<?xml 
version="1.0" encoding="utf-8"?><?xml-stylesheet title="XSL formatting" type="text/xsl" href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=backend.xslt" ?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>Ici et ailleurs</title>
	<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/</link>
	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?id_auteur=28&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />

	<image>
		<title>Ici et ailleurs</title>
		<url>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L144xH127/logo-b65f2.png?1774727851</url>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/</link>
		<height>127</height>
		<width>144</width>
	</image>



<item xml:lang="fr">
		<title>Un terrain &#224; Marseille : Racisme d'&#201;tat et subjectivation fasciste de la police</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=932</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=932</guid>
		<dc:date>2020-09-08T11:37:39Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator> Christiane Vollaire</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;&#192; Zineb Redouane, tu&#233;e par un tir tendu de grenade lacrymog&#232;ne alors qu'elle fermait sa fen&#234;tre, lors de la manifestation de protestation contre le mal-logement du samedi 1er d&#233;cembre 2018 &#224; Marseille. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; Marseille, en cette toute fin du mois de novembre 2018, l'actualit&#233; vient donner une stridence particuli&#232;re au sujet qui nous r&#233;unit &#224; l'&#201;cole des Beaux-arts, autour du workshop que Philippe Bazin et moi avions choisi, quelques mois plus t&#244;t, d'intituler (In)habiter l'exil. Le 5 du m&#234;me (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=31" rel="directory"&gt;&#034;Voyons o&#249; la philo m&#232;ne&#034;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#192; Zineb Redouane, &lt;br class='autobr' /&gt;
tu&#233;e par un tir tendu de grenade lacrymog&#232;ne alors qu'elle fermait sa fen&#234;tre, lors de la manifestation de protestation contre le mal-logement du samedi 1er d&#233;cembre 2018 &#224; Marseille.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Marseille, en cette toute fin du mois de novembre 2018, l'actualit&#233; vient donner une stridence particuli&#232;re au sujet qui nous r&#233;unit &#224; l'&#201;cole des Beaux-arts, autour du workshop que Philippe Bazin et moi avions choisi, quelques mois plus t&#244;t, d'intituler &lt;i&gt;(In)habiter l'exil&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le 5 du m&#234;me mois, deux immeubles de la rue d'Aubagne, dans le quartier Noailles proche de la Canebi&#232;re, se sont effondr&#233;s, en plein centre-ville, tuant huit personnes, pour la plupart issues de l'immigration, dans ces espaces de l'ins&#233;curit&#233; et de la pr&#233;carit&#233; sociale. Moins de dix jours plus tard, le 14 novembre, dix-mille manifestants, mus par la col&#232;re autant que par l'exigence de dignit&#233;, ont converg&#233; jusqu'&#224; la mairie. Et l&#224;, &#224; la violence du deuil, du mal-logement, de l'abandon social et du m&#233;pris politique, se sont ajout&#233;es les violences de la r&#233;pression polici&#232;re. Au chaos administratif des expulsions, du surcro&#238;t de pr&#233;carisation et du non-relogement, se sont ajout&#233;es les pers&#233;cutions judiciaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Beaux-arts, sur les architectures &#233;tag&#233;es des collines v&#233;g&#233;tales de Luminy, paraissent loin de ce chaos central. Mais, de fait, l'onde de choc en bouleverse la ville enti&#232;re et vient faire bouger les lignes de la recherche cr&#233;ative. Bien des &#233;tudiants sont marqu&#233;s par les questionnements sociaux, attir&#233;s ou capt&#233;s par les marges, concern&#233;s par l'exil, ou m&#234;me, pour certains, d&#233;j&#224; engag&#233;s sur le terrain des luttes. Ce sont eux qui transmettent les informations, donnent les rendez-vous, partagent les contacts. Et, s'inqui&#233;tant de la mani&#232;re de donner forme &#224; leur &#233;motion, ils rencontrent l'injonction port&#233;e, &#224; la fin des ann&#233;es trente, par le philosophe Walter Benjamin : politiser l'esth&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1. Des exp&#233;riences ant&#233;rieures&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'injonction qui associe politique et esth&#233;tique hante et vitalise ce moment d'une tentative de cr&#233;ation commune, nourrie par les exp&#233;riences ant&#233;rieures. Vanessa, Max et Jean-Louis, professeurs &#224; l'origine de cette invitation, en orientent aussi la r&#233;flexion. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour Marilou, c'&#233;taient des entretiens &#224; Calais, sous le choc de l'infantilisation des migrants et de leur traitement paradoxal :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;On donne aux adultes des livres pour enfants. Une b&#233;n&#233;vole elle-m&#234;me exil&#233;e disait comment, en tant que b&#233;n&#233;vole, on exile les migrants. Il s'agit de maintenir les b&#233;n&#233;voles &#224; distance. On aurait dit des touristes qui allaient voir un zoo humain. Les migrants ne peuvent pas aller seuls au supermarch&#233;. Ils disent la peur des luttes et l'infantilisation. L'&#201;tat les nourrit le midi, et les gaze le soir.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Chlo&#233; et Camille, c'&#233;tait une intervention dans un foyer pour mineurs issus de milieux familiaux jug&#233;s pathog&#232;nes. Elles les ont sollicit&#233;s pour produire des images :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;On travaille dans un foyer de mineurs. Leur situation familiale est dangereuse. C'est un exil du foyer familial pour une journ&#233;e : deux enfants le matin, trois enfants l'apr&#232;s-midi. On a fait des photographies et des entretiens, et un atelier d'expression libre.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Blanche et Sarah, c'&#233;tait le d&#233;part en car, &#224; Gap au d&#233;but du mois, en soutien &#224; des militants arr&#234;t&#233;s et accus&#233;s de d&#233;lit de solidarit&#233;, pour &#234;tre venus en aide aux migrants &#224; la fronti&#232;re italienne :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;On a tir&#233; du son des micros-trottoirs et des prises de parole, avec une r&#233;flexion sur les mots. Probl&#232;me : la manifestation est une puissance plastique.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour H&#233;l&#232;ne et Salom&#233;, c'&#233;tait l'animation d'ateliers dans un foyer pour mineurs &#233;trangers :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;C'est un lieu de convergence et d'amiti&#233;. Pas de photos pendant les entretiens. Ahmed sort de son sac des pains qu'ils ont faits : les moments ensemble font partie de l'id&#233;e de l'image. On ne veut pas faire des portraits dans ce cadre-l&#224;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Arnaud, la question actuelle du mal-logement est aliment&#233;e de la rencontre fortuite avec un SDF, dont il avait aper&#231;u le lieu de vie lors d'un trajet :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;En prenant le train, j'ai vu un homme qui a am&#233;nag&#233; un espace sous un pont : il a r&#233;cup&#233;r&#233; un espace public pour le privatiser et l'utiliser &#224; son profit. Je suis donc all&#233; &#224; sa rencontre. C'est entre la voie ferr&#233;e et la Durance. Facile d'acc&#232;s, mais isol&#233;. Je suis rest&#233; sur le pas de la porte, il avait deux chiens qui ont aboy&#233;. Il est alors venu &#224; ma rencontre, et on a parl&#233;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Samir, c'est le rapport &#224; la musique et aux odeurs, dans une exp&#233;rience paradoxale de l'exil qui n'est pas celle de l'immigration et convoque pourtant l'autre bord de la M&#233;diterran&#233;e :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La trace qu'on essaie de conserver pour retrouver son pays. Je ne suis pas un exil&#233;, j'ai quitt&#233; un endroit pour aller &#224; un autre, qui est Marseille. J'ai besoin de choses pour me rappeler et me souvenir. Chez moi c'est Arles, mais j'ai grandi dans une banlieue pour venir dans un milieu intellectuel.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces exp&#233;riences de l'&#233;cart, de la rencontre, de la r&#233;volte, du sentiment de convivialit&#233; ou de l'&#233;coute, se sont toutes faites dans l'obsession de les faire vivre par un travail, de leur donner corps dans une forme plastique qui ne peut pas &#234;tre pr&#233;d&#233;termin&#233;e, et doit se construire &#224; partir de la singularit&#233; de chaque exp&#233;rience. L'actualit&#233; sociale croise sans cesse l'omnipr&#233;sence de l'image journalistique, les sons cod&#233;s du commentaire et de l'interview. Le rapport &#224; la documentation de travail doit ici s'en d&#233;marquer pour produire une forme artistique. Mais celle-ci n'est pas seulement en opposition, elle est aussi en interaction avec les standards qu'elle vise &#224; critiquer. Sur cette limite, qui s&#233;pare la position critique de l'influence inaper&#231;ue ou de la complaisance, se tient chaque projet. Et de la gestion de cette limite d&#233;pend sa force. Les grands noms de l'image photographique contemporaine, Martha Rosler, Alan Sekula, Lewis Baltz, sont convoqu&#233;s pour penser cette limite, et fournissent les outils qui donnent vie esth&#233;tique &#224; la question documentaire. En ouverture de ces journ&#233;es, la projection parl&#233;e &lt;i&gt;Terre br&#251;l&#233;e&lt;/i&gt;, sur le travail Bazin-Vollaire en Bulgarie, proposition associant photographie documentaire et philosophie de terrain, a donn&#233; lieu &#224; de multiples &#233;changes sur cette relation du politique &#224; l'esth&#233;tique qui irrigue le projet de ce workshop, et repose &#224; nouveaux frais la question de Michel Foucault : &#171; Qu'est-ce que notre actualit&#233; ? &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2. Du Bar du Peuple au quartier de la Plaine&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rendez-vous du lendemain est au Bar du Peuple, qui ne saurait &#234;tre mieux nomm&#233;. On s'y retrouve, au moment m&#234;me o&#249; passe dans le ciel une impressionnante et vrombissante nu&#233;e d'oiseaux migrateurs. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pr&#232;s du m&#233;tro Noailles, &#224; deux pas de la rue d'Aubagne, le bistrot est proche aussi, vers l'Est, du quartier de la Plaine, o&#249; la place Jean Jaur&#232;s, lieu populaire de passage, de rencontres et de march&#233;, est depuis des semaines mur&#233;e. Les graffitis artistiques, clairement autoris&#233;s, qui enjolivent le mur, ne font pas oublier qu'il s'agit de prot&#233;ger une op&#233;ration immobili&#232;re : celle qui couvre le chantier visant &#224; transformer un quartier populaire du centre-ville en une zone de gentrification et de sp&#233;culation. Et cet enjolivement lui-m&#234;me interpelle directement les &#233;tudiants des Beaux-arts : il s'agit bel et bien de ce que Walter Benjamin appelait, &#224; l'encontre de la n&#233;cessaire politisation de l'esth&#233;tique, une &#171; esth&#233;tisation du politique &#187; : le masquage de la violence par son euph&#233;misation, qui vient d&#233;nier la r&#233;alit&#233; des rapports de pouvoir et de domination. Un slogan, placard&#233; sur les murs du cours Lieutaud, r&#233;sume la relation entre les effondrements du quartier Noailles et la requalification de la Plaine : &lt;i&gt;Vingt millions pour d&#233;truire la Plaine, pas une thune pour sauver Noailles&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; la Plaine, le march&#233; des travaux a &#233;t&#233; confi&#233; &#224; la SOLEAM, dont le directeur est au Conseil municipal, sans que cette collusion semble troubler la qui&#233;tude de la mairie. Le film de Francesco Rosi, &lt;i&gt;Main basse sur la ville&lt;/i&gt;, sorti en 1963, faisait &#233;tat du m&#234;me sc&#233;nario, il y a 56 ans, &#224; Naples sous ob&#233;dience mafieuse. Il s'ouvrait sur un effondrement d'immeuble. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est une soci&#233;t&#233; de vigiles, AMGS, active depuis dix ans &#224; Marseille, qui est charg&#233;e de la &#171; s&#233;curit&#233; &#187; du chantier. Son directeur recrute, entre autres, parmi les CRS et la BAC (Brigade Anti-Criminalit&#233;, issue des pratiques coloniales, dont le sociologue Didier Fassin a montr&#233; qu'elle est enti&#232;rement infiltr&#233;e par l'extr&#234;me-droite). Il a &#233;t&#233; r&#233;cemment impliqu&#233; dans une affaire de racket d'o&#249; il est ressorti &#171; blanchi &#187;. Un compte-rendu du d&#233;but des travaux est paru le 31 octobre 18, sur le site de presse autonome &lt;i&gt;Pressenza&lt;/i&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ce jour du 11 octobre, 30 camions de CRS accompagn&#233;s de la BAC (brigade anti-criminalit&#233;) se sont install&#233;s tout autour de la place pour encadrer le d&#233;but du chantier dit de &#171; requalification &#187;. La pr&#233;sence de la BAC n'est pas anecdotique, l'&#233;tat d'urgence inscrit dans la constitution fran&#231;aise a ouvert les portes de la criminalisation de la contestation, de la militance. Ce jour l&#224;, nous nous sommes retrouv&#233;-e-s jeunes et moins jeunes pour faire face aux coups de matraques, aux interpellations et aux gaz lacrymog&#232;nes. Depuis 20 jours, La Plaine r&#233;siste, malgr&#233; les camions de CRS, les gaz lacrymog&#232;nes et la violence polici&#232;re.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sarah s'est aventur&#233;e sur ce &#171; chantier interdit au public &#187;, derri&#232;re ces murs joliment d&#233;cor&#233;s de street-art, pour lesquels on a fait appel &#224; des artistes ou &#233;tudiants comme elle. Elle y a &#233;t&#233; soumise &#224; des tentatives d'intimidation, puis menac&#233;e de viol, par le ma&#238;tre-chien et les autres membres de l'agence de vigiles. D'autres, militants ou simples curieux, attestent des m&#234;mes pratiques et de plusieurs chasses &#224; l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3. Noureddine et la destruction&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au Bar du Peuple, ce matin, Noureddine vient de s'accouder au comptoir. Il a &#233;t&#233;, suite aux effondrements, d&#233;log&#233; d'un immeuble de la rue d'Aubagne le 5 novembre, alors qu'il venait de payer le loyer du mois. Il y a 1500 sinistr&#233;s, et 200 immeubles insalubres ont &#233;t&#233; &#233;vacu&#233;s cons&#233;cutivement dans la ville. Les &#233;vacuations se font dans la pr&#233;cipitation, hors de tout cadre r&#232;glementaire. Les habitants sont temporairement relog&#233;s, de fa&#231;on al&#233;atoire, dans des h&#244;tels. Noureddine s'est fait d&#233;loger d'un h&#244;tel qui attendait un s&#233;minaire de v&#233;t&#233;rinaires. Il s'inqui&#232;te de la vieille voisine dont il s'occupait :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Il y a une dame de 84 ans, toute seule dans 9 m2, qui ne parle pas fran&#231;ais. C'est moi qui lui am&#232;ne &#224; manger le soir, et je n'ai plus de nouvelles d'elle. Elle s'appelle S&#233;loua Ibrahimi, et elle ne parle pas un mot de fran&#231;ais. C'est ma voisine, tous les jours elle m'appelait : je comprends seulement quelques mots arabes. Elle avait une aide m&#233;nag&#232;re le matin, et c'est tout. La mairie me dit : &#171; On s'occupe d'elle &#187;. Elle, elle va payer le loyer.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout un monde des solidarit&#233;s spontan&#233;es se dessine devant nous. Un monde de l'abandon des pouvoirs publics, dont les entraides au quotidien se font le substitut. C'est aussi ce monde-l&#224; que les effondrements fissurent. Toute une hom&#233;ostasie du corps social tend, &#224; la marge, &#224; s'autor&#233;guler sourdement, dans ses non-dits, ses fragilit&#233;s et ses interrelations. L'intervention des pouvoir publics, dans cette forme d'urgence chaotique qui vient relayer leur d&#233;r&#233;liction, ne peut &#234;tre que brutalement d&#233;stabilisante. Elle d&#233;structure sans permettre la reconstruction. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans &lt;i&gt;De la Destruction&lt;/i&gt;, Sebald mettait en &#233;vidence, dans l'Allemagne post-1945, ce non-dit de la destruction, recouvert par le discours officiel de la &#171; reconstruction &#187;. Toute une configuration politique de la guerre, celle de la violence nazie et celle des bombardements punitifs alli&#233;s (&#224; Dresde en particulier), avait fait de la population allemande l'otage successif de deux r&#233;gimes de puissance antagonistes, la soumettant &#224; la fureur de l'ultraviolence totalitaire, avant de la livrer au largage indiscrimin&#233; des bombes. Sebald invente un r&#233;gime de rapport texte-image qui rend compte, avec la plus grande &#233;conomie de moyens, de ce non-dit, et l'articule &#224; l'&#233;vidence d'une visibilit&#233; esth&#233;tique, par le texte et par la photographie. Dans &lt;i&gt;Les &#201;migrants&lt;/i&gt;, il remettra en &#339;uvre cette articulation fine de la violence de l'histoire &#224; la retenue de son expression, qui en potentialise l'exp&#233;rience litt&#233;raire. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quelques mots de Noureddine, au Bar du Peuple, suffisent &#224; r&#233;activer cette innervation du r&#233;el par l'inqui&#233;tude de la relation. Il dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Parler aux gens, remplir des papiers, &#231;a n'aboutit &#224; rien. Moi, je veux savoir la loi. Entre 2000 et 2012, j'ai travaill&#233; &#224; Lyon dans le b&#226;timent. Puis je suis revenu &#224; Marseille &#224; la suite de ma s&#233;paration. Et j'ai &#233;t&#233; employ&#233; comme m&#233;diateur dans les coll&#232;ges. Je ne travaille plus avec les &#233;l&#232;ves. J'en ai marre de les voir. Je tenais les bureaux de vote. Je ne sais plus ce que j'ai &#224; faire. Je vais quitter Marseille.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son expulsion d'un immeuble en voie d'effondrement, dont il payait le loyer, fait s'effondrer en lui ce qui tenait la vie relationnelle et sociale : avec sa vieille voisine qui tirait ce lien &#224; la langue maternelle qu'il parle mal, avec les &#233;l&#232;ves qu'il aidait &#224; se resocialiser, avec la symbolique des bureaux de vote dont il participait au d&#233;pouillement. &lt;i&gt;Je ne sais plus ce que j'ai &#224; faire&lt;/i&gt; dit quelque chose des liens distendus et des attentes disloqu&#233;es, qui vont le pousser &#224; quitter la ville. &lt;i&gt;De la Destruction&lt;/i&gt; montrait comment la symbolique du b&#226;timent d&#233;truit fissure &#224; la fois le lien social et la structure int&#233;rieure ; comment les processus de subjectivation passent par la repr&#233;sentation du lieu de vie comme m&#233;tonymie existentielle et politique. Noureddine, dont la haute silhouette se d&#233;tache du comptoir, ne tient nullement le discours mis&#233;rabiliste de la demande de secours, pas davantage que celui de la r&#233;volte. Il assigne seulement ses d&#233;biteurs, municipaux et &#233;tatiques, &#224; une cr&#233;ance dont il n'attend pas m&#234;me qu'ils s'acquittent pour partir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;4. Dans la tornade des violences polici&#232;res&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; 13h, le &lt;i&gt;Collectif du 5 novembre &#8211; Noailles en col&#232;re&lt;/i&gt; a convoqu&#233; une conf&#233;rence de presse, &#224; deux pas du bar, sur les violences polici&#232;res. Un groupe compact se presse dans la petite salle du cours Julien o&#249; militants, avocats, victimes et t&#233;moins sont &#224; la table-tribune dress&#233;e en h&#226;te. Ce qui s'y dit sid&#232;re l'auditoire. Marseille est au c&#339;ur de cette mont&#233;e en puissance de la brutalisation du politique, de sa gestion par la force qui, un mois plus tard, atteindra de plein fouet le mouvement des Gilets jaunes commenc&#233; le 17 novembre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Un appel &#224; t&#233;moignages a &#233;t&#233; lanc&#233; par le Collectif, &#224; la suite des violences massives qui ont r&#233;prim&#233; la manifestation du 14 novembre pour le droit au logement, cons&#233;cutive aux effondrements. Ces derniers sont d&#233;sormais li&#233;s aux abus commis dans l'&#233;rection du mur &#224; la Plaine. Une m&#234;me politique d'expulsion, d'un c&#244;t&#233; laisse pourrir des immeubles pour en d&#233;loger les locataires et en d&#233;courager les petits propri&#233;taires, et de l'autre &#171; d&#233;construit &#187; intentionnellement un espace de convivialit&#233; populaire pour le requalifier en quartier chic. Le centre-ville devient l'enjeu de politiques sp&#233;culatives qui en d&#233;truisent la convivialit&#233; et en reconfigurent artificiellement l'esth&#233;tique urbanistique, au d&#233;triment de la mixit&#233; sociale qui pr&#233;valait au sein de la population. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les protestations sont une r&#233;volte contre les morts li&#233;es aux effondrements. Elles sont aussi un cri d'alarme contre le mal-logement et la ghetto&#239;sation. Elles constituent la claire revendication d'un droit &#224; exister socialement dans l'espace de la ville, &#224; l'encontre des discriminations et des assignations &#224; la mis&#232;re. La manifestation du 14 novembre en est l'acm&#233;. Il est d'autant plus choquant qu'elle constitue aussi un acm&#233; de la violence r&#233;pressive, dont attestent les organisateurs de cette rencontre :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Il y a eu des chasses &#224; l'homme, des ratonnades, des frappes, des lynchages, contre des riverains, des adolescents, des retrait&#233;s, des journalistes. Des op&#233;rations de maintien de l'ordre &#224; l'encontre de la d&#233;ontologie des professionnels de l'ordre public. Avec pour preuve de nombreux certificats m&#233;dicaux et incapacit&#233;s temporaires de travail. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre t&#233;moin ajoute :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;On use sans sommation de grenades lacrymog&#232;nes lanc&#233;es au hasard. On poursuit les coups au sol, sur la t&#234;te et sur la nuque, avec des blessures et des sutures cr&#226;niennes. On use de grenades de d&#233;sencerclement, et d'injures sexistes, racistes et homophobes. Trois personnes ont subi des peines d'emprisonnement apr&#232;s interpellation.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et les victimes insistent particuli&#232;rement sur cette haine dont elles se sentent l'objet, hors de tout rapport &#224; la question du maintien de l'ordre :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les civils de la BAC nous coursaient derri&#232;re, nous insultaient. J'&#233;tais en train de fuir, ils me frappaient en gueulant : &#171; Sale pute ! &#187; &#192; 20h45, il y a eu un jeune homme bless&#233; par grenade de d&#233;sencerclement. Ente 21h50 et 22h, la violence &#233;tait extr&#234;me. Ils frappent avant de nous dire de d&#233;gager : c'est de la violence et de la haine. &#171; Fils de pute ! &#187; &#171; Bois-la, ta merde &#187;, et ils me versent ma bouteille dessus. &#171; Je vais te d&#233;foncer, sale p&#233;d&#233; ! &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Qui nous prot&#232;ge de la police ? Ils courent et frappent tout le monde. Ils &#233;taient sept hommes et une femme de la BAC en civil, ils voulaient leur course au c&#339;ur de la rue d'Aubagne. Une meute de chiens affam&#233;s, lanc&#233;s dans une chasse &#224; l'homme : &#171; On les a bien tabass&#233;s, on va se faire plaisir avec toi ! &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;C'est &#224; la Plaine que s&#233;vit ensuite la r&#233;pression. D'autres &#233;pisodes entre 22h et 23h15. Il y a un climat d'ins&#233;curit&#233; s&#233;v&#232;re cr&#233;&#233; par la police, et je me sens traumatis&#233;e. Des commissariats ont refus&#233; les plaintes. On a recens&#233; actuellement 29 victimes directes.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les organisateurs, et les avocats qui les accompagnent, insistent enfin sur l'impossibilit&#233; de porter secours aux bless&#233;s, sur les attaques dont les aidants et les soignants sont l'objet. Et sur une claire volont&#233; non seulement de r&#233;primer, mais de terroriser :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;On est en butte &#224; des techniques d'intimidation contre le droit de manifester, sur l'habitat indigne en particulier. Les personnes qui aident se font frapper, on envoie des coups par derri&#232;re, contre des personnes de dos qui fuient, avec une volont&#233; de semer la panique, le chaos et la terreur.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Qui nous prot&#232;ge de la police ?&lt;/i&gt; deviendra, dans les mois qui suivent, avec le d&#233;veloppement du mouvement des Gilets jaunes, un v&#233;ritable &lt;i&gt;le&#239;t motiv&lt;/i&gt;. Et les rappels &#224; l'ordre de la Commission europ&#233;enne des droits de l'homme, ceux de l'ONU ou d'Amnesty International, ceux m&#234;me du syndicat policier VIGI r&#233;volt&#233; de ce qu'on demande &#224; ses hommes, ceux d'une partie de la gendarmerie, n'y feront rien. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ici, Marseille est clairement le laboratoire d'une nouvelle brutalisation du politique, qui &#233;tend aux militants et aux simples protestataires la gestion coloniale des populations qui s'impose depuis des d&#233;cennies dans les quartiers populaires. C'est ce que dit le recours aux Brigades Anti Criminalit&#233;, qui jusque l&#224; n'avaient pas leur place dans la r&#233;pression des mouvement sociaux, d&#233;di&#233;e essentiellement aux CRS. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cette double violence, d'une gestion immobili&#232;re discriminante et meurtri&#232;re, et d'une r&#233;pression haineuse et racis&#233;e, fera dire aux &#233;tudiants : &#171; C'est comme une guerre civile &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;5. Manifester et produire dans le temps de l'actualit&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le samedi 1er d&#233;cembre, nous nous retrouvons &#224; la manifestation qui revendique cette fois non seulement un logement digne pour tous, mais tout simplement un droit de manifester. Elle descend paisiblement, dans une atmosph&#232;re conviviale et ensoleill&#233;e, du haut du cours Julien vers les rues commer&#231;antes du centre. La police est r&#233;guli&#232;rement pr&#233;sente sur le trajet, en tenue ou en civil. Sur la Canebi&#232;re, la ligne qui se d&#233;ploie est rejointe par la manifestation des Gilets jaunes, reprenant les mots d'ordre &#8211; qui n'&#233;taient pas les leurs au d&#233;part &#8211; d'accueil aux migrants, de libert&#233; d'expression et d'&#233;galit&#233; dans le droit au logement. &#192; l'approche du Vieux-Port, le silence est demand&#233; &#224; cette foule, traduisant l'&#233;motion et la solennit&#233; de ce moment, en m&#233;moire aux morts du 5 novembre et aux bless&#233;s du 14. La marche se poursuit lentement, dans cette atmosph&#232;re recueillie, en direction de la mairie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais l&#224;, sans qu'il y ait eu le moindre facteur d&#233;clenchant, les tirs de grenades lacrymog&#232;nes commencent, emp&#234;chant tout acc&#232;s aux abords de la mairie. Des groupes commencent &#224; refluer en panique, la foule gagne les rues adjacentes dans le d&#233;sordre, et ceux qui visaient, de toutes classes et de toutes provenances, &#224; signifier leur dignit&#233; collective, sont trait&#233;s comme une cohorte de cafards dispers&#233;e aux insecticides. &lt;br class='autobr' /&gt;
On apprendra qu'une dame de plus de 80 ans, Zineb Redouane, qui fermait sa fen&#234;tre pour &#233;chapper &#224; la toxicit&#233; des gaz, a &#233;t&#233; vis&#233;e par un tir de grenade lacrymog&#232;ne en pleine face. Elle mourra &#224; l'h&#244;pital le lendemain. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cet inacceptable de la violence tente de se canaliser pour Blanche dans l'explosion d'un po&#232;me :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;d&#233;bris tenus ensemble avant d&#233;compte&lt;br class='autobr' /&gt;
amorces d'anatomie explosive&lt;br class='autobr' /&gt;
cervicales disloqu&#233;es&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;des d&#233;tonations coule un sommeil noir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;fortes images des corps &lt;br class='autobr' /&gt;
courant des corps forc&#233;s aux pleurs et aux crachats&lt;br class='autobr' /&gt;
des corps-adr&#233;naline et de l'humiliation&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le temps d'un workshop ne peut &#234;tre qu'en-de&#231;&#224; d'une actualit&#233; dont l'&#233;motion assaille sans laisser le loisir de penser. Au-del&#224; des images, la puissance sensorielle peut devenir aussi celle du son, qu'il faut travailler. Plusieurs le disent lors des &#233;changes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La question de l'espace commun se pose dans le r&#233;el (lieux de d&#233;bats, collectifs, r&#233;unions), mais elle doit aussi &#234;tre spatialis&#233;e par la sonorisation. L'espace sonore &#224; cr&#233;er va &#234;tre potentialis&#233; visuellement par la photographie. Il y a le bruit de la ville, et il faut p&#233;n&#233;trer dans les zones de travaux, prendre l'espace en photo relativement aux gens. Peupler la ville par le son, et non pas par le bruit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce temps de l'actualit&#233;, dissociant le son du bruit, ne peut trouver sa profondeur que dans une mise en ab&#238;me de son historicit&#233;, qui prend du temps. Et Marseille est le lieu d'une histoire, antique, moderne et contemporaine, particuli&#232;rement complexe et mouvement&#233;e. Depuis sa fondation il y a 2600 ans, Marseille accueille des &#233;migrants, qui construisent sa r&#233;alit&#233; cosmopolite. Mais en termes d'exils, l'immigration actuelle s'affronte aux politiques migratoires qui en rendent l'espace inhabitable. L'arriv&#233;e massive des travailleurs immigr&#233;s &#224; la suite de la d&#233;colonisation a elle-m&#234;me produit, dans la deuxi&#232;me moiti&#233; du XX&#232;me si&#232;cle, des formes de ghetto&#239;sation qui continuent &#224; reconfigurer les socialit&#233;s actuelles. Face &#224; cela, l'invention des arrivants peut &#234;tre une richesse qui contrecarre l'enfermement &#224; quoi m&#232;nent ces politiques. Hors des institutions et ONG, dans et hors associations, se d&#233;veloppent des lieux et solutions issus de l'exp&#233;rience de l'exil, souvent soutenues par la population locale. Les logiques de quartiers, tr&#232;s variables dans une telle ville, cr&#233;ent ainsi des situations multiples. Et l'histoire familiale est riche aussi de ces exp&#233;riences qui ouvrent &#224; un travail r&#233;flexif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;6. Histoire et spectacle&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'artiste am&#233;ricaine Martha Rosler &#233;crivait ainsi en 1991 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La ville est en fait l'endroit o&#249; se d&#233;ploient des processus historiques. La ville incarne et cr&#233;e l'histoire. (&#8230;) Les pratiques documentaires participent de la vie sociale ; elles font sens dans un contexte pr&#233;cis. (&#8230;) C'est la n&#233;cessit&#233; de reconna&#238;tre le lieu &#8211; et l'&#233;poque &#8211; d'o&#249; l'on parle qui est la condition absolue du documentaire social constructif&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Martha Rosler, &#171; Fragments d'une vision m&#233;tropolitaine &#187;, in Sur / sous le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais elle ajoutait :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La vie contemporaine est caract&#233;ris&#233;e par l'effacement de l'histoire et par la perte de la m&#233;moire sociale. La vie sociale est travers&#233;e de multiples flots d'images instantan&#233;es de contestation qui, d&#233;tach&#233;es de leur contexte, viennent s'ajouter aux autres images. (&#8230;) Elles remplacent par l&#224; m&#234;me les distinctions mat&#233;rielles selon leur propre logique d&#233;nu&#233;e de toute &#171; profondeur &#187; (c'est-&#224;-dire anhistorique)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 242.&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;pondre &#224; la question de Foucault &#171; Qu'est-ce que notre actualit&#233; ? &#187;, ce sera justement tenter de s'extraire de l'emprise de l'&#233;v&#233;nement &#8211; et de l'&#233;v&#233;nementiel qui en accompagne le traitement journalistique &#8211; pour r&#233;ancrer les dimensions spectaculaires du pr&#233;sent dans le long terme des invisibilit&#233;s. &lt;br class='autobr' /&gt;
Car une autre forme de violence politique est ce standard d'une repr&#233;sentation du politique index&#233;e sur la visibilit&#233; m&#233;diatique. L'&#201;tat violente d'autant plus impun&#233;ment qu'il se pr&#233;sente comme d&#233;tenteur h&#233;g&#233;monique de la l&#233;gitimit&#233;, ou, selon la formule du sociologue Max Weber, d&#233;tenteur du &#171; monopole de la violence l&#233;gitime &#187;. Mais le recours &#224; la force ne peut se l&#233;gitimer, dans les syst&#232;mes de la repr&#233;sentativit&#233; r&#233;publicaine, que de la proportionnalit&#233; de son usage. Et la protection du droit au logement rel&#232;ve bien d'une responsabilit&#233; publique, qu'elle soit nationale ou municipale. La visite &#224; la rue d'Aubagne du secr&#233;taire d'&#201;tat au logement, qui se d&#233;roule pendant ce travail de terrain, appara&#238;t ainsi dans toute l'intention d'affichage de cette l&#233;gitimation du personnel politique. Et les &#233;tudiants en d&#233;signent clairement la perversion, relay&#233;e par les m&#233;dias officiels : les journalistes n'interrogent ni les t&#233;moins, ni les victimes, ni les associatifs pr&#233;sents, sur leur propre repr&#233;sentation, mais exclusivement sur les paroles du ministre, qui devient alors non plus l'objet d'un soup&#231;on ou l'interpell&#233; d'une revendication, mais le h&#233;ros d'un buzz m&#233;diatique, ou l'acteur principal d'un &#233;pisode de ce feuilleton infini que Guy Debord d&#233;signait comme &lt;i&gt;La Soci&#233;t&#233; du spectacle&lt;/i&gt;. Le cirque m&#233;diatique choque ici les &#233;tudiants par le d&#233;ploiement de son m&#233;pris :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Selon une volontaire, les journalistes les ont ignor&#233;s et ne leur ont pos&#233; aucune question : &#171; Il faut qu'on re-filme, parce qu'on n'a pas la bonne prise &#187;. Beaucoup de t&#233;l&#233;visions et de radios diff&#233;rentes, c'&#233;tait tr&#232;s violent. On lui demandait seulement comment le ministre lui avait parl&#233; et ce qu'il lui avait dit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrer cette iconographie de pouvoir, c'est montrer au contraire la figure du ministre au loin, encadr&#233;e et comme coinc&#233;e par la pr&#233;sence d'un peuple qui lui demande des comptes. C'est sous cet angle critique, que Philippe fera le choix de la prise de vue. &#192; l'encontre de l'opportunisme m&#233;diatique, tout un potentiel esth&#233;tique s'ouvre alors dans les ressources de la photographie documentaire. Le photographe am&#233;ricain Eugen Smith, &#224; Minamata, en avait entam&#233; l'exploration, dans les choix de prise de vue qui orientaient son travail sur la repr&#233;sentation du proc&#232;s opposant les entrepreneurs aux victimes, lors de l'intoxication au mercure d'un village japonais en 1972. Cinq ans plus tard, il mourra des suites de l'agression subie de la part des hommes de main d'une entreprise similaire &#224; celle dont les vigiles gardent aujourd'hui le quartier de La Plaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'intention artistique doit convoquer l'historicit&#233;, elle se fonde par l&#224;-m&#234;me non dans un nostalgique retour m&#233;moriel sur le pass&#233;, mais au contraire dans une projection vers l'avenir. Elle convoque ainsi cette volont&#233; d' &#171; anachronie &#187; que Benjamin, pass&#233; par Marseille, attribuait, en 1940, &#224; l'Ange de l'histoire :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Cette temp&#234;te le pousse irr&#233;sistiblement vers l'avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s'&#233;l&#232;ve jusqu'au ciel. Cette temp&#234;te est ce que nous appelons le progr&#232;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Walter Benjamin, Sur le Concept d'histoire, in &#338;uvres III, Folio Essais, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est de ce long apprentissage de l'anachronie, comme possibilit&#233; de porter un regard critique et collectif sur les destructions de ce qu'on appelle &#171; progr&#232;s &#187;, que la suite de ce travail pourrait relever, pour ce groupe d'&#233;tudiants t&#233;moin et acteur d'une histoire violente &#224; laquelle une exp&#233;rience commune tente encore de donner forme. &lt;br class='autobr' /&gt;
Car de la forme esth&#233;tique d&#233;pend la puissance d'impact de ce qui veut se dire, autant que la repr&#233;sentation du progr&#232;s qu'on souhaite mettre en &#339;uvre. Dans la nuit tombante, les tirs et les feux sur la Canebi&#232;re r&#233;pandent l'odeur suffocante de ces gaz de guerre qu'on appelle, par euph&#233;misation, &#171; lacrymog&#232;nes &#187;, comme s'ils ne produisaient que des larmes. C'est aux artistes de ne surtout pas se contenter de pleurer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Christiane VOLLAIRE&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour l'atelier Philosophies pl&#233;b&#233;iennes de Fertans, &lt;br class='autobr' /&gt;
Samedi 8 f&#233;vrier 2020&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Martha Rosler, &#171; Fragments d'une vision m&#233;tropolitaine &#187;, in &lt;i&gt;Sur / sous le pav&#233;&lt;/i&gt;, Presses Universitaires de Rennes, 2006, p. 243.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 242.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Walter Benjamin, &lt;i&gt;Sur le Concept d'histoire&lt;/i&gt;, in &lt;i&gt;&#338;uvres III&lt;/i&gt;, Folio Essais, Gallimard, 2000, p. 434.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Autres temps de la psychiatrie - Carnet de bord</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=707</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=707</guid>
		<dc:date>2018-07-28T10:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator> Christiane Vollaire</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;AUTRES TEMPS DE LA PSYCHIATRIE CARNET DE BORD &lt;br class='autobr' /&gt;
Participants : &lt;br class='autobr' /&gt;
Philippe R Estelle Romu Claire Florent &lt;br class='autobr' /&gt;
Orgest Ilias Esther Adam V&#233;ro &lt;br class='autobr' /&gt;
Martine Marc Gigliola Thierry Chantal &lt;br class='autobr' /&gt;
Philippe Bonnet St&#233;phane Sarah Marco Isabelle &lt;br class='autobr' /&gt;
Philippe B Christiane &lt;br class='autobr' /&gt;
Vendredi 15 juin &lt;br class='autobr' /&gt;
19h : Choc des pare-chocs : toutes les voitures arrivent en m&#234;me temps sur le devant du g&#238;te. Retrouvailles, pr&#233;sentations, ouverture des coffres, bagages, provisions, pains, cubis, sopalins, d&#233;ballage, mont&#233;e aux (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=31" rel="directory"&gt;&#034;Voyons o&#249; la philo m&#232;ne&#034;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;AUTRES TEMPS DE LA PSYCHIATRIE&lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
CARNET DE BORD&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Participants :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Philippe R&lt;br class='autobr' /&gt;
Estelle &lt;br class='autobr' /&gt;
Romu &lt;br class='autobr' /&gt;
Claire &lt;br class='autobr' /&gt;
Florent&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Orgest&lt;br class='autobr' /&gt;
Ilias&lt;br class='autobr' /&gt;
Esther&lt;br class='autobr' /&gt;
Adam&lt;br class='autobr' /&gt;
V&#233;ro&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Martine&lt;br class='autobr' /&gt;
Marc&lt;br class='autobr' /&gt;
Gigliola&lt;br class='autobr' /&gt;
Thierry&lt;br class='autobr' /&gt;
Chantal&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Philippe Bonnet&lt;br class='autobr' /&gt;
St&#233;phane&lt;br class='autobr' /&gt;
Sarah&lt;br class='autobr' /&gt;
Marco &lt;br class='autobr' /&gt;
Isabelle&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Philippe B&lt;br class='autobr' /&gt;
Christiane&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vendredi 15 juin&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19h : Choc des pare-chocs : toutes les voitures arrivent en m&#234;me temps sur le devant du g&#238;te. Retrouvailles, pr&#233;sentations, ouverture des coffres, bagages, provisions, pains, cubis, sopalins, d&#233;ballage, mont&#233;e aux chambres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20h : Pr&#233;paration de l'ap&#233;ro, tout le monde dehors. Estelle, Philippe R, Orgest, ouvrent les cubis et les mortels feuillet&#233;s atterrissent dans l'arcopal des assiettes creuses dispos&#233;es le long de la table. Philippe B et Christiane descendent de la chambre aux coquelicots le pain noir au charbon et le Langres ramen&#233;s le jour m&#234;me d'une vir&#233;e chez Diderot. Des micro-tartines noir et fromage surgissent autour des feuillet&#233;s, entre les verres de kir et de limonade au pamplemousse. Les nouvelles s'&#233;changent : les boulots des uns, les bouquins des autres, les rencontres, les d&#233;bats en cours, les combats en ordre dispers&#233;, les &#233;clats de rire et les raisons de fureur. Les comit&#233;s de r&#233;dac chaotiques, les textes caviard&#233;s, les ruptures &#233;piques, les chroniques de cin&#233;ma, le quotidien avec les patients, les conflits familiaux, les aventures migrantes, le son des autres langues et l'&#233;coute des histoires autres. La mani&#232;re dont ces &#233;chos, parisiens ou comtois, grecs ou albanais, tch&#232;ques ou suisses, viennent se cogner et rebondir ensemble sur les murs de pierre. Tout ce pr&#233;cipit&#233; qui fait aussi la vie de Fertans, entre les lignes et entre les s&#233;jours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;21h30. Le soleil d&#233;cline sur la min&#233;ralit&#233; de la cour, et les tables se dressent. Avec le vin rouge, arrivent la ratatouille et le riz, les &#233;changes se font moins fluides et plus sectoris&#233;s, selon l'emplacement des chaises. La table &#171; relie et s&#233;pare &#187;, selon le mot d'Arendt. Se pr&#233;cisent les discussions, autour des &#233;coles d'art ou autour de l'exp&#233;rience th&#233;rapeutique, autour des projets th&#233;&#226;traux ou autour des f&#233;odalit&#233;s universitaires. Tandis que Sarah s'occupe des enfants, tout en venant de temps en temps pointer son sourire avec nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;23h. Le reste de la troupe des intervenants de demain arrive de Paris, dans la voiture de Florent. La marmite de ratatouille au riz ressort, de nouvelles assiettes se remplissent, les verres tintent &#224; nouveau, Marco, qui vient d'atterrir dans son gilet pare-balles rouge p&#233;tant, demande d&#233;j&#224; quand est-ce qu'on se casse. La longue Claire fait ses premiers pas dans le monde sauvage des Pl&#233;b&#233;iens de Fertans, tandis qu'Isabelle, telle une aristo v&#233;nitienne &#224; la gorge joliment fleurie, tire sur son vaporetto.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1h du mat. Le r&#233;cit reste en suspens, car la r&#233;dactrice rejoint son complice dans la chambre aux coquelicots. Mais le suspens ne concerne pas les conversations, dont les voix altern&#233;es &#233;pouseront longuement encore leur plong&#233;e dans le sommeil.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_416 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/fertans2-2.png' width='312' height='550' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Samedi 16 juin&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9h15. C'est d&#233;j&#224; tard pour le petit dej, tout le monde commence &#224; se rassembler dans la salle de projection d'en-bas. &lt;strong&gt;Claire&lt;/strong&gt; introduit bri&#232;vement ce contexte de projection, &#233;voquant ce moment de l'occupation alli&#233;e dans le secteur fran&#231;ais du Berlin d'apr&#232;s 1945, o&#249; une part de la pr&#233;sence fran&#231;aise se voulait pr&#233;texte &#224; une red&#233;couverte de la culture cin&#233;matographique commune. Une toile tendue dans ces temps-l&#224;, au c&#339;ur d'un espace aussi al&#233;atoire que celui-ci. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Chronique du tiers-exclu&lt;/i&gt; est lanc&#233; : deux heures d'un temps &#224; la fois intense et lentement d&#233;ploy&#233;, autour de l'h&#244;pital psychiatrique d'Armenti&#232;res, s'ouvrant sur un passage du &lt;i&gt;Neveu de Rameau&lt;/i&gt;, qui y fut r&#233;ellement enferm&#233;. De l'&#233;poque de l'incarc&#233;ration des d&#233;viants, &#224; celle d'un espace concentrationnaire propice &#224; l' &#171; h&#233;catombe des fous &#187; de la p&#233;riode d'occupation allemande, puis aux d&#233;cisions criminellement gestionnaires de la technocratie contemporaine, la filiation se fait jour, dans une bande-son o&#249; le claquement des grilles fait &#233;cho &#224; la planification des d&#233;cisions architecturales et &#224; l'&#233;nonc&#233; de leur cons&#233;quences humaines. La m&#233;canique imparable des cintres de la buanderie fait cliqueter le ballet des blouses et des pyjamas dans une chor&#233;graphie mortif&#232;re qui scande la liste des victimes dans le fracas des portes qui claquent et des verrous referm&#233;s. Et le film se cl&#244;t dans le long travelling d'une all&#233;e jusqu'&#224; la barri&#232;re de contr&#244;le. Dans l'une des hautes pi&#232;ces du lieu, devant une mosa&#239;que, se d&#233;roule la mise en sc&#232;ne, par un groupe de patients et d'infirmiers, des r&#233;cits de la violence du quotidien, depuis ce tournant de 1954 o&#249; la guerre d'Indochine a fait entrer dans le m&#234;me temps &#224; l'h&#244;pital la &#171; scientificit&#233; &#187; de l'invention des neuroleptiques et l'exp&#233;rience &#171; s&#233;curitaire &#187; de la gestion coloniale des populations subalternes. &lt;br class='autobr' /&gt;
Plusieurs de ceux qui regardent ce film ont l'exp&#233;rience, comme soignants ou comme patients, de ce rapport quotidien soignants-soign&#233;s, et interrogent avec passion, comme V&#233;ronique ou Marc, l'exp&#233;rience de cette relation et de cette co-action dans la pr&#233;paration du film et le d&#233;roulement du tournage. D'autres, comme Martine, interviendront dans d'autres discussions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13h30 nous surprend en plein d&#233;bat, qu'il interrompt pour le d&#233;jeuner. L'autre Philippe B, celui qui, sp&#233;cialiste du tir &#224; l'arc, am&#232;ne les fromages et veille sur le barbecue, passe sa t&#234;te barbue dans la salle de projection, et nous le suivons dans la cour. Ap&#233;ro et d&#233;jeuner, anim&#233;s par les r&#233;sonnances du film et de la discussion, se d&#233;roulent autour des saucisses grill&#233;es, rago&#251;t, patates et haricots verts, jusqu'au g&#226;teau citron-pavots d'Estelle.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_418 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/fertans4.png' width='311' height='555' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;15h. &lt;strong&gt;Estelle&lt;/strong&gt; n'est plus aux fourneaux, mais &#224; la table de conf&#233;rence dress&#233;e sous l'auvent, de l'autre c&#244;t&#233; du jardin. &lt;strong&gt;Romu&lt;/strong&gt; y est aussi, et Marco, aupr&#232;s de qui la surveillance a manifestement fait d&#233;faut, y fait une de ces irruptions dont il a le secret, avant d'&#234;tre tra&#238;n&#233; de force jusqu'&#224; sa place assign&#233;e dans l'assistance.&lt;br class='autobr' /&gt;
La parole altern&#233;e d'Estelle et Romu d&#233;ploie devant nous une exp&#233;rience humaine et professionnelle, &#233;clair&#233;e par leurs recherches et leurs lectures, r&#233;fl&#233;chissant leur pratique sans jamais la perdre de vue, &#224; partir de tous les points o&#249; elle fait sens. Ils sont tous les deux infirmiers psys au Colombier, avec seize patients en charge. Ils disent ce que leur enseigne la relation aux patients, ce qu'elle leur dit du fonctionnement de l'institution, de son rapport &#224; l'&#233;tablissement, et de la fa&#231;on dont la relation soignant-soign&#233; peut en &#234;tre potentialis&#233;e ou au contraire bris&#233;e. Et ils montrent comment les &#171; stages &#187; et autres &#171; formation &#187;, suppos&#233;s la soutenir et la compl&#233;ter, viennent au contraire la contredire et l'inhiber, ne tenant aucun compte de la richesse de l'exp&#233;rience de terrain mais visant &#224; lui imposer le surplomb de la rh&#233;torique technocratique. &lt;br class='autobr' /&gt;
La discussion dans l'assistance y fait &#233;cho. L'exp&#233;rience de Marc comme patient, l'extension du tournant gestionnaire &#224; toutes les dimensions de la soci&#233;t&#233;, comme le d&#233;signe Gigliola, le discr&#233;dit g&#233;n&#233;ral jet&#233; sur la volont&#233; de faire sens et de faire communaut&#233;, par l'appellation &#171; has been &#187; identifiant perversement une rh&#233;torique du progr&#232;s &#224; la r&#233;alit&#233; de la r&#233;action et du retour pass&#233;iste au f&#233;odal, toutes ces probl&#233;matique dans lesquelles nous sommes tous, quelles que soient nos origines et nos professions, plong&#233;s jusqu'au cou (en tentant de ne l'&#234;tre pas au-del&#224;) donnent lieu &#224; de multiples d&#233;bats, dans lesquels Marco, cette fois-ci tout ce qu'il y a de plus s&#233;rieux, n'est pas le dernier &#224; ferrailler. Ils sont bien loin d'&#234;tre clos, quand la pause s'impose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17h. C'est &lt;strong&gt;Florent&lt;/strong&gt; qui prend place &#224; la table. Son bouquin &lt;i&gt;L'H&#233;ritage politique de la psychanalyse&lt;/i&gt; vient de sortir. Form&#233; &#224; la philo, puis &#224; la psychanalyse et &#224; la psychoth&#233;rapie, il a fait l'exp&#233;rience de La Borde autant que du travail en institution. Il a eu devant lui les d&#233;rives d'une institution analytique dans le double langage de la vis&#233;e th&#233;rapeutique et de la finalit&#233; dominatrice. Il a v&#233;cu les rapports de pouvoir sous leur forme hi&#233;rarchique interprofessionnelle, comme sous leur forme s&#233;gr&#233;gationniste entre soignants et patients. Et il est all&#233; chercher dans l'histoire de la psychanalyse ce qui peut mettre en &#233;vidence de tout autres modes de rapport au pouvoir, et l&#233;gitimer des alternatives. Il en tire les &#233;l&#233;ments d'une &lt;i&gt;Histoire populaire de la psychanalyse&lt;/i&gt;, en pr&#233;paration, dont il nous livre les &#233;l&#233;ments fondateurs. Non, Freud n'est pas le vieux bourgeois pessimiste et blas&#233; que font surgir certaines interpr&#233;tations du &lt;i&gt;Malaise dans la culture&lt;/i&gt; publi&#233; en 1929. Mais bien plut&#244;t le critique clairvoyant de &lt;i&gt;L'Avenir d'une illusion&lt;/i&gt; publi&#233; deux ans plus t&#244;t. Et, oui, la position de Wilhelm Reich, associant les questionnements politiques du marxisme &#224; la pens&#233;e psychanalytique, a &#233;t&#233; reconnue par Freud lui-m&#234;me dans sa pleine l&#233;gitimit&#233;. Le discours de Freud sur la &#171; psychoth&#233;rapie populaire &#187;, &#224; Budapest, dans la Hongrie r&#233;volutionnaire de 1918, nous le dit, tout comme le travail de la psychanalyste Vera Schmidt dans la Russie sovi&#233;tique. Resituer les mutations de la psychanalyse dans les moments de sa contextualisation politique, rel&#232;ve du m&#234;me geste que resituer l'histoire individuelle de chacun dans le contexte sociopolitique o&#249; elle na&#238;t et qui en &#233;claire les points d'accroche ou de trauma. Et la d&#233;politisation de la psychanalyse, telle qu'elle est massivement pratiqu&#233;e par un contresens sur ses origines m&#234;mes, n'est qu'un des moyens d'en faire un authentique instrument de domination. C'est en quelque sorte &#224; une reconqu&#234;te que Florent nous convie. Et la discussion qui suit son intervention, o&#249; interviennent entre autres Chantal, Thierry et Marc, s'inscrit dans cette dynamique.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_417 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/fertans3-2.png' width='317' height='556' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;20h. Apr&#232;s les &#233;changes nombreux, les verres d'ap&#233;ro circulent &#224; nouveau dans une super lumi&#232;re d'&#233;t&#233;. On s'attable, Isabelle parle de son exp&#233;rience de cin&#233;ma &#224; la Fondation Rothschild (Epahd) : un patient SDF qui voudrait qu'on projette le film qu'il a r&#233;alis&#233; autrefois avec Jean-Fran&#231;ois Balmer, et tout l'imbroglio administratif qui s'ensuit avant que le v&#339;u ne finisse par trouver les voies de sa r&#233;alisation. Les relations entre la Gr&#232;ce et l'Albanie, &#233;voqu&#233;es avec Orgest autour des migrations. L'Atelier de Recherche et de Cr&#233;ation qu'anime Philippe B aux Beaux-arts de Dijon, les expos &#224; venir, les livres en cours et les discussions qu'ils suscitent, les projets collectifs, les voyages d'Estelle et Romu avec leurs patients, les discussions avec Ilias autour de Simone Weil, avec Esther autour de Paris 8, avec St&#233;phane autour de la pratique artistique, avec Adam autour de la relation aux livres et du choix de la langue fran&#231;aise. &lt;br class='autobr' /&gt;
Une histoire populaire des philosophies pl&#233;b&#233;iennes continue de se dire et s'&#233;crire dans les positions crois&#233;es autour de la table de Fertans. Elle se poursuivra dans la nuit, par la discussion des projets communs, avant que le prochain lever du soleil ne nous &#233;loigne &#224; nouveau de ce qui demeure pour nous le palais ouvert de Philippe et Estelle.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Howard Zinn, face au d&#233;ni de l'histoire populaire</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=556</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=556</guid>
		<dc:date>2016-07-09T07:43:31Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator> Christiane Vollaire</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Howard Zinn, historien am&#233;ricain (1922-2010) a travers&#233; l'histoire du XX&#232;me si&#232;cle am&#233;ricain &#224; partir de ses marges : exclusion qui a suivi l'extermination des Indiens, lutte pour les droits civiques, mouvement ouvrier. Issu lui-m&#234;me d'une famille ouvri&#232;re, engag&#233; dans l'arm&#233;e de l'air pendant la Deuxi&#232;me Guerre mondiale, c'est seulement gr&#226;ce au GI Bill (loi de 1944 permettant aux v&#233;t&#233;rans de s'inscrire gratuitement &#224; l'Universit&#233;) qu'il a eu acc&#232;s &#224; l'enseignement sup&#233;rieur. Devenu en 1956 (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=31" rel="directory"&gt;&#034;Voyons o&#249; la philo m&#232;ne&#034;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Howard Zinn, historien am&#233;ricain (1922-2010) a travers&#233; l'histoire du XX&#232;me si&#232;cle am&#233;ricain &#224; partir de ses marges : exclusion qui a suivi l'extermination des Indiens, lutte pour les droits civiques, mouvement ouvrier. Issu lui-m&#234;me d'une famille ouvri&#232;re, engag&#233; dans l'arm&#233;e de l'air pendant la Deuxi&#232;me Guerre mondiale, c'est seulement gr&#226;ce au &lt;i&gt;GI Bill&lt;/i&gt; (loi de 1944 permettant aux v&#233;t&#233;rans de s'inscrire gratuitement &#224; l'Universit&#233;) qu'il a eu acc&#232;s &#224; l'enseignement sup&#233;rieur. Devenu en 1956 directeur du d&#233;partement de sciences sociales du Spelman College d'Atlanta, il en est renvoy&#233; en 1963 pour ses prises de position politiques, et int&#232;gre un an plus tard le d&#233;partement de sciences politiques de l'Universit&#233; de Boston, o&#249; se d&#233;roulera le reste de sa carri&#232;re. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il offre ainsi le paradigme d'une pens&#233;e historique non seulement consciente qu'il ne saurait exister de &#171; neutralit&#233; &#187; de l'information (1), mais soucieuse de faire du savoir un &#233;l&#233;ment d&#233;terminant de la mobilisation. De m&#234;me que la Pl&#232;be, dans la Rome des d&#233;buts de la R&#233;publique, a d&#251; revendiquer la part de l'espace politique qui lui &#233;tait refus&#233;e, pour que cet espace devienne v&#233;ritablement public, de m&#234;me &lt;i&gt;Une Histoire populaire des &#201;tats-Unis&lt;/i&gt;, qu'il publie entre 1980 et 2000, fait &#233;merger une r&#233;alit&#233; du conflit, de la lutte et de la revendication qui traverse aussi bien les probl&#233;matiques post-coloniales que les conflits inter ou intra-nationaux. Il s'agit pour Zinn de faire exister et vivre un espace public r&#233;appropri&#233; par ses v&#233;ritables acteurs, pour que les discours dominants (ceux, en particulier, des manuels d'histoire tels qu'ils transmettent la tradition officielle) soient pris pour ce qu'ils sont : non des produits de l' &#171; objectivit&#233; scientifique &#187; qu'ils pr&#233;tendent mettre en oeuvre, mais au contraire des effets de ce que la pens&#233;e foucaldienne imputait au contr&#244;le social, et des sources de sa reconduction. &lt;br class='autobr' /&gt;
Recentrer l'histoire sur ses marges est ainsi pour Zinn une entreprise de reconqu&#234;te : il s'agit de se r&#233;approprier son v&#233;ritable centre, dans une logique dont l'historien ne peut pas se pr&#233;tendre seulement t&#233;moin, mais dont il doit se reconna&#238;tre acteur. Si l'histoire doit produire du commun (fonction que lui assignait d&#233;j&#224; H&#233;rodote, au V&#232;me si&#232;cle av. JC, en &#233;crivant ses &lt;i&gt;Enqu&#234;tes&lt;/i&gt;), alors elle participe n&#233;cessairement, &#224; un degr&#233; ou &#224; un autre, des jeux de pouvoir qu'elle met en sc&#232;ne dans le r&#233;cit. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les jeux de double langage que Zinn explicite, les conflictualit&#233;s latentes qu'il met au jour, les mobilisations dont il produit le r&#233;cit, participent de cette &lt;i&gt;Histoire populaire des Etats-Unis&lt;/i&gt; qui n'est pas seulement celle d'un pays, mais celle d'une configuration politique de la modernit&#233;, dont il offre une interpr&#233;tation aussi bien de ses origines que de ses logiques internes. Cette configuration interroge la notion m&#234;me de &#171; populaire &#187; en posant, par l'histoire, la question d'un espace commun de l'action politique dont la connaissance du pass&#233; puisse poser les fondements. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le titre originel de l'ouvrage, &lt;i&gt;A People's History of the United States&lt;/i&gt;, est plus &#233;loquent que sa traduction : il ne dit pas que l'histoire vise un public &#171; populaire &#187;, mais que c'est l'histoire du peuple am&#233;ricain, dans toute la diversit&#233; de ses composantes et les clivages de ses classes. Zinn vise &#224; montrer que la construction d'une centralit&#233; historique, sa pr&#233;tention &#224; la neutralit&#233; et son affectation de scientificit&#233; n'ont pas seulement abouti &#224; l&#233;gitimer des formes d'usurpation, mais &#224; les produire, en posant un d&#233;ni sur les puissances de revendication dont son r&#233;cit se veut porteur. Il ne s'agit de rien moins pour lui que de reconstruire un peuple par ses marges, en renvoyant la centralit&#233; du pouvoir aux p&#233;riph&#233;ries de l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 Voir &#224; ce propos son ouvrage &lt;i&gt;L'impossible neutralit&#233;, Autobiographie d'un historien et militant&lt;/i&gt;, Agone, 2006.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Leaning against the bunker (en anglais et fran&#231;ais)</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=446</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=446</guid>
		<dc:date>2014-10-30T11:45:16Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator> Christiane Vollaire</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;In 1975, the architect Paul Virilio wrote Bunker Arch&#233;ologie for an exhibition with the same name. Here we can read : &lt;br class='autobr' /&gt;
This overview safely brought me back to my own weight, its heat and to this solid backrest on which I was leaning : this massive concrete slope, this useless thing that only interested me as nothing more than a vestige of World War II, just an illustration in a story, one of all-out war. (Translated from the French edition.) &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce tour d'horizon sans accident me ramenait &#224; (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=42" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; : &#034;Les usages politiques du corps&#034; en Albanie aout 2014&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;In 1975, the architect Paul Virilio wrote &lt;i&gt;Bunker Arch&#233;ologie &lt;/i&gt; for an exhibition with the same name. Here we can read :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;This overview safely brought me back to my own weight, its heat and to this solid backrest on which I was leaning : this massive concrete slope, this useless thing that only interested me as nothing more than a vestige of World War II, just an illustration in a story, one of all-out war. (&lt;i&gt;Translated from the French edition.&lt;/i&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce tour d'horizon sans accident me ramenait &#224; mon propre poids, &#224; la chaleur et &#224; ce dossier solide contre lequel j'&#233;tais install&#233; : ce massif de b&#233;ton inclin&#233;, cette chose sans valeur qui n'avait su m'int&#233;resser jusqu'alors autrement que comme un vestige de la Seconde Guerre mondiale, autrement que comme l'illustration d'une histoire, celle de la guerre totale. (1)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;We would like to ask here in Albania, where the ground is riddled with them, how the concrete bunker, with this weighty body resting against it, fits into a European history which leans on total war. What the bunker represents, in its genuine massiveness as well as in the abstract space it creates, as a negation of body dynamics and fluidity of movement. What potential for destruction feeds on this relationship to the indestructible, and what sensorial violence builds itself into the absolutist relationship to defense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The bunker is a political use of habitat &#8211; its military side. But through this, it also creates a political usage of the body. Virilio's text, introduces an analysis through autobiographical experience which is &#8211; not that of a soldier, but of a child, born in 1932, who was forbidden to access the seaside during the forties where the Nazi occupier was building the Atlantic Wall on French coasts :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;During my childhood, public access to the European seashore was prohibited due to construction ; they had built a wall and it wasn't until the summer of 1945 that I saw the Ocean, in the estuary of the Loire. (&#8230;) It was a frontier that an army had just abandoned, and the meaning of this vast sea was, for me, inseparable from the appearance of a deserted battlefield.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant ma jeunesse, le littoral europ&#233;en &#233;tait interdit au public pour cause de travaux ; on y b&#226;tissait un mur et je ne d&#233;couvris l'Oc&#233;an, dans l'estuaire de la Loire, qu'au cours de l'&#233;t&#233; 1945. (&#8230;) C'&#233;tait une fronti&#232;re qu'une arm&#233;e venait &#224; peine d'abandonner, et la signification de cette immensit&#233; marine &#233;tait ins&#233;parable pour moi de cet aspect de champ de bataille d&#233;sert&#233;.&lt;/i&gt;(2)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Here the bunker has become a forbidden landscape &#8211; forbidden to access and look at &#8211; an uninhabitable space, turned into military terrain, in an occupied zone, on French territory, by the enemy. In Albania, the experience of the bunker would be quite different : it is much later (1967 to 1991) and part of a strategic plan of internalization by the inhabitants of the fight against the invader ; it appears as a civil defense plan and a &#8220;war of the people,&#8221; disassociated from the military profession and its specific responsibilities.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It is clear that the ideology of the bunker is linked to Albania's isolationism during the sixties : having broken ties with a &#034;de-Stalinizing&#8221; Soviet Union in order to make an alliance with Maoist China much further away ; in a rivalry with Titoist Yugoslavia trying to subsume it ; neighboring a NATO-aligned Greece, Albania appears as an island of opposition in all directions, whose isolation is further exacerbated in the late seventies, with its break with China. The bunker is therefore a representation of identity, like the eagle's nest &#8211; symbol of a defensive and surrounded position &#8211; perfectly adequate to the diplomatic reality of the country and its model, which is still relevant today, apparent even in its touristic gadgets (such as ashtrays or souvenir gifts), as an emblem and an archetypal representation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It is striking to see how this isolationist and defensive configuration, which seems to characterize the use of the bunker in Albania during the 1960s, comes into apparent conflict with the expansionist ideology of the Nazi offensive system of the thirties and forties, which used the bunker as a major part of the construction of the Atlantic Wall. Virilio highlights this paradoxical usage of the bunker by Nazi Germany in the Fuhrer's resistance to doing military inspection :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;The dictator's constantly repeated refusal to visit the Atlantic Wall is significant : the bunkers of the European coastline are, from the beginning, funeral monuments of the German dream.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les refus constamment r&#233;p&#233;t&#233;s du dictateur de visiter le Mur de l'Atlantique sont significatifs ; les bunkers du littoral europ&#233;en sont d&#232;s l'origine des monuments fun&#233;raires du r&#234;ve allemand.&lt;/i&gt;(3)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Virilio interprets this refusal using Mao Zedong's analysis, given by in 1942, of the Nazi strategy :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;If Hitler is forced to move to strategic defense, the fate of fascism is set. Indeed, a State such as that of the Third Reich has, from its birth, based all of its political and military life on the offensive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si Hitler est contraint de passer &#224; la d&#233;fense strat&#233;gique, le sort du fascisme est r&#233;gl&#233; ; en effet, un Etat comme celui du III&#232;me Reich a, d&#232;s sa naissance, fond&#233; toute sa vie politique et militaire sur l'offensive. &lt;/i&gt;(4)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Funeral monument of the German dream,&#8221; the bunker was, in fact the final resting place in which the core of German Nazism, as well as its leader, would be put to death in the heart of Berlin in April 1945.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Virilio continues to show how this military architecture is indeed a funerary architecture, evoking the mausoleum, crypt, and catacombs. And Ismail Kadare connects it to the characteristics of the pyramid. By passing from the offensive to the defensive, any system, political or military, fossilizes and degrades the affirmative and energizing intention of the active into the reluctance of the reactive. Here Virilio cites &lt;i&gt;Mein Kampf&lt;/i&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;The idea of protection haunts and fills life.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e de protection hante et remplit la vie.&lt;/i&gt;(5)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;But the system of protection is precisely the contrary of expansion. It implies withdrawal, constraint, refusal of deployment, and the permanent presence of impediment. This is how Virilio describes the bunker from the inside :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;The different volumes are too narrow for normal activity, for any real freedom of movement ; the entire edifice weighs on the shoulders of the occupant. Like a piece of clothing that is a little bit too big irritates you as much as it covers you, the casing of concrete and steel hinders you at the &#8220;armholes&#8221; and tends to fix you in a kind of semi-paralysis rather close to illness.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les diff&#233;rents volumes sont trop &#233;troits pour une activit&#233; normale, pour une r&#233;elle mobilit&#233; du corps ; tout l'&#233;difice p&#232;se sur les &#233;paules de l'occupant. Comme un habit &#224; peine trop grand vous embarrasse autant qu'il vous couvre, l'enveloppe de b&#233;ton et d'acier vous g&#234;ne aux entournures et tend &#224; vous figer dans une semi-paralysie assez proche de celle de la maladie. &lt;/i&gt;(6)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Weighing, irritating, bothering, hindering, these are indeed the dynamics of a body, ill at ease in a habitat which has become a &#8220;habit,&#8221; and thereby producing new habits of the body, or, to use Bourdieusian terminology, a new &lt;i&gt;habitus&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The bunker, because it a political space, is also an aesthetic place in the broad sense : a mode of self-representation resulting from the architecture. A &#8220;self&#8221; constrained, awkward, and obstructed by its habitat. Claiming protection, the architectural space aims to obstruct a way of life, subjecting the occupant to new modes of subjectification : those of immobilization. Virilio further shows the parallel of habitat / &#8220;habit,&#8221; drawing from medieval armaments and body armor (cuirass).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;The relationship between habit/habitat is, during times of war, extremely narrow and the identification of the armor (the cuirass) of the body to the armoring (&#8220;cuirassement&#8221;) of stone leads us to assess other analogies between territorial forms and those of the animal body : the throat, the shoulder, the nipple, etc., last examples of a land identified with Mother Earth, to Chthonic deities.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La relation habit / habitat est, en p&#233;riode de guerre, extr&#234;mement &#233;troite, et l'identification de la cuirasse du corps au cuirassement de pierre nous conduit &#224; l'estimation d'autres analogies entre les formes du corps territorial et celles du corps animal : la gorge, l'&#233;paulement, le mamelon, etc., derniers exemples d'un terroir identifi&#233; &#224; la Terre M&#232;re, aux divinit&#233;s chtoniennes. &lt;/i&gt;(7)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;If the forms of territorial bodies become analogous to those of the animal body, they are nevertheless deprived of the biological plasticity which characterizes its potential for adaptation, mutation, and transformation. In short, what a living being does in interaction with its environment. The &#8220;territorial&#8221; body is thus, in reality, a de-territorialized body in the most &#8220;devitalizing&#8221; sense of the term (removing a nerve or vitality) &#8211; deprived of exchange with its environment. The body armor &#8220;habit,&#8221; like a hard shell, petrifies movement and blocks the circulation. But it also gets rid of any porosity, everything that, producing an interaction, allows it to breathe. And the cryptic habitat becomes a sort of tomb, excluding its inhabitant from the world of the living.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Slowed in his physical activity but attentive, anxious of the catastrophic probabilities of his environment, the inhabitant of these places of peril is oppressed by a singular weight : he actually already possesses this rigor mortis that the protection of the shelter was supposed to help him avoid.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ralenti dans son activit&#233; physique mai attentif, anxieux des probabilit&#233;s catastrophiques de son environnement, l'habitant de ces lieux du p&#233;ril est oppress&#233; par une singuli&#232;re pesanteur : en fait, il poss&#232;de d&#233;j&#224; cette rigidit&#233; cadav&#233;rique que la protection de l'abri &#233;tait cens&#233;e lui &#233;viter.&lt;/i&gt;(8)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The constant lived experience of the environment as hazard produces the mortifying effect of the anticipation of disappearance, which the bunker experience crystalizes in a performative way. Through the bunker, social ties are thus unraveled for the benefit of the thanato-politics of the cemetery and burial, carriers of an oppressive feeling.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;And this mental test of oppression has its physical side, since it's in terms of this pressure that Virilio describes the space of the bunker, like that of a submarine in a terrestrial milieu : resistant because it is intentionally unsuitable to the hostile characteristics of an environment destined to evacuate it.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It might just as well be in the space of a flying saucer &#8211; in any case, something soilless. And Virilio frames this soilless-ness in technological terms of material strength : reinforced concrete or cast, concrete has the peculiarity of originally being a liquid element, solidified in the molding process, in order to create a faultless support. As such, it not only presents no porosity but, paradoxically rests on no foundation. Virilio writes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;The bunker has no true foundation ; it floats on the ground which is not just a base for balance, but a random and moving area which connects, by extending it, to the marine area.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le bunker n'est plus r&#233;ellement fond&#233; ; il flotte sur un sol qui n'est plus un socle &#224; son &#233;quilibre, mais une &#233;tendue mouvante et al&#233;atoire qui s'apparente, en la prolongeant, &#224; l'&#233;tendue marine.&lt;/i&gt;(9)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;This lack of distinction between the liquid and ultra-solid, which characterizes the bunker, radically disassociates it from the territory it occupies. Stranger to its environment, without anchoring, it bursts onto its terrain in a floating state. A number of bunkers in the Atlantic Wall are constructed on the sand, placed on a non-fixed area, accessible to the vagaries of the tide, to the movements of the nearby liquid ecosystem. And, for this reason as well, concrete will not be subjected to the fate of more or less organic materials : it can sink into the ground or it can tip if the soil changes, but will not fall in ruins, it will not come undone like a structure made of wood or stone. It will continue to hover like a UFO in the landscape, possibly uprooted but not crumbling. Thus, it has continued to fulfill its function of resistance to its milieu at the same time that its usage has become obsolete. The bunkers of the Atlantic coast, when Virilio came to photograph them from 1958 to 1965, were in this situation of obsolescence. As well as for the 700,000 bunkers (one for every four inhabitants) all over Albania left in rural zones as well as urban, since the 90s and the fall of the Blocs, according to the decision of Enver Hodja, which have been deprived of the defensive meaning they were originally given.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The chapter &#8220;Esth&#233;tique de la disparition&#8221; (&lt;i&gt;Aesthetics of Disappearance&lt;/i&gt;), in the 1991 edition of Demi-cercle which reproduced these images, is completely dedicated to the visibility of this obsolescence : that of the shifting object in the sand, its upheaval, its slides, its unintentional burying linked to the vagaries of the tides or exterior conditions. The visual impression is always the same : that of an architectural object as equally well preserved and wholly unfounded, where the ravages of time affect neither its volume, nor its structure, only the environment. From a semiological point of view, objects, through their massive presence, continue to give meaning to a landscape, by imposing their symbolic forms on it : that of an existential experience of hostility, the constancy of the unattainable, of withdrawal and negativity, the inaccessibility of intentional aggression as well as time. Something which seems less destined to protect life than to deny the course.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ramparts, walls, castle forts or medieval towns, classic fortifications, Vauban star systems, and general standards of military engineering, appear, regardless of their offensive potential (one that connotes same term, &#034;deadly,&#034; to describe their openings), as spaces, despite everything and ultimately, for the protection of life, enclosures where exchanges can take place, a social life holds, even in the state of siege. Bunkers are spaces for the burial of life, and because of this they are even non-spaces, places of absolute non-communication, where their manufacturing secrets constitute a danger, even in the eyes of those who ordered them. Such was the fate of the military engineers who created them : Fritz Todt for Nazi Germany, whose name is close to the word &#034;Tod&#034; which means death in German, after having given his name to the body which organizes all German military defense machines, died in 1942 when his plane exploded upon return from a meeting with Hitler ; and Josif Zegali, after having constructed, starting in 1961, the bunker complex and thousands of kilometers of tunnels which contributed to depletion of the Albanian economy, and in which one hundred workers died each year, was shut out and imprisoned for eight years by his own commanders during the purges of 1974.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It seems that in all cases the idea man must be, in one way or another, removed by his backer, just like a code depository which must remain hidden, a defense secret which, when shared, reinforces feelings of insecurity. As if the paranoid design of the bunker could only evoke its own &#8220;mise en abyme,&#8221; the mirrored effect of one's intentions reflected back on its producer. But insecurity reinforces historical changes of military genius itself. Concrete as a construction material was invented in the 1850s, and came into popular use during the 1930s, with the use of pre-cast concrete, which increased the strength of the material. The military concept of the concrete bunker was born at the same time as the invention of nuclear weapons : this is when the possibility of a disintegrated environment emerges, beginning with the heart of matter itself, where the question of an absolute protectionism arises. Environmental hostility is made complete by nuclear potential ; the foil is that of complete impenetrability of the environment. The fantasy would flourish in science-fiction novels, but the reality lives on, on the Western European coasts as well as on the whole of Albanian territory threatened by the Cold War.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Initiated by the rupture of the Nazi-Soviet pact, reconfigured by the Sino-Soviet split, and endangered by the Sino-American alliance, the Albanian system, stake in the confrontations between the Adriatic Sea blocs, has produced the paradigm of the bunker not as a stopgap for an expansionist ideology cornered into a defensive position like the Atlantic Wall, but rather a bio-political destiny, the unassailable eagle's nest, and a figure of isolationism. A specific representation of spatiality, whose ideology of the ghetto could be one of its modes of continuation, is reconfigured in a multiplicity of contemporary relationships to the question of immunity. The bunker is a paradigm of the immune system.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;But Virilio also examines the bunker as a figure of warring temporal regimes, around the confrontation, in what he calls an &#8220;archeology of the brutal encounter.&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;The construction of strategic and tactical infrastructures through the ages is only a kind of &#8220;archeology of brutal encounters,&#8221; of the impact of collision and a highway smash-up.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La construction des infrastructures strat&#233;giques et tactiques au cours des &#226;ges n'est en fait qu'une &#171; arch&#233;ologie de la rencontre brutale &#187; ; de l'impact &#224; la collision et au t&#233;lescopage autoroutier. &lt;/i&gt;(10)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The impact is military, but the corresponding collision is more generally technological : the highway accident, in its statistical reiterations, thus becomes a mode of &#8220;brutal encounter&#8221; : not intentional in the way of the warrior, yet fully programmable. And the vehicle is clearly this reinforced enclosure where we can experience shock resistance, and the armored car could be the model for a mobile bunker.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thus, the violence of the shocks become proportional to the speed of the impact, against which resistance must be complete and immediate, producing an acceleration of wartime, from the Nazi Blitzkrieg objective to America's atomic bombings, complete destruction in a fraction of a second. Virilio notes as well that the territorial extension of a potential combatant in colonial wars, then World Wars, corresponds with the reduction of military time in industrial societies :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;On the one hand, we see more and more extensive wars (&#8230;) and on the other, more and more intensive assaults with the development of destructive energy (from the first &#8220;steel storm&#8221; during the Crimean War in 1854 until the atomic blast of 1945).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une part on assiste &#224; des guerres de plus en plus extensives (&#8230;) et d'autre part &#224; des assauts de plus en plus intensifs quant au d&#233;veloppement de l'&#233;nergie destructrice (depuis le premier &#171; ouragan d'acier &#187; lors de la guerre de Crim&#233;e en 1854 jusqu'&#224; la d&#233;flagration atomique de 1945).&lt;/i&gt;(11)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Yet it is precisely this extreme reduction of wartime for military-industrial powers, which requires a tighter defensive unit, the most impact resistant, the most proactive&#8230;and thus the most constraining during times of peace. A relatively long peace, but fully occupied by preparation for an extremely short wartime : it's this temporality which the building of bunkers deals with. And as such it foreshadows the worrying precariousness and the security of contemporary peace time. Virilio shows how the architect of the Third Reich, Albert Speer, devised the work organization and was the only major Nazi manager who went unpunished though his projects went further than the Fuhrer's own aims :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;He disagreed with the Fuhrer, who wanted to avoid taking prisoners on the Russian Front : exterminating men, it's a waste of workforce, it deprives us of workers ; it is more profitable to work them to death in camps or in the tunnels of Mittelwerke. (&#8230;) Speer proposed to Hitler an extreme lowering of the German way of life, a draconian hardening of working conditions, which the Fuhrer refused.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il d&#233;sapprouve le F&#252;hrer, qui voudrait &#233;viter de faire des prisonniers sur le front russe : exterminer des hommes, c'est gaspiller de la force de travail, c'est se priver de main d'&#339;uvre ; il est plus rentable de la faire mourir &#224; la t&#226;che dans les camps ou les tunnels des Mittelwerke. (&#8230;)&lt;br class='autobr' /&gt;
Speer propose &#224; Hitler un abaissement extr&#234;me du niveau de vie allemand, un durcissement draconien des conditions de travail, que le F&#252;hrer refuse.&lt;/i&gt;(12)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The question that the prospect of war resolves is that of labor law. Just as Julius Caesar only took prisoners for the purpose of building the bridges he needed, and that slavery was therefore more than just territorial conquest, in the eyes of Speer, the true purpose of the war, even the extension of armies on the Eastern Front should have for its aim, the enlistment of prisoners into forced labor. When the bombing of Germany showed that a fearful population cannot rebel against the leaders in charge of the massacre, Speer proposed to enroll the Germans themselves into forced labor, for a completely mobilized force incessantly preparing for the ongoing conflict, leaving suicide as the only alternative to full-scale war :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Destruction becomes a mode of production, war extends not only in dimensions, in space, but to the whole of reality. The conflict has become limitless and therefore without goals. It will never come to an end and, in 1945, the atomic situation will only perpetuate it : the State has become suicidal. (&#8230;)&lt;br class='autobr' /&gt;
The collision between the army and the building has taken place, the &#8220;law of the ruins&#8221; has taken a new meaning, the builder has become destroyer, the architect in power has become the architect of power.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La destruction devenant une forme de la production, la guerre s'&#233;tend d&#233;sormais non plus aux seules dimensions, de l'espace, mais &#224; l'ensemble de la r&#233;alit&#233;. Le conflit est devenu sans limites et donc sans but. Il ne s'ach&#232;vera plus et, en 1945, la situation atomique le perp&#233;tuera : l'Etat est devenu suicidaire. (&#8230;)&lt;br class='autobr' /&gt;
La collision entre l'arme et le b&#226;timent a eu lieu, la &#171; loi des ruines &#187; a pris un nouveau sens, le constructeur est devenu destructeur, l'architecte au pouvoir est devenu l'architecte du pouvoir.&lt;/i&gt;(13)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Speer, succeeding Todt after his plane crash, moved from the status of architect to military engineer, and finally, strategist. The &#8220;law of the ruins&#8221; which he put in place aimed to turn the whole country into a vast bunker, where the inhabitants are no longer the builders, and the process of construction has become one of self-destruction. Virilo considers the architect of the Third Reich the most diehard of its strategists. At the same time, we can see a foreshadowing of the world's relationship to work which begins at the end of the Cold War.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;This forced recruitment appears, retrospectively, in what has become the model of contemporary globalization, to be the process of the &#8220;invisibilization&#8221; of work and the &#8220;clandestinization&#8221; of workers and delocalization, which has transformed Schengen Europe, into simultaneously a space for the fluid circulation of capital and an insurmountable fortress for migrants : the &#8220;law of the ruins&#8221; produces bunkerized spaces, ghettoized by discrimination. Foucault said, in his class at Coll&#232;ge de France, &#8220;We must defend society&#8221; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Plut&#244;t que le triple pr&#233;alable de la loi, de l'unit&#233; du sujet &#8211; qui fait de la souverainet&#233; la source du pouvoir et le fondement des institutions -, je crois qu'il faut prendre le triple point de vue des techniques, de l'h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; des techniques et de leur effet d'assujettissement, qui font des proc&#233;d&#233;s de domination la trame effective des relations de pouvoir et des grands appareils de pouvoir. La fabrication des sujets plut&#244;t que la gen&#232;se du souverain : voil&#224; le th&#232;me g&#233;n&#233;ral.&lt;/i&gt;(14)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It seems obvious that the analysis of the bunker's technology fully verifies such an assertion : it's a technocratic idea of the bunker, of its usage and functions, which allow us to understand how its apparatus, subjugated by its own functions of subjectification, can turn an individualized populous into an innumerable troop/herd of people enslaved to a mechanism of confinement. It is also this legacy which allows us to understand the contemporary world as a consequence of what we were supposed to avoid, of powers which claimed to conquer, but has actually promoted a spectral return.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;As such, Foucault shows the shift of responsibility from the architect to the engineer in what he calls the &#8220;police State,&#8221; which is in no way a totalitarian State, but the State as it has been since the 17th century, at the time of the &#8220;Great withdrawal.&#8221; A periodization was established, allowing us to understand political choices caused by successive technical changes. Referring to 19th century France, he wrote :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;With the birth of these new techniques and these new economic processes, we see the appearance of a concept of space which is no longer modeled on the urbanization of territory such that it envisions the police State, but which goes well beyond the limits of urbanism and architecture. (&#8230;) L'Ecole des Ponts et chausses and the primary role which it has played in the political rationale of France is part of that. Those who thought about space were not the architects, but engineers, builders of bridges, routes, viaducts, railroads, as well as the graduates of Ecole Polytechnique who practically control the French railway system. (&#8230;) Architects are neither engineers nor technicians of three major variables : territory, communication, and speed. These are three things which fall outside of their domain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Avec la naissance de ces nouvelles techniques et de ces nouveaux processus &#233;conomiques, on voit appara&#238;tre une conception de l'espace qui ne se mod&#232;le plus sur l'urbanisation du territoire telle que l'envisage l'Etat de police, mais qui va bien au-del&#224; des limites de l'urbanisme et de l'architecture. (&#8230;) L'Ecole des Ponts et chauss&#233;es et le r&#244;le capital qu'elle a jou&#233; dans la rationalit&#233; politique de la France font partie de cela. Ceux qui pensaient l'espace n'&#233;taient pas les architectes, mais les ing&#233;nieurs, les constructeurs de ponts, de routes, de viaducs, de chemins de fer, ainsi que les polytechniciens qui contr&#244;laient pratiquement les chemins de fer fran&#231;ais. (&#8230;) (Les architectes) ne sont ni les ing&#233;nieurs ni les techniciens des trois grandes variables : territoire, communication et vitesse. Ce sont l&#224; des choses qui &#233;chappent &#224; leur domaine.&lt;/i&gt;(14)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;This dispossession of architects by engineers is, needless to say, taken into consideration by Virilio, architect and urbanist writing about Albert Speer, the architect who took on the responsibility of military engineering for the Third Reich at the beginning of 1942. Firstly, we are no longer considering spaces in terms of appropriation, balance, or conviviality, but in terms of power, strategy, and domination. Now Virilio show how such a concept, purely military, has truly contaminated civilian life in a recruitment process. The police State has become virtually indistinguishable from the war State. In any case a State at the ready to go to war, less for fighting an outside enemy than to secure interior dominance, and to reconfigure the process of subjectification into a process of domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;It is no longer with distancing but by burying that the warrior seeks to parry the blows of his adversary. (&#8230;) Another planet fundamentally uninhabitable by man and not only for the soldier, this is what modern war creates. (&#8230;) All of this is present in the signification of solid concrete, built to withstand shells as well as bombs, poison gas, and flamethrowers. (&#8230;) Space is finally homogenized, absolute war has become a reality, the monolith is its monument.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est plus dans le distancement mais dans l'enfouissement que l'homme de guerre cherche la parade aux coups de son adversaire. (&#8230;) Une autre plan&#232;te fonci&#232;rement inhabitable pour l'homme, et pas uniquement pour le soldat, voil&#224; ce que r&#233;alise l'art de la guerre moderne. (&#8230;) Tout ceci est pr&#233;sent dans la signification du massif de b&#233;ton, construit pour r&#233;sister aussi bien aux obus qu'aux bombes, aux gaz asphyxiants qu'aux lance-flammes. (&#8230;) L'espace est enfin homog&#233;n&#233;is&#233;, la guerre absolue est devenue r&#233;alit&#233;, le monolithe est son monument.&lt;/i&gt;(16)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The flawless monolith of the bunker, turned monument to uninhabitable space, is a civil space built on the model of hostility. In a small book published in 2010 following the subprime mortgage crisis in the USA, during which a predatory financial system caused, between 2007 and 2011, thousands of small borrowers to lose ownership of their homes, the architect Jean-Paul Doll&#233; wrote :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;When the financial bubble bursts, when the reality comes back to the repressed, there is nothing left in the world, but a nothing which propagates like a virus and destroys everything like the passing of Attila the Hun. (&#8230;) Capitalism (&#8230;) now appears to be, not so much a desire to acquire, to possess, as, more fundamentally to extort, to expropriate, of winning, of mastering, which means in any case to make the competitor disappear, to destroy the adversary. To annihilate is the goal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque la bulle financi&#232;re &#233;clate, quand le r&#233;el revient comme retour du refoul&#233;, il ne reste rien du monde, mais un rien qui se propage comme un virus, et d&#233;truit tout comme Attila sur sentiment passage. (&#8230;)&lt;br class='autobr' /&gt;
Le capitalisme (&#8230;) se pr&#233;sente maintenant, non pas tant comme d&#233;sir d'acqu&#233;rir, de poss&#233;der, que, plus fondamentalement, d'extorquer, d'exproprier, de gagner, de ma&#238;triser, ce qui revient dans tous les cas &#224; faire dispara&#238;tre le concurrent, d&#233;truire l'adversaire. Annihiler, tel est le but.&lt;/i&gt;(17)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The paradigm of war thus becomes the model of capitalist civil life as it unfolds in the dimension of the &#8220;uninhabitable&#8221; : a fundamental hostility which has come to occupy the forms of subjectification and replace the potential of intersubjectivity. Doll&#233; shows that it is precisely in the relationship to the habitat that it will occur :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;The habitat, the house, as everyone experiences it in their lives, constitutes the most elementary form of existence and being in the world. The crisis triggered by subprime loans reveals what in the mode of habitation which procedes and generates the capitalist system, puts in crisis not only the capitalist mode of production but the way in which men live in the world, which is to say even their own existence. (&#8230;)&lt;br class='autobr' /&gt;
The appropriation of one's own body passes through appropriation of the space where it unfolds. The house is an extension of the self.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'habitat, la maison, comme chacun l'exp&#233;rimente dans sa vie, constitue la forme la plus &#233;l&#233;mentaire d'exister en propre et de se situer dans le monde. La crise d&#233;clench&#233;e &#224; l'occasion des subprimes r&#233;v&#232;lerait en ce sens ce qui, dans le mode d'habitation d'o&#249; proc&#232;de et que g&#233;n&#232;re le syst&#232;me capitaliste, met en crise non seulement le mode de production capitaliste mais la mani&#232;re dont les hommes habitent le monde, c'est-&#224;-dire leur existence m&#234;me. (&#8230;)&lt;/i&gt;(18)&lt;br class='autobr' /&gt;
L'appropriation de son corps propre passe par l'appropriation de l'espace o&#249; il se d&#233;ploie. La maison est l'extension de soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Virilo's&lt;i&gt; Bunker arch&#233;ologie&lt;/i&gt; does not speak about a past world whose rubble we have just explored. It is instead the link, in the second half of the 20th century, between the systems which we have qualified as &#8220;totalitarian&#8221; and the reality of the contemporary &#8220;free&#8221; world which claims to have vanquished and gotten rid of them. He has shown us how the double speak of the secured bunker's &#8220;protection&#8221; is the pattern for the most insidious contemporary forms of economic domination : those that are based on the body's confinement even that of its politics.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 Paul Virilio, &lt;i&gt;Bunker arch&#233;ologie&lt;/i&gt;, Galil&#233;e, 2008, p. 15. Published in English as : Bunker Archaeology. New York : Princeton University Press, 1994. All quotes translated from the French edition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p. 13.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p. 40.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 Cit&#233; in Virilio, op. cit., p. 39.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 Cit&#233; in Virilio, op. cit., p. 44.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 Paul Virilio, op. cit., p. 22-23.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p. 56.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p. 23.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p. 61.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p. 27.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p. 31.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p. 77.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p. 78.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15 Michel Foucault, &lt;i&gt;Dits et &#233;crits&lt;/i&gt;, t. II, Gallimard Quarto, 2001, p. 1093-94.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16 Paul Virilio, &lt;i&gt;op. cit&lt;/i&gt;., p. 51, 52, 54.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17 Jean-Paul Doll&#233;, &lt;i&gt;L'Inhabitable Capital&lt;/i&gt;, Lignes, 2010, p. 108.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p. 12 et 14.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Danse contemporaine : les formes de la radicalit&#233;</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=352</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=352</guid>
		<dc:date>2013-12-15T09:49:14Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator> Christiane Vollaire</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Interroger le geste de la danse contemporaine, c'est beaucoup plus globalement interroger le geste esth&#233;tique dans toute sa radicalit&#233;. Radicalit&#233; qui, tout &#224; la fois, constitue sa force comme une constante originelle dans l'histoire des hommes, et le d&#233;termine comme sp&#233;cifiquement contemporain. La danse nous semble ainsi mettre le corps non pas seulement en mouvement, mais v&#233;ritablement en jeu, et atteint en ce sens le coeur m&#234;me de tout enjeu esth&#233;tique : la tension qu'il entretient en (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=42" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; : &#034;Les usages politiques du corps&#034; en Albanie aout 2014&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Interroger le geste de la danse contemporaine, c'est beaucoup plus globalement interroger le geste esth&#233;tique dans toute sa radicalit&#233;. Radicalit&#233; qui, tout &#224; la fois, constitue sa force comme une constante originelle dans l'histoire des hommes, et le d&#233;termine comme sp&#233;cifiquement contemporain. La danse nous semble ainsi mettre le corps non pas seulement en mouvement, mais v&#233;ritablement en jeu, et atteint en ce sens le coeur m&#234;me de tout enjeu esth&#233;tique : la tension qu'il entretient en permanence entre pulsion et contr&#244;le, entre naturalit&#233; et rigueur intentionnelle. C'est cet enjeu qui d&#233;finit, dans sa violence m&#234;me, l'humanit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt; Cette tension dans laquelle s'enracine l'humanit&#233;, on l'interrogera ici de trois fa&#231;ons : d'une part dans la mani&#232;re dont elle prend forme dans l'esth&#233;tique sadienne, par un jeu de subversion de la naturalit&#233; ; d'autre part &#224; travers l'exemplarit&#233; du travail chor&#233;graphique actuel de Gilles Jobin ; enfin dans l'esth&#233;tique de la crise que g&#233;n&#232;re n&#233;cessairement un tel mode tensionnel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;I. L'ordre sadien de la danse&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Si le rythme, souvent qualifi&#233; de &#8220;primitif&#8221; ou de naturel, est pourtant bien ce qui appartient en propre aux hommes et ne se manifeste dans aucune autre esp&#232;ce animale, on peut en dire autant de la danse, activit&#233; pr&#233;sente sous les apparences les plus diverses, non seulement dans toutes les formes, mais &#224; tous les stades du d&#233;veloppement culturel. &lt;br class='autobr' /&gt; Or la danse, en ce sens, ne semble pas seulement commune &#224; toutes les pratiques culturelles. Elle serait bien plut&#244;t l'objet culturel par excellence, celui qui nous permet de comprendre comment fonctionne toute culture par rapport &#224; la nature : non pas en s'y opposant, en la niant ou en la d&#233;passant dans un beau mouvement dialectique ; mais, litt&#233;ralement, en la subvertissant, en soumettant le donn&#233; naturel au processus de son propre mouvement, pour l'inverser en geste culturel.&lt;br class='autobr' /&gt; C'est pr&#233;cis&#233;ment de ce geste de subversion que t&#233;moigne le travail litt&#233;raire de Sade, et en ce sens il peut nous fournir un mod&#232;le d'interpr&#233;tation de l'activit&#233; chor&#233;graphique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;A. La violence naturelle comme principe de l&#233;gitimit&#233;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Sade, en effet, se donne pour principe de l&#233;gitimit&#233; l'ordre m&#234;me de la nature, ordre violent o&#249; se manifeste la constance des rapports de domination &#224; soumission. La nature est dans son essence m&#234;me sauvage, c'est-&#224;-dire essentiellement brutale et destructrice. Et l'ordre humain de l'interdit, &#233;tabli en vue d'une pacification, ne saurait &#234;tre qu'un ordre contre-nature, une d&#233;g&#233;n&#233;rescence opacifiante masquant la violence naturelle et n&#233;cessaire des rapports entre les vivants, et interdisant d&#232;s lors tout acc&#232;s &#224; la transparence de la jouissance, pr&#233;cis&#233;ment parce qu'elle impose la paix. &lt;br class='autobr' /&gt; Mais cet ordre de la nature, il le figure dans un processus int&#233;gralement culturalis&#233;. Il n'y a pas soumission des corps &#224; l'ordre naturel, mais subversion de cet ordre dans une activit&#233; proprement culturelle : celle de la mise en sc&#232;ne des corps, qui les fait passer de la pr&#233;sence &#224; la repr&#233;sentation. Tout le texte sadien est int&#233;gralement th&#233;&#226;tralis&#233;, destin&#233; &#224; donner &#224; voir. Or le passage de la pr&#233;sence imm&#233;diate &#224; la repr&#233;sentation est aussi passage d'un temps naturel (le pr&#233;sent de l'imm&#233;diatet&#233; sensible) &#224; un temps culturel (les processus de m&#233;morisation et de projection anticipatrice que suppose la m&#233;diation de la conscience de soi). Le passage de la vie v&#233;cue &#224; la vie repr&#233;sent&#233;e est un passage de la spontan&#233;it&#233; &#224; l'oeuvre.&lt;br class='autobr' /&gt; C'est pr&#233;cis&#233;ment l'acte m&#234;me de la danse, que de th&#233;&#226;traliser la naturalit&#233; du corps, de faire oeuvre de sa pr&#233;sence pour y introduire la m&#233;diation d'une repr&#233;sentation. Le geste dans&#233; n'est pas le mouvement nu de la spontan&#233;it&#233;, mais une &#233;nergie concentr&#233;e dans le mouvement ritualis&#233; de l'acte communautaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Chez Sade, la mise en sc&#232;ne des corps suppose ainsi l'usage, dans son sens le plus contraignant, d'une direction d'acteurs, comme Barthes le met en &#233;vidence dans ses essais sur Sade : le dominant sadien n'est pas celui qui domine physiquement ou sexuellement (puisqu'il peut &#234;tre aussi bien actif que passif), mais celui qui domine par la parole, c'est-&#224;-dire celui qui donne les ordres. Celui qui impose l'ordre symbolique et s&#233;miotique du langage, et contraint par l&#224; m&#234;me l'ordre r&#233;el et biologique des corps. Danser en ce sens, c'est r&#233;pondre &#224; l'injonction, paradoxale et parfaitement sadienne, d'&#233;couter son corps et de le dominer, de le suivre et de le diriger.&lt;br class='autobr' /&gt; C'est en quoi la direction d'acteurs impose aussi une rh&#233;torique de la posture : le dominant est celui qui ma&#238;trise une telle rh&#233;torique et la met &#224; son service. Le langage du corps est donc une symbolique qui donne forme culturelle au principe naturel de domination : il s'agit d'un code de figuration, et par l&#224; m&#234;me d'une s&#233;miotique. Or cette s&#233;miotique interroge le principe m&#234;me de la jouissance : pour qu'il y ait jouissance, il faut que quelque part soit pr&#233;sente la pulsion naturelle de violence et de domination, mais sous une forme codifi&#233;e, ritualis&#233;e, bref signifiante, c'est-&#224;-dire porteuse d'un sens communicable. Et il faut que cette communicabilit&#233; du d&#233;sir ne contredise pas l'&#233;preuve radicalement individuelle de la jouissance. Bref, il faut atteindre ce point pr&#233;cis o&#249; la discipline devient non pas ce qui fait obstacle au d&#233;sir, mais ce qui le suscite et le conditionne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;i&gt;B. Rh&#233;torique et comptabilit&#233;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	D'o&#249;, chez Sade, la fonction centrale du blasph&#232;me, de l'inceste, de l'acte m&#234;me de transgression. Si l'interdit constitue bien une contre-nature, sa transgression n'est pas retour &#224; la nature, mais acc&#232;s &#224; une plus que nature, &#224; une nature essentialis&#233;e dans la discipline qui lui donne son lieu, autant que dans l'interdit qui lui donne son sens. La nature est ici respectable en tout, sauf dans ce qui la caract&#233;rise le plus essentiellement, &#224; savoir sa spontan&#233;it&#233;. C'est pourquoi la discipline s'applique moins &#224; l'objet du d&#233;sir qu'&#224; son sujet lui-m&#234;me : se rendre digne de la nature est, pour Sade, un v&#233;ritable travail, une rigoureuse asc&#232;se. Dans la perspective sadienne, c'est le dominant qui s'autodiscipline pour pouvoir soumettre son objet. D'o&#249; la n&#233;cessit&#233;, contre-nature par excellence, d'une comptabilit&#233; de la luxure, reprise dans le comptage chor&#233;graphique des places, des pas, des mouvements et des rythmes. Le rythme qui scande la dynamique conduit aussi &#224; math&#233;matiser l'activit&#233; sexuelle, c'est-&#224;-dire, par l&#224; m&#234;me, &#224; la techniciser.&lt;br class='autobr' /&gt; Ainsi Barthes peut-il &#233;crire dans son premier essai sur Sade :&lt;br class='autobr' /&gt; &#8220;De la sorte, devant la sc&#232;ne sadienne, na&#238;t une impression puissante, non d'automatisme, mais de minutage, ou si l'on pr&#233;f&#232;re, de performance.&#8221;1 &lt;br class='autobr' /&gt; Il n'est pas indiff&#233;rent que le terme employ&#233; ici par Barthes soit celui-l&#224; m&#234;me qui d&#233;signe l'une des modalit&#233;s sp&#233;cifiques de l'art contemporain, qu'il partage pr&#233;cis&#233;ment avec la danse. Car le temps de la performance n'est pas un temps d'improvisation spontan&#233;e. C'est au contraire un temps programm&#233;, pr&#233;vu, codifi&#233;, concentr&#233;, d&#233;termin&#233; aussi rigoureusement qu'organis&#233;. Pour que la performance fasse oeuvre, il faut qu'elle intensifie cette comptabilit&#233; du temps dans la pr&#233;sence, ne produisant l'intensit&#233; imm&#233;diate que par le renoncement &#224; la spontan&#233;it&#233;. Or c'est pr&#233;cis&#233;ment cette intensification dans le geste d'un temps en quelque sorte d&#233;natur&#233; qui caract&#233;rise la danse.&lt;br class='autobr' /&gt; L'interpr&#233;tation qu'en donne Barthes dans son second essai sur Sade conduit &#224; la figure du tableau vivant, comme paradigme esth&#233;tique :&lt;br class='autobr' /&gt; &#8220;Le groupe sadien, fr&#233;quent, est un objet pictural ou sculptural : le discours saisit les figures de d&#233;bauche, non seulement arrang&#233;es, architectur&#233;es, mais surtout fig&#233;es, encadr&#233;es, &#233;clair&#233;es ; il les traite en tableaux vivants.&#8221;2&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	L'essence de la danse semble moins donn&#233;e ici dans la dynamique du mouvement que dans la statique suspendue du geste. C'est dire que cette attitude suspensive elle-m&#234;me, dans sa non-naturalit&#233;, est au coeur d'un usage signifiant du corps : la nature qui fait sens dans un corps dansant est celle qui soumet l'ordre du temps &#224; la scansion de l'espace. C'est cela que Bergson, dans &lt;i&gt;L'Evolution cr&#233;atrice&lt;/i&gt;, d&#233;signera comme &#8220;m&#233;canisme cin&#233;matographique de la pens&#233;e&#8221;3 : le pouvoir de l'intelligence de culturaliser l'ordre du temps par son appropriation spatiale. Mais, d&#233;finissant ainsi l'intelligence, c'est aussi le rythme qu'on d&#233;finit, puisqu'il a pr&#233;cis&#233;ment pour effet de substituer, &#224; l'&#233;preuve continue de la dur&#233;e, l'&#233;preuve discontinue d'un temps divis&#233;, scand&#233;. Faisant en quelque sorte du temps compt&#233; un temps non plus comme chez Bergson mis &#224; distance, mais au contraire le temps le plus intens&#233;ment v&#233;cu. Le temps le plus accultur&#233; serait le temps m&#234;me de la pulsation physique, et le rythme ne serait rien d'autre que cet oxymore d'une rh&#233;torique pulsatile. La condition m&#234;me de la jouissance.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_3 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/ete2007_080.jpg' width='500' height='667' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ainsi le rythme de la danse nous donne-t-il ce qui est au coeur m&#234;me de la technique : l'appropriation de la nature par le savoir qu'on a sur elle est une position non pas simple et na&#239;ve, mais authentiquement subversive. C'est faire servir la nature &#224; sa propre destitution, l'utiliser comme instrument de sa soumission. Chez Descartes m&#234;me, dans &lt;i&gt;le Discours de la M&#233;thode&lt;/i&gt;, il ne s'agit jamais que de restaurer par le savoir une puissance qui est celle-l&#224; m&#234;me de la nature ; de faire de l'homme le d&#233;positaire des forces naturelles. Conna&#238;tre la nature, c'est la plier &#224; l'ordre du langage, c'est-&#224;-dire &#224; la discipline d'une m&#233;thode. Mais le pouvoir que donne cette puissance symbolique n'est &#224; nouveau pour l'homme qu'un pouvoir d'ordonner la nature &#224; sa propre mise en sc&#232;ne, de l'encha&#238;ner &#224; &#8220;l'ordre des raisons&#8221;. De m&#234;me que pour Sade, selon Barthes, &#8220;il n'y a d'&#233;rotique que si l'on raisonne le crime&#8221;4 , de m&#234;me pour Descartes, il n'y a de technique que si l'on raisonne le savoir, et la finalit&#233; du savoir est toujours technique, de m&#234;me que la finalit&#233; du crime est toujours &#233;rotique. Dans tous le cas, l'ordre du langage est le moyen m&#234;me de la jouissance, et plus encore, il en est la condition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;i&gt;C. Subversion du biologique&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Ainsi, la posture m&#234;me de soumission &#224; l'ordre naturel, d'&#233;coute du biologique, telle qu'elle se pr&#233;sente dans la danse, est subversive parce qu'elle pr&#233;tend r&#233;aliser ce qu'en r&#233;alit&#233; elle contredit ; parce qu'elle fait de son mod&#232;le m&#234;me, biologique et naturel, &#224; la fois l'objet de sa n&#233;gation et l'instrument de son activit&#233;. Dans tous les cas, le corps expressif de la danse est un corps disciplin&#233;, c'est-&#224;-dire n&#233;cessairement assujetti, au double sens, n&#233;gatif du devenir soumis, et positif du devenir-sujet . &lt;br class='autobr' /&gt; Du premier sens rel&#232;ve la conception dualiste selon laquelle le corps doit &#234;tre soumis par l'&#226;me, dans un principe de hi&#233;rarchisation qui trouve son expression politique dans la danse classique issue de la danse de cour, comme le montre Agn&#232;s Izrine dans &lt;i&gt;La Danse dans tous ses &#233;tats &lt;/i&gt; (paru en 2002 aux &#233;ditions de l'Arche). La position du danseur-&#233;toile y est celle du corps du roi, manifestant le rapport que la danse &#233;tablit au pouvoir, dans son double usage politique et religieux. La hi&#233;rarchisation des corps dansants y est repr&#233;sentation corr&#233;lative d'une hi&#233;rarchie politique (soumission des sujets au souverain) et d'une hi&#233;rarchie existentielle (soumission platonicienne du corps &#224; l'&#226;me).&lt;br class='autobr' /&gt; Du second sens rel&#232;ve la conception moniste d'un corps-et-&#226;me indissociable de la pulsion vitale. La discipline s'exerce alors &#224; l'encontre du conditionnement culturel, pour permettre au sujet de restaurer en lui les &#233;nergies originelles dont il a &#233;t&#233; d&#233;ssaisi. Et &#234;tre &#224; l'&#233;coute de cette dimension fondatrice suppose un v&#233;ritable travail asc&#233;tique, autant qu'une refondation rh&#233;torique du corps, comme le montrent, en pr&#233;curseurs de la danse contemporaine, les orientations de Laban autant que celles de Mary Wigman ou de Martha Graham, et plus tardivement celle de Merce Cunningham, jusque dans leurs filiations actuelles.&lt;br class='autobr' /&gt; Or, si la danse contemporaine ne revendique que cette seconde tradition, elle s'inscrit aussi n&#233;cessairement quelque part dans la filiation de la premi&#232;re, qui ne constitue pas seulement un &#233;piph&#233;nom&#232;ne, mais v&#233;ritablement l'une des constantes de ce qu'on pourrait appeler le devenir-danse des hommes. Il y a bien en effet une double tradition de la danse, celle de l'extase et celle de la contrainte. Double tradition int&#233;gralement assum&#233;e en particulier dans l'esth&#233;tique de Merce Cunningham, organisant le passage de l'expression &#224; l'abstraction. Extase comme d&#233;cha&#238;nement, possession, &#224; l'encontre d'une contrainte comme discipline et hi&#233;rarchisation. Dimension de l'abandon &#224; l'encontre de la dimension du contr&#244;le ; dimension th&#233;rapeutique et communautaire &#224; l'encontre de la dimension asc&#233;tique et hi&#233;rarchique. Mais aussi potentialisation de l'une par l'autre, s'il est vrai, comme le montre le paradigme sadien, que la discipline est la condition m&#234;me de la jouissance, comme le langage est la condition d'une renaturation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	En ce sens, s'il est vrai que l'esth&#233;tique n'est rien d'autre que la potentialisation d'une sensation remani&#233;e par le langage, elle co&#239;nciderait avec la d&#233;finition du d&#233;sir comme pulsion remani&#233;e par l'interdit. Et c'est cette double postulation elle-m&#234;me qui produirait l'&#233;motion, comme intensit&#233; mentale d&#233;termin&#233;e par la mobilit&#233;, puisqu'on retrouve dans le terme m&#234;me d'&#233;motion le verbe latin &#8220;movere&#8221; qui d&#233;signe le mouvement.&lt;br class='autobr' /&gt; La danse ne serait alors pas un art, mais le paradigme de tout art, ce qui d&#233;finit l'art dans la radicalit&#233; contradictoire du d&#233;sir esth&#233;tique, dans l'injonction paradoxale dont il est le lieu &#224; l'&#233;gard de la nature, et qu'on a interpr&#233;t&#233;e ici comme sa dimension sadienne : &#224; la fois int&#233;gration d'une m&#233;moire naturelle du corps primitif, et subversion de cette naturalit&#233; archa&#239;que par la construction d'un langage physique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II. Ontogen&#232;se et phylogen&#232;se : l'exemple de Gilles Jobin&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;i&gt;A. L'archa&#239;que et la communaut&#233; esth&#233;tique&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Or qu'entend-on par &#8220;archa&#239;que&#8221;, si ce n'est ce qui est ant&#233;rieur &#224; l'acquisition du langage articul&#233; ? Le chor&#233;graphe Gilles Jobin, qu'on voudrait prendre ici pour exemple, semble &#234;tre ainsi un homme de l'archa&#239;que, du commencement, du retour &#224; l'origine. Un homme de la r&#233;gression assum&#233;e. Mais ce qui caract&#233;rise cet archa&#239;que est qu'il est collectif avant d'&#234;tre individuel : la gen&#232;se de l'individu n'est que la r&#233;it&#233;ration, ou l'expression particuli&#232;re, de la gen&#232;se de l'esp&#232;ce, et une telle r&#233;it&#233;ration ne concerne les individus que dans la mesure o&#249; elle leur est commune. Ce qui donc, dans le travail de Jobin, est particuli&#232;rement troublant, c'est qu'on y trouve r&#233;inscrite une &#233;pop&#233;e de l'esp&#232;ce, un devenir de l'humanit&#233; comme esp&#232;ce animale sp&#233;cifique, un devenir de l'animalit&#233; dans l'esp&#232;ce humaine, ou une incarnation de chaque homme dans ce que Deleuze appelait dans &lt;i&gt;Mille Plateaux&lt;/i&gt; un &#8220;devenir-animal&#8221;.&lt;br class='autobr' /&gt; Mais cette r&#233;gression est la condition-m&#234;me d'un enracinement du corps dans son origine, la recherche d'un fondement ontologique du corps dans sa naturalit&#233; biologique, dans sa dimension la plus &#233;l&#233;mentaire. Devant ce travail, on est ainsi sans cesse en train de r&#233;accomoder au sens optique du terme, par une oscillation permanente entre ontog&#233;n&#232;se et phylog&#233;n&#232;se, entre devenir de l'individu et devenir de l'esp&#232;ce, mais aussi entre histoire naturelle et histoire culturelle. La chor&#233;graphie broie ici et mixe les &#233;l&#233;ments de l'&#233;volution et ceux de l'histoire r&#233;cente, les &#233;l&#233;ments psychanalytiques de la gen&#232;se de l'identit&#233; et les &#233;l&#233;ments mythiques de l'origine du monde, pour nous les jeter litt&#233;ralement &#224; la face.&lt;br class='autobr' /&gt; Ce faisant, ce travail cristallise, semble-t-il, ce qui est l'essence m&#234;me de la danse : la mani&#232;re dont elle ressaisit dans l'expression gestuelle toute la part de l'indicible textuel. C'est un d&#233;fi, et quasiment une trahison, de parler du travail de Gilles Jobin, pr&#233;cis&#233;ment parce que ce travail s'est int&#233;gralement construit sur l'inefficacit&#233; de la parole, ou mieux, contre la parole, pour surmonter l'obstacle que constitue le discours &#224; la manifestation du corps. La danse est bien &#224; cet &#233;gard une oeuvre de transgression de l'interdit li&#233; au langage. On ne traduit pas ce travail en mots, parce que ce n'est pas un travail conceptuel ; mais tout au plus peut-on par le mot d&#233;signer de loin, dans la puissance du corps, ce qui d&#233;passe le signe du mot, &#224; la mani&#232;re dont on fait signe du rivage &#224; un navire qui s'&#233;loigne, ou de terre &#224; un avion qui prend son envol, pour tenter une ultime relation &#224; un pouvoir qui &#233;chappe. C'est ce signe du rivage qu'on voudrait esquisser ici. Mais ce dont on est &#233;loign&#233; par la parole est aussi ce dont on se sent int&#233;gralement saisi par le corps. Si l'art transcende la parole, il ne peut jamais transcender le corps, parce qu'il en est, au sens propre du terme, la raison d'&#234;tre : ce qui rend raison de son &#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	L'activit&#233; esth&#233;tique est ainsi l'activit&#233; la plus sp&#233;cifiquement humaine du corps, celle qui le reconna&#238;t comme une entit&#233; pulsionnelle, porteuse d'une corr&#233;lation &#233;troite entre sensation et &#233;motion, dans laquelle le physique et le mental sont si &#233;troitement enchev&#234;tr&#233;s qu'ils sont ind&#233;m&#234;lables. Dans son ouvrage sur &lt;i&gt;Le Corps&lt;/i&gt;, r&#233;&#233;dit&#233; en 95, Michel Bernard &#233;voquait le concept de &#8220;co&#233;nesth&#233;sie&#8221;, fond&#233; par la physiologie du XIX&#232;me pour d&#233;finir l'interaction entre les diff&#233;rentes sensations &#233;prouv&#233;es corr&#233;lativement par le corps. On pourrait &#224; cet &#233;gard parler d'une co&#233;nesth&#233;sie du corps social : facult&#233; qu'a le corps dansant de susciter l'identification collective la plus imm&#233;diate.La danse contemporaine est par excellence l'art dans lequel le corps du public est convoqu&#233;, un art qui n'est pas un art du spectacle mais un art de la facult&#233; de sentir en commun, qui est pr&#233;cis&#233;ment ce que Kant appelait &#8220;esth&#233;tique&#8221; dans son double sens : ce qui informe, de mani&#232;re universelle, notre facult&#233; de perception, et ce qui produit une &#233;motion communicable. A cet &#233;gard, on ne peut pas parler de &#8220;spectateurs&#8221;, mais v&#233;ritablement d'un &#8220;public&#8221;, d'une mise dans l'espace public commun du v&#233;cu du corps individuel. L'universalit&#233; de la danse tient pr&#233;cis&#233;ment &#224; ce qu'elle abolit la diversit&#233; des langues dans la pr&#233;sentification du corps. Rousseau &#233;crit dans l'&lt;i&gt;Essai sur l'origine des langues &lt;/i&gt; :&lt;br class='autobr' /&gt; &#8220;Les premi&#232;res langues furent chantantes et passionn&#233;es avant d'&#234;tre simples et m&#233;thodiques.&#8221;5 &lt;br class='autobr' /&gt; Or ces premi&#232;res langues constituent la matrice initiale de toute langue, le son musical comme origine commune de l'humanit&#233;, ant&#233;rieurement &#224; la diff&#233;renciation culturelle du son articul&#233; : on voit bien ici en quoi, dans cette qu&#234;te de l'origine qui caract&#233;rise le travail de Rousseau, se retrouve le sens du travail chor&#233;graphique de Gilles Jobin. En quoi il restaure par le mouvement cette origine commune de l'humanit&#233; que Rousseau cherchait dans la voix.&lt;br class='autobr' /&gt; On voit aussi en quoi ce travail touche &#224; ce qu'il y a de commun en toute danse, &#224; quelque culture qu'elle appartienne, et qui est la raison m&#234;me pour laquelle la danse contemporaine est entr&#233;e en rupture avec son expression classique : une intensit&#233; imm&#233;moriale du corps irr&#233;ductible &#224; l'ordre du r&#233;cit autant qu'&#224; celui de la convention sociale qui fonde ce r&#233;cit. Dans le ballet classique, le mouvement est orient&#233; par l'ordre du discours, par la narration qu'il est suppos&#233; illustrer. Dans la danse contemporaine, l'ordre du mouvement abolit l'ordre du discours pour se substituer &#224; lui. On est dans un temps sans narration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;i&gt;B. Poids du corps et dynamique de recyclage&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mais c'est aussi en quoi il n'y a pas, dans le travail de Jobin, de th&#233;matique qui serait formalis&#233;e dans une gestuelle : l'objet de la danse et la forme dans&#233;e ne font qu'un. C'est l'attitude m&#234;me du corps, sa mani&#232;re d'&#234;tre riv&#233; au sol plus que son mouvement, qui ne cesse de r&#233;it&#233;rer le motif de l'enracinement originel qui traverse ce travail. Et il s'agit bien d'un motif au sens musical du terme : la sensation structurante qui tisse l'oeuvre.&lt;br class='autobr' /&gt; C'est ainsi au m&#234;me sens o&#249; Jung parle d'inconscient collectif en psychanalyse, que l'on peut parler ici de corps collectif : un corps de l'humanit&#233;, dont son travail chor&#233;graphique accouche. Un corps chor&#233;graphique en travail dans le sens d'une parturition. Car il n'y a rien de l&#233;ger dans les chor&#233;graphies de Jobin, rien d'a&#233;rien, rien d'expansif ; rien, &#224; vrai dire, de jouissif, rien de dansant au sens nietzsch&#233;en du terme, rien de cet &#233;tat d'apesanteur qui caract&#233;rise la danse selon Nietzsche. On est au contraire, pr&#233;cis&#233;ment par cette volont&#233; d'enracinement, dans la pesanteur. La danse n'y est rien d'autre que la conscience du poids du corps, de son rattachement &#224; la terre, de son incarnation violente, de sa gravit&#233; dans tous les sens du terme. Au point m&#234;me que ce poids finit par r&#233;sumer le corps tout entier, r&#233;duit dans plusieurs s&#233;quences &#224; l'inertie du cadavre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Jobin r&#233;ussit ainsi ce tour de force, de faire du cadavre un sujet chor&#233;graphique. Mais, ce faisant, il s'inscrit dans l'une des grandes traditions picturales du Moyen-Age, qui est celle de la danse macabre, et qu'on voudrait interroger ici, pour montrer &#224; quel point ce travail exclut paradoxalement toute dimension morbide. La danse macabre r&#233;alise en effet l'expression picturale d'une volont&#233; ambivalente : d'une part elle est suppos&#233;e montrer, en p&#233;riode post-&#233;pid&#233;mique, un triomphe de la mort et une &#233;galit&#233; des conditions devant elle, renvoyant &#224; ce que Nietzsche d&#233;non&#231;ait dans la religion chr&#233;tienne comme &#8220;adoration du cadavre&#8221; ; mais en m&#234;me temps, elle montre une pure cyclicit&#233; biologique excluant toute transcendance, dans un mouvement qui, sous le d&#233;guisement du squelette, demeure celui de la vie. Or cette seconde intention nous semble exactement similaire de celle de GJ : volont&#233; de repr&#233;senter la statique de l'immobilit&#233; de la mort dans la dynamique du mouvement de la vie. Ce qui pousse &#224; danser la mort est cette intention prom&#233;th&#233;enne de r&#233;inscription de la mort dans un cycle vital, de recyclage de la mort individuelle en moment de la vie de l'esp&#232;ce. Et c'est de cette volont&#233; de recyclage que nous semble participer le travail de Jobin, dans un &#8220;Tout est vie&#8221; tr&#232;s proche du &#8220;Tout est nature&#8221; de Spinoza.&lt;br class='autobr' /&gt; Le jeu y travaille incessamment sur cette relation alternative du statique au dynamique, qui met aussi en oeuvre les effets tactiles. Dans ses chor&#233;graphies, les corps se touchent par la main, comme dans la danse macabre, ou comme dans les vieilles figures de la ronde : figures d'int&#233;gration sociale des jeux enfantins, des f&#234;tes rurales ou des rites de f&#233;condit&#233;. Il s'agit de manifester une communaut&#233; des corps, tout autant que de cr&#233;er un corps commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mais ils se touchent aussi de corps vivant &#224; corps mort : c'est la manipulation du cadavre, du corps devenu objet, du corps d&#233;subjectivis&#233;. Or ce processus de d&#233;subjectivation des corps n'a jamais cess&#233; de faire l'objet d'une esth&#233;tisation, que ce soit dans les descentes de croix de la tradition chr&#233;tienne baroque, dans les repr&#233;sentations des camps d'extermination, photographiques ou picturales comme chez Zoran Music, ou dans l'ambivalence des photographies contemporaines des charniers de l'Europe de l'Est et du Rwanda, &#233;rig&#233;es en oeuvres d'exposition : les corps &#224; la pelleteuse. &lt;br class='autobr' /&gt; Le travail de Jobin nous semble se situer &#224; l'oppos&#233; d'une telle complaisance morbide par ce qu'on pourrait appeler la dimension clinique de sa chor&#233;graphie. Ce n'est pas le regard voyeur sur le corps qui est ici convoqu&#233;, mais l'&#233;preuve anticipatrice dans son propre corps de la dimension du cadavre, la virtualit&#233; dont il est objectivement porteur. C'est tout ce qui est occult&#233; dans la r&#233;alit&#233; hospitali&#232;re et quotidienne du corps, que le chor&#233;graphe met ici en sc&#232;ne corr&#233;lativement &#224; l'&#233;vocation des charniers : d&#233;shabillage, toilette du mort, transfert du lit au charriot et du charriot au tiroir de la morgue. Mais ce sont des corps vivants qui nous le donnent &#224; voir et &#224; &#233;prouver, non dans un processus de mim&#232;sis, mais dans une activit&#233; d'incarnation. Du devenir-animal au devenir-mort, il n'y a qu'un pas de danse, que la manipulation chor&#233;graphi&#233;e nous fait &#233;prouver de la fa&#231;on la plus radicale, incarnant ainsi dans la dynamique de la danse l'impossibilit&#233; d'une fixation du sujet dans l'&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;i&gt;C. M&#233;moire du corps et distance abstractive&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Si la m&#233;moire des camps d'extermination est ici convoqu&#233;e, ce n'est donc pas dans une intention consensuellement comm&#233;morative, mais au sens m&#234;me o&#249; elle s'inscrit dans une r&#233;alit&#233; constante de l'humanit&#233;, de ce que Robert Antelme appelait, pr&#233;cis&#233;ment &#224; son retour des camps, &#8220;l'esp&#232;ce humaine&#8221;. La danse de Jobin ne d&#233;nonce pas les charniers, ils ne sont pr&#233;sent&#233;s par elle que de la fa&#231;on la plus clinique, comme une figure du r&#233;el recycl&#233;e dans l'acte chor&#233;graphique, de fa&#231;on presque documentaire. &lt;br class='autobr' /&gt; Or il se trouve que ce rapport de l'inertie &#224; la manipulation est aussi inscrit dans le pass&#233; de notre propre corps, dans l'exp&#233;rience du nouveau-n&#233;, manipul&#233; de la fa&#231;on la plus originelle pour l'accouchement, avant de l'&#234;tre quotidiennement pour les soins du corps : corps-objet appropri&#233; par l'environnement m&#233;dical avant de l'&#234;tre par l'environnement familial. C'est de cette perp&#233;tuelle d&#233;possession du corps que traite le travail de Jobin.&lt;br class='autobr' /&gt; C'est pourquoi le toucher lui-m&#234;me y est un toucher sans affect de corps animalis&#233;, une exp&#233;rience tactile du monde et de l'autre, un t&#226;tonnement qui sert &#224; la d&#233;termination de l'&#233;quilibre, ou &#224; la reconnaissance de sa propre position dans l'espace. Un contact animal, purement utilitaire ; un sensitif d&#233;nu&#233; de sentiment. Une approche pr&#233;cis&#233;ment archa&#239;que, c'est-&#224;-dire &#224; la fois infantile, primitive et originelle du monde. Les corps y ont la sensibilit&#233; d'une t&#234;te chercheuse, les visages y sont d&#233;passionn&#233;s, sans sourire ni expressivit&#233;. S'il y a extase, c'est au sens originel du terme celle de l'absence, &#224; la mani&#232;re des figures de William Forsythe, plut&#244;t que celle de la jouissance comme chez Lo&#239;e Fuller.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mais c'est cette d&#233;path&#233;tisation m&#234;me qui suscite l'&#233;motion du public : ce qui lui est jet&#233; au regard dans la plus grande froideur ne peut que mobiliser ses affects. Plus la d&#233;termination de l'artiste est clinique, priv&#233;e de decorum ou de sentimentalisme, plus l'effet qu'elle produit est intense, plus elle touche, par sa radicalit&#233; m&#234;me, &#224; une racine de l'humain, &#224; une profondeur qui n'a pas &#233;t&#233; atteinte par le discours.&lt;br class='autobr' /&gt; Or cette d&#233;path&#233;tisation du corps est li&#233;e, dans l'acte chor&#233;graphique, &#224; sa spatilisation. Merce Cunningham prononce dans un entretien cette formule saisissante :&lt;br class='autobr' /&gt; &#8220;Le danseur produit l'espace qui l'habite&#8221;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cela signifie d'abord que c'est l'espace int&#233;rieur, ce que Michaux appelait &#8220;l'espace du dedans&#8221;, qui est ext&#233;rioris&#233; par la danse. Mais cet espace du dedans ne se constitue que de notre rapport &#224; celui du dehors. L'espace sc&#233;nique est donc un espace modul&#233; corr&#233;lativement par l'int&#233;riorit&#233; du danseur et par les interactions environnementales dont elle se constitue, un espace cosmique en m&#234;me temps qu'un espace intime. C'est de cette tension entre dimension clinique et dimension intime, que na&#238;t la force du geste chor&#233;graphique. &lt;br class='autobr' /&gt; Gilles Jobin se situe ainsi au coeur du paradoxe suscit&#233; par le travail de Cunningham, qui est de faire oeuvre de la quotidiennet&#233; du geste, de sa trivialit&#233;. On est &#224; l'oppos&#233; de la danse sacr&#233;e, mais aussi &#224; l'oppos&#233; d'un corps m&#233;taphoris&#233;. Le corps d&#233;sacralis&#233; ne repr&#233;sente plus que lui-m&#234;me, et c'est l&#224; qu'il trouve son intensit&#233;. Il est l'entit&#233; pulsionnelle qui donne sa visibilit&#233; au d&#233;sir ; et la danse est le statut esth&#233;tique accord&#233; &#224; cette visibilit&#233;. Mais ce corps d&#233;sacralis&#233; n'abandonne sa dimension m&#233;taphorique que pour acc&#233;der &#224; une dimension m&#233;tonymique : la valeur chor&#233;graphique du corps du danseur ne tient qu'en ce qu'il est la repr&#233;sentation de tout corps. On peut dire &#224; cet &#233;gard que GJ radicalise la position de Cunningham par le choix qu'il fait du v&#234;tement : non pas un justaucorps qui souligne l'harmonie des proportions, mais une banale tenue de jogging. C'est ce qui donne sens au processus de d&#233;nudation. Le justaucorps rend le d&#233;shabillage inutile parce qu'il est une seconde peau, la forme socialement acceptable du nu, c'est-&#224;-dire aussi sa sublimation : le collant est une magnification de la nudit&#233; du corps, qui en r&#233;v&#232;le les formes en en masquant les plis et les pilosit&#233;s. Au contraire, dans le travail de Jobin, &#224; partir du v&#234;tement ordinaire, la d&#233;nudation est une v&#233;ritable et brutale mise &#224; nu, al&#233;atoire, souvent partielle, qui laisse &#224; d&#233;couvert la trivialit&#233; du corps. Elle est, l&#224; encore, l'objet d'une manipulation chor&#233;graphi&#233;e &#233;vocatrice du viol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Or ce rapport &#224; la trivialit&#233; et &#224; la violence est, lui aussi, historiquement construit, par sa relation &#224; l'art contemporain. Il est clair, &#224; cet &#233;gard, qu'on peut dater l'&#233;mergence progressive de l'art contemporain, de la rupture n&#233;e de la seconde guerre mondiale, et du bouleversement esth&#233;tique qu'elle a engendr&#233;. Qu'aurait &#233;t&#233;, &#224; partir des ann&#233;es soixante, le travail purement conceptuel d'On Kawara sur le temps, s'il n'avait, dans les ann&#233;es cinquante, dessin&#233; les visages mutants de l'apr&#232;s-Hiroshima sous le titre de &#8220;Thanatophanies&#8221; (apparitions de la mort) ? Un tel travail plastique est &#224; rapprocher de l'apparition chor&#233;graphique du &#8220;But&#244;&#8221; au Japon, li&#233;e &#224; l'&#232;re post-atomique : r&#233;gression du corps empoussi&#233;r&#233; vers une terre originelle.&lt;br class='autobr' /&gt; Mais il est aussi &#224; rapprocher de l'actionnisme viennois qui lui est contemporain dans ce qu'Adorno appelait, dans les &lt;i&gt;Minima Moralia&lt;/i&gt;, &#8220;l'apr&#232;s Auschwitz&#8221;, comme exhibition dans la performance artistique d'une violence faite au corps, &#224; la fois radicalement humaine et totalement d&#233;shumanisante. Ce que montrent en particulier les photographies des performances mutilantes de Schwartzkogler dans les ann&#233;es soixante. &lt;br class='autobr' /&gt; C'est d'une fracture dans la repr&#233;sentation que l'homme peut se faire de lui-m&#234;me, que peut &#233;merger un nouveau courant esth&#233;tique, et la guerre est par excellence le facteur d&#233;clenchant d'une telle fracture. De ces filiations-l&#224;, le travail de Jobin est aussi tributaire, et une chor&#233;graphie comme celle de &#8220;Bloody Mary&#8221; a toute la violence retourn&#233;e contre soi de l'actionnisme, y compris dans sa d&#233;rision.&lt;br class='autobr' /&gt; Mais c'est aussi d'un rapport entre l'abstraction conceptuelle et la chor&#233;graphie, que t&#233;moigne ce travail, comme le montre le titre m&#234;me du &#8220;Ruban de Moebius&#8221; pour l'une de ses derni&#232;res cr&#233;ations : la continuit&#233; du cycle vital y est rapport&#233;e &#224; la d&#233;termination g&#233;om&#233;trique de la figure continue, ou des surfaces indiff&#233;renci&#233;es. Le tout dans&#233; sur un espace au sol math&#233;matiquement quadrill&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt; Cette relation entre v&#233;cu du corps et abstraction cr&#233;e ainsi une forme de distance ironique, sp&#233;cifi&#233;e par les dissociations temporelles du mouvement. Jobin use du ralenti du geste &#224; la mani&#232;re dont en use actuellement le travail vid&#233;ographique de Bill Viola : non pour magnifier le mouvement, mais au contraire pour mettre en &#233;vidence le rapport probl&#233;matique du corps &#224; l'espace environnant, pour faire saisir les jeux de d&#233;s&#233;quilibre qui construisent sa position. Mais cette distance se sp&#233;cifie aussi par les dissociations spatiales de la chor&#233;graphie, qui en rendent souvent le travail authentiquement photographique. Par exemple, &#224; un moment, le dos pli&#233; d'un danseur est &#233;clair&#233; par le faisceau lumineux d'une lampe de poche, de telle sorte que la saillance des vert&#232;bres devient un v&#233;ritable relief g&#233;ographique, dans son mouvement ondulatoire. Une telle image nous renvoie au museum d'histoire naturelle, &#224; la classification des vert&#233;br&#233;s, au processus originel de la verticalisation. Mais tout aussi bien est-elle &#233;vocatrice de l'activit&#233; radiographique, d'une v&#233;ritable clinique de l'esp&#232;ce humaine mise en lumi&#232;re et focalis&#233;e comme un objet sp&#233;cifique sur la sc&#232;ne, dans la dynamique du gros plan. On est ainsi renvoy&#233; au travail photographique d'Etienne Jules Marey, &#224; la fin du XIX&#232;me, sur l'ossature du mouvement, dans sa dimension corr&#233;lativement esth&#233;tique et biologique. Ce travail &#224; vocation scientifique sur la dynamique du corps constituera par exemple la matrice esth&#233;tique du &#8220;Nu descendant l'escalier&#8221; de Duchamp en 1912, &#224; propos duquel Duchamp &#233;crivait :&lt;br class='autobr' /&gt; &#8220;J'ai voulu cr&#233;er une image statique du mouvement : le mouvement est une abstraction, une d&#233;duction articul&#233;e &#224; l'int&#233;rieur du tableau&#8221;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	La Ribot, chor&#233;graphe et danseuse, donne dans une video une d&#233;finition de la contemporan&#233;it&#233; qui d&#233;signe parfaitement le travail de Jobin : &#8220;Travailler dans la pr&#233;sentation des choses plut&#244;t que dans la repr&#233;sentation&#8221;. C'est effectivement &#224; la brutalit&#233; de cette pr&#233;sentification qu'il vise. Pour lui en effet, la danse manifeste plut&#244;t qu'elle n'exprime. Et ce qu'elle manifeste est un noeud de contraintes qu'il s'agit d'actualiser par le geste : elle n'est pas lib&#233;ration du corps, mais mise en sc&#232;ne de son ali&#233;nation, et en particulier, par le travail horizontal, de son ali&#233;nation &#224; la terre.&lt;br class='autobr' /&gt; En m&#234;me temps, y font irruption des moments de v&#233;ritable magie, comme cet acm&#232; de &#8220;Braindance&#8221; o&#249; le corps inerte de la danseuse, passivement redress&#233; par la manipulation, trouve par la seule force d'inertie son &#233;tat d'&#233;quilibre vertical, comme dissoci&#233; de l'espace-temps.&lt;br class='autobr' /&gt; La contemporan&#233;it&#233; du travail de Jobin tient donc aussi dans une forme d'intemporalit&#233; : la mani&#232;re dont il ressaisit les moments du devenir collectif, pour les r&#233;inscrire, par l'intensit&#233; in carnante et abstractive du travail chor&#233;graphique, dans notre v&#233;cu perceptif individuel. Il fait alors de la danse un art au sens le plus rigoureux du terme : une reconstruction du devenir de la sensation par la production esth&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;III. Une esth&#233;tique de la crise&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;i&gt;A. Valeur pol&#233;mique de la danse&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	C'est ainsi de toutes ces mani&#232;res que la danse entre dans la cat&#233;gorie des arts du temps, ceux dont l'exhibition requiert un laps de temps, une distance temporelle, ceux dont la pr&#233;sentation ne peut se faire que dans la dur&#233;e. Elle partage ce statut avec le th&#233;&#226;tre, la musique et le cin&#233;ma. Mais la dur&#233;e de la repr&#233;sentation se confronte elle-m&#234;me &#224; une autre dur&#233;e, celle de la pr&#233;paration. Entre la temporalit&#233; longue de la gestation du spectacle, de sa conception, de son organisation, de ses r&#233;p&#233;titions, et la temporalit&#233; br&#232;ve, sans retouche possible, de la repr&#233;sentation, il se produit un v&#233;ritable hiatus. &lt;br class='autobr' /&gt; Ce hiatus s'accro&#238;t du statut ambigu et contemporain de la performance. Ce concept est en effet d&#233;sormais commun aux arts plastiques et aux arts r&#233;put&#233;s traditionnellement du spectacle, obligeant &#224; identifier les domaines ou &#224; trouver entre eux des voies de passage et de circulation. Or la notion de performance dans la danse contemporaine suractive le hiatus temporel, dans la mesure o&#249; le temps m&#234;me du spectacle s'inscrit dans un processus de r&#233;&#233;laboration. La performance n'est en effet pas un improvisation, mais elle inclut, dans le rendu final d'un travail pr&#233;paratoire intense, la dimension de l'impr&#233;par&#233;, de l'impr&#233;visible. Le surgissement d'une nouvelle temporalit&#233; qui subvertit l'essence m&#234;me du spectacle comme pr&#233;m&#233;ditation d'une forme.&lt;br class='autobr' /&gt; Il y a dans la performance une dimension d'imm&#233;diatet&#233;, qui en fait le surgissement d' un &#233;v&#233;nement pour l'acteur lui-m&#234;me et non plus seulement pour le spectateur, et cette rupture temporelle constitue une v&#233;ritable mutation du statut du spectacle. Laurence Louppe &#233;crit :&lt;br class='autobr' /&gt; &#8220;L'&#233;tat performatif est une faille qui donne &#224; l'oeuvre son existence.&#8221;6 &lt;br class='autobr' /&gt; Cette faille oblige &#224; consid&#233;rer le contexte de la performance comme celui d'une esth&#233;tique de la crise, qui ne met pas seulement en danger le danseur ou le spectateur, mais le concept m&#234;me de spectacle, tant il est vrai que ce qui se donne &#224; voir dans la performance est moins son r&#233;sultat, &lt;br class='autobr' /&gt;
qui la produit. Le verbe grec &#8220;krinein&#8221; signifie en effet juger, d&#233;cider, et par l&#224; s&#233;parer. L'esth&#233;tique de la crise est donc une esth&#233;tique de la rupture : en faisant le partage entre deux temporalit&#233;s, elle d&#233;termine un nouveau cycle. Etre en crise, c'est ne plus pouvoir faire fond sur la temporalit&#233; ant&#233;rieure ou sur les acquis pr&#233;c&#233;dents, c'est &#234;tre livr&#233; &#224; l'ind&#233;termination. Entrer en performance, c'est donc prendre le risque majeur de ce basculement dans l'ind&#233;termin&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mais ce basculement, produit dans l'espace public, se potentialise de la complexit&#233; des relations que la danse &#233;tablit entre corps physique et corps social. C'est peut-&#234;tre en effet un des premiers effets de toute organisation sociale, de produire l'injonction paradoxale de la valorisation du risque d'un c&#244;t&#233;, et de l'exigence de s&#233;curit&#233; de l'autre. C'est pourquoi l'un des premiers effets du langage dans la constitution du corps social est la production de l' &#8220;epos&#8221; : le discours sur l'acte, qui n'est pr&#233;cis&#233;ment que la valorisation discursive de ce qui n'est plus en acte. L'&#233;pop&#233;e n'est pas le fait des guerriers, mais le fait des po&#232;tes ; et c'est elle, plus que les actes, qui construit l'histoire comme regard r&#233;trospectif sur le monde. Non comme action, mais comme parole. Chanter les exploits, les dangers et la mort des guerriers ne peut se faire que dans la qui&#233;tude d'une paix institu&#233;e. Le th&#233;&#226;tre, comme l'analyse la Po&#233;tique d'Aristote, a cette fonction politique d'une exaltation cathartique de la violence. Et la catharsis r&#233;alise pr&#233;cis&#233;ment cette injonction paradoxale de la valorisation du risque au service d'une exigence de s&#233;curit&#233; : la catharsis est ce qui, par la puissance du regard sur la violence, nous dispense de la violence de l'action.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_4 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_right spip_document_right'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/ete2007_084.jpg' width='500' height='667' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;	En ce sens, les discours contemporains ne font que reproduire, dans leur dimension la plus consensuelle, cette double unanimit&#233; contradictoire de la valorisation du risque et de l'exigence de s&#233;curit&#233;. D'un c&#244;t&#233; le culte du gagnant, de l'affrontement au danger, du courage ; une mise en sc&#232;ne h&#233;ro&#239;sante du monde dans les sports violents ou les jeux autour de la guerre, le besoin du spectaculaire. De l'autre, l'essor exponentiel des compagnies d'assurance, les succ&#232;s &#233;lectoraux des discours s&#233;curitaires, la tendance au repli familial ou identitaire, l'encouragement des dispositions r&#233;gressives. Dans &lt;i&gt;La Soci&#233;t&#233; du spectacle&lt;/i&gt;, Guy Debord, en 1967, mettait en &#233;vidence cette ali&#233;nation des sujets r&#233;duits &#224; devenir spectateurs des risques dont ils ne sont pas acteurs, passifs face &#224; des dangers purement virtuels qui ne les mettent pas en danger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	C'est pr&#233;cis&#233;ment ce consensus contradictoire, que l'exp&#233;rience de la danse contemporaine est susceptible de remettre en cause, dans la mesure o&#249; cette exp&#233;rience appara&#238;t d'abord dans sa dimension pol&#233;mique, pour le spectateur comme pour l'acteur. La danse contemporaine peut en effet se d&#233;finir, par sa mise en sc&#232;ne de la tension des corps, comme un art de combat, une activit&#233; de r&#233;sistance qui ne peut s'affirmer que contre, comme le montrait d&#233;j&#224; la posture de Martha Graham, celle du corps en r&#233;action, du corps tragique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;i&gt;B. Tension entre r&#233;sistance et abandon&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Parce qu'elle est repr&#233;sentation d'une r&#233;sistance, la danse contemporaine s'affirme ainsi d'abord comme force de lutte contre la contrainte culturelle. Dans &lt;i&gt;Po&#233;tique de la danse contemporaine&lt;/i&gt;, Laurence Louppe se r&#233;f&#232;re &#224; la pens&#233;e de Michel Foucault pour donner &#224; la danse le sens politique d'une lutte contre les volont&#233;s d'oppression et de r&#233;gulation des corps. Dans la mesure o&#249; le rapport d'oppression n'est jamais un rapport symbolique, mais toujours un rapport de forces physique, la danse elle-m&#234;me ne se pr&#233;sente plus, contrairement &#224; sa version classique, comme un agencement de signes, mais comme une mise en oeuvre de forces :&lt;br class='autobr' /&gt; &#8220;De la force, la danse contemporaine fera un ressort esth&#233;tique fondamental, qui recouvrira et d&#233;bordera le pouvoir de visibilit&#233; du signe.&#8221;7 &lt;br class='autobr' /&gt; La danse exhibe ainsi ce que le carcan social impose de refouler : la force d'expression est une force de refus de l'inhibition sociale, et d&#232;s lors de transgression de l'interdit, comme l'affirme Ivan Goll en parlant de l' &#8220;irrecevable du corps&#8221; &#224; propos du travail de Mary Wigman. Les photos qu'en donne Charlotte Rudolph en 1925 mettent en &#233;vidence, dans la statique m&#234;me, cette force de r&#233;sistance, ce refus de l'harmonie chor&#233;graphique, la brutalit&#233; discordante qui confronte le danseur au risque de n'&#234;tre pas re&#231;u du public. L' &#8220;irrecevable du corps&#8221; manifeste ce premier danger pour l'artiste que constitue l'esth&#233;tique de la r&#233;ception. Kant, dans &lt;i&gt;la Critique de la Facult&#233; de Juger&lt;/i&gt;, en fera l'un des objets de l' &#8220;Analytique du sublime&#8221; : la tension entre attraction et r&#233;pulsion qui d&#233;soriente le jugement esth&#233;tique.&lt;br class='autobr' /&gt; Chez Merce Cunningham, &#224; partir des ann&#233;es soixante, une telle attitude pousse &#224; mettre en sc&#232;ne les gestes triviaux, &#233;l&#233;mentaires, faisant spectacle des rebuts de la visibilit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt; Mais ce d&#233;ploiement d'&#233;nergie et de tension s'op&#232;re aussi &#224; l'encontre des contraintes naturelles. Ce n'est pas seulement la loi sociale, ce sont aussi les lois de la nature qui sont ainsi mises au d&#233;fi. C'est &#224; elles que le danseur s'affronte, mettant aussi son corps en danger par des formes de d&#233;naturation. C'est ce qu'impliquent toutes les attitudes de suspension du temps ou de d&#233;composition du mouvement, qui manifestent la pr&#233;carit&#233; du corps. C'est ce qu'appellent aussi les &#233;lancements contre la pesanteur, renvoyant la danse du c&#244;t&#233; de l'exc&#232;s et de la d&#233;mesure, dans le versant nietzsch&#233;en d'une danse a&#233;rienne, m&#233;taphore de la l&#233;g&#232;ret&#233; de pens&#233;e, &#224; l'encontre de l'esprit de pesanteur : c'est une telle interpr&#233;tation qu'en donne Alain Badiou dans &lt;i&gt;le Petit manuel d'inesth&#233;tique&lt;/i&gt; :&lt;br class='autobr' /&gt; &#8220;Il y aurait dans la danse la m&#233;taphore de l'infix&#233;.&#8221;8&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	A ce double rapport de r&#233;sistance, &#224; l'ordre social et &#224; celui de la nature, la danse oppose cependant, corr&#233;lativement, l'attitude antagoniste de l'abandon.&lt;br class='autobr' /&gt; Abandon &#224; la gravit&#233; originelle, mettant en &#233;vidence le r&#244;le positif du poids comme facteur de la circulation du corps. La pesanteur, loin d'&#234;tre un obstacle &#224; surmonter, devient au contraire le moteur du mouvement. Dans les chor&#233;graphies actuelles de Gilles Jobin, le corps-masse est le sujet m&#234;me de la danse, et la force d'inertie en devient la seule dynamique. Ce qu'un tel concept interroge, c'est l'essence m&#234;me du corps, puisqu'un corps m&#251; par sa seule inertie n'est rien d'autre qu'un cadavre. Le corps chor&#233;graphi&#233; est alors r&#233;duit &#224; un pur objet de manipulation, et la sc&#232;ne devient charnier, entassement et r&#233;organisations successives de chairs priv&#233;es de dynamique interne. La mise en sc&#232;ne de cette pesanteur est alors celle de la perte du sens, par la densit&#233; d'un corps rendu d'autant plus pr&#233;sent qu'il est d&#233;vitalis&#233; : un corps violent&#233;, que la violence m&#234;me ne peut plus atteindre. Le corps pond&#233;ral dit ainsi ce qu'est l'essence mat&#233;rielle du corps, sa r&#233;alit&#233; brute priv&#233;e de toute animation, et d'autant plus choquante qu'elle devient l'objet d'un processus chor&#233;graphique. Le risque de l'abandon, c'est celui de l'affrontement &#224; la mort dans l'activit&#233; de la danse : une mort int&#233;rioris&#233;e dans le corps en danse, qui anticipe par l&#224; sa propre mort.&lt;br class='autobr' /&gt; Mais l'abandon du corps dansant est aussi la mani&#232;re dont il se livre &#224; la circulation &#233;nerg&#233;tique des flux. &#8220;Qu'aucun blocage ne s'oppose &#224; la fluctuation&#8221;, dit Trischa Brown . C'est-&#224;-dire que rien ne r&#233;siste &#224; la dynamique physiologique de la circulation. La danse convoque ici le corps biologique, dans la dimension de ce que Deleuze, &#224; la suite d'Artaud, appellera le &#8220;corps sans organe&#8221;, r&#233;duit &#224; un lieu de transit, de passage des influx nerveux et des circulations liquidiennes, un corps par l&#224; corr&#233;lativement abandonn&#233; &#224; sa dynamique interne et mis en relation avec le tellurique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Dans la r&#233;sistance et dans l'abandon se manifestent ainsi deux formes antagonistes du risque : celui du conflit contre l'ordre, qu'il soit naturel ou culturel ; celui de la d&#233;subjectivation, puisque l'abandon est pr&#233;cis&#233;ment la perte de la reconnaissance de soi comme sujet, l'&#233;mergence d'une ind&#233;termination. Une position dans laquelle le mouvement, en pr&#233;sentant le corps dans sa dimension la plus physique, conduit paradoxalement &#224; le d&#233;r&#233;aliser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;i&gt;C. Instabilit&#233; et ma&#238;trise ; int&#233;riorit&#233; et exposition&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	D&#232;s lors, la danse contemporaine, comme exp&#233;rience des limites, semble remettre en jeu tout ce qui d&#233;finissait classiquement l'&#233;quilibre. &#8220;La vie commence avec l'instabilit&#233;&#8221;, disait d&#233;j&#224; Mary Wigman, dans une orientation parfaitement nietzsch&#233;enne, puisque l'instable est ce qui s'oppose aux volont&#233;s fixatrices et d&#233;limitantes de la raison. Le corps dansant est un corps intentionnellement d&#233;stabilis&#233;, et les cr&#233;ations contemporaines jouent sur cette dynamique du vacillement et du d&#233;s&#233;quilibre, &#224; partir du principe d'incertitude qui caract&#233;rise les orientations de la post-modernit&#233;. Les h&#233;sitations du corps, ses retraits, ses atermoiements, ses oscillations, restituent en quelque sorte ce premier risque oubli&#233; qu'a constitu&#233; pour chacun l'apprentissage de la marche : le danger permanent de la chute, l'incertitude sur la position du corps dans le monde, le vertige du rapport de la conscience &#224; l'espace, la difficult&#233; &#224; trouver son centre de gravit&#233;. C'est la m&#233;moire du corps qui est ici convoqu&#233;e, dans la dimension d&#233;structurante de la r&#233;gression.&lt;br class='autobr' /&gt; Ainsi la formule m&#234;me de Mary Wigman est-elle ambigue : dire que &#8220;la vie commence avec l'instabilit&#233;&#8221;, c'est montrer dans l'instabilit&#233; la double dimension de la puissance vitale (puisqu'elle est la condition du mouvement) et de la pr&#233;carit&#233; (puisqu'elle d&#233;finit notre statut originel).&lt;br class='autobr' /&gt; L'instabilit&#233; du corps produit alors des effets de dislocation : le corps instable par rapport &#224; l'espace est aussi un corps qui perd sa propre unit&#233; interne et voit se disloquer son propre &#8220;espace du dedans&#8221;, selon la formule de Michaux. Ainsi la dislocation peut-elle &#234;tre interpr&#233;t&#233;e corr&#233;lativement comme perte de l'unit&#233; du lieu (&#8220;locus&#8221;) et comme perte de l'unit&#233; de la parole (&#8220;loquor&#8221;) : le corps disloqu&#233; est un corps aphasique, comme le montrent les chor&#233;graphies de Pina Bausch, dans lesquelles l'impossibilit&#233; d'am&#233;nager l'espace va de pair avec la dimension saccad&#233;e et autistique du mouvement. Un &#8220;expressionnisme&#8221;qui n'est que la manifestation de l'impuissance &#224; s'exprimer.&lt;br class='autobr' /&gt; Or, de cet ind&#233;cidable du corps, provient aussi sa plasticit&#233; : la danse n'est pas seulement mouvement du corps dans l'espace, mais mouvement m&#234;me de l'espace du corps, c'est-&#224;-dire capacit&#233; de m&#233;tamorphose. Le corps dansant devient l'objet plastique par excellence, celui qui n'a pas d'identit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mais l'objet plastique est celui qu'un art peut ma&#238;triser, et c'est pr&#233;cis&#233;ment le paradoxe du danseur d'&#234;tre &#224; la fois sujet et objet de son art. Par les finalit&#233;s sp&#233;cifiques qu'elle s'impose, la danse contemporaine doit donc conjuguer deux exigences contradictoires : celle de laisser &#233;merger les dimensions ind&#233;cidables et indiff&#233;renci&#233;es du corps, sa maladresse et sa pr&#233;carit&#233;, et celle d'assurer la ma&#238;trise et le contr&#244;le absolu de leur repr&#233;sentation. On pourrait dire, dans le vocabulaire aristot&#233;licien, que sa cause mat&#233;rielle ( son mat&#233;riau initial, ce dont elle doit faire art) est contradictoire de sa cause formelle (de l'exigence m&#234;me d'une forme, ou des imp&#233;ratifs d'une formalisation esth&#233;tique).&lt;br class='autobr' /&gt; Ainsi la danse doit-elle assumer le risque d'une tension permanente entre la n&#233;cessit&#233; d'une ma&#238;trise rigoureuse du corps, des &#233;nergies, des flux, de la spatialit&#233; (supposant entra&#238;nement, pr&#233;paration, virtuosit&#233; et discipline), et la mise en oeuvre incessante de ce qui contredit cette ma&#238;trise : la n&#233;cessit&#233; d'&#234;tre &#224; l'&#233;coute de l'informe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Or &#234;tre &#224; l'&#233;coute impose un corps concentr&#233; dans tous les sens du terme : r&#233;flexif, questionnant son centre, lieu d'une concentration d'&#233;nergie.&lt;br class='autobr' /&gt; Corps int&#233;rioris&#233; jusqu'&#224; l'abstraction, puisque la danse, dans sa radicalit&#233;, interroge toujours l'essence du corps. Le danseur, ramass&#233; sur lui-m&#234;me, fait de sa corpor&#233;it&#233; l'enclosure de sa singularit&#233;, et de sa danse un corps &#224; corps avec lui-m&#234;me. C'est la dimension proprement m&#233;ditative de la danse, celle de l'acc&#232;s &#224; l'intime. Il y a l&#224; quelque chose de l'exp&#233;rience mystique, comme &#233;prouv&#233; d'un ab&#238;me int&#233;rieur, qui renvoie autant au &#8220;deus interior intimo meo&#8221; de Saint Augustin, qu'aux principes de la m&#233;ditation transcendantale, tant il est vrai que l'&#233;preuve de la transcendance n'est rien d'autre que celle du caract&#232;re abyssal de l'int&#233;riorit&#233;, et de son vertige ; de l'inconnu en soi, qui est aussi l'objet de la recherche psychanalytique. L'abord de ce vertige int&#233;rieur est peut-&#234;tre alors l'une des formes les plus radicales, et les plus vitales, du risque auquel s'affronte le danseur : le corps int&#233;rioris&#233; ne peut que mettre l'esprit en danger de dissolution, tant il est vrai que l'int&#233;riorisation du corps met en &#233;vidence l'essence physique de la conscience elle-m&#234;me, dynamitant le confort des dissociations dualistes entre &#226;me et corps, et d&#232;s lors interdisant au corps de faire fond sur l'&#226;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mais en m&#234;me temps, le geste m&#234;me de la danse retourne cette int&#233;riorit&#233; en ext&#233;riorit&#233; ; le corps dansant est un corps dont l'int&#233;riorit&#233; a &#233;t&#233; retourn&#233;e comme un gant , pour devenir spectacle. Le corps du danseur est ainsi l'&#233;quivalent du corps de l'&#233;corch&#233;, exposant sans protection ce que le corps humain ordinaire occulte dans ses profondeurs, et y donnant acc&#232;s au regard de l'autre. Ainsi le danseur fait-il oeuvre de son propre corps en lui accordant ce qui pour Benjamin d&#233;finit la dimension contemporaine de l'art : sa valeur d'exposition. Cette fois, c'est dans une esth&#233;tique de la r&#233;ception que se situe le risque de la danse : dans le geste, obsc&#232;ne au sens originel, que constitue la publicit&#233; de l'intime, son exhibition.&lt;br class='autobr' /&gt; Car ce geste, &#233;videmment, convoque le d&#233;sir du specateur. Il est saisissant, au tournant du XX&#232;me si&#232;cle, d'&#233;tablir le parall&#232;le entre les photographies d' &#8220;hyst&#233;riques&#8221; prises dans le service de Charcot, et les photographies de Lo&#239;e F&#252;ller prises lors de ses exhibitions chor&#233;graphiques. Outre que, visuellement, le jeu des voiles sur les secondes renvoie aux plis des draps sur les premi&#232;res, ce qui saisit est la commune expression d'extase qui se lit sur le visage. Ce que dit d'abord ici la photographie, c'est la visibilit&#233; de la jouissance ; la mani&#232;re dont la danse, identiquement &#224; l'ali&#233;nation, exhibe le v&#233;cu le plus intime et le plus intense, celui de la sexualit&#233;. Si l'oeil du photographe le capte aussi avidement, c'est qu'il s'est d'abord donn&#233; &#224; voir, dans un sourire qui n'est pas celui de la coquetterie, mais celui de la transe et de la d&#233;possession de soi. &lt;br class='autobr' /&gt; Cependant le corps expos&#233; peut aussi &#234;tre un corps d&#233;sexualis&#233;, corps r&#233;duit &#224; la maigreur androgyne, n'exposant sa nudit&#233; totale et imm&#233;diate que dans un geste antagoniste de celui du streap-tease. C'est le sens du travail de La Ribot, exposant la nudit&#233; comme une forme de d&#233;rision burlesque, et la chor&#233;graphiant en s&#233;quences successives de mise &#224; distance du d&#233;sir. C'est aussi, sous une autre forme, le sens du travail de Mathilde Monnier photographi&#233;e par Isabelle Waternaux : une radicalisation du corps et du mouvement, qui fait tendre le nu vers l'&#233;pure d'un corps brut dans sa fluidit&#233; dynamique. Le nu, sorti de son contexte &#233;rotique, y devient d'autant plus d&#233;rangeant, intriguant, difficile &#224; regarder, qu'il appara&#238;t dans sa plus extr&#234;me &#233;l&#233;mentarit&#233;. Le risque appara&#238;t alors bien comme un risque r&#233;ciroque, celui de la production autant que celui de la r&#233;ception. Risque de l'affrontement au regard pour le danseur, risque de l'affrontement identificatoire &#224; l'&#233;l&#233;mentarit&#233; de son propre corps pour le spectateur.&lt;br class='autobr' /&gt; Si le corps corr&#233;lativement int&#233;rioris&#233; et expos&#233; est donc par excellence un corps vuln&#233;rable, il justifie pleinement cette injonction d'Helen Mac Gehee cit&#233;e en exergue de son ouvrage par Laurence Louppe :&lt;br class='autobr' /&gt; &#8220;Nous devons &#234;tre assez forts pour accepter d'&#234;tre vuln&#233;rables&#8221;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On le voit, la danse contemporaine est porteuse de tous les &#233;l&#233;ments d'instabilit&#233;, de d&#233;construction, de tension, de contradiction, que d&#233;ploie la culture post-moderne depuis ce que Jean-Fran&#231;ois Lyotard a appel&#233; &#8220;la fin des grands r&#233;cits&#8221;. En cela, le risque qu'elle v&#233;hicule est prot&#233;iforme, li&#233; autant &#224; la dimension de sa production qu'&#224; celle de sa r&#233;ception, puisque, faisant travailler les danseurs sur la limite, elle conduit aussi les spectateurs au bord de leurs propres limites.&lt;br class='autobr' /&gt; Mais s'il est vrai qu'un tel travail sur les limites donne la d&#233;finition m&#234;me de la contemporan&#233;it&#233;, il n'exclut pas le risque ultime qu'une telle d&#233;finition implique : celui d'acad&#233;miser la limite pour construire cet oxymore que serait une rh&#233;torique de l'informe. Et du risque de basculer dans un tel acad&#233;misme, aucun artiste, danseur ou pas, n'est prot&#233;g&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt; Si donc l'acad&#233;misme est le premier symptome du vieillissement d'un art, de la perte de sa vitalit&#233;, de son incapacit&#233; &#224; se mettre en danger, de son conformisme et finalement de sa consensualit&#233;, l'antidote &#224; un tel risque de la perte du risque pourrait &#234;tre cette simple d&#233;finition que donne Pina Bausch de la danse, radicalement caract&#233;ris&#233;e dans la violence de tous ses dangers : &#8220;barbarie positive de l'enfance&#8221;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Les d&#233;placements du politique dans l'art contemporain</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=55</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=55</guid>
		<dc:date>2007-11-07T19:02:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator> Christiane Vollaire</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;En janvier 1990, le sculpteur Richard Serra prononce &#224; Yale une conf&#233;rence apr&#232;s que son &#339;uvre Tilted Arc, command&#233;e par le gouvernement de L'Etat de New-York, ait &#233;t&#233; retir&#233;e de son emplacement et d&#233;truite pendant le transport, au motif de son &#034;absence de qualit&#233;s esth&#233;tiques&#034;. C'est de ce texte qu'on partira pour analyser ce que j'ai choisi d'appeler &#034;les d&#233;placements du politique dans l'art contemporain&#034;, dans la mesure o&#249;, en des termes tr&#232;s simples, il pose &#224; plusieurs niveaux la (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=10" rel="directory"&gt;Esth&#233;tique et critique culturelle&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/logo/arton55.jpg' class=&#034;spip_logo spip_logo_right&#034; alt=&#034;&#034; style='max-width: 150px;max-width: min(100%,150px); max-height: 150px' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;En janvier 1990, le sculpteur Richard Serra prononce &#224; Yale une conf&#233;rence apr&#232;s que son &#339;uvre Tilted Arc, command&#233;e par le gouvernement de L'Etat de New-York, ait &#233;t&#233; retir&#233;e de son emplacement et d&#233;truite pendant le transport, au motif de son &#034;absence de qualit&#233;s esth&#233;tiques&#034;. C'est de ce texte qu'on partira pour analyser ce que j'ai choisi d'appeler &#034;les d&#233;placements du politique dans l'art contemporain&#034;, dans la mesure o&#249;, en des termes tr&#232;s simples, il pose &#224; plusieurs niveaux la complexit&#233; des relations &#224; la fois conflictuelles et constitutives du politique et de l'art au sein d'un syst&#232;me culturel. Mais ce qui nous int&#233;resse est que l'&#339;uvre m&#234;me de Richard Serra est, mat&#233;riellement, la m&#233;taphore de cette complexit&#233;. La r&#233;trospective pr&#233;sent&#233;e cette ann&#233;e au MOMA de New-York en est la manifestation, puisque tout son travail tend &#224; mettre physiquement en &#233;vidence les apories d'une place de l'art, comme la position m&#234;me de l'artiste oscille entre l'&#233;clat de la reconnaissance officielle et la violence du rejet public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. La place de l'&#339;uvre dans un espace public&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;quation tr&#232;s &#233;l&#233;mentaire que pose Serra est la suivante : l&#224; o&#249; l'&#339;uvre prend sa place, quelque chose doit &#234;tre d&#233;plac&#233; pour la lui c&#233;der. L'&#339;uvre impose &#224; l'espace o&#249; elle s'inscrit un imp&#233;ratif massif de d&#233;placement. D&#233;placement qui affecte en premier lieu la trajectoire du spectateur, et l'oblige &#224; mobiliser corr&#233;lativement son corps et son regard, &#224; d&#233;ranger ses perspectives. Cette id&#233;e que l'art ne trouve pas sa place, mais doit l'imposer, et qu'en l'imposant il casse ce qui constituait jusque l&#224; l'espace environnant, Serra la fonde non pas &#224; partir de la sculpture, mais &#224; partir de la peinture elle-m&#234;me, en tant quelle doit d&#233;stabiliser l'espace architectural qu'elle investit. Il cite ainsi Le Corbusier, affirmant en 1932 dans une lettre &#224; Nekrasov que la fresque n'est rien d'autre qu'une entreprise de d&#233;vastation de l'architecture :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Je n'envisage pas la fresque comme un moyen de mettre le mur en valeur, mais au contraire comme un moyen brutal de le d&#233;truire, de lui retirer toute notion de stabilit&#233;, de poids, etc. Je consid&#232;re que dans la Chapelle Sixtine, le Jugement dernier de Michel-Ange d&#233;truit le mur.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est question ici d'une v&#233;ritable brutalit&#233; de l'art, d'une &#233;vidence violente qu'il impose &#224; l'environnement. Et c'est le concept minimaliste d'une forme d'apparence sommaire, qui maximalise cet effet de d&#233;stabilisation, &#224; l'exact oppos&#233; de tout concept ornemental :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;L'&#339;uvre devient partie du site et restructure son organisation, aussi bien sur le plan de la conception que de la perception. Mes &#339;uvres ne d&#233;corent, n'illustrent ou ne d&#233;peignent jamais un lieu&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce caract&#232;re pol&#233;mique, dans un jeu d'opposition constante avec le milieu, qui fait &#339;uvre. Un jeu mena&#231;ant, dans lequel la massivit&#233; de l'&#339;uvre est r&#233;gl&#233;e sur l'apparente pr&#233;carit&#233; de son &#233;quibre, pla&#231;ant le spectateur dans une exp&#233;rience constante du danger. La charge d'acier impeccablement structur&#233;e porte en elle une v&#233;ritable puissance de chaos, elle se construit par ce potentiel de destruction. Mais cet affrontement pol&#233;mique de l'&#339;uvre &#224; l'espace et au regard du spectateur est saisi par l'artiste comme un acte politique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Il est des sites o&#249; il est &#233;vident que l'&#339;uvre d'art est subordonn&#233;e &#224;, arrang&#233;e pour, adapt&#233;e &#224;, soumise &#224;, n&#233;cessit&#233;e par, utile &#224; &#8230; Dans ce cas, il est n&#233;cessaire de travailler en opposition aux contraintes du contexte, de fa&#231;on &#224; ce que l'&#339;uvre soit comprise comme une remise en cause de l'id&#233;ologie ou du pouvoir politique&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. La sollicitation d'une puissance de r&#233;sistance&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'espace existant appara&#238;t bien dans ce texte comme la simple m&#233;taphore d'un ordre &#233;tabli, et l'&#339;uvre, en l'attaquant par un violent effet de perception, va entra&#238;ner le spectateur dans une dynamique de refus. La d&#233;stabilisation du regard met en quelque sorte physiquement une conscience en mouvement, dans une position d&#233;sign&#233;e par Serra comme &#034;r&#233;vision critique qu'on a de l'endroit&#034;. C'est ainsi une v&#233;ritable exp&#233;rience ph&#233;nom&#233;nologique, qui place le spectateur de l'&#339;uvre en acteur de l'espace, mais cette exp&#233;rience agit &#224; la mani&#232;re d'un catalyseur mental qui, par la perception physique, met en branle un nouveau concept du rapport &#224; l'ordre, et induit chez le spectateur un effet roboratif, une sollicitation de sa puissance de r&#233;sistance et d'affrontement, dans ce qu'il appelle &#034;une nouvelle approche comportementale&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'effet de perception, la sollicitation physique va de pair avec une sollicitation mentale. Et c'est pr&#233;cis&#233;ment cette double sollicitation qui d&#233;signe ce qu'on appelle au sens propre une esth&#233;tique, comme tension mentale induite par la sensation. La puissance oppositionnelle de l'&#339;uvre au milieu est ainsi le vecteur de transmission d'une &#233;nergie politique, et c'est cette puissance &#233;nergisante qui est, pour Serra, la fonction m&#234;me de l'art.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais en m&#234;me temps, ce rapport pol&#233;mique &#224; l'espace se constitue aussi en rapport pol&#233;mique &#224; l'histoire de l'art moderne :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Dans l'histoire de la sculpture, l'acier a toujours &#233;t&#233; trait&#233; comme un &#233;l&#233;ment permettent de cr&#233;er une image, et jamais comme un mat&#233;riau de construction, c'est-&#224;-dire en termes de masse, de poids, de contrepoids, de capacit&#233; de r&#233;sistance, de charge maximum, de compression, de friction et de statique. (&#8230;) Le plus souvent, les sculpteurs ignorent les d&#233;couvertes de la r&#233;volution industrielle&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rapport au politique est aussi un rapport aux r&#233;alit&#233;s contemporaines de la mati&#232;re et de la production, en m&#234;me temps qu'un rapport &#224; la r&#233;sistance des mat&#233;riaux. L'art ne peut affronter les r&#233;alit&#233;s de l'environnement &#233;conomique que parce qu'il en ma&#238;trise les modes de production. Et il ne peut d&#233;tourner les modes de production utilitaire &#224; des fins esth&#233;tiques que parce qu'il a &#233;t&#233; capable de se les approprier pour les subvertir. C'est pr&#233;cis&#233;ment l&#224; l'un des enjeux majeurs de l'opposition &#233;tablie par Serra entre image et construction. Il montre, en prenant les exemples de Gonzalez, Picasso, Smith ou Calder, que ces artistes, utilisant le mat&#233;riau contemporain qu'est l'acier, sont cependant demeur&#233;s dans une esth&#233;tique de l'image, c'est-&#224;-dire dans un rapport conventionnel, purement visuel, &#224; leur objet. Ce que montre ainsi Serra, &#224; la suite de Benjamin, c'est que les r&#233;alit&#233;s du progr&#232;s technologique sont les constituants d'un renouvellement non seulement de la production des &#339;uvres, mais de l'exp&#233;rience esth&#233;tique elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. L'&#233;quivoque du rapport &#224; la production&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A une esth&#233;tique de l'image, il oppose une esth&#233;tique de la construction, fond&#233;e sur le rapport des ing&#233;nieurs et des architectes &#224; la structure d'acier. Et se situe ainsi, en tant qu'artiste, dans la filiation architecturale de Mies van der Rohe, plut&#244;t que dans la filiation sculpturale de Calder. Dans la sculpture moderne, m&#234;me le rapport &#224; l'abstraction est encore un rapport de face &#224; face con&#231;u sur le mod&#232;le du rapport &#224; l'image. C'est toujours le sens de la vue qui est convoqu&#233;, dans ue relation d'ext&#233;riorit&#233; entre sujet et objet. Ce que vise Serra, c'est au contraire un rapport d'int&#233;gration du r&#233;cepteur dans l'&#339;uvre, rapport dans lequel ce qui provoqu&#233; est un effet sensoriel global, et non pas une simple sensation visuelle. La sculpture n'est pas destin&#233;e &#224; produire un effet de relief, mais un effet d'englobement. Et par l&#224;, c'est tout le rapport &#224; l'art qui est modifi&#233; : l'&#339;uvre n'est pas destin&#233;e &#224; &#234;tre vue, mais &#224; &#234;tre &#233;prouv&#233;e dans une exp&#233;rience du corps tout entier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, pour paraphraser le Du Spirituel dans l'art de Kandinsky, on tente de mettre en &#339;uvre un Du Politique dans l'art, il faudra poser la question en ces termes : une &#339;uvre est-elle politique en tant qu'elle donne &#224; voir un objet politique ? C'est le cas du Guernica de Picasso, par exemple, ou dans les ann&#233;es 2000, du travail des fr&#232;res Chapman sur les D&#233;sastres de la guerre de Goya. Ou est-elle politique en tant qu'elle suscite un rapport subversif &#224; l'espace public, une relation probl&#233;matique aux lieux communs de l'histoire pass&#233;e ou contemporaine, un rapport &#233;quivoque aux standards de la production ? L'oscillation entre ces deux p&#244;les est l'un des modes du d&#233;placement qui fait de l'art conceptuel un art politique. Elle d&#233;finit, pour reprendre la formule d'Harald Szeeman, la mani&#232;re dont &#034;une attitude devient forme&#034;, aux d&#233;pens de tout effet narratif. En introduisant des usages &#224; la fois efficaces et dysfonctionnels de l'acier dans l'espace public, Serra ouvre de nombreuses pistes de r&#233;ponse &#224; cette question. Et c'est la puissance m&#234;me de ces &#233;quivoques, et le jeu vertigineux qu'elles suscitent entre distance et int&#233;gration, dans la production de l'&#339;uvre autant que dans sa r&#233;ception, qui lui &#233;vite de basculer dans la d&#233;monstration, ou dans l'effet de propagande qui, par son univocit&#233; m&#234;me, abolit l'essence dynamique du politique. Ainsi &#233;crit-il :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Pour construire mes &#339;uvres, j'ai recours au secteur industriel, aux ing&#233;nieurs des Ponts et Chauss&#233;es, aux ouvriers du b&#226;timent, aux g&#233;om&#232;tres, aux man&#339;uvres, aux monteurs, aux transporteurs, etc. Mon atelier, ce sont maintenant les aci&#233;ries, les chantiers navals et les usines&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et en m&#234;me temps :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Je crois que la sculpture a le pouvoir, si tant est qu'elle en ait un, d'agir en contradiction avec les espaces et les endroits o&#249; elle s'ins&#232;re&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la mesure m&#234;me o&#249; l'espace de production de l'&#339;uvre utilise les moyens du r&#233;gime de productivit&#233; industrielle, et s'inscrit dans ses sch&#233;mas technologiques ordinaires, son espace de r&#233;ception en fait au contraire &#233;clater les standards.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. La destruction des effets de coh&#233;sion&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est de ce jeu contradictoire que t&#233;moigne aussi en photographie le travail de Martha Rosler, en introduisant dans l'image elle-m&#234;me un espace d'aberration qui en d&#233;truit la coh&#233;sion : en pleine guerre du Viet-Nam, elle produit aux Etats-Unis des photographies d'int&#233;rieurs bourgeois et douillets, o&#249; la jolie ma&#238;tresse de maison s'active &#224; faire le m&#233;nage, tandis que les grandes baies vitr&#233;es ouvrent sur des images de soldats patrouillant dans des rizi&#232;res. R&#233;f&#233;rence au pop'art et &#224; ses repr&#233;sentations publicitaires du confort des environnements contemporains. Mais aussi r&#233;f&#233;rence invers&#233;e &#224; l'art de la Renaissance, o&#249; les fen&#234;tres ouvrent sur la perspective paisible des paysages. L'effet d'aberration cr&#233;&#233; par la confrontation de deux espaces antinomiques, loin de tenir le spectateur &#224; distance, l'int&#232;gre au contraire dans un chaos esth&#233;tique qui sollicite sa r&#233;sistance. Or ce que montre cette irruption d'un espace dans un autre, ce n'est pas seulement la r&#233;alit&#233; plan&#233;taire de leur coexistence, c'est aussi l'engendrement de l'un par l'autre. L'engendrement de la qui&#233;tude de l'espace du foyer par la violence de l'espace guerrier comme environnement omnipr&#233;sent. La r&#233;alit&#233; guerri&#232;re comme r&#233;alit&#233; lointaine, exotique, occult&#233;e, est tout &#224; coup pr&#233;sentifi&#233;e non pas dans une image t&#233;l&#233;visuelle, mais dans un paysage environnemental, en tant que milieu. Et cet effet de saisissement d&#233;truit les constructions de l'intime, &#224; la mani&#232;re dont la fresque de Michel-Ange d&#233;truit le mur de la Sixtine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'espace public est n&#233;cessairement un espace conflictuel, si le politique ne peut s'affirmer que comme topique d'affrontement, alors l'art ne peut se diluer en activit&#233; consensuelle qu'en renon&#231;ant &#224; ce qui le constitue, d&#232;s son origine, comme n&#233;cessit&#233; politique : celle de fonder la communaut&#233; comme contre-nature, &#224; partir de la d&#233;cision du langage. L'art originel, si institu&#233; qu'il soit, et m&#234;me comme expression fondatrice de l'institution, n'est jamais destin&#233; &#224; orner, mais, au sens propre, &#224; contredire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5. Une esth&#233;tique du conflit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une &#339;uvre r&#233;cente de la vid&#233;aste Danica Dakic montre dans le conflit des espaces et des corps une telle n&#233;cessit&#233;. Le lieu de tournage est un mus&#233;e du papier peint, pr&#233;sentant la tapisserie &#034;El Dorado&#034;, r&#233;alis&#233;e en 1848. Une esth&#233;tique classique et conventionnelle d&#233;roule ainsi le fond de paysages mus&#233;aux, devant lesquels des adolescents migrants de toute origine viennent &#224; tour de r&#244;le, en rythme syncop&#233;, en position de sport ou de combat, danser, parler et chanter. Et le conflit qui s'&#233;tablit entre les standards acad&#233;miques du d&#233;cor de papier peint et les attitudes des personnages relevant des conventions h&#233;t&#233;rog&#232;nes de la performance contemporaine, cr&#233;ent un dispositif d'h&#233;t&#233;ronomie radicale. L&#224; se d&#233;ploie une &#233;nergie des sujets, doublement en devenir, par leur &#226;ge et par leurs origines. Et elle se potentialise de son affrontement &#224; la statique vieillote du d&#233;cor. Le d&#233;roulement statique du papier peint derri&#232;re la dynamique des corps en d&#233;ambulation appara&#238;t ainsi tr&#232;s vite comme le r&#233;f&#233;rent d'une m&#233;taphore de la migration. La mat&#233;rialisation de l'environnement par le d&#233;cor imprim&#233;, dans son affrontement culturel au rythme syncop&#233; de la chor&#233;graphie, met en &#233;vidence ces effets de d&#233;calage et de d&#233;placement, cette dysharmonie qui trahit la rupture avec le milieu. Derri&#232;re l'authenticit&#233; dynamique des personnages diversement color&#233;s, c'est le d&#233;cor qui crie sa facticit&#233;. Aucun pathos n'est affich&#233;, aucune souffrance ne se dit ; mais c'est seulement dans les conflictualit&#233;s spatiales issues de ce dispositif d'h&#233;t&#233;ronomie, que deviennent perceptibles les tensions qui fondent un rapport au monde d&#233;socialis&#233;. Et cette dissociation m&#234;me appara&#238;t porteuse des imp&#233;ratifs d'une nouvelle socialit&#233;. Dans Le Grand Caravans&#233;rail de Mnouchkine, qui traitait autrement les probl&#233;matiques de la migration, c'&#233;taient des chariots charg&#233;s de personnages, pr&#233;cipit&#233;s sur le vide de la sc&#232;ne, qui disaient cette antinomie constitutive de l'espace public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6. L'espace h&#233;t&#233;rotopique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car ces rencontres de mondes apparemment incompatibles ne sont pas de simples juxtapositions. Et l'effet de saisissement ne na&#238;t nullement de leur caract&#232;re &#034;fortuit&#034; ou &#034;improbable&#034; pour reprendre les expressions surr&#233;alistes. Il na&#238;t au contraire du sentiment intime de leur authentique conjonction, de la certitude inqui&#233;tante de leur compatibilit&#233; effective. C'est pr&#233;cis&#233;ment de ce trouble d'une compatibilit&#233; des antinomies que naissent ce que Foucault appellent les &#034;h&#233;t&#233;rotopies&#034;, r&#233;gimes de la dissemblance et de l'alt&#233;rit&#233; radicale qu'il oppose aux utopies (lieux de nulle part) dans Les Mots et les choses :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Les utopies consolent (&#8230;). Les h&#233;t&#233;rotopies inqui&#232;tent, sans doute parce qu'elles minent secr&#232;tement le langage, parce qu'elles emp&#234;chent de nommer ceci et cela, parce qu'elles brisent les noms communs ou les enchev&#234;trent, parce qu'elles ruinent d'avance la syntaxe, et pas seulement celle qui construit les phrases, - celle moins manifeste qui fait tenir ensemble (&#224; c&#244;t&#233; et en face les uns des autres) les mots et les choses.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est bien en effet du r&#233;gime de l'h&#233;t&#233;rotopie que rel&#232;ve le travail esth&#233;tique, de ce r&#233;gime de la compatibilit&#233; des disproportions et des inad&#233;quations, qui &#034;ruine la syntaxe&#034; des visibilit&#233;s et &#034;mine secr&#232;tement&#034; le langage de l'imaginaire. Car une &#339;uvre parfaitement plastique est aussi, dans sa plasticit&#233; m&#234;me, une interrogation sur le langage. Ce qui construit la coh&#233;rence plastique de l'&#339;uvre, c'est pr&#233;cis&#233;ment la mise en &#233;vidence de l'artifice de ce qui fait &#034;tenir ensemble les mots et les choses&#034;, selon la formule de Foucault. Et cette mise en &#233;vidence de l'artifice est ce qui permet de reconna&#238;tre en effet l'homme comme &#034;animal politique&#034;, c'est-&#224;-dire comme celui qui construit l'espace commun par le geste de la fracture, &#224; la mani&#232;re dont, comme le montre Arendt dans l'Essai sur la r&#233;volution, l'exp&#233;rience politique de la fraternit&#233; commence par le fratricide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7. La s&#233;gr&#233;gation &#233;galitaire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;La violence est le commencement&#034;, &#233;crit-elle. Et, dans une perspective clairement hobbesienne, elle interpr&#232;te les mythes des origines, de la l&#233;gende de Ca&#239;n &#224; celle de Romulus, comme ne d&#233;couvrant la fraternit&#233; (devenue l'embl&#232;me des mouvements r&#233;volutionnaires) que dans le fratricide. La violence n'est pas le mal, elle n'a aucune connotation morale, elle n'est rien d'autre qu'un principe de r&#233;alit&#233; originel, qui ne peut constituer l'humanit&#233;, et par l&#224;-m&#234;me l'histoire, que dans la rupture. C'est par la conscience de cette violence originelle que les Grecs fondent le concept d' isonomie, une &#233;galit&#233; qui ne peut &#234;tre donn&#233;e que par la loi (nomos), reconnaissant par l&#224; que la nature ne saurait fonder que des rapports de domination. Et Arendt para&#238;t bien ici refuser toutes les positions du droit naturel. Mais cette &#233;galit&#233; donn&#233;e par la loi se fonde aussi sur le principe m&#234;me de l'exclusion. La r&#233;volution am&#233;ricaine ne fonde ses principes d&#233;mocratiques qu'&#224; partir de la r&#233;alit&#233; s&#233;gr&#233;gationniste qui suit l'abolition de l'esclavage, comme la d&#233;mocratie ath&#233;nienne a &#233;pous&#233; les formes de la discrimination sexuelle et sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'art, comme activit&#233; humaine par excellence, ne cesse ainsi d'explorer les apories de ce qui fait humanit&#233;, de ce qui constitue n&#233;cessairement l'unit&#233; sur le clivage, obligeant &#224; osciller sans cesse entre unifiant et discriminant, entre pacifiant et pol&#233;mique. Luc Boltanski, dans un essai r&#233;cemment r&#233;&#233;dit&#233;, en montre les effets dans les apories contemporaines de l'intention humanitaire. Il &#233;crit ainsi :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; La possibilit&#233; d'acc&#233;der &#224; une ext&#233;riorit&#233; - dont nous avons vu qu'elle caract&#233;risait le spectateur moderne - reste centrale dans la conception du spectateur de l'histoire universelle dont la puissance d'engagement pour une cause repose toujours sur un d&#233;sengagement initial&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8. La constitution d'une mise en spectacle de la souffrance&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le conflit entre la vis&#233;e d'une universalit&#233; de l'histoire comme concept ou comme r&#233;cit, et la r&#233;alit&#233; d'un v&#233;cu discriminant et sans commune mesure de la violence historique de masse, qui construit la tentation humanitaire dans son double statut d'appartenance et d'ext&#233;riorit&#233;. L'id&#233;e m&#234;me d'une histoire universelle est celle d'un point de vue surplombant, qui maintient celui qui le produit &#224; l'ext&#233;rieur de son objet, tout en le faisant s'en reconna&#238;tre comme partie. Et une telle tension est particuli&#232;rement d&#233;terminante lorsqu'elle concerne l'exp&#233;rience la plus fondatrice, qui est celle de la souffrance. Boltanski analyse ce dilemme de la souffrance &#224; distance en trois topiques : topique de la d&#233;nonciation, topique du sentiment et topique esth&#233;tique. La topique de la d&#233;nonciation r&#233;solvant le dilemme en accusation contre une malfaisance politique, sur le mod&#232;le de la d&#233;signation de l'affaire, &#224; la mani&#232;re de Voltaire dans l'affaire du Chevalier de la Barre ; la topique du sentiment le r&#233;solvant en compassion visant la bienfaisance, sur le mod&#232;le du roman sentimental du XVIII&#232;me ; la topique esth&#233;tique le r&#233;solvant en h&#233;ro&#239;sme de la cruaut&#233;, &#224; la mani&#232;re de Sade. C'est donc bien, dans les trois topiques qu'il met en &#339;uvre, &#224; partir de la modernit&#233; du XVIII&#232;me si&#232;cle que Boltanski &#233;tablit l'origine d'une probl&#233;matique de &#034;la souffrance &#224; distance&#034;, et c'est d'un frottement entre r&#233;alit&#233; et fiction qu'elle surgit, puisqu'elle s'inscrit autant dans les r&#233;alit&#233;s de la violence que dans le v&#233;cu imaginaire de ses repr&#233;sentations, fondant par l&#224; la possibilit&#233; m&#234;me du roman. En ce sens on peut, ce que ne fait pas Boltanski, renvoyer les trois topiques au champ fondamental de l'esth&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9. L'impossible du &#034;nous&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;preuve de la souffrance &#224; distance appara&#238;t alors comme l'&#233;preuve originelle du langage litt&#233;raire, qui constitue l'indicible sauvagerie de la r&#233;alit&#233; guerri&#232;re en &#233;pop&#233;e, et ses acteurs primitifs en h&#233;ros, comme le fait la po&#233;sie hom&#233;rique en instituant, sur l'exercice le plus sommaire de la brutalit&#233;, une respectable culture commune. Ici sont r&#233;unis le caract&#232;re pol&#233;mique de l'accusation, le caract&#232;re unifiant de la compassion et l'aristocratie d'un h&#233;ro&#239;sme de la cruaut&#233;, dont on retrouve la filiation sadienne chez Bataille et Artaud. Mais le XVIII&#232;me, reconnaissant juridiquement une humanit&#233; commune derri&#232;re les diff&#233;rences, et fondant dans le m&#234;me temps, &#224; partir de Baumgarten, le concept d'esth&#233;tique comme communaut&#233; paradoxalement issue de la divergence des &#233;motions, va cristalliser ces d&#233;placements du politique dont on retrouve les filiations dans l'art contemporain. Au c&#339;ur de la r&#233;alit&#233; contemporaine de l'art, existe ainsi un conflit d'espace qu'aucune &#339;uvre ne parvient &#224; r&#233;soudre : les lieux de production, d'exposition et de reconnaissance de l'art r&#233;activent le processus originel d'une s&#233;gr&#233;gation esth&#233;tique, qui affirme l'universalit&#233; de l'art tout en d&#233;terminant les territoires g&#233;ographiques de sa diffusion. L'exotisme, devenu topos privil&#233;gi&#233; de l'art du XIX&#232;me si&#232;cle, continue au XXI&#232;me de constituer son objet en m&#233;thode esth&#233;tique, non en sujet d'un regard. Et cette in&#233;galit&#233; g&#233;opolitique entre regardant et regard&#233; demeure l'un des effets de d&#233;placement du politique les moins interrog&#233;s dans l'art contemporain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exp&#233;rience esth&#233;tique affronte ainsi le sujet &#224; une impossibilit&#233; : celle de s'accommoder de l'espace auquel il est assign&#233;. Mais cet impossible, originellement v&#233;cu dans l'intimit&#233;, ne peut &#234;tre assum&#233; qu'en tant qu'il est montr&#233; dans l'espace public de l'exposition, et r&#233;v&#233;l&#233; ainsi comme un v&#233;cu commun. Ce qui fait communaut&#233; dans l'art est donc tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment ce qui fait obstacle &#224; la r&#233;alit&#233; commune de l'ordre &#233;tabli, pour fonder paradoxalement une communaut&#233; dans l'exp&#233;rience intime de la diff&#233;rence (ce qui sera l'objet m&#234;me de l'interrogation post-moderne, comme refus des grands r&#233;cits). Mais cette communaut&#233; r&#233;v&#233;l&#233;e demeure virtuelle : elle n'est pas le simple constat d'un &#233;tat de fait qui se r&#233;duirait au consensus vague de l'&#233;vidence d'un &#034;nous&#034;. L'art oblige au contraire &#224; constater l'impossible du &#034;nous&#034;, autant que sa n&#233;cessit&#233;. C'est par l'exp&#233;rience esth&#233;tique que peut &#234;tre &#233;prouv&#233; ce dissensus commun, mais c'est au-del&#224; d'elle qu'il peut &#234;tre utilis&#233; comme arme politique.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Les d&#233;placements du politique dans l'art contemporain</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=21</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=21</guid>
		<dc:date>2007-11-07T16:17:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator> Christiane Vollaire</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;En janvier 1990, le sculpteur Richard Serra prononce &#224; Yale une conf&#233;rence apr&#232;s que son &#339;uvre Tilted Arc, command&#233;e par le gouvernement de L'Etat de New-York, ait &#233;t&#233; retir&#233;e de son emplacement et d&#233;truite pendant le transport, au motif de son &#034;absence de qualit&#233;s esth&#233;tiques&#034;. C'est de ce texte qu'on partira pour analyser ce que j'ai choisi d'appeler &#034;les d&#233;placements du politique dans l'art contemporain&#034;, dans la mesure o&#249;, en des termes tr&#232;s simples, il pose &#224; plusieurs niveaux la (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=9" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; &#224; Chilhac septembre 2007&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/logo/arton21.jpg' class=&#034;spip_logo spip_logo_right&#034; alt=&#034;&#034; style='max-width: 150px;max-width: min(100%,150px); max-height: 150px' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;En janvier 1990, le sculpteur Richard Serra prononce &#224; Yale une conf&#233;rence apr&#232;s que son &#339;uvre Tilted Arc, command&#233;e par le gouvernement de L'Etat de New-York, ait &#233;t&#233; retir&#233;e de son emplacement et d&#233;truite pendant le transport, au motif de son &#034;absence de qualit&#233;s esth&#233;tiques&#034;. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est de ce texte qu'on partira pour analyser ce que j'ai choisi d'appeler &#034;les d&#233;placements du politique dans l'art contemporain&#034;, dans la mesure o&#249;, en des termes tr&#232;s simples, il pose &#224; plusieurs niveaux la complexit&#233; des relations &#224; la fois conflictuelles et constitutives du politique et de l'art au sein d'un syst&#232;me culturel.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais ce qui nous int&#233;resse est que l'&#339;uvre m&#234;me de Richard Serra est, mat&#233;riellement, la m&#233;taphore de cette complexit&#233;. La r&#233;trospective pr&#233;sent&#233;e cette ann&#233;e au MOMA de New-York en est la manifestation, puisque tout son travail tend &#224; mettre physiquement en &#233;vidence les apories d'une place de l'art, comme la position m&#234;me de l'artiste oscille entre l'&#233;clat de la reconnaissance officielle et la violence du rejet public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. La place de l'&#339;uvre dans un espace public&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;quation tr&#232;s &#233;l&#233;mentaire que pose Serra est la suivante : l&#224; o&#249; l'&#339;uvre prend sa place, quelque chose doit &#234;tre d&#233;plac&#233; pour la lui c&#233;der. L'&#339;uvre impose &#224; l'espace o&#249; elle s'inscrit un imp&#233;ratif massif de d&#233;placement. D&#233;placement qui affecte en premier lieu la trajectoire du spectateur, et l'oblige &#224; mobiliser corr&#233;lativement son corps et son regard, &#224; d&#233;ranger ses perspectives. Cette id&#233;e que l'art ne trouve pas sa place, mais doit l'imposer, et qu'en l'imposant il casse ce qui constituait jusque l&#224; l'espace environnant, Serra la fonde non pas &#224; partir de la sculpture, mais &#224; partir de la peinture elle-m&#234;me, en tant quelle doit d&#233;stabiliser l'espace architectural qu'elle investit. Il cite ainsi Le Corbusier, affirmant en 1932 dans une lettre &#224; Nekrasov que la fresque n'est rien d'autre qu'une entreprise de d&#233;vastation de l'architecture :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Je n'envisage pas la fresque comme un moyen de mettre le mur en valeur, mais au contraire comme un moyen brutal de le d&#233;truire, de lui retirer toute notion de stabilit&#233;, de poids, etc. Je consid&#232;re que dans la Chapelle Sixtine, le Jugement dernier de Michel-Ange d&#233;truit le mur.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est question ici d'une v&#233;ritable brutalit&#233; de l'art, d'une &#233;vidence violente qu'il impose &#224; l'environnement. Et c'est le concept minimaliste d'une forme d'apparence sommaire, qui maximalise cet effet de d&#233;stabilisation, &#224; l'exact oppos&#233; de tout concept ornemental :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;L'&#339;uvre devient partie du site et restructure son organisation, aussi bien sur le plan de la conception que de la perception. Mes &#339;uvres ne d&#233;corent, n'illustrent ou ne d&#233;peignent jamais un lieu&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce caract&#232;re pol&#233;mique, dans un jeu d'opposition constante avec le milieu, qui fait &#339;uvre. Un jeu mena&#231;ant, dans lequel la massivit&#233; de l'&#339;uvre est r&#233;gl&#233;e sur l'apparente pr&#233;carit&#233; de son &#233;quibre, pla&#231;ant le spectateur dans une exp&#233;rience constante du danger. La charge d'acier impeccablement structur&#233;e porte en elle une v&#233;ritable puissance de chaos, elle se construit par ce potentiel de destruction. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais cet affrontement pol&#233;mique de l'&#339;uvre &#224; l'espace et au regard du spectateur est saisi par l'artiste comme un acte politique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Il est des sites o&#249; il est &#233;vident que l'&#339;uvre d'art est subordonn&#233;e &#224;, arrang&#233;e pour, adapt&#233;e &#224;, soumise &#224;, n&#233;cessit&#233;e par, utile &#224; &#8230; Dans ce cas, il est n&#233;cessaire de travailler en opposition aux contraintes du contexte, de fa&#231;on &#224; ce que l'&#339;uvre soit comprise comme une remise en cause de l'id&#233;ologie ou du pouvoir politique&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. La sollicitation d'une puissance de r&#233;sistance&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'espace existant appara&#238;t bien dans ce texte comme la simple m&#233;taphore d'un ordre &#233;tabli, et l'&#339;uvre, en l'attaquant par un violent effet de perception, va entra&#238;ner le spectateur dans une dynamique de refus. La d&#233;stabilisation du regard met en quelque sorte physiquement une conscience en mouvement, dans une position d&#233;sign&#233;e par Serra comme &#034;r&#233;vision critique qu'on a de l'endroit&#034;. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est ainsi une v&#233;ritable exp&#233;rience ph&#233;nom&#233;nologique, qui place le spectateur de l'&#339;uvre en acteur de l'espace, mais cette exp&#233;rience agit &#224; la mani&#232;re d'un catalyseur mental qui, par la perception physique, met en branle un nouveau concept du rapport &#224; l'ordre, et induit chez le spectateur un effet roboratif, une sollicitation de sa puissance de r&#233;sistance et d'affrontement, dans ce qu'il appelle &#034;une nouvelle approche comportementale&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'effet de perception, la sollicitation physique va de pair avec une sollicitation mentale. Et c'est pr&#233;cis&#233;ment cette double sollicitation qui d&#233;signe ce qu'on appelle au sens propre une esth&#233;tique, comme tension mentale induite par la sensation. La puissance oppositionnelle de l'&#339;uvre au milieu est ainsi le vecteur de transmission d'une &#233;nergie politique, et c'est cette puissance &#233;nergisante qui est, pour Serra, la fonction m&#234;me de l'art.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais en m&#234;me temps, ce rapport pol&#233;mique &#224; l'espace se constitue aussi en rapport pol&#233;mique &#224; l'histoire de l'art moderne :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Dans l'histoire de la sculpture, l'acier a toujours &#233;t&#233; trait&#233; comme un &#233;l&#233;ment permettent de cr&#233;er une image, et jamais comme un mat&#233;riau de construction, c'est-&#224;-dire en termes de masse, de poids, de contrepoids, de capacit&#233; de r&#233;sistance, de charge maximum, de compression, de friction et de statique. (&#8230;) Le plus souvent, les sculpteurs ignorent les d&#233;couvertes de la r&#233;volution industrielle&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rapport au politique est aussi un rapport aux r&#233;alit&#233;s contemporaines de la mati&#232;re et de la production, en m&#234;me temps qu'un rapport &#224; la r&#233;sistance des mat&#233;riaux. L'art ne peut affronter les r&#233;alit&#233;s de l'environnement &#233;conomique que parce qu'il en ma&#238;trise les modes de production. Et il ne peut d&#233;tourner les modes de production utilitaire &#224; des fins esth&#233;tiques que parce qu'il a &#233;t&#233; capable de se les approprier pour les subvertir. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est pr&#233;cis&#233;ment l&#224; l'un des enjeux majeurs de l'opposition &#233;tablie par Serra entre image et construction. Il montre, en prenant les exemples de Gonzalez, Picasso, Smith ou Calder, que ces artistes, utilisant le mat&#233;riau contemporain qu'est l'acier, sont cependant demeur&#233;s dans une esth&#233;tique de l'image, c'est-&#224;-dire dans un rapport conventionnel, purement visuel, &#224; leur objet. Ce que montre ainsi Serra, &#224; la suite de Benjamin, c'est que les r&#233;alit&#233;s du progr&#232;s technologique sont les constituants d'un renouvellement non seulement de la production des &#339;uvres, mais de l'exp&#233;rience esth&#233;tique elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. L'&#233;quivoque du rapport &#224; la production&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A une esth&#233;tique de l'image, il oppose une esth&#233;tique de la construction, fond&#233;e sur le rapport des ing&#233;nieurs et des architectes &#224; la structure d'acier. Et se situe ainsi, en tant qu'artiste, dans la filiation architecturale de Mies van der Rohe, plut&#244;t que dans la filiation sculpturale de Calder. Dans la sculpture moderne, m&#234;me le rapport &#224; l'abstraction est encore un rapport de face &#224; face con&#231;u sur le mod&#232;le du rapport &#224; l'image. C'est toujours le sens de la vue qui est convoqu&#233;, dans ue relation d'ext&#233;riorit&#233; entre sujet et objet. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce que vise Serra, c'est au contraire un rapport d'int&#233;gration du r&#233;cepteur dans l'&#339;uvre, rapport dans lequel ce qui provoqu&#233; est un effet sensoriel global, et non pas une simple sensation visuelle. La sculpture n'est pas destin&#233;e &#224; produire un effet de relief, mais un effet d'englobement. Et par l&#224;, c'est tout le rapport &#224; l'art qui est modifi&#233; : l'&#339;uvre n'est pas destin&#233;e &#224; &#234;tre vue, mais &#224; &#234;tre &#233;prouv&#233;e dans une exp&#233;rience du corps tout entier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, pour paraphraser le Du Spirituel dans l'art de Kandinsky, on tente de mettre en &#339;uvre un Du Politique dans l'art, il faudra poser la question en ces termes : une &#339;uvre est-elle politique en tant qu'elle donne &#224; voir un objet politique ? C'est le cas du Guernica de Picasso, par exemple, ou dans les ann&#233;es 2000, du travail des fr&#232;res Chapman sur les D&#233;sastres de la guerre de Goya. Ou est-elle politique en tant qu'elle suscite un rapport subversif &#224; l'espace public, une relation probl&#233;matique aux lieux communs de l'histoire pass&#233;e ou contemporaine, un rapport &#233;quivoque aux standards de la production ? L'oscillation entre ces deux p&#244;les est l'un des modes du d&#233;placement qui fait de l'art conceptuel un art politique. Elle d&#233;finit, pour reprendre la formule d'Harald Szeeman, la mani&#232;re dont &#034;une attitude devient forme&#034;, aux d&#233;pens de tout effet narratif. &lt;br class='autobr' /&gt;
En introduisant des usages &#224; la fois efficaces et dysfonctionnels de l'acier dans l'espace public, Serra ouvre de nombreuses pistes de r&#233;ponse &#224; cette question. Et c'est la puissance m&#234;me de ces &#233;quivoques, et le jeu vertigineux qu'elles suscitent entre distance et int&#233;gration, dans la production de l'&#339;uvre autant que dans sa r&#233;ception, qui lui &#233;vite de basculer dans la d&#233;monstration, ou dans l'effet de propagande qui, par son univocit&#233; m&#234;me, abolit l'essence dynamique du politique. Ainsi &#233;crit-il :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Pour construire mes &#339;uvres, j'ai recours au secteur industriel, aux ing&#233;nieurs des Ponts et Chauss&#233;es, aux ouvriers du b&#226;timent, aux g&#233;om&#232;tres, aux man&#339;uvres, aux monteurs, aux transporteurs, etc. Mon atelier, ce sont maintenant les aci&#233;ries, les chantiers navals et les usines&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Et en m&#234;me temps :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Je crois que la sculpture a le pouvoir, si tant est qu'elle en ait un, d'agir en contradiction avec les espaces et les endroits o&#249; elle s'ins&#232;re&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la mesure m&#234;me o&#249; l'espace de production de l'&#339;uvre utilise les moyens du r&#233;gime de productivit&#233; industrielle, et s'inscrit dans ses sch&#233;mas technologiques ordinaires, son espace de r&#233;ception en fait au contraire &#233;clater les standards.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. La destruction des effets de coh&#233;sion&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est de ce jeu contradictoire que t&#233;moigne aussi en photographie le travail de Martha Rosler, en introduisant dans l'image elle-m&#234;me un espace d'aberration qui en d&#233;truit la coh&#233;sion : en pleine guerre du Viet-Nam, elle produit aux Etats-Unis des photographies d'int&#233;rieurs bourgeois et douillets, o&#249; la jolie ma&#238;tresse de maison s'active &#224; faire le m&#233;nage, tandis que les grandes baies vitr&#233;es ouvrent sur des images de soldats patrouillant dans des rizi&#232;res. &lt;br class='autobr' /&gt;
R&#233;f&#233;rence au pop'art et &#224; ses repr&#233;sentations publicitaires du confort des environnements contemporains. Mais aussi r&#233;f&#233;rence invers&#233;e &#224; l'art de la Renaissance, o&#249; les fen&#234;tres ouvrent sur la perspective paisible des paysages. L'effet d'aberration cr&#233;&#233; par la confrontation de deux espaces antinomiques, loin de tenir le spectateur &#224; distance, l'int&#232;gre au contraire dans un chaos esth&#233;tique qui sollicite sa r&#233;sistance. &lt;br class='autobr' /&gt;
Or ce que montre cette irruption d'un espace dans un autre, ce n'est pas seulement la r&#233;alit&#233; plan&#233;taire de leur coexistence, c'est aussi l'engendrement de l'un par l'autre. L'engendrement de la qui&#233;tude de l'espace du foyer par la violence de l'espace guerrier comme environnement omnipr&#233;sent. La r&#233;alit&#233; guerri&#232;re comme r&#233;alit&#233; lointaine, exotique, occult&#233;e, est tout &#224; coup pr&#233;sentifi&#233;e non pas dans une image t&#233;l&#233;visuelle, mais dans un paysage environnemental, en tant que milieu. Et cet effet de saisissement d&#233;truit les constructions de l'intime, &#224; la mani&#232;re dont la fresque de Michel-Ange d&#233;truit le mur de la Sixtine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'espace public est n&#233;cessairement un espace conflictuel, si le politique ne peut s'affirmer que comme topique d'affrontement, alors l'art ne peut se diluer en activit&#233; consensuelle qu'en renon&#231;ant &#224; ce qui le constitue, d&#232;s son origine, comme n&#233;cessit&#233; politique : celle de fonder la communaut&#233; comme contre-nature, &#224; partir de la d&#233;cision du langage. L'art originel, si institu&#233; qu'il soit, et m&#234;me comme expression fondatrice de l'institution, n'est jamais destin&#233; &#224; orner, mais, au sens propre, &#224; contredire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5. Une esth&#233;tique du conflit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une &#339;uvre r&#233;cente de la vid&#233;aste Danica Dakic montre dans le conflit des espaces et des corps une telle n&#233;cessit&#233;. Le lieu de tournage est un mus&#233;e du papier peint, pr&#233;sentant la tapisserie &#034;El Dorado&#034;, r&#233;alis&#233;e en 1848. Une esth&#233;tique classique et conventionnelle d&#233;roule ainsi le fond de paysages mus&#233;aux, devant lesquels des adolescents migrants de toute origine viennent &#224; tour de r&#244;le, en rythme syncop&#233;, en position de sport ou de combat, danser, parler et chanter. &lt;br class='autobr' /&gt;
Et le conflit qui s'&#233;tablit entre les standards acad&#233;miques du d&#233;cor de papier peint et les attitudes des personnages relevant des conventions h&#233;t&#233;rog&#232;nes de la performance contemporaine, cr&#233;ent un dispositif d'h&#233;t&#233;ronomie radicale. L&#224; se d&#233;ploie une &#233;nergie des sujets, doublement en devenir, par leur &#226;ge et par leurs origines. Et elle se potentialise de son affrontement &#224; la statique vieillote du d&#233;cor. Le d&#233;roulement statique du papier peint derri&#232;re la dynamique des corps en d&#233;ambulation appara&#238;t ainsi tr&#232;s vite comme le r&#233;f&#233;rent d'une m&#233;taphore de la migration. &lt;br class='autobr' /&gt;
La mat&#233;rialisation de l'environnement par le d&#233;cor imprim&#233;, dans son affrontement culturel au rythme syncop&#233; de la chor&#233;graphie, met en &#233;vidence ces effets de d&#233;calage et de d&#233;placement, cette dysharmonie qui trahit la rupture avec le milieu. Derri&#232;re l'authenticit&#233; dynamique des personnages diversement color&#233;s, c'est le d&#233;cor qui crie sa facticit&#233;. Aucun pathos n'est affich&#233;, aucune souffrance ne se dit ; mais c'est seulement dans les conflictualit&#233;s spatiales issues de ce dispositif d'h&#233;t&#233;ronomie, que deviennent perceptibles les tensions qui fondent un rapport au monde d&#233;socialis&#233;. Et cette dissociation m&#234;me appara&#238;t porteuse des imp&#233;ratifs d'une nouvelle socialit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans Le Grand Caravans&#233;rail de Mnouchkine, qui traitait autrement les probl&#233;matiques de la migration, c'&#233;taient des chariots charg&#233;s de personnages, pr&#233;cipit&#233;s sur le vide de la sc&#232;ne, qui disaient cette antinomie constitutive de l'espace public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6. L'espace h&#233;t&#233;rotopique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car ces rencontres de mondes apparemment incompatibles ne sont pas de simples juxtapositions. Et l'effet de saisissement ne na&#238;t nullement de leur caract&#232;re &#034;fortuit&#034; ou &#034;improbable&#034; pour reprendre les expressions surr&#233;alistes. Il na&#238;t au contraire du sentiment intime de leur authentique conjonction, de la certitude inqui&#233;tante de leur compatibilit&#233; effective. C'est pr&#233;cis&#233;ment de ce trouble d'une compatibilit&#233; des antinomies que naissent ce que Foucault appellent les &#034;h&#233;t&#233;rotopies&#034;, r&#233;gimes de la dissemblance et de l'alt&#233;rit&#233; radicale qu'il oppose aux utopies (lieux de nulle part) dans Les Mots et les choses :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Les utopies consolent (&#8230;). Les h&#233;t&#233;rotopies inqui&#232;tent, sans doute parce qu'elles minent secr&#232;tement le langage, parce qu'elles emp&#234;chent de nommer ceci et cela, parce qu'elles brisent les noms communs ou les enchev&#234;trent, parce qu'elles ruinent d'avance la syntaxe, et pas seulement celle qui construit les phrases, - celle moins manifeste qui fait tenir ensemble (&#224; c&#244;t&#233; et en face les uns des autres) les mots et les choses.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est bien en effet du r&#233;gime de l'h&#233;t&#233;rotopie que rel&#232;ve le travail esth&#233;tique, de ce r&#233;gime de la compatibilit&#233; des disproportions et des inad&#233;quations, qui &#034;ruine la syntaxe&#034; des visibilit&#233;s et &#034;mine secr&#232;tement&#034; le langage de l'imaginaire. Car une &#339;uvre parfaitement plastique est aussi, dans sa plasticit&#233; m&#234;me, une interrogation sur le langage.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui construit la coh&#233;rence plastique de l'&#339;uvre, c'est pr&#233;cis&#233;ment la mise en &#233;vidence de l'artifice de ce qui fait &#034;tenir ensemble les mots et les choses&#034;, selon la formule de Foucault. Et cette mise en &#233;vidence de l'artifice est ce qui permet de reconna&#238;tre en effet l'homme comme &#034;animal politique&#034;, c'est-&#224;-dire comme celui qui construit l'espace commun par le geste de la fracture, &#224; la mani&#232;re dont, comme le montre Arendt dans l'Essai sur la r&#233;volution, l'exp&#233;rience politique de la fraternit&#233; commence par le fratricide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7. La s&#233;gr&#233;gation &#233;galitaire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;La violence est le commencement&#034;, &#233;crit-elle. Et, dans une perspective clairement hobbesienne, elle interpr&#232;te les mythes des origines, de la l&#233;gende de Ca&#239;n &#224; celle de Romulus, comme ne d&#233;couvrant la fraternit&#233; (devenue l'embl&#232;me des mouvements r&#233;volutionnaires) que dans le fratricide. La violence n'est pas le mal, elle n'a aucune connotation morale, elle n'est rien d'autre qu'un principe de r&#233;alit&#233; originel, qui ne peut constituer l'humanit&#233;, et par l&#224;-m&#234;me l'histoire, que dans la rupture.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est par la conscience de cette violence originelle que les Grecs fondent le concept d' isonomie, une &#233;galit&#233; qui ne peut &#234;tre donn&#233;e que par la loi (nomos), reconnaissant par l&#224; que la nature ne saurait fonder que des rapports de domination. Et Arendt para&#238;t bien ici refuser toutes les positions du droit naturel. Mais cette &#233;galit&#233; donn&#233;e par la loi se fonde aussi sur le principe m&#234;me de l'exclusion. La r&#233;volution am&#233;ricaine ne fonde ses principes d&#233;mocratiques qu'&#224; partir de la r&#233;alit&#233; s&#233;gr&#233;gationniste qui suit l'abolition de l'esclavage, comme la d&#233;mocratie ath&#233;nienne a &#233;pous&#233; les formes de la discrimination sexuelle et sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'art, comme activit&#233; humaine par excellence, ne cesse ainsi d'explorer les apories de ce qui fait humanit&#233;, de ce qui constitue n&#233;cessairement l'unit&#233; sur le clivage, obligeant &#224; osciller sans cesse entre unifiant et discriminant, entre pacifiant et pol&#233;mique. Luc Boltanski, dans un essai r&#233;cemment r&#233;&#233;dit&#233;, en montre les effets dans les apories contemporaines de l'intention humanitaire. Il &#233;crit ainsi :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; La possibilit&#233; d'acc&#233;der &#224; une ext&#233;riorit&#233; - dont nous avons vu qu'elle caract&#233;risait le spectateur moderne - reste centrale dans la conception du spectateur de l'histoire universelle dont la puissance d'engagement pour une cause repose toujours sur un d&#233;sengagement initial&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8. La constitution d'une mise en spectacle de la souffrance&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le conflit entre la vis&#233;e d'une universalit&#233; de l'histoire comme concept ou comme r&#233;cit, et la r&#233;alit&#233; d'un v&#233;cu discriminant et sans commune mesure de la violence historique de masse, qui construit la tentation humanitaire dans son double statut d'appartenance et d'ext&#233;riorit&#233;. L'id&#233;e m&#234;me d'une histoire universelle est celle d'un point de vue surplombant, qui maintient celui qui le produit &#224; l'ext&#233;rieur de son objet, tout en le faisant s'en reconna&#238;tre comme partie. Et une telle tension est particuli&#232;rement d&#233;terminante lorsqu'elle concerne l'exp&#233;rience la plus fondatrice, qui est celle de la souffrance. &lt;br class='autobr' /&gt;
Boltanski analyse ce dilemme de la souffrance &#224; distance en trois topiques : topique de la d&#233;nonciation, topique du sentiment et topique esth&#233;tique. La topique de la d&#233;nonciation r&#233;solvant le dilemme en accusation contre une malfaisance politique, sur le mod&#232;le de la d&#233;signation de l'affaire, &#224; la mani&#232;re de Voltaire dans l'affaire du Chevalier de la Barre ; la topique du sentiment le r&#233;solvant en compassion visant la bienfaisance, sur le mod&#232;le du roman sentimental du XVIII&#232;me ; la topique esth&#233;tique le r&#233;solvant en h&#233;ro&#239;sme de la cruaut&#233;, &#224; la mani&#232;re de Sade. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est donc bien, dans les trois topiques qu'il met en &#339;uvre, &#224; partir de la modernit&#233; du XVIII&#232;me si&#232;cle que Boltanski &#233;tablit l'origine d'une probl&#233;matique de &#034;la souffrance &#224; distance&#034;, et c'est d'un frottement entre r&#233;alit&#233; et fiction qu'elle surgit, puisqu'elle s'inscrit autant dans les r&#233;alit&#233;s de la violence que dans le v&#233;cu imaginaire de ses repr&#233;sentations, fondant par l&#224; la possibilit&#233; m&#234;me du roman. En ce sens on peut, ce que ne fait pas Boltanski, renvoyer les trois topiques au champ fondamental de l'esth&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9. L'impossible du &#034;nous&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;preuve de la souffrance &#224; distance appara&#238;t alors comme l'&#233;preuve originelle du langage litt&#233;raire, qui constitue l'indicible sauvagerie de la r&#233;alit&#233; guerri&#232;re en &#233;pop&#233;e, et ses acteurs primitifs en h&#233;ros, comme le fait la po&#233;sie hom&#233;rique en instituant, sur l'exercice le plus sommaire de la brutalit&#233;, une respectable culture commune. Ici sont r&#233;unis le caract&#232;re pol&#233;mique de l'accusation, le caract&#232;re unifiant de la compassion et l'aristocratie d'un h&#233;ro&#239;sme de la cruaut&#233;, dont on retrouve la filiation sadienne chez Bataille et Artaud.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais le XVIII&#232;me, reconnaissant juridiquement une humanit&#233; commune derri&#232;re les diff&#233;rences, et fondant dans le m&#234;me temps, &#224; partir de Baumgarten, le concept d'esth&#233;tique comme communaut&#233; paradoxalement issue de la divergence des &#233;motions, va cristalliser ces d&#233;placements du politique dont on retrouve les filiations dans l'art contemporain. &lt;br class='autobr' /&gt;
Au c&#339;ur de la r&#233;alit&#233; contemporaine de l'art, existe ainsi un conflit d'espace qu'aucune &#339;uvre ne parvient &#224; r&#233;soudre : les lieux de production, d'exposition et de reconnaissance de l'art r&#233;activent le processus originel d'une s&#233;gr&#233;gation esth&#233;tique, qui affirme l'universalit&#233; de l'art tout en d&#233;terminant les territoires g&#233;ographiques de sa diffusion. L'exotisme, devenu topos privil&#233;gi&#233; de l'art du XIX&#232;me si&#232;cle, continue au XXI&#232;me de constituer son objet en m&#233;thode esth&#233;tique, non en sujet d'un regard. Et cette in&#233;galit&#233; g&#233;opolitique entre regardant et regard&#233; demeure l'un des effets de d&#233;placement du politique les moins interrog&#233;s dans l'art contemporain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exp&#233;rience esth&#233;tique affronte ainsi le sujet &#224; une impossibilit&#233; : celle de s'accommoder de l'espace auquel il est assign&#233;. Mais cet impossible, originellement v&#233;cu dans l'intimit&#233;, ne peut &#234;tre assum&#233; qu'en tant qu'il est montr&#233; dans l'espace public de l'exposition, et r&#233;v&#233;l&#233; ainsi comme un v&#233;cu commun.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui fait communaut&#233; dans l'art est donc tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment ce qui fait obstacle &#224; la r&#233;alit&#233; commune de l'ordre &#233;tabli, pour fonder paradoxalement une communaut&#233; dans l'exp&#233;rience intime de la diff&#233;rence (ce qui sera l'objet m&#234;me de l'interrogation post-moderne, comme refus des grands r&#233;cits). Mais cette communaut&#233; r&#233;v&#233;l&#233;e demeure virtuelle : elle n'est pas le simple constat d'un &#233;tat de fait qui se r&#233;duirait au consensus vague de l'&#233;vidence d'un &#034;nous&#034;. L'art oblige au contraire &#224; constater l'impossible du &#034;nous&#034;, autant que sa n&#233;cessit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est par l'exp&#233;rience esth&#233;tique que peut &#234;tre &#233;prouv&#233; ce dissensus commun, mais c'est au-del&#224; d'elle qu'il peut &#234;tre utilis&#233; comme arme politique.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



</channel>

</rss>
