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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>L'indig&#232;ne : une pr&#233;sence sans existence</title>
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		<dc:creator>Sidi Mohamed Barkat</dc:creator>



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&lt;p&gt;&#171; La patria sar&#224; quando / tutti saremo stranieri &#187; Francesco Nappo &lt;br class='autobr' /&gt;
Le mot &#233;tranger s'entend de diff&#233;rentes fa&#231;ons. Il en est une, marqu&#233;e au coin du paradoxe, qui consiste &#224; y associer des gens appartenant au pays. Ceux dont on pense, quand m&#234;me on ne le dirait pas, qu'ils sont des &#233;trangers bien qu'ils soient du pays. Cette fa&#231;on de concevoir le mot et aussi les personnes auxquelles il se rapporte se pr&#233;sente sous une figure particuli&#232;re dans les soci&#233;t&#233;s modernes et de droit qui sont les (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/logo/arton54.jpg' class=&#034;spip_logo spip_logo_right&#034; alt=&#034;&#034; style='max-width: 150px;max-width: min(100%,150px); max-height: 150px' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; La patria sar&#224; quando / tutti saremo stranieri &#187; Francesco Nappo&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mot &#233;tranger s'entend de diff&#233;rentes fa&#231;ons. Il en est une, marqu&#233;e au coin du paradoxe, qui consiste &#224; y associer des gens appartenant au pays. Ceux dont on pense, quand m&#234;me on ne le dirait pas, qu'ils sont des &#233;trangers bien qu'ils soient du pays. Cette fa&#231;on de concevoir le mot et aussi les personnes auxquelles il se rapporte se pr&#233;sente sous une figure particuli&#232;re dans les soci&#233;t&#233;s modernes et de droit qui sont les n&#244;tres. Une telle nomination nous vient toujours du ciel, d'une transcendance, malgr&#233; le conventionnalisme qui semble dominer les m&#339;urs actuelles. Pas n'importe quelle transcendance, il s'agit de la fiction qui soutient l'&#201;tat, de sorte que sur cette nomination est appos&#233;e la marque distinctive et d'authentification de l'institution, comme le sont toutes les nominations ayant quelque valeur et que l'&#233;ducation, aujourd'hui confront&#233;e &#224; de fortes perturbations, a tent&#233; nagu&#232;re de distiller avec soin. Naturellement, un tel ciel est fait de carton-p&#226;te, il est un d&#233;cor dans la mise en sc&#232;ne du monde dans laquelle nous sommes tous en repr&#233;sentation. En France, cet accessoire a trouv&#233; son mat&#233;riau dans diff&#233;rents contextes, ceux du r&#233;gime de Vichy, de l'Indochine ou de l'Alg&#233;rie, et d'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale de la colonisation. C'est avec cette mati&#232;re-l&#224; que s'est construit le sens du mot &#233;tranger &#233;voquant un extraneus, un dehors ou un ext&#233;rieur, un hors-du-commun, formant comme une poche, un pli dans le tissu du pays, une sorte de bizarrerie &#224; l'int&#233;rieur m&#234;me de l'ordinaire. L'image articul&#233;e &#224; ce sens, qui s'inscrit dans l'&#233;paisseur du pays, sert &#224; disposer le monde selon une perspective o&#249; la condition v&#233;cue par l'&#233;tranger n'est pas celle de la marginalit&#233; ou de l'exclusion, mais d'une ext&#233;riorit&#233; interne. Quelque chose qui, par de nombreux aspects, se situe du c&#244;t&#233; de la mort. Une mort non pas m&#233;taphorique, mais bien r&#233;elle. La singularit&#233; de la situation r&#233;side pourtant dans l'antinomie remarquable qui la caract&#233;rise, la mort ne triomphant que dans l'apparent respect de la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'en est-il ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une figure de l'inexistence&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Circonscrivons notre propos et, afin de l'&#233;tayer, tenons-nous en &#224; l'Alg&#233;rie , cas exemplaire s'il en est. La conqu&#234;te fit des territoires o&#249; se d&#233;roulaient les op&#233;rations militaires un immense champ de morts. &#192; la mort, qui y &#233;tait le plus souvent cruelle, on ne r&#233;chappait qu'au gr&#233; d'une bonne fortune. Apr&#232;s la longue p&#233;riode d'h&#233;sitation et de t&#226;tonnement durant laquelle on ne savait que faire de cet immense territoire, son rattachement puis son int&#233;gration &#224; la France allaient donner &#224; la mort un sens &#233;tonnant. La mort port&#233;e contre les habitants permettait de transformer le pays ma&#238;tris&#233; en un vaste territoire vacant auquel les survivants ne pouvaient rapporter leur qualit&#233; d'habitant. La mort lib&#233;rait la terre. Elle allait progressivement n'int&#233;resser que par cet aspect-l&#224;, celui de la dissolution du lien qui rattachait les habitants &#224; leur terre. La d&#233;composition de la relation &#224; la terre devenait, dans ce nouveau contexte, le crit&#232;re essentiel &#224; partir duquel on pouvait d&#233;terminer un &#233;tat semblable &#224; celui de la mort sans destruction physique des corps. De sorte qu'il suffisait de s&#233;parer les habitants de la terre, sans les tuer, pour faire de ceux-l&#224; des &#234;tres inexistants et de celle-ci un territoire disponible. Parce qu'ils ne pouvaient pas &#233;chapper &#224; cette figure de l'inexistence, les survivants &#224; la conqu&#234;te et leurs descendants allaient &#234;tre rattach&#233;s &#224; une condition inou&#239;e, ils mourraient &#224; la terre et &#233;taient transform&#233;s en simples occupants du lieu, au sens strict et objectif de ceux qui remplissent un espace. Autrement dit, ceux dont les corps n'avaient pas subi les outrages de la brutalit&#233; guerri&#232;re extr&#234;me &#233;taient suppos&#233;s ne pas exister d&#232;s lors que leur relation au lieu &#233;tait objectiv&#233;e. Les vastes et sanglantes op&#233;rations r&#233;pressives aussi bien que la spoliation des terres organis&#233;es &#224; la suite des r&#233;voltes qui ont secou&#233; de vastes r&#233;gions du pays durant la deuxi&#232;me moiti&#233; du XIXe si&#232;cle ob&#233;issaient &#224; la volont&#233; de l'&#201;tat de maintenir la population colonis&#233;e fix&#233;e &#224; la condition qui lui &#233;tait assign&#233;e. Le principe de l'&#233;tranger de l'int&#233;rieur a trouv&#233; l'une de ses formulations les plus abouties dans ces circonstances o&#249; l'id&#233;e de mort ou de destruction du colonis&#233; persiste, tout en changeant de signification.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'illusion de la nationalit&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un fait d&#233;cisif appara&#238;t dans la situation, qui donne &#224; ce principe toute sa pl&#233;nitude. Le territoire pour ainsi dire d&#233;cap&#233;, l'existence de ses habitants suspendue, violemment interrompue, un nouveau pays se d&#233;veloppe et de nouveaux habitants s'installent. Et le colonis&#233; participe &#224; cette transformation selon deux modalit&#233;s d&#233;cisives, celle du travail d'abord, de la conscription ensuite. Il y participe en devenant un agent de l'&#233;dification du pays. D&#233;sormais, ce n'est pas la simple int&#233;gration du territoire conquis &#224; la France qui fait du colonis&#233; un &#233;l&#233;ment du pays, mais bien &#233;galement cette participation. De sorte que ce n'est plus au territoire, &#224; l'ancien pays en quelque sorte d&#233;vitalis&#233;, que la mort du colonis&#233; &#8211; contin&#251;ment &#224; l'ordre du jour &#8211; se rapporte, mais au nouveau pays qui s'y substitue progressivement. Il s'agira d&#232;s lors d'une mort sp&#233;ciale, un arr&#234;t de l'existence qui s'incruste dans le creux m&#234;me du pays. Une telle mort ne remplace pas purement et simplement la vie, elle la refoule au moment m&#234;me o&#249; elle affleure dans le lien qui s'&#233;tablit avec le pays par le travail. Le colonis&#233; se regarde ainsi mourir, ind&#233;finiment. Alors m&#234;me qu'il participe &#224; l'&#233;dification du lieu, d&#233;veloppant par l&#224; la conviction d'appartenir au pays, la politique ent&#233;rin&#233;e par les textes officiels lui interdit l'acc&#232;s aux fonctions &#233;minentes civiles et militaires, notamment de commandement et d'autorit&#233;, pouvant susciter chez lui la conscience d'un pays qui lui appartiendrait. La capacit&#233; de l'&#201;tat d'inventer ainsi une nouvelle modalit&#233; de la mort sans destruction des corps permet la construction d'une repr&#233;sentation de la situation o&#249; l'absence de lien positif entre le colonis&#233; et le lieu n'est pas d&#233;duite de la politique men&#233;e, mais des caract&#233;ristiques culturelles propres au colonis&#233;. Une ph&#233;nom&#233;nologie de &#171; l'indig&#232;ne &#187; se d&#233;veloppe qui s'appuie sans discontinuer sur deux &#171; faits &#187; contradictoires, mais &#233;galement enr&#244;l&#233;s : le comportement pr&#233;dateur et le fatalisme, la propension &#224; la destruction et le repli sur soi, deux mani&#232;res d'&#234;tre qui caract&#233;riseraient toujours et indiff&#233;remment le colonis&#233; et l'emp&#234;cheraient d'entretenir avec la terre la relation stable que requiert la construction d'un monde habitable. Le discours autoris&#233; qui fabrique ainsi une repr&#233;sentation en trompe-l'&#339;il produit une sorte de r&#233;volution ou de renversement radical de perspective garantissant l'&#201;tat contre les risques de se voir opposer efficacement les principes au fondement de la soci&#233;t&#233; dont il pr&#233;tend &#234;tre le protecteur. Si les principes perdent leur qualit&#233; de cause active, ils demeurent une r&#233;f&#233;rence et jouent le r&#244;le d'un artifice faisant &#233;cran aux critiques adress&#233;es aux institutions. Il est important de noter les deux volets antith&#233;tiques de ce dispositif remarquable &#224; partir duquel l'&#201;tat de droit, &#224; l'instar d'un illusionniste, &#233;labore une modalit&#233; nouvelle d'instituer et l'habitant et l'&#233;tranger, o&#249; les choses sont permut&#233;es avec habilet&#233;. D&#233;sormais, suppos&#233; capable d'entretenir une relation fond&#233; en raison avec la terre, le colon est consid&#233;r&#233; comme le v&#233;ritable habitant du pays, il porte le nom d'Alg&#233;rien. Le colonis&#233;, en revanche, parce qu'on le per&#231;oit sous la figure d'un &#234;tre fonci&#232;rement incapable d'entretenir un rapport de vie avec elle, est regard&#233; comme une vari&#233;t&#233; mineure d'&#233;tranger et exclu de cette nomination, il est qualifi&#233; d'indig&#232;ne . L'&#233;tranger renvoie ici &#224; un &#234;tre tournant le dos au principe de raison, il est &#233;tranger pour ainsi dire dans l'absolu, ne pouvant &#234;tre rattach&#233; &#224; aucune institution en particulier. Depuis, nous vivons avec cette ligne de faille qui rend obsol&#232;te la division traditionnelle fond&#233;e sur la nationalit&#233; et la transforme en un leurre sous lequel elle peut sans dommage prosp&#233;rer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'adaptation m&#233;canique &#224; la vie en commun&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La condition remarquable du colonis&#233;, occupant un espace sans l'habiter, est difficilement d&#233;finissable selon les crit&#232;res positifs de la simple observation. Transform&#233; en un objet aux apparences formelles d'un sujet, il est l&#224; sans &#234;tre l&#224;, inexistant tout en &#233;tant pr&#233;sent. La manifestation d'un corps sans vie mais anim&#233; est l'expression m&#234;me de cette duplicit&#233;. La distinction habituellement &#171; imm&#233;diate et sans ambigu&#239;t&#233; &#187; entre objets artificiels et objets naturels dispara&#238;t ici pour laisser place &#224; la pr&#233;dominance d'un corps-artefact pr&#233;sent&#233; sous la figure de la vie. Et cette situation nouvelle place l'&#201;tat lui-m&#234;me dans l'obligation de fabriquer en direction de la population colonis&#233;e un dispositif administratif, juridique et policier contradictoire, tant&#244;t sensible au c&#244;t&#233; &#171; vivant &#187; du corps, tant&#244;t &#224; l'origine de sa pr&#233;sence artificielle. Le retournement de la situation par la repr&#233;sentation substitue donc l'image d'un &#233;tat de vie &#224; l'&#233;tat de mort effectif o&#249; sont maintenus les colonis&#233;s. L'image se fonde cependant sur la r&#233;alit&#233; des corps anim&#233;s. Ainsi, l'animation des corps est donn&#233;e pour la vie, de sorte que la repr&#233;sentation n'est pas seulement un voile emp&#234;chant la vision des choses, elle se confond avec les choses elles-m&#234;mes, telles qu'elles apparaissent. Et cette fausse vie qui passe pour la vraie est pr&#233;sent&#233;e comme le fruit des techniques sociales, hygi&#233;nistes et polici&#232;res utilis&#233;es par l'&#201;tat en direction du colonis&#233; dont il dit qu'il est son prot&#233;g&#233;. Pour l'&#201;tat, les techniques particuli&#232;res qu'il met en &#339;uvre ne font cependant pas, &#224; proprement parler, acc&#233;der &#224; la conscience humaine, mais rendraient l'&#233;tat de sant&#233; et le comportement des colonis&#233;s automatiquement conformes aux exigences de la vie en commun. Ce dispositif conduit &#224; un renforcement du pr&#233;jug&#233; officiellement &#233;tabli selon lequel les colonis&#233;s sont maintenus du c&#244;t&#233; de l'inexistence sous l'effet de leur propre culture &#224; la capacit&#233; d'humanisation peu probable. Il autorise &#233;galement une pr&#233;sentation de l'action de l'&#201;tat sous la figure d'un ensemble d'op&#233;rations vertueuses. L'une des caract&#233;ristiques premi&#232;res d'un tel dispositif r&#233;side dans l'id&#233;e qu'il v&#233;hicule et selon laquelle la cessation de la mise en &#339;uvre de ces techniques livrerait et le colonis&#233; et le pays &#224; une destruction physique certaine. Nous percevons ais&#233;ment les b&#233;n&#233;fices que les ma&#238;tres de la situation peuvent tirer de cette organisation de l'homme et du monde o&#249;, &#224; partir d'un renversement astucieux des choses, les institutions semblent garantir l'existence de la R&#232;gle cens&#233;e &#234;tre au principe de la vie alors que les colonis&#233;s sont assimil&#233;s &#224; des &#234;tres ignorants de ses usages. Les techniques sociales, hygi&#233;nistes et polici&#232;res apparaissent d&#232;s lors comme un bienfait sans lequel l'animation des corps donn&#233;e pour la vie ne pourrait s'accomplir. Sans doute l'&#201;tat de droit invente-t-il ainsi l'une des formes les plus judicieuses de l'in&#233;galit&#233; entre les hommes. L'animation des corps ne d&#233;pendant plus de son lien avec la raison, puisque les comportements sont &#233;lev&#233;s &#224; une certaine sociabilit&#233; &#224; distance de toute r&#233;f&#233;rence &#224; la conscience, elle n'est plus d&#232;s lors reli&#233;e qu'&#224; des proc&#233;d&#233;s artificiels, m&#233;caniques, enti&#232;rement soumis &#224; ceux qui les actionnent. On &#233;vacue ainsi m&#233;thodiquement le recours &#224; l'investissement de la subjectivit&#233; permettant l'attachement intime de chaque individu &#224; la soci&#233;t&#233; par le moyen de son adh&#233;sion au tiers institutionnel, et l'on s'applique &#224; la formation de larges dispositifs de conditionnement dont les deux axes, expression de l'emprise exclusive de relations paternalistes, sont l'usage de la force et le t&#233;moignage de la bienveillance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une zone aux confins du monde&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#201;tat de droit, au fond, r&#233;invente dans le contexte de la colonisation l'ancienne condition de la mort au monde et lui donne une signification nouvelle. Il ne renonce pas &#224; infliger la mort, mais en con&#231;oit une figure apparemment compatible avec les principes qui sont cens&#233;s le fonder. En s'appuyant de fait sur la conception de la mort au monde, il cesse de recourir prioritairement &#224; l'exercice de la destruction physique des populations spoli&#233;es de leur terre et objective dans le m&#234;me temps les corps. De sorte que si la r&#233;duction de la terre &#224; un territoire relance sa symbolisation et permet sa transformation en un nouveau pays, l'objectivation des corps consiste en revanche en une perp&#233;tuelle d&#233;n&#233;gation de leur symbolicit&#233;. Dans cette perspective, &#171; venu au monde sans na&#238;tre &#187; , chaque colonis&#233; entre d&#232;s qu'il voit le jour dans la condition de mort au monde jusqu'&#224; son accomplissement ultime sous la figure de la mort physique. Ainsi s'op&#232;re, au c&#339;ur m&#234;me de l'institution de l'&#201;tat de droit, l'effacement de la r&#233;alit&#233; de la mort comme le moment bref o&#249; la vie bascule et dispara&#238;t. L'image de l'habituelle opposition radicale entre la vie et la mort se brouille. L'objectivation des corps permet de faire de la mort un continuum entre la mort au monde et la mort physique s&#233;par&#233;e seulement par une diff&#233;rence de degr&#233;. Et c'est entre ces deux moments de la mort que se forme une sorte d'espace particulier &#233;chappant largement &#224; la d&#233;termination du droit commun et soumis, par l'interm&#233;diaire d'un r&#233;gime d'exception, &#224; la discr&#233;tion des autorit&#233;s administratives et polici&#232;res . Il est clair que la fonction essentielle de ce r&#233;gime est le maintien du colonis&#233; dans les limites d'une telle mort, d'une figure particuli&#232;re de ce que Kafka appelait les &#171; froids espaces de ce monde &#187; . L'espace en question est remarquable en ce qu'il se confond pr&#233;cis&#233;ment avec une zone o&#249; pr&#233;vaut principalement un rapport de force fond&#233; tant&#244;t sur la brutalit&#233; et tant&#244;t sur la ruse, situ&#233;e comme aux confins du monde, &#233;chappant &#224; la logique du salut par l'institution et &#233;trang&#232;re &#224; la chaleur que procure l'amiti&#233; entre les hommes. La pression administrative et polici&#232;re s'y fait assez forte pour emp&#234;cher que le colonis&#233; ne pr&#233;tende &#224; la vie, mais pas &#233;crasante au point de d&#233;truire totalement les corps et faire obstacle &#224; l'accomplissement de la nouvelle d&#233;termination de la mort. Il n'y a &#233;videmment pas de crit&#232;re a priori pour d&#233;terminer la mesure garantissant un tel &#233;quilibre. Selon les contextes, l'objectif est atteint empiriquement, &#224; travers l'exercice effectif du gouvernement, avec parfois des &#233;carts r&#233;v&#233;lateurs : un rel&#226;chement de l'&#233;treinte renfor&#231;ant l'illusion de l'&#233;galit&#233; entre les hommes ou, au contraire, l'augmentation de la pression jusqu'&#224; la suffocation manifeste de ceux qui la subissent. Il est clair que la perspective ouverte par le dispositif fond&#233; sur la mort au monde d&#233;passe les seules questions suscit&#233;es par l'horizon administratif et policier d'exception consistant &#224; rendre conformes &#224; l'imp&#233;ratif d'une construction consciencieuse du pays des corps suppos&#233;s hostiles ou indiff&#233;rents au principe de raison. Il n'est sans doute pas inutile d'insister, ici, sur le bouleversement de l'image que nous avons du rapport de la vie &#224; la mort. La mort n'appara&#238;t plus, en effet, comme en rupture avec la vie, elle s'insinue dans la vie elle-m&#234;me, sans interruption. Pour l'&#201;tat, il ne s'agit plus tant de s'assurer d'une destruction de la vie dans l'instant, &#224; travers celle des corps, que de garantir son refoulement continu dans les corps. L'int&#233;grit&#233; des corps est pr&#233;serv&#233;e dans la mesure m&#234;me o&#249; ils sont affect&#233;s &#224; leur fonction de lieu de confinement de la vie. D&#233;sormais, plut&#244;t que leur suppression, c'est au contraire la pr&#233;sence des corps qui signifie la mort. C'est cet am&#233;nagement qui emp&#234;che qu'une observation conforme aux crit&#232;res normatifs habituels de d&#233;termination de la mort puisse s'assurer de sa r&#233;alit&#233;. En &#233;talant le temps de la mort, on la rend invisible. L'observation positive du fait de la mort devient alors impuissante &#224; rendre compte des nouvelles modalit&#233;s de la mise &#224; mort invent&#233;es par l'&#201;tat contemporain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'accession au nom&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi qu'il appara&#238;t, le mouvement d'&#233;talement du temps de la mort n'est pas l'expression d'une simple obstruction emp&#234;chant l'accession &#224; un lieu interdit &#8211; ce qui est couramment nomm&#233; du mot de &#171; discrimination &#187;. Il s'agit &#224; proprement parler d'autre chose : ceux qui construisent le lieu et lui appartiennent par-l&#224; m&#234;me en sont, dans le m&#234;me temps, refoul&#233;s. De sorte que le seul endroit o&#249; ils peuvent encore se tenir, c'est leur propre corps inscrit dans le lieu. Or, le refoulement de l'acte d'habiter s'accompagne de l'impossibilit&#233; de se pr&#233;senter devant les autres avec le nom plein de Fran&#231;ais. Alors que le signifiant Alg&#233;rien semble lui donner plus de force encore, une force imp&#233;riale, le signifiant indig&#232;ne vide ce nom en se faisant l'&#233;cho de la rupture qui brise les relations &#233;tablies avec les autres et les choses &#224; travers la construction du lieu. L'intrusion du signifiant indig&#232;ne dans la langue a pour effet d'effacer le sens des mots li&#233;s &#224; l'existence, d'en retirer ce qui rappelle la substance de vie, de les vider pour en faire une esp&#232;ce de coquille, d'enveloppe sans contenance. &#192; la mani&#232;re des eaux souterraines, il produit t&#244;t ou tard, en tel ou tel point de la langue, son affaissement, son effondrement, et transforme les mots en mat&#233;riau du cercle form&#233; pour contenir et enfermer la vie. Au fond, accoler l'&#233;tiquette indig&#232;ne au nom de Fran&#231;ais entra&#238;ne une incapacit&#233; de le prononcer comme il devrait l'&#234;tre, c'est-&#224;-dire comme un nom d'identification, un nom propre. L'effondrement du chemin qui m&#232;ne au lieu, sa suspension pendant le cheminement m&#234;me, tout cela est li&#233; &#224; l'impossibilit&#233; dans laquelle s'est trouv&#233; le colonis&#233; de faire entendre le nom de Fran&#231;ais dans sa pl&#233;nitude, de se d&#233;clarer habitant du lieu &#224; travers ce nom. L'astuce ou la ruse, ici, r&#233;side dans le fait que le nom ne dispara&#238;t pas, il n'est pas confisqu&#233;. Il demeure &#224; disposition sous sa forme de nom vid&#233; de sa substance. &#192; partir de quoi il est demand&#233; au colonis&#233; de redoubler d'effort pour le remplir, ce qu'il fait parfois sans jamais y parvenir. C'est que le nom en question n'est pas simplement vide, il s'&#233;vide contin&#251;ment, de sorte que le fond &#224; partir duquel on pourrait le combler reste inatteignable. Sous cet aspect, bien qu'apparemment disponible, le nom demeure insaisissable. La condition intenable du colonis&#233; est d&#233;termin&#233;e par l'impossibilit&#233; dans laquelle il se trouve de s'en sortir en empruntant des voies communes, comme celle de la langue du colonisateur dont il peut disposer. Plus encore, les mots lui manquent qui lui permettraient de faire r&#233;sonner sa condition paradoxale : enferm&#233; dans un corps anim&#233;, occupant un lieu sans l'habiter, portant un nom qui se d&#233;robe. Les signifiants comme assimilation ou int&#233;gration, constamment agit&#233;s et laissant supposer l'existence d'un simple d&#233;calage entre le statut d'indig&#232;ne et celui de citoyen que le temps finira par combler, paraissent d&#233;risoires, creus&#233;s qu'ils sont eux aussi de l'int&#233;rieur par d'autres signifiants comme celui de &#171; naturalisation &#187; qui nomme une proc&#233;dure &#224; laquelle le colonis&#233; est soumis alors m&#234;me qu'il porte le nom de Fran&#231;ais. Le colonis&#233; sait d'un savoir s&#251;r, celui d'une exp&#233;rience qui l'engage tout entier, que l'affaire n'est pas de l'ordre de l'&#233;cart. Seul le cynisme qui caract&#233;rise la repr&#233;sentation coloniale peut d'ailleurs faire glisser sous une telle &#233;tiquette l'impossibilit&#233; fonci&#232;re dans laquelle se trouve le colonis&#233; d'acc&#233;der &#224; un nom qu'il poss&#232;de d&#233;j&#224;. C'est la raison pour laquelle d'ailleurs le colonis&#233; ne consid&#232;re pas sa condition comme une r&#233;alit&#233; transitoire, difficile mais transitoire, il la vit sous la figure d'une sorte de suspension, d'un &#233;lan suspendu qui s'installe durablement dans la situation, qui ne se transforme pas en crise mais constitue lui-m&#234;me une crise interminable, sans issue. Une telle situation est sid&#233;rante. Le nom, manquant et disponible &#224; la fois, est &#224; proprement parler une r&#233;f&#233;rence morte. Ne sachant parler du point de vue d'un dedans ni de celui d'un dehors, l'&#233;tranger de l'int&#233;rieur qu'est le colonis&#233; ne peut que se prendre litt&#233;ralement la langue dans ce nom dont le bout est recourb&#233; comme la lame d'un bancal. Le mutisme du colonis&#233;, sa difficult&#233; en tout cas de parler d'un point de r&#233;f&#233;rence clairement &#233;nonc&#233;, ne vient certainement pas du fatalisme dont on pr&#233;tend qu'il est li&#233; &#224; ses croyances propres, plut&#244;t est-il simplement l'effet de cette condition remarquable qui fait de lui un &#234;tre en attente ind&#233;finie de sortir de sa condition. Cette condition n'a pas disparu, elle continue aujourd'hui encore, dans un contexte marqu&#233; par un bouleversement des structures &#233;conomiques et sociales sans pr&#233;c&#233;dent, de s'accomplir sous des modalit&#233;s qui se jouent des principes hautement proclam&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En somme, l'enfermement de la vie dans les corps est une sorte de longue mort pendant laquelle la sensibilit&#233; au lieu est entrav&#233;e. Le corps sensible semble s'effacer en m&#234;me temps que se d&#233;robe le cheminement vers le lieu que l'&#233;tranger de l'int&#233;rieur investit en le construisant. Pourtant, il suffirait de s'incliner l&#233;g&#232;rement, de tendre convenablement l'oreille, pour s'apercevoir que la sensibilit&#233; ne dispara&#238;t pas, mais glisse peu &#224; peu &#224; l'int&#233;rieur du corps et accompagne la vie refoul&#233;e. Qu'elle persiste &#224; l'int&#233;rieur du corps, dissimul&#233;e de l'autre c&#244;t&#233; de la peau, sur sa paroi interne. Incapable de se pencher au-dedans du corps, du c&#244;t&#233; du bord interne de la peau, notre mani&#232;re commune de voir n'en voit rien. Pas plus que l'effondrement du chemin qui m&#232;ne vers le lieu, l'enfermement de l'existence dans les corps ou l'&#233;vidage du nom d'identification au lieu, la sensibilit&#233; aux autres et aux choses n'est per&#231;ue. Or, la vie contenue dans le corps ne meurt pas. Au c&#339;ur de la nouvelle mort impos&#233;e par le syst&#232;me &#233;tatique, la vie demeure vive. Ses pulsations continuent de se faire entendre, de faire entendre leur rythme sous l'&#233;cran de la repr&#233;sentation qui tente de les dissimuler, de les emp&#234;cher de nous toucher. L'esprit moderne pr&#234;te son concours &#224; une telle repr&#233;sentation en pr&#233;tendant ne s'appuyer que sur les faits observables. Il &#233;carte, d&#232;s lors, d'un revers de signification l'id&#233;e qu'il puisse exister un monde &#224; fleur de peau, par en dessous, un bruissement de vie sous une fine membrane de peau, puis des reliefs et des saillies qui se forment &#224; l'envers, des herbes et des plantes qui poussent comme des racines, en s'&#233;tirant dans l'&#233;paisseur des corps sans fond. C'est que l'appartenance au lieu ne se soumet pas aux d&#233;crets de l'institution, elle prend comme le feu, selon le mouvement et la chaleur de la vie, elle est une manifestation intense, comme une combustion d'&#233;l&#233;ments incandescents, illuminant les corps, mais de l'int&#233;rieur. Lorsque l'institution emp&#234;che que le regard et l'ou&#239;e accueillent le rapport de vie que le colonis&#233; &#233;tablit avec le monde, elle p&#232;se sur ce rapport et le r&#233;duit, mais elle n'emp&#234;che pas l'identification au lieu de s'accomplir. Le chemin vers le lieu qui se d&#233;robe, ce n'est donc pas la vie qui manque. Si elle ne se dit pas, elle continue en revanche de se d&#233;velopper s&#251;rement avec abondance et sans doute avec vigueur, transformant en refuges les cachots dont on a fait les corps. Nous percevons cela quand nous devenons tous des &#233;trangers, quand nous nous laissons pousser les yeux et les oreilles &#233;tranges qui nous permettent de voir et d'entendre ce qui &#233;chappe habituellement aux sens, quand des illusions inscrites dans le monde nous sortons &#171; pour d&#233;couvrir la r&#233;alit&#233; &#187; .&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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