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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Pour une &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne</title>
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		<dc:date>2013-11-04T19:34:21Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Naze</dc:creator>


		<dc:subject>histoire</dc:subject>
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&lt;p&gt;Le titre de cette intervention (&#171; Pour une &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne &#187;) ne vise pas &#224; annoncer ce qui serait la description des modalit&#233;s, des mouvements, des temporalit&#233;s propres &#224; ce que l'on identifierait d&#233;j&#224; comme relevant en effet d'une r&#233;alit&#233; nomm&#233;e &#171; &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne &#187;. Par cette expression, c'est bien davantage un probl&#232;me qui se trouve d&#233;sign&#233; : que pourrait &#234;tre une &#171; &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne &#187; ? Et cela renvoie tout autant &#224; une interrogation relative &#224; l'adjectif &#171; pl&#233;b&#233;ien (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=39" rel="tag"&gt;devenir&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=40" rel="tag"&gt;infra-politique&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le titre de cette intervention (&#171; Pour une &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne &#187;) ne vise pas &#224; annoncer ce qui serait la description des modalit&#233;s, des mouvements, des temporalit&#233;s propres &#224; ce que l'on identifierait d&#233;j&#224; comme relevant en effet d'une r&#233;alit&#233; nomm&#233;e &#171; &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne &#187;. Par cette expression, c'est bien davantage un probl&#232;me qui se trouve d&#233;sign&#233; : que pourrait &#234;tre une &#171; &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne &#187; ? Et cela renvoie tout autant &#224; une interrogation relative &#224; l'adjectif &#171; pl&#233;b&#233;ien &#187; (qu'appelle-t-on la &#171; pl&#232;be &#187;, dans ce contexte ?), qu'au terme d'&#171; &#233;mancipation &#187; lui-m&#234;me : doit-on entendre qu'il s'agirait d'une &#233;mancipation (elle-m&#234;me non objet de la probl&#233;matisation) relative &#224; la pl&#232;be (d&#233;signation qu'il s'agirait en revanche de clarifier pour juger des moments &#233;mancipateurs qui, dans l'histoire, ont en effet concern&#233; la pl&#232;be) ? Ou faut-il plut&#244;t entendre, de mani&#232;re plus radicale cette autre question : que serait une &#233;mancipation de type pl&#233;b&#233;ien ? Dans ce dernier cas &#8211; et c'est bien le sens du questionnement que retiendra cette intervention -, c'est l'&#233;mancipation elle-m&#234;me qui est probl&#233;matis&#233;e : certes le signifiant &#171; pl&#232;be &#187; ne d&#233;signe pas une entit&#233; sociologique, le terme ne devant pas &#234;tre pris dans un sens substantialiste (du moins si l'on s'inscrit dans le sillage, f&#233;cond, de Foucault), mais c'est du coup l'&#233;mancipation elle-m&#234;me qui perd toute transparence. Si quelque chose comme une &#233;mancipation de la classe ouvri&#232;re, par exemple, est susceptible de rev&#234;tir un contenu, et donc un sens, assez &#233;vident, quel qu'il soit, pr&#233;cis&#233;ment parce qu'on se r&#233;f&#232;re alors &#224; une cat&#233;gorie sociologique, dont on peut retracer les &#233;volutions &#224; travers l'histoire, en ce qui concerne l'id&#233;e d'une &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne, c'est une tout autre affaire, et d'abord parce que le signifiant &#171; pl&#232;be &#187; fait entrer en crise la conception ordinaire qu'on peut se faire de l'histoire. Une histoire des vaincus (pour reprendre l'expression, et l'id&#233;e, de Walter Benjamin) ne peut que faire entrer en crise le signifiant &#171; &#233;mancipation &#187; lui-m&#234;me, l'habitude consistant &#224; rechercher les m&#233;andres d'un mouvement d'&#233;mancipation, au sein m&#234;me d'une chronologie historique qui reste celle de l'histoire des vainqueurs. Si l'on cherche &#224; d&#233;finir ce que pourrait &#234;tre une &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne dans le cadre d'une histoire des vaincus, alors, on ne peut faire de ce mouvement &#233;mancipateur celui par lequel la pl&#232;be se constituerait comme &#171; sujet politique &#187;, car alors, par &#233;mancipation, on n'entendrait rien de moins qu'une forme de reniement du minoritaire au profit du majoritaire, c'est-&#224;-dire une forme d'&#233;mancipation des vaincus qui ne serait qu'apparente, s'effectuant aux conditions d'une histoire des vainqueurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Or, c'est pr&#233;cis&#233;ment ce mouvement par lequel la pl&#232;be se transformerait en &#171; sujet politique &#187; que Martin Breaugh, auteur d'un ouvrage intitul&#233; &lt;i&gt;L'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne&lt;/i&gt;, d&#233;signe, dans le sous-titre m&#234;me du livre comme &lt;i&gt;Une histoire discontinue de la libert&#233; politique&lt;/i&gt;(1) . C'est d'ailleurs en cela que cet ouvrage pr&#233;sente un int&#233;r&#234;t pour cette intervention, ce qui justifie que je le place au centre de la discussion : il s'agit moins de critiquer la d&#233;marche de l'auteur &#8211; ce qui serait assez vain - que d'essayer d'apercevoir, comme en creux, l'approche que ce livre n'effectue pas, de ce qu'on pourrait nommer &lt;i&gt;&#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si le livre de Martin Breaugh me semble m&#233;riter qu'on discute ses th&#232;ses, c'est qu'elles mettent en &#339;uvre une conception de l'&#233;mancipation contre laquelle nous avons sans doute &#224; nous pr&#233;munir : c'est un peu le plus court chemin que ce livre emprunte, pour penser l'&#233;mancipation de la pl&#232;be, ce qui, certes, n'invalide pas &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; son intention. Prenant appui sur plusieurs moments historiques, l'auteur entend faire appara&#238;tre des &#233;v&#233;nements o&#249; la pl&#232;be surgirait au sein de l'histoire, d&#233;signant comme discontinues ces interventions pl&#233;b&#233;iennes, raisons pour laquelle il parle de la temporalit&#233; de &#171; l'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne &#187; comme &#233;tant celle de la &#171; br&#232;che &#187;. En cela, au moins de fa&#231;on nominale, l'auteur n'est pas loin des th&#232;ses de Walter Benjamin &#8211; mais le probl&#232;me est que cette r&#233;sonance n'atteint jamais un niveau th&#233;orique, l'auteur des &lt;i&gt;Th&#232;ses sur le concept d'histoire&lt;/i&gt; n'&#233;tant m&#234;me jamais nomm&#233;. Voyons d'abord ce que Breaugh appelle &#171; exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne &#187;, car cela nous conduira au c&#339;ur de son ouvrage, et donc de toutes ses difficult&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'auteur est bien conscient d'un n&#233;cessaire d&#233;passement de la cat&#233;gorie empirique (sociologique) de la pl&#232;be pour atteindre la notion de &#171; principe pl&#233;b&#233;ien &#187; &#224; l'&#339;uvre, selon lui, dans l'histoire, on peut cependant d&#233;j&#224; s'&#233;tonner qu'il emprunte explicitement l'expression &#224; Pierre-Simon Ballanche, qui l'utilisait pour d&#233;signer ce qui assurerait la pr&#233;sence du progr&#232;s dans l'histoire. Car en ce cas, le &#171; principe pl&#233;b&#233;ien &#187; &#224; l'&#339;uvre dans l'histoire jouerait un peu le r&#244;le du n&#233;gatif dans un cadre dialectique, c'est-&#224;-dire que l'action discontinue de la pl&#232;be serait en ce sens l'&#233;quivalent des passions chez Hegel, et constituerait au fond le moteur de l'histoire des vainqueurs &#8211; et la discontinuit&#233; dont on parle ne serait plus alors qu'apparente, dessinant bien plut&#244;t la courbe d'un progr&#232;s s'effectuant malgr&#233; tout, c'est-&#224;-dire malgr&#233; les ruptures, qui se limiteraient alors &#224; d&#233;signer le discontinu de fa&#231;on seulement n&#233;gative, &#224; travers ses effets de retardement. On retrouvera ce probl&#232;me de fond plus loin, et pour l'instant, int&#233;ressons-nous &#224; l'intention de Breaugh de d&#233;gager un &#171; principe pl&#233;b&#233;ien &#187; par-del&#224; les manifestations empiriques de la pl&#232;be. Cette fa&#231;on de proc&#233;der lui semble s'imposer, &#224; partir du moment o&#249; l'auteur veut &#233;viter, &#224; raison, de r&#233;duire la pl&#232;be &#224; une cat&#233;gorie empirique, m&#234;me historiquement changeante d'un point de vue sociologique. Il &#233;crit en effet, dans le cadre de la pr&#233;face : &#171; Ni cat&#233;gorie sociale ni affirmation identitaire, la pl&#232;be d&#233;signe un &#233;v&#233;nement politique de tout premier ordre, soit le passage d'un statut infrapolitique &#224; celui de sujet politique &#224; part enti&#232;re &#187; (2). La pl&#232;be serait donc avant tout le nom d'une &#171; exp&#233;rience &#187;, pr&#233;cis&#233;ment celle par laquelle l&lt;i&gt;'animal laborans&lt;/i&gt; se transformerait en &lt;i&gt;zoon politikon&lt;/i&gt;. Les moments de surgissement de la pl&#232;be correspondraient donc &#224; des exp&#233;riences de m&#233;tamorphoses de ce type, et l'auteur s'attachera, dans cet ouvrage, &#224; d&#233;crire certains de ces moments, jug&#233;s exemplaires, comme la premi&#232;re s&#233;cession pl&#233;b&#233;ienne, en 494 avant J&#233;sus-Christ, dans la Rome antique, comme la r&#233;volte des Ciompi, en 1378, &#224; Florence, comme le carnaval de Romans en 1580, mais encore comme la r&#233;volte de Masaniello, en 1647, &#224; Naples, mais aussi, comme la Commune de Paris, en 1871. La d&#233;marche consistera donc, pour l'auteur, en partant de ces diff&#233;rents moments, &#224; d&#233;gager les &#233;l&#233;ments jug&#233;s invariants et susceptibles de d&#233;finir un &lt;i&gt;principe pl&#233;b&#233;ien&lt;/i&gt;, &#224; l'&#339;uvre de mani&#232;re discontinue, dans les &#233;v&#233;nements de l'histoire empirique. Or, s'il est &#233;vident que pour penser les interventions dans l'histoire d'une pl&#232;be non r&#233;duite &#224; une cat&#233;gorie sociologique, il faut rompre avec toute repr&#233;sentation empirique de la pl&#232;be en tant que telle, cette d&#233;marche ne doit pas pour autant prendre la forme d'une constitution d'un type-id&#233;al de la pl&#232;be et des formes de son intervention &#8211; car alors on en resterait &#224; des cat&#233;gories d'analyse de type sociologique, interdisant de reconna&#238;tre une manifestation de la pl&#232;be, l&#224; o&#249; certaine(s) caract&#233;ristique(s) du type-id&#233;al en serai(en)t absente(s). Ajoutons que le fait de choisir de limiter &#171; l'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne &#187; aux occurrences d&#233;signant la m&#233;tamorphose de l'infra-politique en &#171; sujet politique &#187; revient &#224; s'installer dans une anhistoricit&#233; pr&#233;supposant la possibilit&#233;, pour toute p&#233;riode historique d&#233;termin&#233;e, d'assister &#224; l'&#233;mergence d'une telle subjectivit&#233; sur une sc&#232;ne commune &#8211; et c'est donc aussi pr&#233;supposer l'existence, toujours maintenue, d'une telle sc&#232;ne -, en m&#234;me temps que cela revient &#224; pr&#233;supposer que l'unique voie de manifestation du pl&#233;b&#233;ien est celle de la constitution d'une telle subjectivit&#233;, soit donc &#224; d&#233;cr&#233;ter l'impossibilit&#233; d'une &#171; exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne &#187; en des temps ne rendant pas possible l'&#233;mergence d'une sc&#232;ne commune o&#249; le &#171; traitement d'un tort &#187; fait &#224; l'&#233;galit&#233;, pour parler comme Ranci&#232;re, puisse &#234;tre r&#233;alis&#233;. De cette fa&#231;on, on d&#233;cr&#233;terait donc qu'il n'est d'&#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne possible qu'&#224; travers les tentatives pour se constituer en tant que &#171; sujet politique &#224; part enti&#232;re &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or si bien des figures historiques de la manifestation de la pl&#232;be peuvent se penser sur ce mod&#232;le, en revanche, un souci &#224; la fois politique et historique n&#233;cessite qu'on pose la question de l'effectivit&#233; maintenue, ou non, d'une sc&#232;ne commune o&#249; puissent &#234;tre d&#233;battues les raisons du conflit. Les analyses d'Alain Brossat dans son livre &lt;i&gt;Les serviteurs sont fatigu&#233;s&lt;/i&gt; montrent bien qu'aujourd'hui le tort ne trouve g&#233;n&#233;ralement plus les moyens de son articulation, l'ancien &#171; litige &#187; s'&#233;tant d&#233;sormais transform&#233; en &#171; diff&#233;rend &#187;, dans le cadre d'une &#171; guerre des esp&#232;ces &#187;. En r&#233;f&#233;rence &#224; l'affaire DSK du Sofitel de New-York, Alain Brossat &#233;crit en effet : &#171; D&#232;s lors que l'instance arbitrale devant laquelle la femme de chambre avait esp&#233;r&#233; faire entendre sa plainte se d&#233;robe, que les enjeux de la r&#233;partition des places et des r&#244;les l'emportent sur ceux de la justice, d&#232;s lors que la guerre des esp&#232;ces surd&#233;termine et falsifie la proc&#233;dure &#8211; la victime perd tout moyen de faire reconna&#238;tre et r&#233;parer le tort subi. Elle se trouve renvoy&#233;e &#224; l'imm&#233;morial et &#224; l'irr&#233;parable de la violence subie par les serviteurs, une violence qui, dans ces conditions, se pr&#233;sente comme &lt;i&gt;l'{}inarticulable m&#234;me&lt;/i&gt;. [&#8230;] Aujourd'hui, les patriciens interposent entre eux-m&#234;mes et les pl&#233;b&#233;iens qui d&#233;noncent leurs abus et mauvais proc&#233;d&#233;s une arm&#233;e d'hommes de l'art, gardes du corps, avocats, journalistes sous influence, n&#233;gociateurs patent&#233;s, agents de s&#233;curit&#233;, dont la fonction est, distinctement, de maintenir &#224; distance les plaignants et de rendre impossible tout contact et tout &#233;change direct avec les ma&#238;tres &#187; (3). On ne se situe donc plus dans cette &#233;poque, analys&#233;e par Alain Brossat dans un pr&#233;c&#233;dent ouvrage sur le &#171; sentiment pl&#233;b&#233;ien &#187;, o&#249; les brillantes r&#233;pliques d'un serviteur (Figaro par exemple) pouvaient faire mouche, en actualisant le &#171; principe &#233;galitaire &#187; (4), au sein d'une joute oratoire. Or, c'est de cette situation dialogique que Martin Breaugh reste prisonnier, lorsqu'il fait de la premi&#232;re s&#233;cession pl&#233;b&#233;ienne &#224; Rome l'arch&#233;type de &#171; l'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne &#187; - sans compter que la &#171; pl&#232;be &#187; d&#233;signant alors, dans les limites de cette occurrence historique une cat&#233;gorie empirique, oppos&#233;e au patriciat, elle pr&#233;sente in&#233;vitablement le risque, pr&#233;cis&#233;ment parce que l'auteur fait de cet &#233;v&#233;nement un arch&#233;type de &#171; l'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne &#187;, de produire une substantialisation de la pl&#232;be dans l'histoire. En effet, retir&#233;e sur le mont Aventin, pour protester contre les conditions &#233;conomiques et sociales qui lui sont r&#233;serv&#233;es, la pl&#232;be se trouve en fait face &#224; un &#171; tort &#187; beaucoup plus g&#233;n&#233;ral, comme le souligne Breaugh : &#171; [&#8230;] le tort inflig&#233; &#224; la pl&#232;be rel&#232;ve d'un fait social total qui est celui de la lutte pour la reconnaissance &#187; (5). Dans ces conditions, on comprend l'effet politique (non calcul&#233;) qu'a pu avoir l'ambassade du parlementaire Menenius Agrippa, telle que la rapporte Tite-Live : l'orateur raconte alors une fable mettant en rapport les parties du corps (m&#233;taphore pour les pl&#233;b&#233;iens) et l'estomac (m&#233;taphore pour les patriciens), et faisant appara&#238;tre que si les parties sont en col&#232;re contre l'estomac, et cherchent &#224; lui nuire, en retour, elles ne survivront pas au d&#233;p&#233;rissement de l'estomac. Ce qui importe ici est moins le contenu de la fable que le fait qu'un parlementaire soit venu parler &#224; la pl&#232;be, c'est-&#224;-dire qu'il ait ainsi entam&#233; un processus de reconnaissance : empruntant les mots de Pierre-Simon Ballanche, l'auteur indique que les pl&#233;b&#233;iens &#233;taient les &#171; muets du mutisme civil &#187; (6) et poursuit en concluant que &#171; [l]'ambassade patricienne de Menenius Agrippa sur l'Aventin ouvre une premi&#232;re br&#232;che dans le statut infrahumain de la pl&#232;be [, puisqu'e]n effet, accepter de transiger avec la pl&#232;be revient &#224; reconna&#238;tre qu'elle participe, du moins partiellement, &#224; l'humanit&#233; &#187; (7). C'est de cet exemple (m&#234;me si d'autres &#233;v&#233;nements historiques sont aussi &#233;voqu&#233;s, que j'ai cit&#233;s tout &#224; l'heure, mais qui restent envisag&#233;s sous la lumi&#232;re latine et antique de ce qui joue malgr&#233; tout le r&#244;le d'origine) que l'auteur va d&#233;gager ce qu'il consid&#232;re constituer un invariant de &#171; l'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne &#187;, &#224; savoir le passage d'un statut infra-politique &#224; celui de &#171; sujet politique &#187;. Or, c'est cette conception fig&#233;e de &#171; l'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne &#187; qui emp&#234;che l'auteur de saisir ce que dit Alain Brossat de la pl&#232;be, dans un article paru dans la revue &lt;i&gt;R&#233;fraction&lt;/i&gt; &#8211; et, par-del&#224; cette incompr&#233;hension, c'est l'incompatibilit&#233; du discours de Michel Foucault sur la question de la pl&#232;be avec le propos de Breaugh qui se r&#233;v&#232;le, puisque parmi les sept penseurs s&#233;lectionn&#233;s par l'auteur comme ayant particip&#233; &#224; une pens&#233;e de la pl&#232;be (8), il est celui qui est le plus mal trait&#233;, en m&#234;me temps que celui pour lequel l'apport &#224; cette pens&#233;e de la pl&#232;be fait l'objet de la plus grande d&#233;sinvolture : la pens&#233;e de Foucault est ainsi jug&#233;e &#171; insuffisante pour penser ad&#233;quatement les multiples exp&#233;riences de la pl&#232;be que nous nous effor&#231;ons de rendre intelligible &#187;, et donc &#171; c'est davantage dans le &#8220;geste foucaldien&#8221;, qui consiste &#224; r&#233;activer la question de la pl&#232;be au sein des d&#233;bats contemporains, que se situe l'int&#233;r&#234;t de son travail pour la &#8220;pens&#233;e de la plebe&#8221; &#187; (9). Au fond, l'auteur reconna&#238;t &#224; Foucault le m&#233;rite d'avoir fait revenir sur le devant de la sc&#232;ne la question de la pl&#232;be, m&#234;me s'il consid&#232;re que le contenu du discours, lui, est tr&#232;s d&#233;cevant. Cette critique indirecte de Foucault est assez insignifiante, on va le voir, mais elle a le m&#233;rite, l&#224; encore, de mettre en &#233;vidence certaines caract&#233;ristiques de l'approche de la question de la pl&#232;be qu'il convient d'&#233;viter. Quant &#224; la critique directe que l'auteur adresse &#224; Foucault &#224; propos de sa pens&#233;e de la pl&#232;be, on n'en dira rien ici, non d'abord par charit&#233; (ce qui aurait pu &#234;tre le cas, &#233;tant donn&#233; le nombre de contre-sens que cette lecture de Foucault charrie), mais plut&#244;t parce qu'elle n'apporterait pas grand-chose &#224; notre propos actuel &#8211; disons seulement que, s'inscrivant partiellement dans le sillage de celle de Charles Taylor, relative &#224; une suppos&#233;e impossibilit&#233; de penser un dehors au pouvoir chez Foucault, cette critique men&#233;e par Breaugh d&#233;bouche sur le fait de reprocher &#224; Foucault de ne pas permettre de penser la pl&#232;be comme facteur de libert&#233; : &#171; L'ambigu&#239;t&#233; de ses propos et son refus de consid&#233;rer la pl&#232;be en tant que sujet porteur d'une politique du peuple et du d&#233;sir de libert&#233; l'emp&#234;chent de proposer des outils d'analyse capables de rendre compte du principe pl&#233;b&#233;ien &#187; (10).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'article d'Alain Brossat auquel s'attaque l'auteur est intitul&#233; &#171; La pl&#232;be. Des inf&#226;mes et des anonymes. Foucault libertaire &#187; (11). Or, Breaugh va choisir d'attaquer cet article pour, ensuite, en venir &#224; une critique de Foucault lui-m&#234;me. Le passage m&#233;rite d'&#234;tre cit&#233; assez largement pour ce qu'il r&#233;v&#232;le des pr&#233;suppos&#233;s de l'auteur : &#171; Pour Brossat, lecteur de Foucault, l'action pl&#233;b&#233;ienne se distingue par sa &#8220;capacit&#233; &#224; balafrer le pr&#233;sent, &#224; le d&#233;figurer&#8221;. Parmi les exemples qu'il donne d'une telle mutilation est celui &#8220;de Ben Laden qui incise dans l'ordre (imp&#233;rial) mondial&#8221;. Si Brossat peut qualifier de &#8220;pl&#233;b&#233;ien&#8221; l'h&#233;ritier d'une richissime famille arabe, c'est parce qu'il pense que la pl&#232;be &#8220;c'est ce &#8220;n'importe qui&#8221; manifestant une capacit&#233; maintenue de se soulever&#8221; tels les &#8220;mollahs pr&#234;chant l'insoumission de mosqu&#233;e en mosqu&#233;e, pendant le soul&#232;vement iranien&#8221;. En d'autres termes, la pl&#232;be ne porte pas de revendications sp&#233;cifiques, qu'elles soient d&#233;mocratiques ou libertaires. Les revendications pl&#233;b&#233;iennes pourraient aussi bien &#234;tre fascistes qu'islamistes. Cette absence d'un contenu propre &#224; la politique pl&#233;b&#233;ienne tient &#224; son rapport particulier &#224; l'action. Suivant Brossat, la pl&#232;be est muette. Elle ne d&#233;lib&#232;re pas ; elle passe &#224; l'action. Voil&#224; pourquoi la pl&#232;be est sans substance ou histoire dans la pens&#233;e de Foucault. La contribution de Brossat, &#224; son insu peut-&#234;tre, permet de mieux comprendre le portrait de la pl&#232;be dans l'&#339;uvre de Michel Foucault. [&#8230;] L'article de Brossat fournit plus d'un exemple des rapprochements douteux autoris&#233;s par le refus foucaldien d'accorder un contenu propre &#224; la pl&#232;be. Affirmer que Ben Laden, d'une part, et les mollahs de la R&#233;volution iranienne, d'autre part, sont des figures de la pl&#232;be rel&#232;ve d'une grossi&#232;re m&#233;prise, voire d'une op&#233;ration de mystification, de l'histoire politique de la pl&#232;be &#187; (12). Premi&#232;rement, ce passage (caricatural, et assez ridicule, disons-le) fait mieux que confirmer ce qu'on indiquait d&#233;j&#224; du rabattement, par Breaugh, du signifiant &#171; pl&#232;be &#187; sur une cat&#233;gorie sociologique, contre ses propres mises en garde, en pr&#233;face : s'il s'&#233;pouvante et crie &#224; la mystification, c'est pourtant &#224; l'encontre de pr&#233;misses que sa propre position avait sembl&#233; (nominalement en tout cas) faire siennes. Le &#171; refus foucaldien d'accorder un contenu propre &#224; la pl&#232;be &#187; n'est pourtant pas loin de son propre refus, &#233;nonc&#233; en ouverture du livre, de penser la pl&#232;be comme &#171; cat&#233;gorie sociale &#187; ou &#224; travers une &#171; affirmation identitaire &#187;. C'est le m&#234;me point de vue sociologique sur la pl&#232;be qu'on voit &#224; l'&#339;uvre dans le fait de souligner que Ben Laden est &#171; l'h&#233;ritier d'une riche famille arabe &#187;. Et c'est &#224; partir de ce r&#233;ductionnisme sociologique que Martin Breaugh reproche de fa&#231;on incons&#233;quente &#224; Alain Brossat de faire de Ben Laden ou des Mollahs iraniens des &#233;l&#233;ments pl&#233;b&#233;iens. Comment ce dernier le pourrait-il, puisque de la bouche m&#234;me de l'auteur, il n'attribue pas de contenu &#224; la pl&#232;be ? Deuxi&#232;mement, c'est le fait que la pl&#232;be puisse se manifester autrement que comme un &#171; sujet politique &#187; qui est rejet&#233; par Martin Breaugh : il n'accepte l'id&#233;e que le pl&#233;b&#233;ien soit le &#171; n'importe qui &#187;, qu'&#224; la condition que cet anonyme soit porteur d'une parole articul&#233;e &#224; une action de type d&#233;mocratique (m&#234;me le geste insurrectionnel est ici pens&#233; &#224; l'aune de crit&#232;res d&#233;mocratiques, du type d&#233;mocratie directe), et c'est ce qui explique que l&#224; o&#249; il identifie chez Alain Brossat un risque dans le fait de reconna&#238;tre le pl&#233;b&#233;ien dans le &#171; n'importe qui &#187;, en revanche, il ne trouve rien &#224; redire lorsque c'est Ranci&#232;re qui &#233;nonce ce principe, car il y voit un appel &#224; une forme de &#171; d&#233;mocratie sauvage &#187;, qu'il pourrait partager avec Claude Lefort : &#171; La mise en &#339;uvre de l'&#233;galit&#233; n'est pas pour autant la manifestation du propre ou des attributs de la cat&#233;gorie en question. Le nom d'une cat&#233;gorie victime d'un tort et invoquant ses droits est toujours le nom de l'anonyme, le nom de n'importe qui &#187; (13).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce point ne devra pas &#234;tre oubli&#233;, lorsqu'il s'agira de penser ce qu'il serait possible d'appeler &#171; &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne &#187;, du moins si on ne veut pas reconduire fadement cette expression aux conditions d'une &#171; insurrection citoyenne &#187;, selon les termes utilis&#233;s notamment par Jean-Luc M&#233;lenchon, comme si entre l'&#233;poque des sans-culottes conduisant l'insurrection de Prairial, et la n&#244;tre, les conditions d'une possible intervention pl&#233;b&#233;ienne n'avaient pas &#233;t&#233; fondamentalement boulevers&#233;es. Et puis n'oublions pas que cette conception d'une insurrection au temps des sans-culottes renvoie &#224; une forme d'exercice, certes transitoire, du pouvoir, et non pas &#224; sa suspension pure et simple &#8211; inversement, une &#233;mancipation pl&#233;b&#233;ienne, si elle n'est pas la constitution de la pl&#232;be en sujet politique, devrait donc s'entendre bien plut&#244;t comme une entrave au d&#233;ploiement des m&#233;canismes de pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le probl&#232;me central du livre de Martin Breaugh est de proposer une &#171; histoire &#187; de l'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne, qui n'indique aucune rupture par rapport &#224; une conception de l'histoire entendue comme &#171; histoire des vainqueurs &#187;. Certes, cette histoire est dite discontinue, mais on a vu qu'elle ne l'est que d'une discontinuit&#233; de surface, c'est-&#224;-dire &#224; partir d'une chronologie simplement trou&#233;e. En engageant une telle d&#233;marche, l'auteur se voyait d&#232;s lors condamn&#233; &#224; rechercher dans les &#233;v&#233;nements historiques ceux qui lui sembleraient relever d'une histoire pl&#233;b&#233;ienne. Les &#233;v&#233;nements en question, eux, &#233;taient bien balis&#233;s, bien connus, ce qui implique que leurs acteurs eux-m&#234;mes &#233;taient identifiables, inscrits dans le cours de l'histoire, d'une histoire qui en avait retenu les noms &#8211; au moins ceux des leaders. Certains moments de l'histoire en sont donc venus, dans cette d&#233;marche de l'auteur, &#224; &#234;tre consid&#233;r&#233;s comme relevant d'une exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne &#8211; &#224; partir d'un certain nombre de traits caract&#233;ristiques, comme le fait de concerner le &#171; grand nombre &#187;, suppos&#233; &#224; la recherche d'un passage du statut infra-politique &#224; celui de &#171; sujet politique &#187;, mais aussi comme le fait d'&#234;tre porteur de valeurs agoraphiles et communalistes, et plus g&#233;n&#233;ralement le fait de s'inscrire dans un mouvement de progr&#232;s et d'&#233;mancipation, les deux &#233;tant envisag&#233;s dans un rapport de compl&#233;mentarit&#233;. La question est simple, en apparence : en quoi cette histoire serait-elle en effet &#171; pl&#233;b&#233;ienne &#187;, et en quoi assurerait-elle l'advenue d'une &#233;mancipation de type pl&#233;b&#233;ien ?&lt;br class='autobr' /&gt; L'image du discontinu qu'utilise Martin Breaugh pour d&#233;signer ce qu'il consid&#232;re &#234;tre les progr&#232;s de la libert&#233; &#224; travers l'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne dans l'histoire ne fait aucunement voler en &#233;clats le continuum historique : on envisage plut&#244;t, dans cette optique, qu'une exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne entam&#233;e &#224; un moment de l'histoire sera reprise &#224; un autre moment, dessinant ainsi un arc qui, par-del&#224; les ruptures, offre l'image d'une libert&#233; dont les formes progresseraient (du point de vue de l'&#233;mancipation) avec le temps, et l'assimilation des exp&#233;riences pass&#233;es. Or, si l'on accepte cette conception de l'histoire, cela signifie que l'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne ne pr&#233;sente aucune h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; temporelle par rapport aux autres &#233;v&#233;nements historiques, et que dans ces conditions, il n'y a pas lieu de s'&#233;tonner que ces moments suppos&#233;ment &#171; pl&#233;b&#233;iens &#187; puissent &#234;tre r&#233;cup&#233;r&#233;s dans le cadre d'une histoire des vainqueurs. Faire de Machiavel un penseur de la pl&#232;be, cela peut au moins se discuter, mais Breaugh ne d&#233;finit pas cet int&#233;r&#234;t du &#171; secr&#233;taire florentin &#187; &#224; l'&#233;gard de la pl&#232;be comme un int&#233;r&#234;t pour la pl&#232;be elle-m&#234;me, mais bien davantage comme un int&#233;r&#234;t privil&#233;giant la prise en compte des effets que les d&#233;sordres qu'elle occasionne finissent par avoir sur l'ordre. Selon cette lecture &#8211; qui, l&#224; est l'essentiel, aboutit malgr&#233; tout &#224; faire de Machiavel, aux yeux de Breaugh (qui ne s'&#233;l&#232;ve donc pas contre cette instrumentalisation de la pl&#232;be, qu'il croit lire chez Machiavel), un penseur de la pl&#232;be -, si Machiavel juge qu'il faut, sous certaines conditions, laisser s'exprimer les &lt;i&gt;humeurs&lt;/i&gt; pl&#233;b&#233;iennes, c'est qu'il consid&#232;rerait qu'en s'opposant aux humeurs patriciennes, elles finiront par produire les plus heureux effets sur l'ordre social et politique &#8211; c'est bien du conflit de ces humeurs antagonistes qu'auraient r&#233;sult&#233; la libert&#233; et la puissance de Rome. Cette tendance &#224; r&#233;duire l'int&#233;r&#234;t pour la pl&#232;be aux effets de cette derni&#232;re sur l'histoire, dans le cadre d'une conception progressiste de celle-ci, peut aussi &#234;tre identifi&#233;e dans l'usage que Breaugh fait de Pierre-Simon Ballanche, pour sa propre conception de la pl&#232;be, car chez Ballanche, l'antagonisme des humeurs est seulement remplac&#233; par l'opposition entre &#171; le principe stationnaire ou conservateur &#187; et &#171; le principe du mouvement ou du progr&#232;s &#187; (14) - mais s'il y a p&#233;trification mortif&#232;re d&#232;s que cesse le combat selon cet auteur, il est vrai qu'il s'en faut cependant, pour lui, que les deux principes s'&#233;quivalent. En effet, il consid&#232;re que c'est le &#171; principe pl&#233;b&#233;ien &#187; qui est moteur de progr&#232;s, quand le &#171; principe patricien &#187; t&#233;moigne d'un refus des transformations du monde. Comme le r&#233;sume Breaugh : &#171; Dans la lutte qu'il m&#232;ne contre le patriciat, le pl&#233;b&#233;ien assure la marche de l'humanit&#233; &#8220;vers son &#233;mancipation&#8221;. La pl&#232;be d&#233;signe les &#233;volutions du genre humain qui vont dans le sens du progr&#232;s &#187; (15). Selon cette conception, le mouvement m&#234;me de l'histoire serait &#233;mancipateur, et tout ce qui r&#233;siste aux transformations historiques relevant suppos&#233;ment des progr&#232;s de la libert&#233; constituerait une menace mortif&#232;re. Or, r&#233;p&#233;tons-le, Breaugh fait un grand usage de Ballanche dans sa propre r&#233;flexion sur la question de la pl&#232;be et de la libert&#233;, alors m&#234;me qu'on peut y reconna&#238;tre une caract&#233;ristique essentielle de l'histoire des vainqueurs : le fait que la marche du progr&#232;s &#233;crase impitoyablement tout ce qui r&#233;siste souterrainement. En adoptant ce point de vue progressiste, Martin Breaugh s'interdit de rien saisir qui concerne r&#233;ellement une exp&#233;rience de la pl&#232;be &#8211; la &#171; br&#232;che &#187; dans laquelle les vaincus s'inscrivent est aussit&#244;t colmat&#233;e par sa conception de l'histoire, qui le maintient &#224; la surface des &#233;v&#233;nements, l&#224; o&#249; ils ne constituent qu'une &#233;tape dans la marche du progr&#232;s. Le geste m&#234;me par lequel l'auteur rejette l'id&#233;e selon laquelle Richard Durn, ou Ben Laden puissent &#234;tre le nom d'exp&#233;riences de type pl&#233;b&#233;ien en dit long sur son propre aveuglement : bien qu'il soutienne que la temporalit&#233; de la pl&#232;be est celle de la &#171; br&#232;che &#187;, il rejette pourtant le qualificatif de pl&#233;b&#233;ien pour nommer des &#233;v&#233;nements venant trouer notre temporalit&#233; pr&#233;sente, et ce, au nom d'un &#171; contenu &#187; &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; (et largement impens&#233;) qu'il y aurait lieu d'attribuer &#224; la pl&#232;be, et dont ne rel&#232;veraient pas les actes violents qu'&#233;voquent ces deux noms. Son attitude est en cela comparable &#224; celle de qui, dans un autre registre, rejette &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; telle ou telle action hors du domaine politique, &#224; partir d'une pr&#233;compr&#233;hension des bornes du domaine politique, c'est-&#224;-dire d'une d&#233;limitation excluant &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; du politique certains actes (comme le sabotage aujourd'hui, quand il fut pourtant une arme largement utilis&#233;e dans les luttes ouvri&#232;res).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si ce travail de critique autour du livre de Martin Breaugh m&#233;ritait, me semble-t-il, d'&#234;tre effectu&#233;, c'est qu'au-del&#224; de la contestation des th&#232;ses de l'auteur - qu'on aurait aussi bien pu ignorer purement et simplement s'il ne s'&#233;tait agi que de cela &#8211; il s'agissait d'attirer l'attention sur un concept souvent utilis&#233;, mais qu'il n'est pas simple de d&#233;gager d'une conception progressiste de l'histoire &#8211; le concept d'&lt;i&gt;&#233;mancipation&lt;/i&gt;. Et c'est pr&#233;cis&#233;ment en vue de l'arracher &#224; la structure m&#234;me de l'histoire des vainqueurs que je l'ai qualifi&#233;e ici de &lt;i&gt;pl&#233;b&#233;ienne&lt;/i&gt;. Je ne parviendrai pas, aujourd'hui, au terme de cette t&#226;che, que je me propose d'ailleurs de reprendre au mois de mars, autour d'un questionnement autour de la notion d'enfance, dans le cadre des Ateliers du CRDPP, mais j'aimerais quand m&#234;me en dire quelques mots, en vue de cerner certains &#233;l&#233;ments susceptibles de conf&#233;rer un d&#233;but de consistance &#224; cette notion d'&#233;mancipation-&#224;-venir. Le parall&#232;le entre la pl&#232;be comme &#171; sans voix &#187; et l'enfant entendu dans le latin &lt;i&gt;infans&lt;/i&gt;, celui qui est priv&#233; de parole, me para&#238;t &#224; cet &#233;gard int&#233;ressant, car il permet de poser la question de l'&#233;mancipation dans des termes assez comparables. Si l'&#233;mancipation du subalterne ne peut consister &#224; reproduire simplement le langage des notaires, et plus g&#233;n&#233;ralement des ma&#238;tres, qu'&#224; la condition d'&#233;pouser le point de vue du pouvoir, en un geste anti-pl&#233;b&#233;ien par excellence, il ne saurait pas davantage y avoir d'&#233;mancipation enfantine dans le fait d'endosser sans l'&#233;cart humoristique d'un jeu mim&#233;tique un langage d'adulte, en lequel il se nierait comme enfant. Il ne s'agit certes pas ici de r&#233;tablir le moindre propre au sein duquel il faudrait se maintenir pour parvenir &#224; une &#233;mancipation v&#233;ritable, qui ne soit pas un reniement, mais dans les cas &#233;voqu&#233;s &#224; l'instant, l'alt&#233;ration (du serviteur, de l'enfant) se r&#233;v&#232;lerait mena&#231;ante pour la libert&#233;, parce qu'elle ne rel&#232;verait pas d'un devenir (forc&#233;ment minoritaire), et entraverait donc une &#233;mancipation r&#233;elle, c'est-&#224;-dire entraverait une forme d'&lt;i&gt;auto-&#233;mancipation&lt;/i&gt;, qu'il s'agira de distinguer soigneusement d'une injonction &#224; s'&#233;manciper. Premier point : l'&#233;mancipation (pl&#233;b&#233;ienne) serait affaire de devenir, et non pas de progr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or ce devenir, en lui-m&#234;me, c'est-&#224;-dire en son statut de devenir-minoritaire, dispose de la capacit&#233; d'enrayer les dispositifs de pouvoir, et certes pas de s'y substituer. On rel&#232;vera par exemple du pl&#233;b&#233;ien chez l'enfant qui, souterrainement, et loin de tous les jeux &#224; vis&#233;e &#233;ducative, d&#233;cevant en cela les attentes des adultes, exp&#233;rimentera son devenir-objet et/ou son devenir-animal &#8211; d&#233;marche absolument irr&#233;cup&#233;rable dans le mouvement suppos&#233; de progr&#232;s conduisant de l'enfance &#224; l'&#226;ge adulte. Deuxi&#232;me point : l'&#233;mancipation (pl&#233;b&#233;ienne) aurait &#224; voir avec le fait de faire d&#233;fection, d'exhiber son impouvoir. En cela, troisi&#232;me point : l'&#233;mancipation (pl&#233;b&#233;ienne) se r&#233;v&#232;lerait pouvoir destituant, en ce que l'impouvoir est l'exact inverse d'une soumission au pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour conclure tout &#224; fait, on peut dire que c'est parce que le signifiant &#171; &#233;mancipation &#187; est si difficile &#224; d&#233;gager des rets de la notion de progr&#232;s que les impasses dans lesquelles s'enferre le livre de Martin Breaugh sur &#171; l'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne &#187; s'av&#232;rent paradoxalement &#233;clairantes. En effet, m&#234;me en laissant de c&#244;t&#233; le fait que l'auteur substantialise, de fait, la pl&#232;be, on peut faire remarquer que l'ensemble de son propos repose sur une conception non explicit&#233;e de l'&#233;mancipation, envisag&#233;e sous l'angle d'une structure progressiste de l'histoire, du point de vue de la libert&#233; (16). Or, cette conception est d'autant plus dangereuse qu'elle est fr&#233;quemment inaper&#231;ue, et qu'elle conduit, par exemple, &#224; regretter que certains peuples fassent le choix d'un suppos&#233; obscurantisme, par exemple en effectuant des choix &#233;lectoraux favorables aux partis religieux. C'est tout un ensemble de pratiques de la libert&#233; qui seraient &#224; envisager ici, notamment dans l'&#233;cart susceptible d'&#234;tre adopt&#233; &#224; l'&#233;gard d'injonctions contemporaines &#224; &#234;tre libre, et visant &#224; s'en d&#233;prendre pour la conception tacitement moderniste de la libert&#233; qu'elles charrient &#8211; pr&#233;cis&#233;ment &#224; travers le pr&#233;suppos&#233; que la modernit&#233; ne peut que constituer un progr&#232;s, du point de vue de la libert&#233;, par rapport &#224; un univers traditionnel. Une &#233;mancipation effective ne peut donc qu'en passer par l'invention de &#171; gestes &#187; (17) &#233;chappant &#224; l'emprise des pouvoirs (ou plut&#244;t, parvenant &#224; s'en d&#233;prendre), et d&#233;signant ainsi des lignes de fuite permettant de passer du registre de l'histoire &#224; celui d'un devenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 Martin Breaugh, &lt;i&gt;L'exp&#233;rience pl&#233;b&#233;ienne. Une histoire discontinue de la libert&#233; politique&lt;/i&gt;, Paris, Editions Payot &amp; Rivages, Collection Critique de la politique Payot, 2007.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 2 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;. p.11.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 Alain Brossat, &lt;i&gt;Les serviteurs sont fatigu&#233;s (les ma&#238;tres aussi&lt;/i&gt;), Paris, L'Harmattan, Collection Quelle dr&#244;le d'&#233;poque !, 2013, p.55-56.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 Alain Brossat, &lt;i&gt;Le serviteur et son ma&#238;tre&lt;/i&gt;. Essai sur le sentiment pl&#233;b&#233;ien, Paris, Lignes / L&#233;o Scheer, 2003, p.18.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 Martin Breaugh, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p.38.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 Pierre-Simon Ballanche, &lt;i&gt;cit&#233; in&lt;/i&gt; Martin Breaugh, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p.123.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7 Martin Breaugh, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p.124.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 Ces sept auteurs sont : Machiavel, Montesquieu, Vico, Ballanche, De Leon, Foucault et Ranci&#232;re (Martin Breaugh, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p.88).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9 Martin Breaugh, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p.155.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10 &lt;i&gt;Id.&lt;/i&gt;, p.153-154.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11 Alain Brossat, &#171; La pl&#232;be. Des inf&#226;mes et des anonymes. Foucault libertaire &#187;, in &lt;i&gt;R&#233;fractions&lt;/i&gt;, n&#176;12, printemps 2004, p.111-123.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12 Martin Breaugh, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p.152-154.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13 Jacques Ranci&#232;re, cit&#233; in Martin Breaugh, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p.163.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14 Martin Breaugh, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p.122.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15 &lt;i&gt; Id.&lt;/i&gt;, p.127.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16 Une telle critique pourrait d'ailleurs aussi &#234;tre adress&#233;e, dans un autre registre, &#224; Fr&#233;d&#233;ric Martel, notamment dans le cadre de son dernier livre, Global gay, o&#249; le syntagme &#171; &lt;i&gt;lib&#233;ration gay&lt;/i&gt; &#187; est syst&#233;matiquement adoss&#233; &#224; une conception progressiste de l'histoire (Fr&#233;d&#233;ric Martel, &lt;i&gt;Global gay&lt;/i&gt;, Paris, Flammarion, 2013).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17 Pour ne pas parler de fa&#231;on seulement m&#233;taphorique, et donc pour conduire le terme de &#171; geste &#187; &#224; l'ampleur conceptuelle qui lui revient, je renvoie au livre de Philippe Roy &lt;i&gt;Trouer la membrane. Penser et vivre la politique par des gestes&lt;/i&gt;, Paris, L'Harmattan, 2012), particuli&#232;rement pour le chapitre &#171; Les gestes des Lip &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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