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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>En mal de corps. Sadomasochisme et performance, d&#233;construction des corps et &#233;rotique de soi </title>
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		<dc:creator>Nathana&#235;l Wadbled </dc:creator>


		<dc:subject>reproduction sociale</dc:subject>
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		<description>
&lt;p&gt;Si la subversion est possible, elle se fera dans les termes de la loi avec les possibilit&#233;s qui s'ouvrent / apparaissent lorsque la loi se retourne contre elle-m&#234;me en d'inattendues permutations. Le corps construit par la culture sera alors lib&#233;r&#233; non par un retour vers son pass&#233; &#8220;naturel&#8221; ou ses plaisirs originels, mais vers un futur ouvert et plein de possibilit&#233;s culturelles. Judith Butler Ce qui est requis est le maximum d'intensit&#233; et, en m&#234;me temps d'impossibilit&#233; (...). L'id&#233;e (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=24" rel="tag"&gt;reproduction sociale&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=32" rel="tag"&gt;sexe/genre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=52" rel="tag"&gt;violence&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=76" rel="tag"&gt;r&#233;appropriation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=84" rel="tag"&gt;art contemporain&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=85" rel="tag"&gt;norme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=86" rel="tag"&gt;corps&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Si la subversion est possible, elle se fera dans les termes de la loi avec les possibilit&#233;s qui s'ouvrent / apparaissent lorsque la loi se retourne contre elle-m&#234;me en d'inattendues permutations. Le corps construit par la culture sera alors lib&#233;r&#233; non par un retour vers son pass&#233; &#8220;naturel&#8221; ou ses plaisirs originels, mais vers un futur ouvert et plein de possibilit&#233;s culturelles.&lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Judith Butler&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ce qui est requis est le maximum d'intensit&#233; et, en m&#234;me temps d'impossibilit&#233; (...). L'id&#233;e d'une exp&#233;rience limite, qui arrache le sujet &#224; lui-m&#234;me, voil&#224; ce qui a &#233;t&#233; important pour moi dans la lecture de Nietzsche, de Bataille, de Blanchot. &lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Michel Foucault&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;Introduction : la recherche de l'orgasme&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une d&#233;finition de la performance telle qu'elle m'interessera ici pourrait reprendre une formule de Pat Califa , &#233;nonc&#233;e &#224; l'origine dans un tout autre contexte :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je le vois ainsi : apr&#232;s la r&#233;volution des wimmins, la sexualit&#233; consistera &#224; ce que les femmes se tiennent par la main, retirent leurs chemises et dansent en rond. Ensuite, nous nous endormirons au m&#234;me moment. Si nous ne nous endormions pas toutes, quelque chose d'autre pourrait arriver &#8211; quelque chose d'identifi&#233; au m&#226;le, r&#233;ifiant, pornographique, bruyant et sans dignit&#233;. Quelque chose comme un orgasme &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Pat Califa oppose deux strat&#233;gies d'affirmation f&#233;ministe : la consid&#233;ration d'une identit&#233; originaire &#224; retrouver avant que le masculin ne la pervertisse en lui imposant un rapport &#224; la sexualit&#233; et le r&#233;investissement du sexuel qui ne serait plus la marque d'une soumission mais au contraire quelque chose qui surgit en exces de toute identit&#233; assign&#233;e symboliquement dans ce que Michel Foucault a appel&#233; le dispositif de sexualit&#233;. Ce que je voudrais sugg&#233;rer, c'est que cette seconde perspective qui est celle de Pat Califa correspond &#224; une certaine pratique du corps en jeu dans certaines performances. Il s'agit de la mise en sc&#232;ne d'une volont&#233; d'&#233;mancipation exp&#233;rimentale du corps qui &#224; la fois d&#233;construit l'illusion de l'&#233;vidence de la v&#233;rit&#233; d'un corps toujours deja donn&#233; et produit la v&#233;rit&#233; performative du corps en action de la performance.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;1. Pr&#233;senter un corps tel qu'il semble devoir &#234;tre : la critique essentialiste de la performance&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les corps des femmes performeuses qui vont m'int&#233;resser ici sont des corps de femmes identifiables et d&#233;sign&#233;s comme tels : des corps de femmes inscrits dans des attitudes ou engag&#233;s dans des actions correspondant &#224; celles de femmes. Serait reproduit un dispositif de contraintes qui est celui que la soci&#233;t&#233; patriarcale fait peser. M&#234;me si celui-ci est mis en sc&#232;ne, condens&#233; et d&#233;plac&#233; pourrait-on dire en termes psychanalytiques, ces repr&#233;sentations resteraient leur r&#233;p&#233;tition, incapables de sortir des d&#233;terminations identitaires que le phantasme du masculin impose comme condition &#224; l'existence symbolique, sociale et culturelle des femmes. Les aiguilles dans le bras de la mari&#233;e de &lt;i&gt;Azione sentimentale&lt;/i&gt; de Gina Pane montrent bien ce m&#233;canisme. Il ne s'agit pas de pr&#233;tendre qu'une femme mari&#233;e subit une telle mutilation, mais d'inscrire physiquement, ou si l'on veut somatiquement, un ensemble de mutilations symboliques que chaque femme accepte de mani&#232;re conscentante &#8211; &#224; commencer par l'abandon de son nom, ce qui signifie l'abandon de la capacit&#233; &#224; signifier qui elle est par elle m&#234;me. Le corps de Gina Pane se donne ainsi marqu&#233; et d&#233;form&#233;. On pourrait &#233;galement &#233;voquer &lt;i&gt;Autoportrait(s)&lt;/i&gt; o&#249; Pane est allong&#233;e sur des barres de m&#233;tal sous lesquelles br&#251;lent des bougies, viol&#233;e par les flammes sans pour autant bouger, comme &#224; disposition.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_280 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/13.-g.-pane-azione-sentimentale-1973.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/13.-g.-pane-azione-sentimentale-1973.jpg' width='500' height='723' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;De mani&#232;re plus directe, certaines performances de Marina Abdramovich pr&#233;sentent &#233;galement cette situation - par exemple &lt;i&gt;Art must be beautiful-artist must be beautiful&lt;/i&gt;, vid&#233;o o&#249; l'artiste se brosse les cheveux jusqu'&#224; presque s'arracher le cuir chevelu, ou&lt;i&gt; Rythme 0&lt;/i&gt; o&#249; elle abandonne son corps aux spectateurs qui disposent d'un certain nombre d'objets dispos&#233;s sur une table afin de faire ce qu'ils veulent au corps de l'artiste et y d&#233;poser leur marque alors que l'artiste est passive et r&#233;sign&#233;e &#224; signifier ce qui est fait d'elle. Le titre de Marina Abramovic &lt;i&gt;Art must be beautiful-artist must be beautiful &lt;/i&gt; explicite bien cet enjeu. Il s'agit d'une interrogation des normes contraignantes et mutilantes du gout d&#233;termin&#233;es de ext&#233;rieur par un dispositif qui produit et marque les corps pour en faire ce qu'il veut. En l'occurence il s'agit des normes de l'art, mais il s'agit tout aussi bien de celles du genre f&#233;minin. C'est explicitement le cas pour Eleanor Antin dont &lt;i&gt;Carving : A Traditional Sculpture&lt;/i&gt; propose 72 photographies prises chaque jour lors d'un r&#233;gime amaigrissant pendant cinq semaines. Cette transformation physique renvoie d&#232;s lors tant au canon sculptural qu'&#224; la dictature sociale auxquels le corps de la femme doit se soumettre pour r&#233;pondre au d&#233;sir masculin et &#224; l'inconscient collectif de la forme parfaite. Le r&#233;gime est la performance, touchant &#224; l'intimit&#233; du corps. Elle reproduit cette &#171; sculpture traditionnelle &#187;. Si Marina Abramovic n'a pas un tel discours f&#233;ministe et se centre sur la figure de l'artiste plus que sur celle de la femme, ses performances peuvent &#234;tre vues &#233;galement dans cette perspective. Les femmes doivent donc &#234;tre belles dans des contraintes esth&#233;tiques , &#234;tre &#224; disposition de ceux qui les regardent, accepter un certain nombre de contraintes sociales, s'abandonner et ne pas r&#233;sister &#224; une position de passivit&#233; douloureuse et mutilante.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_281 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/index2.jpg' width='193' height='262' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;Chaque pr&#233;sentation ou repr&#233;sentation de ces corps f&#233;minins participerait ainsi n&#233;cessairement &#224; une dynamique phallocentrique et &#224; une &#233;conomie du corps f&#233;minin comme f&#233;tiche. C'est ce qui explique que de nombreuses f&#233;ministes se soient oppos&#233;es &#224; de telles performances. Ces attitudes et actions entrent dans le cadre de ce qui doit &#234;tre refus&#233; au profit d'une nouvelle identit&#233; de femme lib&#233;r&#233;e de toute d&#233;termination de la culture phallocentrique. Ces performances entraient dans la cat&#233;gorie de ce qui doit &#234;tre refus&#233;, au m&#234;me titre que la pornographie, le sadomasochisme et le sexe en public qui violent les principes f&#233;ministes, pour reprendre la rh&#233;torique de la NOW (National Organization forWomen). L'hypoth&#232;se qui sous-tend cette critique est que la subjectivit&#233; existerait avant ses &#233;nonciations et que les femmes seraient incapables de faire autre chose que de subir passivement ces processus de subjectivation ali&#233;nants sans pouvoir en aucun cas les r&#233;investir. Elles ne pourraient &#234;tre rien d'autre que des produits passifs. Dans ce cadre les performances &#233;voqu&#233;es ne saurait &#234;tre qualifiables de f&#233;ministes, pas plus d'ailleurs que n'importe quelle chor&#233;graphie qui ne serait que la somatisation des contraintes que les femmes subissent.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;2. R&#233;investir son corps : la performativit&#233; de la performance&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce que je voudrais sugg&#233;rer, &#224; l'aide de la th&#233;orie de la performance et en particulier de l'ouvrage de Lynda Hart La performance sadomasochiste, c'est que se joue exactement le contraire. La performance a en fait permis avec radicalit&#233; aux femmes, aux performeuses comme aux spectatrices, de poser sans entrave le rapport qu'elles &#233;tablissaient avec leur propre corps en le dissociant d'une histoire de la repr&#233;sentation qui l'assuj&#233;tissait au r&#244;le d'objet. Il s'agit en fait d'un double mouvement de d&#233;construction et de r&#233;appropriation de son propre corps qui passe, non pas par une utopie comme le pensaient les essentialistes, mais par une &#233;rotisation et un r&#233;investissement des contraintes, semblable &#224; ce qui avait d&#233;j&#224; lieu de mani&#232;re plus ou moins inconsciente &#8211; et en tout cas politiquement inconsciente &#8211; dans la danse. Il s'agira donc de montrer que cette pratique esth&#233;tique est en fait une configuration politique &#8211; ce qui est en fait le cas de toute recherche esth&#233;tique digne de ce nom en tant que l'esth&#233;tique est le jeu de ce qui peut &#234;tre et est d&#233;termin&#233; formellement &#224; apparaitre et &#224; exister dans une configuration donn&#233;e. Est d&#233;stabilis&#233;e cette organisation symbolique lorsqu'est produit un d&#233;calage o&#249; se resignifie ce qui est inscrit. C'est pr&#233;cis&#233;ment &#224; ce niveau que se joue la performance.&lt;br class='autobr' /&gt; En effet la performance rejoue et perturbe en m&#234;me temps ce qu'elle pr&#233;sente. Il y a une distance qui s'&#233;tablit entre ce qui est reconnu et ce qui est en fait jou&#233; - qui n'est pas exactement ce qui semble. Pour reprendre les termes de Lynda Hart, &#171; on doit comprendre cette ressemblance comme l'effet d'une ressemblance ext&#233;rieure et oppos&#233;e aux dissemblances internes (de ce qui) ne s'approprie pas les marques de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;, mais se les d&#233;sapproprie. Le simulacre occupe le lieu de l'impropre &#187;. Ce qui est perturb&#233; c'est l'identification de ce corps qui pourtant est bien celui d'une femme. A lieu une inqui&#233;tante &#233;tranget&#233; o&#249; ce qui se donne est bien reconnu comme le corps d'une femme, mais sans l'&#234;tre exactement, comme si quelque chose &#233;tait malgr&#233; les apparences chang&#233;. C'est cette transsubstantiation que les essentialistes n'ont pas vue. L'apparence est la m&#234;me : le corps d'une femme soumise au masculin, mais tout est en fait chang&#233; &#8211; de la m&#234;me mani&#232;re que l'ostie dans le rite catholique de la transsubstantiation a encore l'apparence du pain alors que son &#234;tre est devenu le corps du Christ. Ce corps qui a l'apparence de celui d&#233;termin&#233; d'une femme soumise au masculin a en fait chang&#233; subrepticement de substance : il est devenu celui d'une femme existant dans son propre fantasme et non dans celui du masculin. Cela apparait bien dans &lt;i&gt;Interior Scroll&lt;/i&gt; de Carolee Schneemann. Elle lit un texte &#233;crit sur un rouleau qu'elle sort de son vagin devant un public exclusivement f&#233;minin. Le vagin devient le lieu originaire d'o&#249; &#233;mane le langage, comme une pr&#233;sentation de ce que Judith Butler a appel&#233; de mani&#232;re provocatrice le phallus lesbien que l'on pourrait appeler plus g&#233;n&#233;ralement le phallus f&#233;minin que l'absence d'homme permet d'exhiber en mettant &#224; distance le retour d'un syndrome de culpabilit&#233; vis &#224; vis de la castration inflig&#233;e. Il s'agit ainsi de reprendre le pouvoir symbolique en d&#233;terminant une partie du corps d&#233;sign&#233; normalement par le manque de l'avoir en tant qu'&#234;tre, c'est-&#224;-dire en tant que signifiant universel d'o&#249; proc&#232;de le pouvoir de nommer les choses et donc son propre corps. Carolee Schneemann donne &#224; voir dans sa performance ce qui est en fait le r&#233;sultat des performances que j'ai &#233;voqu&#233;es : le corps est d&#233;j&#224; r&#233;appropri&#233; : a d&#233;j&#224; eu lieu le travail de d&#233;sappropriation/appropriation que mettent en sc&#232;ne Marina Abramovic ou Gina Pane.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_282 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/519f92362bef15bb330ccfb6479a8a69.jpg' width='488' height='736' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;Ce qui se passe dans ces performances, c'est bien la volont&#233; de s'inscrire dans un cadre culturel et symbolique pour en subvertir les termes. C'est ainsi que Judith Butler d&#233;finit la performativit&#233; : non pas comme la reproduction toujours identique &#224; elle m&#234;me d'une situation ni comme l'invention libre de toute entrave, mais plut&#244;t comme la possibilit&#233; de produire des d&#233;placements par la r&#233;it&#233;ration et d'ainsi se r&#233;approprier ses conditions d'existences en produisant les conditions de ce d&#233;calage. Toute tentative pour sortir de ce cadre initial de mani&#232;re absolue apparait en fait comme psychotique dans la mesure o&#249; c'est dans ce cadre symbolique et culturel que le sujet trouve sa capacit&#233; d'agir en tant que tel et donc la possibilit&#233; m&#234;me de la r&#233;appropriation de soi. Le refuser signifie d&#233;nier ses propres conditions d'existence comme sujet, c'est-&#224;-dire comme individu conscient d'&#234;tre l'auteur de ses actions ; il s'agit en fait du fantasme d'une autonomie originaire dont Judith Butler montre bien l'impossibilit&#233; . C'est bien la possibilit&#233; alternative de lib&#233;ration non pas contre mais dans les cadres symboliques et culturels que mettent en sc&#232;ne les performances que nous avons &#233;voqu&#233;es et dont Jutith Butler propose la th&#233;orie avec l'id&#233;e de performativit&#233;. Si, d&#232;s Trouble dans le Genre, elle a point&#233; les limites des usages de son concept de performativit&#233; du genre dans sa transposition esth&#233;tique, il semble bien que se soit ce qui se joue et se pr&#233;sente : la possibilit&#233; d'une agency qui subvertit le cadre m&#234;me qui la permet et la d&#233;termine pour se produire et non reproduire.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_283 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/carolee-schneemann-interior-scroll-1975.-via-fineartmultiple.com_.jpg.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/carolee-schneemann-interior-scroll-1975.-via-fineartmultiple.com_.jpg.png' width='500' height='947' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;3. Une &#233;rotique de l'action : la performance sadomasochiste&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En ce sens, la r&#233;p&#233;tition du corps voulu par le phantasme du masculin que critiquent les essentialistes serait ainsi plus une pr&#233;sentation qu'une r&#233;p&#233;tition ou une reproduction iconographique d'un mod&#232;le d'oppression. Ce n'est pas une copie ou une imitation mais une reformalisation. Il faudrait ainsi peut-&#234;tre comprendre le processus de cr&#233;ation de la performance dans le cadre d'une po&#233;tique de la mimesis aristotelicienne plus que du mim&#233;tisme platonicien. N'est pas repr&#233;sent&#233;e une ressemblance qui en fait &#233;loigne d'une v&#233;rit&#233; originaire qui aurait &#233;t&#233; l&#224; avant d'&#234;tre pervertie par sa conclusion culturelle, mais une production qui est en fait une perturbation de ce qui semblait donn&#233; une fois pour toute. Comme l'affirme Lynda Hart, tout d&#233;calage concerne le faire tandis que la simple reproduction concerne l'avoir, c'est-&#224;-dire la simple r&#233;alisation d'un soi pr&#233;d&#233;termin&#233; et toujours d&#233;j&#224; l&#224;. Avoir un corps, comme avoir du sexe, &#171; signifie litt&#233;ralement &#224; la fois que &#8220;du sexe&#8221; est une chose que l'on peut poss&#233;der et qui &#233;tait l&#224; avant la performance. Bien au contraire, en mettant en acte une sc&#232;ne, l'adepte d'une sensualit&#233; SM produit du sexe dans la performance &#187;. Au contraire les f&#233;ministes qui se prononcent contre la performance semblent &#234;tre &#224; la recherche du moment o&#249; quelque chose d'authentique est sens&#233; arriver. &lt;br class='autobr' /&gt; Pour Hart c'est ce d&#233;calage et ces d&#233;placements discordants qui fondent l'&#233;rotisme de la performance, ou plus exactement sa dynamique &#233;rotique. Plus que dans le d&#233;calage, c'est le r&#233;investissement des contraintes elles-m&#234;me qui est &#233;rotique. Il s'agit de faire de la douleur et des mutilations ainsi inflig&#233;es le r&#233;sultat de leurs propres actes, c'est-&#224;-dire de se produire au lieu d'&#234;tre produites passivement.&lt;br class='autobr' /&gt; C'est &#224; ce niveau que ces performances peuvent &#234;tre qualifi&#233;es de sadomasochistes : elle en reproduisent le mouvement telle que le d&#233;crit Lynda Hart. Qu'une femme s'affirme comme masochiste, cela reviendra alors &#224; reproduire cette logique mais non plus en tant que d&#233;termin&#233;e par sa soumission au masculin mais par son plaisir &#233;rotique. Ce faisant, elle semble une fois de plus &#234;tre soumise et d&#233;termin&#233;e de l'ext&#233;rieur alors qu'en fait elle se produit comme sujet d&#233;termin&#233; par ses propres fantasmes et son propre plaisir au lieu d'&#234;tre soumis &#224; ceux du masculin. La douleur et les mutilations ne sont plus le r&#233;sultat d'une position subie redondante avec sa position symbolique. L'exp&#233;rience masochiste signifie cette d&#233;stabilisation du moi : la souffrance, le bondage, les yeux band&#233;s et l'humiliation affranchissent le soumis de l'initiative et du choix, et lui permettent de se retirer momentan&#233;ment de son identit&#233; pour se r&#233;fugier dans le corps et cr&#233;er une nouvelle identit&#233; fantasmatique souvent diam&#233;tralement oppos&#233;e au moi qu'il pr&#233;sente au monde. Il s'agit de s'opposer ainsi &#224; la fois &#224; la position de la f&#233;minit&#233; normale passive et &#224; ce que d&#233;terminent les d&#233;sirs de la subjectivit&#233; masculine. La repr&#233;sentation peut consolider ce d&#233;sir si elle est sans imagination et que la performeuse est incapable de faire autre chose que de subir son ali&#233;nation ou plus exactement de la reproduire plut&#244;t que de la r&#233;investir. Au contraire la performance est une articulation entre une r&#233;gulation d&#233;termin&#233;e et l'ouverture de l'effet d'intensification de nouvelles tensions et d'incertitudes perp&#233;tuelles permises et provoqu&#233;es performativement par l'action. C'est &#224; ce titre que Hart consid&#232;re qu'un acte de sexualit&#233; SM est une performance, et c'est r&#233;ciproquement &#233;galement &#224; ce titre que nous pouvons nommer les performances que nous avons &#233;voqu&#233;es comme &#233;tant sadomasochistes. Dans les deux cas, &#171; ce n'est pas seulement une identit&#233; particuli&#232;re, mais l'identit&#233; comme telle que ces descriptions de l'exp&#233;rience masochiste perturbent. &#187; Les arguments anti-SM comme les arguments anti-performances cependant se concentrent sur la lutte pour poss&#233;der une forme d'identit&#233; particuli&#232;re et coh&#233;rente Ce faisant ils refusent de voir la dynamique de ces exp&#233;riences et ne peuvent &#234;tre qu'horrifi&#233;s par celles-ci qui se fondent sur la perte et le d&#233;placement constamment diff&#233;r&#233; de soi.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_284 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/26ea22e43766493c5fd46f78f0b475b9.jpg' width='315' height='600' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;4. L'orgasme de la la pr&#233;sence&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Apparait quelque chose en exc&#232;s, quelque chose que l'on croit pouvoir saisir mais qui en fait &#233;chappe et se situe en fait hors de la symbolisation, dans le domaine forclos de la signification dans la mesure o&#249; ce corps qui a l'air d'un corps de femme n'en est plus un et se pr&#233;sente comme tel en exhibant la marque et le sceau d'un autre signifiant que celui de &#171; femme &#187;. Ce sont les marques et les mutilations de Gina Pane ou de Marina Abramovich, ou m&#234;me sans doute simplement la douleur signifiant comme &#233;rotique et non comme soumission. Si la mutilation et la douleur se donnent g&#233;n&#233;ralement ensemble comme les deux faces de la m&#234;me marque comme par exemple dans &lt;i&gt;Escalade non-anesth&#233;si&#233;e&lt;/i&gt; o&#249; Gina Pane escalade sans anesth&#233;sie une grille dont les barres transversales sont coupantes, dans &lt;i&gt;Art must be beautiful-artist must be beautiful&lt;/i&gt;, la douleur seule marque le corps de Marina Abramovic. Par cela seul ces corps &#233;chappent au phantasme du masculin. Le surgisement de ces corps dans le cadre symbolique normal donne l'exp&#233;rience de ce que Michel Foucault nomme le plaisir et que je nommerai en r&#233;f&#233;rence &#224; la citation liminaire de Pat Califa, orgasme :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; le (...) plaisir (...) &#224; la limite ne veut rien dire, (...) est encore, me semble-t-il, assez vide de contenu et vierge d'utilisation possible, (n'est) rien d'autre que finalement un &#233;v&#233;nement qui se produit, qui se produit je dirais hors sujet, ou &#224; la limite du sujet, ou entre deux sujets, dans ce quelque chose qui n'est ni du corps ni de l'&#226;me, ni &#224; l'ext&#233;rieur, ni &#224; l'int&#233;rieur &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il s'agit d'une exp&#233;rience limite qui arrache le sujet &#224; lui-m&#234;me dans une re-cartographie du soi via l'action insupportable. Apparait un autre possible qui produit un trouble &#224; la fois en indiquant que ce qui semblait &#233;vident n'est qu'une possibilit&#233; et en provoquant un spasme ou une d&#233;chirure de cette image de soi qui est celle du plaisir. L'angoisse et le plaisir sont ainsi indissociables l'un de l'autre en tant que tous deux exp&#233;rience de d&#233;stabilisation et d'accueil de ce qui d&#233;place. Il s'agit ainsi, &#233;galement au niveau du public de ce que Lynda Hart consid&#232;re comme &#233;tant une exp&#233;rience sadomasochiste :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; l'angoisse pourra s'affirmer encore plus profond&#233;ment, comme le fera le plaisir. Le mouvement qui porte de la phase d'incertitude &#224; la fuite en avant commence avec la naissance du masochisme comme pratique ; c'est un temps de transformation o&#249; ce qui autrefois a pu &#234;tre craint n'est plus &#224; la fois ni recherch&#233; ni &#233;vit&#233;, c'est-&#224;-dire maintenu en suspens, mais se traduit en plaisir &#187; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Se produit dans l'exp&#233;rience d'une performance une alt&#233;ration terrifiante de la conscience de soi m&#234;me qui d&#233;finit l'exp&#233;rience sadomasochiste : &#171; c'est un saut dans la corpor&#233;it&#233; qui peut aider &#224; r&#233;aliser que le &#171; moi &#187; n'est pas seulement une construction, un m&#233;canisme proth&#233;tique, mais souvent un appareil &#233;crasant &#187; . De la m&#234;me mani&#232;re que l'artiste performant fait surgir un autre corps du corps normal, de la m&#234;me mani&#232;re ce corps reproduit surgit dans le champs d'exp&#233;rience normal des spectateurs. Les r&#233;actions des spectateurs choqu&#233;s ou associant ces corps &#224; la mort et au d&#233;gout sont &#224; cet &#233;gard int&#233;ressants : ils surgissent comme le reste inassimilable et rejet&#233; par les cadres symboliques et culturels. Il s'agit de recevoir quelque chose d'ext&#233;rieur qui va modifier la conscience de soi, de son corps et de son rapport au monde qu'il m&#233;diatise par l'effet de la performance qui ouvre, brise, d&#233;tourne, force la capacit&#233; &#224; imaginer des alternatives aux positions rigides et appauvris du d&#233;sir, compris au sens foucaldien de certitude &#233;vidente de sa propre identit&#233; et de ce qui la r&#233;alise. La perception de ces performances dans l'ici et le maintenant produit une confusion sur la fronti&#232;re m&#234;me entre la vie et de la mort ou plus exactement entre ce qui est transcendantalement ou symboliquement possible et ce qui ne l'est pas. Recevoir une performance serait ainsi faire &#233;galement l'exp&#233;rience de l'orgasme. &lt;br class='autobr' /&gt; Cela ne signifie cependant pas une perte totale et sans retour, autodestructrice. Le surgissement orgasmique s'inscrit en fait au c&#339;ur de l'ordre et des cadres symboliques qu'il ne s'agit pas de quitter de mani&#232;re psychotique en provoquant une destruction du corps mais de le mettre en mal. Il s'agit toujours malgr&#233; tout de th&#233;&#226;tre et ce qui s'y donne ne saurait &#234;tre confondu avec la r&#233;alit&#233;. Le corps perform&#233; ne saurait &#234;tre en danger de mort, comme le montre bien l'arr&#234;t de Rythme 0 lorsque la vie m&#234;me de Marina Abramovic semble menac&#233;e. Il ne s'agit en aucun cas de mutilations d&#233;finitives. La performance perdrait d'ailleurs de sa force dans la mesure o&#249; l'orgasme ne survient qu'en tant qu'il a lieu dans l'ordre symbolique. Sinon ce corps de femme qui n'en est pas exactement un serait tout autre chose et ne serait plus reconnaissable comme tel s'il n'&#233;tait pas, justement tel, au d&#233;but mais &#233;galement apr&#232;s la performance. Il serait un total autre irreconnaissable, pass&#233; par la performance dans un tout autre ordre symbolique et tomberait sous la m&#234;me critique que l'illusion utopique des essentialistes. Un tel corps ne serait m&#234;me pas viable comme tel. Il faut en effet remarquer avec Judith Butler qu'une telle possibilit&#233; de destruction et de prolif&#233;ration qu'elle rep&#232;re dans Le corps Lesbien de Monique Wittig qui est en un sens le pendant litt&#233;raire des performances que nous avons &#233;voqu&#233;es, a une limite fondamentale aux possibilit&#233;s qui pourraient en d&#233;couler dans la mesure o&#249; seuls des corps marqu&#233;s symboliquement de mani&#232;re normale comme hommes ou comme femmes peuvent &#234;tre reconnus comme corps. &lt;br class='autobr' /&gt; Un corps marqu&#233; autrement comme ceux que nous avons &#233;voqu&#233;s ne seraient plus &#224; proprement parler des corps de femmes et n'interrogeraient ainsi plus l'&#233;vidence des corps et de la condition des femmes. Cette r&#233;it&#233;ration et ce d&#233;placement seraient une chance pour l'individu d'&#234;tre reconnu comme ayant un corps r&#233;put&#233; naturel, sans &#234;tre celui qu'on croit. Ce malentendu est une possibilit&#233; d'exister dans une soci&#233;t&#233; et une culture qui ne consid&#232;re que certains corps et certains genres d&#233;finis, tout en ayant un corps et une pratique d'un autre genre. Il s'agit de rendre le corps impropre, &#224; travers des r&#233;p&#233;titions subversives qui les d&#233;stabilisent en tant que naturalis&#233;es. Il s'agit, pour reprendre les termes de Judith Butler, de s'approprier &#171; ces normes pour combattre leurs effets historiques s&#233;diment&#233;s (dans) un moment insurrectionnel, qui fonde le futur en rompant avec le pass&#233; &#187;. Pour reprendre les termes de Lynda Hart, la performance met en sc&#232;ne, en tant qu'orgasme, &#171; le conflit entre l'&#233;clatement du fantasme d&#233;sirant du soi et la n&#233;cessit&#233; de revenir &#224; un soi coh&#233;rent pour prendre place dans l'ordre symbolique ; et le fantasme persistant de quelque chose qui existe au-del&#224; du langage &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt; Si, pour reprendre l'expression lacanienne, la femme n'existe pas et est d&#233;finie par cette non existence &#8211; c'est-&#224;-dire n'existe pas comme totalit&#233; invariante en elle-m&#234;me mais seulement dans le phantasme du masculin &#8211; la performance prend acte de cette ontologie. Elle la joue et la rejoue comme la chance pour chaque femme de se reconstituer dans par et pour son propre fantasme, en d&#233;calage. L'enjeu est d'&#234;tre la forme et le contenu de leurs propres fantasmes pour avoir le droit d'exister de mani&#232;re vivable. Ces performances peuvent donc &#224; bon droit &#234;tre qualifi&#233;es de f&#233;ministes, quand bien m&#234;me les artistes ne se revendiqueraient pas comme tels. &#171; Si la subversion est possible, elle se fera dans les termes de la loi avec les possibilit&#233;s qui s'ouvrent / apparaissent lorsque la loi se retourne contre elle-m&#234;me en d'inattendues permutations. Le corps construit par la culture sera alors lib&#233;r&#233; non par un retour vers son pass&#233; &#8220;naturel&#8221; ou ses plaisirs originels, mais vers un futur ouvert et plein de possibilit&#233;s culturelles. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;5. Efficacit&#233; ou anesth&#233;sie de l'apr&#232;s-coup : le probl&#232;me de l'exposition&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ception et la pr&#233;sence du corps performant est ainsi ins&#233;parable de la performance. Si elle n'est pas vue elle ne saurait &#234;tre &#224; proprement parler une performance. Elle a un statut de signe au sens s&#233;miotique de Charles Peirce : elle se donne &#224; la place ou pour le corps qui a &#233;t&#233; d&#233;plac&#233; et condens&#233; par son action, en relation d'un c&#244;t&#233; avec cet objet et son effet qui est ins&#233;parable de sa condition de signe. Il faut ainsi insister sur la place et m&#234;me la fonction du spectateur dans la performance. Pour reprendre les mots de Chantal Pontbriand, &#171; la performance est une carte, une &#233;criture qui se d&#233;chiffre dans l'imm&#233;diat, dans le pr&#233;sent, dans la situation pr&#233;sente, une confrontation avec le spectateur &#187;. &#171; L'interaction entre public et artiste d&#233;termine la vraie valeur de la performance &#187;. L'&#339;uvre se confond en fait avec l'exp&#233;rience &#171; hic et nunc &#187; de son accomplissement, dans une &#171; co-pr&#233;sence, en espace- temps r&#233;el, du performeur et de son public &#187;. Lorsque l'acc&#232;s &#224; ces pratiques n'a pas lieu se pose la question de leurs effets, par exemple et notamment dans leur exposition. Il faut alors &#233;valuer la pr&#233;sence du corps quand justement le corps de l'artiste se fait absent. Ce probl&#232;me est en fait double. Il est &#224; la fois esth&#233;tique et institutionnel. D'un point de vue esth&#233;tique, se pose le probl&#232;me de la distance physique ; d'un point de vue institutionnel se pose le probl&#232;me de la distance de l'int&#233;r&#234;t de l'&#339;uvre.&lt;br class='autobr' /&gt; D'un point de vue esth&#233;tique, l'indicialit&#233; des photographies et des vid&#233;os telle que l'ont analys&#233;e Roland Barthes et Jean-Marie Schaeffer , donne la pr&#233;sence de ce qui est absent. Les expositions s'&#233;laborent en pr&#233;sentant des restes, des traces, des objets utilis&#233;s ou des enregistrements. Certaines performances se donnent d'ailleurs uniquement &#224; travers des indices, comme c'est le cas de &lt;i&gt;Carving : A Traditional Sculpture&lt;/i&gt; d'Eleanor Antin. Pour une raison temporelle &#233;vidente, la pr&#233;sence se donne par le m&#233;dium, qui ne la redouble pas comme dans les autres cas que j'ai &#233;voqu&#233;s, mais la donne au premier degr&#233;. Ce corps est comme directement l&#224;. Ainsi, &#171; les traces produites par la photographie et la vid&#233;o doivent-elles &#234;tre consid&#233;r&#233;es au-del&#224; d'une simple fonction documentaire. Il est alors possible de consid&#233;rer le document visuel comme la modalit&#233; d'une r&#233;ception directe &#187; &#8211; ce qui, au del&#224; des cas particuliers des performances ne se donnant qu'&#224; travers des photographies, donne &#224; l'exposition de ces documents le m&#234;me caract&#232;re que la performance originale en tant que leurs rapport &#224; leur objet et leur effet est le m&#234;me. Comme l'&#233;crit Sophie Delpeux, &#171; le document visuel a beau &#234;tre parfois r&#233;duit &#224; une image arr&#234;t&#233;e, son spectateur saura trouver le d&#233;roulement temporel de l'action, dont la conscience semble vou&#233;e &#224; n'&#234;tre jamais perdue &#187; .&lt;br class='autobr' /&gt; Il faut cependant nuancer une premi&#232;re fois cette affirmation et remarquer que l'effet n'est absolument pas le m&#234;me lorsque par exemple les photographies sont inclues dans la pratique de la performance elle-m&#234;me et organis&#233;es par l'artiste pour en reproduire l'effet ou lorsqu'elles sont prises et expos&#233;es sans cette d&#233;marche par les spectateurs. &lt;i&gt;Autoportrait(s) &lt;/i&gt; de Gina Pane et &lt;i&gt;Rythme 0 &lt;/i&gt; de Marina Abramovic peuvent repr&#233;senter ces deux cas. Il me semble que seul le premier cas peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme la perp&#233;tuation de la performance, alors que le second constitue une archivation &#224; destination des historiens qui n'ont ni l'ambition ni la capacit&#233; de reproduire son effet ni son rapport &#224; l'objet. Quoi qu'il en soit, cette indicialit&#233; semble ne pas suffire &#224; rendre pr&#233;sent. C'est sans doute pour cel&#224; que la pr&#233;sence de Marina Abramovic est indispensable lors de la r&#233;trospective que lui a consacr&#233;e le MoMa en 2010 d'ailleurs intitul&#233;e Artist is pr&#233;sent. Elle est assise inexpressive dans un carr&#233; dessin&#233; au sol devant les visiteurs du mus&#233;e qui se placent un &#224; un face &#224; elle. Son corps, la pr&#233;sence mat&#233;rielle de l'artiste est d'une certaine mani&#232;re, en apposition &#224; chaque &#233;l&#233;ment pr&#233;sent&#233; de l'exposition et redonne &#224; chacune de ces performances une pr&#233;sence : l'artiste est pr&#233;sent, pour reprendre le titre de l'exposition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Cette pr&#233;sence se donne cependant toujours dans un mus&#233;e qui la pr&#233;sente une fois que la performance est pass&#233;e et entre dans le domaine culturel ou de l'histoire de l'art. Le mus&#233;e qui en fait des &#339;uvres d'art, c'est &#224; dire des objets soumis au jugement de gout qui pour Kant est d&#233;sint&#233;ress&#233;, alors que pr&#233;cis&#233;ment ces &#339;uvres int&#233;ressent les spectateurs en tant qu'elles l'interpellent dans leurs repr&#233;sentations symboliques du corps et de l'identit&#233; des femmes. Entrant au mus&#233;e, les performances sont d'une certaine mani&#232;re anesth&#233;si&#233;es et deviennent incapables de se produire comme orgasme pour des spectateurs qui les per&#231;oivent comme suspendues de tout impact et fonction sociale, culturelle ou symbolique . C'est ce que met en sc&#232;ne Marina Abramovic lorsqu'elle reproduit des performances classiques, comme &lt;i&gt;Autoportrait(s)&lt;/i&gt; de Gina Pane, en leur enlevant toute leur dimension de surgissement performatif par leur mise en sc&#232;ne de mani&#232;re distante et aseptis&#233;e. Cela se joue &#224; deux niveaux : dans la mise en sc&#232;ne qui se place sur une sc&#232;ne offerte au jugement de go&#251;t et par la r&#233;p&#233;tition de quelque chose appartenant d&#233;j&#224; &#224; l'histoire de l'art reconnu. Il faut &#224; partir de l&#224; s'interroger sur l'exp&#233;rience des photographies de Pane et se demander si elles peuvent vraiment se donner dans leur dynamique originelle &#224; partir du moment o&#249; elles se re-pr&#233;sentent dans un mus&#233;e comme c'est le cas dans &lt;i&gt;elle@centrepompidou&lt;/i&gt;. Il faut sans doute revoir en ce sens la pr&#233;sence de Marina Abramovic dans la r&#233;trospective du MoMa, non pas en tant que donnant une pr&#233;sence transitive aux performances pr&#233;sent&#233;es, mais comme mus&#233;alisation du corps m&#234;me de l'artiste. Son impassibilit&#233; ne serait alors pas ce qui permet de l'attacher &#224; chaque performance et non &#224; une particuli&#232;re mais la marque de l'anesth&#233;sie de son corps inexpressif au sens kantien inint&#233;ressante. &lt;br class='autobr' /&gt; Il faut &#224; ce titre noter que dans cette r&#233;trospective, des figurants reprennent certaines performances de Marina Abramovic devant les visiteurs, reproduisant cette d&#233;marche, mais au premier degr&#233; avec l'ambition de faire vivre les performances aux visiteurs. C'est &#233;galement ce qui se joue dans la transformation d'une performance en spectacle. Cela apparait bien dans la critique que G&#233;raldine Gourbe et Charlotte Pr&#233;vot font de la reprise queer de performances associ&#233;es au f&#233;minisme. La reprise queer de certaine de ces performances s'inscrit dans ce cadre de mus&#233;alisation par leur double parti pris burlesque et d&#233;contextualis&#233; &#8211; ce qui a dans les deux cas comme r&#233;sultat une mise &#224; distance et un interdit de l'effet angoissant de l'orgasme. Contrairement &#224; Abramovic, les performeurs queer ne le font en effet pas au second degr&#233; pour d&#233;construire cette situation, mais se pr&#233;sentent au contraire comme &#233;tant toujours des performeurs dont les performances ont une signification et un int&#233;r&#234;t symbolique et non comme des figurants. &lt;br class='autobr' /&gt;
Par exemple, Pascal Li&#232;vre reprend entre autre &lt;i&gt;Death Control&lt;/i&gt; de Gina Pane. Alors que Gina Pane repose sur le sol, le visage recouvert d'asticots grouillants sur ses joues tandis que des enfants chantent &#171; Happy Birthday &#187;, pour f&#234;ter son anniversaire avec des amis dans le club, Pascal Li&#232;vre demande au performeur Aphro une version plus pop et festive o&#249; il y aura le gag de la tarte &#224; la cr&#232;me sur son visage que chacun viendra ensuite l&#233;cher. C'est &#171; une version peut-&#234;tre plus festive au regard d'une communaut&#233; se d&#233;finissant comme queer, mais de laquelle est &#233;vinc&#233;e l'id&#233;e d'une exp&#233;rience limite, qui arrache le sujet &#224; lui-m&#234;me. Cette reddition d&#233;politise les enjeux propres aux dispositifs de subjectivation qui &#233;manaient de la pi&#232;ce originale. &#187; Rien n'est interrog&#233; et la performance devient une f&#234;te et un simulacre, au sens que Jean Baudrillard donne &#224; ce terme. Cette volont&#233; de &#171; lib&#233;rer les formes esth&#233;tiques du contexte historique de l'Histoire de l'art pour les faire vivre dans la vie de chacun, de confronter aussi leur pertinence et leur valeur dans une contemporan&#233;it&#233; &#187;, pour reprendre les termes de Li&#232;vre &#224; propos de sa reprise du &lt;i&gt;Bais&#233; de l'artiste&lt;/i&gt; d'Orlan, produit ce que Kant nomme un d&#233;sint&#233;r&#234;t. Cela signifie en l'occurrence que la perception du corps n'est plus mis &#224; mal et ne produit plus d'effet symbolique r&#233;el sur les spectateurs qui sont, justement, au spectacle. Cette d&#233;-historisation des usages queer interdit, c'est-&#224;-dire &#224; la fois rend inop&#233;rant par sa suspension et emp&#234;che de performer la cl&#244;ture par un dehors refoul&#233; qui surgit &#8211; ce qui est l'int&#233;r&#234;t des performances que j'ai &#233;voqu&#233;es. Pascal Li&#232;vre d&#233;complexifie le concept de performativit&#233; du genre par rapport &#224; son statut de citation ou de r&#233;it&#233;ration ins&#233;minatrice et prolif&#233;rante. Contrairement &#224; la reprise du corps par les artistes performeurs, cette reprise mus&#233;ale n'est ni une diss&#233;mination, ni une d&#233;multiplication. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il faut sans doute voir la pr&#233;sence des figurants et de l'artiste au MoMa comme un avertissement contre de telles pratiques, contre la mus&#233;ification et la spectacularisation qui se joue sous nos yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Premi&#232;re publication : 27 septembre 2011)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Faut-il noyer le sexe dans l'eau du genre ?</title>
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		<dc:date>2013-06-28T10:44:23Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Naze</dc:creator>


		<dc:subject>sexe/genre</dc:subject>
		<dc:subject>identit&#233;/diff&#233;rence</dc:subject>
		<dc:subject>constructivisme</dc:subject>
		<dc:subject>essentialisme</dc:subject>
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&lt;p&gt;Voici l'intervention d'Alain Naze lors du dernier week end &#224; Besan&#231;on sur le genre &lt;br class='autobr' /&gt; Si bien des discours conservateurs, aujourd'hui, s'opposent &#224; l'introduction, dans les programmes scolaires, d'une suppos&#233;e &#171; th&#233;orie du genre &#187;, c'est qu'ils y voient une remise en question de ce qu'ils consid&#232;rent comme une &#233;vidence &#8211; &#224; savoir qu'il existe bel et bien une &#171; diff&#233;rence des sexes &#187;, irr&#233;ductible, inscrite dans les corps de la mani&#232;re la plus irr&#233;futable qui soit, c'est-&#224;-dire &#171; naturelle (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=32" rel="tag"&gt;sexe/genre&lt;/a&gt;, 
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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Voici l'intervention d'Alain Naze lors du dernier week end &#224; Besan&#231;on sur &lt;strong&gt;le genre&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si bien des discours conservateurs, aujourd'hui, s'opposent &#224; l'introduction, dans les programmes scolaires, d'une suppos&#233;e &#171; th&#233;orie du genre &#187;, c'est qu'ils y voient une remise en question de ce qu'ils consid&#232;rent comme une &#233;vidence &#8211; &#224; savoir qu'il existe bel et bien une &#171; diff&#233;rence des sexes &#187;, irr&#233;ductible, inscrite dans les corps de la mani&#232;re la plus irr&#233;futable qui soit, c'est-&#224;-dire &#171; naturelle &#187;, anatomique et biologique &#224; la fois. Les diff&#233;rences de &#171; genre &#187;, dans cette optique, ne constitueraient que les cons&#233;quences, sur le plan des r&#244;les sociaux, de diff&#233;rences sexu&#233;es. Ces discours consid&#233;reront qu'adopter le prisme du genre entendu comme construction sociale pour analyser des ph&#233;nom&#232;nes qu'il conviendrait selon eux d'aborder &#224; partir de la diff&#233;rence des sexes, c'est faire preuve d'id&#233;ologie, en ce qu'en remettant en question l'alignement biologique entre le sexe et le genre, ce serait une v&#233;rit&#233; d'&#233;vidence qu'on remettrait en cause, celle de la diff&#233;rence des sexes, v&#233;rit&#233; qui cr&#232;verait les yeux de tout &#234;tre ayant conserv&#233; son bon sens. Si l'on suit la logique de cette position conservatrice, c'est la cat&#233;gorie du genre qui, en tant que telle, serait subversive &#224; l'&#233;gard des partages anatomo-biologiques cens&#233;s fonder la dualit&#233; hommes/femmes au sein du genre humain. Le genre aurait donc pour effet de dissoudre la diff&#233;rence des sexes, autrement dit de faire appara&#238;tre la cat&#233;gorie du sexe elle-m&#234;me comme construite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si la cat&#233;gorie du genre, dans l'usage qu'en font notamment les sciences sociales, avait effectivement, pour effet de dissoudre la dualit&#233; des sexes, par le simple fait d'en montrer la dimension strictement construite, contingente et ouvrait ainsi sur une multiplicit&#233; r&#233;elle des sexes (&#171; n sexes &#187; disait Deleuze), une vis&#233;e &#233;mancipatrice du point de vue des m&#339;urs ne pourrait sans doute qu'y trouver son compte. Or, si la cat&#233;gorie du genre contient bien en elle-m&#234;me cette puissance d'inqui&#233;ter l'id&#233;e d'une dualit&#233; des genres en en montrant le caract&#232;re construit (pourquoi seulement deux genres ?), il resterait &#224; &#233;tablir qu'elle contient aussi en elle-m&#234;me une capacit&#233; &#224; inqui&#233;ter la dualit&#233; des sexes. Car si la cat&#233;gorie du genre est susceptible d'enrayer l'alignement d'un genre sur un sexe (homme et masculin d'une part, femme et f&#233;minin d'autre part), le fait de ne pas limiter le nombre des modalit&#233;s du genre &#224; deux contient peut-&#234;tre aussi en lui-m&#234;me, &lt;i&gt;en droit&lt;/i&gt;, une capacit&#233; &#224; remettre en cause la dualit&#233; des sexes - mais l'usage courant de la cat&#233;gorie du genre, et cela devrait rassurer les conservateurs, ne nous entra&#238;ne gu&#232;re, de fait, dans ces parages. En effet, le risque n'est-il pas souvent, lorsqu'on substitue le &lt;i&gt;terme&lt;/i&gt; (peut-&#234;tre plus que la &lt;i&gt;cat&#233;gorie th&#233;orique&lt;/i&gt;) de &#171; genre &#187; &#224; celui de &#171; sexe &#187;, de laisser intacte cette derni&#232;re cat&#233;gorie, comme si elle constituait le socle naturel, sur lequel se construisent, &lt;i&gt;ensuite&lt;/i&gt;, des diff&#233;rences de genre ? Si les discours conservateurs s'&#233;pouvantent de l'introduction de la cat&#233;gorie du genre dans les manuels scolaires, n'est-ce pas qu'ils lui conf&#232;rent une puissance &#233;mancipatrice qu'elle n'a peut-&#234;tre pas en elle-m&#234;me, ou du moins qu'elle n'a pas dans l'usage qui en est fait couramment ? Le genre d&#233;construit-il bien le sexe &lt;i&gt;en droit&lt;/i&gt; ? S'il &#233;tait en capacit&#233; de le faire, cela demanderait en tout cas une conception du genre telle qu'elle soit capable d'englober la cat&#233;gorie du sexe comme une de ses modalit&#233;s. Ce n'est qu'&#224; ce prix que la cat&#233;gorie du genre pourra peut-&#234;tre s'articuler, sans contradiction th&#233;orique, avec les luttes des femmes, des minorit&#233;s sexuelles, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il est bien certain que les luttes f&#233;ministes &#224; travers l'histoire se sont appuy&#233;es sur la cat&#233;gorie du sexe, ne serait-ce que pour &#233;noncer l'oppression mill&#233;naire dont les femmes sont l'objet. Comment, d'autre part, les mouvements homosexuels de lib&#233;ration auraient-ils pu rev&#234;tir la moindre consistance, si les membres de ces mouvements n'avaient caract&#233;ris&#233; leur orientation sexuelle comme les conduisant &#224; juger d&#233;sirables sexuellement des individus de m&#234;me sexe ? Les revendications transsexuelles elles-m&#234;mes ne peuvent pas se dire hors de toute r&#233;f&#233;rence &#224; la cat&#233;gorie du sexe, m&#234;me si c'est pour en critiquer la conception naturaliste. Les luttes des individus intersexu&#233;s ne peuvent elles-m&#234;mes se comprendre qu'&#224; travers la critique de la contrainte (chirurgicale !) qui leur est adress&#233;e de se d&#233;terminer pour l'un &lt;i&gt;ou&lt;/i&gt; l'autre sexe, autrement dit, qu'&#224; travers la critique de l'alternative propre &#224; la diff&#233;rence-des-sexes (gar&#231;on &lt;i&gt;ou&lt;/i&gt; fille). Bref, remplacer la cat&#233;gorie du sexe par celle du genre risque bien de rendre incompr&#233;hensibles de tels combats &#8211; ou pire, de faire parfois consid&#233;rer certains d'entre eux comme r&#233;trogrades, puisque ouvrant la voie &#224; tous les essentialismes -, en m&#234;me temps que cela peut priver ces luttes des modes de subjectivation produisant ces combattant(e)s. Et il ne s'agit pas seulement ici d'identit&#233;s strat&#233;giques. Le fait que des luttes soient men&#233;es par des femmes, par des transsexuels, etc., implique des modalit&#233;s de subjectivation plus profondes que celles qu'on lierait seulement &#224; une d&#233;marche strat&#233;gique. C'est aussi cela qui est &#224; comprendre, concernant des mouvements de lib&#233;ration, sans pour autant sombrer dans la moindre apologie de &lt;i&gt;l'identit&#233;&lt;/i&gt;. Il faut d'abord se construire, pour pouvoir se d&#233;construire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Que les femmes aient pu &#234;tre consid&#233;r&#233;es comme relevant du &#171; sexe faible &#187;, ou du &#171; beau sexe &#187;, cela r&#233;clamait de leur part un combat pour s'affirmer dans un rapport &#233;galitaire, vis-&#224;-vis des hommes. Or, cette lutte &#224; vis&#233;e universaliste (&#234;tre reconnu l'&#233;gal de l'autre) demandait bien d'en passer par l'affirmation d'une capacit&#233; des femmes &#224; faire aussi bien que les hommes, par l'affirmation d'une absence d'incomp&#233;tence constitutive &#8211; l'incomp&#233;tence qu'on pouvait leur reprocher n'&#233;tant que le fruit de discriminations dans l'&#233;ducation, dans le domaine du travail, dans l'acc&#232;s &#224; la parole, etc., toutes discriminations socialement construites. Il a donc bien fallu que les femmes se constituent d'abord comme supports d'une parole susceptible de b&#233;n&#233;ficier d'une audience publique, autrement dit qu'elles en passent par cet acte performatif par lequel la prise de parole en public t&#233;moignait, en elle-m&#234;me, pour la lutte &#233;mancipatrice que le contenu de cette parole articulait. Ainsi, pour seulement r&#233;clamer un r&#233;gime d'&#233;galit&#233;, donc sur le fondement d'une revendication strictement universaliste, il n'est pas possible de ne pas adopter, au moins pendant un temps, un point de vue particulariste (en l'occurrence sexu&#233;), pour simplement articuler cette parole. On pourrait dire en m&#234;me temps que de cette fa&#231;on, on s'enferme moins dans une identit&#233; (si c'est le risque de tout combat, &#231;a n'en est pourtant pas le destin in&#233;luctable) qu'on ne r&#233;v&#232;le la nature de l'universalisme r&#233;publicain : n'&#234;tre que le particularisme de la majorit&#233;. Le parall&#232;le pourrait &#234;tre fait avec bien d'autres luttes, qui n'ont pu prendre forme qu'au moyen d'une affirmation de soi &#8211; face &#224; un monde qui vous nie. Dans ces conditions, m&#234;me des revendications s'adossant &#224; l'universalisme r&#233;publicain ne peuvent rester en-dehors de la partition de la soci&#233;t&#233; entre individus pr&#233;sentant certaines particularit&#233;s empiriques, au nombre desquelles, la diff&#233;rence hommes/femmes. C'est en ce sens que la loi fran&#231;aise sur la parit&#233; en politique, datant de 2000, a &#233;voqu&#233; explicitement le sort qui devait &#234;tre r&#233;serv&#233;, par les partis politiques, aux hommes et aux femmes &#8211; et c'est m&#234;me depuis 1946 que le pr&#233;ambule de la Constitution fran&#231;aise proclame, dans son article 3 : &#171; La loi garantit &#224; la femme, dans tous les domaines, des droits &#233;gaux &#224; ceux de l'homme &#187;. On peut bien s&#251;r regretter (et c'est en effet tr&#232;s regrettable) que de cette mani&#232;re ce soit la diff&#233;rence des sexes elle-m&#234;me qui s'inscrive dans la loi ; mais ce qu'on peut aussi souligner, c'est que toute lutte contre les discriminations peut difficilement se mener sans que le groupe discrimin&#233; ne se constitue politiquement - s&#233;cr&#233;tant donc une identit&#233;, qui, certes, peut se figer, comme ce fut le cas &#224; travers son inscription dans la loi, mais une identit&#233; qui peut aussi dessiner les contours de formes de socialit&#233; et de subjectivation in&#233;dites (groupes de paroles entre femmes, exp&#233;riences gays communautaires, etc.). Quand la communaut&#233; de lutte se constitue sur la base de discriminations sexuelles (de sexuation ou d'orientation sexuelle), la r&#233;f&#233;rence au sexe en tant que cat&#233;gorie s'av&#232;re donc in&#233;vitable. Cela ne signifie pas pour autant que ces groupes de lutte laissent n&#233;cessairement cette cat&#233;gorie inchang&#233;e. Il ne faut pas confondre en effet l'identit&#233; strat&#233;gique qu'un groupe doit rev&#234;tir pour obtenir des avanc&#233;es notamment dans le domaine du droit, avec les modalit&#233;s effectives de subjectivation que s&#233;cr&#232;te l'appartenance &#224; certains groupes minoritaires &#8211; m&#234;me si le risque que l'identit&#233; strat&#233;gique finisse par recouvrir les modalit&#233;s de subjectivation d&#233;velopp&#233;es au sein du groupe existe bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit certes pas de laisser entendre que la cat&#233;gorie du genre pourrait &#234;tre superposable &#224; celle de l'universalisme &#8211; ce qui serait absurde -, mais seulement de souligner que dans le cadre de luttes propres &#224; des groupes discrimin&#233;s du point de vue de la sexuation et/ou de l'orientation sexuelle, d&#233;placer sans nuances l'ensemble du d&#233;bat du terrain th&#233;orique du sexe vers celui du genre, c'est courir le risque de faire jouer &#224; la cat&#233;gorie du genre le r&#244;le de l'universel. A l'inverse, recourir &#224; la cat&#233;gorie du sexe pour articuler des luttes politique, c'est courir le risque que le sexe soit tenu lui-m&#234;me comme le fondement d'une identit&#233; substantielle &#8211; risque dans lequel sombre le f&#233;minisme essentialiste, et qui serait alors l'&#233;quivalent du risque de l'accroc fait au principe universaliste en inscrivant la diff&#233;rence des sexes dans la loi. C'est donc entre ces deux &#233;cueils qu'il faudrait chercher &#224; passer : ne pas nier le sexe en lui substituant la cat&#233;gorie du genre, et ne pas substantialiser non plus le sexe, cat&#233;gorie sur laquelle, de fait, prennent appui bien des luttes. Si l'on veut, une mani&#232;re assez g&#233;n&#233;rale de consid&#233;rer le genre &#8211; sans entrer pour l'instant dans le d&#233;tail d'analyses beaucoup plus fines de cette notion - revient &#224; en faire une cat&#233;gorie construite, qui opposerait le masculin et le f&#233;minin, dans des rapports de pouvoir. Il n'y aurait donc pas d'autres diff&#233;rences entre le masculin et le f&#233;minin, que construites. Par cons&#233;quent, si les femmes subissent l'oppression des hommes, ce serait moins parce que ce sont des femmes (sexe) que parce qu'elles sont situ&#233;es du c&#244;t&#233; du f&#233;minin. D'ailleurs, dans cette optique, si les gays sont discrimin&#233;s, ce serait parce qu'un doute existerait quant &#224; leur masculinit&#233; ; et plus g&#233;n&#233;ralement, la norme en la mati&#232;re serait qu'un groupe discrimin&#233;, &#224; un niveau ou un autre, subit une f&#233;minisation. On voit comment une telle conception du genre est susceptible de jouer le r&#244;le de l'universel : il n'y a plus ni hommes, ni femmes (r&#233;f&#233;rence au sexe), il y a des &#234;tres humains, hi&#233;rarchiquement distribu&#233;s entre les p&#244;les du masculin et du f&#233;minin (r&#233;f&#233;rence au genre), avec toutes les diff&#233;rences de degr&#233; envisageables. Que l'on touche ainsi quelque chose, c'est &#233;vident, comme nous le montreraient, par exemple, les figures de f&#233;minisation de l'autre d&#233;velopp&#233;es par les pens&#233;es racistes, ou encore l'assimilation de l'ennemi &#224; un &#234;tre eff&#233;min&#233;. Mais le probl&#232;me est qu'ainsi on tend &#224; faire dispara&#238;tre, par exemple, les violences sp&#233;cifiques faites aux femmes. Comment faire pour tenir compte de cette sp&#233;cificit&#233;, sans r&#233;activer pour autant la cat&#233;gorie &#171; femmes &#187; comme ontologiquement fond&#233;e ? Mais par ailleurs, cette pens&#233;e du genre qui substitue le genre au sexe, ne tend elle pas, de son c&#244;t&#233;, &#224; faire du sexe le socle originaire, initialement &lt;i&gt;donn&#233;&lt;/i&gt; &#8211; et donc naturel &#8211; &#224; partir duquel se d&#233;velopperait la construction du genre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La position de Fran&#231;oise Collin, sur cette question, est int&#233;ressante, puisque si elle s'av&#232;rait m&#233;fiante &#224; l'&#233;gard de ce qu'elle consid&#232;rait &#234;tre une h&#233;g&#233;monie du genre dans le domaine des sciences sociales, elle tenait cependant &#224; se maintenir &#224; l'&#233;cart des tendances essentialistes du f&#233;minisme. Pour ce faire, elle a fr&#233;quemment utilis&#233; l'expression &#171; les dites femmes &#187;, ce qui constitue une mani&#232;re de ne pas r&#233;duire la cat&#233;gorie &#171; femmes &#187; &#224; celles que l'on d&#233;finirait ainsi sur des bases naturalistes, et &#224; l'&#233;tendre &#224; toutes celles qu'on identifie ainsi, quel que soit leur sexe biologique. Revenant sur les notions de &#171; genre &#187; et de &#171; rapports sociaux de sexes &#187;, elle &#233;crivait : &#171; Ces notions ont &#233;t&#233; &#233;labor&#233;es par r&#233;action critique &#224; la notion de &#8220;diff&#233;rence des sexes&#8221; qui dissimulait, ou ne faisait pas appara&#238;tre le caract&#232;re &#8220;construit&#8221;, social, de cette diff&#233;rence. Mais la notion de &#8220;genre&#8221; - apparue dans les ann&#233;es 80-90 pour traduire le &lt;i&gt;gender&lt;/i&gt; am&#233;ricain &#8211; comme d'ailleurs la notion fran&#231;aise de &#8220;construction sociale de sexes&#8221; ou de &#8220;rapports sociaux de sexes&#8221;, dissimule la dissym&#233;trie et plus encore la hi&#233;rarchie des sexes qui est en jeu. Elles ont l'avantage de porter sur l'un et l'autre sexes, de probl&#233;matiser l'un par rapport &#224; l'autre, mais en dissimulant ou en tout cas en ne faisant pas appara&#238;tre la structure de domination qui les lie et qui a &#233;t&#233; le motif d&#233;terminant du mouvement f&#233;ministe, dans sa pratique et sa r&#233;flexion &#187; .1&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autrement dit, que le genre ne soit pas naturel, mais construit, cela ne le rend critiquable qu'&#224; la condition d'insister sur les rapports de hi&#233;rarchisation que cette division en genres entra&#238;ne. Sans cela, c'est le caract&#232;re construit du genre qu'on serait conduit &#224; critiquer, avec le soup&#231;on in&#233;vitable de chercher ainsi &#224; &#233;pouser une position naturaliste. Ce que Fran&#231;oise Collin veut dire, c'est qu'un raisonnement sur le genre est certes utile en ce qu'il arrache les femmes &#224; leur &#171; nature &#187; suppos&#233;e, &#233;vitant ainsi de faire de leur subordination un &#233;tat de fait qui d&#233;coulerait de leur essence, mais qu'un tel raisonnement pr&#233;sente n&#233;anmoins le risque, en oubliant tout rapport &#224; la notion de &#171; sexe &#187;, de rendre incompr&#233;hensible le mouvement f&#233;ministe &#8211; pire, d'en faire le reliquat d'une pens&#233;e essentialiste du f&#233;minin. Alors que si la notion de genre touche bien quelque chose, qui concerne tous les sexes, elle ne doit pas &#234;tre l'occasion de perdre de vue la hi&#233;rarchisation sociale sp&#233;cifique qui d&#233;coule du simple fait d'&#234;tre socialement &#233;tiquet&#233; comme &#171; femme &#187; - non pas seulement comme &#171; f&#233;minin &#187;, mais bien comme &#171; femme &#187;, et ce, encore une fois, quel que soit son sexe biologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si, donc, les mouvements f&#233;ministes ont pu, parfois, refuser la mixit&#233;, et donc exclure les hommes, notamment de leurs groupes de paroles, il ne faudrait pas n&#233;cessairement y voir une forme de repli identitaire. Si l'on raisonne en termes de &#171; genre &#187;, la mixit&#233; sexuelle ne peut que s'imposer, pas si l'on raisonne en termes de &#171; sexe &#187;. Fran&#231;oise Collin &#233;crit ceci, &#224; propos de Mai 68, quant &#224; cette question de la mixit&#233; : &#171; [&#8230;] dans une r&#233;volution qui se voulait g&#233;n&#233;rale et libertaire, les femmes &#233;taient r&#233;duites au silence ou ne pouvaient se manifester que sous caution. Un mouvement qui revendiquait la libert&#233; g&#233;n&#233;ralis&#233;e reconduisait la domination masculine, en contradiction flagrante avec son principe. C'est alors que les femmes ont fait s&#233;cession. Ceci &#233;claire le paradoxe qui fait que, pour r&#233;aliser une soci&#233;t&#233; v&#233;ritablement mixte, les femmes commencent par se r&#233;unir entre elles, en tant que femmes. Mais cet &#8220;en tant que femmes&#8221; est pr&#233;cis&#233;ment une riposte active &#224; l' &#8220;en tant que femmes&#8221; qui leur &#233;tait s&#233;culairement assign&#233; &#187; .(2) Comme toute pratique de r&#233;appropriation qui est aussi une pratique de re-signification, cet apparent repli sur la cat&#233;gorie du sexe ne vaut pas comme apologie de l'acception naturaliste qui &#233;tait initialement la sienne. Il n'y a donc pas que les f&#233;ministes essentialistes qui recourent &#224; cette cat&#233;gorie de sexe, voire qui en fassent l'instrument de coh&#233;sion d'un groupe en lutte, de m&#234;me qu'il n'y avait pas que les partisans du s&#233;paratisme racial qui, au sein des &lt;i&gt;Black Panthers&lt;/i&gt;, faisaient de leur couleur de peau le fer de lance des luttes d'&#233;mancipation, visant en fait, d'abord, &#224; sortir de l'invisibilit&#233; sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si l'on se place &#224; pr&#233;sent sur un terrain plus directement th&#233;orique, on peut rencontrer des conceptions du &#171; genre &#187; nettement plus int&#233;ressantes que la vulgate en la mati&#232;re sur laquelle on s'est appuy&#233; pour &#233;tablir l'int&#233;r&#234;t &lt;i&gt;politique&lt;/i&gt; d'un recours maintenu &#224; la notion de &#171; sexe &#187;. Cette fois, en effet, l'impens&#233; selon lequel le sexe resterait ce fondement sur lequel prolif&#232;rerait la notion de genre est affront&#233;. Or, si l'on refuse de le consid&#233;rer comme un substrat naturel, le sexe ne devient-il pas d&#232;s lors lui-m&#234;me une construction sociale et/ou politique ? Dans ces conditions, comment pourrait-on encore distinguer sexe et genre ? Ne pourrait-on pas alors, tout aussi logiquement, se demander cette fois si ce n'est pas le sexe qui d&#233;construirait le genre ? A moins qu'on envisage la dispersion en une multiplicit&#233; de genres comme ouvrant sur une multiplicit&#233; de sexes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Dans cette discussion, on peut s'arr&#234;ter sur la position de Christine Delphy, qui correspond r&#233;solument &#224; celle selon laquelle c'est le genre qui d&#233;construit le sexe. En effet, au lieu d'opposer un genre (construit) &#224; un sexe (donn&#233;), elle va d&#233;fendre l'id&#233;e selon laquelle le sexe serait une cr&#233;ation propre au genre lui-m&#234;me. Revenant sur son itin&#233;raire th&#233;orique, Delphy indique que cette r&#233;flexion s'enracine dans une remarque initiale, &#224; travers laquelle elle soutenait que &#171; [s]i le genre n'existait pas, ce qu'on appelle le sexe serait d&#233;nu&#233; de signification, et ne serait pas per&#231;u comme important : ce ne serait qu'une diff&#233;rence physique parmi d'autres &#187; .(3) L'id&#233;e de d&#233;part est donc que c'est le genre qui donne au sexe sa signification, &#224; savoir cette capacit&#233; &#224; diviser en deux le genre humain ; sans le genre, le sexe ne constituerait qu'une diff&#233;rence anatomique parmi d'autres, et n'aurait pas ce pouvoir structurant. De cette remarque initiale, Christine Delphy en arriva &#224; la conclusion &#171; que le genre n'[a] pas de substrat physique &#8211; plus exactement que ce qui est physique (et dont l'existence n'est pas en cause) n'est pas le substrat du genre. Qu'au contraire c'[est] le genre qui cr[&#233;e] le sexe : autrement dit, qui donn[e] un sens &#224; des traits physiques qui, pas plus que le reste de l'univers physique, ne poss&#232;dent de sens intrins&#232;que &#187; .(4) Dans ces conditions, comment ne pas penser une interchangeabilit&#233; parfaite entre les termes de genre et de sexe ? En tout cas, une avanc&#233;e semble ici se dessiner, en ce que cette n&#233;gation de la naturalit&#233; du sexe permet d'&#233;chapper &#224; toute inscription de la diff&#233;rence des sexes &#224; un niveau ontologique. En m&#234;me temps, d'ailleurs, cette attribution sociale d'une signification renvoyant &#224; la diff&#233;rence des sexes, &#224; certains traits physiques en eux-m&#234;mes a-signifiants, ouvre la voie &#224; une suppression de la r&#233;f&#233;rence au sexe et/ou &#224; une possible multiplication des sexes : la d&#233;connexion du sexe par rapport au moindre substrat physique ouvre en effet la voie &#224; une dispersion des sexes, &#224; hauteur d'une diversification des genres. On pourrait ainsi en venir &#224; consid&#233;rer de simples diff&#233;rences de degr&#233; entre les sexes, dessinant un &lt;i&gt;continuum&lt;/i&gt; d&#233;connect&#233; &lt;i&gt;de droit&lt;/i&gt; de tout trait anatomique et/ou biologique &#224; m&#234;me de lui fournir un fondement ontologique. Cela permettrait aux individus intersexu&#233;s de ne plus avoir &#224; subir l'injonction chirurgicale de se d&#233;terminer pour l'un ou l'autre sexe, ni m&#234;me pour quelque sexe que ce soit ; cela permettrait aussi aux transsexuel(le)s de modifier leur corps, non comme on change de sexe strictement parlant, mais comme on adapte son corps au sexe dans lequel on se reconna&#238;t. En suivant Christine Delphy sur cette question, on pourrait soutenir par cons&#233;quent que le genre, en construisant le sexe, le d&#233;construit. &lt;br class='autobr' /&gt; L'id&#233;e selon laquelle r&#233;f&#233;rer certains traits physiques &#224; une appartenance de sexe ne rel&#232;verait pas n&#233;cessairement d'une d&#233;rivation du sexe &#224; partir de la nature est une position que partage Marie-Blanche Tahon, qui objecte &#224; ce possible raisonnement que rien n'impose de consid&#233;rer le sexe physique comme relevant de la nature. En effet, fait-elle remarquer, dans nos soci&#233;t&#233;s, &#171; ce n'est pas un bulletin m&#233;dical qui assigne l'une des deux appartenances de sexe &#224; un enfant qui vient de na&#238;tre, mais l'inscription &#224; l'&#233;tat civil &#187; .(5) C'est tout &#224; fait exact, et l'on pourrait en effet en conclure que le sexe n'est pas intrins&#232;quement li&#233; &#224; la nature dans le cadre de cette construction sociale. Il y aurait m&#234;me en cela construction sociale par excellence pour l'auteure, &#224; travers la d&#233;liaison ainsi op&#233;r&#233;e entre sexe et naturalit&#233; : &#171; L'&#233;tablissement de deux sexes et de seulement deux indique une &#8220;v&#233;rit&#233; l&#233;galis&#233;e&#8221;, une l&#233;galisation qui fait appara&#238;tre une v&#233;rit&#233; (et non l'inverse) &#187; .(6) Autrement dit, il n'y aurait pas de v&#233;rit&#233; de la sexuation ant&#233;rieure &#224; l'&#233;tablissement juridique des deux sexes, &#233;tablissement arbitraire si l'on veut, contingent en tout cas, dans le sens d'une d&#233;connexion vis-&#224;-vis de quelque donn&#233; objectif. C'est sur cette dualit&#233; des sexes qu'a &#233;t&#233; &#233;tabli le droit &#224; la filiation, mais l&#224; non plus, selon l'auteure, il ne faudrait pas y voir une r&#233;duction du p&#232;re ou de la m&#232;re &#224; &#171; leur bagage de gam&#232;tes &#187;, sous le pr&#233;texte que jusqu'ici, un &#171; p&#232;re &#187; est un &#171; homme &#187;, et une &#171; m&#232;re &#187;, une &#171; femme &#187; : &#171; Le droit de la filiation ignore les &#8220;m&#226;les&#8221; et les &#8220;femelles&#8221;, pour ne reconna&#238;tre que des &#8220;p&#232;res&#8221; qui sont des &#8220;hommes&#8221; et des &#8220;m&#232;res&#8221; qui sont des &#8220;femmes&#8221; (tandis que tout &#8220;homme&#8221; n'est pas condamn&#233; &#224; &#234;tre &#8220;p&#232;re&#8221;, pas plus que toute &#8220;femme&#8221; n'est destin&#233;e &#224; &#234;tre &#8220;m&#232;re&#8221;) &#187; .(7) Si, par cons&#233;quent, pour Marie-Blanche Tahon, le sexe est susceptible de d&#233;construire le genre (position au moins nominalement oppos&#233;e &#224; celle de Christine Delphy), c'est que la consid&#233;ration de l'institution de l'&#233;tat civil permet de d&#233;lier sexe et nature : &#171; La r&#233;f&#233;rence au &#8220;sexe&#8221; institu&#233; par l'&#233;tat civil est suffisante pour se positionner sur le terrain de la &#8220;construction sociale&#8221;. Et suffisante pour s'y positionner afin de revendiquer la construction de l'&#233;galit&#233; entre &#8220;homme&#8221; et &#8220;femme&#8221; &#187; .(8) C'est la cat&#233;gorie du genre qui, cette fois, est jug&#233;e superflue, Marie-Blanche Tahon consid&#233;rant que l'&#233;tablissement du caract&#232;re institu&#233; du sexe suffit pour &#233;tablir la dimension de construction sociale du sexe. Pourtant, la notion de genre paraissait utile pour contrecarrer la d&#233;rivation effective du sexe &#224; partir de certains traits physiques, qui est op&#233;r&#233;e, de fait, par l'&#233;tat civil. Que le simple fait que le sexe constitue une fiction sociale suffise pour &#233;tablir son caract&#232;re construit, et donc contingent, c'est ce dont on peut douter si l'on envisage nombre de discours relatifs &#224; la notion d'ordre symbolique, dont la loi institu&#233;e serait le garant. La question se trouve en fait ici seulement d&#233;plac&#233;e : que le sexe ne soit pas d&#233;riv&#233; de la nature, mais fond&#233; sur l'&#233;tat civil, cela laisse enti&#232;re la question de savoir si la loi elle-m&#234;me, c'est-&#224;-dire l'institution op&#233;rant les partages sexu&#233;s, ne repose pas, en tant que telle, sur un fondement jug&#233; non n&#233;gociable, ind&#233;constructible. Lorsque Marie-Blanche Tahon &#233;crit que la r&#233;f&#233;rence au sexe institu&#233; est suffisante pour revendiquer l'&#233;galit&#233; entre les hommes et les femmes, et donc, qu'il n'est nul besoin d'en passer par la cat&#233;gorie du genre, elle laisse compl&#232;tement de c&#244;t&#233; le fait que si cette revendication d'une &#233;galit&#233; entre les hommes et les femmes est recevable &#224; partir de la seule consid&#233;ration du sexe comme institu&#233;, c'est parce que cette revendication d'&#233;galit&#233; n'est pas porteuse, en elle-m&#234;me, d'une remise en cause de la diff&#233;rence des sexes, ou de la limitation du nombre des sexes &#224; deux. Le simple fait de reconna&#238;tre que la loi op&#232;re des partages, notamment celui qui concerne la diff&#233;rence des sexes, cela n'introduit pas pour autant, &lt;i&gt;ipso facto&lt;/i&gt;, du jeu dans ces cat&#233;gories institu&#233;es. Il suffit d'&#233;couter Pierre Legendre, qui lui non plus ne nie pas l'institutionnalisation de la diff&#233;rence des sexes, mais qui juge que les partages ainsi effectu&#233;s sont garants de la coh&#233;rence du monde, ce en quoi ils constitueraient des partages propres &#224; la raison elle-m&#234;me, nous pr&#233;servant ainsi de la folie : &#171; Raval&#233;e au niveau d'une id&#233;ologie de masse, l'homosexualit&#233; &#8211; position subjective &#8211; est cens&#233;e apurer les comptes historiques de la r&#233;pression du sexe en Occident et d&#233;montrer, par la pens&#233;e-acte et par des th&#232;ses d'un simplisme accessible &#224; tous, l'inanit&#233; des questionnements classiques autour de l'Interdit. Cependant, en d&#233;pit de la majest&#233; universitaire dont s'entoure la dogmatique homosexualiste en formation, avec &#224; l'appui la revendication juridique d'un statut classant les couples dits homosexuels sous un &lt;i&gt;comme si&lt;/i&gt; annulatoire de la diff&#233;rence des sexes, &#233;merge tout bonnement l'imm&#233;moriale question de l'enfant : pourquoi y a-t-il des papas et des mamans, pourquoi les hommes et les femmes ? Mais &#224; manier d&#233;magogiquement le tourment humain par la man&#339;uvre du faussaire &#8211; j'entends par l&#224; : fausser le jeu des images -, on ignore ou on veut ignorer que, de la place fondatrice (le lieu de Tiers &#233;tatique, garant des cat&#233;gories normatives) subvertie, s'ouvrent pour ceux qui nous suivent les portes d'un monde incoh&#233;rent. Ils paieront la note, eux, non pas ceux qui aujourd'hui tiennent la main au discours ultralib&#233;ral et libertaire. Faire comprendre que les fragiles constructions de la Raison sont institutionnelles et que ruiner le cadre normatif, au nom du principe de plaisir &#8211; et, pr&#233;tend-on aussi, de la d&#233;mocratie plan&#233;taire -, constitue une m&#233;prise, faire comprendre cela rel&#232;ve de la quadrature du cercle &#187; .(9)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans soup&#231;onner Marie-Blanche Tahon de vouloir emprunter un chemin comparable &#224; celui, strictement r&#233;actionnaire, de Pierre Legendre, on peut au moins souligner l'insuffisance de l'&#233;vocation de la dimension construite de fa&#231;on institutionnelle de la diff&#233;rence des sexes, s'il s'agit de fournir un point d'ancrage aux luttes de remise en question de ce type de construction sociale. C'est que lorsqu'on se r&#233;f&#232;re &#224; l'institutionnalisation elle-m&#234;me, on ne peut n&#233;gliger le socle, lui-m&#234;me hors institution, qui vaut comme &lt;i&gt;origine instituante&lt;/i&gt; &#8211; et, d&#232;s lors, tout discours de d&#233;montage des constructions institutionnelles risque de se heurter &#224; ce socle, qu'on l'appelle ordre symbolique, ou comme on voudra, et qui d&#233;fie le raisonnement. En effet, ce que l'institution de l'&#233;tat civil ne permet notamment pas de comprendre, c'est l'injonction adress&#233;e aux individus intersexu&#233;s d'avoir &#224; opter pour un sexe ou l'autre &#8211; ou, plus pr&#233;cis&#233;ment, si l'on peut comprendre comment cette demande leur est adress&#233;e, dans le cadre de la partition binaire des sexes institu&#233;e par cet &#233;tat civil, en revanche, il est plus difficile de comprendre comment cette injonction prend la forme d'une injonction &#224; transformer son corps physique. Il y a l&#224; une incoh&#233;rence qui ne se comprend qu'&#224; partir d'un lieu pr&#233;-institu&#233;, et qui donne son sens &#224; l'institution. Il n'est pas plus &#233;vident, du point de vue d'une institution fonctionnant sur une base d&#233;clarative, de comprendre pourquoi l'&#233;tat civil n'enregistrerait pas les d&#233;clarations de changement de sexe de transgenres, le faisant cependant &#224; pr&#233;sent, au moins dans certains pays, pour les transsexuels ayant subi une op&#233;ration de &#171; r&#233;assignation sexuelle &#187;, selon le vocabulaire consacr&#233;. Serait &#233;galement incompr&#233;hensible le fait que le Procureur de Nanterre ait pu, en 2005, s'opposer au mariage entre Camille Barr&#233; (devenue femme depuis 1999, selon l'&#233;tat civil) et l'Argentin Benito Martin Leon (transgenre), puisque du simple point de vue de l'&#233;tat civil lui-m&#234;me, il s'agit l&#224; d'un mariage h&#233;t&#233;rosexuel. La d&#233;liaison suppos&#233;e entre nature et institution, mais aussi entre constat et d&#233;claration devrait emp&#234;cher qu'une v&#233;rit&#233; l&#233;galis&#233;e (la d&#233;claration d'appartenance &#224; un sexe aupr&#232;s de l'&#233;tat civil) demande &#224; &#234;tre redoubl&#233;e, confirm&#233;e, &#224; travers une inscription corporelle &#8211; ou alors il faut bien admettre que la v&#233;rit&#233; l&#233;galis&#233;e ne dispose d'aucune autonomie par rapport &#224; un constat relatif &#224; l'anatomie et/ou &#224; l'apparence d'un corps, que cette v&#233;rit&#233; l&#233;galis&#233;e ne vaut qu'aussi longtemps qu'aucun constat n'est venu apporter un &lt;i&gt;d&#233;menti&lt;/i&gt; &#224; la d&#233;claration faite aupr&#232;s de l'&#233;tat civil. Et dans ces conditions, il faudrait donc bien conclure que c'est le corps lui-m&#234;me qui subit l'institution de la dualit&#233; des sexes, elle-m&#234;me d&#233;riv&#233;e de la repr&#233;sentation qu'on se fait du lien entre sexe et nature. Il resterait donc &#224; comprendre comment s'institue la cat&#233;gorie du sexe, dans ce rapport complexe entre corps, nature et institution. La force de l'argumentation de Judith Butler, &#224; cet &#233;gard, est de ne pas &#233;viter cette question, et de tenter une r&#233;ponse qui, en complexifiant la notion de &#171; genre &#187;, renforce la difficult&#233;, d&#233;j&#224; soulign&#233;e par Christine Delphy, de maintenir l'opposition genre/sexe, telle qu'on a pu l'&#233;voquer dans la premi&#232;re partie de cette intervention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est qu'en effet Judith Butler unit en profondeur sexe et genre, faisant l'hypoth&#232;se de ce dernier comme vecteur d'institution des sexes : &#171; Si le sexe devenait une cat&#233;gorie d&#233;pendante du genre, la d&#233;finition m&#234;me du genre comme interpr&#233;tation culturelle du sexe perdrait tout son sens. On ne pourrait alors plus concevoir le genre comme un processus culturel qui ne fait que donner un sens &#224; un sexe donn&#233; (c'est la conception juridique) ; d&#233;sormais, il faut aussi que le genre d&#233;signe pr&#233;cis&#233;ment l'appareil de production et d'institution des sexes eux-m&#234;mes. En cons&#233;quence, le genre n'est pas &#224; la culture ce que le sexe est &#224; la nature ; le genre, c'est aussi l'ensemble des moyens discursifs/naturels par quoi la &#8220;nature sexu&#233;e&#8221; ou un &#8220;sexe naturel&#8221; est produit et &#233;tabli dans un domaine &#8220;pr&#233;discursif&#8221;, qui pr&#233;c&#232;de la culture, telle une surface politiquement neutre &lt;i&gt;sur laquelle&lt;/i&gt; intervient la culture apr&#232;s coup &#187; .(10) La d&#233;construction du sexe par le genre emp&#234;che par cons&#233;quent de consid&#233;rer le genre comme simple interpr&#233;tation culturelle du sexe, et donc ruine l'id&#233;e selon laquelle le sexe constituerait bien un donn&#233;, &#224; partir duquel la culture op&#233;rerait ses partages, au moyen du genre. Il faudrait au contraire envisager le genre comme &#171; l'appareil de production et d'institution des sexes eux-m&#234;mes &#187;, c'est-&#224;-dire un appareil qui produit r&#233;ellement le sexe, au lieu d'avoir seulement &#224; le r&#233;interpr&#233;ter culturellement. Si, donc, Butler indique que le genre n'est pas, vis-&#224;-vis de la culture, ce qu'est la nature, vis-&#224;-vis du sexe, c'est qu'elle veut dire que l&#224; o&#249; la nature se contente de produire naturellement ses objets, comme naturels, le genre, lui, ne produirait pas que des objets culturels, identifi&#233;s comme culturels, mais userait aussi d'un entrem&#234;lement de moyens naturels et discursifs, pour produire des objets ant&#233;rieurs &#224; toute culture, et sur lesquels, ensuite, la culture op&#232;rerait ses partages. C'est l&#224; que r&#233;siderait la puissance d'institution propre au genre, tout comme l'institution du politique requiert une source instituante, elle-m&#234;me pr&#233;-politique &#8211; la &#171; volont&#233; g&#233;n&#233;rale &#187; comme source mythique de l'autorit&#233; d&#233;mocratique, par exemple. Face &#224; une puissance instituante, la faiblesse des individus est &#233;vidente, du moins en ce qui concerne une &#233;ventuelle capacit&#233; &#224; produire de nouvelles normes ; en revanche, peut-&#234;tre nous serait-il possible de &lt;i&gt;d&#233;faire&lt;/i&gt; certaines de ces normes, de &lt;i&gt;nous d&#233;faire&lt;/i&gt; en tant qu'individu genr&#233;, comme on se d&#233;fait d'une identit&#233; subie. C'est l&#224; que le propos de Judith Butler n'est pas sans port&#233;e politique, contrairement &#224; ce qu'on aurait pu en penser, en envisageant trop rapidement sa lutte contre la reformation des &lt;i&gt;identit&#233;s&lt;/i&gt; : si la th&#233;orie &lt;i&gt;queer&lt;/i&gt; semble s'opposer &#224; toute &#171; revendication identitaire &#187;, il serait sans doute plus exact, juge-t-elle, de soutenir que &#171; l'opposition de la th&#233;orie queer &#224; la l&#233;gislation impos&#233;e de l'identit&#233; est [&#8230;] plus importante que toute pr&#233;supposition quant &#224; la plasticit&#233; de l'identit&#233; ou quant &#224; son caract&#232;re r&#233;trograde &#187; .(11) Ainsi, la th&#233;orie &lt;i&gt;queer&lt;/i&gt; serait sensible, d'abord, &#224; la question de l'injonction &#224; l'identit&#233;, et cet angle de vue aurait minimis&#233; la place prise par un questionnement en profondeur sur l'identit&#233; v&#233;cue. Or, il n'y aurait pas incompatibilit&#233;&lt;i&gt; a priori&lt;/i&gt; entre cette th&#233;orie et une certaine pratique de l'identit&#233; : &#171; [&#8230;] le d&#233;sir transsexuel d'&#234;tre un homme ou une femme ne doit pas &#234;tre confondu avec un simple d&#233;sir de se conformer &#224; des cat&#233;gories identitaires &#233;tablies. Comme l'indique Kate Bornstein, il peut s'agir d'un d&#233;sir qui porte sur la transformation elle-m&#234;me, d'une poursuite de l'identit&#233; en tant qu'exercice transformateur, d'un exemple o&#249; le d&#233;sir lui-m&#234;me est une activit&#233; transformatrice ; mais m&#234;me si, dans chacun de ces cas, le d&#233;sir d'une identit&#233; stable est &#224; l'&#339;uvre, il est important de voir qu'une vie vivable n&#233;cessite un certain degr&#233; de stabilit&#233;. De la m&#234;me fa&#231;on qu'une vie pour laquelle il n'existe aucune cat&#233;gorie de reconnaissance n'est pas une vie vivable, une vie pour laquelle ces cat&#233;gories constituent une contrainte invivable n'est pas une option acceptable &#187; .(12) Ainsi, avant m&#234;me de penser l'identit&#233; qu'un groupe doit revendiquer pour lutter contre les discriminations dont il est l'objet, il y aurait &#224; consid&#233;rer l'existence proprement dite que les individus de ces futurs groupes ont d'abord &#224; gagner, pour sortir de l'irr&#233;alit&#233;. Qu'on pense aux femmes, minoris&#233;es dans un monde construit pour les hommes, aux homosexuels stigmatis&#233;s dans un monde h&#233;t&#233;rocentr&#233;, aux individus intersexu&#233;s, impensables dans un monde structur&#233; par la binaire diff&#233;rence des sexes, etc. Ce que Judith Butler nomme ici une &#171; vie vivable &#187;, c'est d'abord une existence devenue au moins en partie intelligible, c'est-&#224;-dire &#233;tant parvenue &#224; sortir de l'irr&#233;alit&#233; ; or, une telle vie n'est vivable qu'&#224; la condition d'avoir r&#233;ussi &#224; se construire soi-m&#234;me, c'est-&#224;-dire, qu'&#224; la condition d'&#234;tre parvenu &#224; &#233;merger en tant que sujet &#8211; m&#234;me si c'est ensuite pour d&#233;construire ce sujet. C'est &#224; partir de l&#224;, seulement, c'est-&#224;-dire de cette construction initiale, que l'affirmation de revendications pour son groupe d'appartenance (femmes, gays, trans, etc.) devient possible, mais c'est aussi &#224; partir de l&#224; que sont rendues possibles des pratiques de subversion des identit&#233;s. Comment, en effet, serait-il possible de parler de subversion des identit&#233;s, lorsque celles et/ou ceux qui en constitueraient le suppos&#233; fer de lance subiraient simplement l'effet des normes sociales, les condamnant &#224; une forme d'inexistence, d'irr&#233;alit&#233;. Les individus intersexu&#233;s ne peuvent contester l'ordre binaire de la diff&#233;rence des sexes qu'&#224; la condition de s'&#234;tre constitu&#233;s &#224; travers une certaine identit&#233;, et il se peut que cette construction en soit pass&#233;e par le choix effectif d'un sexe plut&#244;t qu'un autre &#8211; on doit soutenir alors que, m&#234;me en ayant subi cette intervention, en ayant donc objectivement obtemp&#233;r&#233; face &#224; la norme, qui demande qu'on se d&#233;finisse par un sexe ou l'autre, malgr&#233; cela, donc, cet individu sera plus apte, s'il en fait ensuite le choix, &#224; subvertir les normes que s'il n'avait pas r&#233;ussi &#224; rendre son existence r&#233;elle et/ou possible. Sans compter que cette op&#233;ration de transformation corporelle peut constituer en elle-m&#234;me une modalit&#233; sp&#233;cifique de subjectivation, bien davantage li&#233;e peut-&#234;tre alors &#224; un d&#233;sir qu'&#224; la moindre ob&#233;issance &#224; une norme. C'est donc dans le cas o&#249; la r&#233;alit&#233; qu'il/elle s'est construite serait d&#233;vast&#233;e par cette op&#233;ration, ou tout simplement parce que la question d'une telle intervention chirurgicale ne se pose pas pour lui/elle, que le maintien d'un corps intersexu&#233; constitue l'horizon possible d'une remise en question &#8211; qui soit donc ici &#233;galement &lt;i&gt;incorpor&#233;e&lt;/i&gt; - des normes relatives &#224; la diff&#233;rence des sexes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Retenons donc, dans ce qu'on vient d'&#233;tablir, que si le sexe n'est pas en capacit&#233; de d&#233;construire le genre, c'est que l'institution de l'&#233;tat civil ne constitue qu'une source seconde d'institution du sexe, d&#233;rivant d'une source pr&#233;-culturelle (et par l&#224; m&#234;me instituante), ordonnant le partage entre les sexes (au nombre de deux seulement), que l'&#233;tat civil se contente de reproduire. Dans ces conditions, en effet, le fondement d&#233;claratif de l'appartenance de sexe n'op&#232;re de d&#233;liaison qu'apparente entre sexe et corps, puisque cette fiction selon laquelle l'&#233;tat civil n'a pas &#224; conna&#238;tre la r&#233;alit&#233; effective des corps qu'il classifie ne demeure valide qu'aussi longtemps que cet &#233;tat civil n'est pas plac&#233; en contradiction avec la puissance instituante dont il d&#233;rive, et qui d&#233;cide par avance de ce qu'est une &#171; nature sexu&#233;e &#187;, ou un &#171; sexe naturel &#187;. Cette puissance d'institution, dont &lt;i&gt;d&#233;rive&lt;/i&gt;, seulement, l'&#233;tat civil, Judith Butler l'appelle donc &#171; genre &#187;, d&#233;signant alors cette puissance de production du sexe, dans le cadre d'un domaine pr&#233;-discursif, c'est-&#224;-dire, ant&#233;rieurement m&#234;me &#224; toute institutionnalisation de la diff&#233;rence des sexes. Cette conception de la production du sexe confirme bien alors le genre dans sa capacit&#233; &#224; d&#233;construire le sexe : c'est parce qu'on r&#233;ussira &#224; bouleverser certaines normes de l'organisation genr&#233;e de nos existences que l'on parviendra &#224; remettre en question la diff&#233;rence des sexes, et/ou la partition binaire des sexes, et/ou l'impossibilit&#233; d'un cumul des sexes, etc., c'est-&#224;-dire, la d&#233;finition m&#234;me du sexe. Dans ces conditions, l'&#233;pouvante des conservateurs en mati&#232;re de m&#339;urs &#224; l'&#233;gard de la cat&#233;gorie du genre prend consistance : &#224; cet ordre issu des partages de la raison, et qui serait garant d'une existence pr&#233;serv&#233;e de l'incoh&#233;rence, dont nous parle Pierre Legendre, Judith Butler oppose en effet la notion de &#171; vie vivable &#187;, autrement dit, d'une existence qui, pr&#233;cis&#233;ment, ne sort de l'irr&#233;alit&#233;, de l'incoh&#233;rence, qu'&#224; la condition d'&#233;carter le joug socialement construit des identit&#233;s contraignantes au sein desquelles on est somm&#233; de se d&#233;terminer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour conclure, on peut souligner que si la cat&#233;gorie du &#171; genre &#187; repr&#233;sente un danger possible pour des actions militantes relatives &#224; des revendications concernant l'orientation sexuelle et/ou la sexuation, c'est &#224; la condition que s'op&#232;re une substitution pure et simple de cette cat&#233;gorie &#224; celle de &#171; sexe &#187;. Dans ce cas, en effet, c'est le point d'ancrage rendant possible la lutte qui se d&#233;robe. Cependant, lorsqu'on cherche &#224; articuler politique et th&#233;orie, on comprend que l'id&#233;e m&#234;me de devoir choisir entre la cat&#233;gorie du sexe et celle du genre n'a gu&#232;re de sens, du moins d&#232;s qu'on &#233;carte la possible d&#233;finition du sexe sur des bases biologiques. Qu'il ait pu arriver que le mouvement &lt;i&gt;queer&lt;/i&gt; juge s&#233;v&#232;rement les transsexuel(le)s pour la confirmation des identit&#233;s sexu&#233;es que leur op&#233;ration aurait emport&#233;, c'est l&#224; une cons&#233;quence d'une vision &#224; l'emporte-pi&#232;ce, que la th&#233;orie &lt;i&gt;queer&lt;/i&gt; permet de contester, notamment &#224; travers la voix de Judith Butler. C'est qu'il faut distinguer entre les pratiques de transformation du corps, qui ne sont pas sans rapport avec des d&#233;sirs, multiples, inanticipables, et les discours que les transsexuel(le)s doivent tenir dans le cadre du protocole visant &#224; obtenir l'autorisation de changer de sexe, et par lesquels ils/elles doivent faire r&#233;f&#233;rence au &lt;i&gt;vrai&lt;/i&gt; sexe que l'intervention chirurgicale serait cens&#233;e leur donner. Opter pour les transgenres plut&#244;t que pour les transsexuel(le)s parce que les premiers seraient en conformit&#233; avec la th&#233;orie qui d&#233;connecte l'appartenance de sexe &#224; l'apparence corporelle, c'est consid&#233;rer les choses &#224; l'envers. Karl Popper eut un jour cette formule : &#171; Laissez mourir les th&#233;ories, pas les hommes ! &#187;. C'est bien le message qu'on pourrait adresser &#224; certains activistes &lt;i&gt;queer&lt;/i&gt; &#224; cette occasion : c'est la th&#233;orie sur laquelle ils s'appuient qui est &#224; reprendre, si, au nom de la d&#233;connexion entre sexe et corps, cette th&#233;orie aboutit &#224; condamner celui/celle qui transforme son corps du point de vue du sexe anatomique. En effet, au nom de quoi pourrait-on pr&#233;juger du sens de cette intervention chirurgicale, sauf &#224; attribuer soi-m&#234;me &#224; cette op&#233;ration le sens d'une simple &#171; r&#233;assignation de sexe &#187;, autrement dit en &#233;pousant soi-m&#234;me le discours propre au protocole juridico-psychiatro-juridique de changement de sexe &#8211; et donc en niant tout simplement l'exp&#233;rience v&#233;cue par un/une transsexuel(le) ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 Fran&#231;oise Collin, Ir&#232;ne Kaufer, &lt;i&gt;Parcours f&#233;ministe&lt;/i&gt;, Bruxelles, Labor, 2005, p.102.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 Id., p. 23.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 Christine Delphy, &lt;i&gt;L'ennemi principal&lt;/i&gt;&lt;i&gt;. 2. Penser le genre&lt;/i&gt;, Paris, Syllepse, 2001, p.26.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;, p.27.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 Marie-Blanche Tahon, &#171; Et si le sexe d&#233;construisait le genre ? &#187;, &lt;i&gt;in&lt;/i&gt; Collectif (Christiane Veauvy dir.), &lt;i&gt;Les femmes dans l'espace public. Itin&#233;raires fran&#231;ais et italiens,&lt;/i&gt; Paris, Editions de la Maison des Sciences de l'Homme / Le Fil d'Ariane, Universit&#233; Paris 8, 2002, p.152.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;., p.152-153.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;., p.153.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9 Pierre Legendre, &lt;i&gt;La 901e conclusion. Etude sur le th&#233;&#226;tre de la raison,&lt;/i&gt; Paris, Fayard, 1998, p.413.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10 Judith Butler, &lt;i&gt;Trouble dans le genre. Pour un f&#233;minisme de la subversion&lt;/i&gt;, Paris, La D&#233;couverte, 2005, p.69.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 11 Judith Butler, &lt;i&gt;D&#233;faire le genre&lt;/i&gt;, Paris, Editions Amsterdam, 2006, p.20.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12 &lt;i&gt;Id&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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