<?xml 
version="1.0" encoding="utf-8"?><?xml-stylesheet title="XSL formatting" type="text/xsl" href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=backend.xslt" ?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>Ici et ailleurs</title>
	<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/</link>
	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?id_mot=32&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />

	<image>
		<title>Ici et ailleurs</title>
		<url>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L144xH127/logo-b65f2.png?1774727851</url>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/</link>
		<height>127</height>
		<width>144</width>
	</image>



<item xml:lang="fr">
		<title>Dialogue d'exil&#233;s</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=655</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=655</guid>
		<dc:date>2018-02-01T11:05:23Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat, Alain Naze</dc:creator>


		<dc:subject>sexe/genre</dc:subject>
		<dc:subject>capitalisme</dc:subject>
		<dc:subject>f&#233;minisme</dc:subject>
		<dc:subject>domination</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Alain Brossat : Il me semble, si nous adoptons la proposition faite par Genevi&#232;ve Fraisse et parlons d'un ph&#233;nom&#232;ne de &#171; disqualification &#187; des femmes, que nous devrions insister, &#224; propos des formes de violence qui, aujourd'hui d&#233;fraient la chronique, davantage sur le s&#233;quentiel que sur l'imm&#233;morial. En d'autres termes, &#224; quel trait de l'&#233;poque ces violences faites aux femmes renvoient-elles ou bien, qu'est-ce qui en elles fait &#233;poque en particulier ? - c'est, me semble-t-il, plut&#244;t ce (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=32" rel="tag"&gt;sexe/genre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=82" rel="tag"&gt;capitalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=99" rel="tag"&gt;f&#233;minisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=100" rel="tag"&gt;domination&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; : Il me semble, si nous adoptons la proposition faite par Genevi&#232;ve Fraisse et parlons d'un ph&#233;nom&#232;ne de &#171; disqualification &#187; des femmes, que nous devrions insister, &#224; propos des formes de violence qui, aujourd'hui d&#233;fraient la chronique, davantage sur le s&#233;quentiel que sur l'imm&#233;morial. En d'autres termes, &#224; quel trait de l'&#233;poque ces violences faites aux femmes renvoient-elles ou bien, qu'est-ce qui en elles fait &#233;poque &lt;i&gt;en particulier&lt;/i&gt; ? - c'est, me semble-t-il, plut&#244;t ce genre de question qui devrait nous pr&#233;occuper que celle de savoir ce qui dans la constitution des m&#226;les les porterait in&#233;luctablement &#224; tenter d'exercer sur les femmes un pouvoir de forme violente dans la dimension des relations sexuelles.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quand je lis dans les journaux les descriptions circonstanci&#233;es de la fa&#231;on dont, dans des organisations suppos&#233;es militantes et progressistes comme l'UNEF ou le MJS, des petits chefs ont longuement tir&#233; parti de leur position pour exiger de militantes des faveurs sexuelles, faire valoir une sorte de droit de cuissage tandis que s'imposait &#171; en interne &#187; la plus opaque des lois du silence, je ne peux m'emp&#234;cher de trouver &#224; tout cela un fort parfum de &lt;i&gt;restauration&lt;/i&gt;, voire de &lt;i&gt;contre-r&#233;volution&lt;/i&gt;, dans la dimension des m&#339;urs et des relations entre les sexes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je d&#233;teste l'esprit ancien combattant, de quelque bord qu'il soit, mais je peux assurer que, dans une organisation combattante comme la Ligue communiste r&#233;volutionnaire des ann&#233;es 1970, les choses ne se passaient pas ainsi. Certes, ces questions y &#233;taient &#226;prement d&#233;battues, certes la grande majorit&#233; des cadres et des chefs &#233;taient des hommes, certes il s'y entendait couramment que le d&#233;bat pouvait &#234;tre &#171; viril &#187; sans d&#233;passer certaines limites, certes, dans le Clochemerle que constitue ce genre d'organisation, ce n'&#233;taient pas les d&#233;rapages sexistes et les inconduites individuelles machistes qui manquaient &#8211; mais les torts subis par les militantes en ces occasions pouvaient faire l'objet de contre-attaques, de plaintes recevables et de d&#233;bat contradictoires. Les rares femmes qui appartenaient aux instances dirigeantes jouissaient d'une autorit&#233; incontest&#233;e, elles veillaient au grain et ne se laissaient pas marcher sur les pieds &#8211; quitte &#224; se faire traiter r&#233;guli&#232;rement de &#171; vrais mecs &#187; par ceux qui craignaient ou leur enviaient leur autorit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le genre d'abus de pouvoir et d'autorit&#233; d&#233;vi&#233; vers le domaine sexuel que l'on nous d&#233;crit comme entr&#233; dans les m&#339;urs des organisations susdites y &#233;tait impensable, et l'aurait &#233;t&#233; moins encore quand les militantes ont commenc&#233; &#224; former des &#171; groupes femmes &#187; dans lesquelles elles avaient toute latitude de d&#233;battre des plis machistes de notre culture militante. La soupape de s&#233;curit&#233;, si l'on peut dire, c'est que nous &#233;tions tout sauf des puritains, ce qui avait pour effet une assez grande plasticit&#233; des relations affectives, une vie sexuelle assez libre, des &#171; circulations &#187; constantes, d'une forme infiniment plus complexe que le fameux &#171; &#233;change des femmes &#187; invent&#233; par les anthropologues.&lt;br class='autobr' /&gt;
Encore une fois, je ne veux rien id&#233;aliser, je ne suis pas en train d'anticiper dans le style g&#226;teux sur le cinquantenaire de Mai 68 &#8211; je pose juste la question : que s'est-il pass&#233;, entre ces ann&#233;es o&#249; le premier de nos dirigeants qui aurait &#171; jou&#233; &#224; &#231;a &#187;, se serait retrouv&#233; vite fait avec la redout&#233;e &#171; commission femmes &#187; compos&#233;e d'&#233;nergiques Lysistrata aux fesses, et cet aujourd'hui o&#249; l'abus de pouvoir transpos&#233; dans le domaine sexuel semble avoir si solidement pris pied dans nos soci&#233;t&#233;s que l'on en attrape le tournis &#224; en suivre la trace d'Hollywood &#224; l'UNEF, du FMI aux h&#244;pitaux, de Baupin en Ramadan ?&lt;br class='autobr' /&gt;
N'est-ce pas ici, pr&#233;cis&#233;ment, qu'il conviendrait de se demander ce que pourrait &#234;tre la relation entre cette pouss&#233;e de brutalisation dans les relations entre hommes et femmes et les formes nouvelles du gouvernement des vivants, de conduite des conduites, qui ont impos&#233; leur emprise sur les subjectivit&#233;s depuis quelques d&#233;cennies &#8211; ce que, d'un terme sans doute trop vague, on appelle le n&#233;o-lib&#233;ralisme appliqu&#233; aux relations entre les sexes, au mode de vie, aux relations de pouvoir &#224; l'&#233;chelle inter-individuelle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Naze&lt;/i&gt; : Sur cette question, j'ai envie de commencer par r&#233;fl&#233;chir un peu &#224; haute voix, en essayant de d&#233;finir de quelle mani&#232;re on pourrait aborder cette r&#233;flexion relative aux violences faites aux femmes, sans les inscrire seulement dans une perspective historique (o&#249; l'on aurait t&#244;t fait de conclure &#224; un adoucissement tendanciel des m&#339;urs, tendant &#224; contredire, ou au moins &#224; relativiser cette actuelle pouss&#233;e de brutalisation dans les rapports entre les hommes et les femmes), mais sans non plus faire abstraction de la conformation contemporaine des subjectivit&#233;s, aussi bien quant &#224; la r&#233;ception et &#224; la qualification, comme violents, de certains actes, que relativement aux formes prises actuellement par les relations entre les femmes et les hommes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je suis d'accord pour ne pas inscrire ces r&#233;flexions dans l'imm&#233;morial des violences faites aux femmes, et ce, d'abord parce qu'en r&#233;fl&#233;chissant &#224; partir d'un tel cadre, on aboutit in&#233;vitablement &#224; une forme d'essentialisation de ces violences, comme si elles n'&#233;taient pas, aussi, d&#233;finies comme telles en fonction d'un contexte social, d'une sensibilit&#233; de l'&#233;poque consid&#233;r&#233;e, etc. Je ne veux pas dire que ce que l'on identifie aujourd'hui comme &#171; violences &#187; ne l'est qu'&#224; travers la qualification in&#233;dite que notre &#233;poque effectuerait de certains actes, car cette fois, c'est dans une autre forme d'&#233;ternisation que l'on tomberait, celle li&#233;e &#224; une objectivation de ces actes, par-del&#224; toute perspective. Il me semble donc qu'il faudrait se tenir sur cette ligne de cr&#234;te : ne pas faire des violences exerc&#233;es &#224; l'encontre des femmes dont on prend connaissance quotidiennement en ce moment un simple effet du discours (la r&#233;sultante d'une qualification comme &#171; violents &#187; d'actes jadis et/ou nagu&#232;re jug&#233;s anodins), non plus que l'effet d'une simple &#171; lib&#233;ration de la parole &#187; (ce qui exempterait notre &#233;poque du caract&#232;re novateur, ou en tout cas sp&#233;cifique, de la nature des violences r&#233;v&#233;l&#233;es, et nous r&#233;inscrirait dans le r&#233;f&#233;rentiel de l'imm&#233;morial), mais consid&#233;rer ces violences en ce qu'elles nous apprennent, et quant au pli actuel des relations entre hommes et femmes, et quant &#224; notre sensibilit&#233; actuelle relativement &#224; ce qui rel&#232;ve ou non de l'inacceptable dans ces relations.&lt;br class='autobr' /&gt;
Votre &#233;vocation des relations entre les femmes et les hommes au sein de certaines organisations, comme la LCR, dans les ann&#233;es 70, permet de bien cerner une dimension de cette question : les comportements d'abus (sexuel) de pouvoir, aujourd'hui port&#233;s sur le devant de la sc&#232;ne, au sein de l'UNEF ou du MJS par exemples, ne seraient pas rest&#233;s inconnus, n'auraient pas &#233;t&#233; couverts par une complicit&#233; interne, mais auraient &#233;t&#233; port&#233;s &#224; la connaissance des membres de l'organisation par les femmes abus&#233;es. Nous avons donc bien &#224; comprendre ce qui, aujourd'hui, jusqu'&#224; une date tr&#232;s r&#233;cente, emp&#234;chait ces femmes d'exposer publiquement les torts subis. Une autre dimension de cette question (et celle-ci ne doit pas venir minimiser la pr&#233;c&#233;dente, mais ne doit pas non plus &#234;tre omise, si l'on veut comprendre en quoi ces deux dimensions font peut-&#234;tre syst&#232;me) concerne les rapports entre les domaines de la sexualit&#233; (notamment la question de la distinction, plus ou moins inexistante, ou plus ou moins marqu&#233;e, entre priv&#233; et public dans ce domaine), de la loi, du contrat (avec les questions aff&#233;rentes de la privatisation du corps, du consentement, etc.).&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour me faire mieux comprendre, je vais prendre l'exemple d'une phrase de Guy Hocquenghem, devenue aujourd'hui inaudible, &#233;crite en 1977, en pr&#233;lude &#224; son livre &lt;i&gt;La d&#233;rive homosexuelle&lt;/i&gt; :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; A la lib&#233;ration des m&#339;urs, &#224; la pornographie, au d&#233;ferlement homosexuel, r&#233;pond le nouveau puritanisme des ligues de femmes contre le viol &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'absence de pr&#233;cautions oratoires ici n'emp&#234;che cependant pas de comprendre que, dans ces lignes, on n'a pas un &#233;loge du viol, de la part de Hocquenghem, mais une critique du fait que certaines f&#233;ministes auraient &#233;t&#233; obnubil&#233;es par la d&#233;nonciation du &#171; patriarcat &#187;, au risque d'&#233;touffer ainsi certaines possibilit&#233;s de relations ouvertes par la sexualit&#233; des p&#233;d&#233;s, notamment &#171; leur go&#251;t pour un sexe brutal &#187;. Autrement dit, si l'on fait de la brutalit&#233;, &lt;i&gt;en tant que telle&lt;/i&gt;, dans les rapports sexuels, un marqueur du patriarcat, alors, lutter contre le patriarcat reviendrait &#224; faire la police &#224; l'int&#233;rieur des formes m&#234;mes de rapports sexuels entre les individus.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si l'on suit cette pente d&#233;nonc&#233;e par Hocquenghem, alors on risque bien d'inscrire les agressions subies par les femmes - et r&#233;v&#233;l&#233;es actuellement - dans le cadre d'une domination &lt;i&gt;sexuelle&lt;/i&gt; des hommes sur les femmes, imm&#233;moriale, comme le patriarcat. Et l&#224; o&#249; il y a un risque, c'est dans le fait de prendre au pied de la lettre le syntagme &#171; domination sexuelle &#187;, sans voir que la dimension &#171; sexuelle &#187; n'est ici que le v&#233;hicule d'une domination essentiellement politique (de rapports de sexes, de classes, de races, etc). Du coup, on aurait l&#224;, peut-&#234;tre, un &#233;l&#233;ment de r&#233;ponse (&#224; c&#244;t&#233; de bien d'autres, &#233;videmment) quant au fait que le tort subi par les femmes n'ait pas &#233;t&#233; port&#233; imm&#233;diatement sur la place publique : la violence subie &#233;tant r&#233;f&#233;r&#233;e au sexe (lui-m&#234;me pass&#233; presque enti&#232;rement dans la sph&#232;re priv&#233;e), la victime &#233;prouverait des difficult&#233;s &#224; &#233;noncer comme violence intol&#233;rable ce qu'elle peut, par ailleurs, ne pas r&#233;prouver comme tel dans le cadre de relations sexuelles non subies. Que, dans les affaires de viol &#233;voqu&#233;es par Hocquenghem, ce soient essentiellement des Arabes qui aient &#233;t&#233; mis en accusation, explique qu'il ait voulu les d&#233;fendre : sans ascendant social vis-&#224;-vis des femmes viol&#233;es, ces violeurs verraient immanquablement leurs actes &#234;tre r&#233;f&#233;r&#233;s, non &#224; leur statut social, mais &#224; leur sexualit&#233;. Et c'est cette derni&#232;re qui se verrait (lourdement) condamn&#233;e. &lt;br class='autobr' /&gt;
Autrement dit, le risque est que ce soient des formes &lt;i&gt;objectives&lt;/i&gt; de comportements qui se trouvent condamn&#233;es, sans tenir compte du fait que tout comportement, objectivement d&#233;fini, ne prend son sens que relativement &#224; certaines conditions concr&#232;tes. Or, si l'on &#233;voque &#224; pr&#233;sent le cas du &#171; harc&#232;lement de rue &#187;, en pr&#233;voir une condamnation sur des bases objectives (tel type d'&#233;nonc&#233;s, telles attitudes, tel ton employ&#233;, etc.), cela revient &#224; faire abstraction du fait que ce sont davantage certaines cat&#233;gories d'&#226;ge, certaines cat&#233;gories sociales qui adoptent, dans la rue, ce type de comportement &#224; l'&#233;gard des femmes. N'est-il pas clair qu'en condamnant, de fa&#231;on strictement objectiviste, de telles interpellations de rue, ce sont certains types de comportements qu'on condamne, sans apercevoir qu'elles n'ont un tel caract&#232;re inacceptable que parce qu'on les juge selon un tout autre point de vue, plus bourgeois ? Imagine-t-on Strauss-Kahn siffler une jolie fille dans la rue ? Et puis, c'est aussi la place de la &#171; victime &#187; qui subit le m&#234;me &#233;crasement : on exclut a priori le fait qu'une femme puisse &#234;tre flatt&#233;e par une remarque un peu crue, dans la rue, ou qu'un homme ne trouve pas d&#233;plaisant de se voir apposer une main au cul, comme en passant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; : Je suis bien d'accord avec vous pour dire que de nouvelles impasses se dessinent d&#232;s lors que la lutte contre l'intol&#233;rable n'est pas inscrite dans l'horizon de l'&#233;mancipation mais dans celle de la r&#233;pression, de la punition et de la vindicte. Aussi incontestable une cause soit-elle, il est des formes s'affichant comme destin&#233;es &#224; lutter contre un fl&#233;au, des inconduites ou des violences et qui sont propres &#224; en corrompre enti&#232;rement le bien fond&#233;. Les meutes de chasse, la qu&#234;te des troph&#233;es, la d&#233;lation &#224; retardement, la mise d'internet au service de la d&#233;nonciation anonyme et de la diffusion des rumeurs et des all&#233;gations &#8211; ce sont l&#224; des proc&#233;d&#233;s de basse police que l'on voit ressurgir en France dans les p&#233;riodes d'effondrement mental collectif ou de contre-r&#233;volution &#8211; la Semaine sanglante, l'Occupation, etc. Si &#171; l'effet papillon &#187; de l'affaire Weinstein est de donner des ailes &#224; un f&#233;minisme punitif et de vindicte, au d&#233;triment d'un f&#233;minisme d'&#233;mancipation, alors, une fois de plus, se sera impos&#233;e la figure de cet &#233;ternel pi&#233;tinement o&#249; l'on voit un abus, un scandale, une situation intol&#233;rable &#171; r&#233;par&#233;s &#187; par un mal &#233;quivalent.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce d&#233;sir de r&#233;pression et de vindicte que l'on voit monter dans nos soci&#233;t&#233;s ne saurait &#233;videmment &#233;pargner les meilleures causes d&#233;fendues par les femmes ou demeurer sans effet contaminant sur les luttes contre les violences sexuelles qui sont aujourd'hui au centre de l'attention. Comme vous le soulignez, les termes m&#234;me dans lesquels ces ph&#233;nom&#232;nes sont nomm&#233;s devraient &#234;tre soumis &#224; un examen critique, ce sont des termes qui tendent n&#233;cessairement &#224; globaliser, &#224; compacter, &#224; essentialiser &#8211; &#224; devenir des mots valises susceptibles de transporter toutes sortes de marchandises de contrebande de qualit&#233; douteuse. L'essentialisation du &#171; porc &#187; devenu, aux conditions du discours anti-violences (faites aux femmes) la figure de l'hyper-ennemi va n&#233;cessairement produire des effets d'amalgame et de raccourci eux-m&#234;mes prometteurs de tr&#232;s probl&#233;matiques d&#233;placements id&#233;ologiques. L'exub&#233;rance du d&#233;sir, par exemple, ce n'est pas la m&#234;me chose que l'abus de pouvoir transpos&#233; dans le domaine sexuel, &#171; appliqu&#233; &#187; aux relations entre les sexes. En termes plus familiers, tout &#171; chaud lapin &#187; n'est pas un &#171; porc &#187;, de la m&#234;me fa&#231;on que l'&#233;ventuelle exub&#233;rance d'un d&#233;sir f&#233;minin ne devrait pas valoir &#224; celle qui l'exprime la qualification de &#171; pute &#187; ou de &#171; chaudasse &#187; - mais la notion du harc&#232;lement, telle qu'elle prosp&#232;re aujourd'hui sera &#233;videmment prompte &#224; effacer la fronti&#232;re fragile qui s&#233;pare une qualification de l'autre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, ce qui va &#233;videmment se produire subrepticement, avec un tel glissement, c'est l'apparition d'un r&#233;gime &lt;i&gt;n&#233;o-puritain&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;n&#233;o-victorien&lt;/i&gt; par&#233; des plus vertueux atours et &#233;quip&#233; des meilleurs alibis &#8211; l'apparition d'une norme g&#233;n&#233;rale du &lt;i&gt;noli me tangere&lt;/i&gt; et de tout ce qui va avec en termes de criminalisation et de punition, pr&#233;ventive ou pas, du d&#233;sir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Foucault, dans &lt;i&gt;La volont&#233; de savoir&lt;/i&gt;, daubait sur cette sorte d'illusion constitutive qui, pour lui, pr&#233;sidait &#224; la repr&#233;sentation que se faisaient ses contemporains plus ou moins entich&#233;s de Reich et Fromm de la r&#233;pression du d&#233;sir et du sexe - &#171; nous autres victoriens... &#187;. Je serais curieux de savoir ce qu'il dirait aujourd'hui, lui qui inclinait &#224; exalter l'intensification et la diversification des plaisirs plut&#244;t qu'&#224; se laisser porter par les flux du d&#233;sir, de cette nouvelle police des m&#339;urs qui est en train d'imposer son r&#232;glement au nom de la lutte des violences faites aux femmes...&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais d'un autre c&#244;t&#233;, bien s&#251;r (voil&#224; que je fais du Macron...), on ne peut pas pour autant laisser &#233;chapper le fil de la brutalisation des rapports entre les sexes dont ce sont, dans leur grande majorit&#233;, des femmes qui font les frais. Je suis convaincu que ce ph&#233;nom&#232;ne ou ce proc&#232;s ne saurait se comprendre si l'on ne l'examine pas sous l'angle g&#233;n&#233;ral des relations de pouvoir et se contente de le voir comme un probl&#232;me d'&#233;conomie sexuelle, de rapport entre les sexes ou les genres. On ne perdrait rien &#224; sugg&#233;rer ici que ces pratiques ne sauraient &#234;tre &#233;valu&#233;es en faisant totalement abstraction de ce qui en constitue le contexte politique et institutionnel &#8211; la fa&#231;on dont les organisations incrimin&#233;es s'inscrivent plus ou moins harmonieusement, politiquement et id&#233;ologiquement dans le diagramme du r&#233;gime des relations de pouvoir pr&#233;valant dans nos soci&#233;t&#233;s &#8211; place aux forts, aux gagnants, aux ambitieux, aux press&#233;s, aux malins, etc. C'est aussi b&#234;te que &#231;a : ce n'est pas pour rien que ces ph&#233;nom&#232;nes semblent avoir prosp&#233;r&#233; dans ces organisations en particulier, plut&#244;t que, disons, au NPA ou &#224; la F&#233;d&#233;ration anarchiste &#8211; sans que, pour autant cela implique que tout s'y passe, concernant les relations entre sexes et genres, comme dans le meilleur des mondes... Ces questions ne sont &#233;videmment pas d&#233;connect&#233;es des probl&#232;mes d'orientation politique g&#233;n&#233;rale et de perm&#233;abilit&#233; &#224; ce que l'on pourrait d&#233;signer comme &#171; le ton de l'&#233;poque &#187;...&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui est en jeu ici, c'est un r&#233;gime de pouvoir informel, je veux dire non index&#233; sur une normativit&#233; l&#233;gitim&#233;e, pas moins effectif et op&#233;rant pour autant. Ce r&#233;gime de pouvoir, c'est celui qui d&#233;coule des entreprises de d&#233;molition des syst&#232;mes normatifs cens&#233;s r&#233;guler les relations de pouvoir dans des sph&#232;res aussi vari&#233;es que le travail, la sph&#232;re &#233;conomique en g&#233;n&#233;ral, l'&#233;ducation, la protection sociale, les relations entre l'administration et les administr&#233;s, l'action des corps r&#233;pressifs, le statut des &#233;trangers et, donc, les relations entre hommes et femmes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Plus ces processus de &#171; fluidification &#187;, d'abaissement ou de &#171; flexibilisation &#187; des normes se poursuivent et produisent leurs effets, et plus il appara&#238;t que ce qui constitue le sol effectif des relations entre ceux qui se trouvent aux prises dans des relations de pouvoir in&#233;gales, ce n'est pas la loi, ce n'est pas le r&#232;glement, ce ne sont pas des r&#232;gles de d&#233;cence, des usages dit civilis&#233;s &#8211; ce sont purement et simplement des &lt;i&gt;rapports de forces&lt;/i&gt; entre des &#171; esp&#232;ces &#187; que tout oppose. D'o&#249;, de plus en plus souvent, ces impressions de nouvel Ancien r&#233;gime qui nous saisissent dans le pr&#233;sent, avec le retour du face-&#224;-face mortel entre le ma&#238;tre et le serviteur, ou la servante, et la transformation de fractions enti&#232;res du peuple de nagu&#232;re en masse de subalternes, une masse roturi&#232;re taillable et corv&#233;able &#224; merci. Que ce monde-l&#224; se repeuple, en m&#234;me temps que de patriciens arrogants et de parvenus heureux &#233;lus de la d&#233;mocratie de march&#233;, de &lt;i&gt;force beaux sp&#233;cimens de comte Almaviva&lt;/i&gt;, cela ne devrait pas &#234;tre fait pour nous surprendre. Dans un monde o&#249; la r&#232;gle n'est plus que tout ce qui n'est pas interdit est permis mais bien que l'on peut sans cesse repousser les limites du libre exercice du pouvoir (celui-ci tendant, par d&#233;finition &#224; l'infini), il n'est pas particuli&#232;rement surprenant que ce nouveau r&#233;gime selon lequel cet exercice ne trouve son efficace que dans le jeu avec les limites, donc dans l'abus de pouvoir permanent, vienne trouver son point d'application sur le corps des femmes &#8211; &lt;i&gt;entre autres&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je veux dire comme il le trouve sur celui des migrants maintenus par la police hors de la sph&#232;re de la loi, sur les travailleurs pr&#233;caires ou au noir pay&#233;s &#224; coups de lance-pierre, les manifestants plac&#233;s &#224; la merci d'une police en cours de radicalisation expresse, les d&#233;tenus entass&#233;s comme du b&#233;tail humain. L'abus de pouvoir, c'est-&#224;-dire la tentation permanente de repousser les limites de l'emprise qu'un sujet peut exercer sur un autre, est inscrit dans les &#171; g&#232;nes &#187; de ce double processus : la mise en &#339;uvre &#224; l'&#233;chelle globale des recettes n&#233;o-lib&#233;rales (&#224; Ta&#239;wan, le Parlement est sur le point d'adopter une r&#233;forme du code du travail incluant une baisse du tarif des heures suppl&#233;mentaires et la possibilit&#233; pour un ouvrier ou en employ&#233;, dans certaines branches, de travailler douze jours d'affil&#233;e, sans interruption ; en Australie, 30% des travailleurs temporaires d'origine &#233;trang&#232;re, incluant les &#233;tudiants, gagnent &lt;i&gt;moins de la moiti&#233; du salaire minimum&lt;/i&gt; &#8211; Macron a encore de la marge...) et, d'autre part, le d&#233;montage de l'Etat de droit, &lt;i&gt;Legal State&lt;/i&gt; (dont l'effet est que, de fa&#231;on croissante, les repr&#233;sentants suppos&#233;s de l'autorit&#233; tirent parti de cette position pour &lt;i&gt;s'affranchir de la loi&lt;/i&gt; plut&#244;t que pour la faire respecter et agir exemplairement dans son cadre &#8211; la police, bien s&#251;r, mais aussi l'ex&#233;cutif politique, l'administration, la Justice, etc.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces processus mettent &#224; la disposition de tous les aspirants abuseurs et dont la seule religion (c'est d'&#233;poque) est la jouissance du pouvoir, des &#171; mod&#232;les &#187; providentiels. Leur passion pour le pouvoir, ils vont d&#232;s lors &#234;tre en position de lui donner libre cours sous l'&#233;gide providentielle de ces &#171; mod&#232;les &#187; dot&#233;s d'une forte autorit&#233; car port&#233;s par de solides institutions ou transmis par de puissants &#171; narrateurs &#187;. Et cette passion, ils vont l'assouvir aux d&#233;pens de tout ce qui est &lt;i&gt;subalternisable&lt;/i&gt; &#8211; les femmes, donc, entre autres. Il y aurait de ce point de vue toute une sociologie &#224; faire des abuseurs de haut vol &#8211; politiciens, gens de m&#233;dias, des industries culturelles, du business &#8211; bref de ces milieux o&#249; le go&#251;t du pouvoir est le plus exalt&#233; (un vrai fanatisme) et les rapports de pouvoir les plus tendus...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Naze&lt;/i&gt; : Je crois en effet que vous touchez un point essentiel, avec ce que vous nommez &#171; un r&#233;gime de pouvoir informel &#187;, en tant que &#171; non index&#233; sur une normativit&#233; l&#233;gitim&#233;e &#187;. Se dessinent ainsi, &#224; travers cette fluidification des normes, les traits d'un pouvoir sans limite, une sorte d'anarchie &lt;i&gt;du&lt;/i&gt; pouvoir, pour reprendre l'expression utilis&#233;e par l'un des criminels dans le film &lt;i&gt;Salo ou les 120 journ&#233;es de Sodome&lt;/i&gt;. Pasolini opposait d'ailleurs &#224; cette forme d'&lt;i&gt;hubris&lt;/i&gt; une anarchie qu'il qualifiait d' &#171; idyllique &#187;, et qu'on pourrait d&#233;finir comme un rejet des rapports de pouvoir &#8211; et c'est en un sens voisin qu'il a pu qualifier d' &#171; idyllique &#187; la forme de violence que le personnage d'Accatone (dans le film &lt;i&gt;Accatone&lt;/i&gt;, pr&#233;cis&#233;ment) exerce &#224; l'encontre de Magdalena. Il ne veut certes pas dire ainsi que cette brutalit&#233; est exempte de tout rapport de pouvoir, mais il veut signifier qu'elle reste &#224; l'int&#233;rieur d'un cadre, d&#233;limit&#233; par une &lt;i&gt;culture&lt;/i&gt;. Autrement dit, la culture populaire (sous-prol&#233;tarienne) &#224; laquelle fait r&#233;f&#233;rence ici Pasolini, constitue une sorte de syst&#232;me, conf&#233;rant un sens &#224; chacune des pratiques s'y d&#233;ployant, mais procurant aussi un cadre, une limite &#224; ces pratiques. A une forme d&#233;termin&#233;e de violence des hommes &#224; l'encontre des femmes, le cin&#233;aste opposait celle, qu'il jugeait criminelle, produite &#224; l'int&#233;rieur des formes du n&#233;o-capitalisme : en d&#233;truisant les cultures traditionnelles, avec les normes qui leur &#233;taient propres, ces formes n&#233;o-capitalistes, alors &#233;mergentes, op&#233;raient la destruction d'un univers, sans conteste violent, mais born&#233; jusqu'en sa violence. En cons&#233;quence, le monde moderne a pu sembler constituer une forme de lib&#233;ration, et de recul de la violence, &#224; travers la mise au rebut des syst&#232;mes normatifs violents. Or, juge Pasolini, cette impression est radicalement trompeuse, puisqu'&#224; travers la destruction d'un monde traditionnel, c'est aussi &#224; une lib&#233;ration sans limites de la violence que l'on assiste. Et cette violence devrait bien se comprendre en deux sens : d&#233;cha&#238;nement des violences d'agression, mais aussi de r&#233;pression.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour limiter la question de l'abus de pouvoir &#224; ses formes d'expression relatives aux rapports entre les hommes et les femmes, on peut faire remarquer qu'une soci&#233;t&#233; o&#249; les r&#244;les des uns et des autres sont largement codifi&#233;s, si violence et/ou rapports de pouvoir il peut y avoir entre les uns et les autres, on n'atteint l'abus de pouvoir qu'&#224; la condition d'exc&#233;der les limites pos&#233;es par cette codification. Dans ces conditions, l&#224; o&#249; certains acharn&#233;s d'une la&#239;cit&#233; &lt;i&gt;&#224; la fran&#231;aise&lt;/i&gt; vont consid&#233;rer que le voile est le symbole m&#234;me de l'oppression des femmes par les hommes, il faut bien envisager en fait que cette codification de l'habillement constitue un cadre, &#224; l'int&#233;rieur duquel des relations de libert&#233; peuvent jouer (&#233;tant entendu que les mani&#232;res de s'habiller ne peuvent constituer un tel cadre qu'&#224; la condition de n'&#234;tre pas impos&#233;es, de fa&#231;on volontariste, par quelque pouvoir, politique et/ou religieux que ce soit). A l'inverse, en l'absence d'une telle codification (vestimentaire, en l'occurrence), le sentiment de libert&#233; des femmes peut se r&#233;v&#233;ler en fait assez trompeur. L&#224; o&#249; les femmes peuvent s'habiller tr&#232;s l&#233;g&#232;rement, voire s'afficher les seins nus sur une plage, on devrait donc conclure qu'elles sont ainsi soustraites &#224; l'oppression que pourraient leur faire subir les hommes. D'o&#249; vient, par cons&#233;quent, que c'est &#224; notre &#233;poque que des femmes, la&#239;ques, en sont venues, parfois, &#224; r&#233;clamer des horaires de piscine o&#249; elles pourraient se retrouver entre elles, et non plus sous le regard des hommes ? N'est-ce pas que la coexistence entre les hommes et les femmes est alors jug&#233;e impossible par moments, sauf &#224; prendre le risque d'une agression sexuelle, et/ou de remarques d&#233;plac&#233;es et/ou d'un regard masculin jug&#233; r&#233;ifiant ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Il me semble, pr&#233;cis&#233;ment, que c'est sur ce terreau (celui d'une disparition de ce qui a pu &#234;tre consid&#233;r&#233;, sous telle ou telle forme, &#224; telle ou telle &#233;poque, comme la &lt;i&gt;bonne distance&lt;/i&gt; entre hommes et femmes) qu'a pris naissance cette sorte de &lt;i&gt;n&#233;o-puritanisme&lt;/i&gt;, dont vous parlez. L&#224; o&#249; le corps se montre en sa nudit&#233;, ou quasi-nudit&#233;, il devrait donc &#234;tre entendu que c'est &#224; travers l'assurance qu'&#224; ce corps, nul ne touchera, que ce d&#233;voilement s'effectue. Dans ces conditions, c'est l'absence de codification vestimentaire, et donc de codification dans les rapports entre les hommes et les femmes qui peut aussi d&#233;clencher une d&#233;mesure dans la r&#233;pression. Il suffit de penser &#224; la fa&#231;on dont certains naturistes tiennent tellement &#224; d&#233;connecter la nudit&#233; de la sexualit&#233; (au point de refuser la confusion avec les &#171; nudistes &#187;), pour saisir le discours r&#233;pressif accompagnant comme son ombre cette pratique contemporaine de la nudit&#233; corporelle. Il y aurait comme une &#171; culture &#187; naturiste, aboutissant &#224; la condamnation de qui ne sait pas ma&#238;triser ses r&#233;actions corporelles, non plus que son d&#233;sir, face &#224; des corps d&#233;nud&#233;s, au soleil. Dans les ann&#233;es soixante-dix, ce qu'on a appel&#233; la &#171; lib&#233;ration sexuelle &#187; s'accompagnait de pratiques de d&#233;voilement corporel, et entre les deux, il n'y avait pas de v&#233;ritable hiatus. Dans ces conditions, le &lt;i&gt;noli me tangere&lt;/i&gt; des naturistes contemporains me semble une mani&#232;re de renouer avec une pudeur extr&#234;me : il s'agirait d'int&#233;grer &#224; ce point la d&#233;connection entre nudit&#233; corporelle et sexualit&#233; que le corps lui-m&#234;me ne r&#233;agirait pas &#224; des &lt;i&gt;stimuli&lt;/i&gt; sexuels, aurait appris &#224; se ma&#238;triser jusqu'en ce point. A l'inverse, lorsque la pudeur est nettement codifi&#233;e, au moyen de v&#234;tements cachant le corps, on ne demande pas au d&#233;sir de se nier &#8211; on juge devoir lui &#233;pargner la vue de la chair.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est donc fr&#233;quemment l&#224; o&#249; l'on croit atteindre le summum de la libert&#233; que cette apparence de libert&#233; se r&#233;v&#232;le pour ce qu'elle est : une illusion, ayant t&#244;t fait de se retourner en son inverse, c'est-&#224;-dire en une r&#233;pression sans bornes. Si, aujourd'hui, violences sexuelles li&#233;es &#224; des abus de pouvoir et exub&#233;rance du d&#233;sir en arrivent si souvent &#224; &#234;tre confondues, cela me semble tenir au fait que la disparition de bien des cadres normatifs ouvre un champ &#224; peu pr&#232;s illimit&#233; aux formes d'exercice du pouvoir, et, sym&#233;triquement, aux formes de r&#233;pression du pouvoir &#8211; le pouvoir, si souvent confondu avec le d&#233;sir lui-m&#234;me, en ce que l'abus de pouvoir emprunte souvent les voies de la violence sur un terrain d&#233;limit&#233; comme sexuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; : L'affect de l'indignation contagieuse et du d&#233;ballage g&#233;n&#233;ralis&#233; qui en d&#233;coule, apr&#232;s l'allumage de la m&#232;che Weinstein (tout ceci appareill&#233; &#224; mort non pas par les luttes des femmes en premier lieu mais bien par l'appareil m&#233;diatique global, je me permets d'y insister), ceci entra&#238;ne &#224; des effets de simplification et d'obscurcissement des enjeux analytiques qui sont ici en question. Et notamment, encore et toujours, du point de vie des relations de pouvoir. La qualit&#233; mobilisatrice d'expressions comme &#171; les violences faites aux femmes &#187;, &#171; le harc&#232;lement sexuel &#187; a pour contrepartie l'affaiblissement de la capacit&#233; d'analyse de &lt;i&gt;traits d'&#233;poque&lt;/i&gt; qui, pourtant, rev&#234;tent une importance cruciale. On ne se tient pas &#224; la hauteur de son &#233;poque si l'on n'est pas sensible &#224; la singularit&#233; des relations de pouvoir qui y ont cours, aux modulations de celles-ci et, en quelque sorte, &#224; leur coloration ou teinte dominante. Reprenons ici le raisonnement de Foucault : si le pouvoir est essentiellement de forme relationnelle, il est donc constamment fond&#233; sur des interactions, si ce n'est des &#233;changes &#224; proprement parler. Il est un maillage qui constitue l'une des trames de l'existence sociale et des rapports politiques. La limite du pouvoir en tant que relation ou dans son mode relationnel, c'est quand l'un des sujets engag&#233;s dans cette relation se trouve p&#233;trifi&#233;, objectiv&#233; par l'exercice, sur lui, d'une violence telle qu'il se trouve d&#233;pourvu de la moindre capacit&#233; de r&#233;agir ou interagir &#8211; cette violence destructrice comme limite de la relation de pouvoir, c'est, dans l'ordre politique, la terreur de masse ou (&#224; condition d'&#233;viter les emplois opportunistes du terme), le fascisme, et, dans l'ordre de la sexualit&#233;, le viol.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, ce qui me frappe, lorsque l'on dresse aujourd'hui l'inventaire de toutes ces formes de violences et de harc&#232;lement des femmes avec lesquelles il serait temps, dit-on, d'en finir, c'est l'existence d'un &lt;i&gt;continuum&lt;/i&gt; qui, &#224; partir de ce point limite qu'est le viol (ou, &lt;i&gt;a fortiori&lt;/i&gt;, des violences sexuelles se prolongeant en homicide) et d'autres formes d'exercice indu du pouvoir que s'arrogent les m&#226;les et dans lesquelles la dimension relationnelle se maintient ou revient, f&#251;t-ce sous la forme la plus d&#233;testable : la pratique d'une sorte de droit de cuissage par des petits chefs dans des organisations militantes, ou &#224; l'atelier, la pratique coutumi&#232;re de l' &#171; &#233;change &#187; de faveurs professionnelles contre des services sexuels dans le monde du spectacle, l'abus de pouvoir de caciques politiques attir&#233;s par la chair fra&#238;che des jeunes assistantes, et m&#234;me ces fellations auxquelles tant de celles qui aujourd'hui sortent du bois nous disent qu'elles ont &#233;t&#233; &#171; contraintes &#187;. Toutes ces pratiques odieuses s'&#233;tablissent dans une sorte de zone grise o&#249; la relation de pouvoir entre deux sujets de condition bien in&#233;gale se poursuit n&#233;anmoins sur un mode relationnel d'o&#249; la parole, les &#233;changes verbaux ne sont pas absents et o&#249; s&#233;duction, bluff, mensonge, intimidation, chantage, promesses, etc. occupent, du c&#244;t&#233; de l'abuseur, une place probablement plus d&#233;terminante que la pure contrainte physique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il me semble que c'est de cette zone grise qu'il faudrait parler aujourd'hui, en &#233;vitant de se cantonner aux g&#233;n&#233;ralit&#233;s doctes et entendues sur l'ascendant que les m&#226;les ont de tout temps exerc&#233; sur les femmes, comme si tout cela d&#233;coulait en droite ligne de l'&#233;tat de nature. Qu'est-ce qui fait que, dans le pr&#233;sent que nous vivons, cette zone grise o&#249; l'humiliation des femmes et leur subalternisation sexuelle semblent avoir prosp&#233;r&#233; comme l'ont fait les formes n&#233;o-esclavagistes dans l'ordre &#233;conomique et les exactions polici&#232;res &#224; l'&#233;gard des populations d'origine coloniale ? Et qu'est-ce qui fait que des femmes de toutes conditions (ou presque) ont pu voir leurs conduites inscrites dans ce diagramme o&#249; il leur appara&#238;t qu'il leur faut passer sous les fourches caudines du d&#233;sir d'un abuseur l&#224; o&#249;, dans d'autres circonstances, en d'autres temps et lieux, ou bien sous une autre &#171; r&#232;gle du jeu &#187;, elles ne l'auraient pas fait ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Car ce qui fait aujourd'hui l'objet de cette lev&#233;e de boucliers, ce n'est pas une simple addition de scandales et d'abus, c'est bien quelque chose qui s'est &#233;tabli comme une sorte de &#171; r&#232;gle du jeu &#187; impr&#233;sentable et qui porte la signature de l'&#233;poque. Une signature qui, bien s&#251;r, reste &#224; d&#233;chiffrer. Si l'on suit la piste de la brutalisation des relations de pouvoir dans le contexte du &#171; tout est permis &#224; qui en a les moyens &#187; d'inspiration n&#233;o-lib&#233;rale, alors il faudrait paradoxalement rapprocher ces violences faites aux femmes de la fa&#231;on dont un nombre croissant de celles-ci se trouve associ&#233; &#224; l'exercice des violences institutionnelles &#8211; femmes-flics pas n&#233;cessairement plus avenantes que leurs coll&#232;gues m&#226;les, femmes militaires tortionnaires (Abu Graib...), femmes-patronnes, femmes dites &#171; de fer &#187; &#224; la Thatcher, etc. La brutalisation, &#231;a circule, &#231;a &#171; transversalise &#187;... Mais ce ne serait pas la seule piste &#224; suivre : quand une soci&#233;t&#233; s'enfonce, politiquement, mentalement, affectivement, comme le fait la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise aujourd'hui, cela ne manque d'exercer ses effets sur l'&#233;conomie libidinale en g&#233;n&#233;ral. De m&#234;me que l'on assiste &#224; la multiplication des &#171; hate groups &#187;, de la m&#234;me fa&#231;on, les formes du d&#233;sir et leurs flux sont affect&#233;s par ce que les gens de l'Ecole de Francfort appelleraient des &#171; pathologies &#187; de toutes sortes &#8211; d&#233;signation dont la coloration normative nous incline &#224; rechigner un peu &#224; l'adopter &#8211; mais en tout cas, quand l'&#233;conomie du d&#233;sir ou la qu&#234;te du plaisir se trouve vivement et massivement colonis&#233;es par de minables petits paradigmes guerriers ou consum&#233;ristes, le signal d'alarme se d&#233;clenche. Reich, que l'on ne lit plus gu&#232;re aujourd'hui, n'&#233;tait pas si con : le d&#233;sir n'est pas immunis&#233; contre le fascisme et il est certains usages des plaisirs qui s'av&#232;rent n'&#234;tre au vrai que de p&#226;les copies d'une &#233;conomie de pr&#233;dation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il me semble que parler &lt;i&gt;politiquement&lt;/i&gt; de cette actualit&#233; prolif&#233;rante qui s'organise autour du motif des &#171; violences faites aux femmes &#187;, c'est toujours persister &#224; y discerner la dimension d'une contre-r&#233;volution et d'une tentative de restauration impossible. Du point de vue du proc&#232;s de la civilisation, le pouvoir des m&#226;les n'a cess&#233; au fil du temps d'enregistrer d&#233;faite sur d&#233;faite, dans les soci&#233;t&#233;s occidentales, il est en lambeaux, symboliquement, socialement, &#233;conomiquement, il ne se perp&#233;tue que par la force de l'inertie, ayant perdu tous ses fondements pr&#233;tendus en droit et en raison. Le mariage pour tous, avec tous ses travers que vous avez mis en exergue dans votre livre, est la derni&#232;re de ses d&#233;faites en rase campagne &#8211; une &#233;ni&#232;me mise &#224; mort symbolique du m&#226;le chef de famille. Envisag&#233; sous cet angle, le parfum revanchard des passages &#224; l'acte &#224; la DSK, Ramadan and Co saute aux narines &#8211; le dernier menuet du comte Almaviva avant la chute du rideau.&lt;br class='autobr' /&gt;
La belle chose, maintenant, ce serait d' &#171; apprendre &#224; danser &#187; &#224; tous ces &#171; petits comtes &#187; selon des modalit&#233;s qui &lt;i&gt;s'&#233;mancipent vraiment&lt;/i&gt; de ce qui fait d'eux des automates s'agitant sur la sc&#232;ne de cette &#233;poque sinistre... Ce qui rend les choses compliqu&#233;es aujourd'hui, un peu plus compliqu&#233; que ce qu'en donne &#224; comprendre la mise en sc&#232;ne m&#233;diatique du choeur des victimes (enfin) assembl&#233;es pour d&#233;noncer leurs pers&#233;cuteurs, c'est que les subjectivit&#233;s m&#234;me de celles qui pr&#233;sentent le tort qui leur a &#233;t&#233; inflig&#233; semblent souvent s'agencer d'une mani&#232;re ind&#233;finissable mais troublante sur celles des &#233;nergum&#232;nes qui le leur ont inflig&#233; - lorsque la victime de tel puissant abuseur m&#233;diatique &#233;tats-unien affirme que celui-ci l'a &lt;i&gt;forc&#233;e&lt;/i&gt; &#224; signer un document par lequel elle renon&#231;ait &#224; lui chercher noise pour ce qu'il lui avait fait subir (contre contrepartie financi&#232;re, on l'imagine), ou bien quand des jeunes militantes de l'UNEF trait&#233;es en gibier sexuel par quelque cheffaillon confessent avoir succomb&#233; au prestige du leader.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les relations entre les sexes, comme relations de pouvoir, s'inscrivent dans des diagrammes dans lesquels des iniquit&#233;s se produisent sur un certain fond, disons, d'homog&#233;n&#233;it&#233; &#8211; l'&lt;i&gt;amour du pouvoir&lt;/i&gt; comme fond de sc&#232;ne, par exemple...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Naze&lt;/i&gt; : Je suis d'accord avec vous pour reconna&#238;tre que c'est bien dans la &#171; zone grise &#187; que vous indiquez qu'il est int&#233;ressant que la discussion ait lieu, puisque c'est l&#224; seulement qu'on se trouve face &#224; deux subjectivit&#233;s &#8211; quelque in&#233;galitaire que puisse &#234;tre la situation sociale les mettant en pr&#233;sence l'une de l'autre -, demandant qu'on interroge la &lt;i&gt;relation&lt;/i&gt; qui se noue, n&#233;cessairement, entre elles, dans les cas d'abus de pouvoir n'atteignant pas ce point limite o&#249; l'abus&#233;(e) serait purement et simplement r&#233;ifi&#233;(e). Dans ces conditions d'analyse, on &#233;chappe en effet &#224; toute forme d'essentialisation (des agresseurs et des agress&#233;s, des hommes et des femmes, des actes de brutalisation et de ceux relevant de la soumission, etc.), ce qui ouvre sur une approche r&#233;ellement interactionniste de ces ph&#233;nom&#232;nes. En ce sens, l'agresseur et l'agress&#233; font syst&#232;me, non pas dans l'id&#233;e odieuse d'une confusion de la victime et de l'agresseur, mais bien pour autant qu'isoler l'un de l'autre, c'est se condamner &#224; ne rien comprendre, ou plut&#244;t &#224; seulement v&#233;hiculer les sch&#233;mas habituels des violences li&#233;es &#224; un imm&#233;morial patriarcal, figeant de fa&#231;on d&#233;finitive les rapports entre les sexes. Oui, c'est bien, par exemple, la mani&#232;re dont certaines femmes abus&#233;es ont pu juger devoir n&#233;cessairement se soumettre au d&#233;sir d'un abuseur qu'il s'agit d'interroger, puisqu'on est bien ici face &#224; un trait d'&#233;poque, face &#224; une attitude n'ayant pas toujours pr&#233;valu.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une des difficult&#233;s, dans ces questions, me semble-t-il, est de toujours bien tenir ensemble les deux c&#244;t&#233;s de la r&#233;flexion : penser &#224; la fois la dimension sexuelle de certains abus de pouvoir (leur sp&#233;cificit&#233;), et donc leur ancrage au sein d'une r&#233;flexion quant aux rapports entre les sexes, tout en &#233;vitant de s&#233;parer absolument ces formes de brutalisation d'autres formes non significativement sexu&#233;es (ou sexu&#233;es de fa&#231;on invers&#233;e : les femmes bourreaux d'Abou Graib) d'abus de pouvoir. Autrement dit, il ne faut pas n&#233;gliger cette dimension sp&#233;cifiquement li&#233;e aux rapports entre les sexes, lorsqu'elle est pr&#233;sente dans certaines violences, mais il faut &#224; tout prix &#233;viter de r&#233;sorber toute forme de rapports de pouvoir entre hommes et femmes &#8211; y compris lorsque la violence en question rel&#232;ve du domaine sexuel &#8211; &#224; des rapports de domination sexuelle. N'oublions pas que certaines formes de brutalisation peuvent &#234;tre identifi&#233;es comme sexuelles selon un point de vue objectiviste, et n'&#234;tre connot&#233;es comme telles (de fa&#231;on prioritaire en tout cas) ni par la victime, ni par le tortionnaire : dans le cas d'Abou Graib, le fait qu'une femme militaire ait tenu en laisse un prisonnier d&#233;nud&#233; peut faire penser &#224; une mise en sc&#232;ne de fantasmes sadomasochistes sp&#233;cifiquement sexuels, mais cette action peut aussi bien avoir constitu&#233;, dans l'esprit de la soldate, la mise en sc&#232;ne de la r&#233;duction de l'autre &#224; l'&#233;tat d'animal (et avoir &#233;t&#233; v&#233;cu comme une telle r&#233;duction par le prisonnier). &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour finir, j'aimerais &#233;voquer un th&#232;me qu'on n'ose plus gu&#232;re aborder aujourd'hui, qui est celui de ce qu'on nomme la &#171; p&#233;dophilie &#187;. Je vais me limiter &#224; une remarque, permettant de d&#233;signer un trait sp&#233;cifique de notre &#233;poque, qui n'est pas sans rejaillir sur notre discussion actuelle. Ce trait, c'est celui &#224; travers lequel, aujourd'hui, toute approche sexuelle jug&#233;e &#233;maner d'un dominant (sexuellement, socialement, etc.) tend &#224; se trouver requalifi&#233;e comme violence objectivante, face &#224; laquelle il n'y aurait d'autre choix possible que d'ob&#233;ir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans les ann&#233;es 70, lorsque certains r&#233;fl&#233;chissaient aux interdits portant sur les relations sexuelles entre les adultes et les enfants, leurs r&#233;flexions &#233;taient souvent aimant&#233;es par la question du statut de l'enfance : ne devrait-on pas lutter pour une &#233;mancipation des enfants, leur permettant d'entretenir des relations sexuelles avec des adultes, le cas &#233;ch&#233;ant. Il ne r&#233;gnait pas alors une suspicion imm&#233;diate &#224; l'encontre de qui se livrait &#224; une telle r&#233;flexion, on ne le soup&#231;onnait pas a priori de se livrer &#224; la production de purs sophismes n'ayant d'autre but que de lui rendre possible l'acc&#232;s aux corps des enfants, et comme n'entretenant pas, en fait, le moindre int&#233;r&#234;t pour leur libert&#233;. Le locuteur n'&#233;tait donc pas disqualifi&#233; d'embl&#233;e. C'est ainsi qu'une discussion sur ce th&#232;me a pu encore avoir lieu, en 1978, au micro de France Culture, entre Michel Foucault et Guy Hocquenghem, et tous deux montraient alors leur inqui&#233;tude quant &#224; une l&#233;gislation de plus en plus intrusive dans le domaine sexuel, au point que Hocquenghem avait lanc&#233;, un peu plus t&#244;t, une p&#233;tition r&#233;clamant l'abrogation d'articles de loi r&#233;primant les rapports sexuels entre majeurs et mineurs, ou encore r&#233;clamant la d&#233;criminalisation des rapports entre majeurs et mineurs en dessous de quinze ans. Si une telle p&#233;tition a pu &#234;tre largement sign&#233;e (de certains communistes &#224; Fran&#231;oise Dolto, dit Hocquenghem), c'est bien qu'alors cette discussion paraissait recevable dans le cadre d'une revendication plus large d'une juridiction plus lib&#233;rale en mati&#232;re de m&#339;urs. &lt;br class='autobr' /&gt;
Si, aujourd'hui, une telle discussion est devenue tout simplement impossible, n'est-ce pas, entre autres choses, parce que, depuis, le paradigme lib&#233;ral &#233;tant devenu triomphant, ce type de discours, attentif &#224; une &#233;mancipation des enfants, serait imm&#233;diatement recod&#233; comme discours purement int&#233;ress&#233;, visant &#224; d&#233;blayer le terrain (juridique) pour tous les abus de pouvoir possibles, des adultes en direction des enfants ? Autrement dit : moins de lois possibles, pour &#171; lib&#233;rer &#187; (&#171; les &#233;nergies &#187;, &#171; le travail &#187;, etc.) &#8211; formule dont on comprend, qu'en effet, elle lib&#232;re le puissant capitaliste, lui livrant des travailleurs sans garanties juridiques. Dans un tel contexte, et bien qu'on se situe dans un registre diff&#233;rent, c'est la question d'une &#233;mancipation de l'enfance, notamment sur le terrain de la sexualit&#233;, qui est &#233;vacu&#233;e, l'enfant se trouvant alors juridiquement, et comme par pr&#233;caution, priv&#233; de toute volont&#233; propre. Et si tel est le cas, alors toute relation sexuelle d'un adulte avec un enfant n'est pas consid&#233;r&#233;e comme pouvant relever d'une interaction, mais bien, n&#233;cessairement, de cette violence destructrice constituant pour Foucault, on l'a dit, la limite de la relation de pouvoir. Avoir une relation sexuelle avec un enfant, m&#234;me consentant, ce serait donc toujours le violer, et/ou lui faire violence. C'est d'ailleurs un sch&#233;ma comparable qu'on retrouve dans le cas de la prostitution, et la d&#233;cision de p&#233;naliser le client : la prostitu&#233;e n'est pas davantage envisag&#233;e par le l&#233;gislateur dans un possible rapport d'interaction avec un client, mais comme soumise int&#233;gralement, r&#233;ifi&#233;e, en tant que femme, au pouvoir masculin (ce qui, soit dit en passant, pose alors, d'un point de vue juridique, le probl&#232;me de la distinction entre prostitution et traite des &#234;tres humains).&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est peut-&#234;tre dans ce pli d'&#233;poque qu'on pourrait trouver quelque explication au fait que les femmes abus&#233;es, peut-&#234;tre par quelque sup&#233;rieur hi&#233;rarchique, aient pu se consid&#233;rer comme devant &lt;i&gt;n&#233;cessairement&lt;/i&gt; obtemp&#233;rer face &#224; l'injonction qui leur avait &#233;t&#233; adress&#233;e de se livrer &#224; quelque service sexuel. Sartre aurait peut-&#234;tre parl&#233; ici de &#171; mauvaise foi &#187; : &#233;vacuant la possibilit&#233; d'envoyer au diable le chef de bureau, puisque ce rapport d'abus de pouvoir est v&#233;cu comme celui o&#249; une femme serait r&#233;duite &#224; l'&#233;tat de chose (l&#224; est le &lt;i&gt;continuum&lt;/i&gt; de tout abus sexuel avec le viol, &#224; notre &#233;poque), alors, obtemp&#233;rer &#224; cette injonction appara&#238;tra comme ce &#224; quoi il n'&#233;tait pas possible d'&#233;chapper. Il ne s'agit &#233;videmment pas d'accuser quiconque d'insinc&#233;rit&#233; ici, puisque, ne l'oublions pas, pour Sartre, ce n'est que &lt;i&gt;de bonne foi&lt;/i&gt; qu'on pourrait &#234;tre de &#171; mauvaise foi &#187;. Pensons &#224; ces mots de Salma Hayek, d&#233;crivant ainsi sa (non)-relation &#224; Weinstein : &#171; A ses yeux, je n'&#233;tais pas une artiste. Je n'&#233;tais m&#234;me pas une personne. J'&#233;tais une chose : un corps &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
On n'a donc rien &#224; gagner &#224; enfermer les femmes dans un statut de &#171; victimes &#187;, non pas parce qu'elles seraient partie prenante dans les violences subies, mais seulement parce qu'ainsi on les prive de toute arme dans le cadre de rapports de pouvoir &#8211; et aussi parce qu'en les essentialisant ainsi, on renonce &#224; saisir quelque chose des formes changeantes des rapports entre les sexes. Ou alors, dans un monde o&#249; il n'y aurait plus que des agresseurs et des victimes, on leur laisserait seulement la possibilit&#233; d'entrer elles-m&#234;mes dans le r&#244;le de l'agresseur. Se voir qualifier de &lt;i&gt;vaincu&lt;/i&gt; ou de &lt;i&gt;victime&lt;/i&gt;, ce n'est pas du tout la m&#234;me chose : les vaincus ne d&#233;sarment pas, et leur horizon n'est pas d'asservir &#224; leur tour les vainqueurs d'hier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; : Je suis un peu &#233;tonn&#233; par la fa&#231;on dont les figures intellectuelles les plus respect&#233;es du f&#233;minisme radical se rallient sans r&#233;serve &#224; ce qui s'&#233;nonce et se pratique aujourd'hui au nom de la lutte contre le harc&#232;lement. Il y aurait pourtant, me semble-t-il, mati&#232;re &#224; m&#233;diter sur cette forme de &#171; justice populaire &#187; qui prosp&#232;re sous ce signe - nouvelle et in&#233;dite quant &#224; ce qui en constitue l'objet, assur&#233;ment, mais beaucoup moins nouvelle quant &#224; ses modalit&#233;s. Ce qui en effet se r&#233;invente ici, c'est en l'occurrence, une forme archa&#239;que de justice, l'exposition infamante, le pilori. Le travers de cette forme de &#171; justice populaire &#187;, c'est qu'elle parodie la Justice de l'Etat, en mettant en sc&#232;ne une sorte de tribunal moral ou de juridiction des normes, appel&#233;s &#224; juger des infracteurs expos&#233;s &#224; la vindicte publique. Le public est mobilis&#233; comme juge, sans que cela exclue le recours aux formes et aux appareils de Justice ordinaires, le cas &#233;ch&#233;ant. Ce qui est recherch&#233;, c'est une production r&#233;gl&#233;e de la honte (&lt;i&gt;shame on you !&lt;/i&gt;) susceptible d'annoncer la peine effective ou de s'y ajouter. C'est ce genre de &#171; tribunal &#187; ou de &#171; justice &#187; dite populaire que Foucault avait en horreur, tant elle lui apparaissait comme un pur et simple d&#233;marquage de la Justice d'Etat. Dans l'histoire d'un pays comme la France, remarquait-il, la justice populaire prend la forme d'un affrontement direct, d'une lutte, souvent arm&#233;e, entre des mouvements populaires ou pl&#233;b&#233;iens et des figures ha&#239;es de la domination ou de la r&#233;pression &#233;tatique. La Justice populaire, c'est une forme particuli&#232;re de l'inexpiable et imm&#233;moriale lutte entre le peuple (la pl&#232;be) et les gouvernants, les oppresseurs. Elle marque, quand elle trouve l'occasion de s'exercer, un rapport de force, elle ne vise pas &#224; faire honte &#224; un &#171; autre &#187; &#224; g&#233;om&#233;trie variable, mais &#224; terroriser l'ennemi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans sa forme et son affect partag&#233;, la campagne actuelle d'&lt;i&gt;exposition&lt;/i&gt; des harceleurs, r&#233;els et suppos&#233;s, ressemble &#224; s'y m&#233;prendre aux rites de tontes des dites &#171; collaboratrices horizontales &#187; &#224; la Lib&#233;ration - un concours de foule, une frairie cristallisant autour d'une &#171; politique &#187; improvis&#233;e et de bas &#233;tage - le &lt;i&gt;shaming&lt;/i&gt;. La seule diff&#233;rence, c'est que dans un cas &#231;a se passe dans la rue et dans l'autre sur le &lt;i&gt;net&lt;/i&gt;, sur les m&#233;dias.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il me semblerait infiniment plus appropri&#233; et &#233;mancipateur de faire &lt;i&gt;peur&lt;/i&gt; aux harceleurs, plut&#244;t que honte. La politique de la honte est toujours de mauvais aloi. Susciter la peur de l'adversaire ou l'ennemi, c'est de bonne guerre - les rapports de force, l'exemplarit&#233; de l'affrontement. Mais pour passer d'un r&#233;gime &#224; l'autre, il faudrait commencer par s'&#233;manciper des m&#233;dias et par politiser et organiser la col&#232;re... et changer d'affect. On pouvait lire r&#233;cemment dans &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt; cette tribune assez path&#233;tique d'une femme immerg&#233;e dans le milieu des m&#233;dias, je crois, qui y faisait l'&#233;talage de son traumatisme, cons&#233;cutif &#224; un &#233;change survenu lors d'une soir&#233;e avin&#233;e avec un harceleur qui, ayant fait mention de ses &#171; gros seins &#187;, se promettait de la faire &#171; jouir toute la nuit &#187;. Il me semble me rappeler qu'en d'autres temps et d'autres lieux, une paire de baffes claquante autant que publique aurait constitu&#233; un excellent rem&#232;de pr&#233;ventif contre le traumatisme, non moins qu'une th&#233;rapie adapt&#233;e contre la compulsion harceleuse du petit m&#226;le en rut. On peut prendre ici la mesure de l'effet pervers d'un exc&#232;s de pacification des m&#339;urs et de d&#233;l&#233;gitimation de toute esp&#232;ce de violence vive... On encaisse l'outrage, on avale l'humiliation, on se d&#233;teste de l'avoir fait, et ensuite, on se console en vendant son traumatisme &#224; l'encan... Sans aller, comme le fait Foucault, jusqu'&#224; opposer les massacres de Septembre, la &#171; vraie &#187; justice populaire, aux tribunaux de la Terreur, on ne peut s'emp&#234;cher de rapprocher l'actuelle vogue du &lt;i&gt;shaming&lt;/i&gt; de la d&#233;l&#233;gitimation de toute forme de violence dans l'horizon de la lutte pour l'&#233;mancipation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Naze&lt;/i&gt; : Concernant l'affect irriguant la campagne actuelle (&#171; Balance ton porc ! &#187;), je suis bien d'accord pour dire qu'il est d&#233;testable, et que vouloir faire honte &#224; l'autre, c'est user d'un ressort d'essence majoritaire : l'unanimit&#233; est ainsi requise (d'o&#249; les attaques essuy&#233;es par la p&#233;tition Deneuve), et certaines f&#233;ministes, dont Genevi&#232;ve Fraisse, me semblent ici avoir la bien mauvaise id&#233;e de ne pas faire d&#233;fection. L'id&#233;e d'une auto-d&#233;fense (des femmes, des gays, des trans, etc.) m'a toujours sembl&#233; pr&#233;f&#233;rable &#224; l'id&#233;e de faire honte &#224; l'autre de sa haine (une des raisons pour lesquelles j'avais refus&#233; d'organiser en Bretagne, au lyc&#233;e, une journ&#233;e contre l'homophobie : placer les gays, trans, etc. sous la protection de l'institution, &#231;a me semblait comporter le risque de nous faire passer du c&#244;t&#233; du majoritaire, et je n'ai pas chang&#233; d'avis). Faire honte &#224; l'homophobie, &#231;a me semble justement revenir &#224; utiliser les r&#232;gles de l'adversaire d'hier, qui contraignait les gays &#224; baisser la t&#234;te - arme de vainqueurs que subirent en effet les tondues &#224; la Lib&#233;ration. Lutter contre l'homophobie, &#231;a c'est autre chose, et c'est une lutte de tous les jours. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour &#233;largir le propos relatif au f&#233;minisme, lui-m&#234;me assez divers, il me semble qu'une partie des difficult&#233;s dans lesquelles s'enferrent actuellement ses formes dominantes, au moins en France, et qu'on vient d'effleurer &#224; l'instant, pourrait &#234;tre illustr&#233;es &#224; travers son inscription, sans cesse r&#233;affirm&#233;e, dans le courant abolitionniste concernant la prostitution. En effet, cette position, et les justifications qui la fondent, ne me semblent pas &#233;trang&#232;res &#224; une ininterrompue inscription des femmes dans un statut victimaire. Je m'explique. Des f&#233;ministes historiques, comme Nicole-Claude Matthieu, par exemple, &#233;tablissent un continuum entre prostitution et vie domestique, &#224; travers l'id&#233;e que les femmes, dans les deux cas, int&#233;rioriseraient leur domination par les hommes. Dans ces conditions, le consentement (pour la prostitution ou pour le voile) risque bien d'&#234;tre interpr&#233;t&#233; comme le signe d'une ali&#233;nation effective. Si Genevi&#232;ve Fraisse est plus fine, et si elle a raison de ne pas faire reposer tout le d&#233;bat sur la question du consentement (notion ambigu&#235; et privil&#233;gi&#233;e &#224; l'heure lib&#233;rale), pourtant, il me semble que sa position abolitionniste repose bien sur une reconduction de l'id&#233;e de l'existence d'un patriarcat fondant une in&#233;galit&#233; structurelle (androcentr&#233;e) dans l'&#233;change prostitutionnel. Tout cela me para&#238;t en fait beaucoup plus complexe : que la mise en jeu de la sexualit&#233; ne fasse pas du &#034;contrat&#034; entre le client et la prostitu&#233;e un contrat comme un autre, sans doute - cela condamne-t-il pour autant tout &#233;change bancalement contractuel &#224; reproduire l'imm&#233;moriale domination masculine ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour en revenir &#224; la question des armes propres &#224; un combat f&#233;ministe, on pourrait dire que faire honte au client (et sa p&#233;nalisation vise avant tout &#224; cela), c'est r&#233;introduire une forme de morale sexuelle, alors que faire valoir l'id&#233;e d'auto-d&#233;fense, c'est essayer, pour la prostitu&#233;e, de se donner les moyens de r&#233;sister, si le client va au-del&#224; de ce qu'elle acceptait dans le cadre de cette relation tarif&#233;e - et cela garantirait, sinon des bases tout &#224; fait contractuelles (il y a de l'impr&#233;visible aussi chez la prostitu&#233;es, qui peut, en cours de relation, choisir d'aller plus loin que pr&#233;vu) &#224; cette relation de prostitution, au moins un certain &#233;quilibre dans la relation (et, pour les prostitu&#233;es, de sortir de leur statut d'&#233;ternelles victimes, y compris lorsqu'elles parlent - Anne Hidalgo, par exemple, je m'en souviens, ne les &#233;coutant m&#234;me pas, consid&#233;rant qu'elles n'&#233;taient que les ventriloques des prox&#233;n&#232;tes et/ou des clients).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; : Je trouve pr&#233;occupant qu'un f&#233;minisme qui se voit comme radical et intellectuellement qualifi&#233; s'all&#232;ge aussi radicalement de ce que l'on aurait appel&#233; nagu&#232;re les &#171; enjeux de classe &#187; de la lutte actuellement engag&#233;e, ce dont l'effet patent est qu'il se trouve aujourd'hui &#224; la remorque du f&#233;minisme bobo, &lt;i&gt;id est&lt;/i&gt; patricien, confin&#233; aux industries culturelles et m&#233;diatiques. L'effet de l'oubli radical de la dimension de classe de ce qui est aujourd'hui en cours sous le signe g&#233;n&#233;rique et vague du f&#233;minisme, a pour effet que le mouvement actuel (et avec lui le f&#233;minisme d'&#233;mancipation) se trouve captif d'une temporalit&#233; qui est celle de l'&#233;v&#233;nement m&#233;diatique - une pouss&#233;e de fi&#232;vre, pas un mouvement qui prend racine. Le jour o&#249; les m&#233;dias, qui dictent l'agenda, passeront &#224; un objet du jour, une &#171; actualit&#233; &#187; plus gratifiante et effervescente, selon leurs crit&#232;res futiles et marchands, que restera-t-il de l'actuelle de &#171; meto &#187; et &#171; exposeyourpig &#187; ?&lt;br class='autobr' /&gt; Au reste, je pense aussi que l'on pourrait approfondir la discussion sur l'enjeu de la prostitution - je suis tr&#232;s sensible &#224; l'id&#233;e que nous sommes entr&#233;s dans une &#233;poque o&#249; toute notion de &#034;libert&#233; sexuelle&#034; va tendre &#224; &#234;tre d&#233;cri&#233;e. Certes, cette expression a toujours &#233;t&#233; charg&#233;e d'ambigu&#239;t&#233;s, mais il y a une grande diff&#233;rence entre l'emploi circonspect qu'on peut en recommander et le fait de la d&#233;signer polici&#232;rement comme ce qui s'associe &#224; la violence et &#224; l'abus de pouvoir. Concernant la prostitution, je suis oppos&#233; &#224; la position abolitionniste et, &#224; fortiori, prohibitionniste, pour des raisons, je crois, assez sensiblement diff&#233;rentes des v&#244;tres : je ne suis pas tr&#232;s sensible &#224; l'association de la prostitution au droit de disposer de son corps - mais je comprends bien qu'il y a l&#224; un point qui, dans la tradition pasolino-hocquenghemienne, vous appara&#238;t n&#233;cessaire de d&#233;fendre bec et ongles. Pour ce qui me concerne, je reste convaincu, en foucaldien aust&#232;re (le Foucault de la gouvernementalit&#233; plut&#244;t que celui des &lt;i&gt;backstages&lt;/i&gt;) que la prostitution, comme forme d'exploitation sexuelle, n'est pas le genre de ph&#233;nom&#232;ne que l'on puisse traiter &#224; coup d'interdictions, dans l'horizon de son illusoire &#233;radication - c'est, par excellence, un objet &#224; consid&#233;rer sous l'angle des &lt;i&gt;m&#233;canismes de s&#233;curit&#233;&lt;/i&gt; comme l'alcoolisme, le tabagisme, l'addiction aux drogues, la conduite automobile dangereuse, les jeux d'argent...&lt;br class='autobr' /&gt;
Concernant la bataille des normes, on pourrait aussi aller vers des provocations plus d&#233;lib&#233;r&#233;es : sous Valls, les femmes &#233;taient encourag&#233;es par l'autorit&#233; et le f&#233;minisme la&#239;card &#224; montrer leurs seins sur les plages, pour repousser le burkini. Maintenant, elles sont pouss&#233;es par les m&#234;mes &#224; exhiber plut&#244;t leur traumatisme. On s'y perd un peu...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Naze&lt;/i&gt; : Ce n'est pas tellement sous l'angle du plaisir ou du go&#251;t que j'envisage l'acte prostitutionnel, bien que cela soit toujours possible de mani&#232;re marginale (et, ceci ne pouvant &#234;tre exclu, emp&#234;che, par principe, de penser la prostitution comme &lt;i&gt;n&#233;cessairement&lt;/i&gt; subie), mais plut&#244;t sous l'angle de l'exceptionnalisation de la prostitution comme activit&#233; permettant de gagner sa vie. Sans se faire beaucoup d'illusions sur le plaisir qu'elles y prendront, certaines prostitu&#233;es (il faudrait aussi l'envisager au masculin) peuvent pr&#233;f&#233;rer cette activit&#233;, &#224; celle de caissi&#232;re, par exemple - et on ne demande pas si les caissi&#232;res le sont devenues par go&#251;t, ou par contrainte. C'est donc plut&#244;t parce que ce jugement d'exception r&#233;serv&#233; &#224; la prostitution parmi les diff&#233;rentes mani&#232;res de &#034;gagner sa&#034; vie me semble r&#233;v&#233;lateur d'un jugement moral qui ne se dit pas, que cette question me semble importante pour ce qu'elle r&#233;v&#232;le de notre rapport au corps, &#224; la sexualit&#233;, &#224; la distinction priv&#233;/public, etc. Et quelles lignes effectives de partage trace-t-on entre ce qui serait une sexualit&#233; de prostitution et une sexualit&#233; qui n'en rel&#232;verait pas ? L'intervention de l'argent ne concernant pas que la prostitution, o&#249; la fait-on commencer ? Et sur la base de quoi si l'argent n'est pas n&#233;cessairement un facteur d&#233;terminant de partage ? Beaucoup de questions...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; : On pourrait, et m&#234;me on devrait, se demander de quoi la mont&#233;e de l'invective dans ces d&#233;bats autour des inconduites sexuelles est le sympt&#244;me. Au lendemain de la publication de la tribune ultra-m&#233;diatis&#233;e sign&#233;e par Catherine Deneuve, Catherine Millet et autres, un contre-texte incandescent a &#233;t&#233; lanc&#233; sur la Toile, intitul&#233; &#171; Les porcs et leurs alli&#233;-es ont de quoi s'inqui&#233;ter ! &#187;, une mani&#232;re donc de d&#233;signer les signataires de la tribune comme des &#171; porcs objectifs &#187;, dans le ton d'un n&#233;o-stalinisme f&#233;ministe du meilleur tonneau. Une chose serait de dire que la formule &#233;voquant un &#171; droit d'importuner &#187; est non seulement ind&#233;fendable mais d&#233;testable, une autre est de vouer aux flammes de l'enfer et un texte de discussion (pr&#233;sentant des arguments soutenables et d'autres moins ou pas du tout) et, pire encore, leurs auteurs. Nous voici en plein dans le r&#233;gime policier et de teinture totalitaire du &#171; qui n'est pas avec nous est contre nous &#187;. Quiconque pr&#233;tend &#233;lever une objection ou, tout simplement, exercer les pr&#233;rogatives et les droits de la critique face &#224; la tournure prise par l'actuel attroupement m&#233;diatique autour de la question du harc&#232;lement se trouve &#233;pingl&#233; comme ennemi du peuple, &lt;i&gt;id est&lt;/i&gt; des femmes. Cette pente est celle de l'&#233;poque aussi, celle de la propension &#224; la criminalisation plus ou moins automatique de tout ce qui &lt;i&gt;ne se rallie pas&lt;/i&gt; - ne plie pas son jugement critique aux &#233;nonc&#233;s majoritaires, aux r&#232;gles fix&#233;es par les gouvernants ou les regroupements anomiques.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est &#224; la fois la d&#233;mocratie des concours de foule et des &#233;nonc&#233;s corrects. Dispara&#238;t toute notion de la &lt;i&gt;criticabilit&#233; des choses&lt;/i&gt;, des formes consensuelles, des dispositifs h&#233;g&#233;moniques, des affects partag&#233;s. D'o&#249; l'imp&#233;rieuse n&#233;cessit&#233; de chercher les &lt;i&gt;&#233;carts&lt;/i&gt; et de les cultiver. Apr&#232;s tout, la querelle entre celles qu'apostrophent Deneuve et ses co-signataires, puis entre celles qui les traitent en ralli&#233;s aux &#171; porcs &#187;, &#231;a n'est jamais que la guerre des boutons chez les femmes du monde... La pr&#233;somption partag&#233;e par celles qui, en l'occurrence, en viennent aux mains, &#224; parler au nom des &#171; femmes &#187; est d'une ind&#233;cence sans bornes. S'il est une caract&#233;ristique de cette s&#233;quence, c'est bien que &#171; les femmes &#187;, le populaire au f&#233;minin, on ne l'y entend pas.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui appara&#238;t pr&#233;occupant dans la tournure des bien des d&#233;bats contemporains, c'est le r&#233;gime rigoureusement identitaire, je dirais m&#234;me quasi-&#034;sp&#233;cique&#034; sous lequel ils se trouvent plac&#233;s : il faut avoir sa carte de &#034;femme&#034; pour &#234;tre l&#233;gitime &#224; parler du harc&#232;lement, sa carte d'&#034;indig&#232;ne&#034; pour parler de l'ordre policier dans les cit&#233;s, etc. Si vous &#234;tes d&#233;pourvu de la &#034;carte&#034; en question, vous n'avez voix au chapitre que comme compagnon de route, tol&#233;r&#233; en soutien de la parole autoris&#233; - celle des d&#233;tenteurs/trices des cartes ad&#233;quates. C'est une politique des essences, dans laquelle l'autorit&#233; et la l&#233;gitimit&#233; de la parole publique est cens&#233;e d&#233;river directement de l'essence - sociale, sexuelle, historico-culturelle, etc. Le grand mod&#232;le, oubli&#233; bien s&#251;r, de tout &#231;a, c'est le stalinisme : quand l'appareil du PC ne cessait de nous renvoyer &#224; notre condition &#034;petit-bourgeoise&#034;, seule la parole ouvri&#232;re ayant autorit&#233; - et la parole ouvri&#232;re, bien s&#251;r, c'&#233;tait &lt;i&gt;lui&lt;/i&gt; et sa politique n&#233;o-r&#233;formiste qui le conduisait tout droit &#224; l'explosion en vol de 1981 et les suites... Toutes choses &#233;gales par ailleurs, c'est la m&#234;me imposture qui se pratique lorsque nous nous trouvons somm&#233;s de nous rallier &#224; la cause des femmes ou des indig&#232;nes - ceux-celles qui pratiquent cette politique de la mise en demeure et parlent haut et fort au nom de l'&#034;esp&#232;ce&#034; qu'ils-elles entendent incarner manquent singuli&#232;rement de titres pour incarner ce &#034;tout&#034;. Le but de l'op&#233;ration, c'est de promouvoir une politique des &#034;esp&#232;ces&#034; dont le principe n'est pas l'&#233;change des arguments mais l'autorisation ou l'acc&#232;s, selon des crit&#232;res identitaires : parole de &#034;Blanc&#034; ne franchit pas le cap de la couleur, parole de m&#226;le celle de la pr&#233;somption viriliste ou androcentrique, etc. En r&#233;sulte la fragmentation du d&#233;bat et le r&#232;gne des micro-structures bruyantes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Naze&lt;/i&gt; : Nous sommes en effet entr&#233;s dans l'&#232;re du majoritaire proc&#233;dant par intimidation, ou plut&#244;t, puisque ce ph&#233;nom&#232;ne n'est pas nouveau, au renforcement des effets du discours majoritaire par la caisse de r&#233;sonance que leur procurent les m&#233;dias, et le transformant en unanimisme. Car est-il bien s&#233;rieux de pr&#233;senter l'actuelle campagne, dite de d&#233;nonciation porcine, comme le reflet d'une vague d'indignation soulevant le pays &#8211; ou au moins sa partie f&#233;minine &#8211; de &#171; lib&#233;ration de la parole des femmes &#187; ? N'est-il pas &#233;vident qu'on se trouve face &#224; une forme de propagation virale d'un &#233;v&#233;nement m&#233;diatique (l'affaire Weinstein, aux Etats-Unis), comme vous le disiez un peu plus t&#244;t dans notre entretien ? Dans ce cas, le rouleau compresseur m&#233;diatique produit de l'unanimisme (de &#171; Je suis Charlie &#187; &#224; &#171; Balance ton porc &#187;), propice aux manich&#233;ismes, et les discours porteurs d'une r&#233;serve, la plus petite soit-elle, sont aussit&#244;t stigmatis&#233;s comme une incarnation, pour ainsi dire, du Mal lui-m&#234;me. On s'est &#233;galement trouv&#233; confront&#233; &#224; ce type de ph&#233;nom&#232;ne, lors des d&#233;bats et com-bats autour du &#171; mariage pour tous &#187;, en ce qu'un manque d'enthousiasme &#224; l'&#233;gard de ce projet de loi valait alors comme manifestation, sinon n&#233;cessairement patente, au moins potentielle d'homophobie&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Quant au &#171; populaire au f&#233;minin &#187;, selon l'expression que vous utilisez, il serait int&#233;ressant, en effet, d'entendre les paroles de femmes non m&#233;diatiques. Se reconnaissent-elles dans l'actuelle campagne ? Sont-ce bien les effets d'un patriarcat suppos&#233; imm&#233;morial qu'elles subissent, et non pas davantage ceux des formes actuelles du n&#233;o-capitalisme, essaimant &#224; travers l'ensemble de la soci&#233;t&#233; ? La subalternisation des femmes n'est en effet pas ind&#233;pendante de leur position sociale. Ou alors ira-t-on jusqu'&#224; d&#233;fendre l'ind&#233;fendable &#8211; par exemple, qu'une femme cheffe d'entreprise se trouve sous la domination structurelle des hommes, au point d'&#234;tre la subalterne de l'agent de service qu'elle emploie ? &lt;br class='autobr' /&gt;
A cet &#233;gard, ce que r&#233;v&#233;lait l'affaire DSK, c'&#233;tait beaucoup moins l'expression d'une domination masculine que la manifestation d'un m&#233;pris de classe, redoubl&#233; d'un m&#233;pris de &#171; race &#187;. Ce n'est pas qu'il s'agirait de compter pour rien le fait que Nafissatou Diallo f&#251;t une femme, mais il convient de r&#233;inscrire les rapports entre les sexes dans le cadre des rapports entre classes, voire d'une guerre entre esp&#232;ces, pour reprendre l'id&#233;e de Foucault. Car la subalternisation n'est pas syst&#233;matiquement une op&#233;ration aboutissant &#224; classer le subalterne du c&#244;t&#233; du f&#233;minin, comme on pourrait spontan&#233;ment le penser. Bien s&#251;r, la stigmatisation des gays a pu s'effectuer sur le jugement selon lequel ce ne serait pas de &#171; vrais &#187; hommes. Bien s&#251;r, les formes du racisme ont souvent us&#233; de la f&#233;minisation de &#171; l'autre &#187; ha&#239;. Mais le sch&#233;ma s'est singuli&#232;rement complexifi&#233; ces derni&#232;res ann&#233;es, me semble-t-il. Le comportement des hommes dans les milieux populaires, et/ou de tradition musulmane, relativement aux femmes se trouve aujourd'hui assez syst&#233;matiquement cat&#233;goris&#233; comme com-portement sexiste. Or, ce qu'on n'aper&#231;oit pas, c'est que bien souvent nous plaquons ainsi des cat&#233;gories petite-bourgeoises (mais consid&#233;r&#233;es comme neutres) sur des r&#233;a-lit&#233;s ob&#233;issant &#224; des crit&#232;res bien diff&#233;rents. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il ne s'agit pas de dire qu'il n'y a pas de comportements irrespectueux, ou violents &#224; l'&#233;gard des femmes dans les milieux populaires, ce qui serait absurde, mais il s'agit de prendre conscience du fait que la stigmatisation f&#233;ministe (de la part de certains pans du f&#233;minisme plus pr&#233;cis&#233;ment) de certains comportements masculins co&#239;ncide fr&#233;quemment, comme par hasard, avec une stigmatisation des hommes de milieux populaires. Du coup, c'est l'id&#233;e d'un sexisme structurellement inscrit dans certaines cultures qui fait son chemin, en laissant compl&#232;tement de c&#244;t&#233; la mani&#232;re diff&#233;renci&#233;e (selon la culture, le milieu) selon laquelle certains comportements peuvent &#234;tre per&#231;us par les femmes. A objectiver les comportements sexistes, on tombe dans l'erreur que la moindre approche interactionniste des rapports de sexe permettrait d'&#233;viter. Qu'&#224; Mayotte une jeune fille soit interpel&#233;e dans la rue par un gar&#231;on au moyen de l'interjection &#171; Ololo !! &#187; - plus ou moins l'&#233;quivalent d'un sifflement se voulant admiratif en France -, &#224; ce que j'ai pu observer, elle ne s'en offusque pas, mais son sou-rire montrerait plut&#244;t qu'elle en est assez flatt&#233;e. Evidemment, on pourra toujours dire que cette jeune mahoraise est ali&#233;n&#233;e, au point de juger d&#233;sirables ses cha&#238;nes&#8230; D'ailleurs, n'a-t-elle pas les cheveux couverts d'un voile (&lt;i&gt;kishali&lt;/i&gt;) ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce que je dis l&#224;, &#233;manant d'une personne dite de sexe masculin, se trouve, j'imagine, discr&#233;dit&#233;, &lt;i&gt;de facto&lt;/i&gt;&#8230;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>En mal de corps. Sadomasochisme et performance, d&#233;construction des corps et &#233;rotique de soi </title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=164</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=164</guid>
		<dc:date>2017-08-31T15:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Nathana&#235;l Wadbled </dc:creator>


		<dc:subject>reproduction sociale</dc:subject>
		<dc:subject>sexe/genre</dc:subject>
		<dc:subject>violence</dc:subject>
		<dc:subject>&#233;mancipation</dc:subject>
		<dc:subject>r&#233;appropriation</dc:subject>
		<dc:subject>art contemporain</dc:subject>
		<dc:subject>norme</dc:subject>
		<dc:subject>corps</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Si la subversion est possible, elle se fera dans les termes de la loi avec les possibilit&#233;s qui s'ouvrent / apparaissent lorsque la loi se retourne contre elle-m&#234;me en d'inattendues permutations. Le corps construit par la culture sera alors lib&#233;r&#233; non par un retour vers son pass&#233; &#8220;naturel&#8221; ou ses plaisirs originels, mais vers un futur ouvert et plein de possibilit&#233;s culturelles. Judith Butler Ce qui est requis est le maximum d'intensit&#233; et, en m&#234;me temps d'impossibilit&#233; (...). L'id&#233;e (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=25" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; &#224; Porto fin aout 2011&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=24" rel="tag"&gt;reproduction sociale&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=32" rel="tag"&gt;sexe/genre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=52" rel="tag"&gt;violence&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=60" rel="tag"&gt;&#233;mancipation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=76" rel="tag"&gt;r&#233;appropriation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=84" rel="tag"&gt;art contemporain&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=85" rel="tag"&gt;norme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=86" rel="tag"&gt;corps&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Si la subversion est possible, elle se fera dans les termes de la loi avec les possibilit&#233;s qui s'ouvrent / apparaissent lorsque la loi se retourne contre elle-m&#234;me en d'inattendues permutations. Le corps construit par la culture sera alors lib&#233;r&#233; non par un retour vers son pass&#233; &#8220;naturel&#8221; ou ses plaisirs originels, mais vers un futur ouvert et plein de possibilit&#233;s culturelles.&lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Judith Butler&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ce qui est requis est le maximum d'intensit&#233; et, en m&#234;me temps d'impossibilit&#233; (...). L'id&#233;e d'une exp&#233;rience limite, qui arrache le sujet &#224; lui-m&#234;me, voil&#224; ce qui a &#233;t&#233; important pour moi dans la lecture de Nietzsche, de Bataille, de Blanchot. &lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Michel Foucault&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;Introduction : la recherche de l'orgasme&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une d&#233;finition de la performance telle qu'elle m'interessera ici pourrait reprendre une formule de Pat Califa , &#233;nonc&#233;e &#224; l'origine dans un tout autre contexte :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je le vois ainsi : apr&#232;s la r&#233;volution des wimmins, la sexualit&#233; consistera &#224; ce que les femmes se tiennent par la main, retirent leurs chemises et dansent en rond. Ensuite, nous nous endormirons au m&#234;me moment. Si nous ne nous endormions pas toutes, quelque chose d'autre pourrait arriver &#8211; quelque chose d'identifi&#233; au m&#226;le, r&#233;ifiant, pornographique, bruyant et sans dignit&#233;. Quelque chose comme un orgasme &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Pat Califa oppose deux strat&#233;gies d'affirmation f&#233;ministe : la consid&#233;ration d'une identit&#233; originaire &#224; retrouver avant que le masculin ne la pervertisse en lui imposant un rapport &#224; la sexualit&#233; et le r&#233;investissement du sexuel qui ne serait plus la marque d'une soumission mais au contraire quelque chose qui surgit en exces de toute identit&#233; assign&#233;e symboliquement dans ce que Michel Foucault a appel&#233; le dispositif de sexualit&#233;. Ce que je voudrais sugg&#233;rer, c'est que cette seconde perspective qui est celle de Pat Califa correspond &#224; une certaine pratique du corps en jeu dans certaines performances. Il s'agit de la mise en sc&#232;ne d'une volont&#233; d'&#233;mancipation exp&#233;rimentale du corps qui &#224; la fois d&#233;construit l'illusion de l'&#233;vidence de la v&#233;rit&#233; d'un corps toujours deja donn&#233; et produit la v&#233;rit&#233; performative du corps en action de la performance.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;1. Pr&#233;senter un corps tel qu'il semble devoir &#234;tre : la critique essentialiste de la performance&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les corps des femmes performeuses qui vont m'int&#233;resser ici sont des corps de femmes identifiables et d&#233;sign&#233;s comme tels : des corps de femmes inscrits dans des attitudes ou engag&#233;s dans des actions correspondant &#224; celles de femmes. Serait reproduit un dispositif de contraintes qui est celui que la soci&#233;t&#233; patriarcale fait peser. M&#234;me si celui-ci est mis en sc&#232;ne, condens&#233; et d&#233;plac&#233; pourrait-on dire en termes psychanalytiques, ces repr&#233;sentations resteraient leur r&#233;p&#233;tition, incapables de sortir des d&#233;terminations identitaires que le phantasme du masculin impose comme condition &#224; l'existence symbolique, sociale et culturelle des femmes. Les aiguilles dans le bras de la mari&#233;e de &lt;i&gt;Azione sentimentale&lt;/i&gt; de Gina Pane montrent bien ce m&#233;canisme. Il ne s'agit pas de pr&#233;tendre qu'une femme mari&#233;e subit une telle mutilation, mais d'inscrire physiquement, ou si l'on veut somatiquement, un ensemble de mutilations symboliques que chaque femme accepte de mani&#232;re conscentante &#8211; &#224; commencer par l'abandon de son nom, ce qui signifie l'abandon de la capacit&#233; &#224; signifier qui elle est par elle m&#234;me. Le corps de Gina Pane se donne ainsi marqu&#233; et d&#233;form&#233;. On pourrait &#233;galement &#233;voquer &lt;i&gt;Autoportrait(s)&lt;/i&gt; o&#249; Pane est allong&#233;e sur des barres de m&#233;tal sous lesquelles br&#251;lent des bougies, viol&#233;e par les flammes sans pour autant bouger, comme &#224; disposition.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_280 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/13.-g.-pane-azione-sentimentale-1973.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/13.-g.-pane-azione-sentimentale-1973.jpg' width='500' height='723' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;De mani&#232;re plus directe, certaines performances de Marina Abdramovich pr&#233;sentent &#233;galement cette situation - par exemple &lt;i&gt;Art must be beautiful-artist must be beautiful&lt;/i&gt;, vid&#233;o o&#249; l'artiste se brosse les cheveux jusqu'&#224; presque s'arracher le cuir chevelu, ou&lt;i&gt; Rythme 0&lt;/i&gt; o&#249; elle abandonne son corps aux spectateurs qui disposent d'un certain nombre d'objets dispos&#233;s sur une table afin de faire ce qu'ils veulent au corps de l'artiste et y d&#233;poser leur marque alors que l'artiste est passive et r&#233;sign&#233;e &#224; signifier ce qui est fait d'elle. Le titre de Marina Abramovic &lt;i&gt;Art must be beautiful-artist must be beautiful &lt;/i&gt; explicite bien cet enjeu. Il s'agit d'une interrogation des normes contraignantes et mutilantes du gout d&#233;termin&#233;es de ext&#233;rieur par un dispositif qui produit et marque les corps pour en faire ce qu'il veut. En l'occurence il s'agit des normes de l'art, mais il s'agit tout aussi bien de celles du genre f&#233;minin. C'est explicitement le cas pour Eleanor Antin dont &lt;i&gt;Carving : A Traditional Sculpture&lt;/i&gt; propose 72 photographies prises chaque jour lors d'un r&#233;gime amaigrissant pendant cinq semaines. Cette transformation physique renvoie d&#232;s lors tant au canon sculptural qu'&#224; la dictature sociale auxquels le corps de la femme doit se soumettre pour r&#233;pondre au d&#233;sir masculin et &#224; l'inconscient collectif de la forme parfaite. Le r&#233;gime est la performance, touchant &#224; l'intimit&#233; du corps. Elle reproduit cette &#171; sculpture traditionnelle &#187;. Si Marina Abramovic n'a pas un tel discours f&#233;ministe et se centre sur la figure de l'artiste plus que sur celle de la femme, ses performances peuvent &#234;tre vues &#233;galement dans cette perspective. Les femmes doivent donc &#234;tre belles dans des contraintes esth&#233;tiques , &#234;tre &#224; disposition de ceux qui les regardent, accepter un certain nombre de contraintes sociales, s'abandonner et ne pas r&#233;sister &#224; une position de passivit&#233; douloureuse et mutilante.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_281 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/index2.jpg' width='193' height='262' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;Chaque pr&#233;sentation ou repr&#233;sentation de ces corps f&#233;minins participerait ainsi n&#233;cessairement &#224; une dynamique phallocentrique et &#224; une &#233;conomie du corps f&#233;minin comme f&#233;tiche. C'est ce qui explique que de nombreuses f&#233;ministes se soient oppos&#233;es &#224; de telles performances. Ces attitudes et actions entrent dans le cadre de ce qui doit &#234;tre refus&#233; au profit d'une nouvelle identit&#233; de femme lib&#233;r&#233;e de toute d&#233;termination de la culture phallocentrique. Ces performances entraient dans la cat&#233;gorie de ce qui doit &#234;tre refus&#233;, au m&#234;me titre que la pornographie, le sadomasochisme et le sexe en public qui violent les principes f&#233;ministes, pour reprendre la rh&#233;torique de la NOW (National Organization forWomen). L'hypoth&#232;se qui sous-tend cette critique est que la subjectivit&#233; existerait avant ses &#233;nonciations et que les femmes seraient incapables de faire autre chose que de subir passivement ces processus de subjectivation ali&#233;nants sans pouvoir en aucun cas les r&#233;investir. Elles ne pourraient &#234;tre rien d'autre que des produits passifs. Dans ce cadre les performances &#233;voqu&#233;es ne saurait &#234;tre qualifiables de f&#233;ministes, pas plus d'ailleurs que n'importe quelle chor&#233;graphie qui ne serait que la somatisation des contraintes que les femmes subissent.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;2. R&#233;investir son corps : la performativit&#233; de la performance&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce que je voudrais sugg&#233;rer, &#224; l'aide de la th&#233;orie de la performance et en particulier de l'ouvrage de Lynda Hart La performance sadomasochiste, c'est que se joue exactement le contraire. La performance a en fait permis avec radicalit&#233; aux femmes, aux performeuses comme aux spectatrices, de poser sans entrave le rapport qu'elles &#233;tablissaient avec leur propre corps en le dissociant d'une histoire de la repr&#233;sentation qui l'assuj&#233;tissait au r&#244;le d'objet. Il s'agit en fait d'un double mouvement de d&#233;construction et de r&#233;appropriation de son propre corps qui passe, non pas par une utopie comme le pensaient les essentialistes, mais par une &#233;rotisation et un r&#233;investissement des contraintes, semblable &#224; ce qui avait d&#233;j&#224; lieu de mani&#232;re plus ou moins inconsciente &#8211; et en tout cas politiquement inconsciente &#8211; dans la danse. Il s'agira donc de montrer que cette pratique esth&#233;tique est en fait une configuration politique &#8211; ce qui est en fait le cas de toute recherche esth&#233;tique digne de ce nom en tant que l'esth&#233;tique est le jeu de ce qui peut &#234;tre et est d&#233;termin&#233; formellement &#224; apparaitre et &#224; exister dans une configuration donn&#233;e. Est d&#233;stabilis&#233;e cette organisation symbolique lorsqu'est produit un d&#233;calage o&#249; se resignifie ce qui est inscrit. C'est pr&#233;cis&#233;ment &#224; ce niveau que se joue la performance.&lt;br class='autobr' /&gt; En effet la performance rejoue et perturbe en m&#234;me temps ce qu'elle pr&#233;sente. Il y a une distance qui s'&#233;tablit entre ce qui est reconnu et ce qui est en fait jou&#233; - qui n'est pas exactement ce qui semble. Pour reprendre les termes de Lynda Hart, &#171; on doit comprendre cette ressemblance comme l'effet d'une ressemblance ext&#233;rieure et oppos&#233;e aux dissemblances internes (de ce qui) ne s'approprie pas les marques de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;, mais se les d&#233;sapproprie. Le simulacre occupe le lieu de l'impropre &#187;. Ce qui est perturb&#233; c'est l'identification de ce corps qui pourtant est bien celui d'une femme. A lieu une inqui&#233;tante &#233;tranget&#233; o&#249; ce qui se donne est bien reconnu comme le corps d'une femme, mais sans l'&#234;tre exactement, comme si quelque chose &#233;tait malgr&#233; les apparences chang&#233;. C'est cette transsubstantiation que les essentialistes n'ont pas vue. L'apparence est la m&#234;me : le corps d'une femme soumise au masculin, mais tout est en fait chang&#233; &#8211; de la m&#234;me mani&#232;re que l'ostie dans le rite catholique de la transsubstantiation a encore l'apparence du pain alors que son &#234;tre est devenu le corps du Christ. Ce corps qui a l'apparence de celui d&#233;termin&#233; d'une femme soumise au masculin a en fait chang&#233; subrepticement de substance : il est devenu celui d'une femme existant dans son propre fantasme et non dans celui du masculin. Cela apparait bien dans &lt;i&gt;Interior Scroll&lt;/i&gt; de Carolee Schneemann. Elle lit un texte &#233;crit sur un rouleau qu'elle sort de son vagin devant un public exclusivement f&#233;minin. Le vagin devient le lieu originaire d'o&#249; &#233;mane le langage, comme une pr&#233;sentation de ce que Judith Butler a appel&#233; de mani&#232;re provocatrice le phallus lesbien que l'on pourrait appeler plus g&#233;n&#233;ralement le phallus f&#233;minin que l'absence d'homme permet d'exhiber en mettant &#224; distance le retour d'un syndrome de culpabilit&#233; vis &#224; vis de la castration inflig&#233;e. Il s'agit ainsi de reprendre le pouvoir symbolique en d&#233;terminant une partie du corps d&#233;sign&#233; normalement par le manque de l'avoir en tant qu'&#234;tre, c'est-&#224;-dire en tant que signifiant universel d'o&#249; proc&#232;de le pouvoir de nommer les choses et donc son propre corps. Carolee Schneemann donne &#224; voir dans sa performance ce qui est en fait le r&#233;sultat des performances que j'ai &#233;voqu&#233;es : le corps est d&#233;j&#224; r&#233;appropri&#233; : a d&#233;j&#224; eu lieu le travail de d&#233;sappropriation/appropriation que mettent en sc&#232;ne Marina Abramovic ou Gina Pane.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_282 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/519f92362bef15bb330ccfb6479a8a69.jpg' width='488' height='736' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;Ce qui se passe dans ces performances, c'est bien la volont&#233; de s'inscrire dans un cadre culturel et symbolique pour en subvertir les termes. C'est ainsi que Judith Butler d&#233;finit la performativit&#233; : non pas comme la reproduction toujours identique &#224; elle m&#234;me d'une situation ni comme l'invention libre de toute entrave, mais plut&#244;t comme la possibilit&#233; de produire des d&#233;placements par la r&#233;it&#233;ration et d'ainsi se r&#233;approprier ses conditions d'existences en produisant les conditions de ce d&#233;calage. Toute tentative pour sortir de ce cadre initial de mani&#232;re absolue apparait en fait comme psychotique dans la mesure o&#249; c'est dans ce cadre symbolique et culturel que le sujet trouve sa capacit&#233; d'agir en tant que tel et donc la possibilit&#233; m&#234;me de la r&#233;appropriation de soi. Le refuser signifie d&#233;nier ses propres conditions d'existence comme sujet, c'est-&#224;-dire comme individu conscient d'&#234;tre l'auteur de ses actions ; il s'agit en fait du fantasme d'une autonomie originaire dont Judith Butler montre bien l'impossibilit&#233; . C'est bien la possibilit&#233; alternative de lib&#233;ration non pas contre mais dans les cadres symboliques et culturels que mettent en sc&#232;ne les performances que nous avons &#233;voqu&#233;es et dont Jutith Butler propose la th&#233;orie avec l'id&#233;e de performativit&#233;. Si, d&#232;s Trouble dans le Genre, elle a point&#233; les limites des usages de son concept de performativit&#233; du genre dans sa transposition esth&#233;tique, il semble bien que se soit ce qui se joue et se pr&#233;sente : la possibilit&#233; d'une agency qui subvertit le cadre m&#234;me qui la permet et la d&#233;termine pour se produire et non reproduire.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_283 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/carolee-schneemann-interior-scroll-1975.-via-fineartmultiple.com_.jpg.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/carolee-schneemann-interior-scroll-1975.-via-fineartmultiple.com_.jpg.png' width='500' height='947' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;3. Une &#233;rotique de l'action : la performance sadomasochiste&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En ce sens, la r&#233;p&#233;tition du corps voulu par le phantasme du masculin que critiquent les essentialistes serait ainsi plus une pr&#233;sentation qu'une r&#233;p&#233;tition ou une reproduction iconographique d'un mod&#232;le d'oppression. Ce n'est pas une copie ou une imitation mais une reformalisation. Il faudrait ainsi peut-&#234;tre comprendre le processus de cr&#233;ation de la performance dans le cadre d'une po&#233;tique de la mimesis aristotelicienne plus que du mim&#233;tisme platonicien. N'est pas repr&#233;sent&#233;e une ressemblance qui en fait &#233;loigne d'une v&#233;rit&#233; originaire qui aurait &#233;t&#233; l&#224; avant d'&#234;tre pervertie par sa conclusion culturelle, mais une production qui est en fait une perturbation de ce qui semblait donn&#233; une fois pour toute. Comme l'affirme Lynda Hart, tout d&#233;calage concerne le faire tandis que la simple reproduction concerne l'avoir, c'est-&#224;-dire la simple r&#233;alisation d'un soi pr&#233;d&#233;termin&#233; et toujours d&#233;j&#224; l&#224;. Avoir un corps, comme avoir du sexe, &#171; signifie litt&#233;ralement &#224; la fois que &#8220;du sexe&#8221; est une chose que l'on peut poss&#233;der et qui &#233;tait l&#224; avant la performance. Bien au contraire, en mettant en acte une sc&#232;ne, l'adepte d'une sensualit&#233; SM produit du sexe dans la performance &#187;. Au contraire les f&#233;ministes qui se prononcent contre la performance semblent &#234;tre &#224; la recherche du moment o&#249; quelque chose d'authentique est sens&#233; arriver. &lt;br class='autobr' /&gt; Pour Hart c'est ce d&#233;calage et ces d&#233;placements discordants qui fondent l'&#233;rotisme de la performance, ou plus exactement sa dynamique &#233;rotique. Plus que dans le d&#233;calage, c'est le r&#233;investissement des contraintes elles-m&#234;me qui est &#233;rotique. Il s'agit de faire de la douleur et des mutilations ainsi inflig&#233;es le r&#233;sultat de leurs propres actes, c'est-&#224;-dire de se produire au lieu d'&#234;tre produites passivement.&lt;br class='autobr' /&gt; C'est &#224; ce niveau que ces performances peuvent &#234;tre qualifi&#233;es de sadomasochistes : elle en reproduisent le mouvement telle que le d&#233;crit Lynda Hart. Qu'une femme s'affirme comme masochiste, cela reviendra alors &#224; reproduire cette logique mais non plus en tant que d&#233;termin&#233;e par sa soumission au masculin mais par son plaisir &#233;rotique. Ce faisant, elle semble une fois de plus &#234;tre soumise et d&#233;termin&#233;e de l'ext&#233;rieur alors qu'en fait elle se produit comme sujet d&#233;termin&#233; par ses propres fantasmes et son propre plaisir au lieu d'&#234;tre soumis &#224; ceux du masculin. La douleur et les mutilations ne sont plus le r&#233;sultat d'une position subie redondante avec sa position symbolique. L'exp&#233;rience masochiste signifie cette d&#233;stabilisation du moi : la souffrance, le bondage, les yeux band&#233;s et l'humiliation affranchissent le soumis de l'initiative et du choix, et lui permettent de se retirer momentan&#233;ment de son identit&#233; pour se r&#233;fugier dans le corps et cr&#233;er une nouvelle identit&#233; fantasmatique souvent diam&#233;tralement oppos&#233;e au moi qu'il pr&#233;sente au monde. Il s'agit de s'opposer ainsi &#224; la fois &#224; la position de la f&#233;minit&#233; normale passive et &#224; ce que d&#233;terminent les d&#233;sirs de la subjectivit&#233; masculine. La repr&#233;sentation peut consolider ce d&#233;sir si elle est sans imagination et que la performeuse est incapable de faire autre chose que de subir son ali&#233;nation ou plus exactement de la reproduire plut&#244;t que de la r&#233;investir. Au contraire la performance est une articulation entre une r&#233;gulation d&#233;termin&#233;e et l'ouverture de l'effet d'intensification de nouvelles tensions et d'incertitudes perp&#233;tuelles permises et provoqu&#233;es performativement par l'action. C'est &#224; ce titre que Hart consid&#232;re qu'un acte de sexualit&#233; SM est une performance, et c'est r&#233;ciproquement &#233;galement &#224; ce titre que nous pouvons nommer les performances que nous avons &#233;voqu&#233;es comme &#233;tant sadomasochistes. Dans les deux cas, &#171; ce n'est pas seulement une identit&#233; particuli&#232;re, mais l'identit&#233; comme telle que ces descriptions de l'exp&#233;rience masochiste perturbent. &#187; Les arguments anti-SM comme les arguments anti-performances cependant se concentrent sur la lutte pour poss&#233;der une forme d'identit&#233; particuli&#232;re et coh&#233;rente Ce faisant ils refusent de voir la dynamique de ces exp&#233;riences et ne peuvent &#234;tre qu'horrifi&#233;s par celles-ci qui se fondent sur la perte et le d&#233;placement constamment diff&#233;r&#233; de soi.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_284 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/26ea22e43766493c5fd46f78f0b475b9.jpg' width='315' height='600' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;4. L'orgasme de la la pr&#233;sence&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Apparait quelque chose en exc&#232;s, quelque chose que l'on croit pouvoir saisir mais qui en fait &#233;chappe et se situe en fait hors de la symbolisation, dans le domaine forclos de la signification dans la mesure o&#249; ce corps qui a l'air d'un corps de femme n'en est plus un et se pr&#233;sente comme tel en exhibant la marque et le sceau d'un autre signifiant que celui de &#171; femme &#187;. Ce sont les marques et les mutilations de Gina Pane ou de Marina Abramovich, ou m&#234;me sans doute simplement la douleur signifiant comme &#233;rotique et non comme soumission. Si la mutilation et la douleur se donnent g&#233;n&#233;ralement ensemble comme les deux faces de la m&#234;me marque comme par exemple dans &lt;i&gt;Escalade non-anesth&#233;si&#233;e&lt;/i&gt; o&#249; Gina Pane escalade sans anesth&#233;sie une grille dont les barres transversales sont coupantes, dans &lt;i&gt;Art must be beautiful-artist must be beautiful&lt;/i&gt;, la douleur seule marque le corps de Marina Abramovic. Par cela seul ces corps &#233;chappent au phantasme du masculin. Le surgisement de ces corps dans le cadre symbolique normal donne l'exp&#233;rience de ce que Michel Foucault nomme le plaisir et que je nommerai en r&#233;f&#233;rence &#224; la citation liminaire de Pat Califa, orgasme :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; le (...) plaisir (...) &#224; la limite ne veut rien dire, (...) est encore, me semble-t-il, assez vide de contenu et vierge d'utilisation possible, (n'est) rien d'autre que finalement un &#233;v&#233;nement qui se produit, qui se produit je dirais hors sujet, ou &#224; la limite du sujet, ou entre deux sujets, dans ce quelque chose qui n'est ni du corps ni de l'&#226;me, ni &#224; l'ext&#233;rieur, ni &#224; l'int&#233;rieur &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il s'agit d'une exp&#233;rience limite qui arrache le sujet &#224; lui-m&#234;me dans une re-cartographie du soi via l'action insupportable. Apparait un autre possible qui produit un trouble &#224; la fois en indiquant que ce qui semblait &#233;vident n'est qu'une possibilit&#233; et en provoquant un spasme ou une d&#233;chirure de cette image de soi qui est celle du plaisir. L'angoisse et le plaisir sont ainsi indissociables l'un de l'autre en tant que tous deux exp&#233;rience de d&#233;stabilisation et d'accueil de ce qui d&#233;place. Il s'agit ainsi, &#233;galement au niveau du public de ce que Lynda Hart consid&#232;re comme &#233;tant une exp&#233;rience sadomasochiste :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; l'angoisse pourra s'affirmer encore plus profond&#233;ment, comme le fera le plaisir. Le mouvement qui porte de la phase d'incertitude &#224; la fuite en avant commence avec la naissance du masochisme comme pratique ; c'est un temps de transformation o&#249; ce qui autrefois a pu &#234;tre craint n'est plus &#224; la fois ni recherch&#233; ni &#233;vit&#233;, c'est-&#224;-dire maintenu en suspens, mais se traduit en plaisir &#187; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Se produit dans l'exp&#233;rience d'une performance une alt&#233;ration terrifiante de la conscience de soi m&#234;me qui d&#233;finit l'exp&#233;rience sadomasochiste : &#171; c'est un saut dans la corpor&#233;it&#233; qui peut aider &#224; r&#233;aliser que le &#171; moi &#187; n'est pas seulement une construction, un m&#233;canisme proth&#233;tique, mais souvent un appareil &#233;crasant &#187; . De la m&#234;me mani&#232;re que l'artiste performant fait surgir un autre corps du corps normal, de la m&#234;me mani&#232;re ce corps reproduit surgit dans le champs d'exp&#233;rience normal des spectateurs. Les r&#233;actions des spectateurs choqu&#233;s ou associant ces corps &#224; la mort et au d&#233;gout sont &#224; cet &#233;gard int&#233;ressants : ils surgissent comme le reste inassimilable et rejet&#233; par les cadres symboliques et culturels. Il s'agit de recevoir quelque chose d'ext&#233;rieur qui va modifier la conscience de soi, de son corps et de son rapport au monde qu'il m&#233;diatise par l'effet de la performance qui ouvre, brise, d&#233;tourne, force la capacit&#233; &#224; imaginer des alternatives aux positions rigides et appauvris du d&#233;sir, compris au sens foucaldien de certitude &#233;vidente de sa propre identit&#233; et de ce qui la r&#233;alise. La perception de ces performances dans l'ici et le maintenant produit une confusion sur la fronti&#232;re m&#234;me entre la vie et de la mort ou plus exactement entre ce qui est transcendantalement ou symboliquement possible et ce qui ne l'est pas. Recevoir une performance serait ainsi faire &#233;galement l'exp&#233;rience de l'orgasme. &lt;br class='autobr' /&gt; Cela ne signifie cependant pas une perte totale et sans retour, autodestructrice. Le surgissement orgasmique s'inscrit en fait au c&#339;ur de l'ordre et des cadres symboliques qu'il ne s'agit pas de quitter de mani&#232;re psychotique en provoquant une destruction du corps mais de le mettre en mal. Il s'agit toujours malgr&#233; tout de th&#233;&#226;tre et ce qui s'y donne ne saurait &#234;tre confondu avec la r&#233;alit&#233;. Le corps perform&#233; ne saurait &#234;tre en danger de mort, comme le montre bien l'arr&#234;t de Rythme 0 lorsque la vie m&#234;me de Marina Abramovic semble menac&#233;e. Il ne s'agit en aucun cas de mutilations d&#233;finitives. La performance perdrait d'ailleurs de sa force dans la mesure o&#249; l'orgasme ne survient qu'en tant qu'il a lieu dans l'ordre symbolique. Sinon ce corps de femme qui n'en est pas exactement un serait tout autre chose et ne serait plus reconnaissable comme tel s'il n'&#233;tait pas, justement tel, au d&#233;but mais &#233;galement apr&#232;s la performance. Il serait un total autre irreconnaissable, pass&#233; par la performance dans un tout autre ordre symbolique et tomberait sous la m&#234;me critique que l'illusion utopique des essentialistes. Un tel corps ne serait m&#234;me pas viable comme tel. Il faut en effet remarquer avec Judith Butler qu'une telle possibilit&#233; de destruction et de prolif&#233;ration qu'elle rep&#232;re dans Le corps Lesbien de Monique Wittig qui est en un sens le pendant litt&#233;raire des performances que nous avons &#233;voqu&#233;es, a une limite fondamentale aux possibilit&#233;s qui pourraient en d&#233;couler dans la mesure o&#249; seuls des corps marqu&#233;s symboliquement de mani&#232;re normale comme hommes ou comme femmes peuvent &#234;tre reconnus comme corps. &lt;br class='autobr' /&gt; Un corps marqu&#233; autrement comme ceux que nous avons &#233;voqu&#233;s ne seraient plus &#224; proprement parler des corps de femmes et n'interrogeraient ainsi plus l'&#233;vidence des corps et de la condition des femmes. Cette r&#233;it&#233;ration et ce d&#233;placement seraient une chance pour l'individu d'&#234;tre reconnu comme ayant un corps r&#233;put&#233; naturel, sans &#234;tre celui qu'on croit. Ce malentendu est une possibilit&#233; d'exister dans une soci&#233;t&#233; et une culture qui ne consid&#232;re que certains corps et certains genres d&#233;finis, tout en ayant un corps et une pratique d'un autre genre. Il s'agit de rendre le corps impropre, &#224; travers des r&#233;p&#233;titions subversives qui les d&#233;stabilisent en tant que naturalis&#233;es. Il s'agit, pour reprendre les termes de Judith Butler, de s'approprier &#171; ces normes pour combattre leurs effets historiques s&#233;diment&#233;s (dans) un moment insurrectionnel, qui fonde le futur en rompant avec le pass&#233; &#187;. Pour reprendre les termes de Lynda Hart, la performance met en sc&#232;ne, en tant qu'orgasme, &#171; le conflit entre l'&#233;clatement du fantasme d&#233;sirant du soi et la n&#233;cessit&#233; de revenir &#224; un soi coh&#233;rent pour prendre place dans l'ordre symbolique ; et le fantasme persistant de quelque chose qui existe au-del&#224; du langage &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt; Si, pour reprendre l'expression lacanienne, la femme n'existe pas et est d&#233;finie par cette non existence &#8211; c'est-&#224;-dire n'existe pas comme totalit&#233; invariante en elle-m&#234;me mais seulement dans le phantasme du masculin &#8211; la performance prend acte de cette ontologie. Elle la joue et la rejoue comme la chance pour chaque femme de se reconstituer dans par et pour son propre fantasme, en d&#233;calage. L'enjeu est d'&#234;tre la forme et le contenu de leurs propres fantasmes pour avoir le droit d'exister de mani&#232;re vivable. Ces performances peuvent donc &#224; bon droit &#234;tre qualifi&#233;es de f&#233;ministes, quand bien m&#234;me les artistes ne se revendiqueraient pas comme tels. &#171; Si la subversion est possible, elle se fera dans les termes de la loi avec les possibilit&#233;s qui s'ouvrent / apparaissent lorsque la loi se retourne contre elle-m&#234;me en d'inattendues permutations. Le corps construit par la culture sera alors lib&#233;r&#233; non par un retour vers son pass&#233; &#8220;naturel&#8221; ou ses plaisirs originels, mais vers un futur ouvert et plein de possibilit&#233;s culturelles. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;5. Efficacit&#233; ou anesth&#233;sie de l'apr&#232;s-coup : le probl&#232;me de l'exposition&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ception et la pr&#233;sence du corps performant est ainsi ins&#233;parable de la performance. Si elle n'est pas vue elle ne saurait &#234;tre &#224; proprement parler une performance. Elle a un statut de signe au sens s&#233;miotique de Charles Peirce : elle se donne &#224; la place ou pour le corps qui a &#233;t&#233; d&#233;plac&#233; et condens&#233; par son action, en relation d'un c&#244;t&#233; avec cet objet et son effet qui est ins&#233;parable de sa condition de signe. Il faut ainsi insister sur la place et m&#234;me la fonction du spectateur dans la performance. Pour reprendre les mots de Chantal Pontbriand, &#171; la performance est une carte, une &#233;criture qui se d&#233;chiffre dans l'imm&#233;diat, dans le pr&#233;sent, dans la situation pr&#233;sente, une confrontation avec le spectateur &#187;. &#171; L'interaction entre public et artiste d&#233;termine la vraie valeur de la performance &#187;. L'&#339;uvre se confond en fait avec l'exp&#233;rience &#171; hic et nunc &#187; de son accomplissement, dans une &#171; co-pr&#233;sence, en espace- temps r&#233;el, du performeur et de son public &#187;. Lorsque l'acc&#232;s &#224; ces pratiques n'a pas lieu se pose la question de leurs effets, par exemple et notamment dans leur exposition. Il faut alors &#233;valuer la pr&#233;sence du corps quand justement le corps de l'artiste se fait absent. Ce probl&#232;me est en fait double. Il est &#224; la fois esth&#233;tique et institutionnel. D'un point de vue esth&#233;tique, se pose le probl&#232;me de la distance physique ; d'un point de vue institutionnel se pose le probl&#232;me de la distance de l'int&#233;r&#234;t de l'&#339;uvre.&lt;br class='autobr' /&gt; D'un point de vue esth&#233;tique, l'indicialit&#233; des photographies et des vid&#233;os telle que l'ont analys&#233;e Roland Barthes et Jean-Marie Schaeffer , donne la pr&#233;sence de ce qui est absent. Les expositions s'&#233;laborent en pr&#233;sentant des restes, des traces, des objets utilis&#233;s ou des enregistrements. Certaines performances se donnent d'ailleurs uniquement &#224; travers des indices, comme c'est le cas de &lt;i&gt;Carving : A Traditional Sculpture&lt;/i&gt; d'Eleanor Antin. Pour une raison temporelle &#233;vidente, la pr&#233;sence se donne par le m&#233;dium, qui ne la redouble pas comme dans les autres cas que j'ai &#233;voqu&#233;s, mais la donne au premier degr&#233;. Ce corps est comme directement l&#224;. Ainsi, &#171; les traces produites par la photographie et la vid&#233;o doivent-elles &#234;tre consid&#233;r&#233;es au-del&#224; d'une simple fonction documentaire. Il est alors possible de consid&#233;rer le document visuel comme la modalit&#233; d'une r&#233;ception directe &#187; &#8211; ce qui, au del&#224; des cas particuliers des performances ne se donnant qu'&#224; travers des photographies, donne &#224; l'exposition de ces documents le m&#234;me caract&#232;re que la performance originale en tant que leurs rapport &#224; leur objet et leur effet est le m&#234;me. Comme l'&#233;crit Sophie Delpeux, &#171; le document visuel a beau &#234;tre parfois r&#233;duit &#224; une image arr&#234;t&#233;e, son spectateur saura trouver le d&#233;roulement temporel de l'action, dont la conscience semble vou&#233;e &#224; n'&#234;tre jamais perdue &#187; .&lt;br class='autobr' /&gt; Il faut cependant nuancer une premi&#232;re fois cette affirmation et remarquer que l'effet n'est absolument pas le m&#234;me lorsque par exemple les photographies sont inclues dans la pratique de la performance elle-m&#234;me et organis&#233;es par l'artiste pour en reproduire l'effet ou lorsqu'elles sont prises et expos&#233;es sans cette d&#233;marche par les spectateurs. &lt;i&gt;Autoportrait(s) &lt;/i&gt; de Gina Pane et &lt;i&gt;Rythme 0 &lt;/i&gt; de Marina Abramovic peuvent repr&#233;senter ces deux cas. Il me semble que seul le premier cas peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme la perp&#233;tuation de la performance, alors que le second constitue une archivation &#224; destination des historiens qui n'ont ni l'ambition ni la capacit&#233; de reproduire son effet ni son rapport &#224; l'objet. Quoi qu'il en soit, cette indicialit&#233; semble ne pas suffire &#224; rendre pr&#233;sent. C'est sans doute pour cel&#224; que la pr&#233;sence de Marina Abramovic est indispensable lors de la r&#233;trospective que lui a consacr&#233;e le MoMa en 2010 d'ailleurs intitul&#233;e Artist is pr&#233;sent. Elle est assise inexpressive dans un carr&#233; dessin&#233; au sol devant les visiteurs du mus&#233;e qui se placent un &#224; un face &#224; elle. Son corps, la pr&#233;sence mat&#233;rielle de l'artiste est d'une certaine mani&#232;re, en apposition &#224; chaque &#233;l&#233;ment pr&#233;sent&#233; de l'exposition et redonne &#224; chacune de ces performances une pr&#233;sence : l'artiste est pr&#233;sent, pour reprendre le titre de l'exposition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Cette pr&#233;sence se donne cependant toujours dans un mus&#233;e qui la pr&#233;sente une fois que la performance est pass&#233;e et entre dans le domaine culturel ou de l'histoire de l'art. Le mus&#233;e qui en fait des &#339;uvres d'art, c'est &#224; dire des objets soumis au jugement de gout qui pour Kant est d&#233;sint&#233;ress&#233;, alors que pr&#233;cis&#233;ment ces &#339;uvres int&#233;ressent les spectateurs en tant qu'elles l'interpellent dans leurs repr&#233;sentations symboliques du corps et de l'identit&#233; des femmes. Entrant au mus&#233;e, les performances sont d'une certaine mani&#232;re anesth&#233;si&#233;es et deviennent incapables de se produire comme orgasme pour des spectateurs qui les per&#231;oivent comme suspendues de tout impact et fonction sociale, culturelle ou symbolique . C'est ce que met en sc&#232;ne Marina Abramovic lorsqu'elle reproduit des performances classiques, comme &lt;i&gt;Autoportrait(s)&lt;/i&gt; de Gina Pane, en leur enlevant toute leur dimension de surgissement performatif par leur mise en sc&#232;ne de mani&#232;re distante et aseptis&#233;e. Cela se joue &#224; deux niveaux : dans la mise en sc&#232;ne qui se place sur une sc&#232;ne offerte au jugement de go&#251;t et par la r&#233;p&#233;tition de quelque chose appartenant d&#233;j&#224; &#224; l'histoire de l'art reconnu. Il faut &#224; partir de l&#224; s'interroger sur l'exp&#233;rience des photographies de Pane et se demander si elles peuvent vraiment se donner dans leur dynamique originelle &#224; partir du moment o&#249; elles se re-pr&#233;sentent dans un mus&#233;e comme c'est le cas dans &lt;i&gt;elle@centrepompidou&lt;/i&gt;. Il faut sans doute revoir en ce sens la pr&#233;sence de Marina Abramovic dans la r&#233;trospective du MoMa, non pas en tant que donnant une pr&#233;sence transitive aux performances pr&#233;sent&#233;es, mais comme mus&#233;alisation du corps m&#234;me de l'artiste. Son impassibilit&#233; ne serait alors pas ce qui permet de l'attacher &#224; chaque performance et non &#224; une particuli&#232;re mais la marque de l'anesth&#233;sie de son corps inexpressif au sens kantien inint&#233;ressante. &lt;br class='autobr' /&gt; Il faut &#224; ce titre noter que dans cette r&#233;trospective, des figurants reprennent certaines performances de Marina Abramovic devant les visiteurs, reproduisant cette d&#233;marche, mais au premier degr&#233; avec l'ambition de faire vivre les performances aux visiteurs. C'est &#233;galement ce qui se joue dans la transformation d'une performance en spectacle. Cela apparait bien dans la critique que G&#233;raldine Gourbe et Charlotte Pr&#233;vot font de la reprise queer de performances associ&#233;es au f&#233;minisme. La reprise queer de certaine de ces performances s'inscrit dans ce cadre de mus&#233;alisation par leur double parti pris burlesque et d&#233;contextualis&#233; &#8211; ce qui a dans les deux cas comme r&#233;sultat une mise &#224; distance et un interdit de l'effet angoissant de l'orgasme. Contrairement &#224; Abramovic, les performeurs queer ne le font en effet pas au second degr&#233; pour d&#233;construire cette situation, mais se pr&#233;sentent au contraire comme &#233;tant toujours des performeurs dont les performances ont une signification et un int&#233;r&#234;t symbolique et non comme des figurants. &lt;br class='autobr' /&gt;
Par exemple, Pascal Li&#232;vre reprend entre autre &lt;i&gt;Death Control&lt;/i&gt; de Gina Pane. Alors que Gina Pane repose sur le sol, le visage recouvert d'asticots grouillants sur ses joues tandis que des enfants chantent &#171; Happy Birthday &#187;, pour f&#234;ter son anniversaire avec des amis dans le club, Pascal Li&#232;vre demande au performeur Aphro une version plus pop et festive o&#249; il y aura le gag de la tarte &#224; la cr&#232;me sur son visage que chacun viendra ensuite l&#233;cher. C'est &#171; une version peut-&#234;tre plus festive au regard d'une communaut&#233; se d&#233;finissant comme queer, mais de laquelle est &#233;vinc&#233;e l'id&#233;e d'une exp&#233;rience limite, qui arrache le sujet &#224; lui-m&#234;me. Cette reddition d&#233;politise les enjeux propres aux dispositifs de subjectivation qui &#233;manaient de la pi&#232;ce originale. &#187; Rien n'est interrog&#233; et la performance devient une f&#234;te et un simulacre, au sens que Jean Baudrillard donne &#224; ce terme. Cette volont&#233; de &#171; lib&#233;rer les formes esth&#233;tiques du contexte historique de l'Histoire de l'art pour les faire vivre dans la vie de chacun, de confronter aussi leur pertinence et leur valeur dans une contemporan&#233;it&#233; &#187;, pour reprendre les termes de Li&#232;vre &#224; propos de sa reprise du &lt;i&gt;Bais&#233; de l'artiste&lt;/i&gt; d'Orlan, produit ce que Kant nomme un d&#233;sint&#233;r&#234;t. Cela signifie en l'occurrence que la perception du corps n'est plus mis &#224; mal et ne produit plus d'effet symbolique r&#233;el sur les spectateurs qui sont, justement, au spectacle. Cette d&#233;-historisation des usages queer interdit, c'est-&#224;-dire &#224; la fois rend inop&#233;rant par sa suspension et emp&#234;che de performer la cl&#244;ture par un dehors refoul&#233; qui surgit &#8211; ce qui est l'int&#233;r&#234;t des performances que j'ai &#233;voqu&#233;es. Pascal Li&#232;vre d&#233;complexifie le concept de performativit&#233; du genre par rapport &#224; son statut de citation ou de r&#233;it&#233;ration ins&#233;minatrice et prolif&#233;rante. Contrairement &#224; la reprise du corps par les artistes performeurs, cette reprise mus&#233;ale n'est ni une diss&#233;mination, ni une d&#233;multiplication. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il faut sans doute voir la pr&#233;sence des figurants et de l'artiste au MoMa comme un avertissement contre de telles pratiques, contre la mus&#233;ification et la spectacularisation qui se joue sous nos yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Premi&#232;re publication : 27 septembre 2011)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Faut-il noyer le sexe dans l'eau du genre ?</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=325</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=325</guid>
		<dc:date>2013-06-28T10:44:23Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Naze</dc:creator>


		<dc:subject>sexe/genre</dc:subject>
		<dc:subject>identit&#233;/diff&#233;rence</dc:subject>
		<dc:subject>constructivisme</dc:subject>
		<dc:subject>essentialisme</dc:subject>
		<dc:subject>&#233;mancipation</dc:subject>
		<dc:subject>strat&#233;gie</dc:subject>
		<dc:subject>institution</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Voici l'intervention d'Alain Naze lors du dernier week end &#224; Besan&#231;on sur le genre &lt;br class='autobr' /&gt; Si bien des discours conservateurs, aujourd'hui, s'opposent &#224; l'introduction, dans les programmes scolaires, d'une suppos&#233;e &#171; th&#233;orie du genre &#187;, c'est qu'ils y voient une remise en question de ce qu'ils consid&#232;rent comme une &#233;vidence &#8211; &#224; savoir qu'il existe bel et bien une &#171; diff&#233;rence des sexes &#187;, irr&#233;ductible, inscrite dans les corps de la mani&#232;re la plus irr&#233;futable qui soit, c'est-&#224;-dire &#171; naturelle (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=31" rel="directory"&gt;&#034;Voyons o&#249; la philo m&#232;ne&#034;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=32" rel="tag"&gt;sexe/genre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=33" rel="tag"&gt;identit&#233;/diff&#233;rence&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=58" rel="tag"&gt;constructivisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=59" rel="tag"&gt;essentialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=60" rel="tag"&gt;&#233;mancipation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=61" rel="tag"&gt;strat&#233;gie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=62" rel="tag"&gt;institution&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Voici l'intervention d'Alain Naze lors du dernier week end &#224; Besan&#231;on sur &lt;strong&gt;le genre&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si bien des discours conservateurs, aujourd'hui, s'opposent &#224; l'introduction, dans les programmes scolaires, d'une suppos&#233;e &#171; th&#233;orie du genre &#187;, c'est qu'ils y voient une remise en question de ce qu'ils consid&#232;rent comme une &#233;vidence &#8211; &#224; savoir qu'il existe bel et bien une &#171; diff&#233;rence des sexes &#187;, irr&#233;ductible, inscrite dans les corps de la mani&#232;re la plus irr&#233;futable qui soit, c'est-&#224;-dire &#171; naturelle &#187;, anatomique et biologique &#224; la fois. Les diff&#233;rences de &#171; genre &#187;, dans cette optique, ne constitueraient que les cons&#233;quences, sur le plan des r&#244;les sociaux, de diff&#233;rences sexu&#233;es. Ces discours consid&#233;reront qu'adopter le prisme du genre entendu comme construction sociale pour analyser des ph&#233;nom&#232;nes qu'il conviendrait selon eux d'aborder &#224; partir de la diff&#233;rence des sexes, c'est faire preuve d'id&#233;ologie, en ce qu'en remettant en question l'alignement biologique entre le sexe et le genre, ce serait une v&#233;rit&#233; d'&#233;vidence qu'on remettrait en cause, celle de la diff&#233;rence des sexes, v&#233;rit&#233; qui cr&#232;verait les yeux de tout &#234;tre ayant conserv&#233; son bon sens. Si l'on suit la logique de cette position conservatrice, c'est la cat&#233;gorie du genre qui, en tant que telle, serait subversive &#224; l'&#233;gard des partages anatomo-biologiques cens&#233;s fonder la dualit&#233; hommes/femmes au sein du genre humain. Le genre aurait donc pour effet de dissoudre la diff&#233;rence des sexes, autrement dit de faire appara&#238;tre la cat&#233;gorie du sexe elle-m&#234;me comme construite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si la cat&#233;gorie du genre, dans l'usage qu'en font notamment les sciences sociales, avait effectivement, pour effet de dissoudre la dualit&#233; des sexes, par le simple fait d'en montrer la dimension strictement construite, contingente et ouvrait ainsi sur une multiplicit&#233; r&#233;elle des sexes (&#171; n sexes &#187; disait Deleuze), une vis&#233;e &#233;mancipatrice du point de vue des m&#339;urs ne pourrait sans doute qu'y trouver son compte. Or, si la cat&#233;gorie du genre contient bien en elle-m&#234;me cette puissance d'inqui&#233;ter l'id&#233;e d'une dualit&#233; des genres en en montrant le caract&#232;re construit (pourquoi seulement deux genres ?), il resterait &#224; &#233;tablir qu'elle contient aussi en elle-m&#234;me une capacit&#233; &#224; inqui&#233;ter la dualit&#233; des sexes. Car si la cat&#233;gorie du genre est susceptible d'enrayer l'alignement d'un genre sur un sexe (homme et masculin d'une part, femme et f&#233;minin d'autre part), le fait de ne pas limiter le nombre des modalit&#233;s du genre &#224; deux contient peut-&#234;tre aussi en lui-m&#234;me, &lt;i&gt;en droit&lt;/i&gt;, une capacit&#233; &#224; remettre en cause la dualit&#233; des sexes - mais l'usage courant de la cat&#233;gorie du genre, et cela devrait rassurer les conservateurs, ne nous entra&#238;ne gu&#232;re, de fait, dans ces parages. En effet, le risque n'est-il pas souvent, lorsqu'on substitue le &lt;i&gt;terme&lt;/i&gt; (peut-&#234;tre plus que la &lt;i&gt;cat&#233;gorie th&#233;orique&lt;/i&gt;) de &#171; genre &#187; &#224; celui de &#171; sexe &#187;, de laisser intacte cette derni&#232;re cat&#233;gorie, comme si elle constituait le socle naturel, sur lequel se construisent, &lt;i&gt;ensuite&lt;/i&gt;, des diff&#233;rences de genre ? Si les discours conservateurs s'&#233;pouvantent de l'introduction de la cat&#233;gorie du genre dans les manuels scolaires, n'est-ce pas qu'ils lui conf&#232;rent une puissance &#233;mancipatrice qu'elle n'a peut-&#234;tre pas en elle-m&#234;me, ou du moins qu'elle n'a pas dans l'usage qui en est fait couramment ? Le genre d&#233;construit-il bien le sexe &lt;i&gt;en droit&lt;/i&gt; ? S'il &#233;tait en capacit&#233; de le faire, cela demanderait en tout cas une conception du genre telle qu'elle soit capable d'englober la cat&#233;gorie du sexe comme une de ses modalit&#233;s. Ce n'est qu'&#224; ce prix que la cat&#233;gorie du genre pourra peut-&#234;tre s'articuler, sans contradiction th&#233;orique, avec les luttes des femmes, des minorit&#233;s sexuelles, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il est bien certain que les luttes f&#233;ministes &#224; travers l'histoire se sont appuy&#233;es sur la cat&#233;gorie du sexe, ne serait-ce que pour &#233;noncer l'oppression mill&#233;naire dont les femmes sont l'objet. Comment, d'autre part, les mouvements homosexuels de lib&#233;ration auraient-ils pu rev&#234;tir la moindre consistance, si les membres de ces mouvements n'avaient caract&#233;ris&#233; leur orientation sexuelle comme les conduisant &#224; juger d&#233;sirables sexuellement des individus de m&#234;me sexe ? Les revendications transsexuelles elles-m&#234;mes ne peuvent pas se dire hors de toute r&#233;f&#233;rence &#224; la cat&#233;gorie du sexe, m&#234;me si c'est pour en critiquer la conception naturaliste. Les luttes des individus intersexu&#233;s ne peuvent elles-m&#234;mes se comprendre qu'&#224; travers la critique de la contrainte (chirurgicale !) qui leur est adress&#233;e de se d&#233;terminer pour l'un &lt;i&gt;ou&lt;/i&gt; l'autre sexe, autrement dit, qu'&#224; travers la critique de l'alternative propre &#224; la diff&#233;rence-des-sexes (gar&#231;on &lt;i&gt;ou&lt;/i&gt; fille). Bref, remplacer la cat&#233;gorie du sexe par celle du genre risque bien de rendre incompr&#233;hensibles de tels combats &#8211; ou pire, de faire parfois consid&#233;rer certains d'entre eux comme r&#233;trogrades, puisque ouvrant la voie &#224; tous les essentialismes -, en m&#234;me temps que cela peut priver ces luttes des modes de subjectivation produisant ces combattant(e)s. Et il ne s'agit pas seulement ici d'identit&#233;s strat&#233;giques. Le fait que des luttes soient men&#233;es par des femmes, par des transsexuels, etc., implique des modalit&#233;s de subjectivation plus profondes que celles qu'on lierait seulement &#224; une d&#233;marche strat&#233;gique. C'est aussi cela qui est &#224; comprendre, concernant des mouvements de lib&#233;ration, sans pour autant sombrer dans la moindre apologie de &lt;i&gt;l'identit&#233;&lt;/i&gt;. Il faut d'abord se construire, pour pouvoir se d&#233;construire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Que les femmes aient pu &#234;tre consid&#233;r&#233;es comme relevant du &#171; sexe faible &#187;, ou du &#171; beau sexe &#187;, cela r&#233;clamait de leur part un combat pour s'affirmer dans un rapport &#233;galitaire, vis-&#224;-vis des hommes. Or, cette lutte &#224; vis&#233;e universaliste (&#234;tre reconnu l'&#233;gal de l'autre) demandait bien d'en passer par l'affirmation d'une capacit&#233; des femmes &#224; faire aussi bien que les hommes, par l'affirmation d'une absence d'incomp&#233;tence constitutive &#8211; l'incomp&#233;tence qu'on pouvait leur reprocher n'&#233;tant que le fruit de discriminations dans l'&#233;ducation, dans le domaine du travail, dans l'acc&#232;s &#224; la parole, etc., toutes discriminations socialement construites. Il a donc bien fallu que les femmes se constituent d'abord comme supports d'une parole susceptible de b&#233;n&#233;ficier d'une audience publique, autrement dit qu'elles en passent par cet acte performatif par lequel la prise de parole en public t&#233;moignait, en elle-m&#234;me, pour la lutte &#233;mancipatrice que le contenu de cette parole articulait. Ainsi, pour seulement r&#233;clamer un r&#233;gime d'&#233;galit&#233;, donc sur le fondement d'une revendication strictement universaliste, il n'est pas possible de ne pas adopter, au moins pendant un temps, un point de vue particulariste (en l'occurrence sexu&#233;), pour simplement articuler cette parole. On pourrait dire en m&#234;me temps que de cette fa&#231;on, on s'enferme moins dans une identit&#233; (si c'est le risque de tout combat, &#231;a n'en est pourtant pas le destin in&#233;luctable) qu'on ne r&#233;v&#232;le la nature de l'universalisme r&#233;publicain : n'&#234;tre que le particularisme de la majorit&#233;. Le parall&#232;le pourrait &#234;tre fait avec bien d'autres luttes, qui n'ont pu prendre forme qu'au moyen d'une affirmation de soi &#8211; face &#224; un monde qui vous nie. Dans ces conditions, m&#234;me des revendications s'adossant &#224; l'universalisme r&#233;publicain ne peuvent rester en-dehors de la partition de la soci&#233;t&#233; entre individus pr&#233;sentant certaines particularit&#233;s empiriques, au nombre desquelles, la diff&#233;rence hommes/femmes. C'est en ce sens que la loi fran&#231;aise sur la parit&#233; en politique, datant de 2000, a &#233;voqu&#233; explicitement le sort qui devait &#234;tre r&#233;serv&#233;, par les partis politiques, aux hommes et aux femmes &#8211; et c'est m&#234;me depuis 1946 que le pr&#233;ambule de la Constitution fran&#231;aise proclame, dans son article 3 : &#171; La loi garantit &#224; la femme, dans tous les domaines, des droits &#233;gaux &#224; ceux de l'homme &#187;. On peut bien s&#251;r regretter (et c'est en effet tr&#232;s regrettable) que de cette mani&#232;re ce soit la diff&#233;rence des sexes elle-m&#234;me qui s'inscrive dans la loi ; mais ce qu'on peut aussi souligner, c'est que toute lutte contre les discriminations peut difficilement se mener sans que le groupe discrimin&#233; ne se constitue politiquement - s&#233;cr&#233;tant donc une identit&#233;, qui, certes, peut se figer, comme ce fut le cas &#224; travers son inscription dans la loi, mais une identit&#233; qui peut aussi dessiner les contours de formes de socialit&#233; et de subjectivation in&#233;dites (groupes de paroles entre femmes, exp&#233;riences gays communautaires, etc.). Quand la communaut&#233; de lutte se constitue sur la base de discriminations sexuelles (de sexuation ou d'orientation sexuelle), la r&#233;f&#233;rence au sexe en tant que cat&#233;gorie s'av&#232;re donc in&#233;vitable. Cela ne signifie pas pour autant que ces groupes de lutte laissent n&#233;cessairement cette cat&#233;gorie inchang&#233;e. Il ne faut pas confondre en effet l'identit&#233; strat&#233;gique qu'un groupe doit rev&#234;tir pour obtenir des avanc&#233;es notamment dans le domaine du droit, avec les modalit&#233;s effectives de subjectivation que s&#233;cr&#232;te l'appartenance &#224; certains groupes minoritaires &#8211; m&#234;me si le risque que l'identit&#233; strat&#233;gique finisse par recouvrir les modalit&#233;s de subjectivation d&#233;velopp&#233;es au sein du groupe existe bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit certes pas de laisser entendre que la cat&#233;gorie du genre pourrait &#234;tre superposable &#224; celle de l'universalisme &#8211; ce qui serait absurde -, mais seulement de souligner que dans le cadre de luttes propres &#224; des groupes discrimin&#233;s du point de vue de la sexuation et/ou de l'orientation sexuelle, d&#233;placer sans nuances l'ensemble du d&#233;bat du terrain th&#233;orique du sexe vers celui du genre, c'est courir le risque de faire jouer &#224; la cat&#233;gorie du genre le r&#244;le de l'universel. A l'inverse, recourir &#224; la cat&#233;gorie du sexe pour articuler des luttes politique, c'est courir le risque que le sexe soit tenu lui-m&#234;me comme le fondement d'une identit&#233; substantielle &#8211; risque dans lequel sombre le f&#233;minisme essentialiste, et qui serait alors l'&#233;quivalent du risque de l'accroc fait au principe universaliste en inscrivant la diff&#233;rence des sexes dans la loi. C'est donc entre ces deux &#233;cueils qu'il faudrait chercher &#224; passer : ne pas nier le sexe en lui substituant la cat&#233;gorie du genre, et ne pas substantialiser non plus le sexe, cat&#233;gorie sur laquelle, de fait, prennent appui bien des luttes. Si l'on veut, une mani&#232;re assez g&#233;n&#233;rale de consid&#233;rer le genre &#8211; sans entrer pour l'instant dans le d&#233;tail d'analyses beaucoup plus fines de cette notion - revient &#224; en faire une cat&#233;gorie construite, qui opposerait le masculin et le f&#233;minin, dans des rapports de pouvoir. Il n'y aurait donc pas d'autres diff&#233;rences entre le masculin et le f&#233;minin, que construites. Par cons&#233;quent, si les femmes subissent l'oppression des hommes, ce serait moins parce que ce sont des femmes (sexe) que parce qu'elles sont situ&#233;es du c&#244;t&#233; du f&#233;minin. D'ailleurs, dans cette optique, si les gays sont discrimin&#233;s, ce serait parce qu'un doute existerait quant &#224; leur masculinit&#233; ; et plus g&#233;n&#233;ralement, la norme en la mati&#232;re serait qu'un groupe discrimin&#233;, &#224; un niveau ou un autre, subit une f&#233;minisation. On voit comment une telle conception du genre est susceptible de jouer le r&#244;le de l'universel : il n'y a plus ni hommes, ni femmes (r&#233;f&#233;rence au sexe), il y a des &#234;tres humains, hi&#233;rarchiquement distribu&#233;s entre les p&#244;les du masculin et du f&#233;minin (r&#233;f&#233;rence au genre), avec toutes les diff&#233;rences de degr&#233; envisageables. Que l'on touche ainsi quelque chose, c'est &#233;vident, comme nous le montreraient, par exemple, les figures de f&#233;minisation de l'autre d&#233;velopp&#233;es par les pens&#233;es racistes, ou encore l'assimilation de l'ennemi &#224; un &#234;tre eff&#233;min&#233;. Mais le probl&#232;me est qu'ainsi on tend &#224; faire dispara&#238;tre, par exemple, les violences sp&#233;cifiques faites aux femmes. Comment faire pour tenir compte de cette sp&#233;cificit&#233;, sans r&#233;activer pour autant la cat&#233;gorie &#171; femmes &#187; comme ontologiquement fond&#233;e ? Mais par ailleurs, cette pens&#233;e du genre qui substitue le genre au sexe, ne tend elle pas, de son c&#244;t&#233;, &#224; faire du sexe le socle originaire, initialement &lt;i&gt;donn&#233;&lt;/i&gt; &#8211; et donc naturel &#8211; &#224; partir duquel se d&#233;velopperait la construction du genre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La position de Fran&#231;oise Collin, sur cette question, est int&#233;ressante, puisque si elle s'av&#232;rait m&#233;fiante &#224; l'&#233;gard de ce qu'elle consid&#232;rait &#234;tre une h&#233;g&#233;monie du genre dans le domaine des sciences sociales, elle tenait cependant &#224; se maintenir &#224; l'&#233;cart des tendances essentialistes du f&#233;minisme. Pour ce faire, elle a fr&#233;quemment utilis&#233; l'expression &#171; les dites femmes &#187;, ce qui constitue une mani&#232;re de ne pas r&#233;duire la cat&#233;gorie &#171; femmes &#187; &#224; celles que l'on d&#233;finirait ainsi sur des bases naturalistes, et &#224; l'&#233;tendre &#224; toutes celles qu'on identifie ainsi, quel que soit leur sexe biologique. Revenant sur les notions de &#171; genre &#187; et de &#171; rapports sociaux de sexes &#187;, elle &#233;crivait : &#171; Ces notions ont &#233;t&#233; &#233;labor&#233;es par r&#233;action critique &#224; la notion de &#8220;diff&#233;rence des sexes&#8221; qui dissimulait, ou ne faisait pas appara&#238;tre le caract&#232;re &#8220;construit&#8221;, social, de cette diff&#233;rence. Mais la notion de &#8220;genre&#8221; - apparue dans les ann&#233;es 80-90 pour traduire le &lt;i&gt;gender&lt;/i&gt; am&#233;ricain &#8211; comme d'ailleurs la notion fran&#231;aise de &#8220;construction sociale de sexes&#8221; ou de &#8220;rapports sociaux de sexes&#8221;, dissimule la dissym&#233;trie et plus encore la hi&#233;rarchie des sexes qui est en jeu. Elles ont l'avantage de porter sur l'un et l'autre sexes, de probl&#233;matiser l'un par rapport &#224; l'autre, mais en dissimulant ou en tout cas en ne faisant pas appara&#238;tre la structure de domination qui les lie et qui a &#233;t&#233; le motif d&#233;terminant du mouvement f&#233;ministe, dans sa pratique et sa r&#233;flexion &#187; .1&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autrement dit, que le genre ne soit pas naturel, mais construit, cela ne le rend critiquable qu'&#224; la condition d'insister sur les rapports de hi&#233;rarchisation que cette division en genres entra&#238;ne. Sans cela, c'est le caract&#232;re construit du genre qu'on serait conduit &#224; critiquer, avec le soup&#231;on in&#233;vitable de chercher ainsi &#224; &#233;pouser une position naturaliste. Ce que Fran&#231;oise Collin veut dire, c'est qu'un raisonnement sur le genre est certes utile en ce qu'il arrache les femmes &#224; leur &#171; nature &#187; suppos&#233;e, &#233;vitant ainsi de faire de leur subordination un &#233;tat de fait qui d&#233;coulerait de leur essence, mais qu'un tel raisonnement pr&#233;sente n&#233;anmoins le risque, en oubliant tout rapport &#224; la notion de &#171; sexe &#187;, de rendre incompr&#233;hensible le mouvement f&#233;ministe &#8211; pire, d'en faire le reliquat d'une pens&#233;e essentialiste du f&#233;minin. Alors que si la notion de genre touche bien quelque chose, qui concerne tous les sexes, elle ne doit pas &#234;tre l'occasion de perdre de vue la hi&#233;rarchisation sociale sp&#233;cifique qui d&#233;coule du simple fait d'&#234;tre socialement &#233;tiquet&#233; comme &#171; femme &#187; - non pas seulement comme &#171; f&#233;minin &#187;, mais bien comme &#171; femme &#187;, et ce, encore une fois, quel que soit son sexe biologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si, donc, les mouvements f&#233;ministes ont pu, parfois, refuser la mixit&#233;, et donc exclure les hommes, notamment de leurs groupes de paroles, il ne faudrait pas n&#233;cessairement y voir une forme de repli identitaire. Si l'on raisonne en termes de &#171; genre &#187;, la mixit&#233; sexuelle ne peut que s'imposer, pas si l'on raisonne en termes de &#171; sexe &#187;. Fran&#231;oise Collin &#233;crit ceci, &#224; propos de Mai 68, quant &#224; cette question de la mixit&#233; : &#171; [&#8230;] dans une r&#233;volution qui se voulait g&#233;n&#233;rale et libertaire, les femmes &#233;taient r&#233;duites au silence ou ne pouvaient se manifester que sous caution. Un mouvement qui revendiquait la libert&#233; g&#233;n&#233;ralis&#233;e reconduisait la domination masculine, en contradiction flagrante avec son principe. C'est alors que les femmes ont fait s&#233;cession. Ceci &#233;claire le paradoxe qui fait que, pour r&#233;aliser une soci&#233;t&#233; v&#233;ritablement mixte, les femmes commencent par se r&#233;unir entre elles, en tant que femmes. Mais cet &#8220;en tant que femmes&#8221; est pr&#233;cis&#233;ment une riposte active &#224; l' &#8220;en tant que femmes&#8221; qui leur &#233;tait s&#233;culairement assign&#233; &#187; .(2) Comme toute pratique de r&#233;appropriation qui est aussi une pratique de re-signification, cet apparent repli sur la cat&#233;gorie du sexe ne vaut pas comme apologie de l'acception naturaliste qui &#233;tait initialement la sienne. Il n'y a donc pas que les f&#233;ministes essentialistes qui recourent &#224; cette cat&#233;gorie de sexe, voire qui en fassent l'instrument de coh&#233;sion d'un groupe en lutte, de m&#234;me qu'il n'y avait pas que les partisans du s&#233;paratisme racial qui, au sein des &lt;i&gt;Black Panthers&lt;/i&gt;, faisaient de leur couleur de peau le fer de lance des luttes d'&#233;mancipation, visant en fait, d'abord, &#224; sortir de l'invisibilit&#233; sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si l'on se place &#224; pr&#233;sent sur un terrain plus directement th&#233;orique, on peut rencontrer des conceptions du &#171; genre &#187; nettement plus int&#233;ressantes que la vulgate en la mati&#232;re sur laquelle on s'est appuy&#233; pour &#233;tablir l'int&#233;r&#234;t &lt;i&gt;politique&lt;/i&gt; d'un recours maintenu &#224; la notion de &#171; sexe &#187;. Cette fois, en effet, l'impens&#233; selon lequel le sexe resterait ce fondement sur lequel prolif&#232;rerait la notion de genre est affront&#233;. Or, si l'on refuse de le consid&#233;rer comme un substrat naturel, le sexe ne devient-il pas d&#232;s lors lui-m&#234;me une construction sociale et/ou politique ? Dans ces conditions, comment pourrait-on encore distinguer sexe et genre ? Ne pourrait-on pas alors, tout aussi logiquement, se demander cette fois si ce n'est pas le sexe qui d&#233;construirait le genre ? A moins qu'on envisage la dispersion en une multiplicit&#233; de genres comme ouvrant sur une multiplicit&#233; de sexes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Dans cette discussion, on peut s'arr&#234;ter sur la position de Christine Delphy, qui correspond r&#233;solument &#224; celle selon laquelle c'est le genre qui d&#233;construit le sexe. En effet, au lieu d'opposer un genre (construit) &#224; un sexe (donn&#233;), elle va d&#233;fendre l'id&#233;e selon laquelle le sexe serait une cr&#233;ation propre au genre lui-m&#234;me. Revenant sur son itin&#233;raire th&#233;orique, Delphy indique que cette r&#233;flexion s'enracine dans une remarque initiale, &#224; travers laquelle elle soutenait que &#171; [s]i le genre n'existait pas, ce qu'on appelle le sexe serait d&#233;nu&#233; de signification, et ne serait pas per&#231;u comme important : ce ne serait qu'une diff&#233;rence physique parmi d'autres &#187; .(3) L'id&#233;e de d&#233;part est donc que c'est le genre qui donne au sexe sa signification, &#224; savoir cette capacit&#233; &#224; diviser en deux le genre humain ; sans le genre, le sexe ne constituerait qu'une diff&#233;rence anatomique parmi d'autres, et n'aurait pas ce pouvoir structurant. De cette remarque initiale, Christine Delphy en arriva &#224; la conclusion &#171; que le genre n'[a] pas de substrat physique &#8211; plus exactement que ce qui est physique (et dont l'existence n'est pas en cause) n'est pas le substrat du genre. Qu'au contraire c'[est] le genre qui cr[&#233;e] le sexe : autrement dit, qui donn[e] un sens &#224; des traits physiques qui, pas plus que le reste de l'univers physique, ne poss&#232;dent de sens intrins&#232;que &#187; .(4) Dans ces conditions, comment ne pas penser une interchangeabilit&#233; parfaite entre les termes de genre et de sexe ? En tout cas, une avanc&#233;e semble ici se dessiner, en ce que cette n&#233;gation de la naturalit&#233; du sexe permet d'&#233;chapper &#224; toute inscription de la diff&#233;rence des sexes &#224; un niveau ontologique. En m&#234;me temps, d'ailleurs, cette attribution sociale d'une signification renvoyant &#224; la diff&#233;rence des sexes, &#224; certains traits physiques en eux-m&#234;mes a-signifiants, ouvre la voie &#224; une suppression de la r&#233;f&#233;rence au sexe et/ou &#224; une possible multiplication des sexes : la d&#233;connexion du sexe par rapport au moindre substrat physique ouvre en effet la voie &#224; une dispersion des sexes, &#224; hauteur d'une diversification des genres. On pourrait ainsi en venir &#224; consid&#233;rer de simples diff&#233;rences de degr&#233; entre les sexes, dessinant un &lt;i&gt;continuum&lt;/i&gt; d&#233;connect&#233; &lt;i&gt;de droit&lt;/i&gt; de tout trait anatomique et/ou biologique &#224; m&#234;me de lui fournir un fondement ontologique. Cela permettrait aux individus intersexu&#233;s de ne plus avoir &#224; subir l'injonction chirurgicale de se d&#233;terminer pour l'un ou l'autre sexe, ni m&#234;me pour quelque sexe que ce soit ; cela permettrait aussi aux transsexuel(le)s de modifier leur corps, non comme on change de sexe strictement parlant, mais comme on adapte son corps au sexe dans lequel on se reconna&#238;t. En suivant Christine Delphy sur cette question, on pourrait soutenir par cons&#233;quent que le genre, en construisant le sexe, le d&#233;construit. &lt;br class='autobr' /&gt; L'id&#233;e selon laquelle r&#233;f&#233;rer certains traits physiques &#224; une appartenance de sexe ne rel&#232;verait pas n&#233;cessairement d'une d&#233;rivation du sexe &#224; partir de la nature est une position que partage Marie-Blanche Tahon, qui objecte &#224; ce possible raisonnement que rien n'impose de consid&#233;rer le sexe physique comme relevant de la nature. En effet, fait-elle remarquer, dans nos soci&#233;t&#233;s, &#171; ce n'est pas un bulletin m&#233;dical qui assigne l'une des deux appartenances de sexe &#224; un enfant qui vient de na&#238;tre, mais l'inscription &#224; l'&#233;tat civil &#187; .(5) C'est tout &#224; fait exact, et l'on pourrait en effet en conclure que le sexe n'est pas intrins&#232;quement li&#233; &#224; la nature dans le cadre de cette construction sociale. Il y aurait m&#234;me en cela construction sociale par excellence pour l'auteure, &#224; travers la d&#233;liaison ainsi op&#233;r&#233;e entre sexe et naturalit&#233; : &#171; L'&#233;tablissement de deux sexes et de seulement deux indique une &#8220;v&#233;rit&#233; l&#233;galis&#233;e&#8221;, une l&#233;galisation qui fait appara&#238;tre une v&#233;rit&#233; (et non l'inverse) &#187; .(6) Autrement dit, il n'y aurait pas de v&#233;rit&#233; de la sexuation ant&#233;rieure &#224; l'&#233;tablissement juridique des deux sexes, &#233;tablissement arbitraire si l'on veut, contingent en tout cas, dans le sens d'une d&#233;connexion vis-&#224;-vis de quelque donn&#233; objectif. C'est sur cette dualit&#233; des sexes qu'a &#233;t&#233; &#233;tabli le droit &#224; la filiation, mais l&#224; non plus, selon l'auteure, il ne faudrait pas y voir une r&#233;duction du p&#232;re ou de la m&#232;re &#224; &#171; leur bagage de gam&#232;tes &#187;, sous le pr&#233;texte que jusqu'ici, un &#171; p&#232;re &#187; est un &#171; homme &#187;, et une &#171; m&#232;re &#187;, une &#171; femme &#187; : &#171; Le droit de la filiation ignore les &#8220;m&#226;les&#8221; et les &#8220;femelles&#8221;, pour ne reconna&#238;tre que des &#8220;p&#232;res&#8221; qui sont des &#8220;hommes&#8221; et des &#8220;m&#232;res&#8221; qui sont des &#8220;femmes&#8221; (tandis que tout &#8220;homme&#8221; n'est pas condamn&#233; &#224; &#234;tre &#8220;p&#232;re&#8221;, pas plus que toute &#8220;femme&#8221; n'est destin&#233;e &#224; &#234;tre &#8220;m&#232;re&#8221;) &#187; .(7) Si, par cons&#233;quent, pour Marie-Blanche Tahon, le sexe est susceptible de d&#233;construire le genre (position au moins nominalement oppos&#233;e &#224; celle de Christine Delphy), c'est que la consid&#233;ration de l'institution de l'&#233;tat civil permet de d&#233;lier sexe et nature : &#171; La r&#233;f&#233;rence au &#8220;sexe&#8221; institu&#233; par l'&#233;tat civil est suffisante pour se positionner sur le terrain de la &#8220;construction sociale&#8221;. Et suffisante pour s'y positionner afin de revendiquer la construction de l'&#233;galit&#233; entre &#8220;homme&#8221; et &#8220;femme&#8221; &#187; .(8) C'est la cat&#233;gorie du genre qui, cette fois, est jug&#233;e superflue, Marie-Blanche Tahon consid&#233;rant que l'&#233;tablissement du caract&#232;re institu&#233; du sexe suffit pour &#233;tablir la dimension de construction sociale du sexe. Pourtant, la notion de genre paraissait utile pour contrecarrer la d&#233;rivation effective du sexe &#224; partir de certains traits physiques, qui est op&#233;r&#233;e, de fait, par l'&#233;tat civil. Que le simple fait que le sexe constitue une fiction sociale suffise pour &#233;tablir son caract&#232;re construit, et donc contingent, c'est ce dont on peut douter si l'on envisage nombre de discours relatifs &#224; la notion d'ordre symbolique, dont la loi institu&#233;e serait le garant. La question se trouve en fait ici seulement d&#233;plac&#233;e : que le sexe ne soit pas d&#233;riv&#233; de la nature, mais fond&#233; sur l'&#233;tat civil, cela laisse enti&#232;re la question de savoir si la loi elle-m&#234;me, c'est-&#224;-dire l'institution op&#233;rant les partages sexu&#233;s, ne repose pas, en tant que telle, sur un fondement jug&#233; non n&#233;gociable, ind&#233;constructible. Lorsque Marie-Blanche Tahon &#233;crit que la r&#233;f&#233;rence au sexe institu&#233; est suffisante pour revendiquer l'&#233;galit&#233; entre les hommes et les femmes, et donc, qu'il n'est nul besoin d'en passer par la cat&#233;gorie du genre, elle laisse compl&#232;tement de c&#244;t&#233; le fait que si cette revendication d'une &#233;galit&#233; entre les hommes et les femmes est recevable &#224; partir de la seule consid&#233;ration du sexe comme institu&#233;, c'est parce que cette revendication d'&#233;galit&#233; n'est pas porteuse, en elle-m&#234;me, d'une remise en cause de la diff&#233;rence des sexes, ou de la limitation du nombre des sexes &#224; deux. Le simple fait de reconna&#238;tre que la loi op&#232;re des partages, notamment celui qui concerne la diff&#233;rence des sexes, cela n'introduit pas pour autant, &lt;i&gt;ipso facto&lt;/i&gt;, du jeu dans ces cat&#233;gories institu&#233;es. Il suffit d'&#233;couter Pierre Legendre, qui lui non plus ne nie pas l'institutionnalisation de la diff&#233;rence des sexes, mais qui juge que les partages ainsi effectu&#233;s sont garants de la coh&#233;rence du monde, ce en quoi ils constitueraient des partages propres &#224; la raison elle-m&#234;me, nous pr&#233;servant ainsi de la folie : &#171; Raval&#233;e au niveau d'une id&#233;ologie de masse, l'homosexualit&#233; &#8211; position subjective &#8211; est cens&#233;e apurer les comptes historiques de la r&#233;pression du sexe en Occident et d&#233;montrer, par la pens&#233;e-acte et par des th&#232;ses d'un simplisme accessible &#224; tous, l'inanit&#233; des questionnements classiques autour de l'Interdit. Cependant, en d&#233;pit de la majest&#233; universitaire dont s'entoure la dogmatique homosexualiste en formation, avec &#224; l'appui la revendication juridique d'un statut classant les couples dits homosexuels sous un &lt;i&gt;comme si&lt;/i&gt; annulatoire de la diff&#233;rence des sexes, &#233;merge tout bonnement l'imm&#233;moriale question de l'enfant : pourquoi y a-t-il des papas et des mamans, pourquoi les hommes et les femmes ? Mais &#224; manier d&#233;magogiquement le tourment humain par la man&#339;uvre du faussaire &#8211; j'entends par l&#224; : fausser le jeu des images -, on ignore ou on veut ignorer que, de la place fondatrice (le lieu de Tiers &#233;tatique, garant des cat&#233;gories normatives) subvertie, s'ouvrent pour ceux qui nous suivent les portes d'un monde incoh&#233;rent. Ils paieront la note, eux, non pas ceux qui aujourd'hui tiennent la main au discours ultralib&#233;ral et libertaire. Faire comprendre que les fragiles constructions de la Raison sont institutionnelles et que ruiner le cadre normatif, au nom du principe de plaisir &#8211; et, pr&#233;tend-on aussi, de la d&#233;mocratie plan&#233;taire -, constitue une m&#233;prise, faire comprendre cela rel&#232;ve de la quadrature du cercle &#187; .(9)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans soup&#231;onner Marie-Blanche Tahon de vouloir emprunter un chemin comparable &#224; celui, strictement r&#233;actionnaire, de Pierre Legendre, on peut au moins souligner l'insuffisance de l'&#233;vocation de la dimension construite de fa&#231;on institutionnelle de la diff&#233;rence des sexes, s'il s'agit de fournir un point d'ancrage aux luttes de remise en question de ce type de construction sociale. C'est que lorsqu'on se r&#233;f&#232;re &#224; l'institutionnalisation elle-m&#234;me, on ne peut n&#233;gliger le socle, lui-m&#234;me hors institution, qui vaut comme &lt;i&gt;origine instituante&lt;/i&gt; &#8211; et, d&#232;s lors, tout discours de d&#233;montage des constructions institutionnelles risque de se heurter &#224; ce socle, qu'on l'appelle ordre symbolique, ou comme on voudra, et qui d&#233;fie le raisonnement. En effet, ce que l'institution de l'&#233;tat civil ne permet notamment pas de comprendre, c'est l'injonction adress&#233;e aux individus intersexu&#233;s d'avoir &#224; opter pour un sexe ou l'autre &#8211; ou, plus pr&#233;cis&#233;ment, si l'on peut comprendre comment cette demande leur est adress&#233;e, dans le cadre de la partition binaire des sexes institu&#233;e par cet &#233;tat civil, en revanche, il est plus difficile de comprendre comment cette injonction prend la forme d'une injonction &#224; transformer son corps physique. Il y a l&#224; une incoh&#233;rence qui ne se comprend qu'&#224; partir d'un lieu pr&#233;-institu&#233;, et qui donne son sens &#224; l'institution. Il n'est pas plus &#233;vident, du point de vue d'une institution fonctionnant sur une base d&#233;clarative, de comprendre pourquoi l'&#233;tat civil n'enregistrerait pas les d&#233;clarations de changement de sexe de transgenres, le faisant cependant &#224; pr&#233;sent, au moins dans certains pays, pour les transsexuels ayant subi une op&#233;ration de &#171; r&#233;assignation sexuelle &#187;, selon le vocabulaire consacr&#233;. Serait &#233;galement incompr&#233;hensible le fait que le Procureur de Nanterre ait pu, en 2005, s'opposer au mariage entre Camille Barr&#233; (devenue femme depuis 1999, selon l'&#233;tat civil) et l'Argentin Benito Martin Leon (transgenre), puisque du simple point de vue de l'&#233;tat civil lui-m&#234;me, il s'agit l&#224; d'un mariage h&#233;t&#233;rosexuel. La d&#233;liaison suppos&#233;e entre nature et institution, mais aussi entre constat et d&#233;claration devrait emp&#234;cher qu'une v&#233;rit&#233; l&#233;galis&#233;e (la d&#233;claration d'appartenance &#224; un sexe aupr&#232;s de l'&#233;tat civil) demande &#224; &#234;tre redoubl&#233;e, confirm&#233;e, &#224; travers une inscription corporelle &#8211; ou alors il faut bien admettre que la v&#233;rit&#233; l&#233;galis&#233;e ne dispose d'aucune autonomie par rapport &#224; un constat relatif &#224; l'anatomie et/ou &#224; l'apparence d'un corps, que cette v&#233;rit&#233; l&#233;galis&#233;e ne vaut qu'aussi longtemps qu'aucun constat n'est venu apporter un &lt;i&gt;d&#233;menti&lt;/i&gt; &#224; la d&#233;claration faite aupr&#232;s de l'&#233;tat civil. Et dans ces conditions, il faudrait donc bien conclure que c'est le corps lui-m&#234;me qui subit l'institution de la dualit&#233; des sexes, elle-m&#234;me d&#233;riv&#233;e de la repr&#233;sentation qu'on se fait du lien entre sexe et nature. Il resterait donc &#224; comprendre comment s'institue la cat&#233;gorie du sexe, dans ce rapport complexe entre corps, nature et institution. La force de l'argumentation de Judith Butler, &#224; cet &#233;gard, est de ne pas &#233;viter cette question, et de tenter une r&#233;ponse qui, en complexifiant la notion de &#171; genre &#187;, renforce la difficult&#233;, d&#233;j&#224; soulign&#233;e par Christine Delphy, de maintenir l'opposition genre/sexe, telle qu'on a pu l'&#233;voquer dans la premi&#232;re partie de cette intervention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est qu'en effet Judith Butler unit en profondeur sexe et genre, faisant l'hypoth&#232;se de ce dernier comme vecteur d'institution des sexes : &#171; Si le sexe devenait une cat&#233;gorie d&#233;pendante du genre, la d&#233;finition m&#234;me du genre comme interpr&#233;tation culturelle du sexe perdrait tout son sens. On ne pourrait alors plus concevoir le genre comme un processus culturel qui ne fait que donner un sens &#224; un sexe donn&#233; (c'est la conception juridique) ; d&#233;sormais, il faut aussi que le genre d&#233;signe pr&#233;cis&#233;ment l'appareil de production et d'institution des sexes eux-m&#234;mes. En cons&#233;quence, le genre n'est pas &#224; la culture ce que le sexe est &#224; la nature ; le genre, c'est aussi l'ensemble des moyens discursifs/naturels par quoi la &#8220;nature sexu&#233;e&#8221; ou un &#8220;sexe naturel&#8221; est produit et &#233;tabli dans un domaine &#8220;pr&#233;discursif&#8221;, qui pr&#233;c&#232;de la culture, telle une surface politiquement neutre &lt;i&gt;sur laquelle&lt;/i&gt; intervient la culture apr&#232;s coup &#187; .(10) La d&#233;construction du sexe par le genre emp&#234;che par cons&#233;quent de consid&#233;rer le genre comme simple interpr&#233;tation culturelle du sexe, et donc ruine l'id&#233;e selon laquelle le sexe constituerait bien un donn&#233;, &#224; partir duquel la culture op&#233;rerait ses partages, au moyen du genre. Il faudrait au contraire envisager le genre comme &#171; l'appareil de production et d'institution des sexes eux-m&#234;mes &#187;, c'est-&#224;-dire un appareil qui produit r&#233;ellement le sexe, au lieu d'avoir seulement &#224; le r&#233;interpr&#233;ter culturellement. Si, donc, Butler indique que le genre n'est pas, vis-&#224;-vis de la culture, ce qu'est la nature, vis-&#224;-vis du sexe, c'est qu'elle veut dire que l&#224; o&#249; la nature se contente de produire naturellement ses objets, comme naturels, le genre, lui, ne produirait pas que des objets culturels, identifi&#233;s comme culturels, mais userait aussi d'un entrem&#234;lement de moyens naturels et discursifs, pour produire des objets ant&#233;rieurs &#224; toute culture, et sur lesquels, ensuite, la culture op&#232;rerait ses partages. C'est l&#224; que r&#233;siderait la puissance d'institution propre au genre, tout comme l'institution du politique requiert une source instituante, elle-m&#234;me pr&#233;-politique &#8211; la &#171; volont&#233; g&#233;n&#233;rale &#187; comme source mythique de l'autorit&#233; d&#233;mocratique, par exemple. Face &#224; une puissance instituante, la faiblesse des individus est &#233;vidente, du moins en ce qui concerne une &#233;ventuelle capacit&#233; &#224; produire de nouvelles normes ; en revanche, peut-&#234;tre nous serait-il possible de &lt;i&gt;d&#233;faire&lt;/i&gt; certaines de ces normes, de &lt;i&gt;nous d&#233;faire&lt;/i&gt; en tant qu'individu genr&#233;, comme on se d&#233;fait d'une identit&#233; subie. C'est l&#224; que le propos de Judith Butler n'est pas sans port&#233;e politique, contrairement &#224; ce qu'on aurait pu en penser, en envisageant trop rapidement sa lutte contre la reformation des &lt;i&gt;identit&#233;s&lt;/i&gt; : si la th&#233;orie &lt;i&gt;queer&lt;/i&gt; semble s'opposer &#224; toute &#171; revendication identitaire &#187;, il serait sans doute plus exact, juge-t-elle, de soutenir que &#171; l'opposition de la th&#233;orie queer &#224; la l&#233;gislation impos&#233;e de l'identit&#233; est [&#8230;] plus importante que toute pr&#233;supposition quant &#224; la plasticit&#233; de l'identit&#233; ou quant &#224; son caract&#232;re r&#233;trograde &#187; .(11) Ainsi, la th&#233;orie &lt;i&gt;queer&lt;/i&gt; serait sensible, d'abord, &#224; la question de l'injonction &#224; l'identit&#233;, et cet angle de vue aurait minimis&#233; la place prise par un questionnement en profondeur sur l'identit&#233; v&#233;cue. Or, il n'y aurait pas incompatibilit&#233;&lt;i&gt; a priori&lt;/i&gt; entre cette th&#233;orie et une certaine pratique de l'identit&#233; : &#171; [&#8230;] le d&#233;sir transsexuel d'&#234;tre un homme ou une femme ne doit pas &#234;tre confondu avec un simple d&#233;sir de se conformer &#224; des cat&#233;gories identitaires &#233;tablies. Comme l'indique Kate Bornstein, il peut s'agir d'un d&#233;sir qui porte sur la transformation elle-m&#234;me, d'une poursuite de l'identit&#233; en tant qu'exercice transformateur, d'un exemple o&#249; le d&#233;sir lui-m&#234;me est une activit&#233; transformatrice ; mais m&#234;me si, dans chacun de ces cas, le d&#233;sir d'une identit&#233; stable est &#224; l'&#339;uvre, il est important de voir qu'une vie vivable n&#233;cessite un certain degr&#233; de stabilit&#233;. De la m&#234;me fa&#231;on qu'une vie pour laquelle il n'existe aucune cat&#233;gorie de reconnaissance n'est pas une vie vivable, une vie pour laquelle ces cat&#233;gories constituent une contrainte invivable n'est pas une option acceptable &#187; .(12) Ainsi, avant m&#234;me de penser l'identit&#233; qu'un groupe doit revendiquer pour lutter contre les discriminations dont il est l'objet, il y aurait &#224; consid&#233;rer l'existence proprement dite que les individus de ces futurs groupes ont d'abord &#224; gagner, pour sortir de l'irr&#233;alit&#233;. Qu'on pense aux femmes, minoris&#233;es dans un monde construit pour les hommes, aux homosexuels stigmatis&#233;s dans un monde h&#233;t&#233;rocentr&#233;, aux individus intersexu&#233;s, impensables dans un monde structur&#233; par la binaire diff&#233;rence des sexes, etc. Ce que Judith Butler nomme ici une &#171; vie vivable &#187;, c'est d'abord une existence devenue au moins en partie intelligible, c'est-&#224;-dire &#233;tant parvenue &#224; sortir de l'irr&#233;alit&#233; ; or, une telle vie n'est vivable qu'&#224; la condition d'avoir r&#233;ussi &#224; se construire soi-m&#234;me, c'est-&#224;-dire, qu'&#224; la condition d'&#234;tre parvenu &#224; &#233;merger en tant que sujet &#8211; m&#234;me si c'est ensuite pour d&#233;construire ce sujet. C'est &#224; partir de l&#224;, seulement, c'est-&#224;-dire de cette construction initiale, que l'affirmation de revendications pour son groupe d'appartenance (femmes, gays, trans, etc.) devient possible, mais c'est aussi &#224; partir de l&#224; que sont rendues possibles des pratiques de subversion des identit&#233;s. Comment, en effet, serait-il possible de parler de subversion des identit&#233;s, lorsque celles et/ou ceux qui en constitueraient le suppos&#233; fer de lance subiraient simplement l'effet des normes sociales, les condamnant &#224; une forme d'inexistence, d'irr&#233;alit&#233;. Les individus intersexu&#233;s ne peuvent contester l'ordre binaire de la diff&#233;rence des sexes qu'&#224; la condition de s'&#234;tre constitu&#233;s &#224; travers une certaine identit&#233;, et il se peut que cette construction en soit pass&#233;e par le choix effectif d'un sexe plut&#244;t qu'un autre &#8211; on doit soutenir alors que, m&#234;me en ayant subi cette intervention, en ayant donc objectivement obtemp&#233;r&#233; face &#224; la norme, qui demande qu'on se d&#233;finisse par un sexe ou l'autre, malgr&#233; cela, donc, cet individu sera plus apte, s'il en fait ensuite le choix, &#224; subvertir les normes que s'il n'avait pas r&#233;ussi &#224; rendre son existence r&#233;elle et/ou possible. Sans compter que cette op&#233;ration de transformation corporelle peut constituer en elle-m&#234;me une modalit&#233; sp&#233;cifique de subjectivation, bien davantage li&#233;e peut-&#234;tre alors &#224; un d&#233;sir qu'&#224; la moindre ob&#233;issance &#224; une norme. C'est donc dans le cas o&#249; la r&#233;alit&#233; qu'il/elle s'est construite serait d&#233;vast&#233;e par cette op&#233;ration, ou tout simplement parce que la question d'une telle intervention chirurgicale ne se pose pas pour lui/elle, que le maintien d'un corps intersexu&#233; constitue l'horizon possible d'une remise en question &#8211; qui soit donc ici &#233;galement &lt;i&gt;incorpor&#233;e&lt;/i&gt; - des normes relatives &#224; la diff&#233;rence des sexes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Retenons donc, dans ce qu'on vient d'&#233;tablir, que si le sexe n'est pas en capacit&#233; de d&#233;construire le genre, c'est que l'institution de l'&#233;tat civil ne constitue qu'une source seconde d'institution du sexe, d&#233;rivant d'une source pr&#233;-culturelle (et par l&#224; m&#234;me instituante), ordonnant le partage entre les sexes (au nombre de deux seulement), que l'&#233;tat civil se contente de reproduire. Dans ces conditions, en effet, le fondement d&#233;claratif de l'appartenance de sexe n'op&#232;re de d&#233;liaison qu'apparente entre sexe et corps, puisque cette fiction selon laquelle l'&#233;tat civil n'a pas &#224; conna&#238;tre la r&#233;alit&#233; effective des corps qu'il classifie ne demeure valide qu'aussi longtemps que cet &#233;tat civil n'est pas plac&#233; en contradiction avec la puissance instituante dont il d&#233;rive, et qui d&#233;cide par avance de ce qu'est une &#171; nature sexu&#233;e &#187;, ou un &#171; sexe naturel &#187;. Cette puissance d'institution, dont &lt;i&gt;d&#233;rive&lt;/i&gt;, seulement, l'&#233;tat civil, Judith Butler l'appelle donc &#171; genre &#187;, d&#233;signant alors cette puissance de production du sexe, dans le cadre d'un domaine pr&#233;-discursif, c'est-&#224;-dire, ant&#233;rieurement m&#234;me &#224; toute institutionnalisation de la diff&#233;rence des sexes. Cette conception de la production du sexe confirme bien alors le genre dans sa capacit&#233; &#224; d&#233;construire le sexe : c'est parce qu'on r&#233;ussira &#224; bouleverser certaines normes de l'organisation genr&#233;e de nos existences que l'on parviendra &#224; remettre en question la diff&#233;rence des sexes, et/ou la partition binaire des sexes, et/ou l'impossibilit&#233; d'un cumul des sexes, etc., c'est-&#224;-dire, la d&#233;finition m&#234;me du sexe. Dans ces conditions, l'&#233;pouvante des conservateurs en mati&#232;re de m&#339;urs &#224; l'&#233;gard de la cat&#233;gorie du genre prend consistance : &#224; cet ordre issu des partages de la raison, et qui serait garant d'une existence pr&#233;serv&#233;e de l'incoh&#233;rence, dont nous parle Pierre Legendre, Judith Butler oppose en effet la notion de &#171; vie vivable &#187;, autrement dit, d'une existence qui, pr&#233;cis&#233;ment, ne sort de l'irr&#233;alit&#233;, de l'incoh&#233;rence, qu'&#224; la condition d'&#233;carter le joug socialement construit des identit&#233;s contraignantes au sein desquelles on est somm&#233; de se d&#233;terminer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour conclure, on peut souligner que si la cat&#233;gorie du &#171; genre &#187; repr&#233;sente un danger possible pour des actions militantes relatives &#224; des revendications concernant l'orientation sexuelle et/ou la sexuation, c'est &#224; la condition que s'op&#232;re une substitution pure et simple de cette cat&#233;gorie &#224; celle de &#171; sexe &#187;. Dans ce cas, en effet, c'est le point d'ancrage rendant possible la lutte qui se d&#233;robe. Cependant, lorsqu'on cherche &#224; articuler politique et th&#233;orie, on comprend que l'id&#233;e m&#234;me de devoir choisir entre la cat&#233;gorie du sexe et celle du genre n'a gu&#232;re de sens, du moins d&#232;s qu'on &#233;carte la possible d&#233;finition du sexe sur des bases biologiques. Qu'il ait pu arriver que le mouvement &lt;i&gt;queer&lt;/i&gt; juge s&#233;v&#232;rement les transsexuel(le)s pour la confirmation des identit&#233;s sexu&#233;es que leur op&#233;ration aurait emport&#233;, c'est l&#224; une cons&#233;quence d'une vision &#224; l'emporte-pi&#232;ce, que la th&#233;orie &lt;i&gt;queer&lt;/i&gt; permet de contester, notamment &#224; travers la voix de Judith Butler. C'est qu'il faut distinguer entre les pratiques de transformation du corps, qui ne sont pas sans rapport avec des d&#233;sirs, multiples, inanticipables, et les discours que les transsexuel(le)s doivent tenir dans le cadre du protocole visant &#224; obtenir l'autorisation de changer de sexe, et par lesquels ils/elles doivent faire r&#233;f&#233;rence au &lt;i&gt;vrai&lt;/i&gt; sexe que l'intervention chirurgicale serait cens&#233;e leur donner. Opter pour les transgenres plut&#244;t que pour les transsexuel(le)s parce que les premiers seraient en conformit&#233; avec la th&#233;orie qui d&#233;connecte l'appartenance de sexe &#224; l'apparence corporelle, c'est consid&#233;rer les choses &#224; l'envers. Karl Popper eut un jour cette formule : &#171; Laissez mourir les th&#233;ories, pas les hommes ! &#187;. C'est bien le message qu'on pourrait adresser &#224; certains activistes &lt;i&gt;queer&lt;/i&gt; &#224; cette occasion : c'est la th&#233;orie sur laquelle ils s'appuient qui est &#224; reprendre, si, au nom de la d&#233;connexion entre sexe et corps, cette th&#233;orie aboutit &#224; condamner celui/celle qui transforme son corps du point de vue du sexe anatomique. En effet, au nom de quoi pourrait-on pr&#233;juger du sens de cette intervention chirurgicale, sauf &#224; attribuer soi-m&#234;me &#224; cette op&#233;ration le sens d'une simple &#171; r&#233;assignation de sexe &#187;, autrement dit en &#233;pousant soi-m&#234;me le discours propre au protocole juridico-psychiatro-juridique de changement de sexe &#8211; et donc en niant tout simplement l'exp&#233;rience v&#233;cue par un/une transsexuel(le) ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 Fran&#231;oise Collin, Ir&#232;ne Kaufer, &lt;i&gt;Parcours f&#233;ministe&lt;/i&gt;, Bruxelles, Labor, 2005, p.102.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 Id., p. 23.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 Christine Delphy, &lt;i&gt;L'ennemi principal&lt;/i&gt;&lt;i&gt;. 2. Penser le genre&lt;/i&gt;, Paris, Syllepse, 2001, p.26.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;, p.27.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 Marie-Blanche Tahon, &#171; Et si le sexe d&#233;construisait le genre ? &#187;, &lt;i&gt;in&lt;/i&gt; Collectif (Christiane Veauvy dir.), &lt;i&gt;Les femmes dans l'espace public. Itin&#233;raires fran&#231;ais et italiens,&lt;/i&gt; Paris, Editions de la Maison des Sciences de l'Homme / Le Fil d'Ariane, Universit&#233; Paris 8, 2002, p.152.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;., p.152-153.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;., p.153.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9 Pierre Legendre, &lt;i&gt;La 901e conclusion. Etude sur le th&#233;&#226;tre de la raison,&lt;/i&gt; Paris, Fayard, 1998, p.413.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10 Judith Butler, &lt;i&gt;Trouble dans le genre. Pour un f&#233;minisme de la subversion&lt;/i&gt;, Paris, La D&#233;couverte, 2005, p.69.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 11 Judith Butler, &lt;i&gt;D&#233;faire le genre&lt;/i&gt;, Paris, Editions Amsterdam, 2006, p.20.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Discussion autour du livre d'Alain Brossat Les serviteurs sont fatigu&#233;s (les ma&#238;tres aussi)</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=316</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=316</guid>
		<dc:date>2013-06-09T13:17:06Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Naze</dc:creator>


		<dc:subject>&#233;meute</dc:subject>
		<dc:subject>argumentation</dc:subject>
		<dc:subject>&#233;galit&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>sexe/genre</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Le nouveau livre d'Alain Brossat peut &#234;tre envisag&#233; comme la reprise et le prolongement d'une r&#233;flexion entam&#233;e nagu&#232;re, quant &#224; la relation ma&#238;tre/serviteur, dans le cadre d'un pr&#233;c&#233;dent ouvrage, Le serviteur et son ma&#238;tre. Essai sur le sentiment pl&#233;b&#233;ien . Nous aurons l'occasion d'&#233;voquer les modifications d'inflexion entre ces deux moments, dont on pourrait dire qu'ils mettent en sc&#232;ne deux &#233;poques bien diff&#233;rentes de ce rapport. C'est qu'Alain Brossat envisage en effet le rapport (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=21" rel="directory"&gt;Parutions&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=29" rel="tag"&gt;&#233;meute&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=30" rel="tag"&gt;argumentation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=31" rel="tag"&gt;&#233;galit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=32" rel="tag"&gt;sexe/genre&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le nouveau livre d'Alain Brossat peut &#234;tre envisag&#233; comme la reprise et le prolongement d'une r&#233;flexion entam&#233;e nagu&#232;re, quant &#224; la relation ma&#238;tre/serviteur, dans le cadre d'un pr&#233;c&#233;dent ouvrage, L&lt;i&gt;e serviteur et son ma&#238;tre. Essai sur le sentiment pl&#233;b&#233;ien&lt;/i&gt; . Nous aurons l'occasion d'&#233;voquer les modifications d'inflexion entre ces deux moments, dont on pourrait dire qu'ils mettent en sc&#232;ne deux &#233;poques bien diff&#233;rentes de ce rapport. C'est qu'Alain Brossat envisage en effet le rapport ma&#238;tre/serviteur, comme un &#171; invariant &#187;, en tant que &#171; principe d'intelligibilit&#233; &#187; , qui, traversant des types de rapports diversement identifi&#233;s, constituerait leur commun, &lt;i&gt;malgr&#233; tout,&lt;/i&gt; c'est-&#224;-dire lors m&#234;me qu'on n'identifierait pas, &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt;, ce commun. Autrement dit, si le rapport ma&#238;tre/serviteur est bien de l'ordre de &lt;i&gt;l'imm&#233;morial&lt;/i&gt;, il ne manque de s'insinuer, &#233;galement, dans les rapports entre capitalistes et prol&#233;taires, quand bien m&#234;me la pens&#233;e marxiste consid&#233;rerait le rapport ma&#238;tre/serviteur comme d&#233;pass&#233; pour l'essentiel dans le cadre de la modernit&#233;. A n&#233;gliger cette dimension d'imm&#233;morial, r&#233;tif &#224; toute substantialisation dans un type de rapports sociaux d&#233;termin&#233;s, le risque alors serait &#233;vident d'ouvrir la voie &#224; une sorte de Grand R&#233;cit de l'&#233;mancipation des opprim&#233;s &#224; partir de la figure du prol&#233;taire, en faisant passer par pertes et profits les luttes pl&#233;b&#233;iennes du serviteur ingouvernable. Qu'on songe seulement &#224; la violence de Marx &#224; l'&#233;gard du &lt;i&gt;Lumpenproletariat&lt;/i&gt;. Or, &#224; insister sur le caract&#232;re &lt;i&gt;imm&#233;morial&lt;/i&gt; du rapport ma&#238;tre/serviteur, le nouveau livre d'Alain Brossat laisse entendre qu'un &lt;i&gt;petit r&#233;cit&lt;/i&gt;, t&#234;tu, ne cesse pourtant de s'inscrire dans les marges de l'Histoire &#8211; petite musique pl&#233;b&#233;ienne que l'orchestration dialectique de l'histoire tend &#224; &#233;touffer, mais qui parvient pourtant &#224; percer, par intermittences, dans notre modernit&#233;, et selon des modalit&#233;s diff&#233;renci&#233;es. Et c'est bien l&#224; l'objectif affirm&#233; de ce livre : &#171; Tenter de discerner la fa&#231;on dont l'immense continent perdu de la lutte qui oppose le ma&#238;tre au serviteur affleure constamment, dans le moderne et le contemporain sous le vocabulaire fossilis&#233; de la lutte des classes, dans les failles du discours h&#233;g&#233;monique de la coh&#233;sion sociale [...] &#187; . Or, une telle attention est celle que requi&#232;rent les surgissements inopin&#233;s, intempestifs de la pl&#232;be elle-m&#234;me &#8211; dont on pourrait alors dire que, pour surgir &#233;ventuellement dans le cadre d'un rapport de classes de type capitaliste, elle le d&#233;borde cependant, dans la mesure m&#234;me o&#249; dans cet affrontement il en va d'une actualisation du rapport ma&#238;tre/serviteur. Cette n&#233;cessit&#233; de discerner ce qui fait signe, dans notre pr&#233;sent, vers ce rapport imm&#233;morial, c'est ce qui conduira l'auteur &#224; rapprocher, dans une certaine mesure (c'est-&#224;-dire aussi &#224; op&#233;rer les diff&#233;renciations n&#233;cessaires) la figure de &lt;i&gt;l'&#233;meute&lt;/i&gt; de celle de &lt;i&gt;l'argumentation&lt;/i&gt;, cette derni&#232;re dont les personnages de Figaro et de Jacques (le fataliste) avaient alors permis de cerner les contours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Que l'&#233;meute soit aujourd'hui devenue le th&#233;&#226;tre de l'irruption, sur la sc&#232;ne publique, d'une voix discordante, brisant le consensus, &#233;chappant aux conditions du &#171; dialogue social &#187;, c'est pourtant ce qui doit se penser dans un rapport de continuit&#233; &#8211; certes paradoxal, contrari&#233; &#8211; avec l'ancienne capacit&#233; du pl&#233;b&#233;ien &#224; faire triompher sa cause au moyen de l'argumentation. C'est que le fond de la cause d&#233;fendue reste le m&#234;me, celui de l'affirmation d'une &#171; appartenance au commun &#187;, celui qu'Alain Brossat &#233;non&#231;ait ainsi dans &lt;i&gt;Le serviteur et son ma&#238;tre&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire lorsqu'il envisageait l'inscription du pl&#233;b&#233;ien sur le terrain, non de la bataille, mais de la parole : &#171; Le jeu du pl&#233;b&#233;ien est tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment celui qui consiste &#224; mettre en place un dispositif strat&#233;gique dans lequel l'&#233;galit&#233;, le principe d'&#233;quivalence universelle de tout humain avec tout autre sera pr&#233;sent&#233; comme cela m&#234;me qui est l'objet du litige, cela m&#234;me qui fait l'objet d'un d&#233;ni et d'un refoulement obstin&#233; de la part des ma&#238;tres &#187; . Se situant alors sur le terrain de la parole, le pl&#233;b&#233;ien (Figaro chez Beaumarchais, Jacques, chez Diderot) participe bien alors des formes de pacification propres au processus de d&#233;mocratisation moderne, mais comme un p&#244;le de r&#233;sistance, dans le cadre d'une relation ma&#238;tre/serviteur sans cesse en cours de recomposition, &#224; la mani&#232;re d'une &#171; r&#233;serve de l&#233;gitimit&#233; in&#233;puisable &#187; . Sur cette base de la ma&#238;trise de la langue, il suffira alors &#224; un serviteur de parler et raisonner (comme tout &#234;tre humain en a la capacit&#233;) &#171; pour brouiller la relation imm&#233;moriale &#8211; en apparaissant comme ma&#238;tre de la langue face &#224; un ma&#238;tre emprunt&#233; &#187; .&lt;br class='autobr' /&gt; Or, cette r&#233;tivit&#233;, cette ingouvernabilit&#233; vont devoir se red&#233;finir, lorsqu'aux &#171; &#233;changes verbaux &#187; du &lt;i&gt;Mariage de Figaro&lt;/i&gt; et de &lt;i&gt;Jacques le fataliste&lt;/i&gt; vont se substituer, comme c'est le cas aujourd'hui, &#171; le dispositif g&#233;n&#233;ral de la communication &#187; . D&#232;s lors, en effet, les enjeux de cette lutte imm&#233;moriale entre le ma&#238;tre et le serviteur vont devenir confus, rendant ainsi impossible une ma&#238;trise pl&#233;b&#233;ienne sur le terrain du langage. Comme l'indique Alain Brossat, &#171; la &#8220;communication&#8221; est ce qui permet &#224; la langue des ma&#238;tres de reprendre barre continuellement sur les dispositions, les pens&#233;es, les paroles et les gestes des serviteurs en les enveloppant dans des fa&#231;ons de dire, des syntagmes brevet&#233;s, des r&#233;gimes de r&#233;partition du vrai et du faux, des formules &#8220;correctes&#8221;, des &#8220;&#233;l&#233;ments de langage&#8221; - bref tout un r&#233;gime d'infiltration et d'emmaillotage de leurs modes de pens&#233;e et d'agir destin&#233;s &#224; produire une sorte de maximum de conformit&#233; discursive et donc de &lt;i&gt;docilit&#233;&lt;/i&gt; &#187; . La pacification d&#233;mocratique prend alors la forme du &#171; consensus anomique &#187; , ce qui signifie alors que l'entente entre serviteurs et ma&#238;tres se d&#233;place sur le terrain de l'impens&#233; &#8211; cet accord est au fond extorqu&#233; &#224; travers les syntagmes faussement descriptifs par lesquels r&#232;gnent les ma&#238;tres, en ce qu'&#224; les employer, f&#251;t-ce dans une intention critique, on en reproduit n&#233;cessairement la logique ali&#233;nante : &#171; la crise &#187;, &#171; le terrorisme &#187;, &#171; le dialogue social &#187;, &#171; les flux migratoires &#187;, &#171; la s&#233;curit&#233; &#187;, etc . On comprend que la parole ne peut plus d&#232;s lors constituer, pour les pl&#233;b&#233;iens, le moyen d'une affirmation du principe d'&#233;galit&#233; selon lequel un homme vaut un homme : &#171; Les pl&#233;b&#233;iens d'aujourd'hui sont &#233;cartel&#233;s entre les idiomes qui les enferment, les &#233;pinglent, les d&#233;valorisent, les ethnicisent ou les folklorisent (le langue des cit&#233;s) et la parole standard de la &#8220;communication&#8221; - le sabir du pouvoir et des &#233;lites mis en partage par les m&#233;dias&#8221; . Dans ces conditions, on comprend bien que ce sont d&#232;s lors les corps qui, dans leur surgissement, viennent exhiber l'insupportable, et non plus le langage qui vient le pr&#233;senter &#8211; &#224; ce moment, &#8220;l'&#233;meute se substitue &#224; l'altercation&#8221; . &lt;br class='autobr' /&gt; Que toutefois, &#224; travers le langage et l'argumentation, jadis, et au moyen de l'&#233;meute, aujourd'hui, on ait bien &#224; faire au &lt;i&gt;pl&#233;b&#233;ien&lt;/i&gt;, aux prises avec son ou ses ma&#238;tre(s), c'est notamment ce qu'indique le fait que, dans les deux cas, il ne s'agit pas pour le serviteur de se transformer en ma&#238;tre &#8211; il ne veut pas le pouvoir, mais il cherche seulement &#224; faire entendre son appartenance au commun. On se trouve bien ici, par cons&#233;quent, face au &lt;i&gt;pl&#233;b&#233;ien&lt;/i&gt;, qui ne s'identifie nullement au prol&#233;tariat, qui ne se sent investit d'aucune t&#226;che historique &#8211; ce qu'Alain Brossat indique de cette mani&#232;re : &#171; [Le pl&#233;b&#233;ien] &#233;nonce avec nettet&#233;, parfois v&#233;h&#233;mence, ce qui ne peut plus durer, mais son &#233;nergie ne s'investit pas dans un de ces ambitieux programmes de destruction/r&#233;&#233;dification que l'on a vu prosp&#233;rer aux XIXe et XXe si&#232;cles. Il aspire &#224; l'autonomie, &#224; la reconnaissance de son int&#233;grit&#233; (comme personne humaine), il n'est pas en marche vers la conqu&#234;te du pouvoir &#187; . En ce qui concerne notre temps pr&#233;sent, on dira que &lt;i&gt;l'&#233;meute&lt;/i&gt; n'est pas davantage la recherche d'une prise de pouvoir, et qu'ainsi elle maintient la violence pl&#233;b&#233;ienne &#224; l'&#233;cart de toute tentative qui chercherait &#224; op&#233;rer une captation allant dans ce sens - mais il est vrai que les choses ont bien chang&#233; et qu'en passant du langage &#224; l'&#233;meute, la &#171; condition ensoleill&#233;e du serviteur &#187; a laiss&#233; place &#224; un &#171; corps souffrant &#187; C'est qu'entretemps, la &lt;i&gt;distance&lt;/i&gt; entre le serviteur et son ma&#238;tre s'est accrue comme jamais, ne serait-ce qu'&#224; travers le fait de ne plus partager une langue commune. Des corps souffrants se substituent par cons&#233;quent &#224; cette forme d'all&#233;gresse du serviteur, qui, sans m&#234;me recourir &#224; la violence vive, &lt;i&gt;d&#233;faisait&lt;/i&gt; les pr&#233;tentions imm&#233;moriales du ma&#238;tre, ou, comme l'&#233;crit l'auteur, &#171; &lt;i&gt;&#233;vid[ait]&lt;/i&gt; la ma&#238;trise en mettant les rieurs de son c&#244;t&#233; &#187; . La figure du pl&#233;b&#233;ien est par cons&#233;quent toujours pr&#233;sente dans celle de l'&#233;meutier, mais c'est son inefficacit&#233; &#224; enrayer le pouvoir de ma&#238;trise qui nous frappe. La r&#233;volte de la servante, humili&#233;e dans la suite 2806 du Sofitel de New York, ne trouve pas m&#234;me &#224; se dire sur le terrain de la justice institutionnelle &#8211; le m&#233;pris infini avec lequel DSK traite cette femme de m&#233;nage, noire, migrante d'un pays africain, se trouve redoubl&#233;e par l'impossibilit&#233; de porter le &lt;i&gt;litige&lt;/i&gt; sur la place publique. Comme le souligne Alain Brossat : &#171; A ce m&#233;pris ne peut r&#233;pondre qu'une fureur et une rage dont les moyens d'expression non violents dans les espaces publics sont &#224; peu pr&#232;s nuls &#187; . S'il est une t&#226;che urgente pour notre pr&#233;sent, par cons&#233;quent, ce serait bien celle qui consisterait &#224; trouver les moyens de faire d&#233;jouer les effets de pouvoir qui r&#233;duisent la pl&#232;be &#224; l'impuissance. Non pas pour que cette pl&#232;be endosse un projet de domination (car alors elle se nierait comme pl&#232;be, en se substantialisant), mais pour qu'elle d&#233;veloppe de nouveaux moyens d'enrayer les processus de pouvoir produisant de l'humiliation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Prolongeant cette r&#233;f&#233;rence &#224; &#171; l'affaire DSK &#187;, et pour ouvrir la discussion, on peut se pencher un instant sur la question du rapport ma&#238;tre/serviteur susceptible de traverser, de mani&#232;re sp&#233;cifique, la relation hommes/femmes. Il ne peut s'agir en cela, bien &#233;videmment, de r&#233;duire le rapport hommes/femmes &#224; une question de &#171; rapports de sexes &#187; calqu&#233;s sur le mod&#232;le des rapports de classes dans le cadre de la th&#233;orie marxienne. Autrement dit, si les relations entre les hommes et les femmes sont susceptibles, partiellement, et selon des occurrences toujours singuli&#232;res, d'&#234;tre consid&#233;r&#233;es &#224; partir de cet imm&#233;morial qu'est le rapport ma&#238;tre/serviteur, c'est pr&#233;cis&#233;ment parce que &#171; la &#187; femme, dans ce rapport, ne saurait &#234;tre assimil&#233;e, sans autre forme de proc&#232;s &#224; &#171; la prol&#233;taire du prol&#233;taire &#187;. Disant cela, je pense en particulier aux situations dans lesquelles r&#232;gne une forme d'&#233;galit&#233; sociale &#224; l'int&#233;rieur d'un couple homme/femme, sans cependant emp&#234;cher l'&#233;mergence d'une figure de la conjugalit&#233; comme domesticit&#233;, irr&#233;ductible cependant au rapport bourgeois/prol&#233;taire &#8211; la r&#233;partition des t&#226;ches domestiques au sein de ce couple, par exemple, pourra fort bien reproduire les modalit&#233;s imm&#233;moriales de la division sexuelle du travail. Dans ces conditions, et en en restant &#224; l'exemple de DSK, l'attitude de l'agresseur se trouverait surd&#233;termin&#233;e en ceci que son m&#233;pris social &#224; l'&#233;gard de la femme de chambre Nafissatou Diallo se trouverait redoubl&#233; par le fait qu'il s'agit d'une femme &#8211; en cela, il y aurait une modalit&#233; sp&#233;cifique du rapport ma&#238;tre/serviteur qui trouverait l'occasion de s'actualiser, dans le cadre de certaines formes de rapports hommes/femmes. C'est en ce sens, me semble-t-il, qu'on peut saisir la remarque d'Alain Brossat, selon laquelle les figures f&#233;minines prises par le personnage du serviteur (&#171; la bonne, la servante, la domestique &#187;) nous enseignent que &#171; les enjeux du genre sont ici [&#8230;] cruciaux &#187; . Plus pr&#233;cis&#233;ment, lorsqu'il est question de &#171; l'enjeu [de] la pr&#233;dation sexuelle &#187;, la question du genre est &#233;voqu&#233;e dans ce livre en lien avec celle de la sexuation, et non pas en lieu et place de cette derni&#232;re : &#171; Ce n'est pas seulement ici [la question de] la &lt;i&gt;sexuation&lt;/i&gt; de la relation qui est en jeu, mais aussi celle du genre &#8211; le masculin comme composante de la ma&#238;trise et le f&#233;minin comme accompagnement de la subalternit&#233; [...] &#187; . Cet &#233;cart entre sexe et genre est donc bien ouvert par cette remarque, mais il me semblerait int&#233;ressant d'envisager un renversement d'accent dans la relation, en soulignant alors plut&#244;t que dans &#171; l'affaire du Sofitel &#187;, ce n'est pas seulement une question de genre qui est en jeu, mais aussi une question de sexuation (et pour &#233;viter tout risque d'essentialisation &#224; cet &#233;gard, pr&#233;cisons : les dites femmes et les dits hommes). Autrement dit, que le rapport homme/femme, sur le mode du rapport imm&#233;morial ma&#238;tre/serviteur ait suffisamment &#233;t&#233; pens&#233; sous l'angle de la sexuation, pour devoir laisser &#224; pr&#233;sent la premi&#232;re place &#224; un questionnement sur le genre (entendu &#224; partir de l'opposition masculin/f&#233;minin renvoyant &#224; l'opposition ma&#238;trise/subalternit&#233;), cela ne me semble pas aller de soi. En effet, le rapport de sexuation a bien souvent &#233;t&#233; plut&#244;t consid&#233;r&#233; selon l'axe des &#171; rapports de sexes &#187;, eux-m&#234;mes envisag&#233;s sur le mod&#232;le des &#171; rapports de classes &#187;, et par ailleurs, le mod&#232;le d'&#233;mancipation, pour les femmes, a surtout &#233;t&#233; celui d'une &#233;galisation des conditions selon un principe universaliste, o&#249; l'universel, de fait, s'identifiait, pour l'essentiel du moins, au masculin. C'est par exemple le fait, pour les femmes, de travailler en dehors de l'espace domestique (&#224; l'image de ce que faisaient g&#233;n&#233;ralement les hommes) qui fut valoris&#233;, et si, en effet, c'&#233;tait bien l&#224; pour elles le moyen d'acqu&#233;rir, notamment, une forme d'autonomie financi&#232;re, ce fut aussi souvent ce qui entra&#238;na pour les femmes la n&#233;cessit&#233; de fournir une double journ&#233;e de travail. Par ailleurs, cette valorisation du travail des femmes hors du milieu domestique n'a pas manqu&#233; d'entra&#238;ner un jugement n&#233;gatif &#224; l'&#233;gard des &#171; femmes au foyer &#187;, au b&#233;n&#233;fice d'une nouvelle normativit&#233;, comme si elles &#233;taient n&#233;cessairement les tenantes d'un mod&#232;le archa&#239;que, heureusement d&#233;pass&#233; par les progr&#232;s de l'&#233;mancipation f&#233;minine. C'est le Grand R&#233;cit, l&#224; encore, qui menace d'&#233;touffer les petits r&#233;cits o&#249; peut-&#234;tre, pourtant, se dirait quelque chose d'essentiel des modalit&#233;s par lesquelles les femmes, dans le rapport ma&#238;tre/serviteur qui affleure au sein des relations hommes/femmes, inventent des moyens pour enrayer le pouvoir du ma&#238;tre. Les strat&#233;gies que les femmes, dans leurs rapports aux hommes, peuvent &#234;tre amen&#233;es &#224; utiliser pour subvertir le rapport ma&#238;tre/serviteur ne sont pas sans rapport avec les jeux d'argumentation que Figaro pouvait utiliser, si elles ne se confondent pas avec eux cependant &#8211; et, en cela, la figure de la pl&#232;be qui se d&#233;gage ici rev&#234;t des traits incontestablement sexu&#233;s, vers lesquels feraient signe ces mots de Pasolini, malgr&#233; leur dimension provocatrice : &#171; Il est vrai que pendant des si&#232;cles, la femme a &#233;t&#233; exclue de la vie civile, des professions, de la politique. Mais en m&#234;me temps elle a joui de tous les privil&#232;ges que l'amour de l'homme lui donnait : elle a v&#233;cu l'exp&#233;rience extraordinaire d'&#234;tre servante et reine, esclave et ange. L'esclavage n'est pas une situation pire que la libert&#233;, elle peut au contraire &#234;tre merveilleuse &#187; . Bien s&#251;r, l'esclavage est &#224; entendre ici dans un sens m&#233;taphorique, la figure d&#233;sign&#233;e &#224; travers ces mots &#233;tant bien plut&#244;t celle des femmes comme servantes des hommes. Dans ces conditions, les mots de Pasolini indiqueraient les possibilit&#233;s de gestes discr&#232;tement subversifs dont cette figure de la servante serait riche &#8211; elle qui, &#224; aucun moment n'envisage l'acquisition d'une position de ma&#238;trise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la relation entre Julien Sorel et Madame de R&#234;nal, est plac&#233;e par Alain Brossat dans un rapport d'opposition avec celle que Marx entretenait avec sa bonne, et qui le conduisit &#224; lui faire un enfant, c'est que cette opposition met bien en &#233;vidence une sp&#233;cificit&#233; &lt;i&gt;sexuelle&lt;/i&gt;, une dissym&#233;trie, &#224; travers laquelle un amour &#233;galisateur des conditions s'av&#232;re possible entre Madame de R&#234;nal et Julien, qui occupe pourtant &#224; ce moment-l&#224; une position &#233;quivalente &#224; celle du serviteur, alors que la seconde forme de relation, entre Marx et sa domestique, ne peut &#234;tre que de pr&#233;dateur &#224; proie. Certes, mais en revanche, l'inscription de cette dissym&#233;trie sexu&#233;e au sein d'une in&#233;galit&#233; des conditions sociales, dans les deux cas, me semble emp&#234;cher de penser la relation imm&#233;moriale ma&#238;tre/serviteur (au-del&#224; de la relation empirique ma&#238;tre/servante, donc) comme susceptible de s'incarner, sous certaines conditions, dans le cadre des relations hommes/femmes en tant que tel, ind&#233;pendamment de la question du statut social. La t&#226;che qui me semble encore &#224; effectuer, de ce point de vue, serait celle consistant &#224; isoler la relation sexu&#233;e pour en &#233;tudier les formes sp&#233;cifiques que la relation ma&#238;tre/serviteur peut y prendre, en venant s'y incarner, avec les gestes de contre-conduites, eux-m&#234;mes sp&#233;cifiques, qui en d&#233;couleraient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour finir, j'aimerais &#233;voquer un extrait d'un r&#233;cit tir&#233; du livre d'Afdhere Jama, intitul&#233; &lt;i&gt;Citoyens interdits. Les minorit&#233;s sexuelles dans les pays musulmans,&lt;/i&gt; pour ce qu'il indique des strat&#233;gies que certaines femmes sont conduites &#224; d&#233;ployer, dans le cadre d'un rapport ma&#238;tre/serviteur, s'inscrivant ici dans le cadre des valeurs propres au patriarcat &#8211; gestes de contre-conduites qui, toutes sp&#233;cifiques qu'elles soient, me semblent faire &#233;cho aux strat&#233;gies langagi&#232;res de Figaro ou de Jacques, le personnage du roman de Diderot, mais aussi aux &#233;meutes contemporaines, pour les &lt;i&gt;corps souffrants&lt;/i&gt; que, parfois, ces strat&#233;gies conduisent &#224; jeter dans la lutte. Il s'agit en l'occurrence de l'histoire de Fatma, femme libanaise attir&#233;e sexuellement par les femmes : &#171; Quand elle eut dix-sept ans, son p&#232;re la maria &#224; un homme qui avait plus de deux fois son &#226;ge. Elle ne fut pas forc&#233;e mais elle se sentit contrainte par sa culture. &lt;br class='autobr' /&gt; &#8220;Ce fut une situation tr&#232;s difficile &#224; accepter au d&#233;but parce que je savais que j'&#233;tais lesbienne, dit-elle avec des larmes dans les yeux. Je ne pensais pas que cela poserait probl&#232;me. Je pensais &#8220;Je peux toujours faire semblant&#8221;. Apr&#232;s tout, je connaissais toutes ces femmes dans ma famille qui n'&#233;taient pas satisfaites sexuellement&#8221;.&lt;br class='autobr' /&gt; Pour Fatma, le mariage pouvait s'av&#233;rer &#234;tre une chance en soi.&lt;br class='autobr' /&gt; &#8220;Pour la premi&#232;re fois, j'allais obtenir une forme de libert&#233; dans ma vie, dit-elle. J'avais imagin&#233; pendant si longtemps une vie loin de mon p&#232;re. Et m&#234;me si j'&#233;tais lesbienne, je savais que la seule porte de sortie serait le mariage. Je sais que cela semble contradictoire mais en r&#233;alit&#233;, c'est la v&#233;rit&#233;. J'ai donc accept&#233; le mariage dans l'intention d'avoir enfin une vie loin de ma famille&#8221; &#187; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'id&#233;e d'introduire le principe explicatif constitu&#233; par le rapport ma&#238;tre/serviteur dans l'analyse des rapports hommes/femmes ne doit pas nous conduire &#224; identifier les hommes, en tant que tels, &#224; des oppresseurs visant &#224; soumettre les femmes, bien &#233;videmment. Il s'agit seulement d'indiquer un imm&#233;morial propre au rapport hommes/femmes qui n'est pas sans consoner avec l'imm&#233;morial rapport ma&#238;tre/serviteur. Ce qui n'exclut pas, de mani&#232;re tout aussi &#233;vidente, qu'il y ait des hommes n'ayant aucune intention d'entretenir un rapport de domination &#224; l'&#233;gard des femmes. Malgr&#233; tout, cela n'emp&#234;che pas, structurellement, que chacun de ces rapports imm&#233;moriaux parvienne &#224; se frayer un passage, &lt;i&gt;nolens volens&lt;/i&gt;. Il me semble que privil&#233;gier en cela une analyse en termes de genre, de pr&#233;f&#233;rence &#224; une analyse en termes de sexuation, ce serait prendre le risque de dissoudre les modalit&#233;s sexu&#233;es de l'imm&#233;morial rapport ma&#238;tre/serviteur dans les modalit&#233;s socio-&#233;conomiques de cet imm&#233;morial, et ainsi courir le risque de manquer le renforcement de la dissym&#233;trie entre le ma&#238;tre et le serviteur, lorsque ce dernier est identifi&#233; comme une femme.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



</channel>

</rss>
