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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Une police gay friendly &#8211; illustration d'un cynisme d'Etat</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Naze</dc:creator>


		<dc:subject>homosexualit&#233;</dc:subject>
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&lt;p&gt;&#171; Chapeau l'artiste ! &#187;. Adress&#233;e &#224; Fran&#231;ois Hollande, l'expression s'impose aujourd'hui, &#224; l'occasion de l'hommage national rendu &#224; Xavier Jugel&#233;, le policier tu&#233; sur les Champs-Elys&#233;es le 20 avril dernier. Se trouve condens&#233;s, dans cet &#233;v&#233;nement comm&#233;moratif, de fa&#231;on pour ainsi dire chimiquement pure, des &#233;l&#233;ments constitutifs d'un moderne cynisme d'Etat. En effet, le pouvoir a su profiter de cet &#233;v&#233;nement meurtrier pour op&#233;rer la suture entre le grand moment de ce quinquennat que fut la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; Chapeau l'artiste ! &#187;. Adress&#233;e &#224; Fran&#231;ois Hollande, l'expression s'impose aujourd'hui, &#224; l'occasion de l'hommage national rendu &#224; Xavier Jugel&#233;, le policier tu&#233; sur les Champs-Elys&#233;es le 20 avril dernier. Se trouve condens&#233;s, dans cet &#233;v&#233;nement comm&#233;moratif, de fa&#231;on pour ainsi dire chimiquement pure, des &#233;l&#233;ments constitutifs d'un moderne cynisme d'Etat. En effet, le pouvoir a su &lt;i&gt;profiter&lt;/i&gt; de cet &#233;v&#233;nement meurtrier pour op&#233;rer la suture entre le grand moment de ce quinquennat que fut la construction d'un unanimisme (d'Etat), celui du 11 janvier 2015, et la loi dite du &#171; Mariage pour tous &#187;. Le rapprochement machiav&#233;lien des deux &#233;v&#233;nements a pu s'effectuer gr&#226;ce &#224; un op&#233;rateur inesp&#233;r&#233;, un flic gay, adh&#233;rent de l'association LGBT &lt;i&gt;Flag&lt;/i&gt; !, tombant sous les balles d'un tireur, catalogu&#233; d'embl&#233;e et sans v&#233;rification comme djihadiste au service de l'Etat islamique. Retour sur une construction politico-m&#233;diatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il semble loin le moment o&#249; une France unanime (en fait, convoqu&#233;e par l'Etat &#224; manifester son unit&#233;) &lt;i&gt;&#233;tait Charlie&lt;/i&gt;, communiant derri&#232;re &lt;i&gt;sa&lt;/i&gt; police. Depuis, les violences polici&#232;res lors des manifestations contre la loi El Khomri ont &#233;t&#233; l'occasion de troquer les baisers adress&#233;s aux forces de l'ordre contre un cri moins &#233;mollient : &#171; Tout le monde d&#233;teste la police ! &#187;. Depuis, la mort d'Adama Traor&#233;, dans une gendarmerie, ou encore la pratique du viol au moyen d'une matraque &#224; l'encontre d'un jeune homme d'origine congolaise ont fait tomber les masques, exhumant le visage grima&#231;ant de la police (qu'on n'avait oubli&#233; que dans le cercle somnambulique des poss&#233;d&#233;s de &#171; l'esprit du 11 janvier &#187;). Il &#233;tait donc plus que temps de redorer le blason des forces de l'ordre ! Reconnaissons que Hollande, s'il n'est sans doute pas le &#171; grand homme &#187; qu'avait en vue Machiavel, du moins a-t-il su, cette fois, faire preuve de cette &#171; vertu &#187; permettant de &#171; reconna&#238;tre l'occasion ainsi offerte &#187;. Ce mardi 25 avril, l'hommage rendu par la R&#233;publique au policier tu&#233; n'a en effet rien laiss&#233; au hasard. Du grand art !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Cet hommage national eut lieu dans la Cour d'honneur du 19 ao&#251;t de la Pr&#233;fecture de police de Paris, lieu qui, comme le rappelle &lt;i&gt;Le Figaro&lt;/i&gt;, &#171; [par] son nom rend hommage au soul&#232;vement de la pr&#233;fecture, aux gardiens de la paix qui ont combattu pour la lib&#233;ration de Paris lors de la Seconde Guerre mondiale &#187;. Le symbole n'est certes pas l&#233;ger, au moins est-il efficace : la &#171; guerre contre le terrorisme &#187; est ainsi mise en parall&#232;le avec la Seconde Guerre mondiale, l'Etat islamique avec l'Etat nazi, et la police fran&#231;aise avec la R&#233;sistance&#8230; Il fallait donc que le tueur du 20 avril f&#251;t un djihadiste ! Aucune fiche S &#224; son nom n'existait ? Aucune trace de &#171; radicalisation &#187; n'avait &#233;t&#233; rapport&#233;e ? Qu'importe ! Quelqu'un qui &#233;tait habit&#233; &#224; ce point par l'id&#233;e d'agresser des flics, voire de leur tirer dessus, ne pouvait qu'&#234;tre &lt;i&gt;comme&lt;/i&gt; ces enrag&#233;s de l'EI. Qui pourrait vouloir descendre des flics, si ce n'est un opposant r&#233;solu aux &#171; valeurs de la R&#233;publique &#187; - puisque les policiers, c'est bien connu, sont &#171; les remparts de la d&#233;mocratie &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt; Si cette Cour du 19 ao&#251;t est symbolique, c'est &#233;galement pour l'&#233;cho qu'elle entretient avec les &#233;v&#233;nements de janvier 2015, autour de &lt;i&gt;Charlie Hebdo&lt;/i&gt;, comme &lt;i&gt;Le Figaro&lt;/i&gt; s'en souvient : &#171; [&#8230;] c'est dans cette m&#234;me cour qu'avait eu lieu l'hommage des trois policiers &#8211; Clarissa Jean-Philippe, Franck Brissolaro et Ahmed M&#233;rabet &#8211; tomb&#233;s le 7 janvier 2015 sous les balles des fr&#232;res Coulibaly (sic !), ceux-l&#224; m&#234;me qui avaient perp&#233;tr&#233; le carnage de &lt;i&gt;Charlie Hebdo&lt;/i&gt; &#187;. La liste des noms des policiers n'est &#233;videmment pas anodine, qui fait appara&#238;tre celui d'Ahmed M&#233;rabet, d'origine alg&#233;rienne, et de confession musulmane, victime de l'attentat perp&#233;tr&#233; par les fr&#232;res Kouachi. C'est le genre d'&#233;v&#233;nement qui permet au pouvoir &#233;tatique de combattre l'id&#233;e (qui est pourtant bien une &#233;vidence pour qui la subit) d'une discrimination entre les personnes, op&#233;r&#233;e par la police, en raison de leur origine ethnique. C'est donc en tant que &#171; r&#233;publicaine &#187; que la police respecterait les &#171; minorit&#233;s visibles &#187;, mais aussi parce qu'elle en serait elle-m&#234;me le reflet. Et cette &#171; diversit&#233; &#187;, si respect&#233;e par la police, en est venue cette fois &#224; r&#233;v&#233;ler une autre teinte, arc-en-ciel. Le policier assassin&#233; s'est en effet av&#233;r&#233; &#234;tre gay, ce qui a conduit &#224; &#233;largir opportun&#233;ment la palette des couleurs qui caract&#233;riseraient les forces de l'ordre, selon le Chef de l'Etat, d&#233;clarant &#224; cette occasion : &#171; [&#8230;] nos forces de l'ordre sont &#224; l'image de la diversit&#233; de la soci&#233;t&#233;, qu'ils ont la charge de prot&#233;ger &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si l'orientation sexuelle du policier abattu a &#233;t&#233; r&#233;v&#233;l&#233;e, c'est sans doute qu'il n'en faisait pas myst&#232;re, puisqu'il &#233;tait membre de l'association &lt;i&gt;Flag&lt;/i&gt; !, regroupant gendarmes et policiers homosexuels, participait &#224; des soir&#233;es organis&#233;es par l'association et avait sign&#233; un Pacs avec Etienne Cardiles, l'ami avec lequel il vivait. Il est toutefois &#233;vident que l'homosexualit&#233; du policier a &#233;t&#233; &lt;i&gt;utilis&#233;e&lt;/i&gt;, presque comme une aubaine par les pouvoirs publics, d'abord pour donner une image d'ouverture de la police, du point de vue des m&#339;urs (une police qui ne serait pas structurellement homophobe), mais aussi et surtout pour d&#233;velopper l'id&#233;e d'une concordance d'int&#233;r&#234;ts entre la d&#233;marche polici&#232;re contre le terrorisme et la vie (festive et culturelle &#8211; forc&#233;ment) des populations LGBT. L'insistance quant au fait que Xavier Jugel&#233; avait tenu &#224; assister au spectacle de Sting, lors de la r&#233;ouverture du Bataclan rel&#232;ve de cette logique d'une continuit&#233; entre le gay et le policier &#8211; ainsi, le policier aurait d&#233;clar&#233;, selon les propos de son ami : &#171; Je suis content que le Bataclan r&#233;ouvre. C'est symbolique. Nous sommes ici comme des t&#233;moins. Pour d&#233;fendre des droits civiques. Ce concert est pour c&#233;l&#233;brer la vie. Pour dire non aux terroristes &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt; En ce policier se trouverait donc r&#233;unis en une m&#234;me personne le gardien de la paix et le citoyen (gay), ce qui permet alors, mieux que jamais, la r&#233;conciliation de la police avec la population, en sa diversit&#233;. C'est cette position strat&#233;gique occup&#233;e par le fonctionnaire de police abattu qui a int&#233;ress&#233; le pouvoir, capable en cette occasion de produire l'image d'un h&#233;ros LGBT. Les temps ont bien chang&#233;, qui font qu'on ne gomme plus la dimension homosexuelle d'un h&#233;ros, mais qu'elle peut au contraire participer &#224; son h&#233;ro&#239;sation. C'est ce changement d'&#233;poque que Jean-Marie Le Pen n'a pas saisi, regrettant qu'on rende hommage, selon lui, plus &#224; l'homosexuel qu'au policier. Sa fille para&#238;t avoir beaucoup mieux compris ce qui se jouait ici, d&#233;savouant les propos de son p&#232;re &#8211; comme elle s'&#233;tait abstenue, &#224; l'encontre de sa ni&#232;ce, de participer aux manifestations contre le &#171; mariage pour tous &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'&#233;cho donn&#233; &#224; cette c&#233;r&#233;monie d'hommage, int&#233;gralement retransmise par BFMTV, ne doit pas &#234;tre n&#233;glig&#233; pour en saisir la port&#233;e r&#233;elle : &#171; Les cloches de Notre-Dame ont retenti peu avant le d&#233;but de la c&#233;r&#233;monie, alors que la foule &#233;tait r&#233;unie sur le parvis face au palais de Justice, o&#249; &#233;tait install&#233; un &#233;cran g&#233;ant &#187;. L'hommage se fait spectacle, et l'on retrouve bien l&#224; quelque chose de la mobilisation des foules, au moyen d'un battage m&#233;diatique, mais aussi en prenant appui sur les ressorts de l'&#233;motion (comment ne pas &#234;tre touch&#233; par le t&#233;moignage d'Etienne Cardiles ?), qui rappelle les ficelles d&#233;j&#224; utilis&#233;es pour produire le fameux &#171; esprit du 11 janvier &#187;, caract&#233;ris&#233; par son unanimisme. Quel est le contenu subliminal d'une telle c&#233;r&#233;monie m&#233;diatique ?&lt;br class='autobr' /&gt; En h&#233;ro&#239;sant dans un m&#234;me &#233;lan le policier et l'homosexuel, ce geste &#233;tatique aboutit &#224; confirmer la logique inclusive dans laquelle sont engag&#233;s les milieux homosexuels estampill&#233;s LGBT. La revendication d'un &#171; mariage pour tous &#187; correspondait bien &#224; une telle recherche d'inclusion : avoir, &lt;i&gt;comme les autres&lt;/i&gt;, le droit de se marier, c'est-&#224;-dire sans remettre en cause les structures h&#233;t&#233;rocentr&#233;es de la soci&#233;t&#233;. Dans le cas pr&#233;sent, les noces de la &#171; communaut&#233; LGBT &#187; et de la police (agr&#233;&#233;es par l'Eglise !) ob&#233;issent &#224; une d&#233;marche d'inclusion vis-&#224;-vis de la Nation, en sa lutte contre le terrorisme, identifi&#233; comme ennemi des libert&#233;s, et &lt;i&gt;donc&lt;/i&gt; aussi de la libert&#233; de choix de son orientation sexuelle. L'ennemi de la Nation serait aussi l'ennemi des gays &#8211; devenue l'amie de la Nation, la &#171; communaut&#233; LGBT &#187; y serait par cons&#233;quent incluse de droit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ce d&#233;sir de reconnaissance, dont t&#233;moigne une telle logique inclusive, conduit la &#171; communaut&#233; LGBT &#187; &#224; abandonner tout ce qui constituait la dimension r&#233;volutionnaire de l'homosexualit&#233;, telle qu'on pouvait la concevoir dans les milieux proches du Front Homosexuel d'Action R&#233;volutionnaire (FHAR), dans le d&#233;but des ann&#233;es 70. Rappelons-nous les &#171; h&#233;t&#233;ro-flics &#187;, que les &#171; p&#233;d&#233;s &#187; combattaient. Aujourd'hui, les gays LGBT tendent &#224; se faire &#171; homo-flics &#187;, c'est-&#224;-dire qu'ils tendent &#224; promouvoir une norme de l'homosexualit&#233; respectable. &lt;br class='autobr' /&gt; C'est un tel &#171; homonationalisme &#187;, qui a conduit nombre de gays am&#233;ricains &#224; soutenir la guerre contre l'Irak, pour y gagner une respectabilit&#233;, et par peur de l'Islam, cens&#233; constituer une menace pour les libert&#233;s sexuelles. La construction, en France, de la figure d'un h&#233;ros gay national est une &#233;tape importante, dessinant la fronti&#232;re entre les gays patriotes et la&#239;cs et les autres. N'oublions pas que cette exhaustion d'un mod&#232;le d'homosexualit&#233; LGBT ne pourra se faire qu'au d&#233;triment d'une frange, exclue. On per&#231;oit d&#233;j&#224; les lignes de partage par lesquelles, en particulier, on consid&#232;re la pratique du &lt;i&gt;coming out&lt;/i&gt; comme uniment lib&#233;ratrice, ou encore la possibilit&#233; de se marier entre personnes de m&#234;me sexe comme un progr&#232;s en termes de libert&#233;. C'est en fait une normalisation aux conditions du monde occidental qui s'effectue ainsi, et cela n'a rien &#224; voir avec une lib&#233;ration &lt;i&gt;r&#233;elle&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La voie de la respectabilit&#233; est une voie p&#233;rilleuse pour les gays et lesbiennes, car elle les rend solidaires d'une histoire des vainqueurs, sans piti&#233; pour le pass&#233;, jug&#233; r&#233;trograde. Guy Hocquenghem avait tr&#232;s bien entrevu cela, lorsqu'il d&#233;clarait : &#171; Quand l'homosexualit&#233; s'avoue et se rationalise, elle tente de repousser dans l'ombre ses anciens compagnons des bas-fonds. La rupture avec les amours interclassistes est la condition du salut homosexuel &#187;. Contre cette tentation de l'inclusion, &#224; laquelle le pouvoir ne manque pas d'&#234;tre r&#233;ceptif, les gays feraient sans doute bien d'oser, pr&#233;cis&#233;ment &#224; l'image de Hocquenghem, s'affirmer francophobes, d&#233;linquants, dans un geste superbe de provocation, qui soit un &#233;loge du &lt;i&gt;minoritaire&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Abou Ghraib : la torture du corps musulman ins&#233;parable de son homosexualisation. Et si Frantz Fanon avait jou&#233; avec le feu ?</title>
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		<dc:creator>Alain Naze</dc:creator>


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		<dc:subject>ennemi</dc:subject>
		<dc:subject>r&#233;appropriation</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;&#171; Le point culminant de la d&#233;vastation absolue de qui n'est pas comme nous est d'ordre psychologique. A Abou Graib, la r&#233;alisation de ce programme a &#233;t&#233; confi&#233; &#224; la photographie &#187; (Pierandrea Amato, Poses. Abou Ghraib, dix ans apr&#232;s) &lt;br class='autobr' /&gt; Relisant Peau noire, masques blancs, dans l'optique de cette universit&#233; d'&#233;t&#233;, j'ai &#233;t&#233; frapp&#233; par un certain nombre d'&#233;nonc&#233;s de Frantz Fanon, que j'avais &#233;trangement oubli&#233;s, relatifs aux homosexuels et &#224; l'homosexualit&#233;, et qui tendent &#224; exclure de ce (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=51" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; 2016&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=26" rel="tag"&gt;homosexualit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=45" rel="tag"&gt;nationalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=73" rel="tag"&gt;orientalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=74" rel="tag"&gt;colonialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=75" rel="tag"&gt;ennemi&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=76" rel="tag"&gt;r&#233;appropriation&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; Le point culminant de la d&#233;vastation absolue de qui &lt;br class='autobr' /&gt;
n'est pas comme nous est d'ordre psychologique. &lt;br class='autobr' /&gt;
A Abou Graib, la r&#233;alisation de ce programme &lt;br class='autobr' /&gt;
a &#233;t&#233; confi&#233; &#224; la photographie &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
(Pierandrea Amato, &lt;i&gt;Poses. Abou Ghraib, dix ans apr&#232;s&lt;/i&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Relisant &lt;i&gt;Peau noire, masques blancs&lt;/i&gt;, dans l'optique de cette universit&#233; d'&#233;t&#233;, j'ai &#233;t&#233; frapp&#233; par un certain nombre d'&#233;nonc&#233;s de Frantz Fanon, que j'avais &#233;trangement oubli&#233;s, relatifs aux homosexuels et &#224; l'homosexualit&#233;, et qui tendent &#224; exclure de ce type de sexualit&#233; les Antillais, ou encore &#224; faire de tout &#171; n&#233;grophobe &#187; un homosexuel refoul&#233;. Sans n&#233;gliger d'aucune fa&#231;on ces paroles, il ne va cependant pas s'agir, dans cette intervention, d'&#233;pingler Fanon, au nom d'une tol&#233;rance sexuelle qu'on regretterait de ne pas lire chez lui. Si c'&#233;tait le cas, on participerait alors &#224; cette entreprise si g&#233;n&#233;rale aujourd'hui de valorisation des attitudes jug&#233;es compatibles avec la d&#233;mocratie et la modernit&#233;, et, sym&#233;triquement, &#224; la stigmatisation d'attitudes jug&#233;es intol&#233;rantes et r&#233;trogrades. Or, comme le remarque Thierry Schaffauser, s'exprimant ici &#224; propos des pol&#233;miques provoqu&#233;es par le livre d'Houria Bouteldja, porte-parole des Indig&#232;nes de la R&#233;publique, &lt;i&gt;Les Blancs, les Juifs et nous&lt;/i&gt; (1), l'effet de ce partage s'effectue toujours au b&#233;n&#233;fice des inclus : &#171; [&#8230;] le f&#233;minisme et la lutte contre l'homophobie ou bien d'autres causes pour l'&#233;mancipation sont devenus [&#8220;bien souvent&#8221;, devrait-on ajouter, de fa&#231;on &#224; ne pas g&#233;n&#233;raliser &#8211; AN] des injonctions racistes &#224; l'&#233;gard des sujets indig&#232;nes toujours suppos&#233;s retard&#233;s sur le plan civilisationnel &#187; (2). Plus pr&#233;cis&#233;ment, ajoute Schaffauser, &#171; ces injonctions [&#8230;] participent d'un syst&#232;me raciste qui vise &#224; toujours d&#233;signer le sujet indig&#232;ne comme le plus coupable, et le Blanc comme le plus innocent et le plus humaniste &#187; (3). Avec la conscience de ce risque, il ne saurait donc s'agir, ici, d'accuser Fanon de troquer un racisme contre un autre, ce qui aurait alors pour effet de le renvoyer, au moins sur le terrain th&#233;orique, &#224; un dessein qu'il partagerait avec les colonisateurs. &lt;br class='autobr' /&gt; Non, ce que l'on tente ici est autre chose. Il s'agira bien davantage d'essayer de comprendre la dimension contrainte de cette homophobie de Fanon, autrement dit comment elle r&#233;sulte du racisme lui-m&#234;me, f&#251;t-ce &#224; travers la reprise strat&#233;gique qu'il aurait peut-&#234;tre ainsi tent&#233;e (hypoth&#232;se la plus favorable &#224; Fanon, par laquelle ainsi on attribue une fonction strat&#233;gique &#224; son homophobie, qui serait alors jou&#233;e &#8211; ce qui, disons-le, ne semble peut-&#234;tre pas l'hypoth&#232;se la plus probable, &#224; le lire, et notamment pas, lorsqu'on trouve sous sa plume une affirmation comme celle-ci : &#171; je n'ai jamais pu entendre sans naus&#233;e un homme dire d'un autre homme : &#8220;Comme il est sensuel !&#8221; &#187;) (4). C'est en se situant &#224; ce niveau strat&#233;gique, si tel est le cas, qu'on pourrait alors dire de Fanon qu'il aurait jou&#233; avec le feu, car c'est, &lt;i&gt;mutatis mutandis&lt;/i&gt;, le m&#234;me geste d'homosexualisation de l'ennemi que l'on retrouve notamment &#224; Abou Ghraib, pr&#233;c&#233;dant, accompagnant, rendant possibles les tortures qui s'y sont effectu&#233;es &#8211; sans compter l'acte performatif par lequel la torture elle-m&#234;me produit ce corps homosexualis&#233;, comme on le verra. Si le corps musulman peut subir une telle assignation au lieu m&#234;me d'une &#171; homosexualit&#233; n&#233;vrotique &#187; (5), pour reprendre l'expression de Fanon, n'est-ce pas que ce dernier a manqu&#233; une dimension de la r&#233;duction op&#233;r&#233;e par les puissances colonisatrices sur le corps du colonis&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Fanon rel&#232;ve bien un trait incontestable de la construction orientaliste de l'indig&#232;ne noir, sa puissance sexuelle associ&#233;e &#224; son caract&#232;re d&#233;bordant et d&#233;viant : &#171; Pour la majorit&#233; des Blancs, le Noir repr&#233;sente l'instinct sexuel (non &#233;duqu&#233;). Le n&#232;gre incarne la puissance g&#233;nitale au-dessus des morales et des interdictions &#187;, Fanon pr&#233;cisant aussit&#244;t la dimension fantasmatique de cette image : &#171; Nous avons montr&#233; que le r&#233;el infirme toutes ces croyances. Mais cela se place sur le plan de l'imaginaire, en tout cas sur celui d'une paralogique &#187; (6). Il n'en demeure pas moins que, pour Fanon, cette imagerie a des effets bien r&#233;els, du moins, sa rh&#233;torique demeurant ici interrogative, il en envisage la possibilit&#233;, nous r&#233;v&#233;lant par la m&#234;me occasion ce que sa conception de l'homosexualit&#233; doit &#224; Freud : &#171; N'y a-t-il pas concuremment r&#233;gression et fixation &#224; des phases pr&#233;g&#233;nitales de l'&#233;volution sexuelle ? Auto-castration ? (Le n&#232;gre est appr&#233;hend&#233; avec un membre effarant). Passivit&#233; s'expliquant par la reconnaissance de la sup&#233;riorit&#233; du Noir en termes de virilit&#233; sexuelle. [&#8230;] Il y a des hommes, par exemple, qui vont dans des &#8220;maisons&#8221; se faire fouetter par des Noirs ; des homosexuels passifs qui exigent des partenaires noirs &#187; (7). Constatant la construction du Noir par le Blanc comme surpuissant sexuellement, Fanon identifie en cela un fantasme de viol chez la femme blanche (&#171; quand la femme vit le phantasme du viol par un n&#232;gre, c'est en quelque sorte la r&#233;alisation d'un r&#234;ve personnel, d'un souhait intime &#187; (8)), et un fantasme d'homosexualit&#233; passive chez l'homme blanc. L'imaginaire blanc r&#233;v&#232;lerait sa sp&#233;cificit&#233; homosexuelle, &#224; travers la construction m&#234;me de cette image du Noir. &lt;br class='autobr' /&gt; C'est donc bien parce qu'il envisage le Noir comme produit &#224; partir de l'imaginaire homosexuel du Blanc que Fanon va &#234;tre conduit &#224; identifier la blancheur &#224; l'homosexualit&#233;, refusant notamment l'id&#233;e selon laquelle il pourrait y avoir des homosexuels martiniquais, ou plut&#244;t soutenant que jamais l'occasion ne lui fut donn&#233;e d'en rencontrer : &#171; Rappelons toutefois l'existence de ce qu'on appelle l&#224;-bas [en Martinique, ou plus g&#233;n&#233;ralement aux Antilles ?] &#8220;des hommes habill&#233;s en dames&#8221; ou &#8220;Ma Comm&#232;re&#8221;. Ils ont la plupart du temps une veste et une jupe. Mais nous restons persuad&#233; qu'ils ont une vie sexuelle normale. Ils prennent le punch comme n'importe quel gaillard et ne sont pas insensibles aux charmes des femmes, - marchandes de poissons, de l&#233;gumes. Par contre en Europe nous avons trouv&#233; quelques camarades qui sont &lt;i&gt;devenus&lt;/i&gt; [je souligne &#8211; AN] p&#233;d&#233;rastes, toujours passifs. Mais ce n'&#233;tait point l&#224; homosexualit&#233; n&#233;vrotique, c'&#233;tait pour eux un exp&#233;dient comme pour d'autres celui de souteneur &#187; (9). J'ai voulu citer ce passage en son ensemble, tant il participe &#224; une construction syst&#233;matique du Noir (Antillais en l'occurrence) comme non-homosexuel : en laissant de c&#244;t&#233; la confusion entre identit&#233; de genre et orientation sexuelle, faisons remarquer que m&#234;me les hommes s'habillant en femmes sont ici rev&#234;tus des attributs de la virilit&#233; (des &#171; gaillards &#187;, qui boivent le punch comme des hommes, et ne sont pas insensibles aux charmes des femmes), et que les Martiniquais homosexuels, d'une part, le sont &#171; devenus &#187; en Europe, sous une influence blanche, donc, et d'autre part, &#233;taient alors toujours passifs (mani&#232;re, pour Fanon, de d&#233;coupler l'homosexualit&#233; de toute puissance de p&#233;n&#233;tration, et donc de rendre op&#233;rationnel le partage homosexuel / h&#233;t&#233;rosexuel qu'il fonde sur les implications, du point de vue de l'imaginaire, de l'imagerie orientaliste blanche, &#224; l'&#233;gard du Noir au membre surpuissant) &#8211; et ces Martiniquais devenus homosexuels en Europe, n'auraient d&#233;velopp&#233; de telles pratiques que pour les avantages mat&#233;riels qu'ils en pouvaient tirer, jamais par go&#251;t. La position de Fanon est justifi&#233;e par le fait qu'il rejette l'id&#233;e que la soci&#233;t&#233; antillaise soit structur&#233;e &#224; partir de l'&#338;dipe, tout en &#233;tablissant un lien intrins&#232;que entre &#338;dipe et homosexualit&#233; &#8211; une telle soci&#233;t&#233; serait donc incapable de produire de l'homosexualit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt; On pourrait donc dire que Fanon construit le Noir colonis&#233; en tant qu'h&#233;t&#233;rosexuel, comme figure invers&#233;e du colonisateur, pos&#233; comme intrins&#232;quement homosexuel. C'est en cela que le rejet de l'homosexualit&#233; par Fanon (comme symbole m&#234;me du colonisateur) peut &#234;tre dite contrainte, ou r&#233;active &#8211; elle est le pendant de la construction orientaliste du Noir comme hyper-viril. C'est qu'on ne peut pas d&#233;fendre l'id&#233;e que Fanon d&#233;construise la cat&#233;gorie de l'homosexualit&#233;, ce qui serait le cas s'il soutenant par exemple que des relations sexuelles entre personnes de m&#234;me sexe, aux Antilles, prennent une signification autre qu'en Europe, ne d&#233;bouchant pas sur identification homosexuelle &#8211; &#224; ce compte, il pourrait alors soutenir que l'homosexualit&#233;, comme cat&#233;gorie de pens&#233;e, comme fa&#231;on de se ressaisir soi-m&#234;me, n'existe pas aux Antilles. Cependant, on ne peut exclure que cette mani&#232;re de proc&#233;der, chez Fanon, &#224; savoir le fait de construire le Noir colonis&#233; comme h&#233;t&#233;rosexuel, et quand bien m&#234;me cette d&#233;marche prendrait appui sur une structure argumentative psychanalytique, ne rel&#232;ve d'une volont&#233; de r&#233;appropriation qu'on a pu trouver du c&#244;t&#233; d'autres mouvements de lib&#233;ration (les homosexuels, pr&#233;cis&#233;ment, se nommant eux-m&#234;mes &#171; p&#233;d&#233;s &#187;, ou jouant de fa&#231;on outr&#233;e le r&#244;le de grandes &#171; folles &#187; qu'on attend d'eux), mais &#233;galement du c&#244;t&#233; de l'interpr&#233;tation du geste de Jean Genet &lt;i&gt;se choisissant&lt;/i&gt; &#224; travers un &#171; choix originel &#187;, du moins si l'on va dans le sens du &lt;i&gt;Saint Genet&lt;/i&gt;, de Sartre, &#224; partir d'une identification initiale par autrui (je serai donc celui que vous voyez en moi) (10). Et s'il y a bien une telle volont&#233; de r&#233;appropriation chez Fanon, alors, selon la suggestion &#233;mise d&#232;s l'introduction, il faudrait conclure que ce qu'on a identifi&#233; comme son homophobie rel&#232;verait davantage de la strat&#233;gie que d'une d&#233;testation effective de l'homosexualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En cette d&#233;marche de Fanon ainsi entendue, on aurait cependant du mal &#224; ne pas identifier deux erreurs d'importance : d'une part, il oublie une autre face de la construction fantasmatique du colonis&#233; par le colon (et qui rel&#232;ve bien d'une forme de &lt;i&gt;passivit&#233;&lt;/i&gt;), et d'autre part, il instrumentalise la sexualit&#233; (f&#251;t-ce en son esprit de mani&#232;re seulement nominale et strat&#233;gique, mais cette &#233;ventuelle concession, toutefois, importe peu ici, pr&#233;cis&#233;ment parce qu'on se situe au niveau de la construction d'une image fantasmatique), comme &#233;l&#233;ment de la lutte pour la lib&#233;ration, partageant alors la logique discursive du colonisateur, consistant &#224; construire une image sexuelle fantasm&#233;e de l'ennemi. Les Etats-Unis ont explicitement v&#233;cu le 11 Septembre comme une &lt;i&gt;violation&lt;/i&gt; de leur territoire, s'inscrivant spontan&#233;ment dans une rh&#233;torique sexualis&#233;e de la nation &#8211; la r&#233;plique militaire visant alors &#224; restaurer la virilit&#233; &#233;tats-unienne, en renversant le stigmate (un missile am&#233;ricain destin&#233; &#224; &#234;tre l&#226;ch&#233; sur l'Irak ne portait-il pas, en effet, la mention &#171; &lt;i&gt;High Jack This Fags&lt;/i&gt; &#187; [&#171; D&#233;tournez donc &#231;a les p&#233;d&#233;s &#187;] (11) ?). La d&#233;marche de Fanon pose donc un vrai probl&#232;me, tant il est vrai que les vaincus n'ont rien &#224; gagner &#224; se placer sur le terrain m&#234;me des vainqueurs &#8211; disons m&#234;me qu'&#224; travers un tel positionnement, ils sont toujours d&#233;j&#224; perdants. Si les luttes homosexuelles ont pu op&#233;rer une r&#233;appropriation du stigmate, c'est parce que ce dernier &#233;tait clairement identifi&#233; comme relevant de la d&#233;virilisation &#8211; en revendiquant le non-viril, les gays se situaient alors sur un terrain clairement distinct de celui de leurs adversaires virilistes, de celui des &#171; h&#233;t&#233;ro-flics &#187; comme il pouvait &#234;tre dit dans les ann&#233;es 70. Autrement dit, c'est plus en &lt;i&gt;d&#233;sertant&lt;/i&gt; le champ de bataille, ou plut&#244;t en refusant de combattre aux conditions de l'ennemi, que les mouvements de lib&#233;ration gay des ann&#233;es 70 ont su construire leur r&#233;sistance comme un geste de &lt;i&gt;d&#233;fection&lt;/i&gt;, refusant ainsi la surench&#232;re viriliste. Dans le cas de Fanon, la situation n'est pas si claire : il n'identifie qu'une partie de l'image orientaliste qui a &#233;t&#233; construite du colonis&#233;, celle qu'Edward Said &#233;voque ainsi, cette fois &#224; propos de l'Arabe, certes, mais la logique est bien la m&#234;me, qui attribue au non-blanc une sexualit&#233; d&#233;bordante, active, mais qui, dans le m&#234;me temps, lui attribue &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt; une dimension passive : &#171; [&#8230;] la passivit&#233; des Arabes [est] affirm&#233;e par des orientalistes comme Patai, Hamady m&#234;me, et d'autres. Mais il est de la logique des mythes, comme de celle des r&#234;ves, justement, d'accueillir des antith&#232;ses absolues. [&#8230;] Puisque l'image &lt;i&gt;utilise&lt;/i&gt; &#224; ses propres fins tout le mat&#233;riau et puisque, par d&#233;finition, le mythe remplace la vie, l'antith&#232;se entre un arabe trop f&#233;cond et une poup&#233;e passive n'est pas fonctionnelle &#187; (12).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La tentative de r&#233;appropriation, par Fanon, des cat&#233;gories stigmatisantes &#8211; si c'est bien une telle tentative qui a lieu chez lui - est donc bancale, et c'est en cela qu'elle pr&#233;senterait un vrai probl&#232;me en tant que m&#233;thode de r&#233;sistance &#224; l'oppression : en rejetant sur le Blanc la figure de l'homosexualit&#233;, entendue comme forme de passivit&#233; sexuelle, Fanon constitue en repoussoir une des dimensions constitutives de l'image fantasmatique (et donc cens&#233;ment contradictoire) que le colonisateur a form&#233;e du colonis&#233;, qu'il s'agisse du Noir, ou de l'Arabe, en tout cas du non-blanc, &#224; savoir la passivit&#233;. C'est en cela que la construction de l'homosexualit&#233; en symbole du Blanc manque radicalement l'objectif d'une lutte pour l'&#233;mancipation : les vaincus ne peuvent pas s'affranchir des vainqueurs en reprenant leurs cat&#233;gories, sans les retourner, car ils leur conf&#232;rent alors n&#233;cessairement une fonction comparable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On retrouve une illusion de ce type dans &#171; l'homonationalisme &#187;, qui a pu notamment se d&#233;velopper aux Etats-Unis, apr&#232;s le 11 Septembre, &#224; travers la surench&#232;re effectu&#233;e par un grand nombre de mouvements gays, lesbiens et &lt;i&gt;queers&lt;/i&gt;, afin d'obtenir l'int&#233;gration de leurs membres dans la figure jug&#233;e socialement respectable du patriote &#233;tats-unien. D&#233;marche radicalement contradictoire cependant comme le souligne Jasbir Puar, puisque cette volont&#233; path&#233;tique d'inclusion ne peut alors s'effectuer qu'aux conditions d'une soci&#233;t&#233; h&#233;t&#233;ronormative, avec cet effet tout &#224; fait d&#233;testable que cette tentative LGBTQI de gagner la respectabilit&#233; s'effectue &#224; travers un d&#233;placement du stigmate sur d'autres cat&#233;gories, &#224; savoir avant tout les &#233;trangers (de pr&#233;f&#233;rence de confession musulmane) et les non-blancs : &#171; Aujourd'hui comme hier, l'h&#233;t&#233;ronormativit&#233; est indispensable &#224; la promotion d'un nationalisme militariste et masculiniste, ainsi que singuli&#232;rement d&#233;fini en termes de classe et de race. A la suite du 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont &#233;t&#233; le th&#233;&#226;tre d'un bombardement quotidien d'images d'une h&#233;g&#233;monie blanche r&#233;activ&#233;e de fa&#231;on retentissante &#187; (13). Malgr&#233; cette tendance viriliste de fond, les Etats-Unis voulaient cependant &#233;galement appara&#238;tre comme le parangon du progressisme sexuel, concernant les femmes et les minorit&#233;s sexuelles, de fa&#231;on &#224; se donner l'image d'une antith&#232;se des Talibans. Du coup, bien des mouvements homosexuels &#233;tats-uniens ont rencontr&#233; un accueil favorable, lorsqu'ils se sont engag&#233;s dans une d&#233;fense de la guerre men&#233;e par les Etats-Unis au lendemain du 11 Septembre, le faisant parfois, d'ailleurs, de fa&#231;on pour le moins paradoxale, au nom des droits des minorit&#233;s sexuelles des pays bombard&#233;s ; mais aussi lorsqu'ainsi ils se sont engag&#233;s essentiellement dans une logique d'inclusion, conduisant subrepticement &#224; l'&#233;quation gays, lesbiennes, &lt;i&gt;queer&lt;/i&gt; = blanc(he)s. Des membres de la communaut&#233; gay s'en sont ainsi notamment pris aux immigr&#233;s clandestins, arguant que les homosexuels seraient moins bien trait&#233;s qu'eux, ces &#233;trangers dont les familles de victimes auraient re&#231;u au moins des indemnit&#233;s apr&#232;s les attentats de 2001. Puar &#233;crit ainsi : &#171; Boulevers&#233; par le peu de valeur accord&#233; par son pays aux relations gays et lesbiennes, au regard de l'estime d&#233;volue aux relations h&#233;t&#233;rosexuelles, Avarosis [un membre influent de la communaut&#233; gay] fonde son argumentation sur une logique x&#233;nophobe selon laquelle les gays et les lesbiennes seraient plus d&#233;consid&#233;r&#233;s encore que les immigr&#233;s sans-papiers (n&#233;cessairement pr&#233;sum&#233;s h&#233;t&#233;rosexuels) si ces derniers n'&#233;taient pas menac&#233;s d'expulsion dans leur tentative d'obtenir compensation pour la perte d'un &#234;tre cher &#187; (14). C'est ici que la logique de ce discours homonationaliste est int&#233;ressante, qui pr&#233;suppose une blancheur des corps LGBTQI, et parall&#232;lement, une h&#233;t&#233;rosexualit&#233; des corps de couleur. On retrouve, dans cette imagerie le st&#233;r&#233;otype du Noir ou de l'Arabe comme sexuellement actif et hyper-viril, mais cette fois, la construction de ce st&#233;r&#233;otype est partag&#233;e par les gays, lesbiennes et &lt;i&gt;queers&lt;/i&gt; en qu&#234;te de respectabilit&#233;. Mais les choses se compliquent, si l'on veut bien voir, que l&#224; aussi, on joue &#224; nouveau sur la production d'une image fantasmatique de l'ennemi, intrins&#232;quement contradictoire, et qui va donc aboutir, cette fois (l&#224; est la nouveaut&#233; avec l'homonationalisme concernant ici les Etats-Unis) &#224; un partage entre une homosexualit&#233; blanche, pr&#233;sentable, patriote, et une homosexualit&#233; louche, perverse, noire ou arabe. Les homosexuels &#233;tats-uniens auraient donc &#224; lutter contre un ennemi de l'int&#233;rieur, affirmant &#224; travers ce combat m&#234;me leur patriotisme, puisque aussi bien, cet ennemi de l'int&#233;rieur se constitue sur le mod&#232;le du terroriste : &#171; [...] le cas de Mark Bingham [victime reconnue comme ayant eu un comportement patriotique exceptionnel le 11 septembre] est tout &#224; fait exemplaire. Des attributs positifs [&#8230;] furent attach&#233;s &#224; son homosexualit&#233; &#8211; viril, joueur de rugby, blanc, am&#233;ricain, h&#233;ros, un patriote gay qui a appel&#233; sa m&#232;re avant de mourir (ce qu'il faut lire comme un v&#233;ritable portrait homonational) &#8211; tandis que des connotations n&#233;gatives de l'homosexualit&#233; furent utilis&#233;es pour racialiser et sexualiser Oussama Ben Laden &#8211; un &#234;tre eff&#233;min&#233;, pervers et p&#233;dophile, machiav&#233;lique, apatride et rejet&#233; par sa propre famille (donc p&#233;d&#233;) &#187;(15). &lt;br class='autobr' /&gt; Il appara&#238;t donc clairement que la d&#233;marche inclusive des homosexuels &#233;tats-uniens se r&#233;alise sur le dos d'autres populations, racialis&#233;es, et sexualis&#233;es &#224; travers leur classification spontan&#233;e du c&#244;t&#233; de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;, mais auxquelles en m&#234;me temps on pr&#234;te les caract&#233;ristiques propres &#224; une sexualit&#233; exub&#233;rante et d&#233;viante, incluant donc des pratiques non h&#233;t&#233;rosexuelles &#233;chappant cependant &#224; l'homo-normativit&#233;, comme la p&#233;dophilie, par exemple, ou encore l'adoption d'une attitude eff&#233;min&#233;e (qu'on opposera &#224; la bravoure des gays patriotes). On retrouve l&#224; l'aspect contradictoire de l'image fantasmatique forg&#233;e par l'orientalisme du colonisateur. Certes, la logique de Fanon n'est aucunement inclusive, et il ne s'agit donc pas, bien s&#251;r, d'identifier la logique homonationaliste et la logique anti-colonisatrice de Fanon. Ce qu'il s'agissait ici d'indiquer, c'est seulement l'extr&#234;me danger qu'il y a &#224; sexualiser l'ennemi, f&#251;t-ce en n'effectuant ce geste que sur le mode parodique de la r&#233;appropriation du stigmate. La figure de l'h&#233;t&#233;ro-flic n'est exempte d'un tel danger qu'&#224; la condition de reconna&#238;tre que tous les h&#233;t&#233;ros ne sont pas des flics, et que, parmi les homosexuels, certains sont bien des h&#233;t&#233;ro-flics, par exemple lorsqu'ils cherchent &#224; rendre l'homosexualit&#233; respectable en lui faisant emprunter les voies d'une existence h&#233;t&#233;ro-norm&#233;e et, indissociablement, en faisant la chasse &#224; tout ce qui r&#233;pugne &#224; cette homo-normativit&#233; (aujourd'hui, c'est le discours antimusulman d&#233;velopp&#233; par tout un pan du mouvement LGBTQI qui irait dans ce sens). En revanche, lorsque Fanon exclut la possibilit&#233;, pour des Antillais, d'&#234;tre homosexuels autrement que par opportunisme &#233;conomique, il dessine comme en creux la fronti&#232;re qui d&#233;signerait un ennemi de l'int&#233;rieur : un Antillais, vivant aux Antilles, et qui serait homosexuel par go&#251;t. N'apercevant pas que la figure fantasmatique du Noir construite par le colon, outre les traits d'une h&#233;t&#233;rosexualit&#233; d&#233;bordante, int&#232;gre ceux d'une passivit&#233; eff&#233;min&#233;e, Fanon reprend ainsi &#224; son compte un &#233;l&#233;ment de l'imagerie colonialiste, sans aucunement le priver de sa facult&#233; stigmatisante. &lt;br class='autobr' /&gt; C'est en cela que l'&#233;vocation de l'homonationalisme contemporain pr&#233;sentait ici un int&#233;r&#234;t : &#224; l'image d'une homosexualit&#233; qui ne saurait &#234;tre que blanche, pr&#233;cis&#233;ment du c&#244;t&#233; de cet homonationalisme (renvoyant ainsi vers des sexualit&#233;s perverses, voire criminelles, les formes non h&#233;t&#233;rosexuelles de sexualit&#233; chez les non-Blancs), avec Fanon, c'est le Noir qui ne saurait &#234;tre qu'h&#233;t&#233;rosexuel (logique renvoyant ainsi du c&#244;t&#233; de Noirs ali&#233;n&#233;s, &lt;i&gt;blanchis&lt;/i&gt; si l'on veut, dont l'imaginaire m&#234;me aurait &#233;t&#233; colonis&#233;, les Noirs qui seraient homosexuels &lt;i&gt;de pr&#233;f&#233;rence&lt;/i&gt;). Dans les deux cas, la fronti&#232;re ami / ennemi passe par l'imagerie sexuelle fantasmatique, et en cela, on reprend bien &#224; son compte la logique qui fut celle des puissances colonisatrices, comme aujourd'hui elle est celle des Etats-Unis dans leur &#171; guerre contre le terrorisme &#187; - c'est en cela que la lutte des vaincus se compromet d&#233;finitivement en s'inscrivant ainsi, &lt;i&gt;de fait&lt;/i&gt;, dans le registre discursif des vainqueurs, y compris dans les formes que ce dernier a pu rev&#234;tir notamment &#224; Abou Ghraib.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si bien des militaires am&#233;ricains ayant particip&#233; &#224; des s&#233;ances de tortures &#224; Abou Ghraib ont cherch&#233; &#224; utiliser le moyen de d&#233;fense consistant &#224; soutenir que s'ils se sont conduits ainsi, c'est-&#224;-dire, par exemple, s'ils ont empil&#233; des corps de prisonniers nus en une pyramide humaine, avec les connotations sexuelles qu'une promiscuit&#233; si extr&#234;me implique, ou encore s'ils ont viol&#233; des hommes avec leur matraque, c'est &#224; cause d'un manque de formation, qui ne leur a pas permis de mesurer l'&#233;cart culturel, rendant ces sc&#232;nes encore plus insupportables &#224; ceux qui les subissaient. Or, l'image orientaliste se trouvant derri&#232;re ce discours de justification, discr&#233;dite imm&#233;diatement la port&#233;e auto-justificative de telles paroles, en ce que c'est pr&#233;cis&#233;ment &#224; partir de cette compr&#233;hension fantasm&#233;e de l'univers musulman que ces tortures, en leurs formes sp&#233;cifiques ont &#233;t&#233; imagin&#233;es. C'est pr&#233;cis&#233;ment parce que cette image unifiante du monde musulman en faisait un univers o&#249; l'homosexualit&#233; aurait &#233;t&#233; chose taboue (ce qui ne signifie pr&#233;cis&#233;ment pas inexistante), que ces formes de tortures ont &#233;t&#233; envisag&#233;es comme particuli&#232;rement efficaces, &#233;ventuellement &#224; titre de moyen de chantage pour obtenir des informations (selon cette image du monde musulman, les prisonniers auraient tellement craint que leurs proches voient ces photos qu'ils auraient &#233;t&#233; pr&#234;ts &#224; fournir nombre d'informations). Comme l'&#233;crit Jasbir Puar : &#171; [&#8230;] cette compr&#233;hension des normes sexuelles au Moyen-Orient &#8211; la sexualit&#233; est r&#233;prim&#233;e mais la perversion bouillonne sous le couvercle &#8211; est h&#233;riti&#232;re d'une tradition orientaliste s&#233;culaire, de ce m&#234;me fantasme orientaliste qui a certainement &#233;t&#233; au c&#339;ur des photographies des tortures commises &#224; Abou Graib &#187; (16).&lt;br class='autobr' /&gt; Or, ce qu'il faut bien voir, c'est que ces violences et actes de torture ne se contentent pas de d&#233;river de cette imagerie orientaliste, selon laquelle le corps musulman t&#233;moignerait d'une sexualit&#233; d&#233;bordante et d&#233;viante, mais qu'elles &lt;i&gt;produisent&lt;/i&gt; effectivement ce corps fantasm&#233;. Jasbir Puar ajoute m&#234;me que &#171; non seulement la force performative de la torture produit son objet, mais elle participe &#224; la reproduction de ce qu'elle nomme &#187; (17). Autrement dit, la vision des images de torture d'Abou Graib aurait tendance &#224; renforcer l'efficacit&#233; de l'image fantasm&#233;e ayant pr&#233;sid&#233; au choix du type de torture. C'est bien ce que confirme indirectement Judith Butler, lorsqu'elle &#233;voque les vid&#233;os enregistr&#233;es de l'arrestation brutale de Rodney King : &#171; &#8220;l'&#233;pist&#233;m&#232; raciste du regard&#8221; produit l'objet du passage &#224; tabac &#8211; le corps assujetti de l'homme noir &#8211; comme dangereux et mena&#231;ant &#187;(18). Par cons&#233;quent, on peut s'interroger, avec Jasbir Puar, quant &#224; &#171; la pertinence politique qu'il y a &#224; d&#233;signer ces actes de torture comme des actes gays simul&#233;s &#187; (19), car, ce faisant, cette d&#233;signation tendrait &#224; valider l'image du musulman comme &#171; p&#233;d&#233; &#187;, selon la grille raciste &#224; travers laquelle elle interpr&#233;terait l'image livr&#233;e au regard. En t&#233;moignent tr&#232;s clairement les mots d'un soldat charg&#233; de garder des prisonniers, &#224; Abou Graib : &#171; J'ai vu deux d&#233;tenus, nus. L'un se masturbait face &#224; l'autre, qui &#233;tait &#224; genoux, la bouche ouverte. [&#8230;] J'ai vu le sergent-chef Frederick se diriger vers moi, et il a dit &#8220;Regarde ce que ces animaux font quand on les laisse tout seuls pendant deux secondes&#8221;. J'ai entendu la soldate de premi&#232;re classe England crier &#8220;Il bande&#8221; &#187; (20). Ce que cette sc&#232;ne r&#233;v&#232;le, comme l'indique Jasbir Puar, c'est que : &#171; L'identit&#233; est constitu&#233;e performativement par la preuve &#8211; ici, le fait de bander &#8211; qui est cens&#233;e &#234;tre le r&#233;sultat &#187; (21). Ainsi, au travers d'une telle d&#233;signation de ces actes de torture comme &#171; actes gays simul&#233;s &#187;, on renforcerait la performativit&#233; de ces actes, et conforterait donc la position de l'homonationalisme, au moyen de l'image invers&#233;e, et valoris&#233;e, de l'homosexualit&#233; que ce dernier renverrait. Mais si l'on adopte la d&#233;marche inverse, c'est-&#224;-dire si l'on d&#233;connecte ces actes de barbarie de leur charge sexuelle, il ne s'agirait alors certes pas de nier cette dimension dans les tortures inflig&#233;es, en ce qu'il est incontestable que &#171; la sexualit&#233; constitue une composante centrale et essentielle de l'agencement machinique qu'est le patriotisme am&#233;ricain &#187;, mais cela permettrait de prendre en compte le fait que toutes ces tortures n'ont pas n&#233;cessairement &#233;t&#233; comprises comme sexuelles : &#171; Imposer la nudit&#233;, en soi, n'est pas automatiquement et intrins&#232;quement sexuel ; pour que cet acte ait une signification sexuelle, &#233;rotique, il faut la lui donner &#187;, souligne avec raison Jasbir Puar (22). Il s'agirait, au fond, en ne caract&#233;risant pas ces actes comme, en soi, sexuels, de viser &#224; rendre inop&#233;rantes des technologies sexuelles, dont on a vu avec Foucault qu'elles ne se contentent pas de refl&#233;ter les corps sexuels nomm&#233;s, mais qu'elles les cr&#233;ent et les r&#233;gulent. La production des victimes, par leur &#171; repr&#233;sentation [&#8230;] comme r&#233;prim&#233;es, barbares, ferm&#233;es, rustres et m&#234;me homophobes &#187; (23), et donc comme figure invers&#233;e des sujets am&#233;ricains normativ&#233;s gays et f&#233;ministes, pourrait donc &#234;tre endigu&#233;e, mise &#224; distance, au profit de leur repr&#233;sentation comme victimes de pouvoirs de mort. Comme le dit en effet tr&#232;s justement Jasbir Puar, &#171; on peut dire que l'agression &lt;i&gt;sexualis&#233;e&lt;/i&gt; est une facette normalis&#233;e de la vie d'un prisonnier, et que le &#8220;sexuel&#8221; est toujours d&#233;j&#224; inscrit dans les r&#233;seaux de pouvoir n&#233;cropolitiques qui impliquent la conqu&#234;te corporelle, la domination coloniale, et la mort &#187; (24). C'est ainsi que l'image de ce prisonnier d'Abou Graib tenu en laisse par sa tortionnaire, peut renvoyer &#224; une relation sadomasochiste, &#224; connotation sexuelle par cons&#233;quent, &lt;i&gt;si on la charge effectivement de cette signification&lt;/i&gt;, mais si on ne privil&#233;gie pas cette lecture, on peut s'accorder avec Pierandrea Amato, pour voir en cette image la trace m&#234;me de la r&#233;duction du terroriste suppos&#233; en sous-homme :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Les clich&#233;s d'Abou Graib saisissent une situation &#224; tel point &#233;l&#233;mentaire, comme celle de tenir un chien en laisse, par exemple, qu'elle pourrait servir de r&#232;gle &#224; une vision du monde que la guerre contre le terrorisme devrait assumer sans &#233;quivoque : l'autre, notre ennemi, la pl&#232;be du monde, constituent le seuil au-del&#224; duquel l'homme n'est plus v&#233;ritablement homme &#187; (25).&lt;br class='autobr' /&gt; Il s'ensuit que l'inscription de l'ennemi dans un registre sexuel, chez Fanon, cr&#233;e une continuit&#233; de logique, relativement &#224; la sexualisation de l'ennemi, de la part des colonisateurs. Au fond, en cr&#233;ant l'image du Blanc &#224; l'imaginaire intrins&#232;quement homosexuel, Fanon pensait sans doute cr&#233;er une image inverse &#224; l'image orientaliste enfermant le Noir dans une h&#233;t&#233;rosexualit&#233; hyper-virile &#8211; c'est l&#224; que pouvaient peut-&#234;tre jouer les ressorts d'une r&#233;appropriation parodique du stigmate. Mais en ce cas, &#224; supposer que chez Fanon, on se situait en effet dans ce registre, ce qui n'est pas du tout certain, rappelons-le, m&#234;me dans ce cas, donc, il reproduirait, &lt;i&gt;de fait&lt;/i&gt;, un sch&#233;ma (une certaine forme de sexualisation pos&#233;e comme t&#233;ratologique de l'ennemi) par lequel, en sexualisant l'ennemi, je pr&#233;pare une emprise sur son corps, j'ouvre la voie &#224; une domination, dont on voit mal en quoi elle se distinguerait encore de celle mise en place par le colonialisme, mise &#224; mort de l'ennemi incluse. Ce n'est donc pas l'&#233;ventualit&#233; d'une mise &#224; mort de l'ennemi (in&#233;vitable dans la lutte de d&#233;colonisation envisag&#233;e par Fanon) qui pose probl&#232;me ici, du moins pas en soi, mais le partage, par Fanon, des op&#233;rations de construction sexualis&#233;e de l'ennemi, avec le colonisateur. Et puis l'homophobie de Fanon, f&#251;t-elle strat&#233;gique, n'en r&#233;sonne pas moins au niveau imaginaire, et le fait qu'il n'ait pas aper&#231;u la dualit&#233; de l'image sexuelle que le colonisateur construisait du Noir (en en oubliant la dimension de passivit&#233; sexuelle, comme on l'a vu) l'emp&#234;che symboliquement de pouvoir jouer, &#224; titre de r&#233;f&#233;rence, le r&#244;le de d&#233;fenseur, &#224; l'&#233;gard des corps martyris&#233;s d'Abou Graib. Inscrivant le corps de l'ennemi dans le dispositif g&#233;n&#233;ral de la sexualit&#233;, Fanon ne dispose plus d'un point d'ext&#233;riorit&#233;, par lequel il pourrait condamner ce moyen d'emprise sur les corps, cette violence psychologique pr&#233;figurant toutes les violences physiques possibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour conclure, on peut dire que Fanon n'est pas parvenu &#224; d&#233;vitaliser l'image orientaliste du Noir, en voulant produire un contre-mod&#232;le imag&#233;/imaginaire du Blanc, d'une part parce qu'il recourt &#224; la m&#234;me logique d'une imagerie fantasmatique (&#224; l'image d'un Bataille cherchant bien imprudemment &#224; opposer certaines images mythiques sp&#233;cifiques pour contrebalancer l'efficacit&#233; des mythologies fascistes), et d'autre part parce qu'il oublie que l'image orientaliste du Noir inclut une sexualit&#233; passive. En construisant donc l'image se voulant inverse d'un imaginaire noir intrins&#232;quement h&#233;t&#233;rosexuel, Fanon se trouve conduit &#224; placer le combat des colonis&#233;s sur le terrain m&#234;me du combat des vainqueurs, ce qui revient &#224; dire que, dans une certaine mesure, il fait siennes les armes de l'ennemi. Fanon agira de m&#234;me, lorsqu'il lui arrivera, dans le cadre de la lutte des Alg&#233;riens pour se lib&#233;rer du joug fran&#231;ais, de se r&#233;jouir de ce que le mouvement r&#233;volutionnaire alg&#233;rien, dans son combat, ait pu entra&#238;ner la chute de pans entiers de la soci&#233;t&#233; alg&#233;rienne traditionnelle. Ce discours moderniste partage alors avec l'entreprise colonialiste &#8211; ce qui ne signifie &#233;videmment pas que l'intention soit la m&#234;me dans les deux cas ! &#8211; une m&#234;me volont&#233; d'en finir avec un univers jug&#233; superstitieux, r&#233;trograde. En prenant au contraire appui sur cette tradition, en faisant d'elle le levier pour une r&#233;volte, Fanon aurait pu d&#233;couvrir cette &#171; scandaleuse force r&#233;volutionnaire &#187; du pass&#233; dont parlait Pasolini, ce qui aurait conduit les formes de la lutte anticolonialiste qu'il pr&#233;conisait &#224; s'arracher au registre discursif &#224; travers lequel l'oppression coloniale avait trouv&#233; son &lt;i&gt;m&#233;dium&lt;/i&gt;. Ce n'est qu'au moyen d'une telle rupture avec une logique des vainqueurs que Fanon aurait pu s'affranchir sans ambigu&#239;t&#233; et par avance de toute possibilit&#233; d'&#233;tablissement d'une certaine continuit&#233; entre sa construction d'une image sexualis&#233;e de l'ennemi et la construction sexuelle de l'ennemi musulman, par les Etats-Unis, au lendemain du 11 Septembre. Mieux : c'est en prenant ses distances &#224; l'&#233;gard de la logique d'une histoire des vainqueurs que Fanon aurait pu nous aider dans la saisie de la logique &#224; l'&#339;uvre derri&#232;re la production des photos d'Abou Graib. Ne l'ayant pas fait, il n'a ici, quant &#224; cette question pr&#233;cise, rien &#224; nous dire, l'approche de Fanon laissant appara&#238;tre comme son point aveugle le fait qu'une inscription de l'ennemi dans le registre de la sexualit&#233; l'offre &#224; toutes les formes possibles d'emprise sur les corps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 - Houria Bouteldja, &lt;i&gt;Les Blancs, les Juifs et nous. Vers une politique de l'amour r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt;, Paris, La Fabrique, 2016.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 - Thierry Schaffauser, &#171; Les indig&#232;nes de la r&#233;publique sont nos amiEs &#187;, source Internet : &lt;a href=&#034;http://yagg.com/2016/03/21/les-indigenes-de-la-republique-sont-nos-amies-par-thierry-schaffauser/&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://yagg.com/2016/03/21/les-indi...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. Frantz Fanon, &lt;i&gt;Peau noire, masques blancs&lt;/i&gt;, Paris, Le Seuil, 1952&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.146.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.143.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.145.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.146.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10 - Jean-Paul Sartre, &lt;i&gt;Saint Genet. Com&#233;dien et martyr&lt;/i&gt;, Paris, Gallimard, 1952.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11 - Cit&#233; in Jasbir K. Puar, &lt;i&gt;Homonationalisme. Politiques queer apr&#232;s le 11 septembre&lt;/i&gt;, trad. Maxime Cervulle et Judy Minx, Paris, Editions Amsterdam, 2012, p.15.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12 - Edward W. Said, &lt;i&gt;L'orientalisme. L'Orient cr&#233;&#233; par l'Occident&lt;/i&gt;, trad. Catherine Malamoud, Paris, Le Seuil, 2005, p.511.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13 - Jasbir K. Puar, &lt;i&gt;Homonationalisme. Op. cit&lt;/i&gt;., p.12.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.115-116.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.17-18.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.73.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.78.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.145 - Jasbir K. Puar cite ici Judith Butler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.78.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20 - T&#233;moignage cit&#233; par Seymour Hersh, et repris par Jasbir Puar, &lt;i&gt;op. cit&lt;/i&gt;, p.79.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;21 - Jasbir Puar, &lt;i&gt;op. cit&lt;/i&gt;., p.79.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;22 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.109.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;23 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.110.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;24 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;25 - Pierandrea Amato, &lt;i&gt;Poses. Abou Graib, dix ans apr&#232;s&lt;/i&gt;, trad. Jean-Pierre Cometti, Post-&#233;ditions 2015, p59.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Pasolini, l'autobiographie comme fiction consciente</title>
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		<dc:date>2010-03-09T08:39:27Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Naze</dc:creator>


		<dc:subject>r&#233;cit</dc:subject>
		<dc:subject>homosexualit&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>marxisme</dc:subject>
		<dc:subject>psychanalyse</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Il est souvent consid&#233;r&#233; que l'&#339;uvre multiforme de Pasolini est largement autobiographique, ou en tout cas riche de r&#233;f&#233;rences plus ou moins transparentes &#224; sa propre existence, certains allant m&#234;me jusqu'&#224; envisager que toute son &#339;uvre ne constituerait peut-&#234;tre au fond rien d'autre qu'un ininterrompu et fourmillant autoportrait. De son c&#244;t&#233;, Pasolini n'est pas avare de propos semblant aller dans ce sens, ni non plus de clins d'&#339;il qui confirmeraient en effet l'hypoth&#232;se, d'autant qu'il ne (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/logo/arton76.jpg' class=&#034;spip_logo spip_logo_right&#034; alt=&#034;&#034; style='max-width: 150px;max-width: min(100%,150px); max-height: 150px' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il est souvent consid&#233;r&#233; que l'&#339;uvre multiforme de Pasolini est largement autobiographique, ou en tout cas riche de r&#233;f&#233;rences plus ou moins transparentes &#224; sa propre existence, certains allant m&#234;me jusqu'&#224; envisager que toute son &#339;uvre ne constituerait peut-&#234;tre au fond rien d'autre qu'un ininterrompu et fourmillant autoportrait. De son c&#244;t&#233;, Pasolini n'est pas avare de propos semblant aller dans ce sens, ni non plus de clins d'&#339;il qui confirmeraient en effet l'hypoth&#232;se, d'autant qu'il ne refuse jamais de proposer lui-m&#234;me une interpr&#233;tation pour ses propres r&#233;alisations, ou ses choix d'existence. A partir de l&#224;, nombre de lectures de ses travaux vont emprunter la voie biographique, parfois jusqu'&#224; la caricature (Dominique. Fernandez ), parfois aussi en teintant cette approche de mysticisme (Giuseppe Zigaina ). La mort violente de l'auteur n'a pu, d'ailleurs, que renforcer cette tendance &#224; envisager l'&#339;uvre &#224; partir de la vie (de la mort, en l'occurrence) de Pasolini, d'autant que certains en font un quasi-suicide, point &#224; partir duquel ils r&#233;interpr&#232;tent notamment ses toutes derni&#232;res productions Il ne s'agit certes pas, contre cette pente, de faire valoir l'id&#233;e que l'&#339;uvre pasolinienne serait sans rapport avec l'existence de son auteur, l'omnipr&#233;sence m&#234;me, dans ses films comme dans ses livres, d'&#233;l&#233;ments r&#233;currents, et constituant visiblement ses propres obsessions, t&#233;moignant &#224; l'&#233;vidence contre cela. Il s'agit seulement de prendre acte du fait que Pasolini, loin de nous livrer, presque na&#239;vement, certains pans de son existence, ce qui serait possible, construit bien plut&#244;t, d&#233;lib&#233;r&#233;ment, un r&#233;cit autobiographique, prenant appui sur une multiplicit&#233; de supports, qui vont de ses propres &#339;uvres aux interviewes accord&#233;es. Ce n'est pas qu'en tout cela il nous &#171; baladerait &#187; purement et simplement, &#224; l'image du r&#233;alisateur incarn&#233; par Orson Welles, se jouant du journaliste, tout en usant bien des mots de Pasolini, dans La ricotta ; c'est plut&#244;t que, bien conscient que toute autobiographie est une construction, une r&#233;&#233;criture de ce qui est r&#233;ellement v&#233;cu, Pasolini pr&#233;f&#232;re se livrer consciemment &#224; cette reconstruction qui, si elle ne vise sans doute gu&#232;re &#224; une objectivit&#233; factuelle, aurait au moins le m&#233;rite de faire sens. Ce n'est donc que sous ce rapport que son travail pourrait &#234;tre consid&#233;r&#233; comme une autobiographie ininterrompue, dont &#338;dipe roi constituerait alors peut-&#234;tre le point culminant, en ce que, selon l'aveu du cin&#233;aste lui-m&#234;me, on se trouverait l&#224; face &#224; son film la plus autobiographique. On ne pourra op&#233;rer, ici, relativement &#224; l'&#339;uvre pasolinienne en son ensemble, que quelques pr&#233;l&#232;vements significatifs, qu'on se gardera pourtant d'interpr&#233;ter, et qu'on placera bien plut&#244;t en regard du traitement cin&#233;matographique qu'il r&#233;serve &#224; la trag&#233;die de Sophocle. Ce n'est pas qu'on ait &#224; reprendre n&#233;cessairement &#224; notre compte le jugement de Pasolini quant &#224; l'aspect suppos&#233; autobiographique d'&#338;dipe roi, c'est seulement que cette affirmation de Pasolini fait de ce film une sorte de type-id&#233;al de la construction pasolinienne de sa propre biographie dans son &#339;uvre &#8211; sous ce rapport, alors, &#338;dipe roi constituerait peut-&#234;tre le lieu privil&#233;gi&#233; (un des lieux privil&#233;gi&#233;s, en tout cas), en vue de cerner la logique selon laquelle l'auteur donne en effet &#224; entendre quelque chose de lui-m&#234;me, pr&#233;cis&#233;ment en ce point de jonction entre un r&#233;cit ancien et un dispositif moderne d'interpr&#233;tation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour commencer, signalons qu'il n'est pas rare que, face &#224; tel ou tel passage d'un texte de Pasolini, on r&#233;agisse en consid&#233;rant que ce qu'il livre de lui-m&#234;me, ainsi, au lecteur, est &#171; trop beau pour &#234;tre vrai &#187;, dans le sens o&#249; l'on serait face &#224; la pr&#233;sentation de faits, ou de r&#233;flexions s'ins&#233;rant trop bien dans telle ou telle grille interpr&#233;tative, bien souvent marxiste et/ou freudienne en l'occurrence. On a alors le sentiment d'&#234;tre face &#224; des pseudo-faits, face &#224; une pseudo-r&#233;alit&#233;, reconstruite &#8211; pr&#233;cis&#233;ment aux conditions de la th&#233;orie interpr&#233;tative susceptible de l'accueillir. En disant cela ainsi, le risque est cependant r&#233;introduit de consid&#233;rer qu'&#224; travers une telle pratique Pasolini userait de rouerie (et il est rou&#233; en effet), qu'il se jouerait r&#233;ellement de nous, au lieu de nous livrer la r&#233;alit&#233; de ces faits pass&#233;s, ou au moins des souvenirs qu'il en garde. Il faut donc pr&#233;ciser &#224; nouveau qu'il ne s'agit pas de consid&#233;rer que Pasolini nous cache ici quelque chose, en ce que s'il nous livrait ses souvenirs effectifs, ceux-ci seraient &#233;galement r&#233;&#233;labor&#233;s, filtr&#233;s &#8211; la seule diff&#233;rence, ici, consistant dans le fait que Pasolini ne veut livrer de son intimit&#233;, notamment psychique, que ceux de ses souvenirs qu'il a pris la peine de r&#233;&#233;laborer consciemment. Peut-&#234;tre m&#234;me certains de ses &#171; souvenirs &#187; ne se fondent-ils sur aucun mat&#233;riau pr&#233;cis, susceptible de jouer le r&#244;le d'ant&#233;c&#233;dent vis-&#224;-vis de cette reconstruction (qui acc&#232;derait alors au statut paradoxal de reconstruction originaire) ? Cette volont&#233; de se r&#233;approprier consciemment certains processus inconscients est d'ailleurs fort pr&#233;sente chez Pasolini, et se trouve li&#233;e d'embl&#233;e &#224; la dimension politique de son &#339;uvre : s'il se d&#233;sole, notamment dans P&#233;trole, du fait que les jeunes des ann&#233;es 70 puissent citer, par leur chevelure, leur pilosit&#233; en g&#233;n&#233;ral, leurs v&#234;tements, telle ou telle p&#233;riode de l'histoire, c'est en tant qu'ils le feraient de mani&#232;re inconsciente, selon le conformisme propre aux effets de mode. L'anachronisme inconscient serait signe d'ali&#233;nation, vidant ainsi cet entrechoc des temporalit&#233;s de son potentiel r&#233;volutionnaire (pour parler avec Benjamin, mais entrechoc que, par ailleurs, Pasolini utilise tr&#232;s consciemment, notamment dans P&#233;trole, justement, ou encore dans Salo ou les 120 journ&#233;es de Sodome, ou encore dans le sc&#233;nario du film non r&#233;alis&#233; sur saint Paul). Livrant des souvenirs qui parleraient malgr&#233; lui, Pasolini aurait le sentiment, s'exprimant publiquement, de s'exposer &#224; son insu &#8211; de donner &#224; voir, &#224; saisir en tout cas, des processus psychiques, sociaux, historiques auxquels il est soumis -, alors qu'il est toujours prompt &#224; reconna&#238;tre, notamment dans des interviewes, que ses choix t&#233;moignent sans doute de motifs psychiques, socio-historiques, etc. tr&#232;s profonds, qu'il ne ma&#238;trise pas. Ce n'est donc pas que Pasolini s'inscrive dans le fantasme d'une toute-puissance lui permettant de ma&#238;triser tout ce qui lui advient, c'est bien plut&#244;t qu'il cherche &#224; ma&#238;triser le plus possible le discours relatif &#224; ce qu'il ne ma&#238;trise pas.&lt;br class='autobr' /&gt; Comment se fait-il qu'il soit communiste ? Comment rendre compte de son homosexualit&#233; ? Comment est-il devenu artiste ? Autant de questions, et d'autres encore, que l'&#339;uvre de Pasolini ne r&#233;pugne pas &#224; aborder, &#224; travers des formes diverses. Et d'abord dans ce livre qui s'&#233;nonce comme autobiographique : Qui je suis. Cela dit, on peut douter que la promesse de Jean-Pierre Milelli, en introduction de ce livre, qu'il a traduit en fran&#231;ais, soit honor&#233;e &#8211; selon lui, &#171; [&#8230;] sans pr&#233;juger de sa valeur litt&#233;raire, ce texte in&#233;dit de Pier Paolo Pasolini constitue un document particuli&#232;rement pr&#233;cieux pour mieux comprendre les rapports entre la vie et l'&#339;uvre du po&#232;te, romancier, essayiste et cin&#233;aste italien &#187; . Il semble bien que la proposition doive &#234;tre reformul&#233;e en sens inverse : sans pr&#233;juger des enseignements qu'il apportera sur les rapports entre la vie et l'&#339;uvre de Pasolini, voici un livre dont la valeur litt&#233;raire n'est pas douteuse. Voyons donc, d'abord, le propos de Pasolini, quant &#224; son engagement communiste :&lt;br class='autobr' /&gt;
on sait qu'il a fr&#233;quemment li&#233; cet engagement avec l'id&#233;e d'une fid&#233;lit&#233; &#224; son fr&#232;re Guido, mais ici les choses sont pr&#233;sent&#233;es un peu diff&#233;remment, en deux temps, fa&#231;on de s&#233;parer engagement marxiste (apparemment ind&#233;fectible, le plus profond) et engagement communiste (plus contingent, comme le montre le cas du fr&#232;re) : dans le premier moment, on lit ceci : &#171; Je pleure encore, chaque fois que j'y pense, / sur mon fr&#232;re Guido, / partisan tu&#233; par d'autres partisans, communistes / (il &#233;tait du Parti d'Action ; / c'&#233;tait moi qui l'avais conseill&#233; ; / lui avait commenc&#233; la R&#233;sistance / comme communiste) &#187; ; et, dans le second temps, un autre niveau de causalit&#233; semble mobilis&#233; : &#171; Comment suis-je devenu marxiste ? / Eh bien&#8230; j'allais parmi de petites fleurs / printani&#232;res, blanches et azur&#233;es, / celles qui naissent juste apr&#232;s les primev&#232;res, / - et un peu avant que les acacias / ne se couvrent de fleurs, / parfum&#233;es comme de la chair / qui se d&#233;compose dans la chaleur sublime de la plus belle saison - / et j'&#233;crivais sur les rives de petits &#233;tangs / que, l&#224;-bas, dans le pays de ma m&#232;re, / d'un de ces noms / intraduisibles on appelle fonde, / avec les fils des paysans / qui se baignaient innocemment / (parce qu'ils &#233;taient impassibles devant leur vie / alors que je les croyais conscients / de ce qu'ils &#233;taient) / j'&#233;crivais les po&#232;mes du Rossignol / de l'Eglise catholique. / C'&#233;tait en 43 : / en 45 tout fut diff&#233;rent. / Ces fils de paysans, un peu plus &#226;g&#233;s, / se mirent un jour un foulard rouge autour du cou / et march&#232;rent / vers le chef-lieu de canton, avec ses portes / et ses petits palais v&#233;nitiens. / C'est ainsi que je sus que c'&#233;taient / des journaliers, / et qu'il y avait donc des patrons. / Je fus du c&#244;t&#233; des journaliers, et je lus Marx &#187; . &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans tout ce passage, on retrouve bien des motifs r&#233;currents dans l'&#339;uvre de Pasolini (notamment ce foulard rouge des journaliers, qu'on trouvait d&#233;j&#224; dans le roman de jeunesse Le r&#234;ve d'une chose &#8211; titre compos&#233; &#224; partir d'une citation de Marx -, mais foulard qu'on retrouve encore &#224; l'autre bout de l'&#339;uvre, dans P&#233;trole, o&#249; il fonctionne &#224; la mani&#232;re d'un signifiant r&#233;current), mais en ce qui concerne notre questionnement proprement dit, on rel&#232;vera que la prise de conscience est plac&#233;e au centre de son engagement marxiste par l'auteur : c'est parce qu'il aurait constat&#233;, chez ces jeunes paysans du Frioul, la naissance d'une conscience de classe, et qu'il se serait senti solidaire d'eux, qu'il aurait lu Marx. Oui, c'est ce qui est dit. Mais, juste apr&#232;s la question : &#171; Comment suis-je devenu marxiste ? &#187;, Pasolini se lance d'abord dans une longue description du pays de sa m&#232;re, du Frioul &#8211; et l'on comprend qu'il &#233;voque cela pour indiquer qu'il n'est pas sans &#233;prouver un attrait &#233;rotique pour ces jeunes paysans se baignant, tout &#171; impassibles devant leur vie &#187; qu'ils puissent &#234;tre. Il ne s'agirait donc pas de lier son marxisme &#224; l'&#233;rotisme de fa&#231;on directe, puisque par ailleurs, notamment dans son po&#232;me Les cendres de Gramsci, il professe plut&#244;t un amour, de fait, pour les gar&#231;ons pauvres, d&#233;pourvus de conscience de classe, et sans doute en partie parce qu'ils en sont d&#233;pourvus, en contradiction, donc, avec sa position intellectuelle marxiste. Son marxisme serait donc li&#233; &#224; sa volont&#233; de ne pas &#234;tre &#171; impassible devant [la] vie &#187;, en m&#234;me temps qu'au d&#233;sir d'&#234;tre li&#233; &#224; ceux qu'il aime, ces jeunes paysans. On voit d&#233;j&#224; que la d&#233;marche de Pasolini est complexe, en ce qu'il y a bien lieu de croire qu'en effet il nous livre quelque chose, qu'au sens strict, il ne nous ment pas, mais qu'on a bien du mal &#224; d&#233;m&#234;ler les choses, en vue de savoir ce qu'ici il nous livre exactement. Ainsi, c'est bien davantage une Stimmung qu'il &#233;voque ici, qu'il r&#233;actualise quasiment, &#224; travers cette forme semi-po&#233;tique, bien plut&#244;t, donc, que des souvenirs au sens strict. En cela, il nous livre bien quelque chose, mais, dans le m&#234;me mouvement, il fait aussi intervenir un &#233;v&#233;nement originaire (ici, par exemple, le bain des gar&#231;ons, puis, quelques ann&#233;es apr&#232;s, leur lutte contre les patrons, &#171; un jour &#187;, avec ce foulard rouge nou&#233; autour du cou), cens&#233; cristalliser tous les &#233;l&#233;ments constitutifs de cette disposition d'esprit (qui est l'objet de la rem&#233;moration) &#8211; et il est facile de comprendre pourquoi les versions de l'&#233;v&#233;nement originaire ne co&#239;ncideront pas toujours les unes avec les autres : si l'&#233;v&#233;nement originaire remplit sa fonction, c'est l&#224; l'essentiel. Pour l'engagement politique, il y a toujours la r&#233;f&#233;rence &#224; Guido, son fr&#232;re, bien s&#251;r &#8211; m&#234;me si le lien de cause &#224; effet ne laisse pas d'&#234;tre complexe, car si l'engagement de son fr&#232;re a d'abord &#233;t&#233; communiste, ce sont aussi des communistes qui l'ont tu&#233; -, mais pour le reste, les journaliers sont parfois remplac&#233;s par la lecture de Rimbaud&#8230; L'invention pasolinienne est donc tout enti&#232;re dans cet &#233;v&#233;nement originaire, et d'une certaine fa&#231;on, d&#232;s que, pour chacun d'entre nous, il s'agit de s'expliquer sur ses propres choix d'existence, la rationalisation a posteriori &#224; laquelle on se livre entra&#238;ne une op&#233;ration de fictionnalisation &#8211; c'est ce processus de reformulation que Pasolini veut conduire consciemment. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour ce qui rel&#232;ve de son homosexualit&#233;, du moins lorsqu'il cherche &#224; la r&#233;f&#233;rer explicitement &#224; l'id&#233;e qu'il se fait, ou en tout cas qu'il nous pr&#233;sente, de la psychanalyse et du complexe d'Oedipe, il &#233;voque r&#233;guli&#232;rement, presque rituellement le contraste entre son p&#232;re et sa m&#232;re (sa m&#232;re, enracin&#233;e dans le Frioul, profond&#233;ment li&#233;e &#224; cet univers paysan aim&#233; de Pasolini &#8211; &#171; [l]a chose la plus importante de ma vie / a &#233;t&#233; ma m&#232;re &#187; &#233;crit-il -, et son p&#232;re, militaire et fasciste ; &#224; sa m&#232;re se rattachera donc le dialecte frioulan, au p&#232;re l'italien, langue du centralisme fasciste). D&#232;s lors, la mise en place du complexe d'&#338;dipe est d&#233;j&#224; quasiment effectu&#233;e, et il n'y a pas &#224; s'&#233;tonner s'il envoie &#224; son p&#232;re son premier recueil de po&#232;mes &#233;dit&#233;, en frioulan : &#171; [&#8230;] signe de notre haine, signe in&#233;luctable, / signe qui, pour une enqu&#234;te scientifique, / ne trompe pas, / - qui ne peut tromper -, ce livre qui lui &#233;tait d&#233;di&#233; / &#233;tait &#233;crit en dialecte frioulan ! / Le dialecte de ma m&#232;re ! / Le dialecte d'un monde / petit, qu'il ne pouvait pas ne pas m&#233;priser / - ou tout au moins accepter / avec la patience d'un p&#232;re&#8230; &#187; . Ainsi, au-del&#224; de l'opposition du fils au p&#232;re, Pasolini n'oublie pas d'&#233;voquer un d&#233;passement, de sa part, de cette haine du p&#232;re : d'ailleurs, de ce point de vue, &#224; pr&#233;sent qu'il a 44 ans, il &#233;crit : &#171; je le vois hors de mon histoire, / dans un &#233;pisode qui m'est totalement &#233;tranger, / dans lequel je suis un h&#233;ros objectif coupable &#187; ; mais il prend aussi la peine d'&#233;voquer, de fa&#231;on relativement voil&#233;e (c'est-&#224;-dire, fort visible, donc) l'ambigu&#239;t&#233; de son complexe oedipien, qu'il d&#233;sire sans doute r&#233;f&#233;rer &#224; son homosexualit&#233; : &#171; [&#8230;] je dois rappeler / que, outre mon amour initial pour ma m&#232;re, / il y eut aussi un amour pour lui : / et un amour sensuel. / Je dois rappeler mes petits pas de gar&#231;onnet / de trois ans, / [&#8230;] mes petits pas au bord d'une route / frapp&#233;e par un soleil qui n'&#233;tait pas de ma vie / mais de celle de mes parents, / vers le foss&#233; o&#249; mon p&#232;re, jeune homme, / &#233;tait en train d'uriner&#8230; &#187; . Les trois points de suspension apr&#232;s le mot &#171; uriner &#187;, cette fois, font penser &#224; un clin d'&#339;il trop appuy&#233; au lecteur, mais ce n'est pas certain &#8211; on pourrait y lire aussi une forme de pudeur, dispensant de dire trop cr&#251;ment les choses, celles peut-&#234;tre d'un &#338;dipe invers&#233; ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais c'est le plus souvent une structure oedipienne classique qu'il fait valoir dans ses quasi-souvenirs, y compris sous une forme indirecte, comme celle de l'amour des sonorit&#233;s de la langue frioulane (la langue de la m&#232;re), amour se m&#234;lant inextricablement, se nouant &#224; son amour des gar&#231;ons, dans le cadre d'un &#171; souvenir &#187; d'enfance, particuli&#232;rement parlant, et &#224; ce titre, exemplaire de la construction narrative par laquelle il se constitue une autobiographie. Ce passage intervient dans un texte th&#233;orique consacr&#233; au langage, dans le cadre de L'exp&#233;rience h&#233;r&#233;tique, et le fait m&#234;me de m&#234;ler ici les niveaux tient bien &#224; la consid&#233;ration de cet &#233;v&#233;nement comme significatif, quant &#224; notre rapport au monde, et au langage en l'occurrence : &#171; [&#8230;] j'ai un souvenir personnel &#224; soumettre &#224; l'analyse de laboratoires mieux &#233;quip&#233;s que le mien. J'avais trois ans, trois ans et demi [&#8230;]. Je ne savais pas encore &#233;crire [&#8230;]. Par cons&#233;quent, ma langue n'&#233;tait qu'orale. A travers cette langue, j'&#233;tais en train de m'adapter &#224; Belluno (c'&#233;tait la quatri&#232;me mutation : Bologne, Parme, Conegliano, Belluno). Il y avait des voisins, un jardin d'enfants, des petits gar&#231;ons qui jouaient au ballon dans le square devant la gare [&#8230;]. A cette &#233;poque-l&#224;, je crois que je m'entendais encore assez bien avec mon p&#232;re. J'&#233;tais exceptionnellement capricieux, c'est-&#224;-dire n&#233;vros&#233;, probablement, mais sage. Envers ma m&#232;re (qui &#233;tait enceinte mais je ne m'en souviens pas), mes dispositions &#233;taient celles de toute ma vie : un amour d&#233;sesp&#233;r&#233;. Il est &#224; noter qu'environ un an, un an et demi plus t&#244;t, &#224; Conegliano (je vois encore le grand lit de mes parents, tout ceci se passe sur son immense &#233;tendue blanche), j'avais fait un cycle de r&#234;ves &#171; &#224; &#233;pisodes &#187;, o&#249; je perdais ma m&#232;re, et je la cherchais dans les rues rouges et pleines d'arcades de mon fantasme de Bologne (superbe, dans sa tristesse infinie) ; et je finissais par monter certains escaliers int&#233;rieurs, dans l'obscurit&#233;, vers des appartements de familles d'amis, pour demander o&#249; elle &#233;tait, etc. Or, dans la p&#233;riode de Belluno, justement entre trois ans et trois ans et demi, j'ai &#233;prouv&#233; les premi&#232;res tortures de l'amour sexuel, identiques &#224; celles que j'&#233;prouverais ensuite, jusqu'&#224; aujourd'hui (atrocement aigu&#235;s entre seize et trente ans) : une douceur terrible et anxieuse, qui vous prend aux entrailles et les consume, les br&#251;le, les tord, comme une vague chaude, poignante, devant l'objet d'amour. De cet objet d'amour, je crois que je me rappelle seulement les jambes &#8211; et pr&#233;cis&#233;ment le creux derri&#232;re les genoux, avec les tendons raidis &#8211; et la synth&#232;se de ses traits de cr&#233;ature distraite, forte, heureuse et protectrice (mais tra&#238;tresse, toujours appel&#233;e ailleurs). Un jour je suis all&#233; chercher cet objet de mon &#233;moi, tendre et terrible, chez elle : j'ai mont&#233; le perron de la petite villa de Belluno &#8211; que j'ai encore devant les yeux -, j'ai frapp&#233; &#224; la porte, j'ai demand&#233; ; j'entends encore les mots n&#233;gatifs, me disant qu'elle n'&#233;tait pas l&#224;. Je ne savais &#233;videmment pas de quoi il s'agissait, je ne ressentais que la nature physique de la pr&#233;sence de ce sentiment, si dense et si cuisante qu'elle me tordait le ventre. Je me suis donc trouv&#233; dans la n&#233;cessit&#233; physique de &#171; nommer &#187; ce sentiment, et, dans mon &#233;tat de locuteur seulement vocal, non &#233;crivant, j'ai invent&#233; un terme. Ce terme &#233;tait, je m'en souviens tr&#232;s bien, &#171; TETA VELETA &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
[&#8230;] &#171; Teta veleta &#187; faisait parfaitement partie de ma &#171; langue &#187;, de l'institution linguistique dont je disposais. Il me semble qu'&#224; l'&#233;poque je n'ai jamais avou&#233; ce terme &#224; personne (car je sentais que le sentiment ainsi d&#233;fini &#233;tait merveilleux mais honteux) [&#8230;] &#187; . &lt;br class='autobr' /&gt;
On se trouve ici face &#224; un r&#233;cit qui fait se rejoindre des pr&#233;occupations de th&#233;orie linguistique, des consid&#233;rations de type psychanalytique, et des &#233;l&#233;ments &#233;nonc&#233;s comme autobiographiques, ces derniers assurant d'ailleurs le lien entre les niveaux, et plus g&#233;n&#233;ralement l'unit&#233; de ce passage. On pourrait peut-&#234;tre parler ici d'&#233;v&#233;nement fondateur, en ce que ce souvenir est &#224; la fois &#224; l'origine du Pasolini po&#232;te et amoureux des sonorit&#233;s de la langue li&#233;e au corps, et dans le m&#234;me mouvement, ins&#233;parablement, du Pasolini homosexuel, dans cette &#233;vocation d'un choix primaire d'objet &#8211; et il a toujours li&#233; son amour des gar&#231;ons &#224; l'amour de leur argot, de leur dialecte, ou de leur prononciation. Ce r&#233;cit, &#233;nigmatique et peut-&#234;tre riche d'enseignements cach&#233;s, peut donc, &#224; cet &#233;gard, valoir comme un mythe d'origine, que Pasolini se permettrait de soumettre &#224; un laboratoire de linguistique, mais il fonctionne aussi comme une premi&#232;re forme de rationalisation (de mythologisation), concernant sa propre sexualit&#233; (mais aussi concernant le langage lui-m&#234;me, puisque ses propres &#171; hypoth&#232;ses de laboratoire &#187; s'empareront de cet &#171; &#233;v&#233;nement &#187;, et de quelques autres, comme les cris et danses de Ninetto ). Si cet &#233;v&#233;nement relatif au creux derri&#232;re le genou des gar&#231;ons est archi-significatif, c'est qu'il nous reconduit tout bonnement &#224; l'origine du langage (et d'autres consid&#233;rations, dans L'exp&#233;rience h&#233;r&#233;tique, viendront s'ajouter &#224; celles-ci, qui orienteront en effet la r&#233;flexion vers un questionnement d&#233;daign&#233; par la science linguistique contemporaine, celui de l'origine du langage), et en m&#234;me temps &#224; l'origine de Pasolini lui-m&#234;me, uniment comme &#234;tre parlant (et entendant) et &#234;tre d&#233;sirant. Ce nouage entre d&#233;sir et parole, qui fait na&#238;tre sur les l&#232;vres de l'enfant les syllabes des deux mots &#171; Teta veleta &#187;, donne peut-&#234;tre une des cl&#233;s permettant de saisir ce qui se joue dans la formulation de son autobiographie sous la forme de petits r&#233;cits, de petites mythologies : une autobiographie empruntant les voies d'un langage instrumental risquerait d'&#234;tre infid&#232;le &#224; son objet ; mais en m&#234;me temps, Pasolini ne veut pas c&#233;der &#224; l'irrationnel, et, ainsi, toujours ses cr&#233;ations litt&#233;raires autobiographiques se doublent de leur analyse immanente. C'est sans doute de ce point de vue qu'on peut comprendre vraiment en quoi il est fond&#233; &#224; faire d'&#338;dipe roi son film le plus autobiographique : dans la mise en sc&#232;ne du mythe, il intervient lui-m&#234;me, et pas seulement sous la forme du grand pr&#234;tre &#8211; il intervient pour porter le r&#233;cit &#224; une forme d'auto-compr&#233;hension de soi, &#224; une forme de fiction heuristique. Le r&#233;cit se double donc toujours de son interpr&#233;tation, mais comme immanente, un peu &#224; l'instar de ce qui se passe avec les &#171; Visions &#187; de Carlo, dans P&#233;trole, lorsqu'elles sont envisag&#233;es comme les images d'un film : Carlo se trouve sur le chariot du cam&#233;raman, et il est accompagn&#233; par trois dieux, qui rationnalisent la &#171; Vision &#187;, qui introduisent de la rationalit&#233;, l&#224; o&#249; l'image laiss&#233;e &#224; elle-m&#234;me ne donne &#224; voir que la r&#233;alit&#233; brute, non encore pass&#233;e par le filtre de la raison. Les dieux font donc une r&#233;alit&#233; de ces images, l&#224; o&#249;, laiss&#233;es &#224; elles-m&#234;mes, elles ne se distingueraient gu&#232;re du r&#234;ve. &#338;dipe roi peut donc jouer le r&#244;le d'une autobiographie pasolinienne, &#224; condition de consid&#233;rer ce r&#233;cit comme celui d'une origine &#8211; l'origine de Pasolini lui-m&#234;me, origine pr&#233;sente en ce film comme dans tous les petits r&#233;cits, ainsi parsem&#233;s dans l'&#339;uvre de Pasolini. Dans ces conditions, le caract&#232;re inassignable de l'origine conduirait &#224; attribuer au ph&#233;nom&#232;ne &#171; Teta veleta &#187;, comme &#224; ceux que retracent les aventures d'&#338;dipe, le statut d'origine, r&#233;p&#233;tant &#224; l'avance les &#233;l&#233;ments constitutifs d'une biographie pasolinienne. On pourra donc parler de ph&#233;nom&#232;nes originaires (d'Urph&#228;nomene), tels que Goethe pouvait les concevoir, en ce que &#171; Teta veleta &#187; n'est pas un ph&#233;nom&#232;ne linguistique comme les autres, mais renvoie bien &#224; une Ur-langue (que Pasolini identifie &#224; une langue purement orale, et en tant que telle, introuvable empiriquement), de m&#234;me qu'&#338;dipe lui-m&#234;me n'est pas un &#234;tre d&#233;sirant parmi d'autres, mais le lieu m&#234;me d'un Ur-d&#233;sir, jamais atteint en lui-m&#234;me, toujours masqu&#233;, et duquel tous les autres d&#233;riveraient. Que les &#233;v&#233;nements pr&#233;sent&#233;s par Pasolini comme &#233;tant &#224; l'origine de sa vocation de po&#232;te, ou de son engagement marxiste, ou de son amour des gar&#231;ons n'aient pas de corr&#233;lat d&#233;termin&#233; dans la r&#233;alit&#233; empirique qui aurait jou&#233; en effet ce r&#244;le de cause, cela cesse de faire probl&#232;me, si l'on accepte de consid&#233;rer qu'en tout cela Pasolini n'&#233;voque nullement des &#233;v&#233;nements appartenant &#224; un pass&#233; r&#233;volu, mais bien plut&#244;t une origine qui, par avance, r&#233;p&#232;te les &#233;v&#233;nements &#224; venir, mais ne rel&#232;ve, elle-m&#234;me, aucunement de la r&#233;alit&#233; empirique. Voil&#224; au moins pour le statut qu'on peut attribuer aux motifs r&#233;currents dans l'&#339;uvre de Pasolini, et qui sont conduits &#224; remplir une fonction explicative, relativement &#224; telle ou telle dimension propre &#224; l'artiste ; que ces motifs aient r&#233;ellement un effet heuristique, c'est une tout autre question, mais qui sort du champ de questionnement possible relativement &#224; l'&#339;uvre, en ce que Pasolini semble surtout se saisir de ces motifs pour en faire des &#233;l&#233;ments de sa cr&#233;ation artistique, les moments de rationalisation r&#233;pondant plus, eux, au d&#233;sir de comprendre du lecteur, du spectateur, &#224; un besoin de mobiliser son int&#233;r&#234;t, son attention, comme il le fera tout au long de sa carri&#232;re de cin&#233;aste, livrant pour ainsi dire, et sans se faire prier, un petit guide d'interpr&#233;tation rapide pour telle ou telle &#339;uvre. Ne prenons pas ces moments de rationalisation trop au s&#233;rieux, surtout quand ils concernent la personne de Pasolini (quand ils portent sur le langage, c'est autre chose), ils valent comme une approche tr&#232;s g&#233;n&#233;rale, qui n'a de valeur effective que dans ses d&#233;tails &#8211; mais, pr&#233;cis&#233;ment, ces d&#233;tails rendent insignifiant, ou au moins inessentiel, le bel ordonnancement de l'explication canonique puis&#233;e aupr&#232;s de Marx ou de Freud. C'est la vengeance du petit r&#233;cit, contre le grand r&#233;cit, si l'on veut. C'est peut-&#234;tre en &#233;tant muni de ces pr&#233;cautions qu'on peut alors approcher et saisir le caract&#232;re autobiographique du film &#338;dipe roi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On remarquera, pour commencer, que la distinction op&#233;r&#233;e par Aristote, dans La Po&#233;tique, entre &#171; qualit&#233; &#187; (on dirait &#171; caract&#232;re &#187; - poiot&#232;s) et &#171; personnage &#187;, nous impose de penser le caract&#232;re comme d&#233;duit du personnage, et ce personnage, comme d&#233;duit de l'action. Il s'ensuit, selon les mots de Florence Dupont, que &#171; &#338;dipe, le h&#233;ros pr&#233;f&#233;r&#233; d'Aristote, pris dans une s&#233;rie de p&#233;rip&#233;ties et de reconnaissances, n'a pas de caract&#232;res ind&#233;pendamment de ce qui lui arrive &#187;. Autrement dit, et cela int&#233;resse directement notre r&#233;flexion, Aristote pourrait, &#224; la limite, se passer du personnage, le but de la trag&#233;die &#233;tant l'action &#8211; par cons&#233;quent, le personnage n'a pas d'autre &#233;paisseur (celle de son caract&#232;re) que celle que lui conf&#232;re l'action. Or, si l'on reprend l'id&#233;e de Freud selon laquelle les p&#233;rip&#233;ties d'&#338;dipe sont au fond celles que tous les humains partagent dans le cadre de la sc&#232;ne du r&#234;ve, alors, en effet, nous sommes tous ce personnage d'&#338;dipe, seulement plus chanceux que lui, &#171; dans la mesure o&#249; nous ne sommes pas devenus n&#233;vropathes &#187;, selon la formule de Freud, pour n'avoir pas r&#233;alis&#233; ces actions autrement qu'en songe. De ce point de vue, Pasolini est fond&#233; &#224; faire d'&#338;dipe roi un film autobiographique, et s'il pr&#233;sente cet aspect encore davantage pour le r&#233;alisateur que pour le spectateur, c'est que le cin&#233;aste y a int&#233;gr&#233; des &#233;l&#233;ments de sa propre histoire (mythologie) personnelle, qui font de ce personnage d'&#338;dipe port&#233; &#224; l'&#233;cran un double du cin&#233;aste &#8211; la jonction entre le prologue et le corps du film s'effectue &#224; travers les pieds de l'enfant, que le p&#232;re prend dans ses mains &#224; la fin de l'&#233;pisode muet, et que l'on retrouve, attach&#233;s, dans la s&#233;quence de l'esclave transportant l'enfant hors de la cit&#233; de Th&#232;bes, ces pieds li&#233;s si forts qu'ils ont enfl&#233;. Les caract&#232;res qui vont constituer le personnage d'&#338;dipe sont issus du texte de Sophocle lui-m&#234;me, et &#224; ce titre, si l'on consid&#232;re la reprise freudienne du sch&#233;ma de la trag&#233;die grecque d'&#338;dipe, alors, les spectateurs sont fond&#233;s &#224; y voir &#233;galement un film qui parle d'eux (la m&#232;re de l'enfant du prologue est Silvana Mangano, comme elle jouera aussi le r&#244;le de Jocaste) ; c'est surtout dans le prologue et l'&#233;pilogue (tous deux quasiment muets) que l'intervention de Pasolini se fait sentir le plus nettement, et conf&#232;re au personnage d'&#338;dipe des traits (des caract&#232;res) qui deviennent trop particuliers pour &#234;tre encore tout &#224; fait ceux du spectateur (&#224; l'image de cette ville de garnison dans laquelle grandit l'enfant, et de ce p&#232;re militaire, etc.). Comme le fait remarquer Bernard Eisenschitz, dans son analyse du prologue d'&#338;dipe roi, &#171; [l]'emp&#234;chement mat&#233;riel de tourner dans le Frioul de sa propre enfance, l'angoisse du tournage apr&#232;s la phase plus &#171; inspir&#233;e &#187; de l'&#233;criture du sc&#233;nario, ont amen&#233; Pasolini &#224; concentrer la plus grande &#233;motion dans chaque plan du prologue, souvenirs d'enfance &#171; &#224; la fois tr&#232;s synth&#233;tis&#233;s et tr&#232;s riches &#187; [Pasolini dixit - AN]. On a montr&#233; la grande &#233;laboration formelle de ces s&#233;quences, o&#249; les couleurs, l'intensit&#233; des expressions, les formes &#224; l'int&#233;rieur du plan, les rapports de forme, dur&#233;e, etc., de plan &#224; plan, contribuent &#224; reconstituer une sc&#232;ne originaire, &#224; la fois dans sa dimension individuelle et mythique (&#171; cette sc&#232;ne appartient au pass&#233; &#8211; ontog&#233;n&#233;tique ou phylog&#233;n&#233;tique &#8211; de l'individu et constitue un &#233;v&#233;nement qui peut &#234;tre de l'ordre du mythe, mais qui est d&#233;j&#224; l&#224;, avant toute signification apport&#233;e apr&#232;s coup &#187; [Laplanche et Pontalis &#8211; AN] &#187;. On retrouve bien l&#224; le principe d&#233;j&#224; indiqu&#233;, et qui oriente le sens que prend l'autobiographie chez Pasolini : si l'individuel para&#238;t toujours mythifi&#233;, c'est qu'on est face &#224; la reconstitution d'une &#171; sc&#232;ne originaire &#187; qui, en tant que telle, est bien surcharg&#233;e de significations par cette reconstruction, mais dans le m&#234;me temps, constitue le seul type de manifestation possible, pour une origine. Pasolini en est lui-m&#234;me bien conscient, comme lorsqu'il &#233;voque l'&#233;v&#233;nement fondateur de son amour pour la langue orale, et qu'il fait remonter &#224; &#171; [u]n matin de l'&#233;t&#233; 1941, [&#8230;] sur le balcon ext&#233;rieur, en bois, de la maison de [s]a m&#232;re &#187;, o&#249; il entendit la voix de Livio, solide paysan du voisinage, qui fit r&#233;sonner, entre les mots de sa conversation, celui de &#171; ROSADA &#187;, car pour le caract&#233;riser, il parle bien de &#171; souvenir hallucinatoire &#187; : &#171; Quelle que f&#251;t mon occupation ce matin-l&#224;, peinture ou &#233;criture, je suis s&#251;r de m'&#234;tre interrompu subitement : cela fait partie de mon souvenir hallucinatoire &#187;. L&#224; encore, origine intimement li&#233;e de son amour de la langue orale, et de celui des gar&#231;ons de cet univers rural parlant cette langue &#8211; cette condensation m&#234;me apparente en effet cette repr&#233;sentation aux formations oniriques, et pourtant, si hallucination il y a, elle est bien de l'ordre du souvenir. Tout comme serait de l'ordre du souvenir, mais inconscient, et sous la forme du sympt&#244;me, l'habitude du personnage d'&#338;dipe, incarn&#233; par Franco Citti, de placer devant sa bouche le dos de sa main, aux moments de grande tension. En cela aussi, on a intervention de Pasolini lui-m&#234;me, &#233;tant entendu que ce n'est pas le personnage de la tradition en tant que tel qui rev&#234;t quelque caract&#232;re n&#233;vrotique, &#338;dipe n'&#233;tant pas lui-m&#234;me pris dans les rets de ce qui deviendra le complexe oedipien, mais bien plong&#233; dans la r&#233;alit&#233; ; on se trouve ici face &#224; la mise en sc&#232;ne de cette non-adh&#233;rence au monde que constitue, pour Pasolini, l'appartenance &#224; un monde moderne et petit-bourgeois, c'est-&#224;-dire, priv&#233; de corps. Le souvenir de la sc&#232;ne originaire peut donc prendre des formes vari&#233;es, entre la reconstruction mythifi&#233;e de ladite sc&#232;ne, et sa survie &#224; travers les sympt&#244;mes, mais dans les deux cas, il conf&#232;re consistance &#224; cette origine, m&#234;me inassignable, m&#234;me inobjectivable. Finalement, on pourrait dire que Pasolini, en construisant son autoportrait &#224; travers ses &#339;uvres et ses diverses interventions, met en sc&#232;ne cet &#233;pisode originaire, sous des modalit&#233;s vari&#233;es, mais qui confinent &#224; l'auto-analyse. En cela Pasolini n'ignorait sans doute pas ces mots de Freud, selon lesquels &#171; une vraie auto-analyse est impossible &#187;, du fait que s'analyser soi-m&#234;me supposerait la capacit&#233; d'utiliser, nous concernant, &#171; de[s] connaissances objectivement acquises &#187;. Reste alors l'int&#233;r&#234;t d'op&#233;rer de multiples variations autour de motifs psychanalytiques et / ou marxistes, qui, s'ils n'ont gu&#232;re d'effets heuristiques quant &#224; la personne de l'auteur, ses choix, ses comportements, procurent au moins des figures vari&#233;es &#224; l'&#339;uvre elle-m&#234;me, notamment en ce qui concerne la constitution de r&#233;cits &#8211; mais c'est aussi la signification de ceux-ci qui peut &#234;tre relanc&#233;e par moments, comme lorsque le motif analytique vient croiser celui de la linguistique, car en ce cas, s'il s'agit moins d'&#233;clairer l'origine du Pasolini amoureux de la langue orale, que d'approcher l'origine de la langue elle-m&#234;me, en ce cas, donc, les vertus heuristiques du r&#233;cit sont restaur&#233;es, intactes, et Pasolini peut rejoindre Benjamin, selon des modalit&#233;s diff&#233;renci&#233;es (au &#171; cri &#187; du premier correspondrait la &#171; langue adamique &#187; du second), dans le cadre d'une interrogation intempestive du langage , susceptible d'&#233;clairer ce que peut la langue, une fois plac&#233; entre parenth&#232;ses son usage instrumental.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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