux qui ne rendent pas honneur &#224; la mort &#187; Elias Canetti &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; C'est ton tour, dit Elvis en tendant le p&#233;tard &#224; N. &lt;br class='autobr' /&gt;
N. aspira une longue bouff&#233;e, bloqua sa respiration, mimant l'extase, en vrai bouffon. Puis, ayant rejet&#233; vers le plafond un &#233;pais nuage de fum&#233;e, il se lan&#231;a : &lt;br class='autobr' /&gt;
J'avais un pote libraire, &#231;a fait pas mal de temps, d&#233;j&#224;. Le pauvre, il gal&#233;rait en (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=10" rel="directory"&gt;Esth&#233;tique et critique culturelle&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Seul est supportable le savoir de ceux qui ne rendent pas honneur &#224; la mort &#187;&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; Elias Canetti&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; C'est ton tour, dit Elvis en tendant le p&#233;tard &#224; N.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N. aspira une longue bouff&#233;e, bloqua sa respiration, mimant l'extase, en vrai bouffon. Puis, ayant rejet&#233; vers le plafond un &#233;pais nuage de fum&#233;e, il se lan&#231;a :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais un pote libraire, &#231;a fait pas mal de temps, d&#233;j&#224;. Le pauvre, il gal&#233;rait en province - une petite ville en pleine d&#233;bine, pr&#232;s de la fronti&#232;re allemande. Les fins de mois &#233;taient rudes - mais il s'accrochait, organisant r&#233;guli&#232;rement des soir&#233;es po&#233;sie qu'annon&#231;ait un entrefilet dans &lt;i&gt;L'Est republicain&lt;/i&gt;, lan&#231;ant des concours de nouvelles, invitant, de temps &#224; autre, un &#233;crivain rare qu'il h&#233;bergeait sur un canap&#233;... et, surtout, surtout, ne vendant que les livres de son choix, envoyant sur les roses les amateurs de Wellbek, les dames entre deux &#226;ges et en qu&#234;te du roman de &lt;i&gt;Justine-comment-d&#233;j&#224;, son-nom-m'&#233;chappe&lt;/i&gt;... - vous savez bien, la petite jeune femme qui est pass&#233;e hier soir tard &#224; la t&#233;l&#233; et qui parlait si bien de son divorce... &lt;br class='autobr' /&gt;
Il tirait le diable par la queue, mon pote, &#233;ludait quand ses amis l'encourageait &#224; demander une subvention &#224; la R&#233;gion (&#171; paperasses, paperasses... &#187;), virait les repr&#233;sentants des usines &#224; livres, traitait directement avec les vrais, les bons, les micro-&#233;diteurs obtenait de larges d&#233;lais de paiement, jonglait avec sa comptabilit&#233;, se coupait avec le cutter en ouvrant les paquets, renvoyait les invendus le c&#339;ur gros, ne partait jamais en week-end, en vacances, n'avait ni femme ni enfants - juste un gros chat ray&#233; dans les deux sens et nomm&#233; Jupien &#8211; &lt;i&gt;mais il &#233;tait heureux&lt;/i&gt;. &#171; Je fais c'qui m'va, j'suis dans ma vie &#187;, me r&#233;p&#233;tait-il rituellement, lorsque je passais dans le coin et que nous nous retrouvions au &lt;i&gt;P'tit Barr&#232;s&lt;/i&gt;, autour d'un pot de Gris de Toul, &#171; je fais ce que j'aime - &lt;i&gt;quesse&lt;/i&gt; tu veux d'plus... ? &#187;, le tout &#233;nonc&#233; du ton de la plus parfaite &#233;vidence et soulign&#233; de son puissant accent des confins...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'ayant rien &#224; objecter ni &#224; r&#233;torquer, je me contentais d'acquiescer avant de reprendre mes tours &#8211; j'&#233;tais l'impr&#233;sario de Baschung et Patricia Kas, &#224; l'&#233;poque...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Encore un bobard, l&#226;cha Dritan dans un soupir...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Et puis un jour, reprit N., ignorant l'interruption avec un haussement d'&#233;paule, il lui est arriv&#233; un truc extraordinaire, inconcevable, un truc qu'arrive jamais &#8211; un h&#233;ritage venu de l'autre monde, une grande tante dont il avait oubli&#233; jusqu'&#224; l'existence (cela faisait des d&#233;cennies qu'il avait rompu toute attache avec sa famille) et dont il se trouvait &#234;tre le seul h&#233;ritier... Des maisons, des for&#234;ts, un manoir, une usine de lingerie fine, des voitures de collection, et, comble d'ironie, un atelier de restauration de livres anciens, une imprimerie d'ouvrages d'art... &lt;br class='autobr' /&gt;
Eh bien, vous savez ce qu'il a fait, mon copain ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; On va pas tarder &#224; le savoir, l&#226;cha Julian, d'un ton goguenard...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Tiens, repasse-moi plut&#244;t le joint, plut&#244;t que dire des conneries !, l'apostropha N. d'un ton jovial. Puis, ayant &#224; nouveau tir&#233; une longue biffe et mim&#233; une mani&#232;re de r&#226;le voluptueux, il encha&#238;na d'un ton ragaillardi : &lt;br class='autobr' /&gt; &#171; Eh bien, il a tout vendu, mon pote, tout, rien gard&#233;, pas m&#234;me la Porsche, un mod&#232;le d&#233;capotable ultra-rare, revendu un salopard d'&#233;mir p&#233;trolier, pour une somme astronomique ! Et quand son banquier (la plaie, mais in&#233;vitable en pareil cas) a prononc&#233; le chiffre fatidique, le b&#233;n&#233;fice r&#233;sultant de la liquidation de tous ces biens mobiliers et immobiliers, il a senti le sol se d&#233;rober sous ses pas, mon pote - tous ces z&#233;ros qui lui tournaient autour de la t&#234;te, comme un essaim de gu&#234;pes !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le banquier, bien s&#251;r, a commenc&#233; &#224; faire miroiter toutes sortes de placements juteux, du Total, de l'autoroute machin, du nickel, du zinc, du chrome, des m&#233;taux rares et pr&#233;cieux, des mines en RDC, en Bolivie, en Afrique du Sud ! Mon copain l'a arr&#234;t&#233; tout de suite : &#171; mettez tout sur le compte courant ! &lt;i&gt;&#199;a va faire long feu !&lt;/i&gt; &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Et, tandis que le type lui lan&#231;ait un regard incr&#233;dule, il a entrepris de lui expliquer tranquillement le sens de l'expression &#171; faire long feu &#187;, souvent mise cul par dessus t&#234;te (&#171; ne pas faire long feu &#187;), ceci tout en insinuant que la suite des &#233;v&#233;nements pourrait tout aussi bien l'&#233;clairer (sic) sous un jour nouveau ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Abr&#232;ge et fais tourner le p&#232;te, intima Artan d'un ton lugubre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; &#201;coute donc la suite, au lieu de la ramener, pisse-vinaigre !, r&#233;pliqua N. all&#232;grement... Et, l&#224;, donc, vous savez ce qu'il a fait, mon pote... ? Il a fait ni une ni deux, et command&#233; un gros po&#234;le Godin (marque d&#233;pos&#233;e) en fonte, le plus cher qu'il a pu trouver sur internet, flambant neuf, &#233;videmment, le cas de le dire, hein ! Et il l'a fait installer au beau milieu de la librairie, avec un gros tuyau qui s'&#233;chappait vers le plafond, m&#234;me que les ouvriers ils en ont dr&#244;lement bav&#233; pour arranger tout &#231;a. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Bon, on va enfin pouvoir se d&#233;barrasser de ces convecteurs qui ne chauffent rien ! &#187;, a-t-il alors lanc&#233; &#224; sa maigre cohorte de fid&#232;les, attir&#233;e par l'agitation. Fini de se les geler en hiver ! (et c'est vrai : ils sont interminables et rudes, les hivers, dans cette petite Sib&#233;rie lorraine et les soir&#233;es po&#233;sie ne parvenaient &#224; leur terme, en cette saison, qu'&#224; grand renfort de grogs bien tass&#233;s...).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Et alors ?, fit Blerim d'un ton rogue en tirant vainement sur le m&#233;got &#233;teint.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Alors voil&#224;, encha&#238;na N. d'un ton triomphant : le con, voil&#224; qu'il se met &#224; commander des centaines de &#171; livres de la rentr&#233;e &#187;, de ces cro&#251;tes promises &#224; un prix ou l'autre, de pleines brass&#233;es de toute cette camelote dont sont faits les &lt;i&gt;&#233;v&#233;nements litt&#233;raires&lt;/i&gt; c&#233;l&#233;br&#233;s par la presse mercenaire, et puis encore, &#224; chaque office, sans faiblesse et au quintal, toute la pacotille qui se vante sur les ondes, les plateaux de t&#233;l&#233;, les r&#233;seaux mon cul et le reste...&lt;br class='autobr' /&gt; Et tous les matins que Dieu fait, &#224; pied d'&#339;uvre d&#232;s le lever du jour dans sa boutique , il &#233;tait l&#224; &#224; s'activer, histoire de bien commencer sa journ&#233;e &#224; vider le po&#234;le de ses cendres, r&#233;duire un gros Michel Serres (Pierre Legendre ?) en lambeaux, jeter une allumette dans le foyer et voir, avec une joie toute enfantine, la flamme claire s'&#233;lever dans le corps g&#233;n&#233;reux du bon gros Godin... Une douce chaleur ne tardait pas &#224; se r&#233;pandre dans la librairie, attirant p&#234;le-m&#234;le (tandis qu'il gelait &#224; pierre fendre dehors), retrait&#233;s d&#233;s&#339;uvr&#233;s, pr&#233;caires de tout poil, oisifs, m&#233;nag&#232;res sur le chemin du march&#233;, profs du lyc&#233;e voisin entre deux cours, et m&#234;me, venus en voisins, quelques Allemands frontaliers et lecteurs de &lt;i&gt;LundiMatin&lt;/i&gt; dans le texte. Tout ce beau monde faisait cercle autour du po&#234;le grondant et rougeoyant, tendant les mains vers la flamme gourmande, se disputant l'honneur de le recharger p&#233;riodiquement du dernier Sollers ou de quelque &#233;pais (autant qu'inepte) Boucheron, pr&#233;lev&#233; sur le dessus de la pile ... &lt;br class='autobr' /&gt;
Les amis d'outre-Rhin qui, depuis toujours, r&#233;pugnent &#224; radiner en Lorraine les mains vides, avaient pris l'habitude de se munir d'un assortiment de &lt;i&gt;Leberwurst&lt;/i&gt; et autres &lt;i&gt;Delikatessen&lt;/i&gt; sarroises qui, d&#233;bit&#233;es en fines tranches et cuites directement sur la fonte br&#251;lante, r&#233;galaient la compagnie tandis que mon pote entreprenait, pour la centi&#232;me fois, la lecture &#224; voix haute des plus belles pages de &lt;i&gt;Michael Kohlhaas&lt;/i&gt; ou, aussi bien encore, &lt;i&gt;Benito Cereno&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Le n&#232;gre du narcisse&lt;/i&gt;... Mais gare &#224; qui s'aventurerait &#224; feuilleter le dernier num&#233;ro de &lt;i&gt;Temps critiques&lt;/i&gt; les doigts pleins de graisse !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Y'a plus rien &#224; fumer ?, s'enquit la petite Bletra, brusquement r&#233;veill&#233;e en sursaut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Et maintenant, vous voulez que je vous dire combien de temps il lui a fallu pour tout claquer, &#224; mon pote, et &#224; ce r&#233;gime-l&#224; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; On s'en fout un peu, fit Kutjim, ce qu'on veut, c'est un autre p&#232;te &#8211; et &#224; boire : tu l'as planqu&#233;e o&#249;, la bouteille de &lt;i&gt;rakia&lt;/i&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; De toute fa&#231;on, je vais te dire, rench&#233;rit Elvis : elle est nazie, ton histoire, c'est les nazis qui br&#251;lent les livres !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Ah, celle-l&#224;, je l'attendais !, &#233;clata N., triomphant. Eh bien, c'est moi qui vais te dire : t'es compl&#232;tement hors sujet, mon pauvre Elvis ! D'abord, la diff&#233;rence entre mon pote et les nazis, c'est que les premiers br&#251;laient de pr&#233;f&#233;rence de bons livres tandis que lui, c'est rien qu'avec des mauvais qu'il se chauffait, rien que des mauvais, pas tous les mauvais, &#233;videmment, il aurait fallu un million de po&#234;les comme le sien pour &#231;a... Et puis ensuite, les gens qui d&#233;truisent les livres, &#224; la tonne, par les temps qui courent, les bons et les mauvais, sans distinction, qui les r&#233;duisent en confettis pour en faire de la p&#226;te &#224; papier et par la suite pour imprimer des mauvais livres, encore et toujours, eh bien, c'est les m&#234;mes qui les fabriquent, les livres &#8211; les &#233;diteurs, les rois du pilon. Il n'y a pas de honte &#224; se chauffer avec un mauvais livre &#8211; &#231;a pollue moins que l'anthracite... Mais il y a s&#251;rement honte &#224; fabriquer des mauvais livres-marchandises pour en faire des confettis et de la p&#226;te &#224; papier, &#231;a oui...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; J'ai une id&#233;e, dit Dritan : je vais aller faire un tour chez le vieux Sali, histoire de voir s'il aurait pas un p&#233;tard &#224; nous passer...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Riche id&#233;e, acquies&#231;a Julian, pendant ce temps-l&#224;, on va t&#226;cher de retrouver la bouteille...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Finalement, conclut sobrement Kutjim, elle &#233;tait nulle ton histoire... Et il est devenu quoi, ton pote ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Sais pas, fit N. soudain songeur. La derni&#232;re fois que j'ai entendu parler de lui, il tenait une &#233;choppe de kebabs, &#224; Sarreguemines...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Bon, moi j'en ai une meilleure, plus marrante, lan&#231;a Blerta, tout &#224; fait r&#233;veill&#233;e. Vous m'&#233;coutez ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Bon, j'monte me coucher, soupira Blerim &#8211; assez entendu de conneries pour aujourd'hui...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Non, attends, j'me rappelle o&#249; est la bouteille...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(etc.)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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