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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Interroger l'actualit&#233; avec Michel Foucault T&#233;h&#233;ran 1978 / Paris 2015</title>
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		<dc:date>2018-02-27T19:17:17Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		


		<dc:subject>Foucault</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Eterotopia Michel Foucault inaugure avec ses &#171; reportages d'id&#233;es &#187; sur le soul&#232;vement iranien contre le Shah (1978-1979) une approche du pr&#233;sent et un mode d'&#233;criture situ&#233;s au point de rencontre de la philosophie et du journalisme. Il s'y interroge sur ce qui, dans cet &#233;v&#233;nement, fait &#233;poque, en tant qu'il signale la fin de l'&#232;re des r&#233;volutions et se trouve plac&#233; sous le signe &#233;nigmatique du soul&#232;vement d'un peuple tout entier contre un pouvoir despotique. Au c&#339;ur de sa r&#233;flexion (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=21" rel="directory"&gt;Parutions&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=16" rel="tag"&gt;Foucault&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_363 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/27858199_950132991801195_6980636253530070578_n.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/27858199_950132991801195_6980636253530070578_n.jpg' width='500' height='336' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;a href=&#034;http://www.eterotopiafrance.com/catalogue/interroger-l-actualite-avec-michel-foucault/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Eterotopia&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Michel Foucault inaugure avec ses &#171; reportages d'id&#233;es &#187; sur le soul&#232;vement iranien contre le Shah (1978-1979) une approche du pr&#233;sent et un mode d'&#233;criture situ&#233;s au point de rencontre de la philosophie et du journalisme.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il s'y interroge sur ce qui, dans cet &#233;v&#233;nement, fait &#233;poque, en tant qu'il signale la fin de l'&#232;re des r&#233;volutions et se trouve plac&#233; sous le signe &#233;nigmatique du soul&#232;vement d'un peuple tout entier contre un pouvoir despotique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au c&#339;ur de sa r&#233;flexion s'identifie une r&#233;flexion sur la spiritualit&#233; politique qui anime les masses iraniennes &#8211; ce m&#233;lange inextricable d'inspiration religieuse et d'aspiration &#224; la dignit&#233;, l'&#233;galit&#233;, la libert&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui le fascine dans ces &#233;v&#233;nements, c'est la puissance mobilisatrice de la religion (l'Islam dans sa version chiite, ici) non pas au service de l'obscurantisme et de l'asservissement, mais de la lutte pour l'&#233;mancipation &#8211; comment, avant l'&#233;tablissement de la th&#233;ocratie de Khomeiny, la foi religieuse comme le terreau commun de la &#171; volont&#233; de tous &#187; d'un peuple en lutte pour son &#233;mancipation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces reportages, dans la mesure m&#234;me o&#249; il ont suscit&#233; &#224; l'&#233;poque de leur publication des discussions acharn&#233;es et sont encore aujourd'hui susceptibles d'&#234;tre discut&#233;s, dessinent une ligne de force qui conduit &#224; toutes les discussions en litige dans le pr&#233;sent, &#224; propos des relations entre politique et religion, du r&#244;le de l'Islam dans les soci&#233;t&#233;s modernes, des luttes des peuples contre la violence du pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Brossat&lt;/strong&gt; a longtemps enseign&#233; la philosophie &#224; l'Universit&#233; Paris 8 de Saint-Denis. Actuellement professeur invit&#233; &#224; l'Universit&#233; nationale Chiao-Tong, &#224; Ta&#239;wan. Dernier ouvrage paru : &lt;i&gt;Ab&#233;c&#233;daire Foucault &lt;/i&gt; (D&#233;mopolis, 2015).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Naze&lt;/strong&gt; enseigne actuellement la philosophie &#224; Mayotte. Docteur en philosophie, il a d&#233;j&#224; &#233;crit plusieurs ouvrages, autour de Walter Benjamin, de Pier Paolo Pasolini, ou encore de Jacques Demy. Son dernier livre, paru en septembre 2017, aux &#233;ditions La Fabrique, s'intitule &lt;i&gt;Manifeste contre la normalisation gay&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Pierre Rivi&#232;re &#8211; Infamie et Normalisation</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=395</link>
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		<dc:date>2017-09-07T09:10:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Maria Muhle</dc:creator>


		<dc:subject>Foucault</dc:subject>
		<dc:subject>norme</dc:subject>
		<dc:subject>biopolitique</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Les trois termes qui donnent le titre &#224; notre colloque, &#171; Exclusion, discipline, terreur &#187;, mettent en perspective deux points fondamentaux de l'analytique du pouvoir &#233;labor&#233;e par Michel Foucault : D'une part, il s'agit de la discussion entam&#233;e depuis la publication de La Volont&#233; de Savoir en 1976 au moins, autour du partage entre les diff&#233;rents r&#233;gimes de pouvoir dont parle Michel Foucault ; et d'autre part, il s'agit de la question &#233;pineuse de la &#171; positivit&#233; &#187; du pouvoir que Foucault (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=16" rel="tag"&gt;Foucault&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=85" rel="tag"&gt;norme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=88" rel="tag"&gt;biopolitique&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Les trois termes qui donnent le titre &#224; notre colloque, &#171; Exclusion, discipline, terreur &#187;, mettent en perspective deux points fondamentaux de l'analytique du pouvoir &#233;labor&#233;e par Michel Foucault : D'une part, il s'agit de la discussion entam&#233;e depuis la publication de &lt;i&gt;La Volont&#233; de Savoir&lt;/i&gt; en 1976 au moins, autour du partage entre les diff&#233;rents r&#233;gimes de pouvoir dont parle Michel Foucault ; et d'autre part, il s'agit de la question &#233;pineuse de la &#171; positivit&#233; &#187; du pouvoir que Foucault semble d&#233;finir en introduisant la notion de biopolitique comme &#171; un pouvoir qui investit la vie de part en part &#187;. Le malaise formul&#233; dans l'expos&#233; par rapport &#224; ces questions &#233;tant celui de savoir si vraiment le pouvoir moderne biopolitico-gouvernemental peut se passer du recours aux techniques r&#233;pressives, d'exclusion voire de terreur. Foucault lui-m&#234;me a soulign&#233; dans&lt;i&gt; la Volont&#233; de savoir &lt;/i&gt; que le XX&#232;me si&#232;cle, si&#232;cle biopolitique donc, a &#233;t&#233; bien &lt;i&gt;plus&lt;/i&gt; meurtrier que les si&#232;cles pr&#233;c&#233;dents et que le pouvoir biopolitique se doublait donc d'un &#171; formidable pouvoir de mort &#187; ou d'une thanato-politique. On conna&#238;t les analyses d'Agamben qui, &#224; partir d'ici, a tent&#233; de montrer que toute biopolitique &#233;tait au fond travers&#233;e par un pouvoir souverain d'exception. Je pense, n&#233;anmoins, que cette interpr&#233;tation passe &#224; c&#244;t&#233; de l'analyse de biopouvoir de Foucault qu'elle homog&#233;n&#233;ise du c&#244;t&#233; du pouvoir souverain, et qu'il faudra repenser la &#171; labilit&#233; des dispositifs du pouvoir &#187; dont il est question dans l'expos&#233; en termes g&#233;n&#233;alogiques, en se tournant, justement, vers les &#233;crits des ann&#233;es 1970&#8211;75 autour du rapport entre le savoir psychiatrique sur les anormaux et leur prise dans les dispositifs disciplinaires qui viennent &#224; constituer la g&#233;n&#233;alogie directe, si l'on veut, de ce que Foucault appellera en 1976 la biopolitique ou, un an plus tard, la gouvernementalit&#233; : l'exclusion, technique principale du pouvoir psychiatrique, se maintient donc &#224; l'int&#233;rieur du dispositif biopolitico-gouvernemental &#224; travers le pouvoir de normalisation mais elle y change d'apparence : car le trait fondamental de la normalisation comme m&#233;canisme fondamental des dispositifs de s&#233;curit&#233; est de &lt;i&gt;projeter&lt;/i&gt; l'exclusion dans le futur, c'est-&#224;-dire d'&#233;laborer des analyses de risques futurs ainsi que de mettre &#224; disposition des moyens pour rem&#233;dier &#224; ces risques avant d'avoir pris forme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais, dans ce qui suit, reprendre ces questions &#224; partir d'une figure sp&#233;cifique qui se trouve &#224; l'entrecroisement des diff&#233;rentes strat&#233;gies de pouvoir d'exclusion, de disciplinarisation et de normalisation et qui revient &#224; plusieurs reprises dans la pens&#233;e de Foucault, &#224; savoir de la figure de l'inf&#226;me : Foucault en donne une sorte de &#171; th&#233;orisation &#187; dans son petit texte &lt;i&gt;La vie des hommes inf&#226;mes&lt;/i&gt;, publi&#233; en 1977, donc un an apr&#232;s &lt;i&gt;la Volont&#233; de savoir&lt;/i&gt;, qui &#233;tait destin&#233; &#224; figurer comme introduction d'une anthologie de textes &#8211; notamment des lettres de cachet &#8211; exhum&#233;s des archives de l'enfermement de l'H&#244;pital g&#233;n&#233;ral de la Bastille, projet qui ne fut jamais r&#233;alis&#233;.i Mais la figure de l'inf&#226;me appara&#238;t &#233;galement dans les analyses de la soci&#233;t&#233; punitive et de l'enfermement, dans les cours et textes du d&#233;but des ann&#233;es 1970 ainsi qu'en rapport avec la r&#233;flexion autour de la notion de pl&#232;be comme Alain Brossat l'a r&#233;cemment montr&#233; ; et finalement en rapport avec le fameux dossier Rivi&#232;re que Foucault &#233;tudia au sein de son petit s&#233;minaire au Coll&#232;ge de France consacr&#233; &#224; l'&#233;tude des rapports entra la m&#233;decine psychiatrique et le droit p&#233;nal des ann&#233;es 1971&#8211;1972. &lt;br class='autobr' /&gt;
On pourrait alors dire que la figure de l'inf&#226;me fonctionne comme pierre de touche de cette &#171; typologie diff&#233;rentielle des dispositifs de pouvoir &#187; dont il est question dans l'expos&#233; et qui s'articule autour de l'opposition entre le mod&#232;le de la l&#232;pre et celui de la peste, donc des techniques de pouvoir de partage et d'exclusion et des dispositifs modernes de discipline et de normalisation ; ou, pour le dire encore autrement, entre le r&#233;gime souverain et son droit de glaive et cette positivit&#233; du pouvoir sous laquelle Foucault r&#233;unit, au moins au moment de sa premi&#232;re conception en 1976, les disciplines, entendus comme anatomo-politique du corps humain et la biopolitique de la population. Mais au lieu de proposer encore une histoire de l'inf&#226;me dans la pens&#233;e de Foucault, je voudrais me concentrer ici sur la figure de Pierre Rivi&#232;re, et plus concr&#232;tement, je voudrais proposer une approche m&#233;diologique de ce dossier Rivi&#232;re, afin de questionner non seulement l'&#233;criture de Rivi&#232;re m&#234;me ainsi que l'appareil institutionnel d'&#233;criture par lequel le geste de Rivi&#232;re a &#233;t&#233; entour&#233; ; mais &#233;galement l'&#233;criture des chercheurs autour de Foucault ainsi que l'&#233;criture cin&#233;matographique qui sont venus se rajouter &#224; ce dossier quelque cent cinquante ans apr&#232;s. Ce qui m'int&#233;resse alors est de poser la question de savoir si et, si oui, comment Pierre Rivi&#232;re parricide ayant tu&#233; en 1835 dans un petit village normand sa m&#232;re, sa s&#339;ur et son fr&#232;re, figure de l'inf&#226;me donc en proie &#224; un pouvoir de normalisation psychiatrique et juridique, &#233;chappe &#224; l'emprise de ce m&#234;me pouvoir qui pourtant le traverse de part en part. Cette possibilit&#233; d'une &#233;chappatoire au pouvoir normalisateur est li&#233;e &#233;videmment &#224; ce fameux m&#233;moire de Rivi&#232;re, constitu&#233; d'une cinquantaine de pages manuscrites en captivit&#233; apr&#232;s avoir commis son crime, err&#233; pendant trente jours dans la campagne normande et s'&#234;tre finalement fait arr&#234;ter par la police.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;I. Pierre Rivi&#232;re, comme figure de l'Anormal&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ses cours de l'ann&#233;e 1975, consacr&#233;s &#224; l'&#233;tude des &lt;i&gt;Anormaux&lt;/i&gt;, Foucault constate un glissement &#224; l'int&#233;rieur du rapport entre le juridique et le psychiatrique qui s'op&#232;re entre l'entr&#233;e en vigueur du code p&#233;nal de 1810 et un nouveau type d'expertises psychiatriques adopt&#233; quelques ann&#233;es apr&#232;s. Foucault rappelle que le code p&#233;nal &#233;tait bas&#233; sur le &#171; principe de la porte tournante &#187;, principe d'exclusion mutuelle entre le juridique et le m&#233;dical qui stipule que &#171; quand le pathologique entre en sc&#232;ne, la criminalit&#233;, aux termes de la loi, doit dispara&#238;tre &#187;. &#192; ce rapport classique, la nouvelle expertise psychiatrique substitue &#171; un jeu qu'on pourrait appeler le jeu de la double qualification m&#233;dicale et judiciaire &#187; qui organise le domaine de la &#171; perversit&#233; &#187; gr&#226;ce &#224; des r&#233;ductions annonciatrices, le r&#233;cit de petites sc&#232;nes enfantines et pu&#233;riles pour ainsi faire de la vie de l'individu en question un &#171; Analogon du crime &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au lieu de d&#233;terminer si l'individu inculp&#233; &#233;tait en &#233;tat de d&#233;mence au moment de commettre l'acte ou non, l'expertise nouvelle construit un &#171; doublet psychologico-&#233;thique du d&#233;lit &#187; en &#233;tablissant les ant&#233;c&#233;dents en quelque sorte &#171; infraliminaires de la p&#233;nalit&#233; &#187; pour ainsi permettre &#171; de replacer l'action punitive du pouvoir judicaire dans un corpus g&#233;n&#233;ral de techniques de transformation des individus &#187;. L'expertise psychologique ne vise donc plus un acte, une action ponctuelle dont il faut d&#233;terminer l'imputabilit&#233; au sujet, mais elle s'&#233;tend dans la dur&#233;e &#8211; ceci &#233;tant &#233;galement une caract&#233;ristique fondamentale des techniques biopolitico-gouvernementales &#8211;, en visant le comportement de l'individu, son attitude, son caract&#232;re qui sont &#171; moralement des d&#233;fauts sans &#234;tre ni pathologiquement des maladies, ni l&#233;galement des infractions &#187;. Ainsi, l'expertise s'efforce de montrer comment l'individu ressemblait d&#233;j&#224; &#224; son crime avant de l'avoir commis, et ceci par une voie simplement analogique en cumulant ces s&#233;ries des ill&#233;galit&#233;s infraliminaires, des incorrections non-ill&#233;gales. &lt;br class='autobr' /&gt;
La nouvelle expertise, nous dit Foucault, proc&#232;de alors &#224; &#171; une reconstitution anticipatrice sur une sc&#232;ne r&#233;duite du crime lui-m&#234;me &#187;. Les expertises psychiatriques, venues n&#233;cessairement &lt;i&gt;apr&#232;s&lt;/i&gt; le crime, tentent de trouver l'explication du crime dans la vie d'avant ce crime, elles pr&#233;sentent donc une sorte de &lt;i&gt;pre-enactment&lt;/i&gt;, une mise en sc&#232;ne textuelle, la pr&#233;paration a priori-posteriori d'un &#233;v&#233;nement futur. Ce qui m'int&#233;ressera particuli&#232;rement, sera comment ce &lt;i&gt;pre-enactment&lt;/i&gt; sera doubl&#233; par une s&#233;rie de &lt;i&gt;re-enactments&lt;/i&gt;, donc de reconstitutions &#233;galement textuelles mais aussi cin&#233;matographiques, de la main de Foucault et de Ren&#233; Allio notamment, qui tout au contraire ne tenteront pas d'expliquer le crime ni par voie d'une pr&#233;-constitution, ni par une re-constitution, mais constatent uns sorte de consubstantialit&#233; entre les textes, les images et l'action qui m'int&#233;ressera dans quelques instants. &lt;br class='autobr' /&gt;
Se cristallise alors dans les expertises psychiatriques, ce que Foucault r&#233;sumera sous le nom de pouvoir de normalisation, qui op&#232;re de mani&#232;re pr&#233;voyante et pr&#233;visionnelle afin de permettre le triage des individus dangereux et des individus normaux. Ce pouvoir constitue un type de pouvoir nouveau qui &#171; d&#233;bouche sur la sc&#232;ne th&#233;&#226;trale du tribunal &#187; et qui, tout en prenant appui &#171; sur l'institution judiciaire et m&#233;dicale [&#8230;] a son autonomie et ses r&#232;gles &#187;. Ces r&#232;gles du pouvoir de normalisation prennent appui dans une certaine forme de narration biographique qui, &#224; travers l'expertise psychiatrique, d&#233;c&#232;le la possibilit&#233; du crime, la criminalit&#233; en puissance, donc le caract&#232;re dangereux d'un individu. S'annonce ici ce qui sera une des pratiques fondamentales du paradigme biopolitico-gouvernemental comme pouvoir indirect ou gouvernement m&#233;diat, la pr&#233;vision, le calcul probabilistique, le diagnostic, la projection. Le but du pouvoir de normalisation &#233;tant de normaliser avant qu'il y ait &#233;v&#233;nement, il ne se dirige aucunement vers un sujet commettant un acte ill&#233;gal, mais vers un individu ayant un certain comportement suspect. Cette narration biographique, nous l'avons vu, est repr&#233;sent&#233;e ici par le nouveau style des expertises psychiatriques qui, bien qu'&#233;crites apr&#232;s le crime, d&#233;finissent ou d&#233;terminent un &#171; avant &#187; du crime, &lt;i&gt;une infra-criminalit&#233; avant l'acte ou une criminalit&#233; en puissance&lt;/i&gt;. La t&#226;che du pouvoir de normalisation &#233;tant alors de g&#233;n&#233;raliser cette d&#233;marche pr&#233;voyante afin d'emp&#234;cher d'autres crimes et de cerner d'autres individus ou classes dangereuses susceptibles de nuire &#224; la normalit&#233; biopolitique de l'ensemble.&lt;br class='autobr' /&gt;
On voit alors comment le personnage de Rivi&#232;re se trouve pris dans ce d&#233;calage d'un r&#233;gime classique tourn&#233; vers l'action dans lequel maladie et crime s'excluent mutuellement, et d'un r&#233;gime de normalisation qui vise toute la vie de l'individu, son comportement et son attitude, afin d'en d&#233;duire son caract&#232;re anormal voire dangereux. C'est ainsi que gr&#226;ce au comportement d&#233;viant de Rivi&#232;re &#8211; il crucifiait de petits oiseux et aga&#231;ait son petit fr&#232;re &#8211; il est possible d'en faire un individu dangereux, de d&#233;terminer son caract&#232;re criminel. Dans une telle interpr&#233;tation normalisatrice, le m&#233;moire de Rivi&#232;re, pi&#232;ce centrale du dossier, est r&#233;duite &#224; une fonction d'aveu, d'explication a posteriori de l'acte atroce, &#233;crit d'ailleurs &#224; la commande de l'institution juridique en la personne du magistrat d'instruction. C'est &#224; cette interpr&#233;tation que Foucault s'oppose radicalement en montrant le caract&#232;re &#233;quivoque de ce m&#233;moire et en pla&#231;ant le personnage de Rivi&#232;re davantage du c&#244;t&#233; de l'inf&#226;me que de celui des anormaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II. Rivi&#232;re, l'inf&#226;me&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;La vie des hommes inf&#226;mes&lt;/i&gt; Foucault pr&#233;sente des &#233;crits d'origine institutionnelle et de caract&#232;re incertain &#8211; tels que les placets, lettres de cachets, ordres du roi, ainsi que les enqu&#234;tes pr&#233;c&#233;dant ces ordres du roix &#8211; comme des &#171; po&#232;mes vies &#187;. Il s'agit en fait de &lt;i&gt;textes op&#233;ratifs&lt;/i&gt;, de textes &#171; qui ont jou&#233; un r&#244;le dans ce r&#233;el dont ils parlent &#187; ; la question de la repr&#233;sentation de la r&#233;alit&#233;, &#224; la mani&#232;re d'un r&#233;alisme social, fid&#232;le &#224; la mis&#232;re du monde, fait place ici &#224; cette id&#233;e de &lt;i&gt;r&#233;alisme op&#233;ratif&lt;/i&gt; ou de fonctionnalit&#233; des textes. Ce sont des mots dans lesquels se sont jou&#233;es des vies : &#171; Ces discours ont r&#233;ellement crois&#233; des vies ; ces existences ont &#233;t&#233; effectivement risqu&#233;es et perdues dans ces mots. &#187; Car c'est dans la rencontre avec le pouvoir, gr&#226;ce au pouvoir, que ces existences obscures laissent des traces et entrent dans les archives, c'est-&#224;-dire dans un dispositif d'enregistrement qui ne leur &#233;tait pas accessible. En m&#234;me temps, ces vies inf&#226;mes ne deviennent pas plus que ce qu'elles sont &#8211; des mots &#8211;, &#233;tant donn&#233; qu'elles sont inf&#226;mes non pas par leur action, comme ce serait le cas pour les &#171; hommes d'&#233;pouvante et de scandale &#187; dont &#171; l'infamie n'est qu'une modalit&#233; de l'universelle &lt;i&gt;fama&lt;/i&gt; &#187;. Au contraire, ces vies inf&#226;mes sont inf&#226;mes &lt;i&gt;strictement&lt;/i&gt;, &#171; en toute rigueur &#187;, et ne composent &#171; avec aucune sorte de gloire &#187;, comme dit Foucault : &#171; ils n'existent plus que par les quelques mots terribles qui &#233;taient destin&#233;es &#224; les rendre indignes, pour toujours de la m&#233;moire des hommes. Et le hasard a voulu que ce soient ces mots, ces mots seulement, qui subsistent. Leur retour maintenant dans le r&#233;el se fait dans la forme m&#234;me selon laquelle on les avait chass&#233; du monde. Inutile de leur chercher un autre visage, ou de soup&#231;onner en eux une autre grandeur ; ils ne sont plus que ce par quoi on a voulu les accabler : ni plus ni moins. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
L'ordinaire peut donc se dire, ou mieux encore s'&#233;crire. Et &#224; nouveau Foucault constate ici un passage, un d&#233;placement &#224; l'int&#233;rieur des techniques de pouvoir quand le pouvoir exerc&#233; au niveau de la vie quotidienne passe de la condition d'&#234;tre celui d'un monarque, &#224; la fois principe politique et puissance magique, &#224; &#234;tre &#171; un r&#233;seau fin, diff&#233;renci&#233;, continu, o&#249; se relaient les institutions diverses de la justice, de la police, de la m&#233;decine, de la psychiatrie &#187;. Les lettres de cachet font partie, selon Foucault, de cet &#226;ge o&#249; &#171; le corps des mis&#233;rables est affront&#233; presque directement &#224; celui du roi [et ?] leur agitation &#224; ces c&#233;r&#233;monies &#187; et dans lequel par cons&#233;quent, les mots doivent &#234;tres des mots emprunt&#233;s maladroitement &#224; ce discours souverain et th&#233;&#226;tral. C'est cette th&#233;&#226;tralit&#233; des discours inf&#226;mes qui se perdra par la suite &#171; lorsqu'on fera, de ces choses et de ces hommes, des &#8216;affaires', des faits divers, des cas &#187; &#8211;en gros, lorsque le savoir psychiatrique les normalisera tel qu'il a essay&#233; de le faire en constituant l&lt;i&gt;'affaire Pierre Rivi&#232;re&lt;/i&gt;. C'est alors que le style du discours passera d'un paradigme th&#233;&#226;tral &#224; un paradigme d'observation et de neutralit&#233;, de l'&#233;clat souverain &#224; la grisaille de l'administration &#8211; ou &#224; la productivit&#233; du biopolitique que Foucault r&#233;sume, &#224; la fin du texte, dans une tr&#232;s belle formule : &#171; Comme le pouvoir serait l&#233;ger et facile, sans doute, &#224; d&#233;manteler, s'il ne faisait que surveiller, &#233;pier, surprendre, interdire et punir ; mais il incite, suscite, produit ; il n'est pas simplement &#339;il et oreille. Il fait agir et parler. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Pierre Rivi&#232;re est donc une figure de l'inf&#226;me en tant qu'il est une de ces voix destin&#233;es &#224; dispara&#238;tre et qui, par un &#171; &#233;trange hasard &#187;, se sont retrouv&#233;es dans les archives et sont arriv&#233;es jusqu'&#224; nous. En m&#234;me temps, Rivi&#232;re, d&#233;j&#224;, constitue une affaire, un fait divers &#8211; le corps de Rivi&#232;re est entr&#233; dans un r&#233;gime post-souverain dans lequel, justement, des m&#233;diations existent, des m&#233;diations journalistiques, scientifiques, administratives. Mais ce que partagent les vies inf&#226;mes du XVII&#232;me et XVIII&#232;me si&#232;cle avec le parricide du XIX&#232;me si&#232;cle, est qu'ils constituent une prise de parole par ceux qui n'auraient pas eu ou d&#251; avoir acc&#232;s &#224; cette parole. Tout le probl&#232;me &#233;tant alors de savoir si et comment cette prise de parole peut &#233;chapper &#224; un pouvoir de normalisation qui en serait en m&#234;me temps l'origine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;III. Le m&#233;moire de Rivi&#232;re&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon Foucault, c'est le statut m&#234;me du m&#233;moire, qui devrait permettre de donner une r&#233;ponse &#224; cette question : Car, tandis que l'on pourrait en faire un aveu, donc un m&#233;ta-texte qui serait venu &lt;i&gt;apr&#232;s&lt;/i&gt; le crime et rentrerait donc dans un r&#233;seau de normalisation psychiatrico-juridique post-inf&#226;me, Rivi&#232;re lui-m&#234;me affirmait que le m&#233;moire existait avant le crime, qu'il l'avait con&#231;u d'abord afin &#171; d'entourer le meurtre &#187;. Son premier projet ayant &#233;t&#233; d'&#233;crire son m&#233;moire, annoncer le crime, expliquer la vie des parents, expliquer le geste, commettre le crime, exp&#233;dier le m&#233;moire et se tuer. Un autre projet pr&#233;voyait de d&#233;lier le crime du m&#233;moire en &#233;crivant un m&#233;moire sur la vie de ses parents, puis &#233;crire un deuxi&#232;me m&#233;moire qui dirait le meurtre &#224; venir et finalement commettre le crime. Le troisi&#232;me projet, finalement r&#233;alis&#233; &#171; parce qu'un sommeil &#8216;fatal' l'emp&#234;che d'&#233;crire &#187; adopte la chronologie suivante : &#171; tuer, puis se faire prendre, puis faire ses d&#233;clarations, puis mourir &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
La question est alors de comprendre le statut de cette prise de parole de &#171; celui qu'on prend pour une sorte d'idiot, [&#8230;] un furieux, un forcen&#233; &#187; et qui est le m&#233;moire : D'abord il est important de souligner que c'est une prise de parole non repr&#233;sentative, qui ne fonctionne pas selon une logique repr&#233;sentative mais arch&#233;ologique ou consubstantielle : et cet aspect est partag&#233; pas les textes op&#233;rationnels des inf&#226;mes et le m&#233;moire de Rivi&#232;re, qui lui, par contre rel&#232;ve davantage d'un paradigme litt&#233;raire ou proto-litt&#233;raire : Malgr&#233; leur style diff&#233;rent, les mots et la vie &#8211; ou plus concr&#232;tement les actes &#8211; se trouvent au m&#234;me niveau, l'existence de Rivi&#232;re se joue dans son m&#233;moire de la m&#234;me mani&#232;re que celle des inf&#226;mes se jouait dans les mots de fausse splendeur des lettres de cachet. Mais leur mod&#232;le est diff&#233;rent : Tandis que les lettres de cachet adoptaient le style th&#233;&#226;tral des discours souverains, le m&#233;moire de Rivi&#232;re rejoint, par sa forme, &#171; toute une s&#233;rie de narrations qui formaient alors comme &lt;i&gt;une m&#233;moire populaire des crimes&lt;/i&gt; &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a donc constitution d'une m&#233;moire parall&#232;le d&#233;tach&#233;e de la m&#233;moire des grands &#233;v&#233;nements, une m&#233;moire des faits divers distingu&#233;e par un certain style de narration : Car il s'agit, nous dit Foucault, de &#171; changer d'&#233;chelle, grossir les proportions, faire appara&#238;tre le grain minuscule de l'histoire et ouvrir au quotidien l'acc&#232;s au r&#233;cit &#187;. C'est donc une op&#233;ration narratologique qui consiste d'une part &#224; faire rentrer dans le r&#233;cit du fait divers en question des &#233;l&#233;ments, des personnages, des noms, des gestes, des dialogues, des objets qui d'ordinaire n'y ont pas place par d&#233;faut de dignit&#233; sociale ; et, d'autre part, de faire appara&#238;tre ces menus &#233;v&#233;nements &#8211; malgr&#233; leur fr&#233;quence et leur monotonie &#8211; comme singuliers, curieux, extraordinaires et presque uniques. &#171; Il n'a pas &#233;t&#233; besoin d'un roi ou d'un puissant pour les rendre m&#233;morables. Tous ces r&#233;cits racontent une histoire sans ma&#238;tres, peupl&#233;e d'&#233;v&#233;nements fr&#233;n&#233;tiques et autonomes, une histoire en dessous du pouvoir et qui vient buter contre la loi. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui vient se dessiner ici est donc une forme de repr&#233;sentation ou de r&#233;alisme, justement non-repr&#233;sentatif, tel que Jacques Ranci&#232;re l'a formul&#233; avec le r&#233;gime esth&#233;tique de l'art qui se d&#233;finit dans la rupture avec les hi&#233;rarchies classiques de la repr&#233;sentation : la repr&#233;sentation du n'importe qui ranci&#232;rien, la d&#233;mocratie romanesque flaubertienne, ne marque aucunement une rupture avec la mim&#233;sis, la repr&#233;sentation ou le r&#233;alisme, mais uniquement avec sa po&#233;tique, c'est-&#224;-dire ses hi&#233;rarchies repr&#233;sentatives qui d&#233;terminent qui a le droit d'&#234;tre repr&#233;sent&#233; de quelle mani&#232;re et par qui. La prise de parole g&#233;n&#233;ralis&#233;e, la prise de parole de ceux qui n'avaient pas acc&#232;s &#224; la parole, ni &#233;crite, ni dite d'ailleurs, constitue donc un &#233;v&#233;nement esth&#233;tico-politique fondamental qui se retrouve dans le geste de Rivi&#232;re. N&#233;anmoins, dans les prises de position de Ren&#233; Allio par rapport &#224; son film, cet argument de la prise de parole populaire est doubl&#233; d'un argument qui a &#224; voir avec le rehaussement de cette prise de parole : un rehaussement immanent qui produisait des effets stylistiques grotesques dans les lettres de cachet, un rehaussement ext&#233;rieur qui produit des effets tragiques, selon Allio, dans l'affaire Rivi&#232;re. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cette argumentation reprend une certaine perspective sur le r&#233;alisme adopt&#233;e &#233;galement dans la critique litt&#233;raire par Erich Auerbach dans son livre &lt;i&gt;Mim&#233;sis, la repr&#233;sentation de la r&#233;alit&#233; dans la litt&#233;rature occidentale&lt;/i&gt;. Ainsi Auerbach consid&#232;re que l'exploit fondamental de Flaubert est d'avoir repr&#233;sent&#233; le sentiment d'un tragique sans forme, et c'est en ceci qu'il s'inscrit dans le mouvement romantique ; il s'en diff&#233;rencie n&#233;anmoins par le fait d'avoir repr&#233;sent&#233; ce sentiment chez des gens &#171; de pauvre &#233;ducation et des basses couches sociales &#187;. Le quotidien peut et doit non seulement &#234;tre repr&#233;sent&#233;, contrairement au r&#233;gime po&#233;tique ou repr&#233;sentatif qui n'admettait que des sujets &#233;lev&#233;s, mais il doit &#234;tre repr&#233;sent&#233; avec gravit&#233; et tragique, le quotidien se voit par cons&#233;quent &#233;lev&#233; &#224; un niveau tragique. &lt;br class='autobr' /&gt;
On pourrait donc parler, au sein du probl&#232;me du r&#233;alisme du quotidien, d'une oscillation : Il y aurait d'un c&#244;t&#233; une tentative d'&#233;lever le fait divers au rang du tragique (on ne serait donc plus dans le paradigme romanesque de Manon Lescaut mais dans la trag&#233;die), faire donc de l'inf&#226;me le h&#233;ros en l'inscrivant dans une histoire repr&#233;sentative.xvi Cette h&#233;ro&#239;sation du quotidien constituerait en derni&#232;re instance une forme de normalisation historiographique. De l'autre c&#244;t&#233;, on retrouverait une tentative d'&#233;crire une menue histoire, une histoire sans h&#233;ros, a-tragique, m&#233;diatis&#233;e &#8211; telle que Foucault l'annonce dans son introduction &#224;&lt;i&gt; la Vie des hommes inf&#226;mes&lt;/i&gt; qui ne sont rien de plus que leurs mots et qui donnerait lieu, &#233;ventuellement, &#224; une mani&#232;re d'&#233;chapper au pouvoir de normalisation compris, d'un point de vue narratologique, comme pouvoir d'h&#233;ro&#239;sation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;IV. Allio, rendre compte du dossier en images&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour finir, je voudrais maintenant regarder de plus pr&#232;s la lecture cin&#233;matographique du m&#233;moire de Rivi&#232;re que propose Ren&#233; Allio dans son film &lt;i&gt;Moi, Pierre Rivi&#232;re ayant &#233;gorg&#233; ma m&#232;re, ma s&#339;ur et mon fr&#232;re&lt;/i&gt; de l'ann&#233;e 1975. En r&#233;sumant, on pourrait donc dire que l'hypoth&#232;se partag&#233;e par tous les lecteurs du XX&#232;me si&#232;cle du m&#233;moire de Rivi&#232;re est celle de la prise de parole. Dans les commentaires &#224; son film, Allio r&#233;articule cette prise de parole des paysans, autant dans le m&#233;moire que dans son film, sous l'imp&#233;ratif du &#171; non-parisianisme &#187; qui implique une critique de ce qu'il appelle le &#171; brechtisme &#187; : Par brechtisme, qui ne correspond pas &#224; la pens&#233;e de Brecht, mais &#224; ce que certains intellectuels parisiens en font apr&#232;s sa mort, Allio d&#233;signe de mani&#232;re critique une prise de parole de l'intellectuel &#224; la place et pour le paysan. Cette critique, qu'il partage avec Foucault et Deleuze notamment dans le fameux entretien sur la fonction politique de l'intellectuelxviii, se traduit dans le film par plusieurs d&#233;cisions fondamentales. La plus importante &#233;tant s&#251;rement celle de confier les r&#244;les des notables, avocats, m&#233;decins, juges, &#224; des acteurs professionnels tandis que le r&#244;le des paysans est jou&#233; par d'autres paysans normands afin d'en laisser entendre la &#171; vraie voix &#187;. Foucault avait qualifi&#233; de &#171; politiquement important &#187; cette possibilit&#233; pour les paysans de jouer ce texte paysan et avait remarqu&#233; que le partage entre les acteurs professionnels et non-professionnels reconstruit l'opposition entre les paysans du 19&#232;me et les gens de la ville, &#171; le monde de la loi, les juristes, les avocats &#187;. Cette opposition se voit travers&#233;e par une ligne de communication diachronique et &#171; tr&#232;s directe entre le paysan du xixe si&#232;cle et celui du xxe si&#232;cle &#187; &#224; laquelle les acteurs professionnels restent &#171; ext&#233;rieurs &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Par son choix d'acteurs non-professionnels mais &#233;galement par le choix du lieu &#8211; un village normand non loin du village d'origine &#8211; Allio poursuit une strat&#233;gie d'authentification ou d'authenticit&#233; quasi-documentaire qui n&#233;anmoins a trait uniquement au monde paysan, &#224; son milieu, &#224; son paysage et &#224; ses personnages tandis que les sc&#232;nes institutionnelles adoptent un caract&#232;re plut&#244;t fictif. Ainsi l'ancrage dans le paysage normand, la tentative de retrouver la constitution du paysage, du village et des relations sociales se voient doubl&#233;s par une repr&#233;sentation standardis&#233;e du monde juridico-administratif : une pr&#233;sentation tentant de montrer l'authenticit&#233; de l'inf&#226;me s'oppose &#224; une repr&#233;sentation quasi-dramatique de l'institution. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est cette authentification qui s'accompagne, non pas dans le film, mais dans le discours d'Allio, de ce qu' on pourrait appeler une strat&#233;gie d'h&#233;ro&#239;sation : ainsi Allio explique que sa pr&#233;occupation, dans tous ses films a &#233;t&#233; &#171; de rendre &#224; des personnages populaires un r&#244;le central, c'est-&#224;-dire, dans le r&#233;cit, ou dans l'histoire, ou dans le r&#233;cit fictionnel, &lt;i&gt;la place du h&#233;ros &lt;/i&gt; &#187;. Foucault s'exprime d'une mani&#232;re semblable : &#171; Ce qui est important aussi dans le film d'Allio, c'est qu'il donne aux paysans leur &lt;i&gt;trag&#233;die&lt;/i&gt;. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt; Et Allio revient sur cette dimension du tragique qu'il relie &#224; &#171; cette part d'exc&#232;s &#187; par laquelle le m&#233;moire de Rivi&#232;re d&#233;borde tout syst&#232;me d'explication et toute approche normative, comme Foucault l'avait montr&#233; : &#171; Elle est cette part d'exc&#232;s que la description, que la r&#233;duction d'actes de ce genre en termes de faits divers excluent soigneusement. &#187; Allio oppose donc le tragique au fait divers et plus loin la dimension tragique de la violence &#224; une dramaturgie de la quotidiennet&#233;. Une telle opposition semble pourtant se laisser r&#233;soudre uniquement par un acte de rehaussement du quotidien au tragique tel que nous l'avons esquiss&#233;, un rehaussement qui en fin de compte inscrirait le quotidien dans une normalisation narrative et politique. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je voudrais donc demander si, au contraire, il existe un tragique qui justement &#233;viterait cette h&#233;ro&#239;sation &#224; la mani&#232;re de la trag&#233;die classique, et une forme narrative qui, tout au contraire, inscrirait le tragique dans le quotidien et non pas le quotidien dans le tragique. C'est &#233;galement Allio qui &#233;nonce cette exigence de faire fonctionner le tragique dans &#171; la dramaturgie de la quotidiennet&#233; conserv&#233;e par l'aspect historique et documentaire et ins&#233;r&#233;e dans ce qu'&#233;tait la condition paysanne du temps &#187; en l'opposant &#224; une chronologie lin&#233;aire dans laquelle l'&#233;v&#233;nement, le meurtre, viendrait &#224; la fin, comme B&#252;chner l'avait fait pour le Woyzeck, autre r&#233;cit d'un fait divers. Il y aurait donc une oscillation dans la pens&#233;e d'Allio entre deux mani&#232;res de mettre en relation tragique et quotidien, une premi&#232;re qui &#233;l&#232;verait le quotidien au tragique et comporterait alors les pi&#232;ges d'une h&#233;ro&#239;sation, donc d'une normalisation, et une deuxi&#232;me qui inscrirait le tragique dans le quotidien et qui &#233;chapperait &#224; la normalisation, c'est-&#224;-dire &#224; l'imposition de hi&#233;rarchies repr&#233;sentatives par son statut d'infamie stricte. Car, m&#234;me si le discours d'Allio semble marqu&#233; par cette ind&#233;cision, son film, par contre, ne l'est aucunement et adopte de plein gr&#233; une position d'infamie stricte, non susceptible aux strat&#233;gies de glorification. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce tragique inf&#226;me s'inscrit dans la condition paysanne par des actes violents, par la violence meurtri&#232;re de Rivi&#232;re, mais &#233;galement par la double passion de la m&#232;re et de Rivi&#232;re, tel que l'&#233;crit Jean Jourdheuil, co-sc&#233;nariste du film, ou bien par la violence de la mort du propre Rivi&#232;re. Le tragique, c'est au fond, la structure assassine du quotidien : le film traite ainsi, &#233;crit Jourdheuil, &#171; de la vie de la campagne &lt;i&gt;telle qu'elle conduit &lt;/i&gt; &#224; un triple meurtre selon une dramaturgie du fait divers &#187;.xxvi Le tragique d&#233;signe la tragique rencontre du monde paysan avec la loi, qui n'est plus la loi divine et souveraine de la trag&#233;die grecque mais celle du Code Civil de 1810, donc une loi qui a elle-m&#234;me bascul&#233;e du c&#244;t&#233; de la normalisation. Pour r&#233;sumer, on pourrait donc dire qu'il ne s'agit plus d'une po&#233;tique du tragique, qui, tout en rehaussant le quotidien, assumerait une hi&#233;rarchie repr&#233;sentative, mais d'&lt;i&gt;une esth&#233;tique du tragique&lt;/i&gt; qui, elle, serait strictement inf&#226;me dans le sens de Foucault, c'est-&#224;-dire dont les &#233;l&#233;ments feraient retour dans le r&#233;el sur le m&#234;me mode, dans la forme m&#234;me selon laquelle on les avait chass&#233; du monde : par les m&#234;mes mots maladroits, les m&#234;mes actes violents. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quelles seraient alors les figures de style d'une telle esth&#233;tique ? Allio le dit lui-m&#234;me, il voulait &#171; rendre compte de l'affaire Rivi&#232;re en &lt;i&gt;termes d'images &lt;/i&gt; &#187;. Pour ceci, il fallait partir d'une fid&#233;lit&#233; absolue au texte : &#171; le sens, le dire, &#233;taient d&#233;j&#224; dans le m&#233;moire &#187;, le script existait comme un fait non interpr&#233;table et chaque mot qui est dit dans le film rel&#232;ve du m&#233;moire ou du dossier Rivi&#232;re. Et l'on pourrait voir en cette fid&#233;lit&#233; un acte quasiment aussi &#171; politiquement important &#187; que le fait d'avoir choisi des acteurs paysans. Allio qualifie ce style comme un r&#233;alisme &#224; &#233;gale distance entre distanciation et identification ; et c'est justement cette oscillation entre deux strat&#233;gies narratologiques classiques, l'effet d'ali&#233;nation brechtien et l'immersion po&#233;tique aristot&#233;licienne, qui caract&#233;rise une strat&#233;gie artistique comme celle de la reconstruction historique ou du reenactment. La fid&#233;lit&#233; extr&#234;me au texte se traduit donc, dans le film d'Allio, entre autres, par des sc&#232;nes reconstruites, des remises en sc&#232;ne le plus d&#233;taill&#233;es possible. Je voudrais vous montrer un extrait tr&#232;s bref pour montrer de quoi je parle : ##extrait du film##&lt;br class='autobr' /&gt;
Le re-enactment ou la reconstruction historique est donc a priori une strat&#233;gie artistique et historiographique de l'identification, donc immersive dont le but est de faire revivre au spectateur (ou &#224; celui qui y participe) des sentiments forts, historiques afin de mieux les comprendre sur un mode affectif, direct, sensible. Cette identification est n&#233;anmoins totalement ali&#233;n&#233;e (&lt;i&gt;verfremdet&lt;/i&gt;) dans le film d'Allio &#8211; d&#233;j&#224; par le fait qu'il s'agit d'un film, mais aussi par le caract&#232;re artificiel des sc&#232;nes, qui sont pourtant des reconstructions authentiques presque criminologiques en ce qui concerne la position des corps, la disposition de la chambre etc. Ils apparaissent n&#233;anmoins d'une mani&#232;re totalement artificielle, bien plus comme un d&#233;cor de th&#233;&#226;tre qu'une image identificatrice qui ferait dispara&#238;tre son caract&#232;re d'image. Au contraire, Allio montre l'image en tant qu'image, le support narratif en tant que support, m&#233;dium, et c'est en ceci qu'il s'inscrit dans la pens&#233;e de Brecht, et non du &#171; brechtisme &#187;. Allio expose donc la tension entre une strat&#233;gie identificatrice de l'historiographie, et r&#233;cemment artistique, et une strat&#233;gie d'artificialisation et de distanciation en se pla&#231;ant au fil m&#234;me de cette tension. Il proc&#232;de &#224; une reconstruction artificielle d'un milieu d'&#233;v&#233;nements, dans lequel des personnages &#171; isomorphes &#187; aux paysans du XIX&#232;me si&#232;cle sont r&#233;introduits afin de mettre &#224; preuve la &#171; diff&#233;rence des formes du pass&#233; avec les n&#244;tres &#187;, il s'agit donc de ramener le pr&#233;sent sans qu'il y ait repr&#233;sentation du pr&#233;sent ; de faire jouer le pr&#233;sent avec la pass&#233;, non pas par identification simple, ni non plus par pure distanciation mais en jouant sur la tension entre les deux dans l'image.xxvii &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est donc ainsi que le dossier Rivi&#232;re, dans ses diff&#233;rentes couches m&#233;diologiques, se d&#233;fend d'une normalisation narratologique d'un c&#244;t&#233; &#8211; il ne s'agit pas d'un texte d'auteur de la m&#234;me mani&#232;re qu'il ne s'agit pas d'un film d'auteur : Rivi&#232;re n'est pas ce sujet libre, autonome et cr&#233;atif qui se traduirait dans un texte dont l'intention serait de faire comprendre un acte. Evidemment il s'agit bien de donner les raisons d'un acte &#8211; Rivi&#232;re le dit lui-m&#234;me mais tout en donnant au texte le m&#234;me poids qu'&#224; l'acte, la m&#234;me densit&#233; ontologique si l'on veut : le dossier Rivi&#232;re fournit des &#233;l&#233;ments, dont un texte, un crime, plus tard d'autres textes ainsi que des images qui s'associent ou se dissocient, sont en mouvement les uns par rapport aux autres &#224; l'int&#233;rieur d'un champ arch&#233;ologique. Rivi&#232;re, en derni&#232;re instance, se comporte en arch&#233;ologue de la condition paysanne et c'est justement pour ceci que le dossier Rivi&#232;re &#233;chappe, de l'autre c&#244;t&#233;, &#224; une normalisation politique : Le r&#233;cit du crime que fait Rivi&#232;re lui-m&#234;me dans son m&#233;moire n'est par cons&#233;quent pas une interpr&#233;tation explicative de sa rationalit&#233; ou de sa d&#233;raison. Au contraire, le r&#233;cit fait partie du crime de telle mani&#232;re que dans l'affaire Rivi&#232;re le geste d'&#233;crire et le geste de tuer sont des &#233;l&#233;ments de m&#234;me nature : &#171; le meurtre et le r&#233;cit du meurtre sont consubstantiels &#187; &#233;crit Foucault. Suivant le mod&#232;le arch&#233;ologique le texte ne renvoie pas &#224; une couche constituant un soubassement de v&#233;rit&#233; historique ou d'&#233;v&#233;nement, au-del&#224; des mots, mais les mots et les choses sont agenc&#233;s au m&#234;me niveau. Contrairement &#224; ce qu'en disent certains experts, &#233;galement frapp&#233;s par la beaut&#233; de l'&#233;criture, le m&#233;moire n'est ni aveu, ni d&#233;fense : tandis que pour les experts juridico-psychologiques de la normalisation, le m&#233;moire n'existe que par le crime, pour Rivi&#232;re, le crime n'existe qu'&#224; partir de son m&#233;moire, &#171; le m&#233;moire n'explique pas le crime, il est le crime &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est ainsi que Rivi&#232;re reste une figure de l'infamie stricte en d&#233;robant son acte, d'une part, &#224; toute approche glorifiante, et d'autre part &#224; toute approche explicative ou interpr&#233;tative en entra&#238;nant non seulement les psychiatres et experts de son temps mais &#233;galement les lecteurs et spectateurs de notre temps dans sa logique selon laquelle le crime et le texte sont indissociables : C'est ainsi que les gestes de Rivi&#232;re court-circuitent toute approche herm&#233;neutique qui permettrait d'inscrire ses deux gestes dans un syst&#232;me de normalisation bas&#233;, n&#233;cessairement, sur le partage clair entre texte et acte, entre mots et choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Strasbourg, 11 avril 2014&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Premi&#232;re publication : 13 avril 2014)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le philosophe et sa pl&#232;be : l'utopisme, par-del&#224; la l&#233;gislation ou l'effacement.</title>
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		<dc:date>2016-07-01T08:50:25Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ali Kebir</dc:creator>


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&lt;p&gt;&#171; Le monde ou rien, rien que le monde &#187;. &#171; (G)R&#234;ve g&#233;n&#233;ral &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Graffitis &lt;br class='autobr' /&gt;
R&#233;sum&#233; : &lt;br class='autobr' /&gt; Le philosophe est aujourd'hui fait face &#224; un dilemme fatal : d'un c&#244;t&#233;, il a souvent adopt&#233; la posture du &#171; philosophe-roi &#187; en pr&#233;tendant l&#233;gif&#233;rer, i.e. dire aux masses pl&#233;b&#233;iennes ce qu'elles ont &#224; faire. C'est donc avec raison qu'on a d&#233;nonc&#233;, &#224; partir de mai 68, son autoritarisme. Mais, d'un autre c&#244;t&#233;, le philosophe critique, aujourd'hui, tombe dans le d&#233;faut inverse : pour &#233;viter la posture (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=17" rel="tag"&gt;Ranci&#232;re&lt;/a&gt;, 
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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Le monde ou rien, rien que le monde&lt;/i&gt; &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; &lt;i&gt;(G)R&#234;ve g&#233;n&#233;ral&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Graffitis&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;R&#233;sum&#233;&lt;/strong&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le philosophe est aujourd'hui fait face &#224; un dilemme fatal : d'un c&#244;t&#233;, il a souvent adopt&#233; la posture du &#171; philosophe-roi &#187; en pr&#233;tendant &lt;i&gt;l&#233;gif&#233;rer&lt;/i&gt;, i.e. dire aux masses pl&#233;b&#233;iennes ce qu'elles ont &#224; faire. C'est donc avec raison qu'on a d&#233;nonc&#233;, &#224; partir de mai 68, son autoritarisme. Mais, d'un autre c&#244;t&#233;, le philosophe critique, aujourd'hui, tombe dans le d&#233;faut inverse : pour &#233;viter la posture patricienne de surplomb, il a tendance &#224; volontairement s'effacer pour seulement observer ou critiquer, sans jamais proposer. Or, ce positionnement a notamment produit le vide qui a permis aux charlatans n&#233;oconservateurs de saturer l'espace public (BHL, &amp; co). Il me semble donc n&#233;cessaire de r&#233;habiliter la figure de l'intellectuel &#233;claireur de la pl&#232;be mais sans reproduire le sch&#233;ma du philosophe-roi. Je montrerai que c'est par le recours &#224; la pens&#233;e imaginative de l'utopie que cela est possible. Car, l'intellectuel utopiste, loin de commander, ne fait que prolonger et intensifier, par l'image d'une soci&#233;t&#233; meilleure, le d&#233;sir de transformation qui lui pr&#233;existe au sein de la pl&#232;be.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Introduction&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais traiter de la vielle question du rapport entre th&#233;orie et pratique, ou, en termes plus sociologiques, entre les intellectuels et les masses. Plus pr&#233;cis&#233;ment, c'est d'une difficult&#233; sp&#233;cifique de ce rapport que je souhaite parler, &#224; savoir du dilemme qui risque de paralyser tout intellectuel qui entend contribuer, &#224; son niveau, &#224; la transformation sociale et &#224; l'&#233;mancipation. Ce dilemme est celui de savoir comment &#233;clairer gr&#226;ce &#224; un savoir qu'on a accumul&#233; tout en ne s'&#233;levant pas &#224; une position de surplomb ? Ne faudrait-il pas, &#224; l'inverse, par souci d&#233;mocratique, ne pas m&#233;priser les masses et faire confiance &#224; leur capacit&#233; &#224; s'&#233;clairer elles-m&#234;mes ? Mais, ce faisant, on ne ferait que repousser le probl&#232;me. En effet, l'effacement de l'intellectuel, qui semble &#234;tre l'option choisie par beaucoup de penseurs radicaux issus de la g&#233;n&#233;ration 68 (je pense &#224; Michel Foucault, mais aussi et surtout &#224; Jacques Ranci&#232;re) a laiss&#233; un vide dans la sph&#232;re publique en favorisant soit un repli dans l'acad&#233;misme et son &#171; s&#233;rieux &#187;. Or, ce vide fut rempli par des figures m&#233;diatiques d&#233;magogiques et r&#233;actionnaires, comme les Onfray, les Finkielkraut et les BHL. Le dilemme se d&#233;place alors, mais reste entier : comment ne pas parler au nom des autres, mais ne pas non plus rester silencieux face aux scandales r&#233;p&#233;t&#233;s de l'assujettissement ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour poser le probl&#232;me de mani&#232;re un peu plus concr&#232;te il faut repartir de la figure de Sartre. Comment ne pas &#233;voquer, pour aborder cette question, l'image d'Epinal qu'est devenue la photographie de Sartre haranguant les ouvriers de Billancourt debout sur un tonneau ? Cette image illustre parfaitement l'intellectuel tel qu'il &#233;tait compris au XXe si&#232;cle et que Foucault a appel&#233; &#171; l'intellectuel universel &#187;, c'est-&#224;-dire celui qui se fait le porte-parole des int&#233;r&#234;ts universels du prol&#233;tariat (donc de l'humanit&#233;) et qui se charge en m&#234;me temps d'en faire prendre conscience &#224; ce dernier. Autrement dit, le mod&#232;le intellectuel classique, au moins depuis Zola et son &#171; J'accuse &#187;, est celui du &#171; ma&#238;tre de v&#233;rit&#233; et de justice1 &#187; qui pr&#233;tendait &#234;tre la conscience de tous et parler pour tous. Plus pr&#233;cis&#233;ment, un tel intellectuel est un &lt;i&gt;l&#233;gislateur&lt;/i&gt; qui pr&#233;tend &lt;i&gt;savoir&lt;/i&gt; ce que les autres &lt;i&gt;doivent&lt;/i&gt; faire. On peut alors parler de philosophe-roi. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais dans l'atmosph&#232;re antiautoritaire de mai 1968, on a commenc&#233; &#224; se m&#233;fier de toute figure d'autorit&#233; ou d'exception. Tout comme le PCF et sa structuration hi&#233;rarchique &#233;taient &#233;branl&#233;s par le gauchisme, de m&#234;me les intellectuels comme Sartre sont contest&#233;s par une nouvelle g&#233;n&#233;ration de penseurs. Pour Foucault comme Deleuze, personne ne peut repr&#233;senter tous les autres. Dans un c&#233;l&#232;bre &#233;change qu'ils eurent au sujet de l'intellectuel, Deleuze d&#233;non&#231;ait &#226;prement &#171; l'indignit&#233; de parler pour les autres &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est cette &#233;thique intellectuelle du retrait, du respect de la parole des subalternes, qui perdure &#224; gauche aujourd'hui. Si elle a &#233;t&#233; d&#233;velopp&#233;e pour de bonnes raisons, notamment contre un certain marxisme passablement autoritaire, il n'en demeure pas moins qu'elle pose probl&#232;me dans notre conjoncture actuelle o&#249; les penseurs critiques ont fait place aux bavardages et gesticulations des nouveaux r&#233;actionnaires Ce sont actuellement les Onfray, les Finkielkraut, les Houellebecq et les Bruckner qui ass&#232;nent leurs obsc&#233;nit&#233;s &#224; longueur d'onde aux oreilles du grand public. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'enjeu est donc pour la pens&#233;e critique d'articuler les conditions qui permettraient de vaincre ces charlatans. Or, pour ce faire, il faut repenser le r&#244;le de l'intellectuel en g&#233;n&#233;ral, et du philosophe en particulier de sorte &#224; &#233;viter le double &#233;cueil de l'autorit&#233; et de l'effacement. La pr&#233;sente r&#233;flexion n'entend pas &#233;puiser cette t&#226;che, mais y contribuer. Trois temps composent son mouvement. Dans un premier temps, je t&#226;cherai de comprendre les ressorts de la critique faite &#224; la figure classique de l'intellectuel, celle du philosophe l&#233;gislateur. Ensuite, je marquerai les limites non pas tant des critiques du philosophe-roi, dont on verra que je les partage pleinement, que des cons&#233;quences qui en ont &#233;t&#233; tir&#233;es, notamment par Jacques Ranci&#232;re. Enfin, on tentera de reformuler la compr&#233;hension du r&#244;le du philosophe en rapport aux masses. Exit la l&#233;gislation au profit de l'utopisme. Je vais essayer de montrer que la pens&#233;e utopique, contrairement &#224; la philosophie politique classique, est intrins&#232;quement non autoritaire. Elle permet &#224; la fois de combler le vide intellectuel de l'espace public par de nouvelles projections de mondes &#233;mancip&#233;s et d'&#233;chapper &#224; l'&#233;cueil de la position de surplomb. Car, l'intellectuel utopiste, loin de commander, ne fait que prolonger et intensifier, par l'image d'une soci&#233;t&#233; meilleure, le d&#233;sir de transformation qui lui pr&#233;existe au sein de la pl&#232;be.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Contre le philosophe-roi.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une mani&#232;re devenue classique de rentrer dans le d&#233;bat du rapport entre les intellectuels et les masses est d'en passer par la critique formul&#233;e par Foucault (et Deleuze) contre l'intellectuel classique incarn&#233; par Sartre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Foucault et Deleuze contre Sartre.&lt;/strong&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Au cours des ann&#233;es soixante dix, la nouvelle g&#233;n&#233;ration de philosophes qu'incarnent Deleuze et Foucault s'en prennent &#224; la figure classique de l'intellectuel. Celui-ci est d&#233;fini comme un &#171; ma&#238;tre de justice &#187; qui pr&#233;tend d&#233;tenir le secret de la v&#233;ritable justice valant pour toute l'humanit&#233;. Cette figure pr&#233;suppose une certaine hi&#233;rarchie : d'une part, celle de la pr&#233;s&#233;ance de la th&#233;orie sur la pratique et d'autre part, celle du th&#233;oricien sur les masses &#224; qui est d&#233;volu l'agir. La th&#233;orie dit donc ce qui doit &#234;tre et la pratique, les gens, n'auraient plus qu'&#224; appliquer : &#171; L'intellectuel disait le vrai &#224; ceux qui ne le voyaient pas encore et au nom de ceux qui ne pouvaient pas le dire (2) &#187;. C'est pourquoi, on peut qualifier l'intellectuel classique de l&#233;gislateur. Et Foucault ne s'y est pas tromp&#233;. Dans un entretien de 1976, intitul&#233;&lt;i&gt; La fonction politique de l'intellectuel&lt;/i&gt;, il fait remonter sa figure, qu'il appelle &#171; intellectuel universel &#187;, &#224; celle de &#171; l'homme de loi &#187; : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; On peut supposer que l'intellectuel &#8216;&#8216;universel'' tel qu'il a fonctionn&#233; au XIXe et au d&#233;but du XXe si&#232;cle est en fait d&#233;riv&#233; d'une figure historique bien particuli&#232;re : l'homme de justice, l'homme de loi, celui qui, au pouvoir, au despotisme, aux abus, &#224; l'arrogance de la richesse oppose l'universalit&#233; de la justice et l'&#233;quit&#233; d'une loi id&#233;ale. Les grandes luttes politiques au XVIIIe si&#232;cle se sont faites autour de la loi, du droit, de la Constitution, de ce qui est juste en raison et en nature, de ce qui peut et doit valoir universellement. Ce qu'on appelle aujourd'hui l' &#8216;'intellectuel'' [...] est n&#233;, je crois, du juriste, ou en tout cas de l'homme qui se r&#233;clamait de l'universalit&#233; de la loi juste, &#233;ventuellement contre les professionnels du droit (Voltaire, en France, prototype de ces intellectuels). L'intellectuel &#8216;&#8216;universel'' d&#233;rive du juriste-notable et trouve son expression la plus pleine dans l'&#233;crivain, porteur de significations et de valeurs o&#249; tous peuvent se reconna&#238;tre &#187; (3).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le principal reproche que Foucault comme Deleuze adressent &#224; cette figure est son caract&#232;re autoritaire : l'intellectuel s'octroie une posture de surplomb &#224; partir de laquelle il pense avoir un acc&#232;s privil&#233;gi&#233; &#224; la v&#233;rit&#233; et &#224; au bien, posture qui lui permet ensuite de dicter leur conduite aux hommes et aux femmes. Pour Foucault, les masses savent bien mieux que l'intellectuel ce qu'il y a lieu de faire dans la mesure o&#249; ils sont aux prises directes avec la r&#233;alit&#233; du pouvoir dans les prisons, les h&#244;pitaux, les &#233;coles, etc. alors que l'intellectuel surplombant n'a qu'une connaissance abstraite des situations qu'il observe de loin. C'est pourquoi, chez Foucault, l'intellectuel n'a pas &#224; d&#233;terminer ce que nous devons faire. Il doit simplement accompagner le mouvement politique des gens, &#234;tre parmi les gens et non au-dessus d'eux : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; il me semble que &#8216;&#8216;ce qu'il y a &#224; faire'' ne doit pas &#234;tre d&#233;termin&#233; d'en haut, par un r&#233;formateur aux fonctions proph&#233;tiques ou l&#233;gislatives. Mais par un long travail de va-et-vient, d'&#233;changes, de r&#233;flexions, d'essais, d'analyses diverses &#187; (4).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui plus est, la posture de l&#233;gislation n'est pas seulement autoritaire. Elle pr&#233;sente le d&#233;faut r&#233;dhibitoire de reconduire des rapports de pouvoir auxquels, pourtant, l'intellectuel veut &#233;chapper. Dans une interview de 1978 Foucault d&#233;clare : &#171; je consid&#232;re que le r&#244;le de l'intellectuel aujourd'hui n'est pas de faire la loi, de proposer des solutions, de proph&#233;tiser, car, dans cette fonction il ne peut que contribuer au fonctionnement d'une situation de pouvoir d&#233;termin&#233;e &#187; (5). Foucault a en effet montr&#233; que dans nos soci&#233;t&#233;s les discours humanistes, qui sont notamment caract&#233;ristiques des intellectuels universels, et qui pr&#233;tendent lib&#233;rer l'homme des entraves de la soci&#233;t&#233; capitaliste et bourgeoise en exhibant ce qu'est la v&#233;ritable nature humaine, ces discours produisent toute une s&#233;rie de savoirs sur l'homme et sa nature qui ont en r&#233;alit&#233; servi de v&#233;hicules intellectuels par lesquels les individus ont &#233;t&#233; objectiv&#233;s, c'est-&#224;-dire classifi&#233;s, &#233;tudi&#233;s, dress&#233;s, g&#233;r&#233;s, s&#233;par&#233;s, etc. L'intellectuel universel, par son discours humaniste, ne ferait donc que reconduire toute une &#233;conomie politique de la v&#233;rit&#233; sur l'homme qui sert de support pour l'exercice du biopouvoir. Par exemple, dans &lt;i&gt;La volont&#233; de savoir,&lt;/i&gt; Foucault montre comment tous les discours humanistes de la lib&#233;ration sexuelle qui pr&#233;tendaient lib&#233;rer une sexualit&#233; humaine authentique de sa r&#233;pression par la soci&#233;t&#233; bourgeoise puritaine, ont en r&#233;alit&#233; renforc&#233; le r&#233;seau de pouvoir qui pesait sur elle en les poussant &#224; entrer dans de nouvelles injonctions : dire la v&#233;rit&#233; sur son d&#233;sir, l'&#233;clairer sous tous ses angles, l'intensifier etc. L'objectif de Foucault est donc de d&#233;noncer les m&#233;faits de ces politiques o&#249; l'intellectuel d&#233;tenant la v&#233;rit&#233; sur l'homme vient, au nom de celle-ci, dire aux gens ce qu'il y a lieu de faire. Et en contestant ainsi la hi&#233;rarchie des savoirs qui fait de la v&#233;rit&#233; le privil&#232;ge de l'intellectuel, il d&#233;terre et ravive &#171; le savoir des gens &#187; qui est le savoir des luttes r&#233;elles et non pas telles que le philosophe voudrait qu'elles soient.&lt;br class='autobr' /&gt;
A quoi doit alors concr&#232;tement ressembler ce nivellement du rapport intellectuel/masses voulu par Foucault ? Quelle est sa conception du rapport th&#233;orie/pratique ? Lors de son entretien avec Deleuze, ce dernier le f&#233;licite pour avoir su rompre concr&#232;tement avec la posture surplombante de l'intellectuel l&#233;gislateur &#224; travers le c&#233;l&#232;bre dispositif du GIP auquel il a particip&#233; activement. Le principe du GIP, le Groupe d'Information sur les Prisons n'&#233;tait en effet pas de tenter d'appliquer &#224; la probl&#233;matique p&#233;nale une th&#233;orie pr&#233;alablement constitu&#233;e, mais de permettre aux prisonniers de prendre la parole par des t&#233;moignage et d'informer ainsi le grand public au sujet de leur situation dans le syst&#232;me carc&#233;ral. Il n'y avait pas de chef ou de porte-parole officiel pour ce groupe. L'intellectuel n'y avait pour seule fonction que d'&#234;tre d'un passeur en permettant &#224; d'autres de s'exprimer. C'est ce que Deleuze pointe tr&#232;s bien :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Quand vous avez organis&#233; le Groupe d'information sur les prisons, &#231;'a &#233;t&#233; sur cette base : instaurer les conditions o&#249; les prisonniers pourraient eux-m&#234;mes parler. Ce serait tout &#224; fait faux de dire [...] que vous passiez &#224; la pratique en appliquant vos th&#233;ories. Il n'y avait l&#224; ni application, ni projet de r&#233;forme [...]. Il y avait tout autre chose : un syst&#232;me de relais dans un ensemble, dans une multiplicit&#233; de pi&#232;ces et de morceaux &#224; la fois th&#233;oriques et pratiques. Pour nous, l'intellectuel th&#233;oricien a cess&#233; d'&#234;tre un sujet, une conscience repr&#233;sentante ou repr&#233;sentative. Ceux qui agissent et qui luttent ont cess&#233; d'&#234;tre repr&#233;sent&#233;s, f&#251;t-ce par un parti, un syndicat qui s'arrogeraient &#224; leur tour le droit d'&#234;tre leur conscience. Qui parle et qui agit ? C'est toujours une multiplicit&#233;, m&#234;me dans la personne qui parle ou qui agit. Nous sommes tous des groupuscules. Il n'y a plus de repr&#233;sentation, il n'y a que de l'action, de l'action de th&#233;orie, de l'action de pratique dans des rapports de relais ou de r&#233;seaux &#187; (6).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'explique Deleuze, c'est que le nouveau rapport th&#233;orie/pratique est d&#233;sormais horizontal et non plus vertical. L'intellectuel ne dit plus la v&#233;rit&#233; &#224; des masses qui n'en n'avaient pas encore conscience ; il ne repr&#233;sente pas pour elles les int&#233;r&#234;ts universels dont elles sont porteuses sans le savoir. Le GIP, r&#233;alise au contraire une forme de coordination horizontale et r&#233;ticulaire o&#249; chacun est &#224; la fois dans la th&#233;orie et dans la pratique : &lt;i&gt;les gens parlent&lt;/i&gt; et mettent eux-m&#234;mes du sens sur leur pratique et &lt;i&gt;les intellectuels agissent&lt;/i&gt; en leur fournissant l'occasion de parler. D'ailleurs, une fois que Foucault a estim&#233; que le GIP &#233;tait bien lanc&#233;, il s'est retir&#233; pour le laisser &#224; la gestion des prisonniers eux-m&#234;mes. La fonction de l'intellectuel, quand il entre dans l'ar&#232;ne politique, est donc celle d'un passeur. Mais, cela n'a-t-il pas des cons&#233;quences sur la mani&#232;re m&#234;me de penser la philosophie ?&lt;br class='autobr' /&gt; Il ne peut plus &#234;tre question pour Foucault de produire de grandes th&#233;ories explicatives du monde comme le fait l'intellectuel universel. Pour lui, la philosophie doit s'en tenir &#224; la &lt;i&gt;probl&#233;matisation&lt;/i&gt; c'est-&#224;-dire la critique du pr&#233;sent par l'indication des br&#232;ches, des failles ouvrant sur le changement. Ensuite, il doit laisser la place au simple citoyen :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le r&#244;le d'un intellectuel n'est pas de dire aux autres ce qu'ils ont &#224; faire. De quel droit le ferait-il ? Et souvenez-vous de toutes les proph&#233;ties, promesses, injonctions et programmes que les intellectuels ont pu formuler au cours des deux derniers si&#232;cles et dont on a vu maintenant les effets [&#8230;]. Il est [&#8230;] de r&#233;interroger les &#233;vidences et les postulats, de secouer les habitudes, les mani&#232;res de faire et de penser, de dissiper les familiarit&#233;s admises, [&#8230;] et, &#224; partir de cette reprobl&#233;matisation (o&#249; il joue son m&#233;tier sp&#233;cifique d'intellectuel) de participer &#224; la formation d'une volont&#233; politique (o&#249; il a son r&#244;le de citoyen &#224; jouer) &#187; (7)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce passage est particuli&#232;rement significatif car il concentre l'essentiel du positionnement foucaldien &#224; l'&#233;gard de la question du rapport th&#233;orie/pratique. En effet, il d&#233;nonce toute projection politique de la part de l'intellectuel comme autoritaire ou complice du pouvoir, il limite la pratique intellectuelle &#224; une d&#233;naturalisation des pratiques pr&#233;sentes et il affirme que la pratique de proposition et de changement est dite n'appartenir qu'aux seuls citoyens, distingu&#233;s des intellectuels.&lt;br class='autobr' /&gt;
Par ailleurs, pour ce qui concerne non pas seulement le philosophe, mais l'intervention de l'intellectuel en g&#233;n&#233;ral (sociologue, psychologue, travailleur social, physicien, etc.) il doit plut&#244;t, selon Foucault, prendre la forme inverse de l'intellectuel universel, &#224; savoir ce qu'il appelle l'&#171; intellectuel sp&#233;cifique &#187;. Ce dernier n'incarne pas la conscience de tous. Il est sp&#233;cialiste d'un domaine donn&#233; et intervient en tant que tel dans l'espace public pour d&#233;noncer les rapports de pouvoir qu'il voit s'exercer &#224; son niveau. Cet intellectuel, pour Foucault, a le m&#233;rite de ne pas prof&#233;rer des g&#233;n&#233;ralit&#233;s abstraites &#224; l'infini, mais de pouvoir traiter un probl&#232;me de fa&#231;on concr&#232;te et efficace. Le mod&#232;le de Foucault est le physicien nucl&#233;aire Robert Oppenheimer qui a d&#233;ploy&#233; beaucoup d'efforts pour d&#233;noncer l'usage fait de sa science (la bombe atomique) et qui a su int&#233;resser et mobiliser au del&#224; de son petit milieu car sa lutte sp&#233;cifique comportait un enjeu tr&#232;s large : la destruction atomique concerne en effet l'humanit&#233; dans son ensemble. Les luttes de l'intellectuel sp&#233;cifique, pour Foucault, ne sont donc pas isol&#233;es, mais dot&#233;es d'un potentiel de g&#233;n&#233;ralisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ranci&#232;re ou l'effacement du philosophe&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette conception d&#233;flationniste de l'intellectuel par Foucault va avoir une profonde influence, non seulement sur tous les h&#233;ritiers et disciples de ces deux auteurs, mais aussi sur un auteur original tr&#232;s important de nos jours, Jacques Ranci&#232;re, qui va radicaliser cette posture dans un ouvrage de 1983, intitul&#233; &lt;i&gt;Le philosophe et ses pauvres&lt;/i&gt;. Dans ce livre fameux, il d&#233;fend l'id&#233;e que les intellectuels, philosophes comme sociologues, sont intrins&#232;quement &#233;litistes. Marx, Sartre et Bourdieu sont pr&#233;sent&#233;s comme des avatars du philosophe-roi de Platon. Pour ce dernier, cela est bien connu, la cit&#233; id&#233;ale doit &#234;tre divis&#233;e en trois classes d'hommes qui remplissent des fonctions d&#233;termin&#233;es selon un ordre naturel immuable. Aussi, la classe inf&#233;rieure, ignorante et souvent passionnelle, doit-elle se consacrer au travail afin de pourvoir aux besoins &#233;conomiques de la cit&#233;. La classe sup&#233;rieure, quant &#224; elle, est compos&#233;e des philosophes, seuls et uniques d&#233;tenteurs du savoir de la justice et donc seuls aptes &#224; exercer le pouvoir &#8211; Platon r&#234;vait en effet d'une cit&#233; gouvern&#233;e par un philosophe-roi. Bref, il y a une stricte s&#233;paration des deux classes, des deux pratiques intellectuelle et manuelle, et jamais elles ne peuvent co&#239;ncider : en aucun cas un travailleur ne pourra r&#233;fl&#233;chir ou un philosophe travailler. On peut donc dire que la philosophie politique, d&#232;s le commencement, a eu pour fonction de faire le partage entre ceux qui savent, les philosophes, et ceux qui ne savent pas, les travailleurs, et donc entre ceux destin&#233;s &#224; commander et ceux qui ont a ob&#233;ir. &lt;br class='autobr' /&gt;
Or, selon Ranci&#232;re, c'est toute l'histoire de la pens&#233;e politique qui est hant&#233;e par cette sc&#232;ne primitive : de Platon &#224; Bourdieu, en passant par Marx et Sartre, la posture savante occidentale, a &#233;t&#233; structur&#233;e par cette exclusion originaire et, depuis, r&#233;p&#232;te ind&#233;finiment le geste de Platon. Pour aller &#224; l'essentiel, je me pr&#233;senterai uniquement sa critique de Marx. Selon lui, ce dernier voit les prol&#233;taires de fa&#231;on analogue au regard port&#233; par Platon sur la classe inf&#233;rieure et ce, paradoxalement, dans la mesure m&#234;me o&#249; il consid&#232;re que leur r&#244;le historique est de se soulever contre l'exploitation capitaliste. Cette id&#233;e s'&#233;claire quand on comprend que chez Marx, selon Ranci&#232;re, si le prol&#233;taire se soul&#232;ve ce n'est pas en vertu de qualit&#233;s positives qu'il aurait en lui et qu'il pourrait d&#233;ployer, mais uniquement &#224; cause de &lt;i&gt;ce qu'il n'est pas&lt;/i&gt; ou plut&#244;t &#224; cause du fait que pour Marx, le prol&#233;taire n'est &lt;i&gt;rien&lt;/i&gt; parce que le capitalisme l'a d&#233;pouill&#233; d'absolument tout. Dans l'explication marxienne du monde social, le prol&#233;taire appara&#238;t comme vid&#233; de tout attribut positif : &#171; le prol&#233;taire est celui &lt;i&gt;qui n'a qu'une seule chose &#224; faire&lt;/i&gt;, la r&#233;volution, et qui &lt;i&gt;ne peut pas ne pas la faire&lt;/i&gt; en fonction de ce qu'il est. Car ce qu'il est, c'est la pure perte de tout attribut, l'identit&#233; de l'&#234;tre et du non-&#234;tre (8) &#187;. Donc, conclut Ranci&#232;re, Marx traite ses pauvres comme Platon, c'est-&#224;-dire comme de simples rouages dans la machine explicative du philosophe et non comme des sujets cr&#233;atifs, capables d'initiatives propres et diverses.&lt;br class='autobr' /&gt;
En somme, la philosophie politique de Platon comme la critique de l'&#233;conomie politique de Marx, en tant qu'elles sont les activit&#233;s d'un type d'individus qui entend se distinguer comme intellectuel, comme th&#233;oricien &#224; l'activit&#233;&lt;i&gt; propre et s&#233;par&#233;e&lt;/i&gt;, distincte des autres activit&#233;s, notamment du travail manuel, ont pour d&#233;faut fondamental de r&#233;ifier les &#234;tres humains qu'elles prennent pour &lt;i&gt;objet&lt;/i&gt; de leur &#233;tude. M&#234;me si Marx, Sartre ou Bourdieu sont du c&#244;t&#233; des opprim&#233;s, leurs explications surplombantes en font non plus des sujets capables de penser par eux-m&#234;mes, mais des &lt;i&gt;objets&lt;/i&gt; soumis aux lois sociales que ces penseurs d&#233;gagent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette critique est radicale car elle remet en cause l'id&#233;e m&#234;me de l'intellectuel et d'une philosophie politique, c'est-&#224;-dire la possibilit&#233; m&#234;me de th&#233;oriser sur la politique et d'intervenir dans l'espace public en tant que th&#233;oricien. Pour Ranci&#232;re, toute tentative d'expliquer le monde sociopolitique est une entreprise de domination exerc&#233;e sur ceux qui ne sont pas en mesure de th&#233;oriser. L'&#339;uvre de Ranci&#232;re fait alors signe vers une entreprise a-th&#233;orique, vers un positionnement qu'on peut qualifier de &lt;i&gt;populiste&lt;/i&gt;, au sens o&#249; sa vis&#233;e est de s'effacer en tant qu'intellectuel, d'&#233;viter toute th&#233;orisation, et, &#224; la place, d'enregistrer et de diffuser les paroles et les pens&#233;es des travailleurs (ce qu'il fit notamment dans &lt;i&gt;La nuit des prol&#233;taires&lt;/i&gt;). Il devient comme une simple caisse de r&#233;sonnance, un instrument pour ceux-l&#224; qui vivent et agissent par eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Mis&#232;re de l'effacement&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les limites de la critique des intellectuels effac&#233;s &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Bien que l'effacement est motiv&#233; par de bonnes raisons, c'est une posture insatisfaisante dans la conjoncture politique actuelle. Face &#224; la pollution de l'espace public par des intellectuels r&#233;actionnaires et n&#233;olib&#233;raux qui ne rencontrent &#224; gauche qu'une opposition faible et peu audible, les postures &#224; la Ranci&#232;re, ou dans une moindre mesure, &#224; la Foucault et Deleuze, sont strat&#233;giquement inappropri&#233;es. Comme le dit Manuel Cervera-Marzal &#224; propos du mot de Deleuze que je vous citais en introduction : &#171; la sentence deleuzienne, aussi juste soit-elle, est incompl&#232;te. Car s'il est indigne de prendre la parole &#224; la place des opprim&#233;s, il est tout aussi indigne de se taire lorsqu'il y a oppression (9) &#187;. Bien &#233;videmment, ni Foucault, ni Deleuze, ni Ranci&#232;re ne se sont tus devant l'oppression. Ce qu'il faut comprendre &#61485; il convient de corriger ici le propos de Marzal &#61485; c'est plut&#244;t que la posture de ces trois grands philosophes, organise l'impuissance quand elle frappe d'invalidit&#233; la posture globalisante de proposition d'un monde meilleur. Et Foucault lui-m&#234;me &#233;tait conscient du risque encouru. Il &#233;crit, en effet ceci :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'intellectuel sp&#233;cifique rencontre des obstacles et s'expose &#224; des dangers. Danger de s'en tenir &#224; des luttes de conjoncture, &#224; des revendications sectorielles. Risque de se laisser manipuler par des partis politiques ou des appareils syndicaux menant ces luttes locales. Risque surtout de ne pas pouvoir d&#233;velopper ces luttes faute de strat&#233;gie globale et d'appuis ext&#233;rieurs. Risque aussi de n'&#234;tre pas suivi ou seulement par des groupes tr&#232;s limit&#233;s (10) &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Foucault jugeait qu'&#224; son &#233;poque ce risque n'&#233;tait pas tr&#232;s important, ou en tout cas pas insurmontable et que par un travail d'articulation des luttes locales avec des probl&#233;matiques plus g&#233;n&#233;rales, il &#233;tait possible de remporter des victoires r&#233;elles. Cependant, comme le note l'historien Shlomo Sand dans son r&#233;cent ouvrage, &lt;i&gt;La fin de l'intellectuel fran&#231;ais ?&lt;/i&gt;,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; l'invention de l'intellectuel sp&#233;cifique n'a malheureusement pas fonctionn&#233; comme Foucault l'avait envisag&#233; dans le courant des ann&#233;es 1970 [...]. En r&#233;alit&#233;, Robert Oppenheimer n'&#233;tait pas l'arch&#233;type de l'homme de science, il &#233;tait plut&#244;t une &lt;i&gt;exception&lt;/i&gt; au milieu de milliers d'autres savants qui ont continu&#233; &#224; produire et &#224; perfectionner les moyens modernes d'extermination sans exprimer de protestation ou de m&#233;contentement (si ce n'est, parfois, sur le niveau de r&#233;mun&#233;ration) (11) &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que Shlomo Sand d&#233;nonce ici, c'est la croissante et excessive sp&#233;cialisation en cours des intellectuels aujourd'hui, y compris des philosophes. Il parle des universit&#233;s de la fin du XXe si&#232;cle comme des &#171; grands cimeti&#232;res des &#233;rudits ind&#233;pendants et critiques &#187;. Puis il ajoute : &#171; La garantie de l'emploi, les brillantes carri&#232;res et la professionnalisation croissante n'ont pas engendr&#233; une nouvelle g&#233;n&#233;ration d'intellectuels [critiques] &#187;. Bien au contraire, la sp&#233;cialisation croissante a favoris&#233; une croissance de postures passives et d&#233;politis&#233;es &#171; produisant un savoir destin&#233;, avant tout, &#224; servir les pouvoirs en place et &#224; assurer ce monopole aux producteurs de savoir &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'&#233;tat des lieux&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, &#224; quoi a-t-on assist&#233; depuis la fin des ann&#233;es soixante dix ? Avec la lente agonie du marxisme orthodoxe, parall&#232;le &#224; celle de l'URSS, la culture politique de gauche elle-m&#234;me, qui donnait lieu &#224; l'intervention d'intellectuels critiques qui r&#233;clamaient de vivre dans un monde radicalement meilleur, s'est peu &#224; peu marginalis&#233;e. Ce qui a disparu &lt;i&gt;c'est l'utopisme&lt;/i&gt;, &#224; savoir le r&#234;ve d'une soci&#233;t&#233; meilleure &#8211; r&#234;ve qui est devenu soit le synonyme d'une volont&#233; totalitaire criminelle, soit un romantisme r&#233;volutionnaire risible. L'espace public m&#233;diatico-intellectuel est d&#233;sormais peupl&#233; par des types n&#233;olib&#233;raux et r&#233;actionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois cas exemplaires viennent &#224; l'esprit. Les nouveaux philosophes et leur antitotalitarisme ont achev&#233; de convaincre beaucoup de gens que tout r&#234;ve d'une soci&#233;t&#233; meilleur &#233;tait coupable et d&#233;j&#224; totalitaire en soi. La fondation Saint Simon : l'un des premiers think-thanks fran&#231;ais, explicitement antimarxiste, lanc&#233; par Fran&#231;ois Furet, alliant historiens, journalistes et banquiers. Parmi eux il y avait un pape du coll&#232;ge de France actuel, P. Rosanvallon. Tout ce beau monde a travaill&#233; sans rel&#226;che pour faire admettre la n&#233;cessit&#233; d'une soci&#233;t&#233; plus lib&#233;rale et plus flexible. Enfin, les derniers venus qui occupent surtout les radios et la t&#233;l&#233;vision : Onfray, Finkielkraut, Houellebecq, Bruckner, etc. qui oeuvrent avec une obstination effrayante &#224; enraciner dans les esprits le racisme le plus abject.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le probl&#232;me que je pose aujourd'hui est strat&#233;gique : dans une situation o&#249; l'id&#233;ologie n&#233;olib&#233;rale domine de fa&#231;on si &#233;crasante, o&#249; le racisme s'installe tranquillement comme dans les ann&#233;es trente, sans que personne ne s'en offusque, comment renverser la vapeur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;strong&gt;Souvenirs de Gramsci&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour relever ce d&#233;fi, une figure marxiste majeure est incontournable : Antonio Gramsci. &lt;br class='autobr' /&gt;
Gramsci &#233;crit au lendemain de l'av&#232;nement du fascisme et de la d&#233;faite de la gauche en Italie, ce qui, je trouve, fait un peu &#233;cho &#224; notre situation. Il essaye alors de comprendre pourquoi la gauche communiste en Occident, et surtout en Italie, n'a pas pu l'emporter contre le capitalisme et le fascisme alors que la structure capitaliste y &#233;tait bien d&#233;velopp&#233;e et m&#251;re pour la r&#233;volution, selon la doctrine marxiste standard. Contrairement aux marxistes orthodoxes qui n'attribuaient &#224; la culture que le statut d'id&#233;ologie, c'est-&#224;-dire des croyances collectives qui n'ont d'importance que secondaire par rapport aux structures &#233;conomiques (les rapports de production), Gramsci affirme qu'elle est tr&#232;s importante dans le processus de transformation historique des soci&#233;t&#233;s. Aussi, selon lui, si le mouvement ouvrier a &#233;chou&#233; provoquer la r&#233;volution en Occident, c'est parce que le socialisme n'a pas atteint le statut de culture politique h&#233;g&#233;monique, et que le lib&#233;ralisme, culture bourgeoise, a &#233;t&#233; maintenu dans ce statut. Autrement dit, selon Gramsci, aucune classe sociale dans l'histoire, n'a pu se maintenir au pouvoir sur une base purement &#233;conomique (ou par la force). Pour conserver son pouvoir, toute classe dominante a eu besoin d'un dispositif de normes culturelles &#224; faire partager &#224; toute la soci&#233;t&#233;, c'est-&#224;-dire des valeurs communes, pour susciter le consentement des masse. Or, c'est &#224; ce besoin fondamental de production d'une culture &lt;i&gt;h&#233;g&#233;monique&lt;/i&gt; que l'on doit l'existence d'intellectuels dans les soci&#233;t&#233;s humaines (pr&#234;tres, philosophes&#8230;). Leur fonction est pr&#233;cis&#233;ment de promouvoir une culture qu'ils pr&#233;sentent comme universelle. Si toute la soci&#233;t&#233; veut bien croire que ces valeurs sont universelles, alors la classe d'origine de l'intellectuel devient culturellement h&#233;g&#233;monique et consolide son pouvoir. &lt;br class='autobr' /&gt;
De fa&#231;on toute machiav&#233;lienne, Gramsci conclut qu'il faut que la culture socialiste devienne h&#233;g&#233;monique pour que la classe prol&#233;taire domine et qu'advienne le communisme. Et le r&#244;le de l'intellectuel critique est d'&#234;tre l'agent culturel d'imposition de l'h&#233;g&#233;monie socialiste. Il doit ainsi accompagner la classe r&#233;volutionnaire pour lui procurer la coh&#233;rence intellectuelle et culturelle dont elle a besoin pour devenir dominante. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'analyse gramscienne est pour nous tout &#224; fait pr&#233;cieuse : pour contrer l'intoxication de l'espace public intellectuel par un n&#233;olib&#233;ralisme et un racisme n&#233;ocolonial totalement h&#233;g&#233;moniques, il est aujourd'hui strat&#233;giquement n&#233;cessaire, pour les forces de gauche, c'est-&#224;-dire pour ceux qui sont domin&#233;s et qui luttent pour leur &#233;mancipation, de construire une contre&#8211;culture et de la r&#233;pandre de fa&#231;on globale et non plus de lutter dans les seuls secteurs isol&#233;s ou sp&#233;cifiques. Et pour ce faire, il nous faut donc &#224; nouveau la figure d'un intellectuel porteur de discours critiques globaux, destin&#233;s &#224; unir et &#224; renforcer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, l'analyse de Gramsci tombe &#233;videmment sous la critique des Foucault, Deleuze et Ranci&#232;re. En effet, l'intellectuel chez Gramsci joue vraiment le r&#244;le d'un cerveau pour un corps ouvrier qui ne pense pas par lui-m&#234;me, qui est incapable de produire par soi une culture conqu&#233;rante et victorieuse. L'analyse gramscienne est en ce sens traditionnellement marxiste : elle vient l&#233;gitimer et justifier la primaut&#233; du parti et de l'organisation sur la spontan&#233;it&#233; des masses. Son analyse est &lt;i&gt;in fine&lt;/i&gt; destin&#233;e &#224; l&#233;gitimer la domination de l'intellectuel dans la hi&#233;rarchie du parti communiste, en bas de laquelle on trouve un ouvrier passif attendant qu'on lui dise quoi penser et quoi faire. A suivre Gramsci, on risquerait donc de retomber dans l'aporie du Philosophie-Roi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes donc face &#224; un dilemme : ou bien nous r&#233;cusons la posture de l'intellectuel universel au motif parfaitement fond&#233; qu'il se transformera n&#233;cessairement en philosophe-roi qui d&#233;place la domination plut&#244;t qu'il ne la supprime ; ou bien, nous lui pr&#233;f&#233;rons, soit la posture du retrait et de l'effacement, soit celle de l'intellectuel sp&#233;cifique, mais nous tombons alors dans l'impuissance ou dans la d&#233;politisation et nous laissons le champs libre aux id&#233;ologues des classes dominantes. Dans tous les cas, nous retombons dans l'asservissement et l'&#233;mancipation semble se faire de plus en plus lointaine et improbable.&lt;br class='autobr' /&gt; Pour sortir de ce dilemme, il faudrait pouvoir r&#233;gler le probl&#232;me suivant : comment donner un r&#244;le d'&#233;claireur &#224; l'intellectuel, au sens d'&lt;i&gt;op&#233;rateur d'h&#233;g&#233;monie&lt;/i&gt;, sans qu'il ne se mue en philosophe-roi ? Comment orienter la pens&#233;e et l'action des non-intellectuels sans la commander ? Comment orienter sans guider, sans l&#233;gif&#233;rer ? Deleuze a-t-il le dernier mot quand il affirme qu'une parole intellectuelle totalisante adopte n&#233;cessairement le point de vue du pouvoir ? Ne peut-on envisager un intellectuel globalisant qui n'adopte point cette perspective ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Une r&#233;ponse &#224; cette question est possible. Elle se niche dans une forme de pens&#233;e oubli&#233;e, recouverte, &#224; la fois par un long XXe si&#232;cle marxiste orthodoxe qui en a fait une pens&#233;e non scientifique, puis par une longue nuit &#171; antitotalitaire &#187; et n&#233;olib&#233;rale qui l'a caricatur&#233;e en chim&#232;re dangereuse. Il s'agit de la pens&#233;e utopique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pour l'utopie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;L'utopie n'est pas la philosophie politique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour &#233;chapper &#224; notre dilemme, il faut, je crois, cesser de pratiquer la philosophie politique, en tout cas au sens classique de ce mot, au profit de la pens&#233;e utopique. La distinction de ces modes de pens&#233;e politique va en effet nous permettre de distinguer entre deux types de rapports entre intellectuels et masses. Il y a d'une part la &lt;i&gt;prescription&lt;/i&gt; qui implique n&#233;cessairement l'aporie du philosophe-roi et, d'autre part, &lt;i&gt;l'inspiration&lt;/i&gt; qui ne l'implique pas. &lt;br class='autobr' /&gt;
Tout d'abord, distinguons philosophie politique et utopie &#224; un niveau g&#233;n&#233;ral. Les deux ont certes le m&#234;me r&#233;f&#233;rent, la politique, mais la nature de leur discours diff&#232;re. La philosophie politique prend souvent la forme du trait&#233; ou de l'essai, ce qui signifie qu'elle est un discours &lt;i&gt;th&#233;orique et d&#233;monstratif&lt;/i&gt;. A la mani&#232;re des math&#233;maticiens, elle pose des pr&#233;misses et tire des conclusions. L'exemple paradigmatique du genre est &#233;videmment le &lt;i&gt;L&#233;viathan&lt;/i&gt; de Thomas Hobbes, le p&#232;re de la pens&#233;e politique moderne, dont le &lt;i&gt;modus operandi&lt;/i&gt; est calqu&#233; sur les math&#233;matiques. Il pose en effet comme &lt;i&gt;pr&#233;misses&lt;/i&gt; que la nature des hommes est d'&#234;tre toujours port&#233;s &#224; dominer autrui, ce qui les voue &#224; une guerre permanente. De l&#224; il &lt;i&gt;d&#233;duit&lt;/i&gt; la n&#233;cessit&#233; pour eux de se soumettre &#224; une autorit&#233; sup&#233;rieure absolue, l'Etat, qui assurera leur s&#233;curit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quant &#224; l'utopie, elle est en g&#233;n&#233;ral un &#233;crit de fantaisie d&#233;rivant un monde heureux (eu/topia) mais qui est en m&#234;me irr&#233;el car sans lieu (u/topia). L'utopie n'est donc pas une th&#233;orisation, mais une &lt;i&gt;fiction&lt;/i&gt;. Elle est un roman politique. Autrement dit, elle substitue la &lt;i&gt;description&lt;/i&gt;, ou plut&#244;t une &lt;i&gt;monstration&lt;/i&gt;, &#224; la d&#233;monstration. La vie meilleure n'est pas d&#233;duite mais rendue visible par des images. Ce que l'utopie cherche &#224; faire est une description d'une meilleure vie politique qu'elle figure par des images, &#224; la mani&#232;re d'une visite guid&#233;e dans les rues d'Utopie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette distinction est importante car elle va permettre de comprendre comment l'utopie peut nous sortir du dilemme de l'intellectuel. Si la philosophie politique ne peut qu'aboutir &#224; la reconduction de la s&#233;paration et distinction du philosophe-roi, c'est qu'elle se caract&#233;rise avant tout par une &lt;i&gt;qu&#234;te fondationnelle&lt;/i&gt; structur&#233;e par une &lt;i&gt;probl&#233;matique de la direction&lt;/i&gt; (12). Cela veut dire que la philosophie politique cherche &#224; formuler et &#224; fonder en raison des normes fondamentales desquelles elle &lt;i&gt;d&#233;duit&lt;/i&gt; des normes plus particuli&#232;res. Le tout est ensuite destin&#233; &#224; &lt;i&gt;diriger&lt;/i&gt; nos jugements et nos pratiques politiques. L'exemple fondateur est celui de Platon qui entend d&#233;couvrir ce qu'est la v&#233;ritable norme de justice. Ensuite, les jugements et les actions de chacun sont &lt;i&gt;command&#233;s&lt;/i&gt; par elle. Ce type de pens&#233;e politique va dominer la pens&#233;e occidentale jusqu'&#224; la p&#233;riode moderne avec Hobbes, Locke, Rousseau et Kant, refluer quelques peu avec l'apparition des pens&#233;es critiques et non prescriptives dans le sillage de Marx (qui lui substitue n&#233;anmoins les pr&#233;mices d'un scientisme autoritaire), puis r&#233;apparaitre dans les ann&#233;es soixante-dix aux USA sous la forme de la philosophie politique dite &#171; analytique &#187;, dont John Rawls est la figure tut&#233;laire et qui domine les d&#233;partements de philosophie politique aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;De la l&#233;gislation &#224; l'intensification&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit donc bien comment, dans sa structuration m&#234;me, la philosophie politique suppose une posture de surplomb. En effet, la &lt;i&gt;probl&#233;matique de la direction &lt;/i&gt; qui la structure implique de construire des &lt;i&gt;normes&lt;/i&gt; pour la pratique politique, ce qui en fait une d&#233;marche avant tout &lt;i&gt;prescriptive&lt;/i&gt; : le philosophe &lt;i&gt;l&#233;gif&#232;re&lt;/i&gt; sur ce qui doit &#234;tre en &lt;i&gt;d&#233;duisant&lt;/i&gt; &#224; partir d'une situation id&#233;ale ou non-id&#233;ale, un &lt;i&gt;imp&#233;ratif&lt;/i&gt; pratique qui doit d&#233;terminer la &lt;i&gt;volont&#233;&lt;/i&gt; en vue d'un &lt;i&gt;ordre juste&lt;/i&gt;. A l'oppos&#233;, l'utopie n'est pas caract&#233;ris&#233;e par une qu&#234;te fondationnelle et encore moins par une probl&#233;matique de la direction. La sienne est celle de &lt;i&gt;l'imagination&lt;/i&gt;. Elle implique la cr&#233;ation d&lt;i&gt;'images utopiques&lt;/i&gt; de pratiques politiques. C'est pourquoi cette approche est avant tout &lt;i&gt;inspiratrice&lt;/i&gt; et non prescriptive : l'utopiste &lt;i&gt;imagine&lt;/i&gt; une soci&#233;t&#233; meilleure en &lt;i&gt;montrant&lt;/i&gt; une &lt;i&gt;virtualit&#233;&lt;/i&gt; pratique (et non en d&#233;duisant un imp&#233;ratif) qui puisse animer et intensifier le &lt;i&gt;d&#233;sir&lt;/i&gt; de l'&lt;i&gt;&#233;mancipation&lt;/i&gt; qui existe toujours d&#233;j&#224;, sous diff&#233;rentes, formes, dans la vie des gens. Ce d&#233;sir qui circule au sein des masses, appelons le &#171; utopisme &#187;. Tout humain porte &#171; son &#233;toile utopique dans le sang &#187;, pour reprendre une belle formule d'Ernst Bloch.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'utopie est, je crois, une forme d'orientation de l'action qui n'est pas prescriptive et qui &#233;vite donc l'aporie du philosophe-roi. On a tort de voir en elle la simple illustration de principes normatifs forts, c'est-&#224;-dire un Id&#233;al. Il faut insister sur le fait que son caract&#232;re fictif n'est pas accidentel ou instrumental, il est au contraire constitutif d'une pens&#233;e politique &lt;i&gt;sui generis&lt;/i&gt; parfaitement consistante. L'utopie n'&lt;i&gt;est pas&lt;/i&gt; un trait&#233; de philosophie politique, encore moins son illustration. Elle substitue la description d'un monde imaginaire meilleur &#224; la d&#233;duction de principes normatifs. Or, son caract&#232;re d'image, par sa singularit&#233;, lui interdit de fonctionner comme un principe normatif, qui suppose l'universalit&#233; et la n&#233;cessit&#233;. Elle n'est donc pas une r&#232;gle pour une volont&#233;, mais une image non pas pour, mais &lt;i&gt;du&lt;/i&gt; d&#233;sir d'&#233;mancipation. Par d&#233;sir, il faut entendre non pas le mouvement vers ce dont on manque, pas plus que le mouvement de pers&#233;v&#233;rer dans son &#234;tre comme le dit Spinoza, mais l'impulsion &#224; devenir autre que ce que l'on est. Or, l'utopie est par excellence la cristallisation, sous forme &#233;crite ou parl&#233;e (ou autre), de ce d&#233;sir. Elle transfigure l'utopisme, c'est-&#224;-dire le d&#233;sir r&#233;el de transformation d&#233;j&#224; pr&#233;sent sous formes d'images d&#233;sirantes dans les masses, en le projetant, par une mise en sc&#232;ne romanesque, dans un monde o&#249; sa cr&#233;ativit&#233; est sans limites, avec ses fulgurances comme ses bizarreries baroques et ses exc&#232;s. Cette projection, est le lieu d'une confluence des flux d&#233;sirants dispers&#233;s dans la soci&#233;t&#233; qui leur permet de converger dans une lutte commune, de se nouer les uns aux autres, sans se r&#233;duire aux &#233;l&#233;ments d'un Tout sup&#233;rieur r&#233;gl&#233; par un principe d'ordre. Ce faisant, l'utopie est un catalyseur : sa vocation est de susciter l'intensification de l'utopisme puis la d&#233;tonation du d&#233;sir r&#233;el d'&#233;mancipation qui l'anime, et non la r&#233;gulation d'une volont&#233; libre comme veut le faire la philosophie politique classique et contemporaine qui cherche toujours &#224; produire des imp&#233;ratifs normatifs pour des volont&#233;s qui doivent consentir et ob&#233;ir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour se convaincre du caract&#232;re non prescriptif mais pleinement politique de &lt;i&gt;l'utopie&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire de son caract&#232;re non autoritaire, il faut en passer par une relecture de &lt;i&gt;L'Utopie&lt;/i&gt; de Thomas More. Je suis ici certaines indications de Miguel Abensour (13) qui avance en ce sens que L'Utopie n'est pas une &#171; mise en forme d'un programme politique ou d'un mod&#232;le de soci&#233;t&#233; &#187;, autrement dit d'un plan d'action disciplinant une volont&#233;, mais une forme d'&#233;criture qui est tout de m&#234;me &#171; politique, non par ce qu'elle dit &#8211; ses propositions, ses th&#232;ses ou ses th&#232;mes &#8211; mais dans l'effectuation m&#234;me de son dire &#187; (14). En effet, dans la mesure o&#249; l'utopie est une image, elle ne dit pas ce qu'on doit faire, contrairement &#224; la philosophie politique qui g&#233;n&#232;re sinon des programmes, du moins des mod&#232;les que l'on &lt;i&gt;doit&lt;/i&gt; suivre. Mais quelle est cette politique de l'utopiste qui ne dit pas quoi faire ? Elle est celle qu'Abensour nomme la &#171; voie oblique &#187;, c'est-&#224;-dire un art d'&#233;crire qui oriente de mani&#232;re d&#233;tourn&#233;e au lieu de formuler des principes de fa&#231;on directe. Sans aller dans le d&#233;tail de la tr&#232;s riche lecture d'Abensour, je voudrais pointer rapidement deux &#233;l&#233;ments significatifs.&lt;br class='autobr' /&gt;
i) &lt;i&gt;L'Utopie&lt;/i&gt; de More, au contraire d'un trait&#233; de philosophie politique qui aime l'univocit&#233; de la syst&#233;maticit&#233; d&#233;monstrative, est ambivalente et polymorphe car elle m&#233;lange plusieurs registres sans qu'aucun ne l'emporte sur l'autre : r&#233;cit de voyage imaginaire, satire, sotie, trait&#233; du meilleur r&#233;gime politique, com&#233;die et projet de l&#233;gislation id&#233;ale. Par moments id&#233;alis&#233;e, &#224; d'autres moqu&#233;e ou critiqu&#233;e (le nom &#171; Hythlod&#233;e &#187;, celui du voyageur revenant de l'&#238;le d'utopie, signifie &#171; expert en bavardages &#187;), &lt;i&gt;L'Utopie&lt;/i&gt; ne produit donc rien de tel qu'un id&#233;al politique &#233;vident qui nous prescrirait clairement quoi faire.&lt;br class='autobr' /&gt;
ii) Ensuite, il faut bien prendre la mesure de la c&#233;l&#232;bre phrase finale de &lt;i&gt;L'Utopie&lt;/i&gt; : &#171; sans pouvoir donner mon adh&#233;sion &#224; tout ce qu'a dit cet homme [...] je reconnais bien volontiers qu'il y a dans la r&#233;publique utopienne bien des choses que je souhaiterais voir dans nos cit&#233;s. Je le souhaite, plut&#244;t que je ne l'esp&#232;re &#187; (15). Ultime farce de Thomas More. Par ce brouillage volontaire de sa position, il est clair ici qu'il refuse le statut de mod&#232;le imp&#233;rieux &#224; sa cit&#233; radieuse. &lt;br class='autobr' /&gt;
On peut alors dire que l'utopie de More met en sc&#232;ne le d&#233;sir de changement qui l'animait, lui et ses amis humanistes, et que cette mise en sc&#232;ne est &lt;i&gt;oblique&lt;/i&gt;. Cette obliquit&#233; peut &#234;tre interpr&#233;t&#233;e de deux fa&#231;ons. Pour Abensour, More l'adopte parce qu'il s'agit de ne pas heurter l'autorit&#233; de l'opinion traditionnelle, toujours prompte &#224; mettre &#224; mort un libre peseur trop hardi, cr&#233;ant ainsi, par son texte truqu&#233;, un espace o&#249; lui et ses complices s'entendraient, se reconnaitraient secr&#232;tement. Or, il est regrettable de r&#233;duire la politique utopique &#224; une mesquine tactique de dissimulation. Il faut aller plus loin : cette mise en sc&#232;ne utopique est oblique pour deux autres raisons. D'abord, parce qu'en transfigurant le d&#233;sir singulier d'&#233;mancipation d'un collectif d'humanistes auquel il appartient, Thomas More ne se positionne pas en surplomb. Il ne fait que prolonger un mouvement d&#233;j&#224; l&#224;, r&#233;el, mat&#233;riel, dans lequel lui-m&#234;me est pris. Ensuite, parce que le d&#233;sir d'&#233;mancipation est expos&#233; de fa&#231;on ambivalente dans l'utopie : s'y manifeste &#224; la fois la toute puissance de son inventivit&#233; &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; simultan&#233;ment la satire de ses propres fantaisies. Nulle part on n'y trouvera ce qui doit &#234;tre fait &lt;i&gt;en v&#233;rit&#233;&lt;/i&gt;. L'utopie est l'image du &lt;i&gt;d&#233;sir&lt;/i&gt; d'&#233;mancipation dans toute sa cr&#233;ativit&#233; et son exub&#233;rance qu'elle vise &#224; intensifier tout en restant &lt;i&gt;lucide&lt;/i&gt; quant &#224; son illimitation. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je voudrais maintenant terminer en tirant de ces consid&#233;rations une distinction entre deux types d'intelligence de la politique et donc d'intellectuels. &lt;br class='autobr' /&gt;
i) La philosophie politique classique et contemporaine correspondent &#224; une volont&#233; d'ordre : faire d'une pluralit&#233; de volont&#233;s en conflit une unit&#233; bien ordonn&#233;e (16) (&lt;i&gt;e pluribus unum&lt;/i&gt;) en en soumettant le fonctionnement &#224; un ou des principes directeurs. Plus pr&#233;cis&#233;ment, cette approche est une &lt;i&gt;philosophie de la police&lt;/i&gt;. Par police, Ranci&#232;re d&#233;signe un processus de gouvernement qui &#171; consiste &#224; organiser le rassemblement des hommes en communaut&#233; et leur consentement et repose sur la distribution hi&#233;rarchique des places et des fonctions &#187; (17). La philosophie de la police est donc la pens&#233;e qui suspend l'existence d'une communaut&#233; &#224; un principe qui en commande l'ordre. A la diff&#233;rence de Ranci&#232;re cependant, je ne crois pas que cet ordre soit n&#233;cessairement hi&#233;rarchique. Il peut &#233;galement &#234;tre &#171; &#233;galitaire &#187;. En effet, l'&#233;galit&#233; peut fonctionner comme un op&#233;rateur permettant une mise en ordre fonctionnelle et stable d'une multitude humaine, comme dans les soci&#233;t&#233;s d&#233;mocratiques. Aussi, l'objet propre de la philosophie de la police est-il le &lt;i&gt;r&#233;gime&lt;/i&gt;, i.e. un ordre sociopolitique fonctionnel, stable et juste. Ce peut &#234;tre, selon les philosophes et les &#233;poques, la monarchie, l'aristocratie ou la d&#233;mocratie. La qu&#234;te du (meilleur) r&#233;gime, la recherche de l'ordre (juste), est ce qui caract&#233;rise principalement la pens&#233;e politique occidentale. &lt;br class='autobr' /&gt;
ii) La pens&#233;e politique utopique, quant &#224; elle, renvoie &#224; un &lt;i&gt;d&#233;sir d'&#233;mancipation&lt;/i&gt;. Son objet n'est pas l'&#233;tablissement d'un ordre sociopolitique, fut-il juste, mais de penser, d'accompagner un &lt;i&gt;processus&lt;/i&gt; pluriel et illimit&#233;. Elle le fait par sa dimension critique en approfondissant les br&#232;ches que creusent les luttes pour miner l'ordre du pr&#233;sent. Son &#233;l&#233;ment est celui du conflit et non de la paix. Elle le fait aussi par sa dimension projective pour orienter, inspirer les d&#233;sirs d'&#233;mancipation par leur transfiguration dans des fictions exub&#233;rantes et g&#233;n&#233;reuses qui permettent, par l'enthousiasme qu'elles g&#233;n&#232;rent, de les intensifier et de les faire confluer. L'intellectuel utopiste n'est pas un donneur de le&#231;ons ou d'ordres, ni un passeur effac&#233;, c'est un entremetteur qui arrange des rencontres. Ainsi, l'objet propre de cette approche n'est pas le r&#233;gime, mais un &lt;i&gt;processus&lt;/i&gt;, celui de l'&#233;mancipation. Or, ce dernier je ne le nomme pas d&#233;mocratie, mais &lt;i&gt;communisme&lt;/i&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
En quoi le communisme n'est pas un ordre ? Apr&#232;s tout, les exp&#233;riences du XXe si&#232;cle ont plut&#244;t montr&#233; qu'il &#233;tait le pire des ordres. Je dirais que c'&#233;tait pr&#233;cis&#233;ment l'erreur des marxistes au pouvoir en URSS ou ailleurs que d'avoir con&#231;u le communisme comme un r&#233;gime, un ordre. Mais si l'on interroge les textes de Marx, le communisme prend une toute autre allure. La c&#233;l&#232;bre d&#233;claration de &lt;i&gt;L'id&#233;ologie allemande&lt;/i&gt; peut &#234;tre lue dans ce sens : &#171; [le communisme] n'est pour nous ni un &#233;tat qui doit &#234;tre cr&#233;&#233;, ni un id&#233;al sur lequel la r&#233;alit&#233; devra se r&#233;gler. Nous appelons communisme le mouvement r&#233;el qui abolit l'&#233;tat actuel &#187;. On retrouve l&#224; trois &#233;l&#233;ments qui ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; avanc&#233;s : i) il n'est pas un &#233;tat, donc un ordre stabilis&#233; et sans mouvement ; ii) cet &#233;tat n'a pas &#224; &#234;tre fabriqu&#233; conform&#233;ment &#224; un id&#233;al qui prescrirait son devoir &#224; la volont&#233; ; iii) il est un mouvement effectif d'&#233;mancipation, c'est-&#224;-dire le processus r&#233;el, mat&#233;riel, par lequel les masses s'affrontent quotidiennement &#224; l'ordre du monde et cr&#233;ent au jour le jour de nouvelles formes de vie dont l'utopie donne une image en le mettant en sc&#232;ne. Aussi, l'&#233;galit&#233; qui est en jeu dans le communisme diff&#232;re fondamentalement de son ombre d&#233;mocratique : l&#224; o&#249; celle-ci est fonctionnelle et vise une stabilit&#233;, fut-elle juste, celle-l&#224; est conflictuelle et vise une transformation radicale.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une des mani&#232;res qu'a aujourd'hui l'intellectuel critique de sortir du dilemme de l'autoritarisme et de l'impuissance est de se faire utopiste. L'utopie, en effet, est l'occasion de penser sans donner d'ordres. Mais, elle est aussi un moyen puissant pour faire converger les d&#233;sirs dispers&#233;s de transformation communiste du monde et leur donner une port&#233;e globale. C'est l'utopie qui pourra faire confluer toutes les luttes sp&#233;cifiques : f&#233;minismes, antiracismes, anticapitalismes, &#233;cologie, lutte contre les prisons, l'autoritarisme scolaire, etc. car elle peut leur fournir un horizon commun. Elle est un moyen puissant pour g&#233;n&#233;rer une nouvelle h&#233;g&#233;monie de gauche qu'on pourrait &#224; nouveau appeler communisme, ce qui pourra tenir t&#234;te, sinon renverser, l'h&#233;g&#233;monie capitaliste et raciste qui domine aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'intellectuel utopiste peut mener ce combat sans prendre de position de surplomb car, en r&#233;alit&#233;, son travail ne n&#233;cessite aucune s&#233;paration entre th&#233;orie et pratique. En effet, les images de l'&#233;mancipation ne sont pas des v&#233;rit&#233;s complexes &#224; obtenir, par une longue formation universitaire et que les masses, par leur manque de capital culturel, seraient incapables de saisir par elles-m&#234;mes. Au contraire, celles-ci, dans leurs vies les plus concr&#232;tes, sont les premi&#232;res utopistes. Si aujourd'hui, elles sont frapp&#233;es de m&#233;lancolie, apr&#232;s trente ans d'impuissance savamment organis&#233;e par l'ordre n&#233;olib&#233;ral, le r&#244;le de l'utopiste n'est pas de &lt;i&gt;d&#233;mystifier&lt;/i&gt; leurs consciences encombr&#233;es de mensonges en leur d&#233;voilant la v&#233;rit&#233;, mais de les &lt;i&gt;s&#233;duire&lt;/i&gt; pour aviver en eux le d&#233;sir de se cr&#233;er une autre vie, pour g&#233;n&#233;rer l'enthousiasme de la r&#233;volte. En figurant son propre d&#233;sir, l'utopiste ose et ce faisant invite les autres &#224; faire comme lui. C'est pr&#233;cis&#233;ment sur fond sur cette dimension de contagion que les socialistes utopiques du XIXe si&#232;cle comptaient quand ils d&#233;fendaient l'id&#233;e qu'&#224; la vue de leurs petites communaut&#233;s heureuses, tous les autres hommes voudraient faire de m&#234;me. On a souvent moqu&#233; cette dimension, comme Marx et Engels qui la qualifiant de na&#239;ve, mais il faut rappeler qu'elle a eu sa r&#233;alit&#233;, car les communaut&#233;s utopiques se sont r&#233;ellement multipli&#233;es &#224; cette &#233;poque. Et si elles n'ont pas fait advenir le r&#232;gne du bonheur sur toute la terre, elles ont n&#233;anmoins contribu&#233; &#224; renforcer le d&#233;sir communiste de transformation sociale qui a eu des effets positifs bien r&#233;els, dont nous b&#233;n&#233;ficions encore aujourd'hui &#224; divers niveaux ; comme ce droit du travail qu'on cherche aujourd'hui &#224; supprimer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 - Foucault, &#171; La fonction politique de l'intellectuel &#187;, &lt;i&gt;Dits Ecrits&lt;/i&gt;, Tome III n&#176;184.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 - &lt;i&gt;&#034;Les intellectuels et le pouvoir&#034;&lt;/i&gt;, Michel Foucault L'Arc, no 49 : Gilles Deleuze, 2e trimestre 1972&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 - &#171; Entretien avec Michel Foucault &#187;, &lt;i&gt;Dits Ecrits&lt;/i&gt; Tome III n&#176;192.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 - De L'impossible prison N&#176;278.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 - &#171; Entretien avec Michel Foucault &#187; fin 1978, &lt;i&gt;DE&lt;/i&gt; IV, n&#176;281.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 - &lt;i&gt;&#034;Les intellectuels et le pouvoir&#034;&lt;/i&gt;, Michel Foucault L'Arc, no 49 : Gilles Deleuze, 2e trimestre 1972&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7 - &#171; Le souci de la v&#233;rit&#233; &#187; (entretien avec F. Ewald), Magazine litt&#233;raire, no 207, mai 1984, pp. 18-23.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 - Ranci&#232;re,&lt;i&gt; Le philosophe et ses pauvres&lt;/i&gt;, Garnier-Flammarion, p. 122&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9 - Manuel Cervera-Marzal, &lt;i&gt;Pour un suicide des intellectuels&lt;/i&gt;, Textuel, p. 104.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10 - &#171; La fonction politique de l'intellectuel &#187;, &lt;i&gt;Dits Ecrits,&lt;/i&gt; Tome III n&#176;184.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11 - Shlomo Sand, &lt;i&gt;La fin de l'intellectuel fran&#231;ais ? De Zola &#224; Houellebecq&lt;/i&gt;, La D&#233;couverte, 2016.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12 - David Owen, &#171; Reasons and Practices of Reasoning : on the analytic/continental distinction in political philosophy &#187;, in &lt;i&gt;European Journal of Political Theory&lt;/i&gt;, May 25, 2015.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13 - Miguel Abensour, &#171; Thomas More ou la voie oblique &#187;, in L'utopie, de Thomas More &#224; Walter Benjamin, Sens &amp; Tonka, 2009. 1e ed. 2000.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p. 29.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15 - Thomas More, &lt;i&gt;L'Utopie&lt;/i&gt;, Garnier-Flammarion, Paris, 1987, p. 234.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16 - La finalit&#233; de cet ordre est diverse selon les auteurs, le bonheur, la s&#233;curit&#233; ou paix sociale, la justice, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17 - &lt;i&gt;Aux bords du politique&lt;/i&gt;, Folio, p. 112.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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