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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Faire peuples &#8211; entretien avec G&#233;rard Bras (2/2)</title>
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		<dc:date>2025-02-14T11:00:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat, G&#233;rard Bras</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Alain Brossat : Inscrite dans la tradition de la philosophie politique europ&#233;enne classique, jalonn&#233;, pour ce qui concerne le contemporain, par des auteurs comme Arendt, Abensour, Ranci&#232;re, Balibar, se r&#233;f&#233;rant en priorit&#233; &#224; des sc&#232;nes inscrites dans un contexte fran&#231;ais ou europ&#233;en, votre r&#233;flexion me para&#238;t assez constamment occidentalo-centrique &#8211; quand vous &#233;voquez le Chili, c'est par le prisme de l'Unit&#233; populaire et du renversement d'Allende qui est une sc&#232;ne &#171; blanche &#187;, appropri&#233;e (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Brossat&lt;/strong&gt; : Inscrite dans la tradition de la philosophie politique europ&#233;enne classique, jalonn&#233;, pour ce qui concerne le contemporain, par des auteurs comme Arendt, Abensour, Ranci&#232;re, Balibar, se r&#233;f&#233;rant en priorit&#233; &#224; des sc&#232;nes inscrites dans un contexte fran&#231;ais ou europ&#233;en, votre r&#233;flexion me para&#238;t assez constamment occidentalo-centrique &#8211; quand vous &#233;voquez le Chili, c'est par le prisme de l'Unit&#233; populaire et du renversement d'Allende qui est une sc&#232;ne &#171; blanche &#187;, appropri&#233;e comme telle &#224; l'&#233;poque par la gauche europ&#233;enne, plut&#244;t que par celui du diff&#233;rend colonial (la question mapuche)... En bref, et en r&#233;f&#233;rence &#224; ce qui fait &#233;poque pour nous, en philosophie politique (le tournant d&#233;colonial), je ne suis pas tout &#224; fait certain que votre livre passe le &lt;i&gt;test d&#233;colonial&lt;/i&gt; &#8211; pour parler un peu abruptement... Avan&#231;ant cela, suis-je un lecteur exp&#233;ditif et partial de votre essai ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;G&#233;rard Bras&lt;/strong&gt; : Je ne sais si mon livre subirait avec succ&#232;s le &#171; test d&#233;colonial &#187;&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
J'admets volontiers que mes r&#233;f&#233;rences sont, en ce sens, &#171; classiques &#187; et issues pour l'essentiel de la tradition occidentale, donc que je n'ai pas suffisamment lu les auteurs des courants d&#233;coloniaux. Travail &#224; fournir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au fond, la question est de savoir si les concepts que je propose ont une port&#233;e susceptible de donner &#224; penser sur les conflits contemporains engageant les mouvements d&#233;coloniaux, ou plut&#244;t s'ils permettent de concevoir des agencements nouveaux dont les mouvements d&#233;coloniaux doivent &#234;tre partie prenante. Sans doute ne suffiraient-ils pas &#224; en donner toute l'intelligence. Mais j'ai la faiblesse de penser qu'ils peuvent y contribuer parce qu'ils sont &#233;labor&#233;s avec le double souci de penser la politique du point de vue des domin&#233;s en en r&#233;fl&#233;chissant sa port&#233;e universelle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Comme le montre Bachir Souleymane Diagne, cette r&#233;f&#233;rence &#224; l'universel est d&#233;cisive aujourd'hui, sous condition de ne pas se laisser enfermer dans la dichotomie journalistique de l'universalisme et du &#171; communautarisme &#187;, terme utilis&#233; pr&#233;cis&#233;ment pour assigner les luttes des groupes racis&#233;s &#224; une sph&#232;re indigne, celle d'une demande particuli&#232;re infra-rationnelle. Faisant fond sur la distinction prise dans Merleau-Ponty entre un universel &#171; vertical &#187;, &#171; en surplomb &#187;, et un universel &#171; lat&#233;ral &#187;, il montre, dans une lign&#233;e qui passe par C&#233;saire, que l'universel n'est pas une abstraction hors sol, ne rel&#232;ve pas de l'Id&#233;e anhistorique et d&#233;localis&#233;e, mais se construit en situation, ancr&#233; dans une configuration socio-historique d&#233;finie et visant le Tout, tel qu'on peut le concevoir &#224; un moment donn&#233;, redessinant les lignes de partage &#233;tablies, qu'il se construit des apports multiples qui se conjuguent, dialoguent, sont en intersections. Une telle conception a pour cons&#233;quence le rejet de la &#171; philosophie de l'Histoire &#187;, que ce soit celle de Hegel ou de ses avatars plus ou moins raffin&#233;s, parmi lesquels il faut inclure une esp&#232;ce du mat&#233;rialisme historique. Heureusement mes auteurs de &#171; r&#233;f&#233;rence &#187;, ceux que vous citez, &#233;chappent &#224; ce pi&#232;ge !&lt;br class='autobr' /&gt;
Comme je le montre dans le livre, en prenant appui sur le C&#233;saire de la lettre &#224; Maurice Thorez, ce pi&#232;ge philosophique est aussi une impasse pratique : il conduit, &#224; gauche, avec les meilleures intentions du monde, &#224; cette forme subtile du paternalisme que C&#233;saire nomme le &#171; fraternalisme &#187;, qui consiste in fine &#224; consid&#233;rer les peuples colonis&#233;s comme des peuples enfants, donc &#224; leur ouvrir la voie vers l'&#233;mancipation &#171; v&#233;ritable &#187;, celle que r&#233;alisera le prol&#233;tariat r&#233;volutionnaire, connue gr&#226;ce &#224; la &#171; science de l'histoire &#187; ma&#238;tris&#233;e par le &#171; parti &#187; en la personne de ses dirigeants. C&#233;saire en fait appara&#238;tre moins l'absurdit&#233; &#233;thique que ses cons&#233;quences : le d&#233;ni de la domination coloniale et raciale, donc sa reconduction y compris au sein des mouvements politiques luttant pour l'&#233;mancipation. Notons au passage qu'il en va de m&#234;me pour ce qui concerne les luttes f&#233;minines contre la domination masculine.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ceci signifie que l'on touche l&#224; &#224; un autre aspect de la question que vous posez : celui de savoir aussi si l'on peut maintenir la th&#232;se, d'origine h&#233;g&#233;lienne, de la classe universelle, th&#232;se transform&#233;e par le marxisme en th&#232;se du r&#244;le d'avant-garde du prol&#233;tariat, de la contradiction principale entre travail et capital dont la r&#233;solution envelopperait la solution de toutes les autres contradictions. Pr&#233;cis&#233;ment ce que nous pouvons apprendre des mouvements d&#233;coloniaux et des luttes f&#233;ministes c'est l'impasse dans laquelle elle nous conduirait. La condition pour en r&#233;fl&#233;chir la port&#233;e universelle, pour ne pas se laisser enfermer dans l'accusation de communautarisme ou de particularisme, c'est de se donner les moyens pour penser ces conflits sans les soumettre &#224; la hi&#233;rarchie que la th&#232;se de la contradiction principale et de la classe universelle enveloppe n&#233;cessairement. &lt;br class='autobr' /&gt;
J'essaie donc de concevoir une mani&#232;re de faire peuple qui, en raison justement des luttes men&#233;es dans la derni&#232;re p&#233;riode, certes dans les pays occidentaux, ne proc&#232;de ni de &#171; l'alliance de classes &#187;, ni de l'union programmatique des partis de gauche. Pour autant que les luttes d&#233;coloniales ne r&#233;cusent pas le concept de &#171; peuple &#187;, elles imposent de penser une mani&#232;re de faire peuples qui proc&#232;de et int&#232;gre la pluralit&#233; sans la subsumer &#224; un point de vue qui, in fine, l'homog&#233;n&#233;ise. Et si je parle de peuples acteurs, au pluriel, c'est pour souligner deux choses : d'une part que le concept de peuple soutient l'exigence d'universalisation, d'autre part que cet universel ne peut pas ne pas &#234;tre pluriel. C'est donc une affaire de &#171; transversalit&#233; &#187; pour reprendre un mot de Pierre Dardot ou d'intersections entre les diff&#233;rents mouvements en lutte comme le dit Balibar, intersections sur lesquelles il faut &#339;uvrer afin qu'elles ne soient pas vides et qu'elles conservent la puissance propre de chacune des composantes. J'avoue ne pouvoir que poser le probl&#232;me th&#233;orique, sans disposer des solutions pratiques. La question pos&#233;e par les luttes d&#233;coloniales, ou comprises &#224; partir des exigences d&#233;coloniales est alors celle de leur capacit&#233; &#224; universaliser leurs revendications. Ce que nous enseignent tant le mouvement &lt;i&gt;Black lives matter&lt;/i&gt;, que, en France, celui de &lt;i&gt;Justice pour Adama&lt;/i&gt;, comme la r&#233;volte des banlieues apr&#232;s la mort de Nahel. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'exemple du Chili contemporain analys&#233; par Dardot&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pierre Dardot, La m&#233;moire du futur. Chili 2019-2022, Montr&#233;al, Lux, 2023.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, singuli&#232;rement le moment d'&#233;laboration de la constitution, aboutissant &#224; son rejet, est riche d'enseignement, sur deux aspects au moins. J'en &#233;voque un rapidement dans le livre. D'une part, la primaut&#233; accord&#233;e aux interventions populaires dans le processus constituant, innovant en regard du droit constitutionnel habituel. D'autre part, la caract&#233;risation propos&#233;e du Chili, du peuple chilien comme &#233;tant form&#233; de &#171; plusieurs nations et peuples &#187;, introduisant dans un texte de droit cette pluralit&#233; de sens du concept sur laquelle je ne cesse d'insister. Il s'agit l&#224; d'une voie juridique pour tenter de contrecarrer la tendance &#224; l'homog&#233;n&#233;it&#233; qui caract&#233;rise la souverainet&#233; classique. Difficile de dire ce que cela aurait eu comme effets pratiques, puisque cette constitution a &#233;t&#233; rejet&#233;e par r&#233;f&#233;rendum. Je ne suis pas capable de dire que cette d&#233;finition en est la cause, ou m&#234;me une des causes. Mais la voie est ouverte sous impulsion &#224; la fois des luttes des Mapuches et des femmes : la transversalit&#233; c'est l'exigence de modifier l'ensemble du dispositif des droits, en fonction de la satisfaction d'une demande &#233;manant d'un secteur social d&#233;fini. Pour le redire dans mon vocabulaire, il s'agit de mettre en cause par l&#224; le dispositif d'inclusion exclusive qui caract&#233;rise l'&#201;tat souverain, ou le Peuple souverain.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce que les mouvements d&#233;coloniaux apprennent me semble se situer de ce c&#244;t&#233;-ci. Sans m&#233;conna&#238;tre que je devrais mieux citer les travaux de ce courant de pens&#233;e, je crois n&#233;cessaire d'ouvrir un dialogue avec lui, et je crois que le dispositif que je propose rend un tel dialogue possible et f&#233;cond.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AB&lt;/strong&gt; : En fait, ce que j'avais surtout en t&#234;te, dans ma pr&#233;c&#233;dente question, ce sont moins des auteurs et des r&#233;f&#233;rences que, pour reprendre un mot sur lequel vous insistez &#224; juste titre, des sc&#232;nes. Or, s'il s'est r&#233;cemment pass&#233; quelque chose, en termes de sc&#232;nes allant dans le sens m&#234;me de ce que vous soutenez dans Faire peuples, c'est respectivement au Bangladesh, avec le soul&#232;vement &#233;tudiant qui a conduit &#224; l'arriv&#233;e au pouvoir de Muhammad Yunus, et au Sri Lanka avec la victoire &#233;lectorale d'un ex-guerillero marxiste... En fait, c'est dans ces &#233;v&#233;nements solidement enracin&#233;s dans les conditions du Sud global que l'on trouverait aujourd'hui mati&#232;re &#224; aller dans votre sens &#8211; mais ce monde-l&#224; n'entre gu&#232;re dans le champ de vision o&#249; se d&#233;ploie votre r&#233;flexion... Notre g&#233;ographie politique serait-elle en retard d'une &#233;poque ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;GB&lt;/strong&gt; : Merci pour cette pr&#233;cision en vous priant de m'excuser pour le quiproquo. Ces deux &#233;v&#233;nements donnent en effet &#224; penser dans la direction que je propose. Moins r&#233;jouissant, je crois qu'il en va de m&#234;me pour ce qui a &#233;t&#233; appel&#233; les &#171; printemps arabes &#187; ou le Chili des derni&#232;res ann&#233;es, sans omettre le Mexique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je propose une &#171; bo&#238;te &#224; outils &#187;, pour reprendre un mot de Deleuze je crois. Je ne pense pas que la philosophie puisse ambitionner plus que &#231;a. Et les outils ne donnent pas r&#233;ponse automatique pour rendre compte d'une situation. Vous sugg&#233;rez que les concepts &#233;labor&#233;s dans mon travail, notamment celui de sc&#232;ne, ou plut&#244;t de la pluralit&#233; des sc&#232;nes en tension les unes par rapport aux autres, permettent d'y voir plus clair sur ce qui se passe ici ou ailleurs. C'est bien le but que je vise. L'int&#233;r&#234;t de ces mouvements est leur capacit&#233; &#224; articuler la sc&#232;ne de &#171; la rue &#187; et celle des institutions repr&#233;sentatives, de revendiquer des transformations institutionnelles, c'est-&#224;-dire de se situer sur le plan des demandes d&#233;mocratiques, demandes de droits, de chercher &#171; la voie d'une mani&#232;re d'&#234;tre d&#233;mocratique &#187;, pour reprendre le mot d'Elisa Loncon, la premi&#232;re pr&#233;sidente de la constituante chilienne en juillet 21, c'est-&#224;-dire de faire peuples &#224; partir de la sc&#232;ne pl&#233;b&#233;ienne.&lt;br class='autobr' /&gt;
Alors, oui, je veux bien admettre que ma g&#233;ographie politique n'est pas suffisamment inform&#233;e de l'&#233;tat du monde. Il y a l&#224; un programme de travail pour nous, ici, non seulement pour faire place &#224; ce qui se passe ailleurs, mais aussi pour &#233;tablir des comparaisons qui nous soient utiles pour sortir du primat, voire de l'exclusive, accord&#233; sans r&#233;fl&#233;chir &#224; la sc&#232;ne &#233;lectorale&lt;br class='autobr' /&gt;
J'aurais seulement des r&#233;serves sur le terme d'&#233;poque : je ne voudrais pas sugg&#233;rer que nous en sommes arriv&#233;s &#224; l'&#233;poque o&#249; l'avant-garde se situerait dans les pays du Sud global, autre mani&#232;re de reconduire la philosophie de l'histoire. Seulement dire qu'il est impossible de faire comme si l'occident, avec tout ce que ce terme connote, &#233;tait la force motrice y compris des politiques d'&#233;mancipation. Il est grand temps de provincialiser les pays du Nord et je crois devoir m'y efforcer bien plus que je ne l'ai fait jusqu'&#224; pr&#233;sent. Sans donner &#224; croire qu'il n'y a plus rien &#224; esp&#233;rer ici. Mais en montrant cette n&#233;cessaire provincialisation, faute de quoi ce sont les conflits dont les &#171; errants &#187;, pour reprendre le mot de Balibar, sont ou seront les acteurs ici qui risqueraient de faire l'objet d'un d&#233;ni et d'engager, y compris les classes populaires, dans une demande de &#171; murs infranchissables &#187; pour prot&#233;ger les &#171; gens d'ici &#187; qui ont peur de ne plus &#234;tre chez eux. Cela passe, j'en suis bien d'accord, par la connaissance de ce qui se passe effectivement dans le Sud global, lequel est aussi pr&#233;sent ici, alors que l'occident exerce toujours un pouvoir de domination n&#233;ocolonial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AB&lt;/strong&gt; : En fait, j'essaie de vous faire sortir de vos gonds et je n'y arrive pas &#8211; vous &#234;tes trop patient. Au fond, il me semble que vous vous inscrivez dans un courant de pens&#233;e philosophique dont je ne m&#233;nage aucun effort pour me s&#233;parer autant que faire se peut, depuis plusieurs ann&#233;es &#8211; ce que j'appelle la Sainte Famille des refondateurs, repenseurs, red&#233;ployeurs, r&#233;inventeurs (etc.) de la d&#233;mocratie, ceci &#224; une &#233;poque o&#249; elle est devenue l'oriflamme de toutes les croisades de l'Occident contre ses ennemis r&#233;els ou imaginaires. Saint Jacques, donc, Saint Miguel, Saint Etienne, Saint Jean-Luc, sans oublier Sainte Chantal, et dont l'horizon th&#233;orique est totalement obstru&#233; par ce signifiant ma&#238;tre, ce qui les conduit &#224; se m&#233;prendre totalement sur le r&#233;gime d'Histoire sous lequel nous vivons &#8211; ce n'est pas pour rien que, les vivants comme les morts parmi eux, &#224; l'exception partielle de Balibar, ont &#233;t&#233; durablement aphasiques sur la question d'Isra&#235;l/Palestine, sur ce qui est en jeu du point de vue d'une ontologie du pr&#233;sent. Ou alors, s'ils en ont dit quelque chose, c'est en se tenant tellement en dessous ou &#224; c&#244;t&#233; de ce qui y trouve une port&#233;e diagnostique et pronostique dans ce pr&#233;sent... Leur emmaillotement dans le signifiant ma&#238;tre les conduit &#224; envisager la d&#233;mocratie sur un mode totalement autor&#233;f&#233;rentiel, et donc &#224; &#233;luder tout ce dont la substance de l'&#233;poque est aujourd'hui faite &#8211; le r&#233;gime d'exception perp&#233;tuelle sous lequel se placent de plus en plus ouvertement les d&#233;mocraties n&#233;o-lib&#233;rales, avec tout ce qui s'y associe, l'allergie croissante &#224; toute forme d'alt&#233;rit&#233; en g&#233;n&#233;ral, la terreur grim&#233;e en lutte contre le terrorisme, le droit de conqu&#234;te restaur&#233;, etc. C'est Boaventura de Sousa Santos qui, dans un texte r&#233;cent, pose la bonne question : &#171; Why has democracy become the privileged instrument for destroying the possibilities of democracy ? &#187;. C'est cette question qu'&#233;ludent constamment ceux qui ont fait de &#171; la d&#233;mocratie &#187;, comme id&#233;alit&#233; ind&#233;passable, leur f&#233;tiche, ce qui les enferme dans le cercle d'un ressassement perp&#233;tuel dont la &#171; refondation &#187; est le motif lancinant &#8211; ce qu'ils ont en commun, d'ailleurs, avec le &lt;i&gt;mainstream&lt;/i&gt; progressiste ou ce qu'il en reste &#8211; &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Esprit&lt;/i&gt;, La Fondation Jean Jaur&#232;s, etc.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il m'a sembl&#233; qu'au fond votre livre, malgr&#233; toute l'&#233;nergie qui le soutient, ne fend pas cette armure &#8211; ce carcan, plut&#244;t ? Suis-je injuste, vous ai-je mal lu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;GB&lt;/strong&gt; : Pourquoi donc sortir de ses gonds, si par l&#224; on entend se mettre en col&#232;re ? La philosophie est &#171; lutte [&#8230;] dans la th&#233;orie &#187; disait Althusser, et il ne me semble pas que la strat&#233;gie &#171; classe contre classe &#187; convienne &#224; ce champ. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais je vous remercie pour votre question, car elle oblige &#224; sortir de la zone de confort, celle o&#249; l'on finit par s'endormir. M&#234;me un radical-socialiste comme Alain montrait que le mouvement de la t&#234;te qui dit oui est celui de la t&#234;te qui s'endort. Sans parler de Nietzsche&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est clair que si la philosophie trace &#171; des lignes de d&#233;marcation &#187; (encore Althusser), je me suis concentr&#233; sur une ligne, celle qui me s&#233;pare de l'ennemi n&#233;o-lib&#233;ral, en politique comme en th&#233;orie, croisant ici et l&#224;, tel ou telle membre de ce que vous nommez &#171; la sainte famille des refondateurs &#187;, sans chercher &#224; me d&#233;marquer formellement, tout en posant des th&#232;ses qui peuvent prendre distance avec certaines de celles d&#233;fendues par telle ou tel. Mais peu importe &#224; mes yeux cette pol&#233;mique. Je me suis donc concentr&#233; sur la double dramaturgie mettant en sc&#232;ne le mouvement oscillatoire du progressisme et du &#171; populisme &#187;, pour en comprendre la racine et ouvrir un espace permettant d'en sortir.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'en viens donc au c&#339;ur de votre question qui porte sur l'&#233;tat de la situation th&#233;orico-politique, en t&#226;chant de la prendre au niveau philosophique o&#249; vous la posez : comment se situer en regard du signifiant-ma&#238;tre &#171; d&#233;mocratie &#187; ? Et comment penser le r&#233;gime d'histoire contemporain ? Je n'ai pas lu le texte de de Sousa Santos, mais l'&#233;nonc&#233; de la question que vous donnez me convient parfaitement parce qu'il ne tombe pas dans le pi&#232;ge qui consisterait &#224; d&#233;nier au signifiant &#171; d&#233;mocratie &#187; toute puissance pour une politique d'&#233;mancipation, d&#233;ni qui ne ferait que le reconduire sous l'esp&#232;ce de son renversement, notamment en faisant de son rejet le schiboleth autorisant &#224; prendre la parole. Nul n'est vaccin&#233; contre ce risque, autre forme du carcan qui bloque la pens&#233;e. &lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai l'ambition d'avoir engag&#233; quelques analyses qui permettent, au moins, de faire un pas de c&#244;t&#233; par rapport au terrain verrouill&#233; par le signifiant ma&#238;tre &#171; d&#233;mocratie &#187;, mais aussi par d'autres avec qui il forme constellation : universalisme, la&#239;cit&#233;, valeurs de la R&#233;publique, Volont&#233; du Peuple, Peuple souverain, etc. Philosophiquement, ma position constante depuis 25 ans que je travaille sur le signifiant &#171; peuple &#187;, c'est-&#224;-dire &#224; un moment o&#249; il &#233;tait le signifiant ma&#238;tre du Front National, a &#233;t&#233; de chercher &#224; en faire la critique afin de r&#233;appropriation pour la lutte philosophique et politique d'&#233;mancipation. Ce n'est pas &#224; moi de juger si j'y parviens ou non. Mais je sais que c'est insuffisant en regard de l'ampleur du travail. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour le dire en deux mots, avant d'entrer plus avant dans quelques d&#233;tails, &#171; d&#233;mocratie &#187; est un mot faisant objet de &lt;i&gt;m&#233;sentente&lt;/i&gt; (Ranci&#232;re) et qui interdit de penser la politique quand on le r&#233;f&#232;re exclusivement au gouvernement repr&#233;sentatif. Mais pour prendre la mesure de l'ampleur de l'obstacle, il faut articuler cette entreprise &#224; ce qu'il en est de l'imp&#233;rialisme, de l'imp&#233;rialit&#233; (Meziane) et des formes contemporaines de l'imp&#233;rialisme (Balibar). &lt;br class='autobr' /&gt;
Je reprends donc bri&#232;vement, en d&#233;veloppant surtout le premier point qui trame mon livre : en quel sens &#171; d&#233;mocratie &#187; devient le signifiant ma&#238;tre emp&#234;chant de poser et penser les questions politiques contemporaines essentielles ? C'est-&#224;-dire aussi, pourquoi le nom &#171; d&#233;mocratie &#187; bloque-t-il aujourd'hui la puissance m&#234;me de la d&#233;mocratie, ou plut&#244;t la puissance du d&#233;mocratique, la puissance d&#233;mocratique des multitudes, dans un autre vocabulaire qui me convient bien. J'ai t&#226;ch&#233; de montrer que cela tenait &#224; la conjonction de deux dramaturgies, celles qui font de la &#171; d&#233;mocratie &#187; l'expression du d&#233;sir d'un peuple-nation se donnant un &#201;tat, c'est-&#224;-dire se constituant lui-m&#234;me comme &#171; Peuple souverain &#187;. Donc aussi qui font du Peuple le sujet de l'Histoire, porteur de l'Universel, d'un Universel dont la plus haute expression serait la La&#239;cit&#233; d&#233;busquant le poison de la croyance religieuse. Il est clair que cette construction ouvre la voie, Mohamed Amer Meziane l'a bien montr&#233;, &#224; toutes les justifications du colonialisme, donc de l'imp&#233;rialisme, enveloppant sous ses formes de &#171; gauche &#187; un antiracisme bien-pensant. Cela suppose une supr&#233;matie de l'occident jusque dans la direction des mouvements anticolonialistes : c'est cela que C&#233;saire pointe dans sa lettre &#224; Maurice Thorez quand il fait la critique du &#171; fraternalisme &#187;. Elle a d&#251; se perdre dans les archives de la place du colonel Fabien&#8230; La relire permettrait de s'interdire de donner des le&#231;ons de strat&#233;gie, du haut de son bureau douillet, &#224; des mouvements qui se battent contre l'hyper-violence coloniale, singuli&#232;rement en Palestine. C'est aussi, d'abord, comprendre l'impossible r&#233;duction des conflits socio-politiques &#224; une contradiction principale. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il est clair pour moi, que la critique que je conduis du &#171; Peuple souverain &#187; comme sujet de la &#171; d&#233;mocratie &#187;, je la con&#231;ois, au risque de me faire des illusions, comme remise en cause des deux signifiants ma&#238;tres que sont, solidaires entre eux, &#171; Peuple &#187; et &#171; d&#233;mocratie &#187;. Un peuple essentalis&#233;, fix&#233; dans ses &#171; valeurs &#187; si ce n'est dans sa &#171; race &#187;, mais le racisme aujourd'hui me semble relever d'abord d'un diff&#233;rencialisme culturel, se prot&#233;geant contre les intrusions &#233;trang&#232;res, se faisant fort de d&#233;fendre &#171; La Civilisation &#187; (version de droite extr&#234;me) ou &#171; l'universalisme &#187; (version dite de gauche), luttant contre le &#171; terrorisme &#187;, &#171; l'islamisme &#187; sous toutes ses formes, dont &#171; l'islamo-gauchisme &#187;. J'ai voulu montrer que la question ne se pose pas seulement au plan international, mais que les effets de l'imp&#233;rialisme sont aussi d'inclure dans les soci&#233;t&#233; du &#171; Nord &#187; des aspects du &#171; Sud &#187; : c'est ce que j'ai nomm&#233; l'inclusion exclusive, l'inclusion de populations, au sein des soci&#233;t&#233;s &#171; d&#233;mocratiques &#187;, qui y jouent le r&#244;le de figure de l'exclu, posant comme permanente la question de leur &#171; assimilation &#187;. Or, comme vous le dites dans votre dernier livre, sous cet aspect, le musulman a pris la place du juif comme intrus, ferment de division, comme impur mettant en cause l'homog&#233;n&#233;it&#233; de la nation blanche. On pourrait ajouter, form&#233; dans une culture qui le rend incapable d'acc&#233;der &#224; la la&#239;cit&#233; comme &#233;mancipation du religieux et la compr&#233;hension pratique de l'&#233;galit&#233; entre masculin et f&#233;minin. Meziane le dit aussi : le colonialisme a impos&#233; la question de la compatibilit&#233; ou de l'incompatibilit&#233; de l'islam &#224; la modernit&#233;. Avec comme effet, le fait que la racialisation se donne dans le langage de la diff&#233;rence culturelle et religieuse. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les d&#233;mocraties comme r&#233;gime repr&#233;sentatif, la &#171; d&#233;mocratie-r&#233;gime &#187; pour reprendre un terme &#224; Andr&#233; Tosel, ne peut pas faire l'&#233;conomie de cette relation d'exclusion interne comme mode de production du lien socio-politique consolid&#233; dont elle a besoin. Il s'agit d'une structure qui, je crois, est &#224; son fondement. La &#171; refonder &#187; serait donc reconduire cette relation essentielle pour elle. &lt;br class='autobr' /&gt;
Au lieu de refonder, je pense qu'il faut d&#233;velopper les contradictions qui traversent les deux sc&#232;nes du pays et de la repr&#233;sentation et faire jouer le primat (ontologique ?) de la sc&#232;ne des peuples acteurs, c'est-&#224;-dire d&#233;ployer la m&#233;sentente (Ranci&#232;re) dont &#171; d&#233;mocratie &#187; est n&#233;cessairement l'objet : montrer qu'il y a n&#233;cessairement m&#233;sentente sur ce signifiant, et prendre parti &#224; son sujet. &lt;br class='autobr' /&gt;
Autrement dit militer pour une autre mani&#232;re de faire pays, selon le mot de Chamoiseau : celle qui fait fond sur les singularit&#233;s et cherche &#224; les mettre en relation, de fa&#231;on telle qu'elles se comprennent par l'&#233;change avec l'autre. Ce qui veut dire abandonner l'universalisme au profit d'un &#171; universel lat&#233;ral &#187;, qui se construit selon Bachir Diagne par un travail de traduction permanent, supposant que la culture est une sph&#232;re de la domination imp&#233;riale dans laquelle il est n&#233;cessaire de conduire le combat d'&#233;mancipation, mais pas suffisant. Mais aussi conduire le conflit politique en cherchant &#224; rendre active les pratiques de la souverainet&#233; populaire contre le Peuple souverain, singuli&#232;rement sous la forme du contr&#244;le des &#233;lus. En rester l&#224; rel&#232;verait, j'en conviens bien, de la simple refondation de la d&#233;mocratie. C'est-&#224;-dire consisterait &#224; vouloir traiter le probl&#232;me dans les seules limites de la th&#233;orie politique, sans prendre en compte l'articulation de la politique avec les structures d'exploitation &#233;conomique et de domination de race, de genre et de culture.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'o&#249;, ce qui est l'essentiel pour moi, l'affirmation d'un primat de la sc&#232;ne de ce que j'appelle les peuples acteurs, c'est-&#224;-dire celle des conflits sociaux et politiques contre toutes les formes de dominations, conflits, je pense, non unifi&#233;s sous un conflit principal, ni pouvant &#234;tre conduits par une &#171; classe universelle &#187;. Autrement dit c'est bien par l'exp&#233;rience effective de l'&#233;galit&#233;, exp&#233;rience au cours de laquelle le rapport de forces est un mode d'argument comme le dit Ranci&#232;re, exp&#233;rience d'un droit contre un droit pour reprendre le mot de Marx, c'est par cette exp&#233;rience de la conduite du conflit que se con&#231;oit la d&#233;mocratie comme processus, non comme r&#233;gime. C'est sur cette sc&#232;ne, par la pratique militante, que le carcan du signifiant ma&#238;tre peut se fendre, &#224; condition de savoir et de tenir compte, du fait que le retour de l'Un, autrement dit d'un signifiant ma&#238;tre, y est toujours possible : &#171; Indig&#232;ne &#187; ou &#171; D&#233;colonial &#187; peuvent aussi jouer ce r&#244;le. &lt;br class='autobr' /&gt;
La cons&#233;quence, c'est qu'il faut peut-&#234;tre, en philosophie, en rester &#224; la position d'une question ou d'une aporie, se garder de se faire strat&#232;ge ou conseiller du prince. Mon propos est d'abord descriptif : mener l'enqu&#234;te pour comprendre comment des peuples ont pu &#234;tre form&#233;s, s'orientant dans des directions politiques oppos&#233;es, puisqu'un peuple, une mani&#232;re d'&#234;tre peuple se forme toujours contre une autre, une dramaturgie s'imposant finalement en rendant mineure ou impossible une autre : un pays se nourrissant des &#233;changes avec les autres, contre un pays cherchant &#224; s'immuniser contre son impurification par l'&#233;tranger ; des citoyens se faisant ob&#233;issant aux lois contre des citoyens cherchant &#224; exercer le contr&#244;le des &#233;lus. Mais j'ai voulu d&#233;passer le point de vue descriptif pour un point de vue normatif, celui de la sc&#232;ne o&#249; l'on milite pour l'&#233;mancipation : sur quoi fond&#233; une pratique populaire de l'&#233;galit&#233; ? Comment former une puissance collective, une multitude libre ? Ceci pos&#233;, je ne pr&#233;tends th&#233;oriser une strat&#233;gie de prise du pouvoir, mais seulement d&#233;gager les difficult&#233;s qui se pr&#233;sentent sur cette sc&#232;ne, difficult&#233;s qui sont celles que rencontrent les militants pris dans une confrontation, qui peut &#234;tre ou non violente, selon les conjonctures, avec le pouvoir dominant. &lt;br class='autobr' /&gt;
J'essaie d'examiner cette question sous la forme de la contradiction, aussi vieille que les r&#233;voltes pl&#233;b&#233;iennes, entre d&#233;mocratie et efficacit&#233;, d&#233;lib&#233;ration et discipline. &lt;br class='autobr' /&gt;
Sans doute divergerons nous ici, je ne sais. Si, comme vous le pensez, le r&#233;gime contemporain d'histoire est celui de la guerre, la question est r&#233;solue avant d'&#234;tre pos&#233;e : il faut la discipline sans laquelle il n'y a pas d'efficacit&#233;. Mais alors on reconduit n&#233;cessairement un r&#233;gime d'in&#233;galit&#233; et l'&#233;mancipation est renvoy&#233;e vers un horizon dont on sait qu'il est &#224; l'infini, m&#234;me si l'on esp&#232;re illusoirement s'en approcher. Et l'on court le risque de reconduire la primaut&#233; de l'Un sous l'esp&#232;ce du dirigeant g&#233;nial ou bienaim&#233;. C'est bien pourquoi je ne c&#232;de pas sur le signifiant &#171; d&#233;mocratie &#187;, au risque d'&#234;tre renvoy&#233; dans la &#171; Sainte Famille &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cela pos&#233;, je conviens tout &#224; fait qu'un autre livre aurait pu &#234;tre &#233;crit, voire qu'il aurait &#233;t&#233; plus utile dans la conjoncture : un livre sur l'imp&#233;rialisme et son &#233;tat actuel. Je me sens incapable encore de l'&#233;crire. Si je le faisais, il est s&#251;r que je mettrais mes pas dans ceux d'Etienne Balibar, dans la voie ouverte par le texte publi&#233; sur le site AOC les 25 et 26 novembre dernier, et certainement suivrai au moins pour partie les analyses d'Edward Sa&#239;d. Ce d&#233;tour par la question de l'imp&#233;rialisme engage une discussion sur le diagnostic touchant le r&#233;gime d'histoire : en le qualifiant par le concept d'exterminisme, Balibar me semble toucher, sans vous contredire, un aspect plus fondamental, pas moins pessimiste. Dans tous les cas, c'est bien &#224; la question de l'hyperviolence d&#233;ploy&#233;e par les pouvoirs dominants du Nord qui se trouve pos&#233;e avec celle de la r&#233;sistance qu'ils rencontrent : violence contre les forces de contestation dans les soci&#233;t&#233;s du Nord, hyperviolence contre les forces se dressant contre l'imp&#233;rialisme et le colonialisme au Sud, violence portant sur les conditions d'une vie humaine, voire de toute vie sur cette plan&#232;te. L'avantage que je per&#231;ois au choix de ce terme serait de donner quelque chose comme un but de guerre &#224; la guerre contre la domination : s'efforcer de faire primer les forces de vie l&#224; o&#249; la mort, sous toutes ses formes, l'emporte. Il y a donc, c'est s&#251;r, un prolongement &#224; envisager dans ce que j'ai fait. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cela dit, je vous suis compl&#232;tement sur un autre point : la question Isra&#235;l/Palestine est bien un r&#233;v&#233;lateur de l'ampleur du probl&#232;me que nous discutons ici. Ici le signifiant &#171; d&#233;mocratie &#187;, &#233;rig&#233; en signifiant ma&#238;tre, non seulement emp&#234;che de penser mais, litt&#233;ralement, aveugle : il vient comme un &#233;cran occultant la r&#233;alit&#233; d'un nettoyage ethnique d'une violence rarement &#233;gal&#233;e, invisibilise les massacres perp&#233;tr&#233;s par le colonialisme isra&#233;lien. La colonisation sioniste avait, pr&#233;alablement, comme toutes les colonisations, invisibilis&#233; les population autochtones, leur avait d&#233;ni&#233; l'existence comme peuple, aux deux sens ethnique et politique, tout en organisant syst&#233;matiquement, Ilan Pape le montre, l'expulsion des populations autochtones. J'ai montr&#233;, dans mon livre pr&#233;c&#233;dent, comment de Gaulle, en 1961 encore refusait de parler de &#171; peuple alg&#233;rien &#187;, et comment ce d&#233;ni &#233;tait l'un des facteurs formant un peuple acteur sur la sc&#232;ne pl&#233;b&#233;ienne, en l'occurrence, ici, de la lutte arm&#233;e qui ne va pas sans la mobilisation id&#233;ologique de masses restant en marge. Mais la colonisation se m&#232;ne plut&#244;t au nom de la civilisation qu'au nom de la d&#233;mocratie. Le nom de celle-ci sert &#224; unifier la contre-offensive imp&#233;rialiste face aux luttes d'&#233;mancipation des peuples colonis&#233;s. Singuli&#232;rement &#224; enr&#244;ler les peuples des &#201;tats colonisateurs sous la banni&#232;re de la r&#233;pression contre les colonis&#233;s. Et on doit ajouter qu'ici comme ailleurs, la solution ne peut advenir du seul c&#244;t&#233; des Etats, ne peut se trouver sans un mode de d&#233;mocratie par en-bas. L'enjeu est donc bien consid&#233;rable, pas seulement localement, puisqu'il est, finalement, de savoir si le rapport des forces permettra ou non &#171; l'assassinat d'un peuple, tant dans sa condition historique que dans sa composition collective, comme ethnos et substance collective vivante &#187;, comme vous le dites en des termes auxquels j'adh&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://editionskime.fr/produit/faire-peuples/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Se procurer le livre de G&#233;rard Bras, &lt;i&gt;Faire Peuples&lt;/i&gt;, aux &#233;ditions Kim&#233;&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pierre Dardot, &lt;i&gt;La m&#233;moire du futur. Chili 2019-2022&lt;/i&gt;, Montr&#233;al, Lux, 2023.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Faire peuples &#8211; entretien avec G&#233;rard Bras (1/2)</title>
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		<dc:date>2025-02-10T09:11:06Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat, G&#233;rard Bras</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Alain Brossat : Cher G&#233;rard Bras, un pr&#233;suppos&#233; de votre livre, affirm&#233; d'embl&#233;e et soutenu tout au long de l'ouvrage, est que le couplage des signifiants &#171; peuple &#187; et &#171; d&#233;mocratie &#187; est indiscutable. Peuple est, dites-vous, un &#171; concept impur &#187; mais constamment requis pour penser la politique dans l'horizon de l'&#233;mancipation, et la formation d'un peuple entendu comme &#171; mani&#232;re d'&#234;tre d'une multitude r&#233;sistant &#224; une domination &#187; ne peut &#234;tre con&#231;ue que comme mise en acte de la d&#233;mocratie. (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Brossat&lt;/strong&gt; : Cher G&#233;rard Bras, un pr&#233;suppos&#233; de votre livre, affirm&#233; d'embl&#233;e et soutenu tout au long de l'ouvrage, est que le couplage des signifiants &#171; peuple &#187; et &#171; d&#233;mocratie &#187; est indiscutable. Peuple est, dites-vous, un &#171; concept impur &#187; mais constamment requis pour penser la politique dans l'horizon de l'&#233;mancipation, et la formation d'un peuple entendu comme &#171; &lt;i&gt;mani&#232;re d'&#234;tre&lt;/i&gt; d'une multitude r&#233;sistant &#224; une domination &#187; ne peut &#234;tre con&#231;ue que comme mise en acte de la d&#233;mocratie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais il me semble que, dans ce dont est faite notre actualit&#233;, peuple et d&#233;mocratie s'opposent vivement sur un point au moins : autant, dans les soci&#233;t&#233;s du Nord global, les gouvernants et les ma&#238;tres ont accapar&#233; le mot d&#233;mocratie et en ont fait leur &lt;i&gt;gimmick&lt;/i&gt;, autant ils tiennent en lisi&#232;re le mot peuple &#8211; c'est &#224; cela que sert, entre autres choses l'agitation tous azimuts contre le &#171; populisme &#187;. Le signifiant d&#233;mocratie est aujourd'hui comme jamais apprivois&#233; par la domination et l'h&#233;g&#233;monie, tandis que le peuple, sous toutes ses esp&#232;ces, est, pour dire le moins, tenu en d&#233;fiance. M&#234;me les n&#233;ofascistes pr&#233;f&#232;rent d&#233;sormais parler des &#171; gens &#187; plut&#244;t que du peuple (national-ethnique) &#233;rig&#233; en mythe.&lt;br class='autobr' /&gt;
Comment, dans votre perspective, affronter le probl&#232;me que pose cette dissociation toujours croissante entre les deux mots puissants de peuple et d&#233;mocratie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;G&#233;rard Bras&lt;/strong&gt; : Cher Alain Brossat, merci beaucoup de m'accorder cet entretien. Votre question pose d'embl&#233;e l'enjeu dans l'actualit&#233; des r&#233;flexions que je propose, en interrogeant les usages des signifiants &#171; peuple &#187; et &#171; d&#233;mocratie &#187; aujourd'hui. Tous deux sont impurs et &#233;quivoques. Du coup, comme tous les concepts politiques, ils sont l'objet d'un conflit pour la ma&#238;trise de l'h&#233;g&#233;monie du sens qui leur est accord&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est clair que les pouvoirs dominants ont r&#233;alis&#233; une op&#233;ration d'appropriation du signifiant &#171; d&#233;mocratie &#187;, imposant avec une certaine r&#233;ussite une double valeur au mot en le vidant de sa dimension pl&#233;b&#233;ienne, de ce que les classiques nommaient &#171; r&#233;gime populaire &#187;, qui repr&#233;sentait, &#224; leurs yeux, l'un des risques &#224; conjurer, notamment chez les Constituants de 89. &#171; D&#233;mocratie &#187; est pris en effet aujourd'hui, de fa&#231;on dominante pour &#171; gouvernement repr&#233;sentatif &#187;, infl&#233;chissant l'exercice du pouvoir du c&#244;t&#233; de l'ex&#233;cutif au d&#233;triment du l&#233;gislatif et restreignant l'acte d&#233;mocratique &#224; l'&#233;lection de repr&#233;sentants auquel le peuple doit &#171; faire confiance &#187;, c'est-&#224;-dire restreignant l'acte d&#233;mocratique au geste d'une d&#233;possession de pouvoir du citoyen au profit du repr&#233;sentant. C'est aussi, au plan international, le nom du pouvoir de la domination occidentale, c'est-&#224;-dire le nom d'une forme d'empire corollaire celle du march&#233; mondialis&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais je crois que cette op&#233;ration se double d'une autre portant sur le concept de &#171; peuple &#187;. Pour l'essentiel on tend &#224; identifier le peuple au corps &#233;lectoral et la &#171; volont&#233; du peuple &#187;, au choix ressortissant du vote majoritaire. On l'entend bien dans certains propos de Macron. Par exemple, quand il oppose, le 31 d&#233;cembre 2018, en pleine crise des Gilets jaunes, le &#171; peuple &#187; qui a vot&#233; et la foule qui conteste le pouvoir sorti des urnes. Plus r&#233;cemment, lors de la rentr&#233;e du Conseil d'&#201;tat, le 11 septembre 2024, il soutient &#171; En d&#233;mocratie, la souverainet&#233; appartient au peuple &#187;, au moment o&#249; il joue des divisions de l'Assembl&#233;e nationale pour nommer un premier ministre qui poursuive au mieux sa politique. Certains ont voulu y voir une contradiction. Il n'en est rien, d&#232;s lors que l'on a r&#233;duit le signifiant peuple &#224; une seule signification, celle de corps &#233;lectoral institu&#233;, et que l'on distingue le titulaire et le d&#233;tenteur de la souverainet&#233;. Ceci caract&#233;rise, me semble-t-il, la pens&#233;e h&#233;g&#233;monique &#224; l'&#233;poque n&#233;olib&#233;rale. Mais ces deux signifiants, surtout celui de &#171; peuple &#187; enveloppent une contradiction difficile (pas impossible) &#224; r&#233;sorber : &#171; peuple &#187; est en capacit&#233; de supporter le cri d'une foule subissant un tort et r&#233;sistant, revendiquant des droits et se posant dans l'affirmation &#171; c'est nous le peuple ! &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
De l&#224;, aussi, du c&#244;t&#233; des gouvernants et des ma&#238;tres, une d&#233;l&#233;gitimation relative du signifiant &#171; d&#233;mocratie &#187; au profit de celui de &#171; r&#233;publique &#187;, dont l'usage inflationniste du signifiant &#171; valeurs de la r&#233;publique &#187; est un indice. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour le dire autrement, je pense qu'il faut toujours partir des apories qu'enveloppe, chez les modernes, le concept de &#171; r&#233;publique d&#233;mocratique &#187; forg&#233; au long du XIXe. Or, ce concept s'&#233;labore sur trois apories, voire quatre, touchant les diff&#233;rents aspects de la construction des Etats-nations, comme l'a expos&#233;, quelque part, Etienne Balibar. La premi&#232;re touche au c&#339;ur du dispositif, c'est-&#224;-dire &#224; la repr&#233;sentation : quel est la nature du mandat dont disposent les d&#233;put&#233;s ? imp&#233;ratif ou souverain ? S'il est imp&#233;ratif, ils ne peuvent prendre quasi aucune d&#233;cision ; s'il est souverain, le peuple est d&#233;poss&#233;d&#233; de la souverainet&#233; : le titulaire en droit d&#233;l&#232;gue son pouvoir au d&#233;tenteur. Les citoyens peuvent-ils ou non participer au pouvoir politique, c'est-&#224;-dire au pouvoir de d&#233;lib&#233;rer des lois ? Si oui, le pouvoir des repr&#233;sentants &#233;lus peut &#234;tre annul&#233; ; si non les citoyens n'ont qu'&#224; ob&#233;ir aux d&#233;cisions prises par l'assembl&#233;e l&#233;gislative, laquelle peut &#234;tre, de fait, soumise au gouvernement. La troisi&#232;me rel&#232;ve de ce sans quoi nous consid&#233;rons qu'il n'y a pas r&#233;ellement d&#233;mocratie, c'est-&#224;-dire non seulement la libert&#233; d'opinion, mais aussi celle de contestation ou de &#171; r&#233;clamations &#187; comme on disait en 1789, de revendications. Point d&#233;licat, puisque, pour &#234;tre r&#233;elle, une telle libert&#233; doit aussi &#234;tre celle de contester les d&#233;cisions de l'Assembl&#233;e l&#233;gislative, donc du &#171; Peuple souverain &#187;. Mais elle peut &#234;tre ramen&#233;e &#224; un droit de protestation symbolique, parole vaine dont le pouvoir ne tient aucun compte ou bien pousser la contestation jusqu'au risque de la guerre civile, vidant le pouvoir des repr&#233;sentants de sa substance, ce qui se r&#233;alise de fait dans une insurrection r&#233;volutionnaire. On peut ajouter une quatri&#232;me aporie, relative au concept de &#171; nation &#187; : faut-il entendre par l&#224; la communaut&#233; des natifs d'ici (et quelles sont les limites de l'ici ?) ou bien une soci&#233;t&#233; d'individus disposant de droits &#233;gaux, soit le contraire d'une soci&#233;t&#233; d'ordres [au sens des trois ordres formant la soci&#233;t&#233; d'Ancien r&#233;gime] ? Dans la premi&#232;re hypoth&#232;se, il s'agit de pr&#233;server la puret&#233; de la race, ou plut&#244;t, aujourd'hui, de pr&#233;server les valeurs dites fondatrices ou fondamentales de la communaut&#233;. Dans la seconde, il s'agit d'organiser la communaut&#233; politique sur l'accord de celles et ceux qui y participent. Mais l&#224; encore, qui sont celles et ceux qui y participent ? celles et ceux qui reconnaissent &#171; les valeurs &#187; ou bien qui agissent dans la m&#234;me direction ? Et qu'en est-il, dans ce que Balibar a nomm&#233; l'&#201;tat national-social, de la distribution des b&#233;n&#233;fices sociaux divers ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Ces apories ne sont pas seulement th&#233;oriques : elles donnent lieu &#224; des exp&#233;riences collectives apparaissant sur ce que je nomme des &#171; sc&#232;nes &#187;, les consolidant en &#171; mani&#232;res d'&#234;tre &#187; collectives. La premi&#232;re se r&#233;alise en deux pratiques oppos&#233;es : celle de la confiance &#224; l'endroit des repr&#233;sentants, cens&#233;s &#234;tre plus comp&#233;tents, exposant sur la sc&#232;ne parlementaire les d&#233;lib&#233;rations rendant possible la position d'une loi commune &#224; laquelle les citoyens doivent ob&#233;ir, comme s'ils en avaient d&#233;cid&#233; eux-m&#234;mes ; ou bien dans l'exercice d'un pouvoir permanent de contr&#244;le des &#233;lus, pouvant aller jusqu'&#224; les contraindre &#224; &#234;tre fid&#232;les aux engagement pris lors de leur &#233;lection : ceci implique de ne pas r&#233;duire le pouvoir d&#233;mocratique de contr&#244;le au seul moment de la reddition des comptes. La deuxi&#232;me engage &#224; une pratique syst&#233;matique de la d&#233;lib&#233;ration publique par en bas, pr&#233;alable &#224; toute d&#233;cision l&#233;gislative, avec cette difficult&#233; &#224; r&#233;soudre au cas par cas, celle du conflit entre ce qui est nomm&#233; &#171; int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral &#187;, relevant du point de vue de l'&#201;tat central, selon un compromis social d&#233;fini par le rapport des forces entre classes en lutte, et ce qui rel&#232;ve de l'int&#233;r&#234;t local, trop vite pos&#233; comme &#171; int&#233;r&#234;t particulier &#187;. Les exemples ne manquent pas o&#249; le trac&#233; d'une autoroute ou celui d'une ligne de chemin de fer, d&#233;cid&#233; par la haute administration, se heurte au mode de vie de celles et ceux qui auront &#224; en subir les effets. La troisi&#232;me pose la question du conflit social : est-il le sympt&#244;me d'une pathologie ou bien l'expression d'une n&#233;cessit&#233; inh&#233;rente &#224; toute formation sociale ? Soutenir, comme je le fais, qu'une soci&#233;t&#233; politique ne peux jamais co&#239;ncider avec elle-m&#234;me, c'est soutenir que le conflit est irr&#233;ductible, que l'administration des choses tend &#224; partager places et biens et que la politique pose la question de la &#171; part des sans-part &#187; (Ranci&#232;re). &lt;br class='autobr' /&gt;
Le rapt du concept de &#171; d&#233;mocratie &#187; op&#233;r&#233; par les gouvernants est aussi le rapt du concept de &#171; politique &#187; par d&#233;ni du conflit essentiel &#224; la communaut&#233; politique. Son effet majeur est l'identification de la d&#233;mocratie avec le gouvernement repr&#233;sentatif.&lt;br class='autobr' /&gt;
Apr&#232;s ce long d&#233;tour, pour r&#233;pondre bri&#232;vement &#224; votre question, je dirai qu'une politique populaire a &#224; s'efforcer de contrepeser la dissociation entre le peuple et la d&#233;mocratie en se d&#233;ployant de fa&#231;on privil&#233;gi&#233;e sur la sc&#232;ne de la contestation, ce que je nomme &lt;i&gt;la rue et les comit&#233;s&lt;/i&gt;, &#171; sc&#232;ne publique pl&#233;b&#233;ienne &#187; selon Miguel Abensour, c'est-&#224;-dire en ne se soumettant pas aux normes des processus &#233;lectoraux. Ce qui a pour cons&#233;quences, non de supprimer la sc&#232;ne des urnes et du parlement, mais de prendre des dispositions pour organiser le contr&#244;le des &#233;lus et pour organiser les d&#233;lib&#233;rations au plus pr&#232;s de la vie des citoyens et des habitants. &lt;br class='autobr' /&gt;
A l'encontre de cette mani&#232;re d'&#234;tre qui repose sur la confiance &#224; l'endroit des &#233;lus et l'ob&#233;issance aux lois, voire &#224; la Loi, il s'agirait de d&#233;velopper une mani&#232;re d'&#234;tre d&#233;mocratique par en bas, celle du contr&#244;le des &#233;lus, de la contestation et de la d&#233;lib&#233;ration des citoyens, consolidant une mani&#232;re d'&#234;tre collective o&#249; l'on fait l'exp&#233;rience de l'&#233;galit&#233;. Travail de longue haleine s&#251;rement, mais je ne vois pas d'autre issue pour sortir de la primaut&#233; actuelle accord&#233;e au jeu &#233;lectoral consolidant une mani&#232;re d'&#234;tre o&#249; l'in&#233;galit&#233; entre repr&#233;sentants et repr&#233;sent&#233;s va de soi, et l'ob&#233;issance, la vertu majeure du citoyen. Pour le dire dans les mots qui sont les miens, soutenir l'irr&#233;ductibilit&#233; du conflit social et affirmer le primat de la souverainet&#233; populaire sur le &#171; Peuple souverain &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AB&lt;/strong&gt; : Je vous suis bien lorsque vous prenez vos distances d'avec toute approche essentialiste du peuple, le peuple &#171; d&#233;j&#224; l&#224; &#187; comme peuple national ou peuple ethnique. C'est dans cette perspective que vous &#233;crivez : &#171; Il n'y a pas de peuple imm&#233;diatement donn&#233;, comme naturel, mais toujours sous m&#233;diation d'institutions par lesquelles il est produit, d'abord dans ses coutumes communes &#187; (p. 11). Mais cette remarque ne trouve-t-elle pas sa limite si l'on envisage le peuple du soul&#232;vement ? On peut bien s&#251;r dire que c'est un peuple qui s'auto-institue, mais le terme m&#234;me d'institution ne devient-il pas litigieux dans cet emploi ? Il me semble que par d&#233;finition, un peuple qui se forme en se soulevant est, pr&#233;cis&#233;ment, un peuple qui abolit les m&#233;diations et que c'est &#224; ce titre que le soul&#232;vement peut &#234;tre envisag&#233; comme un moment &#171; pur &#187; - dans le sens o&#249; Benjamin emploie ce terme, &#224; propos de la violence si mes souvenirs sont bons. Cela ne fait pas pour autant du peuple qui se forme en se soulevant un peuple &#171; naturel &#187;, comme vous le dites, mais peut-&#234;tre un peuple &#171; sauvage &#187; par opposition &#224; un peuple institu&#233;, polic&#233; par l'institution, quelle qu'elle soit ? Qu'en pensez-vous ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;GB&lt;/strong&gt; : J'avoue avoir pas mal de r&#233;serves sur le &#171; moment pur &#187;, qui risque de donner &#224; penser &#224; la possibilit&#233; d'un &#171; vrai peuple &#187;, donc de reconduire son essentialisation, et de sugg&#233;rer que les autres configurations ressortissent &#224; des modes de perversions voire de manipulations.&lt;br class='autobr' /&gt;
Votre question touche &#224; une difficult&#233; majeure, justement parce que vous cherchez &#224; penser un peuple non pas dans sa nature, mais pris dans l'histoire &#224; un moment de rupture radicale avec les institutions dominantes, institutions qui policent la multitude et la rendent impuissante, ou, dans un autre langage l'int&#232;gre id&#233;ologiquement &#224; la classe dominante. Le temps du soul&#232;vement serait-il un temps &#171; pur &#187;, temps de la &#171; puret&#233; &#187; du peuple, temps o&#249; s'exposerait un peuple dans sa puret&#233; ? Ou, pour le dire en un vocabulaire qui me serait plus familier, le temps de la &#171; multitude libre &#187; ? Sous cette question, une autre : ce serait le temps o&#249; un peuple pourrait se donner sans m&#233;diation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous sommes d'accord sur un point sans doute : la th&#232;se de l'autoconstitution du peuple est une th&#232;se id&#233;aliste qui ne peut pas rendre compte de l'intervention d'une multitude se nommant &#171; peuple &#187;. Elle est de nature th&#233;ologique, puisqu'elle suppose que le peuple a capacit&#233; d'&#234;tre cause de soi. Avec les cons&#233;quences d'une positions th&#233;ologico-politique : comme il en est de Dieu dans une th&#233;ocratie, le peuple, le Peuple (?) ne fait entendre sa volont&#233; que par la bouches d'interpr&#232;tes qui savent la percevoir et l'exprimer. Peuple-Un, r&#233;ellement connu sous la figure par laquelle il est cens&#233; appara&#238;tre, soumettant la multitude &#224; son pouvoir. Ce qui implique aussi que le peuple ne se trompe jamais, mais peut &#234;tre tromp&#233; ou mal consult&#233;. Autant de formes de la r&#233;elle domination. Autrement dit la th&#232;se de l'autoconstitution du peuple reconduit celle d'un Peuple-Un, d&#233;j&#224;-l&#224; avant toute action, au nom de qui s'exerce une r&#233;elle domination. Et l'on peut dire la m&#234;me chose de la classe. Quant au fond, il s'agit l&#224; d'une th&#232;se &#233;tatiste, celle qui l&#233;gitime la souverainet&#233; de l'&#201;tat, c'est-&#224;-dire, &#224; l'int&#233;rieur des fronti&#232;res, son pouvoir de domination. L'id&#233;e d'un peuple qui se constituerait lui-m&#234;me ind&#233;pendamment de la domination sous laquelle il est pris, ne fait, &lt;i&gt;in fine&lt;/i&gt;, que reconduire le pouvoir de l'Un qui l'assujettit. Malheureusement, le XXe si&#232;cle est riche en exemples pour le confirmer.&lt;br class='autobr' /&gt;
Du coup, la question que je me pose est celle des modes d'&#234;tre d'une multitude agissant de mani&#232;re autonome en regard des institutions dominantes, plut&#244;t que celle du surgissement d'un peuple pur, ou celle du moment pur du surgissement d'un peuple. Il me semble, pour bien la poser, qu'il faut articuler trois plans : celui des exp&#233;riences collectives et leur transmission ; celui de l'articulation entre les demandes ou revendications enracin&#233;es dans une fraction de la population (les prol&#233;taires, les femmes, les racis&#233;s etc.) et leur port&#233;e universelle ; celui de la vis&#233;e de l'agir collectif. &lt;br class='autobr' /&gt;
En prenant votre question litt&#233;ralement, le premier est d&#233;cisif. Si une multitude interrompt l'ordre de la domination en posant une demande inaudible pour lui (&#233;galit&#233; de droits dans une soci&#233;t&#233; d'ordres, comme en 89, droit de gr&#232;ve et droit du travail dans une soci&#233;t&#233; de droit lib&#233;ral, &#233;galit&#233; hommes-femmes dans une soci&#233;t&#233; de domination masculine, &#233;galit&#233; de droits dans une soci&#233;t&#233; affichant et/ou pratiquant une discrimination raciale, etc.), c'est, je crois parce que des causes la d&#233;terminent, dans telles circonstances historiques, &#224; le faire. Faute de quoi le surgissement interrompant l'ordre de la domination serait une pure cr&#233;ation. Pour une part, me semble-t-il, ces causes proc&#232;dent des contradictions traversant les sc&#232;nes configurant le peuple du pays et le peuple souverain, le peuple de l'&#201;tat r&#233;publicain d&#233;mocratique. Encore faut-il un op&#233;rateur de subjectivation par lequel l'&#233;tat des choses existant est v&#233;cu comme insupportable, invivable.&lt;br class='autobr' /&gt;
Du c&#244;t&#233; du premier plan, l'enjeu touche &#224; ce que Gramsci nommait le &#171; national-populaire &#187; qui peut avoir tendance &#224; l'affirmation nationaliste-imp&#233;rialiste, mais aussi &#224; la contestation des pouvoirs dominants (le Gaulois r&#226;leur &#233;voqu&#233; par de Gaulle). Celui-ci n'est pas imperm&#233;able, bien au contraire, &#224; l'exp&#233;rience nou&#233;e sur la sc&#232;ne parlementaire et du recours &#224; la notion de &#171; peuple &#187; l&#233;gitimant le pouvoir de domination &#233;tatique. Rappelons-nous comment les Gilets jaunes se sont empar&#233;s des figures de la R&#233;volution, comment ils se sont donn&#233;s comme produits de la c&#233;l&#233;bration du Bicentenaire, dont nombre d'entre nous disions qu'elle liquidait la port&#233;e r&#233;volutionnaire de 89. Et puis, surtout, il y a cette invention moderne, l'institution d'une sc&#232;ne de la contestation, ce que Miguel Abensour nommait &#171; sc&#232;ne publique pl&#233;b&#233;ienne &#187;. L&#224; se pr&#233;sente une multitude d&#233;termin&#233;e &#224; &#234;tre actrice de la politique, &#224; poser ces questions qui n'ont pas place sur la sc&#232;ne du Parlement. C'est aussi en ce sens que le concept de peuple est impur : la sc&#232;ne publique pl&#233;b&#233;ienne n'est pas ind&#233;pendante des deux autres, m&#234;me si l&#224; se joue la possibilit&#233; d'une autonomie de la pens&#233;e et de l'action populaires. Il est possible que s'y d&#233;roule une action qui soit comme une r&#233;plique de l'une des deux autres. Par exemple, comme le montre Ranci&#232;re, quand Jeanne Deroin se pr&#233;sente aux &#233;lections l&#233;gislatives de mai 1849, alors que les femmes n'ont pas m&#234;me le droit de vote, o&#249; se situe son geste, sur quelle sc&#232;ne ? Sur la sc&#232;ne publique pl&#233;b&#233;ienne, mais en &#233;cho &#224; la reconnaissance du suffrage masculin, dit universel, act&#233; sur la sc&#232;ne des urnes. Ces exp&#233;riences collectives et leur transmission sont les &#233;l&#233;ments d'une figuration, d'une dramaturgie rendant possible une mani&#232;re d'&#234;tre peuple d'une multitude d&#233;termin&#233;e. Ce qui engage aussi &#224; reconna&#238;tre des capacit&#233;s d'&#233;ducation autonome, d'appropriation des exp&#233;riences collectives. Il y a l&#224;, me semble-t-il une m&#233;diation par laquelle une foule en col&#232;re ou indign&#233;e peut se faire peuple. &lt;br class='autobr' /&gt;
De l&#224;, le deuxi&#232;me aspect qui est, au fond, celui de la pluralit&#233; des peuples, ou de la multiplicit&#233; des courants sociaux &#224; partir desquels un peuple peut se former. Parler de peuple c'est, en effet, soutenir qu'il n'y a pas une classe universelle, porteuse du sens de l'histoire. Peuple dit d'embl&#233;e la pluralit&#233; des classes et couches sociales. Il faut concevoir le peuple comme n'&#233;tant pas Un, mais multiple. De l&#224; mon insistance &#224; parler de peuples acteurs au pluriel. En m&#234;me temps parler de peuple c'est d&#233;passer le point de vue partiel, si ce n'est particulier. La question est donc celle de la transformation d'une demande enracin&#233;e dans une fraction d&#233;finie d'une population en demande touchant l'ensemble. Les revendication de &lt;i&gt;Black lives matter&lt;/i&gt; ne sont plus des demandes propres &#224; la communaut&#233; afro-am&#233;ricaines, mais l'extension du mouvement en fait des demandes transversales, c'est-&#224;-dire telles que leur satisfaction concerne un changement dans les mani&#232;res d'&#234;tre de tous. Pour reprendre en l'inversant le vocabulaire de Laclau, un peuple se forme par la transformation d'une demande populaire en demande d&#233;mocratique, demande affectant l'&#233;difice institutionnel dans son ensemble. Ainsi en a-t-il &#233;t&#233; du vote des femmes, des droits civiques pour tous, etc. Pour reprendre un concept &#224; mon ami Sidi Mohamed Barkat, je dirai qu'un peuple acteur se forme moins dans un geste pur, que lorsqu'une multitude parvient &#224; comprendre et faire comprendre l'impossibilit&#233; d'un &#171; corps d'exception &#187; au sein de la population, l'impossibilit&#233; d'une mise en exception d'une fraction en son sein, ce qui reconfigure l'ensemble de sa mani&#232;re d'&#234;tre, l'ensemble des relations en son sein.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui me conduit &#224; une pr&#233;cision au passage : un peuple acteur n'est effectivement acteur que par l'augmentation des droits de la multitude qui le forme, ce que Spinoza nommait &#171; multitude libre &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir Fran&#231;ois Zourabichvili, &#171; L'&#233;nigme de la multitude libre &#187;, in (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il a exist&#233; et existe encore ici et l&#224;, bien s&#251;r, des multitudes descendant dans la rue, parfois pr&#233;tendant &#234;tre le peuple, et revendiquant une limitation des droits pour certaines ou certains (les femmes, les &#233;trangers, les migrants, les juifs, les Arabes, les musulmans, les noirs, etc.). Gramsci les appelait &#171; peuple singe &#187;, singeant les peuples acteurs, mais anim&#233;s par le ressentiment ou l'envie, la joie prise &#224; la tristesse d'un autre. Form&#233; autour du ressentiment, un peuple ne peut &#234;tre proprement dit &lt;i&gt;acteur&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Du coup, troisi&#232;me plan, je crois que la formation d'un peuple ne peut se ramener au seul moment du surgissement, de l'insurrection, faute de quoi il faudrait soutenir une th&#232;se d&#233;sesp&#233;rante qui veut que le peuple dans sa v&#233;rit&#233; n'est possible que sous les esp&#232;ces de la flamb&#233;e pr&#233;caire et temporaire. Il me semble au contraire, que le concept de peuple, dans sa complexit&#233;, engage &#224; s'interroger sur les conditions de sa persistance dans le temps. Autrement dit, un peuple se forme en se distinguant de la foule qu'il peut devenir. De deux esp&#232;ces de foule : celle des consommateurs qui pers&#233;v&#232;rent dans leur &#233;tat de domin&#233;s ; celle de l'insurrection qui ne parvient pas &#224; durer. De l&#224; ma proposition : la sc&#232;ne des peuples acteurs n'est pas seulement la rue, mais elle est articul&#233;e aux comit&#233;s, nom g&#233;n&#233;rique pour dire l'organisation autonome en regard des institutions de la domination &#233;tatique, sans que celle-ci soit supprim&#233;e pour autant. Philosophiquement, j'ai trouv&#233; l'instrument pour le penser chez Spinoza, dans ce qu'il nomme &lt;i&gt;desiderium vindic&#230;&lt;/i&gt; que les commentateurs ne traduisent pas par &#171; d&#233;sir de vengeance &#187;, lequel peut animer une multitude s'indignant contre un tort subi en commun. Le desiderium est un d&#233;sir suspendu ou retard&#233; ou emp&#234;ch&#233;. J'y retrouve ce que Sophie Wahnich a nomm&#233; &#171; patience du peuple &#187;, analysant l'ann&#233;e 1792. Or dans la suspension du d&#233;sir de vengeance, dans la patience, se fait place pour une demande ou d&#233;sir de droits. L'indignation peut tourner au ressentiment, engageant une multitude vers le fascisme. Dans la demande de droits, au contraire, se forge une mani&#232;re d'&#234;tre en commun o&#249; l'on cherche non &#224; limiter les actions des autres, mais &#224; agir ensemble pour un surcro&#238;t de libert&#233;. Cet agir en commun pour des droits, ce d&#233;sir de droits ne s'exprime pas dans les formes de l'institution &#233;tatique, &#233;videmment. Elles sont &#171; sauvages &#187; ou &#171; barbares &#187;, en ce sens, bien s&#251;r : c'est-&#224;-dire t&#226;chant de ne pas &#234;tre reprises dans les rets de la domination en place qui, quand elle ne peut r&#233;primer l'insurrection, cherchera &#224; la vider de son contenu.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est clair que cette demande de droits engage parfois une rupture avec la forme d'&#201;tat existant, c'est-&#224;-dire une r&#233;volution, ce qui signifie qu'un peuple acteur met en crise, plus ou moins profonde la l&#233;gitimit&#233; du pouvoir en place. Dire qu'il y a demande de droits ne signifie donc pas &#224; mes yeux que l'&#233;volution socio-politique se fasse par &#171; r&#233;formes &#187;. Si les bases d'une r&#233;volution rel&#232;vent toujours plus ou moins du rapport de force, c'est-&#224;-dire ne sont pas juridiquement fond&#233;e, elle se fait au nom d'une l&#233;gitimit&#233; consid&#233;r&#233;e comme sup&#233;rieure par ses acteurs. La demande de droits peut donc aboutir &#224; une transformation radicale du mode de production des normes. &lt;br class='autobr' /&gt;
Et l&#224;, on tombe sur une nouvelle difficult&#233; : le risque de voir un &#171; chef de la pl&#232;be &#187; (Martin Breaugh) &#234;tre reconnu pour son charisme et se conduire en guide ou autre leader reconduisant la domination sous une autre forme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AB&lt;/strong&gt; : Si la d&#233;mocratie a des ennemis, comme dit Popper, si elle suscite une haine constante, comme dit Ranci&#232;re, alors cela signifie qu'il n'est gu&#232;re concevable qu'une communaut&#233; d&#233;mocratique s'institue et se constitue sur un mode purement d&#233;mocratique, c'est-&#224;-dire, selon vous, par les moyens, principalement, de la prise de parole et de la d&#233;lib&#233;ration. Il y a bien un moment o&#249; la sc&#232;ne populaire doit &lt;i&gt;s'imposer&lt;/i&gt; et o&#249; le peuple ne peut se contenter de r&#233;clamer des droits mais doit devenir l'acteur de leur mise en &#339;uvre. O&#249; le peuple doit faire valoir son &lt;i&gt;autorit&#233;&lt;/i&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, la doxa, aujourd'hui, c'est que la d&#233;mocratie est, en toutes circonstances, ce qui s'oppose &#224; la dictature. Comment penser, dans votre perspective la relation entre sc&#232;ne populaire, d&#233;mocratie et une figure de la dictature qui serait articul&#233;e non pas sur la tyrannie mais sur la souverainet&#233; populaire ? Si l'on ne peut plus gu&#232;re mettre en sc&#232;ne aujourd'hui le prol&#233;tariat comme classe providentielle, sommes-nous fond&#233;s pour autant &#224; &#233;luder le probl&#232;me majeur auquel L&#233;nine fait face lorsqu'il met en avant le motif de la dictature du prol&#233;tariat ? La souverainet&#233; populaire prend corps face &#224; ses ennemis, elle ne saurait donc faire valoir ses droits sur un mode purement d&#233;mocratique. Une &#171; sc&#232;ne publique pl&#233;b&#233;ienne &#187;, ce n'est pas une simple assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale &#233;largie &#224; l'espace de la rue. Le peuple doit aussi repousser et dissuader ce qui s'oppose &#224; sa constitution en puissance souveraine. Il lui faut donc conjuguer les moyens de la d&#233;mocratie et ceux de la dictature. Il y a bien l&#224; les &#233;l&#233;ments d'une aporie. Comment voyez-vous ce probl&#232;me ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;GB&lt;/strong&gt; : Votre question touche un point d&#233;cisif de la politique des modernes, dont on ne trouve trace, chez les classiques, qu'&#224; la marge ou sur le mode du sympt&#244;me. Elle enveloppe, de fait, deux ou trois interrogations, en premier lieu l'ambigu&#239;t&#233; du signifiant &#171; d&#233;mocratie &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans la pens&#233;e dominante, il d&#233;signe un r&#233;gime parlementaire, les repr&#233;sentants &#233;lus figurant le Peuple souverain en exprimant sa volont&#233;, r&#233;gime d'apaisement des conflits, voire r&#233;gime au sein duquel le conflit devrait avoir disparu, r&#233;gime qui, en droit, ne laisse aucune place &#224; la violence parce que, selon une formulation classique, il est fond&#233; sur une mise &#224; distance volontaire de l'&#233;tat de nature. La violence y est alors pens&#233;e comme retour irrationnel de la nature sous l'esp&#232;ce de l'animalit&#233;. Je crois que vous avez clairement analys&#233; ce trait dans vos travaux. Pour le dire de fa&#231;on raccourcie, voire sch&#233;matique, le r&#233;gime du Peuple souverain, r&#233;publique d&#233;mocratique ou d&#233;mocratie repr&#233;sentative est ce r&#233;gime o&#249; les citoyens ne sont de bons citoyens que comme sujets ob&#233;issant (&#224; la loi dont ils sont les auteurs par le biais de leur repr&#233;sentant). Tout &#231;a est bien connu. Mais ce discours occulte le fait de la souverainet&#233; de l'&#201;tat comme domination, en lui substituant celui sur sa l&#233;gitimation par l'imp&#233;ratif d'avoir &#224; sortir de l'&#233;tat de nature et de travailler &#224; La Civilisation. Discours justifiant, comme on l'a vu durant toute la modernit&#233;, l'usage d'une violence revendiqu&#233;e comme l&#233;gitime voire le d&#233;ni de la violence &#233;tatique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, cette dramaturgie philosophico-juridique se heurte &#224; un double &lt;i&gt;fait&lt;/i&gt; : le fait de la r&#233;volution qui est aussi un fait du peuple. M&#234;me bourgeoise, la d&#233;mocratie ne peut trouver pour elle-m&#234;me un fondement d&#233;mocratique. Aussi le mythe de la R&#233;volution transforme-t-il la prise de la Bastille en grande f&#234;te populaire consensuelle et oublie-t-il la prise des Tuileries le 10 ao&#251;t 1792. L'honn&#234;tet&#233; de Kant, sur cette question est exemplaire : impossible de justifier en droit une r&#233;volution, impossible de la refuser et de pr&#244;ner un retour en arri&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
Autrement dit, &#171; d&#233;mocratie &#187; est devenue au fil du temps, le nom d'un pouvoir de domination, d'un r&#233;gime qui d&#233;nie le conflit et la violence en escamotant les conditions de sa fondation. Le nom d'un r&#233;gime de la &#171; gouvernance &#187; confi&#233;e aux experts qui pr&#233;conisent la seule solution possible et cherchent &#224; obtenir le consensus. En ce sens, le nom d'un r&#233;gime politique apolitique ou impolitique, dans lequel l'&#233;lecteur est invit&#233; &#224; choisir un signifiant vide, le nom et la figure du chef, qui joue sur la sc&#232;ne l&#233;gislative la com&#233;die d'un conflit avec un autre signifiant vide regroupant tout ce qui lui para&#238;t ha&#239;ssable ou m&#233;prisable. Au plan international, &#171; d&#233;mocratie &#187; est aussi devenu le nom de la domination et de l'exploitation n&#233;ocoloniale.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais &#224; cette d&#233;mocratie-r&#233;gime, on doit opposer une d&#233;mocratie-processus, qui n'est que dans la pratique collective des diff&#233;rents aspects de la souverainet&#233; populaire : contr&#244;le des repr&#233;sentants, conduite des conflits sociaux et politiques donc organisation des multitudes engageant les luttes ind&#233;pendamment des institutions &#233;tatiques, donc aussi d&#233;lib&#233;ration sur les demandes d&#233;mocratiques et la strat&#233;gie collective &#224; mettre en &#339;uvre pour les satisfaire. La d&#233;mocratie processus est donc le contraire d'un r&#233;gime stable : elle est pratique collective, pr&#233;caire, toujours contr&#233;e par la domination de classe, &#233;conomique et &#233;tatique. Parler de d&#233;lib&#233;ration, ce n'est pas ramener le d&#233;mocratique aux turbulences d'une AG permanente, r&#233;ellement st&#233;rile. Si d&#233;mocratie n'est pas le nom d'un r&#233;gime, mais d'une pratique effective ou bien &#233;touff&#233;e, avec toutes les nuances possibles entre les deux, la question est de savoir comment ici et maintenant mettre en &#339;uvre cette pratique de l'&#233;galit&#233;. D&#233;lib&#233;rer, n'est pas bavarder, ni chercher le consensus : c'est d&#233;cider et agir. C'est donc mettre en &#339;uvre une strat&#233;gie &#224; la fois portant sur l'universalisation des demandes et les moyens de les voir satisfaites, de voir les droits revendiqu&#233;s &#234;tre effectifs. Dans ce conflit, il va de soi que le choix des modes d'action ne rel&#232;ve pas d'une d&#233;cision du libre arbitre raisonnable, mais de la mani&#232;re avec laquelle l'adversaire, le pouvoir de domination entend pr&#233;server ses pr&#233;rogatives, de la mani&#232;re aussi avec laquelle se sont cristallis&#233;s, &#224; tel moment, les rapports des forces. On l'a vu avec le mouvement des Gilets jaunes, mais aussi avec les r&#233;voltes des jeunes de banlieues : il faut &#233;videmment comprendre qu'en raison du mode de la r&#233;pression face aux demandes populaires, les r&#233;ponses violentes ont bien une signification politique. Le conflit politique ne se laisse pas r&#233;gler comme un match de foot !&lt;br class='autobr' /&gt;
On tombe l&#224; sur une antinomie habituelle du militantisme, singuli&#232;rement du militantisme r&#233;volutionnaire, entre d&#233;mocratie et efficacit&#233; ou entre spontan&#233;it&#233; et substitutisme (ou repr&#233;sentation) : il faudrait en rabattre aujourd'hui sur la d&#233;mocratie suivre une discipline de fer pour pouvoir mettre &#224; bas la dictature bourgeoise avant de pouvoir mettre en &#339;uvre une vraie d&#233;mocratie. Il faudrait ne pas se fier &#224; la spontan&#233;it&#233; des masses, tromp&#233;e par la bourgeoisie, et suivre la direction des repr&#233;sentants qui ont compris le sens de l'histoire. Ou bien au contraire, il faudrait croire en la puissance de la d&#233;mocratie, du peuple qui ne se trompe jamais, pour abattre les r&#233;sistances cens&#233;es relever de l'ignorance. Pas de solution d&#233;ductible rationnellement. Sans spontan&#233;it&#233;, pas d'ancrage du mouvement social dans la multitude r&#233;elle ; sans organisation autonome, pas de dur&#233;e dans le temps.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais l'exp&#233;rience apprend que les pratiques non d&#233;mocratiques en vue de l'efficacit&#233; r&#233;volutionnaire renvoient &#224; un horizon jamais atteint, par d&#233;finition, l'av&#232;nement d'une vraie d&#233;mocratie, tout comme la pr&#233;tention d'une d&#233;mocratie comme r&#233;gime actuel de la libert&#233; est conjointe &#224; une r&#233;elle domination.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne pense pas que la philosophie puisse donner une strat&#233;gie, qu'elle soit science de l'histoire permettant d'&#233;laborer la strat&#233;gie juste. Ni une strat&#233;gie de prise du pouvoir, ni une strat&#233;gie de la bonne gouvernance. Je crois plut&#244;t qu'elle permet de faire effort pour r&#233;fl&#233;chir les apories afin de ne pas les d&#233;nier. Toute pratique d&#233;mocratique, toute pratique de l'&#233;galit&#233;, de l'&#233;galibert&#233; pour reprendre le mot de Balibar, se heurte &#224; des r&#233;sistances multiples. Le conflit politique est violent et ne se laisse pas enfermer dans des r&#232;gles de droit intangibles. Mais r&#233;fl&#233;chir cette aporie, solidaire aussi de cette autre qui veut que la &#171; dictature du prol&#233;tariat &#187; soit l'&#233;tat d'un &#201;tat qui ne soit pas un &#201;tat, c'est chercher des voies pour pr&#233;venir certains d&#233;sastres que l'exp&#233;rience a bien fait appara&#238;tre. Ainsi, affirmer les n&#233;cessit&#233;s de l'efficacit&#233;, de la discipline contre le souci de la d&#233;mocratie, c'est reconduire dans les mouvements d'&#233;mancipation le pouvoir de l'Un qui les nie. Soutenir que la spontan&#233;it&#233; des masses, que leur amour de la d&#233;mocratie renverse les montagnes, c'est se laisser surprendre par la violence, symbolique ou physique, qui ne manquera pas de s'abattre sur les militants d'une politique d'&#233;mancipation. C'est admettre qu'un mouvement d'&#233;mancipation ne peut &#234;tre qu'une flamb&#233;e passag&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
Alors, oui, bien s&#251;r, il y a aporie. Les peuples acteurs auront toujours &#224; s'opposer &#224; des forces qui ne peuvent admettre l'&#233;galit&#233; effective, ne peuvent admettre leurs pratiques &#233;galitaires. La sc&#232;ne des peuples acteurs c'est la rue, prosc&#233;nium visible, et, en fond de sc&#232;ne pas toujours visibles, ce que j'appelle les &#171; comit&#233;s &#187;, terme g&#233;n&#233;rique pour d&#233;signer toutes les institutions non-&#233;tatiques que les mouvements sociaux se donnent pour agir selon des modes d&#233;finis par d&#233;lib&#233;ration autonomes : sections de 89-93, mutuelles dans le premier XIXe, partis politiques, bourses du travail, syndicats, comit&#233;s de gr&#232;ve, conseils ouvriers, assembl&#233;es, comit&#233; d'usine occup&#233;e (voir les &#171; cordones &#187; industriels et de quartier dans le Chili de l'U.P.), etc.. Toutes ces institutions courent le risque de reconduire le pouvoir de l'Un, de ne pas pouvoir mettre en &#339;uvre dans le moment de leur action, les exigences d'une pratique d&#233;mocratique, comme l'histoire le montre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il va donc de soi que l'agir des peuples acteurs ne se r&#233;duit pas &#224; la parole. Je reprends dans le livre l'analyse que Marx donne du conflit de classe autour de la d&#233;termination du salaire, montrant qu'entre le capitaliste et le prol&#233;taire il y a litige, au sens de Ranci&#232;re, que nous sommes dans un rapport de &#171; droit contre droit &#187;, rapport qui ne se r&#233;sout qu'en termes de rapport de forces. Il se noue sur la &#171; sc&#232;ne publique pl&#233;b&#233;ienne &#187;, la rue et les comit&#233;s. Cette sc&#232;ne, comme instance d'appara&#238;tre et de connaissance des peuples acteurs, a &#233;t&#233; celle des barricades au XIXe, des manifestations ensuite, des gr&#232;ves, des usines (occup&#233;e ou non) aussi, et des maquis. Son lieu est sans doute aujourd'hui ce qu'Ulysse Rabat&#233; nomme &#171; la street &#187;, lieu de relations sociales et revendicatives, d'&#233;changes et de productions culturelles des quartiers populaires de banlieues. Il ne faut donc pas de malentendu sur le mot de &#171; d&#233;lib&#233;ration &#187; que je prends en une sens juridique fort : prise de d&#233;cision et agir de sa mise en &#339;uvre. L&#224;, le rapport de forces d'un droit revendiqu&#233; s'opposant &#224; un droit positif est le mode de sa v&#233;rification. Ce que je pointe comme demande de droits, c'est ce qui fait d'un mouvement populaire une puissance affirmative, se distinguant d'une r&#233;volte de col&#232;re relevant peut-&#234;tre du ressentiment. &lt;br class='autobr' /&gt;
La question alors est moins celle de savoir comment constituer une soci&#233;t&#233; vraiment d&#233;mocratique que celle de savoir comment se tenir vigilant en permanence pour faire en sorte d'agir r&#233;ellement en commun, pratiquant l'&#233;galit&#233;, c'est-&#224;-dire s'effor&#231;ant de mettre en &#339;uvre ici et maintenant la d&#233;lib&#233;ration par en-bas, celle du plus grand nombre, faire en sorte que ce soit la multitude qui soit agissante et non ob&#233;issante f&#251;t-ce &#224; ses dirigeants &#233;clair&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#224; suivre...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir Fran&#231;ois Zourabichvili, &#171; L'&#233;nigme de la multitude libre &#187;, &lt;i&gt;in&lt;/i&gt; Chantal Jaquet, Pascal S&#233;v&#233;rac et Ariel Suhamy, &lt;i&gt;La multitude libre. Nouvelles lectures du&lt;/i&gt; Trait&#233; Politique, &#201;ditions Amsterdam, Paris 2008.&lt;/p&gt;
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