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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Le grand d&#233;go&#251;t culturel, dix ans apr&#232;s</title>
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		<dc:date>2017-09-12T09:39:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>


		<dc:subject>art</dc:subject>
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		<dc:subject>art contemporain</dc:subject>
		<dc:subject>culture</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;La traduction espagnole du livre d'Alain Brossat, Le grand d&#233;go&#251;t culturel, vient de para&#238;tre. La revue El Confidencial en a profit&#233; pour poser quelques questions &#224; l'auteur. L'occasion pour ce dernier de revenir sur quelques-unes des th&#232;ses avanc&#233;es voil&#224; presque dix ans, et de les confronter &#224; l'&#233;tat actuel du monde des arts et de la culture&#8230; &lt;br class='autobr' /&gt;
L'une des th&#232;ses principales du livre est que l'art se rapproche toujours un peu plus de ses anciens ennemis naturels, comme la mode ou le (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=63" rel="tag"&gt;art&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=77" rel="tag"&gt;mondialisation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=82" rel="tag"&gt;capitalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=84" rel="tag"&gt;art contemporain&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=94" rel="tag"&gt;culture&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La traduction espagnole du livre d'Alain Brossat, &lt;i&gt;Le grand d&#233;go&#251;t culturel&lt;/i&gt;, vient de para&#238;tre. &lt;br class='autobr' /&gt;
La revue &lt;a href=&#034;https://www.elconfidencial.com/cultura/2017-09-03/alain-brossat-hartazgo-cultural_1433867/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;El Confidencial&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; en a profit&#233; pour poser quelques questions &#224; l'auteur. L'occasion pour ce dernier de revenir sur quelques-unes des th&#232;ses avanc&#233;es voil&#224; presque dix ans, et de les confronter &#224; l'&#233;tat actuel du monde des arts et de la culture&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'une des th&#232;ses principales du livre est que l'art se rapproche toujours un peu plus de ses anciens ennemis naturels, comme la mode ou le marketing, et aussi qu'il partage avec eux une certaine logique de prostitution. La situation s'est-elle am&#233;lior&#233;e, ou a-t-elle empir&#233; depuis la premi&#232;re &#233;dition du livre, en 2008 ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que j'essaie de discerner dans ce livre (d&#233;j&#224; vieux d'une d&#233;cennie, comme le temps passe !), ce sont des tendances lourdes qui affectent le destin de l'art et de la culture, dans les soci&#233;t&#233;s du &#171; Premier monde &#187; et les soci&#233;t&#233;s occidentales en premier lieu &#8211; la convergence toujours plus marqu&#233;e non seulement entre les processus artistiques, les manifestations culturelles et le march&#233;, mais, plus pr&#233;cis&#233;ment entre art, culture et nouvelles formes capitalistes &#8211; je mentionnerai ici la mani&#232;re dont le devenir-marchandise de l'art et la marchandisation des formes culturelles surviennent d&#233;sormais de fa&#231;on croissante en amont de l'&#233;laboration et de la pr&#233;sentation des &#339;uvres, et non plus seulement dans la saisie par le march&#233; et la qu&#234;te du profit, des &#339;uvres et de leur pr&#233;sentation au public en amont de leur &#233;laboration ou de leur &lt;i&gt;reenactment&lt;/i&gt;. Ici, comme dans de nombreux domaines, Hollywood est un des laboratoires o&#249; s'&#233;laborent ces m&#233;canismes de pr&#233;emption et de pr&#233;-programmation du contenu et de la forme des &#339;uvres. Pour faire bref, et en caricaturant volontairement, je dirai que nous sommes entr&#233;s dans une &#233;poque o&#249; la &#171; cr&#233;ation artistique &#187;, la cr&#233;ation culturelle et l'&#233;tude de march&#233; ont scell&#233; un pacte. C'est bien &#233;vident quand on parle des Studios Disney ou de la fabrication des s&#233;ries t&#233;l&#233; br&#233;siliennes ou sud-cor&#233;ennes, mais je crois que, si l'on observe les choses d'un peu pr&#232;s, cet esprit de &#171; l'&#233;tude de march&#233; &#187; contamine profond&#233;ment et globalement la cr&#233;ation artistique et les pratiques culturelles aujourd'hui.&lt;br class='autobr' /&gt;
De plus en plus distinctement, vous voyez les jeunes (et moins jeunes) &#233;crivains anticiper sur ce qui se nommera par euph&#233;misme &#171; les go&#251;ts du public &#187; en se tentant de r&#233;pondre &#224; une &#171; demande &#187; suppos&#233;e, en scrutant l' &#171; horizon d'attente &#187; suppos&#233; &#8211; dont il se trouve qu'ils sont eux-m&#234;me format&#233;s par des puissances industrielles et des pouvoirs &#8211; &#233;dition, m&#233;dias, etc. Et donc, vous aurez ainsi, davantage que des modes, des &#171; cycles &#187; ou des &#171; p&#233;riodes &#187; qui ne correspondent en rien &#224; l' &#171; inspiration &#187; individuelle de tel ou tel &#233;crivain mais plut&#244;t &#224; son &lt;i&gt;aspiration&lt;/i&gt; par les logiques du march&#233;, ou, ce qui est la m&#234;me chose, &#224; la symbiose de son ambition de &#171; percer &#187; avec la conjoncture en mati&#232;re d'&#233;conomie de la lecture, des loisirs, de l'&lt;i&gt;entertainment&lt;/i&gt; par le livre : vous aurez ainsi des p&#233;riodes &#171; romans noirs &#187;, des p&#233;riodes &#171; romans historiques &#187; nouvelle mouture, dans lesquels le &#171; mentir-vrai &#187; (Aragon) s'immerge dans les archives et s'empare de la vie de personnages r&#233;els, etc. Selon toute probabilit&#233;, nous allons entrer maintenant dans le cycle du roman animalier renouvel&#233;, en tant qu'effet secondaire mercantile du d&#233;bat en cours tendant &#224; une compl&#232;te r&#233;&#233;valuation de l'entendement occidental de la relation entre humains et animaux...&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est le temps de &lt;i&gt;malins&lt;/i&gt; qui surfent sur l'esprit du temps, des opportunistes qui s'entendent &#224; anticiper sur ce qui fait consensus entre directeurs de collections et directeurs commerciaux dans les grosses structures d'&#233;dition, l'&#339;il constamment riv&#233; sur les prix litt&#233;raires et les t&#234;tes de gondole, le temps de ceux/celles dont le talent est de plaire et d'amuser plut&#244;t que d'inqui&#233;ter et d'assombrir &#8211; le temps o&#249; l'on gagne gros en traitant Barthes en farce plut&#244;t qu'en s'int&#233;ressant &#224; la port&#233;e critique de son &#339;uvre &#8211; &lt;i&gt;La septi&#232;me fonction du langage&lt;/i&gt; de Laurent Binet, traduit dans toutes les langues, incluant probablement, d&#233;j&#224;, le basque et le galicien. Ou alors, autre strat&#233;gie d'auto-marchandisation qui fait merveille, c'est le temps des lanceurs de bombes incendiaires factices, sur les plateaux de t&#233;l&#233;vision, des n&#233;o- et nano-c&#233;liniens &#224; la Houellebecq. Au milieu du XIX&#176; si&#232;cle, un critique alors connu, Nisard, s'&#233;tonnait de l'apparition de ce qu'il nommait, d&#233;j&#224;, la &#171; litt&#233;rature industrielle &#187; - on parlerait plut&#244;t aujourd'hui de &#171; litt&#233;rature de march&#233; &#187;, celle dont les cours s'&#233;tablissent et varient dans ces Bourses invisibles o&#249; officient les sp&#233;culateurs du monde de l'&#233;dition, des m&#233;dias, des coteries et de la finance tout court.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bref, nous sommes pris ici dans des logiques qui portent bien au del&#224; des effets de mode et dont on ne peut s'attendre &#224; ce qu'elles s'inversent par l'effet de la bonne volont&#233; de telle ou telle partie de ceux qui sont les agents/acteurs de ces processus. L'une de mes th&#232;ses principales, dans le livre, c'est que le destin de l'art est &#233;troitement li&#233; &#224; celui de la vie politique. Ce qui veut dire entre autres choses que, quand les logiques de l'&#233;mancipation sont aux abonn&#233;s absents, comme c'est le cas dans une soci&#233;t&#233; comme la mienne aujourd'hui, le processus de captation des pratiques artistiques et culturelles par les puissances mercantiles et, pire, en un sens, par l'esprit du capitalisme, ne peut que s'accentuer sans rel&#226;che. Tant de jeunes artistes, &#233;crivains, metteurs en sc&#232;ne de th&#233;&#226;tre, r&#233;alisateurs de films, etc. sont port&#233;s &#224; se couler dans le r&#244;le de l'&lt;i&gt;entrepreneur&lt;/i&gt; et &#224; rendre indissociable le d&#233;veloppement de leur &#339;uvre et celui de leur &lt;i&gt;carri&#232;re&lt;/i&gt; que l'on se dit qu'il faudrait vraiment un s&#233;isme politique ou historique de magnitude 9 pour qu'une bifurcation effective puisse intervenir ici.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un autre indice de ce processus de captation par l'esprit du capitalisme : ils ne parlent plus, lorsque les journalistes les interrogent ou font face au public, de leur &lt;i&gt;art&lt;/i&gt;, ils parlent de leur &lt;i&gt;travail&lt;/i&gt;. Ils se voient comme une sorte d'aristocratie artisane, plut&#244;t qu'ouvri&#232;re, &lt;i&gt;mobilis&#233;e&lt;/i&gt; sur leur front propre &#8211; le cin&#233;ma, la danse, le cirque, que sais-je ? C'est &#224; ce titre qu'ils d&#233;fendent farouchement leurs pr&#233;rogatives et leurs statuts, sur un mode absolument corporatif, comme &lt;i&gt;travailleurs de luxe&lt;/i&gt;, s'activant sur le front de la culture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Il se dit parfois que la culture devient quelque chose de secondaire lorsqu'on se trouve plong&#233; dans une crise &#233;conomique. Vous affirmez de votre c&#244;t&#233; que la culture nous &#171; absorbe &#187; et nous d&#233;finit davantage que nos vies professionnelles. Dans un autre passage du livre vous &#233;crivez que &#171; la culture est le territoire de la subversion pour cette raison que les &#233;lites savent qu'aucune r&#233;volution n'est jamais venue des arts &#187;. La culture peut-elle offrir une voie vers l'&#233;mancipation ? De quelle fa&#231;on ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mot &#171; &#233;mancipation &#187;, en fran&#231;ais du moins, est redoutablement &#233;quivoque : le ma&#238;tre &#171; &#233;mancipe &#187; son esclave ou bien alors les travailleurs luttent pour leur propre &#233;mancipation &#8211; ce n'est pas du tout le m&#234;me processus, ce ne sont pas les m&#234;mes enjeux subjectifs. Et donc, lorsqu'on pose la question classique - la culture peut-elle &#234;tre un moyen d'&#233;mancipation ? - qu'entend-on au juste par l&#224; ? Que plus on va &#171; se cultiver &#187; et plus, et mieux on sera &#233;mancip&#233; ? On per&#231;oit d'embl&#233;e le caract&#232;re intenable d'une telle position &#8211; ce ne sont pas les &#171; idiots cultiv&#233;s &#187; et m&#234;me tr&#232;s cultiv&#233;s qui manquent, dans nos soci&#233;t&#233;s, il suffit de feuilleter les pages &#171; culture &#187; de nos quotidiens et nos hebdos pour le v&#233;rifier... et que n'a-t-on r&#233;p&#233;t&#233; &lt;i&gt;ad nauseam&lt;/i&gt; que le peuple allemand, de haute tradition culturelle, &#171; le-peuple-le-plus-cultiv&#233;-d'Europe &#187; n'en avait pas moins succomb&#233;, &#224; l'heure fatidique, au charme du petit joueur de fl&#251;te autrichien... La question est donc, aussi bien dans sa g&#233;n&#233;ralit&#233; que dans l'acception m&#234;me d'une &#233;mancipation remise entre les mains d'une instance ou d'une sph&#232;re aussi plastique que &#171; la culture &#187;, mal pos&#233;e, flottante, trop g&#233;n&#233;rale.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si l'on continue &#224; penser, dans la tradition par exemple de l'Ecole de Francfort premi&#232;re mani&#232;re, que la politique ne se r&#233;duit pas &#224; la recherche des compromis &#171; raisonnables &#187; ou du consensus, que son horizon n'est pas tout entier satur&#233; par la lutte pour les droits de l'homme et la protection de l'humanit&#233; souffrante, mais qu'au contraire la lutte pour l'&#233;mancipation demeure une id&#233;e rectrice de l'action politique - alors ce qu'il s'agit de probl&#233;matiser est beaucoup plus sp&#233;cifique : comment nos d&#233;sirs d'&#233;mancipation et nos luttes soutenues par ce &lt;i&gt;conatus&lt;/i&gt; de l'&#233;mancipation (un proc&#232;s continu plut&#244;t qu'un illusoire &#171; but final &#187;) rencontrent-ils des &#339;uvres, des auteurs, des &#171; &#233;v&#233;nements &#187; situ&#233;s dans le milieu de l'art ou celui de la culture ?&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai insist&#233; dans mon livre sur le fait que les r&#233;gimes respectifs de &#171; subversion &#187; dans la vie proprement politique et la sph&#232;re culturelle &#233;taient radicalement h&#233;t&#233;rog&#232;nes &#8211; notre &#233;poque est celle d'un substitutisme permanent de la dite radicalit&#233; de telle ou telle &#339;uvre ou pratique culturelle &#224; la radicalit&#233; politique ; en effet, le prix de cette derni&#232;re est, lorsque ceux qui en sont les porteurs sont vaincus, infiniment &#233;lev&#233; &#8211; par contraste avec ces formes de radicalit&#233; culturelle all&#233;gu&#233;e qui, elle, rapportent gros, parfois, &#224; leurs auteurs. Mais ceci n'emp&#234;che nullement que toutes sortes d'&#233;tincelles puissent se produire, lorsqu'un d&#233;sir singulier d'&#233;mancipation (ou une &#233;nergie port&#233;e par ce d&#233;sir) rencontre une autre singularit&#233; &#8211; un film, un roman, un spectacle, une chanson ou un po&#232;me... A ce point de rencontre, peuvent se produire les choses les plus inattendues &#8211; des catalyses, des &#171; r&#233;actions en cha&#238;ne &#187;, des d&#233;parts de feu... Un d&#233;sir s'agence sur une &#339;uvre ou un motif saisi au vol sur une page et balise un trac&#233; durable. Je me dis parfois que ce qui d&#233;peuple le peuple aujourd'hui (le &#171; peuple qui manque &#187; de Deleuze), c'est moins le fait que les jeunes gens ne lisent pas Marx et L&#233;nine que l'absence, sur leur table de chevet, de &lt;i&gt;Billy Budd&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Le N&#232;gre du Narcisse&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Michael Kohlhaas&lt;/i&gt;... Les &#233;crans des smartphones ne sont pas la meilleure fen&#234;tre ouverte sur une pens&#233;e critique des conditions de l'h&#233;t&#233;ronomie et de l'autonomie, sur la dialectique de l'&#233;mancipation. La jeunesse ultra-connect&#233;e n'y rencontre, au mieux, que des id&#233;es maigres de ces motifs, incarn&#233;es par de pr&#233;tendus &#171; insoumis &#187; qui ne r&#234;vent que de les reconduire aux conditions de la politique parlementaire. Face &#224; ces involutions politiciennes, on est port&#233; &#224; se dire que ce n'est pas, bien s&#251;r, &#171; le livre &#187;, &#171; la culture &#187; qui peuvent encore leur ouvrir de salutaires lignes de fuite hors de l'esprit de servitude et de la b&#234;tise ambiants - mais bien &lt;i&gt;tel livre&lt;/i&gt;, tel &#171; signe &#187; &#233;mergeant du fatras de la culture s&#233;diment&#233;e et que leur adressera une page d'&#233;criture, une sc&#232;ne de films, un texte de chanson.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La culture occupe-t-elle selon vous une fonction particuli&#232;re dans le champ social et politique ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je regarde autour de moi, en cette p&#233;riode d'&#233;t&#233;, de vacances, et je suis frapp&#233; de constater &#224; quel point le motif g&#233;n&#233;ral de la culture fait d&#233;sormais partie int&#233;grante des dispositifs du gouvernement des vivants. Les vacances, c'est le temps o&#249; il faut que les gens soient &lt;i&gt;occup&#233;s&lt;/i&gt; sur le mode du divertissement, du loisir. L'&#233;largissement de l'assiette de ce qui se nomme d&#233;sormais &#171; culture &#187; va donc servir &#224; proposer &#224; la partie de la population qui est plac&#233;e sous les conditions de la &#171; vacance &#187; (dont le temps est &#171; vacant &#187;, c'est-&#224;-dire &#224; remplir) des modes d'occupation portant le label avantageux de &#171; la culture &#187;. C'est ainsi que &lt;i&gt;le Tour de France cycliste&lt;/i&gt; est, d&#233;sormais, une manifestation culturelle non moins que sportive. Je l'ai vu cette ann&#233;e drainer des centaines de camping-cars, &#224; l'occasion d'une &#233;tape de moyenne montagne qui lui faisait traverser le &#171; petit pays &#187; o&#249; je me r&#233;fugie en &#233;t&#233;. Les personnes d'&#226;ge m&#251;r et de conditions sociales variables qui participaient &#224; cette migration collective sur les traces de la caravane du Tour et des coureurs n'avaient &#233;videmment rien en commun avec les supporteurs dit &lt;i&gt;ultras&lt;/i&gt; de quelques grands clubs de football europ&#233;ens ; elles avaient en partage la &#171; culture du Tour &#187;, un m&#233;lange d'int&#233;r&#234;t pour des performances sportives, des paysages, un mode de migration vacanci&#232;re agr&#233;able, leur permettant de traverser toutes sortes de r&#233;gions, de faire des rencontres vari&#233;es au fil de leur p&#233;r&#233;grinations, de go&#251;ter les cuisines locales et les petits vins de pays... la gastronomie et le vin &#233;tant, eux aussi, devenus partie int&#233;grante de la vie (ou de la sph&#232;re) culturelle.&lt;br class='autobr' /&gt;
On voit bien par l&#224; que, plus que jamais, &#171; la culture &#187; dans son acception constamment &#233;tendue, a pour vocation premi&#232;re de susciter des rassemblements inoffensifs (du point de vue des &#233;lites gouvernantes) et d'occuper la population en produisant les r&#233;partitions convenables, en proposant &#224; chacun ou chaque cat&#233;gorie socio-culturelle son &#171; d&#251; &#187;, selon sa demande, son go&#251;t et ses inclinations. De ce point de vue, le processus d'&#233;galisation, c'est-&#224;-dire de mise en &#233;quivalence de toutes les formes et manifestations culturelles devient particuli&#232;rement visible pendant les mois d'&#233;t&#233; : le Tour de France ou l'organisation, &#224; l'occasion d'une f&#234;te de village, d'un d&#233;fil&#233; sur le th&#232;me des &#171; ann&#233;es 1960 &#187; (voitures, costumes et musiques d'&#233;poque) sont &#233;gaux et homog&#232;nes, en &#171; valeur culturelle &#187; aux plus prestigieux des festivals d'&#233;t&#233; de musique classique, sacr&#233;e, baroque, etc. La seule diff&#233;rence tient aux publics et aux modes de diffusion : &#224; France T&#233;l&#233;vision le Tour de France, &#224; France-Musique le festival d'Aix-en-Provence ou de La Chaise-Dieu... La culture est devenue une sorte de monnaie qui circule de main en main et &#233;tend sans rel&#226;che la sph&#232;re des &#233;changes en mati&#232;re d'occupation du temps non consacr&#233; au travail &#8211; une sph&#232;re qui, elle-m&#234;me, tend &#224; se r&#233;tracter, comme on le sait. La culture, selon cette acception &#233;tendue, c'est bien s&#251;r ce qui s'oppose &#224; l'oisivet&#233; suspecte, aux plaisirs vulgaires et &#224; l'abrutissement de la masse par la boisson ou les jeux d'argent... et encore : la France n'est-elle pas le pays de la &#171; culture de comptoir &#187;, et &#171; La Fran&#231;aise des jeux &#187; un monopole &#233;tatique... ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Vous faites mention d'un certain esprit de &#171; l'ann&#233;e de l'Alg&#233;rie &#187; en France, afin de d&#233;noncer l' &#171; effet anesth&#233;siant de l'art &#187;, bas&#233; sur le sentimentalisme et le r&#232;gne du consensus. Quels exemples r&#233;cents pourraient illustrer ce diagnostic ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'art contemporain qui circule sans se soucier des fronti&#232;res d'exposition en festival, dont les objets circule sur le march&#233;, se d&#233;placent d'un mus&#233;e &#224; l'autre, se vendent et s'&#233;changent sans fin est assur&#233;ment aux avant-postes des processus contemporains de la globalisation, il est le visage le plus cosmopolite et apatride du capitalisme contemporain. C'est un art de ce march&#233; globalis&#233; o&#249; l'on voit, tout &#224; coup, tel artiste chinois atteindre une cote vertigineuse &#224; Francfort ou New York. Pour cette raison, il sera &lt;i&gt;toujours plus facile&lt;/i&gt;, par les temps qui courent, d'obtenir des visas pour un groupe de danseurs nig&#233;rians invit&#233; &#224; l'occasion d'un &#171; festival des cultures du monde &#187; se tenant au mois d'ao&#251;t dans une sous-pr&#233;fecture fran&#231;aise que pour un groupe de doctorants angolais appel&#233;s &#224; pr&#233;senter leurs recherches &#224; l'occasion d'un colloque international se d&#233;roulant dans une grande universit&#233; fran&#231;aise.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'art contemporain incarne en ce sens la tendance la plus int&#233;gralement lib&#233;rale du capitalisme contemporain &#8211; que tout circule, s'&#233;change, se consomme sans rencontrer d'obstacles sur la surface lisse et liquide du globe ! Il s'oppose &#224; ce titre au n&#233;o-protectionnisme qui fait fureur dans d'autres secteurs de la production capitaliste &#8211; l'agriculture, entre autres &#8211; achetez des abricots &lt;i&gt;fran&#231;ais&lt;/i&gt; (et pas espagnols, car moins sucr&#233;s !), des &#339;ufs &lt;i&gt;fran&#231;ais&lt;/i&gt; (et pas belges, car contamin&#233;s par je ne sais quel produit toxique), des vins &lt;i&gt;fran&#231;ais&lt;/i&gt; (et pas australiens ou californiens, tous de go&#251;t monotone)... On voit s'affirmer une sorte d'exception de l'art contemporain qui l'&#233;tablit solidement dans la sph&#232;re globale, post-nationale et l'&#233;loigne en g&#233;n&#233;ral de ce n&#233;o-nationalisme, n&#233;o-patriotisme assez en vogue dans d'autres domaines.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette particularit&#233; d&#233;bouche sur une sorte de condition d'immunit&#233; chic que s'est amus&#233; &#224; tourner en d&#233;rision ce groupe d'artistes argentins d'inspiration post-soixantuitarde qui a mont&#233; nagu&#232;re le projet loufoque intitul&#233; &#171; La baleine est pleine &#187; - cela vous est sans doute familier. Le principe en &#233;tait qu'&#224; partir du moment o&#249; un bateau rempli de migrants ill&#233;gaux venus d'Afrique et se dirigeant vers un port d'Europe ou des Etats-Unis &#233;tait d&#233;fini comme partie prenante d'un &#171; projet d'art &#187;, o&#249; son odyss&#233;e &#233;tait qualifi&#233;e comme une sorte de performance, il devait non seulement &#233;chapper &#224; tous les r&#232;glements policiers mais rendre possibles les actions de sponsoring les plus d&#233;lirantes et m&#233;galomanes. Cette &#233;quipe de joyeux drilles a su faire un film hilarant de la relation des p&#233;rip&#233;ties de ce &#171; projet &#187; d&#233;lirant, conduit jusque dans ses cons&#233;quences les plus absurdes. L'id&#233;e de base &#233;tant que d&#232;s l'instant o&#249; une action litigieuse (hautement litigieuse en l'occurrence &#8211; le trafic de migrants clandestins !) porte le label de l'art, elle se situe dans une sph&#232;re qui la place hors d'atteinte de tous les r&#232;glements policiers de la terre...&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce film montre qu'&#233;videmment les choses ne sont pas aussi simples, mais la &#171; fable &#187; est claire &#8211; le nom de l'art et l'&#233;tablissement des pratiques dans la sph&#232;re culturelle cr&#233;ent aujourd'hui des conditions d'exception et ont valeur de sauf-conduit, l&#224; o&#249; une approche directement et explicitement politique de ces m&#234;mes pratiques auraient des d&#233;bouch&#233;s tout &#224; fait oppos&#233;s. Au bout du compte, cela signifie que d&#233;sormais, les seules conduites subversives qui seront tol&#233;r&#233;es (voire encourag&#233;es), seront celles qui se produiront sur le mode de la simulation parodique, dans le monde de la culture &#8211; au &#171; second degr&#233; &#187; culturel. C'est, dans cette sorte de Second Empire perp&#233;tuel qui est le r&#233;gime de la politique contemporaine, en Occident, r&#233;gime o&#249; s'agitent sur le devant de la sc&#232;ne clowns et parvenus, l'op&#233;rette d'Offenbach comme mode d'enchantement totalement factice d'un monde d&#233;prim&#233;, d'un r&#233;el &#233;vid&#233; &#8211; un monde o&#249; la r&#233;volution et le soul&#232;vement ou tout simplement la dissidence se rejouent en &#171; blague &#187; aussi futile que sinistre &#8211; &#171; Nuit debout &#187;, sur la Place de la R&#233;publique, comme cette &#171; performance &#187; destin&#233;e &#224; mettre en orbite quelques pl&#233;b&#233;iens, d'op&#233;rette justement, se destinant &#224; jouer les utilit&#233;s parlementaires sous l'habit de lumi&#232;re de la &#171; France insoumise &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; L'art devient le laboratoire du capitalisme liquide &#187;, &#233;crivez-vous. Cela rappelle la th&#232;se de&lt;/i&gt; The conquest of cool &lt;i&gt;de Thomas Frank, selon laquelle le monde de l'entreprise et la contre-culture partagent un certain nombre de motivations identiques. Approuvez-vous cette th&#232;se ? De quels autres auteurs vous sentez-vous proche ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'art est devenu un milieu de plus en plus liquide, au sens o&#249; Zygmunt Bauman parlait de capitalisme liquide. Ce qui a remplac&#233; le &#171; syst&#232;me des arts &#187; de jadis, c'est une sorte de continuum des flux artistiques o&#249; tous les seuils sont abaiss&#233;s et toutes les fronti&#232;res effrang&#233;es. Le cin&#233;ma, notamment dans ses grandes structures de production industrielle, a &#233;t&#233; l'un des principaux op&#233;rateurs de cette liqu&#233;faction. Il fait ses emplettes aussi bien dans la litt&#233;rature que le th&#233;&#226;tre (voire les journaux), il &#171; adapte &#187;, pille, remet en circuit, encha&#238;ne, s&#233;rialise sans discontinuer, le &lt;i&gt;reenactment&lt;/i&gt; est devenu l'un de ses gestes les plus automatiques, somnambuliques, et qui consiste, au fond, &#224; pousser son caddie dans les all&#233;es de toutes les pratiques artistiques que distinguait jadis la tradition et &#224; y empiler p&#234;le-m&#234;le tous les produits susceptibles d'alimenter ses cha&#238;nes de montage. Le cin&#233;ma est un intensificateur formidable de la liqu&#233;faction de l'art, un destructeur de hi&#233;rarchies, certes, ce qui pourrait &#234;tre pris en bonne part, mais aussi de tous les rep&#232;res de certitudes. Ceci a notamment pour effet de valider la pire des impostures &#8211; l'entretien concert&#233; de la confusion entre &#171; art populaire &#187; et produits courants des industries de la culture. C'est l&#224; que Nisard retrouve toute son actualit&#233; : Harry Potter, ce n'est pas de la litt&#233;rature &#171; populaire &#187; parmi les adolescents du monde entier, c'est de la litt&#233;rature industrielle destin&#233;e, en occupant aussi massivement le &#171; terrain &#187; de leur temps de lecture, de les d&#233;tourner d'autres livres, moins conformistes et b&#234;tifiants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Votre conclusion est que nous n'avons pas besoin d'un art &#171; fond&#233; sur de bonnes intentions &#187;, mais d'un art qui r&#233;v&#232;le &#171; la vacuit&#233; de la situation pr&#233;sente &#187;. Pouvez-vous donner quelques exemples ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un de mes amis cin&#233;astes, Jean-Gabriel P&#233;riot, dit que le propre du spectateur d'aujourd'hui est d'aller voir un film qu'il a toujours le sentiment d'avoir &#171; d&#233;j&#224; vu &#187; - quand bien m&#234;me celui-ci vient de sortir de la fabrique des blockbusters ou, aussi bien, de celle des films porteurs de la suppos&#233;e &#171; French touch &#187;. La plupart des spectateurs ne vont pas au cin&#233;ma pour &#234;tre surpris, inqui&#233;t&#233;s, d&#233;sorient&#233;s mais pour se baigner pour la &lt;i&gt;xi&#232;me&lt;/i&gt; fois dans le m&#234;me fleuve, pour jouir des conforts de la reprise &#8211; d'o&#249; le succ&#232;s des remakes, des suites et des s&#233;ries &#8211; &lt;i&gt;La plan&#232;te des singes&lt;/i&gt;, encore et encore, avec la star montante du moment. Ceci vaut pour tous les publics, incluant ceux qui sont en qu&#234;te, au cin&#233;ma, de messages critiques, contestataires, d'&#233;loges de la r&#233;volte, etc. C'est la raison pour laquelle je ne suis pas du tout un inconditionnel d'un cin&#233;ma r&#233;put&#233; militant, comme celui de Ken Loach, et pas davantage du cin&#233;ma &#171; &#224; th&#232;ses &#187; des fr&#232;res Dardenne ou de M. Hanecke. C'est que, quelles que soient les bonnes dispositions, les bonnes intentions dans lesquelles travaillent ces r&#233;alisateurs assur&#233;ment &#233;clair&#233;s, ils ne font jamais que r&#233;pondre aux attentes du public qui va voir leurs films &#8211; ils remplissent la commande avec scrupule et talent, ceci sans produire le moindre effet de d&#233;placement ou de d&#233;sorientation. Ils ne &#171; changent pas les termes de la conversation &#187;, comme le dirait le penseur d&#233;colonial Walter Mignolo ; Ken Loach raffermit les militants dans leur conviction que le capitalisme ultra-lib&#233;ral est, comme dirait Fidel, une multicochonnerie, les Dardenne et Hanecke dans la certitude que le c&#339;ur de l'humain est un puits de t&#233;n&#232;bres. Ils ne font jamais que boucler la boucle des certitudes partag&#233;es par ces publics respectifs et, en ce sens, la fonction dite critique du cin&#233;ma se trouve enferm&#233;e dans l'espace de la r&#233;assertion. Si vous voulez trouver un cin&#233;ma qui vous fait tomber &#224; la renverse et vous pousse &#224; reformuler les termes de la &#171; conversation &#187; sur le pr&#233;sent et l'actualit&#233;, il vous faut aller chercher ailleurs, plus loin, dans les angles morts du &#171; march&#233; &#187;, du c&#244;t&#233; de cin&#233;astes comme l'Alg&#233;rien Tariq Teguia, l'Ha&#239;tien Raoul Peck, le Palestinien Rael Andoni. Ce qui tue le cin&#233;ma dit d'auteur, c'est la relation &#171; tautologique &#187; qui s'&#233;tablit entre le public et un Woody Allen qui ne cesse de faire du Woody Allen, un Almodovar qui fait du Almodovar, etc. Ce type de cin&#233;ma emport&#233; dans la spirale de la r&#233;p&#233;tition et du b&#233;gaiement, s'il montre en fin de compte le &#171; vide de la situation pr&#233;sente &#187;, le fait d'une mani&#232;re tout &#224; fait involontaire et en s'exposant lui-m&#234;me comme cadavre - non pas exquis mais luxueux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Que pensez-vous de l'&#233;tat actuel de l'art en France et en Europe ? Sommes-nous encore pris dans la logique de prostitution ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r et heureusement, il y a toujours des gens, jeunes et moins jeunes, qui ne gardent pas les deux pieds dans le m&#234;me sabot et qui continuent &#224; chercher, &#224; exp&#233;rimenter, dans les pratiques artistiques, de nouvelles fa&#231;ons de dire et de faire. Le probl&#232;me est &#233;videmment que l'&#233;poque est tout sauf propice &#224; ces d&#233;marches, souvent asc&#233;tiques, et qu'au temps des &lt;i&gt;gros malins&lt;/i&gt;, les vrais exp&#233;rimentateurs et les imaginatifs sont souvent condamn&#233;s &#224; l'isolement, la solitude, la marginalit&#233;, la pauvret&#233;. C'est &#231;a l'esprit du n&#233;o-Second empire, ce temps du m&#233;pris imposant ses conditions &#224; ceux qui ne brossent pas le public, les d&#233;cideurs et les financiers dans le sens du poil. Ceux qui ne d&#238;nent pas en ville.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je parlais plus haut de Jean-Gabriel P&#233;riot : ce mardi 15 ao&#251;t, en pleines vacances, donc, va sortir dans quelques salles choisies son dernier film, &lt;i&gt;Lumi&#232;re d'&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, une histoire habit&#233;e par les fant&#244;mes de la destruction atomique de Hiroshima. A l'heure o&#249; Trump brandit en direction de la Cor&#233;e du Nord la menace d'une guerre nucl&#233;aire, ce film d'une extr&#234;me finesse, ou pr&#233;cision, je ne sais comment dire, trouve une singuli&#232;re actualit&#233;... Mais qui ira faire le rapprochement, et qui saura rendre hommage, &#224; l'occasion de la sortie de ce &#171; petit &#187;, forc&#233;ment &#171; petit &#187; film &#224; cette facult&#233; myst&#233;rieuse qu'a le cin&#233;ma d'exposer telle imposture du pr&#233;sent ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(14/08/2017)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Catastrophe, progr&#232;s et technique chez Walter Benjamin</title>
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		<dc:date>2017-08-13T09:36:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Naze</dc:creator>


		<dc:subject>histoire</dc:subject>
		<dc:subject>art</dc:subject>
		<dc:subject>nature</dc:subject>
		<dc:subject>&#233;tat d'exception</dc:subject>

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&lt;p&gt;R&#233;fl&#233;chir &#224; ce que recouvre la notion de catastrophe, en l'occurrence &#224; l'occasion de la rencontre entre le vingti&#232;me anniversaire de l'accident nucl&#233;aire de Tchernobyl et l'actualit&#233; des accidents en cha&#238;ne de Fukushima au Japon, cela justifie sans peine un d&#233;tour possible par la pens&#233;e benjaminienne de la catastrophe. En effet, la question de la catastrophe, chez Benjamin, appara&#238;t li&#233;e de fa&#231;on inextricable &#224; celle de progr&#232;s, comme &#224; celle de technique, autant de notions d&#233;limitant un (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=19" rel="directory"&gt;Portraits philosophiques&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=35" rel="tag"&gt;histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=63" rel="tag"&gt;art&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=64" rel="tag"&gt;nature&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=65" rel="tag"&gt;&#233;tat d'exception&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;R&#233;fl&#233;chir &#224; ce que recouvre la notion de catastrophe, en l'occurrence &#224; l'occasion de la rencontre entre le vingti&#232;me anniversaire de l'accident nucl&#233;aire de Tchernobyl et l'actualit&#233; des accidents en cha&#238;ne de Fukushima au Japon, cela justifie sans peine un d&#233;tour possible par la pens&#233;e benjaminienne de la catastrophe. En effet, la question de la catastrophe, chez Benjamin, appara&#238;t li&#233;e de fa&#231;on inextricable &#224; celle de progr&#232;s, comme &#224; celle de technique, autant de notions d&#233;limitant un cadre de r&#233;flexion effectivement en prise avec ces catastrophes nucl&#233;aires r&#233;centes. Et comme si souvent chez Benjamin, les choses sont loin d'&#234;tre simples &#8211; elles sont au moins doubles -, et la cha&#238;ne de signifiants indiqu&#233;e ne doit aucunement nous amener &#224; &#233;tablir un encha&#238;nement, qui nous conduirait directement du progr&#232;s technique &#224; la catastrophe, tant il est vrai que Benjamin se situe aux antipodes d'un discours technophobe.&lt;br class='autobr' /&gt; C'est au fond la notion m&#234;me de catastrophe qui demande &#224; &#234;tre interrog&#233;e chez lui, puisque s'il lui attribue bien le sens de d&#233;sastre, de malheur, selon le sens grec de kat&#224; (vers le bas), en revanche, si la &#171; tournure &#187;, &#171; l'issue &#187;, d&#233;sign&#233;e par le vocable grec stroph&#233;, renvoie bien &#224; la destruction, &#224; la ruine, elle contient cependant aussi l'id&#233;e d'un &#233;v&#233;nement dont la soudainet&#233; bouleverse le cours des choses. Par cons&#233;quent, si la catastrophe est bien d&#233;sastre, elle contient pourtant en elle une dimension qui pourrait bien conduire au sauvetage, &#224; condition de bouleverser le cours ordinaire des choses. Autrement dit, chez Benjamin, la catastrophe serait dans le fait que les choses continuent comme &#224; l'ordinaire, ce qu'il indique tr&#232;s nettement : &#171; Que &#8220;les choses continuent comme avant&#8221; : voil&#224; la catastrophe &#187; . Dans ces conditions, la catastrophe cesserait d'&#234;tre cette &#233;ventualit&#233; mena&#231;ante que l'avenir nous r&#233;serverait possiblement, pour devenir ce qui constitue notre situation actuelle &#8211; ce que Benjamin soutient en citant Strinberg : &#171; l'enfer n'est pas quelque chose qui nous attend, mais la vie que nous menons ici &#187; . C'est dans cette optique qu'il faudra reprendre la question de la technique, en ceci que si elle peut co&#239;ncider avec la catastrophe, ce ne serait peut-&#234;tre pas sous la forme de d&#233;sastres &#224; venir, dont elle serait grosse, mais d'un d&#233;sastre d&#233;j&#224; advenu, &#224; l'encontre duquel il s'agirait de produire un bouleversement, susceptible de d&#233;lier technique et catastrophe, au point d'op&#233;rer un nouage entre technique et bonheur. C'est donc la technique elle-m&#234;me qui s'av&#232;rerait &#234;tre double dans ces conditions, &#224; la fois &#171; poison &#187; et &#171; rem&#232;de &#187;, tel le pharmakon grec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Commen&#231;ons donc par clarifier le lien qu'effectuait Benjamin entre progr&#232;s et catastrophe, pour mieux saisir en quoi la fa&#231;on de rompre avec le progr&#232;s &#224; laquelle il travaille emprunte quelque chose &#224; la structure temporelle de la catastrophe, telle qu'on l'entend d'ordinaire.&lt;br class='autobr' /&gt; On se souvient de la neuvi&#232;me th&#232;se sur l'histoire, &#233;voquant le tableau de Klee &#171; Angelus Novus &#187;, avec cette image de l'ange au regard tourn&#233; vers le pass&#233; : &#171; L&#224; o&#249; nous appara&#238;t une cha&#238;ne d'&#233;v&#233;nements, il ne voit, lui, qu'une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les pr&#233;cipite &#224; ses pieds &#187; ; cet ange aimerait s'attarder et r&#233;veiller les morts, mais une temp&#234;te souffle, du paradis, et le pousse irr&#233;sistiblement vers l'avenir &#8211; &#171; [c]ette temp&#234;te est ce que nous appelons le progr&#232;s &#187; . Benjamin affirme bien ici que le progr&#232;s est en lui-m&#234;me catastrophe, ce qu'il faut comprendre &#224; travers l'id&#233;e qu'il ne constitue pas seulement une vision erron&#233;e de l'histoire, mais aussi, ind&#233;fectiblement, une force qui, repoussant l'ange vers l'avenir, le condamne &#224; l'impuissance : le progr&#232;s, par cons&#233;quent, loin d'&#234;tre ce en quoi les exploit&#233;s auraient &#224; placer leur espoir, est bien plut&#244;t ce qui confirme sans cesse le triomphe des ma&#238;tres, leur m&#233;pris pour le pass&#233; en souffrance. C'est le sch&#233;ma m&#234;me de &#171; l'histoire des vainqueurs &#187; qu'il dessine ainsi, la marche in&#233;luctable du progr&#232;s pi&#233;tinant sans fin l'ensemble des possibles non actualis&#233;s &#8211; et cette histoire, cette mani&#232;re de transmettre les ph&#233;nom&#232;nes serait elle-m&#234;me catastrophe pour Benjamin, en ce qu'en les c&#233;l&#233;brant comme &#171; patrimoine &#187;, elle emp&#234;che leur sauvetage, qui n&#233;cessiterait de mettre en &#233;vidence leur &#171; f&#234;lure &#187; . Autrement dit, cette monumentalisation des &#233;v&#233;nements du pass&#233; emp&#234;che que puisse appara&#238;tre quelque chose comme une faille, en laquelle des possibles non actualis&#233;s pourraient se donner &#224; entendre, et par cons&#233;quent, c'est la dimension inaccomplie de tout &#233;v&#233;nement qui dispara&#238;t ainsi in&#233;vitablement. C'est donc pour rendre justice au pass&#233; en souffrance que Benjamin en appelle &#224; prendre en compte cette &#171; pr&#233;tention &#187; que le pass&#233; fait valoir aupr&#232;s de nous . Pour ce faire, il s'agirait d'interrompre le cours de l'histoire, c'est-&#224;-dire d'interrompre la catastrophe elle-m&#234;me, et cette action, Benjamin la d&#233;signe comme une interruption de &#171; l'&#233;tat d'exception &#187; : &#171; [l]a tradition des opprim&#233;s nous enseigne que &#8220;l'&#233;tat d'exception&#8221; dans lequel nous vivons est la r&#232;gle &#187; . Si &#171; l'&#233;tat d'exception &#187; appara&#238;t &#224; Benjamin comme l'ordinaire de l'histoire, c'est parce que c'est la catastrophe elle-m&#234;me qui lui semble rien moins qu'exceptionnelle. Par cons&#233;quent, la t&#226;che de l'historien mat&#233;rialiste, qui est aussi celle des opprim&#233;s, consisterait &#224; &#171; instaurer le v&#233;ritable &#233;tat d'exception &#187; , c'est-&#224;-dire &#224; interrompre la continuit&#233; historique (l&#224; est l'instauration de l'exception), quand sa poursuite est perp&#233;tuation de &#171; l'&#233;tat d'exception &#187; propre au pouvoir, sous le joug duquel souffrent les opprim&#233;s. C'est donc le temps vide et homog&#232;ne dans lequel se perp&#233;tue la catastrophe qu'il s'agirait d'interrompre, en provoquant un v&#233;ritable &#233;tat d'exception &#8211; l'exception &#233;tant devenue la r&#232;gle, la catastrophe, l'ordinaire, l'interruption &#224; laquelle en appelle Benjamin r&#233;introduit bien quelque chose de la temporalit&#233; propre &#224; la catastrophe, classiquement entendue. Le bouleversement du cours des choses auquel il est ici fait appel permet bien qu'on nomme cette interruption &#171; la v&#233;ritable catastrophe &#187;. L&#224; est la dualit&#233; benjaminienne quant &#224; la notion de catastrophe, qu'il fallait &#233;tablir avant de pouvoir aller plus loin, et d'envisager le rapport entre catastrophe et technique.&lt;br class='autobr' /&gt; Dans le cadre des th&#232;ses sur l'histoire, Benjamin insiste bien sur le fait que la notion de progr&#232;s constitue un alli&#233; du fascisme triomphant des ann&#233;es trente, &#224; la fois parce que la conception de l'histoire selon ce prisme incite &#224; ne voir dans le fascisme qu'une forme historique aberrante (et donc &#224; ne pas prendre au s&#233;rieux le fascisme, donc &#224; mal le combattre), mais aussi parce que la conception fasciste de la technique ne peut pas &#234;tre valablement combattue par la social-d&#233;mocratie, tout simplement parce qu'elle partage largement les pr&#233;misses de cette pens&#233;e fasciste de la technique. Ce point est essentiel, parce qu'il permet d'envisager un v&#233;ritable progr&#232;s technique (selon Benjamin) et un progr&#232;s technique seulement apparent, qui constituerait en fait une forme de r&#233;gression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est en effet dans le cadre d'une critique de la conception social-d&#233;mocrate du travail que Benjamin nous livre ce qu'il consid&#232;re constituer le fond de la conception social-d&#233;mocrate de la technique &#8211; et l'absence d'&#233;cart entre cette conception et celle qu'en forme le fascisme permet de saisir quelque chose de la continuit&#233; ininterrompue de la catastrophe, dont on parlait. Sous ce rapport, le fascisme ne ferait pas exception, mais s'inscrirait dans le cadre de la conception ordinaire de la technique, et c'est donc Benjamin qui en appellerait &#224; un &#233;tat d'exception, consistant, en l'esp&#232;ce, &#224; modifier radicalement le rapport entre la technique et la nature. C'est dans ce sens qu'on peut comprendre en quoi Benjamin s'oppose farouchement au progr&#232;s, tout en croyant au progr&#232;s technique &#8211; c'est que ce qu'il consid&#232;re comme un v&#233;ritable progr&#232;s technique s'enracine dans une pens&#233;e du v&#233;ritable &#233;tat d'exception, c'est-&#224;-dire dans une pens&#233;e &#224; l'abri de la croyance en une histoire comme marche progressive in&#233;luctable &#224; l'int&#233;rieur d'un temps vide et homog&#232;ne. Voyons cela de plus pr&#232;s.&lt;br class='autobr' /&gt; C'est dans le cadre de la onzi&#232;me th&#232;se sur l'histoire que Benjamin &#233;voque le &#171; conformisme &#187; propre au mouvement social-d&#233;mocrate, et qui consiste essentiellement &#224; &#171; nager dans le sens du courant &#187;, dont la &#171; pente &#187; serait fournie par &#171; le d&#233;veloppement de la technique &#187; - la conception social-d&#233;mocrate du travail en d&#233;coulerait, qui fait du &#171; travail industriel &#187; en tant que tel &#171; un acte politique &#187;, sous le seul pr&#233;texte qu'il s'inscrirait &#171; dans le cours du progr&#232;s technique &#187; . Exacerb&#233;e chez un Josef Dietzgen, cette tendance en vient &#224; faire du travail &#171; le Messie des temps modernes &#187; . La critique benjaminienne de cette conception est capitale pour le lien qu'elle &#233;tablit entre conceptions social-d&#233;mocrate et fasciste de la technique : &#171; Cette conception du travail, caract&#233;ristique d'un marxisme vulgaire, ne prend gu&#232;re la peine de se demander en quoi les biens produits profitent aux travailleurs eux-m&#234;mes, tant qu'ils ne peuvent en disposer. Elle n'envisage que les progr&#232;s de la ma&#238;trise sur la nature, non les r&#233;gressions de la soci&#233;t&#233;. Elle pr&#233;sente d&#233;j&#224; les traits technocratiques qu'on rencontrera plus tard dans le fascisme. Notamment une approche de la nature qui rompt sinistrement avec les utopies socialistes d'avant 1848 &#187; . Ainsi, la conception social-d&#233;mocrate de la technique est apparent&#233;e aux conceptions fascistes par ce trait commun, qui consiste &#224; n'envisager de progr&#232;s techniques que sous l'angle d'une ma&#238;trise croissante de la nature &#8211; pour les sociaux-d&#233;mocrates, l'exploitation de la nature par les hommes est oppos&#233;e &#224; l'exploitation des travailleurs, comme si les deux ne pouvaient aller de pair. On sait que Benjamin distinguait entre une &#171; premi&#232;re technique &#187; (visant &#224; une ma&#238;trise des forces naturelles) et une &#171; seconde technique &#187; (&#171; exige[ant] que les forces sociales &#233;l&#233;mentaires soient subjugu&#233;es pour que puisse s'&#233;tablir un jeu harmonien entre les forces naturelles et l'homme &#187; ), mais soit qu'il envisage que cette technique, par son aspect imitatif, notamment dans l'art, parach&#232;ve la nature , soit qu'il consid&#232;re, dans le cas de la seconde technique, que celle-ci doit se placer, en en passant aussi par l'art, au service d'une &#171; innervation humaine &#187; , dans les deux cas, la technique se r&#233;v&#232;le capable d'un rapport &#224; la nature qui ne soit pas de simple ma&#238;trise et d'exploitation. Dans un texte plus ancien, de 1930, consacr&#233; aux &#171; Th&#233;ories du fascisme allemand &#187;, Benjamin va m&#234;me jusqu'&#224; &#233;crire que &#171; [la technique] &#233;tait [&#8230;] la force qui aurait pu faire acc&#233;der la nature au langage &#187;, quand au lieu de cela, &#171; elle modela [&#8230;] le visage apocalyptique de la nature, la r&#233;duisit au silence &#187; . Par cons&#233;quent, la technique pr&#233;senterait elle-m&#234;me un double visage, celui d'une puissance de destruction de la nature et des hommes, comme celui d'une puissance d'accouchement de la nature, ou du moins d'une puissance capable de participer &#224; l'av&#232;nement d'un rapport &#171; harmonien &#187; entre les hommes et la nature. Le texte de Benjamin de 1916, sur le langage, insistait bien sur le fait que si les choses avaient leur langage, la nature, elle, &#233;tait r&#233;duite au silence depuis la chute hors de la langue bab&#233;lienne, ou plus exactement qu'une oreille attentive ne pourrait rien entendre de plus que la plainte de la nature &#8211; &#171; C'est parce qu'elle est muette que la nature est en deuil &#187; . Sous ce rapport, la technique est investie d'une immense puissance r&#233;demptrice, susceptible d'arracher la nature &#224; sa tristesse, li&#233;e cependant &#224; un danger extr&#234;me consistant &#224; blesser mortellement cette nature &#8211; c'est l&#224; qu'appara&#238;t la double face de la technique chez Benjamin, sa dimension de pharmakon, susceptible &#224; la fois de sauver comme de tuer. Et Benjamin va m&#234;me jusqu'&#224; consid&#233;rer qu'il y aurait une proximit&#233; entre la chance de salut et le risque de destruction ultime, comme Heidegger pourra reprendre la formule h&#244;lderlinienne rapprochant le &#171; p&#233;ril &#187; et &#171; ce qui sauve &#187;, puisque dans ce texte de 1930 d&#233;j&#224; cit&#233;, sur le fascisme allemand, Benjamin &#233;crit : &#171; La guerre [&#8230;] n'est en r&#233;alit&#233; rien d'autre que ceci : l'unique, l'effrayante et derni&#232;re chance que nous ayons de corriger l'incapacit&#233; des peuples &#224; ordonner leurs rapports mutuels conform&#233;ment &#224; la relation qu'ils instaurent, par la technique, avec la nature &#187; . On retrouve ici, &#224; travers cette notion de correction &#224; apporter, l'id&#233;e d'une modification utile du cours des choses, pour sortir de la catastrophe : l'exception, ce n'est donc pas la catastrophe, puisqu'elle est continue (ici sous les formes variables des fonctions qu'on attribue &#224; la technique, des sociaux-d&#233;mocrates aux fascistes), mais l'interruption de cette catastrophe (consistant en l'occurrence &#224; renverser le rapport entre la technique et la nature, au point de faire de la premi&#232;re un alli&#233; de la seconde). &lt;br class='autobr' /&gt; Il nous reste &#224; pr&#233;sent &#224; approcher de plus pr&#232;s la catastrophe lorsqu'elle porte le nom de fascisme, et qu'elle s'enracine dans une conception mythifi&#233;e de la technique, de fa&#231;on &#224; pouvoir juger de ce que notre &#233;poque partage encore, fondamentalement, avec de telles repr&#233;sentations, m&#234;me si l'on n'en passe plus aujourd'hui par un &#233;loge de la guerre pour la guerre comme topos valant comme f&#233;tichisation de la technique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le fait que Benjamin consid&#232;re que le r&#233;demption de la nature en passe par un certain usage de la technique montre bien qu'il n'entretient aucune id&#233;e de restauration d'un ordre pr&#233;-technique, d'une situation ant&#233;-bab&#233;lienne, puisque le langage que la technique pourrait lui procurer est n&#233;cessairement un langage appareill&#233;, et non pas celui d'une nature vierge. Ce n'est donc pas la technique en tant que telle qui fait violence &#224; la nature, mais un certain rapport &#224; la nature, m&#233;diatis&#233; par la technique, et qui vise &#224; une ma&#238;trise pure et simple de cette nature. Pour Benjamin, donc, ce n'est pas au moyen d'un pas en arri&#232;re qu'on pourra conduire la technique &#224; servir les fins &#233;mancipatrices de l'humanit&#233;, mais en l'orientant de fa&#231;on diff&#233;rente, c'est-&#224;-dire de fa&#231;on qu'elle n'entre plus en conflit avec la nature elle-m&#234;me ; ce qu'il explique notamment en r&#233;f&#233;rence au cin&#233;ma : &#171; les appareils sur le plateau de tournage, ont p&#233;n&#233;tr&#233; si profond&#233;ment la r&#233;alit&#233; elle-m&#234;me que, pour la d&#233;pouiller de ce corps &#233;tranger que constituent en elle les appareils, il faut recourir &#224; un ensemble de proc&#233;d&#233;s techniques particuliers [&#8230;] &#187; . La sortie de la catastrophe, donc, en son versant technique, ne sera pas obtenue en dehors d'un recours &#224; la technique elle-m&#234;me &#8211; selon l'orientation qu'on lui conf&#232;re, donc, la technique peut bien &#234;tre poison ou rem&#232;de. Ce n'est donc pas le fait que le fascisme en appelle &#224; un usage de la technique qui est ici en cause, mais sa f&#233;tichisation, au point de viser &#224; une esth&#233;tisation de la guerre, devenant alors spectacle propre &#224; une conception de l'art pour l'art, dans le sens o&#249; &#171; le fascisme [&#8230;], de l'aveu m&#234;me de Marinetti, attend de la guerre la satisfaction artistique d'une perception sensible modifi&#233;e par la technique &#187; .&lt;br class='autobr' /&gt; Le texte de Benjamin, de 1930, insiste bien, en effet, sur le fait que J&#252;nger et ses semblables n'ont de cesse de constituer la technique en opposition &#224; la nature, dans la logique de la &#171; mobilisation totale &#187; . En fait, l'illusion fasciste, selon Benjamin, d&#233;riverait d'un rapport non dialectique &#224; la technique : les fascistes attendraient de la technique qu'elle leur fournisse &#171; la cl&#233; mystique permettant de r&#233;soudre imm&#233;diatement le myst&#232;re d'une nature comprise sur le mode id&#233;aliste &#187;, quand il s'agirait &#171; d'utiliser et d'&#233;claircir ce myst&#232;re par le d&#233;tour d'une organisation humaine &#187; . Or, ce d&#233;tour est celui par lequel Benjamin propose de m&#233;tamorphoser la guerre en une guerre civile, refusant ainsi de &#171; voir dans la prochaine guerre un surgissement magique &#187; et y d&#233;couvrant bien plut&#244;t &#171; l'image de la r&#233;alit&#233; quotidienne &#187; (donc, la r&#233;alit&#233; quotidienne comme catastrophe), r&#233;clamant la m&#233;tamorphose de cette guerre en guerre civile . De cette fa&#231;on, on comprend pourquoi une &#171; soci&#233;t&#233; bourgeoise &#187; se doit, selon Benjamin, d'&#233;loigner la technique de &#171; la sph&#232;re dite spirituelle &#187;, afin d' &#171; emp&#234;cher aussi r&#233;solument que possible la pens&#233;e technique de participer &#224; l'organisation sociale &#187; . C'est d'ailleurs en ne m&#234;lant pas une pens&#233;e technique aux questions d'organisation sociale que J&#252;nger se situe bel et bien du c&#244;t&#233; d'une &#171; mystique de la guerre &#187; , consid&#233;rant en effet que le si&#232;cle en lequel on se situe, les armes avec lesquelles on combat, tout cela, donc, n'est que secondaire. En cela, Benjamin consid&#232;re que les positions fascistes sont tout simplement p&#233;rim&#233;es, puisqu'elles aboutissent &#224; &#233;tablir en embl&#232;mes supr&#234;mes de l'h&#233;ro&#239;sme, et en formes de &#171; la plus haute r&#233;v&#233;lation de l'existence &#187; cela m&#234;me qui rend presque impossible l'h&#233;ro&#239;sme, en le conduisant &#224; se diluer dans la figure (sportive) du record, propre &#224; une &#171; guerre de mat&#233;riel &#187; . On aboutit ainsi &#224; une &#171; glorification de la guerre &#187; qui, &#224; travers son esth&#233;tisation, tend &#224; se constituer en &#171; une transposition d&#233;brid&#233;e des th&#232;ses de l'art pour l'art au domaine de la guerre &#187; . Au fond, en ne s'interrogeant pas sur les conditions mat&#233;rielles et historiques conditionnant un conflit, les th&#233;ories fascistes de la guerre en viennent &#224; ne pas penser les rapports entre une &#171; guerre cultuelle &#187; (rebaptis&#233;e &#171; guerre &#233;ternelle &#187;) et une &#171; guerre technique &#187; (la &#171; derni&#232;re guerre &#187;) , au point que ce qui devient impossible, c'est cette m&#233;tamorphose de la technique, &#224; travers sa r&#233;appropriation humaine, laquelle suppose qu'on rompe avec toute la magie encore susceptible de s'attacher &#224; la technique. Sans cette r&#233;appropriation humaine de la technique, il devenait in&#233;vitable que les d&#233;cha&#238;nements de cette technique en viennent &#224; r&#233;duire la nature au silence, puisqu'au fond, &#224; travers sa mise en &#339;uvre &#224; outrance dans le cadre de la guerre, la technique avait cherch&#233; &#224; &#171; reproduire les traits h&#233;ro&#239;ques de l'id&#233;alisme allemand &#187;, quand en fait elle n'en avait reproduit que les traits &#171; hippocratiques &#187;, ceux de la mort . En cela, l'usage de la technique (ou plut&#244;t le recours aveugle &#224; la technique) se serait r&#233;v&#233;l&#233; contre-nature : la technique aurait r&#233;duit la nature au silence, quand elle avait la puissance de faire acc&#233;der la nature au langage ; elle aurait abouti &#224; une pure et simple exploitation de la nature, quand elle avait la puissance de &#171; l'accoucher des cr&#233;ations virtuelles qui sommeillent en son sein &#187; . &lt;br class='autobr' /&gt; La guerre qui se profile, nous dit Benjamin, serait notre derni&#232;re chance pour que les peuples organisent leurs rapports mutuels conform&#233;ment aux rapports instaur&#233;s vis-&#224;-vis de la nature, c'est-&#224;-dire, dans son id&#233;e, conform&#233;ment &#224; ce qu'un usage &#233;mancipateur de la technique r&#233;clame, et qui n'est pr&#233;cis&#233;ment pas de pure et simple exploitation. De cette fa&#231;on, Benjamin nous engage &#224; voir dans la technique, au lieu d'un &#171; f&#233;tiche du d&#233;clin &#187; une &#171; cl&#233; du bonheur &#187; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour conclure, on peut donc bien dire qu'il y a possibilit&#233; d'un progr&#232;s technique, pour Benjamin, mais que celui-ci ne peut absolument pas &#234;tre r&#233;duit &#224; un constat objectif, par lequel on enregistrerait simplement la fa&#231;on dont les am&#233;liorations techniques se succ&#232;deraient les unes les autres, de fa&#231;on cumulative. On ne peut parler de v&#233;ritable progr&#232;s technique, pour Benjamin, que l&#224; o&#249; l'on effectue une r&#233;appropriation humaine des puissances de la technique, de fa&#231;on &#224; servir l'&#233;mancipation de l'humanit&#233; &#8211; il n'y a donc de progr&#232;s technique possible, dans ces conditions, que l&#224; il y a progr&#232;s dans les relations entre les hommes, progr&#232;s de la justice elle-m&#234;me. C'est en cela que technique et bonheur peuvent finir par se rejoindre pour Benjamin, et non pas dans une optique prom&#233;th&#233;enne de ma&#238;trise sans cesse croissante de la nature. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle Benjamin refuse d'opposer exploitation &#224; outrance de la nature et exploitation du prol&#233;tariat dans le cadre de l'organisation capitaliste de la production. Mais il s'agit de bien voir que si quelque chose comme un progr&#232;s technique est pensable chez Benjamin, celui-ci ne peut na&#238;tre que sur les cendres du concept classique de progr&#232;s &#8211; c'est le progr&#232;s technique en son sens classique qui signifie le plus souvent r&#233;gression sociale. &lt;br class='autobr' /&gt; Par cons&#233;quent, le progr&#232;s technique entendu dans son sens classique a bien partie li&#233;e avec la catastrophe, et ce n'est qu'&#224; la condition de bouleverser le rapport entre technique et nature qu'un v&#233;ritable progr&#232;s technique deviendrait possible, susceptible d'interrompre la catastrophe. Au fond, on peut dire que Justice (dans les rapports entre les hommes) et Harmonie (dans nos rapports avec la nature) constitueraient les ma&#238;tres-mots d'une technique qui aurait cess&#233; de s'identifier, de fait, &#224; la catastrophe ; tout comme c'est un rapport empreint de justice, envers les g&#233;n&#233;rations opprim&#233;es, qui rendra possible une tradition cessant de s'identifier, &#224; travers son mode de transmission, &#224; la catastrophe elle-m&#234;me. &lt;br class='autobr' /&gt; Pour en revenir explicitement aux catastrophes nucl&#233;aires, climatiques, mais aussi sanitaires, ou de malnutrition qui caract&#233;risent notre &#233;poque, on peut dire que Benjamin nous incite &#224; y voir une occasion de repenser fondamentalement notre rapport au monde, c'est-&#224;-dire &#224; la nature, &#224; la technique, aux autres. De cette fa&#231;on, il ne s'agirait plus seulement de chercher les moyens par lesquels nous pourrions &#233;viter que telle ou telle catastrophe se produise, mais il s'agirait de r&#233;fl&#233;chir aux moyens par lesquels nous pourrions interrompre la catastrophe, vis-&#224;-vis de laquelle certains &#233;v&#233;nements ponctuels (qu'on appelle pr&#233;cis&#233;ment catastrophes) joueraient plus le r&#244;le d'&#233;piph&#233;nom&#232;nes. &lt;br class='autobr' /&gt;
(Premi&#232;re publication : 31 mai 2011)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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