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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Sur le devenir &#171; facultatif &#187; des faits &#233;tablis</title>
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		<dc:creator>Garance Panurge</dc:creator>



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&lt;p&gt;&#171; Toutes les puissances du monde ne peuvent par autorit&#233; persuader un point de fait, non plus que le changer ; car il n'y a rien qui puisse faire que ce qui est ne soit pas . &#187; Blaise Pascal, Les Provinciales, Dix-huiti&#232;me lettre. &lt;br class='autobr' /&gt;
1- Bien s&#251;r, ce genre de forte parole et l'&#233;pist&#233;mologie na&#239;ve qui la soutient ne sont plus de saison : les &#171; points de fait &#187; sont pure illusion, tous les faits, &#224; commencer par les plus massifs, les mieux &#233;tablis, ceux dont l'identification est la chose la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Toutes les puissances du monde ne peuvent par autorit&#233; persuader un point de fait, non plus que le changer ; car il n'y a rien qui puisse faire que ce qui est ne soit pas . &#187;&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Blaise Pascal, &lt;i&gt;Les Provinciales&lt;/i&gt;, Dix-huiti&#232;me lettre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1- Bien s&#251;r, ce genre de forte parole et l'&#233;pist&#233;mologie na&#239;ve qui la soutient ne sont plus de saison : les &#171; points de fait &#187; sont pure illusion, tous les faits, &#224; commencer par les plus massifs, les mieux &#233;tablis, ceux dont l'identification est la chose la mieux partag&#233;e (comme le bon sens cart&#233;sien), font l'objet d'une construction, d'une mise en discours et en perspective. Dire donc : tel fait existe comme &#233;l&#233;ment du r&#233;el et rien ne peut faire qu'il ne soit pas tel qu'en lui-m&#234;me (tel qu'on ne puisse le changer, c'est-&#224;-dire le faire autre que ce qu'il est), cela rel&#232;ve du degr&#233; z&#233;ro de la croyance (la superstition, la religion...) en le r&#233;el, outre vide, inconsistante id&#233;alit&#233;. Tout objet per&#231;u et adopt&#233; comme r&#233;el faisant l'objet d'une construction, l'illusion de r&#233;alit&#233; comme &#171; point de fait &#187; doit &#234;tre constamment et impitoyablement combattue et d&#233;construite. Les faits sont, en v&#233;rit&#233;, toujours des interpr&#233;tations avant toute chose. Ainsi, comme on en a eu l'exp&#233;rience tout r&#233;cemment, sur le fil de notre actualit&#233; hexagonale, une caricature antis&#233;mite, &#231;a ne saurait en aucun cas &#234;tre un point de fait, c'est une question de perception et d'opinion. La notion m&#234;me de fait, du fait d&#233;fini comme &#233;l&#233;ment de r&#233;alit&#233; &#171; primaire &#187;, le r&#233;el dans sa forme la plus &#233;l&#233;mentaire et irr&#233;cusable &#224; la fois, cette notion m&#234;me rel&#232;verait de la plus indigente des religions, la consolation des clochards de l'&#233;pist&#233;mologie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tel est, donc, dans toutes ses cons&#233;quences, le &lt;i&gt;cr&#233;do du moment&lt;/i&gt;, tel qu'il exerce ses ravages, dans tous les horizons. Sous ces auspices, l'acception du r&#233;el va subir une radicale inflexion : le r&#233;el ne sera plus ce qui est, par composition de faits ou d'&#233;l&#233;ments tangibles, mais &lt;i&gt;ce qui nous arrange&lt;/i&gt;. La raison pour laquelle les d&#233;coloniaux imaginaires que cela &lt;i&gt;n'arrange pas&lt;/i&gt; (politiquement) que les amis de M&#233;lenchon mettent en circulation une affiche antis&#233;mite seront port&#233;s &#224; statuer d'une seule voix : &lt;i&gt;il n'y a pas d'affiche antis&#233;mite&lt;/i&gt;. Un proc&#233;d&#233; qui, &#224; leur corps d&#233;fendant, les amalgame avec leurs pires ennemis &#8211; les producteurs en masse des faits alternatifs dont ceux-ci ont besoin pour nous gouverner et poursuivre leur marche en avant vers la domination totale. Les d&#233;coloniaux imaginaires qui, dans ces conditions, recourent &#224; la pire des &lt;i&gt;casuistiques&lt;/i&gt;, des &lt;i&gt;scholastiques&lt;/i&gt; pour expliquer que, dans des circonstances donn&#233;es, une image antis&#233;mite &lt;i&gt;n'est pas&lt;/i&gt; ce qu'elle para&#238;t &#234;tre, sont la copie conforme de ces J&#233;suites dont Pascal, dans &lt;i&gt;Les Provinciales&lt;/i&gt;, stigmatise les petits et grands arrangements avec la v&#233;rit&#233; et, du coup, la morale. Quand le langage, la dialectique, les argumentations sinueuses et biais&#233;es, la mauvaise foi en habit de soir&#233;e conjuguent leurs efforts pour rendre les faits indistincts, dissoudre le r&#233;el, au nom de l'int&#233;r&#234;t sup&#233;rieur de l'&lt;i&gt;utilit&#233; politique&lt;/i&gt;, les choses sont consomm&#233;es &#8211; les suppos&#233;s r&#233;sistants et insoumis jouent dans le camp de l'ennemi dont ils partagent la &lt;i&gt;morale accommodante&lt;/i&gt; &#8211; ils partagent l'essentiel avec eux &#8211; un opportunisme sans rivage en mati&#232;re d'&#233;valuation des rapports entre le r&#233;el et le vrai, constamment guid&#233;, surd&#233;termin&#233; par l'int&#233;r&#234;t politique, lui-m&#234;me toujours circonstanciel et &#224; courte vue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un point de vue pratique, cette sophistication &#233;pist&#233;mologique, ou plut&#244;t cette &lt;i&gt;sophistry&lt;/i&gt; &#233;rig&#233;e en syst&#232;me pr&#233;sente un immense avantage : elle permet de tenir le r&#233;el &#224; distance, sous pr&#233;texte que celui-ci est constamment soluble dans le langage (les discours), les interpr&#233;tations et la condition de pluralit&#233; des perspectives (des opinions). Le r&#233;el n'est plus entendu comme ce que nous devons affronter, mais comme &lt;i&gt;le facultatif&lt;/i&gt; &#8211; tant son approche, sa d&#233;finition, sa d&#233;signation sont soumises &#224; des conditions complexes. Le r&#233;el est assign&#233; selon cette approche aux conditions de l'&lt;i&gt;aura&lt;/i&gt; benjaminienne &#8211; le proche qui, sans rel&#226;che, s'&#233;loigne.&lt;br class='autobr' /&gt;
Difficile, et m&#234;me &#224; vrai dire impossible, dans ces conditions, de s'assurer des prises sur lui, de porter des jugements sur ses &#233;tats (en langue foucaldienne : de statuer sur l'intol&#233;rable), le r&#233;el &#233;tant avant tout un enjeu de construction, donc de subjectivit&#233; humaine. C'est sur les proc&#233;dures de construction que doit se porter toute notre attention, pas sur le r&#233;el lui-m&#234;me, la notion m&#234;me d'une prise sur le r&#233;el lui-m&#234;me relevant de la plus na&#239;ve et la plus dangereuse des illusions. Difficile, selon ces pr&#233;misses, d'agir &lt;i&gt;politiquement&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire d'agir dans le sens de la production de d&#233;placements significatifs ou de l'action en vue de l'apparition de discontinuit&#233;s &#233;mancipatrices dans le champ du r&#233;el tel que nous l'habitons.&lt;br class='autobr' /&gt;
La sophistication &#233;pist&#233;mologique tend ici la main aux pires des d&#233;constructeurs du r&#233;el qui, &#224; l'attachement aux faits, opposent, comme le dit Pascal, le fantasme de la toute-puissance ; ceux dont le cr&#233;do est que, leur puissance ayant vocation &#224; s'imposer sans limite, les faits eux-m&#234;mes, ceux du pr&#233;sent comme ceux du pass&#233;, ne sauraient s'y opposer, y r&#233;sister. Le post-kantisme au stade terminal livre ici &#224; son corps d&#233;fendant un fondement philosophique inesp&#233;r&#233; au nihilisme des furieux qui ambitionnent aujourd'hui de faire valoir une forme d'h&#233;g&#233;monie d&#233;finitive, &#224; l'&#233;chelle globale, fond&#233;e sur la force, les faits accomplis et les d&#233;crets plut&#244;t que sur l'assentiment et le consentement des gouvern&#233;s. Si le r&#233;el est &lt;i&gt;en premier lieu&lt;/i&gt; ce qu'il faut d&#233;finir comme ce qui est constamment m&#233;di&#233; par les discours, les constructions, les interpr&#233;tations, les perspectives, les opinions, alors la soupe est servie sur un plateau d'argent &#224; ceux dont le &lt;i&gt;storytelling&lt;/i&gt; et la dissolution du fait dans les &#233;nonc&#233;s performatifs est la religion &#8211; les pr&#234;tres du relativisme absolu, du nihilisme, du performativisme sans rivage qui imposent aujourd'hui leurs conditions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce ne sont assur&#233;ment pas des discours, des doctrines, des th&#233;ories philosophiques qui sont au fondement, moins encore &#224; l'&lt;i&gt;origine&lt;/i&gt; du nihilisme universel qui a aujourd'hui entrepris sa marche triomphale &#224; travers le monde, le nihilisme tant comme id&#233;ologie que comme pratique et strat&#233;gie, tourn&#233; vers la production du chaos et soutenu par d'irr&#233;sistibles pulsions de mort. Ce sont bien, en premier lieu, des forces et des flux &#233;conomiques, des forces sociales, des concr&#233;tions de puissance (&#233;tatique et militaire, entre autres) qui sont ici en jeu. Mais ces forces, si elles sont intrins&#232;quement aveugles ou somnambuliques, n'en sont pas moins anim&#233;es et mises en mouvement par des images et des id&#233;es. C'est en ce sens que la philosophie elle-m&#234;me n'est jamais &#233;trang&#232;re &#224; ces processus de production du chaos &#8211; au cours des &#233;volutions pr&#233;sentes plac&#233;es sous le signe du d&#233;sastre. Et ce n'est pas parce que Fukuyama prend aujourd'hui ses distances d'avec Trump qu'il n'est pas inclus dans le champ de forces qui a pouss&#233; Trump vers les sommets.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, la philosophie, pour autant qu'elle est cens&#233;e jouer dans le camp de la vie, de la vie qui non seulement continue mais se renouvelle en renaissant, en se r&#233;inventant, en diff&#233;rant d'avec elle-m&#234;me mais aussi surtout d'avec l'&#233;tat du monde (tout particuli&#232;rement quand celui-ci est plac&#233; sous le signe du d&#233;sastre), la philosophie ne peut que s'assigner des t&#226;ches qui ne prennent leur sens que dans la perspective d'une ontologie du pr&#233;sent &#8211; faute de quoi, elle n'est qu'un magasin des antiquit&#233;s. Or, une ontologie du pr&#233;sent ne peut que s'assigner comme point de d&#233;part, encore et toujours, la production de diagnostics sur &lt;i&gt;l'&#233;tat du r&#233;el&lt;/i&gt;, dans son &#233;tat pr&#233;sent ou &lt;i&gt;dans sa pr&#233;sence m&#234;me&lt;/i&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or aujourd'hui, en situation, le n&#233;o-kantisme toutes mains, dans l'infinit&#233; de ses versions, consistant &#224; interposer entre le r&#233;el et nous-m&#234;mes une multitude de clauses restrictives, principes de pr&#233;caution, &#233;crans et autres r&#232;gles prudentielles, joue constamment dans le camp oppos&#233; &#224; l'ontologie du pr&#233;sent. La relation qui s'&#233;tablit entre ce constat et l'anomie sid&#233;rante des milieux intellectuels, universitaires, savants, sp&#233;cialistes, acad&#233;miques face aux manifestations les plus massives et les plus criantes du cours d&#233;sastreux de l'histoire pr&#233;sente &lt;i&gt;devrait sauter aux yeux et faire hurler aux cieux&lt;/i&gt; &#8211; ce n'est pas le cas, pr&#233;cis&#233;ment parce que ceux.celles qui devraient &#233;noncer ce diagnostic sont eux.elles-m&#234;mes envelopp&#233;.e.s dans ce processus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que, aux yeux des innombrables tribus et corporations intellectuelles du Nord global, Gaza est devenu &lt;i&gt;un objet d'opinion&lt;/i&gt; (le corollaire &#233;tant qu'on peut rester sans opinion ou garder son opinion pour soi, en d&#233;mocratie lib&#233;rale...) et non pas un fait actuel requ&#233;rant une intervention, une action de toute urgence. Prenez la puissante corporation des psychanalystes se rattachant &#224; l'&#233;cole lacanienne, en France tout particuli&#232;rement &#8211; beaucoup de c&#233;l&#233;brit&#233;s, et &lt;i&gt;un silence assourdissant de cette tribu &#224; propos de Gaza&lt;/i&gt;. Aucun rapport entre ce qui constitue le fondement de la &lt;i&gt;science&lt;/i&gt; (de tournure passablement dogmatique) de ces gens-l&#224;, le post-kantisme assum&#233; de leur ma&#238;tre, et cette massive d&#233;robade ? On en doutera... A force de mettre le r&#233;el entre guillemets et de le r&#233;puter inaccessible autant qu'impensable, d'en associer le nom &#224; la psychose, on perd tout go&#251;t de s'y colleter lorsqu'il s'abat sur vous, sans guillemets, ni majuscule, ni italiques ; lorsqu'il s'agirait de cesser de prendre la tangente du c&#244;t&#233; du symbolique et de statuer d'urgence sur l'intol&#233;rable dans sa forme r&#233;ellement r&#233;elle &#8211; l&#224; o&#249; &#231;a saigne, pr&#233;cis&#233;ment, l&#224; o&#249; s'ex&#233;cute le crime, au grand jour. Mais non &#8211; les labyrinthes du symbolique et de l'imaginaire &#233;tant ce qu'ils sont, on pr&#233;f&#233;rera s'abstenir, de crainte de tomber dans les rets de l' &#171; antis&#233;mitisme &#187; &#8211; ce qu'&#224; Sigmund et sa s&#233;quelle de parvenus ne plaise...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2- C'est un pr&#233;cepte nietzsch&#233;en qui nous est familier : pour sortir d'une orni&#232;re philosophique, il faut se faire &lt;i&gt;barbare&lt;/i&gt;. R&#233;solument, insupportablement. Briser les tables. Et donc ne pas d&#233;mordre de ce pr&#233;cepte : ne pas reculer devant la bruyante vulgarit&#233;, brutalit&#233;, des coups de marteau, des coups de poing sur la table : le r&#233;el n'est pas seulement le r&#233;f&#233;rent ou la r&#233;f&#233;rence de la repr&#233;sentation (du discours, du r&#233;cit), il est le fondement, ce qui pr&#233;c&#232;de et conditionne la repr&#233;sentation. Ne pas reculer devant la tautologie par laquelle il faut en passer pour repartir d'un bon pied : le r&#233;el, c'est ce qui est (ou existe, la distinction ici importe peu) avant d'&#234;tre l'objet d'une repr&#233;sentation, d'une perception, d'une connaissance, d'une mise en discours.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le r&#233;el, en ce sens, n'est en rien ce qui s'oppose &#224; la fiction. C'est une chose acquise que la fiction r&#233;duite &#224; la condition d'illusion, voire de mensonge n'en est que la partie la plus pauvre et la moins int&#233;ressante. La fiction est, fondamentalement, mise en r&#233;cit du r&#233;el. En ce sens, le &#171; r&#233;alisme &#187;, en art ou ailleurs, n'est jamais qu'une construction narrative, parmi d'autres, de la r&#233;alit&#233;. Les r&#233;alistes, quels qu'ils soient, fictionnent comme les autres. Le r&#233;alisme n'est pas davantage copie (ou miroir) fid&#232;le du r&#233;el que toute autre forme de narration fond&#233;e sur d'autres pr&#233;misses. Il est construction ou re-construction, donc en ce sens une production ou un acte de cr&#233;ation, quand bien m&#234;me il s'illusionne en se percevant comme imitation avant tout. La fiction, &#224; ce titre, est figuration du r&#233;el, c'est-&#224;-dire production d'une image ou d'un r&#233;cit pr&#233;tendant &#224; une certaine v&#233;rit&#233;, quel que soit le statut accord&#233; &#224; celui-ci. Le moment o&#249;, dans la d&#233;marche de restitution ou mise en r&#233;cit du r&#233;el, ce motif premier (le r&#233;el ou la r&#233;alit&#233;) se noue &#224; celui de la v&#233;rit&#233; est d&#233;cisif. La fiction est pauvre, elle tend vers son degr&#233; z&#233;ro quand elle s'aligne sur le mensonge ou r&#233;duit son ambition &#224; &#234;tre frauduleuse, dispensatrice d'illusion, &#224; organiser une diversion, &#224; donner le change. La fiction en g&#233;n&#233;ral se d&#233;ploie au contraire dans l'horizon du &lt;i&gt;vrai&lt;/i&gt;, dans son incontournable relation au r&#233;el. La fiction assume pleinement sa vocation quand elle se d&#233;ploie dans l'horizon de la restitution intensive du r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Simplement, pour que cette approche tout uniment positive de la fiction pr&#233;vale, encore faut-il qu'elle ne se fonde pas sur &lt;i&gt;l'oubli ou le d&#233;ni du r&#233;el&lt;/i&gt;. Que le r&#233;el ne se perde pas dans les limbes de la relativit&#233; absolue de toute fiction &#224; une autre, de la condition de pluralit&#233; s'appliquant aux fictions, jusqu'&#224; ce point de retournement o&#249; les th&#233;oriciens du r&#233;cit en viennent &#224; statuer qu'au bout du compte, la le&#231;on des le&#231;ons, c'est que notre monde est peupl&#233; de r&#233;cits et seulement de r&#233;cits et que le r&#233;el n'est qu'un arri&#232;re-monde n&#233;buleux, &#233;vanescent, innommable comme tel, car inconnaissable ; que donc, le &lt;i&gt;g&#233;nocide en cours&lt;/i&gt; &#224; Gaza, &#231;a n'est qu'un r&#233;cit parmi d'autres, dans le foisonnement g&#233;n&#233;ralis&#233; des r&#233;cits o&#249; il appara&#238;t, pr&#233;cis&#233;ment, que ce r&#233;cit est minoritaire, une condition qui, automatiquement, sous cette condition premi&#232;re et derni&#232;re de relativit&#233;, tendrait &#224; en relativiser, &#224; en &lt;i&gt;diminuer&lt;/i&gt; l'importance &#8211; ce qui est l&#233;gitim&#233; comme r&#233;alit&#233; tendant n&#233;cessairement &#224; s'aligner sur la puissance ou la performativit&#233; des r&#233;cits.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans un monde o&#249; la cr&#233;dibilit&#233; des r&#233;cits, leur &#233;cho, leur facult&#233; &#224; &#234;tre adopt&#233;s par l'opinion publique (&#171; les gens &#187;) tendent &#224; s'aligner sur la puissance (notamment celle d'&#233;mettre des r&#233;cits et leur donner du volume), il est d'une importance cruciale de maintenir ce cap sur le r&#233;el : le r&#233;el n'est pas enti&#232;rement r&#233;ductible &#224; la condition de relativit&#233; et de pluralit&#233; des r&#233;cits, il n'est pas soluble dans cet &#233;l&#233;ment, il peut y r&#233;sister. Et il importe alors que se trouve un locuteur (le r&#233;el &#233;tant par d&#233;finition muet) pour se faire son porte-parole &#8211; &#171; et pourtant, elle tourne &#187;, et pourtant, les Isra&#233;liens commettent un g&#233;nocide &#224; Gaza et s'acharnent &#224; d&#233;truire un peuple. Et ce n'est pas en ergotant autour du mot g&#233;nocide et de sa d&#233;finition, de ses emplois l&#233;gitimes, &#171; scientifiques &#187;, juridiquement corrects, que vous y changerez quoi que ce soit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3- La condition g&#233;n&#233;rale de relativit&#233; des fictions les unes par rapport aux autres ne signifie &#233;videmment pas que tous les r&#233;cits se valent. Nous sommes situ&#233;s aujourd'hui &#224; un point de bascule o&#249; cette question est devenue d&#233;cisive, examin&#233;e sous l'angle du gouvernement des vivants. Dans les soci&#233;t&#233;s modernes, les Etats-nations sont de puissantes machines &#224; produire des fictions instituantes, rassembleuses, l&#233;gitimantes. Des mythes nationaux autour desquels les peuples sont appel&#233;s &#224; s'agr&#233;ger, sont ciment&#233;s, des romans nationaux entendus comme de puissantes fictions destin&#233;es &#224; afficher la singularit&#233; d'une &#171; communaut&#233; nationale &#187;, &#224; donner une &#171; &#226;me &#187; et un destin collectifs &#224; celle-ci. Ces fictions ne sont, &#224; proprement parler et en elles-m&#234;mes, ni vraies ni fausses. Elles se situent, en un sens historique, dynamique, par-del&#224; le vrai et le faux, &#233;tant compos&#233;es d'un amalgame &#224; peu pr&#232;s ind&#233;m&#234;lable de r&#233;f&#233;rence &#224; des faits, des dates, des personnages r&#233;els, des &#233;v&#233;nements m&#233;morables et de productions, d'images et d'intensit&#233;s imaginaires. C'est ici que la m&#233;moire collective d'un peuple, avec toutes les tensions qui la traversent, doit &#234;tre soigneusement distingu&#233;e de l'histoire de ce m&#234;me peuple. L'une et l'autre, cependant, trouvent leur point de convergence dans le fait qu'elles ont pour condition et r&#233;f&#233;rent un certain r&#233;el &#8211; le pass&#233; historique au sens le plus extensif et divers de l'adjectif &#171; historique &#187;. Ce r&#233;el jalonne, balise l'espace dans lequel vont pouvoir se d&#233;ployer les r&#233;cits, cr&#233;ant des conditions de possibilit&#233; et d'impossibilit&#233; : le roman national fran&#231;ais, tel qu'il est, sous la Troisi&#232;me R&#233;publique, inculqu&#233; aux enfants, va pouvoir mettre en circulation la formule sacramentelle &#171; Nos anc&#234;tres les Gaulois &#187;, ni vraie ni fausse, mais il ne pourra pas raconter Trafalgar ou Waterloo comme des victoires fran&#231;aises.&lt;br class='autobr' /&gt;
Sous ce rapport, les choses sont en train de changer radicalement, du moins dans les d&#233;mocraties nagu&#232;re r&#233;put&#233;es &#171; lib&#233;rales &#187; et en voie d'&lt;i&gt;illib&#233;ralisation&lt;/i&gt; acc&#233;l&#233;r&#233;e. Les &#171; histoires &#187; mises en forme au fil du temps par les &#233;lites gouvernantes, dans l'acception la plus vaste de cette expression, destin&#233;es &#224; rendre les populations pr&#233;cis&#233;ment gouvernables en les homog&#233;n&#233;isant autour de r&#233;cits du pass&#233;, de mythes, de r&#233;cits, de suppos&#233;es valeurs, d'images du pr&#233;sent et de promesses d'avenir sont, de fa&#231;on croissante, en passe d'&#234;tre remplac&#233;es par des messages ou des r&#233;cits dont le propre est d'&#234;tre &lt;i&gt;totalement &#233;mancip&#233;s du r&#233;el&lt;/i&gt;. Dans les d&#233;mocraties lib&#233;rales, le roman national, l'histoire qu'on enseigne &#224; l'&#233;cole, tout ce qui rel&#232;ve du domaine des c&#233;l&#233;brations et comm&#233;moration officielles, bref la gestion et la mise en circulation du r&#233;cit du pass&#233; historique par la puissance &#233;tatique &lt;i&gt;prend toutes sortes de libert&#233;s&lt;/i&gt; avec le r&#233;el (l'&#233;chu, le pass&#233;), en le magnifiant pour une part, en arrondissant les angles, en &#233;ludant les pages sombres, en simplifiant &#224; outrance dans une perspective autol&#233;gitimante, etc. Mais, avec tout cela, ces r&#233;cits sont astreints &#224; tenir compte du r&#233;el &#233;chu, ils ne peuvent pas s'en &#233;manciper enti&#232;rement sous peine d'&#234;tre discr&#233;dit&#233;s, tant aux yeux de ceux auxquels ils sont directement destin&#233;s qu'&#224; ceux des &#171; autres &#187;, l'&#233;tranger...&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui arrive en force aujourd'hui dans les d&#233;mocraties en cours d'&lt;i&gt;illib&#233;ralisation&lt;/i&gt;, c'est un r&#233;gime nouveau de la narration d'en-haut, portant distinctement la marque du n&#233;o-totalitaire (la r&#233;f&#233;rence inusable et commode &#233;tant ici Orwell et son passe-partout &lt;i&gt;1984&lt;/i&gt;), c'est un type de r&#233;cit totalement &lt;i&gt;lib&#233;r&#233;&lt;/i&gt; du r&#233;el, disjoint de celui-ci, plac&#233; sous le signe suivant : raconter l'Histoire, des histoires emprunt&#233;es au domaine de l'Histoire selon les convenances du moment, &lt;i&gt;&#224; l'envers s'il le faut&lt;/i&gt;, sans que, sous ce nouveau r&#233;gime, le narrateur pourvu d'autorit&#233; ait le moins du monde &#224; se soucier du r&#233;el &#233;chu.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment ce que Trump, proph&#232;te en la mati&#232;re, est en train de pr&#233;parer dans le contexte des c&#233;l&#233;brations destin&#233;es &#224; marquer le cent cinquanti&#232;me anniversaire de la D&#233;claration d'ind&#233;pendance &#171; am&#233;ricaine &#187;. Un r&#233;cit du pass&#233; enti&#232;rement r&#233;&#233;crit selon le prisme fantasmagorique du MAGA, d&#233;barrass&#233; de toutes ses asp&#233;rit&#233;s et destin&#233; &#224; c&#233;l&#233;brer, dans sa continuit&#233;, la grandeur du &#171; r&#234;ve am&#233;ricain &#187;, la &lt;i&gt;manifeste destin&#233;e&lt;/i&gt; des Etats-Unis &#224; exercer leur h&#233;g&#233;monie sur la plan&#232;te toute enti&#232;re, &#224; y faire pr&#233;valoir, comme valeurs, id&#233;aux et mode de vie, ses obsessions, ses pr&#233;somptions, ses aveuglements &#8211; son &#233;pouvantable vulgarit&#233;. Dans une telle perspective, les faits les plus massifs et les mieux &#233;tablis cessent, tout simplement, d'exister &#8211; tout ce qui concerne notamment la part esclavagiste de l'histoire am&#233;ricaine, structurelle et constituante, la persistance du &lt;i&gt;color divide&lt;/i&gt; tout au long de son histoire, l'expansionnisme perp&#233;tuel de la puissance &#233;tats-unienne, son autocentrisme aveugle et forcen&#233;, etc. L'histoire de la conqu&#234;te violente du monde par cette puissance peut alors se raconter sous le r&#233;gime du providentialisme le plus d&#233;complex&#233; comme une &lt;i&gt;success story&lt;/i&gt; &#233;tendue sur quatre si&#232;cles. Les faits n'ont plus aucune importance et ceux qui ne se plient pas &#224; la nouvelle r&#232;gle du tout est possible, tout est permis, en mati&#232;re de r&#233;&#233;criture du pass&#233; sont syst&#233;matiquement d&#233;cri&#233;s, diffam&#233;s comme traitres &#224; la patrie et ennemis de la civilisation &#8211; &lt;i&gt;criminalis&#233;s&lt;/i&gt; comme tels &#8211; le r&#233;gime de la &lt;i&gt;discrimination&lt;/i&gt; d&#233;crit par Carl Schmitt sous sa forme la plus cristalline. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il suffit de prendre connaissance du discours prononc&#233; par Fran&#231;ois Bayrou au r&#233;cent d&#238;ner du CRIF (juin 2025) pour mesurer &#224; quel point et &#224; quel rythme acc&#233;l&#233;r&#233; ce nouveau tour narratif tend &#224; s'imposer d&#233;sormais dans les cercles dirigeants des d&#233;mocraties ex-lib&#233;rales : c'est, dans l'explicite comme l'implicite, toute l'histoire du diff&#233;rend isra&#233;lo-palestinien qui y est, en toute rigueur, si l'on peut dire, &lt;i&gt;racont&#233;e &#224; l'envers&lt;/i&gt; sous les applaudissements d'un public conquis &#224; l'avance &#8211; le parti du g&#233;nocide en cours. Cette modalit&#233; se r&#233;pand comme une tra&#238;n&#233;e de poudre en Europe &#8211; voir par exemple la fa&#231;on dont, en Italie, Giorgia Meloni et ses cohortes ont entrepris de faire pr&#233;valoir un r&#233;cit ouvertement r&#233;visionniste, de l'&#232;re mussolinienne et de la guerre civile italienne, en s'acharnant &#224; saper syst&#233;matiquement la l&#233;gitimit&#233; de la lutte contre le fascisme. Mais aussi bien, ce m&#234;me trait se retrouve chez les &#233;lites subalternes des Etats-Unis dans des pays comme Ta&#239;wan &#8211; le pass&#233; historique y est r&#233;&#233;crit avec z&#232;le par les scribes asserment&#233;s, selon les n&#233;cessit&#233;s du jour. Au Japon, le r&#233;visionnisme et le n&#233;gationnisme appliqu&#233;s &#224; la p&#233;riode o&#249; l'expansionnisme imp&#233;rial se donna libre cours est plus prosp&#232;re que jamais, solidement adoss&#233; &#224; la Raison d'Etat : l'affrontement de plus en plus ouvert avec la Chine, aux conditions du pr&#233;sent, se nourrit et se l&#233;gitime de la r&#233;&#233;criture du pass&#233; criminel du Japon imp&#233;rial.&lt;br class='autobr' /&gt;
Jusqu'&#224; pr&#233;sent, dans l'&#233;poque inaugur&#233;e par le mouvement g&#233;n&#233;ral de d&#233;colonisation, transfigurer les horreurs de la colonisation et les massacres coloniaux en &#233;pop&#233;e de la civilisation occidentale plac&#233;e sous le signe de l'expansion du progr&#232;s et des Lumi&#232;res &#233;tait un exercice dont l'art s'&#233;tait pour l'essentiel repli&#233; dans les espaces d'un certain cin&#233;ma d'aventures exotiques, d'un certain cin&#233;ma colonial qui ne disait pas son nom, car peupl&#233; de fantasmagories innommables. Mais d&#233;sormais, ce parti ou cet art de raconter l'histoire &#224; l'envers tend &#224; se g&#233;n&#233;raliser parmi les grands narrateurs, les &#233;lites gouvernantes, les propri&#233;taires du monde. Jusqu'&#224; pr&#233;sent, le n&#233;gationnisme historique donnait prise &#224; la critique savante, l&#233;gitim&#233;e ou tout simplement, inspir&#233;e par la d&#233;cence publique ; la production des r&#233;cits n&#233;gationnistes &#233;tait limit&#233;e &#224; des milieux ou des sph&#232;res particuli&#232;res &#8211; pouvant aller de micro-sectes marginales, &#224; l'exemple des faurissoniens, en France (&#224; la fin du si&#232;cle dernier) &#224; des secteurs de l'appareil d'Etat et des sph&#232;res acad&#233;miques comme au Japon, concernant les crimes commis entre le d&#233;but des ann&#233;es 1930 et 1945.&lt;br class='autobr' /&gt;
D&#233;sormais, cette tournure a contamin&#233; le discours des dirigeants des d&#233;mocraties en voie d'&lt;i&gt;illib&#233;ralisation&lt;/i&gt;, travers&#233;es par les flux puissants d'un nouveau fascisme. Or, l'un des traits constants du fascisme, en tant qu'il est un visage du totalitaire, est sa capacit&#233; &#224; s'&#233;manciper du r&#233;el, &#224; s'enfermer dans des bulles fantasmagoriques, &#224; produire des r&#233;cits du pass&#233; et du pr&#233;sent plac&#233;s sous le signe de l'imaginaire, de l'esprit de d&#233;mesure mortif&#232;re (la pulsion de mort conqu&#233;rante), lib&#233;r&#233;s de toute contrainte &#171; r&#233;aliste &#187;. La tentation de l'abolition du r&#233;el est perp&#233;tuelle lorsque le fantasme est roi, lorsque la psychose est reine &#8211; c'est alors que, dans le cerveau embrum&#233; et la bouche p&#226;teuse de l'aventurier du moment parvenu au sommet du pouvoir, tout devient possible &#8211; que le Canada devienne le cinquanti&#232;me &#233;tat de l'Am&#233;rique trumpiste rendue &#224; sa grandeur, le Golfe du Mexique une &lt;i&gt;mare nostrum&lt;/i&gt; &#171; am&#233;ricaine &#187;, ou, en version fran&#231;aise (&#224; la Macron-Bayrou), l'Etat d'Isra&#235;l, une vaillante petite d&#233;mocratie assi&#233;g&#233;e de toutes parts par une coalition de forces obscures, barbares et intrins&#232;quement terroristes, acharn&#233;es &#224; le d&#233;truire et &#224; massacrer les Juifs, o&#249; qu'ils se trouvent...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4- Il ne faut pas c&#233;der &#224; la tentation de rabattre le r&#233;el sur le sensible, sous pr&#233;texte qu'aussi bien, tout ce dont nous pourrions t&#233;moigner (parler), tout ce dont nous sommes en pr&#233;sence, c'est le sensible. S'en tenir &#224; cette pr&#233;misse : soutenir l'existence du r&#233;el, quoi qu'il en soit du sensible qui renvoie &#224; la subjectivit&#233; humaine. Cela ne peut &#234;tre qu'un &#233;dit, un axiome, mais c'est la condition premi&#232;re pour s'&#233;manciper de l'anthropocentrisme, du subjectivisme humain, du biocentrisme. Et, bien s&#251;r, c'est un &#233;dit qui se mord la queue, puisqu'il n'est &#233;non&#231;able, pronon&#231;able qu'&#224; partir d'une source humaine, en intelligence humaine, en langue humaine. Mais il n'en est pas moins requis comme fondement, &#233;nonc&#233; &lt;i&gt;princeps&lt;/i&gt; qui nous &#233;mancipe du pur et simple subjectivisme humain. &#171; Tout trouve son origine dans le sensible, et dans les op&#233;rations de l'esprit sur le sensible &#187; (Gilles Deleuze, article Hume, in &lt;i&gt;La philosophie de Galil&#233;e &#224; Jean-Jacques Rousseau&lt;/i&gt;, sous la direction de Fran&#231;ois Ch&#226;telet, Marabout, 1972.). On voit bien ici que le sensible, sous les conditions de l'empirisme humien, c'est ce qui entretient la confusion, aux conditions de la subjectivit&#233; humaine, entre le per&#231;u et le r&#233;el. C'est bien au r&#233;el que nous avons affaire et sur lequel nous r&#233;alisons des &#171; op&#233;rations de l'esprit &#187;. C'est bien &lt;i&gt;vers le r&#233;el&lt;/i&gt; qu'il faut retourner pour s'&#233;manciper des &#171; id&#233;es terminales de la m&#233;taphysique &#187; (le Moi, le Monde, Dieu). Avec ou sans &#171; op&#233;ration de l'esprit sur le sensible &#187;, le glacier est l&#224; &#8211; et il fond. La fonte du glacier est envelopp&#233;e dans les conditions g&#233;n&#233;rales de l'anthropoc&#232;ne, lequel r&#233;sulte d'op&#233;rations humaines, mais elle se tient hors d'atteinte de toute &#171; op&#233;ration sur le sensible &#187;. Elle a lieu, elle est ou existe, comme processus, dans son irr&#233;sistible devenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5- Barbara Stiegler, dans un essai intitul&#233; &lt;i&gt;Nietzsche et la vie &#8211; une nouvelle histoire de la philosophie&lt;/i&gt; (Folio, 2021), attire l'attention sur le fait que Nietzsche, &#224; partir de 1876, s'occupe exclusivement de sciences de la nature, de m&#233;decine, de biologie. C'est, remarque-t-il &#224; ce propos, que &#171; mon savoir manquait totalement de &lt;i&gt;r&#233;alit&#233;s&lt;/i&gt; &#187;. La formation classique du philosophe, philologique, litt&#233;raire, forg&#233;e dans le creuset des humanit&#233;s, &#171; manque de r&#233;alit&#233; &#187; &#8211; &#233;loigne du r&#233;el ou bien, peut-&#234;tre, manque de densit&#233; en termes de r&#233;alit&#233; ; ne l'a rattach&#233; qu'au c&#244;t&#233; superficiel, illusoire, de la r&#233;alit&#233;. La formule &#224; laquelle recourt Nietzsche r&#233;tablit le primat du r&#233;el. La qualit&#233; du ou des savoir(s) s'&#233;value selon l'acc&#232;s qu'ils donnent &#224; la r&#233;alit&#233; ou plut&#244;t au r&#233;el tel qu'il se diffracte en r&#233;alit&#233;s, en &#233;pousant toutes sortes de plis. Le c&#339;ur du r&#233;el, dans cette perspective, c'est le vivant.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'o&#249; le tournant op&#233;r&#233; par le philosophe en direction des sciences de la vie. La bifurcation op&#233;r&#233;e par Nietzsche &#233;tablit une nouvelle norme : non pas la fiabilit&#233; de la connaissance, mais la qualit&#233; de l'acc&#232;s au r&#233;el, la qualit&#233; m&#234;me de la r&#233;alit&#233; &#224; laquelle le savoir donne acc&#232;s. C'est un renversement des pr&#233;misses de l'analytique kantienne. A l'omnipr&#233;sente (obs&#233;dante) question des conditions de la connaissance, Nietzsche substitue celle de l'acc&#232;s au c&#339;ur de la r&#233;alit&#233; &#8211; pour lui, le monde vivant. Ce d&#233;placement (qui n'est pas &#233;tranger &#224; la transvaluation) le conduit non seulement &#224; se d&#233;placer vers de nouveaux domaines, mais &#224; travailler avec de nouveaux concepts &#8211; &#233;volution, incorporation &#8211; en relation avec le nouvel horizon de r&#233;alit&#233; dans lequel, d&#233;sormais, sa r&#233;flexion se situe. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Se tourner vers le r&#233;el&lt;/i&gt;, cela &#233;quivaut ici &#224; regarder autour de soi et se demander ce qui arrive, dans le pr&#233;sent. Quels nouveaux objets &#233;mergent, qui sont appel&#233;s &#224; bouleverser notre vie ? Ici : le chemin de fer, le t&#233;l&#233;graphe, les machines... Quelles sont nos chances de comprendre ce que signifie et implique l'irruption de ces objets, quelles sont nos chances de les incorporer &#224; nos modes de vie sans que ceux-ci soient purement et simplement emport&#233;s par le flux de l'innovation ? Nietzsche se pose la question premi&#232;re pour une ontologie du pr&#233;sent : que demeure-t-il de nos prises sur le r&#233;el dans un contexte g&#233;n&#233;ral o&#249; &#171; l'acc&#233;l&#233;ration des rythmes de vie fait r&#233;aliser aux hommes du XIX&#232;me si&#232;cle, o&#249; toute entit&#233; se r&#233;v&#232;le &#234;tre une fiction fragile et provisoire, qu'ils sont plong&#233;s dans un flux absolu &#187; ?&lt;br class='autobr' /&gt;
La question premi&#232;re n'est donc pas &#171; que puis-je conna&#238;tre ? &#187;, laquelle suppose l'existence d'un monde stable ou les conditions de la connaissance demeurent identiques &#224; elles-m&#234;mes, mais bien &#171; comment r&#233;sister au flux ? &#187;, comment inventer des points d'arr&#234;t, des stases qui nous permettent d'incorporer le flux et de r&#233;tablir des &#233;l&#233;ments de stabilit&#233; l&#224; o&#249; pr&#233;vaut le courant g&#233;n&#233;ral de l'&#233;volution ? Pour garder prise sur le r&#233;el, nous devons incorporer ce qui nous arrive &#8211; mais les rythmes de vie sont toujours plus endiabl&#233;s, notre condition est celle d'une humanit&#233; embarqu&#233;e et emport&#233;e par le flux. Notre adh&#233;sion au r&#233;el devient donc de plus en plus superficielle, fond&#233;e sur la pure et simple r&#233;action (sans r&#233;elle absorption et moins encore digestion) &#224; ce qui vient &#224; notre rencontre et nous embarque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la perspective ici dessin&#233;e par Nietzsche, le dualisme sujet/objet qui pr&#233;vaut dans la perspective kantienne est d&#233;bord&#233;, mis en d&#233;route &#8211; le vent de l'innovation souffle en temp&#234;te dans les ailes du sujet d&#233;sorient&#233; et l'emporte. &#171; Nous entendons bien le mart&#232;lement du t&#233;l&#233;graphe, mais nous ne le comprenons pas &#187;. Nietzsche nous parle de notre propre condition, de notre propre enveloppement dans les formes pr&#233;sentes du r&#233;el. Un r&#233;el qui &lt;i&gt;nous&lt;/i&gt; d&#233;r&#233;alise, &#224; force d'acc&#233;l&#233;ration, d'innovations, de discontinuit&#233;s mettant &#224; mal (faisant voler en &#233;clat) toutes les &#171; stases n&#233;cessaires &#224; la vie &#187; (Barbara Stiegler) &#8211; toute esp&#232;ce de stabilit&#233; ou de niche propice &#224; la &#171; digestion &#187; de toutes les nouveaut&#233;s qui s'abattent sur nous, bousculent et bouleversent nos formes de vie (nos habitudes, tout ce qui nous permet d'&#234;tre &#233;tablis dans la stabilit&#233;, la continuit&#233; et la r&#233;p&#233;tition). Ou bien encore : nous sommes pris dans des formes d'&#233;volution que nous ne comprenons pas, qui nous d&#233;bordent de toutes parts, tant elles sont rapides, multiples, tant elles d&#233;passent nos capacit&#233;s imaginatives et sont aussi, pour une part essentielle, chaotiques &#8211; tout ce qui concerne l'&#233;volution du vivant, en premier lieu, mais aussi, plus g&#233;n&#233;ralement, l'environnement &#8211; o&#249; l'on retrouve le paradigme du glacier.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui est premier ici, c'est l'imp&#233;tuosit&#233; du flux, son caract&#232;re impr&#233;visible et la fa&#231;on dont, sous ce r&#233;gime pr&#233;sent, le r&#233;el nous d&#233;borde constamment ; ceci par opposition &#224; l'approche statique de la finitude humaine et des limites constantes et structurelles dans lesquelles serait enferm&#233;e la connaissance des ph&#233;nom&#232;nes. La distinction entre ph&#233;nom&#232;nes et noum&#232;nes, &#171; la chose en soi &#187; est une clause prudentielle dont le propre est de d&#233;boucher sur une hypertrophie de la &#171; critique &#187; de la connaissance et une hypotrophie, voire une absence de la &#171; critique &#187; du &lt;i&gt;domaine de l'action&lt;/i&gt; &#8211; la politique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Avant les conditions de la connaissance, il y a le rapport au r&#233;el, plus pr&#233;cis&#233;ment, l'inscription dans le champ du r&#233;el. C'est tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment ce qui est en question aujourd'hui, c'est-&#224;-dire mis en danger par les modalit&#233;s du flux, les formes de l'&#233;volution et l'horizon dans lequel s'activent les ma&#238;tres du monde (la production du chaos, l'acc&#233;l&#233;ration de l'innovation g&#233;n&#233;ratrice de d&#233;stabilisation/d&#233;sorientation g&#233;n&#233;ralis&#233;e). Le r&#233;el dans ses formes pr&#233;sentes nous rend malades parce qu'il est lui-m&#234;me malade et ce diagnostic irr&#233;vocable ne se laisse pas dissoudre dans la glose infinie sur la fa&#231;on dont nous formons nos repr&#233;sentations. Au reste, la confusion qui entoure le mot valise de repr&#233;sentation en dit long sur l'impasse dans laquelle est enfonc&#233;e aujourd'hui toute cette glose post-n&#233;o-kantienne &#8211; l'oblomovisme de notre temps, la philosophie couch&#233;e (l'&#233;pist&#233;mologie des rentiers du n&#233;o-kantisme) des apraxiques. Plus la philosophie de la connaissance cherche &#224; imposer ses conditions sur un mode despotique, plus la philosophie de l'action (la philosophie politique entendue non pas comme glose sur la ou le politique mais philosophie fondant ou supportant l'action politique) est rachitique et r&#233;siduelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6- L'&#233;mergence de la notion de r&#233;alit&#233; au sens (moderne) o&#249; nous l'entendons, ind&#233;pendante du sujet et des conditions pr&#233;sidant &#224; la connaissance &#224; laquelle celui-ci peut acc&#233;der est coextensive au d&#233;clin (&#224; l'effondrement) de la m&#233;taphysique. Elle est r&#233;cente. Elle en est une des conditions ou des manifestations, la r&#233;alit&#233; repoussant l'&#234;tre ou l'essence du c&#244;t&#233; des arri&#232;re-mondes garantis par la puissance divine (Barbara Stiegler, op. cit. p 293). Ce qui caract&#233;rise en premier lieu la r&#233;alit&#233; ou le r&#233;el tels que nous les envisageons ici, c'est leur disjonction d'avec les arri&#232;re-mondes, leur acception non-m&#233;taphysique &#8211; leur s&#233;paration (&#233;mancipation) de la puissance divine. La r&#233;alit&#233; s'impose, comme notion post-m&#233;taphysique &#224; partir du XVIII&#232;me si&#232;cle europ&#233;en et pleinement au XIX&#232;me, et sa langue est celle du r&#233;alisme, du positivisme, du mat&#233;rialisme. La r&#233;alit&#233; s'impose alors comme ce qui existe effectivement, c'est-&#224;-dire &lt;i&gt;wirklich&lt;/i&gt; (comme &lt;i&gt;Wirklichkeit&lt;/i&gt;), ce qui peut se dire aussi : en v&#233;rit&#233; (&lt;i&gt;eigentlich&lt;/i&gt;), et concr&#232;tement (&lt;i&gt;sachlich&lt;/i&gt;).&lt;br class='autobr' /&gt;
On pourrait dire encore, mais c'est alors en voyant se refermer sur nous la boucle de la subjectivit&#233; humaine : ce dont l'effectivit&#233; est &lt;i&gt;v&#233;rifiable&lt;/i&gt;, dans la pratique humaine, dans la vie des soci&#233;t&#233;s humaines. Ce qui s'&#233;tablit comme v&#233;rifiable sous la forme de faits ou d'objets dont le propre est de s'imposer en exc&#233;dent de leur simple condition de ph&#233;nom&#232;ne. Le r&#233;el, &#224; ce titre, c'est ce dont nous postulons qu'il existe hors de la perception et la connaissance que nous en avons. Il peut aussi bien se d&#233;finir comme &lt;i&gt;le d&#233;j&#224;-l&#224;&lt;/i&gt;, ce qui, inversement, pr&#233;suppose que ce n'est pas le r&#233;el qui est facultatif, c'est l'humain. L'humain n'est l&#224; que comme l'agent de la d&#233;gradation (la fonte) du glacier. Mais le glacier est bien l&#224;, que le facteur humain persiste ou pas, et c'est &lt;i&gt;dans la perspective du glacier&lt;/i&gt; qu'il nous faut apprendre &#224; envisager le r&#233;el, c'est-&#224;-dire &#224; en affirmer la persistance, en relativisant absolument le facteur humain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit donc pas simplement de recentrer, r&#233;agencer la philosophie autour du vivant et de son &#233;volution, comme fait Nietzsche. Il s'agirait plut&#244;t et plus radicalement de redresser, r&#233;&#233;valuer notre d&#233;finition du r&#233;el et, paradoxalement, notre approche de la r&#233;alit&#233; en les d&#233;liant de tout le domaine de nos &lt;i&gt;conditions&lt;/i&gt; propres. Une approche dont le fondement serait la d&#233;-subjectivation, une approche consistant &#224; faire abstraction de notre condition de sujet, la mettant entre parenth&#232;ses. A nous d&#233;centrer aussi radicalement que possible. Le kantisme et tous ses avatars conduisent &#224; une forme d'enfermement, si ce n'est de solipsisme : nous demeurons &lt;i&gt;enferm&#233;s&lt;/i&gt; (Stiegler) dans notre activit&#233; de constitution d'un monde peupl&#233; de ph&#233;nom&#232;nes et qui donc nous renvoie &#224; nous-m&#234;mes sans fin &#8211; l'ext&#233;rieur ou l'environnant subissant sans rel&#226;che les conditions de l'int&#233;rieur, c'est-&#224;-dire de la constitution du sujet entendu comme la source et l'instituant.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est la raison pour laquelle Bergson voit en Kant l'h&#233;ritier de la m&#233;taphysique occidentale et non pas, comme Heidegger, son &lt;i&gt;terminator&lt;/i&gt;. Kant poursuit cette tradition en accr&#233;ditant et confortant le geste qui consiste &#224; &#171; d&#233;tourner son regard de la r&#233;alit&#233; donn&#233;e pour se concentrer exclusivement sur la description r&#233;flexive d&#233;taill&#233;e des sch&#233;mas op&#233;ratoires de l'intelligence humaine &#187; (Barbara Stiegler, p. 296). Nietzsche pers&#233;v&#232;re sur ce point dans la tradition kantienne et la radicalise m&#234;me en la poursuivant &lt;i&gt;ad absurdum&lt;/i&gt; lorsqu'il sugg&#232;re que toutes nos repr&#233;sentations ne pourraient &#234;tre que des &lt;i&gt;fictions&lt;/i&gt;, ne correspondant &#224; aucune r&#233;alit&#233; &#233;tablie car plac&#233;es avant tout sous les conditions propres au vivant et &#224; son &#233;volution. Avec la tradition kantienne, c'est le contact avec la r&#233;alit&#233; qui se tarit dans les sables des &lt;i&gt;conditions&lt;/i&gt; de la perception et de la connaissance. Nizan en ce sens, avec sa philosophie &#224; coups de burin, n'avait pas tort d'&#233;tablir un lien solide entre le n&#233;o-kantisme solidement &#233;tabli &#224; la Sorbonne dans l'entre-deux-guerres et le conservatisme politique entendu comme culte du statique &#8211; l'ordre &#233;tabli.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Reprendre contact avec la r&#233;alit&#233; &#187; (Stiegler), cela suppose s'&#233;manciper de ces filtres et ces &#233;crans dont le propre est d'assigner les sujets humains &#224; leur condition purement r&#233;flexive, c'est &#224; dire &#224; la staticit&#233; non praxique de cette condition (le surplace de la r&#233;flexivit&#233;). Il faut donc relancer le geste de Nizan consistant &#224; &#233;tablir le lien entre un certain air du temps philosophique et l'actualit&#233; dans sa forme politique &#8211; entre postures philosophiques et conditions politiques &#8211; &lt;i&gt;n&#233;o-kantisme toutes mains et Restauration tous azimuts&lt;/i&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Relancer le geste de Nizan, cela conduit &#224; examiner les habits neufs du kantisme &#8211; constructivisme, perspectivisme, herm&#233;neutique... Ce que ces approches ou doctrines ont en commun, c'est la multiplication des &#233;crans et des filtres interpos&#233;s entre les sujets et le r&#233;el, donc l'&#233;loignement du r&#233;el et la multiplication des membranes s&#233;parant les sujets du domaine de l'action. La multiplication de ces &#233;crans et de ces filtres a pour effet d'enfermer les sujets dans une condition illusoirement immunitaire &#8211; celle du sujet connaissant prot&#233;g&#233; des agressions de la r&#233;alit&#233; par les dispositifs pr&#233;sidant &#224; la perception et la connaissance de celle-ci. Ces dispositifs se durcissent en sph&#232;res et bulles dans lequel le sujet humain se tient &#224; l'abri des irruption directes et insupportables du monde r&#233;el. La consolidation de ces bulles et sph&#232;res enferme et conforte les sujets dans l'illusion de la staticit&#233; &#8211; celle de leur condition propre, celle du monde environnant &#8211; une pure fantasmagorie, la seule r&#233;alit&#233; r&#233;elle &#233;tant le flux continu, comme le rappelle Bergson. Le n&#233;o-kantisme contemporain est enferm&#233; dans les pr&#233;somptions fixistes dont la douteuse vertu est de tenir &#224; l'&#233;cart le chaos r&#233;el et de reconduire celui-ci aux conditions de l'ordre, des classifications, des essences, avec toute la casuistique qui, ici, sert &#224; huiler les rouages de la pens&#233;e prot&#233;g&#233;e, immunis&#233;e contre le r&#233;el &#8211; voyez comment, aujourd'hui m&#234;me, les juristes, les historiens, les politistes &#233;rigent des barri&#232;res protectrices faites de taxinomies, de clauses pr&#233;liminaires, de r&#233;f&#233;rences au nom de la science en vue de tenir &#224; distance l'insupportable agression du r&#233;el que constitue pour eux le g&#233;nocide en cours &#224; Gaza.&lt;br class='autobr' /&gt;
La &#171; science &#187;, la connaissance (ou ce qui en usurpe la l&#233;gitimit&#233;), dans un tel contexte, voil&#224; bien &#224; quoi elles servent ici en premier lieu &#8211; se prot&#233;ger du r&#233;el, en tant que celui-ci est strident, agressif, insupportable. Se prot&#233;ger, paradoxalement, du chaos produit par la politique des ma&#238;tres, des propri&#233;taires du monde dont, avec constance, les savants, comme esp&#232;ce, demeurent globalement solidaires &#8211; ils appartiennent au m&#234;me monde social et partagent avec ceux-ci les m&#234;mes r&#233;f&#233;rences culturelles, les m&#234;mes &#171; valeurs &#187;. Se prot&#233;ger du monde dont ils ont eux-m&#234;mes pr&#233;cipit&#233; ou valid&#233; le d&#233;sastre. Aux derni&#232;res nouvelles, Michael Walzer approuve sans h&#233;sitation les bombardements isra&#233;liens sur l'Iran, sans parvenir &#224; &#233;prouver de la sympathie pour Netanyahou.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour repartir d'un bon pas, il va donc falloir que la philosophie commence par se d&#233;fendre contre elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Garance Panurge&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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