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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>&#034;Les puissances politiques du cin&#233;ma sont corporelles&#034;</title>
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		<dc:creator>Alain Naze</dc:creator>


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&lt;p&gt;Face &#224; certains films, nous &#233;prouvons parfois des difficult&#233;s pour &#233;noncer clairement ce qui en constituerait le contenu politique effectif, sans pourtant douter un instant de la teneur politique du film en question. Il ne s'agirait pas alors d'identifier cette apparente ind&#233;termination comme le signe d'un manque de clart&#233; chez le cin&#233;aste lui-m&#234;me (pas n&#233;cessairement en tout cas), mais bien comme ce qui nous invite &#224; interroger en profondeur le lien entre cin&#233;ma et politique. Si les bonnes (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=69" rel="tag"&gt;perception&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=71" rel="tag"&gt;affect&lt;/a&gt;, 
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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Face &#224; certains films, nous &#233;prouvons parfois des difficult&#233;s pour &#233;noncer clairement ce qui en constituerait le contenu politique effectif, sans pourtant douter un instant de la teneur politique du film en question. Il ne s'agirait pas alors d'identifier cette apparente ind&#233;termination comme le signe d'un manque de clart&#233; chez le cin&#233;aste lui-m&#234;me (pas n&#233;cessairement en tout cas), mais bien comme ce qui nous invite &#224; interroger en profondeur le lien entre cin&#233;ma et politique. Si les bonnes intentions ne font pas la bonne litt&#233;rature, on peut &#233;galement douter du fait que les seules intentions politiques d'un r&#233;alisateur suffisent &#224; produire un cin&#233;ma politique. C'est qu'on ne doit jamais oublier que le m&#233;dium cin&#233;matographique repose essentiellement sur la perception, et que chacun de ses effets consiste d'abord &#224; entrer dans un certain rapport de composition avec les affects des spectateurs. La question d'un lien entre cin&#233;ma et politique, qui ne soit pas que de surface, mais bien intrins&#232;que, demande donc la prise en compte du corps &#8211; du corps du spectateur, d'abord, quant &#224; la mani&#232;re dont un film, en effet, peut l'affecter, mais aussi du corps sur l'&#233;cran, quant &#224; la mani&#232;re dont il y est projet&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt; Qu'on pense seulement &#224; la congruence du cin&#233;ma de Pasolini avec ce qui fut son mot d'ordre : &#171; jeter son corps dans la lutte &#187;. C'est que le contenu politique d'&lt;i&gt;Accatone&lt;/i&gt;, par exemple, n'est pas ailleurs que dans les corps port&#233;s &#224; l'&#233;cran (corps pauvres, h&#233;t&#233;rog&#232;nes, pl&#233;b&#233;iens) et dans la mani&#232;re, toute frontale, de les filmer, mais aussi dans ce geste consistant &#224; les magnifier en pla&#231;ant en contrepoint de leur lutte un extrait de &lt;i&gt;la Passion selon saint Matthieu&lt;/i&gt;. En cela, il n'y a nulle th&#232;se qui viendrait &#233;craser l'image, et comme la supprimer, en en r&#233;v&#233;lant la signification. La dimension politique d'&lt;i&gt;Accatone&lt;/i&gt; peut bien alors &#234;tre dite intrins&#232;que au m&#233;dium cin&#233;matographique, et c'est en cela qu'une telle d&#233;marche op&#232;re un nouage entre politique et corps &#8211; le spectateur lui-m&#234;me &#233;tant &lt;i&gt;affect&#233;&lt;/i&gt; par cette dimension politique, avant m&#234;me qu'une r&#233;flexion critique sur le film puisse seulement &#234;tre engag&#233;e (moment initial auquel la critique elle-m&#234;me se devra de faire droit, du moins si elle ne veut pas noyer la sp&#233;cificit&#233; du film dans de suppos&#233;es significations &#8211; elles-m&#234;mes hors de l'image &#8211; vers lesquelles il renverrait).&lt;br class='autobr' /&gt; Il va donc s'agir ici, non directement chez Pasolini, mais comme dans son sillage si l'on veut (revendiqu&#233; ou non, par les r&#233;alisateurs &#233;voqu&#233;s), d'interroger la nature intrins&#232;quement politique du cin&#233;ma, en tant que m&#233;dium recourant essentiellement aux affects corporels. On comprend que cette interrogation rejaillit sur la politique elle-m&#234;me, puisque la conception de l'engagement politique comme &#171; prise de conscience &#187; se trouve ainsi remise en question : si le cin&#233;ma est intrins&#232;quement politique &#224; travers le nouage qu'il effectue avec les affects corporels, alors la politique dont il s'agit devient politique des corps, non comme le signe d'une politique d&#233;sert&#233;e par la pens&#233;e, mais comme celui de l'actualisation d'une pens&#233;e du corps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour commencer, n'oublions pas de faire remarquer que ce jeu d'affects mis en &#339;uvre par le cin&#233;ma n'op&#232;re pas ind&#233;pendamment des affects du cin&#233;aste lui-m&#234;me, voire de son propre corps. On peut penser aux multiples interventions du corps de Pasolini, comme personnage de ses propres films, mais aussi &#224; celles de Fassbinder, dont le corps n'est pas moins pr&#233;sent dans sa filmographie. On peut &#233;galement envisager la mani&#232;re de faire du cin&#233;ma une forme d'autobiographie film&#233;e, qui fut celle de Pierre Cl&#233;menti, et qui continue, par exemple, &#224; &#234;tre celle d'un Lionel Soukaz. Dans tous ces cas, on retrouve l'implication personnelle du cin&#233;aste, qui vaut comme engagement politique, &#224; travers son propre corps &#8211; et c'est d'ailleurs ce nouage entre corps et politique, pr&#233;cis&#233;ment, qui permet de ne pas consid&#233;rer &lt;i&gt;a priori &lt;/i&gt; l'autobiographie film&#233;e comme un repli sur la sph&#232;re priv&#233;e, voire comme une simple forme de narcissisme. Et si engagement politique il y a en ces occasions, on doit reconna&#238;tre au corps du cin&#233;aste la capacit&#233; de jouer le r&#244;le d'interface entre le film et les spectateurs : &#224; la place d'un contenu politique directement &#233;nonc&#233; (&#233;ventuellement par le recours &#224; la voix &lt;i&gt;off&lt;/i&gt;, ou au moyen d'un personnage porte-parole des intentions du r&#233;alisateur), on se trouve face &#224; la &lt;i&gt;pr&#233;sence&lt;/i&gt;, physique, du cin&#233;aste (en chair et en os &#224; l'&#233;cran, ou seulement comme ce corps derri&#232;re la cam&#233;ra), laquelle conf&#232;re alors &#224; son engagement politique une dimension d'immanence vis-&#224;-vis du m&#233;dium cin&#233;matographique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est que le fait de ne pas recourir &#224; un discours transcendant (quelles que puissent en &#234;tre les formes d'activation), qui viendrait d&#233;livrer la signification de ce qui est donn&#233; &#224; voir, ne signifie cependant aucunement un retour &#224; une conception platement positiviste du cin&#233;ma : il y a bien un point de vue singulier qui est celui du cin&#233;aste. Seulement, le fait de ne pas employer des moyens h&#233;t&#233;rog&#232;nes au cin&#233;ma pour exprimer ce point de vue est la seule mani&#232;re de justifier le recours au m&#233;dium cin&#233;matographique. Sans cela, c'est le film lui-m&#234;me qui s'av&#232;re inutile, ou au mieux seulement illustratif, si un propos, &#233;non&#231;ant le sens des images, peut, sans perte, lui &#234;tre substitu&#233;. Mais il faut aller encore un peu plus loin. En effet, il est tr&#232;s possible de transposer dans le cadre d'une grammaire cin&#233;matographique un discours maintenant une transcendance &#224; l'&#339;uvre dans le film, malgr&#233; l'ob&#233;issance apparente au principe d'immanence existant entre l'image et le sens. C'est bien ainsi que Eisenstein proc&#232;de, notamment lorsqu'il veut produire une image d&#233;testable du &lt;i&gt;Lumpenproletariat&lt;/i&gt; : outre la pratique du &lt;i&gt;typage&lt;/i&gt;, il fait en sorte que certains acteurs - assimil&#233;s dans leur r&#244;le, au moyen de cartons, &#224; des animaux nuisibles - miment en effet la fourberie, la cupidit&#233;, la sournoiserie, etc. Les personnages en question, &#224; l'&#233;cran, deviennent alors de simples corps th&#233;oriques, leur physionomie m&#234;me &#233;tant cens&#233;e renvoyer &#224; des qualit&#233;s morales n&#233;gatives &#8211; qualit&#233;s n&#233;gatives d&#233;livrant alors la signification de ces corps. L'image, dans ce cas, devient simple &lt;i&gt;moyen&lt;/i&gt; pour un propos th&#233;orique, en l'occurrence globalement calqu&#233; sur la vision violemment n&#233;gative du sous-prol&#233;tariat que Marx a pu d&#233;velopper. Si, donc, le corps rev&#234;t en effet une place centrale dans le cin&#233;ma d'Eisenstein, il para&#238;t pourtant bien difficile de soutenir qu'en cela la politique se ferait corporelle, par l'interm&#233;diaire de son cin&#233;ma. Pouvoir &#233;noncer cela supposerait que le cin&#233;ma donne alors &#224; voir des corps pour eux-m&#234;mes, et non d'abord pour la charge symbolique dont ils pourraient &#234;tre les porteurs. Le corps de Franco Citti ne &lt;i&gt;repr&#233;sente&lt;/i&gt; pas le sous-prol&#233;tariat, dans &lt;i&gt;Accatone&lt;/i&gt;, il n'en est pas une m&#233;taphore, mais il est bel et bien un corps pauvre, il l'&lt;i&gt;incarne&lt;/i&gt;, au sens fort du terme.&lt;br class='autobr' /&gt; Il ne s'agit &#233;videmment pas de nier en cela le fait que l'image cin&#233;matographique donne en effet &#224; voir autre chose que le calque de ce que la r&#233;alit&#233; elle-m&#234;me nous donne continuellement &#224; percevoir, et qu'ainsi elle nous r&#233;v&#232;le bien plut&#244;t le monde dans lequel nous vivons, nous le rendant visible. S'il faut donc &#233;viter l'&#233;cueil de la r&#233;duction des choses du monde &#224; un statut de simple m&#233;taphore, il faut tout autant se m&#233;fier du risque de laisser les choses n'&#234;tre &#224; l'&#233;cran que dans l'&#233;tat de positivit&#233; qui leur est propre en-dehors de leur enregistrement par l'&#339;il de la cam&#233;ra. C'est bien ce qu'&#233;non&#231;ait dans un entretien le r&#233;alisateur Robert Kramer : &#171; Si les choses sont trop concr&#232;tes, elles sont perdues dans cette qualit&#233; concr&#232;te &#8211; elles sont cet &#233;v&#233;nement sp&#233;cifique, cet objet sp&#233;cifique qui a &lt;i&gt;cette&lt;/i&gt; existence dans &lt;i&gt;ce&lt;/i&gt; temps-l&#224;. Et si les choses sont trop abstraites, elles deviennent abstraites. Quelque part, entre les deux, il y a les mythes, il y a une chose qui vibre avec tout son sens concret, et tout son sens mythique &#187;1. Il s'agirait donc d'&#233;viter de r&#233;duire la chose film&#233;e &#224; son seul caract&#232;re quotidiennement v&#233;cu, car alors le cin&#233;ma se limiterait &#224; n'&#234;tre qu'un v&#233;hicule pour une image d&#233;j&#224; donn&#233;e dans la r&#233;alit&#233;, mais il s'agirait tout autant d'&#233;viter d'en faire une stricte chose mentale. Or, cet &#233;cart entre les deux, que Robert Kramer nomme &#171; mythe &#187;, ce n'est rien de tr&#232;s myst&#233;rieux, sinon la trace de la palpitation m&#234;me du monde, lorsque la cam&#233;ra filmant les choses, ne se contente pas, bien entendu, de les enregistrer passivement, mais les vit en fait toujours aussi &#224; travers le corps voyant du cameraman, avec les significations que ce corps m&#234;me (avec toute sa m&#233;moire) attache aux objets per&#231;us. La composante autobiographique de l'&#339;uvre de Robert Kramer est ainsi d'embl&#233;e d&#233;bord&#233;e, notamment par la repr&#233;sentation qu'il se fait du temps, celui de la biographie &#233;tant ainsi sans cesse repris dans celui de l'histoire, comme c'est le cas, en particulier, dans son film &lt;i&gt;Berlin 10/90&lt;/i&gt;, tourn&#233; pour la t&#233;l&#233;vision le 15 octobre 1990, dont le texte du commentaire &#233;nonce, sur des images de Berlin-est : &#171; Les mus&#233;es... Et les ruines. Les ruines de beaucoup de r&#234;ves. Les squelettes de beaucoup de r&#234;ves, les carcasses sont rest&#233;es l&#224;. Mon p&#232;re a &#233;tudi&#233; la m&#233;decine de 1930 &#224; 1933, &#224; la Charit&#233;, un grand h&#244;pital, ce doit &#234;tre &#224; 5 minutes d'ici &#224; pied. Je ne sais pas si le grand b&#226;timent est le nouvel h&#244;pital ou non. Impacts de balles. Tous les murs portent des impacts de balles [...] signes des batailles de 45, &#224; l'avanc&#233;e des Russe. Traces d'histoire... Impacts de balles... La vraie histoire [&#8230;] Impacts dans mon corps. Il [mon p&#232;re] ne m'a jamais racont&#233;. [&#8230;] C'est pour &#231;a que je reviens sans cesse au &lt;i&gt;Reichstag&lt;/i&gt; &#187;. La positivit&#233; de l'image se creuse donc sans cesse, non pas par le d&#233;tour d'un commentaire qui destituerait plut&#244;t cette image en nous en d&#233;tournant (en d&#233;voilant la suppos&#233;e signification, alors pos&#233;e comme hors du domaine du strictement visible), mais en ceci que c'est l'image elle-m&#234;me qui r&#233;v&#232;le l'&#233;paisseur temporelle venue se cristalliser &lt;i&gt;visiblement&lt;/i&gt; dans les choses elles-m&#234;mes. C'est en ce sens que Robert Kramer peut affirmer, dans la m&#234;me interview, que ce qui l'int&#233;resse dans le cin&#233;ma, et notamment dans la forme des &#171; lettres vid&#233;o &#187;, c'est la question : &#171; Comment abolir encore un tout petit peu plus la s&#233;paration entre filmer et vivre ? &#187;2.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si les choses film&#233;es ne sont donc pas exactement les choses v&#233;cues dans l'existence ordinaire, cela ne signifie pourtant pas que le cin&#233;ma placerait ainsi le monde &#224; distance, mais, tout au contraire, que le cin&#233;ma nous reconduit au c&#339;ur m&#234;me du monde, mais dans toute son &#233;paisseur, notamment temporelle, en en r&#233;v&#233;lant les couches s&#233;diment&#233;es juste sous la surface, en en ravivant les couleurs, en r&#233;activant le d&#233;sir nous portant vers lui : &#171; [&#8230;] vivre comme vivre, c'est pas que c'est insupportable, mais c'est un peu plat &#187;3. Or, le cin&#233;ma comme moyen d'enflammer le monde, d'en r&#233;v&#233;ler &#224; nouveau le caract&#232;re d&#233;sirable, c'est bien l&#224; le moteur, politique, du cin&#233;ma de Lionel Soukaz, engag&#233; contre toute forme d'emp&#234;chement &#224; d&#233;ployer sa propre puissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'omnipr&#233;sence du corps du cin&#233;aste, dans nombre de films de Lionel Soukaz, nous conduit tout naturellement &#224; interroger la notion m&#234;me de &lt;i&gt;repr&#233;sentation&lt;/i&gt;, notamment dans le cas du film &lt;i&gt;Ixe&lt;/i&gt;, de 1980, dont on va parler un peu ici. C'est qu'en effet le corps du cin&#233;aste, de surcro&#238;t d&#233;voil&#233; jusqu'en son intimit&#233;, d&#233;stabilise le spectateur, en le pla&#231;ant dans une position de face &#224; face, comme on pourrait en retrouver le geste dans certaines performances d'Esther Ferrer (par exemple dans le cadre de ses exp&#233;riences d'autoportraits, ou encore dans celles de la nudit&#233;4) : ne disposant plus de la qui&#233;tude du simple r&#233;cepteur d'un spectacle qui lui est adress&#233;, le spectateur du cin&#233;ma de Soukaz devient celui qui se doit, d'une mani&#232;re ou d'une autre, de r&#233;pondre au regard qui, de l'&#233;cran, lui est adress&#233;. Cette interpellation conduit le spectateur &#224; un r&#244;le actif, loin de le conforter dans l'attitude de qui peut prendre position, intellectuellement, sans s'engager corps et bien. A cet &#233;gard, &lt;i&gt;Ixe&lt;/i&gt; est tout &#224; fait symptomatique de cette d&#233;marche consistant &#224; lier politique et corps, notamment en ce que ce film sur la question de la censure ne se contente pas d'interpeller le spectateur sur le th&#232;me de la libert&#233; d'expression, mais le place en face d'images possiblement d&#233;rangeantes, au point, strat&#233;giquement parlant, de mettre en question l'efficacit&#233; de la d&#233;marche &#8211; mais, politiquement, la d&#233;marche est radicale et ainsi justifi&#233;e. C'est qu'il serait facile d'obtenir une opposition verbale &#224; la pratique de la censure, mais la victoire ne manquerait pas d'avoir un go&#251;t amer, obtenue seulement en ne montrant pas les images relativement auxquelles on demande la lev&#233;e de la censure... C'est ainsi qu'il aurait &#233;t&#233; facile de faire jouer la distinction l&#233;gale entre &#233;rotisme et pornographie, quand &lt;i&gt;Ixe&lt;/i&gt;, pourtant, choisit de montrer des sexes en &#233;rection. En cela, c'est le souci de la respectabilit&#233; qui est abandonn&#233; par Lionel Soukaz, qui sait trop bien le prix qu'on est conduit &#224; payer pour d'apparentes victoires politiques, n'ayant en fait &#233;t&#233; obtenues qu'&#224; la condition de cacher ces corps qu'on ne saurait voir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Sans d&#233;crire longuement &lt;i&gt;Ixe&lt;/i&gt;, le film de Lionel Soukaz, on peut tout de m&#234;me pr&#233;ciser qu'il s'agit l&#224; d'un film non narratif, d&#233;pourvu de voix &lt;i&gt;off&lt;/i&gt;, et compos&#233; de s&#233;quences film&#233;es (et de photographies) articul&#233;es entre elles selon un montage syncop&#233;, et sur une bande-son tr&#232;s travaill&#233;e, alternant musique, chansons, rire sardonique en leitmotiv, etc. Un mot revient lui-m&#234;me comme un leitmotiv, d'abord sur une affiche, et c'est le mot &#171; Vivre &#187;, citant le titre du film de Kurosawa. On comprend donc que &lt;i&gt;Ixe&lt;/i&gt; constitue une sollicitation continue de la vue et de l'ou&#239;e, avec un retour p&#233;riodique de certaines images et/ou sons, parfois selon des vitesses variables, ou selon des encha&#238;nements vari&#233;s, comme une fa&#231;on de d&#233;samorcer les conditions ordinaires de la perception, peut-&#234;tre de les pousser jusqu'&#224; l'outrance. Certaines images apparaissent d'abord de mani&#232;re quasiment subliminale, avant que de s'installer plus durablement sur l'&#233;cran (c'est le cas des sc&#232;nes de fellation, puis de sodomie par exemple), comme une mani&#232;re de susciter &#233;ventuellement le d&#233;sir chez le spectateur, en tout cas de l'impliquer dans un questionnement relatif au d&#233;sir, en jouant &#224; la fois sur la frustration, mais aussi sur le caract&#232;re obsessionnel de ces s&#233;quences br&#232;ves revenant p&#233;riodiquement. Relevons que le corps de Lionel Soukaz a une place centrale dans tout ce dispositif, et que, par cons&#233;quent, le spectateur ne pouvant que rencontrer le regard du cin&#233;aste sur l'&#233;cran, il se trouve ainsi impliqu&#233; dans le d&#233;voilement de son intimit&#233;. Nombre de passages du film m&#233;riteraient d'&#234;tre &#233;voqu&#233;s, mais sa richesse ne permet, ici, que de mentionner certains motifs : l'&#339;il du cin&#233;aste, film&#233; en gros plan, et ouvrant d'abord sur des images de manifestants oppos&#233;s aux CRS, puis sur le corps du cin&#233;aste lui-m&#234;me ; autre gros plan sur l'&#339;il de Soukaz, suivi d'un gros plan sur sa bouche, puis sur sa poitrine, et ensuite, en contrepoint, des photos de corps masculins enlac&#233;s, puis des sc&#232;nes de fellation, et la bande sonore retravaill&#233;e fait entendre et b&#233;gayer la c&#233;l&#232;bre chanson des &#171; S&#339;urs sourire &#187;, &#171; Dominique, nique, nique &#187;, avec ensuite en contrepoint d'autres sc&#232;nes de fellation, et parall&#232;lement, des images du Pape. On retrouvera ce motif de l'&#339;il &#224; la fin du film, lorsque Lionel Soukaz sera cens&#233; succomber &#224; une overdose (tous les d&#233;tails de l'injection d'h&#233;ro&#239;ne auront auparavant &#233;t&#233; montr&#233;s &#224; l'&#233;cran), et qu'on lui fermera les yeux. Au leitmotiv &#171; Vivre &#187; correspond donc l'&#339;il grand ouvert (qui est aussi celui de la cam&#233;ra, comme en un clin d'&#339;il au &lt;i&gt;Chien andalou&lt;/i&gt;), par lequel s'introduit tout l'univers du visible, support des pulsions scopiques. On comprend alors que filmer, voir et vivre s'entre-r&#233;pondent dans cette optique (vivre &#224; en mourir), en opposition &#224; la censure comme interdiction du regard, mort. Filmer, c'est donc tout simplement vivre, mais selon un rythme, selon une vitesse et &#224; travers des couleurs et des sons plus intenses et/ou autrement agenc&#233;s. &lt;br class='autobr' /&gt; Cela (c'est-&#224;-dire cette signification du film), on le comprend sans doute d'abord au moyen des affects de joie que son film produit (par le recours &#224; l'humour, mais aussi par l'irruption d'images pouvant d&#233;clencher certains d&#233;sirs, et/ou provoquer une g&#234;ne, ou encore par le retour p&#233;riodique de certains refrains), et c'est donc bien ainsi que son cin&#233;ma s'av&#232;re &#233;minemment politique : lorsqu'il donne &#224; voir et &#224; entendre tout un univers de d&#233;ambulations nocturnes &#8211; au moyen d'un travelling sur des grilles qui d&#233;filent, puis au moyen d'une plong&#233;e sur des pieds avan&#231;ant sur un trottoir, tout cela sur fond d'un montage syncop&#233; et d'un refrain qui &#233;nonce &#171; en route, vers de nouvelles aventures &#187; - il ouvre ainsi la voie &#224; des rencontres aventureuses, propres &#224; la drague homosexuelle. Ainsi, &#224; travers les seuls moyens du cin&#233;ma, Lionel Soukaz parvient ici &#224; faire valoir les arguments les plus puissants contre la normalisation contemporaine de la vie gay, uniquement au moyen d'une intensification / d&#233;stabilisation perceptive produite autour du signifiant lancinant de &#171; Vivre &#187;. On peut donc bien dire qu'un film rev&#234;t une port&#233;e politique, lorsque au-del&#224; (ou en de&#231;&#224;) de l'&#233;ventuel propos explicitement politique, il produit, cin&#233;matographiquement parlant, quelque chose qui n'est pas sans rapport avec l'enthousiasme. C'est aussi tout le danger de ce m&#233;dium, bien s&#251;r : il n'y a pas de politique sans d&#233;sir(s), ce qui implique que s'il y a un cin&#233;ma politique &#8211; ou, mieux, puisque le cin&#233;ma est essentiellement politique -, il r&#233;side dans la nature des &#233;tats corporels (dans toute l'extension que Spinoza pouvait conf&#233;rer au terme de &#171; corps &#187;) qu'il saura d&#233;clencher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Que le cin&#233;ma soit essentiellement politique &#224; travers les affects corporels qu'il est susceptible de d&#233;clencher, cela ne doit pourtant pas nous conduire &#224; rejeter d'embl&#233;e, comme n'&#233;tant politiques que de fa&#231;on d&#233;riv&#233;e, les films susceptibles, par exemple, de recourir &#224; la voix &lt;i&gt;off&lt;/i&gt;, et qui, donc, ne paraissent pas s'en tenir, strictement parlant, aux seules ressources de l'image cin&#233;matographique. C'est qu'en effet le discours, au cin&#233;ma, n'est aucunement condamn&#233; &#224; se faire n&#233;cessairement l'ennemi des affects corporels, sp&#233;cifiquement cin&#233;matographiques, m&#234;me lorsqu'il ne rel&#232;ve pas d'une situation de dialogue &#8211; si la situation dans laquelle s'inscrit le film n'est pas compr&#233;hensible sans une explication que les images, seules, ne sauraient fournir, alors le discours se r&#233;v&#232;le l'alli&#233; des affects dont les images sont virtuellement porteuses. Seul le discours rendant les images superflues serait donc &#224; bannir. Le cin&#233;ma de Yann Le Masson nous permet d'interroger cette dimension de la question &#224; travers la tension qui s'y joue, parfois, entre images et voix &lt;i&gt;off&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Parmi les films r&#233;alis&#233;s par le documentariste Yann Le Masson, deux d'entre eux me semblent devoir &#234;tre ici privil&#233;gi&#233;s, pour les choix dont ils sont porteurs, relativement &#224; la question de la voix &lt;i&gt;off&lt;/i&gt;, en tant que commentaire des images, mais aussi plus g&#233;n&#233;ralement quant au traitement de la parole. C'est que ces films pr&#233;sentent certaines des caract&#233;ristiques par lesquelles on cherche ici &#224; penser un cin&#233;ma essentiellement corporel, c'est-&#224;-dire n'op&#233;rant pas le d&#233;tour par une parole venant recouvrir le visible et/ou l'audible, mais aussi, parce que ces films pr&#233;sentent, notamment pour le cas de &lt;i&gt;Kashima Paradise&lt;/i&gt;, certains traits de r&#233;sistance &#224; l'&#233;gard du simple fait de montrer. Car s'il est entendu que tout film r&#233;sulte in&#233;vitablement d'une construction, r&#233;sultant de choix de tournage, de montage, etc., la r&#233;sistance que j'&#233;voque ici est celle par laquelle le cin&#233;aste peut h&#233;siter &#224; se d&#233;faire du r&#244;le d'interpr&#232;te des images, au-del&#224; des choix techniques qu'il ne peut pas ne pas effectuer, et qui, &#233;tant en eux-m&#234;mes porteurs de choix politiques, esth&#233;tiques, &#233;thiques, influencent d&#233;j&#224; la signification d'un film.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le film &lt;i&gt;J'ai huit ans&lt;/i&gt;, r&#233;alis&#233; en 1961, a &#233;t&#233; projet&#233; &#224; Paris le 10 f&#233;vrier 1962, soit donc en pleine guerre d'Alg&#233;rie. La dimension militante du film ne fait donc aucun doute, d'autant que le cin&#233;aste lui-m&#234;me se trouvait pleinement engag&#233; dans cette guerre, &#224; la fois en tant que militant communiste, mais aussi en tant qu'ancien officier parachutiste ayant effectu&#233; son service militaire entre 1955 et 1958, cherchant en effet, selon la logique du Parti communiste, &#224; &#234;tre au plus pr&#232;s des masses, tout en visant le plus haut grade pour influer sur les formes d'agitation politique &#8211; d'o&#249; le d&#233;chirement pour lui de devoir combattre des hommes dont il partageait l'id&#233;al. Le film lui-m&#234;me est compos&#233; dans un premier temps de plans de visages d'enfants alg&#233;riens (images tourn&#233;es en Tunisie) sur une bande-son laissant entendre des tirs de fusils et de mitraillettes, et dans un second temps de dessins d'enfants repr&#233;sentant la guerre qu'ils vivaient, accompagn&#233;s d'une voix &lt;i&gt;off&lt;/i&gt; qui est celle de ces enfants, &#233;non&#231;ant des bribes de r&#233;cits entrant en &#233;cho avec les dessins projet&#233;s sur l'&#233;cran. Et, en r&#233;sonance avec les images, les paroles de ces enfants sont bouleversantes, qui &#233;noncent le meurtre de leur p&#232;re, de leur cousin, de leur grand-p&#232;re, ou encore leur angoisse &#224; l'approche des soldats fran&#231;ais. Ce film, selon les mots de Yann Le Masson, &#171; visait &#224; faire entrer le spectateur dans l'univers traumatis&#233; de ces gosses &#187;5. Le film est donc politique en son intention, mais il l'est selon des moyens essentiellement cin&#233;matographiques, et c'est en cela que la politique dont il pourrait se r&#233;clamer peut, me semble-t-il &#224; bon droit, &#234;tre nomm&#233;e corporelle. En effet, la voix &lt;i&gt;off&lt;/i&gt; &#233;tant celle des enfants eux-m&#234;mes, elle constitue un &#233;l&#233;ment de ce bloc de r&#233;alit&#233; pour lequel le cin&#233;aste t&#233;moigne, loin d'&#234;tre la parole, transcendante, qui dirait le sens des images. Le fait m&#234;me que ces enfants s'expriment dans une langue parfois h&#233;sitante constitue un &#233;l&#233;ment ins&#233;parable de ce dont portent t&#233;moignage les dessins, en l'occurrence la violence par laquelle les colons leur ont impos&#233; la langue fran&#231;aise. Pour le dire simplement, il n'y a rien, dans ce film, qui puisse &#234;tre transpos&#233; dans un discours ext&#233;rieur au film, et qui en d&#233;livrerait le sens &#8211; cette signification est en effet ins&#233;parable des affects d&#233;clench&#233;s lors du visionnage du film, et toute tentative pour &#233;noncer, hors film, cette signification aboutirait &#224; une froide production de l'intelligence, qui manquerait une dimension essentielle de la r&#233;alit&#233; r&#233;v&#233;l&#233;e par ce film. Ces remarques pourraient d'ailleurs &#234;tre &#233;largies au film &lt;i&gt;Sucre amer&lt;/i&gt;, de 1963, dans lequel Yann Le Masson parvient &#224; cr&#233;er tout un jeu d'affects, et ce, essentiellement en filmant les corps des personnes venues assister aux diff&#233;rents meetings : d'un c&#244;t&#233; la conviction d'appartenir &#224; &#171; la noble et vieille civilisation fran&#231;aise &#187;, qui donne cette assurance aux supporteurs blancs de la candidature de Michel Debr&#233; &#224; la R&#233;union, lorsqu'ils entonnent la Marseillaise, et de l'autre c&#244;t&#233;, la volont&#233; de ne plus courber l'&#233;chine, de ne plus c&#233;der aux menaces des puissants, qui conduit une femme &#224; essuyer les larmes qui lui sont venues en &#233;coutant un orateur du Parti communiste parler de dignit&#233; et pr&#244;ner l'ind&#233;pendance, et qui conduit enfin le groupe &#224; entonner une vibrante &lt;i&gt;Internationale&lt;/i&gt;. L'opposition peut para&#238;tre binaire, mais elle vise pr&#233;cis&#233;ment &#224; r&#233;v&#233;ler ce qui n'appara&#238;t jamais aussi nettement dans l'existence ordinaire, et qui pourtant sous-tend bien l'ensemble des rapports sociaux sur l'&#238;le &#8211; les rapports de ma&#238;tres &#224; serviteurs. C'est bien en cela que ce film est essentiellement politique, &#224; travers l'&#233;vidence dans laquelle se retrouve le spectateur, qui lui fait distinguer, sans h&#233;sitation, l'ami de l'ennemi. Ce film n'est donc nullement objectif, &#233;tant politique, et plus pr&#233;cis&#233;ment, il est politique selon certains affects, strictement oppos&#233;s &#224; ceux que d&#233;ploierait un autre film, tout aussi politique, mais qui aurait fait le choix de l'autre camp. Pour ce que pourraient &#234;tre les affects propres &#224; un cin&#233;ma fasciste, qu'on pense seulement au film de Giovanni Guareschi, qui se voulait un pendant au film &lt;i&gt;La rabbia&lt;/i&gt;, de Pasolini, et qui va notamment donner &#224; voir des danses africaines sur une musique de cirque...&lt;br class='autobr' /&gt; Si j'&#233;mets quelques r&#233;serves &#224; l'encontre du film &lt;i&gt;Kashima Paradise&lt;/i&gt;, ce n'est donc pas au nom de l'objectivit&#233; entendue comme neutralit&#233;. Ce film est en effet engag&#233; (contre une installation p&#233;troli&#232;re qui aboutirait &#224; polluer l'environnement maritime, et contre le projet d'un a&#233;roport international, &#224; Narita), et c'est m&#234;me ce qui en fait tout le prix. En revanche, cette fois, du moins dans certains passages du film, Yann Le Masson me semble suivre une autre direction, qui est celle de l'interpr&#233;tation de la r&#233;alit&#233;, &#224; partir d'une grille de lecture (marxiste en l'occurrence) mena&#231;ant de masquer les images elles-m&#234;mes. Il ne s'agit &#233;videmment pas de se donner le ridicule consistant &#224; reprocher au cin&#233;aste son engagement communiste, pas plus que de lui faire grief de la pr&#233;sence de la voix &lt;i&gt;off&lt;/i&gt; en tant que telle, la voix de Georges Rouquier permettant, au contraire, de saisir le sens de bien des images, &#224; travers la contextualisation qu'elle op&#232;re, relativement &#224; la r&#233;alit&#233; japonaise, qui s'av&#233;rerait souvent bien opaque, si ces images n'&#233;taient accompagn&#233;es du d&#233;cryptage les rendant seulement lisibles. Ce que je vise bien plut&#244;t ici, c'est le type de commentaire qui intervient notamment &#224; propos du syst&#232;me complexe de don et contre-don qui r&#233;gissait alors de mani&#232;re extr&#234;mement rigoureuse les structures de l'&#233;change au Japon. En effet, &#224; cette occasion, la voix &lt;i&gt;off&lt;/i&gt; ne se contente pas d'expliciter les r&#232;gles de l'&#233;change, s'interrogeant plut&#244;t, et ce, de fa&#231;on tout &#224; fait rh&#233;torique, sur le fait de savoir &lt;i&gt;&#224; qui&lt;/i&gt; profite le maintien de traditions aussi rigides, r&#233;clamant qu'on y consacre un temps tellement important qu'elles &#233;loignent des vraies questions sociales. La grille de lecture est alors transparente : les classes poss&#233;dantes ont int&#233;r&#234;t &#224; maintenir les travailleurs dans un syst&#232;me d'&#233;change aussi rigidement codifi&#233;, car cela emp&#234;che de remettre en cause la structure m&#234;me de la r&#233;partition des richesses. Qu'en cela le commentaire puisse toucher plus ou moins juste, ce n'est m&#234;me pas la question &#8211; cette grille de lecture impos&#233;e &#224; la r&#233;alit&#233; emp&#234;che cette derni&#232;re de se donner dans sa singularit&#233;, la r&#233;alit&#233; &#233;tant alors bien plut&#244;t reconduite &#224; celle d'une soci&#233;t&#233; capitaliste, dont les rouages diff&#232;rent certes localement, mais ob&#233;issent globalement partout &#224; la m&#234;me logique. Cette fois, par l'&#233;cart de l'interpr&#233;tation, on manque ce qui se donnait &#224; voir dans ces pratiques d'&#233;change, notamment dans le cadre de l'&#233;pisode d'un enterrement &#8211; la grille de lecture tend &#224; rendre le spectateur inattentif au syst&#232;me d'&#233;change qui se manifeste &#224; cette occasion, lequel n'y voit plus alors que l'&#233;l&#233;ment d'un vaste dispositif d'ali&#233;nation des masses. Dans un entretien accord&#233; &#224; &lt;i&gt;Positif&lt;/i&gt;, en 1975, Yann Le Masson revendique bien cet &#233;cart interpr&#233;tatif : &#171; Si on essaie de d&#233;finir le type de film auquel appartient &lt;i&gt;Kashima Paradise&lt;/i&gt;, pr&#233;cis&#233;ment c'est un documentaire, mais dans lequel on ne se contente pas de laisser aux gens, aux &#233;v&#233;nements, la parole : on jette nous-m&#234;mes un regard critique et on l'interpr&#232;te selon une certaine analyse, autrement dit on ne cherche pas &#224; &#234;tre objectif, on cherche &#224; &#234;tre politique &#187;6. Or, le cin&#233;aste n'&#233;tait pas plus objectif ni moins politique dans les deux autres films qu'on a &#233;voqu&#233;s, et le probl&#232;me, cette fois, c'est que Le Masson fait intervenir la cat&#233;gorie de l'id&#233;ologie, ce qui constitue un pi&#232;ge radical pour son cin&#233;ma. En effet, il en vient &#224; se donner pour t&#226;che de &#171; trouver une certaine r&#233;alit&#233; derri&#232;re les masques &#187;7, ce qui conduit in&#233;vitablement les images elles-m&#234;mes &#224; se charger d'un statut de possible reflet inconsistant d'une v&#233;rit&#233; &#224; porter au jour. Car si le cin&#233;aste reconna&#238;t aussi au cin&#233;ma le statut d'id&#233;ologie, il ne renonce pourtant pas &#224; cette t&#226;che qui consisterait &#224; &#171; aller au fond des choses, donner de v&#233;ritables analyses, poser des questions, [toutes choses supposant] un travail exigeant, de longue haleine, une v&#233;ritable &lt;i&gt;activit&#233; scientifique&lt;/i&gt; &#187;8.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le risque est alors grand que le cin&#233;ma en question devienne un cin&#233;ma ayant cess&#233; de voir le r&#233;el, ou plut&#244;t ne le voyant plus qu'&#224; travers une interpr&#233;tation &#171; scientifique &#187; le ravalant au statut de reflet trompeur, ou de parole ali&#233;n&#233;e &#8211; heureusement, le discours r&#233;trospectif du cin&#233;aste va plus loin dans cette direction que sa pratique, pour l'essentiel nettement plus int&#233;ressante que ce qu'il en dit, notamment en ce qui concerne Kashima Paradise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour finir, indiquons que l'id&#233;e selon laquelle le cin&#233;ma ne serait jamais aussi politique que lorsqu'il l'est de mani&#232;re intrins&#232;que, &#224; travers les seuls moyens du m&#233;dium cin&#233;matographique lui-m&#234;me, est peut-&#234;tre mise en &#339;uvre de la mani&#232;re la plus &#233;clatante &#224; travers le cin&#233;ma &lt;i&gt;underground&lt;/i&gt; de Jonas Mekas, m&#234;me si, spontan&#233;ment, on ne le classerait peut-&#234;tre pas du c&#244;t&#233; des cin&#233;astes explicitement &#171; politiques &#187;. Qu'on songe seulement &#224; son superbe film de 2000, &lt;i&gt;As I was moving ahead occasionally I saw brief glimpses of beauty.&lt;/i&gt; Un des leitmotiv traversant cette &#339;uvre est : &#171; Ceci est un film politique &#187;. Or, il s'agit, &#224; travers ces images, de donner &#224; voir avant tout des sc&#232;nes de la vie quotidienne, des petits &#233;v&#233;nements sans grande importance, autrement dit, ce que Walter Benjamin aurait appel&#233; le &#171; rebut &#187;. De ce premier point de vue, son cin&#233;ma est politique, &#233;tant celui d'un &#171; chiffonnier de l'histoire &#187;, jusqu'en son refus de mettre en place un fil conducteur, un r&#233;cit, qui encha&#238;nerait ces &#233;clats &#8211; de cette fa&#231;on, ce sont bien les puissances politiques du cin&#233;ma en tant que tel que r&#233;v&#232;le Mekas, et que Giorgio Agamben, de son c&#244;t&#233;, &#224; propos du cin&#233;ma de Guy Debord en l'occurrence, qualifie ainsi : &#171; On pourrait reprendre la d&#233;finition de Val&#233;ry et dire du cin&#233;ma, du moins d'un certain cin&#233;ma, qu'il est une h&#233;sitation prolong&#233;e entre l'image et le sens. Il ne s'agit pas d'un arr&#234;t au sens d'une pause, chronologique, c'est plut&#244;t une puissance d'arr&#234;t qui travaille l'image elle-m&#234;me, qui la soustrait au pouvoir narratif pour l'exposer en tant que telle &#187;9. C'est en cela que cette fa&#231;on non narrative de faire du cin&#233;ma est aussi une affaire de montage (&#224; l'image du livre de Benjamin sur les Passages parisiens n'ayant d'autre objet que d'utiliser les &#171; guenilles &#187; recueillies, simplement en les montrant) - m&#234;me si, de fa&#231;on plus essentielle mais non contradictoire, le cin&#233;ma de Mekas est sans doute davantage un cin&#233;ma de tournage -, et non pas de jugement, d'imposition d'un sens, comme le dit Mekas lui-m&#234;me, sur la bande-son de ce film de 2000 : &#171; Souvenirs... Souvenirs... Souvenirs. Picturaux, sonores... Souvenirs... Pas de jugement ici, positif, n&#233;gatif, bon ou mauvais. Ce sont juste des images et des sons tr&#232;s innocents et seuls, tandis qu'ils passent... tandis qu'ils vont et viennent, tr&#232;s, tr&#232;s innocents &#187;. Contrairement aux formes traditionnelles de l'expression, Mekas ne cherche pas &#224; faire dispara&#238;tre le m&#233;dium dans l'image qu'il nous donne &#224; voir, mais bien &#224; faire en sorte que, selon les mots d'Agamben, &#171; [l]'image se donne elle-m&#234;me &#224; voir au lieu de dispara&#238;tre dans ce qu'elle nous donne &#224; voir &#187;, car c'est alors ce qui fait de l'image un &#171; moyen pur &#187;10. C'est bien ce qui permet de comprendre ces mots de Mekas, toujours dans le m&#234;me film : &#171; [&#8230;] vous vous attendez &#224; en apprendre plus sur le protagoniste, c'est-&#224;-dire moi, le protagoniste de ce film. Je ne veux pas vous d&#233;cevoir. Tout ce que je veux dire est ici. Je suis dans toutes les images de ce film, je suis dans chaque photogramme de ce film &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt; Politique, le cin&#233;ma de Mekas l'est aussi en un second sens, qui nous conduit au c&#339;ur de l'articulation entre cin&#233;ma, politique et corps. Son autobiographie film&#233;e s'attachant en effet &#224; des &#233;v&#233;nements minces (on vient de le dire), sans souci de les subordonner &#224; un projet de signification, ceci implique par cons&#233;quent que le cin&#233;ma de Mekas ne re&#231;oit pas son sens d'un sujet conscient et lui-m&#234;me hors m&#233;dium &#8211; tout au contraire, &#171; le sujet s'exprime dans un corps livr&#233; &#224; la sensation, principe unificateur d'une pens&#233;e et d'une vision fragment&#233;e &#187;, r&#233;sume Vincent Deville11, qui encha&#238;ne sur une citation du cin&#233;aste : &#171; Et chaque image, chaque photogramme capte non seulement ce qui est devant la cam&#233;ra ou devant l'objectif mais aussi tout ce qui est dans mon c&#339;ur, dans mon cerveau, dans toutes les cellules de mon corps &#187; - c'est l&#224; que le cin&#233;ma de Mekas se r&#233;v&#232;le un cin&#233;ma de tournage, avec un corps voyant appareill&#233; d'une cam&#233;ra, faisant corps avec elle, filmant sans aucune d&#233;lib&#233;ration pr&#233;alable autour d'un plan de tournage. C'est de cette fa&#231;on que peut finir par prendre corps l'id&#233;e selon laquelle un cin&#233;ma intrins&#232;quement politique ne peut qu'ouvrir sur une politique des corps, c'est-&#224;-dire sur une politique qui ne rel&#232;ve plus d'un projet transcendant, d'une &lt;i&gt;id&#233;e&lt;/i&gt;, mais qui se fait &lt;i&gt;geste&lt;/i&gt;, comme l'&#233;nonce tr&#232;s clairement Giorgio Agamben : &#171; Ayant pour centre le geste et non l'image, le cin&#233;ma appartient essentiellement &#224; l'ordre &#233;thique et politique (et non pas simplement &#224; l'ordre esth&#233;tique) &#187;12. Le cin&#233;ma exp&#233;rimental est le mieux dispos&#233; pour nous enseigner cette dimension essentiellement &lt;i&gt;gestuelle&lt;/i&gt; du cin&#233;ma, ce qui ne signifie pas que des films qui sacrifieraient au moins partiellement &#224; la convention narrative soient n&#233;cessairement priv&#233;s de toute possibilit&#233; de mise en &#339;uvre d'un tel lien intrins&#232;que entre cin&#233;ma et politique &#8211; les formes possibles d'actualisation des puissances politiques du cin&#233;ma sont multiples, et peuvent surgir (parfois tr&#232;s ponctuellement) &#224; peu pr&#232;s partout, pour autant qu'un cin&#233;aste ne sous-utilise pas l'appareil cin&#233;matographique, c'est-&#224;-dire pour autant qu'il n'oublie pas le complexe de percepts et d'affects que le corps du cin&#233;aste transmet &#224; la cam&#233;ra.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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