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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Jus post bellum, pardon et d&#233;nis historiques</title>
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		<dc:creator>Yuan-horngj CHU</dc:creator>


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&lt;p&gt;Derrida associe &#171; la globalisation actuelle, la dramatisation de la sc&#232;ne du repentir et des appels au pardon &#187; &#224; l'h&#233;ritage abrahamique et au nouveau contexte des lois internationales. Bien que dans les cas du Japon, de la Cor&#233;e et de la Chine, l'influence du monoth&#233;isme ne soit pas d&#233;terminante, Derrida sugg&#232;re la pr&#233;gnance d'un langage abrahamique universel en justice, politique, &#233;conomie et diplomatie qui, &#224; ses yeux, est le signe et le sympt&#244;me de cette globalisation. N'&#233;tant pas &#224; m&#234;me (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/logo/arton24.jpg' class=&#034;spip_logo spip_logo_right&#034; alt=&#034;&#034; style='max-width: 150px;max-width: min(100%,150px); max-height: 150px' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Derrida associe &#171; la globalisation actuelle, la dramatisation de la sc&#232;ne du repentir et des appels au pardon &#187; &#224; l'h&#233;ritage abrahamique et au nouveau contexte des lois internationales. Bien que dans les cas du Japon, de la Cor&#233;e et de la Chine, l'influence du monoth&#233;isme ne soit pas d&#233;terminante, Derrida sugg&#232;re la pr&#233;gnance d'un langage abrahamique universel en justice, politique, &#233;conomie et diplomatie qui, &#224; ses yeux, est le signe et le sympt&#244;me de cette globalisation. N'&#233;tant pas &#224; m&#234;me de comparer des civilisations dans les domaines de la guerre et de l'&#233;thique, je laisse la question de l'h&#233;ritage abrahamique en suspens. Toutefois, je consid&#232;re que, depuis 1945, le th&#233;&#226;tre du pardon a &#233;t&#233; conditionn&#233; par une nouvelle forme de globalisation avec le remaniement du concept des droits de l'homme et les notions nouvelles de crime contre l'humanit&#233;, g&#233;nocide, guerre et agression. De plus, je vois le th&#233;&#226;tre des appels au pardon et celui des proc&#232;s pour crimes de guerre comme partiellement distincts du domaine de la justice d'apr&#232;s guerre, celui-ci r&#233;cemment appel&#233; &lt;i&gt;jus post bellum&lt;/i&gt;. Cet article tend &#224; d&#233;montrer comment ces deux th&#233;&#226;tres entra&#238;nent des d&#233;nis historiques et se r&#233;v&#232;lent compl&#233;mentaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;I. Une m&#233;moire probl&#233;matique &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apparemment, pardon et justice d'apr&#232;s-guerre appartiennent &#224; deux registres distincts. Comme l'a soulign&#233; Vladimir Jank&#233;l&#233;vitch, le pardon se situe en dehors de tout cadre juridique. La justice, contrairement au pardon qui supprime toute demande de r&#233;paration et de restitution, exige que la personne jug&#233;e responsable r&#233;ponde de ses actes. En ce sens, le pardon va &#224; l'encontre du syst&#232;me juridique et &#233;thique. Nous pouvons pardonner ou &#234;tre justes, pourtant, nous ne pouvons pas pardonner et &#234;tre justes. De m&#234;me, Paul Ricoeur insiste sur le fait que le pardon ne d&#233;coule pas de la loi mais la d&#233;passe dans sa logique comme dans sa finalit&#233;. Le pardon, qui provient du don et de la surabondance, s'oppose &#224; l'&#233;quivalence qui pr&#233;side &#224; la justice. Cependant, pardon et justice s'entrem&#234;lent. Jank&#233;l&#233;vitich, dans un essai intitul&#233;, Pardonner ? , craint que celui qui pardonne permette au coupable de s'en sortir &#224; trop bon compte, que la na&#239;vet&#233; de la r&#233;conciliation et des excuses soit synonyme d'offense pour les victimes. Cette crainte r&#233;sulte-t-elle de questions d'ordre juridique ? Selon Ricoeur, on ne peut s'emp&#234;cher de penser que le pardon ait un effet secondaire sur l'ordre juridique dans la mesure o&#249; le fuyant, il le menace. Pardon et justice sont finalement intimement li&#233;s d&#232;s lors que vient s'ajouter la question du devoir de m&#233;moire. Le pardon aurait d&#251; prendre le chemin de l'inoubliable, celui de la dette infinie et de l'erreur irr&#233;parable. Ricoeur, citant Olivier Abel, pr&#233;cise : &#171; M&#234;me si le pardon est un devoir, il conna&#238;t des limites. Son &#8220;projet&#8221; n'est pas d'effacer la m&#233;moire ni d'oublier. Au contraire, son projet, de faire abstraction de la dette, est incompatible avec celui de faire abstraction de ce qui a &#233;t&#233; oubli&#233; &#187;. De m&#234;me Jank&#233;l&#233;vitch insiste sur le fait que la discontinuit&#233; de l'oubli est rendue possible par la richesse de la m&#233;moire. En d'autres termes, pour pardonner, il est n&#233;cessaire de se souvenir. En droit, le devoir de m&#233;moire a valeur d'imp&#233;ratif. Se r&#233;f&#233;rant &#224; la valeur exemplaire de souvenirs traumatiques, Ricoeur consid&#232;re que c'est la justice qui transforme la m&#233;moire en projet et que c'est ce m&#234;me projet de justice qui laisse pr&#233;sager le futur et impose le devoir de m&#233;moire. Toutefois, le travail de m&#233;moire reste probl&#233;matique. La m&#233;moire, au gr&#233; de variations offertes par le travail des formes narratives, peut devenir id&#233;ologique. On assiste ainsi &#224; des r&#233;cits d'&#233;v&#233;nements fondateurs, de gloire et d'humiliation, impos&#233;s &#224; la m&#233;moire par l'histoire officielle, l'histoire &#171; autoris&#233;e &#187;, celle apprise et c&#233;l&#233;br&#233;e. Il s'agit d&#232;s lors d'une m&#233;moire institutionnelle, enseign&#233;e, forc&#233;e, qui enr&#244;le comme m&#233;morables tous les &#233;v&#233;nements tenus pour remarquables, voire fondateurs en ce qui concerne l'identit&#233; commune. La fronti&#232;re du r&#233;cit est ainsi plac&#233;e au service d'une limitation de l'identit&#233; qui d&#233;finit la communaut&#233;. A l'histoire enseign&#233;e, apprise, c&#233;l&#233;br&#233;e, viennent s'ajouter les comm&#233;morations habituelles qui c&#232;lent un pacte extraordinaire entre souvenir, m&#233;moire et comm&#233;moration. L'historiographie pose &#233;galement probl&#232;me &#224; la m&#233;moire. Dans un avant-propos aux &lt;i&gt;Massacres de Nankin dans l'histoire et l'historiographie&lt;/i&gt;, Charles Maier, qui compare les controverses relatives aux massacres de Nankin &#224; celles de l'holocauste nazi, retient que la confrontation historique avec le pass&#233; ne peut &#234;tre dissoci&#233;e de la situation politique actuelle. Les int&#233;r&#234;ts et les divisions politiques jouent un r&#244;le important dans la perception historique tenue pour plus ou moins acceptable. Il rappelle que ceux qui reprochent au Japon de faire &#171; obstacle &#187; aux accusations de crimes de guerre devraient se rappeler combien la qu&#234;te de transparence historique fut longue et complexe dans le contexte de l'Allemagne. Pour que la RFA &#233;merge comme nation souveraine, il fallut indemniser les survivants juifs et obtenir une r&#233;conciliation politique avec la France. En Allemagne, en 1964, lors des premiers proc&#232;s intent&#233;s au personnel des camps de concentration, l'autocritique fut limit&#233;e. Il &#233;tait plus facile de faire compara&#238;tre en justice d'anciens gardiens que des fonctionnaires, des juges, des banquiers, des industriels et des professeurs dont l'enthousiasme et la connivence avaient pourtant contribu&#233; &#224; l'entreprise meurtri&#232;re. Jusqu'&#224; la coalition avec le parti social-d&#233;mocrate, qui gouverna longtemps seul, et l'arriv&#233;e d'un parti de gauche critique et &#233;nergique, les Allemands avaient &#233;vit&#233; toute confrontation directe avec leur histoire. Au Japon, dans les ann&#233;es 50, des intellectuels, des &#233;crivains et des universitaires ont d&#233;nonc&#233; les responsabilit&#233;s de leur pays durant la guerre. Cette question, il est vrai, a en partie &#233;t&#233; noy&#233;e par la croissance &#233;conomique du Japon des ann&#233;es 70 et invers&#233;e par une mobilisation v&#233;h&#233;mente de l'opinion publique niant les responsabilit&#233;s du Japon pendant la guerre et les souffrances inflig&#233;es par l'arm&#233;e imp&#233;riale aux populations d'Asie. Dans une &#233;tude approfondie des massacres de Nankin, Takashi Yoshida a d&#233;montr&#233; que ce qui est en jeu pour les n&#233;gationnistes est moins le souvenir des victimes chinoises qu'une question propre au Japon. Leur mission est de ne pas laisser &#171; l'histoire nationale du Japon &#224; l'attention du peuple japonais &#187; &#234;tre entach&#233;e par des r&#233;cits historiques jug&#233;s masochistes, sombres et apolog&#233;tiques. Soucieux de pr&#233;server une &#171; histoire nationale &#187; dont &#171; les Japonais &#187; peuvent &#234;tre fiers, ils passent sous silence tout ce qui pourrait porter atteinte &#224; leur vision id&#233;ale du Japon pendant la guerre. Par cons&#233;quent, ce n'est pas simplement une question d'amn&#233;sie collective et de d&#233;ni, mais avant tout un lien complexe entre la culture politique actuelle du Japon et l'histoire de la soci&#233;t&#233; d'avant-guerre. Harry Harootunian illustre cette relation par la visite au sanctuaire de Yasukuni, cens&#233;e unifier la nation et qui une fois de plus fait office de m&#233;moire nationale. Pour bon nombre de Japonais, le sanctuaire de Yasukuni est devenu un lieu &#224; la m&#233;moire de tous ceux qui ont volontairement sacrifi&#233; leur vie pour la nation. A Yasukuni, personne ne se demande jamais si cette guerre &#233;tait &#171; juste &#187;, pour la simple raison qu'il est entendu que toutes les guerres du Japon furent &#171; justes &#187;. Dans un m&#234;me temps, le r&#244;le du gouvernement imp&#233;rial et le souvenir des exactions commises en Asie sont effac&#233;s ou d&#233;plac&#233;s par le processus de victimisation des mouvements pour la paix d'Hiroshima. La destruction par l'arme nucl&#233;aire d'Hiroshima et de Nagasaki a servi &#224; exon&#233;rer le Japon de ses responsabilit&#233;s. La majorit&#233; des Japonais ont trouv&#233; facile d'oublier ce qui fut commis en Asie, rel&#233;guant les &#233;v&#233;nements au rang de mauvais r&#234;ve survenu dans un lointain pass&#233;. Par contre, ils se sont empress&#233;s de mettre en avant leur attitude h&#233;ro&#239;que face aux souffrances inflig&#233;es par l'arme atomique, se pla&#231;ant ainsi en marge des autres peuples asiatiques. Les personnes pour qui le sanctuaire de Yasukuni est au c&#339;ur de la m&#233;moire nationale et des comm&#233;morations pour les soldats japonais tomb&#233;s au combat, sont exactement les m&#234;mes qui se font les porte-parole des campagnes rejetant toute forme d'excuse officielle. Pour les victimes des atrocit&#233;s commises par le Japon, les massacres de Nankin, la prostitution forc&#233;e des &#8220;femmes de r&#233;confort&#8221;, les exp&#233;riences biologiques de l'unit&#233; 731 et la marche de la mort de Bataan sont devenues des &#233;v&#233;nements symboliques et un instrument politique dans le cadre de luttes nationales comme internationales. Parmi ces atrocit&#233;s, le massacre de Nankin s'inscrit au c&#339;ur des griefs exprim&#233;s par la Chine au point de devenir un motif d'unit&#233; nationale. Dans les pays qui ont combattu le Japon, il suscite &#233;galement des sentiments anti-japonais qui restent bien ancr&#233;s. Comme Mark Eykholt l'a soulign&#233;, la Chine utilise les atrocit&#233;s japonaises commises en temps de guerre pour &#224; la fois jouer le r&#244;le de victime et d'intimidateur. La ferveur nationale qui s'est d&#233;velopp&#233;e autour de cette question fournit au gouvernement chinois une arme puissante pour intimider le Japon. La Chine a d&#233;montr&#233; qu'elle &#233;tait pr&#234;te &#224; faire usage des m&#233;dias, manifestations et menaces diplomatiques pour que le Japon lui accorde tous les &#233;gards qui lui sont dus. Ainsi, la Chine peut ais&#233;ment souligner le contraste entre son pass&#233; de victimes et son pr&#233;sent de puissante nation en plein essor qui refuse toute nouvelle forme de domination. Toutefois, l'&#233;quilibre reste incertain, et les r&#233;actions du peuple, diff&#233;rentes de celles des autorit&#233;s, peuvent s'av&#233;rer source de probl&#232;mes. Les &#233;tudiants chinois ont prouv&#233; leur volont&#233; d'utiliser leur ressentiment vis-&#224;-vis du Japon comme base &#224; leurs revendications anti-gouvernementales. En 1985, cela commen&#231;a par des protestations de faibles envergures, suivies un an plus tard par des manifestations plus importantes pour finalement aboutir aux &#233;v&#233;nements de la place Tiananmen, en mai 1989, montr&#233;s sur les &#233;crans de t&#233;l&#233;vision du monde entier. Les leaders du r&#233;gime chinois savaient pertinemment que le mouvement &#233;tudiant s'inscrivait dans la lign&#233;e du mouvement du 4 mai. D&#232;s 1919, les activistes du 4 mai avaient d&#233;nonc&#233; l'imp&#233;rialisme japonais et la corruption, r&#233;clamant la d&#233;mission de trois ministres incapables de s'opposer &#224; une clause du trait&#233; de Versailles attribuant au Japon les territoires du Shandong qui &#233;taient jusqu'alors sous le contr&#244;le de l'Allemagne. En 1921, le mouvement du 4 mai avait &#233;galement ouvert la voie &#224; la cr&#233;ation du Parti communiste chinois qui, jusqu'&#224; sa prise du pouvoir, en 1949, a souvent tir&#233; b&#233;n&#233;fice du mouvement. Toutefois, depuis les ann&#233;es 80, les &#233;tudiants, qui d&#233;noncent la forte charge politique des comm&#233;morations, posent un redoutable d&#233;fi au gouvernement en m&#234;lant sentiments anti-japonais et col&#232;re contre la corruption de l'&#233;tat. La m&#233;moire de la guerre est une construction id&#233;ologique au service d'int&#233;r&#234;ts politiques. Les nations modernes constituent des communaut&#233;s qui ont la langue pour seul point commun dans leurs d&#233;bats. Il convient donc de ne jamais envisager en bloc ce que les nations pensent et croient. Les tentatives des r&#233;visionnistes japonais de nier ou de minimiser l'inhumanit&#233; des massacres de Nankin n'ont pas seulement conduit &#224; des critiques, de part le monde, multipliant les comptes-rendus de la cruaut&#233; des &#233;v&#233;nements, mais elles ont aussi encourag&#233; des historiens japonais &#224; &#233;tudier plus en d&#233;tails les atrocit&#233;s commises par le Japon durant la guerre. Tandis que dans le domaine de l'&#233;ducation, la censure touche les manuels scolaires, l'historien japonais, Icnaga Saburo, a engag&#233; une longue bataille juridique et remport&#233; le soutien de milliers de sympathisants japonais qui luttent courageusement contre les amn&#233;sies du syst&#232;me &#233;ducatif. Le Guomindang qui avait combattu le Japon est un parti qui n'est plus au pouvoir &#224; Taiwan. Quant au Parti communiste, y compris dans ses comm&#233;morations du massacre, il ne peut aspirer &#224; un discours de mobilisation patriotique sans courir le risque de troubles et d'effets inverses &#224; ceux recherch&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II. Excuses nombreuses et d&#233;nis constants&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Accuser le Japon de n'avoir jamais pr&#233;sent&#233; d'excuses n'a aucun sens. Une simple recherche sur Internet montre que depuis les ann&#233;es 70, l'empereur Hirohito, de nombreux Premiers ministres et des secr&#233;taires d'Etat se sont de nombreuses fois excus&#233;s aupr&#232;s de la Chine, de la Cor&#233;e et d'autres pays asiatiques. Toutefois, le n&#233;gationnisme demeure populaire. Le ministre de l'Education, Fujio Masayuki, fervent d&#233;fenseur de la th&#232;se visant &#224; disculper le Japon d'exactions commises durant la guerre, a d&#233;clar&#233; en 1986 que le massacre ne constituait q'une &#171; partie de l'histoire &#187; et que le proc&#232;s de Tokyo avait &#233;t&#233; &#171; une revanche raciale &#187;. Okuno Seisuke, jeune membre du conseil d'Etat, en visite au sanctuaire de Yasukuni, en 1988, a pour sa part consid&#233;r&#233; que le Japon n'avait pas &#233;t&#233; le seul agresseur et qu'il n'avait d'ailleurs exist&#233; aucune intention d'agression. Des mots tels que &#171; viol &#187; et &#171; agression &#187; &#233;taient bannis des manuels scolaires. Les Japonais qui avaient le courage d'enqu&#234;ter sur les atrocit&#233;s commises par le Japon durant la guerre &#233;taient sans cesse attaqu&#233;s et leurs travaux accus&#233;s de r&#233;pandre &#171; la propagande ennemie &#187;. Un journal de guerre a &#233;t&#233; d&#233;couvert dont la publication &#233;tait pleine d'erreurs intentionnelles afin de falsifier le document original. Les anciens soldats qui se sont excus&#233;s publiquement pour leur r&#244;le dans le massacre de Nankin ont fait l'objet de critiques virulentes et de menaces de mort. Motoshima Hitoshi, l'ancien maire de Nagasaki, qui en 1988 a dit reconna&#238;tre les responsabilit&#233;s de l'empereur durant la guerre, a &#233;t&#233; harcel&#233; et bless&#233; par balle lors d'une tentative d'assassinat. Comme l'a soulign&#233; Iris Chang, il s'agit d'atrocit&#233;s r&#233;it&#233;r&#233;es, non pas pour enterrer les victimes comme ce fut le cas en 1937, mais pour les enfouir dans le n&#233;ant de l'histoire. Ces mesures r&#233;visionnistes, en plus de provoquer des crises diplomatiques, ont jet&#233; le discr&#233;dit sur les excuses officielles fr&#233;quemment pr&#233;sent&#233;es par le Japon, celles-ci &#233;tant jug&#233;es hypocrites et d&#233;cevantes, synonymes de simulacre, de calcul et de rituel vid&#233; de sens. Les Premiers ministres japonais ont pr&#233;sent&#233; des &#171; excuses sinc&#232;res &#187;. Il y eut &#233;galement des n&#233;gociations officielles s&#233;rieuses en vue d'un processus de r&#233;conciliation favorable &#224; une normalisation des rapports entre gouvernements. Comme toujours dans le domaine de la politique, la langue du pardon &#233;tait tout sauf d&#233;sint&#233;ress&#233;e. Pour tous ceux qui restent fiers de leur &#171; histoire nationale &#187;, qui passent sous silence tout incident susceptible de ternir leur vision id&#233;ale du Japon, il n'a bien &#233;videmment jamais &#233;t&#233; question de demander pardon, de reconna&#238;tre les fautes pass&#233;es ni de manifester le moindre signe de repentir. Sur la sc&#232;ne diplomatique de l'Asie de l'Est, excuse rituelle et d&#233;ni historique, orchestr&#233;s simultan&#233;ment, servent des objectifs politiques contradictoires. D'un c&#244;t&#233;, les excuses officielles r&#233;p&#233;t&#233;es visent &#224; la r&#233;conciliation entre &#233;tats et au r&#233;tablissement de relations normales. D'un autre c&#244;t&#233;, le d&#233;ni constant des crimes de guerre vise &#224; renforcer l'identit&#233; et la fiert&#233; nationales. La souverainet&#233; de l'&#233;tat nation continue de dominer le th&#233;&#226;tre du repentir et de pardon. Elle reste aussi profond&#233;ment ancr&#233;e qu'elle monopolise, de nos jours, la violence l&#233;gitime, la police, les arm&#233;es et le droit de d&#233;clencher des hostilit&#233;s. Il reste difficile d'imaginer, comme l'a r&#234;v&#233; Derrida, un pardon digne de ce nom, non conditionn&#233; par les int&#233;r&#234;ts de l'&#233;tat nation et sa souverainet&#233;. En Asie de l'Est, o&#249; les aspirations nationalistes sont fortes, ce r&#234;ve semble encore plus lointain. Dans ce cas pr&#233;cis, c'est une t&#226;che difficile que de lib&#233;rer la m&#233;moire collective et l'historiographie des int&#233;r&#234;ts dominants de l'&#233;tat qui fonctionnent au gr&#233; des sempiternels lieux de m&#233;moire, comm&#233;morations, manuels scolaires, voire travaux universitaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;III. &lt;i&gt;Jus pos bellum&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le contexte d'une &#171; nouvelle &#232;re d'intervention humanitaire &#187; et de terrorisme international, la th&#233;orie de la &#171; guerre juste &#187; a b&#233;n&#233;fici&#233; d'une r&#233;habilitation. Comme l'a montr&#233; Noam Chomsky, en 2002, le New York Time s'est fait le porte-parole du consensus occidental en pr&#233;sentant &#171; les bombardements en Afghanistan comme une guerre juste &#187;. Comme le soulignent Michael Hardt et Antonio Negri, la r&#233;cup&#233;ration de l'ancienne conception de &#171; guerre juste &#187; remonte &#224; la guerre froide o&#249; elle avait servi de base &#224; la politique de limitation de l'expansion du communisme d&#233;fendue par le politologue George Kennan aupr&#232;s d'Henry Kissinger. La guerre froide &#233;tait alors con&#231;ue comme une guerre juste dans la mesure o&#249; elle permettait d'endiguer la menace sovi&#233;tique. La guerre juste devint alors une justification morale en vue de maintenir un statut permanent d'ordre mondial et l'id&#233;e de justice de la guerre froide fournit un pr&#233;texte aux guerres imp&#233;rialistes actuelles. En 1991, la guerre du Golf avait pour projet de cr&#233;er &#171; un nouvel ordre mondial &#187;. La politique de l'administration Clinton pour le maintien de la paix et la guerre humanitaire a conduit &#224; un nouvel ordre politique dans les Balkans. La guerre contre le terrorisme, lanc&#233;e apr&#232;s les attaques du 11 septembre, a fait appara&#238;tre la fonction constitutive ainsi que la port&#233;e de la guerre dans l'ordre mondial. Depuis le 17e si&#232;cle, les penseurs politiques europ&#233;ens se sont efforc&#233;s de bannir le concept de guerre juste, r&#233;pandu tout au long du Moyen &#226;ge - tout particuli&#232;rement durant les croisades et les guerres de religion -, et que Grotius a d&#233;fini en ces termes : &#171; La justice n'appartient pas au concept moderne de guerre &#187;. L'intention &#233;tait de s&#233;parer la guerre de domaines tels que la morale et la religion. N&#233;anmoins, les guerres &#171; justes &#187; de la fin du 20e si&#232;cle et d&#233;but du 21e se font l'&#233;cho implicite et explicite des anciennes guerres de religion. Dans le contexte de guerre contre le terrorisme et de diverses op&#233;rations militaires men&#233;es au nom des droits de l'homme, le concept de &#171; guerre juste &#187; est r&#233;apparu dans les discours de politiciens, de journalistes et d'intellectuels. Dor&#233;navant, toute l'humanit&#233; est ainsi, en principe, unie face &#224; des pratiques et &#224; des concepts abstraits tels que le terrorisme. Qui plus est, &#171; l'ennemi &#187;, de plus en plus indiscernable en tant que menace interne, conduit &#224; la criminalisation de diff&#233;rentes formes sociales de contestation et de r&#233;sistance. Traditionnellement, la guerre juste s'articule autour de deux points : &lt;i&gt;jus ad bellum&lt;/i&gt;, le droit d'entrer en guerre, et &lt;i&gt;jus in bello&lt;/i&gt;, le droit propre &#224; la conduite de la guerre. Pendant tr&#232;s longtemps, rien de plus n'a &#233;t&#233; dit sur la phase terminale de la guerre en terme de fin des hostilit&#233;s et de retour &#224; la paix. Toutefois, r&#233;cemment, un int&#233;r&#234;t pour la justice d'apr&#232;s guerre, &lt;i&gt;jus post bellum&lt;/i&gt;, est apparu. Ce regain d'int&#233;r&#234;t a, semble-t-il, conduit &#224; de nombreux conflits destructeurs : guerre du Golf en 1991, guerres civiles en Somalie (1992-1994), Bosnie (1992-1995) et Rwanda (1994-1995). En r&#233;ponse aux conflits en Bosnie et au Rwanda, les Nations unies ont cr&#233;&#233;, &#224; La Haye, le premier tribunal p&#233;nal international pour crimes de guerre depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. A Bagdad, le tribunal sp&#233;cial irakien pour crimes contre l'humanit&#233; a suscit&#233; autant d'int&#233;r&#234;t que celui de tribunal de Nuremberg, l'attention &#233;tant &#224; nouveau focalis&#233;e sur ce qui est permis ou non en temps de guerre et de conflit civil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;IV. Recherche de la v&#233;rit&#233; ou justice des vainqueurs ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En prenant les proc&#232;s de Nuremberg et de Tokyo pour mod&#232;les, les intellectuels progressistes soutiennent que les tribunaux internationaux construisent une paix durable en, premi&#232;rement, &#233;liminant les leaders ennemis ; deuxi&#232;mement, traquant les criminels de guerre ; troisi&#232;mement, r&#233;habilitant les anciens pays ennemis ; quatri&#232;mement, attribuant la responsabilit&#233; d'atrocit&#233;s &#224; des individus et non pas &#224; l'ensemble du groupe ethnique ; et pour finir, recherchant la v&#233;rit&#233; sur les atrocit&#233;s commises en temps de guerre. Parmi ces cinq arguments, &#171; la recherche de la v&#233;rit&#233; &#187; a &#233;t&#233; la moins controvers&#233;e, la reconnaissance officielle des faits &#233;tant jug&#233;e capitale dans toute proc&#233;dure judiciaire. Au proc&#232;s de Nuremberg, un dossier de plus de cinq millions de pages a &#233;t&#233; constitu&#233;, publi&#233; plus tard en onze volumes d'actes judiciaires et vingt-deux de poursuites. Au proc&#232;s de Tokyo, trente milles pages de preuves ont &#233;galement &#233;t&#233; rassembl&#233;es. On peut &#171; d&#233;battre autant que l'on voudra sur la justice du proc&#232;s de Nuremberg, mais du point de vue de l'historien, on se trouve confront&#233; &#224; des sentences sans fondement &#187;. En l'absence de preuves fond&#233;es, terrain propice aux d&#233;nis des atrocit&#233;s commises, les tribunaux pour crimes de guerre ne sont pas en mesure de faire taire de tels arguments et leurs sentences peuvent &#234;tre per&#231;ues comme la simple justice des vainqueurs. C'est bien ce qu'a dit Hermann G&#246;ring, depuis sa prison, pour commenter son acte d'accusation : &#171; Le vainqueur sera toujours le juge et le vaincu l'accus&#233; &#187;. Le chef paramilitaire serbe, Zeljko Raznatovic, a quant &#224; lui d&#233;clar&#233; : &#171; Je me rendrai au tribunal pour crimes de guerre quand les Am&#233;ricains seront jug&#233;s pour Hiroshima, Nagasaki, le Vietnam, le Cambodge et Panama ! &#187; Des vainqueurs peuvent &#233;galement tenir des propos similaires. Ainsi le g&#233;n&#233;ral Curtis LeMay, qui avait pris pour cible des dizaines de villes japonaises et particip&#233; aux attaques &#224; la bombe incendiaire sur Tokyo a reconnu : &#171; Je suppose que si j'avais perdu la guerre, j'aurais &#233;t&#233; traduit en justice comme criminel de guerre &#187;. R&#233;cemment, le sp&#233;cialiste en droit international, Richard Falk, a trouv&#233; &#171; ind&#233;niable &#187; que la guerre en Irak &#233;tait un &#171; crime contre la paix pour lequel les leaders allemands avaient &#233;t&#233; accus&#233;s, poursuivis en justice et punis au proc&#232;s de Nuremberg &#187;. En 1954, l'historien britannique, A.J.P Taylor a fait la remarque suivante : &#171; Je ne comprends absolument pas ce qui signifie la culpabilit&#233; ou l'innocence en temps de guerre. Dans un monde o&#249; chaque &#233;tat souverain veille avant tout &#224; ses propres int&#233;r&#234;ts, il peut tout au plus &#234;tre critiqu&#233; pour erreur, mais pas pour crime &#187;. Taylor a &#233;galement sugg&#233;r&#233; que la moralisation de la guerre a rendu les conflits encore plus brutaux : &#171; Les plans de guerre de Bismarck ont tu&#233; des milliers de personnes tandis que les guerres juste du 20e si&#232;cle ont fait des millions de morts &#187;. Sous ces crit&#232;res moraux, qui engendrent des crimes de guerre incompr&#233;hensibles aux yeux de Taylor, c'est bien d'un &#171; nouvel ordre mondial &#187; dont il s'agit. Dans &lt;i&gt;Le Nomos de la terre&lt;/i&gt;, publi&#233; en 1950, Carl Schmitt fut peut-&#234;tre le premier &#224; analyser &#171; la transformation du sens donn&#233; &#224; la guerre &#187; entre 1914 et 1945, avec la vision &#171; d'un nouvel ordre mondial &#187; se profilant &#224; l'horizon. En ao&#251;t 1914, la Premi&#232;re Guerre mondiale d&#233;buta comme une guerre classique, les puissances bellig&#233;rantes se consid&#233;rant comme aussi souveraines et l&#233;gitimes les unes que les autres. C'est d'ailleurs ainsi qu'elles &#233;taient reconnues par les lois internationales : &lt;i&gt;justi hostes&lt;/i&gt; dans le sens de &lt;i&gt;jus publicum Europaeum&lt;/i&gt;. Selon les lois internationales europ&#233;ennes, l'agression n'&#233;tait pas encore passible d'accusation pour crime. Par &#171; crimes de guerre &#187; on entendait alors des crimes commis pendant les hostilit&#233;s, soit des infractions qui avaient eu lieu en temps de guerre, jus in bello. Toutefois, en 1919, deux articles du Trait&#233; de Versailles annon&#231;aient un changement : l'article 227, accusait l'ancien Kaiser, Wilhelm II, et l'article 231, reconnaissait l'Allemagne responsable de la guerre d'agression et des dommages subis par les gouvernements alli&#233;s. En 1924, le Protocole de Gen&#232;ve pour la r&#233;solution pacifique des conflits internationaux contenait une d&#233;claration selon laquelle la guerre d'agression constituait, pour la premi&#232;re fois de mani&#232;re aussi explicite en Europe, un crime international. Comme l'a soulign&#233; Schmitt, dans le chaos que connut l'Europe entre 1919 et 1939, le dilemme entre la clause juridique du protocole de Gen&#232;vre condamnant la guerre et la question des motifs de guerre, tels que le r&#233;armement et la s&#233;curit&#233;, ne fit que s'aggraver. En fait, de 1919 &#224; 1939, tous les efforts pour &#233;carter les menaces de guerre en les criminalisant furent r&#233;duits &#224; n&#233;ant. Toutefois, en 1945, quand les Etats-Unis et l'URSS se mirent &#224; dominer des &#233;tats europ&#233;ens, ils se mirent d'accord et la criminalisation commen&#231;a. Ce contexte historique permet de mieux saisir les querelles que suscitent certaines formes de d&#233;nis. Tout d'abord, la perception des tribunaux pour crimes de guerre selon laquelle leur objectif est moins la recherche de la v&#233;rit&#233; qu'un proc&#232;s spectaculaire des vainqueurs. A titre d'exemples, David Irving a soutenu qu'Hitler avait &#233;t&#233; caricatur&#233;, ceci d&#232;s le proc&#232;s de Nuremberg o&#249; toutes les responsabilit&#233;s lui avaient &#233;t&#233; attribu&#233;es. Selon Irving, &#171; ces caricatures ont d&#232;s lors brouill&#233; l'&#233;criture de l'histoire &#187;. Au Japon, le philosophe Ueyama Shunpei, s'en est pris &#224; la version officielle de la guerre, version v&#233;hicul&#233;e par les m&#233;dias et les Etats-Unis pour justifier la conduite des Alli&#233;s. Selon Ueyama, la guerre ne fut pas seulement une guerre comme une autre dont le but ultime aurait &#233;t&#233; la sauvegarde des int&#233;r&#234;ts nationaux. A ses yeux, un &#233;tat souverain ne peut pas en juger un autre et il exprime de s&#233;rieux doutes quant &#224; la justice rendue au proc&#232;s de Tokyo &#224; la lumi&#232;re de l'implication des forces alli&#233;es dans les guerres de Cor&#233;e, d'Alg&#233;rie et de Suez. Le romancier, Hayashi Fusao, a publi&#233; une s&#233;rie d'articles intitul&#233;s, &#171; Th&#232;se sur la grande guerre en Asie de l'Est &#187;, dans lesquels il consid&#232;re que le tribunal de Tokyo n'&#233;tait qu'un acte de vengeance des vainqueurs, qu'il n'avait rien &#224; voir avec la &#171; justice &#187;, &#171; l'humanit&#233; &#187; ou la &#171; civilisation &#187;, que la guerre n'avait pas &#233;t&#233; une guerre d'agression men&#233;e par le Japon, comme le tribunal l'avait pr&#233;tendu, qu'il s'agissait plut&#244;t d'une &#171; guerre de cent ans &#187; contre les agresseurs occidentaux. Tanaka Masaaki, l'ancien secr&#233;taire du g&#233;n&#233;ral Matsui Iwane, condamn&#233; &#224; mort au proc&#232;s de Tokyo pour son r&#244;le de commandant en chef durant les massacres de Nankin, a &#233;crit dans La Fabrication des massacres de Nankin, ouvrage publi&#233; en 1984, qu'il n'y avait pas eu de tueries aveugles &#224; Nankin et que les pr&#233;tendus massacres avaient &#233;t&#233; fabriqu&#233;s de toute pi&#232;ce par la propagande du proc&#232;s de Tokyo et celle du gouvernement chinois. A ceux qui croient &#224; la r&#233;alit&#233; des massacres de Nankin, l'ouvrage objecte qu'ils &#171; ignorent que le tribunal n'a fait que rendre la justice des vainqueurs et que son but &#233;tait de prouver de mani&#232;re unilat&#233;rale et artificielle l'inhumanit&#233; et la cruaut&#233; de l'arm&#233;e japonaise, overlook the facts that perjury laws were not applied to the Trial &#187;. Fujioka Nobukatsu, professeur &#224; l'universit&#233; de Tokyo, a cr&#233;&#233; un groupe de recherches historiques dont le premier objectif &#233;tait de r&#233;crire &#171; l'histoire du proc&#232;s de Tokyo &#187; qui, &#224; ses yeux, diabolise le pass&#233; imp&#233;rial du Japon. Les exemples de ce type sont nombreux et d&#233;montrent que le proc&#232;s de Tokyo reste hautement contest&#233;. Selon les n&#233;gationnistes, la v&#233;rit&#233; n'a pas &#233;t&#233; rendue et seul le pass&#233; imp&#233;rial du Japon a fait l'objet d'une diabolisation. Selon eux, le tribunal &#233;tait &#224; la fois injustice et ill&#233;gitime, nul et non avenu en terme de droit international, ne relevant pas d'une juridiction &#224; m&#234;me de juger les chefs de guerre pour des motifs, in&#233;dits jusqu'en 1945, de crime contre la paix et de crime contre l'humanit&#233;. Ils soutiennent que le tribunal a r&#233;ussi &#224; imposer au Japon une &#171; version am&#233;ricaine &#187; de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, qu'il a &#171; lav&#233; le cerveau &#187; des Japonais pour les amener &#224; penser que leur pays avait men&#233; une guerre d'agression et pour saper la fiert&#233; nationale. Les querelles pouvaient ainsi se poursuivre ind&#233;finiment. Rien n'est plus incertain que la &#8220;v&#233;rit&#233;&#8221; rendue par des tribunaux pour crimes de guerre. Les d&#233;bats sur et contre le n&#233;gationnisme ne peuvent se r&#233;soudre par des sentences. Tandis que ces tribunaux sont contest&#233;s, ils apparaissent comme l'invention des vainqueurs &#224; qui revient le droit de juger, de condamner comme d'innocenter. Une difficult&#233; soulign&#233;e par Derrida : chaque fois que le pardon est prononc&#233;, cela suppose un pouvoir souverain, pouvoir n&#233;cessaire pour intenter un proc&#232;s et condamner, &#233;ventuellement acquitter, amnistier ou pardonner. Les n&#233;gationnistes qui contestent ce pouvoir souverain surench&#233;rissent avec un autre id&#233;al de souverainet&#233;. L'id&#233;al de l'absolue souverainet&#233; des &#233;tats nations, tout comme la loi internationale qui pr&#233;valut en Europe jusqu'&#224; la fin de la Premi&#232;re Guerre mondiale et pour laquelle Schmitt &#233;crivit un requiem en 1950, ont finalement trouv&#233; leurs plus virulents d&#233;fenseurs dans le camp des n&#233;gationnistes du 21e si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;V. Un &#171; d&#233;ni officiel &#187; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme Derrida l'a remarqu&#233;, &#171; ce qui rend le pardon insupportable ou odieux, voire obsc&#232;ne, est l'affirmation de la souverainet&#233;. Il s'adresse alors le plus souvent de haut en bas, confirmant sa propre libert&#233; ou assumant le pouvoir de pardonner en tant que victime ou en son nom &#187;. Par cons&#233;quent, le pouvoir qui autorise le pardon peut priver la victime de son droit de parole. En Asie de l'Est, apr&#232;s 1945, tout du moins &#224; Taiwan, en Cor&#233;e et en Chine, o&#249; eurent lieu des guerres civiles et de s&#233;v&#232;res r&#233;pressions, la situation a &#233;t&#233; d'autant plus insupportable que les autorit&#233;s qui ont n&#233;goci&#233; le pardon en vue de r&#233;conciliations internationales sont celles-l&#224; m&#234;mes qui se rendirent coupables de meurtres odieux envers leurs concitoyens : &#224; Taiwan, il y eut la r&#233;pression du mouvement du 28 f&#233;vrier 1947 ; en Cor&#233;e du Sud, les massacres de Gwangju du 18 au 27 mai 1980, et en Chine, le 4 juin 1989, le massacre de Tiananmen. Jusqu'&#224; la &#171; r&#233;conciliation nationale &#187;, par un jugement r&#233;vis&#233;, normalement accompagn&#233; d'un changement de r&#233;gime, les exactions commises par le pouvoir souverain &#233;taient consid&#233;r&#233;es comme des mesures n&#233;cessaires maintien de la s&#233;curit&#233; nationale. Leurs victimes se voyaient criminalis&#233;es, consid&#233;r&#233;es comme des hors-la-loi ou des contre-r&#233;volutionnaires dont les t&#233;moignages ne pouvaient circuler librement ni influencer la m&#233;moire collective. En d'autres termes, tandis que pays asiatiques condamnent l'&#233;tat japonais pour n'avoir pas exprim&#233; de remords sinc&#232;res, bon nombre d'entre eux agissent de la m&#234;me fa&#231;on en camouflant les atrocit&#233;s inflig&#233;es &#224; leur propre peuple, faisant taire toute voix susceptible de porter pr&#233;judice au r&#233;gime, de corrompre la fiert&#233; nationale ou la tradition r&#233;volutionnaire. Pire, comme cela s'est produit au lendemain des massacres de Tiananmen, des tribunaux politiques ont &#233;t&#233; cr&#233;&#233;s pour faire &#171; la v&#233;rit&#233; &#187; sur des crimes dits contre-r&#233;volutionnaires. Ces &#233;v&#233;nements, longtemps occult&#233;s par les autorit&#233;s, ont fait l'objet d'une r&#233;vision politique &#224; l'issue de changements de r&#233;gimes qui, &#224; Taiwan comme en Cor&#233;e du Sud, ont marqu&#233; une avanc&#233;e d&#233;mocratique. Entre 1993 et 1997, en Cor&#233;e du Sud, deux anciens pr&#233;sidents responsables du massacre de Gwangju ont fait l'objet d'enqu&#234;te, de mise en examen, de condamnation puis d'amnistie. Le 18 mai fut d&#233;cr&#233;t&#233; jour de comm&#233;moration. A Taiwan, en 1995, le Pr&#233;sident Lee a prononc&#233; des excuses officielles pour les victimes du 28 f&#233;vrier. L'ann&#233;e suivante, cette date &#233;tait d&#233;clar&#233;e jour de comm&#233;morations nationales avec ouverture d'un m&#233;morial. La r&#233;vision historique de ces &#233;v&#233;nements a marqu&#233; une nouvelle orientation dans l'historiographie et l'industrie de la m&#233;moire. Les partis comme les politiciens, pour qui les calculs &#233;lectoraux de leurs campagnes priment plus de tout, exploitent, manipulent et simplifient les ressentiments des victimes en haines raciales dont ils peuvent tirer profit. Ceci explique les relents naus&#233;abonds et obsc&#232;nes qui pr&#233;valent dans bon nombre de r&#233;cits. A Taiwan, o&#249; l'on encourage les t&#233;moignages oraux, on assiste &#224; un floril&#232;ge de r&#233;cits diff&#233;rents qui refl&#232;tent bien la complexit&#233; des &#233;v&#233;nements pass&#233;s. Toutefois, dans le cadre id&#233;ologique de leur publication, ces t&#233;moignages, le plus souvent r&#233;duits &#224; de r&#233;p&#233;titives accusations de complots, sont r&#233;cup&#233;r&#233;s par des partis et des politiciens plus que douteux. En Chine, le massacre de Tiananmen n'a toujours pas fait l'objet de la r&#233;vision requise. La m&#233;moire et l'histoire de l'&#233;v&#233;nement restent tabou ou soumis &#224; une stricte censure. Il est vrai que les &#233;v&#233;nements du 4 juin sont loin d'&#234;tre le seul &#233;pisode de l'histoire banni de la m&#233;moire par le r&#233;gime de Beijing. La p&#233;riode noire de la r&#233;volution culturelle de 1965-1976, bien qu'elle ait donn&#233; lieu au proc&#232;s de la bande des quatre, dans les ann&#233;es 1980, a seulement conduit &#224; l'inculpation d'un petit groupe de responsables, sans r&#233;v&#233;ler l'ampleur des actes de barbarie et des crimes contre l'humanit&#233;. Une enqu&#234;te sur cette sombre p&#233;riode, correctement men&#233;e, ne manquerait pas de mettre en cause le leadership du Parti. De part et d'autre du d&#233;troit de Taiwan, la guerre civile entre les communistes et le Guomintang chinois a scind&#233; la m&#233;moire collective en deux camps. Les deux r&#233;gimes se sont appuy&#233;s sur leur propre version de l'histoire de la Chine qui, depuis la scission de 1927, a conduit &#224; des d&#233;nis historiques mutuels qui, sous la forme d'une guerre civile inachev&#233;e, pourrait caract&#233;riser une forme particuli&#232;re de r&#233;visionnisme. La guerre civile et la r&#233;volution chinoise des trois premiers quarts du 20e si&#232;cle permettent tr&#232;s difficilement de penser en termes de pardon et de justice. Pourtant, des meurtres organis&#233;s de grande envergure ont constitu&#233; des r&#233;volutions &#171; l&#233;gitimes &#187;, voire des &#171; lib&#233;rations &#187;. Dans ce cas, nous c&#233;l&#233;brons et comm&#233;morons les &#233;v&#233;nements sans exprimer de remords pour les exc&#232;s de violence. Derrida a sugg&#233;r&#233; que nous sommes tous les h&#233;ritiers d'&#233;v&#233;nements qui portent la marque ind&#233;l&#233;bile de crimes contre l'humanit&#233;. Il a bien entendu &#224; l'esprit la r&#233;volution fran&#231;aise, et il ajoute qu'elle permit &#171; l'&#233;mergence de concepts tels que les droits de l'homme ou de crimes contre l'humanit&#233; &#187;. Personnellement, je songe au trois ann&#233;es qui se sont &#233;coul&#233;es apr&#232;s la lib&#233;ration de 1949, p&#233;riode durant laquelle des millions de personnes ont &#233;t&#233; tu&#233;es lors de conflits li&#233;s aux &#171; r&#233;formes agraires &#187;, aux campagnes anti-r&#233;volutionnaires et aux purges. Pour ces victimes, peu de traces &#233;crites subsistent. La violence &#233;tait consid&#233;r&#233;e comme constitutive d'une soci&#233;t&#233; qui s'autoproclamait &#171; nouvelle &#187;. Les intellectuels n'ont pas &#233;crit pour les victimes des atrocit&#233;s commises par l'&#233;tat. Les &#233;crivains n'ont pas &#233;crit l'histoire de ceux &#224; qui personne n'a demand&#233; pardon. Ils n'apparaissent m&#234;me pas dans les discours r&#233;visionnistes. Nous devrions admettre l'argument r&#233;visionniste selon lequel les proc&#232;s pour crimes de guerre n'avaient pas les qualit&#233;s requises pour aller suffisamment loin dans leurs accusations. Ces tribunaux ont ignor&#233; les crimes commis par les vainqueurs, de m&#234;me ceux perp&#233;tu&#233;s pour des raisons politiques. En raison de ces manquements, on pourrait envisager un syst&#232;me international qui poursuivrait pour crimes de guerre aussi bien les vaincus que les vainqueurs, ceci selon des standards &#233;quivalents. Actuellement, on s'achemine vers une globalisation de l'histoire, de la m&#233;moire des crimes de guerre et des crimes d'&#233;tat. Ce mouvement, qui s'accompagne d'une dramatisation de la sc&#232;ne du repentir et du pardon, de proc&#232;s contre des crimes de guerre, n'est pas l'antith&#232;se de mouvements r&#233;visionnistes. Tous deux ont contribu&#233; &#224; ces deux th&#233;&#226;tres &#224; travers le monde. L'antith&#232;se se trouve peut-&#234;tre dans ce que Camus, dans Le T&#233;moin de la libert&#233;, en 1948, a caract&#233;ris&#233; comme &#171; l'image trompeuse de l'histoire comme abstraction &#187;, &#224; savoir une repr&#233;sentation id&#233;ologique, statistique et administrative, dans laquelle la mort devient invisible, &#171; une civilisation o&#249; le meurtre et la violence sont d&#233;j&#224; des doctrines en voie de devenir des institutions &#187; dans lesquelles &#171; les ex&#233;cutants ont obtenu le droit de devenir des administrateurs &#187;. De nos jours, de telles abstractions portent le nom de &#171; guerre propre &#187;, de &#171; guerre de lib&#233;ration &#187; (destituer un despote), de guerre &#171; pour la d&#233;mocratie &#187;, de &#171; l'humanit&#233; unie contre le terrorisme &#187; et les pouvoirs souverains s'arrogent le droit de r&#233;primer leur peuple au nom de la &#171; r&#233;volution &#187; ou de la &#171; lib&#233;ration &#187;. Une multitude de souffrances et de morts subsistent derri&#232;re les tribunaux pour crimes de guerre, la sc&#232;ne dramatis&#233;e du repentir et de pardon, de m&#234;me derri&#232;re les querelles r&#233;visionnistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Yuan-horngj CHU, Universit&#233; Chiao-tung, Taiwan&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Premi&#232;re publication : 2 d&#233;cembre 2007)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Catastrophe, progr&#232;s et technique chez Walter Benjamin</title>
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		<dc:creator>Alain Naze</dc:creator>


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&lt;p&gt;R&#233;fl&#233;chir &#224; ce que recouvre la notion de catastrophe, en l'occurrence &#224; l'occasion de la rencontre entre le vingti&#232;me anniversaire de l'accident nucl&#233;aire de Tchernobyl et l'actualit&#233; des accidents en cha&#238;ne de Fukushima au Japon, cela justifie sans peine un d&#233;tour possible par la pens&#233;e benjaminienne de la catastrophe. En effet, la question de la catastrophe, chez Benjamin, appara&#238;t li&#233;e de fa&#231;on inextricable &#224; celle de progr&#232;s, comme &#224; celle de technique, autant de notions d&#233;limitant un (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;R&#233;fl&#233;chir &#224; ce que recouvre la notion de catastrophe, en l'occurrence &#224; l'occasion de la rencontre entre le vingti&#232;me anniversaire de l'accident nucl&#233;aire de Tchernobyl et l'actualit&#233; des accidents en cha&#238;ne de Fukushima au Japon, cela justifie sans peine un d&#233;tour possible par la pens&#233;e benjaminienne de la catastrophe. En effet, la question de la catastrophe, chez Benjamin, appara&#238;t li&#233;e de fa&#231;on inextricable &#224; celle de progr&#232;s, comme &#224; celle de technique, autant de notions d&#233;limitant un cadre de r&#233;flexion effectivement en prise avec ces catastrophes nucl&#233;aires r&#233;centes. Et comme si souvent chez Benjamin, les choses sont loin d'&#234;tre simples &#8211; elles sont au moins doubles -, et la cha&#238;ne de signifiants indiqu&#233;e ne doit aucunement nous amener &#224; &#233;tablir un encha&#238;nement, qui nous conduirait directement du progr&#232;s technique &#224; la catastrophe, tant il est vrai que Benjamin se situe aux antipodes d'un discours technophobe.&lt;br class='autobr' /&gt; C'est au fond la notion m&#234;me de catastrophe qui demande &#224; &#234;tre interrog&#233;e chez lui, puisque s'il lui attribue bien le sens de d&#233;sastre, de malheur, selon le sens grec de kat&#224; (vers le bas), en revanche, si la &#171; tournure &#187;, &#171; l'issue &#187;, d&#233;sign&#233;e par le vocable grec stroph&#233;, renvoie bien &#224; la destruction, &#224; la ruine, elle contient cependant aussi l'id&#233;e d'un &#233;v&#233;nement dont la soudainet&#233; bouleverse le cours des choses. Par cons&#233;quent, si la catastrophe est bien d&#233;sastre, elle contient pourtant en elle une dimension qui pourrait bien conduire au sauvetage, &#224; condition de bouleverser le cours ordinaire des choses. Autrement dit, chez Benjamin, la catastrophe serait dans le fait que les choses continuent comme &#224; l'ordinaire, ce qu'il indique tr&#232;s nettement : &#171; Que &#8220;les choses continuent comme avant&#8221; : voil&#224; la catastrophe &#187; . Dans ces conditions, la catastrophe cesserait d'&#234;tre cette &#233;ventualit&#233; mena&#231;ante que l'avenir nous r&#233;serverait possiblement, pour devenir ce qui constitue notre situation actuelle &#8211; ce que Benjamin soutient en citant Strinberg : &#171; l'enfer n'est pas quelque chose qui nous attend, mais la vie que nous menons ici &#187; . C'est dans cette optique qu'il faudra reprendre la question de la technique, en ceci que si elle peut co&#239;ncider avec la catastrophe, ce ne serait peut-&#234;tre pas sous la forme de d&#233;sastres &#224; venir, dont elle serait grosse, mais d'un d&#233;sastre d&#233;j&#224; advenu, &#224; l'encontre duquel il s'agirait de produire un bouleversement, susceptible de d&#233;lier technique et catastrophe, au point d'op&#233;rer un nouage entre technique et bonheur. C'est donc la technique elle-m&#234;me qui s'av&#232;rerait &#234;tre double dans ces conditions, &#224; la fois &#171; poison &#187; et &#171; rem&#232;de &#187;, tel le pharmakon grec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Commen&#231;ons donc par clarifier le lien qu'effectuait Benjamin entre progr&#232;s et catastrophe, pour mieux saisir en quoi la fa&#231;on de rompre avec le progr&#232;s &#224; laquelle il travaille emprunte quelque chose &#224; la structure temporelle de la catastrophe, telle qu'on l'entend d'ordinaire.&lt;br class='autobr' /&gt; On se souvient de la neuvi&#232;me th&#232;se sur l'histoire, &#233;voquant le tableau de Klee &#171; Angelus Novus &#187;, avec cette image de l'ange au regard tourn&#233; vers le pass&#233; : &#171; L&#224; o&#249; nous appara&#238;t une cha&#238;ne d'&#233;v&#233;nements, il ne voit, lui, qu'une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les pr&#233;cipite &#224; ses pieds &#187; ; cet ange aimerait s'attarder et r&#233;veiller les morts, mais une temp&#234;te souffle, du paradis, et le pousse irr&#233;sistiblement vers l'avenir &#8211; &#171; [c]ette temp&#234;te est ce que nous appelons le progr&#232;s &#187; . Benjamin affirme bien ici que le progr&#232;s est en lui-m&#234;me catastrophe, ce qu'il faut comprendre &#224; travers l'id&#233;e qu'il ne constitue pas seulement une vision erron&#233;e de l'histoire, mais aussi, ind&#233;fectiblement, une force qui, repoussant l'ange vers l'avenir, le condamne &#224; l'impuissance : le progr&#232;s, par cons&#233;quent, loin d'&#234;tre ce en quoi les exploit&#233;s auraient &#224; placer leur espoir, est bien plut&#244;t ce qui confirme sans cesse le triomphe des ma&#238;tres, leur m&#233;pris pour le pass&#233; en souffrance. C'est le sch&#233;ma m&#234;me de &#171; l'histoire des vainqueurs &#187; qu'il dessine ainsi, la marche in&#233;luctable du progr&#232;s pi&#233;tinant sans fin l'ensemble des possibles non actualis&#233;s &#8211; et cette histoire, cette mani&#232;re de transmettre les ph&#233;nom&#232;nes serait elle-m&#234;me catastrophe pour Benjamin, en ce qu'en les c&#233;l&#233;brant comme &#171; patrimoine &#187;, elle emp&#234;che leur sauvetage, qui n&#233;cessiterait de mettre en &#233;vidence leur &#171; f&#234;lure &#187; . Autrement dit, cette monumentalisation des &#233;v&#233;nements du pass&#233; emp&#234;che que puisse appara&#238;tre quelque chose comme une faille, en laquelle des possibles non actualis&#233;s pourraient se donner &#224; entendre, et par cons&#233;quent, c'est la dimension inaccomplie de tout &#233;v&#233;nement qui dispara&#238;t ainsi in&#233;vitablement. C'est donc pour rendre justice au pass&#233; en souffrance que Benjamin en appelle &#224; prendre en compte cette &#171; pr&#233;tention &#187; que le pass&#233; fait valoir aupr&#232;s de nous . Pour ce faire, il s'agirait d'interrompre le cours de l'histoire, c'est-&#224;-dire d'interrompre la catastrophe elle-m&#234;me, et cette action, Benjamin la d&#233;signe comme une interruption de &#171; l'&#233;tat d'exception &#187; : &#171; [l]a tradition des opprim&#233;s nous enseigne que &#8220;l'&#233;tat d'exception&#8221; dans lequel nous vivons est la r&#232;gle &#187; . Si &#171; l'&#233;tat d'exception &#187; appara&#238;t &#224; Benjamin comme l'ordinaire de l'histoire, c'est parce que c'est la catastrophe elle-m&#234;me qui lui semble rien moins qu'exceptionnelle. Par cons&#233;quent, la t&#226;che de l'historien mat&#233;rialiste, qui est aussi celle des opprim&#233;s, consisterait &#224; &#171; instaurer le v&#233;ritable &#233;tat d'exception &#187; , c'est-&#224;-dire &#224; interrompre la continuit&#233; historique (l&#224; est l'instauration de l'exception), quand sa poursuite est perp&#233;tuation de &#171; l'&#233;tat d'exception &#187; propre au pouvoir, sous le joug duquel souffrent les opprim&#233;s. C'est donc le temps vide et homog&#232;ne dans lequel se perp&#233;tue la catastrophe qu'il s'agirait d'interrompre, en provoquant un v&#233;ritable &#233;tat d'exception &#8211; l'exception &#233;tant devenue la r&#232;gle, la catastrophe, l'ordinaire, l'interruption &#224; laquelle en appelle Benjamin r&#233;introduit bien quelque chose de la temporalit&#233; propre &#224; la catastrophe, classiquement entendue. Le bouleversement du cours des choses auquel il est ici fait appel permet bien qu'on nomme cette interruption &#171; la v&#233;ritable catastrophe &#187;. L&#224; est la dualit&#233; benjaminienne quant &#224; la notion de catastrophe, qu'il fallait &#233;tablir avant de pouvoir aller plus loin, et d'envisager le rapport entre catastrophe et technique.&lt;br class='autobr' /&gt; Dans le cadre des th&#232;ses sur l'histoire, Benjamin insiste bien sur le fait que la notion de progr&#232;s constitue un alli&#233; du fascisme triomphant des ann&#233;es trente, &#224; la fois parce que la conception de l'histoire selon ce prisme incite &#224; ne voir dans le fascisme qu'une forme historique aberrante (et donc &#224; ne pas prendre au s&#233;rieux le fascisme, donc &#224; mal le combattre), mais aussi parce que la conception fasciste de la technique ne peut pas &#234;tre valablement combattue par la social-d&#233;mocratie, tout simplement parce qu'elle partage largement les pr&#233;misses de cette pens&#233;e fasciste de la technique. Ce point est essentiel, parce qu'il permet d'envisager un v&#233;ritable progr&#232;s technique (selon Benjamin) et un progr&#232;s technique seulement apparent, qui constituerait en fait une forme de r&#233;gression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est en effet dans le cadre d'une critique de la conception social-d&#233;mocrate du travail que Benjamin nous livre ce qu'il consid&#232;re constituer le fond de la conception social-d&#233;mocrate de la technique &#8211; et l'absence d'&#233;cart entre cette conception et celle qu'en forme le fascisme permet de saisir quelque chose de la continuit&#233; ininterrompue de la catastrophe, dont on parlait. Sous ce rapport, le fascisme ne ferait pas exception, mais s'inscrirait dans le cadre de la conception ordinaire de la technique, et c'est donc Benjamin qui en appellerait &#224; un &#233;tat d'exception, consistant, en l'esp&#232;ce, &#224; modifier radicalement le rapport entre la technique et la nature. C'est dans ce sens qu'on peut comprendre en quoi Benjamin s'oppose farouchement au progr&#232;s, tout en croyant au progr&#232;s technique &#8211; c'est que ce qu'il consid&#232;re comme un v&#233;ritable progr&#232;s technique s'enracine dans une pens&#233;e du v&#233;ritable &#233;tat d'exception, c'est-&#224;-dire dans une pens&#233;e &#224; l'abri de la croyance en une histoire comme marche progressive in&#233;luctable &#224; l'int&#233;rieur d'un temps vide et homog&#232;ne. Voyons cela de plus pr&#232;s.&lt;br class='autobr' /&gt; C'est dans le cadre de la onzi&#232;me th&#232;se sur l'histoire que Benjamin &#233;voque le &#171; conformisme &#187; propre au mouvement social-d&#233;mocrate, et qui consiste essentiellement &#224; &#171; nager dans le sens du courant &#187;, dont la &#171; pente &#187; serait fournie par &#171; le d&#233;veloppement de la technique &#187; - la conception social-d&#233;mocrate du travail en d&#233;coulerait, qui fait du &#171; travail industriel &#187; en tant que tel &#171; un acte politique &#187;, sous le seul pr&#233;texte qu'il s'inscrirait &#171; dans le cours du progr&#232;s technique &#187; . Exacerb&#233;e chez un Josef Dietzgen, cette tendance en vient &#224; faire du travail &#171; le Messie des temps modernes &#187; . La critique benjaminienne de cette conception est capitale pour le lien qu'elle &#233;tablit entre conceptions social-d&#233;mocrate et fasciste de la technique : &#171; Cette conception du travail, caract&#233;ristique d'un marxisme vulgaire, ne prend gu&#232;re la peine de se demander en quoi les biens produits profitent aux travailleurs eux-m&#234;mes, tant qu'ils ne peuvent en disposer. Elle n'envisage que les progr&#232;s de la ma&#238;trise sur la nature, non les r&#233;gressions de la soci&#233;t&#233;. Elle pr&#233;sente d&#233;j&#224; les traits technocratiques qu'on rencontrera plus tard dans le fascisme. Notamment une approche de la nature qui rompt sinistrement avec les utopies socialistes d'avant 1848 &#187; . Ainsi, la conception social-d&#233;mocrate de la technique est apparent&#233;e aux conceptions fascistes par ce trait commun, qui consiste &#224; n'envisager de progr&#232;s techniques que sous l'angle d'une ma&#238;trise croissante de la nature &#8211; pour les sociaux-d&#233;mocrates, l'exploitation de la nature par les hommes est oppos&#233;e &#224; l'exploitation des travailleurs, comme si les deux ne pouvaient aller de pair. On sait que Benjamin distinguait entre une &#171; premi&#232;re technique &#187; (visant &#224; une ma&#238;trise des forces naturelles) et une &#171; seconde technique &#187; (&#171; exige[ant] que les forces sociales &#233;l&#233;mentaires soient subjugu&#233;es pour que puisse s'&#233;tablir un jeu harmonien entre les forces naturelles et l'homme &#187; ), mais soit qu'il envisage que cette technique, par son aspect imitatif, notamment dans l'art, parach&#232;ve la nature , soit qu'il consid&#232;re, dans le cas de la seconde technique, que celle-ci doit se placer, en en passant aussi par l'art, au service d'une &#171; innervation humaine &#187; , dans les deux cas, la technique se r&#233;v&#232;le capable d'un rapport &#224; la nature qui ne soit pas de simple ma&#238;trise et d'exploitation. Dans un texte plus ancien, de 1930, consacr&#233; aux &#171; Th&#233;ories du fascisme allemand &#187;, Benjamin va m&#234;me jusqu'&#224; &#233;crire que &#171; [la technique] &#233;tait [&#8230;] la force qui aurait pu faire acc&#233;der la nature au langage &#187;, quand au lieu de cela, &#171; elle modela [&#8230;] le visage apocalyptique de la nature, la r&#233;duisit au silence &#187; . Par cons&#233;quent, la technique pr&#233;senterait elle-m&#234;me un double visage, celui d'une puissance de destruction de la nature et des hommes, comme celui d'une puissance d'accouchement de la nature, ou du moins d'une puissance capable de participer &#224; l'av&#232;nement d'un rapport &#171; harmonien &#187; entre les hommes et la nature. Le texte de Benjamin de 1916, sur le langage, insistait bien sur le fait que si les choses avaient leur langage, la nature, elle, &#233;tait r&#233;duite au silence depuis la chute hors de la langue bab&#233;lienne, ou plus exactement qu'une oreille attentive ne pourrait rien entendre de plus que la plainte de la nature &#8211; &#171; C'est parce qu'elle est muette que la nature est en deuil &#187; . Sous ce rapport, la technique est investie d'une immense puissance r&#233;demptrice, susceptible d'arracher la nature &#224; sa tristesse, li&#233;e cependant &#224; un danger extr&#234;me consistant &#224; blesser mortellement cette nature &#8211; c'est l&#224; qu'appara&#238;t la double face de la technique chez Benjamin, sa dimension de pharmakon, susceptible &#224; la fois de sauver comme de tuer. Et Benjamin va m&#234;me jusqu'&#224; consid&#233;rer qu'il y aurait une proximit&#233; entre la chance de salut et le risque de destruction ultime, comme Heidegger pourra reprendre la formule h&#244;lderlinienne rapprochant le &#171; p&#233;ril &#187; et &#171; ce qui sauve &#187;, puisque dans ce texte de 1930 d&#233;j&#224; cit&#233;, sur le fascisme allemand, Benjamin &#233;crit : &#171; La guerre [&#8230;] n'est en r&#233;alit&#233; rien d'autre que ceci : l'unique, l'effrayante et derni&#232;re chance que nous ayons de corriger l'incapacit&#233; des peuples &#224; ordonner leurs rapports mutuels conform&#233;ment &#224; la relation qu'ils instaurent, par la technique, avec la nature &#187; . On retrouve ici, &#224; travers cette notion de correction &#224; apporter, l'id&#233;e d'une modification utile du cours des choses, pour sortir de la catastrophe : l'exception, ce n'est donc pas la catastrophe, puisqu'elle est continue (ici sous les formes variables des fonctions qu'on attribue &#224; la technique, des sociaux-d&#233;mocrates aux fascistes), mais l'interruption de cette catastrophe (consistant en l'occurrence &#224; renverser le rapport entre la technique et la nature, au point de faire de la premi&#232;re un alli&#233; de la seconde). &lt;br class='autobr' /&gt; Il nous reste &#224; pr&#233;sent &#224; approcher de plus pr&#232;s la catastrophe lorsqu'elle porte le nom de fascisme, et qu'elle s'enracine dans une conception mythifi&#233;e de la technique, de fa&#231;on &#224; pouvoir juger de ce que notre &#233;poque partage encore, fondamentalement, avec de telles repr&#233;sentations, m&#234;me si l'on n'en passe plus aujourd'hui par un &#233;loge de la guerre pour la guerre comme topos valant comme f&#233;tichisation de la technique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le fait que Benjamin consid&#232;re que le r&#233;demption de la nature en passe par un certain usage de la technique montre bien qu'il n'entretient aucune id&#233;e de restauration d'un ordre pr&#233;-technique, d'une situation ant&#233;-bab&#233;lienne, puisque le langage que la technique pourrait lui procurer est n&#233;cessairement un langage appareill&#233;, et non pas celui d'une nature vierge. Ce n'est donc pas la technique en tant que telle qui fait violence &#224; la nature, mais un certain rapport &#224; la nature, m&#233;diatis&#233; par la technique, et qui vise &#224; une ma&#238;trise pure et simple de cette nature. Pour Benjamin, donc, ce n'est pas au moyen d'un pas en arri&#232;re qu'on pourra conduire la technique &#224; servir les fins &#233;mancipatrices de l'humanit&#233;, mais en l'orientant de fa&#231;on diff&#233;rente, c'est-&#224;-dire de fa&#231;on qu'elle n'entre plus en conflit avec la nature elle-m&#234;me ; ce qu'il explique notamment en r&#233;f&#233;rence au cin&#233;ma : &#171; les appareils sur le plateau de tournage, ont p&#233;n&#233;tr&#233; si profond&#233;ment la r&#233;alit&#233; elle-m&#234;me que, pour la d&#233;pouiller de ce corps &#233;tranger que constituent en elle les appareils, il faut recourir &#224; un ensemble de proc&#233;d&#233;s techniques particuliers [&#8230;] &#187; . La sortie de la catastrophe, donc, en son versant technique, ne sera pas obtenue en dehors d'un recours &#224; la technique elle-m&#234;me &#8211; selon l'orientation qu'on lui conf&#232;re, donc, la technique peut bien &#234;tre poison ou rem&#232;de. Ce n'est donc pas le fait que le fascisme en appelle &#224; un usage de la technique qui est ici en cause, mais sa f&#233;tichisation, au point de viser &#224; une esth&#233;tisation de la guerre, devenant alors spectacle propre &#224; une conception de l'art pour l'art, dans le sens o&#249; &#171; le fascisme [&#8230;], de l'aveu m&#234;me de Marinetti, attend de la guerre la satisfaction artistique d'une perception sensible modifi&#233;e par la technique &#187; .&lt;br class='autobr' /&gt; Le texte de Benjamin, de 1930, insiste bien, en effet, sur le fait que J&#252;nger et ses semblables n'ont de cesse de constituer la technique en opposition &#224; la nature, dans la logique de la &#171; mobilisation totale &#187; . En fait, l'illusion fasciste, selon Benjamin, d&#233;riverait d'un rapport non dialectique &#224; la technique : les fascistes attendraient de la technique qu'elle leur fournisse &#171; la cl&#233; mystique permettant de r&#233;soudre imm&#233;diatement le myst&#232;re d'une nature comprise sur le mode id&#233;aliste &#187;, quand il s'agirait &#171; d'utiliser et d'&#233;claircir ce myst&#232;re par le d&#233;tour d'une organisation humaine &#187; . Or, ce d&#233;tour est celui par lequel Benjamin propose de m&#233;tamorphoser la guerre en une guerre civile, refusant ainsi de &#171; voir dans la prochaine guerre un surgissement magique &#187; et y d&#233;couvrant bien plut&#244;t &#171; l'image de la r&#233;alit&#233; quotidienne &#187; (donc, la r&#233;alit&#233; quotidienne comme catastrophe), r&#233;clamant la m&#233;tamorphose de cette guerre en guerre civile . De cette fa&#231;on, on comprend pourquoi une &#171; soci&#233;t&#233; bourgeoise &#187; se doit, selon Benjamin, d'&#233;loigner la technique de &#171; la sph&#232;re dite spirituelle &#187;, afin d' &#171; emp&#234;cher aussi r&#233;solument que possible la pens&#233;e technique de participer &#224; l'organisation sociale &#187; . C'est d'ailleurs en ne m&#234;lant pas une pens&#233;e technique aux questions d'organisation sociale que J&#252;nger se situe bel et bien du c&#244;t&#233; d'une &#171; mystique de la guerre &#187; , consid&#233;rant en effet que le si&#232;cle en lequel on se situe, les armes avec lesquelles on combat, tout cela, donc, n'est que secondaire. En cela, Benjamin consid&#232;re que les positions fascistes sont tout simplement p&#233;rim&#233;es, puisqu'elles aboutissent &#224; &#233;tablir en embl&#232;mes supr&#234;mes de l'h&#233;ro&#239;sme, et en formes de &#171; la plus haute r&#233;v&#233;lation de l'existence &#187; cela m&#234;me qui rend presque impossible l'h&#233;ro&#239;sme, en le conduisant &#224; se diluer dans la figure (sportive) du record, propre &#224; une &#171; guerre de mat&#233;riel &#187; . On aboutit ainsi &#224; une &#171; glorification de la guerre &#187; qui, &#224; travers son esth&#233;tisation, tend &#224; se constituer en &#171; une transposition d&#233;brid&#233;e des th&#232;ses de l'art pour l'art au domaine de la guerre &#187; . Au fond, en ne s'interrogeant pas sur les conditions mat&#233;rielles et historiques conditionnant un conflit, les th&#233;ories fascistes de la guerre en viennent &#224; ne pas penser les rapports entre une &#171; guerre cultuelle &#187; (rebaptis&#233;e &#171; guerre &#233;ternelle &#187;) et une &#171; guerre technique &#187; (la &#171; derni&#232;re guerre &#187;) , au point que ce qui devient impossible, c'est cette m&#233;tamorphose de la technique, &#224; travers sa r&#233;appropriation humaine, laquelle suppose qu'on rompe avec toute la magie encore susceptible de s'attacher &#224; la technique. Sans cette r&#233;appropriation humaine de la technique, il devenait in&#233;vitable que les d&#233;cha&#238;nements de cette technique en viennent &#224; r&#233;duire la nature au silence, puisqu'au fond, &#224; travers sa mise en &#339;uvre &#224; outrance dans le cadre de la guerre, la technique avait cherch&#233; &#224; &#171; reproduire les traits h&#233;ro&#239;ques de l'id&#233;alisme allemand &#187;, quand en fait elle n'en avait reproduit que les traits &#171; hippocratiques &#187;, ceux de la mort . En cela, l'usage de la technique (ou plut&#244;t le recours aveugle &#224; la technique) se serait r&#233;v&#233;l&#233; contre-nature : la technique aurait r&#233;duit la nature au silence, quand elle avait la puissance de faire acc&#233;der la nature au langage ; elle aurait abouti &#224; une pure et simple exploitation de la nature, quand elle avait la puissance de &#171; l'accoucher des cr&#233;ations virtuelles qui sommeillent en son sein &#187; . &lt;br class='autobr' /&gt; La guerre qui se profile, nous dit Benjamin, serait notre derni&#232;re chance pour que les peuples organisent leurs rapports mutuels conform&#233;ment aux rapports instaur&#233;s vis-&#224;-vis de la nature, c'est-&#224;-dire, dans son id&#233;e, conform&#233;ment &#224; ce qu'un usage &#233;mancipateur de la technique r&#233;clame, et qui n'est pr&#233;cis&#233;ment pas de pure et simple exploitation. De cette fa&#231;on, Benjamin nous engage &#224; voir dans la technique, au lieu d'un &#171; f&#233;tiche du d&#233;clin &#187; une &#171; cl&#233; du bonheur &#187; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour conclure, on peut donc bien dire qu'il y a possibilit&#233; d'un progr&#232;s technique, pour Benjamin, mais que celui-ci ne peut absolument pas &#234;tre r&#233;duit &#224; un constat objectif, par lequel on enregistrerait simplement la fa&#231;on dont les am&#233;liorations techniques se succ&#232;deraient les unes les autres, de fa&#231;on cumulative. On ne peut parler de v&#233;ritable progr&#232;s technique, pour Benjamin, que l&#224; o&#249; l'on effectue une r&#233;appropriation humaine des puissances de la technique, de fa&#231;on &#224; servir l'&#233;mancipation de l'humanit&#233; &#8211; il n'y a donc de progr&#232;s technique possible, dans ces conditions, que l&#224; il y a progr&#232;s dans les relations entre les hommes, progr&#232;s de la justice elle-m&#234;me. C'est en cela que technique et bonheur peuvent finir par se rejoindre pour Benjamin, et non pas dans une optique prom&#233;th&#233;enne de ma&#238;trise sans cesse croissante de la nature. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle Benjamin refuse d'opposer exploitation &#224; outrance de la nature et exploitation du prol&#233;tariat dans le cadre de l'organisation capitaliste de la production. Mais il s'agit de bien voir que si quelque chose comme un progr&#232;s technique est pensable chez Benjamin, celui-ci ne peut na&#238;tre que sur les cendres du concept classique de progr&#232;s &#8211; c'est le progr&#232;s technique en son sens classique qui signifie le plus souvent r&#233;gression sociale. &lt;br class='autobr' /&gt; Par cons&#233;quent, le progr&#232;s technique entendu dans son sens classique a bien partie li&#233;e avec la catastrophe, et ce n'est qu'&#224; la condition de bouleverser le rapport entre technique et nature qu'un v&#233;ritable progr&#232;s technique deviendrait possible, susceptible d'interrompre la catastrophe. Au fond, on peut dire que Justice (dans les rapports entre les hommes) et Harmonie (dans nos rapports avec la nature) constitueraient les ma&#238;tres-mots d'une technique qui aurait cess&#233; de s'identifier, de fait, &#224; la catastrophe ; tout comme c'est un rapport empreint de justice, envers les g&#233;n&#233;rations opprim&#233;es, qui rendra possible une tradition cessant de s'identifier, &#224; travers son mode de transmission, &#224; la catastrophe elle-m&#234;me. &lt;br class='autobr' /&gt; Pour en revenir explicitement aux catastrophes nucl&#233;aires, climatiques, mais aussi sanitaires, ou de malnutrition qui caract&#233;risent notre &#233;poque, on peut dire que Benjamin nous incite &#224; y voir une occasion de repenser fondamentalement notre rapport au monde, c'est-&#224;-dire &#224; la nature, &#224; la technique, aux autres. De cette fa&#231;on, il ne s'agirait plus seulement de chercher les moyens par lesquels nous pourrions &#233;viter que telle ou telle catastrophe se produise, mais il s'agirait de r&#233;fl&#233;chir aux moyens par lesquels nous pourrions interrompre la catastrophe, vis-&#224;-vis de laquelle certains &#233;v&#233;nements ponctuels (qu'on appelle pr&#233;cis&#233;ment catastrophes) joueraient plus le r&#244;le d'&#233;piph&#233;nom&#232;nes. &lt;br class='autobr' /&gt;
(Premi&#232;re publication : 31 mai 2011)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Pour une &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne</title>
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		<dc:date>2013-11-04T19:34:21Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Naze</dc:creator>


		<dc:subject>histoire</dc:subject>
		<dc:subject>substance</dc:subject>
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&lt;p&gt;Le titre de cette intervention (&#171; Pour une &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne &#187;) ne vise pas &#224; annoncer ce qui serait la description des modalit&#233;s, des mouvements, des temporalit&#233;s propres &#224; ce que l'on identifierait d&#233;j&#224; comme relevant en effet d'une r&#233;alit&#233; nomm&#233;e &#171; &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne &#187;. Par cette expression, c'est bien davantage un probl&#232;me qui se trouve d&#233;sign&#233; : que pourrait &#234;tre une &#171; &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne &#187; ? Et cela renvoie tout autant &#224; une interrogation relative &#224; l'adjectif &#171; pl&#233;b&#233;ien (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=31" rel="directory"&gt;&#034;Voyons o&#249; la philo m&#232;ne&#034;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=35" rel="tag"&gt;histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=37" rel="tag"&gt;substance&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=38" rel="tag"&gt;d&#233;fection&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=40" rel="tag"&gt;infra-politique&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le titre de cette intervention (&#171; Pour une &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne &#187;) ne vise pas &#224; annoncer ce qui serait la description des modalit&#233;s, des mouvements, des temporalit&#233;s propres &#224; ce que l'on identifierait d&#233;j&#224; comme relevant en effet d'une r&#233;alit&#233; nomm&#233;e &#171; &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne &#187;. Par cette expression, c'est bien davantage un probl&#232;me qui se trouve d&#233;sign&#233; : que pourrait &#234;tre une &#171; &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne &#187; ? Et cela renvoie tout autant &#224; une interrogation relative &#224; l'adjectif &#171; pl&#233;b&#233;ien &#187; (qu'appelle-t-on la &#171; pl&#232;be &#187;, dans ce contexte ?), qu'au terme d'&#171; &#233;mancipation &#187; lui-m&#234;me : doit-on entendre qu'il s'agirait d'une &#233;mancipation (elle-m&#234;me non objet de la probl&#233;matisation) relative &#224; la pl&#232;be (d&#233;signation qu'il s'agirait en revanche de clarifier pour juger des moments &#233;mancipateurs qui, dans l'histoire, ont en effet concern&#233; la pl&#232;be) ? Ou faut-il plut&#244;t entendre, de mani&#232;re plus radicale cette autre question : que serait une &#233;mancipation de type pl&#233;b&#233;ien ? Dans ce dernier cas &#8211; et c'est bien le sens du questionnement que retiendra cette intervention -, c'est l'&#233;mancipation elle-m&#234;me qui est probl&#233;matis&#233;e : certes le signifiant &#171; pl&#232;be &#187; ne d&#233;signe pas une entit&#233; sociologique, le terme ne devant pas &#234;tre pris dans un sens substantialiste (du moins si l'on s'inscrit dans le sillage, f&#233;cond, de Foucault), mais c'est du coup l'&#233;mancipation elle-m&#234;me qui perd toute transparence. Si quelque chose comme une &#233;mancipation de la classe ouvri&#232;re, par exemple, est susceptible de rev&#234;tir un contenu, et donc un sens, assez &#233;vident, quel qu'il soit, pr&#233;cis&#233;ment parce qu'on se r&#233;f&#232;re alors &#224; une cat&#233;gorie sociologique, dont on peut retracer les &#233;volutions &#224; travers l'histoire, en ce qui concerne l'id&#233;e d'une &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne, c'est une tout autre affaire, et d'abord parce que le signifiant &#171; pl&#232;be &#187; fait entrer en crise la conception ordinaire qu'on peut se faire de l'histoire. Une histoire des vaincus (pour reprendre l'expression, et l'id&#233;e, de Walter Benjamin) ne peut que faire entrer en crise le signifiant &#171; &#233;mancipation &#187; lui-m&#234;me, l'habitude consistant &#224; rechercher les m&#233;andres d'un mouvement d'&#233;mancipation, au sein m&#234;me d'une chronologie historique qui reste celle de l'histoire des vainqueurs. Si l'on cherche &#224; d&#233;finir ce que pourrait &#234;tre une &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne dans le cadre d'une histoire des vaincus, alors, on ne peut faire de ce mouvement &#233;mancipateur celui par lequel la pl&#232;be se constituerait comme &#171; sujet politique &#187;, car alors, par &#233;mancipation, on n'entendrait rien de moins qu'une forme de reniement du minoritaire au profit du majoritaire, c'est-&#224;-dire une forme d'&#233;mancipation des vaincus qui ne serait qu'apparente, s'effectuant aux conditions d'une histoire des vainqueurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Or, c'est pr&#233;cis&#233;ment ce mouvement par lequel la pl&#232;be se transformerait en &#171; sujet politique &#187; que Martin Breaugh, auteur d'un ouvrage intitul&#233; &lt;i&gt;L'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne&lt;/i&gt;, d&#233;signe, dans le sous-titre m&#234;me du livre comme &lt;i&gt;Une histoire discontinue de la libert&#233; politique&lt;/i&gt;(1) . C'est d'ailleurs en cela que cet ouvrage pr&#233;sente un int&#233;r&#234;t pour cette intervention, ce qui justifie que je le place au centre de la discussion : il s'agit moins de critiquer la d&#233;marche de l'auteur &#8211; ce qui serait assez vain - que d'essayer d'apercevoir, comme en creux, l'approche que ce livre n'effectue pas, de ce qu'on pourrait nommer &lt;i&gt;&#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si le livre de Martin Breaugh me semble m&#233;riter qu'on discute ses th&#232;ses, c'est qu'elles mettent en &#339;uvre une conception de l'&#233;mancipation contre laquelle nous avons sans doute &#224; nous pr&#233;munir : c'est un peu le plus court chemin que ce livre emprunte, pour penser l'&#233;mancipation de la pl&#232;be, ce qui, certes, n'invalide pas &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; son intention. Prenant appui sur plusieurs moments historiques, l'auteur entend faire appara&#238;tre des &#233;v&#233;nements o&#249; la pl&#232;be surgirait au sein de l'histoire, d&#233;signant comme discontinues ces interventions pl&#233;b&#233;iennes, raisons pour laquelle il parle de la temporalit&#233; de &#171; l'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne &#187; comme &#233;tant celle de la &#171; br&#232;che &#187;. En cela, au moins de fa&#231;on nominale, l'auteur n'est pas loin des th&#232;ses de Walter Benjamin &#8211; mais le probl&#232;me est que cette r&#233;sonance n'atteint jamais un niveau th&#233;orique, l'auteur des &lt;i&gt;Th&#232;ses sur le concept d'histoire&lt;/i&gt; n'&#233;tant m&#234;me jamais nomm&#233;. Voyons d'abord ce que Breaugh appelle &#171; exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne &#187;, car cela nous conduira au c&#339;ur de son ouvrage, et donc de toutes ses difficult&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'auteur est bien conscient d'un n&#233;cessaire d&#233;passement de la cat&#233;gorie empirique (sociologique) de la pl&#232;be pour atteindre la notion de &#171; principe pl&#233;b&#233;ien &#187; &#224; l'&#339;uvre, selon lui, dans l'histoire, on peut cependant d&#233;j&#224; s'&#233;tonner qu'il emprunte explicitement l'expression &#224; Pierre-Simon Ballanche, qui l'utilisait pour d&#233;signer ce qui assurerait la pr&#233;sence du progr&#232;s dans l'histoire. Car en ce cas, le &#171; principe pl&#233;b&#233;ien &#187; &#224; l'&#339;uvre dans l'histoire jouerait un peu le r&#244;le du n&#233;gatif dans un cadre dialectique, c'est-&#224;-dire que l'action discontinue de la pl&#232;be serait en ce sens l'&#233;quivalent des passions chez Hegel, et constituerait au fond le moteur de l'histoire des vainqueurs &#8211; et la discontinuit&#233; dont on parle ne serait plus alors qu'apparente, dessinant bien plut&#244;t la courbe d'un progr&#232;s s'effectuant malgr&#233; tout, c'est-&#224;-dire malgr&#233; les ruptures, qui se limiteraient alors &#224; d&#233;signer le discontinu de fa&#231;on seulement n&#233;gative, &#224; travers ses effets de retardement. On retrouvera ce probl&#232;me de fond plus loin, et pour l'instant, int&#233;ressons-nous &#224; l'intention de Breaugh de d&#233;gager un &#171; principe pl&#233;b&#233;ien &#187; par-del&#224; les manifestations empiriques de la pl&#232;be. Cette fa&#231;on de proc&#233;der lui semble s'imposer, &#224; partir du moment o&#249; l'auteur veut &#233;viter, &#224; raison, de r&#233;duire la pl&#232;be &#224; une cat&#233;gorie empirique, m&#234;me historiquement changeante d'un point de vue sociologique. Il &#233;crit en effet, dans le cadre de la pr&#233;face : &#171; Ni cat&#233;gorie sociale ni affirmation identitaire, la pl&#232;be d&#233;signe un &#233;v&#233;nement politique de tout premier ordre, soit le passage d'un statut infrapolitique &#224; celui de sujet politique &#224; part enti&#232;re &#187; (2). La pl&#232;be serait donc avant tout le nom d'une &#171; exp&#233;rience &#187;, pr&#233;cis&#233;ment celle par laquelle l&lt;i&gt;'animal laborans&lt;/i&gt; se transformerait en &lt;i&gt;zoon politikon&lt;/i&gt;. Les moments de surgissement de la pl&#232;be correspondraient donc &#224; des exp&#233;riences de m&#233;tamorphoses de ce type, et l'auteur s'attachera, dans cet ouvrage, &#224; d&#233;crire certains de ces moments, jug&#233;s exemplaires, comme la premi&#232;re s&#233;cession pl&#233;b&#233;ienne, en 494 avant J&#233;sus-Christ, dans la Rome antique, comme la r&#233;volte des Ciompi, en 1378, &#224; Florence, comme le carnaval de Romans en 1580, mais encore comme la r&#233;volte de Masaniello, en 1647, &#224; Naples, mais aussi, comme la Commune de Paris, en 1871. La d&#233;marche consistera donc, pour l'auteur, en partant de ces diff&#233;rents moments, &#224; d&#233;gager les &#233;l&#233;ments jug&#233;s invariants et susceptibles de d&#233;finir un &lt;i&gt;principe pl&#233;b&#233;ien&lt;/i&gt;, &#224; l'&#339;uvre de mani&#232;re discontinue, dans les &#233;v&#233;nements de l'histoire empirique. Or, s'il est &#233;vident que pour penser les interventions dans l'histoire d'une pl&#232;be non r&#233;duite &#224; une cat&#233;gorie sociologique, il faut rompre avec toute repr&#233;sentation empirique de la pl&#232;be en tant que telle, cette d&#233;marche ne doit pas pour autant prendre la forme d'une constitution d'un type-id&#233;al de la pl&#232;be et des formes de son intervention &#8211; car alors on en resterait &#224; des cat&#233;gories d'analyse de type sociologique, interdisant de reconna&#238;tre une manifestation de la pl&#232;be, l&#224; o&#249; certaine(s) caract&#233;ristique(s) du type-id&#233;al en serai(en)t absente(s). Ajoutons que le fait de choisir de limiter &#171; l'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne &#187; aux occurrences d&#233;signant la m&#233;tamorphose de l'infra-politique en &#171; sujet politique &#187; revient &#224; s'installer dans une anhistoricit&#233; pr&#233;supposant la possibilit&#233;, pour toute p&#233;riode historique d&#233;termin&#233;e, d'assister &#224; l'&#233;mergence d'une telle subjectivit&#233; sur une sc&#232;ne commune &#8211; et c'est donc aussi pr&#233;supposer l'existence, toujours maintenue, d'une telle sc&#232;ne -, en m&#234;me temps que cela revient &#224; pr&#233;supposer que l'unique voie de manifestation du pl&#233;b&#233;ien est celle de la constitution d'une telle subjectivit&#233;, soit donc &#224; d&#233;cr&#233;ter l'impossibilit&#233; d'une &#171; exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne &#187; en des temps ne rendant pas possible l'&#233;mergence d'une sc&#232;ne commune o&#249; le &#171; traitement d'un tort &#187; fait &#224; l'&#233;galit&#233;, pour parler comme Ranci&#232;re, puisse &#234;tre r&#233;alis&#233;. De cette fa&#231;on, on d&#233;cr&#233;terait donc qu'il n'est d'&#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne possible qu'&#224; travers les tentatives pour se constituer en tant que &#171; sujet politique &#224; part enti&#232;re &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or si bien des figures historiques de la manifestation de la pl&#232;be peuvent se penser sur ce mod&#232;le, en revanche, un souci &#224; la fois politique et historique n&#233;cessite qu'on pose la question de l'effectivit&#233; maintenue, ou non, d'une sc&#232;ne commune o&#249; puissent &#234;tre d&#233;battues les raisons du conflit. Les analyses d'Alain Brossat dans son livre &lt;i&gt;Les serviteurs sont fatigu&#233;s&lt;/i&gt; montrent bien qu'aujourd'hui le tort ne trouve g&#233;n&#233;ralement plus les moyens de son articulation, l'ancien &#171; litige &#187; s'&#233;tant d&#233;sormais transform&#233; en &#171; diff&#233;rend &#187;, dans le cadre d'une &#171; guerre des esp&#232;ces &#187;. En r&#233;f&#233;rence &#224; l'affaire DSK du Sofitel de New-York, Alain Brossat &#233;crit en effet : &#171; D&#232;s lors que l'instance arbitrale devant laquelle la femme de chambre avait esp&#233;r&#233; faire entendre sa plainte se d&#233;robe, que les enjeux de la r&#233;partition des places et des r&#244;les l'emportent sur ceux de la justice, d&#232;s lors que la guerre des esp&#232;ces surd&#233;termine et falsifie la proc&#233;dure &#8211; la victime perd tout moyen de faire reconna&#238;tre et r&#233;parer le tort subi. Elle se trouve renvoy&#233;e &#224; l'imm&#233;morial et &#224; l'irr&#233;parable de la violence subie par les serviteurs, une violence qui, dans ces conditions, se pr&#233;sente comme &lt;i&gt;l'{}inarticulable m&#234;me&lt;/i&gt;. [&#8230;] Aujourd'hui, les patriciens interposent entre eux-m&#234;mes et les pl&#233;b&#233;iens qui d&#233;noncent leurs abus et mauvais proc&#233;d&#233;s une arm&#233;e d'hommes de l'art, gardes du corps, avocats, journalistes sous influence, n&#233;gociateurs patent&#233;s, agents de s&#233;curit&#233;, dont la fonction est, distinctement, de maintenir &#224; distance les plaignants et de rendre impossible tout contact et tout &#233;change direct avec les ma&#238;tres &#187; (3). On ne se situe donc plus dans cette &#233;poque, analys&#233;e par Alain Brossat dans un pr&#233;c&#233;dent ouvrage sur le &#171; sentiment pl&#233;b&#233;ien &#187;, o&#249; les brillantes r&#233;pliques d'un serviteur (Figaro par exemple) pouvaient faire mouche, en actualisant le &#171; principe &#233;galitaire &#187; (4), au sein d'une joute oratoire. Or, c'est de cette situation dialogique que Martin Breaugh reste prisonnier, lorsqu'il fait de la premi&#232;re s&#233;cession pl&#233;b&#233;ienne &#224; Rome l'arch&#233;type de &#171; l'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne &#187; - sans compter que la &#171; pl&#232;be &#187; d&#233;signant alors, dans les limites de cette occurrence historique une cat&#233;gorie empirique, oppos&#233;e au patriciat, elle pr&#233;sente in&#233;vitablement le risque, pr&#233;cis&#233;ment parce que l'auteur fait de cet &#233;v&#233;nement un arch&#233;type de &#171; l'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne &#187;, de produire une substantialisation de la pl&#232;be dans l'histoire. En effet, retir&#233;e sur le mont Aventin, pour protester contre les conditions &#233;conomiques et sociales qui lui sont r&#233;serv&#233;es, la pl&#232;be se trouve en fait face &#224; un &#171; tort &#187; beaucoup plus g&#233;n&#233;ral, comme le souligne Breaugh : &#171; [&#8230;] le tort inflig&#233; &#224; la pl&#232;be rel&#232;ve d'un fait social total qui est celui de la lutte pour la reconnaissance &#187; (5). Dans ces conditions, on comprend l'effet politique (non calcul&#233;) qu'a pu avoir l'ambassade du parlementaire Menenius Agrippa, telle que la rapporte Tite-Live : l'orateur raconte alors une fable mettant en rapport les parties du corps (m&#233;taphore pour les pl&#233;b&#233;iens) et l'estomac (m&#233;taphore pour les patriciens), et faisant appara&#238;tre que si les parties sont en col&#232;re contre l'estomac, et cherchent &#224; lui nuire, en retour, elles ne survivront pas au d&#233;p&#233;rissement de l'estomac. Ce qui importe ici est moins le contenu de la fable que le fait qu'un parlementaire soit venu parler &#224; la pl&#232;be, c'est-&#224;-dire qu'il ait ainsi entam&#233; un processus de reconnaissance : empruntant les mots de Pierre-Simon Ballanche, l'auteur indique que les pl&#233;b&#233;iens &#233;taient les &#171; muets du mutisme civil &#187; (6) et poursuit en concluant que &#171; [l]'ambassade patricienne de Menenius Agrippa sur l'Aventin ouvre une premi&#232;re br&#232;che dans le statut infrahumain de la pl&#232;be [, puisqu'e]n effet, accepter de transiger avec la pl&#232;be revient &#224; reconna&#238;tre qu'elle participe, du moins partiellement, &#224; l'humanit&#233; &#187; (7). C'est de cet exemple (m&#234;me si d'autres &#233;v&#233;nements historiques sont aussi &#233;voqu&#233;s, que j'ai cit&#233;s tout &#224; l'heure, mais qui restent envisag&#233;s sous la lumi&#232;re latine et antique de ce qui joue malgr&#233; tout le r&#244;le d'origine) que l'auteur va d&#233;gager ce qu'il consid&#232;re constituer un invariant de &#171; l'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne &#187;, &#224; savoir le passage d'un statut infra-politique &#224; celui de &#171; sujet politique &#187;. Or, c'est cette conception fig&#233;e de &#171; l'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne &#187; qui emp&#234;che l'auteur de saisir ce que dit Alain Brossat de la pl&#232;be, dans un article paru dans la revue &lt;i&gt;R&#233;fraction&lt;/i&gt; &#8211; et, par-del&#224; cette incompr&#233;hension, c'est l'incompatibilit&#233; du discours de Michel Foucault sur la question de la pl&#232;be avec le propos de Breaugh qui se r&#233;v&#232;le, puisque parmi les sept penseurs s&#233;lectionn&#233;s par l'auteur comme ayant particip&#233; &#224; une pens&#233;e de la pl&#232;be (8), il est celui qui est le plus mal trait&#233;, en m&#234;me temps que celui pour lequel l'apport &#224; cette pens&#233;e de la pl&#232;be fait l'objet de la plus grande d&#233;sinvolture : la pens&#233;e de Foucault est ainsi jug&#233;e &#171; insuffisante pour penser ad&#233;quatement les multiples exp&#233;riences de la pl&#232;be que nous nous effor&#231;ons de rendre intelligible &#187;, et donc &#171; c'est davantage dans le &#8220;geste foucaldien&#8221;, qui consiste &#224; r&#233;activer la question de la pl&#232;be au sein des d&#233;bats contemporains, que se situe l'int&#233;r&#234;t de son travail pour la &#8220;pens&#233;e de la plebe&#8221; &#187; (9). Au fond, l'auteur reconna&#238;t &#224; Foucault le m&#233;rite d'avoir fait revenir sur le devant de la sc&#232;ne la question de la pl&#232;be, m&#234;me s'il consid&#232;re que le contenu du discours, lui, est tr&#232;s d&#233;cevant. Cette critique indirecte de Foucault est assez insignifiante, on va le voir, mais elle a le m&#233;rite, l&#224; encore, de mettre en &#233;vidence certaines caract&#233;ristiques de l'approche de la question de la pl&#232;be qu'il convient d'&#233;viter. Quant &#224; la critique directe que l'auteur adresse &#224; Foucault &#224; propos de sa pens&#233;e de la pl&#232;be, on n'en dira rien ici, non d'abord par charit&#233; (ce qui aurait pu &#234;tre le cas, &#233;tant donn&#233; le nombre de contre-sens que cette lecture de Foucault charrie), mais plut&#244;t parce qu'elle n'apporterait pas grand-chose &#224; notre propos actuel &#8211; disons seulement que, s'inscrivant partiellement dans le sillage de celle de Charles Taylor, relative &#224; une suppos&#233;e impossibilit&#233; de penser un dehors au pouvoir chez Foucault, cette critique men&#233;e par Breaugh d&#233;bouche sur le fait de reprocher &#224; Foucault de ne pas permettre de penser la pl&#232;be comme facteur de libert&#233; : &#171; L'ambigu&#239;t&#233; de ses propos et son refus de consid&#233;rer la pl&#232;be en tant que sujet porteur d'une politique du peuple et du d&#233;sir de libert&#233; l'emp&#234;chent de proposer des outils d'analyse capables de rendre compte du principe pl&#233;b&#233;ien &#187; (10).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'article d'Alain Brossat auquel s'attaque l'auteur est intitul&#233; &#171; La pl&#232;be. Des inf&#226;mes et des anonymes. Foucault libertaire &#187; (11). Or, Breaugh va choisir d'attaquer cet article pour, ensuite, en venir &#224; une critique de Foucault lui-m&#234;me. Le passage m&#233;rite d'&#234;tre cit&#233; assez largement pour ce qu'il r&#233;v&#232;le des pr&#233;suppos&#233;s de l'auteur : &#171; Pour Brossat, lecteur de Foucault, l'action pl&#233;b&#233;ienne se distingue par sa &#8220;capacit&#233; &#224; balafrer le pr&#233;sent, &#224; le d&#233;figurer&#8221;. Parmi les exemples qu'il donne d'une telle mutilation est celui &#8220;de Ben Laden qui incise dans l'ordre (imp&#233;rial) mondial&#8221;. Si Brossat peut qualifier de &#8220;pl&#233;b&#233;ien&#8221; l'h&#233;ritier d'une richissime famille arabe, c'est parce qu'il pense que la pl&#232;be &#8220;c'est ce &#8220;n'importe qui&#8221; manifestant une capacit&#233; maintenue de se soulever&#8221; tels les &#8220;mollahs pr&#234;chant l'insoumission de mosqu&#233;e en mosqu&#233;e, pendant le soul&#232;vement iranien&#8221;. En d'autres termes, la pl&#232;be ne porte pas de revendications sp&#233;cifiques, qu'elles soient d&#233;mocratiques ou libertaires. Les revendications pl&#233;b&#233;iennes pourraient aussi bien &#234;tre fascistes qu'islamistes. Cette absence d'un contenu propre &#224; la politique pl&#233;b&#233;ienne tient &#224; son rapport particulier &#224; l'action. Suivant Brossat, la pl&#232;be est muette. Elle ne d&#233;lib&#232;re pas ; elle passe &#224; l'action. Voil&#224; pourquoi la pl&#232;be est sans substance ou histoire dans la pens&#233;e de Foucault. La contribution de Brossat, &#224; son insu peut-&#234;tre, permet de mieux comprendre le portrait de la pl&#232;be dans l'&#339;uvre de Michel Foucault. [&#8230;] L'article de Brossat fournit plus d'un exemple des rapprochements douteux autoris&#233;s par le refus foucaldien d'accorder un contenu propre &#224; la pl&#232;be. Affirmer que Ben Laden, d'une part, et les mollahs de la R&#233;volution iranienne, d'autre part, sont des figures de la pl&#232;be rel&#232;ve d'une grossi&#232;re m&#233;prise, voire d'une op&#233;ration de mystification, de l'histoire politique de la pl&#232;be &#187; (12). Premi&#232;rement, ce passage (caricatural, et assez ridicule, disons-le) fait mieux que confirmer ce qu'on indiquait d&#233;j&#224; du rabattement, par Breaugh, du signifiant &#171; pl&#232;be &#187; sur une cat&#233;gorie sociologique, contre ses propres mises en garde, en pr&#233;face : s'il s'&#233;pouvante et crie &#224; la mystification, c'est pourtant &#224; l'encontre de pr&#233;misses que sa propre position avait sembl&#233; (nominalement en tout cas) faire siennes. Le &#171; refus foucaldien d'accorder un contenu propre &#224; la pl&#232;be &#187; n'est pourtant pas loin de son propre refus, &#233;nonc&#233; en ouverture du livre, de penser la pl&#232;be comme &#171; cat&#233;gorie sociale &#187; ou &#224; travers une &#171; affirmation identitaire &#187;. C'est le m&#234;me point de vue sociologique sur la pl&#232;be qu'on voit &#224; l'&#339;uvre dans le fait de souligner que Ben Laden est &#171; l'h&#233;ritier d'une riche famille arabe &#187;. Et c'est &#224; partir de ce r&#233;ductionnisme sociologique que Martin Breaugh reproche de fa&#231;on incons&#233;quente &#224; Alain Brossat de faire de Ben Laden ou des Mollahs iraniens des &#233;l&#233;ments pl&#233;b&#233;iens. Comment ce dernier le pourrait-il, puisque de la bouche m&#234;me de l'auteur, il n'attribue pas de contenu &#224; la pl&#232;be ? Deuxi&#232;mement, c'est le fait que la pl&#232;be puisse se manifester autrement que comme un &#171; sujet politique &#187; qui est rejet&#233; par Martin Breaugh : il n'accepte l'id&#233;e que le pl&#233;b&#233;ien soit le &#171; n'importe qui &#187;, qu'&#224; la condition que cet anonyme soit porteur d'une parole articul&#233;e &#224; une action de type d&#233;mocratique (m&#234;me le geste insurrectionnel est ici pens&#233; &#224; l'aune de crit&#232;res d&#233;mocratiques, du type d&#233;mocratie directe), et c'est ce qui explique que l&#224; o&#249; il identifie chez Alain Brossat un risque dans le fait de reconna&#238;tre le pl&#233;b&#233;ien dans le &#171; n'importe qui &#187;, en revanche, il ne trouve rien &#224; redire lorsque c'est Ranci&#232;re qui &#233;nonce ce principe, car il y voit un appel &#224; une forme de &#171; d&#233;mocratie sauvage &#187;, qu'il pourrait partager avec Claude Lefort : &#171; La mise en &#339;uvre de l'&#233;galit&#233; n'est pas pour autant la manifestation du propre ou des attributs de la cat&#233;gorie en question. Le nom d'une cat&#233;gorie victime d'un tort et invoquant ses droits est toujours le nom de l'anonyme, le nom de n'importe qui &#187; (13).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce point ne devra pas &#234;tre oubli&#233;, lorsqu'il s'agira de penser ce qu'il serait possible d'appeler &#171; &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne &#187;, du moins si on ne veut pas reconduire fadement cette expression aux conditions d'une &#171; insurrection citoyenne &#187;, selon les termes utilis&#233;s notamment par Jean-Luc M&#233;lenchon, comme si entre l'&#233;poque des sans-culottes conduisant l'insurrection de Prairial, et la n&#244;tre, les conditions d'une possible intervention pl&#233;b&#233;ienne n'avaient pas &#233;t&#233; fondamentalement boulevers&#233;es. Et puis n'oublions pas que cette conception d'une insurrection au temps des sans-culottes renvoie &#224; une forme d'exercice, certes transitoire, du pouvoir, et non pas &#224; sa suspension pure et simple &#8211; inversement, une &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne, si elle n'est pas la constitution de la pl&#232;be en sujet politique, devrait donc s'entendre bien plut&#244;t comme une entrave au d&#233;ploiement des m&#233;canismes de pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le probl&#232;me central du livre de Martin Breaugh est de proposer une &#171; histoire &#187; de l'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne, qui n'indique aucune rupture par rapport &#224; une conception de l'histoire entendue comme &#171; histoire des vainqueurs &#187;. Certes, cette histoire est dite discontinue, mais on a vu qu'elle ne l'est que d'une discontinuit&#233; de surface, c'est-&#224;-dire &#224; partir d'une chronologie simplement trou&#233;e. En engageant une telle d&#233;marche, l'auteur se voyait d&#232;s lors condamn&#233; &#224; rechercher dans les &#233;v&#233;nements historiques ceux qui lui sembleraient relever d'une histoire pl&#233;b&#233;ienne. Les &#233;v&#233;nements en question, eux, &#233;taient bien balis&#233;s, bien connus, ce qui implique que leurs acteurs eux-m&#234;mes &#233;taient identifiables, inscrits dans le cours de l'histoire, d'une histoire qui en avait retenu les noms &#8211; au moins ceux des leaders. Certains moments de l'histoire en sont donc venus, dans cette d&#233;marche de l'auteur, &#224; &#234;tre consid&#233;r&#233;s comme relevant d'une exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne &#8211; &#224; partir d'un certain nombre de traits caract&#233;ristiques, comme le fait de concerner le &#171; grand nombre &#187;, suppos&#233; &#224; la recherche d'un passage du statut infra-politique &#224; celui de &#171; sujet politique &#187;, mais aussi comme le fait d'&#234;tre porteur de valeurs agoraphiles et communalistes, et plus g&#233;n&#233;ralement le fait de s'inscrire dans un mouvement de progr&#232;s et d'&#233;mancipation, les deux &#233;tant envisag&#233;s dans un rapport de compl&#233;mentarit&#233;. La question est simple, en apparence : en quoi cette histoire serait-elle en effet &#171; pl&#233;b&#233;ienne &#187;, et en quoi assurerait-elle l'advenue d'une &#233;mancipation de type pl&#233;b&#233;ien ?&lt;br class='autobr' /&gt; L'image du discontinu qu'utilise Martin Breaugh pour d&#233;signer ce qu'il consid&#232;re &#234;tre les progr&#232;s de la libert&#233; &#224; travers l'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne dans l'histoire ne fait aucunement voler en &#233;clats le continuum historique : on envisage plut&#244;t, dans cette optique, qu'une exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne entam&#233;e &#224; un moment de l'histoire sera reprise &#224; un autre moment, dessinant ainsi un arc qui, par-del&#224; les ruptures, offre l'image d'une libert&#233; dont les formes progresseraient (du point de vue de l'&#233;mancipation) avec le temps, et l'assimilation des exp&#233;riences pass&#233;es. Or, si l'on accepte cette conception de l'histoire, cela signifie que l'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne ne pr&#233;sente aucune h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; temporelle par rapport aux autres &#233;v&#233;nements historiques, et que dans ces conditions, il n'y a pas lieu de s'&#233;tonner que ces moments suppos&#233;ment &#171; pl&#233;b&#233;iens &#187; puissent &#234;tre r&#233;cup&#233;r&#233;s dans le cadre d'une histoire des vainqueurs. Faire de Machiavel un penseur de la pl&#232;be, cela peut au moins se discuter, mais Breaugh ne d&#233;finit pas cet int&#233;r&#234;t du &#171; secr&#233;taire florentin &#187; &#224; l'&#233;gard de la pl&#232;be comme un int&#233;r&#234;t pour la pl&#232;be elle-m&#234;me, mais bien davantage comme un int&#233;r&#234;t privil&#233;giant la prise en compte des effets que les d&#233;sordres qu'elle occasionne finissent par avoir sur l'ordre. Selon cette lecture &#8211; qui, l&#224; est l'essentiel, aboutit malgr&#233; tout &#224; faire de Machiavel, aux yeux de Breaugh (qui ne s'&#233;l&#232;ve donc pas contre cette instrumentalisation de la pl&#232;be, qu'il croit lire chez Machiavel), un penseur de la pl&#232;be -, si Machiavel juge qu'il faut, sous certaines conditions, laisser s'exprimer les &lt;i&gt;humeurs&lt;/i&gt; pl&#233;b&#233;iennes, c'est qu'il consid&#232;rerait qu'en s'opposant aux humeurs patriciennes, elles finiront par produire les plus heureux effets sur l'ordre social et politique &#8211; c'est bien du conflit de ces humeurs antagonistes qu'auraient r&#233;sult&#233; la libert&#233; et la puissance de Rome. Cette tendance &#224; r&#233;duire l'int&#233;r&#234;t pour la pl&#232;be aux effets de cette derni&#232;re sur l'histoire, dans le cadre d'une conception progressiste de celle-ci, peut aussi &#234;tre identifi&#233;e dans l'usage que Breaugh fait de Pierre-Simon Ballanche, pour sa propre conception de la pl&#232;be, car chez Ballanche, l'antagonisme des humeurs est seulement remplac&#233; par l'opposition entre &#171; le principe stationnaire ou conservateur &#187; et &#171; le principe du mouvement ou du progr&#232;s &#187; (14) - mais s'il y a p&#233;trification mortif&#232;re d&#232;s que cesse le combat selon cet auteur, il est vrai qu'il s'en faut cependant, pour lui, que les deux principes s'&#233;quivalent. En effet, il consid&#232;re que c'est le &#171; principe pl&#233;b&#233;ien &#187; qui est moteur de progr&#232;s, quand le &#171; principe patricien &#187; t&#233;moigne d'un refus des transformations du monde. Comme le r&#233;sume Breaugh : &#171; Dans la lutte qu'il m&#232;ne contre le patriciat, le pl&#233;b&#233;ien assure la marche de l'humanit&#233; &#8220;vers son &#233;mancipation&#8221;. La pl&#232;be d&#233;signe les &#233;volutions du genre humain qui vont dans le sens du progr&#232;s &#187; (15). Selon cette conception, le mouvement m&#234;me de l'histoire serait &#233;mancipateur, et tout ce qui r&#233;siste aux transformations historiques relevant suppos&#233;ment des progr&#232;s de la libert&#233; constituerait une menace mortif&#232;re. Or, r&#233;p&#233;tons-le, Breaugh fait un grand usage de Ballanche dans sa propre r&#233;flexion sur la question de la pl&#232;be et de la libert&#233;, alors m&#234;me qu'on peut y reconna&#238;tre une caract&#233;ristique essentielle de l'histoire des vainqueurs : le fait que la marche du progr&#232;s &#233;crase impitoyablement tout ce qui r&#233;siste souterrainement. En adoptant ce point de vue progressiste, Martin Breaugh s'interdit de rien saisir qui concerne r&#233;ellement une exp&#233;rience de la pl&#232;be &#8211; la &#171; br&#232;che &#187; dans laquelle les vaincus s'inscrivent est aussit&#244;t colmat&#233;e par sa conception de l'histoire, qui le maintient &#224; la surface des &#233;v&#233;nements, l&#224; o&#249; ils ne constituent qu'une &#233;tape dans la marche du progr&#232;s. Le geste m&#234;me par lequel l'auteur rejette l'id&#233;e selon laquelle Richard Durn, ou Ben Laden puissent &#234;tre le nom d'exp&#233;riences de type pl&#233;b&#233;ien en dit long sur son propre aveuglement : bien qu'il soutienne que la temporalit&#233; de la pl&#232;be est celle de la &#171; br&#232;che &#187;, il rejette pourtant le qualificatif de pl&#233;b&#233;ien pour nommer des &#233;v&#233;nements venant trouer notre temporalit&#233; pr&#233;sente, et ce, au nom d'un &#171; contenu &#187; &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; (et largement impens&#233;) qu'il y aurait lieu d'attribuer &#224; la pl&#232;be, et dont ne rel&#232;veraient pas les actes violents qu'&#233;voquent ces deux noms. Son attitude est en cela comparable &#224; celle de qui, dans un autre registre, rejette &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; telle ou telle action hors du domaine politique, &#224; partir d'une pr&#233;compr&#233;hension des bornes du domaine politique, c'est-&#224;-dire d'une d&#233;limitation excluant &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; du politique certains actes (comme le sabotage aujourd'hui, quand il fut pourtant une arme largement utilis&#233;e dans les luttes ouvri&#232;res).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si ce travail de critique autour du livre de Martin Breaugh m&#233;ritait, me semble-t-il, d'&#234;tre effectu&#233;, c'est qu'au-del&#224; de la contestation des th&#232;ses de l'auteur - qu'on aurait aussi bien pu ignorer purement et simplement s'il ne s'&#233;tait agi que de cela &#8211; il s'agissait d'attirer l'attention sur un concept souvent utilis&#233;, mais qu'il n'est pas simple de d&#233;gager d'une conception progressiste de l'histoire &#8211; le concept d'&lt;i&gt;&#233;mancipation&lt;/i&gt;. Et c'est pr&#233;cis&#233;ment en vue de l'arracher &#224; la structure m&#234;me de l'histoire des vainqueurs que je l'ai qualifi&#233;e ici de &lt;i&gt;pl&#233;b&#233;ienne&lt;/i&gt;. Je ne parviendrai pas, aujourd'hui, au terme de cette t&#226;che, que je me propose d'ailleurs de reprendre au mois de mars, autour d'un questionnement autour de la notion d'enfance, dans le cadre des Ateliers du CRDPP, mais j'aimerais quand m&#234;me en dire quelques mots, en vue de cerner certains &#233;l&#233;ments susceptibles de conf&#233;rer un d&#233;but de consistance &#224; cette notion d'&#233;mancipation-&#224;-venir. Le parall&#232;le entre la pl&#232;be comme &#171; sans voix &#187; et l'enfant entendu dans le latin &lt;i&gt;infans&lt;/i&gt;, celui qui est priv&#233; de parole, me para&#238;t &#224; cet &#233;gard int&#233;ressant, car il permet de poser la question de l'&#233;mancipation dans des termes assez comparables. Si l'&#233;mancipation du subalterne ne peut consister &#224; reproduire simplement le langage des notaires, et plus g&#233;n&#233;ralement des ma&#238;tres, qu'&#224; la condition d'&#233;pouser le point de vue du pouvoir, en un geste anti-pl&#233;b&#233;ien par excellence, il ne saurait pas davantage y avoir d'&#233;mancipation enfantine dans le fait d'endosser sans l'&#233;cart humoristique d'un jeu mim&#233;tique un langage d'adulte, en lequel il se nierait comme enfant. Il ne s'agit certes pas ici de r&#233;tablir le moindre propre au sein duquel il faudrait se maintenir pour parvenir &#224; une &#233;mancipation v&#233;ritable, qui ne soit pas un reniement, mais dans les cas &#233;voqu&#233;s &#224; l'instant, l'alt&#233;ration (du serviteur, de l'enfant) se r&#233;v&#232;lerait mena&#231;ante pour la libert&#233;, parce qu'elle ne rel&#232;verait pas d'un devenir (forc&#233;ment minoritaire), et entraverait donc une &#233;mancipation r&#233;elle, c'est-&#224;-dire entraverait une forme d'&lt;i&gt;auto-&#233;mancipation&lt;/i&gt;, qu'il s'agira de distinguer soigneusement d'une injonction &#224; s'&#233;manciper. Premier point : l'&#233;mancipation (pl&#233;b&#233;ienne) serait affaire de devenir, et non pas de progr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or ce devenir, en lui-m&#234;me, c'est-&#224;-dire en son statut de devenir-minoritaire, dispose de la capacit&#233; d'enrayer les dispositifs de pouvoir, et certes pas de s'y substituer. On rel&#232;vera par exemple du pl&#233;b&#233;ien chez l'enfant qui, souterrainement, et loin de tous les jeux &#224; vis&#233;e &#233;ducative, d&#233;cevant en cela les attentes des adultes, exp&#233;rimentera son devenir-objet et/ou son devenir-animal &#8211; d&#233;marche absolument irr&#233;cup&#233;rable dans le mouvement suppos&#233; de progr&#232;s conduisant de l'enfance &#224; l'&#226;ge adulte. Deuxi&#232;me point : l'&#233;mancipation (pl&#233;b&#233;ienne) aurait &#224; voir avec le fait de faire d&#233;fection, d'exhiber son impouvoir. En cela, troisi&#232;me point : l'&#233;mancipation (pl&#233;b&#233;ienne) se r&#233;v&#232;lerait pouvoir destituant, en ce que l'impouvoir est l'exact inverse d'une soumission au pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour conclure tout &#224; fait, on peut dire que c'est parce que le signifiant &#171; &#233;mancipation &#187; est si difficile &#224; d&#233;gager des rets de la notion de progr&#232;s que les impasses dans lesquelles s'enferre le livre de Martin Breaugh sur &#171; l'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne &#187; s'av&#232;rent paradoxalement &#233;clairantes. En effet, m&#234;me en laissant de c&#244;t&#233; le fait que l'auteur substantialise, de fait, la pl&#232;be, on peut faire remarquer que l'ensemble de son propos repose sur une conception non explicit&#233;e de l'&#233;mancipation, envisag&#233;e sous l'angle d'une structure progressiste de l'histoire, du point de vue de la libert&#233; (16). Or, cette conception est d'autant plus dangereuse qu'elle est fr&#233;quemment inaper&#231;ue, et qu'elle conduit, par exemple, &#224; regretter que certains peuples fassent le choix d'un suppos&#233; obscurantisme, par exemple en effectuant des choix &#233;lectoraux favorables aux partis religieux. C'est tout un ensemble de pratiques de la libert&#233; qui seraient &#224; envisager ici, notamment dans l'&#233;cart susceptible d'&#234;tre adopt&#233; &#224; l'&#233;gard d'injonctions contemporaines &#224; &#234;tre libre, et visant &#224; s'en d&#233;prendre pour la conception tacitement moderniste de la libert&#233; qu'elles charrient &#8211; pr&#233;cis&#233;ment &#224; travers le pr&#233;suppos&#233; que la modernit&#233; ne peut que constituer un progr&#232;s, du point de vue de la libert&#233;, par rapport &#224; un univers traditionnel. Une &#233;mancipation effective ne peut donc qu'en passer par l'invention de &#171; gestes &#187; (17) &#233;chappant &#224; l'emprise des pouvoirs (ou plut&#244;t, parvenant &#224; s'en d&#233;prendre), et d&#233;signant ainsi des lignes de fuite permettant de passer du registre de l'histoire &#224; celui d'un devenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 Martin Breaugh, &lt;i&gt;L'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne. Une histoire discontinue de la libert&#233; politique&lt;/i&gt;, Paris, Editions Payot &amp; Rivages, Collection Critique de la politique Payot, 2007.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 2 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;. p.11.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 Alain Brossat, &lt;i&gt;Les serviteurs sont fatigu&#233;s (les ma&#238;tres aussi&lt;/i&gt;), Paris, L'Harmattan, Collection Quelle dr&#244;le d'&#233;poque !, 2013, p.55-56.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 Alain Brossat, &lt;i&gt;Le serviteur et son ma&#238;tre&lt;/i&gt;. Essai sur le sentiment pl&#233;b&#233;ien, Paris, Lignes / L&#233;o Scheer, 2003, p.18.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 Martin Breaugh, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p.38.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 Pierre-Simon Ballanche, &lt;i&gt;cit&#233; in&lt;/i&gt; Martin Breaugh, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p.123.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7 Martin Breaugh, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p.124.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 Ces sept auteurs sont : Machiavel, Montesquieu, Vico, Ballanche, De Leon, Foucault et Ranci&#232;re (Martin Breaugh, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p.88).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9 Martin Breaugh, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p.155.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10 &lt;i&gt;Id.&lt;/i&gt;, p.153-154.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11 Alain Brossat, &#171; La pl&#232;be. Des inf&#226;mes et des anonymes. Foucault libertaire &#187;, in &lt;i&gt;R&#233;fractions&lt;/i&gt;, n&#176;12, printemps 2004, p.111-123.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12 Martin Breaugh, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p.152-154.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13 Jacques Ranci&#232;re, cit&#233; in Martin Breaugh, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p.163.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14 Martin Breaugh, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p.122.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15 &lt;i&gt; Id.&lt;/i&gt;, p.127.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16 Une telle critique pourrait d'ailleurs aussi &#234;tre adress&#233;e, dans un autre registre, &#224; Fr&#233;d&#233;ric Martel, notamment dans le cadre de son dernier livre, Global gay, o&#249; le syntagme &#171; &lt;i&gt;lib&#233;ration gay&lt;/i&gt; &#187; est syst&#233;matiquement adoss&#233; &#224; une conception progressiste de l'histoire (Fr&#233;d&#233;ric Martel, &lt;i&gt;Global gay&lt;/i&gt;, Paris, Flammarion, 2013).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17 Pour ne pas parler de fa&#231;on seulement m&#233;taphorique, et donc pour conduire le terme de &#171; geste &#187; &#224; l'ampleur conceptuelle qui lui revient, je renvoie au livre de Philippe Roy &lt;i&gt;Trouer la membrane. Penser et vivre la politique par des gestes&lt;/i&gt;, Paris, L'Harmattan, 2012), particuli&#232;rement pour le chapitre &#171; Les gestes des Lip &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>texte de pr&#233;sentation, th&#232;se Pasolini et Benjamin</title>
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		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Naze</dc:creator>


		<dc:subject>r&#233;cit</dc:subject>
		<dc:subject>identit&#233;/diff&#233;rence</dc:subject>
		<dc:subject>langage</dc:subject>
		<dc:subject>histoire</dc:subject>
		<dc:subject>temps</dc:subject>

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&lt;p&gt;Dans le cadre de cette th&#232;se, intitul&#233;e, Temps et r&#233;cit chez Walter Benjamin et Pier Paolo Pasolini, il s'agissait de faire entrer en r&#233;sonance les pens&#233;es de deux auteurs et/ou philosophes et/ou cin&#233;astes, de fa&#231;on &#224; envisager la possibilit&#233; de penser sous la cat&#233;gorie deleuzienne de la &#171; grande identit&#233; &#187; ce qui m'est apparu, d'abord sur un mode intuitif, comme un certain nombre d'affinit&#233;s entre Pasolini et Benjamin. Il s'agissait donc, initialement, de tester la possibilit&#233; de d&#233;passer (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=34" rel="tag"&gt;langage&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=35" rel="tag"&gt;histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=36" rel="tag"&gt;temps&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Dans le cadre de cette th&#232;se, intitul&#233;e, Temps et r&#233;cit chez Walter Benjamin et Pier Paolo Pasolini, il s'agissait de faire entrer en r&#233;sonance les pens&#233;es de deux auteurs et/ou philosophes et/ou cin&#233;astes, de fa&#231;on &#224; envisager la possibilit&#233; de penser sous la cat&#233;gorie deleuzienne de la &#171; grande identit&#233; &#187; ce qui m'est apparu, d'abord sur un mode intuitif, comme un certain nombre d'affinit&#233;s entre Pasolini et Benjamin. Il s'agissait donc, initialement, de tester la possibilit&#233; de d&#233;passer le caract&#232;re un peu arbitraire de cette &#171; rencontre &#187; entre eux, c'est-&#224;-dire entre deux hommes qui ne se sont ni vus, ni connus, ni lus. L'id&#233;e &#233;tait donc d'envisager la possibilit&#233; de construire une &#171; grande identit&#233; &#187; entre Benjamin et Pasolini, &#224; l'image de celle qu'a pu mettre en place Gilles Deleuze, relativement &#224; Spinoza et Nietzsche.&lt;br class='autobr' /&gt; Par cons&#233;quent, et dans le sillage de cette entreprise deleuzienne, il fallait prendre garde &#224; ne pas nier les diff&#233;rences entre les deux auteurs, cette &#171; grande identit&#233; &#187; entre Benjamin et Pasolini n'&#233;tant en effet pensable que sur un fond de diff&#233;rences (en se souvenant qu'il n'y a m&#234;me de ressemblances qu'entre des diff&#233;rences). Le terme de la tentative consistait &#224; envisager, dans cette optique, la possibilit&#233; de faire appara&#238;tre un tout autre syst&#232;me de pens&#233;e, &#224; partir de la rencontre m&#234;me de ces diff&#233;rences (un syst&#232;me qui, au sens strict, ne soit plus ni du Benjamin, ni du Pasolini). Que l'absence de v&#233;ritable &#171; philosophie de l'histoire &#187;, chez Pasolini, ait pu, en fin de parcours, donner le sentiment que Benjamin, d&#232;s lors, cheminait seul, ou &#224; peu pr&#232;s, cela ne me semble pas constituer un emp&#234;chement &#224; la construction d'une &#171; grande identit&#233; &#187; entre les deux. En effet, si l'on reconna&#238;t en Benjamin et en Pasolini, dans ce travail, bien plus des &#171; personnages conceptuels &#187; que des personnes, chacun d'entre eux se d&#233;finit alors bien davantage comme &#171; agent d'&#233;nonciation &#187; - et il s'ensuit, par cons&#233;quent, que la rencontre entre ces deux personnages conceptuels a, elle-m&#234;me, permis le rep&#233;rage d'un plan d'immanence tiers, relativement auquel il importe assez peu de savoir, au fond, lequel prend la parole en effet, ici ou l&#224;, leur commune pr&#233;sence &#233;tant assur&#233;e dans l'&#233;nonciation elle-m&#234;me, pour autant qu'elle s'actualise en effet sur ce plan. Pour juger de l'effectivit&#233; de ce plan, il resterait &#224; nommer l'effet produit par ces rapprochements/frottements entre les deux auteurs, pour d&#233;signer, donc, ce &#171; boug&#233; &#187; qui me semble caract&#233;riser les figures de Benjamin et de Pasolini, &#224; l'issue du parcours. Ce travail s'inscrivant r&#233;solument dans le champ de la philosophie, il ne s'est pas voulu de simple comparaison, tenant en cela &#224; &#233;viter de figer les auteurs &#233;tudi&#233;s, c'est-&#224;-dire de les r&#233;duire &#224; des &#171; monuments &#187; de la culture, qu'il s'agirait d'analyser pour eux-m&#234;mes, simplement. Tout au contraire, rompant avec toute religion de l'auteur visant &#224; le constituer en corps sacr&#233;, ce travail a cherch&#233; &#224; faire fonctionner les deux auteurs comme des &#171; objets de pens&#233;e &#187;, en cherchant &#224; d&#233;passer la simple exactitude documentaire au profit de rapprochements &#233;clairants. En revanche, il est &#233;vident, dans l'&#233;ventualit&#233; d'une publication de ce travail, que l'actuelle absence d'une mention faisant &#233;tat du nom des traducteurs de Benjamin et de Pasolini devrait &#234;tre rectifi&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pr&#233;sentation de la th&#232;se :&lt;br class='autobr' /&gt; Pour fonder, ou plus exactement pour construire ce rapprochement, cette mise en r&#233;sonance de Benjamin et de Pasolini, il a fallu d'abord d&#233;terminer les lieux philosophiques autour desquels se r&#233;v&#233;laient de la fa&#231;on la plus sensible des affinit&#233;s entre les deux auteurs, de fa&#231;on &#224; pouvoir juger de la profondeur et de l'&#233;ventuelle f&#233;condit&#233; de ces r&#233;sonances. C'est donc essentiellement autour de la question du langage que s'est effectu&#233; le nouage le plus profond entre Benjamin et Pasolini, autour des th&#232;mes du &#171; nom &#187;, de la &#171; traduction &#187;, d'abord, puis &#233;galement autour de ceux du &#171; r&#233;cit &#187; et de la &#171; transmission &#187;, impliquant un certain rapport au langage. Le rapport au temps, ainsi, s'est trouv&#233; plac&#233; au centre de la r&#233;flexion, d&#232;s le d&#233;part, que ce soit autour de la question de &#171; l'origine &#187; par exemple (quel statut temporel conf&#233;rer &#224; cette origine du langage, situ&#233;e dans le &#171; cri &#187; chez Pasolini, et dans la langue adamique, chez Benjamin ?), ou autour de la question de la temporalit&#233; produite par telle ou telle forme de r&#233;cit ? C'est donc &#171; tout naturellement &#187;, si l'on peut dire, que ce travail se devait de d&#233;boucher sur une r&#233;flexion sur l'histoire, tout y conduisant, des consid&#233;rations benjaminiennes autour de la question de la traduction aux propos pasoliniens relatifs au triomphe de la langue italienne standard (instrumentale) dans l'univers contemporain du consum&#233;risme. Au fond, le motif messianique se trouvait inscrit au c&#339;ur de ce travail d&#232;s les premi&#232;res r&#233;flexions sur le langage, que ce soit &#224; travers l'ouverture messianique propre &#224; la traduction, chez Benjamin, ou bien &#224; travers l'id&#233;e pasolinienne de &#171; survivances &#187; inscrites dans la langue parl&#233;e, par-del&#224; la disparition de ce qu'il nomme les &#171; purs parlants &#187;. Evidemment, les modalit&#233;s selon lesquelles se d&#233;gage ce motif messianique diff&#232;rent grandement de l'un &#224; l'autre, la composante kabbalistique de la conception benjaminienne du langage c&#233;dant la place, chez Pasolini, &#224; une composante de type corporel (la prononciation enracin&#233;e dans les corps).&lt;br class='autobr' /&gt; D&#232;s le moment de la r&#233;flexion autour du langage (la premi&#232;re partie de la th&#232;se) est apparue l'id&#233;e que l'interrogation de l'un et de l'autre, relativement &#224; l'origine (l'origine du langage, en l'occurrence), ne d&#233;bouchait aucunement sur un d&#233;sir de restauration d'une origine perdue. De ce point de vue, l'&#233;cho messianique de la traduction n'aboutit pas &#224; la reconstitution d'un langage originaire chez Benjamin, pas plus que Pasolini ne cherche &#224; reconstituer la moindre langue &#171; pure &#187;, celle-ci &#233;tant d&#233;finie comme strictement th&#233;orique, comme id&#233;al-r&#233;gulateur. Ce point pouvant appara&#238;tre parfois comme ambigu chez Pasolini, j'ai cherch&#233; &#224; montrer comment il &#233;tait possible (et int&#233;ressant) de tirer la position pasolinienne du c&#244;t&#233; du ph&#233;nom&#232;ne originaire, pour &#233;viter de laisser place &#224; la possibilit&#233; d'une r&#233;gression effective vers l'origine (d'une actualisation effective de l'origine). A cette occasion, il est &#233;vident que je ne suis pas rest&#233; enferm&#233; dans un r&#244;le de commentateur, mais que je suis intervenu ici, non pas pour indiquer, contre Pasolini, ce qu'il aurait d&#251; penser, mais bien plut&#244;t pour tirer tout le profit possible de la r&#233;flexion pasolinienne sur le langage, dans le cadre d'une mise en r&#233;sonance avec la th&#233;orie benjaminienne du langage &#8211; par cons&#233;quent, un plan de r&#233;flexion se d&#233;couvre bien ici, qui n'&#233;merge qu'&#224; la faveur du rapprochement Benjamin/Pasolini : c'est en se situant sur ce plan que cette intervention consistant &#224; arracher Pasolini &#224; l'image jungienne pour le conduire vers le ph&#233;nom&#232;ne originaire goeth&#233;en prend sens (indiquant ce qu'il aurait pu penser), et non &#224; partir d'une pr&#233;f&#233;rence philosophique qui serait strictement mienne, arbitraire &#224; ce compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le passage &#224; la question du r&#233;cit s'est d'abord effectu&#233; &#224; partir de la question de l'oralit&#233;, ou plus exactement &#224; partir du probl&#232;me du r&#233;cit traditionnel. Il s'agissait, au fond, de se demander si le r&#233;cit pouvait survivre &#224; la mort de sa forme traditionnelle, orale. La question de la nostalgie se posait l&#224; encore : et de la m&#234;me fa&#231;on, il a bien fallu convenir qu'il n'y avait nulle tentative, ni chez l'un, ni chez l'autre, de r&#233;activer ce type de r&#233;cits. Il s'agissait seulement d'envisager de nouvelles mani&#232;res de raconter. Sans entrer dans le d&#233;tail des analyses, ces nouvelles formes ont pu chercher &#224; faire une place &#224; la langue orale, &#224; l'int&#233;rieur de formes r&#233;solument modernes de r&#233;cits (les romans romains de Pasolini par exemple, ou encore les petits r&#233;cits figurant dans Rastelli raconte&#8230; chez Benjamin), mais elles ont pu s'en affranchir radicalement (avec l'&#233;loge benjaminien du &#171; roman pur &#187; gidien, comme avec la fermeture sur soi de l'univers langagier de Salo ou les 120 journ&#233;es de Sodome, chez Pasolini). Plut&#244;t qu'une recherche consistant &#224; sauver, en tant que telles, des formes de r&#233;cits anciennes, il s'est agi, chez l'un et chez l'autre, de rechercher de nouvelles mani&#232;res de raconter, notamment &#224; travers le recours au cin&#233;ma. C'est dans cette optique que j'ai propos&#233; l'expression de &#171; pseudo-r&#233;cit &#187;, pour d&#233;signer (en marge de la d&#233;finition pasolinienne de ce terme) les r&#233;cits au sein desquels on peut sentir la cam&#233;ra, c'est-&#224;-dire les r&#233;cits pour lesquels les &#171; ficelles &#187; de l'art de raconter cessent d'&#234;tre cach&#233;es. C'est dans cette optique encore que l'art de Brecht a pu int&#233;resser Benjamin, m&#234;me si j'ai cherch&#233; &#224; montrer, en m'appuyant essentiellement ici sur les th&#232;ses de Florence Dupont, en quoi le th&#233;&#226;tre brechtien reste peut-&#234;tre essentiellement aristot&#233;licien, c'est-&#224;-dire li&#233; &#224; une forme de r&#233;cit, relativement ind&#233;pendante de la forme th&#233;&#226;trale en tant que telle. Autrement dit, des nouvelles formes de narration peuvent appara&#238;tre, dans des registres artistiques divers, mais elles ne seront vraiment int&#233;ressantes, nouvelles, qu'&#224; la condition de repenser les formes du r&#233;cit de fa&#231;on interne : cin&#233;matographiquement pour le cin&#233;ma, th&#233;&#226;tralement pour le th&#233;&#226;tre, etc. C'est ainsi que le cin&#233;ma de Pasolini peut sembler li&#233; &#224; l'art traditionnel de raconter (Les mille et une nuits, L'Evangile, la Trilogie de la vie, etc.), mais en fait, il ne l'est que superficiellement, Pasolini mettant bien en place des films ayant la structure de &#171; pseudo-r&#233;cits &#187;, cin&#233;matographiquement parlant &#8211; l'apparente transparence des r&#233;cits filmiques pasoliniens tenant &#224; son art du montage, recr&#233;ant artificiellement une continuit&#233; temporelle, c'est-&#224;-dire un effet de naturel, tout en ne sacrifiant pas &#224; la technique du plan-s&#233;quence.&lt;br class='autobr' /&gt; Si le lien avec l'histoire (avec un grand H) est pr&#233;sent dans les films de Pasolini, notamment &#224; travers l'id&#233;e des corps sous-prol&#233;tariens dispensant leurs derni&#232;res lumi&#232;res dans les films de la Trilogie, c'est sans doute &#224; travers la question du drame baroque, envisag&#233;e par Benjamin, que la r&#233;flexion s'est orient&#233;e, le plus nettement, vers le th&#232;me de l'histoire. En effet, relativement au &#171; temps triste &#187; du Trauerspiel (du drame baroque), la coupure, &#171; l'arr&#234;t messianique &#187; dira Benjamin, constitue la possibilit&#233; m&#234;me du passage &#224; un temps &#171; tragique &#187;, voire &#171; messianique &#187;. Or, si le Paris, capitale du XIXe si&#232;cle, ce livre benjaminien sur les passages, est bien consid&#233;r&#233;, par son auteur lui-m&#234;me, comme le quasi-&#233;quivalent, pour le XIXe si&#232;cle, du livre sur le baroque, c'est que l'&#233;quivalence contemporaine des choses, sous le r&#232;gne de la marchandise, r&#233;pond &#224; leur &#233;quivalente vanit&#233; dans le cadre du drame baroque. C'est donc dans cette r&#233;flexion benjaminienne autour du th&#233;&#226;tre baroque que prend tout son sens la notion d' &#171; &#233;tat d'exception &#187;, reprise &#224; Carl Schmitt &#8211; le retournement benjaminien consistera, dans les &#171; Th&#232;ses sur l'histoire &#187;, &#224; d&#233;finir un &#171; v&#233;ritable &#187; &#233;tat d'exception, comme &#233;tant celui qui reste &#224; instaurer, pr&#233;cis&#233;ment d'un point de vue r&#233;volutionnaire. Mais cette notion de coupure, d'interruption, est loin d'&#234;tre &#233;trang&#232;re &#224; Pasolini lui-m&#234;me, lequel la met bien en &#339;uvre, notamment &#224; travers les images des Mille et une nuits, en lesquelles les figurants fixent la cam&#233;ra.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le dernier moment de la r&#233;flexion a donc &#233;t&#233; consacr&#233; &#224; la question de l'histoire, essentiellement &#224; travers les &#171; Th&#232;ses sur l'histoire &#187;, de Benjamin, mais aussi &#224; travers quelques remarques de Pasolini, avec leur prolongement, notamment chez Gramsci. La question, au fond, &#233;tait celle du r&#233;cit historique : comment &#233;crire l'histoire, comment transmettre un r&#233;cit historique qui ne n&#233;glige pas le rebut, le d&#233;chet &#8211; autrement dit, comment &#233;crire une histoire qui ne soit pas simplement l'histoire des vainqueurs ? De ce point de vue, il est apparu que le r&#233;cit construit au sein d'un temps vide et homog&#232;ne laissait place, n&#233;cessairement, &#224; une histoire fond&#233;e sur des rapports de causalit&#233; et entendue comme progr&#232;s &#8211; avec cette cons&#233;quence in&#233;vitable que les vaincus de l'histoire devaient &#234;tre sacrifi&#233;s, au nom du progr&#232;s. Pour rompre avec ces cons&#233;quences, le recours au temps discontinu est apparu comme n&#233;cessaire &#8211; c'est &#224; tout moment que le fil de l'histoire des vainqueurs peut &#234;tre rompu, laissant ainsi la place au surgissement des oubli&#233;s de l'histoire. S'il y a surgissement, en effet, c'est qu'on ne se situe pas du c&#244;t&#233; du simple souvenir (Andenken), mais bien du c&#244;t&#233; de la rem&#233;moration (Eingedenken), d'o&#249; l'int&#233;r&#234;t prononc&#233; de Benjamin pour Proust. Il s'agit donc de laisser place &#224; un r&#233;cit rendant possible la rem&#233;moration, c'est-&#224;-dire le retour effectif de ce qui, jamais, n'a &#233;t&#233; v&#233;cu. Dans cette optique, les g&#233;n&#233;alogies pasoliniennes (de type expressif, et non causaliste) dessinent bien quelque chose de ces r&#233;surgences pens&#233;es sur le mod&#232;le de la rem&#233;moration : le corps avoue, en ses formes, dans l'intonation d'un accent, un pass&#233; qu'il ignore, non pour l'avoir oubli&#233;, au sens strict, mais pour ne l'avoir lui-m&#234;me jamais v&#233;cu. Le corps se souvient de ce qu'il n'a pas v&#233;cu (soit par la manifestation d'anc&#234;tres non connus, soit par la manifestation d'un &#171; inconscient agricole &#187;, selon une expression de Pasolini).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;sultats :&lt;br class='autobr' /&gt; La question qu'il serait possible de poser, au terme de ce travail, est peut-&#234;tre au fond celle-ci : Que produit donc ce travail, en termes de devenir, entre Benjamin et Pasolini ?&lt;br class='autobr' /&gt; On pourrait dire que cette rencontre arrache Pasolini &#224; lui-m&#234;me, comme elle arrache Benjamin &#224; lui-m&#234;me, non pas en d&#233;figurant qui que ce soit, mais en permettant d'actualiser, chez chacun des deux, des potentialit&#233;s internes de d&#233;territorialisation. Au fond, l'actualisation de ces virtualit&#233;s r&#233;sulterait d'une sorte de technique du montage &#224; l'&#339;uvre dans ce travail, au moyen de rencontres inopin&#233;es (entre les deux auteurs, entre leurs &#233;nonc&#233;s respectifs, entre diff&#233;rents &#233;nonc&#233;s d'un m&#234;me auteur, etc.), et qui font sens. C'est en cela que le devenir qui s'emparerait et de Benjamin et de Pasolini, dans la pr&#233;sente th&#232;se, est bien construit. C'est qu'en effet, en mettant en place une confrontation entre Pasolini et Benjamin, qui ne soit pas comparatiste, une confrontation qui ne se r&#233;duise pas &#224; des rapprochements syst&#233;matiques quant &#224; tel ou tel point, mais cherche &#224; d&#233;boucher sur un plan de consistance nouveau, on peut d&#233;placer l'un et/ou l'autre, sans pour autant &#234;tre reconduit &#224; l'&#233;crasement (au moins partiel) d'un p&#244;le par l'autre. C'est en ce sens que Deleuze pouvait parler d'une philosophie donnant naissance &#224; un Hegel barbu, ou &#224; un Marx glabre. Si, donc, les conclusions de cette th&#232;se peuvent donner l'apparence que Benjamin, relativement &#224; la question de l'histoire en tout cas, prend le pas sur Pasolini, il serait en fait possible de conf&#233;rer une orientation exactement inverse &#224; ces conclusions, sur ce point, en envisageant, par exemple, ce que la pens&#233;e du corps, chez Pasolini, permet de faire affleurer &#224; la surface, chez Benjamin. Il y aurait ainsi, par exemple, toute une interrogation &#224; porter dans le domaine de la relation de Benjamin &#224; la psychanalyse : ce que Benjamin utilise chez Freud, notamment la notion de choc, pouvant largement &#234;tre utilis&#233; ind&#233;pendamment de l'essentiel du corpus freudien, cela ne nous reconduirait-il pas &#224; un inconscient proche de celui dont parle parfois Pasolini, cet inconscient &#171; d&#233;pos&#233; dans les choses &#187; ? De cette fa&#231;on, c'est la question m&#234;me de la philosophie de l'histoire qui serait &#224; reprendre &#224; nouveaux frais, Pasolini, cette fois, pouvant redevenir, dans ce registre &#233;galement, un p&#244;le r&#233;ellement actif dans la relation &#224; Benjamin. Une histoire pl&#233;b&#233;ienne &#233;crite &#224; partir des corps pauvres et discr&#233;dit&#233;s constitue un programme assez exaltant pour mobiliser bien des types de chiffonniers.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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