<?xml 
version="1.0" encoding="utf-8"?><?xml-stylesheet title="XSL formatting" type="text/xsl" href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=backend.xslt" ?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>Ici et ailleurs</title>
	<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/</link>
	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?id_auteur=329&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />

	<image>
		<title>Ici et ailleurs</title>
		<url>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L144xH127/logo-b65f2.png?1774727851</url>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/</link>
		<height>127</height>
		<width>144</width>
	</image>



<item xml:lang="fr">
		<title>Pour une po&#233;tique de la politique : critique du &#171; r&#233;alisme &#187; politique ha&#239;tien</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1125</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1125</guid>
		<dc:date>2022-10-24T14:29:14Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Edelyn Dorismond</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;L'araign&#233;e poursuit des op&#233;rations qui ressemblent &#224; celles d'un tisserand et l'abeille fait honte &#224; plus d'un architecte en construisant ses alv&#233;oles. Mais ce qui distingue le plus mauvais architecte de la meilleure abeille, c'est que l'architecte &#233;l&#232;ve son &#233;difice en imagination avant de l'&#233;riger en r&#233;alit&#233;. A la fin de chaque processus de travail, on obtient un r&#233;sultat qui existait d&#233;j&#224; dans l'imagination du travailleur &#224; son commencement. (Karl Marx) &lt;br class='autobr' /&gt;
Il n'y a pas de po&#233;sie s'il n'y a (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'araign&#233;e poursuit des op&#233;rations qui ressemblent &#224; celles d'un tisserand et l'abeille fait honte &#224; plus d'un architecte en construisant ses alv&#233;oles. Mais ce qui distingue le plus mauvais architecte de la meilleure abeille, c'est que l'architecte &#233;l&#232;ve son &#233;difice en imagination avant de l'&#233;riger en r&#233;alit&#233;. A la fin de chaque processus de travail, on obtient un r&#233;sultat qui existait d&#233;j&#224; dans l'imagination du travailleur &#224; son commencement.&lt;/i&gt; (Karl Marx)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Il n'y a pas de po&#233;sie s'il n'y a pas absolue cr&#233;ation&lt;/i&gt; (Pierre-Jean Jouve cit&#233; par Gaston Bachelard, &lt;i&gt;La po&#233;tique de l'espace&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Gaston Bachelard, dans La po&#233;tique de l'espace, pour sp&#233;cifier l'exp&#233;rience (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'imagination, dans ses vives actions, nous d&#233;tache &#224; la fois du pass&#233; et de la r&#233;alit&#233;. Elle ouvre sur l'avenir. &#192; la&lt;/i&gt; fonction du r&#233;el&lt;i&gt;, instruite par le pass&#233;, telle qu'elle est d&#233;gag&#233;e par la psychologie classique, il faut joindre la&lt;/i&gt; fonction de l'irr&#233;el &lt;i&gt;tout aussi positive (&#8230;) Comment pr&#233;voir sans imaginer ? (&#8230;) Avec la po&#233;sie, l'imagination se place dans la marge o&#249; pr&#233;cis&#233;ment la fonction de l'irr&#233;el vient s&#233;duire o&#249; inqui&#233;ter &#8211; toujours r&#233;veiller &#8211; l'&#234;tre endormi dans ses automatismes (&#8230;) Vu de ce sommet de la sublimation pure, l'imagination reproductrice n'est pas grand-chose. Jean-Paul Richter n'a-t-il pas &#233;crit : &#171; l'imagination reproductrice est la prose de l'imagination productrice. &#187;&lt;/i&gt; (Gaston Bachelard, &lt;i&gt;La po&#233;tique de l'espace&lt;/i&gt;.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la vie ch&#232;re produit toutes les mauvaises passions sociales et politiques, elle est loin de conduire &#224; la lutte pour son &#233;radication. Selon la conjoncture, elle n'est pas encore une lutte, mais un simple pr&#233;texte &#224; des luttes politiciennes destin&#233;es &#224; prendre le pouvoir d'assaut. Les &#233;meutes d'avril 2008, au titre de r&#233;volte contre la faim engendr&#233;e par la chert&#233; de la vie (que la malice populaire a appel&#233; &lt;i&gt;grangou klow&#242;ks&lt;/i&gt;) sont l&#224; pour nous le rappeler. Plus d'une d&#233;cennie plus tard, l'ench&#233;rissement du co&#251;t de la vie continue vertigineusement, sans pouvoir alimenter convenablement de lutte v&#233;ritable. Il faut un long chemin entre le mal-&#234;tre qu'elle suscite et les mises en &#339;uvre des projets de correction. C'est &#233;tonnant de constater combien les &lt;i&gt;lutteurs&lt;/i&gt; actuels, ceux-l&#224; m&#234;mes qui pr&#233;tendent la mener en l'entravant dans des impasses faute d'un id&#233;al th&#233;oriquement &#233;labor&#233; et soutenu par des moments strat&#233;giques pertinents et fructueux &#8211; particuli&#232;rement ceux de 2018 &#224; aujourd'hui &#8211;, n'ont pas le sens commun du politique ou de l'intelligence du politique. Une telle intelligence passe par la th&#233;orie ou de la contemplation de la chose politique ou chose commune. Alors que, pour &#234;tre plus explicite, l'humanit&#233; commence avec la contemplation, dans la soci&#233;t&#233; ha&#239;tienne contemporaine express&#233;ment le souci de contempler dans les &#171; luttes &#187; prend l'aspect d'un luxe artiste. Tout souci de th&#233;orisation est pr&#233;sent&#233; comme une posture de &#171; petit-bourgeois &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La contemplation, sorte de regard gratuit pos&#233; sur l'infinit&#233; du monde ou des possibles parmi lesquels quelque chose, apparemment venu de nulle part, &#233;clot &#224; la r&#233;alit&#233; sensible pour dire les nouvelles perspectives de l'existence et de la vie politique. &#192; la grande surprise, dans la politique ha&#239;tienne, on n'imagine pas, sinon tr&#232;s rarement un peu, on ne contemple pas, mais plut&#244;t on &#171; agit &#187; parce qu'on est &#171; pratique &#187;, ou encore on est &#171; pragmatique &#187;. Faire usage de l'imagination, comme la facult&#233; dans les actions politiques, est raval&#233; au rang de passe-temps de &#171; petit-bourgeois &#187;. On se lance dans la bataille, on investit le &#171; b&#233;ton &#187; au gr&#233; du son de tambour et des &#233;motions fanatiques ou partisanes. Et la &#171; lutte &#187; se transforme alors en affrontements ! Une lutte qui se d&#233;ploie dans le style inchang&#233; : pneus enflamm&#233;s, barricades &#233;rig&#233;es tous azimuts, saccages et pillages des petites ou moyennes entreprises. Malgr&#233; l'&#233;chec r&#233;p&#233;t&#233; de cette strat&#233;gie st&#233;r&#233;otyp&#233;e et visiblement inadapt&#233;e. Une lutte qui n'a qu'un but : d&#233;part du chef en place. Un d&#233;part qui finit par se manifester sous couvert de &#171; crise de la faim &#187; : une faim bien r&#233;elle et insupportable pour la majorit&#233; de la population in-nomm&#233;ment d&#233;munie. Mais une lutte th&#233;oriquement aveugle ! Et pourtant il faut &#171; voir&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Chez Platon, la &#171; vue &#187; ou la &#171; vision &#187; est la facult&#233; de conna&#238;tre par (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187; pour marcher dans le monde. Il faut &#171; voir &#187; pour faire monde. &#201;tant en perte de &#171; vue &#187;, on s'engouffre dans les t&#233;n&#232;bres de la &#171; grande nuit &#187;. S'orienter sans lumi&#232;re, c'est un pari paradoxal o&#249; l'on s'emm&#234;le dans ses propres pas. Dommage, le pauvre &#171; peuple &#187; ha&#239;tien ne fait que subir les sempiternels errements des &#171; acteurs &#187; borgnes et myopes, qui ne voient pas, mais sans courage de s'avouer aveugles, malgr&#233; l'&#233;vidence de l'erreur &#8211; leur erreur. Avec le temps, le &#171; peuple &#187; subit les actions et exactions de ces derniers plus qu'il ne les suit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment comprendre ce que nous vivons aujourd'hui en Ha&#239;ti comme effondrement de tout politique entendu comme mode de vivre-ensemble ou d'&#171; &#234;tre-ensemble &#187; ? Une question risqu&#233;e. Une question sur l'actualit&#233; qui peut perdre son sens, une fois formul&#233;e. Mais une question qui prend le risque de penser l'actualit&#233; en reconnaissant &#224; la pens&#233;e un degr&#233; de puissance propre &#224; contribuer &#224; nous sortir des impasses politique, &#233;conomique, sociale et culturelle que nous connaissons, que nous encha&#238;nons &#224; chaque fois que la &#171; lutte &#187; a &#233;t&#233; relanc&#233;e. En attendant de prendre en charge cette question des impasses socio-politiques sur lesquelles buttent les &lt;i&gt;lutteurs&lt;/i&gt; actuels, r&#233;pondons &#224; la question plus actuelle et urgente (le pays se mourant de ce militantisme sans imagination) : quel est le sens de ces agitations socio-politiques r&#233;centes (et actuelles), lesquelles agitations ont &#233;t&#233; interrompues par les d&#233;cisions sans concession de l'onusiano-am&#233;ricanisme ? Comment nommer ces actes de pillage, de contestation, de m&#233;lange baroque du &#171; militantisme &#187; et du &#171; banditisme &#187;, du &#171; peuple affam&#233; &#187; et du silence jouissif de la &#171; bourgeoisie &#187; ? Que ces actes nous donnent-ils politiquement d'esp&#233;rer ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#171; mouvements sociaux &#187; ha&#239;tiens sont souvent mis en marche dans la soci&#233;t&#233; ha&#239;tienne sous fond d'un imaginaire politique que nous conceptualisons dans le sens de la &lt;i&gt;politique de la survie&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;politique de la mourance&lt;/i&gt;. Cette politique consiste &#224; laisser mourir &#224; feu doux et &#224; produire un ensemble de pratiques qui n'ont pour cons&#233;quences finales que la mise &#224; mort des plus fragilis&#233;s. L'exemple principal concerne la gangst&#233;risation qui s'intensifie et se densifie suite &#224; la situation de &lt;i&gt;l&#242;k&lt;/i&gt; (blocage)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En attendant des &#233;tudes de sociologie qui viendront argumenter, statistiques (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. En r&#233;alit&#233;, on est moins pr&#233;occup&#233; par le m&#233;canisme qui donne la mort qu'&#224; celui de maintenir la vie dans une &#233;conomie minimaliste, que nous appelons &lt;i&gt;survie&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;mourance&lt;/i&gt;. Ne pas laisser mourir, mais laisser vivre &#224; peu de frais. Les mouvements se d&#233;ploient sur ce fond, qui produit des strat&#233;gies de protestation qui prennent la forme d'une rh&#233;torique de fuite, du sauve-qui-peut, face au dispositif de la &lt;i&gt;survie&lt;/i&gt;. Ce qui explique l'urgence, l'impatience, qui constitue la forme temporelle expresse de ces mouvements. Leur difficile patience ou passion &#224; mettre en place des strat&#233;gies r&#233;fl&#233;chies (qui exigent un certain recul &#224; soi, une certaine capacit&#233; &#224; se &lt;i&gt;soutenir&lt;/i&gt;), d'o&#249; la grande d&#233;ficience &#224; la fois th&#233;orique et pratique qui les caract&#233;rise. Faible en concept th&#233;orique qui aurait mobilis&#233; l'imagination cr&#233;atrice, prise dans l'urgence de la vie fragilis&#233;e, cette politique prend la forme d'un tragique de la r&#233;p&#233;tition. Nous invitons, au tournant de ce parcours critique, les &#171; militants &#187; &#224; faire preuve d'imagination, entendue comme facult&#233; d'invention de mondes possibles quand on butte sur les impasses du &#171; r&#233;el &#187;. La premi&#232;re preuve d'imagination consiste &#224; penser aux modalit&#233;s de sortie de la colonialit&#233;, qui reste la toile de fond de tous les mouvements sociaux ha&#239;tiens et de la politique de la survie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1-	&lt;strong&gt;La mis&#232;re, le lot du grand nombre : ne pas laisser mourir, laisser &#171; survivre &#187;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ailleurs, &lt;i&gt;Le probl&#232;me ha&#239;tien&lt;/i&gt;, paru en 2020, nous avons soutenu l'id&#233;e que la politique ha&#239;tienne est une &#171; n&#233;cropolitique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La &#171; n&#233;cropolitique &#187; est un concept &#233;labor&#233; par Achille Mbembe pour d&#233;crire (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;, une politique non de la mort, telle que l'&#233;tymologie le laisserait entendre et a &#233;t&#233; th&#233;oris&#233;e par Achille Mbembe&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Th&#233;oricien des &#233;tudes postcoloniales qui propose de nombreuses pistes pour (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Elle prend chez nous la forme d'une &lt;i&gt;politique de la survie&lt;/i&gt;, de la &lt;i&gt;mourance&lt;/i&gt; ou de la mort &#224; petit feu. Si certains sont convaincus que la &#171; n&#233;cropolitique &#187; est une politique de la mort spectaculaire, en cons&#233;quence, de la mort visible et nue, la politique de la mourance abhorre la mort imminente, spectaculaire et imm&#233;diate. Elle se met en &#339;uvre dans la &#171; diff&#233;rance &#187; ou le &lt;i&gt;diff&#232;rement&lt;/i&gt;, qui vise &#224; diff&#233;rer constamment l'imminence de la mort au profit de son report ; elle est dans le renvoi. Elle se persuade que l'essentiel de la jouissance, comme dans l'acte sexuel, est dans le fait d'&#234;tre en vie, de jouir non du mort mais du vivant, m&#234;me agonisant. Les tenants de cette politique, loin s'en faut, ne sont pas des croque-morts. Ils ne jouissent pas du mort. Seul les int&#233;resse le mourant : ils ont mis en place une politique de la mourance. Cette politique consiste &#224; affaiblir, vampiriser, laisser la vie &#224; laquelle nombre d'entre nous s'attachent sans aucune substance- projet, r&#234;ve, id&#233;al ou utopie : elle est destructrice d'espoir, elle est enfermement dans la pr&#233;sence r&#233;pressive. La mourance est la vie qui se renouv&#232;le du pr&#233;sent sans pr&#233;sence, de la vie sans vitalit&#233;, de l'homme vid&#233; de son humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce paradoxe, nous le nommons la mis&#232;re. Quel est le sens de ce paradoxe ? En r&#232;gle g&#233;n&#233;rale, la vie se d&#233;ploie vers le meilleur. Par sa condition d'&#234;tre fini, l'homme tente de se r&#233;aliser constamment au regard de ce principe directeur du bien-&#234;tre. L'avenir devient la dimension temporelle de cette r&#233;alisation qui, si elle est manqu&#233;e au pr&#233;sent, reste possible &#224; l'&#224;-venir. L'institution d'une vie bonne possible (demain), dans le sens de correction ou de promesse, de r&#233;alisation de ce qui a &#233;t&#233; rat&#233; (hier), fonde la n&#233;cessit&#233; existentielle de l'imagination. La tradition de la philosophie a laiss&#233; une mauvaise r&#233;putation &#224; cette facult&#233;, &#224; ce pouvoir de la raison humaine &#224; s'occuper du possible, en la d&#233;finissant comme la &#171; folle du logis &#187;. &#171; Folle &#187;, l'imagination est &#233;cart&#233;e, elle n'est pas entendue et est m&#233;pris&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, c'est un grand risque de vivre d&#233;pourvu d'imagination. C'est elle qui apporte les r&#234;veries ; c'est elle qui d&#233;sentrave les hommes riv&#233;s &#224; un pr&#233;sent suffocant, &#224; une pr&#233;sence asphyxiante comme celle des Am&#233;ricains ou du Core-Groupe. La politique de la survie est donc une politique de destruction de l'imagination. Vue dans cette perspective, luttes politiques ou litt&#233;raires sont inop&#233;rantes. Dans ce cas, il faut &#234;tre clair sur la force imaginante de la litt&#233;rature ha&#239;tienne. L'imagination litt&#233;raire ou artistique ne cr&#233;e pas toujours, autrement dit elle ne cr&#233;e pas de nouvel imaginaire capable de sortir de la r&#233;p&#233;tition du pr&#233;sent. Elle re-produit souvent. Le r&#233;alisme litt&#233;raire, trait caract&#233;ristique de la litt&#233;rature ha&#239;tienne, compromet l'imagination. Il se r&#233;v&#232;le incapable de faire face &#224; ce &#171; r&#233;el &#187; trop pr&#233;sent, surplombant et suffocant, pour proposer d'ouvrir des br&#232;ches dans le syst&#232;me de r&#233;alit&#233; socio-politique et culturel. Comme toutes les facult&#233;s humaines, l'imagination peut &#234;tre happ&#233;e par l'&lt;i&gt;habitus&lt;/i&gt; ou des pratiques s&#233;diment&#233;es qui les enferment dans une r&#233;p&#233;tition &lt;i&gt;diff&#233;rencielle&lt;/i&gt;, qui n'a rien de r&#233;volutionnaire, qui ne s'ouvre sur aucun monde autre. C'est le cas de la litt&#233;rature ha&#239;tienne qui entend critiquer le &lt;i&gt;statu quo&lt;/i&gt; tout en le renfor&#231;ant par son r&#233;alisme, m&#234;me &#171; merveilleux &#187; : le merveilleux, c'est l'insolite non l'utopique, l'autre &#171; lieu &#187; possible pour la trans-figuration, le changement de tournure socio-politique (qui demande un autre mouvement, un autre style de &#171; mouvements sociaux &#187;). C'est le cas, entre autres, de la militance politique, qui se veut &#171; critique &#187; et &#171; r&#233;volutionnaire &#187;, mais qui renforce par cette m&#234;me geste &#171; r&#233;volutionnaire &#187; la politique de la survie sans y pr&#234;ter attention.&lt;br class='autobr' /&gt;
La politique de la survie, telle que nous la concevons, est une politique de la perte d'imagination, qui pr&#233;tend faire du nouveau avec de l'ancien alors que tous les tissus de l'ancien transparaissent dans le nouveau. Voil&#224; ce qui se met en &#339;uvre depuis quatre ans, voire depuis bien longtemps : des pratiques r&#233;p&#233;t&#233;es de contestation qui se terminent du m&#234;me essoufflement politique, du m&#234;me manque de conviction id&#233;ologique, d'intelligence strat&#233;gique et de perspicacit&#233; tactique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'il y ait la mis&#232;re du &#171; peuple &#187;, c'est un fait incontestable, mais l'incomp&#233;tence et la pauvret&#233; (de vision de la chose politique) militantiste des &#171; militants &#187; (ils sont nombreux et majoritaires) se r&#233;v&#232;lent encore plus mortifiantes que d&#233;sesp&#233;rantes. Chez ces &#171; militants &#187;, l'incomp&#233;tence doubl&#233;e de manque d'imagination rendent difficile la sortie de la mainmise (c'est l&#224; le sens litt&#233;ral de l'&#233;-mancipation, qui a avant tout rapport &#224; la main qui devient m&#233;taphore de l'imposition, de la domination) bourgeoise ou &lt;i&gt;oligarchique&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ces derniers temps, on a plut&#244;t recours &#224; la d&#233;signation d'&#171; oligarchie &#187; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et des puissances &#233;trang&#232;res complices. Tous ces manques font d'eux des complices (&#171; idiots utiles &#187;) de ce qu'ils pr&#233;tendent combattre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette faible place r&#233;serv&#233;e &#224; l'imagination comme facult&#233; cr&#233;atrice s'inscrit dans une mauvaise lecture dichotomique, entre la raison et l'imagination, dans la grammaire des facult&#233;s humaines o&#249; la premi&#232;re (la raison) est pens&#233;e &#224; tort comme &#233;tant la seule facult&#233; critique. Donc sans le savoir les lutteurs, comme certains courants esth&#233;tiques de la litt&#233;rature ha&#239;tienne participent &#224; cette lecture dichotomique de l'imagination. Cela est d&#251; &#224; une certaine lecture erron&#233;e des classiques de la tradition occidentale du r&#244;le des deux facult&#233;s chez les humains. Cette lecture erron&#233;e qui consiste &#224; s&#233;parer l'abstraction id&#233;elle de l'image sensible. Ainsi la voie de la v&#233;rit&#233; ne serait pas celle de la fiction. Les facult&#233;s sont pens&#233;es de mani&#232;re s&#233;par&#233;e et oppos&#233;e. Pourtant sans l'imagination aucune critique cr&#233;atrice n'est possible, aucune fiction th&#233;orique ne peut trouver son &#233;laboration pleine. C'est dans cette opposition qu'il faut comprendre et situer le drame des imaginaires de luttes des lutteurs et des &#171; militants &#187; ha&#239;tiens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces &#171; militants &#187; se livrent &#224; des pratiques de revendication ou de protestation auxquelles s'habituent leurs &#171; adversaires &#187;, quand ils ne jouent pas sciemment ou inconsciemment le jeu propre de ces &#171; adversaires &#187;. Cela entraine une situation paradoxale o&#249; &#224; la fin on se bat pour sa cause, celle de sa famille personnelle ou politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous soutenons ici l'id&#233;e que la &#171; militance &#187; ha&#239;tienne souffre de la maladie du r&#233;alisme. Dans la lutte, le r&#233;alisme est trompeur et complice du cynisme ambiant et d&#233;l&#233;t&#232;re. Il se fait frileux en pensant &#224; sa vie de mis&#232;re qui gagne quelques gourdes en plus de la majorit&#233; des sans-rien-du-tout qu'on mobilise et qu'on retient en otage par la m&#234;me lanc&#233;e. Dans la &#171; lutte &#187;, le r&#233;alisme est de compter sur une voix, celle de la communaut&#233; internationale, men&#233;e par le gendarme impitoyable, les Etats-Unis d'Am&#233;rique. Cette communaut&#233; internationale n'en est pas moins la grande institutrice de la politique de la survie, la grande pourvoyeuse de la mis&#232;re ha&#239;tienne, devenue butin de guerre non avou&#233; du capitalisme s&#233;culier et du racisme occidentalo-chr&#233;tien. Chacun se cache derri&#232;re sa communaut&#233; internationale et argumente en faveur de la pr&#233;sence ind&#233;passable de sa frange complice de celle-ci (la &#171; communaut&#233; internationale &#187;) : le patriotisme est devenu une rh&#233;torique du double langage, de la s&#233;duction et du trompe-l'&#339;il auquel est expos&#233; le &#171; peuple &#187;. &#192; l'arriv&#233;e, le &#171; peuple &#187; est seul dans ce &#171; syst&#232;me &#187; d'injustice, de pr&#233;dation, de gangst&#233;risation, de corruption ; il est le grand solitaire de la &#171; grande nuit &#187; au cours de laquelle certains crient la lumi&#232;re de la r&#233;volution en vue de se tirer d'affaires. Mourant de faim, s'&#233;puisant de mis&#232;res, le &#171; peuple &#187; est laiss&#233; pour compte ; il est in-compt&#233; dans les calculs des s&#233;ances de n&#233;gociation qui se font souvent &#224; huis-clos. Les &#171; militants &#187; ont regagn&#233; leur g&#238;te, l'Am&#233;ricain a parl&#233;, il n'a pas cautionn&#233; les &#171; agitations &#187; contre le pouvoir politique en place. Adieu &#171; peuple &#187; affam&#233; ! Passons aux supplications qui cherchent &#224; se prot&#233;ger de la col&#232;re am&#233;ricaine. La &#171; militance &#187; fait le mort. Elle prend cong&#233; du &#171; peuple &#187; et de sa vie rythm&#233;e d'inflation galopante, de d&#233;placements &#224; l'improviste, de rapts chroniques, etc., attendant la prochaine p&#233;riode de furie revendicative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La politique de la survie est un long processus de trahison par des opportunistes, des calculateurs qui ont pour m&#233;tier de faire fortune de la mis&#232;re des mis&#233;reux. Tel est le sens de cette effervescence, que certains se sont empress&#233;s de d&#233;signer par &#171; r&#233;volution &#187; ou &#171; renversement du syst&#232;me &#187;. Il suffit de quelques d&#233;clarations, onusiennes et am&#233;ricaines, pour que les plus activistes se renfrognent de peur qu'ils ne tombent sous les sanctions de l'Oncle Sam.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2.	&lt;strong&gt;Luttes spontan&#233;es et sans inspiration&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; quelle th&#233;orie correspondent ou r&#233;pondent ces luttes ? Quelle est leur pertinence, leur id&#233;alit&#233; ? Elles sont port&#233;es sans une pens&#233;e r&#233;fl&#233;chie. Du moins, s'il y a quelque chose de r&#233;fl&#233;chi dans ces luttes, c'est la m&#234;me routine : blocage des voies publiques, intimidation de tous ceux voulant vaquer &#224; leurs activit&#233;s, paralysie de ces derni&#232;res sans avertissement, &#233;tranglement des plus pauvres vivant au jour le jour, pillage des entreprises, des bureaux publics, ran&#231;onnement des conducteurs et des passagers, etc. par extension, il s'agit de mouvements d'autoflagellation populaire o&#249; le &#171; peuple &#187; s'en prend &#224; lui-m&#234;me par une rh&#233;torique et une pratique politiques dites de la &#171; case ou de la terre br&#251;l&#233;e &#187;. D&#233;capiter, incendier&#8230; Peu importe ! Mouvement aveugle d'aveuglement, qui s'en prend aux biens publics, de ceux qui s'efforcent de sortir de la marre et qui v&#233;g&#232;tent. Une haine sociale mu&#233;e en haine de soi semble travailler ces &#171; luttes &#187; o&#249; l'on se livre &#224; un jeu de massacre impitoyable contre les appauvris &#8211; &#224; une mise &#224; mort implacable &#8211; qui se battent contre le dispositif d'appauvrissement dont les lutteurs semblent faire le jeu. Est-ce la faute au &#171; peuple &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &#171; peuple &#187;, tel que nous l'entendons prononcer dans les slogans, est une &#171; injonction &#187;, particuli&#232;rement des &#171; militants &#187;. Il est une interpellation &#224; constituer du nombre pour l&#233;gitimer des revendications contre un groupe d&#233;sir&#233; ou d&#233;sirable dans sa domination jubilatoire. Dans ce contexte, le &#171; peuple &#187; est le dindon de la farce, utilis&#233; pour nourrir la machinerie de la domination et maintenir dans la longue dur&#233;e la politique de la r&#233;jouissance. N'est-ce pas pour cette raison qu'on entend souvent des &#171; intellectuels patent&#233;s &#187; aux mains de velours (trop pures pour enflammer eux-m&#234;mes les pneus), des &#171; militants &#187; incertains ou capricieux en appeler au &#171; peuple &#187; pour occuper le &#171; b&#233;ton &#187;, saccager et piller m&#234;me les bureaux publics de la gestion des finances collectives. Que veut dire d&#233;truire les documents de l'Office de l'Assurance vieillesse (ONA) ? Absence de tra&#231;abilit&#233;. Difficult&#233; de remboursement des avoirs des contribuables. Le peuple est, dans cette dramaturgie, le com&#233;dien qui se croit metteur en sc&#232;ne de sa propre cr&#233;ation pendant qu'il performe sur la sc&#232;ne de ses ennemis contempteurs. Qui sont les v&#233;ritables metteurs en sc&#232;ne de cette tragi-com&#233;die sans inspiration ? Les deux r&#233;gimes de pseudo-acteurs &#8211; davantage de posture de spectateurs que d'acteurs &#8211; que nous avons indiqu&#233;s. Les &#171; intellectuels &#187; aux gants blancs, les &#171; militants &#187; activistes et ceux dont ils pr&#233;tendent combattre les pratiques d'injustice, d'humiliation et d'enrichissement malhonn&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelles sont les v&#233;ritables victimes de cette dramaturgie macabre ? Le &#171; peuple &#187; qui se tire une balle dans le pied. C'est lui qui ne dispose pas de ch&#232;ques pour soutenir l'augmentation des prix des produits. C'est lui qui se tiendra &#224; l'entr&#233;e des minist&#232;res publics pour qu&#233;mander pitance au passage d'un directeur g&#233;n&#233;ral, d'un ministre encercl&#233; de ses agents de s&#233;curit&#233; plus co&#251;teux que la commune de Port-Margot dont le commissariat de police est hors-service depuis dix ans. C'est lui qui sera la proie des bandits et se verra contraint d'abandonner maison et espace d'exp&#233;riences pour croupir dans les gymnasiums, sur les places publiques &#224; la belle &#233;toile entre la col&#232;re des pluies ou du soleil et l'hypocrite tendresse de la lune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelque chose de tragique accompagne les luttes populaires ha&#239;tiennes depuis son d&#233;but colonial. Il s'agit en toute vraisemblance du hiatus entre la mis&#232;re du &#171; peuple &#187; o&#249; on recrute les &#171; militants de base &#187; pour les basses besognes et la pr&#233;tention de ses &#171; meneurs &#187; qui se construisent dans l'identification aux &#171; bourgeois &#187;, aux commanditaires &#171; internationaux &#187;. Ce point de vue nous conduit &#224; la question suivante : quel est le mod&#232;le de bien-&#234;tre qu'entretiennent ces pr&#233;tendus &#171; meneurs &#187; d'hommes ? Que pensent-ils de l'&#233;galit&#233; ? &#192; quelle condition croient-ils l'&#233;galit&#233; possible ? Non seulement ils ne pensent &#224; aucune condition de l'&#233;galit&#233;, pire, ils ne savent m&#234;me pas que l'&#233;galit&#233; est sans condition. Elle est condition d'elle-m&#234;me. Une telle position risque de les d&#233;stabiliser, eux qui nomment l'&#233;galit&#233; mais entretiennent toutes les formes de domination sur les &#171; militants &#187; dits de &#171; base &#187;. Nous n'avons qu'&#224; voir les conditions culturelles, &#233;conomiques ou sociales qu'ils pr&#233;parent pour leurs enfants ou leurs familles et la fin mortelle de nombre de ces &#171; militants &#187; de &#171; base &#187; dont ils entretiennent cyniquement la mourance. Le &#171; peuple &#187; est un fonds de commerce et une machine &#224; engraisser l'entreprise du &#171; mouvement &#187;. Il enrichit comme n'importe quelle denr&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leur th&#233;orie est d'affamer le &#171; peuple &#187;, moduler ses &#233;motions afin de le conduire dans les rues, branches d'arbres en main et tronc d'arbres jonchant les rues (on se soucie peu de l'&#233;cologie), pneus enflamm&#233;s d&#233;truisant l'asphalte (on se passe de l'&#233;conomie publique d'une soci&#233;t&#233; continuellement appauvrie), lancement de pierres cassant pare-brise et portant atteinte &#224; la vie humaine (la justesse de la &#171; lutte &#187; se soucie peu de la vie humaine, elle constitue sa propre fin).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; est-ce que ces &#171; meneurs &#187; tiennent leurs r&#233;flexions sur le vivre-ensemble ? Sur la communaut&#233; politique ? Nulle part ! Ils disent se battre contre le &#171; syst&#232;me &#187;, &#171; syst&#232;me &#187; qui devient leur gagne-pain. Ils vivent du &#171; syst&#232;me &#187;. Comment seraient-ils capables de d&#233;construire un &#171; syst&#232;me &#187; dont le maintien les entretient en leur assurant confort et pr&#233;tention &lt;i&gt;&#224;&lt;/i&gt; &#234;tre. Les meneurs comptent parmi les pi&#232;ces qui font fonctionner ce qu'ils feignent de renverser. Leurs mani&#232;res de &#171; lutter &#187;, qui consistent &#224; &lt;i&gt;pike devan&lt;/i&gt;, &#224; confondre lutter et s'emporter, le calcul strat&#233;gique et les formules hyperboliques d'intimidation, justifient notre constat. Leur soumission aux Am&#233;ricains, &#224; la &#171; communaut&#233; internationale &#187;, leur affairisme avec certains &#171; bourgeois &#187; haineux, cyniques et destructeurs, donnent &#224; voir les &#171; mouvements sociaux &#187; comme des propositions contrefaites aux attentes populaires de conna&#238;tre une vie d'&#233;galit&#233; et de dignit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3.	&lt;strong&gt;De l'imagination dans la lutte&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'imagination est la facult&#233; du possible non de la r&#233;alit&#233; pr&#233;sente. Depuis Platon, elle a connu la r&#233;putation de facult&#233; de l'ir-r&#233;alit&#233; qui lui a valu, &#224; c&#244;t&#233; du corps, de la passion ou du d&#233;sir, le m&#233;pris de la tradition de la philosophie occidentale, &#224; l'exception kantienne qui a montr&#233; son r&#244;le incontournable dans la constitution de la raison. La raison n'est pas possible sans son aspect imaginant pour raisonner (induire ou d&#233;duire, analyser ou synth&#233;tiser, comparer ou postuler). L'imagination, &#233;tant la facult&#233; du possible, doit accompagner tout mouvement populaire qui se veut cr&#233;dible. Le mouvement est sympt&#244;me d'un malaise, d'un mal-&#234;tre, d'un d&#233;sir d'&#234;tre autrement. Il est proc&#232;s du &#171; r&#233;el &#187; en faveur d'un ordre nouveau, fait de possibles qui doivent suppl&#233;er au r&#233;el &#233;puisant, qui ne r&#233;pond plus aux aspirations, au souci de nouvelles formes de vie. Pour dire comment faire advenir un ordre nouveau, il faut savoir faire preuve d'imagination. Quel est le &#171; r&#233;el &#187; actuel des appauvris, des laiss&#233;s-pour-compte ? Et qu'est-ce qui le fait fonctionner ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;el est bien ce que nous vivons dans la chair de notre joie et de nos souffrances, dans l'imm&#233;diatet&#233; du v&#233;cu pr&#233;sent et effectif. Dans ce cas, notre r&#233;el est fait de corruption &#224; tous les niveaux des institutions publiques, l'indiff&#233;rence feinte de l'appareil judiciaire (feinte parce que l'institution sait s&#233;vir quand il faut d&#233;fendre les int&#233;r&#234;ts des &#171; potentats &#187; de la soci&#233;t&#233; &#187;, le sentiment d'impuissance du grand nombre des Ha&#239;tiens, l'attentisme d&#233;sesp&#233;r&#233; nourri face aux Am&#233;ricains autant aim&#233;s que d&#233;test&#233;s, opportunisme militant qui cherche &#224; se tirer du marasme &#233;conomique et &#224; profiter du marasme politique qui est entretenu par des pseudo-accords qui se d&#233;font en m&#234;me temps qu'ils se (re)font. Bref, le r&#233;el ha&#239;tien est un galimatias d'improvisations et d'opportunisme, de coup bas et de haine r&#233;ciproque, de d&#233;sesp&#233;rance des &#171; appauvris &#187; et de jouissance des &#171; enrichis &#187;. Ainsi s'expliquent les mouvements de feu de paille qui s'allument et s'&#233;teignent du m&#234;me &#233;lan.&lt;br class='autobr' /&gt;
La passion du r&#233;el est ce que nous appelons le r&#233;alisme. Quand le r&#233;alisme est coinc&#233;, en panne d'imagination, il devient cynisme ; il incarne le fait de s'engluer dans le r&#233;el compris comme ind&#233;passable. Le r&#233;alisme &#224; l'&#339;uvre dans la politique ha&#239;tienne est un cynisme qui m&#233;prise la vie, l'honneur, la dignit&#233;, et interdit toute vie heureuse. Il est manifest&#233; dans le fait pr&#233;sent de justifier les pratiques d'asservissement ou leur renforcement en posant que le &#171; peuple &#187; est trop &#171; na&#239;f &#187; pour songer &#224; le transformer. Le r&#233;alisme des &#171; meneurs &#187; et des &#171; bourgeois &#187; se rencontre dans le m&#234;me m&#233;pris pour le &#171; peuple &#187;, d&#233;fini par l'&#171; inculture &#187;, la &#171; barbarie &#187; et l'&#171; immaturit&#233; &#187; &#224; la d&#233;mocratie. Le r&#233;alisme politique ha&#239;tien, et pour cause, enferme la soci&#233;t&#233; ha&#239;tienne dans l'archa&#239;sme, le conservatisme colonial et le familialisme social : refus des comp&#233;tences acad&#233;miques comme crit&#232;res d'organisation administrative, choix du client&#233;lisme, du n&#233;potisme et de la corruption, de l'autoritarisme, de la &#171; d&#233;charge &#187; comme forme de gouvernementalit&#233;. Quels possibles imaginer face &#224; ce r&#233;alisme destructeur d'esp&#233;rance populaire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant de r&#233;pondre &#224; la question, il est important de terminer en signalant que le r&#233;alisme produit une praxis faussement sisyph&#233;enne, qui, en r&#233;alit&#233;, n'a aucune vertu transformatrice. Elle ne fait que reprendre la lutte &#224; son point de d&#233;part et la laisser &#224; son point d'essoufflement. Cette pratique de la r&#233;p&#233;tition r&#233;p&#233;titive dans la praxis est le signe d'une pauvret&#233; manifeste d'imagination des &#171; meneurs &#187; et des &lt;i&gt;lutteurs&lt;/i&gt;. Pour &#234;tre plus clair, disons que leur manque d'imagination est proportionnel &#224; l'accointance des acteurs indiqu&#233;s avec le &#171; syst&#232;me &#187; qu'ils pr&#233;tendent d&#233;noncer tout en n'ayant aucune intelligence de sa construction et aucune perspective intelligente de d&#233;construction. Ils r&#233;duisent la lutte contre le &#171; syst&#232;me &#187; &#224; des vocif&#233;rations qu'ils prennent pour des paroles audibles. La dynamique caricaturalement sisyph&#233;enne des &#171; mouvements &#187; les fait revenir toujours &#224; la case de d&#233;part. Ils se croient &#224; un certain niveau dans la lutte, ils se trouvent au d&#233;but d'une protestation qu'ils avaient commenc&#233;e la derni&#232;re fois, hier ou l'an pass&#233;. &#192; force d'enfermer l'imagination dans la routine et la conviction que rien n'est possible, le r&#233;alisme r&#232;gne comme seule possibilit&#233; de la praxis militante alors m&#234;me qu'il est devenu un fait sociopolitique ind&#233;passable pour la majorit&#233; des Ha&#239;tiens. Forts de ce constat, ils se disent tout en &#233;tant convaincus : &#171; rien ne peut &#234;tre chang&#233;, &#231;a fait longtemps que cela se passe de la sorte ! &#187; C'est le cat&#233;chisme du r&#233;alisme asphyxiant, de la politique des &#171; mouvements populaires &#187; fragiles concoct&#233;s par des leaders myopes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour lib&#233;rer l'imagination et la rendre &#224; la lib&#233;ration de la politique ha&#239;tienne (du &#171; peuple &#187; ha&#239;tien), il est indispensable de se d&#233;faire du r&#233;alisme b&#233;at, qui ferme les perspectives. En mettant &#224; distance le r&#233;alisme, comme vision du monde &#171; r&#233;el &#187;, on se d&#233;fait d'un monde, on se d&#233;poss&#232;de du monde de la domination, de l'injustice ou de l'in&#233;galit&#233;. On met &#224; distance aussi les relations entre les &#201;tats qui confortent toutes les formes de domination, d'asservissement d'un peuple par un autre, d'un groupe du peuple par un autre. Vu que le possible est lib&#233;r&#233;, la justice comme forme de vie politique devra constituer l'horizon de la communaut&#233; politique que la lutte doit exp&#233;rimenter depuis sa conception &#224; sa mise en &#339;uvre. Cette exp&#233;rimentation consiste d'abord &#224; donner la parole &#224; tous en bannissant l'id&#233;e de la sup&#233;riorit&#233; de l'intelligence ou de la toute-puissance du leader qui, par ce fait, confisque la puissance du nombre &#224; ses profits. Pas de ma&#238;tre-savant dans la lutte. Si leader il doit y en avoir, ce n'est qu'en tant que traducteur et mod&#233;rateur de paroles qui doivent &#234;tre compr&#233;hensibles dans leur pluralit&#233;. Et la traduction doit &#234;tre toujours v&#233;rifi&#233;e aupr&#232;s des &#171; militants &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pluralit&#233; est forc&#233;ment condition d'imagination. Elle casse le conformisme au/du r&#233;alisme qui veut imposer une compr&#233;hension de la r&#233;alit&#233; sociale et politique. Elle ouvre des br&#232;ches par la diversit&#233; des propositions dans le dispositif qui appelle la force sch&#233;matisante et cr&#233;atrice de l'imagination. La position du leader devient une position parmi d'autres &#224; discuter au m&#234;me titre que les autres positions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ouvrant les perspectives, la pluralit&#233; lib&#232;re les citoyens musel&#233;s par la pr&#233;tendue science du leader et force chacun &#224; faire preuve de plus grande coh&#233;rence. Cette nouvelle performance convoqu&#233;e dans la lutte doit contraindre chacun &#224; documenter son point de vue, &#224; proc&#233;der &#224; des variations imaginatives pour trouver les meilleurs arguments et justifier son point de vue, &#224; avancer des faits pour l'illustrer. Nous pouvons d&#233;signer cette exp&#233;rience de l'exp&#233;rience de l'&#233;galit&#233; par la pluralit&#233; o&#249; le point de vue politique deviendra celui du consensus-dissensus et non celui du leader de mani&#232;re exclusive. Ce premier aspect concerne la m&#233;thode de constitution du point de vue que doit porter la revendication politique. Certes, ce point de vue &#233;labor&#233; sera constamment mis &#224; l'&#233;preuve par les confrontations sur le &#171; b&#233;ton &#187;. La m&#233;thode reste la m&#234;me : la pluralit&#233; doit sch&#233;matiser les points de vue pour les rendre intelligibles et non dispers&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le deuxi&#232;me aspect concerne les contenus des revendications. L'histoire sociale et politique de la soci&#233;t&#233; ha&#239;tienne montre souvent qu'un enchev&#234;trement des revendications sociales et politiques emm&#234;le des pr&#233;occupations de la soci&#233;t&#233; pour le bien-&#234;tre qui prennent g&#233;n&#233;ralement les formes de demande d'acc&#232;s &#224; la terre, &#224; l'&#233;ducation ou &#224; une meilleure condition de vie. Ces revendications relay&#233;es par des &#171; intellectuels &#187; ou par l'&#233;lite politique se m&#233;tamorphosent tr&#232;s vite en souci d'acc&#233;der au pouvoir. Ce qui provoque donc l'instrumentalisation des questions sociales par des aspirations politiciennes et force les citoyens &#224; reformuler constamment les m&#234;mes revendications face &#224; des responsables de l'&#201;tat, autrefois autoproclam&#233;s &#171; d&#233;fenseurs du peuple &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La confusion du social et du politique r&#233;side dans un malentendu qui a pris forme depuis les mouvements coloniaux o&#249; la libert&#233; et l'&#233;galit&#233; avaient pris un sens donn&#233;. Certes, une tension r&#232;gne toujours entre libert&#233; et &#233;galit&#233;, comme l'institution de l'une exclut celle de l'autre. Il s'agit d'un probl&#232;me plus g&#233;n&#233;ral auquel est confront&#233;e la philosophie politique occidentale, qui porte le philosophe &#201;tienne Balibar &#224; cr&#233;er un concept qui tente de maintenir la solidarit&#233; tendue entre les deux concepts, l'&#171; &#233;galibert&#233; &#187;. Dans le cas de la soci&#233;t&#233; ha&#239;tienne, cette tension de la libert&#233; et de l'&#233;galit&#233; est surd&#233;termin&#233;e par la liaison de la libert&#233; et de la propri&#233;t&#233;. &#202;tre libre a historiquement &#233;t&#233; consubstantiel &#224; avoir acc&#232;s &#224; la terre. Cela porte &#224; donner aux questions de la libert&#233; des contenus sociaux et non politiques. Cette liaison coloniale de la libert&#233; &#224; la propri&#233;t&#233; fait que les Ha&#239;tiens abandonnent l'espace public ou politique comme espace de performance de la libert&#233;. Ainsi les revendications prennent-elles peu l'aspect d'une libert&#233; en performance que d'une servitude qui cherche &#224; se lib&#233;rer au moyen des biens &#224; acqu&#233;rir et non des aptitudes &#224; d&#233;tenir pour participer aux exigences de la pluralit&#233;. Est-ce l&#224; que nous devons trouver le sens du &lt;i&gt;koupe t&#232;t boule kay&lt;/i&gt;, qui devient une formule antipolitique de la libert&#233; asservie, alors que la libert&#233; devrait &#234;tre ant&#233;rieure ou contemporaine &#224; toute politique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re question qu'il faut se poser pour cr&#233;dibiliser la &#171; lutte &#187; et &#233;vacuer la contradiction performative que nous avons relev&#233;e ci-dessus en montrant comment les &#171; meneurs &#187; minent de leurs propres initiatives de lutte les possibilit&#233;s de satisfaction populaire, est celle de l'institution d'un ordre de libert&#233;. Comment la politique est-elle possible en Ha&#239;ti ? Autrement dit, comment est-il possible d'instituer un ordre de libert&#233;, comprise comme condition de la politique ? Il est &#224; noter que cette libert&#233; ne doit pas &#234;tre li&#233;e &#224; la propri&#233;t&#233;. Elle suppose que la question de la propri&#233;t&#233;, qui est aussi celle du travail, soit r&#233;solue. Elle conduit logiquement &#224; une autre question fondamentale, celle de la justice, qui exige la juste r&#233;partition des biens collectifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi reconstitu&#233;, le sens de la lutte s'inscrit dans le souci de justice qui doit favoriser un ordre de libert&#233; qui, lui-m&#234;me, doit prendre en charge la p&#233;rennisation d'un syst&#232;me de justice et de libert&#233; o&#249; les biens ne sont pas que des biens &#233;conomiques (ressources financi&#232;res), mais aussi sociaux (avoir une profession et, &#224; ce titre, &#234;tre susceptible d'&#234;tre vu), culturels (avoir un niveau de performances culturelles qui favorisent son int&#233;gration), symboliques (avoir un statut, faire valoir des signes distinctifs qui peuvent invalider les invisibilisations), sanitaires (avoir acc&#232;s &#224; des soins et des services d'hygi&#232;ne publique), etc., auxquels quiconque peut pr&#233;tendre ind&#233;pendamment de son appartenance sociale. On l'aura compris, prendre en charge l'ensemble de ces &#233;l&#233;ments conduit &#224; une nouvelle r&#233;organisation de l'ordre culturel et socio-politique qui place l'humain et son &#233;panouissement au centre des programmes politiques. Ce qui force &#224; la fois les citoyens, les responsables politiques et &#233;conomiques &#224; sortir de leur &lt;i&gt;habitus&lt;/i&gt; de g&#233;n&#233;ration de citoyens asservis, diminu&#233;s et m&#233;pris&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fin de compte, l'ordre de libert&#233; auquel nous nous sommes r&#233;f&#233;r&#233; ci-dessus ne fait pas seulement appel &#224; la justice comme r&#233;partition des biens collectifs qui nous permettent de vivre dignement. Il nous emm&#232;ne vers l'institution plus radicale d'un ordre symbolique qui promeut la dignit&#233; humaine, la capacit&#233; pour l'homme de pouvoir d&#233;ployer les potentialit&#233;s de son humanit&#233; &#224; conqu&#233;rir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les luttes ont but&#233; souvent sur un &lt;i&gt;habitus&lt;/i&gt; colonial que l'imagination politique n'a pas su expliciter et lib&#233;rer pour lib&#233;rer en retour la politique de sa passion d'asservissement, d'instrumentalisation. Cette compr&#233;hension du pouvoir comme forme d'asservissement, de bestialisation ou de zombification produit des agents &#233;conomiques (les hommes d'affaires), politiques (les politiciens), culturels (les &#171; intellectuels &#187; et les producteurs de biens culturels), qui ne font que vampiriser la soci&#233;t&#233; en phagocytant ses conditions d'esp&#233;rance, en la plongeant dans la d&#233;pression g&#233;n&#233;ralis&#233;e, et en la vidant de ses forces les plus vives et vitales.&lt;br class='autobr' /&gt;
Changer cette mani&#232;re de lutter passe par un travail de d&#233;construction des imaginaires qui est &#224; son tour un travail d'imagination. Si celle-ci jouit toujours d'une mauvaise r&#233;putation dans la tradition occidentale, il faut croire que ce statut malheureux a &#233;t&#233; injustement attribu&#233; &#224; l'imagination. Sans elle, aucun monde n'est concevable ou possible. Sans elle, aucune transformation n'est possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pauvret&#233; d'imagination est signe de la mis&#232;re de la politique (ha&#239;tienne), que ce soit sous sa forme de revendication au profit de la collectivit&#233; ou celle de gestion du bien commun. Cette mis&#232;re se manifeste nettement dans la compulsion de r&#233;p&#233;tition des pratiques avilissantes de manipulation, de trahison, corruption et d'assassinat.&lt;br class='autobr' /&gt; La politique ha&#239;tienne ne cesse de pr&#233;senter les m&#234;mes aspirations, et de faire, en r&#233;ponse, les m&#234;mes propositions d'&#171; apaisement &#187;. Elle proc&#232;de des m&#234;mes pratiques de destruction, de trahison et d'accommodement. Elle est incapable de penser autrement, c'est-&#224;-dire d'inventer un ordre humain nouveau, de sortir de l'imaginaire colonial d'alt&#233;ration des vies jug&#233;es inutiles ou sans valeur. Elle a un attrait fort pour la colonialit&#233; qui fait d'elle un dispositif de m&#233;pris et d'humiliation ou d'asservissement &#224; partir d'une &#233;conomie de la distinction racialiste et de l'in&#233;galit&#233;. Nombre des pr&#233;tendus leaders actuels font le jeu de cet imaginaire sans savoir comment s'y prendre pour sortir du spectre de la colonialit&#233;. Voil&#224; pourquoi la culture de l'imagination, comme facult&#233; du monde autre, se r&#233;v&#232;le indispensable et incontournable pour une nouvelle praxis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;tant li&#233;e &#224; la cr&#233;ativit&#233;, elle forcera &#224; r&#233;organiser le vivre-ensemble en lib&#233;rant les &#233;nergies affectives, &#233;motionnelles et intellectuelles compress&#233;es dans le d&#233;sespoir, dans la honte de soi, la tristesse du bien-&#234;tre perdu. Comme aime le dire le sociologue Fils-Lien Ely Th&#233;lot citant Camus : &#171; Il faut imaginer Sisyphe heureux &#187;. C'est un pari qui ne co&#251;te rien en termes d'effort &#224; d&#233;ployer, mais qui annonce une v&#233;ritable r&#233;volution, du moins, dans la sensibilit&#233; et la conviction. La mythologie nous a habitu&#233;s &#224; un Sisyphe malheureux dans son labeur punitif. Nous, avec lui, sommes devenus malheureux. En tant que tels, nous sommes devenus incapables de le voir heureux, de le voir d&#233;jouer le destin que lui a trac&#233; Zeus. Et si Sisyphe, comme nous sommes en train de le faire, s'imagine heureux ? C'est un autre monde qui adviendrait pour lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Imaginer les Ha&#239;tiens lib&#233;r&#233;s de la colonialit&#233;, c'est un autre monde qui leur adviendra. Un monde de libert&#233;, un monde de justice, un monde de dignit&#233; humaine. &#192; l'imaginer, ce monde est d&#233;j&#224; possible. Comment le mettre en &#339;uvre ? Nous sommes d&#233;j&#224; dans la pluralit&#233; des points de vue pour le concevoir (l'imaginer), nous sommes d&#233;j&#224; dans l'institution d'un nouvel imaginaire pour ce nouveau monde ha&#239;tien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Edelyn DORISMOND&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Gaston Bachelard, dans &lt;i&gt;La po&#233;tique de l'espace&lt;/i&gt;, pour sp&#233;cifier l'exp&#233;rience po&#233;tique de l'image, &#224; la diff&#233;rence de la science qui se fonde sur le principe de la causalit&#233;, montre que l'image po&#233;tique se passant de la causalit&#233; se caract&#233;rise par le retentissement dans lequel elle tient &#171; une sonorit&#233; d'&#234;tre &#187;. Ce qui renvoie l'exp&#233;rience po&#233;tique &#224; l'&#233;cho, &#224; la r&#233;sonance o&#249; les &#171; &#226;mes &#187; se rencontrent, se touchent par un acte de sympathie. La po&#233;tique de la politique que je tente de programmer ici consiste, d'une part, &#224; attribuer une grande implication de l'imagination &#224; l'exp&#233;rience politique, d'autre part, faire de l'&#233;coute, manifestation de la sympathie, la dimension essentielle de la rencontre (c'est dire que la rencontre n'est pas au commencement mais au d&#233;tour du vis-&#224;-vis). La sympathie qui devient le fond central de cette po&#233;tique a pour fonction de casser les cha&#238;nes des inimiti&#233;s qui entravent la politique dans sa vocation essentielle d'instituer du commun parmi les hommes et dans les hommes. J'en suis &#224; l'esquisse de cette po&#233;tique qui s'av&#232;re indispensable &#8211; dans le contexte ha&#239;tien de mise &#224; mort, de conflictualit&#233; extr&#234;me o&#249; l'humanit&#233; est effac&#233;e au seul souci de gagner ou de vaincre &#8211;, pour faire advenir un ordre de valeurs fond&#233; sur la dignit&#233; humaine. L'image po&#233;tique, dit Bachelard, produit un &#171; espace heureux &#187;, qu'il appelle la &lt;i&gt;topophilie&lt;/i&gt;. Il s'int&#233;resse particuli&#232;rement &#224; ces &#171; images de &lt;i&gt;l'espace heureux&lt;/i&gt; &#187;, qui &#171; visent &#224; d&#233;terminer la valeur humaine des espaces de possession, des espaces d&#233;fendus contre les forces adverses, des espaces aim&#233;s &#187;. &lt;i&gt;La po&#233;tique de l'espace&lt;/i&gt; permet de mettre en relief deux exp&#233;riences nouvelles mais indispensables pour la politique (ha&#239;tienne, en l'occurrence) : celle du &#171; retentissement &#187; ou de la sympathie et celle de l'&#171; espace heureux &#187;. Le retentissement joint &#224; l'espace heureux conduit &#224; supposer qu'il est possible que les Ha&#239;tiens con&#231;oivent (s'imaginent) leur &#171; espace de possession &#187;, la territorialit&#233; nationale d&#233;coul&#233;e de l'exp&#233;rience sympathique v&#233;cue ensemble, comme leur espace commun &#224; d&#233;fendre, au nom de cette communaut&#233; de sympathie, contre les forces &#233;trang&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Chez Platon, la &#171; vue &#187; ou la &#171; vision &#187; est la facult&#233; de conna&#238;tre par excellence.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;En attendant des &#233;tudes de sociologie qui viendront argumenter, statistiques &#224; l'appui, cette observation, je me contente de la corr&#233;lation que le bon sens constate entre les p&#233;riodes de blocage et la prolif&#233;ration des groupes arm&#233;s et l'expansion du banditisme [m&#234;me si la philosophie se m&#233;fie souvent du bon sens, parfois elle se voit d'y avoir recours sachant que, faute de sciences (de la nature ou de l'homme), le bon sens doit les suppl&#233;er ou y venir en aide.] En effet, cette corr&#233;lation s'explique par le fait que souvent les lutteurs distribuent des armes &#224; ceux qui montent les barricades pour r&#233;sister aux interventions polici&#232;res et/ou intimider tous ceux-l&#224; qui n'entendent pas participer, pour des raisons diverses, au blocage des rues.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La &#171; n&#233;cropolitique &#187; est un concept &#233;labor&#233; par Achille Mbembe pour d&#233;crire le dispositif de la politique africaine et moderne par le souci de donner la mort et de la rendre visible. Elle est donc, dans le prolongement de la pens&#233;e biopolitique de Foucault, une mani&#232;re de g&#233;rer la vie en mettant en sc&#232;ne la mort g&#233;n&#233;ratrice de la peur et de l'enr&#233;gimentement des citoyens.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Th&#233;oricien des &#233;tudes postcoloniales qui propose de nombreuses pistes pour penser la sortie des entraves discursives et pratiques de la colonisation.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ces derniers temps, on a plut&#244;t recours &#224; la d&#233;signation d'&#171; oligarchie &#187; pour designer cette frange de la bourgeoisie plus insatiable, plus avare dans la course au profit.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Ha&#239;ti et le capitalisme de &#171; ran&#231;on &#187; : Les &#201;tats-Unis d'Am&#233;rique et la France m&#234;me combat de pr&#233;carisation de la vie ha&#239;tienne !</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1093</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1093</guid>
		<dc:date>2022-06-03T09:03:40Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Edelyn Dorismond</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Plusieurs articles ont paru la semaine derni&#232;re dans les colonnes du New York Times. Tous ces articles ont pour teneur centrale la ran&#231;on que la jeune nation ha&#239;tienn, &#224; peine sortie des champs plantationnaires, a d&#251; fournir &#224; la France, pour la reconnaissance de son ind&#233;pendance, une somme colossale pour indemniser les colons pr&#233;tend&#251;ment ruin&#233;s par l'acte de lib&#233;ration des esclaves du joug du syst&#232;me de servitude mis en place depuis plus de trois si&#232;cles. Un syst&#232;me d'asservissement fond&#233; (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Plusieurs articles ont paru la semaine derni&#232;re dans les colonnes du &lt;i&gt;New York Times&lt;/i&gt;. Tous ces articles ont pour teneur centrale la ran&#231;on que la jeune nation ha&#239;tienn, &#224; peine sortie des champs plantationnaires, a d&#251; fournir &#224; la France, pour la reconnaissance de son ind&#233;pendance, une somme colossale pour indemniser les colons pr&#233;tend&#251;ment ruin&#233;s par l'acte de lib&#233;ration des esclaves du joug du syst&#232;me de servitude mis en place depuis plus de trois si&#232;cles. Un syst&#232;me d'asservissement fond&#233; sur l'inf&#233;riorisation, la maltraitance, la d&#233;personnalisation et la d&#233;possession d'une &#171; race &#187; par une autre. Le comble de cette dynamique d'exploitation a pris sa forme d&#233;finitive dans cette exigence, &#224; force de menaces d'invasion, d'agressions militaires, au nouvel &#201;tat souverain &#224; payer les anciens colons, citoyens fran&#231;ais. Le &lt;i&gt;New York Times&lt;/i&gt; vient de remettre &#224; l'ordre du jour cette affaire de dette et de &#171; double dette &#187; (il est utile de souligner l'aspect d'enclosure de la double dette, qui consiste &#224; produire un cercle financier entravant et durable. On efface la dette par d'autres dettes) et d'autres affaires peu connues des Ha&#239;tiens qui &#233;crivent leur histoire du seul point de vue de la &#171; classe politique &#187;. Une histoire o&#249; sont occult&#233;es les connivences des hommes politiques et des hommes d'affaires avec, d'une part la France, d'autre part les &#201;tats-Unis d'Am&#233;rique, ou de ce qu'il convient d'appeler le Core Groupe, sorte de Conseil politio-financier informellement constitu&#233; de la communaut&#233; internationale en Ha&#239;ti. Enfin, avec nombre de puissances occidentales, l'Espagne, l'Allemagne, etc., qui ont fait chacune choux gras des finances ha&#239;tiennes et contribu&#233;, en cons&#233;quence, &#224; l'institution de la pauvret&#233; financi&#232;re et &#233;conomique et &#224; la mis&#232;re d'Ha&#239;ti. C'est donc le dispositif capitaliste occidental que ces articles, sans avoir &#233;largi leur point de vue &#224; l'apect global, invitent &#224; m&#233;diter la force de destabilisation des processus de lib&#233;ration et le r&#233;flexe spontan&#233; d'imposer sa vision unilat&#233;raliste et mortif&#232;re du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, il faut reconna&#238;tre que les articles du &lt;i&gt;New York Times&lt;/i&gt; n'ont pas apport&#233; une grande nouveaut&#233; dans le fond de la question. Plusieurs auteurs (en particulier, Clara Gustie Gaillard, Blanplainc, etc.) ont d&#233;j&#224; trait&#233; de cette question. L'ancien pr&#233;sident Jean-Bertrand Aristide &#8211; m&#234;me lorsqu'il serait juste de souligner en conformit&#233; &#224; notre propos la situation ambivalente d'Aristide qui a n&#233;goci&#233; son retour en 1994 au d&#233;triment des entreprises publiques et contribu&#233; en membre de la &#171; classe politique &#187; &#224; l'appauvrissement du pays &#8211; a pay&#233; de son mandat pr&#233;sidentiel l'audace d'avoir soulev&#233;, quelque peu maladroitement, la question de la restitution. Il a aussi sensibilis&#233; l'opinion publique ha&#239;tienne sur l'indemnisation, qui devient une dette que la France doit &#234;tre contrainte de restituer &#224; Ha&#239;ti. R&#233;cemment, un rapport, accompagn&#233; de contributions d'universitaires a &#233;t&#233; publi&#233; faisant &#233;tat de la dette depuis le 19e si&#232;cle. On admet qu'il s'agit du travail le plus important sur la question. Tr&#232;s peu d'&#233;chos ont fait r&#233;sonner ces initiatives, pour la majorit&#233;, ha&#239;tienenes. &#192; la surprise g&#233;n&#233;rale, ces articles du &lt;i&gt;New York Times&lt;/i&gt;, qui n'ont d'original que le fait qu'ils fournissent plus de d&#233;tails sur les diverses formes d'extorsion perp&#233;tr&#233;es par la France contre Ha&#239;ti, trouvent une r&#233;ception disproportionn&#233;e, faite d'&#233;motions enfouies et du refus de se poser les bonnes questions, celles du contexte de publication de ces articles, celle des implications r&#233;p&#233;t&#233;es de la &#171; classe politique &#187; ha&#239;tienne dans la grande d&#233;b&#226;cle, et enfin, celle du dispositif occidental global de ran&#231;on d'Ha&#239;ti. &#192; ce propos, il aurait fallu un travail plus syst&#233;matique pour restituer le contexte g&#233;opolitique hostile dans lequel Ha&#239;ti s'est institu&#233;e en R&#233;publique souveraine. Ce contexte n'est autre que celui du racisme, de l'exploitation esclavagiste et du capitalisme vampiriste ou zombifiant, oubli&#233; des auteurs de ces articles qui se d&#233;lectent du r&#244;le pr&#233;pond&#233;rant de la France du 19e si&#232;cle dans l'usure financi&#232;re d'Ha&#239;ti. Le contexte g&#233;opolitique et strat&#233;tique, une fois d&#233;crit en ces termes exacts, nous am&#232;ne &#224; la question qui importe et consiste &#224; savoir pourquoi le &lt;i&gt;New York Times&lt;/i&gt; met-il la focale express&#233;ment sur la France et non sur le dispositif occidental d'asphyxier les plus d&#233;munis d'Ha&#239;ti en se mettant en complicit&#233; avec des &#171; &#233;lites &#187; non patriotes, celles qui ne d&#233;fendent que leurs int&#233;r&#234;ts de &#171; clan&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nous citons &#224; dessein ce passage de Vertus Saint-Louis, &#171; Ils sont (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187; et sont enclines &#224; sacrifier la Patrie aux &#233;trangers ? Une autre question s'impose, elle concerne pr&#233;cis&#233;ment les non-dits du dire des auteurs de ces articles. Sachant que le discours a sa part d'ombre qui est aussi, &#224; certains &#233;gards, sa part sombre, il est important de s'interroger sur le silence qui rend possible la voix. Qu'est-ce qui est tu dans tous ces articles ? La situation actuelle d'ins&#233;curit&#233;, du trafic d'armes qui ne serait pas possible sans l'aval, tout au moins dissimul&#233;, des Am&#233;ricains, de la violence chronique, des viols, de la d&#233;gradation de la vie humaine dans la soci&#233;t&#233; ha&#239;tienne ; la r&#233;currence des r&#233;gimes dictatoriaux soutenus par les Am&#233;ricains se faisant de plus en plus indiff&#233;rents ou insouciants &#224; la mis&#232;re des plus vuln&#233;rabilis&#233;s de la soci&#233;t&#233; ha&#239;tienne. Malgr&#233; les informations importantes que ces articles mettent &#224; la disposition des lecteurs, nous supposons que leur caract&#232;re lacunaire, eu &#233;gard au dispositif global d'appauvrissement mont&#233; par les puissances capitalistes occidentales, m&#233;rite d'&#234;tre compl&#233;t&#233;. L'ajout ainsi r&#233;alis&#233; permettra d'impliquer de mani&#232;re plus soutenue les &#201;tats-Unis d'Am&#233;rique et toutes les puissances qui ont fait main basse sur les finances d'Ha&#239;ti en profitant de la complicit&#233; de la &#171; classe politique &#187;. Particuli&#232;rement, cet ajout permettra de lier pass&#233; et pr&#233;sent et s'interroger sur le sens historique de l'inacceptable mis&#232;re actuelle de la majorit&#233; des Ha&#239;tiens. Comment expliquer cette incapacit&#233; am&#233;ricaine &#224; aider Ha&#239;ti &#224; endiguer ce fleuve de violence qui &#233;rode le sens de l'humain, &#233;miette le lien social ha&#239;tien alors que les Am&#233;ricains tiennent une vue cyclop&#233;enne sur Ha&#239;ti et les Ha&#239;tiens ? Nombre d'hommes d'affaires et politiciens collaborent avec eux (il y en a un qui s'est f&#233;licit&#233; de ses 25 ans d'heureuses et satisfaisantes collaborations avec eux), ne devrions-nous pas supposer que le m&#234;me dispositif qui liait autrefois la &#171; classe politique &#187; ha&#239;tienne et la France, lie depuis l'occupation am&#233;ricaine cette m&#234;me &#171; classe politique &#187; et les &#201;tats-Unis d'Am&#233;rique ? Sachant que le sens fondamental de ce dispositif est de faire triompher par d'autres voies l'asservissement et casser toute vell&#233;it&#233; d'&#233;mancipation des peuples, ne devons-nous pas voir dans la reprise du dispositif de la ran&#231;on, de l'exploitation et de l'appauvrissement la &#171; substitution de la pr&#233;dominance am&#233;ricaine &#224; la pr&#233;dominance fran&#231;aise &#187; (Lesly Manigat) ? Nous revenons &#224; la case de d&#233;part : connivence des puissances &#233;trang&#232;res et &#171; classe politique &#187; divis&#233;e et haineuse de la Patrie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; I . Le dispositif d'asphyxie et la nature de la &#171; classe politique &#187; ha&#239;tienne&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vertus Saint-Louis a &#233;crit un article traitant de la formation sociopolitique et historique de la &#171; classe politique &#187; ha&#239;tienne&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; D&#232;s cette &#233;poque [celle des ann&#233;es 1794] appara&#238;t ainsi une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Un article qui semble, &#224; premi&#232;re vue, sans relation au dispositif mis en place par les puissances occidentales pour faire d'Ha&#239;ti la terre maudite, et en retour dissuader tous les peuples exploit&#233;s de ne pas suivre le &#171; mauvais &#187; exemple ha&#239;tien. La dynamique d'appauvrissement d'Ha&#239;ti est dans cette rencontre du souci du capitalisme occidental de triompher de toutes r&#233;sistances et du manque d'id&#233;al patriotique de la &#171; classe politique &#187; ha&#239;tienne divis&#233;e, non sur le projet d'instituer une soci&#233;t&#233; souveraine, juste et libre, mais sur l'id&#233;e de savoir qui est plus apte &#224; servir le capitalisme&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Aujourd'hui, on parle de &#8220;n&#233;olib&#233;ralisme&#8221; pour traduire cette posture du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; dans sa mise en place sous tutelle d'Ha&#239;ti, dans la fragilisation du processus d'autonomisation et l'institution d'une &#171; politique &#187; d'ins&#233;curisation et de d&#233;shumanisation, qui prend la forme inqui&#233;tante de la bestialisation. La bestialisation est l'irruption de la b&#234;tise qui fissure l'ordre symbolique en laissant un m&#233;lange du biologique et du naturel, de la b&#234;te et de l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;A) De la puissance et de l'exploitation : vampiriser et asphyxier&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le propre de la puissance est de s'&#233;tendre et d'&#233;craser tout ce qui, au passage, se dresse et tient &#224; lui r&#233;sister. Il y va de la puissance d'une mer agit&#233;e, d'une &#233;ruption volcanique, d'une temp&#234;te que de la puissance militaire et &#233;conomique d'une soci&#233;t&#233;. L'histoire en a recens&#233; nombre de ces puissances et leur mode d'expansion. Les guerres aussi sont des chocs de puissances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque les esclaves, soutenus peu ou prou par les g&#233;n&#233;raux noirs et mul&#226;tres, ont conquis leur libert&#233;, ils n'ont pas eu tous le temps de faire ce constat. La puissance a des ressentiments, elle est rancuni&#232;re et ne cesse de m&#226;cher sa haine contre toutes les formes de r&#233;sistance. Ainsi doit-on comprendre la ruse fran&#231;aise &#224; tirer profit d'Ha&#239;ti m&#234;me apr&#232;s son expulsion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La puissance n'est telle que marqu&#233;e d'une coh&#233;sion interne. Ha&#239;ti n'a pas su devenir puissante faute de cette coh&#233;sion interne qui aurait fait barrage &#224; la puissance fran&#231;aise jouissant d'une grande coh&#233;sion nationale et internationale mue par le racisme anti-noir. Deux facteurs donc dessinent le syst&#232;me de ran&#231;on mis en oeuvre par la France, renforcer la division de la classe politique en &#233;moustillant la haine racialiste et s'attirer chacun des groupes qui ne se pr&#233;occupent pas de trouver de l&#233;gitimit&#233; dans la souverainet&#233; populaire &#224; laquelle ils n'accordent aucune foi, mais s'acharnent &#224; trouver la b&#233;n&#233;diction du c&#244;t&#233; des Fran&#231;ais, des Allemands et des Am&#233;ricains. La puissance des occidentaux a un nom : la haine de soi et de l'autre (noir) comme condition de l'amour de l'A(a)utre (le P&#232;re, Dieu, le Blanc).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une structure symbolique fondamentale d&#233;finit la double relation des Ha&#239;tiens &#224; l'autre : une relation &#224; la m&#232;re, comme on parle de m&#232;re-patrie (ce serait mieux de parler de m&#232;re-matrie), une relation au p&#232;re. Dit plus clairement, l'Afrique c'est la m&#232;re. Le blanc est le p&#232;re et dans le visage du p&#232;re blanc il y a le P&#232;re- Dieu- blanc. Un double d&#233;sir marque cette relation : haine de la m&#232;re (haine pour la m&#232;re qui est paradoxalement amour de la toute pr&#233;sence de la m&#232;re), amour du p&#232;re (haine qu'&#233;prouve le p&#232;re qui le rend paradoxalement d&#233;sirable). La sc&#232;ne de cette ambivalence tiss&#233;e en haine de soi et de l'autre et amour du blanc montre le mode de subjectivation ha&#239;tienne o&#249; l'on fait cause commune avec le blanc contre l'autre ha&#239;tien, en derni&#232;re cons&#233;quence, contre soi-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De mani&#232;re sch&#233;matique, tel est le d&#233;cor anthropologique qu'il faudra d&#233;velopper ailleurs et la condition anthropologique de l'efficacit&#233; de la politique fran&#231;aise de la ran&#231;on et de sa sa substitution am&#233;ricaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les articles du &lt;i&gt;New York Times&lt;/i&gt; ont compris deux th&#233;matiques principales. En d&#233;pit des rappels historiques li&#233;s &#224; la p&#233;riode de la colonisation esclavagiste, marqu&#233;e par le dispositif d'enrichissement par l'exploitation servile, l'humiliation li&#233;e &#224; la &#171; race &#187;, les auteurs sont unanimes &#224; admettre que l'ind&#233;pendance ha&#239;tienne ait &#233;t&#233; succ&#233;d&#233;e des pressions diplomatiques et militaires qui visaient &#224; miroiter le retour des Fran&#231;ais si les anciens colons ne furent pas indemnis&#233;s. De l'acceptation de cette ran&#231;on, le jeune &#201;tat ha&#239;tien, &#224; peine sorti des limbes de l'esclavage, la soci&#233;t&#233; ha&#239;tienne naissante fractur&#233;e, d&#233;truite dans ses structures agricoles par les guerres de lib&#233;ration ont &#233;t&#233; contraints de payer par versement d'importantes sommes aux colons soutenus par l'&#201;tat fran&#231;ais. De cette premi&#232;re d&#233;coule une deuxi&#232;me, celle que l'&#201;tat ha&#239;tien a d&#251; contracter pour payer la premi&#232;re. Double dette qui devient une &#233;charpe de plomb sur les &#233;paules de chacun des paysans ha&#239;tiens. Il est bien question de paysans, puisque la petite minorit&#233; de la &#171; haute soci&#233;t&#233; &#187; a bien profit&#233;, soit de la dette, soit des maigres ressources restantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les auteurs font par moment quelques allusions aux &#171; &#233;lites &#187; ha&#239;tiennes comme complices ou responsables en partie de la d&#233;b&#226;cle &#233;conomique, politique et financi&#232;re du pays. Il semble pourtant qu'ils minimisent cette implication en portant l'accent sur la ran&#231;on, la &#171; main basse &#187; du CIC, cette banque fran&#231;aise qui a ficell&#233; un m&#233;canisme d'&#171; extraction &#187; qui a contribu&#233; &#224; enfoncer Ha&#239;ti dans le marasme financier et &#233;conomique et creus&#233; les bases de son sous-d&#233;veloppement et de sa mis&#232;re actuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, notre conviction est qu'il aurait fallu prendre avec le m&#234;me int&#233;r&#234;t la place qu'occupent les &#171; &#233;lites &#187; ha&#239;tiennes mues par la haine du grand nombre des mis&#233;reux, par le d&#233;sir de se rapprocher du colon et de ses attributs, lequel d&#233;sir les porte &#224; tout conc&#233;der aux colons moyennant reconnaissance ou lieutenance. La lieutenance est le proc&#233;d&#233; par lequel les membres des &#171; &#233;lites &#187; tiennent lieu et place du colon en se comportant, par effet de miroir, comme le colon : ils deviennent ma&#238;tres et censeurs d'eux-m&#234;mes. Cette ambivalence explique le choix ou la soumission aux clauses dont les cons&#233;quences ont &#233;t&#233; pr&#233;visibles. Enfin, il n'aurait pas seulement fallu prendre le cas de la France et des &#201;tats-Unis, encore moins qu'il s'agit uniquement du syst&#232;me bancaire. On aurait pu proposer un cadre plus large afin de mieux mettre en relief le dispositif global du capitalisme occidental. Par exemple, il aurait fallu montrer les formes d'extorsion des denr&#233;es ha&#239;tiennes par l'Angleterre, par les &#201;tats-Unis qui se livr&#232;rent &#224; un double jeu de commerce et de refus de reconnaissance de l'acte de lib&#233;ration. La forte pr&#233;sence d'&#233;trangers blancs europ&#233;ens dans le commerce en gros marque d&#233;j&#224; la faiblesse &#233;conomique du nouvel &#201;tat. Il aurait fallu souligner les extorsions des arm&#233;es allemande, espagnole, etc., qui ont brandi leurs canons contre le palais national ha&#239;tien afin de r&#233;clamer r&#233;paration pour des escroqueries orchestr&#233;es par des citoyens &#233;trangers ou des ha&#239;tiens devenus citoyens d'un autre &#201;tat par naturalisation. Il aurait fallu aussi mentionner l'exploitation des bois pr&#233;cieux (c'est aussi l&#224; qu'il faut placer l'histoire de la d&#233;forestation en Ha&#239;ti), la saisie par les Am&#233;ricains de la r&#233;serve d'or de la banque ha&#239;tienne, la participation am&#233;ricaine &#224; la mise en place des dictatures jusqu'au r&#233;cent scandale du petrocaribe et de l'assassinat du pr&#233;sident de la R&#233;publique. &#201;lagir le cadre d'intelligibilit&#233; de l'appauvrisssment par une politique occidentale du ressentiment et de la ran&#231;on aurait permis de comprendre que l'ind&#233;pendance ha&#239;tienne, qui a mis &#224; mal le syst&#232;me capitaliste esclavagiste mondial, doit &#234;tre endigu&#233;e dans son &#233;lan &#224; maintenir un ordre de souverainet&#233; qui serait l'&#233;chec de la sup&#233;riorit&#233; blanche sur les &lt;i&gt;damn&#233;s de la terre&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;B) Les &#233;lites divis&#233;es au nom du p&#232;re&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#201;tat ha&#239;tien est n&#233; de l'h&#233;ritage colonial qui s'est fond&#233; sur l'image du p&#232;re blanc, chr&#233;tien et civilis&#233;, transmu&#233; au cours des ans en figure du d&#233;sir d'&#234;tre. Toutes les luttes men&#233;es par les g&#233;n&#233;raux noirs et mul&#226;tres se veulent une course passionn&#233;e au nom des valeurs de la propri&#233;t&#233;, du savoir et de la libert&#233;. Ces attributs donnent une certaine consistance au &#171; r&#233;f&#233;rent &#187; fondamental de la soci&#233;t&#233; coloniale et de la nation ha&#239;tienne comprise dans les cat&#233;gories psychologiques et ph&#233;nom&#233;nologiques de la d&#233;testation et de l'appr&#233;ciation, et de la cat&#233;gorie sociologique de la &#171; distinction &#187;. On d&#233;teste tout ce qui rappelle l'Afrique, la noirceur, la langue cr&#233;ole, le vodou. On appr&#233;cie tout ce qui rappelle l'Europe, la blanchitude, la langue fran&#231;aise et le christianisme, catholique ou protestant. Ce noeud anthropologique des luttes politiques nourrit des pratiques de mise &#224; mort o&#249; se jouent la destruction de l'autre comme diff&#233;rent et le souci d'affirmation de soi comme subjectivit&#233; fondamentale et fondatrice. Ainsi certains membres des &#171; &#233;lites &#187; choisissent contre d'autres membres afin de soutirer l'accointance de l'&#233;tranger. La &#171; classe politique &#187;, devenue monolithique face &#224; la &#171; masse populaire &#187;, identifi&#233;e &#224; l'Afrique, &#224; la terre sauvage ou &#224; la barbarie, fait cause commune avec les &#233;trangers blancs occidentaux contre les paysans et ceux que les politiciens appellent la &#171; masse populaire &#187;, sorte de r&#233;alit&#233; compacte, obscure, &#233;nergique, pr&#234;te &#224; utiliser au besoin de la destruction sociopolitique du vivre-ensemble mettant constant dans l'impasse l'exp&#233;rience d'une v&#233;riable commun-aut&#233; politique. La &#171; classe politique &#187;, faite de lettr&#233;s, se croit par&#233;e des valeurs de la civilisation du ma&#238;tre blanc. Elle se donne la mission de civiliser-moderniser. Elle ne fait que barbariser, car le propre du projet de civilisation est celui d'exploiter, de jouir et de bestialiser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'acceptation de clauses qui ne m&#233;nagent en rien le bien-&#234;tre collectif, du moins, celui du plus grand nombre par cette &#171; classe politique &#187; n'est pas li&#233;e au hasard. Elle est, au contraire, la manifestation d'un &lt;i&gt;habitus colonial&lt;/i&gt; qui a form&#233; la vision de l'&#234;tre et de ses attributs, le beau, le vrai et le juste. Le Concordat, les Campagnes antisuperstieuses r&#233;pondent aux m&#234;mes pratiques de conc&#233;der &#224; la France, &#224; l'Occident, &#224; la civilisation (capitalisto-chr&#233;tienne) tous les avantages au d&#233;triment de la majorit&#233; souffrante &lt;i&gt;barbaris&#233;e&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle a &#233;t&#233; l'intention principale du Concordat ? Civiliser, doter l'&#201;tat d'une &#233;lite form&#233;e &#224; la civilisation et faire reculer les traces de la &#171; barbarie africaine &#187;. La Campagne anti-superstitieuse ? &#201;radiquer les traces de la &#171; superstition &#187; et de la &#171; barbarie africaine &#187;. Condordat et et Campagne antisuperstitieuse n'ont &#233;t&#233; combattus que par des voix isol&#233;es des &#171; &#233;lites &#187; nationales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vertus Saint-Louis, dans son article sur les &#171; relations internationales et la formation de la classe politique &#187; ha&#239;tienne s'int&#233;resse &#224; d&#233;crire les &#233;tapes historiques de la formation de la &#171; classe politique &#187; embourb&#233;e d&#232;s le d&#233;but dans une conflictualit&#233; dont le sens concerne le proc&#232;s de l&#233;gitimit&#233;. C'est un prol&#232;gom&#232;ne &#224; toute sociologie politique de cette &#171; classe politique &#187;, c'est aussi une introduction historique qui ouvre sur une perspective d'anthropologie politique de la &#171; classe politique &#187; ha&#239;tienne qui n'a pas chang&#233; dans sa structure. La place que cette classe s'est taill&#233;e dans l'&#233;conomie globale mondiale inspire son choix d'&#233;conomie politique et son peu d'int&#233;r&#234;t pour les politiques sociales ou les strat&#233;gies d'am&#233;lioration de la situation alarmante des plus vuln&#233;rabilis&#233;s. Ce choix consiste &#224; se faire plus disponible aux puissances &#233;trang&#232;res quitte &#224; compromettre le bien-&#234;tre collectif. En r&#233;alit&#233;, le collectif peine &#224; advenir depuis le processus de la difficile formation de la communaut&#233; politique ha&#239;tienne qui a pris l'allure d'une d&#233;chirure implacable d'abord entre les membres de cette &#171; classe politique &#187;, divis&#233;e en mul&#226;tres et noirs, selon Vertus Saint-Louis. Il serait plus clair de ne pas trop s'arr&#234;ter sur cette modalit&#233; de la division. Puisque, s'il est vrai qu'au commencement les luttes se sont impos&#233;es entre mul&#226;tres et noirs ; et qu'elles ont trouv&#233; leur moment culminant dans la guerre du sud mettant coude &#224; coude Dessalines et Rigaud, il serait plus pertinent, par une nouvelle conceptualisation du mul&#226;tre comme proc&#232;s, la mul&#226;trisation, de consid&#233;rer que le noeud de la division de la &#171; classe politique &#187; est moins une affaire de couleur &#233;pidermique qu'un proc&#232;s qui doit ex&#233;cuter les ordres de main mise de la communaut&#233; internationale sur Ha&#239;ti. Pour mieux comprendre cela, red&#233;finissons le mul&#226;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sociologie ha&#239;tienne est prise dans la posture biologisante qui pensait que la &#171; race &#187; fut une simple affaire de biologie et non de construction discursive. Elle a donc pens&#233; le mul&#226;tre (m&#233;tis dans le langage des Europ&#233;ens), comme le r&#233;sultat du croisement g&#233;n&#233;tique de l'Africain(e) et de l'Europ&#233;en (ne). Le mul&#226;tre est donc une cat&#233;gorie de la biologie g&#233;n&#233;tique. En ce sens, Moreau de Saint-M&#233;ry en a recens&#233; plus d'une centaine de nuances. Et le mul&#226;tre qui est compris aujourd'hui comme terme g&#233;n&#233;rique n'a &#233;t&#233; qu'une nuance parmi ce nombre impressionnant de nuances de couleur de peau. On ne sait pas comment on en est venu &#224; le retenir pour d&#233;signer le genre humain qui d&#233;coule de ce croisement, mais une chose est certaine, il caract&#233;rise la cat&#233;gorie sociale et biologique qui comporte, dit de mani&#232;re sommaire &#8211; puisque la r&#233;alit&#233; g&#233;n&#233;tique est plus complexe &#8211;, la part g&#233;n&#233;tique africaine et europ&#233;enne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La description du mul&#226;tre-m&#233;tis renferme un parti pris qui t&#233;moigne de l'aspect id&#233;ologique et racialiste du discours qui l'a institu&#233;e. En g&#233;n&#233;ral, on parle de mul&#226;tre lorsqu'il y a rencontre entre Africain (e) et Europ&#233;en (e). La pens&#233;e de la cr&#233;olisation faisant promotion de toutes les formes de rencontre s'interdit de penser les formes nouvelles auxquelles donnent lieu les rencontres entre les Africains. Le discours de construction de la cat&#233;gorie de mul&#226;tre a oubli&#233; que la &#171; race &#187; est une construction sociale, culturelle ou religieuse de r&#233;alit&#233;s biologiques. Par cons&#233;quent, elle ne concerne pas que le corps biologique mais aussi le corps social constitu&#233; d'un ensemble de marqueurs li&#233;s &#224; la notion de &#171; race &#187;, cette fois comprise comme invention du discours anthropologique de diff&#233;renciation, d'alt&#233;risation, d'une &#233;conomie de l'exploitation des alt&#233;rit&#233;s racialis&#233;es dans les bornes de l'Europe et du capitalisme du profit, et d'une politique de la mystification et de la domination. Sch&#233;matisons toutes ces id&#233;es en apparence &#233;parses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le contexte de la colonisation esclavagiste, la hi&#233;rarchie des &#234;tres allait du chr&#233;tien blanc europ&#233;en au noir africain. Ce fut la nuit et le jour : noir comme les t&#233;n&#232;bres (m&#233;tonymie du mal, du diable, de la nature, etc.) ; blanc comme le jour (&#224; noter le jour se lie &#224; la blancheur, &#224; la clart&#233;, &#224; la raison et &#224; la lumi&#232;re, mais aussi &#224; Dieu. Dieu et jour ont la m&#234;me &#233;tymologie et renvoient &#224; la lumi&#232;re et au soleil). Ce fut l'&#234;tre et le non-&#234;tre. Aim&#233; C&#233;saire a r&#233;sum&#233; ce constat de la pens&#233;e th&#233;ologico-anthropologique, cadre symbolique de la syntaxe sociale coloniale et ha&#239;tienne, de la &#171; race &#187; : le blanc est de l'&#234;tre, le noir du non-&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne faut pas seulement de l'ontologie pour penser l'&#234;tre. La pens&#233;e de l'&#234;tre, autrement dit, n'est pas seulement ontologique. Elle concerne l'&#234;tre comme le plus d'&#234;tre, celui qui a le plus d'&#234;tre parmi les &#234;tres. L'&#234;tre est le plus-&#234;tre, sup&#233;rieur et s'opposant au moins-&#234;tre. L'&#234;tre se lie &#224; la puret&#233; et &#224; l'unit&#233; qui l'extraient du non-&#234;tre. Donc l'ontologie traditionnelle contient en filigrane une axiologie, une pens&#233;e de la valeur supr&#234;me et une morale des normes justes d&#233;coul&#233;es de cette supr&#234;me valeur. Cette imbrication de l'ontologie, de l'axiologie et de la prescription morale, juridique et politique a rendu possible l'anthropologie de l'organisation hi&#233;rarchis&#233;e de la diversit&#233; de l'esp&#232;ce humaine, de la politique de l'organisation des places et des distinctions et de la morale de l'ordre de l&#233;gitimation qui justifie la place qu'il revient d'attribuer ou de revendiquer dans l'espace social ordonn&#233;. Un ordre fond&#233; sur la &#171; race &#187; comme marqueur d'&#234;tre. Tout ce qui est li&#233; &#224; la &#171; race &#187; blanche prend l'aspect de l'&#234;tre et devient marqueur de distinction. Il y a &#233;videmment le biologique, le naturel qui pr&#233;tend fonder en nature la sup&#233;riorit&#233; blanche. Il y a aussi le culturel, le symbolique qui ne pr&#233;tend pas moins fonder cette sup&#233;riorit&#233;. Deux vecteurs pour justifier son plus d'&#234;tre : le biologique (la couleur &#233;pidermique ou le taux de sang blanc que l'on re&#231;oit en h&#233;ritage), le culturel (le niveau de ma&#238;trise ou de performance dans la symbolique europ&#233;enne et blanche). Ainsi compris, que la classe politique se compose de noirs et de mul&#226;tres, cela n'explique pas encore leur m&#233;sentente. La difficult&#233; de l'entente des noirs et des mul&#226;tres est dans ce proc&#232;s de l&#233;gitimation, qui consiste &#224; b&#233;n&#233;ficier la bonne gr&#226;ce des puissances &#233;trang&#232;res. Les noirs ont une ma&#238;trise partielle des codes de civilit&#233; alors que les mul&#226;tres croient les avoir dans le sang. Le probl&#232;me est de savoir qui est le plus apte &#224; diriger &#224; la place du colon et comme le colon. En r&#233;alit&#233;, c'est peu pertinent de croire, dans ce contexte, que ce qui ressemble s'assemble. Le plus souvent, ce sont ceux-l&#224; qui se ressemblent qui ne s'assemblent pas. En s'assemblant, ils regardent au m&#234;me endroit, source de leur tension, de leur envie d'atteindre le but en court-circuitant tous les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mul&#226;tres et noirs de la &#8220;classe politique&#8221; regardent tous en direction de la France ou de l'Occident. La diff&#233;rence souvent &#233;tablie entre noirs et mul&#226;tres sur la base de la couleur &#233;pidermique s'estompe : le mul&#226;tre ne doit pas &#234;tre une simple affaire de biologie ou de g&#233;n&#233;tique. Il est aussi l'expression de son inscription dans les valeurs blanches, gr&#226;ce auxquelles on croit b&#233;n&#233;ficier d'un suppl&#233;ment d'&#234;tre. Ces valeurs sont culturelles ou g&#233;n&#233;tiques. Les mul&#226;tres par la culture ou par la g&#233;n&#233;tique s'entre-tuent par m&#233;fiance et par envie de travailler pour le ma&#238;tre commun (le nom actuel de cette lutte est la ganst&#233;risation, la formation de groupes arm&#233;s pour se battre par personnes interpos&#233;es. Encore une fois, le &#171; peuple &#187; paie le frais de leur haine r&#233;ciproque). En travaillant pour le ma&#238;tre, ils pensent occuper sa place. Ils lui ressemblent. Dans des situations donn&#233;es, ils deviennent ma&#238;tres des lieux. Le v&#233;ritable enjeu anthropolique, politique et philosophique prend l'allure d'une &#171; classe politique &#187; incapable &#224; se fonder d'elle-m&#234;me, qui ne se pense qu'&#233;tant subalterne, soumise. Son mode de subjectivation est qu'elle ne veut pas &#234;tre responsable, qu'elle se refuse &#224; &#234;tre sujet politique, instance de la concr&#233;tisation d'une exp&#233;rience v&#233;ritable de la souverainet&#233; (populaire) qu'elle abandonne &#224; la communaut&#233; internationale (les &#233;lections sont valid&#233;es par l'OEA, l'ONU ou les &#201;tats-Unis d'Am&#233;rique). Elle se vit incapable de r&#233;pondre, d'exister en raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les relations internationales intraitablement d&#233;finies par le racisme, l'exploitation des alt&#233;rit&#233;s alt&#233;r&#233;es, ont trouv&#233;, depuis la p&#233;riode coloniale, dans le terreau de la haine de soi la condition de la manipulation sujective de la &#171; classe politique &#187; ha&#239;tienne, unie dans la passion blanche, mais se livrant au jeu de massacres qui est son propre d&#232;s qu'il est question de diriger. Sa haine de l'Afrique la porte &#224; tourner son regard du c&#244;t&#233; du p&#232;re et &#224; m&#233;priser la m&#232;re et ses avatars paysans. Cela explique la raison pour laquelle cette classe choisit constamment contre le &#171; peuple &#187;, contre l'ensemble des descendants de l'esclavage, qui rappellent l'Afrique consid&#233;r&#233;e comme terre sauvage, barbare que les d&#233;cisions de &#171; modernisation &#187; devraient civiliser. D'une classe politique qui devrait consolider les acquis de la lib&#233;ration, on se trouve en pr&#233;sence d'une classe politique m&#233;prisante, pr&#233;datrice et sans engagement aux causes de lib&#233;ration. Elle fait cause commune avec les nations &#233;trang&#232;res pour ran&#231;onner l'&#201;tat ha&#239;tien, pour humilier le d&#233;sir d'&#234;tre dans la dignit&#233; qui habite la &#171; masse &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les articles du &lt;i&gt;New York Times&lt;/i&gt; s'ent&#234;tant de porter la focale uniquement sur la France montrent qu'une pointe de l'iceberg. Ainsi passent-ils &#224; pieds joints &#224; la fois sur l'implication constante des &#201;tasts-Unis d'Am&#233;rique dans les Affaires ha&#239;tiennes et n&#233;gligent les excursions de l'Allemagne, de l'Espagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II- De quoi est fait le quotidien ha&#239;tien ? O&#249; sont pass&#233;s les gardiens de l'humanitarisme et du droitdelhommisme ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi de tels articles en ce contexte national et international d'ins&#233;curit&#233;, de crise de sens et du retrait de la politique li&#233; au capitalisme compulsionnel ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Il faut faire plusieurs consid&#233;rations. La premi&#232;re vise &#224; anticiper des lectures qui verraient dans l'argumentaire global du pr&#233;sent texte un refus des th&#232;ses soutenues dans les articles du &lt;i&gt;New York Times&lt;/i&gt;. Il n'en est rien. Le motif principal de la pr&#233;sente r&#233;flexion est de complexifier la perspective de domination fran&#231;aise que nous pr&#233;sentons comme partiale ou partielle, encore qu'il s'agit d'un contexte international o&#249; il est possible de jouer de la carte d'Ha&#239;ti pour s'occuper d'autres int&#233;r&#234;ts inavouables. Il est aussi question d'indiquer qu'Ha&#239;ti depuis l'acte de lib&#233;ration est devenue la p&#232;gre du capitalisme occidental, qui s'&#233;vertue de l'asphyxier. L'imaginaire occidental de la domination et du racisme eu &#233;gard &#224; Ha&#239;ti n'a pas chang&#233;. La complicit&#233; visc&#233;rale et t&#234;tue de la &#171; classe politique &#187; &#8211; elle comprend des hommes de sciences et de lettres, des hommes d'affaires et des hommes politiques &#8211;, reste la m&#234;me ; sa logique de destruction des vies et de pr&#233;carisation reste aussi inchang&#233;e. Tous, ils se livrent &#224; des jeux de massacre et au massacre du &#171; peuple &#187;, du grand nombre dont paradoxalement d&#233;pendent leur confort et leur aisance. L'histoire politique ha&#239;tienne permet de recenser un nombre consid&#233;rable de massacres perp&#233;tr&#233;s sur les paysans, le &#171; peuple &#187;. Et ces massacres n'ont jamais &#233;t&#233; sanctionn&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde consid&#233;ratiom porte sur le non-dit des articles. Les articles montrent comment des esclavagistes et des banquiers fran&#231;ais, soutenus par leur &#201;tat, ont fait main basse sur les maigres ressources ha&#239;tiennes qui auraient favoris&#233; la mise en place d'un ensemble d'infrastructures qui auraient elles-m&#234;mes aussur&#233; une vie meilleure aux appauvris actuels. Pourtant, s'int&#233;ressant &#224; la situation imm&#233;diate (les auteurs se sont demand&#233; qu'est-ce qui peut expliquer la situation d'extr&#234;me pauvret&#233; d'Ha&#239;ti ?), pour la mise en oeuvre d'un raisonnement par implication, on aurait pu se demander comment le pays dit le plus pauvre pour avoir &#233;t&#233; pill&#233; par les puissances occidentales est encore pill&#233; par les &#201;tats-Unis d'Am&#233;rique et maintenu, par les trafics d'armes en provenance des Etats-Unis, sous la coupe r&#233;gl&#233;e d'un banditisme qui se l&#233;galise &#224; force de pratiques macabres ? Par cette question d'actualit&#233;, ils auraient pu montrer que les &#201;tats-Unis, gendarme de l'Occident et gardien du racisme et du capitalisme occidentaux, ont pris la main. Ainsi ont-ils soutenu tous les r&#233;gimes dictatoriaux, particip&#233; par action ou omission &#224; tous les pillages de ressources humaimes et naturelles et les finances ha&#239;tiennes. Ne sommes-nous pas en pr&#233;sence d'un sc&#233;nario similaire &#224; ce qui se passait au 19e si&#232;cle, qui montre la connivence de la &#8220;classe politique&#8221; et des puissances &#233;trang&#232;res (en particulier le Core Groupe, men&#233; par les &#201;tats-Unis) ? S'il fallait trouver un fil conducteur pour lire le processus d'appauvrissement d'Ha&#239;ti, il aurait &#233;t&#233; inspirant de se faire syst&#233;matique en suivant ce que Lesly Fran&#231;ois Manigat a tr&#232;s bien d&#233;crit &#171; la substitution de la pr&#233;pond&#233;rance am&#233;ricaine &#224; la pr&#233;pond&#233;rance fran&#231;aise &#187;. Et le syst&#233;matisme nous aurait montr&#233; qu'aujourd'hui encore, comme hier lors de la construction de la Banque Nationale d'Ha&#239;ti, la &#8220;classe politique&#8221; ha&#239;tienne s'enrichit et enrichit les pays &#233;trangers au d&#233;pend des plus d&#233;munis ha&#239;tiens. Aujourd'hui, elle s'enrichit des frais de transfert, des frais de change, du pretrocaribe et de l'argent des contribuables et de l'ins&#233;curit&#233; sociale, sanitaire, alimentaire, culturelle. Que veut dire une banque qui extorque l'argent de ses membres en augmentant sans cesse les frais de service ? Que veut dire la sp&#233;culation sur le dollar qui se pratique dans la pr&#233;sence complice de l'&#201;tat, qui se montre illusoirement impuissant ? Qui en paie les frais ? Comme jadis, ce sont les d&#233;munis, les laiss&#233;s-pour-compte qui s'exposent et se sacrifient sous les rafales cr&#233;pitantes d'armes automatiques, se voient d&#233;pouill&#233;s par des kidnappeurs qui r&#233;clament des ran&#231;ons faramineuses sous le regard insouciant de la &#171; classe politique &#187;, quand elle ne serait elle-m&#234;me m&#234;l&#233;e &#224; ces pratiques ignomineuses, si l'on en croit les aveux tous azimuts de certains chefs-bandits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'intervalle, la &#171; classe politique &#187; se met au frais (dans les h&#244;tels qui ne fonctionnent que des rentes publiques) pour des discussions bizantines, sans issue puisque ses membres s'&#233;liminent mutuellement en attendant l'arbitrage des Fran&#231;ais d'hier, des Am&#233;ricains d'aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le silence sur l'actualit&#233; politique, s&#233;curitaire, &#233;conomique ou financi&#232;re d'Ha&#239;ti, fra&#238;chement frapp&#233;e par le scandale du petrocaribe, pr&#233;sentement embourb&#233;e dans le marasme politico-humanitaire, semble cacher le fond de l'affaire. Le silence sur l'&#233;ventuelle relation entre assassinat du pr&#233;sident Jovenel Mo&#239;se, tiss&#233; dans un r&#233;seau international de banditisme, acte de l'effondrement total de l'&#201;tat auquel ont pris part institutions et citoyens am&#233;ricains, force &#224; nous interroger sur le sens du silence que ces articles font sur la belle part am&#233;ricaine dans l'appauvrissement d'Ha&#239;ti. Comment comprendre le contraste entre les moult informations recueillies pour &#233;tayer la th&#232;se de la ran&#231;on fran&#231;aise et les maigres donn&#233;es fournies par le m&#234;me journal sur l'assassinat de Jovenel Mo&#239;se ? Et pourtant, sans nier l'importance des connaissances historiques de la &#171; double dette &#187;, de l'influence s&#233;culaire am&#233;ricaine, l'urgence du temps pr&#233;sent exige que nous nous interrogions sur le sens sociologique, g&#233;opolitique, politique et &#233;conomique de l'ins&#233;curit&#233;, de l'enferment de la capitale ha&#239;tienne par des groupes arm&#233;s face auxquels l'&#201;tat ha&#239;tien semble abdiquer de son r&#244;le de d&#233;tenteur de la &#171; violence l&#233;gitime &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis quelque temps, les m&#233;dias et r&#233;seaux sociaux deviennent les caisses de r&#233;sonnance d'une strat&#233;gie qui vise &#224; oublier les choses d'int&#233;r&#234;t public par des choses de peu d'int&#233;r&#234;t, disons mieux d'int&#233;r&#234;t futil : cette strat&#233;gie exhale un air de diversion, de manipulation. Elle cache l'essentiel avec de l'accessoire. Qu'importe aux Ha&#239;tiens de savoir qu'ils ont &#233;t&#233; appauvris par la France si on ne leur dit pas qu'ils sont au point d'&#234;tre zombifi&#233;s par les puissances &#233;trang&#232;res. D&#233;finitivement, ces puissances sont sur la voie de r&#233;aliser le r&#232;ve final du capitalisme pr&#233;dateur : vampiriser et bestialiser. Plonger la masse des gens ordinaires dans la b&#234;tise. On assiste aujourd'hui &#224; une destructuration inqui&#233;tante de la soci&#233;t&#233;, d&#233;symbolis&#233;e, hant&#233;e par le d&#233;cha&#238;nement des passions antipolitiques, qui enl&#232;vent &#224; la vie sa pellicule symbolique pour la mettre &#224; un dans sa petitesse bestiale et r&#233;pugnante. Que font les pays &#171; amis &#187; d'Ha&#239;ti ? Ils se disent tous impuissants : impuissants &#224; bloquer les trafics d'armes, impuissants &#224; identifier les vrais acteurs, par contre, puissants &#224; confisquer tous dossiers compromettants. Rappelons les dossiers du Fraph (Front r&#233;volutionnaire arm&#233; pour le Progr&#232;s d'Ha&#239;ti, sorte de bras arm&#233;s des putshistes de 1991) tenus secrets par les Am&#233;ricains. En r&#233;alit&#233;, en derni&#232;re r&#233;flexion, la conclusion &#224; laquelle conduisent ces articles concernent la difficile formation du patriotisme ha&#239;tien, lequel patriotisme doit sonner le glas de la &#171; classe politique &#187; sans racines et fol&#226;tre et se faire vigilant aux chants de sir&#232;ne de la communaut&#233; internationale raciste, esclavagiste et dominatrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La troisi&#232;me consid&#233;ration entend montrer que ces articles n'inspirent qu'une seule d&#233;cision : faire de la &#171; classe politique &#187; et du &#171; Core Groupe &#187; un seul panier de la mis&#232;re ha&#239;tienne, de la &#171; d&#233;solation &#187; existentielle qui ruine l'esp&#233;rance sociale, politique et &#233;conomique de la majorit&#233; souffrante. Cette consid&#233;ration renvoie &#224; d'autres plus strat&#233;giques, qui font appel &#224; des modes d'op&#233;rationnalisation de la sortie de la d&#233;pendance par l'invention d'une &#171; classe politique &#187; autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1)	Il faut instituer le &#171; peuple &#187; par sa formation politique en d&#233;veloppant sa capacit&#233; &#224; d&#233;terminer ses v&#233;ritables partenaires internationaux. Le &#171; peuple &#187; ainsi d&#233;sign&#233; ne sera compris comme l'ensemble des &#171; citoyens &#187;, l'ensemble des d&#233;tenteurs d'h&#233;ritages occidentaux. Le &#171; peuple &#187; devra &#234;tre compris comme l'ensemble des humains, donc intelligents, affectifs (&#233;thiques, d&#233;sireux d'&#234;tre mieux, de vivre mieux et avec les autres) et r&#234;veurs. La r&#234;verie doit &#234;tre accept&#233;e comme cat&#233;gorie de l'action politque et faire du peuple un peuple r&#234;veur, c'est-&#224;-dire, enclin &#224; substituer le r&#233;el &#224; l'imaginaire et r&#233;inventer le symbolique. Pour un peuple r&#234;veur, pour un peuple po&#232;te, la seule balise &#224; la &#171; classe politique &#187; mystificatrice, et au dispositif d'enclosure du Core Groupe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2)	Il faut r&#233;&#233;crire l'histoire sociopolitique en soulignant que seules les r&#233;vendications port&#233;es et d&#233;fendues par les d&#233;munis risquent de changer le syst&#232;me en d&#233;classant les membres de la &#171; classe politique &#187; (&#171; intellectuels &#187;, hommes d'affaires et politiciens) et casser sa mauvaise caramaderie avec la communaut&#233; internationale. En cr&#233;ant le trouble dans le dispositif &#171; classe politique &#187; et Core Groupe, la possibilit&#233; d'inventer de nouvelles relations et choisir ses partenaires devient envisageable. Rendre la souffrance des d&#233;munis politiquement cr&#233;ateurs pour une nouvelle invention des coop&#233;rations internationales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3)	Il faut donc penser &#224; des coop&#233;rations par la marge entre pays de m&#234;me situations historiques d'exploitation capitaliste et de racisme occidental. Comment expliquer cette mise &#224; distance des pays du continent africain ? Il faut sortir de la conception erron&#233;e de pays amis d&#232;s qu'il s'agit des puissances occidentales dont l'imaginaire de la coop&#233;ration est l'appauvrissement, la perp&#233;tuation de la d&#233;pendance et la ran&#231;on. Constituer la communaut&#233; souffrante mondiale comme lieu de la r&#233;sistance cr&#233;atrice et l'invention des possibles politiques face au m&#233;canisme bestialisant, zombifiant du capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4)	Enfin, il faut un autre r&#233;cit, un autre imaginaire pour d&#233;peupler le monde social ha&#239;tien des fant&#244;mes de la honte, de la mis&#232;re, de l'humiliation, de la violence gratuite, qui ne sert que les causes des puissances capitalistiques. Un nouveau r&#233;cit qui doit raconter la puissance d'agir du peuple, tel que nous venons de l'entendre. Un nouveau r&#233;cit qui permettra de restituer le mode d'intelligence, de sensibilit&#233; et d'imagination que les d&#233;munis ont mis en oeuvre pour r&#233;sister face &#224; la dynamique zombifiante de la &#171; classe politque &#187;, appuy&#233;e par le Core Groupe, &#224; comprendre comme la m&#233;tonymie de la communaut&#233; internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mise au point que nous avons voulue faire des articles du &lt;i&gt;New York Times&lt;/i&gt; a pris une ampleur &#224; laquelle nous n'avons pas pens&#233; lorsque nous nous sommes r&#233;solu d'&#233;crire ce texte. Notre intention a &#233;t&#233; de signaler qu'il faut prendre ces articles avec la prudence que requiert la politique de communication am&#233;ricaine en Ha&#239;ti. Depuis bient&#244;t trois ans un dispositif de comminication est mis en place, qui entend donner constamment quelque chose &#224; mettre sous la dent afin de ne pas se r&#233;veiller aux questions qui f&#226;chent. Il consiste &#224; produire un rythme incontr&#244;l&#233; chez les citoyens ha&#239;tiens ballot&#233;s d'un fait d'actualit&#233; &#224; d'autres sans avoir le temps de produire une vue critique sur ces faits et m&#234;me s'int&#233;resser &#224; leur traitement politique et public. On en a connu, depuis l'assassinat du pr&#233;sident Jovenel Mo&#239;se, plusieurs cas. Ce ne serait pas de la parano&#239;a si nous incluons l'assassinat dans ce dispositif de diversion ou de distraction. S'ensuivent les arrestations intempestives et au compte-goutte. Le sensasionnalisme cr&#233;&#233; par l'apparition mesur&#233;e de Badio disparu comm un saint ange du ciel nous donne un cas d'exemple de la fa&#231;on que certains espaces de communication se jouent des Ha&#239;tiens. &#192; intervalle, des faits d'actualit&#233; &#233;maillent la vie quotidienne pour ne laisser aucune trace. Qui se demande aujourd'hui o&#249; est pass&#233; F&#233;lix Badio ? L'attention est trop remplie d'actualit&#233;s, la guerre des gangs, le kidnapping, l'arrestation de Joly Germine (alias Yonyon), pour se concentrer sur un de ces faits et l'approfondir. La pens&#233;e vogue &#224; la surface des choses et l'esprit s'&#233;mousse : la soci&#233;t&#233; somnanbule sous le soleil qui ne donne plus &#224; voir. De temps en temps, un bout d'os plus ou moins gras de mo&#235;lle est jet&#233; et relay&#233; par les m&#233;dias fant&#244;ches ha&#239;tiens qui consomment les informations rem&#226;ch&#233;es (&lt;i&gt;enf&#242;masyon p&#232;p&#232;, dezy&#232;m men&lt;/i&gt;) comme le citoyen modeste du &#171; peuple &#187; se v&#234;tit des v&#234;tements usag&#233;s venus des &#201;tats-Unis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons voulu signaler tout cet aspect de la complicit&#233; de la &#171; classe politique &#187; et de la communaut&#233; internationale au d&#233;triment des plus appauvris. Au fil de la r&#233;daction, nous avons saisi l'importance du r&#244;le jou&#233; par la &#171; classe politique &#187; ha&#239;tienne, par la communaut&#233; internationale, leur haine des &#171; gens modestes &#187;, dans l'institutionnalisation de l'ins&#233;curit&#233; comme mode de gouvernementalit&#233; (sur ce point, le livre de G&#233;raldo Saint-Armand, &lt;i&gt;Les politiques de l'ins&#233;curit&#233;&lt;/i&gt;, peut plus amplement &#233;clairer nos propos).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chemin faisant, nous avons d&#251; &#233;crire cet article pour signaler que si les articles du &lt;i&gt;New York Times&lt;/i&gt; &#233;clairent sur les &#171; causes de nos malheurs &#187;, ils font silence sur le dispositif occidental de vampirisation d'Ha&#239;ti en se servant des tenants lieu appel&#233;s &#171; &#233;lites &#187; ou &#171; classe politique &#187;. La question s'est r&#233;v&#233;l&#233;e plus complexe qu'elle a &#233;t&#233; saisie &#224; premi&#232;re vue. Elle ne r&#233;side pas dans la mat&#233;rialit&#233; des pratiques ou des choix, mais elle prend sens dans l'ordre discursif et symbolique de la passion blanche, de l'amour du p&#232;re des mul&#226;tres en posant le p&#232;re comme lieu de connaissance et de pouvoir. La passion blanche produit en contre-point la haine de la m&#232;re dress&#233;e en figure de la grande prostitu&#233;e qu'on ne veut garder avec soi que pour en jouir : consommer et consummer. Le cannibalisme de la &#171; classe politique &#187;, le vampirisme de la communuat&#233; internationale m&#233;tamorphosent la &#171; masse populaire &#187; en chair d'un interminable festin macabre. &#192; quand la fin de la grande d&#233;bauche des fossoyeurs du &#171; peuple &#187; qui doit se faire r&#234;veur, et par l&#224;, faire sauter les verrous de la zombification ? Ouvrir les portes au soleil pour sortir de la grande nuit. Remplissons les chemins du sel pour &#233;gayer les zombis que nous sommes en train de devenir. Scrutons nos douleurs d'o&#249; viendra le cri du nouveau-n&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Edelyn Dorismond&lt;br class='autobr' /&gt;
Professeur de philosophie&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nous citons &#224; dessein ce passage de Vertus Saint-Louis, &#171; Ils sont incapables de se concerter sur un projet national commun. M&#233;prisant la population, ils sont tent&#233;s spontan&#233;ment de rechercher aupr&#232;s des grandes puissances un appui dans leur querelle pour la conqu&#234;te du pouvoir. (&#8230;) Chacun agit en fonction de ce qu'il croit &#234;tre de son avantage de chef et de celui de son clan. &#187; (Vertus Saint-Louis, &#171; Relations internationales et classe politique en Ha&#239;t (1784-1814), in &lt;i&gt;Outre-mer&lt;/i&gt;, tome 90, n&#176; 340-341, 2e trimestre 2003, p. 162.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; D&#232;s cette &#233;poque [celle des ann&#233;es 1794] appara&#238;t ainsi une caract&#233;ristique importante de la future classe politique ha&#239;tienne. C'est la difficult&#233;, sinon l'impossibilit&#233;, de d&#233;gager une politique nationale face aux puissances &#233;trang&#232;res. Leur conduite ob&#233;it aux int&#233;r&#234;ts particuliers et stricts de classes ou de clans, si ce n'est personnels ou individuels des chefs. &#187; (Article cit&#233;, p. 158.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Aujourd'hui, on parle de &#8220;n&#233;olib&#233;ralisme&#8221; pour traduire cette posture du capitalisme &#224; ouvrir des march&#233;s et sucer les s&#232;ves de d&#233;veloppement dans les soci&#233;tes postcolonialistes et postesclavagistes.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



</channel>

</rss>
