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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>L'&#233;pineuse et in&#233;puisable question du r&#233;el</title>
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		<dc:date>2025-07-13T04:00:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Violaine Monflanquin</dc:creator>



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&lt;p&gt;Dire que le r&#233;el est menac&#233;, attaqu&#233; aujourd'hui comme il ne l'a jamais &#233;t&#233; (ainsi qu'il nous est arriv&#233; de le faire &#224; de nombreuses reprises sur ce site m&#234;me), c'est s'exposer &#224; toutes sortes d'objections et de reproches : mettre en avant comme s'il s'agissait d'une notion claire et distincte le vocable porte-manteau par excellence, le r&#233;el (mal, voire pas du tout distingu&#233; d'un autre fourre-tout &#8211; la r&#233;alit&#233;). C'est s'exposer donc (en faisant de ce signifiant creux comme un tambour le (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Dire que le r&#233;el est menac&#233;, attaqu&#233; aujourd'hui comme il ne l'a jamais &#233;t&#233; (ainsi qu'il nous est arriv&#233; de le faire &#224; de nombreuses reprises sur ce site m&#234;me), c'est s'exposer &#224; toutes sortes d'objections et de reproches : mettre en avant comme s'il s'agissait d'une notion claire et distincte le vocable porte-manteau par excellence, le r&#233;el (mal, voire pas du tout distingu&#233; d'un autre fourre-tout &#8211; la r&#233;alit&#233;). C'est s'exposer donc (en faisant de ce signifiant creux comme un tambour le ma&#238;tre-mot de la bataille ici engag&#233;e) &#224; tenter de probl&#233;matiser un enjeu d'embl&#233;e mal pens&#233;, mal nomm&#233;. Et il est bien vrai qu'&#224; plus d'un titre, &#171; le r&#233;el &#187;, c'est le signifiant vide par excellence, le concept multicarte, b&#233;ant et inconsistant (comme &#171; la nature &#187;, &#171; Dieu &#187;...) &#224; force de trop signifier et embrasser.&lt;br class='autobr' /&gt;
La preuve : ce ne sont pas seulement les doctrines philosophiques qui, au fil du temps, placent cette notion sous des conditions infiniment variables, ce sont aussi les disciplines et les sciences qui le jalonnent et le d&#233;finissent dans l'horizon propre &#224; leur recherche &#8211; le r&#233;el des historiens est singuli&#232;rement distinct de celui des sociologues et plus encore de celui des psychanalystes d'inspiration lacanienne, ceci pour ne rien dire des physiciens.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il existe donc une forte pr&#233;somption selon laquelle se lancer dans une bataille dont la pr&#233;misse et le principe seraient qu'il faut d&#233;fendre le r&#233;el contre tout ce qui conspire aujourd'hui &#224; le miner, ce serait partir &#224; l'assaut d'une chim&#232;re &#8211; pur don-quichottisme. Le r&#233;el &#8211; quel r&#233;el ? Et la question ne serait-elle pas, plut&#244;t, celle des conditions dans lesquelles les sujets humains per&#231;oivent ou construisent ce qu'ils d&#233;signent comme (ou entendent par) le r&#233;el, l'in&#233;puisable question postkantienne, donc, que &#171; le r&#233;el &#187; tout court qui, ici, serait, par excellence, l'id&#233;alit&#233; vide ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il nous faut donc revenir ici &#224; l'intuition forte, in&#233;branlable dont nous partons : ce n'est pas seulement que nous &#233;prouvons de plus en plus de difficult&#233;s &#224; mener &#224; bien l'op&#233;ration en principe &#233;l&#233;mentaire consistant &#224; nous assurer de la r&#233;alit&#233; d'un objet, d'un fait ou d'une action, et donc &#224; nous en porter garants, par opposition &#224; ce qui pourrait n'&#234;tre qu'une construction imaginaire, une fiction, un mensonge, une falsification. C'est surtout que notre intuition fond&#233;e sur ce que nous observons dans le pr&#233;sent et ce que nous &#171; sentons &#187; de ce pr&#233;sent, nous porte &#224; &#233;prouver cette certitude imm&#233;diate : de puissantes forces s'activent &#224; rendre le r&#233;el indistinct de l'imaginaire, de la fiction, du mensonge ; elles travaillent avec constance et en d&#233;ployant toutes sortes de moyens jusqu'ici in&#233;dits &#224; produire des simulacres en tous genres ; ceci de fa&#231;on &#224; saturer notre perception du r&#233;el et &#224; rendre de plus en plus impraticable l'op&#233;ration &#233;l&#233;mentaire consistant &#224; faire le partage entre ce qui peut &#234;tre d&#233;fini comme le r&#233;el et ce qui n'en est qu'une ombre, une simulation, un double illusoire, une r&#233;alit&#233;-bis (une fiction visant &#224; se faire passer pour le r&#233;el).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, il appara&#238;t ici clairement que l'attaque contre le r&#233;el passe par l'alt&#233;ration de notre facult&#233; de l'appr&#233;hender, &#224; nous reposer sur lui, &#224; le nommer et agir dans ce milieu (plut&#244;t que d&#233;river dans les eaux m&#234;l&#233;es du r&#233;el et de l'imaginaire). Il s'agit bien de mettre &#224; mal notre perception et notre intellection du r&#233;el, condition de notre capacit&#233; de nous d&#233;placer dans le monde environnant et d'y agir. Mais s'en tenir &#224; cette approche postkantienne fix&#233;e sur les conditions de la perception et de la connaissance &#233;lude l'essentiel : c'est bien &lt;i&gt;le r&#233;el comme tel qui est attaqu&#233;&lt;/i&gt; et non pas seulement nos moyens de perception et d'intellection. L'approche constamment et r&#233;solument postkantienne de cet enjeu est biais&#233;e par son parti anthropocentrique. Or, de quelque mani&#232;re qu'on prenne le probl&#232;me, c'est bien le r&#233;el lui-m&#234;me qui est attaqu&#233;, sur tous les fronts &#8211; le pass&#233; historique, les objets du pr&#233;sent, les actions en cours, etc. Lorsque la Caste tente d'imposer l'&#233;vidence selon laquelle ce qui exige que les d&#233;put&#233;s statuent, en urgence, c'est la prolif&#233;ration de l'antis&#233;mitisme et non pas l'extermination de la population de Gaza, c'est bien le r&#233;el qui est en jeu, et pas seulement la diversion, une de plus, qui fait son &#339;uvre. De la m&#234;me fa&#231;on, quand prosp&#232;re le r&#233;visionnisme en mati&#232;re environnementale, ce ne sont pas seulement nos facult&#233;s de percevoir le monde ou de nommer les choses qui sont attaqu&#233;es, c'est bien le r&#233;el lui-m&#234;me.&lt;br class='autobr' /&gt;
On comprend aujourd'hui ais&#233;ment ce dont l'anthropoc&#232;ne est le nom &#8211; la mise en p&#233;ril de l'environnement (mais environnement, c'est encore le vocabulaire de l'anthropocentrisme ou du moins du biocentrisme), disons donc plut&#244;t : la destruction de la plan&#232;te et de ce qui l'entoure (l'atmosph&#232;re comme poubelle &#224; satellites) comme mat&#233;rialit&#233;. On comprend d&#233;sormais ais&#233;ment comment ces composants mat&#233;riels (on &#233;vitera le mot passe-partout et confus de nature) sont menac&#233;s parce qu'on a sous les yeux la fonte des glaciers, la pollution des fleuves, des lacs et des oc&#233;ans, la mont&#233;e des eaux, l'air empoisonn&#233; des villes, etc. Mais ce qu'on comprend beaucoup moins bien, c'est la fa&#231;on dont d'autres pans ou dimensions du r&#233;el sont d&#233;grad&#233;s et d&#233;truits &#8211; le pass&#233; historique, la vie sociale, les cultures et les langues minoritaires, les fondements de la vie en commun, de la vie politique, etc. Les enjeux de la destruction du r&#233;el ne sont pas moins massifs dans ces domaines que dans celui de l'environnement. Le r&#233;el n'est pas moins attaqu&#233; par les formations discursives, c'est-&#224;-dire le &lt;i&gt;storytelling&lt;/i&gt; mis en circulation par les sergents de la domination, les militants de l'&#233;conomie, les fabriques de discours que par les excavatrices, les bulldozers et les &#233;missions toxiques de l'industrie chimique. Ce n'est qu'un probl&#232;me de visibilit&#233;, de perception &#8211; la destruction du r&#233;el comme effet des prolif&#233;rations discursives est infiniment plus subreptice que celle de la d&#233;forestation de l'Amazonie ou la construction de l'&#233;ni&#232;me autoroute. Elle n'en est pas moins efficiente pour autant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous devons faire un effort pour penser cette question (les attaques contre le r&#233;el) comme si elle ne passait pas par nous, par la perception que nous en avons &#8211; une condition dont l'effet est que nous confondons perp&#233;tuellement la conspiration contre le r&#233;el avec l'action n&#233;gative sur nos facult&#233;s, avec la prise d'ascendant sur nos capacit&#233;s de perception et d'intellection par cette orientation continue, cette propension destructrice des forces dominantes o&#249; entrent en composition principalement les militants de l'&#233;conomie, du productivisme, de l'extractivisme et les activistes de la logocratie h&#233;g&#233;moniste. Quand se multiplient ces prises d'ascendant autour des motifs de la disparition des classes, de l'inexistence des Palestiniens comme peuple, de l'invasion migratoire, des fronti&#232;res de l'OTAN, c'est le r&#233;el lui-m&#234;me qui est mis en danger, dans son int&#233;grit&#233; historique, au m&#234;me titre que quand se multiplient les discours n&#233;gationnistes ayant pour objet le saccage environnemental. Il faut traiter les enjeux historiques et sociaux de la m&#234;me fa&#231;on que les enjeux environnementaux &#8211; comme des probl&#232;mes o&#249; sont en question non pas seulement nos milieux de vie mais tout simplement les fondements objectifs (distincts ici de la mat&#233;rialit&#233; physique) du r&#233;el. Le pass&#233; historique et la vie des soci&#233;t&#233;s ne sont pas moins des composant(e)s (facteurs constitutifs) du r&#233;el que les montagnes, les fleuves et les glaciers dont on voit &#224; l'&#339;il nu aujourd'hui combien ils sont attaqu&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;el qui est sap&#233; massivement et assailli de tous c&#244;t&#233;s aujourd'hui s'entend &#224; la fois comme &lt;i&gt;Realit&#228;t&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire ensemble statique d'objets (au sens le plus extensif et variable du terme) et &lt;i&gt;Wirklichkeit&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire r&#233;alit&#233; en devenir, en formation, (au sens dynamique du terme). Tout se passe comme si les formes contemporaines de la domination ne pouvaient se perp&#233;tuer sans que le r&#233;el soit constamment et aussi profond&#233;ment, radicalement, extensivement mis &#224; mal que possible. Les pouvoirs traditionnels, eux, se contentaient de produire des op&#233;rations cosm&#233;tiques sur l'&#233;piderme du r&#233;el, adapt&#233;es aux modalit&#233;s de leur domination &#8211; d&#233;truire ponctuellement une ville, en passer la population au fil de l'&#233;p&#233;e, par exemple. Un lien tr&#232;s clair s'&#233;tablit entre la constance avec laquelle les puissances dominantes s'acharnent, en suivant leur ligne de mort, &#224; d&#233;vaster le r&#233;el en profondeur et le dessein de le rendre aussi ind&#233;chiffrable que possible ; la d&#233;termination &#224; y substituer un univers peupl&#233; de fantasmagories. &lt;i&gt;La Caste gouverne &#224; la production de l'inintelligibilit&#233; du r&#233;el&lt;/i&gt;. Destruction en profondeur (&lt;i&gt;gr&#252;ndlich&lt;/i&gt;) et processus actif d'obscurcissement du r&#233;el vont de pair.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais tout ce qui vient d'&#234;tre dit, cela demeure du per&#231;u, de l'intuition, peupl&#233;s d'&#233;vidences tangibles dans le pr&#233;sent, mais cela ne se tient pas pour autant &#224; la hauteur de ce que devrait &#234;tre une &lt;i&gt;ontologie du pr&#233;sent&lt;/i&gt;. Ceci en premier lieu du fait que le motif du r&#233;el demeure ici trop vague, protoplasmique &#8211; pas un concept, justement, juste un massif ou un maquis. L'intuition, cependant, est conductrice : le n&#339;ud de l'affaire est qu'il faudrait produire ce geste de d&#233;liaison en cons&#233;quence duquel la question du r&#233;el cesserait d'&#234;tre indissociable des enjeux de perception, sensation et intellection ; l&#224; o&#249;, pr&#233;cis&#233;ment, la boucle se referme toujours et relance le subjectivisme humain, dans la mesure m&#234;me o&#249; ce geste, cet effort relevant d'une d&#233;cision, c'est bien toujours &lt;i&gt;nous&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire un ou des sujets humains qui sommes appel&#233;s &#224; le produire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il s'agirait donc, pour tenter de s'&#233;vader hors du cercle du subjectivisme humain, de l'anthropocentrisme commandant toute approche du r&#233;el, de poser des principes ou de donner force de loi (d'axiome) &#224; des notions premi&#232;res telles que : le sommet de l'Everest souill&#233; de d&#233;chets du fait de l'affluence des alpinistes en qu&#234;te de performance, la Mer de glace, &#224; Chamonix, qui fond inexorablement, ce sont bien des d&#233;sastres que nous enregistrons, des d&#233;sastres programm&#233;s par l'intervention, la pr&#233;sence, l'activisme irresponsable, aveugle et d&#233;brid&#233; des humains. Mais ce sont &lt;i&gt;avant toute chose&lt;/i&gt; des &#233;l&#233;ments de r&#233;alit&#233;. &lt;i&gt;Ils existent&lt;/i&gt;, ils sont l&#224;, d&#233;sormais, ind&#233;pendamment non pas de notre pr&#233;sence envahissante et destructrice, assur&#233;ment, mais de la perception que nous en avons, des sensations que nous &#233;prouvons &#224; leur vue, directe ou indirecte, des op&#233;rations intellectuelles que nous pouvons r&#233;aliser lorsque nous prenons la mesure du d&#233;sastre que ces &#171; objets &#187; subissent, du fait de l'empreinte sur eux de la pr&#233;sence humaine. Si, demain, nous disparaissons comme esp&#232;ce, suite &#224; un cataclysme pand&#233;mique ou une apocalypse nucl&#233;aire, &lt;i&gt;ils seront toujours l&#224;&lt;/i&gt;, comme r&#233;alit&#233;, dans l'&#233;tat de destruction o&#249; nous les avons laiss&#233;s. C'est par cet effort d'objectivation que nous devons commencer &#8211; et il ne se limite pas &#224; une r&#233;forme de notre entendement. Il vise au contraire &#224; s&#233;parer la question de notre entendement d'avec ce qui est &#8211; et tant pis s'il s'agit l&#224;, bien s&#251;r, in&#233;vitablement, d'une op&#233;ration de notre entendement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait appeler &#231;a la preuve par l'anthropoc&#232;ne : la d&#233;gradation irr&#233;vocable de ce que nous percevons comme notre environnement ou nos espaces de vie, telle que nous en sommes les t&#233;moins (telle qu'elle constitue l'objet de nos perceptions et efforts d'intellection), &lt;i&gt;c'est un fait&lt;/i&gt; ou un ensemble de faits, et pas seulement l'objet de nos soucis, de notre d&#233;ploration, c'est-&#224;-dire d'op&#233;rations subjectives reconductibles &#224; la condition humaine et aux limites impos&#233;es par sa finitude. L'anthropoc&#232;ne nous reconduit irr&#233;vocablement au r&#233;el : l'Everest salop&#233; et la Mer de Glace qui dispara&#238;t, c'est du r&#233;el massif et compact, irr&#233;vocable, irr&#233;ductible &#224; sa condition de d&#233;fis pour la pens&#233;e humaine dont nous devons prendre acte et que nous devons faire l'effort de probl&#233;matiser. Le premier &#233;l&#233;ment du dogme ou de l'a priori &#224; instaurer ici tiendrait en deux mots : &lt;i&gt;&#231;a existe&lt;/i&gt; &#8211; et m&#234;me &#231;a existe tellement que nous sommes menac&#233;s d&#233;sormais d'en crever. Et c'est ici, dans ce d&#233;placement brutal de la proposition que nous nous d&#233;tachons du subjectivisme et du criticisme kantien &#8211; la tradition majeure de la modernit&#233; philosophique &#8211; &#224; l'heure du danger mortel, le r&#233;el revient vers nous, en boomerang, d&#233;bordant de toutes parts l'in-finie, l'interminable discussion autour des conditions dans lesquels nous, humains, le percevons, en produisant la connaissance, le mettons en phrases.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'agit-il pour autant de retourner au type de r&#233;alisme pr&#244;n&#233; par la philosophie &#224; coup de marteau-pilon que pratique L&#233;nine dans &lt;i&gt;Mat&#233;rialisme et empiriocriticisme&lt;/i&gt; ? En un sens &#233;l&#233;mentaire, bien s&#251;r, la cause que promeut L&#233;nine dans ce texte dirig&#233; contre ceux de ses camarades qu'il accuse de succomber &#224; un id&#233;alisme pur et simple h&#233;rit&#233; de Berkeley en passant par le physicien Mach et Avenarius va dans le sens ici indiqu&#233; : le r&#233;el existe, ind&#233;pendamment de ce qui est en jeu dans la perception que les humains peuvent en avoir. Mais en v&#233;rit&#233;, la position de L&#233;nine est philosophiquement intenable, pour de nombreuses raisons : la rigoureuse s&#233;paration qu'elle promeut entre le spirituel et le mat&#233;riel, focalis&#233;e sur la question de la cause premi&#232;re &#8211; quel est le d&#233;terminant en premi&#232;re instance, l'esprit ou la mati&#232;re ? &#8211; mais le langage, le discours, la culture (etc.), c'est du spirituel ou du mat&#233;riel ? &lt;i&gt;Idem&lt;/i&gt; pour ce qui est de la s&#233;paration entre monde int&#233;rieur et monde ext&#233;rieur &#8211; ce dualisme forcen&#233; (qui reproduit et reconduit le dualisme de la tradition classique &#8211; le corps et l'esprit) ne tient pas &#8211; le langage, le discours, la culture, c'est du monde ext&#233;rieur ou du monde int&#233;rieur ? Enfin, la th&#233;orie de la connaissance : les op&#233;rations produites par le cerveau humain comme &#171; reflet &#187; du monde ext&#233;rieur &#8211; le degr&#233; z&#233;ro de la repr&#233;sentation : l'esprit comme &#171; miroir &#187; du monde ext&#233;rieur, op&#233;ration passive et uniforme. Mais comment rendre compte alors de la diversit&#233; des miroirs et des ruptures de perspectives d'un sujet &#224; l'autre, d'un groupe humain &#224; l'autre ? Comment faire la diff&#233;rence entre un bon miroir qui livre la connaissance vraie (scientifique) et un faux miroir (qui rend la r&#233;alit&#233; m&#233;connaissable), si ce n'est en s'abritant derri&#232;re le paravent tous usages de &#171; la Science &#187; (majuscule) dont nous savons aujourd'hui qu'il a partie li&#233;e avec la production du d&#233;sastre &#8211; la destruction du r&#233;el ? &lt;br class='autobr' /&gt;
En bref, le r&#233;alisme l&#233;niniste ne nous aide gu&#232;re, tant ses pr&#233;misses philosophiques, h&#233;rit&#233;es de l'&lt;i&gt;Anti-D&#252;hring&lt;/i&gt; de Engels, sont indigentes. En fait, l'axe de sa bataille &#8211; le &#171; monde ext&#233;rieur &#187; existe, ind&#233;pendamment des perceptions que nous en avons &#8211; est tout diff&#233;rent de ce que nous avons ici en vue : il faut d&#233;fendre le r&#233;el contre les attaques dont il fait l'objet de la part de la Caste qui s'active en vue de son obscurcissement, dans le prolongement de son acharnement &#224; le d&#233;truire &#8211; le r&#233;cit du pr&#233;sent d&#233;grad&#233; en &lt;i&gt;storytelling&lt;/i&gt; dans le prolongement direct de la destruction des fondements de la vie et, au-del&#224;, de la plan&#232;te comme &#233;tant global. &lt;br class='autobr' /&gt;
L&#233;nine campe dans une conception &#233;triqu&#233;e du r&#233;el r&#233;duit &#224; sa dimension mat&#233;rielle et dont les sujets humains ne seraient que des spectateurs ext&#233;rieurs &#8211; &#233;trange. Son dualisme forcen&#233; le tient &#233;loign&#233; d'une approche inclusive du r&#233;el. Mais en m&#234;me temps, il a l'intuition de ce &#224; quoi conduit la distorsion postkantienne : la focalisation sur le sujet humain au d&#233;triment du r&#233;el ou plut&#244;t le r&#233;el constamment per&#231;u comme second par rapport &#224; la &lt;i&gt;question princeps&lt;/i&gt; &#8211; les conditions et les limites de la connaissance humaine. Le r&#233;el devient l'arri&#232;re-plan de cette question premi&#232;re et derni&#232;re. Depuis Kant, la philosophie est rigoureusement anthropocentr&#233;e, enferm&#233;e dans le cercle des conditions de la perception et de la connaissance, tout tourne sans fin autour de cette question, tout y revient &#8211; et du coup, le r&#233;el se trouve constamment en instance de d&#233;r&#233;alisation, comme ce qui est en jeu (second) dans la perception et la connaissance du monde environnant ou du milieu de vie par les sujets humains. C'est sans doute bien l'une des raisons pour lesquelles l'anthropoc&#232;ne nous est tomb&#233; dessus comme par surprise &#8211; nous avons constamment tenu &#224; distance ce que nous nommions vaguement &#171; la nature &#187;, hors de nous. Plus on s'enfonce dans l'orni&#232;re de la tradition postkantienne (dernier avatar : le constructivisme), plus on s'&#233;loigne du r&#233;el. D'o&#249; le sursaut de la ph&#233;nom&#233;nologie &#8211; retour &#224; la &#171; chose m&#234;me &#187;. Mais le dessein affich&#233; glisse rapidement vers une ph&#233;nom&#233;nologie de la perception ou pire, une religion du &#171; v&#233;cu &#187; &#8211; rechute dans l'orni&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me du &lt;i&gt;retour au r&#233;el&lt;/i&gt; se pose toujours &lt;i&gt;en situation&lt;/i&gt;, chaque situation est singuli&#232;re. Y compris philosophiquement, le champ de l'actualit&#233; d&#233;borde sur celui de la philosophie et de la continuit&#233; de ses d&#233;bats. Le temps du retour au r&#233;el de Nizan &#224; l'heure des &lt;i&gt;Chiens de garde&lt;/i&gt; n'est pas le m&#234;me que celui du Sartre des &lt;i&gt;Situations&lt;/i&gt;, qui n'est pas le m&#234;me que celui du L&#233;nine de &lt;i&gt;Mat&#233;rialisme et empiriocriticisme&lt;/i&gt;, lequel est bien diff&#233;rent du n&#244;tre. C'est un motif flottant, en red&#233;ploiement constant. On &#233;prouve p&#233;riodiquement le sentiment que le d&#233;bat public, les formes dominantes des discours nous ont radicalement &#233;loign&#233;s du r&#233;el. Que la vie intellectuelle, les penseurs, la philosophie ont cong&#233;di&#233; le r&#233;el. C'est le sens de la charge de Nizan contre la Sorbonne n&#233;o-kantienne de Brunschwicg &#8211; elle pr&#233;f&#232;re tout ignorer de ce qui se passe dans les faubourgs ouvriers o&#249; s&#233;vit la tuberculose. C'est le motif de l'id&#233;ologie, comme moyen de gouvernement des &#233;lites et qui vise &#224; brouiller la r&#233;alit&#233; aux yeux des masses. L'id&#233;ologie comme filtre ou miroir d&#233;formant. Si le manifeste incandescent de Nizan, en faveur &lt;i&gt;du retour au r&#233;el&lt;/i&gt; est tr&#232;s populaire dans le monde &#233;tudiant en 1968 et ensuite, et c'est que le mouvement se voit alors comme l'annonciateur et l'agent de ce retour, comme &lt;i&gt;irruption&lt;/i&gt; du r&#233;el dans le monde de la domination domin&#233; par les fantasmagories. Le faux r&#233;el fabriqu&#233; par la domination &#224; l'usage des masses. Le spectacle selon Debord et les situs.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans la perspective de L&#233;nine, lorsqu'il &#233;crit &lt;i&gt;Mat&#233;rialisme et empiriocriticisme&lt;/i&gt;, se proclamant cr&#226;nement &#171; chercheur en philosophie &#187;, effectuant ce raid sauvage dans le monde de la philosophie, cette effraction dans un espace en principe r&#233;serv&#233; &#224; l'Acad&#233;mie a une vocation pr&#233;cise : elle mobilise la philosophie mat&#233;rialiste non-universitaire (et son p&#232;re fondateur Engels) contre le n&#233;o-kantisme acad&#233;mique ; c'est un r&#232;glement de compte avec la philosophie id&#233;aliste (telle qu'elle est cens&#233;e avoir corrompu l'intelligentzia r&#233;volutionnaire) qui est ins&#233;parable du combat politique &#8211; la philosophie mat&#233;rialiste comme condition premi&#232;re d'une politique r&#233;volutionnaire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il faut alors que le conspirateur se fasse philosophe &#8211; pari risqu&#233;. L'id&#233;alisme nourrit la fuite hors de la r&#233;alit&#233;, or le combat r&#233;volutionnaire se produit dans la r&#233;alit&#233;. Le pr&#233;alable est donc d'avoir r&#233;tabli les droits de la r&#233;alit&#233; dans le d&#233;bat entre intellectuels r&#233;volutionnaires, dans l'affrontement avec la philosophie id&#233;aliste qui s'est infiltr&#233;e dans la t&#234;te d'une fraction de l'intelligentzia r&#233;volutionnaire. Le lien s'&#233;tablit directement, sans m&#233;diations, entre la lutte sur le front philosophique (contre Mach et ses disciples dans la social-d&#233;mocratie russe) et le combat politique &#8211; la lutte contre le &#171; gauchisme &#187; (refus de participer aux &#233;lections &#224; la Douma) de Bogdanov, Bazarov et consorts &#8211; tous disciples de Mach et Avenarius, justement. Le &#171; retour au r&#233;el &#187; suppose ce raccourci, ce compactage entre philosophie et politique &#8211; p&#233;rilleux, tr&#232;s p&#233;rilleux. Il est toujours dangereux d'abolir les intervalles, les espaces s&#233;parateurs, d'inverser la dynamique du d&#233;couplage des domaines propres &#224; la modernit&#233; (Claude Lefort) &#8211; le d&#233;compactage comme geste et condition de modernit&#233;. Si on recompacte, on dessine une ligne de force qui conduit non pas au r&#233;tablissement de la monarchie absolue mais &#224; l'invention du totalitarisme comme forme singuli&#232;rement moderne &#8211; la modernit&#233; d&#233;vi&#233;e, hors de ses gonds.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre probl&#232;me est diff&#233;rent de celui qui se pose dans cette configuration. L&#233;nine et Nizan voient la philosophie id&#233;aliste (n&#233;o-kantienne) comme id&#233;ologie de la domination. Pr&#234;t-&#224;-porter de la domination et de l'exploitation capitalistes. L'id&#233;ologie est per&#231;ue dans cette perspective comme un voile interpos&#233; entre la r&#233;alit&#233; et les sujets humains, un prisme d&#233;formant. L'id&#233;ologie est une chape, elle forme un tout, elle pr&#233;sente une coh&#233;rence comme ensemble de discours et syst&#232;me de repr&#233;sentation, &#171; vision du monde &#187;. Son r&#233;gime, c'est celui de l'unit&#233;, de l'ensemble int&#233;gr&#233; o&#249; toutes les &#171; parties &#187; forment un tout. L'id&#233;ologie, en ce sens, a une architectonique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous ne vivons plus du tout sous ce r&#233;gime de la domination. Ce &#224; quoi nous avons affaire, ce sont des flux. On ne peut plus parler du tout d' &#171; id&#233;ologie bourgeoise &#187;, id&#233;ologie de la bourgeoisie comme id&#233;ologie dominante, molaire, structur&#233;e comme telle. Plus rien qui rel&#232;ve d'une architecture globale et pr&#233;sente une coh&#233;rence quelconque. Seulement des flux, des input, des signes, des intensit&#233;s, des messages, des effets de saturation ; une prolif&#233;ration dense, instable, constamment changeante. La Caste est all&#233;g&#233;e de toute id&#233;ologie globale, elle n'agit plus selon des vis&#233;es strat&#233;giques, des plans, des doctrines, des visions du monde, elle agit par impulsions, un amalgame de coups de t&#234;te et d'id&#233;es fixes, &lt;i&gt;whims&lt;/i&gt;, en fonction d'int&#233;r&#234;ts &#224; court terme, elle n'a plus d'id&#233;es &#224; proprement parler &#8211; &#224; part se maintenir au poste de commandement, dominer, gouverner au prix du chaos et de la destruction de la plan&#232;te et, d&#233;sormais, au-del&#224;...&lt;br class='autobr' /&gt;
La Caste a la t&#234;te vide, plus d'id&#233;es, elle ne se meut plus que par automatismes, le temps du cerveau reptilien. En derni&#232;re instance, le seul int&#233;r&#234;t stable qui maintient la Caste en vie et la met en mouvement, c'est la perp&#233;tuation de son pouvoir, pas m&#234;me son autorit&#233;, moins encore sa l&#233;gitimit&#233;. Elle ressemble de plus en plus &#224; ce titre aux monarchies r&#233;siduelles, dans les d&#233;mocraties europ&#233;ennes &#8211; peu leur importe d'&#234;tre des spectres, des bouffons &#8211; la seule chose qui les pr&#233;occupe vraiment, c'est le maintien de leur statut dynastique &#8211; avec la liste royale qui l'accompagne, au frais du citoyen, le cochon de payant.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'id&#233;ologie structurait le monde int&#233;rieur des domin&#233;s. Elle leur donnait, elle peuplait/meublait les cerveaux, les agen&#231;ait &#8211; aux conditions de la domination. Maintenant, il s'agit simplement de les occuper, dans les deux sens du terme &#8211; l'occupation, au sens de l'occupation d'un pays par une puissance &#233;trang&#232;re et l'occupation au sens o&#249; il faut occuper les enfants, les distraire. L'occupation ne passe plus par l'id&#233;ologie (qui est architectur&#233;e, structur&#233;e, un long discours, un &#233;difice) mais par la saturation et la succession ininterrompue des inputs, des messages ou des signes. Il ne s'agit plus de structurer la vision du monde des gouvern&#233;s et des domin&#233;s aux conditions des gouvernants et des ma&#238;tres de l'&#233;conomie, de formater ou fa&#231;onner une vision du r&#233;el (une perspective sur le r&#233;el) favorable &#224; la domination (ce que les marxistes appellent l'ali&#233;nation) ; il s'agit d&#233;sormais de pulv&#233;riser toute perspective coh&#233;rente sur le r&#233;el, de d&#233;r&#233;aliser aussi radicalement que possible en fragmentant, morcelant tout ce qui s'apparenterait &#224; une vision ou une repr&#233;sentation coh&#233;rente, pr&#233;sentant un caract&#232;re unitaire.&lt;br class='autobr' /&gt;
On gouverne, on domine d&#233;sormais &#224; la discontinuit&#233; radicale, produite notamment par l'inflation des &#171; entr&#233;es &#187; et des signaux, des messages h&#233;t&#233;rog&#232;nes et sans suite. On remplit les cerveaux d&#233;sormais comme on remplit les &#233;normes cargos, avec des conteneurs disparates, bourr&#233;s de marchandises h&#233;t&#233;roclites, des conteneurs de toutes les couleurs, appartenant &#224; toutes les compagnies de la Terre (du Nord global, pour l'essentiel).&lt;br class='autobr' /&gt;
L'innovation rencontre ici les tactiques visant &#224; la destruction des prises sur le r&#233;el. Il y eut la t&#233;l&#233;vision, puis internet (le digital) et puis, maintenant l'Intelligence artificielle. Les bombardements d'images, la saturation des cerveaux par les messages discontinus, le r&#232;gne du disparate et de l'h&#233;t&#233;rog&#232;ne, la multiplication des artifices, des doubles, des fictions plus vraies que vraies, des faux ind&#233;tectables, etc. Ce que ces innovations ont en commun, c'est de rendre toujours plus difficiles les op&#233;rations intellectuelles consistant &#224; &lt;i&gt;assigner sa place au r&#233;el&lt;/i&gt;, &#224; le discerner, &#224; s&#233;parer, dans une optique r&#233;aliste, le vrai du faux, le r&#233;el de ce qui l'imite ou le falsifie. Cette op&#233;ration au long cours triomphe quand il n'y a plus que des discours, impossibles &#224; hi&#233;rarchiser, des images se succ&#233;dant en flux, des fictions (histoires) interchangeables ou de qualit&#233; (si l'on peut dire) &#233;gale, une infinit&#233; de points de vue de m&#234;me qualit&#233; aussi. Le r&#233;el se trouve r&#233;duit &#224; la condition de la quantit&#233; infinie d'histoires qu'on raconte ou d'images s'y rapportant. Il n'a plus d'autre consistance que celle de cette prolif&#233;ration de fictions, c'est-&#224;-dire d'histoires que racontent une infinit&#233; de narrateurs ou plut&#244;t de signaux qu'&#233;mettent une infinit&#233; de sujets (ou d'appareils, de machines), c'est le stade terminal en ce sens du subjectivisme kantien &#8211; le triomphe int&#233;gral de la subjectivit&#233; perceptive. Le temps des subjectivit&#233;s &#233;clat&#233;es, dispers&#233;es, &#224; chacun son monde d'impressions, d'images, de messages re&#231;us et &#233;mis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut r&#233;fl&#233;chir sur la relation qui s'&#233;tablit entre le pli kantien, l'in&#233;puisable tradition n&#233;o-kantienne et notre actualit&#233; surplomb&#233;e par le motif de la destruction/pulv&#233;risation de la r&#233;alit&#233;. La perspective kantienne tend toujours &#224; repousser &#224; l'arri&#232;re-plan l'&#233;nonc&#233; princeps : &lt;i&gt;le monde&lt;/i&gt; (cosmos) &lt;i&gt;existe&lt;/i&gt;. Ou plut&#244;t &#224; lui substituer quelque chose comme : &lt;i&gt;certes&lt;/i&gt;, le monde existe, mais dans un &#233;tat ind&#233;termin&#233;-ind&#233;terminable selon les facult&#233;s humaines, et c'est en premier lieu cela qui importe &#8211; la finitude humaine, les limites de nos capacit&#233;s perspectives, notre &#233;chec perp&#233;tuel &#224; nous assurer des prises perceptives et cognitives sur le r&#233;el (&#171; la chose en soi &#187;) ; bref tout ce qui repousse le monde non pas tant dans sa mat&#233;rialit&#233; que dans son effectivit&#233;, &#224; l'arri&#232;re-plan.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est une option philosophique dont le propre est d'&#233;tablir au premier plan et, surtout, au centre, &lt;i&gt;le facteur humain et non pas le cosmos&lt;/i&gt;. Il faudrait donc s'arracher &#224; cette orni&#232;re pour se rapprocher de philosophies dont la pr&#233;misse des pr&#233;misses est que ce qui est premier, c'est le cosmos dans son existence effective et l'homme un facteur parmi tant d'autres, un &#171; habitant &#187; ou un &#233;l&#233;ment de celui-ci, un passant, un passager, un vivant &lt;i&gt;d&#233;centr&#233;&lt;/i&gt; parmi d'autres, et les vivants parmi toutes sortes d'autres &#233;l&#233;ments composant cet ensemble &#8211; la Plan&#232;te, elle-m&#234;me partie d'un tout infini en perp&#233;tuel devenir. Ces autres philosophies ou cosmologies existent, mais dans l'espace de notre modernit&#233;, nous les avons toujours &#233;cart&#233;es ou trait&#233;es comme des curiosit&#233;s au profit de notre kantisme &lt;i&gt;heimatlich&lt;/i&gt;, intrins&#232;que et foncier. Ce n'est pas seulement pour repenser notre rapport &#224; l'environnement ou la nature (deux termes qui portent la marque de l'anthropocentrisme) que nous devons nous d&#233;placer vers ces espaces-autres philosophiques, comme y encourage par exemple Philippe Descola, mais aussi pour affronter la crise pr&#233;sente du r&#233;el qui prend surtout la forme d'une guerre conduite contre le r&#233;el par la Caste, aujourd'hui, ici et maintenant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il n'y a pas que le n&#233;o-kantisme. D'autres traditions ont converg&#233; vers la fragilisation du r&#233;el : l'herm&#233;neutique qui interpose l'interpr&#233;tation et la question de la lecture (d&#233;chiffrage) des signes entre nous et les objets du r&#233;el, et la narratologie qui fait de toute r&#233;alit&#233; un enjeu d'agencement de r&#233;cits et, tend ainsi &#224; la rendre ind&#233;m&#234;lable de la fiction. Tous ces petits ruisseaux qui parcourent la modernit&#233; convergent vers le grand fleuve dans lequel se dissout la r&#233;alit&#233;. Tout comme le perspectivisme, le constructivisme, le fictionnalisme... Ainsi, nous sommes aujourd'hui intellectuellement, philosophiquement, politiquement d&#233;sarm&#233;s face &#224; ceux dont la destruction de la r&#233;alit&#233; est la grande cause. Aussi bien, les plus ent&#234;t&#233;s parmi les &#171; r&#233;alistes &#187; sommaires, ceux qui se cramponnaient &#224; leur foi &#171; mat&#233;rialiste &#187; ont apport&#233; &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt; leur contribution &#224; la destruction de la r&#233;alit&#233; &#8211; ils ont &#233;t&#233; &lt;i&gt;eux aussi&lt;/i&gt; des militants de l'anthropoc&#233;nisation &#224; outrance de la Plan&#232;te &#8211; L&#233;nine, les suractifs de l' &#171; &#233;dification du socialisme &#187; &#8211; productivistes, extractivistes, pollueurs, destructeurs &#224; outrance. La surench&#232;re &#171; r&#233;aliste &#187; pr&#244;n&#233;e par L&#233;nine trouve, dans l'URSS de Staline, son d&#233;bouch&#233; attendu avec la g&#233;n&#233;ralisation des fictions et des fantasmagories attach&#233;es &#224; l' &#171; &#233;dification du socialisme &#187;. Ce n'est pas de ce genre de &#171; r&#233;alisme &#187; que nous avons besoin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon une tradition occidentale imm&#233;moriale (elle remonte &#224; la Gr&#232;ce antique au moins, &#224; l'&#226;ge classique grec) qui d&#233;borde largement le champ de la philosophie, la question du sujet humain, de ses capacit&#233;s, de ses propri&#233;t&#233;s sensorielles et intellectuelles, des limites et particularit&#233;s de celles-ci, repousse &#224; l'arri&#232;re-plan celle du &lt;i&gt;cosmos&lt;/i&gt;. Celui-ci ne peut &#234;tre saisi que comme monde environnant, &lt;i&gt;Umwelt&lt;/i&gt;, dans ses relations, donc, avec le monde humain. Le monde tout court n'est pas ni&#233; mais plac&#233; en position subalterne ou seconde par rapport au sujet humain, envisag&#233; comme l'objet du sujet, l'objet de l'attention du sujet humain. Le sujet humain est moins per&#231;u comme la partie du tout cosmique que comme l'instance centrale &#224; laquelle tout se rattache, au prix de l'institution persistante d'un dualisme enti&#232;rement artificiel aboutissant &#224; &#233;tablir la monarchie du sujet humain au d&#233;triment du monde rel&#233;gu&#233; dans la position de ce qui doit &#234;tre per&#231;u, nomm&#233;, d&#233;taill&#233;, explor&#233;, gouvern&#233; par ce sujet. Le sujet humain n'est pas tant au c&#339;ur du monde parmi une multitude d'objets h&#233;t&#233;rog&#232;nes, il est &lt;i&gt;au milieu du monde&lt;/i&gt;, l'axe autour duquel tourne le monde, l&#224; o&#249; tout s'arrange et devient intelligible, il est le si&#232;ge, le centre nerveux, la source unique d'intelligibilit&#233;, ce qui aboutit &#224; objectiver (rendre objet, objectiver au sens de r&#233;ifier) tout le reste, vivant ou non, mat&#233;riel ou non, tangible ou non &#8211; tout le reste devenu &#171; le sensible &#187;, ce qui n'existe qu'&#224; la condition d'exciter la sensibilit&#233; humaine, d'&#234;tre per&#231;u par les sens de l'humain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet anthropocentrisme tant na&#239;f que forcen&#233; trouve sa traduction la plus obstin&#233;e dans la tradition philosophique occidentale : le monde (cosmos) n'est int&#233;ressant que pour autant qu'il est &lt;i&gt;le souci de l'humain&lt;/i&gt;, le d&#233;fi perp&#233;tuel auquel celui-ci fait face sans rel&#226;che. Ce qui fait l'objet de programmes philosophiques : comment le conqu&#233;rir, ce dont il faut d&#233;terminer les conditions de sa perception (Hume), de sa connaissance (Kant), de l'&#233;valuation de ses d&#233;terminations historiques (Hegel)...&lt;br class='autobr' /&gt;
Le grand paradigme de la Science se d&#233;ploie selon cette ligne de pente : comment le monde peut-il &#234;tre r&#233;duit aux conditions de l'humain, en termes d'intelligibilit&#233;, c'est-&#224;-dire d&#233;chiffr&#233;, astreint &#224; des lois (des r&#233;gularit&#233;s, des normes) en vue de sa mise en culture par la technique &#8211; d'o&#249; la techno-science). Le monde rabattu sur le monde &lt;i&gt;pour nous&lt;/i&gt;. Le monde doit &#234;tre domestiqu&#233;, il a cess&#233; d'&#234;tre une totalit&#233; en devenir r&#233;gi par sa puissance et sa forme propres. Il est ce qui nous revient, ce que nous pensons pouvoir r&#233;duire &#224; nos conditions gr&#226;ce, entre autres, au savoir scientifique &#8211; mais dont nous d&#233;couvrons qu'il nous &#233;chappe irr&#233;versiblement lorsque l'anthropoc&#232;ne s'impose &#224; nous dans son &#233;crasante r&#233;alit&#233;. Nous pensions que le monde &#233;tait &#224; notre main et ce que nous d&#233;couvrons est que tout se passe &#224; l'inverse &#8211; plus nous pensons le domestiquer, plus il nous &#233;chappe, de par l'effet direct de notre action (involontaire) sur lui. L'objet, avec ce &lt;i&gt;backlash&lt;/i&gt;, d&#233;ment toutes nos pr&#233;tentions &#224; le ma&#238;triser, &#224; le tenir en mains &#8211; il nous &#233;chappe et, ce faisant, ruine les fondements m&#234;me de notre anthropocentrisme. Avec l'anthropoc&#232;ne, l'objet divorce d'avec le sujet conqu&#233;rant et autocentr&#233; de la fa&#231;on la plus v&#233;h&#233;mente, la plus expos&#233;e : le sujet souverain est un apprenti sorcier, le bousilleur qui a ouvert la bo&#238;te de Pandore et tout salop&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au terme (provisoire) du parcours, ce n'est plus notre &#171; finitude &#187; qui est en question, c'est le r&#233;el lui-m&#234;me. Il est temps que nos &#233;tats d'&#226;me &#224; propos de la finitude humaine c&#232;dent le pas &#224; la seule question qui importe vraiment aujourd'hui : dans quel &#233;tat le r&#233;el se trouve-t-il ? Le diagnostic n'est pas tout &#8211; ce qui est premier, c'est la maladie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Violaine Monflanquin&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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