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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>&#192; la recherche du politique : le passage des classes aux masses chez Louis Althusser et &#201;tienne Balibar</title>
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		<dc:date>2017-09-05T12:03:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Yusuke Ota</dc:creator>


		<dc:subject>d&#233;mocratie</dc:subject>
		<dc:subject>marxisme</dc:subject>
		<dc:subject>id&#233;ologie</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Introduction &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans cet expos&#233;, la &#171; fronti&#232;re &#187; au sens traditionnel du terme n'est pas trait&#233;e. L'important ici n'est pas la ligne qui &#233;tablit une limite entre deux pays, mais plut&#244;t une ligne au sens symbolique. Il s'agit d'une ligne qui, parfois inaper&#231;ue, conditionne notre discussion dans un domaine de la philosophie politique. Notre hypoth&#232;se est la suivante : cette ligne passe aujourd'hui entre le marxisme et la d&#233;mocratie. Surtout apr&#232;s l'effondrement de l'Union Sovi&#233;tique en 1991, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=22" rel="tag"&gt;d&#233;mocratie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=27" rel="tag"&gt;marxisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=87" rel="tag"&gt;id&#233;ologie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Introduction&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cet expos&#233;, la &#171; fronti&#232;re &#187; au sens traditionnel du terme n'est pas trait&#233;e. L'important ici n'est pas la ligne qui &#233;tablit une limite entre deux pays, mais plut&#244;t une ligne au sens symbolique. Il s'agit d'une ligne qui, parfois inaper&#231;ue, conditionne notre discussion dans un domaine de la philosophie politique. Notre hypoth&#232;se est la suivante : cette ligne passe aujourd'hui entre le marxisme et la d&#233;mocratie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Surtout apr&#232;s l'effondrement de l'Union Sovi&#233;tique en 1991, elle semble &#234;tre plus pr&#233;sente que jamais. Certains sont all&#233;s, sous la banni&#232;re de la d&#233;mocratie triomphale, jusqu'&#224; dire que &#171; Marx est mort &#187;. D'apr&#232;s cette position, la chute du socialisme r&#233;el est jug&#233;e sans r&#233;serve comme preuve de l'&#233;chec du projet marxiste, et &#171; il n'y a plus d'alternative &#187; &#224; la d&#233;mocratie. Il en r&#233;sulte qu'il existe d&#233;sormais une barri&#232;re infranchissable entre le marxisme et la d&#233;mocratie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cependant, nous pouvons raisonner autrement. Il nous semble qu'il est encore possible de lier les deux. Cela ne signifie pas que nous entendons r&#233;habiliter un marxisme orthodoxe, ni non plus que nous comblons d'&#233;loges la d&#233;mocratie contemporaine. Notre int&#233;r&#234;t est ailleurs. Il est de revisiter la pens&#233;e de Marx &#224; la fois pour retrouver sa puissance critique envers la d&#233;mocratie et pour trouver un point d'articulation entre le marxisme et la d&#233;mocratie. C'est ce que, par exemple, Jacques Derrida a cherch&#233; &#224; faire dans son livre Spectre de Marx publi&#233; en 1993(Derrida 1993).&lt;br class='autobr' /&gt;
Tout en reconnaissant l'originalit&#233; de sa lecture de Marx, nous prenons une voie qui nous para&#238;t plus fiable. Concernant le croisement du marxisme et la d&#233;mocratie, la notion d'id&#233;ologie chez Marx est avant tout mati&#232;re de la discussion. Nous allons donc examiner une reformulation de sa pens&#233;e par deux philosophes marxistes Louis Althusser et &#201;tienne Balibar. Tous deux essaient aussi de chercher un point de jonction th&#233;orique en passant par une refonte de la notion d'id&#233;ologie. Analyserons d'abord l'id&#233;ologie chez Althusser. Puis, chez Balibar. Enfin, nous en examinerons les enjeux. Ce faisant, retenons l'id&#233;e que pour eux, la question essentielle est toujours la m&#233;diation politique avec les masses, le plus grand nombre de la population.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Th&#233;orie de l'id&#233;ologie chez Althusser : sortir du postulat de la conscience de classe&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant toute chose, pr&#233;cisons le contexte historique dans lequel vivait Althusser. Il n'est pas exag&#233;r&#233; de dire que presque toute sa vie intellectuelle se place dans les ann&#233;es d'apr&#232;s-guerre nomm&#233;es &#171; les Trente Glorieuses &#187;. De 1945 &#224; 1975, la France est entr&#233;e dans la p&#233;riode d'un regain &#233;conomique immense aux sorties de la Seconde Guerre mondiale. Le changement que la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise subit est profond. Avec la publication de La Soci&#233;t&#233; de consommation en 1970 par Jean Baudrillard, appara&#238;t l'interpr&#233;tation que la soci&#233;t&#233; de consommation de masse devient dominante. Cela signifie en m&#234;me temps que l'influence du marxisme &#224; la fois au sens pratique et th&#233;orique est en baisse, car le marxisme, en se fondant avant tout sur l'id&#233;e de production, avait relativement laiss&#233; de cot&#233; la question de la consommation. Autrement dit, l'explication des ph&#233;nom&#232;nes sociaux par le point de vue des classes, point de vue privil&#233;gi&#233; par le marxisme occidental d'apr&#232;s-guerre, a &#233;t&#233; pour la premi&#232;re fois mise en doute.&lt;br class='autobr' /&gt;
Nul d'autre qu'Althusser n'a pu &#234;tre conscient de ce changement. Cette question de la &#171; crise du marxisme &#187;, Althusser l'a reformul&#233; de fa&#231;on philosophique. Selon lui, le marxisme doit d&#233;finitivement se d&#233;barrasser du postulat de la &#171; conscience de classe &#187; pour surmonter sa crise. &lt;br class='autobr' /&gt;
Or, ce postulat de la conscience de classe vient de Georg Luk&#225;cs(Luk&#225;cs 1960). Dans la th&#233;orie de Luk&#225;cs, quand l'ali&#233;nation des masses laborieuses que la soci&#233;t&#233; capitaliste produit arrive &#224; son acm&#233;, elles peuvent en prendre conscience et se transformer en prol&#233;tariat. Il s'agit du passage de la classe en soi &#224; la classe pour soi. Le prol&#233;tariat a ainsi pour t&#226;che philosophique de r&#233;concilier in fine sa subjectivit&#233; et le monde objectiv&#233; qui l'ali&#232;ne. Il joue ainsi le r&#244;le privil&#233;gi&#233; d'incarner la logique de synth&#232;se dialectique du Sujet et de l'Objet en subvertissant le monde capitaliste. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est ce messianisme politique attribu&#233; au prol&#233;tariat par Luk&#225;cs que vise Althusser. Il consid&#232;re que cette logique th&#233;ologique lin&#233;aire n'est plus soutenable &#224; cause de l'&#233;mergence de la probl&#233;matique des masses dans le monde d'apr&#232;s-guerre. &#192; l'oppos&#233; du prol&#233;tariat qui chez Luk&#225;cs est consid&#233;r&#233; comme &#224; la fois porteur de la &#171; vraie conscience &#187; et noyau de la transformation du monde, les masses, en r&#233;alit&#233;, n'arrivent pas n&#233;cessairement &#224; cette &#171; vraie conscience &#187; et restent bien souvent immobiles et silencieuses. Pour Althusser, il s'agit pr&#233;cis&#233;ment de mettre &#224; l'ordre du jour cette probl&#233;matique des masses sans tomber, comme Luk&#225;cs, dans l'erreur de la position normative face aux masses. Aussi longtemps que l'on se contente de critiquer les masses en disant qu'elles sont enferm&#233;es dans la &#171; fausse conscience &#187;, il n'est pas possible de mettre en question les masses en tan que telles. Pour cela, Althusser a d&#251; changer de terrain : de la probl&#233;matique de la &#171; conscience de classe &#187; tels que les &#171; retard de conscience &#187; et &#171; prise de conscience &#187;, &#171; fausse conscience &#187; et &#171; vraie conscience &#187;, jusqu'&#224; celle de l'id&#233;ologie des masses. Pour mettre &#224; bonne hauteur la pratique des masses, il n'a pu que descendre la conscience h&#233;ro&#239;que et innocente de classe au niveau de la psychologie plus ou moins obscure des masses.&lt;br class='autobr' /&gt;
La sortie de postulat lukacien est aussi la question politique urgente. C'est ce que t&#233;moigne un livre d'Althusser publi&#233; en 1978. Il porte un nom assez &#233;loquent sur ce point. Il s'appelle Ce qui ne peut plus durer dans le parti communiste. Althusser critique ici la position assum&#233;e &#224; ce moment-l&#224; par le parti communiste fran&#231;ais au sujet des masses. Selon lui, le parti s'est appuy&#233; enti&#232;rement sur le postulat de &#171; conscience de classe &#187;. Il constate que la direction de parti s'&#233;carte de plus en plus des masses. Le parti continuait &#224; se pr&#233;tendre d&#233;tenteur de la &#171; vraie conscience de classe &#187; et n'avait pas le moyen d'analyser la &#171; fausse conscience &#187; des masses. Autrement dit, enferm&#233; dans la conception de conscience de classe, le parti perdait le moyen d'articuler la logique de classe et celle des masses.&lt;br class='autobr' /&gt;
Voil&#224; la toile du fond philosophico-politique dans lequel Althusser a reformul&#233; la notion d'id&#233;ologie de Marx. Je cite ses deux fameuses th&#232;ses dans son &#339;uvre Sur la reproduction ; premi&#232;rement, &#171; l'id&#233;ologie repr&#233;sente le rapport imaginaire des individus &#224; leurs conditions r&#233;elles d'existence &#187;(Althusser 1995 : 216) ; deuxi&#232;mement, &#171; l'id&#233;ologie a une existence mat&#233;rielle &#187;(Althusser 1995 : 218). La transparence de conscience par rapport au r&#233;el n'est plus garantie chez Althusser. L'opacit&#233; de conscience, c'est-&#224;-dire l'id&#233;ologie existe toujours. Althusser s'oppose aux pr&#233;suppositions th&#233;oriques de Luk&#225;cs. Comme notre examen l'a montr&#233;, sa rupture avec Luk&#225;cs &#233;tait in&#233;vitable. Il n'a eu le choix que de d&#233;livrer le marxisme de la probl&#233;matique de conscience pour traiter de la pratique des masses. Le passage th&#233;orique de classe aux masses se fait chez Althusser en passant par la reformulation de l'id&#233;ologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Th&#233;orie de l'id&#233;ologie chez Balibar : vers la non-articulation entre les classes et les masses ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Balibar partage avec Althusser la conviction suivante : il est indispensable de raisonner &#224; partir du passage th&#233;orique des classes aux masses si le marxisme veut encore subsister. Mais, il nous semble que Balibar pousse l'essai d'Althusser de lier la logique de classe avec celle des masses &#224; sa limite ; il entend examiner la possibilit&#233; de la non-articulation entre ces deux logiques. Pour cela, lui aussi s'engage dans l'analyse de la notion d'id&#233;ologie. Nous analysons sa lecture de Marx et Engels au travers des &#339;uvres : L'Id&#233;ologie allemande et Manifeste du Parti communiste. &lt;br class='autobr' /&gt;
D'apr&#232;s Balibar, entre ces deux livres il y a en fait deux formes de d&#233;finition de l'id&#233;ologie. Plus pr&#233;cis&#233;ment, de L'Id&#233;ologie allemande au Manifeste du Parti communiste, l'id&#233;ologie change de sens. Balibar en tire un point de vue stimulant sur la relation entre classes et masses.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'abord, dans L'Id&#233;ologie allemande, Balibar consid&#232;re que Marx et Engels se bloquent dans une impasse th&#233;orique qu'il nomme &#171; acte pur de prol&#233;tariat &#187;(Balibar 1997 : 179-184). Toutes les difficult&#233;s de L'Id&#233;ologie allemande d&#233;coulent de la d&#233;finition initiale de l'id&#233;ologie ; c'est toujours l'id&#233;e de la classe dominante qui prime sur les autres. &lt;br class='autobr' /&gt;
En revanche, Le prol&#233;tariat est interdit par Marx de r&#233;p&#233;ter le m&#234;me moyen des classes pr&#233;c&#233;dentes. Il ne peut pas remplacer l'id&#233;e dominante par son id&#233;e propre, parce que cela aboutit forc&#233;ment &#224; la substitution d'une id&#233;e dominante &#224; une autre id&#233;e dominante. Ce n'est que camoufler son int&#233;r&#234;t particulier sous l'universalit&#233; d&#233;guis&#233;e de l'&#233;crasement de la classe dominante pr&#233;c&#233;dente. Le prol&#233;tariat a ainsi la t&#226;che de rompre avec le champ de l'id&#233;ologie et de r&#233;aliser une sorte de pratique absolue. &lt;br class='autobr' /&gt;
Selon l'expression de Balibar, c'est l'&#171; acte pur de prol&#233;tariat &#187;. Cet acte se manifeste comme la dissolution totale de la soci&#233;t&#233; qui engendre l'id&#233;ologie. Il n'est possible que lorsque l'int&#233;r&#234;t du prol&#233;tariat est identique aux int&#233;r&#234;ts des autres classes domin&#233;es. En cons&#233;quence, nous pouvons conclure que le prol&#233;tariat appara&#238;t dans l'Id&#233;ologie allemande dans deux modalit&#233;s ; prol&#233;tariat en tan que classe domin&#233;e parmi les autres et prol&#233;tariat en tant que non-classe, qui est identique aux masses. Cette double modalit&#233; du prol&#233;tariat caract&#233;rise l'Id&#233;ologie allemande. L'incompatibilit&#233; entre le prol&#233;tariat comme non-classe et l'id&#233;ologie en est le pilier logique. &lt;br class='autobr' /&gt;
Puis, si nous comparons l'Id&#233;ologie allemande et Manifeste du Parti communiste, leur similarit&#233; apparente risque de nous tromper ; par exemple, l'&#233;loge de l'universalit&#233; messianique du prol&#233;tariat, croyance en la simplification des antagonismes et en la division finale en deux classes, nous font penser au sch&#232;me dualiste de l'Id&#233;ologie allemande entre l'id&#233;ologie et &#171; l'acte pur du prol&#233;tariat &#187;. Cependant, selon Balibar, un &#233;l&#233;ment tout &#224; fait nouveau est introduit dans Manifeste du Parti communiste. Il est l'id&#233;e du proc&#232;s ou de la transition. La transformation de la soci&#233;t&#233; de classes en soci&#233;t&#233; sans classes n'est plus li&#233;e &#224; la dissolution totale et instantan&#233;e de la soci&#233;t&#233;, ni non plus &#224; &#171; l'acte pur du prol&#233;tariat &#187;, mais au processus de la combinaison des forces y compris des forces oppos&#233;es. Elle passe par un processus d'antagonisme des classes. Ainsi, le mod&#232;le antith&#233;tique entre le prol&#233;tariat et l'id&#233;ologie, mod&#232;le simpliste propre &#224; l'Id&#233;ologie allemande, est abandonn&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous nous trouvons maintenant aux antipodes de la pr&#233;misse de l'Id&#233;ologie allemande. L'antith&#232;se entre le prol&#233;tariat et l'id&#233;ologie &#233;tant &#233;vacu&#233;e, une nouvelle interpr&#233;tation de l'id&#233;ologie est alors possible. Balibar r&#233;sume : &#171; De ce point de vue, &#224; la constitution d'une id&#233;ologie dominante correspond toujours, au moins tendanciellement, celle d'une id&#233;ologie domin&#233;e [&#8230;] &#187;(Balibar 1997 : 188). &#192; notre surprise, le domin&#233; a aussi son id&#233;ologie&#8213;&#8213;th&#232;se antinomique &#224; celle de l'Id&#233;ologie allemande. Il y a bien l'id&#233;ologie du prol&#233;tariat. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous voyons ici &#233;merger la question d'un d&#233;calage entre la logique des classes et celle des masses. Il est vrai qu'au moment critique, deux logiques peuvent aller ensemble et engendrer la dissolution compl&#232;te de la soci&#233;t&#233;. Mais, il est aussi probable que dans une autre occasion, les contradictions id&#233;ologiques des masses ne sont pas r&#233;duites &#224; la bifurcation vers les deux classes principales, le prol&#233;tariat et la bourgeoisie. Autrement dit, dans un certain cas, la logique des classes ne recouvre que partiellement le champ de la pratique des masses. La pr&#233;tention du marxisme, celle d'expliquer les ph&#233;nom&#232;nes sociaux en totalit&#233;, risque donc de tomber en faillite. M&#234;me si Balibar ne le dit pas explicitement, nous trouvons dans son discours l'id&#233;e que la logique des classes et celle des masses ne s'articulent pas parfois. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous sommes ainsi tr&#232;s loin de la vision dualiste de l'Id&#233;ologie allemande. Toutefois, cela ne veut pas dire que tous les projets marxistes sont d&#233;sormais d&#233;suets. Au contraire, il nous permet d'y introduire la logique d&#233;mocratique. Maintenant qu'il n'est promis &#224; personne y compris au prol&#233;taire n'est promis de statut pr&#233;con&#231;u, la question de la m&#233;diation politique r&#233;appara&#238;t dans le marxisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Conclusion&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons examin&#233; dans cet expos&#233; les tentatives d'Althusser et Balibar de reformuler la notion d'id&#233;ologie. Ce faisant, ils ont pour but de red&#233;finir le marxisme conform&#233;ment &#224; la conjoncture historique du monde d'apr&#232;s-guerre. Althusser a critiqu&#233; le postulat de la &#171; conscience de classe &#187; enracin&#233; dans le marxisme pour laisser la place &#224; la pratique des masses. En d&#233;veloppant plus loin cette probl&#233;matique, Balibar, quant &#224; lui, va jusqu'&#224; analyser la possibilit&#233; que la logique des classes et celle des masses ne s'articulent pas n&#233;cessairement. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour cela, il revient &#224; la fluctuation de la notion d'id&#233;ologie dans l'Id&#233;ologie allemande et Manifeste du Parti communiste. Balibar en tire l'id&#233;e que la d&#233;termination partielle par l'instance &#233;conomique sur les ph&#233;nom&#232;nes sociaux resurgit la question de l'articulation de la logique des classes et de celle des masses. Il ouvre par l&#224; une voie, non seulement &#224; la refonte du marxisme, mais surtout &#224; la d&#233;couverte d'un point de rencontre entre le marxisme et la d&#233;mocratie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Sans entrer dans le d&#233;tail, ajoutons encore quelques mots sur les d&#233;veloppements de la notion d'id&#233;ologie chez Marx et Engels. En fait, La vacillation de sa d&#233;finition ne s'arr&#234;te jamais. En plus, entre les deux appara&#238;t une diff&#233;rence apparente. D'un c&#244;t&#233;, nous pouvons trouver, dans l'Anti-D&#252;hring chez Engels publi&#233; en 1878, une intention de perfectionner l'id&#233;ologie du prol&#233;tariat et de la pr&#233;senter comme syst&#232;me explicatif le plus complet de la conception marxiste du monde. Engels vise &#224; en quelque mani&#232;re sophistiquer l'id&#233;ologie du prol&#233;tariat qui peut s'&#233;galer &#224; celle de la bourgeoisie. Ici aussi, le sch&#232;me dualiste propre &#224; l'Id&#233;ologie allemande est encore pr&#233;sent. D'un autre c&#244;t&#233;, dans Le Capital, il y a un autre type de raisonnement qui contredit &#224; cette pr&#233;tention d'une conception du monde parfaite, et qui essaie de pr&#233;ciser le degr&#233; et l'ampleur de la d&#233;termination par l'instance &#233;conomique. Marx ne fonde plus sa th&#233;orie sur un partage pr&#233;&#233;tabli entre le r&#233;el et l'illusion ou entre la pratique et l'id&#233;ologie. Pour la critique du discours de l'&#233;conomie politique, cette partition est insuffisante, parce que ce discours n'est pas simple chim&#232;re comme l'Id&#233;ologie allemande l'a pr&#233;suppos&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous pouvons trouver dans les parcours intellectuels de Balibar et Althusser un effort de saisir le politique dans le monde d'apr&#232;s-guerre. Ils essaient d'identifier le processus de transition de la conflictualit&#233; des classes aux masses.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il n'est pas facile de savoir si notre &#171; d&#233;placement &#187;&#8213;&#8213;faire &#233;merger la question du passage th&#233;orique du marxisme &#224; la d&#233;mocratie &#224; travers la probl&#233;matique des masses&#8213;&#8213;m&#233;rite d'&#234;tre appel&#233; &#171; cr&#233;ation &#187;. Cependant, il est une contribution &#224; la discussion autour du politique, car il nous permet de saisir la transition des classes aux masses dans la soci&#233;t&#233; d'apr&#232;s-guerre, transition qui marque fortement notre &#171; contemporan&#233;it&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Premi&#232;re publication : 27 septembre 2011)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bibliographies&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Althusser, Louis (1965), &lt;i&gt;Pour Marx&lt;/i&gt;, Paris, Fran&#231;ois Maspero [r&#233;&#233;d. La D&#233;couverte, 1986 et 1996].&lt;br class='autobr' /&gt;
Althusser, Louis, &#201;tienne Balibar, Roger Establet, Pierre Macherey, et Jacques Ranci&#232;re (1965), &lt;i&gt;Lire le Capital&lt;/i&gt;, 2 tomes, Paris, Fran&#231;ois Maspero[2e &#233;dition modifi&#233;e, 1968 et 1973, 3e &#233;dition, PUF, 1996].&lt;br class='autobr' /&gt;
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Ric&#339;ur, Paul (1997), &lt;i&gt;L'Id&#233;ologie et l'utopie&lt;/i&gt;, Paris, Seuil.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Pasolini, l'autobiographie comme fiction consciente</title>
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		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Naze</dc:creator>


		<dc:subject>r&#233;cit</dc:subject>
		<dc:subject>homosexualit&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>marxisme</dc:subject>
		<dc:subject>psychanalyse</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Il est souvent consid&#233;r&#233; que l'&#339;uvre multiforme de Pasolini est largement autobiographique, ou en tout cas riche de r&#233;f&#233;rences plus ou moins transparentes &#224; sa propre existence, certains allant m&#234;me jusqu'&#224; envisager que toute son &#339;uvre ne constituerait peut-&#234;tre au fond rien d'autre qu'un ininterrompu et fourmillant autoportrait. De son c&#244;t&#233;, Pasolini n'est pas avare de propos semblant aller dans ce sens, ni non plus de clins d'&#339;il qui confirmeraient en effet l'hypoth&#232;se, d'autant qu'il ne (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=26" rel="tag"&gt;homosexualit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=27" rel="tag"&gt;marxisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=28" rel="tag"&gt;psychanalyse&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/logo/arton76.jpg' class=&#034;spip_logo spip_logo_right&#034; alt=&#034;&#034; style='max-width: 150px;max-width: min(100%,150px); max-height: 150px' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il est souvent consid&#233;r&#233; que l'&#339;uvre multiforme de Pasolini est largement autobiographique, ou en tout cas riche de r&#233;f&#233;rences plus ou moins transparentes &#224; sa propre existence, certains allant m&#234;me jusqu'&#224; envisager que toute son &#339;uvre ne constituerait peut-&#234;tre au fond rien d'autre qu'un ininterrompu et fourmillant autoportrait. De son c&#244;t&#233;, Pasolini n'est pas avare de propos semblant aller dans ce sens, ni non plus de clins d'&#339;il qui confirmeraient en effet l'hypoth&#232;se, d'autant qu'il ne refuse jamais de proposer lui-m&#234;me une interpr&#233;tation pour ses propres r&#233;alisations, ou ses choix d'existence. A partir de l&#224;, nombre de lectures de ses travaux vont emprunter la voie biographique, parfois jusqu'&#224; la caricature (Dominique. Fernandez ), parfois aussi en teintant cette approche de mysticisme (Giuseppe Zigaina ). La mort violente de l'auteur n'a pu, d'ailleurs, que renforcer cette tendance &#224; envisager l'&#339;uvre &#224; partir de la vie (de la mort, en l'occurrence) de Pasolini, d'autant que certains en font un quasi-suicide, point &#224; partir duquel ils r&#233;interpr&#232;tent notamment ses toutes derni&#232;res productions Il ne s'agit certes pas, contre cette pente, de faire valoir l'id&#233;e que l'&#339;uvre pasolinienne serait sans rapport avec l'existence de son auteur, l'omnipr&#233;sence m&#234;me, dans ses films comme dans ses livres, d'&#233;l&#233;ments r&#233;currents, et constituant visiblement ses propres obsessions, t&#233;moignant &#224; l'&#233;vidence contre cela. Il s'agit seulement de prendre acte du fait que Pasolini, loin de nous livrer, presque na&#239;vement, certains pans de son existence, ce qui serait possible, construit bien plut&#244;t, d&#233;lib&#233;r&#233;ment, un r&#233;cit autobiographique, prenant appui sur une multiplicit&#233; de supports, qui vont de ses propres &#339;uvres aux interviewes accord&#233;es. Ce n'est pas qu'en tout cela il nous &#171; baladerait &#187; purement et simplement, &#224; l'image du r&#233;alisateur incarn&#233; par Orson Welles, se jouant du journaliste, tout en usant bien des mots de Pasolini, dans La ricotta ; c'est plut&#244;t que, bien conscient que toute autobiographie est une construction, une r&#233;&#233;criture de ce qui est r&#233;ellement v&#233;cu, Pasolini pr&#233;f&#232;re se livrer consciemment &#224; cette reconstruction qui, si elle ne vise sans doute gu&#232;re &#224; une objectivit&#233; factuelle, aurait au moins le m&#233;rite de faire sens. Ce n'est donc que sous ce rapport que son travail pourrait &#234;tre consid&#233;r&#233; comme une autobiographie ininterrompue, dont &#338;dipe roi constituerait alors peut-&#234;tre le point culminant, en ce que, selon l'aveu du cin&#233;aste lui-m&#234;me, on se trouverait l&#224; face &#224; son film la plus autobiographique. On ne pourra op&#233;rer, ici, relativement &#224; l'&#339;uvre pasolinienne en son ensemble, que quelques pr&#233;l&#232;vements significatifs, qu'on se gardera pourtant d'interpr&#233;ter, et qu'on placera bien plut&#244;t en regard du traitement cin&#233;matographique qu'il r&#233;serve &#224; la trag&#233;die de Sophocle. Ce n'est pas qu'on ait &#224; reprendre n&#233;cessairement &#224; notre compte le jugement de Pasolini quant &#224; l'aspect suppos&#233; autobiographique d'&#338;dipe roi, c'est seulement que cette affirmation de Pasolini fait de ce film une sorte de type-id&#233;al de la construction pasolinienne de sa propre biographie dans son &#339;uvre &#8211; sous ce rapport, alors, &#338;dipe roi constituerait peut-&#234;tre le lieu privil&#233;gi&#233; (un des lieux privil&#233;gi&#233;s, en tout cas), en vue de cerner la logique selon laquelle l'auteur donne en effet &#224; entendre quelque chose de lui-m&#234;me, pr&#233;cis&#233;ment en ce point de jonction entre un r&#233;cit ancien et un dispositif moderne d'interpr&#233;tation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour commencer, signalons qu'il n'est pas rare que, face &#224; tel ou tel passage d'un texte de Pasolini, on r&#233;agisse en consid&#233;rant que ce qu'il livre de lui-m&#234;me, ainsi, au lecteur, est &#171; trop beau pour &#234;tre vrai &#187;, dans le sens o&#249; l'on serait face &#224; la pr&#233;sentation de faits, ou de r&#233;flexions s'ins&#233;rant trop bien dans telle ou telle grille interpr&#233;tative, bien souvent marxiste et/ou freudienne en l'occurrence. On a alors le sentiment d'&#234;tre face &#224; des pseudo-faits, face &#224; une pseudo-r&#233;alit&#233;, reconstruite &#8211; pr&#233;cis&#233;ment aux conditions de la th&#233;orie interpr&#233;tative susceptible de l'accueillir. En disant cela ainsi, le risque est cependant r&#233;introduit de consid&#233;rer qu'&#224; travers une telle pratique Pasolini userait de rouerie (et il est rou&#233; en effet), qu'il se jouerait r&#233;ellement de nous, au lieu de nous livrer la r&#233;alit&#233; de ces faits pass&#233;s, ou au moins des souvenirs qu'il en garde. Il faut donc pr&#233;ciser &#224; nouveau qu'il ne s'agit pas de consid&#233;rer que Pasolini nous cache ici quelque chose, en ce que s'il nous livrait ses souvenirs effectifs, ceux-ci seraient &#233;galement r&#233;&#233;labor&#233;s, filtr&#233;s &#8211; la seule diff&#233;rence, ici, consistant dans le fait que Pasolini ne veut livrer de son intimit&#233;, notamment psychique, que ceux de ses souvenirs qu'il a pris la peine de r&#233;&#233;laborer consciemment. Peut-&#234;tre m&#234;me certains de ses &#171; souvenirs &#187; ne se fondent-ils sur aucun mat&#233;riau pr&#233;cis, susceptible de jouer le r&#244;le d'ant&#233;c&#233;dent vis-&#224;-vis de cette reconstruction (qui acc&#232;derait alors au statut paradoxal de reconstruction originaire) ? Cette volont&#233; de se r&#233;approprier consciemment certains processus inconscients est d'ailleurs fort pr&#233;sente chez Pasolini, et se trouve li&#233;e d'embl&#233;e &#224; la dimension politique de son &#339;uvre : s'il se d&#233;sole, notamment dans P&#233;trole, du fait que les jeunes des ann&#233;es 70 puissent citer, par leur chevelure, leur pilosit&#233; en g&#233;n&#233;ral, leurs v&#234;tements, telle ou telle p&#233;riode de l'histoire, c'est en tant qu'ils le feraient de mani&#232;re inconsciente, selon le conformisme propre aux effets de mode. L'anachronisme inconscient serait signe d'ali&#233;nation, vidant ainsi cet entrechoc des temporalit&#233;s de son potentiel r&#233;volutionnaire (pour parler avec Benjamin, mais entrechoc que, par ailleurs, Pasolini utilise tr&#232;s consciemment, notamment dans P&#233;trole, justement, ou encore dans Salo ou les 120 journ&#233;es de Sodome, ou encore dans le sc&#233;nario du film non r&#233;alis&#233; sur saint Paul). Livrant des souvenirs qui parleraient malgr&#233; lui, Pasolini aurait le sentiment, s'exprimant publiquement, de s'exposer &#224; son insu &#8211; de donner &#224; voir, &#224; saisir en tout cas, des processus psychiques, sociaux, historiques auxquels il est soumis -, alors qu'il est toujours prompt &#224; reconna&#238;tre, notamment dans des interviewes, que ses choix t&#233;moignent sans doute de motifs psychiques, socio-historiques, etc. tr&#232;s profonds, qu'il ne ma&#238;trise pas. Ce n'est donc pas que Pasolini s'inscrive dans le fantasme d'une toute-puissance lui permettant de ma&#238;triser tout ce qui lui advient, c'est bien plut&#244;t qu'il cherche &#224; ma&#238;triser le plus possible le discours relatif &#224; ce qu'il ne ma&#238;trise pas.&lt;br class='autobr' /&gt; Comment se fait-il qu'il soit communiste ? Comment rendre compte de son homosexualit&#233; ? Comment est-il devenu artiste ? Autant de questions, et d'autres encore, que l'&#339;uvre de Pasolini ne r&#233;pugne pas &#224; aborder, &#224; travers des formes diverses. Et d'abord dans ce livre qui s'&#233;nonce comme autobiographique : Qui je suis. Cela dit, on peut douter que la promesse de Jean-Pierre Milelli, en introduction de ce livre, qu'il a traduit en fran&#231;ais, soit honor&#233;e &#8211; selon lui, &#171; [&#8230;] sans pr&#233;juger de sa valeur litt&#233;raire, ce texte in&#233;dit de Pier Paolo Pasolini constitue un document particuli&#232;rement pr&#233;cieux pour mieux comprendre les rapports entre la vie et l'&#339;uvre du po&#232;te, romancier, essayiste et cin&#233;aste italien &#187; . Il semble bien que la proposition doive &#234;tre reformul&#233;e en sens inverse : sans pr&#233;juger des enseignements qu'il apportera sur les rapports entre la vie et l'&#339;uvre de Pasolini, voici un livre dont la valeur litt&#233;raire n'est pas douteuse. Voyons donc, d'abord, le propos de Pasolini, quant &#224; son engagement communiste :&lt;br class='autobr' /&gt;
on sait qu'il a fr&#233;quemment li&#233; cet engagement avec l'id&#233;e d'une fid&#233;lit&#233; &#224; son fr&#232;re Guido, mais ici les choses sont pr&#233;sent&#233;es un peu diff&#233;remment, en deux temps, fa&#231;on de s&#233;parer engagement marxiste (apparemment ind&#233;fectible, le plus profond) et engagement communiste (plus contingent, comme le montre le cas du fr&#232;re) : dans le premier moment, on lit ceci : &#171; Je pleure encore, chaque fois que j'y pense, / sur mon fr&#232;re Guido, / partisan tu&#233; par d'autres partisans, communistes / (il &#233;tait du Parti d'Action ; / c'&#233;tait moi qui l'avais conseill&#233; ; / lui avait commenc&#233; la R&#233;sistance / comme communiste) &#187; ; et, dans le second temps, un autre niveau de causalit&#233; semble mobilis&#233; : &#171; Comment suis-je devenu marxiste ? / Eh bien&#8230; j'allais parmi de petites fleurs / printani&#232;res, blanches et azur&#233;es, / celles qui naissent juste apr&#232;s les primev&#232;res, / - et un peu avant que les acacias / ne se couvrent de fleurs, / parfum&#233;es comme de la chair / qui se d&#233;compose dans la chaleur sublime de la plus belle saison - / et j'&#233;crivais sur les rives de petits &#233;tangs / que, l&#224;-bas, dans le pays de ma m&#232;re, / d'un de ces noms / intraduisibles on appelle fonde, / avec les fils des paysans / qui se baignaient innocemment / (parce qu'ils &#233;taient impassibles devant leur vie / alors que je les croyais conscients / de ce qu'ils &#233;taient) / j'&#233;crivais les po&#232;mes du Rossignol / de l'Eglise catholique. / C'&#233;tait en 43 : / en 45 tout fut diff&#233;rent. / Ces fils de paysans, un peu plus &#226;g&#233;s, / se mirent un jour un foulard rouge autour du cou / et march&#232;rent / vers le chef-lieu de canton, avec ses portes / et ses petits palais v&#233;nitiens. / C'est ainsi que je sus que c'&#233;taient / des journaliers, / et qu'il y avait donc des patrons. / Je fus du c&#244;t&#233; des journaliers, et je lus Marx &#187; . &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans tout ce passage, on retrouve bien des motifs r&#233;currents dans l'&#339;uvre de Pasolini (notamment ce foulard rouge des journaliers, qu'on trouvait d&#233;j&#224; dans le roman de jeunesse Le r&#234;ve d'une chose &#8211; titre compos&#233; &#224; partir d'une citation de Marx -, mais foulard qu'on retrouve encore &#224; l'autre bout de l'&#339;uvre, dans P&#233;trole, o&#249; il fonctionne &#224; la mani&#232;re d'un signifiant r&#233;current), mais en ce qui concerne notre questionnement proprement dit, on rel&#232;vera que la prise de conscience est plac&#233;e au centre de son engagement marxiste par l'auteur : c'est parce qu'il aurait constat&#233;, chez ces jeunes paysans du Frioul, la naissance d'une conscience de classe, et qu'il se serait senti solidaire d'eux, qu'il aurait lu Marx. Oui, c'est ce qui est dit. Mais, juste apr&#232;s la question : &#171; Comment suis-je devenu marxiste ? &#187;, Pasolini se lance d'abord dans une longue description du pays de sa m&#232;re, du Frioul &#8211; et l'on comprend qu'il &#233;voque cela pour indiquer qu'il n'est pas sans &#233;prouver un attrait &#233;rotique pour ces jeunes paysans se baignant, tout &#171; impassibles devant leur vie &#187; qu'ils puissent &#234;tre. Il ne s'agirait donc pas de lier son marxisme &#224; l'&#233;rotisme de fa&#231;on directe, puisque par ailleurs, notamment dans son po&#232;me Les cendres de Gramsci, il professe plut&#244;t un amour, de fait, pour les gar&#231;ons pauvres, d&#233;pourvus de conscience de classe, et sans doute en partie parce qu'ils en sont d&#233;pourvus, en contradiction, donc, avec sa position intellectuelle marxiste. Son marxisme serait donc li&#233; &#224; sa volont&#233; de ne pas &#234;tre &#171; impassible devant [la] vie &#187;, en m&#234;me temps qu'au d&#233;sir d'&#234;tre li&#233; &#224; ceux qu'il aime, ces jeunes paysans. On voit d&#233;j&#224; que la d&#233;marche de Pasolini est complexe, en ce qu'il y a bien lieu de croire qu'en effet il nous livre quelque chose, qu'au sens strict, il ne nous ment pas, mais qu'on a bien du mal &#224; d&#233;m&#234;ler les choses, en vue de savoir ce qu'ici il nous livre exactement. Ainsi, c'est bien davantage une Stimmung qu'il &#233;voque ici, qu'il r&#233;actualise quasiment, &#224; travers cette forme semi-po&#233;tique, bien plut&#244;t, donc, que des souvenirs au sens strict. En cela, il nous livre bien quelque chose, mais, dans le m&#234;me mouvement, il fait aussi intervenir un &#233;v&#233;nement originaire (ici, par exemple, le bain des gar&#231;ons, puis, quelques ann&#233;es apr&#232;s, leur lutte contre les patrons, &#171; un jour &#187;, avec ce foulard rouge nou&#233; autour du cou), cens&#233; cristalliser tous les &#233;l&#233;ments constitutifs de cette disposition d'esprit (qui est l'objet de la rem&#233;moration) &#8211; et il est facile de comprendre pourquoi les versions de l'&#233;v&#233;nement originaire ne co&#239;ncideront pas toujours les unes avec les autres : si l'&#233;v&#233;nement originaire remplit sa fonction, c'est l&#224; l'essentiel. Pour l'engagement politique, il y a toujours la r&#233;f&#233;rence &#224; Guido, son fr&#232;re, bien s&#251;r &#8211; m&#234;me si le lien de cause &#224; effet ne laisse pas d'&#234;tre complexe, car si l'engagement de son fr&#232;re a d'abord &#233;t&#233; communiste, ce sont aussi des communistes qui l'ont tu&#233; -, mais pour le reste, les journaliers sont parfois remplac&#233;s par la lecture de Rimbaud&#8230; L'invention pasolinienne est donc tout enti&#232;re dans cet &#233;v&#233;nement originaire, et d'une certaine fa&#231;on, d&#232;s que, pour chacun d'entre nous, il s'agit de s'expliquer sur ses propres choix d'existence, la rationalisation a posteriori &#224; laquelle on se livre entra&#238;ne une op&#233;ration de fictionnalisation &#8211; c'est ce processus de reformulation que Pasolini veut conduire consciemment. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour ce qui rel&#232;ve de son homosexualit&#233;, du moins lorsqu'il cherche &#224; la r&#233;f&#233;rer explicitement &#224; l'id&#233;e qu'il se fait, ou en tout cas qu'il nous pr&#233;sente, de la psychanalyse et du complexe d'Oedipe, il &#233;voque r&#233;guli&#232;rement, presque rituellement le contraste entre son p&#232;re et sa m&#232;re (sa m&#232;re, enracin&#233;e dans le Frioul, profond&#233;ment li&#233;e &#224; cet univers paysan aim&#233; de Pasolini &#8211; &#171; [l]a chose la plus importante de ma vie / a &#233;t&#233; ma m&#232;re &#187; &#233;crit-il -, et son p&#232;re, militaire et fasciste ; &#224; sa m&#232;re se rattachera donc le dialecte frioulan, au p&#232;re l'italien, langue du centralisme fasciste). D&#232;s lors, la mise en place du complexe d'&#338;dipe est d&#233;j&#224; quasiment effectu&#233;e, et il n'y a pas &#224; s'&#233;tonner s'il envoie &#224; son p&#232;re son premier recueil de po&#232;mes &#233;dit&#233;, en frioulan : &#171; [&#8230;] signe de notre haine, signe in&#233;luctable, / signe qui, pour une enqu&#234;te scientifique, / ne trompe pas, / - qui ne peut tromper -, ce livre qui lui &#233;tait d&#233;di&#233; / &#233;tait &#233;crit en dialecte frioulan ! / Le dialecte de ma m&#232;re ! / Le dialecte d'un monde / petit, qu'il ne pouvait pas ne pas m&#233;priser / - ou tout au moins accepter / avec la patience d'un p&#232;re&#8230; &#187; . Ainsi, au-del&#224; de l'opposition du fils au p&#232;re, Pasolini n'oublie pas d'&#233;voquer un d&#233;passement, de sa part, de cette haine du p&#232;re : d'ailleurs, de ce point de vue, &#224; pr&#233;sent qu'il a 44 ans, il &#233;crit : &#171; je le vois hors de mon histoire, / dans un &#233;pisode qui m'est totalement &#233;tranger, / dans lequel je suis un h&#233;ros objectif coupable &#187; ; mais il prend aussi la peine d'&#233;voquer, de fa&#231;on relativement voil&#233;e (c'est-&#224;-dire, fort visible, donc) l'ambigu&#239;t&#233; de son complexe oedipien, qu'il d&#233;sire sans doute r&#233;f&#233;rer &#224; son homosexualit&#233; : &#171; [&#8230;] je dois rappeler / que, outre mon amour initial pour ma m&#232;re, / il y eut aussi un amour pour lui : / et un amour sensuel. / Je dois rappeler mes petits pas de gar&#231;onnet / de trois ans, / [&#8230;] mes petits pas au bord d'une route / frapp&#233;e par un soleil qui n'&#233;tait pas de ma vie / mais de celle de mes parents, / vers le foss&#233; o&#249; mon p&#232;re, jeune homme, / &#233;tait en train d'uriner&#8230; &#187; . Les trois points de suspension apr&#232;s le mot &#171; uriner &#187;, cette fois, font penser &#224; un clin d'&#339;il trop appuy&#233; au lecteur, mais ce n'est pas certain &#8211; on pourrait y lire aussi une forme de pudeur, dispensant de dire trop cr&#251;ment les choses, celles peut-&#234;tre d'un &#338;dipe invers&#233; ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais c'est le plus souvent une structure oedipienne classique qu'il fait valoir dans ses quasi-souvenirs, y compris sous une forme indirecte, comme celle de l'amour des sonorit&#233;s de la langue frioulane (la langue de la m&#232;re), amour se m&#234;lant inextricablement, se nouant &#224; son amour des gar&#231;ons, dans le cadre d'un &#171; souvenir &#187; d'enfance, particuli&#232;rement parlant, et &#224; ce titre, exemplaire de la construction narrative par laquelle il se constitue une autobiographie. Ce passage intervient dans un texte th&#233;orique consacr&#233; au langage, dans le cadre de L'exp&#233;rience h&#233;r&#233;tique, et le fait m&#234;me de m&#234;ler ici les niveaux tient bien &#224; la consid&#233;ration de cet &#233;v&#233;nement comme significatif, quant &#224; notre rapport au monde, et au langage en l'occurrence : &#171; [&#8230;] j'ai un souvenir personnel &#224; soumettre &#224; l'analyse de laboratoires mieux &#233;quip&#233;s que le mien. J'avais trois ans, trois ans et demi [&#8230;]. Je ne savais pas encore &#233;crire [&#8230;]. Par cons&#233;quent, ma langue n'&#233;tait qu'orale. A travers cette langue, j'&#233;tais en train de m'adapter &#224; Belluno (c'&#233;tait la quatri&#232;me mutation : Bologne, Parme, Conegliano, Belluno). Il y avait des voisins, un jardin d'enfants, des petits gar&#231;ons qui jouaient au ballon dans le square devant la gare [&#8230;]. A cette &#233;poque-l&#224;, je crois que je m'entendais encore assez bien avec mon p&#232;re. J'&#233;tais exceptionnellement capricieux, c'est-&#224;-dire n&#233;vros&#233;, probablement, mais sage. Envers ma m&#232;re (qui &#233;tait enceinte mais je ne m'en souviens pas), mes dispositions &#233;taient celles de toute ma vie : un amour d&#233;sesp&#233;r&#233;. Il est &#224; noter qu'environ un an, un an et demi plus t&#244;t, &#224; Conegliano (je vois encore le grand lit de mes parents, tout ceci se passe sur son immense &#233;tendue blanche), j'avais fait un cycle de r&#234;ves &#171; &#224; &#233;pisodes &#187;, o&#249; je perdais ma m&#232;re, et je la cherchais dans les rues rouges et pleines d'arcades de mon fantasme de Bologne (superbe, dans sa tristesse infinie) ; et je finissais par monter certains escaliers int&#233;rieurs, dans l'obscurit&#233;, vers des appartements de familles d'amis, pour demander o&#249; elle &#233;tait, etc. Or, dans la p&#233;riode de Belluno, justement entre trois ans et trois ans et demi, j'ai &#233;prouv&#233; les premi&#232;res tortures de l'amour sexuel, identiques &#224; celles que j'&#233;prouverais ensuite, jusqu'&#224; aujourd'hui (atrocement aigu&#235;s entre seize et trente ans) : une douceur terrible et anxieuse, qui vous prend aux entrailles et les consume, les br&#251;le, les tord, comme une vague chaude, poignante, devant l'objet d'amour. De cet objet d'amour, je crois que je me rappelle seulement les jambes &#8211; et pr&#233;cis&#233;ment le creux derri&#232;re les genoux, avec les tendons raidis &#8211; et la synth&#232;se de ses traits de cr&#233;ature distraite, forte, heureuse et protectrice (mais tra&#238;tresse, toujours appel&#233;e ailleurs). Un jour je suis all&#233; chercher cet objet de mon &#233;moi, tendre et terrible, chez elle : j'ai mont&#233; le perron de la petite villa de Belluno &#8211; que j'ai encore devant les yeux -, j'ai frapp&#233; &#224; la porte, j'ai demand&#233; ; j'entends encore les mots n&#233;gatifs, me disant qu'elle n'&#233;tait pas l&#224;. Je ne savais &#233;videmment pas de quoi il s'agissait, je ne ressentais que la nature physique de la pr&#233;sence de ce sentiment, si dense et si cuisante qu'elle me tordait le ventre. Je me suis donc trouv&#233; dans la n&#233;cessit&#233; physique de &#171; nommer &#187; ce sentiment, et, dans mon &#233;tat de locuteur seulement vocal, non &#233;crivant, j'ai invent&#233; un terme. Ce terme &#233;tait, je m'en souviens tr&#232;s bien, &#171; TETA VELETA &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
[&#8230;] &#171; Teta veleta &#187; faisait parfaitement partie de ma &#171; langue &#187;, de l'institution linguistique dont je disposais. Il me semble qu'&#224; l'&#233;poque je n'ai jamais avou&#233; ce terme &#224; personne (car je sentais que le sentiment ainsi d&#233;fini &#233;tait merveilleux mais honteux) [&#8230;] &#187; . &lt;br class='autobr' /&gt;
On se trouve ici face &#224; un r&#233;cit qui fait se rejoindre des pr&#233;occupations de th&#233;orie linguistique, des consid&#233;rations de type psychanalytique, et des &#233;l&#233;ments &#233;nonc&#233;s comme autobiographiques, ces derniers assurant d'ailleurs le lien entre les niveaux, et plus g&#233;n&#233;ralement l'unit&#233; de ce passage. On pourrait peut-&#234;tre parler ici d'&#233;v&#233;nement fondateur, en ce que ce souvenir est &#224; la fois &#224; l'origine du Pasolini po&#232;te et amoureux des sonorit&#233;s de la langue li&#233;e au corps, et dans le m&#234;me mouvement, ins&#233;parablement, du Pasolini homosexuel, dans cette &#233;vocation d'un choix primaire d'objet &#8211; et il a toujours li&#233; son amour des gar&#231;ons &#224; l'amour de leur argot, de leur dialecte, ou de leur prononciation. Ce r&#233;cit, &#233;nigmatique et peut-&#234;tre riche d'enseignements cach&#233;s, peut donc, &#224; cet &#233;gard, valoir comme un mythe d'origine, que Pasolini se permettrait de soumettre &#224; un laboratoire de linguistique, mais il fonctionne aussi comme une premi&#232;re forme de rationalisation (de mythologisation), concernant sa propre sexualit&#233; (mais aussi concernant le langage lui-m&#234;me, puisque ses propres &#171; hypoth&#232;ses de laboratoire &#187; s'empareront de cet &#171; &#233;v&#233;nement &#187;, et de quelques autres, comme les cris et danses de Ninetto ). Si cet &#233;v&#233;nement relatif au creux derri&#232;re le genou des gar&#231;ons est archi-significatif, c'est qu'il nous reconduit tout bonnement &#224; l'origine du langage (et d'autres consid&#233;rations, dans L'exp&#233;rience h&#233;r&#233;tique, viendront s'ajouter &#224; celles-ci, qui orienteront en effet la r&#233;flexion vers un questionnement d&#233;daign&#233; par la science linguistique contemporaine, celui de l'origine du langage), et en m&#234;me temps &#224; l'origine de Pasolini lui-m&#234;me, uniment comme &#234;tre parlant (et entendant) et &#234;tre d&#233;sirant. Ce nouage entre d&#233;sir et parole, qui fait na&#238;tre sur les l&#232;vres de l'enfant les syllabes des deux mots &#171; Teta veleta &#187;, donne peut-&#234;tre une des cl&#233;s permettant de saisir ce qui se joue dans la formulation de son autobiographie sous la forme de petits r&#233;cits, de petites mythologies : une autobiographie empruntant les voies d'un langage instrumental risquerait d'&#234;tre infid&#232;le &#224; son objet ; mais en m&#234;me temps, Pasolini ne veut pas c&#233;der &#224; l'irrationnel, et, ainsi, toujours ses cr&#233;ations litt&#233;raires autobiographiques se doublent de leur analyse immanente. C'est sans doute de ce point de vue qu'on peut comprendre vraiment en quoi il est fond&#233; &#224; faire d'&#338;dipe roi son film le plus autobiographique : dans la mise en sc&#232;ne du mythe, il intervient lui-m&#234;me, et pas seulement sous la forme du grand pr&#234;tre &#8211; il intervient pour porter le r&#233;cit &#224; une forme d'auto-compr&#233;hension de soi, &#224; une forme de fiction heuristique. Le r&#233;cit se double donc toujours de son interpr&#233;tation, mais comme immanente, un peu &#224; l'instar de ce qui se passe avec les &#171; Visions &#187; de Carlo, dans P&#233;trole, lorsqu'elles sont envisag&#233;es comme les images d'un film : Carlo se trouve sur le chariot du cam&#233;raman, et il est accompagn&#233; par trois dieux, qui rationnalisent la &#171; Vision &#187;, qui introduisent de la rationalit&#233;, l&#224; o&#249; l'image laiss&#233;e &#224; elle-m&#234;me ne donne &#224; voir que la r&#233;alit&#233; brute, non encore pass&#233;e par le filtre de la raison. Les dieux font donc une r&#233;alit&#233; de ces images, l&#224; o&#249;, laiss&#233;es &#224; elles-m&#234;mes, elles ne se distingueraient gu&#232;re du r&#234;ve. &#338;dipe roi peut donc jouer le r&#244;le d'une autobiographie pasolinienne, &#224; condition de consid&#233;rer ce r&#233;cit comme celui d'une origine &#8211; l'origine de Pasolini lui-m&#234;me, origine pr&#233;sente en ce film comme dans tous les petits r&#233;cits, ainsi parsem&#233;s dans l'&#339;uvre de Pasolini. Dans ces conditions, le caract&#232;re inassignable de l'origine conduirait &#224; attribuer au ph&#233;nom&#232;ne &#171; Teta veleta &#187;, comme &#224; ceux que retracent les aventures d'&#338;dipe, le statut d'origine, r&#233;p&#233;tant &#224; l'avance les &#233;l&#233;ments constitutifs d'une biographie pasolinienne. On pourra donc parler de ph&#233;nom&#232;nes originaires (d'Urph&#228;nomene), tels que Goethe pouvait les concevoir, en ce que &#171; Teta veleta &#187; n'est pas un ph&#233;nom&#232;ne linguistique comme les autres, mais renvoie bien &#224; une Ur-langue (que Pasolini identifie &#224; une langue purement orale, et en tant que telle, introuvable empiriquement), de m&#234;me qu'&#338;dipe lui-m&#234;me n'est pas un &#234;tre d&#233;sirant parmi d'autres, mais le lieu m&#234;me d'un Ur-d&#233;sir, jamais atteint en lui-m&#234;me, toujours masqu&#233;, et duquel tous les autres d&#233;riveraient. Que les &#233;v&#233;nements pr&#233;sent&#233;s par Pasolini comme &#233;tant &#224; l'origine de sa vocation de po&#232;te, ou de son engagement marxiste, ou de son amour des gar&#231;ons n'aient pas de corr&#233;lat d&#233;termin&#233; dans la r&#233;alit&#233; empirique qui aurait jou&#233; en effet ce r&#244;le de cause, cela cesse de faire probl&#232;me, si l'on accepte de consid&#233;rer qu'en tout cela Pasolini n'&#233;voque nullement des &#233;v&#233;nements appartenant &#224; un pass&#233; r&#233;volu, mais bien plut&#244;t une origine qui, par avance, r&#233;p&#232;te les &#233;v&#233;nements &#224; venir, mais ne rel&#232;ve, elle-m&#234;me, aucunement de la r&#233;alit&#233; empirique. Voil&#224; au moins pour le statut qu'on peut attribuer aux motifs r&#233;currents dans l'&#339;uvre de Pasolini, et qui sont conduits &#224; remplir une fonction explicative, relativement &#224; telle ou telle dimension propre &#224; l'artiste ; que ces motifs aient r&#233;ellement un effet heuristique, c'est une tout autre question, mais qui sort du champ de questionnement possible relativement &#224; l'&#339;uvre, en ce que Pasolini semble surtout se saisir de ces motifs pour en faire des &#233;l&#233;ments de sa cr&#233;ation artistique, les moments de rationalisation r&#233;pondant plus, eux, au d&#233;sir de comprendre du lecteur, du spectateur, &#224; un besoin de mobiliser son int&#233;r&#234;t, son attention, comme il le fera tout au long de sa carri&#232;re de cin&#233;aste, livrant pour ainsi dire, et sans se faire prier, un petit guide d'interpr&#233;tation rapide pour telle ou telle &#339;uvre. Ne prenons pas ces moments de rationalisation trop au s&#233;rieux, surtout quand ils concernent la personne de Pasolini (quand ils portent sur le langage, c'est autre chose), ils valent comme une approche tr&#232;s g&#233;n&#233;rale, qui n'a de valeur effective que dans ses d&#233;tails &#8211; mais, pr&#233;cis&#233;ment, ces d&#233;tails rendent insignifiant, ou au moins inessentiel, le bel ordonnancement de l'explication canonique puis&#233;e aupr&#232;s de Marx ou de Freud. C'est la vengeance du petit r&#233;cit, contre le grand r&#233;cit, si l'on veut. C'est peut-&#234;tre en &#233;tant muni de ces pr&#233;cautions qu'on peut alors approcher et saisir le caract&#232;re autobiographique du film &#338;dipe roi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On remarquera, pour commencer, que la distinction op&#233;r&#233;e par Aristote, dans La Po&#233;tique, entre &#171; qualit&#233; &#187; (on dirait &#171; caract&#232;re &#187; - poiot&#232;s) et &#171; personnage &#187;, nous impose de penser le caract&#232;re comme d&#233;duit du personnage, et ce personnage, comme d&#233;duit de l'action. Il s'ensuit, selon les mots de Florence Dupont, que &#171; &#338;dipe, le h&#233;ros pr&#233;f&#233;r&#233; d'Aristote, pris dans une s&#233;rie de p&#233;rip&#233;ties et de reconnaissances, n'a pas de caract&#232;res ind&#233;pendamment de ce qui lui arrive &#187;. Autrement dit, et cela int&#233;resse directement notre r&#233;flexion, Aristote pourrait, &#224; la limite, se passer du personnage, le but de la trag&#233;die &#233;tant l'action &#8211; par cons&#233;quent, le personnage n'a pas d'autre &#233;paisseur (celle de son caract&#232;re) que celle que lui conf&#232;re l'action. Or, si l'on reprend l'id&#233;e de Freud selon laquelle les p&#233;rip&#233;ties d'&#338;dipe sont au fond celles que tous les humains partagent dans le cadre de la sc&#232;ne du r&#234;ve, alors, en effet, nous sommes tous ce personnage d'&#338;dipe, seulement plus chanceux que lui, &#171; dans la mesure o&#249; nous ne sommes pas devenus n&#233;vropathes &#187;, selon la formule de Freud, pour n'avoir pas r&#233;alis&#233; ces actions autrement qu'en songe. De ce point de vue, Pasolini est fond&#233; &#224; faire d'&#338;dipe roi un film autobiographique, et s'il pr&#233;sente cet aspect encore davantage pour le r&#233;alisateur que pour le spectateur, c'est que le cin&#233;aste y a int&#233;gr&#233; des &#233;l&#233;ments de sa propre histoire (mythologie) personnelle, qui font de ce personnage d'&#338;dipe port&#233; &#224; l'&#233;cran un double du cin&#233;aste &#8211; la jonction entre le prologue et le corps du film s'effectue &#224; travers les pieds de l'enfant, que le p&#232;re prend dans ses mains &#224; la fin de l'&#233;pisode muet, et que l'on retrouve, attach&#233;s, dans la s&#233;quence de l'esclave transportant l'enfant hors de la cit&#233; de Th&#232;bes, ces pieds li&#233;s si forts qu'ils ont enfl&#233;. Les caract&#232;res qui vont constituer le personnage d'&#338;dipe sont issus du texte de Sophocle lui-m&#234;me, et &#224; ce titre, si l'on consid&#232;re la reprise freudienne du sch&#233;ma de la trag&#233;die grecque d'&#338;dipe, alors, les spectateurs sont fond&#233;s &#224; y voir &#233;galement un film qui parle d'eux (la m&#232;re de l'enfant du prologue est Silvana Mangano, comme elle jouera aussi le r&#244;le de Jocaste) ; c'est surtout dans le prologue et l'&#233;pilogue (tous deux quasiment muets) que l'intervention de Pasolini se fait sentir le plus nettement, et conf&#232;re au personnage d'&#338;dipe des traits (des caract&#232;res) qui deviennent trop particuliers pour &#234;tre encore tout &#224; fait ceux du spectateur (&#224; l'image de cette ville de garnison dans laquelle grandit l'enfant, et de ce p&#232;re militaire, etc.). Comme le fait remarquer Bernard Eisenschitz, dans son analyse du prologue d'&#338;dipe roi, &#171; [l]'emp&#234;chement mat&#233;riel de tourner dans le Frioul de sa propre enfance, l'angoisse du tournage apr&#232;s la phase plus &#171; inspir&#233;e &#187; de l'&#233;criture du sc&#233;nario, ont amen&#233; Pasolini &#224; concentrer la plus grande &#233;motion dans chaque plan du prologue, souvenirs d'enfance &#171; &#224; la fois tr&#232;s synth&#233;tis&#233;s et tr&#232;s riches &#187; [Pasolini dixit - AN]. On a montr&#233; la grande &#233;laboration formelle de ces s&#233;quences, o&#249; les couleurs, l'intensit&#233; des expressions, les formes &#224; l'int&#233;rieur du plan, les rapports de forme, dur&#233;e, etc., de plan &#224; plan, contribuent &#224; reconstituer une sc&#232;ne originaire, &#224; la fois dans sa dimension individuelle et mythique (&#171; cette sc&#232;ne appartient au pass&#233; &#8211; ontog&#233;n&#233;tique ou phylog&#233;n&#233;tique &#8211; de l'individu et constitue un &#233;v&#233;nement qui peut &#234;tre de l'ordre du mythe, mais qui est d&#233;j&#224; l&#224;, avant toute signification apport&#233;e apr&#232;s coup &#187; [Laplanche et Pontalis &#8211; AN] &#187;. On retrouve bien l&#224; le principe d&#233;j&#224; indiqu&#233;, et qui oriente le sens que prend l'autobiographie chez Pasolini : si l'individuel para&#238;t toujours mythifi&#233;, c'est qu'on est face &#224; la reconstitution d'une &#171; sc&#232;ne originaire &#187; qui, en tant que telle, est bien surcharg&#233;e de significations par cette reconstruction, mais dans le m&#234;me temps, constitue le seul type de manifestation possible, pour une origine. Pasolini en est lui-m&#234;me bien conscient, comme lorsqu'il &#233;voque l'&#233;v&#233;nement fondateur de son amour pour la langue orale, et qu'il fait remonter &#224; &#171; [u]n matin de l'&#233;t&#233; 1941, [&#8230;] sur le balcon ext&#233;rieur, en bois, de la maison de [s]a m&#232;re &#187;, o&#249; il entendit la voix de Livio, solide paysan du voisinage, qui fit r&#233;sonner, entre les mots de sa conversation, celui de &#171; ROSADA &#187;, car pour le caract&#233;riser, il parle bien de &#171; souvenir hallucinatoire &#187; : &#171; Quelle que f&#251;t mon occupation ce matin-l&#224;, peinture ou &#233;criture, je suis s&#251;r de m'&#234;tre interrompu subitement : cela fait partie de mon souvenir hallucinatoire &#187;. L&#224; encore, origine intimement li&#233;e de son amour de la langue orale, et de celui des gar&#231;ons de cet univers rural parlant cette langue &#8211; cette condensation m&#234;me apparente en effet cette repr&#233;sentation aux formations oniriques, et pourtant, si hallucination il y a, elle est bien de l'ordre du souvenir. Tout comme serait de l'ordre du souvenir, mais inconscient, et sous la forme du sympt&#244;me, l'habitude du personnage d'&#338;dipe, incarn&#233; par Franco Citti, de placer devant sa bouche le dos de sa main, aux moments de grande tension. En cela aussi, on a intervention de Pasolini lui-m&#234;me, &#233;tant entendu que ce n'est pas le personnage de la tradition en tant que tel qui rev&#234;t quelque caract&#232;re n&#233;vrotique, &#338;dipe n'&#233;tant pas lui-m&#234;me pris dans les rets de ce qui deviendra le complexe oedipien, mais bien plong&#233; dans la r&#233;alit&#233; ; on se trouve ici face &#224; la mise en sc&#232;ne de cette non-adh&#233;rence au monde que constitue, pour Pasolini, l'appartenance &#224; un monde moderne et petit-bourgeois, c'est-&#224;-dire, priv&#233; de corps. Le souvenir de la sc&#232;ne originaire peut donc prendre des formes vari&#233;es, entre la reconstruction mythifi&#233;e de ladite sc&#232;ne, et sa survie &#224; travers les sympt&#244;mes, mais dans les deux cas, il conf&#232;re consistance &#224; cette origine, m&#234;me inassignable, m&#234;me inobjectivable. Finalement, on pourrait dire que Pasolini, en construisant son autoportrait &#224; travers ses &#339;uvres et ses diverses interventions, met en sc&#232;ne cet &#233;pisode originaire, sous des modalit&#233;s vari&#233;es, mais qui confinent &#224; l'auto-analyse. En cela Pasolini n'ignorait sans doute pas ces mots de Freud, selon lesquels &#171; une vraie auto-analyse est impossible &#187;, du fait que s'analyser soi-m&#234;me supposerait la capacit&#233; d'utiliser, nous concernant, &#171; de[s] connaissances objectivement acquises &#187;. Reste alors l'int&#233;r&#234;t d'op&#233;rer de multiples variations autour de motifs psychanalytiques et / ou marxistes, qui, s'ils n'ont gu&#232;re d'effets heuristiques quant &#224; la personne de l'auteur, ses choix, ses comportements, procurent au moins des figures vari&#233;es &#224; l'&#339;uvre elle-m&#234;me, notamment en ce qui concerne la constitution de r&#233;cits &#8211; mais c'est aussi la signification de ceux-ci qui peut &#234;tre relanc&#233;e par moments, comme lorsque le motif analytique vient croiser celui de la linguistique, car en ce cas, s'il s'agit moins d'&#233;clairer l'origine du Pasolini amoureux de la langue orale, que d'approcher l'origine de la langue elle-m&#234;me, en ce cas, donc, les vertus heuristiques du r&#233;cit sont restaur&#233;es, intactes, et Pasolini peut rejoindre Benjamin, selon des modalit&#233;s diff&#233;renci&#233;es (au &#171; cri &#187; du premier correspondrait la &#171; langue adamique &#187; du second), dans le cadre d'une interrogation intempestive du langage , susceptible d'&#233;clairer ce que peut la langue, une fois plac&#233; entre parenth&#232;ses son usage instrumental.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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