<?xml 
version="1.0" encoding="utf-8"?><?xml-stylesheet title="XSL formatting" type="text/xsl" href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=backend.xslt" ?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>Ici et ailleurs</title>
	<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/</link>
	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?id_mot=55&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />

	<image>
		<title>Ici et ailleurs</title>
		<url>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L144xH127/logo-b65f2.png?1774727851</url>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/</link>
		<height>127</height>
		<width>144</width>
	</image>



<item xml:lang="fr">
		<title>L - Leonarda</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=650</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=650</guid>
		<dc:date>2018-01-14T09:47:33Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Luca Salza</dc:creator>


		<dc:subject>discrimination</dc:subject>
		<dc:subject>violence</dc:subject>
		<dc:subject>identit&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>Revue Casus Belli</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;La rafle de Leonarda, le mercredi 9 octobre 2013, a suscit&#233; beaucoup d'&#233;motion, mais peu de r&#233;actions au long terme. Leonarda, 15 ans, coll&#233;gienne en France. Ce mercredi, elle part en sortie scolaire mais le soir elle ne rentre pas chez elle : scolaris&#233;e en France, elle n'a pas de papiers, la police aux fronti&#232;res l'embarque, avec le reste de sa famille, sur un avion, direction le Kosovo, apr&#232;s avoir fait arr&#234;ter le car qui l'emmenait en sortie scolaire. Voici le t&#233;moignage d'une de ses (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=56" rel="directory"&gt;Revue Casus Belli&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=46" rel="tag"&gt;discrimination&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=52" rel="tag"&gt;violence&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=55" rel="tag"&gt;identit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=96" rel="tag"&gt;Revue Casus Belli&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La rafle de Leonarda, le mercredi 9 octobre 2013, a suscit&#233; beaucoup d'&#233;motion, mais peu de r&#233;actions au long terme. Leonarda, 15 ans, coll&#233;gienne en France. Ce mercredi, elle part en sortie scolaire mais le soir elle ne rentre pas chez elle : scolaris&#233;e en France, elle n'a pas de papiers, la police aux fronti&#232;res l'embarque, avec le reste de sa famille, sur un avion, direction le Kosovo, apr&#232;s avoir fait arr&#234;ter le car qui l'emmenait en sortie scolaire. Voici le t&#233;moignage d'une de ses enseignantes, Madame Giacoma, professeur d'histoire-g&#233;ographie-&#233;ducation civique : &#171; [au t&#233;l&#233;phone ] je n'ai pas compris tout de suite ce qui se passait, j'ai cru que c'&#233;tait la m&#232;re de Leonarda qui voulait &#234;tre rassur&#233;e et en fait, c'&#233;tait le maire de Levier, commune de r&#233;sidence de Leonarda, qui m'a pr&#233;cis&#233; qu'il savait que nous nous rendions &#224; Sochaux et il me demandait express&#233;ment de faire arr&#234;ter le bus. Dans un premier temps j'ai refus&#233; en pr&#233;cisant que ma mission &#233;tait d'aller &#224; Sochaux avec tous les &#233;l&#232;ves inscrits pour cette sortie p&#233;dagogique (visite de lyc&#233;es + visite de l'usine Peugeot). Le maire de Levier, Albert Jeannin, m'a alors pass&#233; au t&#233;l&#233;phone un agent de la PAF qui &#233;tait dans son bureau : son langage &#233;tait plus ferme et plus directif, il m'a dit que nous n'avions pas le choix, que nous devions imp&#233;rativement faire stopper le bus l&#224; o&#249; nous &#233;tions car il voulait r&#233;cup&#233;rer une de nos &#233;l&#232;ves en situation irr&#233;guli&#232;re : Leonarda Dibrani cette derni&#232;re devait retrouver sa famille pour &#234;tre expuls&#233;e avec sa maman et ses fr&#232;res et s&#339;urs ! Je lui ai dit qu'il ne pouvait pas me demander une telle chose car je trouvais &#231;a totalement inhumain... Il m'a intim&#233; l'ordre de faire arr&#234;ter le bus imm&#233;diatement &#224; l'endroit exact o&#249; nous nous trouvions. Le bus &#233;tait alors sur une rocade tr&#232;s passante, un tel arr&#234;t aurait &#233;t&#233; dangereux ! Prise au pi&#232;ge avec 40 &#233;l&#232;ves, j'ai demand&#233; &#224; ma coll&#232;gue d'aller voir le chauffeur et nous avons d&#233;cid&#233; d'arr&#234;ter le bus sur le parking d'un autre coll&#232;ge (Lucie Aubrac de Doubs). J'ai demand&#233; &#224; Leonarda de dire au revoir &#224; ses copines, puis je suis descendue du bus avec elle, nous sommes all&#233;es dans l'enceinte du coll&#232;ge &#224; l'abri des regards et je lui ai expliqu&#233; la situation. Elle a beaucoup pleur&#233;, je l'ai prise dans mes bras pour la r&#233;conforter et lui expliquer qu'elle allait traverser des moments difficiles, qu'il lui faudrait beaucoup de courage... Une voiture de police est arriv&#233;e, deux policiers en uniforme sont sortis. Je leur ai dit que la fa&#231;on de proc&#233;der &#224; l'interpellation d'une jeune fille dans le cadre des activit&#233;s scolaires est totalement inhumaine et qu'ils auraient pu proc&#233;der diff&#233;remment. Ils m'ont r&#233;pondu qu'ils n'avaient pas le choix, qu'elle devait retrouver sa famille... Je leur ai encore demand&#233; pour rester un peu avec Leonarda et lui dire au revoir (je la connais depuis 4 ans et l'&#233;motion &#233;tait tr&#232;s forte). Puis j'ai demand&#233; aux policiers de laisser s'&#233;loigner le bus pour que les &#233;l&#232;ves ne voient pas Leonarda monter dans la voiture de police, elle ne voulait pas &#234;tre humili&#233;e devant ses amis ! Mes coll&#232;gues ont ensuite expliqu&#233; la situation &#224; certains &#233;l&#232;ves qui croyaient que L&#233;onarda avait vol&#233; ou commis un d&#233;lit. Les &#233;l&#232;ves et les professeurs ont &#233;t&#233; extr&#234;mement choqu&#233;s et j'ai d&#251; parler &#224; nouveau de ce qui s'&#233;tait pass&#233; le lendemain pour ne pas inqui&#233;ter les &#233;l&#232;ves et les parents &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. R&#233;seau &#233;ducation sans fronti&#232;res, &#171; L&#233;onarda, 15 ans, arr&#234;t&#233;e et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
L&#233;onarda d&#233;fraye la chronique puisque la police touche au vif un sanctuaire de la r&#233;publique. Pourtant hier comme aujourd'hui, et encore demain, innombrables sont les Leonarda (m&#234;me si la plupart du temps ils sont sans nom), qui se font arr&#234;ter parce que la couleur de leur peau indique qu'ils n'ont pas les bons papiers, qui finissent dans un centre de r&#233;tention puis jet&#233;s dans le premier avion. Leur seul crime est d'exister, de vouloir exister. Le &#171; clandestin &#187; ne peut, ne doit pas &#171; vivre &#187;. Ce ne sont pas les papiers que les bons Europ&#233;ens lui refusent, mais le droit d'existence.&lt;br class='autobr' /&gt;
Peu importe, alors, s'il se noie en essayant de vivre, de se manifester, d'arriver sur nos rives !&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est le fond (pas secret) de toute politique migratoire en Europe &#224; l'&#233;poque o&#249; il n'y a plus (beaucoup) besoin de main-d'&#339;uvre. C'est la v&#233;rit&#233; de tous les dispositifs de contr&#244;le, mis en place par les divers gouvernants de droite ou de gauche (l'affaire Leonarda est un des premiers pas de la pr&#233;sidence Hollande), soutenus et support&#233;s largement par la population, notamment par les petits propri&#233;taires.&lt;br class='autobr' /&gt;
Depuis des ann&#233;es, il est &#233;vident que les lois &#171; r&#233;gulant les flux &#187; des migrants causent des morts et produisent du d&#233;sespoir. Mais il faut d&#233;fendre la soci&#233;t&#233;. Il faut d&#233;fendre le niveau de vie des Europ&#233;ens, la possibilit&#233; d'acheter un appartement dans une zone non d&#233;grad&#233;e par la simple pr&#233;sence de quelques pauvres, de continuer &#224; faire du shopping dans le centre commercial flambant neuf dans la superbe ZAC d'&#224; c&#244;t&#233;, de passer ses vacances au Mont&#233;n&#233;gro ou sur le delta du Nil.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est inutile, &#224; mon sens, de rappeler pour l'&#233;ni&#232;me fois l'inhumanit&#233; de ces lois. Qui veut savoir sait. Ce n'est, d'ailleurs, plus en se cachant que tiennent leurs propos les diff&#233;rents x&#233;nophobes et identitaires (de droite ou de gauche : &#171; donnez-moi du blancos &#187;, disait le maire socialiste d'Evry, &#224; la recherche de quelque consensus sur les march&#233;s de sa ville). La parole raciste s'est lib&#233;r&#233;e, dit-on. Mais cette parole est comme la t&#234;te d'une hydre, elle est d&#233;sormais multiforme : personne n'ose plus tenir des discours proprement fascistes, alors on pr&#233;f&#232;re le vieux bon sens (on ne peut pas accueillir toute la mis&#232;re du monde, il faut les aider chez eux...), ou une morale auto-proclam&#233;e r&#233;publicaine (attention &#224; la la&#239;cit&#233; !, luttons pour les droits des femmes !). C'est au nom d'un discours proprement r&#233;publicain qu'on peut alors d&#233;l&#233;guer, sans vergogne, aux milices libyennes (L comme Libye, il y aurait un autre chapitre &#224; ajouter &#224; cet ab&#233;c&#233;daire, n'est-ce pas MM. Gu&#233;ant, Sarkozy, Cameron ?) le contr&#244;le des fronti&#232;res du sud de l'Europe, tandis qu'un navire ouvertement fasciste navigue librement dans ces eaux &#224; la poursuite des migrants. Et c'est au nom de ce m&#234;me discours que M. Macron, chef supr&#234;me des r&#233;publicains, d&#233;mocrates et anti-fascistes de France, peut proposer de placer des &#171; hotspots &#187; pour filtrer les migrants dans le Sahel. Un trop plein d'humanitarisme et de d&#233;mocratie, sans doute.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je n'ai ni la force ni l'envie de revenir sur tout cela. Nous savons tout de ce racisme d'Etat.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Assez caus&#233; quand vient le danger &#187; (Balzac).&lt;br class='autobr' /&gt;
Et pourtant, l'affaire Leonarda m&#233;rite encore un petit d&#233;tour. Encore des mots... &#171; Tisse, tisseur de vent... &#187; (Joyce).&lt;br class='autobr' /&gt;
Les policiers ont accompli leur mission. Ils ont arr&#234;t&#233; d'abord le p&#232;re de Leonarda, puis la m&#232;re et ses fr&#232;res et s&#339;urs, enfin la jeune fille &#224; l'&#233;cole. Ils les ont mis dans l'avion, en bonne et due forme, dans une forme proprement r&#233;publicaine (d'ailleurs, ils ne l'ont pas arr&#234;t&#233;e sur le car, mais ils l'ont invit&#233;e &#224; descendre et lui ont chuchot&#233; &#224; l'oreille qu'elle devait d&#233;guerpir, ce qui a soulag&#233; les d&#233;mocrates paladins de l'&#233;ducation nationale). Mais pour quelle destination, au juste ? Les policiers et les dirigeants politiques &#171; rapatrient &#187;, c'est-&#224;-dire qu'ils renvoient les gens dans leur &#171; patrie &#187;, &#224; leur origine, &#224; la fixit&#233; d'une identit&#233; immuable, l&#224; o&#249; on est, par exemple, n&#233;s. Mais pour une famille Rrom, comme celle de Leonarda, o&#249; se situent les &#171; racines &#187; ? On l'envoie au Kosovo, o&#249; Leonarda et quelques-uns de ses fr&#232;res et s&#339;urs n'ont jamais mis les pieds, un pays o&#249;, du reste, les nationalistes se sont distingu&#233;s pour avoir expuls&#233; en quelques jours, en 1999, sous le regard complice (et s&#251;rement admiratif) de l'Occident, la quasi-totalit&#233; des 100000 Rroms qui y habitaient depuis longtemps, par le biais d'assassinats, d'incendies, de s&#233;vices et de viols. Leonarda ne conna&#238;t nullement le pays auquel on la &#171; destine &#187;. Elle est n&#233;e et a grandi en Italie, elle a v&#233;cu en France pendant presque cinq ans. Or, la bonne d&#233;cision fut de la renvoyer &#224; Mitrovica, au Kosovo. Quand ils l'arr&#234;tent, les policiers lui disent :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Ta place est au &#8220;Kosovo&#8221;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8220;- Mais non ! C'est faux !&#8221; &#187;, r&#233;pond-elle&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf., H. Michel, &#171; Leonarda Dibrani, elle tourne en rom &#187;, in Lib&#233;ration, 13 (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle a raison : c'est faux. Sa patrie n'est pas le Kosovo, elle n'a jamais vu ses paysages, elle ne conna&#238;t ni l'albanais ni le serbe, les langues du pays. Elle parle l'italien, le fran&#231;ais, le romani. Elle est d'o&#249;, en effet ? Elle est d'ici et ailleurs, dirions-nous.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette &#171; identit&#233; &#187; repr&#233;sente l'extr&#234;me faiblesse de Leonarda (et des siens), la mettant &#224; nu devant tous les pouvoirs et les imb&#233;ciles n&#233;s quelques part (Brassens). Mais c'est aussi sa puissance, ce qui fait v&#233;ritablement peur. Elle pr&#233;figure une citoyennet&#233; &#224; la hauteur de la globalisation. Sans patrie ni nation. Ni droit du sang ni droit du sol. Voil&#224; pourquoi l'Europe ne veut pas d'elle... Contrairement aux propos universalistes des uns et des autres, les dirigeants et les peuples europ&#233;ens ont peur de ces identit&#233;s nomades, m&#233;tiss&#233;es. Leonarda est &lt;i&gt;in-admissible&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;in-assignabl&lt;/i&gt;e justement car elle a trop d'identit&#233;s (et donc elle n'en a aucune). Elle est Rrom, italienne, fran&#231;aise, et encore tant d'autres cultures. A la rigueur, une Europ&#233;enne parfaite ! Comme tant de migrants &#233;chouant sur nos c&#244;tes qui connaissent un grand nombre de langues, pays, cultures, et l'Europe, pauvre vache, veut les fixer dans un pays, une langue, une culture.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'ascension et l'affirmation d'un racisme institutionnel ont pr&#233;cis&#233;ment pour but de s'opposer &#224; la transformation des soci&#233;t&#233;s occidentales en soci&#233;t&#233;s plurinationales et multiculturelles. Une transformation qui est n&#233;anmoins riche d'une grande force de lib&#233;ration, comme en t&#233;moigne la vie de Leonarda.&lt;br class='autobr' /&gt;
Malgr&#233; le d&#233;sert que nous traversons, le noir o&#249; nous a plong&#233;s l'ordre n&#233;o-lib&#233;ral et sa criminalisation de la pauvret&#233;, celle que les tenants du n&#233;olib&#233;ralisme sont en train, eux-m&#234;mes, d'aggraver, ce conflit entre les Etats et ce qu'on peut appeler &#171; Leonarda &#187;, entre des lois d&#233;fendant des identit&#233;s pr&#233;sum&#233;es (ou plus pr&#233;cis&#233;ment des &#171; int&#233;r&#234;ts &#187; de classe) et des vies traversant fronti&#232;res, langues et cultures, est tout &#224; fait ouvert. On n'en conna&#238;t pas l'issue.&lt;br class='autobr' /&gt;
Sous ses formes actuelles, fi&#233;vreuses et fr&#233;n&#233;tiques, la mondialisation subvertit et d&#233;noue encore plus les mod&#232;les culturels essentialistes et homog&#233;n&#233;isants. Elle d&#233;fait toutes les limites. Mais m&#234;me les processus d'immigration libre ou forc&#233;e changent la composition du monde tout entier, diversifiant les cultures et pluralisant les identit&#233;s culturelles des vieux Etats-nations dominants et des vieilles puissances imp&#233;riales. Les flux non r&#233;gul&#233;s et souvent ill&#233;gaux des peuples et des cultures sont aussi puissants et irr&#233;sistibles que les flux sponsoris&#233;s du capital et des technologies. Les premiers inaugurent un nouveau processus de &#171; minorisation &#187; au sein des vieilles soci&#233;t&#233;s m&#233;tropolitaines. Ces &#171; minorit&#233;s &#187; ne sont pas forc&#233;ment &#171; ghetto&#239;s&#233;s &#187; : elles ne restent pas longtemps enclav&#233;es. Elles s'engagent dans la culture dominante sur un front tr&#232;s large. Elles appartiennent, en r&#233;alit&#233;, &#224; un mouvement transnational, et leurs connexions sont multiples et transversales. Elles marquent la fin d'une &#171; modernit&#233; &#187; d&#233;finie exclusivement selon des termes occidentaux.&lt;br class='autobr' /&gt;
En r&#233;alit&#233;, il y a deux processus &#224; l'&#339;uvre dans les formes contemporaines de la mondialisation, laquelle est elle-m&#234;me un processus fondamentalement contradictoire. Il y a les forces dominantes de l'homog&#233;n&#233;isation culturelle, par lesquelles, en raison de sa pr&#233;dominance sur le march&#233; culturel et dans les &#171; flux &#187; de capitaux, de technologies et de cultures, la culture occidentale, et plus particuli&#232;rement &#233;tats-unienne, menace de submerger toutes les autres, en imposant une similitude culturelle homog&#233;n&#233;isant &#8211; ce que l'on a appel&#233; la &#171; mcdonaldisation &#187; ou &#171; nike-isation &#187; de toute chose. Mais existent aussi, &#224; c&#244;t&#233; de cela, des processus qui d&#233;centrent lentement et subtilement les mod&#232;les occidentaux, provoquant une diss&#233;mination de la diff&#233;rence culturelle tout autour du globe.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces &#171; autres &#187; tendances n'ont pas (encore) le pouvoir d'affronter et de repousser frontalement les premi&#232;res. Elles sont n&#233;anmoins en mesure de subvertir et de &#171; traduire &#187;, de n&#233;gocier et d'indig&#232;niser l'attaque de la culture mondiale contre les cultures plus faibles. Au fait, ces tendances ne sont pas pr&#234;tes &#224; rester enferm&#233;es &#224; jamais dans une &#171; tradition &#187; immuable. Elles sont d&#233;termin&#233;es &#224; construire leurs propres types de &#171; modernit&#233; vernaculaire &#187; (comme la d&#233;finit Stuart Hall), c'est-&#224;-dire les signifiants d'un nouveau type de conscience transnationale, transculturelle et m&#234;me postnationale.&lt;br class='autobr' /&gt;
Leonarda est justement un des noms de ce type de conscience.&lt;br class='autobr' /&gt;
Son histoire nous impose de poser le probl&#232;me de l'identit&#233; d'une mani&#232;re totalement autre, si nous ne voulons pas mourir europ&#233;ens. Leonarda nous conseille de nous d&#233;faire de toute identit&#233;. Dans le contexte de la globalisation, Stuart Hall parle d'identit&#233;s diasporiques, d'identit&#233;s qui ne cessent de produire ou de se reproduire &#224; travers l'hybridit&#233;. On pourrait &#233;galement parler d'identit&#233;s &#171; de travers &#187;, d'identit&#233;s qui ne sont pas des identit&#233;s, mais qui r&#233;sultent plut&#244;t du croisement avec d'autres identit&#233;s, non identit&#233;s, d'identit&#233;s travers&#233;es par d'autres identit&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les migrations impliquent une &#171; nouvelle ethnicit&#233; &#187;, la construction de la subjectivit&#233; ne rel&#232;ve plus de la nation, de la race, ou de la couleur de la peau, mais de l'histoire, de la culture, de la politique. Je deviens ce que je suis non plus sur la base de ce que j'&#233;tais et ai &#233;t&#233; dans le pass&#233;, mais sur la base de ce que je suis aujourd'hui. C'est-&#224;-dire que je me construis jour apr&#232;s jour avec les autres personnes que je rencontre sur mon chemin, je ne suis pas bloqu&#233; sur mon pass&#233;. De cette mani&#232;re, si je suis &#233;tranger, je ne le suis plus. En effet, peu importe si je suis noir, blanc ou africain, europ&#233;en ou asiatique. Ce que j'&#233;tais auparavant ne compte pas, ne comptent pas non plus mes donn&#233;es biologiques. Bien au contraire, ce qu'il faut faire c'est de se d&#233;faire (et d&#233;faire) sa vieille pr&#233;tendue identit&#233;. La &#171; nouvelle ethnicit&#233; &#187; dont parle Stuart Hall permet d'aller au-del&#224; des grilles o&#249; nous emprisonnons l'&#233;tranger : diff&#233;rent ou int&#233;gr&#233;. Rrom ou fran&#231;ais, par exemple. La &#171; nouvelle ethnicit&#233; &#187; invite plut&#244;t &#224; d&#233;passer cette opposition pour parier sur la chance du &#171; m&#233;tissage &#187; entre la vieille identit&#233; et la nouvelle : il faut refuser le &#171; ou &#187; puisqu'il faut saisir toute la puissance de la conjonction &#171; et &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Stuart Hall, Identit&#233;s et cultures. Politiques des cultural studies, &#233;dition (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : Rrom &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; Fran&#231;aise &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; Italienne, comme demande &#224; l'&#234;tre Leonarda.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au fait, Leonarda ne se pose plus la question de savoir si elle est Rrom ou europ&#233;enne (c'est surtout le pouvoir qui la renvoie &#224; sa soi-disant essence, comme il advient &#224; K. chez Kafka). Elle voudrait pouvoir vivre en France sans nier sa culture. Leonarda &#233;chappe &#224; la logique binaire, &#224; l'opposition mutuelle ou bien/ou bien (&#233;tranger ou bien int&#233;gr&#233;, assimil&#233;). Elle &#233;chappe aussi aux cat&#233;gories classiques de la philosophie politique. Elle est une jeune fille du XXI&#232;me si&#232;cle. Elle laisse derri&#232;re elle le pass&#233; sombre des nations et des confins et nous transporte vers une dimension globale, au-del&#224; des fausses-grandes questions national-r&#233;publicaines entre d&#233;mocrates (un champ de bataille, et de ruines, &#224; chaque &#233;lection plus vaste) et r&#233;actionnaires. Elle situe, en somme, la politique au-del&#224; des prismes de l'Etat. Leonarda anticipe, avec son exp&#233;rience de vie, ce que notre monde pourra devenir &#224; l'avenir.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. R&#233;seau &#233;ducation sans fronti&#232;res, &#171; L&#233;onarda, 15 ans, arr&#234;t&#233;e et expuls&#233;e pendant une sortie scolaire &#187;, in &lt;a href=&#034;https://blogs.mediapart.fr/resf/blog/141013/leonarda-15-ans-arretee-et-expulsee-pendant-une-sortie-scolaire&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;M&#233;diapart&lt;/i&gt;, 14 octobre 2013&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf., H. Michel, &#171; Leonarda Dibrani, elle tourne en rom &#187;, in &lt;a href=&#034;http://www.liberation.fr/societe/2013/11/11/leonarda-dibrani-elle-tourne-en-rom_946171&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Lib&#233;ration, 13 novembre 2013&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Stuart Hall, Identit&#233;s et cultures. &lt;i&gt;Politiques des&lt;/i&gt; cultural studies, &#233;dition &#233;tablie par M. Cerulle, traduit de l'anglais par C. Jaquet, Paris, Amsterdam, 2008, p. 287-310.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Habiter la fronti&#232;re. Eloge de la fronti&#232;re comme lieu-sans-lieu des m&#233;tamorphoses.</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=162</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=162</guid>
		<dc:date>2011-09-23T21:22:54Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Naze</dc:creator>


		<dc:subject>peuple</dc:subject>
		<dc:subject>identit&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>&#233;tranget&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>traduction</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;L'id&#233;e qu'il va s'agir de d&#233;velopper ici est celle selon laquelle la fronti&#232;re ne serait pas seulement une ligne de partage entre territoires, qui laisserait ceux-ci intacts, mais aussi une puissance de transformation, capable de transfigurer les identit&#233;s cherchant &#224; l'habiter. Certes, puisqu'il ne saurait y avoir de fronti&#232;res sans territoires ainsi d&#233;limit&#233;s, l'id&#233;e d'un habiter-la-fronti&#232;re fait n&#233;cessairement signe vers un mouvement (de d&#233;territorialisation auraient dit Deleuze et (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=25" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; &#224; Porto fin aout 2011&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=54" rel="tag"&gt;peuple&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=55" rel="tag"&gt;identit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=56" rel="tag"&gt;&#233;tranget&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=57" rel="tag"&gt;traduction&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_68 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/frontiere_A_Naze.jpg' width='400' height='300' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e qu'il va s'agir de d&#233;velopper ici est celle selon laquelle la fronti&#232;re ne serait pas seulement une ligne de partage entre territoires, qui laisserait ceux-ci intacts, mais aussi une puissance de transformation, capable de transfigurer les identit&#233;s cherchant &#224; l'habiter. Certes, puisqu'il ne saurait y avoir de fronti&#232;res sans territoires ainsi d&#233;limit&#233;s, l'id&#233;e d'un habiter-la-fronti&#232;re fait n&#233;cessairement signe vers un mouvement (de d&#233;territorialisation auraient dit Deleuze et Guattari) &#8211; mouvement par lequel on cesse d'habiter pleinement un territoire, de co&#239;ncider avec lui, et donc avec l'identit&#233; (fixe) re&#231;ue de cet habiter. Il y va donc, dans ce d&#233;placement, d'une ligne de fuite, d'un mouvement de sortie du territoire, sans red&#233;ploiement effectif sur le territoire de l'autre c&#244;t&#233; de la fronti&#232;re (dans un devenir-animal, l'homme ne se reconfigure pas comme animal, mais se maintient dans ce mouvement m&#234;me qui est constitutif d'un devenir) &#8211; autant dire qu'il y va d'une identit&#233; nomade. C'est en ce sens que l'id&#233;e d'un habiter-la-fronti&#232;re constitue une id&#233;e limite, un paradoxe si l'on veut, qu'il est possible d'affronter en d&#233;connectant l'id&#233;e d'habiter de celle d'habiter-un-sol, pr&#233;cis&#233;ment en faisant de la surface &#224; habiter un lieu-sans-lieu, un topos outopos.&lt;br class='autobr' /&gt; Que la souverainet&#233; propre &#224; un Etat, par exemple, soit li&#233;e &#224; un territoire, cela indique d&#233;j&#224; un des enjeux de la discussion, &#224; savoir que le fait de se d&#233;prendre de l'identit&#233; re&#231;ue du territoire que l'on occupe (ou d'&#234;tre priv&#233; d'un territoire) implique une reconfiguration, qui, pour ne pas ouvrir sur une simple reterritorialisation, se doit d'&#234;tre envisag&#233;e comme m&#233;tamorphose. Ce qu'il faudrait alors entendre par l&#224;, ce serait un mouvement de transformation, par lequel tout propre en venant &#224; s'abolir, le geste par lequel on diff&#232;re d'avec soi-m&#234;me ne conduirait pas pour autant &#224; fusionner avec l'autre (dans le sens d'une dissolution de soi, sous l'effet d'un m&#233;tissage), mais pas davantage &#224; une juxtaposition de chaque entit&#233; dans un grand tout. La m&#233;tamorphose ainsi entendue demande, par exemple, qu'un homme, pris dans un devenir-animal, ne se transforme pas simplement en animal, mais qu'il ne laisse pas non plus coexister en lui un homme et un animal, chacun conservant son propre. Ce qu'il reste &#224; d&#233;gager, donc, c'est la forme que pourrait rev&#234;tir une fronti&#232;re (mais aussi quelles exp&#233;riences valent comme indication d'un possible habiter-la-fronti&#232;re) ouvrant sur ce type de m&#233;tamorphose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Lorsque Walter Benjamin envisage la question de la traduction, il &#233;carte rapidement la suppos&#233;e fonction communicative de cette op&#233;ration linguistique pour se pencher sur les rapports entre les langues, diverses, qu'il oppose &#224; la langue adamique, originaire et unique, et s'il entrevoit une dimension messianique propre &#224; l'op&#233;ration de traduction, ce n'est en tout cas pas pour la restauration d'une unit&#233; perdue qu'elle r&#233;aliserait, par recollection des morceaux disjoints du vase originaire. Autrement dit, l'acte de traduction, tel que l'entend Benjamin, ne nous reconduit pas au moindre propre perdu, mais ouvre sur une &#171; sph&#232;re &#187; entre les langues, raison pour laquelle on se propose, dans un premier temps, de faire de cette notion de sph&#232;re une image possible de la fronti&#232;re, telle qu'on cherche &#224; en former l'id&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt; Sans entrer compl&#232;tement dans le d&#233;tail de sa philosophie du langage, fort complexe, on peut quand m&#234;me indiquer que pour Benjamin, la &#171; langue pure &#187; (reine Sprache) se distingue de la langue instrumentale, d'abord en ceci que l&#224; o&#249; la premi&#232;re nommait les choses, et donc les connaissait, c'est-&#224;-dire se situait dans l'&#233;l&#233;ment du Nom, la seconde n'a de rapport qu'avec le mot, qui est au fond comme un simple surnom pour les choses elles-m&#234;mes. Or, si la traduction joue ici un r&#244;le essentiel, pour Benjamin, c'est dans le sens o&#249;, bien qu'elle ne nous reconduise pas au nom lui-m&#234;me, elle serait quand m&#234;me capable de faire entrer les langues, les unes vis-&#224;-vis des autres, dans un rapport de r&#233;sonance, c'est-&#224;-dire de faire signe vers le &#171; pur langage &#187;. En effet, si, en chaque langue prise isol&#233;ment, &#171; une seule et m&#234;me chose est vis&#233;e qui, n&#233;anmoins, ne peut &#234;tre atteinte par aucune d'entre elles isol&#233;ment, mais seulement par la totalit&#233; de leurs intentions compl&#233;mentaires, autrement dit le pur langage &#187; , alors, c'est bien que la pratique de la traduction ferait sortir les langues de leur isolement, et donc de leur impuissance &#224; conna&#238;tre, pour les faire entrer dans un rapport susceptible de faire entendre un &#233;cho entre les langues, plus pr&#233;cis&#233;ment, un &#233;cho autour de ce par quoi les langues entreraient, les unes vis-&#224;-vis des autres, dans un rapport de compl&#233;mentarit&#233;, au regard, donc, de leur intention, c'est-&#224;-dire de leur vis&#233; (en ce que seule la mani&#232;re de le viser varierait d'une langue &#224; l'autre). Ainsi, ce serait au fond le Nom lui-m&#234;me que, pareillement, chaque langue viserait, comme une mani&#232;re, pour le &#171; vrai langage &#187;, de s'annoncer dans la traduction, &#224; travers l'&#233;cho des autres langues humaines. C'est en ce sens que Benjamin peut &#233;crire, dans une lettre de juillet 1917 &#224; Gershom Scholem, que les deux langues en relation dans l'op&#233;ration de traduction se retrouvent au sein d'une &#171; sph&#232;re unique &#187;, en ce que &#171; l'objet &#187; &#224; traduire ne reste dans son &#233;l&#233;ment que lorsqu'il continue de se situer dans cette sph&#232;re. C'est ainsi qu'on peut comprendre la r&#233;serve de Benjamin &#224; l'&#233;gard de la traduction du Cantique des Cantiques par son interlocuteur, Scholem, car le reproche qu'il adresse alors &#224; son ami consiste &#224; regretter que le traducteur n'ait pas t&#233;moign&#233; d'une m&#234;me proximit&#233; envers les deux langues, mais d'un amour bien plus puissant pour l'h&#233;breu, au d&#233;triment de la langue allemande : &#171; votre amour de la langue h&#233;bra&#239;que n'arrive &#224; se traduire dans l'&#233;l&#233;ment de l'allemand que sous la forme du respect pour l'essence de la langue et du mot en g&#233;n&#233;ral et dans l'emploi d'une bonne et rigoureuse m&#233;thode. Ce qui veut dire : votre travail demeure apolog&#233;tique parce qu'il n'exprime pas l'amour et la v&#233;n&#233;ration d'un objet dans la sph&#232;re propre &#224; cet objet. Or, en principe il ne serait pas impossible que deux langues passent dans une sph&#232;re unique : c'est au contraire cela qui constitue toute grande traduction et qui explique le tout petit nombre de grandes traductions &#187; . Ainsi, Benjamin reproche &#224; son ami que &#171; l'objet &#187; (le Cantique en h&#233;breu) traduit en allemand, reste au fond inscrit dans le sillage de la langue h&#233;bra&#239;que, cette traduction conf&#233;rant &#224; l'objet &#224; traduire le caract&#232;re d'un intouchable, en tout cas d'une chose non affect&#233;e par la langue allemande qui, d'une certaine fa&#231;on, se contente de le r&#233;v&#233;rer &#224; distance.&lt;br class='autobr' /&gt; Cette id&#233;e sera d&#233;velopp&#233;e dans l'essai &#171; La t&#226;che du traducteur &#187;, lorsque Benjamin, utilisant l'image du vase, &#233;crira : &#171; au lieu de s'assimiler au sens de l'original, la traduction doit bien plut&#244;t, amoureusement et jusque dans le d&#233;tail, adopter dans sa propre langue le mode de vis&#233;e de l'original, afin de rendre l'un et l'autre reconnaissables comme fragments d'un m&#234;me vase, comme fragments d'un m&#234;me langage plus grand &#187; . Dans ces conditions, la faiblesse de la traduction de Scholem, selon Benjamin au moins, tiendrait donc au fait de &#171; s'assimiler au sens de l'original &#187;, au lieu d'adopter dans sa propre langue (l'allemand) &#171; le mode de vis&#233;e de l'original &#187;, de mani&#232;re &#224; obtenir ce qu'on pourrait appeler une double d&#233;territorialisation. Se dessine ainsi d&#233;j&#224; quelque chose de la messianicit&#233; dont les langues seraient porteuses, le vecteur en &#233;tant alors l'acte de traduction, en ce que percerait, au sein des traductions, et selon les termes de Benjamin, &#171; le noyau m&#234;me du pur langage &#187; . En effet, la double d&#233;territorialisation vers laquelle fait signe Benjamin est celle par laquelle la langue &#224; traduire doit &#234;tre travaill&#233;e par la langue de traduction, tout comme la langue du traducteur doit laisser entendre en elle l'&#233;cho de l'original : cet &#233;cho entre les langues est donc &#224; concevoir comme accueil en chaque langue d'une &#233;tranget&#233;. Une traduction n'est donc en rien une op&#233;ration blanche, qui reconduirait d'ailleurs le langage (ici sous son aspect de traduction) &#224; une fonction strictement v&#233;hiculaire, puisqu'elle est bel et bien capable de modifier l'original. Si un terme messianique se trouve indiqu&#233; d&#232;s l'op&#233;ration de traduction, il faut alors le comprendre comme mouvement vers la &#171; langue pure &#187;, ce qui &#233;claire, du coup, cette derni&#232;re notion. En effet, cette reine Sprache serait si peu la langue adamique &#224; retrouver que l'op&#233;ration de traduction indique bien davantage qu'une langue est sans propre, qu'elle est, en son essence m&#234;me, diff&#233;rence. &lt;br class='autobr' /&gt; Interroger la notion de fronti&#232;re elle-m&#234;me &#224; partir de celle de sph&#232;re unique, telle que Benjamin en d&#233;veloppe le concept dans ses propos autour de la question de la traduction, devient &#224; pr&#233;sent chose possible. Cette &#171; sph&#232;re &#187;, donc, serait celle au sein de laquelle auraient &#224; se situer deux langues, lorsqu'il s'agit d'op&#233;rer une traduction, en ce que l'objet &#224; traduire ne se situerait dans son &#233;l&#233;ment qu'au sein de cette intersection. Dans ces conditions, il s'agit de ne pas fusionner les langues en question, qui ne se rejoignent que dans le vis&#233;, chacune conservant les modalit&#233;s selon lesquelles elle le vise. Habitant cette sph&#232;re, les langues entrent dans un rapport de r&#233;sonance, o&#249; chacune initie un mouvement par lequel elle diff&#232;re d'avec elle-m&#234;me, c'est-&#224;-dire par lequel elle se m&#233;tamorphose, d&#233;bouchant sur un habiter-entre-les-langues. Si, par ailleurs, dans ce mouvement, les langues font signe vers la &#171; langue pure &#187;, c'est bien que cette derni&#232;re ne constitue aucun propre &#224; reconstituer, mais se caract&#233;rise, en tant que telle, par un diff&#233;rer originaire. Habiter la fronti&#232;re, au sens strict, cela signifierait donc une absence de repos au sein d'un propre, renvoyant &#224; l'inqui&#233;tude d'un d&#233;placement permanent par lequel la m&#233;tamorphose deviendrait une mani&#232;re d'&#234;tre. C'est aussi en ce sens qu'on peut interpr&#233;ter la belle phrase par laquelle, dans un tout autre registre, Guy Hocquenghem reconnaissait : &#171; Peut-&#234;tre ne suis-je &#8220;homosexuel&#8221;, comme on dit vilainement, que comme une mani&#232;re d'&#234;tre &#224; l'&#233;tranger [&#8230;]. Peut-&#234;tre ai-je voulu l'&#233;tranger avant l'amant, et ai-je au moins trouv&#233; l&#224; un langage qui d&#233;borde un peu la francit&#233; &#187; &#8211; sous ce rapport, donc, on aurait &#224; s'acharner &#224; &#234;tre &#171; homosexuel &#187;, signe qu'il s'agirait bien l&#224; d'un devenir, et non d'un &#233;tat de fait d&#233;rivant d'un propre. Quant &#224; la &#171; francit&#233; &#187;, c'est aussi ce avec quoi Jean Genet dit avoir d&#233;cisivement rompu (entrant ainsi dans un processus de devenir-&#233;tranger, si l'on veut), en &#233;crivant son livre Un captif amoureux : &#171; [&#8230;] non la France seule mais l'Occident, je crus les distinguer dans des brumes. Ils me parurent lointains, devenus pour moi l'exotisme supr&#234;me au point que j'allais en France comme un Fran&#231;ais va en Birmanie. L'&#233;criture du livre commen&#231;a vers octobre 1983. Et je devins &#233;tranger &#224; la France &#187; . C'est &#224; approcher le centre de ce livre qui fut l'occasion d'une telle exp&#233;rience chez son auteur que sera donc consacr&#233;e la suite de cette intervention, en ce que la prise en compte des modalit&#233;s de l'habiter, propre aux combattants palestiniens et aux Panth&#232;res Noires pour les Etats-Unis, qui y sont d&#233;crites est de nature &#224; &#233;clairer l'id&#233;e selon laquelle le combat lui-m&#234;me finit par reconfigurer les contours de la fin vis&#233;e &#8211; de ce qu'une privation de territoire semble emp&#234;cher toute affirmation de soi, et vise en effet &#224; la disparition de qui est ainsi priv&#233; d'un sol, il ne s'ensuit pas pour autant que les voies d'une lib&#233;ration en passent n&#233;cessairement par l'octroi d'un territoire aux fronti&#232;res bien d&#233;limit&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si, avec Genet, on en passe explicitement &#224; la dimension politique de la fronti&#232;re, il s'en faut de beaucoup que la question du langage doive rester ext&#233;rieure &#224; cette r&#233;flexion, l'exp&#233;rience m&#234;me de Jean Genet nous indiquant bien plut&#244;t que la langue est aussi affaire de combat, de lutte pour exister dans une langue qui vous nie. On sait quelle langue ch&#226;ti&#233;e l'&#233;crivain maniera, mais de fa&#231;on que la langue fran&#231;aise en vienne pourtant &#224; dire ce que de toutes ses fibres elle refuse, &#224; travers le pouvoir qui s'en est rendu ma&#238;tre &#8211; l'exp&#233;rience de la pl&#232;be, des prisonniers, des p&#233;d&#233;s, des voyous, mais exprim&#233;e sur un mode magnifi&#233; et par l&#224; m&#234;me parodique. C'est &#224; un renversement de ce type qu'il fait r&#233;f&#233;rence, dans un texte de 1970, lorsqu'il &#233;voque l'existence (et donc l'exp&#233;rience) bafou&#233;e des Noirs aux Etats-Unis : &#171; Si le prisonnier est un Noir captur&#233; par des Blancs, &#224; cette trame difficile s'ajoute un troisi&#232;me motif, la haine. Non la haine assez confuse et diffuse de l'ordre social ou du destin, mais la haine tr&#232;s pr&#233;cise de l'homme blanc. Ici encore, le prisonnier doit se servir du langage m&#234;me, des mots, de la syntaxe de son ennemi alors qu'il sent le besoin d'une langue s&#233;par&#233;e qui n'appartiendrait qu'&#224; sa nation. [&#8230;] sa haine de l'homme blanc il ne peut la dire qu'au moyen de cette langue qui appartient &#233;galement au Noir et au Blanc mais sur laquelle le Blanc &#233;tend sa juridiction de grammairien [&#8230;] Il n'a donc qu'une ressource : accepter cette langue mais la corrompre si habilement que les Blancs s'y laisseront prendre &#187; . Il s'agit donc bien ici de l'action consistant &#224; retourner la langue, comme on ferait d'une arme, &#224; travers la corruption que lui font subir ceux qui s'en emparent. Malgr&#233; tout, la langue reste commune aux Blancs et aux Noirs, puisqu'il s'agit pour ces derniers de se la r&#233;approprier, ne pouvant simplement faire s&#233;cession en cr&#233;ant de toutes pi&#232;ces un idiome in&#233;dit - et c'est en cela que le statut de fronti&#232;re propre &#224; la langue r&#233;v&#232;le toute sa richesse : si la langue est bien ce qui s&#233;pare ici les Noirs et les Blancs (ce par quoi les Blancs nient les Noirs, mais aussi ce en quoi passe la haine des Noirs pour les Blancs), elle est &#233;galement cet &#233;l&#233;ment qui, partag&#233; par les deux parties, ne peut pas se transformer (et c'est &#224; une telle transformation que vise l'entreprise de corruption &#233;voqu&#233;e) sans transformer tous ceux qui la parlent. L&#224; est la capacit&#233; de m&#233;tamorphose propre &#224; la fronti&#232;re, en l'occurrence la langue, mais envisag&#233;e cette fois du point de vue des locuteurs, et des rapports de pouvoir qui les opposent (et les unissent donc &#224; la fois) &#8211; je cite Genet, dans le m&#234;me texte de 1970 : &#171; L'entreprise r&#233;volutionnaire du Noir am&#233;ricain, semble-t-il, ne peut na&#238;tre que dans le ressentiment et la haine, c'est-&#224;-dire en refusant avec d&#233;go&#251;t, avec rage, mais radicalement, les valeurs v&#233;n&#233;r&#233;es par les Blancs, cependant que cette entreprise ne peut se continuer qu'&#224; partir d'un langage commun, d'abord refus&#233;, enfin accept&#233; o&#249; les mots ne serviront plus les notions enseign&#233;es par les Blancs, mais des notions nouvelles &#187; . Cependant Genet insiste bien sur le fait que cette r&#233;volution po&#233;tique et symbolique des Panth&#232;res n'a eu de sens et d'efficacit&#233; que parce qu'&#224; cet aspect s'est ajout&#233; celui d'une lutte arm&#233;e : &#171; [&#8230;] la violence de ce qu'on nommait le verbalisme ou la rh&#233;torique Panth&#232;res n'&#233;tait pas dans l'ordre du discours mais dans la force de l'affirmation &#8211; ou de la n&#233;gation -, dans la col&#232;re du ton et du timbre. Cette col&#232;re amenant des actes emp&#234;chait la boursouflure ou l'emphase &#187; . Pour autant, ce n'est pas parce qu'on passe en cela du c&#244;t&#233; d'une lutte arm&#233;e effective que la question de la fronti&#232;re n'est pas transposable, dans les termes qu'on a dits &#8211; c'est m&#234;me &#224; montrer la m&#233;tamorphose emportant les bellig&#233;rants (ce qui ne conduit certes pas &#224; une r&#233;conciliation universelle !) que s'attache une bonne partie du livre Un captif amoureux, au point d'inscrire en chacun de nous la ligne de partage des eaux, sous l'esp&#232;ce d'une hantise, qui est aussi celle de toute traduction, le spectre de la trahison.&lt;br class='autobr' /&gt; Lorsque Jean Genet &#233;crit que le Noir am&#233;ricain est &#224; la fois &#171; celui qui s'incline et celui qui refuse de s'incliner &#187; , il montre bien que &#171; [l]e tra&#238;tre [n'est pas] qu'un homme qui passe &#224; l'ennemi &#187;, car &#171; [l]e tra&#238;tre n'est pas dehors mais en chacun &#187; . C'est en ce sens, aussi, qu'il pourra dire qu'il en viendra lui-m&#234;me, un jour, &#224; trahir les Palestiniens . En effet, la figure du jeune Noir am&#233;ricain en prison &#224; laquelle se r&#233;f&#232;re Genet ne renvoie pas qu'&#224; cet individu, contemporain, en effet en prison, mais aussi &#224; des couches de pass&#233; profondes et contradictoires d'o&#249; proviennent ses hantises : &#171; Il y a trois cents ans il est celui qui a tu&#233; un Blanc, il est celui qui a fait partie d'une fugue nombreuse, avec vols, pillages et chiens aux trousses, celui qui a charm&#233; et viol&#233; une Blanche et qu'on a pendu sans jugement, il est un des chefs d'une r&#233;volte de 1804, il a des cha&#238;nes aux pieds, riv&#233;s au mur de la prison &#187; . Il m&#234;le donc en lui un pass&#233; de violence, de soumission, de r&#233;volte, inextricablement, int&#233;grant donc aussi en lui-m&#234;me l'ennemi (sa loi), et faisant ainsi de sa propre int&#233;riorit&#233; le lieu d'une lutte &#8211; faisant donc aussi de la trahison possible, comme une fa&#231;on de passer &#224; l'ennemi, un acte int&#233;rieur. Evidemment la lutte des Panth&#232;res &#233;tait bien dirig&#233;e contre les Blancs, elle qui visait &#224; donner une visibilit&#233; aux Noirs, mais aussi &#224; provoquer la peur chez les Blancs, et le recours aux armes fut bien une des modalit&#233;s de leur action ; pourtant, Genet souligne combien s'y m&#234;lait, comme dans toute forme de r&#233;volte, une forme d'amour, de nostalgie pour le ghetto : &#171; S'il [le prisonnier] veut la libert&#233;, il aime aussi la prison parce qu'il a su am&#233;nager sa libert&#233;. Libert&#233; en libert&#233;, libert&#233; dans la contrainte, la premi&#232;re est accord&#233;e, arrach&#233;e de soi-m&#234;me la seconde. Comme on va au plus facile [&#8230;] on d&#233;sire la libert&#233; accord&#233;e mais on aime &#8211; secr&#232;tement ou non &#8211; l'exclusion qui fit d&#233;couvrir en soi-m&#234;me la libert&#233; carc&#233;rale. La lev&#233;e d'&#233;crou c'est aussi un arrachement. [&#8230;] Les Noirs, exclus du monde blanc, ont su, am&#233;nager sa mis&#232;re c'est peu, mais d&#233;couvrir, mettre au jour, &#233;riger, une libert&#233; qui se confond avec la fiert&#233; &#187; . Autrement dit, la fiert&#233; des Noirs a &#233;t&#233; gagn&#233;e contre les conditions avilissantes qui leur &#233;taient faites, mais de l'int&#233;rieur du ghetto &#8211; et c'est &#224; partir de cette fiert&#233; ainsi conquise qu'ils ont pu mener des actions politiques et arm&#233;es, au grand jour. Sortir du ghetto, c'est d&#232;s lors s'arracher &#224; la condition humiliante qui leur est faite, mais c'est aussi se d&#233;tacher du terreau qui a vu s'affirmer leur fiert&#233;. Et c'est bien dans une optique comparable que Genet entrevoit sa probable trahison &#224; venir de la cause palestinienne : &#171; [&#8230;] le jour o&#249; les Palestiniens seront institutionnalis&#233;s, je ne serai plus de leur c&#244;t&#233;. Le jour o&#249; les Palestiniens deviendront une nation comme une autre nation, je ne serai plus l&#224;. [&#8230;] Je crois que c'est l&#224; que je vais les trahir. Ils ne le savent pas &#187; . Il est &#233;vident que l'&#233;crivain est bien du c&#244;t&#233; des Palestiniens dans leur lutte, qu'il s'engage aupr&#232;s d'eux dans l'espoir que ce peuple sans territoire (tout comme les Noirs n'avaient pas de sol &#224; eux aux Etats-Unis, soutient d'ailleurs Genet) puisse disposer d'un sol &#224; partir duquel s'affirmer. Mais, au fond, Genet se s&#233;pare (en pens&#233;e) des Palestiniens, d&#232;s qu'il en vient &#224; consid&#233;rer que les possibilit&#233;s de m&#233;tamorphose dont ils sont porteurs pourraient bien en venir &#224; se refermer. Si le peuple palestinien donnait naissance &#224; une nation comme les autres, il cesserait d'&#234;tre engag&#233; &#224; leur c&#244;t&#233;, tout comme aurait rompu son lien avec les Panth&#232;res le fait qu'il y aurait reconnu de simples aspirations consum&#233;ristes. Ainsi, dire que dans les deux cas, ce qui l'int&#233;resse, ce sont les possibilit&#233;s de m&#233;tamorphose, cela signifie simplement que s'il aime les peuples domin&#233;s, ce n'est pas dans l'espoir qu'ils deviennent eux-m&#234;mes dominateurs, mais en envisageant les possibilit&#233;s, dont ils sont porteurs, d'enrayer tout rapport de domination. &lt;br class='autobr' /&gt; Dans cette optique, la m&#233;tamorphose sur laquelle ouvrait le mouvement des Panth&#232;res aux Etats-Unis peut se comprendre comme un mouvement &#224; la fois centrip&#232;te (et donc conforme aux aspirations des mouvements politiques, qu'on pourrait dire &#171; classiques &#187;, dans leur intention de mettre en place une soci&#233;t&#233;) et centrifuge (mouvement en cela in&#233;dit, puisque ne se d&#233;faisant pas d'une tendance &#224; la marginalit&#233;, &#224; l'a-socialit&#233;). En cela, les Noirs ne visaient donc pas seulement &#224; occuper les places, centrales, jusqu'ici trust&#233;es par les Blancs, mais bien davantage &#224; miner le pouvoir par des puissances de d&#233;centrement, de marginalisation. Ce que Genet exprime ainsi : &#171; Si les Panth&#232;res n'avaient &#233;t&#233; qu'un gang de jeunes Noirs qui saccagent le domaine des Blancs, des voleurs qui ne r&#234;vent &#8220;que&#8221; de voitures, de femmes, de bars, de drogues aurais-je boug&#233; pour &#234;tre avec eux ? En lisant Marx, en mena&#231;ant d'assener sa pens&#233;e sur la libre entreprise, ils ne s'&#233;taient pas d&#233;barrass&#233;s de la soif d'exclusion, - a-sociaux, a-politiques, mais sinc&#232;res dans leurs tentations et leurs tentatives de former une soci&#233;t&#233;, dont ils entrevoyaient l'id&#233;alisme et le r&#233;el sans gaiet&#233;, ils &#233;taient travaill&#233;s par des forces &#8220;&#8211;a-&#8220;, et pendant tout le temps que je v&#233;cus avec eux, je crus reconna&#238;tre en eux une sorte de tension affolante : rejet de toute marginalit&#233; aussi imp&#233;rieux que l'appel &#224; la marginalit&#233;, &#224; ses extases singuli&#232;res &#187; . Quant aux Palestiniens, c'est de fa&#231;on &#233;vidente une tension comparable dans leur lutte qui a attir&#233; Genet aupr&#232;s d'eux, et qu'on pourrait identifier comme celle qui existe entre l'impouvoir, &#233;vident, du peuple palestinien, et ce pouvoir, cette souverainet&#233; &#224; laquelle ce combat, pr&#233;cis&#233;ment, aspire. C'est bien s&#251;r du c&#244;t&#233; de ce dernier versant que Genet pressent les ferments de sa future trahison, en ce qu'un peuple palestinien triomphant, ce serait un peuple qui, pour l'&#233;crivain, aurait supprim&#233; les caract&#233;ristiques qui le rendaient digne d'amour. Ces mots ironiques de Genet disent bien le d&#233;samour qui serait le sien &#224; l'&#233;gard d'un peuple palestinien vainqueur : &#171; Si l'arm&#233;e palestinienne doit vaincre, qu'elle devienne d'abord une lourde machine, et chaque poitrine de colonels palestiniens le support, le pr&#233;sentoir de quarante ou cinquante m&#233;dailles, crachats, de toutes les nations bien n&#233;es &#187; . Au fond, Genet entrevoit si peu l'issue v&#233;ritable du combat palestinien de cette fa&#231;on, c'est-&#224;-dire si peu comme le terme &#224; travers lequel le peuple palestinien en viendrait &#224; se joindre au concert des &#171; nations bien n&#233;es &#187;, qu'il tend d'abord &#224; interpr&#233;ter comme une premi&#232;re forme de capitulation, d'acceptation d'une situation, le simple fait que les ruelles des camps de r&#233;fugi&#233;s palestiniens, lorsqu'il y retourne en 1983, soient devenues goudronn&#233;es &#8211; ce qu'il s'efforce cependant ensuite, aussit&#244;t m&#234;me, de r&#233;interpr&#233;ter comme une mani&#232;re provisoire de s'installer, de fa&#231;on &#224; mieux repartir dans le combat, &#171; afin de reprendre souffle &#187; . La trahison, d&#232;s lors, s'av&#232;re envisageable sous bien des aspects : celle de Genet &#224; l'&#233;gard des objectifs de la lutte affirm&#233;s par les combattants palestiniens ; celle de la lutte palestinienne &#224; l'&#233;gard des possibilit&#233;s de m&#233;tamorphoses dont elle est riche pour Genet ; celle, enfin, interne &#224; la lutte palestinienne elle-m&#234;me, qui fait appara&#238;tre comme une grave &#171; h&#233;r&#233;sie &#187; le seul fait d'envisager l'acceptation d'un territoire, &#171; si exigu f&#251;t-il &#187; (et que l'aspect goudronn&#233; des ruelles a sembl&#233; signifier, un instant, pour Genet), quand l'objectif ne pouvait &#234;tre autre que celui d'une &#171; r&#233;volution grandiose &#187;, lib&#233;rant rien moins que le &#171; peuple arabe &#187; . On comprend que la trahison de Genet se r&#233;v&#232;le trahison vertueuse, ou amoureuse si l'on pr&#233;f&#232;re, c'est-&#224;-dire rappel au d&#233;sordre. Qui n'entend l'inqui&#233;tude de l'amoureux &#224; l'&#233;gard des Palestiniens, &#224; travers ces presque derniers mots du livre : &#171; Comme l'Alg&#233;rie, comme d'autres pays, oubliant la r&#233;volution dans le monde arabe, elle [la lutte palestinienne] ne songeait qu'au territoire sur lequel un vingt-deuxi&#232;me Etat na&#238;trait, apportant avec lui ce qu'on exige d'un nouveau venu : l'Ordre, la Loi. Cette r&#233;volte si longtemps hors la loi, aspirait-elle &#224; devenir loi dont le Ciel serait l'Europe ? &#187; . &lt;br class='autobr' /&gt; Si c'est bien par la r&#233;volte que le peuple palestinien se r&#233;v&#232;le dans tout son &#233;clat, et dans toute sa beaut&#233; pour Genet, il ne peut que craindre la r&#233;volution, comme le laisse entendre son interrogation : &#171; [&#8230;] les aimerais-je [les Palestiniens] si l'injustice n'en faisait pas ce peuple vagabond ? &#187; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour finir, faisons remarquer que si la lutte des Palestiniens a tellement motiv&#233; l'int&#233;r&#234;t de Jean Genet, c'est, nous l'avons dit, parce qu'elle apparaissait comme la figure m&#234;me de l'impouvoir, oppos&#233;e &#224; ce qui semblait le symbole m&#234;me du pouvoir &#8211; Isra&#235;l. Ecoutons de quelle mani&#232;re l'&#233;crivain justifie cette identification : &#171; [&#8230;] si elle ne se f&#251;t battue contre le peuple qui me paraissait le plus t&#233;n&#233;breux, celui dont l'origine se voulait &#224; l'Origine, qui proclamait avoir &#233;t&#233; et vouloir demeurer l'Origine, le peuple qui se d&#233;signait Nuit des Temps, la r&#233;volution palestinienne m'e&#251;t-elle, avec tant de force, attir&#233; ? [&#8230;] la r&#233;volution palestinienne cessait d'&#234;tre un combat habituel pour une terre vol&#233;e, elle &#233;tait une lutte m&#233;taphysique. Imposant au monde entier sa morale et ses mythes, Isra&#235;l se confondait avec le Pouvoir. Il &#233;tait le Pouvoir &#187; . Autrement dit, si Genet est attir&#233; par cette lutte, c'est peut-&#234;tre parce qu'elle met aux prises les deux p&#244;les extr&#234;mes de ce que peut &#234;tre un peuple &#8211; non seulement un peuple avec un territoire et un autre sans, mais un peuple occupant un territoire, qui lui &#233;tait promis de toute &#233;ternit&#233;, face &#224; un autre peuple, qui l'aurait donc occup&#233; ind&#251;ment, n&#233;cessairement. Entendons bien ce que nous dit ici Genet : si cette lutte rev&#234;t une port&#233;e &#171; m&#233;taphysique &#187;, c'est qu'on est au fond en pr&#233;sence de deux principes oppos&#233;s, donc que ne peuvent unir et/ou opposer que des relations d'amour ou de haine, comme nous l'enseigne Emp&#233;docle. D'un c&#244;t&#233; la force du pouvoir conf&#233;r&#233;e &#224; un Etat intrins&#232;quement (c'est-&#224;-dire mythiquement) li&#233; &#224; une terre, de l'autre c&#244;t&#233;, la faiblesse propre &#224; un peuple sans territoire &#8211; mieux : r&#233;clamant un territoire qu'il n'aurait au fond occup&#233; qu'ill&#233;gitimement. De cette lutte, Isra&#235;l aurait pu b&#233;n&#233;ficier, en entrant dans une forme de m&#233;tamorphose en laquelle, sans se confondre avec l'adversaire, l'Etat h&#233;breu aurait pu se d&#233;faire de son propre, et ainsi entrer dans un processus de corruption, notamment en rompant avec ses mythes fondateurs. En cela, d'ailleurs, Isra&#235;l serait revenu, pour les rouvrir, aux d&#233;bats qui avaient agit&#233; les milieux juifs europ&#233;ens entre les deux guerres, lorsque les th&#232;ses sionistes &#233;taient discut&#233;es &#8211; le choix d'alors, c'est-&#224;-dire le choix de la cr&#233;ation d'un Etat sioniste, aurait pu &#234;tre remis en discussion, au moins dans l'optique selon laquelle le sionisme institutionnel n'allait peut-&#234;tre pas de soi. Les r&#233;volutionnaires du Yiddishland auraient ainsi pu retrouver voix &#224; travers les combattants palestiniens, au moins pour la r&#233;ouverture de virtualit&#233;s alors non exploit&#233;es, puisque, comme l'&#233;crivent Alain Brossat et Sylvia Klingberg, &#171; [c]'est contre les traditions de ce mouvement r&#233;volutionnaire, contre son utopie, contre son histoire, sa m&#233;moire que s'est constitu&#233; l'Etat h&#233;breu, qu'il a mis en place ses mythes fondateurs. [&#8230;] ce mouvement &#233;tait internationaliste, universaliste, la&#239;c et progressiste ; cet Etat est s&#233;paratiste, chauvin, cl&#233;rical et conservateur &#187; . Se jouerait ainsi, au moins en puissance, une bien belle m&#233;tamorphose dans la lutte du peuple palestinien, en ce qu'en croyant lutter contre le peuple juif, il lutterait en fait bien davantage &#224; son profit, en le s&#233;parant de cet Etat avec lequel on a parfois trop tendance &#224; le confondre &#8211; les Palestiniens disposeraient ainsi de cette &#171; faible force messianique sur laquelle le pass&#233; fait valoir une pr&#233;tention &#187; dont parle Benjamin, et qui leur permettrait ainsi de rendre justice &#224; ceux qui, morts pour la plupart dans les camps nazis ou sous le joug stalinien, ont lutt&#233; pour un devenir r&#233;volutionnaire du peuple juif &#8211; ou peut-&#234;tre plus exactement dit, d'un peuple juif &#224; venir, tant la notion de &#171; peuple juif &#187; a &#233;t&#233; interrog&#233;e, y compris (et surtout pour ce qui nous int&#233;resse ici) de fa&#231;on interne au juda&#239;sme. Interrogation que certains n'ont pas manqu&#233; d'interpr&#233;ter comme une forme de trahison &#8211; ce que peut-&#234;tre d'ailleurs elle &#233;tait, mais alors sans doute pas n&#233;cessairement pour le pire. Et ce processus de m&#233;tamorphose irait au bout de ce qu'il peut ici produire si, en retour, le &#171; peuple palestinien &#187; reprenait &#224; la vol&#233;e ce questionnement sur ce qui constitue proprement un peuple, et si d'ailleurs un tel propre existe.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



</channel>

</rss>
