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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Dialogue d'exil&#233;s</title>
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		<dc:date>2018-02-01T11:05:23Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat, Alain Naze</dc:creator>


		<dc:subject>sexe/genre</dc:subject>
		<dc:subject>capitalisme</dc:subject>
		<dc:subject>f&#233;minisme</dc:subject>
		<dc:subject>domination</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Alain Brossat : Il me semble, si nous adoptons la proposition faite par Genevi&#232;ve Fraisse et parlons d'un ph&#233;nom&#232;ne de &#171; disqualification &#187; des femmes, que nous devrions insister, &#224; propos des formes de violence qui, aujourd'hui d&#233;fraient la chronique, davantage sur le s&#233;quentiel que sur l'imm&#233;morial. En d'autres termes, &#224; quel trait de l'&#233;poque ces violences faites aux femmes renvoient-elles ou bien, qu'est-ce qui en elles fait &#233;poque en particulier ? - c'est, me semble-t-il, plut&#244;t ce (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=32" rel="tag"&gt;sexe/genre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=82" rel="tag"&gt;capitalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=99" rel="tag"&gt;f&#233;minisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=100" rel="tag"&gt;domination&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; : Il me semble, si nous adoptons la proposition faite par Genevi&#232;ve Fraisse et parlons d'un ph&#233;nom&#232;ne de &#171; disqualification &#187; des femmes, que nous devrions insister, &#224; propos des formes de violence qui, aujourd'hui d&#233;fraient la chronique, davantage sur le s&#233;quentiel que sur l'imm&#233;morial. En d'autres termes, &#224; quel trait de l'&#233;poque ces violences faites aux femmes renvoient-elles ou bien, qu'est-ce qui en elles fait &#233;poque &lt;i&gt;en particulier&lt;/i&gt; ? - c'est, me semble-t-il, plut&#244;t ce genre de question qui devrait nous pr&#233;occuper que celle de savoir ce qui dans la constitution des m&#226;les les porterait in&#233;luctablement &#224; tenter d'exercer sur les femmes un pouvoir de forme violente dans la dimension des relations sexuelles.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quand je lis dans les journaux les descriptions circonstanci&#233;es de la fa&#231;on dont, dans des organisations suppos&#233;es militantes et progressistes comme l'UNEF ou le MJS, des petits chefs ont longuement tir&#233; parti de leur position pour exiger de militantes des faveurs sexuelles, faire valoir une sorte de droit de cuissage tandis que s'imposait &#171; en interne &#187; la plus opaque des lois du silence, je ne peux m'emp&#234;cher de trouver &#224; tout cela un fort parfum de &lt;i&gt;restauration&lt;/i&gt;, voire de &lt;i&gt;contre-r&#233;volution&lt;/i&gt;, dans la dimension des m&#339;urs et des relations entre les sexes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je d&#233;teste l'esprit ancien combattant, de quelque bord qu'il soit, mais je peux assurer que, dans une organisation combattante comme la Ligue communiste r&#233;volutionnaire des ann&#233;es 1970, les choses ne se passaient pas ainsi. Certes, ces questions y &#233;taient &#226;prement d&#233;battues, certes la grande majorit&#233; des cadres et des chefs &#233;taient des hommes, certes il s'y entendait couramment que le d&#233;bat pouvait &#234;tre &#171; viril &#187; sans d&#233;passer certaines limites, certes, dans le Clochemerle que constitue ce genre d'organisation, ce n'&#233;taient pas les d&#233;rapages sexistes et les inconduites individuelles machistes qui manquaient &#8211; mais les torts subis par les militantes en ces occasions pouvaient faire l'objet de contre-attaques, de plaintes recevables et de d&#233;bat contradictoires. Les rares femmes qui appartenaient aux instances dirigeantes jouissaient d'une autorit&#233; incontest&#233;e, elles veillaient au grain et ne se laissaient pas marcher sur les pieds &#8211; quitte &#224; se faire traiter r&#233;guli&#232;rement de &#171; vrais mecs &#187; par ceux qui craignaient ou leur enviaient leur autorit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le genre d'abus de pouvoir et d'autorit&#233; d&#233;vi&#233; vers le domaine sexuel que l'on nous d&#233;crit comme entr&#233; dans les m&#339;urs des organisations susdites y &#233;tait impensable, et l'aurait &#233;t&#233; moins encore quand les militantes ont commenc&#233; &#224; former des &#171; groupes femmes &#187; dans lesquelles elles avaient toute latitude de d&#233;battre des plis machistes de notre culture militante. La soupape de s&#233;curit&#233;, si l'on peut dire, c'est que nous &#233;tions tout sauf des puritains, ce qui avait pour effet une assez grande plasticit&#233; des relations affectives, une vie sexuelle assez libre, des &#171; circulations &#187; constantes, d'une forme infiniment plus complexe que le fameux &#171; &#233;change des femmes &#187; invent&#233; par les anthropologues.&lt;br class='autobr' /&gt;
Encore une fois, je ne veux rien id&#233;aliser, je ne suis pas en train d'anticiper dans le style g&#226;teux sur le cinquantenaire de Mai 68 &#8211; je pose juste la question : que s'est-il pass&#233;, entre ces ann&#233;es o&#249; le premier de nos dirigeants qui aurait &#171; jou&#233; &#224; &#231;a &#187;, se serait retrouv&#233; vite fait avec la redout&#233;e &#171; commission femmes &#187; compos&#233;e d'&#233;nergiques Lysistrata aux fesses, et cet aujourd'hui o&#249; l'abus de pouvoir transpos&#233; dans le domaine sexuel semble avoir si solidement pris pied dans nos soci&#233;t&#233;s que l'on en attrape le tournis &#224; en suivre la trace d'Hollywood &#224; l'UNEF, du FMI aux h&#244;pitaux, de Baupin en Ramadan ?&lt;br class='autobr' /&gt;
N'est-ce pas ici, pr&#233;cis&#233;ment, qu'il conviendrait de se demander ce que pourrait &#234;tre la relation entre cette pouss&#233;e de brutalisation dans les relations entre hommes et femmes et les formes nouvelles du gouvernement des vivants, de conduite des conduites, qui ont impos&#233; leur emprise sur les subjectivit&#233;s depuis quelques d&#233;cennies &#8211; ce que, d'un terme sans doute trop vague, on appelle le n&#233;o-lib&#233;ralisme appliqu&#233; aux relations entre les sexes, au mode de vie, aux relations de pouvoir &#224; l'&#233;chelle inter-individuelle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Naze&lt;/i&gt; : Sur cette question, j'ai envie de commencer par r&#233;fl&#233;chir un peu &#224; haute voix, en essayant de d&#233;finir de quelle mani&#232;re on pourrait aborder cette r&#233;flexion relative aux violences faites aux femmes, sans les inscrire seulement dans une perspective historique (o&#249; l'on aurait t&#244;t fait de conclure &#224; un adoucissement tendanciel des m&#339;urs, tendant &#224; contredire, ou au moins &#224; relativiser cette actuelle pouss&#233;e de brutalisation dans les rapports entre les hommes et les femmes), mais sans non plus faire abstraction de la conformation contemporaine des subjectivit&#233;s, aussi bien quant &#224; la r&#233;ception et &#224; la qualification, comme violents, de certains actes, que relativement aux formes prises actuellement par les relations entre les femmes et les hommes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je suis d'accord pour ne pas inscrire ces r&#233;flexions dans l'imm&#233;morial des violences faites aux femmes, et ce, d'abord parce qu'en r&#233;fl&#233;chissant &#224; partir d'un tel cadre, on aboutit in&#233;vitablement &#224; une forme d'essentialisation de ces violences, comme si elles n'&#233;taient pas, aussi, d&#233;finies comme telles en fonction d'un contexte social, d'une sensibilit&#233; de l'&#233;poque consid&#233;r&#233;e, etc. Je ne veux pas dire que ce que l'on identifie aujourd'hui comme &#171; violences &#187; ne l'est qu'&#224; travers la qualification in&#233;dite que notre &#233;poque effectuerait de certains actes, car cette fois, c'est dans une autre forme d'&#233;ternisation que l'on tomberait, celle li&#233;e &#224; une objectivation de ces actes, par-del&#224; toute perspective. Il me semble donc qu'il faudrait se tenir sur cette ligne de cr&#234;te : ne pas faire des violences exerc&#233;es &#224; l'encontre des femmes dont on prend connaissance quotidiennement en ce moment un simple effet du discours (la r&#233;sultante d'une qualification comme &#171; violents &#187; d'actes jadis et/ou nagu&#232;re jug&#233;s anodins), non plus que l'effet d'une simple &#171; lib&#233;ration de la parole &#187; (ce qui exempterait notre &#233;poque du caract&#232;re novateur, ou en tout cas sp&#233;cifique, de la nature des violences r&#233;v&#233;l&#233;es, et nous r&#233;inscrirait dans le r&#233;f&#233;rentiel de l'imm&#233;morial), mais consid&#233;rer ces violences en ce qu'elles nous apprennent, et quant au pli actuel des relations entre hommes et femmes, et quant &#224; notre sensibilit&#233; actuelle relativement &#224; ce qui rel&#232;ve ou non de l'inacceptable dans ces relations.&lt;br class='autobr' /&gt;
Votre &#233;vocation des relations entre les femmes et les hommes au sein de certaines organisations, comme la LCR, dans les ann&#233;es 70, permet de bien cerner une dimension de cette question : les comportements d'abus (sexuel) de pouvoir, aujourd'hui port&#233;s sur le devant de la sc&#232;ne, au sein de l'UNEF ou du MJS par exemples, ne seraient pas rest&#233;s inconnus, n'auraient pas &#233;t&#233; couverts par une complicit&#233; interne, mais auraient &#233;t&#233; port&#233;s &#224; la connaissance des membres de l'organisation par les femmes abus&#233;es. Nous avons donc bien &#224; comprendre ce qui, aujourd'hui, jusqu'&#224; une date tr&#232;s r&#233;cente, emp&#234;chait ces femmes d'exposer publiquement les torts subis. Une autre dimension de cette question (et celle-ci ne doit pas venir minimiser la pr&#233;c&#233;dente, mais ne doit pas non plus &#234;tre omise, si l'on veut comprendre en quoi ces deux dimensions font peut-&#234;tre syst&#232;me) concerne les rapports entre les domaines de la sexualit&#233; (notamment la question de la distinction, plus ou moins inexistante, ou plus ou moins marqu&#233;e, entre priv&#233; et public dans ce domaine), de la loi, du contrat (avec les questions aff&#233;rentes de la privatisation du corps, du consentement, etc.).&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour me faire mieux comprendre, je vais prendre l'exemple d'une phrase de Guy Hocquenghem, devenue aujourd'hui inaudible, &#233;crite en 1977, en pr&#233;lude &#224; son livre &lt;i&gt;La d&#233;rive homosexuelle&lt;/i&gt; :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; A la lib&#233;ration des m&#339;urs, &#224; la pornographie, au d&#233;ferlement homosexuel, r&#233;pond le nouveau puritanisme des ligues de femmes contre le viol &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'absence de pr&#233;cautions oratoires ici n'emp&#234;che cependant pas de comprendre que, dans ces lignes, on n'a pas un &#233;loge du viol, de la part de Hocquenghem, mais une critique du fait que certaines f&#233;ministes auraient &#233;t&#233; obnubil&#233;es par la d&#233;nonciation du &#171; patriarcat &#187;, au risque d'&#233;touffer ainsi certaines possibilit&#233;s de relations ouvertes par la sexualit&#233; des p&#233;d&#233;s, notamment &#171; leur go&#251;t pour un sexe brutal &#187;. Autrement dit, si l'on fait de la brutalit&#233;, &lt;i&gt;en tant que telle&lt;/i&gt;, dans les rapports sexuels, un marqueur du patriarcat, alors, lutter contre le patriarcat reviendrait &#224; faire la police &#224; l'int&#233;rieur des formes m&#234;mes de rapports sexuels entre les individus.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si l'on suit cette pente d&#233;nonc&#233;e par Hocquenghem, alors on risque bien d'inscrire les agressions subies par les femmes - et r&#233;v&#233;l&#233;es actuellement - dans le cadre d'une domination &lt;i&gt;sexuelle&lt;/i&gt; des hommes sur les femmes, imm&#233;moriale, comme le patriarcat. Et l&#224; o&#249; il y a un risque, c'est dans le fait de prendre au pied de la lettre le syntagme &#171; domination sexuelle &#187;, sans voir que la dimension &#171; sexuelle &#187; n'est ici que le v&#233;hicule d'une domination essentiellement politique (de rapports de sexes, de classes, de races, etc). Du coup, on aurait l&#224;, peut-&#234;tre, un &#233;l&#233;ment de r&#233;ponse (&#224; c&#244;t&#233; de bien d'autres, &#233;videmment) quant au fait que le tort subi par les femmes n'ait pas &#233;t&#233; port&#233; imm&#233;diatement sur la place publique : la violence subie &#233;tant r&#233;f&#233;r&#233;e au sexe (lui-m&#234;me pass&#233; presque enti&#232;rement dans la sph&#232;re priv&#233;e), la victime &#233;prouverait des difficult&#233;s &#224; &#233;noncer comme violence intol&#233;rable ce qu'elle peut, par ailleurs, ne pas r&#233;prouver comme tel dans le cadre de relations sexuelles non subies. Que, dans les affaires de viol &#233;voqu&#233;es par Hocquenghem, ce soient essentiellement des Arabes qui aient &#233;t&#233; mis en accusation, explique qu'il ait voulu les d&#233;fendre : sans ascendant social vis-&#224;-vis des femmes viol&#233;es, ces violeurs verraient immanquablement leurs actes &#234;tre r&#233;f&#233;r&#233;s, non &#224; leur statut social, mais &#224; leur sexualit&#233;. Et c'est cette derni&#232;re qui se verrait (lourdement) condamn&#233;e. &lt;br class='autobr' /&gt;
Autrement dit, le risque est que ce soient des formes &lt;i&gt;objectives&lt;/i&gt; de comportements qui se trouvent condamn&#233;es, sans tenir compte du fait que tout comportement, objectivement d&#233;fini, ne prend son sens que relativement &#224; certaines conditions concr&#232;tes. Or, si l'on &#233;voque &#224; pr&#233;sent le cas du &#171; harc&#232;lement de rue &#187;, en pr&#233;voir une condamnation sur des bases objectives (tel type d'&#233;nonc&#233;s, telles attitudes, tel ton employ&#233;, etc.), cela revient &#224; faire abstraction du fait que ce sont davantage certaines cat&#233;gories d'&#226;ge, certaines cat&#233;gories sociales qui adoptent, dans la rue, ce type de comportement &#224; l'&#233;gard des femmes. N'est-il pas clair qu'en condamnant, de fa&#231;on strictement objectiviste, de telles interpellations de rue, ce sont certains types de comportements qu'on condamne, sans apercevoir qu'elles n'ont un tel caract&#232;re inacceptable que parce qu'on les juge selon un tout autre point de vue, plus bourgeois ? Imagine-t-on Strauss-Kahn siffler une jolie fille dans la rue ? Et puis, c'est aussi la place de la &#171; victime &#187; qui subit le m&#234;me &#233;crasement : on exclut a priori le fait qu'une femme puisse &#234;tre flatt&#233;e par une remarque un peu crue, dans la rue, ou qu'un homme ne trouve pas d&#233;plaisant de se voir apposer une main au cul, comme en passant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; : Je suis bien d'accord avec vous pour dire que de nouvelles impasses se dessinent d&#232;s lors que la lutte contre l'intol&#233;rable n'est pas inscrite dans l'horizon de l'&#233;mancipation mais dans celle de la r&#233;pression, de la punition et de la vindicte. Aussi incontestable une cause soit-elle, il est des formes s'affichant comme destin&#233;es &#224; lutter contre un fl&#233;au, des inconduites ou des violences et qui sont propres &#224; en corrompre enti&#232;rement le bien fond&#233;. Les meutes de chasse, la qu&#234;te des troph&#233;es, la d&#233;lation &#224; retardement, la mise d'internet au service de la d&#233;nonciation anonyme et de la diffusion des rumeurs et des all&#233;gations &#8211; ce sont l&#224; des proc&#233;d&#233;s de basse police que l'on voit ressurgir en France dans les p&#233;riodes d'effondrement mental collectif ou de contre-r&#233;volution &#8211; la Semaine sanglante, l'Occupation, etc. Si &#171; l'effet papillon &#187; de l'affaire Weinstein est de donner des ailes &#224; un f&#233;minisme punitif et de vindicte, au d&#233;triment d'un f&#233;minisme d'&#233;mancipation, alors, une fois de plus, se sera impos&#233;e la figure de cet &#233;ternel pi&#233;tinement o&#249; l'on voit un abus, un scandale, une situation intol&#233;rable &#171; r&#233;par&#233;s &#187; par un mal &#233;quivalent.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce d&#233;sir de r&#233;pression et de vindicte que l'on voit monter dans nos soci&#233;t&#233;s ne saurait &#233;videmment &#233;pargner les meilleures causes d&#233;fendues par les femmes ou demeurer sans effet contaminant sur les luttes contre les violences sexuelles qui sont aujourd'hui au centre de l'attention. Comme vous le soulignez, les termes m&#234;me dans lesquels ces ph&#233;nom&#232;nes sont nomm&#233;s devraient &#234;tre soumis &#224; un examen critique, ce sont des termes qui tendent n&#233;cessairement &#224; globaliser, &#224; compacter, &#224; essentialiser &#8211; &#224; devenir des mots valises susceptibles de transporter toutes sortes de marchandises de contrebande de qualit&#233; douteuse. L'essentialisation du &#171; porc &#187; devenu, aux conditions du discours anti-violences (faites aux femmes) la figure de l'hyper-ennemi va n&#233;cessairement produire des effets d'amalgame et de raccourci eux-m&#234;mes prometteurs de tr&#232;s probl&#233;matiques d&#233;placements id&#233;ologiques. L'exub&#233;rance du d&#233;sir, par exemple, ce n'est pas la m&#234;me chose que l'abus de pouvoir transpos&#233; dans le domaine sexuel, &#171; appliqu&#233; &#187; aux relations entre les sexes. En termes plus familiers, tout &#171; chaud lapin &#187; n'est pas un &#171; porc &#187;, de la m&#234;me fa&#231;on que l'&#233;ventuelle exub&#233;rance d'un d&#233;sir f&#233;minin ne devrait pas valoir &#224; celle qui l'exprime la qualification de &#171; pute &#187; ou de &#171; chaudasse &#187; - mais la notion du harc&#232;lement, telle qu'elle prosp&#232;re aujourd'hui sera &#233;videmment prompte &#224; effacer la fronti&#232;re fragile qui s&#233;pare une qualification de l'autre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, ce qui va &#233;videmment se produire subrepticement, avec un tel glissement, c'est l'apparition d'un r&#233;gime &lt;i&gt;n&#233;o-puritain&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;n&#233;o-victorien&lt;/i&gt; par&#233; des plus vertueux atours et &#233;quip&#233; des meilleurs alibis &#8211; l'apparition d'une norme g&#233;n&#233;rale du &lt;i&gt;noli me tangere&lt;/i&gt; et de tout ce qui va avec en termes de criminalisation et de punition, pr&#233;ventive ou pas, du d&#233;sir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Foucault, dans &lt;i&gt;La volont&#233; de savoir&lt;/i&gt;, daubait sur cette sorte d'illusion constitutive qui, pour lui, pr&#233;sidait &#224; la repr&#233;sentation que se faisaient ses contemporains plus ou moins entich&#233;s de Reich et Fromm de la r&#233;pression du d&#233;sir et du sexe - &#171; nous autres victoriens... &#187;. Je serais curieux de savoir ce qu'il dirait aujourd'hui, lui qui inclinait &#224; exalter l'intensification et la diversification des plaisirs plut&#244;t qu'&#224; se laisser porter par les flux du d&#233;sir, de cette nouvelle police des m&#339;urs qui est en train d'imposer son r&#232;glement au nom de la lutte des violences faites aux femmes...&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais d'un autre c&#244;t&#233;, bien s&#251;r (voil&#224; que je fais du Macron...), on ne peut pas pour autant laisser &#233;chapper le fil de la brutalisation des rapports entre les sexes dont ce sont, dans leur grande majorit&#233;, des femmes qui font les frais. Je suis convaincu que ce ph&#233;nom&#232;ne ou ce proc&#232;s ne saurait se comprendre si l'on ne l'examine pas sous l'angle g&#233;n&#233;ral des relations de pouvoir et se contente de le voir comme un probl&#232;me d'&#233;conomie sexuelle, de rapport entre les sexes ou les genres. On ne perdrait rien &#224; sugg&#233;rer ici que ces pratiques ne sauraient &#234;tre &#233;valu&#233;es en faisant totalement abstraction de ce qui en constitue le contexte politique et institutionnel &#8211; la fa&#231;on dont les organisations incrimin&#233;es s'inscrivent plus ou moins harmonieusement, politiquement et id&#233;ologiquement dans le diagramme du r&#233;gime des relations de pouvoir pr&#233;valant dans nos soci&#233;t&#233;s &#8211; place aux forts, aux gagnants, aux ambitieux, aux press&#233;s, aux malins, etc. C'est aussi b&#234;te que &#231;a : ce n'est pas pour rien que ces ph&#233;nom&#232;nes semblent avoir prosp&#233;r&#233; dans ces organisations en particulier, plut&#244;t que, disons, au NPA ou &#224; la F&#233;d&#233;ration anarchiste &#8211; sans que, pour autant cela implique que tout s'y passe, concernant les relations entre sexes et genres, comme dans le meilleur des mondes... Ces questions ne sont &#233;videmment pas d&#233;connect&#233;es des probl&#232;mes d'orientation politique g&#233;n&#233;rale et de perm&#233;abilit&#233; &#224; ce que l'on pourrait d&#233;signer comme &#171; le ton de l'&#233;poque &#187;...&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui est en jeu ici, c'est un r&#233;gime de pouvoir informel, je veux dire non index&#233; sur une normativit&#233; l&#233;gitim&#233;e, pas moins effectif et op&#233;rant pour autant. Ce r&#233;gime de pouvoir, c'est celui qui d&#233;coule des entreprises de d&#233;molition des syst&#232;mes normatifs cens&#233;s r&#233;guler les relations de pouvoir dans des sph&#232;res aussi vari&#233;es que le travail, la sph&#232;re &#233;conomique en g&#233;n&#233;ral, l'&#233;ducation, la protection sociale, les relations entre l'administration et les administr&#233;s, l'action des corps r&#233;pressifs, le statut des &#233;trangers et, donc, les relations entre hommes et femmes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Plus ces processus de &#171; fluidification &#187;, d'abaissement ou de &#171; flexibilisation &#187; des normes se poursuivent et produisent leurs effets, et plus il appara&#238;t que ce qui constitue le sol effectif des relations entre ceux qui se trouvent aux prises dans des relations de pouvoir in&#233;gales, ce n'est pas la loi, ce n'est pas le r&#232;glement, ce ne sont pas des r&#232;gles de d&#233;cence, des usages dit civilis&#233;s &#8211; ce sont purement et simplement des &lt;i&gt;rapports de forces&lt;/i&gt; entre des &#171; esp&#232;ces &#187; que tout oppose. D'o&#249;, de plus en plus souvent, ces impressions de nouvel Ancien r&#233;gime qui nous saisissent dans le pr&#233;sent, avec le retour du face-&#224;-face mortel entre le ma&#238;tre et le serviteur, ou la servante, et la transformation de fractions enti&#232;res du peuple de nagu&#232;re en masse de subalternes, une masse roturi&#232;re taillable et corv&#233;able &#224; merci. Que ce monde-l&#224; se repeuple, en m&#234;me temps que de patriciens arrogants et de parvenus heureux &#233;lus de la d&#233;mocratie de march&#233;, de &lt;i&gt;force beaux sp&#233;cimens de comte Almaviva&lt;/i&gt;, cela ne devrait pas &#234;tre fait pour nous surprendre. Dans un monde o&#249; la r&#232;gle n'est plus que tout ce qui n'est pas interdit est permis mais bien que l'on peut sans cesse repousser les limites du libre exercice du pouvoir (celui-ci tendant, par d&#233;finition &#224; l'infini), il n'est pas particuli&#232;rement surprenant que ce nouveau r&#233;gime selon lequel cet exercice ne trouve son efficace que dans le jeu avec les limites, donc dans l'abus de pouvoir permanent, vienne trouver son point d'application sur le corps des femmes &#8211; &lt;i&gt;entre autres&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je veux dire comme il le trouve sur celui des migrants maintenus par la police hors de la sph&#232;re de la loi, sur les travailleurs pr&#233;caires ou au noir pay&#233;s &#224; coups de lance-pierre, les manifestants plac&#233;s &#224; la merci d'une police en cours de radicalisation expresse, les d&#233;tenus entass&#233;s comme du b&#233;tail humain. L'abus de pouvoir, c'est-&#224;-dire la tentation permanente de repousser les limites de l'emprise qu'un sujet peut exercer sur un autre, est inscrit dans les &#171; g&#232;nes &#187; de ce double processus : la mise en &#339;uvre &#224; l'&#233;chelle globale des recettes n&#233;o-lib&#233;rales (&#224; Ta&#239;wan, le Parlement est sur le point d'adopter une r&#233;forme du code du travail incluant une baisse du tarif des heures suppl&#233;mentaires et la possibilit&#233; pour un ouvrier ou en employ&#233;, dans certaines branches, de travailler douze jours d'affil&#233;e, sans interruption ; en Australie, 30% des travailleurs temporaires d'origine &#233;trang&#232;re, incluant les &#233;tudiants, gagnent &lt;i&gt;moins de la moiti&#233; du salaire minimum&lt;/i&gt; &#8211; Macron a encore de la marge...) et, d'autre part, le d&#233;montage de l'Etat de droit, &lt;i&gt;Legal State&lt;/i&gt; (dont l'effet est que, de fa&#231;on croissante, les repr&#233;sentants suppos&#233;s de l'autorit&#233; tirent parti de cette position pour &lt;i&gt;s'affranchir de la loi&lt;/i&gt; plut&#244;t que pour la faire respecter et agir exemplairement dans son cadre &#8211; la police, bien s&#251;r, mais aussi l'ex&#233;cutif politique, l'administration, la Justice, etc.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces processus mettent &#224; la disposition de tous les aspirants abuseurs et dont la seule religion (c'est d'&#233;poque) est la jouissance du pouvoir, des &#171; mod&#232;les &#187; providentiels. Leur passion pour le pouvoir, ils vont d&#232;s lors &#234;tre en position de lui donner libre cours sous l'&#233;gide providentielle de ces &#171; mod&#232;les &#187; dot&#233;s d'une forte autorit&#233; car port&#233;s par de solides institutions ou transmis par de puissants &#171; narrateurs &#187;. Et cette passion, ils vont l'assouvir aux d&#233;pens de tout ce qui est &lt;i&gt;subalternisable&lt;/i&gt; &#8211; les femmes, donc, entre autres. Il y aurait de ce point de vue toute une sociologie &#224; faire des abuseurs de haut vol &#8211; politiciens, gens de m&#233;dias, des industries culturelles, du business &#8211; bref de ces milieux o&#249; le go&#251;t du pouvoir est le plus exalt&#233; (un vrai fanatisme) et les rapports de pouvoir les plus tendus...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Naze&lt;/i&gt; : Je crois en effet que vous touchez un point essentiel, avec ce que vous nommez &#171; un r&#233;gime de pouvoir informel &#187;, en tant que &#171; non index&#233; sur une normativit&#233; l&#233;gitim&#233;e &#187;. Se dessinent ainsi, &#224; travers cette fluidification des normes, les traits d'un pouvoir sans limite, une sorte d'anarchie &lt;i&gt;du&lt;/i&gt; pouvoir, pour reprendre l'expression utilis&#233;e par l'un des criminels dans le film &lt;i&gt;Salo ou les 120 journ&#233;es de Sodome&lt;/i&gt;. Pasolini opposait d'ailleurs &#224; cette forme d'&lt;i&gt;hubris&lt;/i&gt; une anarchie qu'il qualifiait d' &#171; idyllique &#187;, et qu'on pourrait d&#233;finir comme un rejet des rapports de pouvoir &#8211; et c'est en un sens voisin qu'il a pu qualifier d' &#171; idyllique &#187; la forme de violence que le personnage d'Accatone (dans le film &lt;i&gt;Accatone&lt;/i&gt;, pr&#233;cis&#233;ment) exerce &#224; l'encontre de Magdalena. Il ne veut certes pas dire ainsi que cette brutalit&#233; est exempte de tout rapport de pouvoir, mais il veut signifier qu'elle reste &#224; l'int&#233;rieur d'un cadre, d&#233;limit&#233; par une &lt;i&gt;culture&lt;/i&gt;. Autrement dit, la culture populaire (sous-prol&#233;tarienne) &#224; laquelle fait r&#233;f&#233;rence ici Pasolini, constitue une sorte de syst&#232;me, conf&#233;rant un sens &#224; chacune des pratiques s'y d&#233;ployant, mais procurant aussi un cadre, une limite &#224; ces pratiques. A une forme d&#233;termin&#233;e de violence des hommes &#224; l'encontre des femmes, le cin&#233;aste opposait celle, qu'il jugeait criminelle, produite &#224; l'int&#233;rieur des formes du n&#233;o-capitalisme : en d&#233;truisant les cultures traditionnelles, avec les normes qui leur &#233;taient propres, ces formes n&#233;o-capitalistes, alors &#233;mergentes, op&#233;raient la destruction d'un univers, sans conteste violent, mais born&#233; jusqu'en sa violence. En cons&#233;quence, le monde moderne a pu sembler constituer une forme de lib&#233;ration, et de recul de la violence, &#224; travers la mise au rebut des syst&#232;mes normatifs violents. Or, juge Pasolini, cette impression est radicalement trompeuse, puisqu'&#224; travers la destruction d'un monde traditionnel, c'est aussi &#224; une lib&#233;ration sans limites de la violence que l'on assiste. Et cette violence devrait bien se comprendre en deux sens : d&#233;cha&#238;nement des violences d'agression, mais aussi de r&#233;pression.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour limiter la question de l'abus de pouvoir &#224; ses formes d'expression relatives aux rapports entre les hommes et les femmes, on peut faire remarquer qu'une soci&#233;t&#233; o&#249; les r&#244;les des uns et des autres sont largement codifi&#233;s, si violence et/ou rapports de pouvoir il peut y avoir entre les uns et les autres, on n'atteint l'abus de pouvoir qu'&#224; la condition d'exc&#233;der les limites pos&#233;es par cette codification. Dans ces conditions, l&#224; o&#249; certains acharn&#233;s d'une la&#239;cit&#233; &lt;i&gt;&#224; la fran&#231;aise&lt;/i&gt; vont consid&#233;rer que le voile est le symbole m&#234;me de l'oppression des femmes par les hommes, il faut bien envisager en fait que cette codification de l'habillement constitue un cadre, &#224; l'int&#233;rieur duquel des relations de libert&#233; peuvent jouer (&#233;tant entendu que les mani&#232;res de s'habiller ne peuvent constituer un tel cadre qu'&#224; la condition de n'&#234;tre pas impos&#233;es, de fa&#231;on volontariste, par quelque pouvoir, politique et/ou religieux que ce soit). A l'inverse, en l'absence d'une telle codification (vestimentaire, en l'occurrence), le sentiment de libert&#233; des femmes peut se r&#233;v&#233;ler en fait assez trompeur. L&#224; o&#249; les femmes peuvent s'habiller tr&#232;s l&#233;g&#232;rement, voire s'afficher les seins nus sur une plage, on devrait donc conclure qu'elles sont ainsi soustraites &#224; l'oppression que pourraient leur faire subir les hommes. D'o&#249; vient, par cons&#233;quent, que c'est &#224; notre &#233;poque que des femmes, la&#239;ques, en sont venues, parfois, &#224; r&#233;clamer des horaires de piscine o&#249; elles pourraient se retrouver entre elles, et non plus sous le regard des hommes ? N'est-ce pas que la coexistence entre les hommes et les femmes est alors jug&#233;e impossible par moments, sauf &#224; prendre le risque d'une agression sexuelle, et/ou de remarques d&#233;plac&#233;es et/ou d'un regard masculin jug&#233; r&#233;ifiant ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Il me semble, pr&#233;cis&#233;ment, que c'est sur ce terreau (celui d'une disparition de ce qui a pu &#234;tre consid&#233;r&#233;, sous telle ou telle forme, &#224; telle ou telle &#233;poque, comme la &lt;i&gt;bonne distance&lt;/i&gt; entre hommes et femmes) qu'a pris naissance cette sorte de &lt;i&gt;n&#233;o-puritanisme&lt;/i&gt;, dont vous parlez. L&#224; o&#249; le corps se montre en sa nudit&#233;, ou quasi-nudit&#233;, il devrait donc &#234;tre entendu que c'est &#224; travers l'assurance qu'&#224; ce corps, nul ne touchera, que ce d&#233;voilement s'effectue. Dans ces conditions, c'est l'absence de codification vestimentaire, et donc de codification dans les rapports entre les hommes et les femmes qui peut aussi d&#233;clencher une d&#233;mesure dans la r&#233;pression. Il suffit de penser &#224; la fa&#231;on dont certains naturistes tiennent tellement &#224; d&#233;connecter la nudit&#233; de la sexualit&#233; (au point de refuser la confusion avec les &#171; nudistes &#187;), pour saisir le discours r&#233;pressif accompagnant comme son ombre cette pratique contemporaine de la nudit&#233; corporelle. Il y aurait comme une &#171; culture &#187; naturiste, aboutissant &#224; la condamnation de qui ne sait pas ma&#238;triser ses r&#233;actions corporelles, non plus que son d&#233;sir, face &#224; des corps d&#233;nud&#233;s, au soleil. Dans les ann&#233;es soixante-dix, ce qu'on a appel&#233; la &#171; lib&#233;ration sexuelle &#187; s'accompagnait de pratiques de d&#233;voilement corporel, et entre les deux, il n'y avait pas de v&#233;ritable hiatus. Dans ces conditions, le &lt;i&gt;noli me tangere&lt;/i&gt; des naturistes contemporains me semble une mani&#232;re de renouer avec une pudeur extr&#234;me : il s'agirait d'int&#233;grer &#224; ce point la d&#233;connection entre nudit&#233; corporelle et sexualit&#233; que le corps lui-m&#234;me ne r&#233;agirait pas &#224; des &lt;i&gt;stimuli&lt;/i&gt; sexuels, aurait appris &#224; se ma&#238;triser jusqu'en ce point. A l'inverse, lorsque la pudeur est nettement codifi&#233;e, au moyen de v&#234;tements cachant le corps, on ne demande pas au d&#233;sir de se nier &#8211; on juge devoir lui &#233;pargner la vue de la chair.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est donc fr&#233;quemment l&#224; o&#249; l'on croit atteindre le summum de la libert&#233; que cette apparence de libert&#233; se r&#233;v&#232;le pour ce qu'elle est : une illusion, ayant t&#244;t fait de se retourner en son inverse, c'est-&#224;-dire en une r&#233;pression sans bornes. Si, aujourd'hui, violences sexuelles li&#233;es &#224; des abus de pouvoir et exub&#233;rance du d&#233;sir en arrivent si souvent &#224; &#234;tre confondues, cela me semble tenir au fait que la disparition de bien des cadres normatifs ouvre un champ &#224; peu pr&#232;s illimit&#233; aux formes d'exercice du pouvoir, et, sym&#233;triquement, aux formes de r&#233;pression du pouvoir &#8211; le pouvoir, si souvent confondu avec le d&#233;sir lui-m&#234;me, en ce que l'abus de pouvoir emprunte souvent les voies de la violence sur un terrain d&#233;limit&#233; comme sexuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; : L'affect de l'indignation contagieuse et du d&#233;ballage g&#233;n&#233;ralis&#233; qui en d&#233;coule, apr&#232;s l'allumage de la m&#232;che Weinstein (tout ceci appareill&#233; &#224; mort non pas par les luttes des femmes en premier lieu mais bien par l'appareil m&#233;diatique global, je me permets d'y insister), ceci entra&#238;ne &#224; des effets de simplification et d'obscurcissement des enjeux analytiques qui sont ici en question. Et notamment, encore et toujours, du point de vie des relations de pouvoir. La qualit&#233; mobilisatrice d'expressions comme &#171; les violences faites aux femmes &#187;, &#171; le harc&#232;lement sexuel &#187; a pour contrepartie l'affaiblissement de la capacit&#233; d'analyse de &lt;i&gt;traits d'&#233;poque&lt;/i&gt; qui, pourtant, rev&#234;tent une importance cruciale. On ne se tient pas &#224; la hauteur de son &#233;poque si l'on n'est pas sensible &#224; la singularit&#233; des relations de pouvoir qui y ont cours, aux modulations de celles-ci et, en quelque sorte, &#224; leur coloration ou teinte dominante. Reprenons ici le raisonnement de Foucault : si le pouvoir est essentiellement de forme relationnelle, il est donc constamment fond&#233; sur des interactions, si ce n'est des &#233;changes &#224; proprement parler. Il est un maillage qui constitue l'une des trames de l'existence sociale et des rapports politiques. La limite du pouvoir en tant que relation ou dans son mode relationnel, c'est quand l'un des sujets engag&#233;s dans cette relation se trouve p&#233;trifi&#233;, objectiv&#233; par l'exercice, sur lui, d'une violence telle qu'il se trouve d&#233;pourvu de la moindre capacit&#233; de r&#233;agir ou interagir &#8211; cette violence destructrice comme limite de la relation de pouvoir, c'est, dans l'ordre politique, la terreur de masse ou (&#224; condition d'&#233;viter les emplois opportunistes du terme), le fascisme, et, dans l'ordre de la sexualit&#233;, le viol.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, ce qui me frappe, lorsque l'on dresse aujourd'hui l'inventaire de toutes ces formes de violences et de harc&#232;lement des femmes avec lesquelles il serait temps, dit-on, d'en finir, c'est l'existence d'un &lt;i&gt;continuum&lt;/i&gt; qui, &#224; partir de ce point limite qu'est le viol (ou, &lt;i&gt;a fortiori&lt;/i&gt;, des violences sexuelles se prolongeant en homicide) et d'autres formes d'exercice indu du pouvoir que s'arrogent les m&#226;les et dans lesquelles la dimension relationnelle se maintient ou revient, f&#251;t-ce sous la forme la plus d&#233;testable : la pratique d'une sorte de droit de cuissage par des petits chefs dans des organisations militantes, ou &#224; l'atelier, la pratique coutumi&#232;re de l' &#171; &#233;change &#187; de faveurs professionnelles contre des services sexuels dans le monde du spectacle, l'abus de pouvoir de caciques politiques attir&#233;s par la chair fra&#238;che des jeunes assistantes, et m&#234;me ces fellations auxquelles tant de celles qui aujourd'hui sortent du bois nous disent qu'elles ont &#233;t&#233; &#171; contraintes &#187;. Toutes ces pratiques odieuses s'&#233;tablissent dans une sorte de zone grise o&#249; la relation de pouvoir entre deux sujets de condition bien in&#233;gale se poursuit n&#233;anmoins sur un mode relationnel d'o&#249; la parole, les &#233;changes verbaux ne sont pas absents et o&#249; s&#233;duction, bluff, mensonge, intimidation, chantage, promesses, etc. occupent, du c&#244;t&#233; de l'abuseur, une place probablement plus d&#233;terminante que la pure contrainte physique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il me semble que c'est de cette zone grise qu'il faudrait parler aujourd'hui, en &#233;vitant de se cantonner aux g&#233;n&#233;ralit&#233;s doctes et entendues sur l'ascendant que les m&#226;les ont de tout temps exerc&#233; sur les femmes, comme si tout cela d&#233;coulait en droite ligne de l'&#233;tat de nature. Qu'est-ce qui fait que, dans le pr&#233;sent que nous vivons, cette zone grise o&#249; l'humiliation des femmes et leur subalternisation sexuelle semblent avoir prosp&#233;r&#233; comme l'ont fait les formes n&#233;o-esclavagistes dans l'ordre &#233;conomique et les exactions polici&#232;res &#224; l'&#233;gard des populations d'origine coloniale ? Et qu'est-ce qui fait que des femmes de toutes conditions (ou presque) ont pu voir leurs conduites inscrites dans ce diagramme o&#249; il leur appara&#238;t qu'il leur faut passer sous les fourches caudines du d&#233;sir d'un abuseur l&#224; o&#249;, dans d'autres circonstances, en d'autres temps et lieux, ou bien sous une autre &#171; r&#232;gle du jeu &#187;, elles ne l'auraient pas fait ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Car ce qui fait aujourd'hui l'objet de cette lev&#233;e de boucliers, ce n'est pas une simple addition de scandales et d'abus, c'est bien quelque chose qui s'est &#233;tabli comme une sorte de &#171; r&#232;gle du jeu &#187; impr&#233;sentable et qui porte la signature de l'&#233;poque. Une signature qui, bien s&#251;r, reste &#224; d&#233;chiffrer. Si l'on suit la piste de la brutalisation des relations de pouvoir dans le contexte du &#171; tout est permis &#224; qui en a les moyens &#187; d'inspiration n&#233;o-lib&#233;rale, alors il faudrait paradoxalement rapprocher ces violences faites aux femmes de la fa&#231;on dont un nombre croissant de celles-ci se trouve associ&#233; &#224; l'exercice des violences institutionnelles &#8211; femmes-flics pas n&#233;cessairement plus avenantes que leurs coll&#232;gues m&#226;les, femmes militaires tortionnaires (Abu Graib...), femmes-patronnes, femmes dites &#171; de fer &#187; &#224; la Thatcher, etc. La brutalisation, &#231;a circule, &#231;a &#171; transversalise &#187;... Mais ce ne serait pas la seule piste &#224; suivre : quand une soci&#233;t&#233; s'enfonce, politiquement, mentalement, affectivement, comme le fait la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise aujourd'hui, cela ne manque d'exercer ses effets sur l'&#233;conomie libidinale en g&#233;n&#233;ral. De m&#234;me que l'on assiste &#224; la multiplication des &#171; hate groups &#187;, de la m&#234;me fa&#231;on, les formes du d&#233;sir et leurs flux sont affect&#233;s par ce que les gens de l'Ecole de Francfort appelleraient des &#171; pathologies &#187; de toutes sortes &#8211; d&#233;signation dont la coloration normative nous incline &#224; rechigner un peu &#224; l'adopter &#8211; mais en tout cas, quand l'&#233;conomie du d&#233;sir ou la qu&#234;te du plaisir se trouve vivement et massivement colonis&#233;es par de minables petits paradigmes guerriers ou consum&#233;ristes, le signal d'alarme se d&#233;clenche. Reich, que l'on ne lit plus gu&#232;re aujourd'hui, n'&#233;tait pas si con : le d&#233;sir n'est pas immunis&#233; contre le fascisme et il est certains usages des plaisirs qui s'av&#232;rent n'&#234;tre au vrai que de p&#226;les copies d'une &#233;conomie de pr&#233;dation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il me semble que parler &lt;i&gt;politiquement&lt;/i&gt; de cette actualit&#233; prolif&#233;rante qui s'organise autour du motif des &#171; violences faites aux femmes &#187;, c'est toujours persister &#224; y discerner la dimension d'une contre-r&#233;volution et d'une tentative de restauration impossible. Du point de vue du proc&#232;s de la civilisation, le pouvoir des m&#226;les n'a cess&#233; au fil du temps d'enregistrer d&#233;faite sur d&#233;faite, dans les soci&#233;t&#233;s occidentales, il est en lambeaux, symboliquement, socialement, &#233;conomiquement, il ne se perp&#233;tue que par la force de l'inertie, ayant perdu tous ses fondements pr&#233;tendus en droit et en raison. Le mariage pour tous, avec tous ses travers que vous avez mis en exergue dans votre livre, est la derni&#232;re de ses d&#233;faites en rase campagne &#8211; une &#233;ni&#232;me mise &#224; mort symbolique du m&#226;le chef de famille. Envisag&#233; sous cet angle, le parfum revanchard des passages &#224; l'acte &#224; la DSK, Ramadan and Co saute aux narines &#8211; le dernier menuet du comte Almaviva avant la chute du rideau.&lt;br class='autobr' /&gt;
La belle chose, maintenant, ce serait d' &#171; apprendre &#224; danser &#187; &#224; tous ces &#171; petits comtes &#187; selon des modalit&#233;s qui &lt;i&gt;s'&#233;mancipent vraiment&lt;/i&gt; de ce qui fait d'eux des automates s'agitant sur la sc&#232;ne de cette &#233;poque sinistre... Ce qui rend les choses compliqu&#233;es aujourd'hui, un peu plus compliqu&#233; que ce qu'en donne &#224; comprendre la mise en sc&#232;ne m&#233;diatique du choeur des victimes (enfin) assembl&#233;es pour d&#233;noncer leurs pers&#233;cuteurs, c'est que les subjectivit&#233;s m&#234;me de celles qui pr&#233;sentent le tort qui leur a &#233;t&#233; inflig&#233; semblent souvent s'agencer d'une mani&#232;re ind&#233;finissable mais troublante sur celles des &#233;nergum&#232;nes qui le leur ont inflig&#233; - lorsque la victime de tel puissant abuseur m&#233;diatique &#233;tats-unien affirme que celui-ci l'a &lt;i&gt;forc&#233;e&lt;/i&gt; &#224; signer un document par lequel elle renon&#231;ait &#224; lui chercher noise pour ce qu'il lui avait fait subir (contre contrepartie financi&#232;re, on l'imagine), ou bien quand des jeunes militantes de l'UNEF trait&#233;es en gibier sexuel par quelque cheffaillon confessent avoir succomb&#233; au prestige du leader.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les relations entre les sexes, comme relations de pouvoir, s'inscrivent dans des diagrammes dans lesquels des iniquit&#233;s se produisent sur un certain fond, disons, d'homog&#233;n&#233;it&#233; &#8211; l'&lt;i&gt;amour du pouvoir&lt;/i&gt; comme fond de sc&#232;ne, par exemple...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Naze&lt;/i&gt; : Je suis d'accord avec vous pour reconna&#238;tre que c'est bien dans la &#171; zone grise &#187; que vous indiquez qu'il est int&#233;ressant que la discussion ait lieu, puisque c'est l&#224; seulement qu'on se trouve face &#224; deux subjectivit&#233;s &#8211; quelque in&#233;galitaire que puisse &#234;tre la situation sociale les mettant en pr&#233;sence l'une de l'autre -, demandant qu'on interroge la &lt;i&gt;relation&lt;/i&gt; qui se noue, n&#233;cessairement, entre elles, dans les cas d'abus de pouvoir n'atteignant pas ce point limite o&#249; l'abus&#233;(e) serait purement et simplement r&#233;ifi&#233;(e). Dans ces conditions d'analyse, on &#233;chappe en effet &#224; toute forme d'essentialisation (des agresseurs et des agress&#233;s, des hommes et des femmes, des actes de brutalisation et de ceux relevant de la soumission, etc.), ce qui ouvre sur une approche r&#233;ellement interactionniste de ces ph&#233;nom&#232;nes. En ce sens, l'agresseur et l'agress&#233; font syst&#232;me, non pas dans l'id&#233;e odieuse d'une confusion de la victime et de l'agresseur, mais bien pour autant qu'isoler l'un de l'autre, c'est se condamner &#224; ne rien comprendre, ou plut&#244;t &#224; seulement v&#233;hiculer les sch&#233;mas habituels des violences li&#233;es &#224; un imm&#233;morial patriarcal, figeant de fa&#231;on d&#233;finitive les rapports entre les sexes. Oui, c'est bien, par exemple, la mani&#232;re dont certaines femmes abus&#233;es ont pu juger devoir n&#233;cessairement se soumettre au d&#233;sir d'un abuseur qu'il s'agit d'interroger, puisqu'on est bien ici face &#224; un trait d'&#233;poque, face &#224; une attitude n'ayant pas toujours pr&#233;valu.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une des difficult&#233;s, dans ces questions, me semble-t-il, est de toujours bien tenir ensemble les deux c&#244;t&#233;s de la r&#233;flexion : penser &#224; la fois la dimension sexuelle de certains abus de pouvoir (leur sp&#233;cificit&#233;), et donc leur ancrage au sein d'une r&#233;flexion quant aux rapports entre les sexes, tout en &#233;vitant de s&#233;parer absolument ces formes de brutalisation d'autres formes non significativement sexu&#233;es (ou sexu&#233;es de fa&#231;on invers&#233;e : les femmes bourreaux d'Abou Graib) d'abus de pouvoir. Autrement dit, il ne faut pas n&#233;gliger cette dimension sp&#233;cifiquement li&#233;e aux rapports entre les sexes, lorsqu'elle est pr&#233;sente dans certaines violences, mais il faut &#224; tout prix &#233;viter de r&#233;sorber toute forme de rapports de pouvoir entre hommes et femmes &#8211; y compris lorsque la violence en question rel&#232;ve du domaine sexuel &#8211; &#224; des rapports de domination sexuelle. N'oublions pas que certaines formes de brutalisation peuvent &#234;tre identifi&#233;es comme sexuelles selon un point de vue objectiviste, et n'&#234;tre connot&#233;es comme telles (de fa&#231;on prioritaire en tout cas) ni par la victime, ni par le tortionnaire : dans le cas d'Abou Graib, le fait qu'une femme militaire ait tenu en laisse un prisonnier d&#233;nud&#233; peut faire penser &#224; une mise en sc&#232;ne de fantasmes sadomasochistes sp&#233;cifiquement sexuels, mais cette action peut aussi bien avoir constitu&#233;, dans l'esprit de la soldate, la mise en sc&#232;ne de la r&#233;duction de l'autre &#224; l'&#233;tat d'animal (et avoir &#233;t&#233; v&#233;cu comme une telle r&#233;duction par le prisonnier). &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour finir, j'aimerais &#233;voquer un th&#232;me qu'on n'ose plus gu&#232;re aborder aujourd'hui, qui est celui de ce qu'on nomme la &#171; p&#233;dophilie &#187;. Je vais me limiter &#224; une remarque, permettant de d&#233;signer un trait sp&#233;cifique de notre &#233;poque, qui n'est pas sans rejaillir sur notre discussion actuelle. Ce trait, c'est celui &#224; travers lequel, aujourd'hui, toute approche sexuelle jug&#233;e &#233;maner d'un dominant (sexuellement, socialement, etc.) tend &#224; se trouver requalifi&#233;e comme violence objectivante, face &#224; laquelle il n'y aurait d'autre choix possible que d'ob&#233;ir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans les ann&#233;es 70, lorsque certains r&#233;fl&#233;chissaient aux interdits portant sur les relations sexuelles entre les adultes et les enfants, leurs r&#233;flexions &#233;taient souvent aimant&#233;es par la question du statut de l'enfance : ne devrait-on pas lutter pour une &#233;mancipation des enfants, leur permettant d'entretenir des relations sexuelles avec des adultes, le cas &#233;ch&#233;ant. Il ne r&#233;gnait pas alors une suspicion imm&#233;diate &#224; l'encontre de qui se livrait &#224; une telle r&#233;flexion, on ne le soup&#231;onnait pas a priori de se livrer &#224; la production de purs sophismes n'ayant d'autre but que de lui rendre possible l'acc&#232;s aux corps des enfants, et comme n'entretenant pas, en fait, le moindre int&#233;r&#234;t pour leur libert&#233;. Le locuteur n'&#233;tait donc pas disqualifi&#233; d'embl&#233;e. C'est ainsi qu'une discussion sur ce th&#232;me a pu encore avoir lieu, en 1978, au micro de France Culture, entre Michel Foucault et Guy Hocquenghem, et tous deux montraient alors leur inqui&#233;tude quant &#224; une l&#233;gislation de plus en plus intrusive dans le domaine sexuel, au point que Hocquenghem avait lanc&#233;, un peu plus t&#244;t, une p&#233;tition r&#233;clamant l'abrogation d'articles de loi r&#233;primant les rapports sexuels entre majeurs et mineurs, ou encore r&#233;clamant la d&#233;criminalisation des rapports entre majeurs et mineurs en dessous de quinze ans. Si une telle p&#233;tition a pu &#234;tre largement sign&#233;e (de certains communistes &#224; Fran&#231;oise Dolto, dit Hocquenghem), c'est bien qu'alors cette discussion paraissait recevable dans le cadre d'une revendication plus large d'une juridiction plus lib&#233;rale en mati&#232;re de m&#339;urs. &lt;br class='autobr' /&gt;
Si, aujourd'hui, une telle discussion est devenue tout simplement impossible, n'est-ce pas, entre autres choses, parce que, depuis, le paradigme lib&#233;ral &#233;tant devenu triomphant, ce type de discours, attentif &#224; une &#233;mancipation des enfants, serait imm&#233;diatement recod&#233; comme discours purement int&#233;ress&#233;, visant &#224; d&#233;blayer le terrain (juridique) pour tous les abus de pouvoir possibles, des adultes en direction des enfants ? Autrement dit : moins de lois possibles, pour &#171; lib&#233;rer &#187; (&#171; les &#233;nergies &#187;, &#171; le travail &#187;, etc.) &#8211; formule dont on comprend, qu'en effet, elle lib&#232;re le puissant capitaliste, lui livrant des travailleurs sans garanties juridiques. Dans un tel contexte, et bien qu'on se situe dans un registre diff&#233;rent, c'est la question d'une &#233;mancipation de l'enfance, notamment sur le terrain de la sexualit&#233;, qui est &#233;vacu&#233;e, l'enfant se trouvant alors juridiquement, et comme par pr&#233;caution, priv&#233; de toute volont&#233; propre. Et si tel est le cas, alors toute relation sexuelle d'un adulte avec un enfant n'est pas consid&#233;r&#233;e comme pouvant relever d'une interaction, mais bien, n&#233;cessairement, de cette violence destructrice constituant pour Foucault, on l'a dit, la limite de la relation de pouvoir. Avoir une relation sexuelle avec un enfant, m&#234;me consentant, ce serait donc toujours le violer, et/ou lui faire violence. C'est d'ailleurs un sch&#233;ma comparable qu'on retrouve dans le cas de la prostitution, et la d&#233;cision de p&#233;naliser le client : la prostitu&#233;e n'est pas davantage envisag&#233;e par le l&#233;gislateur dans un possible rapport d'interaction avec un client, mais comme soumise int&#233;gralement, r&#233;ifi&#233;e, en tant que femme, au pouvoir masculin (ce qui, soit dit en passant, pose alors, d'un point de vue juridique, le probl&#232;me de la distinction entre prostitution et traite des &#234;tres humains).&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est peut-&#234;tre dans ce pli d'&#233;poque qu'on pourrait trouver quelque explication au fait que les femmes abus&#233;es, peut-&#234;tre par quelque sup&#233;rieur hi&#233;rarchique, aient pu se consid&#233;rer comme devant &lt;i&gt;n&#233;cessairement&lt;/i&gt; obtemp&#233;rer face &#224; l'injonction qui leur avait &#233;t&#233; adress&#233;e de se livrer &#224; quelque service sexuel. Sartre aurait peut-&#234;tre parl&#233; ici de &#171; mauvaise foi &#187; : &#233;vacuant la possibilit&#233; d'envoyer au diable le chef de bureau, puisque ce rapport d'abus de pouvoir est v&#233;cu comme celui o&#249; une femme serait r&#233;duite &#224; l'&#233;tat de chose (l&#224; est le &lt;i&gt;continuum&lt;/i&gt; de tout abus sexuel avec le viol, &#224; notre &#233;poque), alors, obtemp&#233;rer &#224; cette injonction appara&#238;tra comme ce &#224; quoi il n'&#233;tait pas possible d'&#233;chapper. Il ne s'agit &#233;videmment pas d'accuser quiconque d'insinc&#233;rit&#233; ici, puisque, ne l'oublions pas, pour Sartre, ce n'est que &lt;i&gt;de bonne foi&lt;/i&gt; qu'on pourrait &#234;tre de &#171; mauvaise foi &#187;. Pensons &#224; ces mots de Salma Hayek, d&#233;crivant ainsi sa (non)-relation &#224; Weinstein : &#171; A ses yeux, je n'&#233;tais pas une artiste. Je n'&#233;tais m&#234;me pas une personne. J'&#233;tais une chose : un corps &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
On n'a donc rien &#224; gagner &#224; enfermer les femmes dans un statut de &#171; victimes &#187;, non pas parce qu'elles seraient partie prenante dans les violences subies, mais seulement parce qu'ainsi on les prive de toute arme dans le cadre de rapports de pouvoir &#8211; et aussi parce qu'en les essentialisant ainsi, on renonce &#224; saisir quelque chose des formes changeantes des rapports entre les sexes. Ou alors, dans un monde o&#249; il n'y aurait plus que des agresseurs et des victimes, on leur laisserait seulement la possibilit&#233; d'entrer elles-m&#234;mes dans le r&#244;le de l'agresseur. Se voir qualifier de &lt;i&gt;vaincu&lt;/i&gt; ou de &lt;i&gt;victime&lt;/i&gt;, ce n'est pas du tout la m&#234;me chose : les vaincus ne d&#233;sarment pas, et leur horizon n'est pas d'asservir &#224; leur tour les vainqueurs d'hier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; : Je suis un peu &#233;tonn&#233; par la fa&#231;on dont les figures intellectuelles les plus respect&#233;es du f&#233;minisme radical se rallient sans r&#233;serve &#224; ce qui s'&#233;nonce et se pratique aujourd'hui au nom de la lutte contre le harc&#232;lement. Il y aurait pourtant, me semble-t-il, mati&#232;re &#224; m&#233;diter sur cette forme de &#171; justice populaire &#187; qui prosp&#232;re sous ce signe - nouvelle et in&#233;dite quant &#224; ce qui en constitue l'objet, assur&#233;ment, mais beaucoup moins nouvelle quant &#224; ses modalit&#233;s. Ce qui en effet se r&#233;invente ici, c'est en l'occurrence, une forme archa&#239;que de justice, l'exposition infamante, le pilori. Le travers de cette forme de &#171; justice populaire &#187;, c'est qu'elle parodie la Justice de l'Etat, en mettant en sc&#232;ne une sorte de tribunal moral ou de juridiction des normes, appel&#233;s &#224; juger des infracteurs expos&#233;s &#224; la vindicte publique. Le public est mobilis&#233; comme juge, sans que cela exclue le recours aux formes et aux appareils de Justice ordinaires, le cas &#233;ch&#233;ant. Ce qui est recherch&#233;, c'est une production r&#233;gl&#233;e de la honte (&lt;i&gt;shame on you !&lt;/i&gt;) susceptible d'annoncer la peine effective ou de s'y ajouter. C'est ce genre de &#171; tribunal &#187; ou de &#171; justice &#187; dite populaire que Foucault avait en horreur, tant elle lui apparaissait comme un pur et simple d&#233;marquage de la Justice d'Etat. Dans l'histoire d'un pays comme la France, remarquait-il, la justice populaire prend la forme d'un affrontement direct, d'une lutte, souvent arm&#233;e, entre des mouvements populaires ou pl&#233;b&#233;iens et des figures ha&#239;es de la domination ou de la r&#233;pression &#233;tatique. La Justice populaire, c'est une forme particuli&#232;re de l'inexpiable et imm&#233;moriale lutte entre le peuple (la pl&#232;be) et les gouvernants, les oppresseurs. Elle marque, quand elle trouve l'occasion de s'exercer, un rapport de force, elle ne vise pas &#224; faire honte &#224; un &#171; autre &#187; &#224; g&#233;om&#233;trie variable, mais &#224; terroriser l'ennemi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans sa forme et son affect partag&#233;, la campagne actuelle d'&lt;i&gt;exposition&lt;/i&gt; des harceleurs, r&#233;els et suppos&#233;s, ressemble &#224; s'y m&#233;prendre aux rites de tontes des dites &#171; collaboratrices horizontales &#187; &#224; la Lib&#233;ration - un concours de foule, une frairie cristallisant autour d'une &#171; politique &#187; improvis&#233;e et de bas &#233;tage - le &lt;i&gt;shaming&lt;/i&gt;. La seule diff&#233;rence, c'est que dans un cas &#231;a se passe dans la rue et dans l'autre sur le &lt;i&gt;net&lt;/i&gt;, sur les m&#233;dias.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il me semblerait infiniment plus appropri&#233; et &#233;mancipateur de faire &lt;i&gt;peur&lt;/i&gt; aux harceleurs, plut&#244;t que honte. La politique de la honte est toujours de mauvais aloi. Susciter la peur de l'adversaire ou l'ennemi, c'est de bonne guerre - les rapports de force, l'exemplarit&#233; de l'affrontement. Mais pour passer d'un r&#233;gime &#224; l'autre, il faudrait commencer par s'&#233;manciper des m&#233;dias et par politiser et organiser la col&#232;re... et changer d'affect. On pouvait lire r&#233;cemment dans &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt; cette tribune assez path&#233;tique d'une femme immerg&#233;e dans le milieu des m&#233;dias, je crois, qui y faisait l'&#233;talage de son traumatisme, cons&#233;cutif &#224; un &#233;change survenu lors d'une soir&#233;e avin&#233;e avec un harceleur qui, ayant fait mention de ses &#171; gros seins &#187;, se promettait de la faire &#171; jouir toute la nuit &#187;. Il me semble me rappeler qu'en d'autres temps et d'autres lieux, une paire de baffes claquante autant que publique aurait constitu&#233; un excellent rem&#232;de pr&#233;ventif contre le traumatisme, non moins qu'une th&#233;rapie adapt&#233;e contre la compulsion harceleuse du petit m&#226;le en rut. On peut prendre ici la mesure de l'effet pervers d'un exc&#232;s de pacification des m&#339;urs et de d&#233;l&#233;gitimation de toute esp&#232;ce de violence vive... On encaisse l'outrage, on avale l'humiliation, on se d&#233;teste de l'avoir fait, et ensuite, on se console en vendant son traumatisme &#224; l'encan... Sans aller, comme le fait Foucault, jusqu'&#224; opposer les massacres de Septembre, la &#171; vraie &#187; justice populaire, aux tribunaux de la Terreur, on ne peut s'emp&#234;cher de rapprocher l'actuelle vogue du &lt;i&gt;shaming&lt;/i&gt; de la d&#233;l&#233;gitimation de toute forme de violence dans l'horizon de la lutte pour l'&#233;mancipation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Naze&lt;/i&gt; : Concernant l'affect irriguant la campagne actuelle (&#171; Balance ton porc ! &#187;), je suis bien d'accord pour dire qu'il est d&#233;testable, et que vouloir faire honte &#224; l'autre, c'est user d'un ressort d'essence majoritaire : l'unanimit&#233; est ainsi requise (d'o&#249; les attaques essuy&#233;es par la p&#233;tition Deneuve), et certaines f&#233;ministes, dont Genevi&#232;ve Fraisse, me semblent ici avoir la bien mauvaise id&#233;e de ne pas faire d&#233;fection. L'id&#233;e d'une auto-d&#233;fense (des femmes, des gays, des trans, etc.) m'a toujours sembl&#233; pr&#233;f&#233;rable &#224; l'id&#233;e de faire honte &#224; l'autre de sa haine (une des raisons pour lesquelles j'avais refus&#233; d'organiser en Bretagne, au lyc&#233;e, une journ&#233;e contre l'homophobie : placer les gays, trans, etc. sous la protection de l'institution, &#231;a me semblait comporter le risque de nous faire passer du c&#244;t&#233; du majoritaire, et je n'ai pas chang&#233; d'avis). Faire honte &#224; l'homophobie, &#231;a me semble justement revenir &#224; utiliser les r&#232;gles de l'adversaire d'hier, qui contraignait les gays &#224; baisser la t&#234;te - arme de vainqueurs que subirent en effet les tondues &#224; la Lib&#233;ration. Lutter contre l'homophobie, &#231;a c'est autre chose, et c'est une lutte de tous les jours. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour &#233;largir le propos relatif au f&#233;minisme, lui-m&#234;me assez divers, il me semble qu'une partie des difficult&#233;s dans lesquelles s'enferrent actuellement ses formes dominantes, au moins en France, et qu'on vient d'effleurer &#224; l'instant, pourrait &#234;tre illustr&#233;es &#224; travers son inscription, sans cesse r&#233;affirm&#233;e, dans le courant abolitionniste concernant la prostitution. En effet, cette position, et les justifications qui la fondent, ne me semblent pas &#233;trang&#232;res &#224; une ininterrompue inscription des femmes dans un statut victimaire. Je m'explique. Des f&#233;ministes historiques, comme Nicole-Claude Matthieu, par exemple, &#233;tablissent un continuum entre prostitution et vie domestique, &#224; travers l'id&#233;e que les femmes, dans les deux cas, int&#233;rioriseraient leur domination par les hommes. Dans ces conditions, le consentement (pour la prostitution ou pour le voile) risque bien d'&#234;tre interpr&#233;t&#233; comme le signe d'une ali&#233;nation effective. Si Genevi&#232;ve Fraisse est plus fine, et si elle a raison de ne pas faire reposer tout le d&#233;bat sur la question du consentement (notion ambigu&#235; et privil&#233;gi&#233;e &#224; l'heure lib&#233;rale), pourtant, il me semble que sa position abolitionniste repose bien sur une reconduction de l'id&#233;e de l'existence d'un patriarcat fondant une in&#233;galit&#233; structurelle (androcentr&#233;e) dans l'&#233;change prostitutionnel. Tout cela me para&#238;t en fait beaucoup plus complexe : que la mise en jeu de la sexualit&#233; ne fasse pas du &#034;contrat&#034; entre le client et la prostitu&#233;e un contrat comme un autre, sans doute - cela condamne-t-il pour autant tout &#233;change bancalement contractuel &#224; reproduire l'imm&#233;moriale domination masculine ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour en revenir &#224; la question des armes propres &#224; un combat f&#233;ministe, on pourrait dire que faire honte au client (et sa p&#233;nalisation vise avant tout &#224; cela), c'est r&#233;introduire une forme de morale sexuelle, alors que faire valoir l'id&#233;e d'auto-d&#233;fense, c'est essayer, pour la prostitu&#233;e, de se donner les moyens de r&#233;sister, si le client va au-del&#224; de ce qu'elle acceptait dans le cadre de cette relation tarif&#233;e - et cela garantirait, sinon des bases tout &#224; fait contractuelles (il y a de l'impr&#233;visible aussi chez la prostitu&#233;es, qui peut, en cours de relation, choisir d'aller plus loin que pr&#233;vu) &#224; cette relation de prostitution, au moins un certain &#233;quilibre dans la relation (et, pour les prostitu&#233;es, de sortir de leur statut d'&#233;ternelles victimes, y compris lorsqu'elles parlent - Anne Hidalgo, par exemple, je m'en souviens, ne les &#233;coutant m&#234;me pas, consid&#233;rant qu'elles n'&#233;taient que les ventriloques des prox&#233;n&#232;tes et/ou des clients).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; : Je trouve pr&#233;occupant qu'un f&#233;minisme qui se voit comme radical et intellectuellement qualifi&#233; s'all&#232;ge aussi radicalement de ce que l'on aurait appel&#233; nagu&#232;re les &#171; enjeux de classe &#187; de la lutte actuellement engag&#233;e, ce dont l'effet patent est qu'il se trouve aujourd'hui &#224; la remorque du f&#233;minisme bobo, &lt;i&gt;id est&lt;/i&gt; patricien, confin&#233; aux industries culturelles et m&#233;diatiques. L'effet de l'oubli radical de la dimension de classe de ce qui est aujourd'hui en cours sous le signe g&#233;n&#233;rique et vague du f&#233;minisme, a pour effet que le mouvement actuel (et avec lui le f&#233;minisme d'&#233;mancipation) se trouve captif d'une temporalit&#233; qui est celle de l'&#233;v&#233;nement m&#233;diatique - une pouss&#233;e de fi&#232;vre, pas un mouvement qui prend racine. Le jour o&#249; les m&#233;dias, qui dictent l'agenda, passeront &#224; un objet du jour, une &#171; actualit&#233; &#187; plus gratifiante et effervescente, selon leurs crit&#232;res futiles et marchands, que restera-t-il de l'actuelle de &#171; meto &#187; et &#171; exposeyourpig &#187; ?&lt;br class='autobr' /&gt; Au reste, je pense aussi que l'on pourrait approfondir la discussion sur l'enjeu de la prostitution - je suis tr&#232;s sensible &#224; l'id&#233;e que nous sommes entr&#233;s dans une &#233;poque o&#249; toute notion de &#034;libert&#233; sexuelle&#034; va tendre &#224; &#234;tre d&#233;cri&#233;e. Certes, cette expression a toujours &#233;t&#233; charg&#233;e d'ambigu&#239;t&#233;s, mais il y a une grande diff&#233;rence entre l'emploi circonspect qu'on peut en recommander et le fait de la d&#233;signer polici&#232;rement comme ce qui s'associe &#224; la violence et &#224; l'abus de pouvoir. Concernant la prostitution, je suis oppos&#233; &#224; la position abolitionniste et, &#224; fortiori, prohibitionniste, pour des raisons, je crois, assez sensiblement diff&#233;rentes des v&#244;tres : je ne suis pas tr&#232;s sensible &#224; l'association de la prostitution au droit de disposer de son corps - mais je comprends bien qu'il y a l&#224; un point qui, dans la tradition pasolino-hocquenghemienne, vous appara&#238;t n&#233;cessaire de d&#233;fendre bec et ongles. Pour ce qui me concerne, je reste convaincu, en foucaldien aust&#232;re (le Foucault de la gouvernementalit&#233; plut&#244;t que celui des &lt;i&gt;backstages&lt;/i&gt;) que la prostitution, comme forme d'exploitation sexuelle, n'est pas le genre de ph&#233;nom&#232;ne que l'on puisse traiter &#224; coup d'interdictions, dans l'horizon de son illusoire &#233;radication - c'est, par excellence, un objet &#224; consid&#233;rer sous l'angle des &lt;i&gt;m&#233;canismes de s&#233;curit&#233;&lt;/i&gt; comme l'alcoolisme, le tabagisme, l'addiction aux drogues, la conduite automobile dangereuse, les jeux d'argent...&lt;br class='autobr' /&gt;
Concernant la bataille des normes, on pourrait aussi aller vers des provocations plus d&#233;lib&#233;r&#233;es : sous Valls, les femmes &#233;taient encourag&#233;es par l'autorit&#233; et le f&#233;minisme la&#239;card &#224; montrer leurs seins sur les plages, pour repousser le burkini. Maintenant, elles sont pouss&#233;es par les m&#234;mes &#224; exhiber plut&#244;t leur traumatisme. On s'y perd un peu...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Naze&lt;/i&gt; : Ce n'est pas tellement sous l'angle du plaisir ou du go&#251;t que j'envisage l'acte prostitutionnel, bien que cela soit toujours possible de mani&#232;re marginale (et, ceci ne pouvant &#234;tre exclu, emp&#234;che, par principe, de penser la prostitution comme &lt;i&gt;n&#233;cessairement&lt;/i&gt; subie), mais plut&#244;t sous l'angle de l'exceptionnalisation de la prostitution comme activit&#233; permettant de gagner sa vie. Sans se faire beaucoup d'illusions sur le plaisir qu'elles y prendront, certaines prostitu&#233;es (il faudrait aussi l'envisager au masculin) peuvent pr&#233;f&#233;rer cette activit&#233;, &#224; celle de caissi&#232;re, par exemple - et on ne demande pas si les caissi&#232;res le sont devenues par go&#251;t, ou par contrainte. C'est donc plut&#244;t parce que ce jugement d'exception r&#233;serv&#233; &#224; la prostitution parmi les diff&#233;rentes mani&#232;res de &#034;gagner sa&#034; vie me semble r&#233;v&#233;lateur d'un jugement moral qui ne se dit pas, que cette question me semble importante pour ce qu'elle r&#233;v&#232;le de notre rapport au corps, &#224; la sexualit&#233;, &#224; la distinction priv&#233;/public, etc. Et quelles lignes effectives de partage trace-t-on entre ce qui serait une sexualit&#233; de prostitution et une sexualit&#233; qui n'en rel&#232;verait pas ? L'intervention de l'argent ne concernant pas que la prostitution, o&#249; la fait-on commencer ? Et sur la base de quoi si l'argent n'est pas n&#233;cessairement un facteur d&#233;terminant de partage ? Beaucoup de questions...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; : On pourrait, et m&#234;me on devrait, se demander de quoi la mont&#233;e de l'invective dans ces d&#233;bats autour des inconduites sexuelles est le sympt&#244;me. Au lendemain de la publication de la tribune ultra-m&#233;diatis&#233;e sign&#233;e par Catherine Deneuve, Catherine Millet et autres, un contre-texte incandescent a &#233;t&#233; lanc&#233; sur la Toile, intitul&#233; &#171; Les porcs et leurs alli&#233;-es ont de quoi s'inqui&#233;ter ! &#187;, une mani&#232;re donc de d&#233;signer les signataires de la tribune comme des &#171; porcs objectifs &#187;, dans le ton d'un n&#233;o-stalinisme f&#233;ministe du meilleur tonneau. Une chose serait de dire que la formule &#233;voquant un &#171; droit d'importuner &#187; est non seulement ind&#233;fendable mais d&#233;testable, une autre est de vouer aux flammes de l'enfer et un texte de discussion (pr&#233;sentant des arguments soutenables et d'autres moins ou pas du tout) et, pire encore, leurs auteurs. Nous voici en plein dans le r&#233;gime policier et de teinture totalitaire du &#171; qui n'est pas avec nous est contre nous &#187;. Quiconque pr&#233;tend &#233;lever une objection ou, tout simplement, exercer les pr&#233;rogatives et les droits de la critique face &#224; la tournure prise par l'actuel attroupement m&#233;diatique autour de la question du harc&#232;lement se trouve &#233;pingl&#233; comme ennemi du peuple, &lt;i&gt;id est&lt;/i&gt; des femmes. Cette pente est celle de l'&#233;poque aussi, celle de la propension &#224; la criminalisation plus ou moins automatique de tout ce qui &lt;i&gt;ne se rallie pas&lt;/i&gt; - ne plie pas son jugement critique aux &#233;nonc&#233;s majoritaires, aux r&#232;gles fix&#233;es par les gouvernants ou les regroupements anomiques.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est &#224; la fois la d&#233;mocratie des concours de foule et des &#233;nonc&#233;s corrects. Dispara&#238;t toute notion de la &lt;i&gt;criticabilit&#233; des choses&lt;/i&gt;, des formes consensuelles, des dispositifs h&#233;g&#233;moniques, des affects partag&#233;s. D'o&#249; l'imp&#233;rieuse n&#233;cessit&#233; de chercher les &lt;i&gt;&#233;carts&lt;/i&gt; et de les cultiver. Apr&#232;s tout, la querelle entre celles qu'apostrophent Deneuve et ses co-signataires, puis entre celles qui les traitent en ralli&#233;s aux &#171; porcs &#187;, &#231;a n'est jamais que la guerre des boutons chez les femmes du monde... La pr&#233;somption partag&#233;e par celles qui, en l'occurrence, en viennent aux mains, &#224; parler au nom des &#171; femmes &#187; est d'une ind&#233;cence sans bornes. S'il est une caract&#233;ristique de cette s&#233;quence, c'est bien que &#171; les femmes &#187;, le populaire au f&#233;minin, on ne l'y entend pas.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui appara&#238;t pr&#233;occupant dans la tournure des bien des d&#233;bats contemporains, c'est le r&#233;gime rigoureusement identitaire, je dirais m&#234;me quasi-&#034;sp&#233;cique&#034; sous lequel ils se trouvent plac&#233;s : il faut avoir sa carte de &#034;femme&#034; pour &#234;tre l&#233;gitime &#224; parler du harc&#232;lement, sa carte d'&#034;indig&#232;ne&#034; pour parler de l'ordre policier dans les cit&#233;s, etc. Si vous &#234;tes d&#233;pourvu de la &#034;carte&#034; en question, vous n'avez voix au chapitre que comme compagnon de route, tol&#233;r&#233; en soutien de la parole autoris&#233; - celle des d&#233;tenteurs/trices des cartes ad&#233;quates. C'est une politique des essences, dans laquelle l'autorit&#233; et la l&#233;gitimit&#233; de la parole publique est cens&#233;e d&#233;river directement de l'essence - sociale, sexuelle, historico-culturelle, etc. Le grand mod&#232;le, oubli&#233; bien s&#251;r, de tout &#231;a, c'est le stalinisme : quand l'appareil du PC ne cessait de nous renvoyer &#224; notre condition &#034;petit-bourgeoise&#034;, seule la parole ouvri&#232;re ayant autorit&#233; - et la parole ouvri&#232;re, bien s&#251;r, c'&#233;tait &lt;i&gt;lui&lt;/i&gt; et sa politique n&#233;o-r&#233;formiste qui le conduisait tout droit &#224; l'explosion en vol de 1981 et les suites... Toutes choses &#233;gales par ailleurs, c'est la m&#234;me imposture qui se pratique lorsque nous nous trouvons somm&#233;s de nous rallier &#224; la cause des femmes ou des indig&#232;nes - ceux-celles qui pratiquent cette politique de la mise en demeure et parlent haut et fort au nom de l'&#034;esp&#232;ce&#034; qu'ils-elles entendent incarner manquent singuli&#232;rement de titres pour incarner ce &#034;tout&#034;. Le but de l'op&#233;ration, c'est de promouvoir une politique des &#034;esp&#232;ces&#034; dont le principe n'est pas l'&#233;change des arguments mais l'autorisation ou l'acc&#232;s, selon des crit&#232;res identitaires : parole de &#034;Blanc&#034; ne franchit pas le cap de la couleur, parole de m&#226;le celle de la pr&#233;somption viriliste ou androcentrique, etc. En r&#233;sulte la fragmentation du d&#233;bat et le r&#232;gne des micro-structures bruyantes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Naze&lt;/i&gt; : Nous sommes en effet entr&#233;s dans l'&#232;re du majoritaire proc&#233;dant par intimidation, ou plut&#244;t, puisque ce ph&#233;nom&#232;ne n'est pas nouveau, au renforcement des effets du discours majoritaire par la caisse de r&#233;sonance que leur procurent les m&#233;dias, et le transformant en unanimisme. Car est-il bien s&#233;rieux de pr&#233;senter l'actuelle campagne, dite de d&#233;nonciation porcine, comme le reflet d'une vague d'indignation soulevant le pays &#8211; ou au moins sa partie f&#233;minine &#8211; de &#171; lib&#233;ration de la parole des femmes &#187; ? N'est-il pas &#233;vident qu'on se trouve face &#224; une forme de propagation virale d'un &#233;v&#233;nement m&#233;diatique (l'affaire Weinstein, aux Etats-Unis), comme vous le disiez un peu plus t&#244;t dans notre entretien ? Dans ce cas, le rouleau compresseur m&#233;diatique produit de l'unanimisme (de &#171; Je suis Charlie &#187; &#224; &#171; Balance ton porc &#187;), propice aux manich&#233;ismes, et les discours porteurs d'une r&#233;serve, la plus petite soit-elle, sont aussit&#244;t stigmatis&#233;s comme une incarnation, pour ainsi dire, du Mal lui-m&#234;me. On s'est &#233;galement trouv&#233; confront&#233; &#224; ce type de ph&#233;nom&#232;ne, lors des d&#233;bats et com-bats autour du &#171; mariage pour tous &#187;, en ce qu'un manque d'enthousiasme &#224; l'&#233;gard de ce projet de loi valait alors comme manifestation, sinon n&#233;cessairement patente, au moins potentielle d'homophobie&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Quant au &#171; populaire au f&#233;minin &#187;, selon l'expression que vous utilisez, il serait int&#233;ressant, en effet, d'entendre les paroles de femmes non m&#233;diatiques. Se reconnaissent-elles dans l'actuelle campagne ? Sont-ce bien les effets d'un patriarcat suppos&#233; imm&#233;morial qu'elles subissent, et non pas davantage ceux des formes actuelles du n&#233;o-capitalisme, essaimant &#224; travers l'ensemble de la soci&#233;t&#233; ? La subalternisation des femmes n'est en effet pas ind&#233;pendante de leur position sociale. Ou alors ira-t-on jusqu'&#224; d&#233;fendre l'ind&#233;fendable &#8211; par exemple, qu'une femme cheffe d'entreprise se trouve sous la domination structurelle des hommes, au point d'&#234;tre la subalterne de l'agent de service qu'elle emploie ? &lt;br class='autobr' /&gt;
A cet &#233;gard, ce que r&#233;v&#233;lait l'affaire DSK, c'&#233;tait beaucoup moins l'expression d'une domination masculine que la manifestation d'un m&#233;pris de classe, redoubl&#233; d'un m&#233;pris de &#171; race &#187;. Ce n'est pas qu'il s'agirait de compter pour rien le fait que Nafissatou Diallo f&#251;t une femme, mais il convient de r&#233;inscrire les rapports entre les sexes dans le cadre des rapports entre classes, voire d'une guerre entre esp&#232;ces, pour reprendre l'id&#233;e de Foucault. Car la subalternisation n'est pas syst&#233;matiquement une op&#233;ration aboutissant &#224; classer le subalterne du c&#244;t&#233; du f&#233;minin, comme on pourrait spontan&#233;ment le penser. Bien s&#251;r, la stigmatisation des gays a pu s'effectuer sur le jugement selon lequel ce ne serait pas de &#171; vrais &#187; hommes. Bien s&#251;r, les formes du racisme ont souvent us&#233; de la f&#233;minisation de &#171; l'autre &#187; ha&#239;. Mais le sch&#233;ma s'est singuli&#232;rement complexifi&#233; ces derni&#232;res ann&#233;es, me semble-t-il. Le comportement des hommes dans les milieux populaires, et/ou de tradition musulmane, relativement aux femmes se trouve aujourd'hui assez syst&#233;matiquement cat&#233;goris&#233; comme com-portement sexiste. Or, ce qu'on n'aper&#231;oit pas, c'est que bien souvent nous plaquons ainsi des cat&#233;gories petite-bourgeoises (mais consid&#233;r&#233;es comme neutres) sur des r&#233;a-lit&#233;s ob&#233;issant &#224; des crit&#232;res bien diff&#233;rents. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il ne s'agit pas de dire qu'il n'y a pas de comportements irrespectueux, ou violents &#224; l'&#233;gard des femmes dans les milieux populaires, ce qui serait absurde, mais il s'agit de prendre conscience du fait que la stigmatisation f&#233;ministe (de la part de certains pans du f&#233;minisme plus pr&#233;cis&#233;ment) de certains comportements masculins co&#239;ncide fr&#233;quemment, comme par hasard, avec une stigmatisation des hommes de milieux populaires. Du coup, c'est l'id&#233;e d'un sexisme structurellement inscrit dans certaines cultures qui fait son chemin, en laissant compl&#232;tement de c&#244;t&#233; la mani&#232;re diff&#233;renci&#233;e (selon la culture, le milieu) selon laquelle certains comportements peuvent &#234;tre per&#231;us par les femmes. A objectiver les comportements sexistes, on tombe dans l'erreur que la moindre approche interactionniste des rapports de sexe permettrait d'&#233;viter. Qu'&#224; Mayotte une jeune fille soit interpel&#233;e dans la rue par un gar&#231;on au moyen de l'interjection &#171; Ololo !! &#187; - plus ou moins l'&#233;quivalent d'un sifflement se voulant admiratif en France -, &#224; ce que j'ai pu observer, elle ne s'en offusque pas, mais son sou-rire montrerait plut&#244;t qu'elle en est assez flatt&#233;e. Evidemment, on pourra toujours dire que cette jeune mahoraise est ali&#233;n&#233;e, au point de juger d&#233;sirables ses cha&#238;nes&#8230; D'ailleurs, n'a-t-elle pas les cheveux couverts d'un voile (&lt;i&gt;kishali&lt;/i&gt;) ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce que je dis l&#224;, &#233;manant d'une personne dite de sexe masculin, se trouve, j'imagine, discr&#233;dit&#233;, &lt;i&gt;de facto&lt;/i&gt;&#8230;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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