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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Oxyg&#233;ner la politique &#8211; pratiques clandestines et ill&#233;galismes</title>
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		<dc:date>2014-06-14T09:01:06Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Naze</dc:creator>


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&lt;p&gt;Si le titre de cette intervention en appelle &#224; &#171; oxyg&#233;ner &#187; la politique, c'est bien s&#251;r parce qu'il s'agit d'&#233;voquer des modalit&#233;s de la politique qui ne soient pas mort-n&#233;es, comme on peut consid&#233;rer que le sont ses formes institu&#233;es, mais qui soient caract&#233;ristiques de ce qu'on pourrait appeler la politique vive. Cette sant&#233; politique, qu'il s'agira d'&#233;voquer ici, est d'abord &#224; entendre dans le sens d'un accroissement d'&#234;tre, et aura donc surtout &#224; &#234;tre interrog&#233;e &#224; partir de ses (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=49" rel="tag"&gt;anarchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=50" rel="tag"&gt;insurrection&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=51" rel="tag"&gt;geste&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=52" rel="tag"&gt;violence&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Si le titre de cette intervention en appelle &#224; &#171; oxyg&#233;ner &#187; la politique, c'est bien s&#251;r parce qu'il s'agit d'&#233;voquer des modalit&#233;s de la politique qui ne soient pas mort-n&#233;es, comme on peut consid&#233;rer que le sont ses formes institu&#233;es, mais qui soient caract&#233;ristiques de ce qu'on pourrait appeler la politique &lt;i&gt;vive&lt;/i&gt;. Cette sant&#233; politique, qu'il s'agira d'&#233;voquer ici, est d'abord &#224; entendre dans le sens d'un accroissement d'&#234;tre, et aura donc surtout &#224; &#234;tre interrog&#233;e &#224; partir de ses dispositions affectives, de sa &lt;i&gt;Stimmung&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; D'un &#233;change verbal un peu brutal dans sa forme, on dira volontiers qu'il est &lt;i&gt;vif&lt;/i&gt;, t&#233;moignant d'un profond d&#233;saccord justifiant qu'on sorte du cadre strictement polic&#233; r&#233;serv&#233; &#224; la discussion. La politique vive elle-m&#234;me n'est pas pensable sans de telles entorses &#224; l'&#233;tiquette, du point de vue du langage aussi bien que du comportement. Cependant, de tels &#233;carts sont g&#233;n&#233;ralement accept&#233;s (par l'institution aussi bien que par les mouvements syndicaux et politiques l&#233;galistes) aussi longtemps qu'ils demeurent homog&#232;nes au crit&#232;re langagier, c'est-&#224;-dire aussi longtemps qu'on peut les identifier comme la continuation de la discussion, f&#251;t-ce par d'autres moyens. Ce n'est que lorsque ces suppos&#233;es bornes de &#171; l'acceptable &#187; sont franchies que la belle unit&#233; du mouvement se brise, pr&#233;cis&#233;ment au moment m&#234;me o&#249; la trame du tissu rendant possible l'&#233;change verbal (ou un de ses succ&#233;dan&#233;s) se d&#233;chire, r&#233;v&#233;lant le &lt;i&gt;diff&#233;rend&lt;/i&gt; qu'on feignait de prendre pour un simple d&#233;saccord. Que la politique puisse alors en venir &#224; emprunter des formes ill&#233;gales, cela n'appara&#238;t plus par cons&#233;quent que comme l'envers du constat d'un diff&#233;rend, irr&#233;conciliable, et c'est ainsi qu'il faut envisager la question, r&#233;currente dans ce type de discussion, de la violence. Ce sont alors les dispositions affectives fondant cet usage de la violence qui sont &#224; interroger, bien plut&#244;t que les formes sp&#233;cifiques qu'elle a d&#251; emprunter. Ces mouvements politiques sont-ils inspir&#233;s par la joie ? Non pas la gaiet&#233; festive du na&#239;f qui consid&#233;rerait que manifester visage cach&#233;, c'est r&#233;v&#233;ler ainsi ses &#171; mauvaises &#187; intentions, mais bien la joie exempte de toute tentation de jouer le r&#244;le du martyr de qui conna&#238;t les armes de ses ennemis, dans le cadre d'une gu&#233;rilla &#224; mener, et non pas dans celui du face &#224; face propre &#224; une guerre d&#233;clar&#233;e dans les formes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il va donc s'agir, ici, d'envisager la frange trop souvent refoul&#233;e des mouvements politiques radicaux, pr&#233;cis&#233;ment au nom d'une &lt;i&gt;respectabilit&#233;&lt;/i&gt; recherch&#233;e pour &#171; la cause &#187; d&#233;fendue. Le prix &#224; payer pour cette respectabilit&#233; est exorbitant &#224; un double point de vue : d'une part, cette respectabilit&#233; ne se gagne qu'au prix d'un compromis avec l'&#233;tat de fait contre lequel on combat ; d'autre part, les dispositions affectives des r&#233;volutionnaires s&#233;parant le bon grain de l'ivraie rel&#232;vent de fa&#231;on trop &#233;vidente de l'enr&#233;gimentement d'un mouvement au b&#233;n&#233;fice d'un &lt;i&gt;projet&lt;/i&gt; d&#233;j&#224; constitu&#233;. C'est cette part inavouable de la politique que j'aimerais interroger ici, le geste de ces pl&#233;b&#233;iens de la politique que m&#234;me les organisations anarchistes peinent parfois &#224; reconna&#238;tre comme &#233;tant des leurs &#8211; quand pourtant, en tant que bannis du champ de la politique, ces pl&#233;b&#233;iens pourraient nous r&#233;apprendre quelque chose d'un nouage intrins&#232;que entre la politique et la joie, et ce, d'abord de mani&#232;re n&#233;gative, en &#233;clairant pr&#233;cis&#233;ment le geste par lequel s'est effectu&#233; leur bannissement, conduisant &#224; les rel&#233;guer du c&#244;t&#233; des &#171; droits communs &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour commencer, on pourrait faire remarquer qu'ill&#233;galismes et recherche de la clandestinit&#233; sont d'abord des effets m&#233;caniques de l'&#233;volution des lois et de la sensibilit&#233; d'une &#233;poque. En effet, la criminalisation croissante d'actes relevant jadis de la lutte sociale ordinaire (s&#233;questration d'un patron, actes de sabotage, etc.) a eu pour effet imm&#233;diat, soit de priver les luttes en question de nombre de leurs moyens d'action, soit de les contraindre &#224; des actes d&#233;sormais devenus ill&#233;gaux ; quant &#224; la pratique de la clandestinit&#233;, elle devient bien souvent une n&#233;cessit&#233; de la lutte, du simple fait de la multiplication des techniques d'identification des individus (les cam&#233;ras de surveillance, la traque sur internet, etc.). L'alternative est assez simple ici : soit accepter les restrictions ainsi apport&#233;es par le pouvoir &#233;tatique au domaine des moyens jug&#233;s l&#233;gitimes de conduire les luttes, soit maintenir les pratiques existantes de lutte, en mettant tout en &#339;uvre pour &#233;chapper malgr&#233; tout aux foudres de la loi. Sans doute conviendrait-il cependant en la mati&#232;re, afin de ne pas adopter en cela une position strictement r&#233;active, de tirer toutes les cons&#233;quences (y compris positives) du fait que les luttes politiques et sociales doivent aujourd'hui s'envisager sur le mode de la gu&#233;rilla &#8211; ce qui r&#233;clame, d&#233;j&#224;, d'en passer par l'acte de se masquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On ne va pas dresser ici une liste exhaustive des &#233;volutions technologiques et polici&#232;res qui ont multipli&#233; les possibilit&#233;s d'un contr&#244;le g&#233;n&#233;ralis&#233;. Qu'il suffise d'envisager la prolif&#233;ration des cam&#233;ras de surveillance dans les rues des villes, mais aussi la mise en place, dans le cas de la France du FNAEG (Fichier national automatis&#233; des empreintes g&#233;n&#233;tiques), ou encore le flicage sur Internet, qui est loin de seulement concerner, selon l'expression juridique, la &#171; d&#233;tention d'images p&#233;do-pornographiques &#187;, et qui vise aussi le simple fait de se rendre sur un site jug&#233; suspect du point de vue des questions dites de &#171; terrorisme &#187; - par exemple si l'internaute est soup&#231;onn&#233;, selon les sites visit&#233;s, de participer &#224; un recrutement au profit, selon l'expression consacr&#233;e, du &#171; Djihad &#187;, en Syrie, ou encore s'il est soup&#231;onn&#233;, plus largement, d'appartenir &#224; une mouvance dite &#171; fondamentaliste &#187; de l'Islam. On peut ajouter aussi le fait que les cha&#238;nes de t&#233;l&#233;vision, bien qu'elles n'y soient pas formellement oblig&#233;es par la loi fran&#231;aise, ont l'habitude de remettre aux autorit&#233;s polici&#232;res, lorsqu'elles en font la demande, les enregistrements effectu&#233;s lors de manifestations &#8211; ce qui ne manque pas de d&#233;boucher fr&#233;quemment sur l'interpellation d'individus identifi&#233;s sous la d&#233;nomination de &#171; casseurs &#187;. Dans le cas de l'Espagne, le 29 novembre 2013 a &#233;t&#233; adopt&#233; un ensemble de dispositions, brocard&#233; sous l'appellation de &#171; loi museli&#232;re &#187;, et que le Parlement (si je ne fais pas erreur) devrait prochainement valider, et qui vise &#224; criminaliser la libert&#233; d'expression et de manifestation. C'est ainsi que ce texte pr&#233;voit la condamnation &#224; des peines de prison et/ou &#224; des amendes exorbitantes de toute manifestation de m&#233;contentement : les infractions jug&#233;es &#171; tr&#232;s graves &#187; seront passibles de peines d'amende allant de 30 000 &#224; 60 000 euros, les &#171; graves &#187;, de 1001 &#224; 30 000 euros, et les &#171; l&#233;g&#232;res &#187;, de 100 &#224; 1000 euros. Dans ces conditions, le simple fait de participer &#224; une manifestation non autoris&#233;e pourra co&#251;ter jusqu'&#224; 30 000 euros (et encore ce d&#233;lit, dans le projet de loi, vient-il d'&#234;tre r&#233;trograd&#233; de la cat&#233;gorie &#171; tr&#232;s grave &#187; &#224; celle de &#171; grave &#187;...). Voici comment &lt;i&gt;Le combat syndicaliste&lt;/i&gt;, journal de la CNT fran&#231;aise, r&#233;sume la teneur des dispositions contenues dans ce texte : &#171; Appeler sur des r&#233;seaux sociaux &#224; participer &#224; une manifestation pourra &#234;tre puni d'une peine de prison. De m&#234;me que l'occupation d'&#233;difices publics, ou de b&#226;timents officiels. R&#233;sister m&#234;me pacifiquement &#224; l'autorit&#233; sera assimil&#233; &#224; un acte terroriste et peut occasionner 4 ans de prison. Si on s'est content&#233; de bloquer les transports publics, on en sera quitte pour deux ans de prison. [&#8230;] La loi pr&#233;voit aussi des peines pour la diffusion d'images de policiers, pouvant porter atteinte &#224; leur s&#233;curit&#233; et leur honneur, d&#233;finition vague qui interdira de fait toute prise de photos non seulement de policiers maltraitant quelqu'un et usant de violence mais m&#234;me une simple photo o&#249; le policier est reconnaissable pourra valoir &#224; son auteur des milliers d'euros d'amende. [&#8230;] Bien s&#251;r le fait de porter un foulard ou une casquette sera &#171; tr&#232;s grave &#187; ainsi que la destruction de mobilier urbain ou l'incendie de poubelles. Un autre crime sera d'offenser ou d'insulter par &#233;crit ou verbalement l'Espagne, les communaut&#233;s autonomes, leurs symboles ou embl&#232;mes. Pour cette nouvelle infraction cr&#233;&#233;e de toutes pi&#232;ces les peines seront de 7 &#224; 12 mois de prison et 30 000 euros d'amende &#187; (1).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'alternative qu'on &#233;voquait tout &#224; l'heure appara&#238;t ici dans toute sa nudit&#233; : soit on tente de respecter de telles dispositions l&#233;gales, pour le moins &#224; large spectre, et alors les moyens disponibles pour les luttes sociales et politiques (et m&#234;me leur simple manifestation) deviennent fort r&#233;duits, soit on enfreint ces interdits, mais en essayant d'&#233;chapper aux sanctions. C'est en cela qu'une telle loi pousse &#224; l'organisation d'une forme de clandestinit&#233; des luttes, par exemple - et ce, malgr&#233; la loi qui d&#233;sormais le sanctionnerait -, en masquant son visage lors des manifestations, ou encore en proc&#233;dant &#224; la mani&#232;re du site &lt;i&gt;Copwatch&lt;/i&gt;, consacr&#233; &#224; &#171; l'information contre les violences polici&#232;res &#187;, c'est-&#224;-dire en se rendant &#224; peu pr&#232;s inattaquable, ou plut&#244;t insaisissable comme cela fut rendu explicite &#224; travers le spectacle de l'inefficacit&#233; de Claude Gu&#233;ant, alors r&#233;duit &#224; des gesticulations r&#233;p&#233;t&#233;es en vue de faire interdire le site, lorsqu'il &#233;tait ministre de l'Int&#233;rieur. La parade consista notamment, pour les cr&#233;ateurs de &lt;i&gt;Copwatch&lt;/i&gt;, &#224; mettre en place des &#171; sites miroirs &#187;, r&#233;pliques du site condamn&#233;, permettant de contourner au moins partiellement les mesures de blocage, prises &#224; la suite de d&#233;cisions de justice. On a l&#224; l'illustration, dans le cas de sites Internet cherchant &#224; &#233;chapper &#224; des mesures de censure, de la mise en &#339;uvre, sur le terrain informatique, par cons&#233;quent, de techniques propres &#224; la pratique d'une forme de gu&#233;rilla, avec le recours &#224; des d&#233;placements incessants, des changements d'identit&#233;, des travestissements, des leurres, etc. C'est d'ailleurs ce type de technique propre &#224; la gu&#233;rilla que d&#233;signe en fait l'appellation de &#171; Black Bloc &#187; (&#171; &lt;i&gt;technique&lt;/i&gt; de manifestation invent&#233;e par les Autonomes allemands dans les ann&#233;es quatre-vingt, et perfectionn&#233;e par des anarchistes am&#233;ricains au d&#233;but des ann&#233;es quatre-vingt-dix &#187;(2) ), loin de renvoyer &#224; des groupes arm&#233;s et structur&#233;s &#8211; sorte d'arm&#233;e de l'ombre semant la terreur &#8211;, figure fantasmatique que les m&#233;dias sont toujours prompts &#224; relayer d&#232;s qu'une manifestation donne lieu &#224; quelques affrontements avec les CRS et/ou &#224; quelques destructions de mobilier urbain, comme ce fut encore r&#233;cemment le cas, &#224; Nantes, dans le cadre d'une mobilisation contre l'a&#233;roport de Notre Dame des Landes. Le principe d'une telle lutte, qui ne rel&#232;ve donc plus du sch&#233;ma de la guerre, mais de la gu&#233;rilla, et donc de l'Autonomie, est ainsi formul&#233; par le collectif Tiqqun : &#171; Il ne s'agit plus [&#8230;] de se ramasser en un sujet compact pour faire face &#224; l'Etat, mais de se diss&#233;miner en une multiplicit&#233; de foyers comme autant de &lt;i&gt;failles&lt;/i&gt; dans la totalit&#233; capitaliste. [&#8230;] A la diff&#233;rence des organisations combattantes, l'Autonomie s'appuie sur l'indistinction, l'informalit&#233;, une semi-clandestinit&#233; ad&#233;quate &#224; la pratique conspirative. Les actions de guerre sont ici soit anonymes, soit sign&#233;es de noms fantoches, diff&#233;rents &#224; chaque fois, inassignables en tout cas, solubles dans la mer de l'Autonomie &#187; (3). &lt;br class='autobr' /&gt; Ce n'est sans doute pas un hasard si, dans les ann&#233;es soixante-dix, percevant les profondes transformations bouleversant la soci&#233;t&#233; et, indissociablement, les diff&#233;rentes figures du pouvoir, Pasolini, en envisageant le type de lutte qu'il jugeait devoir mener pour d&#233;fendre son film &lt;i&gt;Salo ou les 120 journ&#233;es de Sodome&lt;/i&gt;, consid&#233;rait lui-m&#234;me avoir &#224; conduire en cela une &#171; gu&#233;rilla &#187; sur tous les fronts. Au m&#234;me moment, c'est-&#224;-dire en novembre 1975 tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment, juste avant son assassinat, Pasolini &#233;non&#231;ait &#233;galement, lors d'un congr&#232;s du Parti radical, o&#249; il &#233;tait invit&#233;, qu'il s'agissait d&#233;sormais de &#171; se rendre irreconnaissable &#187;. Il ne parlait pas de mener une &#171; guerre &#187;, celle-ci ayant alors r&#233;clam&#233; qu'ennemis et amis fussent clairement identifi&#233;s, mais bien une &lt;i&gt;gu&#233;rilla&lt;/i&gt;, dans une &#233;poque, pr&#233;cis&#233;ment, o&#249;, selon son diagnostic, r&#233;actionnaires et progressistes en &#233;taient arriv&#233;s &#224; ne plus constituer que des &#233;tiquettes, pour l'essentiel sans autre port&#233;e que nominale. C'est ainsi que, par certains c&#244;t&#233;s, les luttes des f&#233;ministes, par exemple, ont pu lui sembler participer d'une incitation au d&#233;ploiement toujours croissant du pouvoir consum&#233;riste, quand l'Eglise catholique, elle, a pu parfois (outre ses aspects &lt;i&gt;r&#233;ellement&lt;/i&gt; r&#233;actionnaires) rev&#234;tir une fonction de frein &#224; ce d&#233;veloppement. Autrement dit, en jouant sur le registre d&#233;mocratique (l'octroi de droits sans cesse croissants), les dits progressistes auraient fait le jeu du pouvoir, quand certaines instances r&#233;actionnaires, elles, auraient, &#224; l'occasion, pu tendre &#224; entraver la m&#233;canique du pouvoir consum&#233;riste. Dans ces conditions, et sans entrer plus avant dans la position, complexe, de Pasolini, on peut faire remarquer que son appel &#224; une forme de clandestinit&#233; de la lutte correspondait, pr&#233;cis&#233;ment, &#224; une exigence propre &#224; la gu&#233;rilla qu'il convenait de mener contre le pouvoir. De fait, &#224; la diff&#233;rence du pouvoir qu'il nommait &#171; cl&#233;rical-fasciste &#187;, et contre lequel une guerre frontale &#233;tait possible, le pouvoir d&#233;mocratique, &#171; faussement tol&#233;rant &#187; selon son expression, brouillait les pistes, pouvant faire d'un individu identifi&#233; comme progressiste, et sinc&#232;rement pr&#233;occup&#233; par la recherche d'une &#233;galit&#233; des droits, son alli&#233; objectif &#8211; l'ami selon l'uniforme dans une guerre classique devenait l'alli&#233; de l'ennemi dans cette gu&#233;rilla, raison pour laquelle il a pu arriver &#224; Pasolini lui-m&#234;me de se dire &#171; r&#233;actionnaire &#187; (se d&#233;faisant ainsi de son costume de progressiste, pour endosser une tenue de camouflage). Il s'agissait, pour lui, de chercher &#224; n'&#234;tre pas instrumentalis&#233; par le pouvoir, comme il consid&#233;rait l'avoir &#233;t&#233;, notamment, pour les trois films de la &lt;i&gt;Trilogie de la vie&lt;/i&gt;, qu'il a pris la peine d'abjurer. Dans le sillage de Pasolini, il est tentant d'esquisser un parall&#232;le entre les progressistes dont parlait le r&#233;alisateur italien et les partisans du &#171; Mariage pour tous &#187; dans le cas de la France &#8211; porteurs, nominalement, de valeurs de tol&#233;rance, ces partisans se sont en fait r&#233;v&#233;l&#233;s en cela les meilleurs alli&#233;s d'une normalisation gay. Affirmer contre un tel mouvement de fond l'h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; des p&#233;d&#233;s, ce n'est certes pas r&#233;int&#233;grer le placard, mais ce n'est pas, en tout cas, faire du &lt;i&gt;coming out&lt;/i&gt; l'alpha et l'om&#233;ga d'une suppos&#233;e lib&#233;ration gay. La clandestinit&#233;, dans ces conditions, s'av&#232;re autrement d&#233;rangeante du point de vue de la normalisation : de cette fa&#231;on, il s'agit de se soustraire au jeu de l'assignation &#224; identit&#233; et/ou &#224; orientation sexuelles. Echapper aux prises du pouvoir demande alors de se masquer, de se rendre &#171; irreconnaissable &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est en cela qu'on peut saisir le retournement que j'indiquais tout &#224; l'heure : si, dans les luttes sociales et politiques, les formes actuelles de surveillance et de r&#233;pression conduisent &#224; un recours difficilement &#233;vitable &#224; la clandestinit&#233;, et &#224; la pratique qui lui est li&#233;e de gu&#233;rilla, ce peut &#234;tre, sans doute pas si paradoxalement que cela d'ailleurs, une chance pour ces luttes. En effet, la dispersion des foyers et des modalit&#233;s de lutte peut &#234;tre l'occasion, pour la politique, d'&#234;tre rendue &#224; sa pleine immanence, la pratique de la gu&#233;rilla n'&#233;tant gu&#232;re compatible avec la moindre mainmise d'une suppos&#233;e avant-garde sur le mouvement en cours. C'est ce qu'indique la m&#233;fiance d'Alfredo Bonanno, th&#233;oricien de l'anarchisme insurrectionnaliste, &#224; l'&#233;gard de tout vestige de planification r&#233;volutionnaire, dans le sillage de la distinction qu'op&#233;rait Stirner lui-m&#234;me entre &#171; r&#233;volte &#187; et &#171; r&#233;volution &#187; (4) : &#171; [&#8230;] les r&#233;volutionnaires sont fid&#232;les et ils ont peur de rompre avec tous les sch&#233;mas, y compris celui de la r&#233;volution, bien que ce dernier &#8211; en tant que sch&#233;ma &#8211; constitue un obstacle &#224; la pleine r&#233;alisation de ce que le concept promet. Ils ont peur de se retrouver d&#233;s&#339;uvr&#233;s. Avez-vous d&#233;j&#224; rencontr&#233; un r&#233;volutionnaire sans projet r&#233;volutionnaire ? Un projet bien ficel&#233; et clairement expos&#233; aux masses ? Quelle serait cette race de r&#233;volutionnaires qui pr&#233;tendrait d&#233;truire le sch&#233;ma, l'enveloppe, le fondement de la r&#233;volution ? En attaquant les concepts de quantification, de classe, de projet, de sch&#233;ma, de mission historique, et autres vieilleries du m&#234;me ordre, on court le risque de ne plus rien avoir &#224; faire, d'&#234;tre oblig&#233; d'agir, dans la r&#233;alit&#233;, modestement, avec tous les autres, comme des millions d'autres, qui construisent la r&#233;volution jour apr&#232;s jour, sans attendre le signal d'une &#233;ch&#233;ance fatale &#187; (5). Dans ces conditions, c'est le partage entre ce qui rel&#232;verait de la politique et ce qui en serait exclu qui devient susceptible d'&#234;tre r&#233;interrog&#233;, certaines figures pl&#233;b&#233;iennes de la politique vive &#233;tant ainsi conduites &#224; faire retour/irruption sur la sc&#232;ne politique, non pas, dieu merci, pour y professer quelque conseil que ce soit, mais pour nous faire profiter du souffle joyeux de leur &lt;i&gt;geste&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ce qu'il s'agit d'interroger, &#224; travers les marges de la politique que je viens d'indiquer, c'est moins le type d'actions conduites par tel individu et/ou par telle organisation que les dispositions affectives sous-tendant ces actes. En effet, il s'agira moins, par exemple, de juger du bien fond&#233; &#233;ventuel de l'usage de la violence, voire du recours &#224; l'homicide, que d'interroger la nature du rapport &#224; la violence entretenu dans tel ou tel acte &#8211; si la violence y rev&#234;t le statut de moyen froidement calcul&#233;, alors, on se trouve &#224; nouveau inscrit dans le sch&#233;ma moyen/fin que le rejet de la notion de projet clairement &#233;labor&#233; permet d'&#233;carter, de m&#234;me que si la violence est enti&#232;rement inscrite dans le registre de la vengeance, elle rel&#232;vera d'une puissance strictement n&#233;gative, etc. Bref, il s'agira d'&#233;valuer la teneur en joie des actions consid&#233;r&#233;es, c'est-&#224;-dire d'&#233;valuer la nature du geste enveloppant ces actes &#8211; car s'il proc&#232;de de la joie, alors ce geste s&#233;cr&#233;tera lui-m&#234;me le monde autour duquel s'ordonne l'acte en question, du moins si l'on s'accorde avec Alfredo Bonanno pour reconna&#238;tre que &#171; [d]ans la joie r&#233;side la possibilit&#233; de rompre avec le vieux monde et d'identifier des objets nouveaux, des besoins et des valeurs diff&#233;rents &#187; (6).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On peut noter que les organisations anarchistes elles-m&#234;mes, pour une large part en tout cas, ne font pas exception &#224; la r&#232;gle consistant &#224; rejeter hors du domaine de la politique certaines modalit&#233;s d'action, ou certaines &#171; soci&#233;t&#233;s secr&#232;tes &#187;, lors m&#234;me qu'elles se r&#233;clament de l'anarchie, consid&#233;rant que malgr&#233; cette profession de foi, elles occasionnent un tort au mouvement anarchiste en tant que tel. En cela, on retrouve le souci du partage entre un registre politique de l'action, jug&#233; respectable, et un registre criminel, &#224; rejeter. Ainsi en fut-il &#224; propos de l'organisation secr&#232;te issue du monde paysan andalou, dans le dernier quart du XIXe si&#232;cle, appel&#233;e &lt;i&gt;La Mano Negra&lt;/i&gt;, que les organisations anarchistes ont pr&#233;f&#233;r&#233; pr&#233;senter comme une simple manipulation de la part des autorit&#233;s, comme en t&#233;moigne Clara Eugenia Lida, lorsqu'elle &#233;crit : &#171; [j]'usqu'&#224; aujourd'hui, les historiens militants de l'anarchisme nient tout lien entre l'AIT et la Mano Negra et soutiennent qu'il s'est agi d'une invention des autorit&#233;s &#187; (7). Le b&#233;n&#233;fice strat&#233;gique des organisations anarchistes est &#233;vident : en niant l'existence de la &lt;i&gt;Mano Negra&lt;/i&gt;, elles n'ont pas eu &#224; s'expliquer sur les &#233;ventuels liens entre l'organisation secr&#232;te et l'AIT &#8211; donc pas &#224; s'expliquer sur les actes violents (meurtres compris) attribu&#233;s &#224; la &lt;i&gt;Mano Negra&lt;/i&gt;. Or, sans retracer l'histoire, compliqu&#233;e et s'accompagnant de nombreuses zones d'ombre, de cette soci&#233;t&#233; secr&#232;te, il faut tout de m&#234;me la replacer dans son contexte, qui est celui du passage de l'AIT &#224; une clandestinit&#233; forc&#233;e, comme le rappelle Clara Eugenia Lida : &#171; En 1874, lorsque l'AIT fut interdite et que la r&#233;pression gouvernementale contre les militants ouvriers s'accentua, la n&#233;cessit&#233; de cr&#233;er des organisations secr&#232;tes s'est impos&#233;e aux dirigeants ouvriers. Cela leur a sembl&#233; &#234;tre le moyen de survie et d'action le plus efficace &#224; l'heure o&#249; approchait la r&#233;volution que l'on croyait imminente. &lt;i&gt;La Mano Negra a &#233;t&#233; l'outil forg&#233; par certains anarchistes du Sud pour poursuivre leurs activit&#233;s politiques pendant l'interdiction de l'AIT &#187;&lt;/i&gt; (8). Dans ces conditions, la &lt;i&gt;Mano Negra&lt;/i&gt; constitue bien une &#233;manation du mouvement anarchiste, et seule sa criminalisation par le pouvoir, en 1883, entra&#238;nant une vive r&#233;pression contre les anarchistes de Cadix, conduisit une partie du mouvement anarchiste (divis&#233; sur cette question entre terrorisme rural et organisation syndicale) &#224; se d&#233;solidariser des actes et d&#233;clarations de la soci&#233;t&#233; secr&#232;te &#8211; d'autant que la condamnation des actes imput&#233;s &#224; la &lt;i&gt;Mano Negra&lt;/i&gt; fut unanime, aussi bien &#224; gauche qu'&#224; droite. Car, quant au fond, les m&#233;thodes de l'anarchisme rural naissant n'&#233;tait gu&#232;re diff&#233;rentes de celles employ&#233;es par cette soci&#233;t&#233; secr&#232;te, au moins dans la mani&#232;re de les exposer, comme le rappelle l'auteur : &#171; Ni les appels &#224; la destruction de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e, ni l'usage de la terreur contre les propri&#233;taires terriens, pas plus que le s&#233;v&#232;re ch&#226;timent r&#233;serv&#233; aux tra&#238;tres et aux d&#233;lateurs n'&#233;taient &#233;trangers aux mouvements ruraux clandestins et aux soci&#233;t&#233;s secr&#232;tes r&#233;publicaines radicales qui avaient exist&#233; auparavant. Le langage violent de la &lt;i&gt;Mano Negra&lt;/i&gt; diff&#233;rait peu de celui qu'avait parfois utilis&#233; l'AIT en Espagne &#187; (9). Ce qu'on peut identifier en cette prise de distance d'une large partie des organisations anarchistes par rapport aux m&#233;thodes violentes d'action pr&#233;valant jusqu'ici dans l'anarchisme rural, &lt;i&gt;et pour autant que cette mise &#224; distance ne s'effectue pas sur la base d'une remise en question du rapport moyen/fin&lt;/i&gt;, c'est une forme de recherche de respectabilit&#233; qu'on peut difficilement consid&#233;rer autrement que comme une forme embryonnaire de l&#233;galisme. C'est cette tendance, me semble-t-il, qu'on retrouvera dans la condamnation dominante, dans les organisations anarchistes, des actes de &#171; reprise individuelle &#187;, autrement dit, du vol.&lt;br class='autobr' /&gt; Auparavant, arr&#234;tons-nous quelque temps sur la question de la &#171; propagande par le fait &#187;. Elle connut ses beaux jours, dans le mouvement anarchiste, dans les ann&#233;es allant de 1881 &#224; 1888, et cette propagande cessa lorsqu'elle commen&#231;a &#224; &#234;tre jug&#233;e inefficace. Cela n'emp&#234;cha pas qu'elle reprenne, de 1892 &#224; 1894, sous la forme d'une s&#233;rie d'attentats, subissant cette fois une condamnation de la part de nombreux anarchistes, notamment de Kropotkine, qui eut cette formule, dans le journal &lt;i&gt;la R&#233;volte&lt;/i&gt;, en 1891 : &#171; Un &#233;difice bas&#233; sur des si&#232;cles d'histoire ne se d&#233;truit pas avec quelques kilos d'explosifs &#187;(10). Il est vrai que l'attentat d'Auguste Vaillant, lan&#231;ant une bombe en pleine Chambre des d&#233;put&#233;s, en 1893, semblait donner raison &#224; Kropotkine, cet acte &#233;tant suivi, quelques jours plus tard, par un vote &#233;tablissant les c&#233;l&#232;bres &#171; lois sc&#233;l&#233;rates &#187;, si souvent utilis&#233;es par la suite, notamment pour r&#233;primer le mouvement anarchiste. Cela dit, on pourrait s'arr&#234;ter sur cette condamnation de la violence, au nom de son inefficacit&#233; : on comprend alors que, selon ce raisonnement, si la violence avait &#233;t&#233; efficace, cela seul aurait suffit pour conclure qu'il fallait effectivement y avoir recours. C'est &#224; une telle r&#233;duction de la violence au statut de moyen, d'ailleurs, que Errico Malatesta proc&#232;de, notamment dans un texte de 1892, lorsqu'il &#233;crit : &#171; Une fois fix&#233;e la fin que l'on d&#233;sire atteindre, par choix ou par n&#233;cessit&#233;, le grand probl&#232;me de la vie est de trouver le moyen qui, selon les circonstances, conduit le plus s&#251;rement et avec la plus grande &#233;conomie &#224; la fin que l'on se propose. [&#8230;] A notre avis, &lt;i&gt;tout ce qui nous rapproche de la fin que nous nous proposons [&#8230;], tout cela est bon&lt;/i&gt; &#8211; avec cette seule exigence : calculer quantitativement, afin d'obtenir le maximum d'effet utile par rapport aux forces dont nous disposons &#187; (11). Cette subordination int&#233;grale du moyen &#224; la fin propos&#233;e nous maintient dans le sch&#233;ma classique moyen/fin qui est le propre de tout &lt;i&gt;projet&lt;/i&gt; concert&#233;. Or, on se souviendra que Walter Benjamin, dans le sillage de Georges Sorel, avait qualifi&#233; &lt;i&gt;d'anarchiste&lt;/i&gt; la seule violence recourant &#224; des &#171; moyens purs &#187;, raison pour laquelle il d&#233;finissait la &#171; gr&#232;ve prol&#233;tarienne &#187; comme moyen pur, &#224; la diff&#233;rence de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, qui, elle, restait &#171; fondatrice de droit &#187; (11). Autrement dit, pour s'arracher &#224; l'ordre du droit (l&#224; serait l'ill&#233;galisme foncier de l'anarchie), il faudrait rompre avec le rapport du moyen &#224; une fin qui lui soit ext&#233;rieure, et, c'est de ce point de vue, que, pour Benjamin, la &#171; gr&#232;ve politique &#187; se contente de &#171; provoque[r] une modification ext&#233;rieure des conditions du travail &#187;, quand la &#171; gr&#232;ve prol&#233;tarienne &#187;, elle, &#171; se produit [&#8230;] avec la r&#233;solution de ne reprendre qu'un travail compl&#232;tement transform&#233;, non impos&#233; par l'Etat &#187; - c'est en cela que Benjamin peut &#233;crire que &#171; cette sorte de gr&#232;ve [la gr&#232;ve prol&#233;tarienne] a moins pour but de provoquer que d'accomplir &#187; (13). Par cette id&#233;e d'accomplissement, Benjamin ne place pas le moyen au service de la moindre fin ext&#233;rieure (c'est pourquoi ce moyen est dit &#171; pur &#187;), et c'est en cela que le mod&#232;le de la violence anarchiste serait au fond la &#171; violence divine &#187;, c'est-&#224;-dire &#171; imm&#233;diate &#187;, &#224; l'image de celle qui se manifeste dans la &#171; col&#232;re &#187;, en laquelle &#171; [la] violence [&#8230;] ne se rapporte pas comme moyen &#224; une fin d&#233;j&#224; d&#233;finie &#187;(14). Il va de soi que cela ne signifie pas n&#233;cessairement que la violence propre aux poseurs de bombes soit de l'ordre d'un moyen pur, mais il est en revanche &#233;vident que certains discours s'opposant &#224; la poursuite de la &#171; propagande par le fait &#187; (tel celui de Malatesta, qu'on a cit&#233; &#224; l'instant) s'appuient sur une logique maintenant bien la violence dans le statut de moyen entretenant un rapport d'ext&#233;riorit&#233; avec une fin vis&#233;e. Face aux mots d'Auguste Vaillant, consign&#233;s dans son journal, pour caract&#233;riser l'acte qu'il s'appr&#234;tait &#224; r&#233;aliser : &#171; le cri de toute une classe qui revendique ses droits et qui bient&#244;t joindra les actes &#224; la parole &#187;, on ne peut se d&#233;fendre du sentiment qu'en cela, on n'est pas loin d'une forme de violence imm&#233;diate. En effet, Vaillant sait bien que son acte, en lui-m&#234;me, ne changera pas la situation politique, mais, vivant dans une extr&#234;me pr&#233;carit&#233;, il ne supporte plus, en particulier, de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de sa femme et de sa fille &#8211; autrement dit, de ne pas pouvoir vivre au sens plein du terme, mais d'&#234;tre condamn&#233; &#224; une simple survie -, et choisit donc de dispara&#238;tre dans un coup d'&#233;clat. C'est pourtant bien un acte politique, faisant signe vers une vie qui vaudrait d'&#234;tre v&#233;cue, et non pas un fait divers, tout comme l'acte d'un ch&#244;meur en &#171; fin de droits &#187; s'immolant devant une agence nantaise de &#171; P&#244;le emploi &#187;, il y a quelques mois, est intrins&#232;quement politique. Dans un petit livre &#233;crit en 1977, et qui lui vaudra 18 mois de prison,&lt;i&gt; La joie arm&#233;e&lt;/i&gt;, Alfredo Bonanno &#233;voque le cas th&#233;orique d'un meurtre de policier, pour d&#233;finir le plus nettement possible ce qui caract&#233;rise la violence entendue comme moyen pur, c'est-&#224;-dire ne r&#233;sultant pas d'un calcul co&#251;t/profit, relativement &#224; une fin clairement identifi&#233;e : &#171; En tuant un policier, on ne soup&#232;se pas ses responsabilit&#233;s, on n'arithm&#233;tise pas l'affrontement de classe. On ne programme pas une vision du rapport entre mouvement r&#233;volutionnaire et exploiteurs. On r&#233;pond, de fa&#231;on imm&#233;diate, &#224; une exigence qui a fait surface et structure le mouvement r&#233;volutionnaire, une exigence que toutes les analyses et toutes les justifications du monde n'auraient pu, par elles-m&#234;mes, imposer &#187; (15). Si la justice italienne a condamn&#233; Bonanno, relativement &#224; ce livre, elle n'a en tout cas pas pu le faire, autrement qu'&#224; titre d'&#233;ventuel pr&#233;texte, selon le chef d'inculpation d'appel au meurtre, la notion m&#234;me de violence &lt;i&gt;imm&#233;diate&lt;/i&gt; excluant, par d&#233;finition, tout &lt;i&gt;projet&lt;/i&gt; (individuel ou collectif) ant&#233;rieur &#224; l'acte. C'est bien dans ce sens, d'ailleurs, que Bonanno, dans un texte de 1993, apporta quelques pr&#233;cisions quant au sens de ce livre, qui visait alors en effet &#224; faire en sorte d'&#233;viter que les luttes r&#233;volutionnaires se d&#233;veloppant en Italie &#224; cette &#233;poque tombent dans le pi&#232;ge d'une telle subordination du moyen &#224; une fin vis&#233;e : &#171; Le mouvement r&#233;volutionnaire, y compris les anarchistes, &#233;tait dans une phase d'extension et tout semblait possible m&#234;me une g&#233;n&#233;ralisation de l'affrontement arm&#233;. [&#8230;] Il semblait essentiel d'emp&#234;cher que les nombreuses actions men&#233;es chaque jour par les camarades contre les hommes et les structures du pouvoir soient int&#233;gr&#233;es &#224; la logique planificatrice d'un parti arm&#233; comme les Brigades Rouges en Italie &#187; (16). En &#233;crivant ces lignes, l'anarchiste italien tient &#224; pr&#233;ciser que, depuis cette &#233;poque, la situation des luttes a certes radicalement chang&#233;, mais que le livre conserve encore une port&#233;e politique, qui ferait signe vers une exigence joyeuse de &lt;i&gt;destitution&lt;/i&gt; : &#171; Ce livre est encore d'actualit&#233; mais d'une autre fa&#231;on. Non pas comme la critique d'une structure monopolisante qui n'existe plus, mais parce qu'il peut montrer les potentialit&#233;s des individus suivant leur chemin avec joie vers la destruction de tout ce qui les oppresse et les r&#233;gule &#187; (17). La tonalit&#233; nietzsch&#233;enne du propos montre assez qu'on se situe ici aux antipodes de toute forme de nihilisme &#8211; c'est toujours par surcro&#238;t d'&#234;tre, comme affirmation d'une puissance, que l'on d&#233;truit, lorsque la destruction &#233;mane de la joie. Cela dit, et quelle que puisse &#234;tre la dose de provocation pr&#233;sente dans ses &#233;crits, l'image de coups feu tir&#233;s sur des policiers revient trop fr&#233;quemment sous la plume de Bonanno pour qu'on puisse se d&#233;fendre tout &#224; fait contre l'impression que l'auteur n'est parfois pas loin de tomber dans une forme de f&#233;tichisation de la violence : certes, la violence n'est subordonn&#233;e chez lui &#224; aucune fin qui lui soit ext&#233;rieure, mais en revanche, c'est l'insurrection violente qui, venant lib&#233;rer l'individu dans l'imm&#233;diatet&#233; d'une destruction sans ressentiment, risque de devenir le contenu du projet, et comme sa propre fin. En effet, la violence risquerait bien alors de se constituer en quasi-projet : en appeler &#224; l'insurrection violente, n'est-ce pas en effet toujours d&#233;j&#224; priver ce moment disruptif (l'insurrection) de sa pleine souverainet&#233;, selon laquelle si la joie est destructive, elle ne l'est que par surcro&#238;t, et non pas parce que l'acte destructeur (quel qu'il soit) constituerait sa condition de possibilit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt; On peut &#224; pr&#233;sent &#233;voquer la question de la &#171; reprise individuelle &#187;, et on le doit, m&#234;me, si l'on consid&#232;re que c'est &#224; partir des d&#233;bats autour de cette question que s'est structur&#233;e, en tant que tendance propre au mouvement anarchiste, la mouvance des &#171; ill&#233;galistes anarchistes &#187;. Or, la pratique de la &#171; reprise individuelle &#187; s'est, elle aussi, fr&#233;quemment heurt&#233;e &#224; la s&#233;v&#233;rit&#233; de jugement de bien des anarchistes, mais cette fois beaucoup moins du fait d'une inefficacit&#233; suppos&#233;e de la d&#233;marche que du fait d'un jugement d'indignit&#233; s'attachant aux actes de vol, au regard des actions consid&#233;r&#233;es comme proprement politiques. Les jugements au sein de la mouvance anarchiste, toutefois, furent tr&#232;s contrast&#233;s. D'un c&#244;t&#233;, des groupes anarchistes ont pr&#244;n&#233; sans ambigu&#239;t&#233; le vol, dans un geste proprement pl&#233;b&#233;ien, par lequel ils ne craignaient pas d'&#234;tre confondus avec de simples voleurs, comme le montrent ces mots du groupe anarchiste qui s'exprime ainsi dans son journal &lt;i&gt;&#231;a ira &lt;/i&gt; : &#171; Prenez et pillez, ceci est &#224; vous ! [&#8230;] Il n'y a pas dix routes &#224; suivre, il n'y en a qu'une : montrer l'exemple, se mettre imm&#233;diatement &#224; reprendre aux riches leurs fortunes. &lt;i&gt;Et que nous importe qu'on nous assimile aux voleurs !&lt;/i&gt; &#187; (18). De l'autre c&#244;t&#233;, et certes tout de m&#234;me pas sur la ligne, d'opposition violente au vol, qui fut celle du socialiste Jules Guesde, on trouve des anarchistes comme Kropotkine, tr&#232;s hostile &#224; la &#171; reprise individuelle &#187;, ou encore Jean Grave, ne lui reconnaissant aucune valeur r&#233;volutionnaire, comme en t&#233;moigne cet extrait de son article intitul&#233; &#171; Encore la morale &#187;, et qui parut en 1891, dans le journal &lt;i&gt;La r&#233;volte&lt;/i&gt; : &#171; Nous sommes un parti de la r&#233;volution. Et puisque nous le sommes, nous n'irons pas perp&#233;tuer le vol, le mensonge, la tromperie, l'escamotage et l'estampage qui font l'essence de la soci&#233;t&#233; que nous voulons d&#233;truire &#187;(19) . L'id&#233;e sous-tendant le propos de Jean Grave est ind&#233;niablement le refus de la possible confusion entre des militants r&#233;volutionnaires et des voleurs, et il fait reposer cette distinction sur un fondement moral : la soci&#233;t&#233; capitaliste utilise des moyens immoraux pour atteindre ses fins, et nous ne vaudrions pas mieux si nos actions proc&#233;daient de moyens comparables. Si la condamnation du vol est par cons&#233;quent ici sans r&#233;serve, une position plus nuanc&#233;e, plus compr&#233;hensive, &#233;merge par ailleurs au sein du mouvement anarchiste, notamment &#224; travers les figures de S&#233;bastien Faure, ou encore de Paul et Elis&#233;e Reclus, approuvant dans tous les cas &lt;i&gt;l'acte&lt;/i&gt; du vol. Cette approbation, toutefois, doit bien &#234;tre entendue comme concernant l'acte lui-m&#234;me, car l&#224; aussi, une r&#233;serve appara&#238;t, qui concerne l&lt;i&gt;'intention&lt;/i&gt; qui aurait guid&#233; l'acte. Disons qu'il n'y a pas, cette fois, d'indignit&#233; s'attachant &#224; l'acte objectivement consid&#233;r&#233;, mais que celle-ci, cependant, demeure une virtualit&#233; pour cet acte, si l'intention n'est pas r&#233;volutionnaire. C'est en ce sens qu'Elis&#233;e Reclus peut &#233;crire : &#171; Le r&#233;volutionnaire qui op&#232;re la reprise pour la faire servir au besoin de ses amis peut tranquillement et sans remords se laisser qualifier de voleur &#187; (20). S&#233;bastien Faure est encore plus explicite quant au d&#233;couplage qui serait &#224; op&#233;rer entre l'acte et l'intention, m&#234;me s'il raisonne comme s'il y avait deux actes s&#233;par&#233;s : &#171; Nous combattons l'exploiteur et le parasite, mais nous approuvons le voleur. Il y a, dans ce cas, deux actes successifs et non simultan&#233;s, le vol lui-m&#234;me et l'affectation qu'on donne au produit vol&#233;. Nous nous r&#233;servons de bl&#226;mer ou d'approuver le second ; nous applaudissons toujours au premier &#187;(21) . En laissant de c&#244;t&#233; le terme de &#171; parasite &#187;, toujours g&#234;nant, puisqu'il charrie avec lui, qu'on le veuille ou non, du moins dans un tel contexte, un &#233;loge du travail (et du suppos&#233; m&#233;rite qui s'y rattache), on comprend que le raisonnement de Faure revient &#224; comparer le voleur au propri&#233;taire, en ce que tous deux s'emparent de ce qui ne leur appartient pas (le bien d'autrui, ou la force de travail des autres), et si le voleur s'av&#232;re, dans son comportement, valoir mieux que le propri&#233;taire, c'est alors parce qu'il aura fait un usage d&#233;sint&#233;ress&#233; des fruits de son larcin. On voit donc que m&#234;me si S&#233;bastien Faure parle de deux actes successifs, le vol, et l'attribution du produit du vol, au fond, l'&#233;cart entre ces deux actes r&#233;side bien dans la valeur morale de d&#233;sint&#233;ressement susceptible d'&#234;tre reconnue au second acte. Si le vol effectu&#233; par l'exploiteur capitaliste est condamnable &#224; chaque fois, c'est donc parce qu'il ne saurait en aucun cas (selon les r&#232;gles m&#234;mes du syst&#232;me &#233;conomique) s'av&#233;rer finalement d&#233;sint&#233;ress&#233;. Et cela pose bien la question de savoir s'il y a r&#233;ellement un sens &#224; s&#233;parer l'acte de vol de l'affectation du produit vol&#233; &#8211; cette affectation n'est au fond que l'ombre port&#233;e du geste de vol, et se trouve comme d&#233;j&#224; envelopp&#233;e dans celui-ci. C'est bien plut&#244;t le &lt;i&gt;geste&lt;/i&gt; enveloppant l'acte du vol qui &#224; chaque fois est &#224; interroger : provient-il, ou non, de dispositions joyeuses ? De cette fa&#231;on, on peut bien parler de morale si l'on veut, mais alors dans un sens strictement nietzsch&#233;en : si l'on peut s'interroger sur la dimension lib&#233;ratrice de certaines formes de &#171; r&#233;cup&#233;ration individuelle &#187; qui, parfois, interviennent en marge de certaines manifestations, et qui peuvent par exemple porter sur des objets de marque, c'est qu'il se pourrait qu'elles t&#233;moignent d'abord de l'emprise du pouvoir consum&#233;riste sur les d&#233;sirs des individus. C'est le geste du vol qui, dans ce cas, est interrog&#233;, et pas du tout l'intention de celui qui r&#233;alise cet acte. Car m&#234;me sans l'intention de distribuer les biens subtilis&#233;s lors d'un vol, il se peut qu'un acte de &#171; reprise individuelle &#187; t&#233;moigne d'un geste profond&#233;ment lib&#233;rateur, par exemple, pour l'absence de respect envers la propri&#233;t&#233; priv&#233;e dont il fait preuve &#8211; et cette dimension &#233;ventuellement lib&#233;ratrice dont peut t&#233;moigner un acte de vol ne peut s'&#233;tablir sur des bases strictement objectives, pas plus que sur celles d'une int&#233;riorit&#233; subjective : c'est le soubassement affectif, pour ainsi dire corporel, de l'acte qui, seul, permet de lui attribuer de la valeur. Si l'acte proc&#232;de d'un froid calcul mercantile, d'une forme de ressentiment, ou au contraire d'une simple affirmation de soi, d'une manifestation de la simple joie d'&#234;tre, cela ne pourra jamais &#234;tre indiqu&#233; en remontant vers l'intention (consciente, ou nich&#233;e dans les replis de la conscience), mais seulement en portant au jour la teneur affective du geste enveloppant l'acte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je ne r&#233;siste pas au plaisir de citer quelques lignes des &lt;i&gt;Souvenirs d'un r&#233;volt&#233; &lt;/i&gt; d'Alexandre Marius Jacob, afin de saisir le type de g&#233;n&#233;alogie qui peut &#234;tre effectu&#233;e de cette fa&#231;on quant &#224; la tonalit&#233; affective de certains actes &#8211; en l'occurrence, ici, il s'agirait de remonter vers le geste irriguant les actes de &#171; reprise individuelle &#187;, mais aussi d'usage de la violence arm&#233;e auxquels Jacob et son groupe secret (&#171; les Travailleurs de la nuit &#187;) ont pu se livrer. Contentons-nous d'un passage qui, &#224; lui seul, permet de faire voler en &#233;clat l'id&#233;e mise en avant par Jean Grave, selon laquelle le vol ne pourrait jamais valoir comme forme de contestation de la soci&#233;t&#233; actuelle, puisqu'il en constituerait l'essence, Marius Jacob s'offrant m&#234;me le luxe de pr&#233;senter le voleur comme plus cons&#233;quent que l'ouvrier, d'un point de vue r&#233;volutionnaire. Jacob &#233;crit en effet : &#171; Bourgeois et cambrioleurs sont deux parasites parce qu'ils ne produisent pas. [&#8230;] mais [&#8230;] encore faut-il savoir distinguer. &lt;i&gt;Le bourgeois est un parasite conservateur ; tous ses soins, ses d&#233;sirs, ses aspirations tendent &#224; un m&#234;me but : la conservation de l'&#233;difice social qui le fait vivre ; alors que le cambrioleur est un parasite d&#233;molisseur&lt;/i&gt;. Il ne s'adapte pas &#224; la soci&#233;t&#233; ; il vit sur son balcon et ne descend dans son sein que pour y livrer des assauts ; il ne se fait pas le complice et la dupe du parasite conservateur en allant passer ses journ&#233;es &#224; l'usine ou &#224; l'atelier, comme le fait l'ouvrier, en consolidant avec ses bras ce que son cerveau voudrait d&#233;truire ;&lt;i&gt; il ne coop&#232;re, n'aide d'aucune fa&#231;on au fonctionnement de la machine sociale, au contraire, &#224; chacun de ses coups il ronge, sape, d&#233;truit quelques-uns de ses engrenages&lt;/i&gt;. Son r&#244;le n'est pas de construire dans ce milieu gangren&#233;, mais de d&#233;molir. Il ne travaille pas pour le compte et le profit de M. Fripon ou de M. Fripouille, mais pour lui et pour l'av&#232;nement d'un monde meilleur &#187; (22). Marius Jacob &#233;rige ici le vol en une des modalit&#233;s de la d&#233;fection politique, aux antipodes, donc, de ce qui pourrait tendre &#224; en faire une activit&#233; propre &#224; celui qui, aigri, voudrait &#224; tout prix s'inviter au festin des privil&#233;gi&#233;s. Dans un autre registre, Octave Garnier, membre de la c&#233;l&#232;bre &#171; Bande &#224; Bonnot &#187;, mort &#224; 23 ans, bien que ne faisant pas vraiment la th&#233;orie de ses actes, nous livre cependant, dans un m&#233;moire &#233;mouvant, certains &#233;l&#233;ments permettant d'&#233;clairer la nature du geste donnant sens &#224; ses actes. Si, comme Marius Jacob, il dut faire usage de son arme, il d&#233;clare, comme Jacob l&#224; encore, n'avoir jamais recouru &#224; la violence que de mani&#232;re &#224; se d&#233;fendre, ce qui signifie donc jamais de mani&#232;re calcul&#233;e, jamais d'apr&#232;s une d&#233;lib&#233;ration s&#233;par&#233;e de l'acte ; il &#233;crit en effet ceci, qui justifie en m&#234;me temps la &#171; reprise individuelle &#187; : &#171; Je ne reconnais &#224; personne le droit d'imposer ses volont&#233;s sous n'importe quel pr&#233;texte que ce soit ; je ne vois pas pourquoi je n'aurais pas le droit de manger ces raisins ou ces pommes parce que c'est la propri&#233;t&#233; de M. X... Qu'a-t-il fait de plus que moi pour que ce soit lui seul qui en profite. Je ne r&#233;ponds rien et par cons&#233;quent, j'ai le droit d'en profiter selon mes besoins et s'il veut m'en emp&#234;cher par la force je me r&#233;volterai et &#224; sa force je lui opposerai la mienne car me trouvant attaqu&#233; je me d&#233;fendrai par n'importe quel moyen &#187; (22). On est loin ici d'un froid calcul, et la violence qu'il a pu utiliser est ici &#224; placer sur le m&#234;me plan que la logique qui le conduisit &#224; voler : s'il ne veut pas &#234;tre exploit&#233;, il refuse tout autant d'&#234;tre exploiteur (il ne se pliera donc pas &#224; la force cherchant &#224; le contraindre, mais il ne cherchera pas non plus &#224; contraindre qui que ce soit). Sa r&#233;volte, telle qu'il l'exprime, s'enracine dans une joie profonde, mais contrari&#233;e : &#171; [...] c'est parce que je ne voulais pas vivre la vie de la soci&#233;t&#233; actuelle et que &lt;i&gt;je ne voulais pas attendre que je sois mort pour vivre&lt;/i&gt; que je me suis d&#233;fendu contre les oppresseurs par toutes sortes de moyens &#224; ma disposition &#187; (23). C'est d'un emp&#234;chement &#224; &#234;tre que na&#238;t la r&#233;volte du jeune homme, ou plus pr&#233;cis&#233;ment d'un emp&#234;chement &#224; d&#233;ployer ses propres puissances &#8211; ne voulant &#234;tre ni esclave, ni ma&#238;tre, il n'entend pas soumettre qui que ce soit &#224; ses propres besoins, et manifeste ainsi, dans sa d&#233;termination m&#234;me, sa souveraine libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Dans tout ce qui pr&#233;c&#232;de, on a fait jouer la distinction entre acte et geste, et il serait bon, &#224; pr&#233;sent, d'expliciter le rapport pr&#233;cis que j'ai voulu indiquer entre les deux. En effet, le propos a consist&#233; &#224; d&#233;fendre l'id&#233;e qu'&#224; s'en tenir aux seuls actes, on passe n&#233;cessairement &#224; c&#244;t&#233; de leur signification v&#233;ritable, c'est-&#224;-dire, dans le m&#234;me mouvement, &#224; c&#244;t&#233; de l'identification claire du domaine qui est le leur, et donc, tout autant, &#224; c&#244;t&#233; de leur &#233;ventuelle valeur. L'acte objectif de voler, ou d'utiliser une arme &#224; feu n'est, en soi, ni bon ni mauvais, ne signifiant pas de mani&#232;re univoque. C'est donc vers le geste dont il proc&#232;de qu'il faut remonter pour saisir le sens d'un acte, qui en est l'expression imm&#233;diate &#8211; imm&#233;diate, car, comme l'indique Philippe Roy, dans son livre &lt;i&gt;Trouer la membrane&lt;/i&gt;, qui irrigue la distinction ici effectu&#233;e entre l'acte et le geste, &#171; [l]e geste n'est [&#8230;] pas signe de quelque chose, [&#8230;] il ne faut pas entendre que ce qu'il exprime lui est ext&#233;rieur &#187; (25). C'est en cela que les distinctions entre des actes objectivement semblables sur la base de distinctions entre les intentions les guidant ne nous conduisent jamais jusqu'au geste enveloppant les actes en question. C'est que les intentions elles-m&#234;mes ne peuvent valoir que comme ce qui trouve son expression ext&#233;rieure dans l'acte r&#233;alis&#233;, ce qui indique bien qu'elles ne sont pas &#224; la hauteur du geste enveloppant les actions &#8211; c'est par exemple le projet r&#233;volutionnaire, qui conduit &#224; envisager la violence comme un moyen de parvenir &#224; ses fins. Le recours au vol identifi&#233; comme un acte de d&#233;linquance correspond &#224; une situation dans laquelle le geste politique r&#233;gnant n'inclut pas les actes de vol comme constituant certains de ses possibles ; pour que l'acte de vol puisse venir constituer un des possibles du geste politique, il faut qu'il fasse irruption, &#224; titre d'&#233;v&#233;nement, venant constituer un nouvel espace politique, incluant donc de nouvelles actions possibles (d&#233;jouant les actions attendues), mais aussi des individus requalifi&#233;s, nagu&#232;re identifi&#233;s comme d&#233;linquants, et &#224; pr&#233;sent possiblement recod&#233;s comme &#171; militants &#187;, et pratiquant ce qu'ils appelleront alors la &#171; reprise individuelle &#187;. Le vol des montres dans le cas de la lutte des employ&#233;s de Lip est particuli&#232;rement significatif &#224; cet &#233;gard &#8211; je cite Philippe Roy, qui parle ici d'un &#171; geste inaugurateur &#187;, &#224; partir duquel &#171; va commencer &#224; se d&#233;ployer un espace et un individu collectif qui ne lui pr&#233;-existaient pas. Le geste implique ainsi un risque puisque l'on ne sait pas d'avance o&#249; l'on va. Le mode d'action appartient au domaine de l'&#233;change, de la strat&#233;gie, on agit comme ceci pour avoir cela, alors que le geste est du domaine du don ou du vol &#187;(26) . La difficult&#233; majeure &#224; laquelle se confrontent les organisations politiques, est pr&#233;cis&#233;ment ce &#171; risque &#187; qu'elles refusent trop souvent d'affronter, pr&#233;f&#233;rant en rester &#224; des sch&#233;mas anciens &#8211; ce qu'elles refusent ainsi, c'est l'irruption d'un geste inaugurateur, que, par d&#233;finition, ils n'auront pas anticip&#233;, et donc susceptible d'inaugurer toute une lign&#233;e de gestes, une nouvelle gestualit&#233;. Un petit r&#233;cit d'Alfredo Bonanno met ce point en &#233;vidence : &#171; Un beau matin, au cours d'une manifestation pacifique et autoris&#233;e par la pr&#233;fecture, quand les policiers commencent &#224; tirer, les compagnons se mettent &#224; tirer aussi, les policiers tombent. Anath&#232;me. La manifestation &#233;tait pacifique. Puisqu'elle a sombr&#233; dans la gu&#233;rilla urbaine, il a d&#251; y avoir provocation &#187; (27). Ainsi, lorsque l'&#233;v&#233;nement d&#233;borde le cadre, initialement pr&#233;vu, d'une manifestation pacifique, la tendance naturelle du mouvement organisateur consiste &#224; rejeter sur l'ext&#233;rieur (des agents provocateurs par exemple) la cause de ces violences. Un tel rejet est moins li&#233; &#224; une volont&#233; d'&#233;chapper &#224; sa responsabilit&#233;, qu'&#224; la difficult&#233;, propre &#224; un groupe organisateur, d'accepter qu'un mouvement politique ait pu ob&#233;ir &#224; d'autres impulsions que celles attendues, sans d&#233;choir pour autant, ni sans avoir &#233;t&#233; conduit &#224; un tel changement de geste par une cause ext&#233;rieure. Or, s'il y a r&#233;ellement &#233;mergence d'un geste &#171; &#233;v&#233;nement &#187;, alors il n'y a pas lieu de chercher une telle cause ext&#233;rieure, puisque, comme l'&#233;crit encore Philippe Roy, &#171; [l]e geste arrive avec sa cause, il est cause de soi et m&#234;me cause d'un soi &#187;(28) . Une communaut&#233; politique en effet se constitue, de fa&#231;on immanente &#224; l'irruption du nouveau, et c'est parce qu'elle est n&#233;cessairement en rupture avec la communaut&#233; pr&#233;c&#233;dente qu'elle sera conduite &#224; produire ses propres gestes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 &lt;i&gt;Le combat syndicaliste&lt;/i&gt;, mensuel de la Conf&#233;d&#233;ration Nationale du Travail (CNT), mars 2014, p.8.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 Tiqqun, &lt;i&gt;Tout a failli, vive le communisme !&lt;/i&gt;, Paris, Editions La Fabrique, 2009, p.72.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;., p.71-72.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 Max Stirner &#233;crit en effet : &#171; On ne devrait tenir pour &#233;quivalentes r&#233;volution et r&#233;volte. La premi&#232;re consiste dans un renversement des conditions, de l'&#233;tat de choses existant (&#171; status &#187;) de l'Etat ou de la soci&#233;t&#233;, c'est par cons&#233;quent un acte &lt;i&gt;politique&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;social&lt;/i&gt;. La seconde a, certes, comme cons&#233;quence in&#233;vitable une transformation des conditions, mais elle n'en part pas. Trouvant son origine dans le m&#233;contentement des hommes avec eux-m&#234;mes, ce n'est pas une lev&#233;e de boucliers, mais un soul&#232;vement des individus, un surgissement sans &#233;gards pour les institutions qui en sortent. La R&#233;volution avait pour but de nouvelles &lt;i&gt;institutions&lt;/i&gt;, la r&#233;volte, elle, Nous am&#232;ne &#224; ne plus Nous &lt;i&gt;laisser&lt;/i&gt; organiser, mais &#224; Nous organiser Nous-m&#234;mes et ne place pas de brillantes esp&#233;rances dans des &#171; institutions &#187;. Combat contre l'ordre &#233;tabli, puisque, quand elle r&#233;ussit, celui-ci s'&#233;croule de lui-m&#234;me, elle n'est que la difficile extraction du Moi hors de cet ordre. [&#8230;] La R&#233;volution exige de cr&#233;er &lt;i&gt;des institutions,&lt;/i&gt; la r&#233;volte que l'on &lt;i&gt;se soul&#232;ve ou s'&#233;l&#232;ve.&lt;/i&gt; &#187; (Max Stirner, &lt;i&gt;L'Unique et sa propri&#233;t&#233;, et autres &#233;crits&lt;/i&gt;, trad. Pierre Gallissaire et Andr&#233; Sauge, Lausanne, L'Age d'Homme, 1972, p.351).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 Alfredo Bonnano, &lt;i&gt;La joie arm&#233;e&lt;/i&gt;, Paris, Editions Entremonde, 2010, p.27-28.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;., p.40.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7 Clara Eugenia Lida, &lt;i&gt;La Mano Negra. Anarchisme rural, soci&#233;t&#233;s clandestines et r&#233;pression en Andalousie (1870-1888)&lt;/i&gt;, Paris, Editions L'&#233;chapp&#233;, 2011, p.16.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;., p.30-31 (je souligne).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;., p.31.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10 Pierre Kropotkine, cit&#233; in Jean Maitron, &lt;i&gt;Ravachol et les anarchistes&lt;/i&gt;, Paris, Gallimard/Julliard, 1992, p.14.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11 Errico Malatesta, &lt;i&gt;Ecrits choisis&lt;/i&gt;, Paris, Editions de Monde Libertaire, 1982, p.68-69 (je souligne).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12 Walter Benjamin, &#171; Critique de la violence &#187;, trad. Maurice de Gandillac, revue par Rainer Rochlitz, in &lt;i&gt;Oeuvres I&lt;/i&gt;, Paris, Gallimard, 2000, p.230-231.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;., p.234.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15 A. Bonanno, &lt;i&gt;op. cit&lt;/i&gt;., p.52-53.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16 A. Bonanno, source internet : &lt;a href=&#034;http://www.non-fides.fr/?La-Joie-Armee&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www.non-fides.fr/?La-Joie-Armee&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;., traduction l&#233;g&#232;rement modifi&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18 Article de 1888, &lt;i&gt;cit&#233;&lt;/i&gt; in Jean Maitron,&lt;i&gt; Le mouvement anarchiste en France&lt;/i&gt;, Vol.1, Des origines &#224; 1914, Paris, Librairie Maspero / Gallimard, 1975, p.191 (je souligne).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19 Jean Grave, &lt;i&gt;cit&#233;&lt;/i&gt; in J. Maitron, &lt;i&gt;Le mouvement anarchiste en France, op. cit&lt;/i&gt;., p.193.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20 Elis&#233;e Reclus, &lt;i&gt;cit&#233;&lt;/i&gt; in J. Maitron, &lt;i&gt;Le mouvement anarchiste en France, op. cit&lt;/i&gt;., p.192.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;21 S&#233;bastien Faure, &lt;i&gt;cit&#233;&lt;/i&gt; in J. Maitron,&lt;i&gt; Le mouvement anarchiste en France, op. cit&lt;/i&gt;., p.191.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;22 Alexandre Marius Jacob, &lt;i&gt;Ecrits&lt;/i&gt;, Paris, Editions L'Insomniaque, 2004, p.91-92 (je souligne).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;23 Octave Garnier, &lt;i&gt;cit&#233;&lt;/i&gt; in J. Maitron, &lt;i&gt;Ravachol et les anarchistes, op. cit.&lt;/i&gt;, p.182.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;24 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;., p.183 (je souligne).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;25 Philippe Roy, &lt;i&gt;Trouer la membrane&lt;/i&gt;.&lt;i&gt; Penser et vivre la politique par des gestes&lt;/i&gt;, Paris, L'Harmattan, 2012, p.17.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;26 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;., p.196.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;27 A. Bonanno, &lt;i&gt;op. cit&lt;/i&gt;., p.47.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;28 P. Roy, &lt;i&gt;op. cit&lt;/i&gt;., p.198.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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