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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Le philosophe et sa pl&#232;be : l'utopisme, par-del&#224; la l&#233;gislation ou l'effacement.</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ali Kebir</dc:creator>


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&lt;p&gt;&#171; Le monde ou rien, rien que le monde &#187;. &#171; (G)R&#234;ve g&#233;n&#233;ral &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Graffitis &lt;br class='autobr' /&gt;
R&#233;sum&#233; : &lt;br class='autobr' /&gt; Le philosophe est aujourd'hui fait face &#224; un dilemme fatal : d'un c&#244;t&#233;, il a souvent adopt&#233; la posture du &#171; philosophe-roi &#187; en pr&#233;tendant l&#233;gif&#233;rer, i.e. dire aux masses pl&#233;b&#233;iennes ce qu'elles ont &#224; faire. C'est donc avec raison qu'on a d&#233;nonc&#233;, &#224; partir de mai 68, son autoritarisme. Mais, d'un autre c&#244;t&#233;, le philosophe critique, aujourd'hui, tombe dans le d&#233;faut inverse : pour &#233;viter la posture (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=16" rel="tag"&gt;Foucault&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=17" rel="tag"&gt;Ranci&#232;re&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=18" rel="tag"&gt;Abensour&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=19" rel="tag"&gt;pl&#232;be&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=20" rel="tag"&gt;philosophe-roi&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Le monde ou rien, rien que le monde&lt;/i&gt; &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; &lt;i&gt;(G)R&#234;ve g&#233;n&#233;ral&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Graffitis&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;R&#233;sum&#233;&lt;/strong&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le philosophe est aujourd'hui fait face &#224; un dilemme fatal : d'un c&#244;t&#233;, il a souvent adopt&#233; la posture du &#171; philosophe-roi &#187; en pr&#233;tendant &lt;i&gt;l&#233;gif&#233;rer&lt;/i&gt;, i.e. dire aux masses pl&#233;b&#233;iennes ce qu'elles ont &#224; faire. C'est donc avec raison qu'on a d&#233;nonc&#233;, &#224; partir de mai 68, son autoritarisme. Mais, d'un autre c&#244;t&#233;, le philosophe critique, aujourd'hui, tombe dans le d&#233;faut inverse : pour &#233;viter la posture patricienne de surplomb, il a tendance &#224; volontairement s'effacer pour seulement observer ou critiquer, sans jamais proposer. Or, ce positionnement a notamment produit le vide qui a permis aux charlatans n&#233;oconservateurs de saturer l'espace public (BHL, &amp; co). Il me semble donc n&#233;cessaire de r&#233;habiliter la figure de l'intellectuel &#233;claireur de la pl&#232;be mais sans reproduire le sch&#233;ma du philosophe-roi. Je montrerai que c'est par le recours &#224; la pens&#233;e imaginative de l'utopie que cela est possible. Car, l'intellectuel utopiste, loin de commander, ne fait que prolonger et intensifier, par l'image d'une soci&#233;t&#233; meilleure, le d&#233;sir de transformation qui lui pr&#233;existe au sein de la pl&#232;be.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Introduction&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais traiter de la vielle question du rapport entre th&#233;orie et pratique, ou, en termes plus sociologiques, entre les intellectuels et les masses. Plus pr&#233;cis&#233;ment, c'est d'une difficult&#233; sp&#233;cifique de ce rapport que je souhaite parler, &#224; savoir du dilemme qui risque de paralyser tout intellectuel qui entend contribuer, &#224; son niveau, &#224; la transformation sociale et &#224; l'&#233;mancipation. Ce dilemme est celui de savoir comment &#233;clairer gr&#226;ce &#224; un savoir qu'on a accumul&#233; tout en ne s'&#233;levant pas &#224; une position de surplomb ? Ne faudrait-il pas, &#224; l'inverse, par souci d&#233;mocratique, ne pas m&#233;priser les masses et faire confiance &#224; leur capacit&#233; &#224; s'&#233;clairer elles-m&#234;mes ? Mais, ce faisant, on ne ferait que repousser le probl&#232;me. En effet, l'effacement de l'intellectuel, qui semble &#234;tre l'option choisie par beaucoup de penseurs radicaux issus de la g&#233;n&#233;ration 68 (je pense &#224; Michel Foucault, mais aussi et surtout &#224; Jacques Ranci&#232;re) a laiss&#233; un vide dans la sph&#232;re publique en favorisant soit un repli dans l'acad&#233;misme et son &#171; s&#233;rieux &#187;. Or, ce vide fut rempli par des figures m&#233;diatiques d&#233;magogiques et r&#233;actionnaires, comme les Onfray, les Finkielkraut et les BHL. Le dilemme se d&#233;place alors, mais reste entier : comment ne pas parler au nom des autres, mais ne pas non plus rester silencieux face aux scandales r&#233;p&#233;t&#233;s de l'assujettissement ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour poser le probl&#232;me de mani&#232;re un peu plus concr&#232;te il faut repartir de la figure de Sartre. Comment ne pas &#233;voquer, pour aborder cette question, l'image d'Epinal qu'est devenue la photographie de Sartre haranguant les ouvriers de Billancourt debout sur un tonneau ? Cette image illustre parfaitement l'intellectuel tel qu'il &#233;tait compris au XXe si&#232;cle et que Foucault a appel&#233; &#171; l'intellectuel universel &#187;, c'est-&#224;-dire celui qui se fait le porte-parole des int&#233;r&#234;ts universels du prol&#233;tariat (donc de l'humanit&#233;) et qui se charge en m&#234;me temps d'en faire prendre conscience &#224; ce dernier. Autrement dit, le mod&#232;le intellectuel classique, au moins depuis Zola et son &#171; J'accuse &#187;, est celui du &#171; ma&#238;tre de v&#233;rit&#233; et de justice1 &#187; qui pr&#233;tendait &#234;tre la conscience de tous et parler pour tous. Plus pr&#233;cis&#233;ment, un tel intellectuel est un &lt;i&gt;l&#233;gislateur&lt;/i&gt; qui pr&#233;tend &lt;i&gt;savoir&lt;/i&gt; ce que les autres &lt;i&gt;doivent&lt;/i&gt; faire. On peut alors parler de philosophe-roi. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais dans l'atmosph&#232;re antiautoritaire de mai 1968, on a commenc&#233; &#224; se m&#233;fier de toute figure d'autorit&#233; ou d'exception. Tout comme le PCF et sa structuration hi&#233;rarchique &#233;taient &#233;branl&#233;s par le gauchisme, de m&#234;me les intellectuels comme Sartre sont contest&#233;s par une nouvelle g&#233;n&#233;ration de penseurs. Pour Foucault comme Deleuze, personne ne peut repr&#233;senter tous les autres. Dans un c&#233;l&#232;bre &#233;change qu'ils eurent au sujet de l'intellectuel, Deleuze d&#233;non&#231;ait &#226;prement &#171; l'indignit&#233; de parler pour les autres &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est cette &#233;thique intellectuelle du retrait, du respect de la parole des subalternes, qui perdure &#224; gauche aujourd'hui. Si elle a &#233;t&#233; d&#233;velopp&#233;e pour de bonnes raisons, notamment contre un certain marxisme passablement autoritaire, il n'en demeure pas moins qu'elle pose probl&#232;me dans notre conjoncture actuelle o&#249; les penseurs critiques ont fait place aux bavardages et gesticulations des nouveaux r&#233;actionnaires Ce sont actuellement les Onfray, les Finkielkraut, les Houellebecq et les Bruckner qui ass&#232;nent leurs obsc&#233;nit&#233;s &#224; longueur d'onde aux oreilles du grand public. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'enjeu est donc pour la pens&#233;e critique d'articuler les conditions qui permettraient de vaincre ces charlatans. Or, pour ce faire, il faut repenser le r&#244;le de l'intellectuel en g&#233;n&#233;ral, et du philosophe en particulier de sorte &#224; &#233;viter le double &#233;cueil de l'autorit&#233; et de l'effacement. La pr&#233;sente r&#233;flexion n'entend pas &#233;puiser cette t&#226;che, mais y contribuer. Trois temps composent son mouvement. Dans un premier temps, je t&#226;cherai de comprendre les ressorts de la critique faite &#224; la figure classique de l'intellectuel, celle du philosophe l&#233;gislateur. Ensuite, je marquerai les limites non pas tant des critiques du philosophe-roi, dont on verra que je les partage pleinement, que des cons&#233;quences qui en ont &#233;t&#233; tir&#233;es, notamment par Jacques Ranci&#232;re. Enfin, on tentera de reformuler la compr&#233;hension du r&#244;le du philosophe en rapport aux masses. Exit la l&#233;gislation au profit de l'utopisme. Je vais essayer de montrer que la pens&#233;e utopique, contrairement &#224; la philosophie politique classique, est intrins&#232;quement non autoritaire. Elle permet &#224; la fois de combler le vide intellectuel de l'espace public par de nouvelles projections de mondes &#233;mancip&#233;s et d'&#233;chapper &#224; l'&#233;cueil de la position de surplomb. Car, l'intellectuel utopiste, loin de commander, ne fait que prolonger et intensifier, par l'image d'une soci&#233;t&#233; meilleure, le d&#233;sir de transformation qui lui pr&#233;existe au sein de la pl&#232;be.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Contre le philosophe-roi.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une mani&#232;re devenue classique de rentrer dans le d&#233;bat du rapport entre les intellectuels et les masses est d'en passer par la critique formul&#233;e par Foucault (et Deleuze) contre l'intellectuel classique incarn&#233; par Sartre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Foucault et Deleuze contre Sartre.&lt;/strong&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Au cours des ann&#233;es soixante dix, la nouvelle g&#233;n&#233;ration de philosophes qu'incarnent Deleuze et Foucault s'en prennent &#224; la figure classique de l'intellectuel. Celui-ci est d&#233;fini comme un &#171; ma&#238;tre de justice &#187; qui pr&#233;tend d&#233;tenir le secret de la v&#233;ritable justice valant pour toute l'humanit&#233;. Cette figure pr&#233;suppose une certaine hi&#233;rarchie : d'une part, celle de la pr&#233;s&#233;ance de la th&#233;orie sur la pratique et d'autre part, celle du th&#233;oricien sur les masses &#224; qui est d&#233;volu l'agir. La th&#233;orie dit donc ce qui doit &#234;tre et la pratique, les gens, n'auraient plus qu'&#224; appliquer : &#171; L'intellectuel disait le vrai &#224; ceux qui ne le voyaient pas encore et au nom de ceux qui ne pouvaient pas le dire (2) &#187;. C'est pourquoi, on peut qualifier l'intellectuel classique de l&#233;gislateur. Et Foucault ne s'y est pas tromp&#233;. Dans un entretien de 1976, intitul&#233;&lt;i&gt; La fonction politique de l'intellectuel&lt;/i&gt;, il fait remonter sa figure, qu'il appelle &#171; intellectuel universel &#187;, &#224; celle de &#171; l'homme de loi &#187; : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; On peut supposer que l'intellectuel &#8216;&#8216;universel'' tel qu'il a fonctionn&#233; au XIXe et au d&#233;but du XXe si&#232;cle est en fait d&#233;riv&#233; d'une figure historique bien particuli&#232;re : l'homme de justice, l'homme de loi, celui qui, au pouvoir, au despotisme, aux abus, &#224; l'arrogance de la richesse oppose l'universalit&#233; de la justice et l'&#233;quit&#233; d'une loi id&#233;ale. Les grandes luttes politiques au XVIIIe si&#232;cle se sont faites autour de la loi, du droit, de la Constitution, de ce qui est juste en raison et en nature, de ce qui peut et doit valoir universellement. Ce qu'on appelle aujourd'hui l' &#8216;'intellectuel'' [...] est n&#233;, je crois, du juriste, ou en tout cas de l'homme qui se r&#233;clamait de l'universalit&#233; de la loi juste, &#233;ventuellement contre les professionnels du droit (Voltaire, en France, prototype de ces intellectuels). L'intellectuel &#8216;&#8216;universel'' d&#233;rive du juriste-notable et trouve son expression la plus pleine dans l'&#233;crivain, porteur de significations et de valeurs o&#249; tous peuvent se reconna&#238;tre &#187; (3).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le principal reproche que Foucault comme Deleuze adressent &#224; cette figure est son caract&#232;re autoritaire : l'intellectuel s'octroie une posture de surplomb &#224; partir de laquelle il pense avoir un acc&#232;s privil&#233;gi&#233; &#224; la v&#233;rit&#233; et &#224; au bien, posture qui lui permet ensuite de dicter leur conduite aux hommes et aux femmes. Pour Foucault, les masses savent bien mieux que l'intellectuel ce qu'il y a lieu de faire dans la mesure o&#249; ils sont aux prises directes avec la r&#233;alit&#233; du pouvoir dans les prisons, les h&#244;pitaux, les &#233;coles, etc. alors que l'intellectuel surplombant n'a qu'une connaissance abstraite des situations qu'il observe de loin. C'est pourquoi, chez Foucault, l'intellectuel n'a pas &#224; d&#233;terminer ce que nous devons faire. Il doit simplement accompagner le mouvement politique des gens, &#234;tre parmi les gens et non au-dessus d'eux : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; il me semble que &#8216;&#8216;ce qu'il y a &#224; faire'' ne doit pas &#234;tre d&#233;termin&#233; d'en haut, par un r&#233;formateur aux fonctions proph&#233;tiques ou l&#233;gislatives. Mais par un long travail de va-et-vient, d'&#233;changes, de r&#233;flexions, d'essais, d'analyses diverses &#187; (4).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui plus est, la posture de l&#233;gislation n'est pas seulement autoritaire. Elle pr&#233;sente le d&#233;faut r&#233;dhibitoire de reconduire des rapports de pouvoir auxquels, pourtant, l'intellectuel veut &#233;chapper. Dans une interview de 1978 Foucault d&#233;clare : &#171; je consid&#232;re que le r&#244;le de l'intellectuel aujourd'hui n'est pas de faire la loi, de proposer des solutions, de proph&#233;tiser, car, dans cette fonction il ne peut que contribuer au fonctionnement d'une situation de pouvoir d&#233;termin&#233;e &#187; (5). Foucault a en effet montr&#233; que dans nos soci&#233;t&#233;s les discours humanistes, qui sont notamment caract&#233;ristiques des intellectuels universels, et qui pr&#233;tendent lib&#233;rer l'homme des entraves de la soci&#233;t&#233; capitaliste et bourgeoise en exhibant ce qu'est la v&#233;ritable nature humaine, ces discours produisent toute une s&#233;rie de savoirs sur l'homme et sa nature qui ont en r&#233;alit&#233; servi de v&#233;hicules intellectuels par lesquels les individus ont &#233;t&#233; objectiv&#233;s, c'est-&#224;-dire classifi&#233;s, &#233;tudi&#233;s, dress&#233;s, g&#233;r&#233;s, s&#233;par&#233;s, etc. L'intellectuel universel, par son discours humaniste, ne ferait donc que reconduire toute une &#233;conomie politique de la v&#233;rit&#233; sur l'homme qui sert de support pour l'exercice du biopouvoir. Par exemple, dans &lt;i&gt;La volont&#233; de savoir,&lt;/i&gt; Foucault montre comment tous les discours humanistes de la lib&#233;ration sexuelle qui pr&#233;tendaient lib&#233;rer une sexualit&#233; humaine authentique de sa r&#233;pression par la soci&#233;t&#233; bourgeoise puritaine, ont en r&#233;alit&#233; renforc&#233; le r&#233;seau de pouvoir qui pesait sur elle en les poussant &#224; entrer dans de nouvelles injonctions : dire la v&#233;rit&#233; sur son d&#233;sir, l'&#233;clairer sous tous ses angles, l'intensifier etc. L'objectif de Foucault est donc de d&#233;noncer les m&#233;faits de ces politiques o&#249; l'intellectuel d&#233;tenant la v&#233;rit&#233; sur l'homme vient, au nom de celle-ci, dire aux gens ce qu'il y a lieu de faire. Et en contestant ainsi la hi&#233;rarchie des savoirs qui fait de la v&#233;rit&#233; le privil&#232;ge de l'intellectuel, il d&#233;terre et ravive &#171; le savoir des gens &#187; qui est le savoir des luttes r&#233;elles et non pas telles que le philosophe voudrait qu'elles soient.&lt;br class='autobr' /&gt;
A quoi doit alors concr&#232;tement ressembler ce nivellement du rapport intellectuel/masses voulu par Foucault ? Quelle est sa conception du rapport th&#233;orie/pratique ? Lors de son entretien avec Deleuze, ce dernier le f&#233;licite pour avoir su rompre concr&#232;tement avec la posture surplombante de l'intellectuel l&#233;gislateur &#224; travers le c&#233;l&#232;bre dispositif du GIP auquel il a particip&#233; activement. Le principe du GIP, le Groupe d'Information sur les Prisons n'&#233;tait en effet pas de tenter d'appliquer &#224; la probl&#233;matique p&#233;nale une th&#233;orie pr&#233;alablement constitu&#233;e, mais de permettre aux prisonniers de prendre la parole par des t&#233;moignage et d'informer ainsi le grand public au sujet de leur situation dans le syst&#232;me carc&#233;ral. Il n'y avait pas de chef ou de porte-parole officiel pour ce groupe. L'intellectuel n'y avait pour seule fonction que d'&#234;tre d'un passeur en permettant &#224; d'autres de s'exprimer. C'est ce que Deleuze pointe tr&#232;s bien :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Quand vous avez organis&#233; le Groupe d'information sur les prisons, &#231;'a &#233;t&#233; sur cette base : instaurer les conditions o&#249; les prisonniers pourraient eux-m&#234;mes parler. Ce serait tout &#224; fait faux de dire [...] que vous passiez &#224; la pratique en appliquant vos th&#233;ories. Il n'y avait l&#224; ni application, ni projet de r&#233;forme [...]. Il y avait tout autre chose : un syst&#232;me de relais dans un ensemble, dans une multiplicit&#233; de pi&#232;ces et de morceaux &#224; la fois th&#233;oriques et pratiques. Pour nous, l'intellectuel th&#233;oricien a cess&#233; d'&#234;tre un sujet, une conscience repr&#233;sentante ou repr&#233;sentative. Ceux qui agissent et qui luttent ont cess&#233; d'&#234;tre repr&#233;sent&#233;s, f&#251;t-ce par un parti, un syndicat qui s'arrogeraient &#224; leur tour le droit d'&#234;tre leur conscience. Qui parle et qui agit ? C'est toujours une multiplicit&#233;, m&#234;me dans la personne qui parle ou qui agit. Nous sommes tous des groupuscules. Il n'y a plus de repr&#233;sentation, il n'y a que de l'action, de l'action de th&#233;orie, de l'action de pratique dans des rapports de relais ou de r&#233;seaux &#187; (6).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'explique Deleuze, c'est que le nouveau rapport th&#233;orie/pratique est d&#233;sormais horizontal et non plus vertical. L'intellectuel ne dit plus la v&#233;rit&#233; &#224; des masses qui n'en n'avaient pas encore conscience ; il ne repr&#233;sente pas pour elles les int&#233;r&#234;ts universels dont elles sont porteuses sans le savoir. Le GIP, r&#233;alise au contraire une forme de coordination horizontale et r&#233;ticulaire o&#249; chacun est &#224; la fois dans la th&#233;orie et dans la pratique : &lt;i&gt;les gens parlent&lt;/i&gt; et mettent eux-m&#234;mes du sens sur leur pratique et &lt;i&gt;les intellectuels agissent&lt;/i&gt; en leur fournissant l'occasion de parler. D'ailleurs, une fois que Foucault a estim&#233; que le GIP &#233;tait bien lanc&#233;, il s'est retir&#233; pour le laisser &#224; la gestion des prisonniers eux-m&#234;mes. La fonction de l'intellectuel, quand il entre dans l'ar&#232;ne politique, est donc celle d'un passeur. Mais, cela n'a-t-il pas des cons&#233;quences sur la mani&#232;re m&#234;me de penser la philosophie ?&lt;br class='autobr' /&gt; Il ne peut plus &#234;tre question pour Foucault de produire de grandes th&#233;ories explicatives du monde comme le fait l'intellectuel universel. Pour lui, la philosophie doit s'en tenir &#224; la &lt;i&gt;probl&#233;matisation&lt;/i&gt; c'est-&#224;-dire la critique du pr&#233;sent par l'indication des br&#232;ches, des failles ouvrant sur le changement. Ensuite, il doit laisser la place au simple citoyen :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le r&#244;le d'un intellectuel n'est pas de dire aux autres ce qu'ils ont &#224; faire. De quel droit le ferait-il ? Et souvenez-vous de toutes les proph&#233;ties, promesses, injonctions et programmes que les intellectuels ont pu formuler au cours des deux derniers si&#232;cles et dont on a vu maintenant les effets [&#8230;]. Il est [&#8230;] de r&#233;interroger les &#233;vidences et les postulats, de secouer les habitudes, les mani&#232;res de faire et de penser, de dissiper les familiarit&#233;s admises, [&#8230;] et, &#224; partir de cette reprobl&#233;matisation (o&#249; il joue son m&#233;tier sp&#233;cifique d'intellectuel) de participer &#224; la formation d'une volont&#233; politique (o&#249; il a son r&#244;le de citoyen &#224; jouer) &#187; (7)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce passage est particuli&#232;rement significatif car il concentre l'essentiel du positionnement foucaldien &#224; l'&#233;gard de la question du rapport th&#233;orie/pratique. En effet, il d&#233;nonce toute projection politique de la part de l'intellectuel comme autoritaire ou complice du pouvoir, il limite la pratique intellectuelle &#224; une d&#233;naturalisation des pratiques pr&#233;sentes et il affirme que la pratique de proposition et de changement est dite n'appartenir qu'aux seuls citoyens, distingu&#233;s des intellectuels.&lt;br class='autobr' /&gt;
Par ailleurs, pour ce qui concerne non pas seulement le philosophe, mais l'intervention de l'intellectuel en g&#233;n&#233;ral (sociologue, psychologue, travailleur social, physicien, etc.) il doit plut&#244;t, selon Foucault, prendre la forme inverse de l'intellectuel universel, &#224; savoir ce qu'il appelle l'&#171; intellectuel sp&#233;cifique &#187;. Ce dernier n'incarne pas la conscience de tous. Il est sp&#233;cialiste d'un domaine donn&#233; et intervient en tant que tel dans l'espace public pour d&#233;noncer les rapports de pouvoir qu'il voit s'exercer &#224; son niveau. Cet intellectuel, pour Foucault, a le m&#233;rite de ne pas prof&#233;rer des g&#233;n&#233;ralit&#233;s abstraites &#224; l'infini, mais de pouvoir traiter un probl&#232;me de fa&#231;on concr&#232;te et efficace. Le mod&#232;le de Foucault est le physicien nucl&#233;aire Robert Oppenheimer qui a d&#233;ploy&#233; beaucoup d'efforts pour d&#233;noncer l'usage fait de sa science (la bombe atomique) et qui a su int&#233;resser et mobiliser au del&#224; de son petit milieu car sa lutte sp&#233;cifique comportait un enjeu tr&#232;s large : la destruction atomique concerne en effet l'humanit&#233; dans son ensemble. Les luttes de l'intellectuel sp&#233;cifique, pour Foucault, ne sont donc pas isol&#233;es, mais dot&#233;es d'un potentiel de g&#233;n&#233;ralisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ranci&#232;re ou l'effacement du philosophe&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette conception d&#233;flationniste de l'intellectuel par Foucault va avoir une profonde influence, non seulement sur tous les h&#233;ritiers et disciples de ces deux auteurs, mais aussi sur un auteur original tr&#232;s important de nos jours, Jacques Ranci&#232;re, qui va radicaliser cette posture dans un ouvrage de 1983, intitul&#233; &lt;i&gt;Le philosophe et ses pauvres&lt;/i&gt;. Dans ce livre fameux, il d&#233;fend l'id&#233;e que les intellectuels, philosophes comme sociologues, sont intrins&#232;quement &#233;litistes. Marx, Sartre et Bourdieu sont pr&#233;sent&#233;s comme des avatars du philosophe-roi de Platon. Pour ce dernier, cela est bien connu, la cit&#233; id&#233;ale doit &#234;tre divis&#233;e en trois classes d'hommes qui remplissent des fonctions d&#233;termin&#233;es selon un ordre naturel immuable. Aussi, la classe inf&#233;rieure, ignorante et souvent passionnelle, doit-elle se consacrer au travail afin de pourvoir aux besoins &#233;conomiques de la cit&#233;. La classe sup&#233;rieure, quant &#224; elle, est compos&#233;e des philosophes, seuls et uniques d&#233;tenteurs du savoir de la justice et donc seuls aptes &#224; exercer le pouvoir &#8211; Platon r&#234;vait en effet d'une cit&#233; gouvern&#233;e par un philosophe-roi. Bref, il y a une stricte s&#233;paration des deux classes, des deux pratiques intellectuelle et manuelle, et jamais elles ne peuvent co&#239;ncider : en aucun cas un travailleur ne pourra r&#233;fl&#233;chir ou un philosophe travailler. On peut donc dire que la philosophie politique, d&#232;s le commencement, a eu pour fonction de faire le partage entre ceux qui savent, les philosophes, et ceux qui ne savent pas, les travailleurs, et donc entre ceux destin&#233;s &#224; commander et ceux qui ont a ob&#233;ir. &lt;br class='autobr' /&gt;
Or, selon Ranci&#232;re, c'est toute l'histoire de la pens&#233;e politique qui est hant&#233;e par cette sc&#232;ne primitive : de Platon &#224; Bourdieu, en passant par Marx et Sartre, la posture savante occidentale, a &#233;t&#233; structur&#233;e par cette exclusion originaire et, depuis, r&#233;p&#232;te ind&#233;finiment le geste de Platon. Pour aller &#224; l'essentiel, je me pr&#233;senterai uniquement sa critique de Marx. Selon lui, ce dernier voit les prol&#233;taires de fa&#231;on analogue au regard port&#233; par Platon sur la classe inf&#233;rieure et ce, paradoxalement, dans la mesure m&#234;me o&#249; il consid&#232;re que leur r&#244;le historique est de se soulever contre l'exploitation capitaliste. Cette id&#233;e s'&#233;claire quand on comprend que chez Marx, selon Ranci&#232;re, si le prol&#233;taire se soul&#232;ve ce n'est pas en vertu de qualit&#233;s positives qu'il aurait en lui et qu'il pourrait d&#233;ployer, mais uniquement &#224; cause de &lt;i&gt;ce qu'il n'est pas&lt;/i&gt; ou plut&#244;t &#224; cause du fait que pour Marx, le prol&#233;taire n'est &lt;i&gt;rien&lt;/i&gt; parce que le capitalisme l'a d&#233;pouill&#233; d'absolument tout. Dans l'explication marxienne du monde social, le prol&#233;taire appara&#238;t comme vid&#233; de tout attribut positif : &#171; le prol&#233;taire est celui &lt;i&gt;qui n'a qu'une seule chose &#224; faire&lt;/i&gt;, la r&#233;volution, et qui &lt;i&gt;ne peut pas ne pas la faire&lt;/i&gt; en fonction de ce qu'il est. Car ce qu'il est, c'est la pure perte de tout attribut, l'identit&#233; de l'&#234;tre et du non-&#234;tre (8) &#187;. Donc, conclut Ranci&#232;re, Marx traite ses pauvres comme Platon, c'est-&#224;-dire comme de simples rouages dans la machine explicative du philosophe et non comme des sujets cr&#233;atifs, capables d'initiatives propres et diverses.&lt;br class='autobr' /&gt;
En somme, la philosophie politique de Platon comme la critique de l'&#233;conomie politique de Marx, en tant qu'elles sont les activit&#233;s d'un type d'individus qui entend se distinguer comme intellectuel, comme th&#233;oricien &#224; l'activit&#233;&lt;i&gt; propre et s&#233;par&#233;e&lt;/i&gt;, distincte des autres activit&#233;s, notamment du travail manuel, ont pour d&#233;faut fondamental de r&#233;ifier les &#234;tres humains qu'elles prennent pour &lt;i&gt;objet&lt;/i&gt; de leur &#233;tude. M&#234;me si Marx, Sartre ou Bourdieu sont du c&#244;t&#233; des opprim&#233;s, leurs explications surplombantes en font non plus des sujets capables de penser par eux-m&#234;mes, mais des &lt;i&gt;objets&lt;/i&gt; soumis aux lois sociales que ces penseurs d&#233;gagent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette critique est radicale car elle remet en cause l'id&#233;e m&#234;me de l'intellectuel et d'une philosophie politique, c'est-&#224;-dire la possibilit&#233; m&#234;me de th&#233;oriser sur la politique et d'intervenir dans l'espace public en tant que th&#233;oricien. Pour Ranci&#232;re, toute tentative d'expliquer le monde sociopolitique est une entreprise de domination exerc&#233;e sur ceux qui ne sont pas en mesure de th&#233;oriser. L'&#339;uvre de Ranci&#232;re fait alors signe vers une entreprise a-th&#233;orique, vers un positionnement qu'on peut qualifier de &lt;i&gt;populiste&lt;/i&gt;, au sens o&#249; sa vis&#233;e est de s'effacer en tant qu'intellectuel, d'&#233;viter toute th&#233;orisation, et, &#224; la place, d'enregistrer et de diffuser les paroles et les pens&#233;es des travailleurs (ce qu'il fit notamment dans &lt;i&gt;La nuit des prol&#233;taires&lt;/i&gt;). Il devient comme une simple caisse de r&#233;sonnance, un instrument pour ceux-l&#224; qui vivent et agissent par eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Mis&#232;re de l'effacement&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les limites de la critique des intellectuels effac&#233;s &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Bien que l'effacement est motiv&#233; par de bonnes raisons, c'est une posture insatisfaisante dans la conjoncture politique actuelle. Face &#224; la pollution de l'espace public par des intellectuels r&#233;actionnaires et n&#233;olib&#233;raux qui ne rencontrent &#224; gauche qu'une opposition faible et peu audible, les postures &#224; la Ranci&#232;re, ou dans une moindre mesure, &#224; la Foucault et Deleuze, sont strat&#233;giquement inappropri&#233;es. Comme le dit Manuel Cervera-Marzal &#224; propos du mot de Deleuze que je vous citais en introduction : &#171; la sentence deleuzienne, aussi juste soit-elle, est incompl&#232;te. Car s'il est indigne de prendre la parole &#224; la place des opprim&#233;s, il est tout aussi indigne de se taire lorsqu'il y a oppression (9) &#187;. Bien &#233;videmment, ni Foucault, ni Deleuze, ni Ranci&#232;re ne se sont tus devant l'oppression. Ce qu'il faut comprendre &#61485; il convient de corriger ici le propos de Marzal &#61485; c'est plut&#244;t que la posture de ces trois grands philosophes, organise l'impuissance quand elle frappe d'invalidit&#233; la posture globalisante de proposition d'un monde meilleur. Et Foucault lui-m&#234;me &#233;tait conscient du risque encouru. Il &#233;crit, en effet ceci :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'intellectuel sp&#233;cifique rencontre des obstacles et s'expose &#224; des dangers. Danger de s'en tenir &#224; des luttes de conjoncture, &#224; des revendications sectorielles. Risque de se laisser manipuler par des partis politiques ou des appareils syndicaux menant ces luttes locales. Risque surtout de ne pas pouvoir d&#233;velopper ces luttes faute de strat&#233;gie globale et d'appuis ext&#233;rieurs. Risque aussi de n'&#234;tre pas suivi ou seulement par des groupes tr&#232;s limit&#233;s (10) &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Foucault jugeait qu'&#224; son &#233;poque ce risque n'&#233;tait pas tr&#232;s important, ou en tout cas pas insurmontable et que par un travail d'articulation des luttes locales avec des probl&#233;matiques plus g&#233;n&#233;rales, il &#233;tait possible de remporter des victoires r&#233;elles. Cependant, comme le note l'historien Shlomo Sand dans son r&#233;cent ouvrage, &lt;i&gt;La fin de l'intellectuel fran&#231;ais ?&lt;/i&gt;,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; l'invention de l'intellectuel sp&#233;cifique n'a malheureusement pas fonctionn&#233; comme Foucault l'avait envisag&#233; dans le courant des ann&#233;es 1970 [...]. En r&#233;alit&#233;, Robert Oppenheimer n'&#233;tait pas l'arch&#233;type de l'homme de science, il &#233;tait plut&#244;t une &lt;i&gt;exception&lt;/i&gt; au milieu de milliers d'autres savants qui ont continu&#233; &#224; produire et &#224; perfectionner les moyens modernes d'extermination sans exprimer de protestation ou de m&#233;contentement (si ce n'est, parfois, sur le niveau de r&#233;mun&#233;ration) (11) &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que Shlomo Sand d&#233;nonce ici, c'est la croissante et excessive sp&#233;cialisation en cours des intellectuels aujourd'hui, y compris des philosophes. Il parle des universit&#233;s de la fin du XXe si&#232;cle comme des &#171; grands cimeti&#232;res des &#233;rudits ind&#233;pendants et critiques &#187;. Puis il ajoute : &#171; La garantie de l'emploi, les brillantes carri&#232;res et la professionnalisation croissante n'ont pas engendr&#233; une nouvelle g&#233;n&#233;ration d'intellectuels [critiques] &#187;. Bien au contraire, la sp&#233;cialisation croissante a favoris&#233; une croissance de postures passives et d&#233;politis&#233;es &#171; produisant un savoir destin&#233;, avant tout, &#224; servir les pouvoirs en place et &#224; assurer ce monopole aux producteurs de savoir &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'&#233;tat des lieux&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, &#224; quoi a-t-on assist&#233; depuis la fin des ann&#233;es soixante dix ? Avec la lente agonie du marxisme orthodoxe, parall&#232;le &#224; celle de l'URSS, la culture politique de gauche elle-m&#234;me, qui donnait lieu &#224; l'intervention d'intellectuels critiques qui r&#233;clamaient de vivre dans un monde radicalement meilleur, s'est peu &#224; peu marginalis&#233;e. Ce qui a disparu &lt;i&gt;c'est l'utopisme&lt;/i&gt;, &#224; savoir le r&#234;ve d'une soci&#233;t&#233; meilleure &#8211; r&#234;ve qui est devenu soit le synonyme d'une volont&#233; totalitaire criminelle, soit un romantisme r&#233;volutionnaire risible. L'espace public m&#233;diatico-intellectuel est d&#233;sormais peupl&#233; par des types n&#233;olib&#233;raux et r&#233;actionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois cas exemplaires viennent &#224; l'esprit. Les nouveaux philosophes et leur antitotalitarisme ont achev&#233; de convaincre beaucoup de gens que tout r&#234;ve d'une soci&#233;t&#233; meilleur &#233;tait coupable et d&#233;j&#224; totalitaire en soi. La fondation Saint Simon : l'un des premiers think-thanks fran&#231;ais, explicitement antimarxiste, lanc&#233; par Fran&#231;ois Furet, alliant historiens, journalistes et banquiers. Parmi eux il y avait un pape du coll&#232;ge de France actuel, P. Rosanvallon. Tout ce beau monde a travaill&#233; sans rel&#226;che pour faire admettre la n&#233;cessit&#233; d'une soci&#233;t&#233; plus lib&#233;rale et plus flexible. Enfin, les derniers venus qui occupent surtout les radios et la t&#233;l&#233;vision : Onfray, Finkielkraut, Houellebecq, Bruckner, etc. qui oeuvrent avec une obstination effrayante &#224; enraciner dans les esprits le racisme le plus abject.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le probl&#232;me que je pose aujourd'hui est strat&#233;gique : dans une situation o&#249; l'id&#233;ologie n&#233;olib&#233;rale domine de fa&#231;on si &#233;crasante, o&#249; le racisme s'installe tranquillement comme dans les ann&#233;es trente, sans que personne ne s'en offusque, comment renverser la vapeur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;strong&gt;Souvenirs de Gramsci&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour relever ce d&#233;fi, une figure marxiste majeure est incontournable : Antonio Gramsci. &lt;br class='autobr' /&gt;
Gramsci &#233;crit au lendemain de l'av&#232;nement du fascisme et de la d&#233;faite de la gauche en Italie, ce qui, je trouve, fait un peu &#233;cho &#224; notre situation. Il essaye alors de comprendre pourquoi la gauche communiste en Occident, et surtout en Italie, n'a pas pu l'emporter contre le capitalisme et le fascisme alors que la structure capitaliste y &#233;tait bien d&#233;velopp&#233;e et m&#251;re pour la r&#233;volution, selon la doctrine marxiste standard. Contrairement aux marxistes orthodoxes qui n'attribuaient &#224; la culture que le statut d'id&#233;ologie, c'est-&#224;-dire des croyances collectives qui n'ont d'importance que secondaire par rapport aux structures &#233;conomiques (les rapports de production), Gramsci affirme qu'elle est tr&#232;s importante dans le processus de transformation historique des soci&#233;t&#233;s. Aussi, selon lui, si le mouvement ouvrier a &#233;chou&#233; provoquer la r&#233;volution en Occident, c'est parce que le socialisme n'a pas atteint le statut de culture politique h&#233;g&#233;monique, et que le lib&#233;ralisme, culture bourgeoise, a &#233;t&#233; maintenu dans ce statut. Autrement dit, selon Gramsci, aucune classe sociale dans l'histoire, n'a pu se maintenir au pouvoir sur une base purement &#233;conomique (ou par la force). Pour conserver son pouvoir, toute classe dominante a eu besoin d'un dispositif de normes culturelles &#224; faire partager &#224; toute la soci&#233;t&#233;, c'est-&#224;-dire des valeurs communes, pour susciter le consentement des masse. Or, c'est &#224; ce besoin fondamental de production d'une culture &lt;i&gt;h&#233;g&#233;monique&lt;/i&gt; que l'on doit l'existence d'intellectuels dans les soci&#233;t&#233;s humaines (pr&#234;tres, philosophes&#8230;). Leur fonction est pr&#233;cis&#233;ment de promouvoir une culture qu'ils pr&#233;sentent comme universelle. Si toute la soci&#233;t&#233; veut bien croire que ces valeurs sont universelles, alors la classe d'origine de l'intellectuel devient culturellement h&#233;g&#233;monique et consolide son pouvoir. &lt;br class='autobr' /&gt;
De fa&#231;on toute machiav&#233;lienne, Gramsci conclut qu'il faut que la culture socialiste devienne h&#233;g&#233;monique pour que la classe prol&#233;taire domine et qu'advienne le communisme. Et le r&#244;le de l'intellectuel critique est d'&#234;tre l'agent culturel d'imposition de l'h&#233;g&#233;monie socialiste. Il doit ainsi accompagner la classe r&#233;volutionnaire pour lui procurer la coh&#233;rence intellectuelle et culturelle dont elle a besoin pour devenir dominante. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'analyse gramscienne est pour nous tout &#224; fait pr&#233;cieuse : pour contrer l'intoxication de l'espace public intellectuel par un n&#233;olib&#233;ralisme et un racisme n&#233;ocolonial totalement h&#233;g&#233;moniques, il est aujourd'hui strat&#233;giquement n&#233;cessaire, pour les forces de gauche, c'est-&#224;-dire pour ceux qui sont domin&#233;s et qui luttent pour leur &#233;mancipation, de construire une contre&#8211;culture et de la r&#233;pandre de fa&#231;on globale et non plus de lutter dans les seuls secteurs isol&#233;s ou sp&#233;cifiques. Et pour ce faire, il nous faut donc &#224; nouveau la figure d'un intellectuel porteur de discours critiques globaux, destin&#233;s &#224; unir et &#224; renforcer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, l'analyse de Gramsci tombe &#233;videmment sous la critique des Foucault, Deleuze et Ranci&#232;re. En effet, l'intellectuel chez Gramsci joue vraiment le r&#244;le d'un cerveau pour un corps ouvrier qui ne pense pas par lui-m&#234;me, qui est incapable de produire par soi une culture conqu&#233;rante et victorieuse. L'analyse gramscienne est en ce sens traditionnellement marxiste : elle vient l&#233;gitimer et justifier la primaut&#233; du parti et de l'organisation sur la spontan&#233;it&#233; des masses. Son analyse est &lt;i&gt;in fine&lt;/i&gt; destin&#233;e &#224; l&#233;gitimer la domination de l'intellectuel dans la hi&#233;rarchie du parti communiste, en bas de laquelle on trouve un ouvrier passif attendant qu'on lui dise quoi penser et quoi faire. A suivre Gramsci, on risquerait donc de retomber dans l'aporie du Philosophie-Roi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes donc face &#224; un dilemme : ou bien nous r&#233;cusons la posture de l'intellectuel universel au motif parfaitement fond&#233; qu'il se transformera n&#233;cessairement en philosophe-roi qui d&#233;place la domination plut&#244;t qu'il ne la supprime ; ou bien, nous lui pr&#233;f&#233;rons, soit la posture du retrait et de l'effacement, soit celle de l'intellectuel sp&#233;cifique, mais nous tombons alors dans l'impuissance ou dans la d&#233;politisation et nous laissons le champs libre aux id&#233;ologues des classes dominantes. Dans tous les cas, nous retombons dans l'asservissement et l'&#233;mancipation semble se faire de plus en plus lointaine et improbable.&lt;br class='autobr' /&gt; Pour sortir de ce dilemme, il faudrait pouvoir r&#233;gler le probl&#232;me suivant : comment donner un r&#244;le d'&#233;claireur &#224; l'intellectuel, au sens d'&lt;i&gt;op&#233;rateur d'h&#233;g&#233;monie&lt;/i&gt;, sans qu'il ne se mue en philosophe-roi ? Comment orienter la pens&#233;e et l'action des non-intellectuels sans la commander ? Comment orienter sans guider, sans l&#233;gif&#233;rer ? Deleuze a-t-il le dernier mot quand il affirme qu'une parole intellectuelle totalisante adopte n&#233;cessairement le point de vue du pouvoir ? Ne peut-on envisager un intellectuel globalisant qui n'adopte point cette perspective ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Une r&#233;ponse &#224; cette question est possible. Elle se niche dans une forme de pens&#233;e oubli&#233;e, recouverte, &#224; la fois par un long XXe si&#232;cle marxiste orthodoxe qui en a fait une pens&#233;e non scientifique, puis par une longue nuit &#171; antitotalitaire &#187; et n&#233;olib&#233;rale qui l'a caricatur&#233;e en chim&#232;re dangereuse. Il s'agit de la pens&#233;e utopique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pour l'utopie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;L'utopie n'est pas la philosophie politique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour &#233;chapper &#224; notre dilemme, il faut, je crois, cesser de pratiquer la philosophie politique, en tout cas au sens classique de ce mot, au profit de la pens&#233;e utopique. La distinction de ces modes de pens&#233;e politique va en effet nous permettre de distinguer entre deux types de rapports entre intellectuels et masses. Il y a d'une part la &lt;i&gt;prescription&lt;/i&gt; qui implique n&#233;cessairement l'aporie du philosophe-roi et, d'autre part, &lt;i&gt;l'inspiration&lt;/i&gt; qui ne l'implique pas. &lt;br class='autobr' /&gt;
Tout d'abord, distinguons philosophie politique et utopie &#224; un niveau g&#233;n&#233;ral. Les deux ont certes le m&#234;me r&#233;f&#233;rent, la politique, mais la nature de leur discours diff&#232;re. La philosophie politique prend souvent la forme du trait&#233; ou de l'essai, ce qui signifie qu'elle est un discours &lt;i&gt;th&#233;orique et d&#233;monstratif&lt;/i&gt;. A la mani&#232;re des math&#233;maticiens, elle pose des pr&#233;misses et tire des conclusions. L'exemple paradigmatique du genre est &#233;videmment le &lt;i&gt;L&#233;viathan&lt;/i&gt; de Thomas Hobbes, le p&#232;re de la pens&#233;e politique moderne, dont le &lt;i&gt;modus operandi&lt;/i&gt; est calqu&#233; sur les math&#233;matiques. Il pose en effet comme &lt;i&gt;pr&#233;misses&lt;/i&gt; que la nature des hommes est d'&#234;tre toujours port&#233;s &#224; dominer autrui, ce qui les voue &#224; une guerre permanente. De l&#224; il &lt;i&gt;d&#233;duit&lt;/i&gt; la n&#233;cessit&#233; pour eux de se soumettre &#224; une autorit&#233; sup&#233;rieure absolue, l'Etat, qui assurera leur s&#233;curit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quant &#224; l'utopie, elle est en g&#233;n&#233;ral un &#233;crit de fantaisie d&#233;rivant un monde heureux (eu/topia) mais qui est en m&#234;me irr&#233;el car sans lieu (u/topia). L'utopie n'est donc pas une th&#233;orisation, mais une &lt;i&gt;fiction&lt;/i&gt;. Elle est un roman politique. Autrement dit, elle substitue la &lt;i&gt;description&lt;/i&gt;, ou plut&#244;t une &lt;i&gt;monstration&lt;/i&gt;, &#224; la d&#233;monstration. La vie meilleure n'est pas d&#233;duite mais rendue visible par des images. Ce que l'utopie cherche &#224; faire est une description d'une meilleure vie politique qu'elle figure par des images, &#224; la mani&#232;re d'une visite guid&#233;e dans les rues d'Utopie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette distinction est importante car elle va permettre de comprendre comment l'utopie peut nous sortir du dilemme de l'intellectuel. Si la philosophie politique ne peut qu'aboutir &#224; la reconduction de la s&#233;paration et distinction du philosophe-roi, c'est qu'elle se caract&#233;rise avant tout par une &lt;i&gt;qu&#234;te fondationnelle&lt;/i&gt; structur&#233;e par une &lt;i&gt;probl&#233;matique de la direction&lt;/i&gt; (12). Cela veut dire que la philosophie politique cherche &#224; formuler et &#224; fonder en raison des normes fondamentales desquelles elle &lt;i&gt;d&#233;duit&lt;/i&gt; des normes plus particuli&#232;res. Le tout est ensuite destin&#233; &#224; &lt;i&gt;diriger&lt;/i&gt; nos jugements et nos pratiques politiques. L'exemple fondateur est celui de Platon qui entend d&#233;couvrir ce qu'est la v&#233;ritable norme de justice. Ensuite, les jugements et les actions de chacun sont &lt;i&gt;command&#233;s&lt;/i&gt; par elle. Ce type de pens&#233;e politique va dominer la pens&#233;e occidentale jusqu'&#224; la p&#233;riode moderne avec Hobbes, Locke, Rousseau et Kant, refluer quelques peu avec l'apparition des pens&#233;es critiques et non prescriptives dans le sillage de Marx (qui lui substitue n&#233;anmoins les pr&#233;mices d'un scientisme autoritaire), puis r&#233;apparaitre dans les ann&#233;es soixante-dix aux USA sous la forme de la philosophie politique dite &#171; analytique &#187;, dont John Rawls est la figure tut&#233;laire et qui domine les d&#233;partements de philosophie politique aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;De la l&#233;gislation &#224; l'intensification&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit donc bien comment, dans sa structuration m&#234;me, la philosophie politique suppose une posture de surplomb. En effet, la &lt;i&gt;probl&#233;matique de la direction &lt;/i&gt; qui la structure implique de construire des &lt;i&gt;normes&lt;/i&gt; pour la pratique politique, ce qui en fait une d&#233;marche avant tout &lt;i&gt;prescriptive&lt;/i&gt; : le philosophe &lt;i&gt;l&#233;gif&#232;re&lt;/i&gt; sur ce qui doit &#234;tre en &lt;i&gt;d&#233;duisant&lt;/i&gt; &#224; partir d'une situation id&#233;ale ou non-id&#233;ale, un &lt;i&gt;imp&#233;ratif&lt;/i&gt; pratique qui doit d&#233;terminer la &lt;i&gt;volont&#233;&lt;/i&gt; en vue d'un &lt;i&gt;ordre juste&lt;/i&gt;. A l'oppos&#233;, l'utopie n'est pas caract&#233;ris&#233;e par une qu&#234;te fondationnelle et encore moins par une probl&#233;matique de la direction. La sienne est celle de &lt;i&gt;l'imagination&lt;/i&gt;. Elle implique la cr&#233;ation d&lt;i&gt;'images utopiques&lt;/i&gt; de pratiques politiques. C'est pourquoi cette approche est avant tout &lt;i&gt;inspiratrice&lt;/i&gt; et non prescriptive : l'utopiste &lt;i&gt;imagine&lt;/i&gt; une soci&#233;t&#233; meilleure en &lt;i&gt;montrant&lt;/i&gt; une &lt;i&gt;virtualit&#233;&lt;/i&gt; pratique (et non en d&#233;duisant un imp&#233;ratif) qui puisse animer et intensifier le &lt;i&gt;d&#233;sir&lt;/i&gt; de l'&lt;i&gt;&#233;mancipation&lt;/i&gt; qui existe toujours d&#233;j&#224;, sous diff&#233;rentes, formes, dans la vie des gens. Ce d&#233;sir qui circule au sein des masses, appelons le &#171; utopisme &#187;. Tout humain porte &#171; son &#233;toile utopique dans le sang &#187;, pour reprendre une belle formule d'Ernst Bloch.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'utopie est, je crois, une forme d'orientation de l'action qui n'est pas prescriptive et qui &#233;vite donc l'aporie du philosophe-roi. On a tort de voir en elle la simple illustration de principes normatifs forts, c'est-&#224;-dire un Id&#233;al. Il faut insister sur le fait que son caract&#232;re fictif n'est pas accidentel ou instrumental, il est au contraire constitutif d'une pens&#233;e politique &lt;i&gt;sui generis&lt;/i&gt; parfaitement consistante. L'utopie n'&lt;i&gt;est pas&lt;/i&gt; un trait&#233; de philosophie politique, encore moins son illustration. Elle substitue la description d'un monde imaginaire meilleur &#224; la d&#233;duction de principes normatifs. Or, son caract&#232;re d'image, par sa singularit&#233;, lui interdit de fonctionner comme un principe normatif, qui suppose l'universalit&#233; et la n&#233;cessit&#233;. Elle n'est donc pas une r&#232;gle pour une volont&#233;, mais une image non pas pour, mais &lt;i&gt;du&lt;/i&gt; d&#233;sir d'&#233;mancipation. Par d&#233;sir, il faut entendre non pas le mouvement vers ce dont on manque, pas plus que le mouvement de pers&#233;v&#233;rer dans son &#234;tre comme le dit Spinoza, mais l'impulsion &#224; devenir autre que ce que l'on est. Or, l'utopie est par excellence la cristallisation, sous forme &#233;crite ou parl&#233;e (ou autre), de ce d&#233;sir. Elle transfigure l'utopisme, c'est-&#224;-dire le d&#233;sir r&#233;el de transformation d&#233;j&#224; pr&#233;sent sous formes d'images d&#233;sirantes dans les masses, en le projetant, par une mise en sc&#232;ne romanesque, dans un monde o&#249; sa cr&#233;ativit&#233; est sans limites, avec ses fulgurances comme ses bizarreries baroques et ses exc&#232;s. Cette projection, est le lieu d'une confluence des flux d&#233;sirants dispers&#233;s dans la soci&#233;t&#233; qui leur permet de converger dans une lutte commune, de se nouer les uns aux autres, sans se r&#233;duire aux &#233;l&#233;ments d'un Tout sup&#233;rieur r&#233;gl&#233; par un principe d'ordre. Ce faisant, l'utopie est un catalyseur : sa vocation est de susciter l'intensification de l'utopisme puis la d&#233;tonation du d&#233;sir r&#233;el d'&#233;mancipation qui l'anime, et non la r&#233;gulation d'une volont&#233; libre comme veut le faire la philosophie politique classique et contemporaine qui cherche toujours &#224; produire des imp&#233;ratifs normatifs pour des volont&#233;s qui doivent consentir et ob&#233;ir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour se convaincre du caract&#232;re non prescriptif mais pleinement politique de &lt;i&gt;l'utopie&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire de son caract&#232;re non autoritaire, il faut en passer par une relecture de &lt;i&gt;L'Utopie&lt;/i&gt; de Thomas More. Je suis ici certaines indications de Miguel Abensour (13) qui avance en ce sens que L'Utopie n'est pas une &#171; mise en forme d'un programme politique ou d'un mod&#232;le de soci&#233;t&#233; &#187;, autrement dit d'un plan d'action disciplinant une volont&#233;, mais une forme d'&#233;criture qui est tout de m&#234;me &#171; politique, non par ce qu'elle dit &#8211; ses propositions, ses th&#232;ses ou ses th&#232;mes &#8211; mais dans l'effectuation m&#234;me de son dire &#187; (14). En effet, dans la mesure o&#249; l'utopie est une image, elle ne dit pas ce qu'on doit faire, contrairement &#224; la philosophie politique qui g&#233;n&#232;re sinon des programmes, du moins des mod&#232;les que l'on &lt;i&gt;doit&lt;/i&gt; suivre. Mais quelle est cette politique de l'utopiste qui ne dit pas quoi faire ? Elle est celle qu'Abensour nomme la &#171; voie oblique &#187;, c'est-&#224;-dire un art d'&#233;crire qui oriente de mani&#232;re d&#233;tourn&#233;e au lieu de formuler des principes de fa&#231;on directe. Sans aller dans le d&#233;tail de la tr&#232;s riche lecture d'Abensour, je voudrais pointer rapidement deux &#233;l&#233;ments significatifs.&lt;br class='autobr' /&gt;
i) &lt;i&gt;L'Utopie&lt;/i&gt; de More, au contraire d'un trait&#233; de philosophie politique qui aime l'univocit&#233; de la syst&#233;maticit&#233; d&#233;monstrative, est ambivalente et polymorphe car elle m&#233;lange plusieurs registres sans qu'aucun ne l'emporte sur l'autre : r&#233;cit de voyage imaginaire, satire, sotie, trait&#233; du meilleur r&#233;gime politique, com&#233;die et projet de l&#233;gislation id&#233;ale. Par moments id&#233;alis&#233;e, &#224; d'autres moqu&#233;e ou critiqu&#233;e (le nom &#171; Hythlod&#233;e &#187;, celui du voyageur revenant de l'&#238;le d'utopie, signifie &#171; expert en bavardages &#187;), &lt;i&gt;L'Utopie&lt;/i&gt; ne produit donc rien de tel qu'un id&#233;al politique &#233;vident qui nous prescrirait clairement quoi faire.&lt;br class='autobr' /&gt;
ii) Ensuite, il faut bien prendre la mesure de la c&#233;l&#232;bre phrase finale de &lt;i&gt;L'Utopie&lt;/i&gt; : &#171; sans pouvoir donner mon adh&#233;sion &#224; tout ce qu'a dit cet homme [...] je reconnais bien volontiers qu'il y a dans la r&#233;publique utopienne bien des choses que je souhaiterais voir dans nos cit&#233;s. Je le souhaite, plut&#244;t que je ne l'esp&#232;re &#187; (15). Ultime farce de Thomas More. Par ce brouillage volontaire de sa position, il est clair ici qu'il refuse le statut de mod&#232;le imp&#233;rieux &#224; sa cit&#233; radieuse. &lt;br class='autobr' /&gt;
On peut alors dire que l'utopie de More met en sc&#232;ne le d&#233;sir de changement qui l'animait, lui et ses amis humanistes, et que cette mise en sc&#232;ne est &lt;i&gt;oblique&lt;/i&gt;. Cette obliquit&#233; peut &#234;tre interpr&#233;t&#233;e de deux fa&#231;ons. Pour Abensour, More l'adopte parce qu'il s'agit de ne pas heurter l'autorit&#233; de l'opinion traditionnelle, toujours prompte &#224; mettre &#224; mort un libre peseur trop hardi, cr&#233;ant ainsi, par son texte truqu&#233;, un espace o&#249; lui et ses complices s'entendraient, se reconnaitraient secr&#232;tement. Or, il est regrettable de r&#233;duire la politique utopique &#224; une mesquine tactique de dissimulation. Il faut aller plus loin : cette mise en sc&#232;ne utopique est oblique pour deux autres raisons. D'abord, parce qu'en transfigurant le d&#233;sir singulier d'&#233;mancipation d'un collectif d'humanistes auquel il appartient, Thomas More ne se positionne pas en surplomb. Il ne fait que prolonger un mouvement d&#233;j&#224; l&#224;, r&#233;el, mat&#233;riel, dans lequel lui-m&#234;me est pris. Ensuite, parce que le d&#233;sir d'&#233;mancipation est expos&#233; de fa&#231;on ambivalente dans l'utopie : s'y manifeste &#224; la fois la toute puissance de son inventivit&#233; &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; simultan&#233;ment la satire de ses propres fantaisies. Nulle part on n'y trouvera ce qui doit &#234;tre fait &lt;i&gt;en v&#233;rit&#233;&lt;/i&gt;. L'utopie est l'image du &lt;i&gt;d&#233;sir&lt;/i&gt; d'&#233;mancipation dans toute sa cr&#233;ativit&#233; et son exub&#233;rance qu'elle vise &#224; intensifier tout en restant &lt;i&gt;lucide&lt;/i&gt; quant &#224; son illimitation. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je voudrais maintenant terminer en tirant de ces consid&#233;rations une distinction entre deux types d'intelligence de la politique et donc d'intellectuels. &lt;br class='autobr' /&gt;
i) La philosophie politique classique et contemporaine correspondent &#224; une volont&#233; d'ordre : faire d'une pluralit&#233; de volont&#233;s en conflit une unit&#233; bien ordonn&#233;e (16) (&lt;i&gt;e pluribus unum&lt;/i&gt;) en en soumettant le fonctionnement &#224; un ou des principes directeurs. Plus pr&#233;cis&#233;ment, cette approche est une &lt;i&gt;philosophie de la police&lt;/i&gt;. Par police, Ranci&#232;re d&#233;signe un processus de gouvernement qui &#171; consiste &#224; organiser le rassemblement des hommes en communaut&#233; et leur consentement et repose sur la distribution hi&#233;rarchique des places et des fonctions &#187; (17). La philosophie de la police est donc la pens&#233;e qui suspend l'existence d'une communaut&#233; &#224; un principe qui en commande l'ordre. A la diff&#233;rence de Ranci&#232;re cependant, je ne crois pas que cet ordre soit n&#233;cessairement hi&#233;rarchique. Il peut &#233;galement &#234;tre &#171; &#233;galitaire &#187;. En effet, l'&#233;galit&#233; peut fonctionner comme un op&#233;rateur permettant une mise en ordre fonctionnelle et stable d'une multitude humaine, comme dans les soci&#233;t&#233;s d&#233;mocratiques. Aussi, l'objet propre de la philosophie de la police est-il le &lt;i&gt;r&#233;gime&lt;/i&gt;, i.e. un ordre sociopolitique fonctionnel, stable et juste. Ce peut &#234;tre, selon les philosophes et les &#233;poques, la monarchie, l'aristocratie ou la d&#233;mocratie. La qu&#234;te du (meilleur) r&#233;gime, la recherche de l'ordre (juste), est ce qui caract&#233;rise principalement la pens&#233;e politique occidentale. &lt;br class='autobr' /&gt;
ii) La pens&#233;e politique utopique, quant &#224; elle, renvoie &#224; un &lt;i&gt;d&#233;sir d'&#233;mancipation&lt;/i&gt;. Son objet n'est pas l'&#233;tablissement d'un ordre sociopolitique, fut-il juste, mais de penser, d'accompagner un &lt;i&gt;processus&lt;/i&gt; pluriel et illimit&#233;. Elle le fait par sa dimension critique en approfondissant les br&#232;ches que creusent les luttes pour miner l'ordre du pr&#233;sent. Son &#233;l&#233;ment est celui du conflit et non de la paix. Elle le fait aussi par sa dimension projective pour orienter, inspirer les d&#233;sirs d'&#233;mancipation par leur transfiguration dans des fictions exub&#233;rantes et g&#233;n&#233;reuses qui permettent, par l'enthousiasme qu'elles g&#233;n&#232;rent, de les intensifier et de les faire confluer. L'intellectuel utopiste n'est pas un donneur de le&#231;ons ou d'ordres, ni un passeur effac&#233;, c'est un entremetteur qui arrange des rencontres. Ainsi, l'objet propre de cette approche n'est pas le r&#233;gime, mais un &lt;i&gt;processus&lt;/i&gt;, celui de l'&#233;mancipation. Or, ce dernier je ne le nomme pas d&#233;mocratie, mais &lt;i&gt;communisme&lt;/i&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
En quoi le communisme n'est pas un ordre ? Apr&#232;s tout, les exp&#233;riences du XXe si&#232;cle ont plut&#244;t montr&#233; qu'il &#233;tait le pire des ordres. Je dirais que c'&#233;tait pr&#233;cis&#233;ment l'erreur des marxistes au pouvoir en URSS ou ailleurs que d'avoir con&#231;u le communisme comme un r&#233;gime, un ordre. Mais si l'on interroge les textes de Marx, le communisme prend une toute autre allure. La c&#233;l&#232;bre d&#233;claration de &lt;i&gt;L'id&#233;ologie allemande&lt;/i&gt; peut &#234;tre lue dans ce sens : &#171; [le communisme] n'est pour nous ni un &#233;tat qui doit &#234;tre cr&#233;&#233;, ni un id&#233;al sur lequel la r&#233;alit&#233; devra se r&#233;gler. Nous appelons communisme le mouvement r&#233;el qui abolit l'&#233;tat actuel &#187;. On retrouve l&#224; trois &#233;l&#233;ments qui ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; avanc&#233;s : i) il n'est pas un &#233;tat, donc un ordre stabilis&#233; et sans mouvement ; ii) cet &#233;tat n'a pas &#224; &#234;tre fabriqu&#233; conform&#233;ment &#224; un id&#233;al qui prescrirait son devoir &#224; la volont&#233; ; iii) il est un mouvement effectif d'&#233;mancipation, c'est-&#224;-dire le processus r&#233;el, mat&#233;riel, par lequel les masses s'affrontent quotidiennement &#224; l'ordre du monde et cr&#233;ent au jour le jour de nouvelles formes de vie dont l'utopie donne une image en le mettant en sc&#232;ne. Aussi, l'&#233;galit&#233; qui est en jeu dans le communisme diff&#232;re fondamentalement de son ombre d&#233;mocratique : l&#224; o&#249; celle-ci est fonctionnelle et vise une stabilit&#233;, fut-elle juste, celle-l&#224; est conflictuelle et vise une transformation radicale.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une des mani&#232;res qu'a aujourd'hui l'intellectuel critique de sortir du dilemme de l'autoritarisme et de l'impuissance est de se faire utopiste. L'utopie, en effet, est l'occasion de penser sans donner d'ordres. Mais, elle est aussi un moyen puissant pour faire converger les d&#233;sirs dispers&#233;s de transformation communiste du monde et leur donner une port&#233;e globale. C'est l'utopie qui pourra faire confluer toutes les luttes sp&#233;cifiques : f&#233;minismes, antiracismes, anticapitalismes, &#233;cologie, lutte contre les prisons, l'autoritarisme scolaire, etc. car elle peut leur fournir un horizon commun. Elle est un moyen puissant pour g&#233;n&#233;rer une nouvelle h&#233;g&#233;monie de gauche qu'on pourrait &#224; nouveau appeler communisme, ce qui pourra tenir t&#234;te, sinon renverser, l'h&#233;g&#233;monie capitaliste et raciste qui domine aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'intellectuel utopiste peut mener ce combat sans prendre de position de surplomb car, en r&#233;alit&#233;, son travail ne n&#233;cessite aucune s&#233;paration entre th&#233;orie et pratique. En effet, les images de l'&#233;mancipation ne sont pas des v&#233;rit&#233;s complexes &#224; obtenir, par une longue formation universitaire et que les masses, par leur manque de capital culturel, seraient incapables de saisir par elles-m&#234;mes. Au contraire, celles-ci, dans leurs vies les plus concr&#232;tes, sont les premi&#232;res utopistes. Si aujourd'hui, elles sont frapp&#233;es de m&#233;lancolie, apr&#232;s trente ans d'impuissance savamment organis&#233;e par l'ordre n&#233;olib&#233;ral, le r&#244;le de l'utopiste n'est pas de &lt;i&gt;d&#233;mystifier&lt;/i&gt; leurs consciences encombr&#233;es de mensonges en leur d&#233;voilant la v&#233;rit&#233;, mais de les &lt;i&gt;s&#233;duire&lt;/i&gt; pour aviver en eux le d&#233;sir de se cr&#233;er une autre vie, pour g&#233;n&#233;rer l'enthousiasme de la r&#233;volte. En figurant son propre d&#233;sir, l'utopiste ose et ce faisant invite les autres &#224; faire comme lui. C'est pr&#233;cis&#233;ment sur fond sur cette dimension de contagion que les socialistes utopiques du XIXe si&#232;cle comptaient quand ils d&#233;fendaient l'id&#233;e qu'&#224; la vue de leurs petites communaut&#233;s heureuses, tous les autres hommes voudraient faire de m&#234;me. On a souvent moqu&#233; cette dimension, comme Marx et Engels qui la qualifiant de na&#239;ve, mais il faut rappeler qu'elle a eu sa r&#233;alit&#233;, car les communaut&#233;s utopiques se sont r&#233;ellement multipli&#233;es &#224; cette &#233;poque. Et si elles n'ont pas fait advenir le r&#232;gne du bonheur sur toute la terre, elles ont n&#233;anmoins contribu&#233; &#224; renforcer le d&#233;sir communiste de transformation sociale qui a eu des effets positifs bien r&#233;els, dont nous b&#233;n&#233;ficions encore aujourd'hui &#224; divers niveaux ; comme ce droit du travail qu'on cherche aujourd'hui &#224; supprimer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 - Foucault, &#171; La fonction politique de l'intellectuel &#187;, &lt;i&gt;Dits Ecrits&lt;/i&gt;, Tome III n&#176;184.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 - &lt;i&gt;&#034;Les intellectuels et le pouvoir&#034;&lt;/i&gt;, Michel Foucault L'Arc, no 49 : Gilles Deleuze, 2e trimestre 1972&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 - &#171; Entretien avec Michel Foucault &#187;, &lt;i&gt;Dits Ecrits&lt;/i&gt; Tome III n&#176;192.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 - De L'impossible prison N&#176;278.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 - &#171; Entretien avec Michel Foucault &#187; fin 1978, &lt;i&gt;DE&lt;/i&gt; IV, n&#176;281.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 - &lt;i&gt;&#034;Les intellectuels et le pouvoir&#034;&lt;/i&gt;, Michel Foucault L'Arc, no 49 : Gilles Deleuze, 2e trimestre 1972&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7 - &#171; Le souci de la v&#233;rit&#233; &#187; (entretien avec F. Ewald), Magazine litt&#233;raire, no 207, mai 1984, pp. 18-23.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 - Ranci&#232;re,&lt;i&gt; Le philosophe et ses pauvres&lt;/i&gt;, Garnier-Flammarion, p. 122&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9 - Manuel Cervera-Marzal, &lt;i&gt;Pour un suicide des intellectuels&lt;/i&gt;, Textuel, p. 104.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10 - &#171; La fonction politique de l'intellectuel &#187;, &lt;i&gt;Dits Ecrits,&lt;/i&gt; Tome III n&#176;184.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11 - Shlomo Sand, &lt;i&gt;La fin de l'intellectuel fran&#231;ais ? De Zola &#224; Houellebecq&lt;/i&gt;, La D&#233;couverte, 2016.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12 - David Owen, &#171; Reasons and Practices of Reasoning : on the analytic/continental distinction in political philosophy &#187;, in &lt;i&gt;European Journal of Political Theory&lt;/i&gt;, May 25, 2015.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13 - Miguel Abensour, &#171; Thomas More ou la voie oblique &#187;, in L'utopie, de Thomas More &#224; Walter Benjamin, Sens &amp; Tonka, 2009. 1e ed. 2000.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p. 29.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15 - Thomas More, &lt;i&gt;L'Utopie&lt;/i&gt;, Garnier-Flammarion, Paris, 1987, p. 234.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16 - La finalit&#233; de cet ordre est diverse selon les auteurs, le bonheur, la s&#233;curit&#233; ou paix sociale, la justice, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17 - &lt;i&gt;Aux bords du politique&lt;/i&gt;, Folio, p. 112.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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