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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>La possibilit&#233; d'un monde</title>
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		<dc:date>2017-08-16T12:30:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator> Alexandre Costanzo et Daniel Costanzo</dc:creator>



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&lt;p&gt;&#8211; Comment un ouvrier comme moi pourra comprendre quelque chose aux livres et savoir si ce qu'il lit, on l'a vraiment &#233;crit pour lui ? &#8211; En lisant et en r&#233;fl&#233;chissant. En se trompant et en recommen&#231;ant. M&#234;me pour nous qui les &#233;crivons, il n'y a pas d'autres voies. Dans ce monde, personne n'a rien pour rien [&#8230;]. Il faut avoir la patience d'apprendre ces modes, comme on apprend les langues &#233;trang&#232;res. Et alors, peu &#224; peu, il t'arrivera de rencontrer partout l'homme et le camarade, de m&#234;me qu'on (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#8211; Comment un ouvrier comme moi pourra comprendre quelque chose aux livres et savoir si ce qu'il lit, on l'a vraiment &#233;crit pour lui ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; En lisant et en r&#233;fl&#233;chissant. En se trompant et en recommen&#231;ant. M&#234;me pour nous qui les &#233;crivons, il n'y a pas d'autres voies. Dans ce monde, personne n'a rien pour rien [&#8230;]. Il faut avoir la patience d'apprendre ces modes, comme on apprend les langues &#233;trang&#232;res. Et alors, peu &#224; peu, il t'arrivera de rencontrer partout l'homme et le camarade, de m&#234;me qu'on r&#233;ussit &#224; discuter avec un Chinois ou un Turc. De toute fa&#231;on, il faut &#234;tre patient. Plus tu fr&#233;quentes un ami, plus tu apprends &#224; le conna&#238;tre. C'est la m&#234;me chose pour les livres. Et n'est-ce pas beau d'arriver &#224; conna&#238;tre un homme qui pendant trente ans, pendant toute sa vie, a essay&#233; de parler avec toi ? [&#8230;]&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Ce sont des livres pour nous ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Ce sont des livres pour qui veut les lire. Tu saurais me dire, toi, pour qui est fait un livre ? M&#233;fie-toi des livres qui sont faits pour un tel ou un tel. M&#234;me un livre qui a &#233;t&#233; &#233;crit en chinois a &#233;t&#233; fait pour toi. Il s'agit&lt;br class='autobr' /&gt;
toujours d'apprendre les paroles d'un autre homme. Tous les livres qui valent quelque chose ont &#233;t&#233; &#233;crits en chinois, et on ne sait pas toujours les traduire. Vient toujours un moment o&#249; tu es seul devant la page, comme &#233;tait seul l'&#233;crivain qui l'a &#233;crite. Si tu as de la patience, si tu ne pr&#233;tends pas que l'auteur te traite comme un enfant ou un demeur&#233;, tu vas rencontrer un autre homme et te sentir plus homme toi aussi. Mais&lt;br class='autobr' /&gt;
c'est dur, Masino, cela demande de la bonne volont&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et beaucoup de patience&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C. Pavese, Litt&#233;rature et soci&#233;t&#233; suivi de Le mythe, Gallimard, 1999.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cesare Pavese&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un enfant refuse d'aller &#224; l'&#233;cole o&#249; l'on ne lui apprend rien d'autre&lt;br class='autobr' /&gt;
que ce qu'il ne sait pas, et il assure de lui-m&#234;me l'usage de la puissance&lt;br class='autobr' /&gt;
contre celui du pouvoir : apprendre &lt;i&gt;en &#171; rach&#226;chant&lt;/i&gt; &#187;, tel sera le principe de son &#233;chapp&#233;e belle affirmant le territoire d'une &#233;mancipation&lt;br class='autobr' /&gt;
(En rach&#226;chant). Une jeune femme renonce &#224; &#233;pouser un allemand lors&lt;br class='autobr' /&gt;
de l'occupation prussienne de la Lorraine, elle dit qu'elle ne sait que&lt;br class='autobr' /&gt;
cela, elle ne peut pas devenir allemande (&lt;i&gt;Lothringen&lt;/i&gt; !). Un &#233;tranger&lt;br class='autobr' /&gt;
circule en voiture dans les rues de Rome parti &#224; la rencontre d'un&lt;br class='autobr' /&gt;
banquier entre autre et de le&#231;ons d'histoire, or l'on sent progressivement&lt;br class='autobr' /&gt;
monter en lui une col&#232;re froide tandis qu'il d&#233;couvre ce qu'est la r&#233;alit&#233; du monde : ces rues laissent alors se dessiner au d&#233;tour des agitations, de fa&#231;ades d'immeubles, d'embouteillages ou de l'activit&#233; ouvri&#232;re, les contours contemporains de la rumeur d'une m&#234;me histoire, celle de la lutte des classes (&lt;i&gt;Le&#231;ons d'Histoire&lt;/i&gt;). Des gens se dressent depuis le village qu'ils se sont patiemment construits face au monde qui les humilie et aux fables enchanteresses des temps pr&#233;sents brisant leurs mani&#232;res de vie (&lt;i&gt;Umiliati&lt;/i&gt;). Une femme se d&#233;fend contre la folie du pouvoir de Cr&#233;on, irr&#233;concili&#233;e, fid&#232;le &#224; ses morts, &#224; la justice des Dieux ou d'une certaine id&#233;e de l'homme. Et cette histoire semble s'accorder &#224; de curieux mouvements de la cam&#233;ra qui occupe une m&#234;me position dans l'espace en coulissant sur une verticale selon les propos des protagonistes : elle sera &#224; hauteur de ventre d&#232;s lors que ces derniers t&#233;moignent de passions intestines, elle se fixera tout en haut, en surplomb, lorsque les paroles se confondent aux int&#233;r&#234;ts d'&#201;tat ou elle &#233;prouvera simplement le monde et les choses &#224; hauteur d'homme et de femme (&lt;i&gt;Antigone&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a un principe d&#233;terminant l'oeuvre de Dani&#232;le Huillet et de Jean-Marie Straub qu'&#233;non&#231;ait Serge Daney&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. S. Daney, &#171; Une morale de la perception &#187;, in La rampe, Petite (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : s'il n'y a pas de r&#233;volte, &#231;a n'existe pas. Autrement dit, seul existe ce qui r&#233;siste, des lieux, des gestes, des mots, des corps, l'effectivit&#233; d'une r&#233;volte ou d'une perception affirmant un autre rapport au monde, et c'est cette br&#232;che enfouie ou &#233;vanouie, une puissance surgissant ici ou l&#224; qu'ils s'attachent &#224; donner &#224; voir et &#224; entendre. Une br&#232;che qu'on retrouve dans la rencontre entre un po&#232;me de St&#233;phane Mallarm&#233; et la rumeur &#233;vanouie des morts de la Commune (&lt;i&gt;Toute r&#233;volution est un coup de d&#233;s&lt;/i&gt;), une puissance que manifestent une femme fid&#232;le &#224; ce qu'elle &#233;prouve, un enfant contestant l'ordre raisonnable du monde, une communaut&#233; qui voit son travail, ses peines et ses joies humili&#233;s par l'enchantement de principes qui leur sont &#233;trangers&#8230; Un poing se ferme, les yeux baiss&#233;s ici, le regard dress&#233; de col&#232;re l&#224; : l'injonction de cette oeuvre est celle de la puissance, or il n'y a pas d'autre puissance que celle d'apprendre &#224; ouvrir les yeux pour voir et les oreilles pour entendre, et cela permet d'affirmer quelque chose comme la possibilit&#233; d'un monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'on voudrait s'attarder sur un film en particulier, &lt;i&gt;Othon&lt;/i&gt;, tourn&#233; en 1969. Il s'ouvre sur une vue de Rome et la cam&#233;ra entame apr&#232;s quelques instants un mouvement panoramique vers la gauche laissant appara&#238;tre des immeubles d'habitation qui feront bient&#244;t place aux arbres et &#224; des ruines. Elle rencontre alors une verticale sous la forme d'un mur &#233;br&#233;ch&#233; impulsant un nouveau mouvement qui s'&#233;l&#232;ve pour suivre le haut de cet obstacle et l'on aper&#231;oit alors un arbre sur le haut d'une colline. &#201;pousant d'abord les courbes de ce paysage en poursuivant son ascension vers la cime de l'arbre, la cam&#233;ra descend &#224; sa gauche o&#249; l'on d&#233;couvre les roches et les ruines de la colline. Elle encha&#238;ne alors un zoom avant sur ces roches et s'achemine enfin vers une crevasse, un trou, pour se fondre dans l'obscurit&#233; qui devient le carton paradoxal du titre :&lt;i&gt; Les yeux ne veulent pas en tout temps se fermer ou Peut-&#234;tre qu'un jour Rome se permettra de choisir &#224; son tour&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le film rejoue la trag&#233;die de Corneille &lt;i&gt;Othon&lt;/i&gt; sur le mont Palatin et le jardin de la villa Doria Pamphili, en exhibant en pleine d&#233;cadence romaine, apr&#232;s la chute de N&#233;ron, ce qu'il y a au coeur de tout gouvernement. Entre le tourniquet des int&#233;r&#234;ts particuliers et les passions intestines, on assiste en somme aux belles paroles des grands de ce monde se d&#233;chirant pour le pouvoir, loin du peuple et sur son dos. C'est &#224; cette &#171; com&#233;die &#187; qu'est identifi&#233; le pouvoir engloutissant dans ses intrigues les tourments amoureux : l'abjection et la l&#226;chet&#233; nouent les affaires d'&#201;tat, comme les petites affaires de tout un chacun finalement, et c'est ce qu'il faut balayer violemment. Tout cela est ainsi suspendu comme un coup de d&#233;s mallarm&#233;en au &#171; peut-&#234;tre &#187; de la R&#233;volution : &#171; peut-&#234;tre qu'un jour Rome se permettra de choisir &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce &#171; peut-&#234;tre &#187; signifie que le peuple ne doit plus laisser ceux qui le gouvernent permettre ou ne pas permettre, il doit choisir, et pas simplement celui ou ceux qui doivent gouverner mais se permettre de gouverner lui-m&#234;me, se choisir plut&#244;t que de fermer les yeux. Tout se joue donc dans le vertige entre des &#171; yeux qui ne veulent pas en tout temps se fermer &#187; et un &#171; peut-&#234;tre &#187; : ouvrir les yeux, assumer le gardiennage et l'effectivit&#233; de ce &#171; peut-&#234;tre &#187; est &#233;videmment le propos de l'oeuvre, son &#233;thique et sa politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, Jean-Marie Straub et Dani&#232;le Huillet plongent la pi&#232;ce dans une architecture qui se veut contemporaine du XVII e si&#232;cle litt&#233;raire de Corneille, les jardins de la villa Doria Pamphili ; elle se d&#233;roule par ailleurs sur les terrasses du mont Palatin, les vestiges des palais de cette Rome antique. Entre les deux sites, il y a les habitations populaires, un &#171; peuple qui manque &#187; dira-t-on avec Gilles Deleuze, mais dont on entend pourtant l'activit&#233; comme une rumeur sourde. Car les vers corn&#233;liens et les corps costum&#233;s des personnages sont confront&#233;s au vacarme de la circulation des voitures, &#224; l'agitation de la ville contemporaine que l'on distingue parfois en contrebas. Et ce sont les trois temporalit&#233;s que l'on retrouve enchev&#234;tr&#233;es bouleversant l'ordre de la repr&#233;sentation sur fond du bourdonnement de &#171; l'ici et maintenant &#187;. Celle contemporaine de la pi&#232;ce elle-m&#234;me, celle des ruines du palais inscrivant historiquement des personnages qui y circulent et parlent entre un trop de lumi&#232;re et aussi un trop plein de sons, entre le trafic des automobiles, le chant des cigales, le clapotis de l'eau d'une fontaine ou le soul&#232;vement du vent. En somme, la sc&#232;ne film&#233;e tient ensemble toutes ces contradictions comme une chose naturelle, ce qui construit l'affect d'une &#233;tranget&#233; que l'on peut saisir dans sa g&#233;n&#233;alogie brechtienne&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nous renvoyons aux commentaires de Jacques Ranci&#232;re recueillis dans Ph. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : les temps et les espaces cohabitent dans un malaise irr&#233;solu et les vers comme les corps sont &#233;galement confront&#233;s &#224; la mat&#233;rialit&#233; ou &#224; la v&#233;racit&#233; des choses : les lieux, le vent, le soleil, les bruits&#8230; Mais ce qui d&#233;finit l'oeuvre des Straub, c'est cette temporalit&#233; si singuli&#232;re, calme, empreinte d'une patience &#8212; la patience du plan. Il fallait donc un temps, prendre du temps pour voir, pour entendre et pour &lt;br class='autobr' /&gt;
ressentir les choses et le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, les alexandrins sont &#233;nonc&#233;s par des acteurs aux accents divers et la langue est elle-m&#234;me d&#233;clin&#233;e dans une rapidit&#233; neutralisant la litt&#233;ralit&#233; pour nous confronter &#224; un phras&#233; monocorde, une &#233;trange musique aussi bien, comme si le sens des mots, pourtant malmen&#233;s, importait davantage que le lyrisme conventionnel des vers &#8212; des mots qui sont d'abord l'affaire des grands de ce monde entre eux, des mots qui sont surtout en lutte avec tout ce qu'il y a : le tourbillonnement du vent, les variations de la lumi&#232;re, le chant des cigales ou le vacarme des voitures. Ce qui fait en somme que la lutte n'est pas seulement celle pour le pouvoir entre les grandes familles romaines, elle se joue &#233;galement entre les mots, les bruits et les choses. Car ce grognement de la soci&#233;t&#233; industrielle renvoie aussi &#224; l'inflexion des accents bruyants et refoul&#233;s d'une lutte des classes qui monte embrouillant ou s'emm&#234;lant aux voix. Autrement dit, dans la langue d&#233;j&#224; troubl&#233;e par la m&#233;canique des rythmes d&#233;saccordant le lyrisme des conventions, il y a quelque chose comme une division qui travaille. On dira que le &#171; un &#187; du langage, le &#171; un se divise en deux &#187;. Dans les mots d'abord, les mots et le bruit surtout : les mots composant avec le bruit dans une sorte de lutte. Le &#171; peuple &#187; est celui dont la rumeur vient assourdir, d&#233;border ou d&#233;doubler les mots, ce qui insiste &#171; ici et maintenant &#187;. Car le &#171; peuple &#187; ou du moins la puissance que manifestent les Straub, cela commence dans la ruine entre ce qu'on entend et ce qu'on ne veut pas entendre, entre ce que l'on voit et ce que l'on ne veut pas voir. Ce que l'on entend : les parasitages, la rumeur accompagnant ou entravant les mots, le bourdonnement des voitures ici ou ailleurs celui des insectes, le clapotis de l'eau, le bruissement du vent. Ce que l'on voit : la pr&#233;sence ou les mani&#232;res des acteurs mais aussi l'air, la lumi&#232;re &#233;prouvant les corps et les paysages, tout ce dehors des intrigues des hommes avec lequel il faut pourtant composer, un dehors contraignant l'ordre &#233;tabli d'un certain point de vue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En somme, en contrariant l'espace sensible, en dissociant, en s&#233;parant, en alt&#233;rant, il s'agit d'&#233;veiller les sens et l'attention. Le dispositif que construisent Dani&#232;le Huillet et Jean-Marie Straub vise dans l'op&#233;ration d'un &#171; et &#187; et d'un &#171; avec &#187; affirmant une division ou une suppl&#233;mentarit&#233;, &#224; d&#233;saccorder l'ordre de la signification pour qu'advienne autre chose. Il s'agit tout simplement d'apprendre &#224; voir et &#224; entendre. &#192; voir, par exemple, la lutte des classes se profilant dans la rencontre entre les mots d'en haut et le vacarme de la circulation en bas. Ils d&#233;r&#232;glent la signification et la grammaire sur lesquelles repose un certain ordre du monde, c'est-&#224;-dire qu'ils d&#233;truisent ce monde pour en rendre sensible un autre, et ils nous disent en somme quelque chose comme : commence donc par voir et par entendre ce qu'il y a l&#224; sous tes yeux et tes oreilles. Car ce qu'il y a, ce sont tout simplement des mots &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; des choses, des mots &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; des bruits, des bruits qui ont autant d'importance que le sens des mots. Et ces bruits sugg&#232;rent que la lutte des classes remonte comme elle peut, qu'elle tourbillonne, suspendue &#224; un &#171; peut-&#234;tre &#187;. Ces bruits nous disent surtout qu'il y a autre chose que les agitations et les passions intestines des grands ou des moins grands de ce monde : il y a la terre, le vent, des insectes et de la lumi&#232;re, il y a l&#224; tout ce qui est &lt;i&gt;avec&lt;/i&gt; nous auquel on ne pr&#234;te pas attention. Ces bruits nous disent enfin que l'&#233;mancipation commence peut-&#234;tre quelque part avec eux, dans cette capacit&#233; &#224; voir et &#224; entendre : pr&#234;ter attention &#224; ce que l'on per&#231;oit, et d&#232;s lors &#224; ce que l'on dit et &#224; ce que l'on veut dire, &#224; ce que l'on fait et &#224; ce que l'on veut faire. C'est l&#224; o&#249; s'&#233;prouve la politique, non pas en comprenant trop bien ce que l'on voit et ce que l'on entend, mais en entendant mal et en voyant mal d'abord, pour mieux regarder et mieux entendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car voil&#224; comment cela se passe d&#232;s les premiers plans du film qui s'ouvre dans le malaise irr&#233;solu du bruit, l'&#233;tranget&#233; de ces costumes et de ces postures d&#233;finissant des lignes de force, de ces alexandrins et de ces voix aux accents &#233;trangers. L'oeuvre confronte les vers corn&#233;liens et les corps costum&#233;s au r&#233;el des lieux en ruine dans lesquels la dramaturgie les inscrit, entre la vieille Rome absente et celle contemporaine. Ce faisant, elle affirme une crise ou une querelle sur ce qu'est le statut de la r&#233;alit&#233;. Un grand conflit s'engage ainsi entre les corps, les paroles, les paysages et la situation, les d&#233;saccords et distorsions de luttes qui tiennent pourtant comme une structure, une mati&#232;re. Tout cela fait qu'on y rentre difficilement, ajustant comme on peut les oreilles et les yeux, &#224; t&#226;tons, s'attardant sur le drap&#233; d'un costume, le charme ou la sensualit&#233; d'un corps, la vraisemblance ou l'invraisemblance de la sc&#232;ne baignant dans une sorte de d&#233;r&#232;glement, et cela se poursuit en s'accrochant au rythme alt&#233;r&#233; de la langue prof&#233;r&#233;e selon une m&#233;canique improbable&#8230; Avec le vacarme des voitures, on entend mal ce qui se dit, l'attention de l'ou&#239;e et du regard font chacune leur chemin p&#233;niblement, oscillent et se d&#233;portent ici et l&#224;. On per&#231;oit un bourdonnement que l'on cherche aussit&#244;t &#224; cong&#233;dier pour se fixer sur le curieux d&#233;bit de paroles, les comprendre, et puis on se laisse distraire par ailleurs, on s'abandonne quelques instants en d&#233;couvrant la sensualit&#233; d'une pr&#233;sence, en interrogeant le paysage et la situation ou interpell&#233; par une variation de la lumi&#232;re, pour revenir &#224; ce qui est dit et &#224; ce que l'on entend. Bref, on entend mal et on voit mal, nos sens en viennent &#224; claudiquer, or s'ils claudiquent c'est aussi pour chercher la formule d'une attention dont on aurait en quelque sorte commenc&#233; &#224; traiter l'atrophie, d'un corps dont on aurait secou&#233; ou &#233;veill&#233; brutalement la sensibilit&#233; des organes : l'&#233;coute et le regard. On entend mal et on voit mal d'abord, pour mieux regarder et mieux entendre ensuite, c'est &lt;i&gt;la politique&lt;/i&gt; de l'oeuvre. Et ce que l'on ressent, c'est le &#171; deux &#187;, un &#171; entre-deux &#187; ou bien qu'il y a toujours quelque chose en trop, en plus, un d&#233;sordre. Le &#171; deux &#187; de la lutte des classes enfouie ou travaillant entre les mots, les bruits et les choses. Le &#171; deux &#187; qui est d'abord celui d'un &#233;cart, le d&#233;doublement du regard et de l'ou&#239;e se recouvrant dans l'affect d'une &#233;tranget&#233; pour inventer un paysage insoup&#231;onn&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or tout cela Jean-Marie Straub le formulait exemplairement dans la pr&#233;sentation qu'il fit de son film, et il nous disait &#233;galement autre chose :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Mais le texte parl&#233;, les mots, ne sont pas plus importants que les rythmes et les temps tr&#232;s diff&#233;rents des acteurs, et leurs accents [&#8230;] ; pas plus importants que leurs voix particuli&#232;res, saisies dans l'instant, qui luttent contre le bruit, l'air, l'espace, le soleil et le vent ; pas plus importants que leurs soupirs pouss&#233;s involontairement ou que toutes les autres surprises de la vie enregistr&#233;es en m&#234;me temps, comme des bruits particuliers, qui tout &#224; coup prennent un sens ; pas plus importants que l'effort, le travail que font les acteurs, et le risque qu'ils courent, comme des danseurs de cordes ou des funambules, d'un bout &#224; l'autre de longs fragments d'un texte difficile ; pas plus importants que le cadre, dans lequel les acteurs sont enferm&#233;s ; ou que leurs mouvements ou leurs positions &#224; l'int&#233;rieur de ce cadre ou que le fond devant lequel ils se trouvent ; ou que les changements et les sauts de la lumi&#232;re et de couleur ; pas plus important en tout cas que les coupures, les changements d'image, de plans. Si l'on garde pour tout ceci &#224; chaque instant des yeux ouverts et des oreilles ouvertes, on pourra m&#234;me trouver le film captivant, et remarquer qu'ici tout est information &#8212; m&#234;me la r&#233;alit&#233; purement sensuelle de l'espace, que les acteurs laissent vide &#224; la fin de chaque acte : comme elle serait douce sans la trag&#233;die du cynisme, de l'oppression, de l'imp&#233;rialisme, de l'exploitation &#8212; notre terre ; lib&#233;rons-la&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jean-Marie Straub, extrait de l'introduction lors du passage du film &#8212; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces quelques mots, ces deux phrases, Jean-Marie Straub r&#233;sume les principes politique, &#233;thique et esth&#233;tique de l'oeuvre, or cela proc&#232;de de la litanie d'un &#171; pas plus important &#187;. &#171; Pas plus important &#187;, ce serait sa formule : pas plus d'importance entre les vers corn&#233;liens, les corps et les voix des gens qui les disent, leurs soupirs et leurs accents, les gestes ou encore la cl&#244;ture des cadres, l'espace, les lieux, la lumi&#232;re, l'air ou les insectes. &#171; Pas plus important &#187;, cela veut dire que tout est important, tout ce qu'il y a de mani&#232;re tr&#232;s concr&#232;te, l'effort des acteurs, le d&#233;coupage des plans, les sonorit&#233;s et les bruits&#8230; Autrement dit, il s'agit de pr&#234;ter attention &#224; tout, il n'y a pas d'autre puissance, or c'est l&#224; o&#249; commence l'&#233;mancipation dans un d&#233;placement et l'affirmation d'une attention port&#233;e aux choses et &#224; la vie. Elle commence l&#224; et elle peut se poursuivre par la violence d'un soul&#232;vement d&#232;s lors qu'il s'agit de balayer des &#233;pouvantails, de lib&#233;rer une terre du cynisme, de l'oppression, une terre qui alors pourrait tenir ses promesses. Si les acteurs laissent l'espace vide &#224; la fin de chaque acte, c'est peut-&#234;tre parce qu'ils sont simplement de passage, c'est surtout pour nous laisser du temps pour penser, et puis voir, entendre, habiter la situation. C'est en somme pour nous &#233;merveiller ou nous embarrasser avec la &#171; r&#233;alit&#233; purement sensuelle de l'espace &#187;. &#171; La terre est habitable &#187;, c'est cela l'id&#233;e des Straub, le regard qu'ils portent sur les choses, or elle se manifeste exemplairement dans l'intervalle d'un d&#233;doublement de la perception qui se conjugue &#224; un &#171; peut-&#234;tre &#187; ou dans cet espace laiss&#233; &#224; la r&#233;flexion dans la patience du plan.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a donc quelque chose comme une br&#232;che entre les mots et les choses o&#249; l'un se v&#233;rifie par le deux. Un trou qui nous renvoie &#224; cette cavit&#233; sur laquelle s'ouvrait le film au pied du mont Palatin o&#249; durant la derni&#232;re guerre mondiale, les r&#233;sistants cachaient le jour les armes qu'ils utilisaient la nuit. S'il y a ce d&#233;sordre que sugg&#232;re le parasitage des sens, s'il y a ce trou ou cet entre-deux, c'est n&#233;cessairement pour que quelque chose s'y engouffre et ce quelque chose est une possibilit&#233;. Ainsi dans le flottement d'un intervalle, on pourra d&#233;couvrir le &#171; deux &#187; de la lutte des classes aux confins des parasitages, on pourra construire l'espace d'une attention nouvelle ou retrouver l'&#233;quation sensible d'un corps qui &#233;prouve le monde et les choses tr&#232;s exactement &#224; hauteur d'homme ou de femme. Mais ce quelque chose est d'abord l'inscription immanente d'une possibilit&#233; que portent la terre et les corps. Car en d&#233;r&#233;glant l'ordre du monde, on s'aventure ou bien on invente un territoire pour d&#233;couvrir tout &#224; coup et v&#233;rifier que l'impossible devient possible, qu'il est l&#224; sous nos yeux, nos oreilles, dans nos mains, et c'est ce qu'on appelle la possibilit&#233; d'un monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
(Premi&#232;re publication : 27 mars 2014)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;C. Pavese, Litt&#233;rature et soci&#233;t&#233; suivi de Le mythe, Gallimard, 1999.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. S. Daney, &#171; Une morale de la perception &#187;, in La rampe, Petite biblioth&#232;que des cahiers du cin&#233;ma, 1996.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nous renvoyons aux commentaires de Jacques Ranci&#232;re recueillis dans Ph. Lafosse, L'&#201;trange cas de Madame Huillet et Monsieur Straub, Ombres/&#192; Propos, 2007.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jean-Marie Straub, extrait de l'introduction lors du passage du film &#8212; sous-titr&#233; &#8212; &#224; la t&#233;l&#233;vision ouest-allemande, repris in Les films de Jean-Marie Straub / Dani&#232;le Huillet, Ombres, 1984, p. 48.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La part de la pl&#232;be . Entretien : Alain Brossat	avec Alexandre Costanzo et Daniel Costanzo </title>
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		<dc:date>2012-05-07T07:31:52Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator> Alexandre Costanzo et Daniel Costanzo, Alain Brossat</dc:creator>



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&lt;p&gt;Dans ta d&#233;marche, la politique est la cat&#233;gorie centrale, et on la retrouve probl&#233;matis&#233;e entre le carnaval des Tondues au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, &#8211; ces femmes sur lesquelles s'acharnaient les foules apr&#232;s la Lib&#233;ration pour avoir couch&#233; avec l'occupant allemand &#8211;, d'ouvrages sur le stalinisme, la m&#233;moire des camps ou encore le territoire de la prison, cette &#233;trange institution saisie comme une survivance de barbarie&#8230; Mais aussi au d&#233;tour du serviteur qui ira v&#233;rifier face (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Dans ta d&#233;marche, la politique est la cat&#233;gorie centrale, et on la retrouve probl&#233;matis&#233;e entre le carnaval des Tondues au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, &#8211; ces femmes sur lesquelles s'acharnaient les foules apr&#232;s la Lib&#233;ration pour avoir couch&#233; avec l'occupant allemand &#8211;, d'ouvrages sur le stalinisme, la m&#233;moire des camps ou encore le territoire de la prison, cette &#233;trange institution saisie comme une survivance de barbarie&#8230; Mais aussi au d&#233;tour du serviteur qui ira v&#233;rifier face au ma&#238;tre le principe d'&#233;galit&#233; et du &#171; corps de l'ennemi &#187; o&#249; tu suis les d&#233;placements des discours portant sur la figure paradoxale du monstre politique dans nos soci&#233;t&#233;s. Aussi, en y regardant de plus pr&#232;s, on dira que le principal sillon semble &#234;tre celui la &#171; violence &#187; cartographi&#233;e au d&#233;tour de termes qui reviennent sans cesse (barbarie, d&#233;sastre, sauvagerie, pl&#232;be). Or cette &#171; sauvagerie &#187; est d&#233;ploy&#233;e entre d'un c&#244;t&#233; une d&#233;construction de la fable d&#233;mocratique qui cherche &#224; immuniser la soci&#233;t&#233; contre des figures de la violence ou de la souffrance et, de l'autre, dans un appel &#224; une &#171; r&#233;sistance infinie &#187; comme le portrait des contours incertains et parfois sauvages de la &#171; politique qui vient &#187;. Pourrais-tu dans un premier temps revenir sur cette tension ou du moins d&#233;finir la singularit&#233; de ta d&#233;marche ? Mais aussi pr&#233;ciser ce qu'il en est des figures de l'ennemi qu'une soci&#233;t&#233; se fabrique ? Car au fond, il y a toute une s&#233;rie de personnages qui circulent dans ton &#339;uvre entre les tondues, le prisonnier ou le criminel, le fou et la maladie, la pl&#232;be, le terroriste ou le monstre politique, et ces personnages sont bien souvent les &#233;pouvantails que notre monde se donne comme les figures de l'ennemi.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_89 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_right spip_document_right'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/les_tondues_AB.jpg' width='285' height='177' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;J'ai l'impression que nous tournons un peu en rond, que nous ne sommes jamais vraiment sortis de ce qui a format&#233; nos premi&#232;res indignations et nos premiers pas de c&#244;t&#233;, &#224; l'adolescence, &#224; savoir cette &#171; id&#233;e &#187;, mais qui n'en est pas vraiment une, qui est plut&#244;t une sensation premi&#232;re qui n'a jamais cess&#233; de nous envelopper et qui adh&#232;re &#224; nos m&#233;ninges comme une esp&#232;ce de glu, cette &#171; id&#233;e &#187;, donc selon laquelle les soci&#233;t&#233;s dans lesquelles nous vivons, les r&#233;gimes politiques qui y sont, semble-t-il, solidement &#233;tablis sont (seraient) fond&#233;s sur un mensonge constitutif, constitueraient tout un domaine d'apparence ou plut&#244;t un mode d'apparition et m&#234;me d'auto-affirmation qui serait intrins&#232;quement et constamment fallacieux, abusif, illusoire. Que ces soci&#233;t&#233;s, ces r&#233;gimes se d&#233;finissent, se pr&#233;sentent, se l&#233;gitiment en mettant en avant un certain nombre de positivit&#233;s et que la charge de la posture critique ou des p&#244;les de radicalit&#233; (que nous nous attribuons d'office) s'&#233;puiserait au fond &#224; d&#233;tecter les &#233;l&#233;ments de n&#233;gativit&#233; que rec&#232;lent, cachent, refoulent ces pr&#233;tendues positivit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dis que nous tournons en rond, parce que j'ai l'impression que, d'une g&#233;n&#233;ration &#224; l'autre (une g&#233;n&#233;ration nous s&#233;pare), nous recommen&#231;ons le m&#234;me geste, avec des outils diff&#233;rents : avec Sartre et Marx, nous d&#233;masquions, dans les ann&#233;es 1960-70, p&#234;le-m&#234;le, la double morale de la bourgeoisie et le mis&#233;rable miracle de la modernisation capitaliste ; avec Ranci&#232;re et Badiou, vous vous &#234;tes activ&#233;s, au tournant du si&#232;cle dernier, &#224; arracher le masque de la d&#233;mocratie de march&#233; ; vous avez dit, avec Ranci&#232;re notamment : la vraie d&#233;mocratie, ce n'est pas &#231;a, c'est tout autre chose &#8211; bref, le pr&#233;sent politique est fond&#233; sur l'entretien de ce mensonge perp&#233;tuel consistant &#224; &#171; nous &#187; faire prendre des vessies pour des lanternes, un r&#233;gime aux traits oligarchiques irr&#233;cusables pour la d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question pour moi n'est pas tant de savoir si cette &#171; id&#233;e &#187; du mensonge constitutif sans cesse reprise par un nouveau bout est vraie, si elle permet des descriptions probantes et v&#233;rifiables d'un &#233;tat de r&#233;alit&#233; &#8211; elle le permet assur&#233;ment &#224; plus d'un titre &#8211;, mais plut&#244;t si elle n'appartient pas au registre de ces v&#233;rit&#233;s qui enferment et qui emp&#234;chent la pens&#233;e de se renouveler, de se d&#233;placer et de d&#233;ployer de nouvelles puissances... Cette id&#233;e/sensation du mensonge originaire est-elle vraiment aussi forte qu'elle en a l'air, et n'y aurait-il pas moyen de s'en &#233;manciper pour tenter de penser le pr&#233;sent sous d'autres conditions ? &#8211; voil&#224; la question que je me pose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais quel rapport, me direz-vous, entre cette question tr&#232;s g&#233;n&#233;rale et les questions plus circonstanci&#233;es que vous me posez &#224; propos de mon travail ? Pour moi, ce rapport s'&#233;tablit tout naturellement : l'habilet&#233; avec laquelle vous parcourez mes diff&#233;rents chantiers en les jalonnant &#224; l'aide de quelques mots cl&#233;s et motifs r&#233;currents me conduit sans coup f&#233;rir &#224; cette question d&#233;solante : et si mon travail n'&#233;tait pas, pr&#233;cis&#233;ment, enferm&#233; dans quelques pr&#233;suppos&#233;s jamais interrog&#233;s, dans quelques gestes devenus compulsifs et automatiques &#224; force d'&#234;tre r&#233;p&#233;t&#233;s ? En effet, les personnages saillants que vous mentionnez &#8211; la tondue, le pl&#233;b&#233;ien, le terroriste, l'&#233;meutier, le migrant clandestin, etc., &#8211; sont, dans tous mes essais, les truchements, voire les otages, d'une pr&#233;sentation, plus ou moins dramatis&#233;e, de l'envers violent du d&#233;cor qui entoure et met en valeur les positivit&#233;s &#233;voqu&#233;es plus haut. Ils d&#233;signent un dehors constamment litigieux et &#233;nigmatique car toujours pris dans un agencement complexe d'exclusion et d'inclusion. L'id&#233;e &#233;tant au fond, et elle me vient entre autres de Foucault, que c'est paradoxalement sur les marges que se montre le c&#339;ur des choses, ou bien encore, dans ces &#171; gestes obscurs &#187; qui enferment le fou, criminalisent le clandestin, humilient la tondue que se d&#233;voile l'effectivit&#233; du pouvoir ou le secret d'une situation. Et donc, on est toujours pris dans ce geste consistant &#224; se d&#233;placer vers les bords, vers les marges, &#224; inverser l'angle de vue sur telle ou telle s&#233;quence pass&#233;e ou pr&#233;sente pour arracher le masque, organiser la r&#233;sistance dans le discours, perforer l'ordre des discours, d&#233;noncer le tour fantasmagorique du &#171; parler correct &#187; dans nos soci&#233;t&#233;s pour produire des effets de v&#233;rit&#233;, des effets de retour du vrai faisant br&#232;che dans la cuirasse du grand mensonge qui enveloppe toute r&#233;alit&#233; per&#231;ue aux conditions des positivit&#233;s accablantes...&lt;br class='autobr' /&gt;
Telle est donc la question toute b&#234;te que je me pose &#8211; le geste critique ne subit-il pas un appauvrissement singulier, en r&#233;f&#233;rence au programme de &#171; la critique &#187; qu'esquisse Kant, lorsqu'il s'&#233;puise pour l'essentiel &#224; d&#233;busquer le mensonge et la violence du &#171; syst&#232;me &#187; &#8211; sous quelque angle que ce soit ? Ne sommes-nous pas trop exclusivement &#171; critiques &#187; en ce sens de la d&#233;nonciation et insuffisamment &#171; artistes &#187; au sens de l'affirmation pure ou de la cr&#233;ation &#8211; de la pr&#233;sentation de nos propres positivit&#233;s, l&#224; o&#249; nous aurions &#233;tabli entre nous et le &#171; grand mensonge &#187; quelque chose comme une distance souveraine ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;En effet, notre description de ton &#339;uvre &#233;tait bien g&#233;n&#233;rale, et elle proposait un d&#233;cor sch&#233;matique en guise d'introduction pour te demander de fixer quelques gestes qui caract&#233;risent ta d&#233;marche. Et tu indiques ces chemins, ces sillons, en effectuant un pas de c&#244;t&#233;, en &#233;cartant du moins ce que tu caract&#233;rises comme le th&#232;me du &#171; mensonge constitutif &#187; dans lequel se verrait pi&#233;g&#233;e une adolescence de la pens&#233;e tournant &#224; vide. On pourrait revenir sur cette appr&#233;hension des choses, mais tu parles de ce qui permet &#224; la pens&#233;e de se renouveler, de se d&#233;placer, de d&#233;ployer de nouvelles puissances. Tu proposes de penser le pr&#233;sent sous d'autres conditions, d'inverser l'angle de vue sur telle ou telle s&#233;quence pour appr&#233;hender l'effectivit&#233; d'une situation, mesurer ces gestes obscurs, de se d&#233;porter vers les marges. Et ce seraient l&#224; des gestes humbles qui viendraient perforer l'ordre des discours, ouvrir des br&#232;ches. Mais pr&#233;cis&#233;ment pourrais-tu nous donner des exemples de ces br&#232;ches dans ton &#339;uvre, et du coup de ce qu'elles affirment comme puissances nouvelles ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; A vrai dire, puisqu'il &#233;tait question de retravailler la question de la violence, je voulais essayer d'envisager sur de nouveaux frais la question de savoir &#224; quel titre et sous quelle forme ce monde du pr&#233;sent dans lequel nous sommes immerg&#233;s nous fait violence. Je voulais questionner cette sorte d'&#233;vidence molle selon laquelle la premi&#232;re des violences que ce monde nous ferait subir tiendrait au fait qu'il nous ment constamment et depuis toujours, ce monde, sur sa constitution, qu'il ne cesse, dans toutes ses dimensions, de se parer de titres qu'il n'a pas, d'usurper des mots glorieux ou puissants, de d&#233;velopper tout un th&#233;&#226;tre de la repr&#233;sentation dont il nous faudrait, en bons platoniciens, d&#233;noncer les illusions, les abus et les subterfuges. C'est bien cela, me semble-t-il, le paradigme n&#233;gatif de cette d&#233;mocratie plan&#233;taire contemporaine qui tenterait d'imposer ses titres &#224; gouverner le monde et &#224; &#234;tre l'horizon ind&#233;passable de notre temps avec d'autant plus d'intol&#233;rance qu'elle serait le tout autre de ce qu'elle affirme &#234;tre &#8211; une oligarchie r&#233;elle costum&#233;e en pouvoir du peuple. &lt;br class='autobr' /&gt;
Telle serait donc la premi&#232;re des violences que nous ferait subir ce monde-l&#224;, une violence qui, en v&#233;rit&#233;, rec&#232;lerait en puissance toutes les autres. Et telle serait, du coup, la situation originaire qui nous assignerait le r&#244;le, je n'ose dire la mission ou le sacerdoce, de vouer nos forces &#224; d&#233;chiffrer cette imposture et &#224; la d&#233;noncer. Mais le risque n'est-il pas alors que, nous attachant &#224; cette position, nous entrions de notre propre gr&#233; dans un agencement o&#249; nous ne ferions que tenir notre r&#244;le, celui de l'opposant ou de l'impr&#233;cateur, du rebelle, dans un dispositif g&#233;n&#233;ral qui, quoique nous en ayons, nous aurait de toute &#233;ternit&#233; programm&#233;s &#224; l'avance et inclus ? La question pos&#233;e est assur&#233;ment deleuzienne, elle est celle de savoir comment diff&#233;rer vraiment, et casser la machine &#171; dialectique &#187; qui assigne d'embl&#233;e sa place au n&#233;gatif, &#224; l'int&#233;rieur du syst&#232;me et &#224; ses conditions. L'incapacit&#233; des protagonistes les mieux renomm&#233;s de la critique contemporaine du &#171; total-d&#233;mocratisme &#187; (Ranci&#232;re, Nancy, Balibar&#8230;) &#224; diff&#233;rer dans la langue d'avec cette violence que fait subir le r&#233;gime oligarchique contemporain au mot d&#233;mocratie, la condition un peu path&#233;tique &#224; laquelle ils se trouvent r&#233;duits de se pr&#233;senter (se subjectiver ?) comme les promoteurs de la vraie d&#233;mocratie contre ses usurpateurs n'est-elle pas le sympt&#244;me de cette difficult&#233; &#224; s'arracher &#224; la force d'attraction de ce champ h&#233;g&#233;monique dans lequel, disons, tout usager du mot &#171; d&#233;mocratie &#187; a sa place &#8211; f&#251;t-il un contempteur v&#233;h&#233;ment de la d&#233;mocratie de march&#233; et de ses horreurs ? &lt;br class='autobr' /&gt;
La question est donc tout &#224; fait distincte : dans le contexte pr&#233;sent d'occupation du mot d&#233;mocratie, au sens le plus violent du mot occupation, est-il bien s&#251;r que nous n'ayons d'autre choix que de r&#233;sister jusqu'&#224; sa &#171; lib&#233;ration &#187;, comme on r&#233;siste pour lib&#233;rer un pays, un territoire occup&#233; ? Est-ce bien ainsi que les choses se passent, lorsque des enjeux se cristallisent &#224; la jointure du politique et du linguistique ? Ayant &#233;t&#233; longtemps un trotskiste de stricte ob&#233;dience, je suis port&#233; &#224; oser ici une comparaison : des d&#233;cennies durant, nous nous sommes battus pour disputer le nom du communisme aux staliniens qui l'avaient accapar&#233; et le d&#233;shonoraient. L'issue de cette bataille o&#249; plus d'un a laiss&#233; sa peau n'a pas &#233;t&#233; celle que nous escomptions : si le destin a tranch&#233;, ce n'est pas en accordant sa faveur &#224; l'un ou l'autre camp mais plut&#244;t en dissolvant la situation sur le terreau de laquelle cette dispute faisait rage, en pulv&#233;risant la question elle-m&#234;me. Aujourd'hui, le mot communisme est un peu d&#233;soccup&#233;, d&#233;soeuvr&#233;, d&#233;peupl&#233; autant au moins que le mot d&#233;mocratie est surpeupl&#233;, occup&#233; &#224; mort et surinvesti. Pourquoi n'en irait-il pas de m&#234;me de la bataille qui fait rage aujourd'hui entre les d&#233;fenseurs de la d&#233;mocratie contre l'id&#233;ologie du &#171; d&#233;mocratisme &#187; (Ranci&#232;re, en &#233;crivant La haine de la d&#233;mocratie, d&#233;fend la d&#233;mocratie authentique contre les imposteurs de la d&#233;mocratie de march&#233; comme Trotsky faisait rempart de son corps devant Marx en &#233;crivant D&#233;fense du marxisme o&#249; il d&#233;nonce les falsifications staliniennes) ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A moins d'attribuer au mot d&#233;mocratie un statut &#233;quivalent &#224; celui du corps imp&#233;rissable du roi (celui d'une substance suprasensible, une et indivisible, corps sacr&#233; de toute politique), on peut raisonnablement imaginer que, une nouvelle fois, c'est la configuration m&#234;me de l'affrontement mettant aux prises des promoteurs du Nom de la D&#233;mocratie &#224; d'autres, comme aux plus beaux temps de la R&#233;forme, qui volera en &#233;clats, le signifiant ma&#238;tre de toute cette empoignade devenant tout &#224; coup indistinct, ayant perdu toute puissance et toute aura... &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce mod&#232;le du changement de terrain (Althusser) substitu&#233; &#224; celui de la r&#233;solution d'un &#171; probl&#232;me &#187; (au r&#232;glement d'une querelle) dans les termes o&#249; ils sont pos&#233;s est familier aux &#233;pist&#233;mologues. Il s'applique aussi &#224; la sph&#232;re des d&#233;bats politiques et les discontinuit&#233;s qui s'y constatent ont pour corollaire la subite d&#233;saffection de mots puissants qui, la veille encore, apparaissaient comme d'incontournables op&#233;rateurs de toute pens&#233;e ou action politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me semble bien que ceux qui consid&#232;rent que la d&#233;mocratie pr&#233;sente une unit&#233; substantielle et que celle-ci est de nature juridique (un corps de lois) et institutionnelle et que ceux qui se font les d&#233;fenseurs de la d&#233;mocratie contre ses d&#233;tracteurs (suppos&#233;s, en l'occurrence, dans l'essai de Ranci&#232;re susmentionn&#233;) dont l'unit&#233; s'&#233;noncerait en terme d'op&#233;ration &#8211; une seule et m&#234;me op&#233;ration de pr&#233;sentation de l'&#233;galit&#233; au rebours des &#171; comptes &#187; in&#233;galitaires, ind&#233;finiment r&#233;it&#233;rable au gr&#233; de l'h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; des situations &#8211; ont davantage en commun qu'ils ne divergent sur le fond. Ils pensent la politique en g&#233;n&#233;ral sous le couvert et aux conditions de l'Un indivisible, d'une id&#233;alit&#233; sans alternative, d'un concept dont la compacit&#233; efface les puissances du mol&#233;culaire et les virtualit&#233;s du multiple. &lt;br class='autobr' /&gt;
De ce point de vue, les soul&#232;vements arabes r&#233;cents ont &#233;t&#233; un test probant. Face &#224; la normalisation d&#233;mocratique (ici aussi, le mot normalisation doit &#234;tre entendu dans toute sa violence &#8211; les militaires &#233;gyptiens de l'&#232;re post-Moubarak sont des Husak &#224; la puissance 10) que les chancelleries et les suppos&#233;es &#233;lites occidentales appellent de leurs v&#339;ux, toutes sortes de flux d'aspirations populaires, pl&#233;b&#233;iennes, juv&#233;niles, f&#233;minines, d'intensit&#233;s utopiques, h&#233;t&#233;rotopiques, mill&#233;naristes, etc., se sont manifest&#233;es, qui sont entr&#233;es en conflit plus ou moins frontal (violent, sanglant en Egypte, en tout cas) avec les vis&#233;es des normalisateurs plus ou moins adoub&#233;s par les puissances occidentales. Dans ce contexte, le Nom de la D&#233;mocratie appartient &#224; ceux qui organisent les &#233;lections g&#233;n&#233;rales, &#224; ceux qui les emportent (les Fr&#232;res musulmans !), &#224; ceux qui entreprennent d'aligner la vie politique et institutionnelle de leur pays sur le suppos&#233; &#171; mod&#232;le &#187; de la d&#233;mocratie occidentale, en y int&#233;grant les particularit&#233;s locales. Le Nom de la D&#233;mocratie appartient &#224; ceux qui font profession de se mettre en conformit&#233; avec la normativit&#233; d'une politeia dont tout, dans le pr&#233;sent et le destin en Occident clament la crise et la d&#233;r&#233;liction. Tel est bien le pi&#232;ge implacable dans lequel les logiques du pr&#233;sent tendent &#224; enfermer les &#233;nergies formidables qui se sont lib&#233;r&#233;es, dans les pays arabes, au cours de l'ann&#233;e 2011.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un tel contexte, n'est-il pas &#233;vident que le pur et simple Nom de la D&#233;mocratie &#233;choue &#224; nommer l'ensemble de ces gestes, mouvements, actes, paroles, affects qui constituent la part ingouvernable et adversative &#224; la normalisation de ce processus ? Faire des jeunes r&#233;volutionnaires de la Place Tahir qui ont imm&#233;diatement discern&#233; dans l'op&#233;ration &#233;lectorale une tentative d'interrompre le mouvement, un geste thermidorien, des &#171; d&#233;mocrates radicaux &#187;, voire des d&#233;mocrates qui s'ignorent, n'est-ce pas passer radicalement &#224; c&#244;t&#233; de ce que ces intensit&#233;s comportent de diversit&#233;, d'ind&#233;termination, de variabilit&#233; ? La vie politique, lorsqu'elle comporte un &#233;l&#233;ment de nouveaut&#233;, lorsqu'elle produit des d&#233;placements effectifs, lorsqu'elle fait &#233;v&#233;nement bouscule aussi les nomenclatures les mieux assises. C'est dans l'apr&#232;s-coup que l'&#233;v&#233;nement re&#231;oit son nom pour l'Histoire. Et donc d&#233;cr&#233;ter qu'envers et contre tout, les jeunes de la place Tahir, composition multiple d'&#233;nergies irr&#233;ductibles les unes aux autres, &#171; font de la d&#233;mocratie &#187;, sans le savoir ou en le sachant, ce n'est pas rendre justice &#224; leur capacit&#233; de r&#233;inventer le monde laquelle est, selon Hanna Arendt, le propre de la politique vive. C'est reprendre, sur un mode mineur, certes, mais av&#233;r&#233;, le geste violent de la normalisation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et donc, pour boucler la boucle de cette partie du questionnement, le geste philosophique &#224; promouvoir aujourd'hui serait plut&#244;t celui qui consiste &#224; se rendre disponible &#224; ces pouss&#233;es de r&#233;invention du monde plut&#244;t que de pers&#233;v&#233;rer dans la posture de la d&#233;nonciation des impostures ou de propagation de la vraie foi. Ce qui suppose une capacit&#233; effective de se d&#233;placer, de creuser des &#233;carts, de diff&#233;rer &#8211; d'avec soi notamment. J'aime assez, de ce point de vue, et m&#234;me si la chose peut para&#238;tre anecdotique, la fa&#231;on dont les inculp&#233;s de Tarnac, plut&#244;t que devenir les administrateurs perp&#233;tuels de leur martyrologe, se sont m&#233;tamorphos&#233;s en scieurs en long. C'est assez nietzsch&#233;en, &#224; l'aune des temps actuels...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ton propos pol&#233;mique tourne autour de la dispute qui se joue autour du nom &#171; d&#233;mocratie &#187;, telle du moins que tu la reconstruis, et de la mani&#232;re dont Jacques Ranci&#232;re, entre autre, aura conceptualis&#233; la chose politique. Cette approche semble par moment enfermer ces pens&#233;es dans une alternative un peu trop sch&#233;matique (la fonction critique et le gardiennage de ce qu'est l'&#233;v&#233;nement de la politique) en oblit&#233;rant au passage ce qu'elles ouvrent comme puissances chacune &#224; leur mani&#232;re. On a du mal &#224; souscrire &#224; bien des expressions, des tournures et parfois aux contours du tableau g&#233;n&#233;ral que tu pr&#233;sentes, cependant il ne s'agit pas pour nous ici de rentrer dans cette discussion mais d'essayer de saisir le chemin que tu proposes. Dans ton tableau, tu nous dis au fond deux choses nou&#233;es. D'un c&#244;t&#233;, toute une g&#233;n&#233;ration aura finalement enferm&#233; ou r&#233;tr&#233;ci ce qu'est la &#171; vie politique &#187; : il y a des angles morts, des champs aveugles et des territoires oubli&#233;s&#8230; Et, de l'autre c&#244;t&#233;, cette dispute portant sur ce qu'est le r&#233;el de la d&#233;mocratie est de toute mani&#232;re perdue d'avance. Aussi le chemin que tu esquisses ira croiser au fond ce que Foucault pointait comme la &#171; part de la pl&#232;be &#187; en identifiant des &#233;nerg&#233;tiques de l'&#233;chapp&#233;e ici ou l&#224;. Ce serait ces &#171; lieux &#187; aux contours improbables dans lesquels on pourrait indexer ces gestes obscurs, ces d&#233;placements, ces &#171; pouss&#233;es &#187;, ces &#171; capacit&#233;s de r&#233;invention du monde &#187; propres &#224; la singularit&#233; de chaque situation. On aurait aim&#233; l&#224; encore que tu explicites cela avec les personnages qui circulent dans ton &#339;uvre : les tondues, les monstres politiques, les &#233;meutiers, les migrants, les malades, les pl&#233;b&#233;iens ou les criminels qui sont bien souvent les &#171; figures de l'ennemi &#187;&#8230; Mais on voulait surtout revenir pour avancer autrement &#224; la mani&#232;re dont tu d&#233;finis notre r&#233;gime comme &#171; d&#233;mocratie immunitaire &#187; dont l'injonction subjective serait celle d'un noli me tangere. Pourrais-tu revenir sur cette conception du &#171; ne me touche pas &#187; ? Car au fond qu'est-ce que c'est cette chose qu'il ne faut pas toucher ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je vois bien que la pacification des m&#339;urs continue &#224; faire ses victimes collat&#233;rales et qu'en bons sujets de la d&#233;mocratie immunitaire, vous &#234;tes port&#233;s &#224; rabattre le d&#233;bat sur la pol&#233;mique, dans son sens le plus p&#233;joratif, d&#232;s lors qu'il trouve une certaine vivacit&#233; &#224; tenter de s'&#233;manciper de la codification habermassienne des proc&#233;dures correctes de la &#171; discussion &#187;. Si vous aviez vu sur quel ton se menaient les d&#233;bats, y compris entre amis politiques, dans les ann&#233;es 1970 ! Votre hyperesth&#233;sie &#224; l'affect (&#224; peine) passionn&#233; qui soutient l'argumentation est &#224; sens unique. Ce que vous oubliez volontiers, c'est qu'il est ici le contrechamp de la morgue et du m&#233;pris si souvent rencontr&#233; au d&#233;tour de ces phrases o&#249; est &#233;cart&#233; d'un geste dont la tournure aristocratique n'&#233;chappe qu'aux distraits, &#171; le bavardage inconsistant de la pl&#232;be &#187;. Bref, vous me voyez, avec cette discussion, englu&#233; dans les id&#233;es fixes, ressassant de vieilles rancunes intempestives, et vous en &#234;tes bien f&#226;ch&#233;s, tant vous pr&#233;f&#233;reriez que la paix et l'harmonie r&#232;gne parmi ceux qui sont convoqu&#233;s &#224; composer l'Acad&#233;mie des philosophes dangereux et indompt&#233;s. Mais permettez-moi de voir les choses autrement : de la m&#234;me fa&#231;on que la politique vive est rare et intermittente, les vrais d&#233;bats cristallis&#233;s &#224; la jointure du philosophique et du politique, les points de discorde o&#249; se discernent des enjeux qui fassent &#233;poque et ne soient pas destin&#233;s &#224; amuser la galerie ne sont pas l&#233;gion. Notre capacit&#233; de porter des diagnostics sur le pr&#233;sent est &#233;videmment tributaire de la fa&#231;on dont nous saurons ou non saisir ces points de cristallisation et les expliciter. Une fois qu'une conviction est arr&#234;t&#233;e sur ce point, c'est non pas vaine obstination mais suite dans les id&#233;es que revenir sur ces points de friction. La rh&#233;torique &#233;lusive des questions qui f&#226;chent, consistant &#224; les d&#233;crier comme des &#171; obsessions &#187;, des &#171; marottes &#187;, m'est tr&#232;s famili&#232;re &#8211; ceux qui se battent sans rel&#226;che contre le droit de conqu&#234;te conc&#233;d&#233; &#224; l'Etat d'Isra&#235;l par les grandes puissances et une bonne partie des opinions occidentales en connaissent bien la tournure, qui se font traiter tous les jours d' &#171; obs&#233;d&#233;s &#187; de la question palestinienne, d'anti-sionistes obsessionnels, etc. Il en va ici de m&#234;me, toutes choses &#233;gales par ailleurs, naturellement : consid&#233;rer que le partage du signifiant-ma&#238;tre de la politique (&#171; la d&#233;mocratie &#187;) entre nos amis et nos ennemis politiques est une des apories majeures qui gr&#232;vent notre propre constitution politique et celle de ceux avec lesquels nous sommes appel&#233;s &#224; former du &#171; commun &#187;, du collectif, du &#171; nous &#187; politique - ce n'est pas l&#224; le sympt&#244;me d'un temp&#233;rament obsessionnel mais plut&#244;t la manifestation d'une volont&#233; qui s'attache &#224; ne rien c&#233;der sur ce qui fait litige et qui, pour ce motif m&#234;me, ne rechigne pas &#224; remettre toujours les questions qui f&#226;chent sur le tapis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la guerre des discours qui fait rage, depuis le tout d&#233;but du soul&#232;vement tunisien, le slogan de la normalisation escompt&#233;e par cet Occident que ces mouvements ont non seulement pris de cours mais soufflet&#233;s a &#233;t&#233;, constamment : d&#233;mocratisation. Or, ce que nous avons vu, c'est que ces mouvements &#233;taient travers&#233;s par toutes sortes de flux h&#233;t&#233;rog&#232;nes, des flux &#233;galitaires, anti-autoritaires, f&#233;ministes, de spiritualit&#233;s diverses, des flux anarchistes, pan-arabes, r&#233;volutionnaires, des flux de toutes sortes informant des pratiques et des actions, nourrissant des esp&#233;rances sans d&#233;nominateur commun. C'est ce signe du multiple et de l'ind&#233;termin&#233;, de l'&#233;ternel retour dans l'in&#233;dit m&#234;me que je serais port&#233; &#224; retenir ici, plut&#244;t que celui de l' &#171; autre d&#233;mocratie &#187; qui ne fait pas justice &#224; la puissance de descellement de ce soul&#232;vement par vagues. &lt;br class='autobr' /&gt;
La recherche d'un principe unificateur, d'un concept unique (et pr&#233;sentable) sous lequel se subsume cette multiplicit&#233; porte la marque d'une h&#233;sitation &#224; larguer les amarres de pens&#233;e encadr&#233;e et l&#233;gitim&#233;e par la tradition. Au fur et &#224; mesure que s'accumulent les ph&#233;nom&#232;nes et &#233;v&#233;nements, que s'&#233;paissit le trait des processus indiquant que le cours de l'Histoire vivante se d&#233;soccidentalise, que les points de cristallisation et les lieux o&#249; &#171; les choses se d&#233;cident &#187; se d&#233;placent vers d'autres espaces, notamment les post-colonies (un &#171; paysage &#187; nouveau dont les soul&#232;vements arabes sont une saisissante manifestation), la question de la facult&#233; de nommer, de trancher sur la nomenclature destin&#233;e &#224; d&#233;signer ce qui advient, ce qui est en cours, ce qui constitue l'enjeu de la lutte et le but de l'esp&#233;rance devient toujours plus sensible &#8211; et litigieuse. La violence normalisatrice et h&#233;g&#233;moniste avec laquelle le discours des m&#233;dias, des &#233;lites, des gouvernements et des organisations humanitaires occidentaux place l'auto-activit&#233; prot&#233;iforme de ces multitudes qui, en Chine continentale, affrontent l'autorit&#233; autour de questions salariales, environnementales, sanitaires, li&#233;es aux croyances et aux opinions (etc.) sous le double signe de la &#171; lutte pour la d&#233;mocratie &#187; et du &#171; combat pour les droits de l'homme &#187; (produisant des effets de colonisation id&#233;ologique &#224; l'int&#233;rieur m&#234;me de cet espace), est une manifestation saillante de la lutte pour la ma&#238;trise des discours, du r&#233;cit de l'Histoire contemporaine dont l'Occident s'est toujours consid&#233;r&#233; comme le d&#233;tenteur naturel. La projection de cat&#233;gories dans lesquelles se trouve concentr&#233; &#224; haute dose notre propre h&#233;ritage culturel sur ces mondes autres engag&#233;s dans des processus de mutation sans pr&#233;c&#233;dent, o&#249; surgit un champ d'exp&#233;rience politique in&#233;dit, o&#249; &#233;mergent des subjectivit&#233;s politiques nouvelles est ce qui appelle de notre part davantage d'&#233;coute que d'acharnement &#224; nommer. &lt;br class='autobr' /&gt;
Or, sur ce point, nos d&#233;mocrates radicaux ne font gu&#232;re entendre de diff&#233;rence par rapport aux d&#233;mocrates institutionnels : ils pensent les uns et les autres que les ouvriers et les citoyens chinois qui se heurtent au pouvoir autoritaire sont en lutte pour &#171; la d&#233;mocratie &#187;, condition absolue pour que leurs revendications et leurs esp&#233;rances soient homologables. La violence cach&#233;e de ce qui se tapit ici dans la lutte pour la d&#233;nomination et la perp&#233;tuation des r&#233;cits occidentalocentriques est, proprement, infinie. Le maintien de l'h&#233;g&#233;monisme occidental sur la conduite des r&#233;cits passe par de tels d&#233;crets &#224; propos du &#171; nom de la chose &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au demeurant, il est bien &#233;vident que tout ce qui contribue &#224; l'unification des discours sur la politique autour d'un unique signifiant a partie li&#233;e avec la d&#233;sintensification de la vie politique, avec son &#233;vanescence croissante. Il ne s'agit pas de dire qu'il suffirait de faire rentrer dans leurs droits des mots ou syntagmes nagu&#232;re puissants comme &#171; r&#233;volution &#187;, &#171; prol&#233;tariat &#187;, &#171; lutte des classes &#187;, &#171; communisme &#187;, pour assurer la renaissance du politique ; mais, &#224; l'&#233;vidence, la rar&#233;faction de la vie politique entretient un rapport &#233;troit avec sa tendance actuelle &#224; s'effectuer sous le signe compact d'un seul ma&#238;tre-mot &#8211; d&#233;mocratie. Cette situation de quasi-monopole fait violence &#224; la vie politique (dont le multiple est l'&#233;l&#233;ment) et tout ce qui tend &#224; donner force de loi et &#224; asseoir l'autorit&#233; de ce r&#233;gime discursif contribue, quel que soit le chemin qui y conduit, &#224; renforcer cet effet. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je nomme pl&#232;be, flux pl&#233;b&#233;iens ce qui r&#233;siste &#224; cette unification et ne se d&#233;cline, par d&#233;finition, qu'au pluriel. Je nomme r&#233;tivit&#233;, d&#233;prise, soul&#232;vement (surrection) les modalit&#233;s selon lesquelles se manifestent des sujets pl&#233;b&#233;iens, ou plut&#244;t se compose une subjectivit&#233; pl&#233;b&#233;ienne, s'agr&#232;ge un corps pl&#233;b&#233;ien de la lutte. L'exp&#233;rience historique contemporaine, au temps du lib&#233;ralisme enrag&#233; (wildgeworden, Marx), c'est que le peuple ne retrouve ses capacit&#233;s adversatives face &#224; ses ennemis et face &#224; l'Etat que sous la forme elle-m&#234;me ensauvag&#233;e d'une pl&#232;be sans statut de l&#233;gitimit&#233; autre que celui qu'elle construit dans la lutte, qu'elle impose &#224; l'ennemi &#8211; je veux dire : un peuple sans arri&#232;res, sans patrimoine historique, sans inscription dans quelque grande tradition que ce soit. Un peuple surgi de rien d'autre que de sa propre exasp&#233;ration, laquelle peut bien &#234;tre aussi sa propre intelligence. Ce peuple n&#233; de ces conditions o&#249; tous ceux qui le composent ont &#233;t&#233; pouss&#233;s &#224; bout par l'hybris contemporaine du Capital et de ses marionnettes &#8211; la Trinit&#233; &#171; embl&#233;matique &#187;, comme on dit, DSK, Berlusconi, Ben Ali &#8211; est aujourd'hui le tout autre du peuple du suffrage universel, celui auquel il ne saurait sous aucune condition se superposer. Mais il est &#233;galement, aussi massifs que soient les rassemblements qu'il forme &#224; l'acm&#233; de son soul&#232;vement, bien diff&#233;rent du peuple de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale appel&#233; de ses v&#339;ux par l'aile radicale de la Seconde Internationale. Car c'est un pur et simple peuple de l'instant du soul&#232;vement, le rien devenu tout, dans le pur &#233;clat, la pure fraction de temps o&#249; prends corps l'&#233;v&#233;nement. Un peuple (celui de la place Tahir) condamn&#233; &#224; &#234;tre stigmatis&#233;, r&#233;prim&#233;, criminalis&#233; comme pl&#232;be aussit&#244;t qu'apparaissent les premiers signes d'affaiblissement du souffle qui l'a port&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout conspire en ce sens, dans les conditions actuelles o&#249; les &#171; prol&#233;taires &#187; &#224; statut de nagu&#232;re tendent &#224; &#234;tre trait&#233;s par le Capital comme l'&#233;taient, hier, les sujets coloniaux, &#224; rendre floues les fronti&#232;res entre pl&#232;be et peuple &#8211; j'entends le peuple de l'&#233;v&#233;nement, le peuple de la politique vive qui, en prenant corps, d&#233;place les limites du possible. Cette transformation des conditions de la politique a son importance, si on la r&#233;f&#232;re, par exemple, &#224; l'opposition que th&#233;orisait Foucault entre le peuple des organisations, de la m&#233;moire collective, de la l&#233;gitimit&#233; institutionnelle (le peuple de Charonne) et la pl&#232;be des sans noms (les massacr&#233;s du 17 octobre 1961).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Quand il s'agit d'&#233;galit&#233;, de libert&#233; ou d'&#233;mancipation, nous devons tout aux soul&#232;vements populaires disait Marat. On pourrait mettre ces propos en exergue de notre entretien avec l'embarras qu'ils suscitent. Car voil&#224; ce que sous-tendait notre question : si le noli me tangere d&#233;crit le principe subjectif caract&#233;risant nos soci&#233;t&#233;s, on comprend intuitivement ce qu'il y a parmi ces choses un peu effrayantes auxquelles il ne faut pas toucher. Et c'est pr&#233;cis&#233;ment ce qui se joue sous les termes de &#171; soul&#232;vements populaires &#187;, de &#171; peuple &#187;, de &#171; pl&#232;be ensauvag&#233;e &#187;, ce qui d&#233;borde ici ou l&#224; et que tu pr&#233;sentes comme des flux h&#233;t&#233;rog&#232;nes, multiples et ind&#233;termin&#233;s. C'est ce qui advient dans des mouvements de d&#233;prise, des &#233;chapp&#233;es, des gestes irr&#233;ductibles ou lorsque tu parles aussi d'un peuple sans arri&#232;re, sans statut de l&#233;gitimit&#233; autre que celui qu'il se construit ici et maintenant dans la lutte : le peuple de l'&#233;v&#233;nement. On ne peut que souscrire &#224; ces mots, on entend &#233;galement, contrairement &#224; ce que tu penses, parfaitement les antagonismes que tu fixes en d&#233;construisant le r&#233;gime discursif dont &#171; d&#233;mocratie &#187; serait l'op&#233;rateur &#8211; ou l'embl&#232;me pour le dire &#224; la mani&#232;re d'Alain Badiou. Et on ne peut que souscrire aussi &#224; cet &#233;cart point&#233; entre un &#171; peuple des organisations &#187; et l'&#233;mergence d'une &#171; pl&#232;be des sans noms &#187;&#8230; Ceci dit, tu nommes au fond &#171; pl&#232;be &#187; ce qui vient embarrasser, bouleverser l'ordre des choses aussi bien qu'un ensemble de traditions politiques ou la pens&#233;e, de sorte que tu assumes un gardiennage de ce &#171; dehors &#187; dans sa singularit&#233;. Mais on sait que le probl&#232;me est &#233;galement de savoir ce qui advient de ces &#171; purs &#233;clats &#187;, de ce &#171; peuple de l'&#233;v&#233;nement &#187; ? Ou comment &#233;tablir ce &#171; commun &#187; qui aura invent&#233; ici et maintenant des possibilit&#233;s inou&#239;es ? L'autre mani&#232;re de poser la question est au fond celle-ci : comment une philosophie l'accueille ? Qu'en a-t-elle fait ? Ou comment elle l'affirme ? Par exemple, si Jacques Derrida invoque une &#171; d&#233;mocratie &#224; venir &#187; qui tomberait sous le coup de tes critiques, il a surtout construit une pens&#233;e pour appr&#233;hender des points de fuite dont &#171; diff&#233;rance &#187;, &#171; trace &#187;, &#171; possible impossible &#187; pourraient &#234;tre les noms. C'est ce que l'on pourrait appeler &#233;galement &#171; de l'h&#233;t&#233;rog&#232;ne &#187; ou du &#171; dehors &#187; chez Michel Foucault ou encore le pr&#233;suppos&#233; de l'&#233;galit&#233; dans la d&#233;marche de Jacques Ranci&#232;re&#8230; Alors pour reprendre le fil de notre discussion, on dira que ton objet est, parmi de nombreuses figures, cette chose embarrassante, la &#171; pl&#232;be ensauvag&#233;e &#187; comme le creuset d'une triple op&#233;ration. D'une part, elle exige une translation vers les marges comme un d&#233;placement des perceptions, des angles de vue, des affectivit&#233;s, et elle devient du coup l'op&#233;rateur d'un &#233;clatement d'un certain ordre des discours figeant entre autre ce qu'est la politique. De sorte qu'elle est enfin le site de l'&#233;v&#233;nement, du multiple, du pluriel, de la &#171; vie politique &#187; dont tu assumes le gardiennage.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; J'entends bien qu'il y aurait quelque chose de profond&#233;ment ridicule &#224; s'&#233;tablir dans la position du &#171; gardien de la pl&#232;be &#187; comme d'autres s'auto-instituent dans celle de gardiens l&#233;gitimes et &#233;tatiques du peuple r&#233;publicain. Ce dont je suis convaincu, c'est que la politique doit &#234;tre plac&#233;e sous le signe de la multiplicit&#233; des r&#233;f&#233;rents et des signifiants et non pas sous celui de l'unification autour d'un signifiant-ma&#238;tre ou d'une Id&#233;e, de son effectuation sous le signe et dans l'horizon de l'Un-seul. Or, dans les conditions pr&#233;sentes o&#249; la d&#233;sintensification de la vie politique, la d&#233;sertification du champ politique entretiennent &#233;videmment des relations &#233;troites avec la tendance massive &#224; l'unification de la sph&#232;re politique autour du mot puissant D&#233;mocratie, le nom de la pl&#232;be survient en premier lieu comme ce qui rappelle la condition premi&#232;re de la vie politique, la pluralit&#233; et le conflit des r&#233;f&#233;rents. Le nom de la pl&#232;be vient nommer la possibilit&#233; quand m&#234;me de diff&#233;rer, dans ce champ, il est le signifiant de l'h&#233;t&#233;rog&#232;ne et la marque de l'impossibilit&#233; d'achever la cl&#244;ture sous le signe de l'Un. Le nom des &#171; points de fuite &#187;, comme vous dites. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il sera aussi peut-&#234;tre (dans la situation actuelle o&#249; le chaos organis&#233; de l'&#233;conomie n&#233;o-lib&#233;rale produit une d&#233;r&#233;gulation massive des rapports sociaux et introduit dans les relations entre gouvernants et gouvern&#233;s, employeurs et salari&#233;s, riches et pauvres, un &#233;l&#233;ment de brutalit&#233; sans pr&#233;c&#233;dent) ce qui aide &#224; nommer tout ce qui vient, en quelque sorte, en suppl&#233;ment de l'exploitation capitaliste, du conflit entre capitalistes et salari&#233;s &#8211; tout ce qui, de l'imm&#233;moriale relation entre ma&#238;tres et serviteurs, se trouve r&#233;veill&#233; par cet &#233;l&#233;ment de violence innommable qu'introduit le capitalisme contemporain dans les rapports sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit bien comment, de plus en plus, le vocabulaire marxiste traditionnel au c&#339;ur duquel se trouve install&#233; le motif de l'exploitation, de l'irr&#233;ductible conflit qui oppose les capitalistes aux producteurs salari&#233;s, se trouve d&#233;bord&#233; par le retour de cette langue imm&#233;moriale o&#249; il est question de riches et de pauvres, de milliardaires en dollars et de sans- (papiers, domicile fixe, ressources, etc.), de ma&#238;tres et de serviteurs. O&#249; la brutalisation des rapports sociaux trouve son expression dans la mont&#233;e de motifs comme le m&#233;pris, l'humiliation, la dignit&#233; (bafou&#233;e), l'indignation, la fureur, la r&#233;volte, l'&#233;meute &#8211; ceci sur fond de ce que l'on pourrait appeler une crise g&#233;n&#233;ralis&#233;e des formes de reconnaissance mutuelle qui se trouvaient &#233;tablies au fondement des &#233;quilibres instables mais durables et des configurations o&#249; la compl&#233;mentarit&#233; conflictuelle r&#233;glait les relations entre organisations patronales et syndicats, entre l'Etat-patron et les fonctionnaires, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est entr&#233; dans une crise durable, signe d'une &#171; maladie &#187; irr&#233;versible et incurable, avec la mont&#233;e en puissance de l'&#233;conomie liquide et du capital financier, ce sont toutes les formes d'institutionnalisation de la lutte des classes qui, en Europe notamment, s'&#233;taient d&#233;velopp&#233;es par paliers successifs depuis la fin du XIXe si&#232;cle. Le syndicalisme de masse, le r&#233;formisme de type social-d&#233;mocrate et l'Etat social en &#233;taient les piliers apparemment indestructibles. Or, en peu de d&#233;cennies, tout ceci a &#233;t&#233; saisi d'une sorte de tremblement g&#233;n&#233;ralis&#233; au point de perdre toute capacit&#233; de baliser, &#233;tayer et agencer le monde social et politique dans lequel nous vivons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La tendancielle destruction de l'ensemble des dispositifs qui appareillaient la lutte des classes et agissaient &#224; ce titre dans le sens de la mod&#233;ration des conflits a des cons&#233;quences incalculables. Sous nos latitudes m&#234;mes, o&#249; pr&#233;valent encore des normes immunitaires &#233;lev&#233;es, des millions d'individus se retrouvent directement expos&#233;s, sans m&#233;diation, &#224; la brutalit&#233; du syst&#232;me, aux assauts du capitalisme liquide et des proc&#233;dures de d&#233;r&#233;gulation tous azimuts. Ces coups de boutoir pulv&#233;risent les assurances identitaires et produisent une humanit&#233; qui, tendanciellement, va s'&#233;prouver comme menac&#233;e dans son &#233;l&#233;mentaire int&#233;grit&#233;. Tant il est vrai que l'effet du chaos organis&#233; est de produire toute une s&#233;rie de fractures, de s&#233;parations, d'exclusions, de discriminations qui fragmentent et atomisent les groupes, d&#233;truisent les solidarit&#233;s, isolent, d&#233;solent et tendent &#224; faire douter certains de leur appartenance au corps commun de l'humanit&#233; g&#233;n&#233;rique &#8211; lequel n'existe qu'&#224; la condition de la reproduction continue de ces m&#233;canismes de reconnaissance que le syst&#232;me, dans sa rage destructrice contemporaine, travaille sans rel&#226;che &#224; ruiner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pl&#232;be sera alors tout simplement cette part de l'humain (de la population) qui ne consent pas &#224; sa d&#233;solation programm&#233;e et qui politise &#224; ses propres conditions les enjeux du &#171; retour &#187; de cette sorte d'Ancien r&#233;gime spectral o&#249; le serviteur n'a rien d'autre &#224; attendre du ma&#238;tre que le plus constant des m&#233;pris. Strauss-Kahn, sous cet angle, est mieux qu'un embl&#232;me &#8211; une all&#233;gorie, celle d'un monde o&#249; les ma&#238;tres d&#233;signent les serviteurs sous le nom de &#171; mat&#233;riel &#187; et les voient comme le pur et simple truchement de l'assouvissement de leurs d&#233;crets et de leurs plaisirs. &lt;br class='autobr' /&gt;
La pl&#232;be, comme dans Les chants de Mandrin de Rabah Ameur-Za&#239;m&#232;che, c'est le contre-champ de cette pr&#233;somption sans limite, mais un contre-champ sans &#233;change, sans langue commune, sans espace partag&#233;. Qui s'&#233;tonnera que les ch&#226;teaux br&#251;lent, quand, du sein de la gauche socialiste, surgit ce type d'&#233;mule tardif du Divin Marquis ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Les boussoles de la libert&#233;</title>
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		<dc:date>2011-05-29T19:27:22Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator> Alexandre Costanzo et Daniel Costanzo</dc:creator>



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&lt;p&gt;&#171; il y a bien toujours quelque chose, dans le corps social, dans les classes, dans les groupes, dans les individus eux-m&#234;mes qui &#233;chappe d'une certaine fa&#231;on aux relations de pouvoirs : quelque chose qui est non point la mati&#232;re premi&#232;re plus ou moins docile ou r&#233;tive, mais qui est le mouvement centrifuge, l'&#233;nergie inverse, l'&#233;chapp&#233;e [&#8230;] &#171; La &#187; pl&#232;be n'existe sans doute pas, mais il y a &#171; de la &#187; pl&#232;be. Il y a de la pl&#232;be dans les corps, et dans les &#226;mes, il y en a dans les individus, dans (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=10" rel="directory"&gt;Esth&#233;tique et critique culturelle&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; il y a bien toujours quelque chose, dans le corps social, dans les classes, dans les groupes, dans les individus eux-m&#234;mes qui &#233;chappe d'une certaine fa&#231;on aux relations de pouvoirs : quelque chose qui est non point la mati&#232;re premi&#232;re plus ou moins docile ou r&#233;tive, mais qui est le mouvement centrifuge, l'&#233;nergie inverse, l'&#233;chapp&#233;e [&#8230;] &#171; La &#187; pl&#232;be n'existe sans doute pas, mais il y a &#171; de la &#187; pl&#232;be. Il y a de la pl&#232;be dans les corps, et dans les &#226;mes, il y en a dans les individus, dans le prol&#233;tariat, il y en a dans la bourgeoisie, mais avec une extension, des formes, des &#233;nergies, des irr&#233;ductibilit&#233;s diverses. Cette part de la pl&#232;be, c'est moins l'ext&#233;rieur par rapport aux relations de pouvoir, que leur limite, leur envers, leur contre-coup ; c'est ce qui r&#233;pond &#224; toute avanc&#233;e du pouvoir par un mouvement pour s'en d&#233;gager ; c'est donc ce qui motive tout nouveau d&#233;veloppement des r&#233;seaux de pouvoir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Michel Foucault&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une jeune femme d&#233;sesp&#233;rant dans sa chambre devant des petites annonces et souffrant d'&#233;tranges maux de t&#234;te se jure qu'elle n'ira plus jamais travailler dans cette maudite usine &#224; saucisses. On aura reconnu La Salamandre d'Alain Tanner, et on l'aura compris, c'est peut-&#234;tre l&#224; que se joue ce &#171; quelque chose &#187; dont nous parlait Michel Foucault, &#171; cette part de la pl&#232;be &#187;, entre un mal de t&#234;te, une col&#232;re irr&#233;concili&#233;e et la joie qui traverse le corps de cette femme lorsqu'elle renonce &#224; retourner travailler dans cette usine et qu'on la d&#233;couvre marchant dans les rues avec un beau sourire en faisant tournoyer son sac.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_57 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/la_salamandre2.jpg' width='142' height='200' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;Entre ce mal de t&#234;te et la joie d'une &#233;chapp&#233;e, ce que l'on peut dire aujourd'hui, c'est que toute une g&#233;n&#233;ration trouvait l&#224; une m&#233;taphore de la politique et partageait l'&#233;vidence d'une mani&#232;re de vie. Ce que l'on peut dire aussi, c'est que le cin&#233;ma &#171; militant &#187; racontait alors de dr&#244;les d'histoires de luttes dans des usines, des prisons, des imprimeries ou dans la rue. Et cela s'appelait Cin&#233;lutte et Cin&#233;thique, The Newsreal, les groupes Medvedkine, Dziga-Vertov ou Jean Vigo&#8230; Assur&#233;ment ces films r&#233;pondaient &#224; des pr&#233;occupations formelles et conceptuelles variant selon les collectifs, mais on y trouve &#224; chaque fois une m&#234;me chose. On y trouve des gens qui commencent &#224; penser, &#224; se r&#233;volter et &#224; s'approprier les lieux dans lesquels ils vivent, ils travaillent et les gestes qu'ils faisaient tous les jours avec plus ou moins de passion. On y trouve des hommes et des femmes qui prennent la parole pour la premi&#232;re fois pour dire ce qu'ils pensent. Bref, on y trouve des gens qui, le temps d'une lutte, d&#233;cident de ce que doivent &#234;tre leur existence entre les lieux o&#249; ils travaillent, ceux o&#249; ils passent et ceux o&#249; ils vivent. Ce qui est int&#233;ressant, c'est naturellement que des films en soient l'archive plus ou moins bien ficel&#233;e, mais c'est aussi que des cin&#233;astes aient &#233;pous&#233; l'&#233;vidence d'un certain partage, ou si l'on veut qu'ils aient accompagn&#233;s, particip&#233;s ou se soient pens&#233;s comme part d'un r&#233;el de l'&#233;mancipation en allant rencontrer et vivre avec des ouvriers dans leur gr&#232;ve, entre les luttes, les repas et les occupations, entre les col&#232;res, les confusions et les d&#233;sespoirs ou entre les joies et les intensit&#233;s d'existence. Ceci dit, le film d'Alain Tanner proposait quant &#224; lui une fiction douce dans laquelle tout cela venait s'incarner comme une &#233;vidence, une fable en somme qui, comme une sorte de cha&#238;non manquant, assumait le gardiennage po&#233;tique de ce territoire &#224; inventer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La Salamandre&lt;/strong&gt; raconte l'histoire d'un fait divers concernant une jeune femme, Rosemonde (Bulle Ogier), accus&#233;e d'avoir tir&#233;e sur son oncle alors qu'il nettoyait son fusil militaire et qui &#233;chappe aux poursuites judiciaires en b&#233;n&#233;ficiant d'un non-lieu. Un journaliste fauch&#233; r&#234;vant d'ailleurs, &#224; qui l'on propose d'en faire le sc&#233;nario d'un t&#233;l&#233;film, engage ainsi son ami Paul, &#233;crivain gagnant sa vie comme peintre de b&#226;timent, pour l'aider &#224; &#233;crire et &#224; mener l'enqu&#234;te. L&#224; o&#249; le premier &#233;prouvera les faits en rencontrant tous les protagonistes avec son magn&#233;tophone et son appareil photo, le second imagine et invente &#224; sa table ce qu'il s'est pass&#233; jusqu'&#224; ce qu'il tr&#233;buche, d&#233;boussol&#233;, sur le personnage r&#233;el. Ils rencontrent donc Rosemonde et partagent avec elle l'aventure d&#233;s&#339;uvr&#233;e d'un compagnonnage qui se veut comme la chronique de la folie douce d'une jeune prol&#233;taire confront&#233;e aux rouages d'une soci&#233;t&#233; bourgeoise glac&#233;e. Le film est ainsi une sorte de conte d'hiver, dans un territoire quelque peu d&#233;r&#233;alis&#233;, emport&#233; par la fantaisie des enqu&#234;teurs qui se moquent tristement du r&#233;el, ce qui rend d'autant plus abrupte la violence du monde dans lequel on d&#233;couvre Rosemonde &#233;gar&#233;e. Car cette jeune femme n'arrive pas &#224; supporter &#171; l'autorit&#233; &#187;, que ce soit la discipline impos&#233;e par son oncle, le travail &#224; la cha&#238;ne dans une usine ou plus tard l'abrutissement de la vendeuse dans un magasin soumise &#224; la lubricit&#233; ou aux ordres secs des patrons. Et Alain Tanner nous pr&#233;sente en somme l'histoire de cette femme pi&#233;g&#233;e l&#224; o&#249; elle se cogne sans cesse contre la r&#233;alit&#233; et qui repart pour se cogner &#224; nouveau&#8230; Il n'y a pas en elle &#224; la lettre de discours politique mais c'est dans son corps, dans ses gestes, dans une petite folie dans le regard que cela se joue, c'est tout simplement comme le sale caract&#232;re d'une femme un peu sauvage ou comme une passion abrupte de la libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_60 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/la_salamandre5.jpg' width='141' height='250' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les trois personnages traversent ainsi le paysage comme un &#233;trange courant d'air, et Rosemonde n'aime au fond qu'&#224; s'&#233;tourdir &#224; &#233;couter de la musique, &#224; plonger et nager &#224; la piscine, &#224; coucher avec les hommes ou marcher le temps d'un trajet entre l'usine, son domicile et la piscine&#8230; On comprend que cette femme est comme la plupart des gens emport&#233;e dans une vie qu'elle n'aime pas. Ou plut&#244;t elle ne comprend pas tr&#232;s bien comment tout cela fonctionne, mais elle sait qu'elle s'ennuie, que tout cela lui fait mal &#224; la t&#234;te et qu'elle n'arrive plus &#224; respirer. Elle sait qu'elle se heurte sans cesse contre les pans d'une r&#233;alit&#233; qui l'&#233;touffe, lui reproche son ind&#233;pendance et c'est alors qu'elle d&#233;raille tout &#224; coup et rend cette violence. &#171; La salamandre, nous dit Paul, est venimeuse. Elle ne craint pas le feu et peut traverser les flammes sans se br&#251;ler &#187;. Ce serait l&#224; le portrait de Rosemonde qui r&#233;pand son venin politique : comme un &#171; animal &#187; pi&#233;g&#233;, elle se r&#233;volte d'instinct l&#224; o&#249; les autres consentent. Or si elle traverse les flammes sans se br&#251;ler ce n'est pas qu'elle soit insensible &#224; la douleur car bien au contraire elle a mal, et d&#232;s lors il y a en elle cette &#171; vie &#187; qui se soul&#232;ve, il y a toujours en elle cette &#171; part de la pl&#232;be &#187; qui d&#233;raille et vient gripper les cha&#238;nes du travail, du d&#233;sir et de l'existence. &lt;br class='autobr' /&gt;
On trouvera ainsi deux sc&#232;nes fameuses dans le film. Celle obsc&#232;ne o&#249; l'on d&#233;couvre Rosemonde &#224; l'usine o&#249; elle fabrique des saucissons &#224; la cha&#238;ne. Elle enfile la chair qui sort d'un tuyau dans une sorte de peau, de &#171; pr&#233;servatif &#187;, confectionnant donc des s&#233;ries de phallus qui circuleront ensuite dans les mains de ses coll&#232;gues.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_59 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/la_salamandre4.jpg' width='126' height='180' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;Or la charge comique de la situation se retourne : on rit &#233;videmment en d&#233;couvrant ces phallus et puis cela continue longtemps jusqu'&#224; ce qu'on s'arr&#234;te de rire, basculant dans le constat d'une ali&#233;nation. On comprend effectivement ce qu'il avait dans son mal de t&#234;te et apr&#232;s une ultime remarque du contrema&#238;tre, elle s'&#233;nerve enfin et laisse avec son tablier s'&#233;taler sur la table toute cette chair obsc&#232;ne comme une bouillie d'intestins avant de quitter l'usine. La seconde sc&#232;ne nous renvoie &#224; la fin du film dans un magasin de chaussures o&#249; elle est employ&#233;e. Or pendant les essayages des chaussures, elle caresse de mani&#232;re &#224; la fois sensuelle et distraite les jambes de ses clients d&#233;sar&#231;onn&#233;s, troublant le bon ordre des choses&#8230; Il y va d'un c&#244;t&#233; d'une col&#232;re qui explose &#224; l'usine parce qu'elle n'en peut plus, avant cela d'un coup de feu tir&#233; sur cet oncle qui voulait la remettre sur le droit chemin, et enfin de la sensualit&#233; d'un geste invent&#233; qui vient fissurer l'espace du travail et des relations. Et l'on d&#233;couvre &#224; chaque fois une m&#234;me situation lorsqu'elle se fait renvoyer : elle marche heureuse dans la rue en sortant de l'usine ou du magasin de chaussures, elle marche en faisant tournoyer son sac au dessus de son &#233;paule, en tournoyant elle-m&#234;me, elle marche avec un sourire &#233;mancip&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Or c'est sans doute l&#224; que r&#233;side la puissance de cette &#339;uvre d'Alain Tanner &#233;prouvant l'effectivit&#233; d'une libert&#233;. Car la libert&#233; cela n'existe pas, ce qui existe en revanche ce sont ces moments de lib&#233;ration qu'on arrache et qui servent en quelque sorte de boussoles de l'existence. Et ce sont ces boussoles que cherche Tanner dans ses films o&#249; il est bien souvent question de trajets, de d&#233;parts, d'impasses, de pi&#233;tinements, d'&#233;chapp&#233;es et puis finalement de &#171; non-lieu &#187;. Le probl&#232;me qu'il se pose, sous une forme m&#233;lancolique, consiste au fond &#224; localiser ce territoire manquant, ou du moins &#224; trouver la boussole qui en indiquerait le sillage, mais il le fait en se focalisant sur les personnages. Pr&#233;cis&#233;ment, ce que l'on garde de sa m&#233;thode, ce serait un glissement entre les plans des personnages dans des int&#233;rieurs o&#249; ils passent le plus clair de leur temps &#224; parler, en plans fixes, et leurs petits d&#233;placements, leurs trajets. Un travelling d&#232;s les premiers plans du film o&#249; l'on voit Rosemonde marcher au bord d'un canal, plus tard Paul circulant en mobylette de son domicile &#224; la ville, un trajet en voiture lorsque tous les trois vont dans le village de Rosemonde retrouver sa famille, mais aussi, cette derni&#232;re et Paul &#224; la fin du film circulant &#224; pieds ou en bus entre son appartement et le magasin de chaussures. Il y a aussi ces sortes d'angles morts, ces terrains vagues : Pierre et Paul dans un chemin de for&#234;t, Rosemonde et Paul marchant sur une route enneig&#233;e &#224; la campagne en se faisant quelques confidences&#8230; Bref, il y a cette respiration entre les int&#233;rieurs, les trajets, des non-lieux. Or il n'y a rien &#224; dire en quelque sorte de cette construction induisant une l&#233;g&#232;re distanciation, sinon qu'elle ne cherche qu'&#224; suivre ou accompagner la chronique des personnages. Mais on les suit avec l'arri&#232;re-go&#251;t d'un manque, celui du hors champ. Et &#224; bien regarder le film, on s'aper&#231;oit qu'il y a tr&#232;s peu contre-champ. Bien souvent la cam&#233;ra est fixe devant les personnages qui parlent ou circulent dans le plan, des int&#233;rieurs g&#233;n&#233;ralement, et c'est donc une grammaire de pauvre que propose Alain Tanner o&#249; s'introduit une sorte de malaise entretenu avec le &#171; contre-champ &#187; et le &#171; hors champ &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a ainsi ces moments o&#249; la cam&#233;ra fixe le visage de Rosemonde, immobile, impatiente ou &#233;nerv&#233;e. Avec ce l&#233;ger strabisme, elle regarde &#224; son tour quelque chose, les yeux dans le vide, lasse, d&#233;s&#339;uvr&#233;e ou au contraire attentive. Mais on ne saura pas ce qu'elle voit, ce qu'elle pense quand elle regarde. Ou plut&#244;t, elle voit avec cette infirmit&#233; l&#233;g&#232;re &#8211; on dit d'elle en effet qu'elle n'est pas tout &#224; fait normale &#8211;, et s'il n'y a pas vraiment de contre-champ c'est qu'elle porte un regard disjoint, &#224; la d&#233;rive. Car voil&#224;, elle d&#233;r&#232;gle un certain ordre des choses l&#224; o&#249; elle passe avec ce sale caract&#232;re, cette folie douce, ce regard, son corps. Et c'est cela que fixe la cam&#233;ra, le portrait d'une &#233;chapp&#233;e. Il y a &#233;galement par exemple, cette s&#233;quence o&#249; on la retrouve avec Paul marchant sur une route enneig&#233;e &#224; la campagne : il chante, la prend dans ses bras, elle lui demande aussi s'il fait des trucs quand il couche avec les femmes&#8230; La cam&#233;ra les pr&#233;c&#232;de, ils sont de face en parlant, en marchant et &#224; la fin du dialogue, elle pivote dans un arc de cercle pour se retrouver derri&#232;re eux qu'on voit d&#233;sormais de dos, poursuivre leur chemin. Il y aura un m&#234;me type de plan o&#249; l'on verra Rosemonde nue de dos sur son lit, se racontant en voix off. Au plan suivant, on aura le contre-champ mais on la verra encore dans le plan de face cette fois, avec sa colocataire dans l'arri&#232;re-fond : c'est le matin, et elles doivent aller travailler dans le magasin de chaussures... &lt;br class='autobr' /&gt;
Ces situations viennent au fond cristalliser cet &#233;trange usage du contre-champ. Le principe serait le suivant : les personnages tiennent dans le plan, ils tiennent dans un m&#234;me plan. Ce qui fait que d'un c&#244;t&#233;, on les verra toujours en ressentant apr&#232;s coup, un affect, une sorte de &#171; manque &#187; : on sait qu'ils se sont &#233;chapp&#233;s quelque part, mais on ne sait plus o&#249; ? Dans quel paysage ? Et de l'autre c&#244;t&#233;, ce sera la cam&#233;ra qui ira pivoter autour des personnages, les suivre dans un chemin de campagne ou les r&#233;inscrire dans le plan. Car voil&#224; avec des moyens de pauvres, Alain Tanner propose une grammaire o&#249; il n'y a que le &#171; champ &#187;. Ou plut&#244;t, l'id&#233;e ce serait peut-&#234;tre que le &#171; contre-champ &#187; ou le &#171; hors champ &#187; se trouvent dans le champ pr&#233;cis&#233;ment, dans le regard par exemple de Rosemonde qui part ailleurs, dans cette mani&#232;re d'agiter la t&#234;te pour s'&#233;tourdir, dans telle impatience ou des pas dans la rue&#8230; Ou bien dans des mots : en parlant &#8211; et ils ne font presque que parler &#8211; les personnages sont &#224; la fois dans le plan et ouvrent autre chose, ils dessinent, envisagent un lieu manquant. Ou pour le dire encore autrement, l'espace de la fiction co&#239;ncide ou se d&#233;double en un territoire politique fuyant : la machine cin&#233;matographique se confond structurellement avec ce besoin d'ailleurs, elle nous raconte des histoires, elle imagine. Aussi pour r&#233;sumer le syst&#232;me de Tanner ou cette sorte de complexe qu'il propose, disons qu'il y aura finalement trois mani&#232;res d'inscrire les coordonn&#233;es et le calendrier d'un &#171; paysage qui manque &#187; : le plan, les mots et la fiction. Dans l'&#233;garement d'un personnage qui tient toujours dans le plan : on cherche &#224; sortir, &#224; s'&#233;chapper du plan par le plan. Dans le paysage ensuite qu'induisent les mots et enfin comme le d&#233;doublement entre l'espace de la fiction et celui d'une utopie, d'une h&#233;t&#233;rotopie &#8211; le tout convergeant comme autant de lignes de fuite vers un &#171; non-lieu &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quoi qu'il en soit, nous avons l&#224; des &#233;carts et c'est pr&#233;cis&#233;ment comme &#233;cart que viendra s'entrouvrir &#224; deux reprises le temps d'une marche et d'un sourire lib&#233;r&#233;s, comme une boussole qu'invente et incarne tout &#224; la fois une jeune prol&#233;taire &#233;gar&#233;e. On le disait, Rosemonde est une femme pi&#233;g&#233;e, d&#233;sorient&#233;e, elle se cogne sans cesse aux coins douloureux de la soci&#233;t&#233; sans savoir les esquiver. Il y a en elle cette sorte de f&#234;lure, ce qui fait qu'elle ne pourra jamais &#234;tre tout &#224; fait comme les autres &#233;pousant les droits chemins &#8211; et de fait, elle en invente d'autres, &#224; c&#244;t&#233;, &#224; chaque fois qu'elle se cogne : des gestes, des col&#232;res, des coups de folie comme autant de petites bouff&#233;es de r&#233;el. Et ce sont au fond ces &#171; chemins &#187;, ces &#171; poches d'air &#187;, cette &#171; part de la pl&#232;be &#187; aussi bien ou ces moments arrach&#233;s que veut saisir Alain Tanner. Or cela on ne peut pas le fixer mais on peut en quelque sorte le suivre dans le glissement ou plus exactement dans l'&#233;vidence du sillage que creuse une marche &#233;mancip&#233;e. Et sa m&#233;thode cin&#233;matographique consistera alors &#224; suivre, &#224; accompagner un personnage qui invente &#224; la fois le champ et le contre-champ d'un territoire &#233;gar&#233; dans un m&#234;me plan : et ainsi, une femme d&#233;sorient&#233;e devient la boussole d'une utopie. On dira alors qu'Alain Tanner propose cette &#233;trange figure : il filme une boussole plus ou moins cass&#233;e qui indique l'horizon d'un territoire &#224; inventer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	A chaque film, on d&#233;couvrira ainsi une m&#234;me histoire, la qu&#234;te &#224; la fois d&#233;sesp&#233;r&#233;e et heureuse d'une &#233;chapp&#233;e. Et selon les &#339;uvres, elle ira se polariser plut&#244;t sur l'espace, l&#224; le temps, ailleurs les mots, une disparition ou bien l'amour. Mais quoi qu'il en soit, il y a une faille ou bien alors quelque chose s'est brutalement cass&#233; chez un personnage, et d&#232;s lors l'espace et le temps viennent &#224; se d&#233;r&#233;gler dans son sillage. Cela commen&#231;ait avec son premier film Charles mort ou vif o&#249; un homme profond&#233;ment lass&#233;, profite d'un entretien avec un journaliste pour parler, dit-il, pour que sortent des mots qui pourrissait dans sa gorge et retombait dans son estomac : il fait le point sur son existence en constatant qu'il a toujours &#233;t&#233; pris dans une structure sans pouvoir en sortir, enferm&#233; sans vie dans son confort bourgeois. Alors il attendait, il attendait un &#233;v&#233;nement tout en sachant qu'il ne se passerait plus rien. Et on retrouve ainsi Charles abandonnant sa vie &#8211; son travail, sa famille, ses habitudes, sans pr&#233;venir du jour au lendemain &#8211; dans une chambre d'h&#244;tel o&#249; il ne fait plus rien et &#224; errer dans les rues, jusqu'&#224; ce qu'il rencontre un couple avec lequel il emm&#233;nage pour refaire sa vie. Ou plut&#244;t, il passe son temps &#224; la d&#233;faire, &#224; d&#233;railler dans la joie triste de ce compagnonnage, dans une errance o&#249;, pour la premi&#232;re fois peut-&#234;tre, il assume enfin son cheminement. Car il y a bien quelque chose qui s'ouvre alors et dont il devient l&#224; encore une boussole, la &#171; vie &#187;. C'est ce temps et ce territoire que suit, qu'accompagne la cam&#233;ra de Tanner en se fixant sur ces boussoles errantes : quelque chose est cass&#233; en ces personnages, on le disait, et c'est alors le monde qui se d&#233;r&#232;gle, dans une &#233;trange contigu&#239;t&#233; entre le visage, les mots et le paysage dans lequel ils circulent comme l'horizon fuyant d'un non-lieu arpent&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
De cette errance de Charles, aux quelques pas de Rosemonde dans la rue, on retrouve bien la qu&#234;te d'une &#233;chapp&#233;e, ce qui nous conduit naturellement &#224; Messidor o&#249; deux jeunes femmes, par le hasard des circonstances puis au d&#233;tour d'un meurtre, abandonnent tout l&#224; encore et elles se mettent &#224; marcher en avant sans savoir o&#249; les conduisent leurs pas. Le portrait que nous propose Tanner de la soci&#233;t&#233; est ici encore celui d'un espace quadrill&#233; contre lequel on se heurte. Et ces deux jeunes femmes exp&#233;rimentent finalement des intervalles dans l'&#233;preuve d'une marche, d'une fuite en avant dans un non-lieu qu'elles inventent. Un espace impossible entre l'ill&#233;galit&#233;, l'asocialit&#233;, la marginalit&#233; et les bas-c&#244;t&#233;s : elles vont &#224; travers champ. Alors bien entendu cela tournera mal pour elles, mais il y a eu cette marche en avant jusqu'&#224; l'&#233;puisement, comme l'invention pas &#224; pas des chemins et d'un calendrier de la libert&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Car Alain Tanner nous parle toujours d'un lieu impossible ou d'un territoire qui manque. Ce territoire est celui d'une marche en avant dans un non-lieu qu'assument deux jeunes femmes dans Messidor prolongeant ainsi les pas &#233;mancip&#233;s de Rosemonde en creusant une trou&#233;e. Ce sera aussi l'errance de Charles ou bien celle d'un marin (Bruno Ganz) Dans la Ville blanche, qui nous dira que le seul paysage qu'il aime vraiment, c'est la mer, la mer ou bien, ce qui revient presque au m&#234;me, la femme. Un peu comme Charles, ce dernier quitte son cargo lors d'une escale pour s'installer dans un h&#244;tel &#224; Lisbonne. Fatigu&#233;, il reste dans sa chambre immobile, &#224; ne rien faire, il envoie des lettres, des cartes postales film&#233;es &#224; sa compagne en Suisse, il se prom&#232;ne, il d&#233;ambule jusqu'&#224; son aventure avec sa femme de chambre, Rosa&#8230; On comprend bien qu'il est arriv&#233; &#224; ce moment de crise dans son existence o&#249; il ne sait plus tr&#232;s bien ce qu'il en est, alors il s'arr&#234;te dans la ville blanche, il s'immobilise en d&#233;r&#233;glant tr&#232;s concr&#232;tement l'espace et le temps : il boit, dort, s'&#233;tourdit de silence, de blanc&#8230; L&#224; o&#249; Charles cassait ses lunettes un beau matin, l&#224; o&#249; Rosemonde secouait sa t&#234;te dans tous les sens en &#233;coutant de la musique pour s'abrutir ou tournoyait sur elle-m&#234;me heureuse en marchant dans les rues, en buvant sa bi&#232;re notre marin regarde une horloge dans le bar dont les aiguilles tournent &#224; l'envers. Et c'est ce qu'il fait lui aussi finalement, il tourne &#224; l'envers, d&#233;soriente ses aiguilles jusqu'&#224; se perdre. Selon la m&#233;taphore de Julio Cort&#225;zar que reprend Tanner, ce marin est une sorte d'axolotl : ces larves de salamandre, nous disait-il, viennent abolir l'espace et le temps par une immobilit&#233; pleine d'indiff&#233;rence, &#233;piant quelque chose comme un lointain royaume d&#233;chu, ce temps de libert&#233; o&#249; le monde leur avait appartenu&#8230; &lt;br class='autobr' /&gt;
Alors on comprend mieux ce qu'il en est : il y a ce territoire &#233;gar&#233; quelque part dont l'axolotl serait la boussole, ce territoire dont on aura ici comme les reflets d'un infini, la mer et la femme. Et Paul, le marin, d&#233;rive entre les deux ou plus pr&#233;cis&#233;ment il cherche &#224; se perdre dans une parenth&#232;se, une spirale. Il y aura dans ce film beaucoup de contre-champs : cette horloge d&#233;r&#233;gl&#233;e d'abord qu'il regarde comme un miroir en arrivant &#224; Lisbonne, un rideau rouge flottant dans le vent plus tard, mais aussi les images de cette petite cam&#233;ra qu'il envoie &#224; sa compagne, et puis naturellement la femme, la mer et la ville blanche... Cependant la cam&#233;ra est toujours aimant&#233;e par ce personnage qu'elle suit patiemment, plan apr&#232;s plan. Il tend vers ce territoire d&#233;chu, ou plut&#244;t il erre et elle regarde ce personnage. On se dira l&#224; encore apr&#232;s coup, mais o&#249; est-ce ? O&#249; est-il pass&#233; en somme ce territoire qu'il nous semblait avoir appr&#233;hend&#233; ? Dans quels angles morts du temps, des mots ou du paysage ? Car le principe l&#224; encore consistera &#224; l'inscrire ou &#224; le suivre dans le champ comme une boussole d&#233;r&#233;gl&#233;e, &#224; saisir ce corps, le parcours, les gestes d'un homme qui d&#233;rive : il s'agit de regarder et d'accompagner cette sorte d'axolotl. Alors, casser le temps et l'espace, ce sera ici sa formule de la libert&#233;, une &#233;trange maladie comme une parenth&#232;se d&#233;s&#339;uvr&#233;e qui aboutit sur l'horizon fuyant d'un non-lieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La formule de la libert&#233; est toujours la m&#234;me chez Alain Tanner : on ne sait plus quoi faire alors on d&#233;fait, on se d&#233;fait de sa vie pour en inventer une autre en d&#233;r&#233;glant le temps et l'espace. Mais elle se joue aussi peut-&#234;tre en ce lieu que d&#233;crivait Benjamin &#224; propos des passages parisiens o&#249; se condensaient &#8211; au d&#233;tour d'une promenade o&#249; devenaient lisibles les hi&#233;roglyphes du capitalisme &#8211; des &#233;chardes d'&#233;mancipations avort&#233;es. Ce sera une jeune femme qui se fait renvoyer de l'usine, du magasin de chaussure ou qui tire sur son oncle, et qu'on retrouve dans la rue &#224; marcher avec un beau sourire &#233;mancip&#233; (La Salamandre). Ce sera un homme qui abandonne tout pour d&#233;truire cette structure dans laquelle il est enferm&#233;, il d&#233;truit et se d&#233;fait, on le retrouve d'ailleurs avec son ami &#224; br&#251;ler dans un feu de joie des objets de toutes sortes (Charles mort ou vif). Ce seront aussi bien deux jeunes femmes qui, par hasard presque, se retrouvent &#224; marcher dans les bas-c&#244;t&#233;s, &#224; travers champ, dans des non-lieux. Elles vont de l'avant &#233;puis&#233;es mais elles marchent en inventant l&#224; aussi un terrain vague (Messidor). Naturellement, cela finira tr&#232;s mal bien souvent &#8211; comme une loi, Tanner nous dit que la soci&#233;t&#233; fait payer ch&#232;rement tout mouvement pour s'en &#233;chapper : l'h&#244;pital, la mort, la prison, la guerre conjugale, etc., elle a bien pr&#233;vue des lieux appropri&#233;s pour ceux qui errent dans les bas-c&#244;t&#233;s, le territoire de cette &#171; part de la pl&#232;be &#187; d&#233;s&#339;uvr&#233;e. Mais on disait qu'Alain Tanner exp&#233;rimente avant tout une sorte de th&#233;or&#232;me de la libert&#233;, et en r&#233;alit&#233; il confond deux figures qui se m&#234;lent, se chevauchent ou plut&#244;t on peut le formuler abstraitement de deux mani&#232;res. D'un c&#244;t&#233;, il y a naturellement la destruction : il s'agit de d&#233;truire, on met le feu dans sa vie pour en inventer une autre et pour entrevoir un chemin. Et de l'autre, il y a la soustraction : on se soustrait au monde dans le m&#233;nage &#224; trois, dans les int&#233;rieurs de maisons, dans des paroles, dans la rue, ou plus pr&#233;cis&#233;ment on soustrait quelque chose au monde pour produire un reste. On s'enl&#232;ve en quelque sorte, on se d&#233;fait, pour que puisse advenir au d&#233;tour de cette op&#233;ration quelque chose comme le territoire d'une libert&#233;. Alors, s'il est question d'utopie, c'est que comme la libert&#233; ou la vie, ce lieu qui manque on ne le trouve sur aucune carte, cela n'existe pas c'est-&#224;-dire qu'il faut l'arracher, ou plus pr&#233;cis&#233;ment cela s'invente pas &#224; pas et geste apr&#232;s geste. Et c'est au fond ce que fixe la cam&#233;ra de Tanner, elle regarde, elle accompagne, elle suit une d&#233;rive. Elle inscrit dans le plan des personnages qui sont &#224; la fois les boussoles cin&#233;matographiques et celles d'une &#233;chapp&#233;e. Et d&#232;s lors il invente aussi une figure cin&#233;matographique, cette grammaire des pauvres qui consiste &#224; inscrire un non-lieu quelque part dans le plan, le territoire fuyant d'une &#233;chapp&#233;e.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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