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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Abou Ghraib : la torture du corps musulman ins&#233;parable de son homosexualisation. Et si Frantz Fanon avait jou&#233; avec le feu ?</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Naze</dc:creator>


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&lt;p&gt;&#171; Le point culminant de la d&#233;vastation absolue de qui n'est pas comme nous est d'ordre psychologique. A Abou Graib, la r&#233;alisation de ce programme a &#233;t&#233; confi&#233; &#224; la photographie &#187; (Pierandrea Amato, Poses. Abou Ghraib, dix ans apr&#232;s) &lt;br class='autobr' /&gt; Relisant Peau noire, masques blancs, dans l'optique de cette universit&#233; d'&#233;t&#233;, j'ai &#233;t&#233; frapp&#233; par un certain nombre d'&#233;nonc&#233;s de Frantz Fanon, que j'avais &#233;trangement oubli&#233;s, relatifs aux homosexuels et &#224; l'homosexualit&#233;, et qui tendent &#224; exclure de ce (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=45" rel="tag"&gt;nationalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=73" rel="tag"&gt;orientalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=74" rel="tag"&gt;colonialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=75" rel="tag"&gt;ennemi&lt;/a&gt;, 
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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; Le point culminant de la d&#233;vastation absolue de qui &lt;br class='autobr' /&gt;
n'est pas comme nous est d'ordre psychologique. &lt;br class='autobr' /&gt;
A Abou Graib, la r&#233;alisation de ce programme &lt;br class='autobr' /&gt;
a &#233;t&#233; confi&#233; &#224; la photographie &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
(Pierandrea Amato, &lt;i&gt;Poses. Abou Ghraib, dix ans apr&#232;s&lt;/i&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Relisant &lt;i&gt;Peau noire, masques blancs&lt;/i&gt;, dans l'optique de cette universit&#233; d'&#233;t&#233;, j'ai &#233;t&#233; frapp&#233; par un certain nombre d'&#233;nonc&#233;s de Frantz Fanon, que j'avais &#233;trangement oubli&#233;s, relatifs aux homosexuels et &#224; l'homosexualit&#233;, et qui tendent &#224; exclure de ce type de sexualit&#233; les Antillais, ou encore &#224; faire de tout &#171; n&#233;grophobe &#187; un homosexuel refoul&#233;. Sans n&#233;gliger d'aucune fa&#231;on ces paroles, il ne va cependant pas s'agir, dans cette intervention, d'&#233;pingler Fanon, au nom d'une tol&#233;rance sexuelle qu'on regretterait de ne pas lire chez lui. Si c'&#233;tait le cas, on participerait alors &#224; cette entreprise si g&#233;n&#233;rale aujourd'hui de valorisation des attitudes jug&#233;es compatibles avec la d&#233;mocratie et la modernit&#233;, et, sym&#233;triquement, &#224; la stigmatisation d'attitudes jug&#233;es intol&#233;rantes et r&#233;trogrades. Or, comme le remarque Thierry Schaffauser, s'exprimant ici &#224; propos des pol&#233;miques provoqu&#233;es par le livre d'Houria Bouteldja, porte-parole des Indig&#232;nes de la R&#233;publique, &lt;i&gt;Les Blancs, les Juifs et nous&lt;/i&gt; (1), l'effet de ce partage s'effectue toujours au b&#233;n&#233;fice des inclus : &#171; [&#8230;] le f&#233;minisme et la lutte contre l'homophobie ou bien d'autres causes pour l'&#233;mancipation sont devenus [&#8220;bien souvent&#8221;, devrait-on ajouter, de fa&#231;on &#224; ne pas g&#233;n&#233;raliser &#8211; AN] des injonctions racistes &#224; l'&#233;gard des sujets indig&#232;nes toujours suppos&#233;s retard&#233;s sur le plan civilisationnel &#187; (2). Plus pr&#233;cis&#233;ment, ajoute Schaffauser, &#171; ces injonctions [&#8230;] participent d'un syst&#232;me raciste qui vise &#224; toujours d&#233;signer le sujet indig&#232;ne comme le plus coupable, et le Blanc comme le plus innocent et le plus humaniste &#187; (3). Avec la conscience de ce risque, il ne saurait donc s'agir, ici, d'accuser Fanon de troquer un racisme contre un autre, ce qui aurait alors pour effet de le renvoyer, au moins sur le terrain th&#233;orique, &#224; un dessein qu'il partagerait avec les colonisateurs. &lt;br class='autobr' /&gt; Non, ce que l'on tente ici est autre chose. Il s'agira bien davantage d'essayer de comprendre la dimension contrainte de cette homophobie de Fanon, autrement dit comment elle r&#233;sulte du racisme lui-m&#234;me, f&#251;t-ce &#224; travers la reprise strat&#233;gique qu'il aurait peut-&#234;tre ainsi tent&#233;e (hypoth&#232;se la plus favorable &#224; Fanon, par laquelle ainsi on attribue une fonction strat&#233;gique &#224; son homophobie, qui serait alors jou&#233;e &#8211; ce qui, disons-le, ne semble peut-&#234;tre pas l'hypoth&#232;se la plus probable, &#224; le lire, et notamment pas, lorsqu'on trouve sous sa plume une affirmation comme celle-ci : &#171; je n'ai jamais pu entendre sans naus&#233;e un homme dire d'un autre homme : &#8220;Comme il est sensuel !&#8221; &#187;) (4). C'est en se situant &#224; ce niveau strat&#233;gique, si tel est le cas, qu'on pourrait alors dire de Fanon qu'il aurait jou&#233; avec le feu, car c'est, &lt;i&gt;mutatis mutandis&lt;/i&gt;, le m&#234;me geste d'homosexualisation de l'ennemi que l'on retrouve notamment &#224; Abou Ghraib, pr&#233;c&#233;dant, accompagnant, rendant possibles les tortures qui s'y sont effectu&#233;es &#8211; sans compter l'acte performatif par lequel la torture elle-m&#234;me produit ce corps homosexualis&#233;, comme on le verra. Si le corps musulman peut subir une telle assignation au lieu m&#234;me d'une &#171; homosexualit&#233; n&#233;vrotique &#187; (5), pour reprendre l'expression de Fanon, n'est-ce pas que ce dernier a manqu&#233; une dimension de la r&#233;duction op&#233;r&#233;e par les puissances colonisatrices sur le corps du colonis&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Fanon rel&#232;ve bien un trait incontestable de la construction orientaliste de l'indig&#232;ne noir, sa puissance sexuelle associ&#233;e &#224; son caract&#232;re d&#233;bordant et d&#233;viant : &#171; Pour la majorit&#233; des Blancs, le Noir repr&#233;sente l'instinct sexuel (non &#233;duqu&#233;). Le n&#232;gre incarne la puissance g&#233;nitale au-dessus des morales et des interdictions &#187;, Fanon pr&#233;cisant aussit&#244;t la dimension fantasmatique de cette image : &#171; Nous avons montr&#233; que le r&#233;el infirme toutes ces croyances. Mais cela se place sur le plan de l'imaginaire, en tout cas sur celui d'une paralogique &#187; (6). Il n'en demeure pas moins que, pour Fanon, cette imagerie a des effets bien r&#233;els, du moins, sa rh&#233;torique demeurant ici interrogative, il en envisage la possibilit&#233;, nous r&#233;v&#233;lant par la m&#234;me occasion ce que sa conception de l'homosexualit&#233; doit &#224; Freud : &#171; N'y a-t-il pas concuremment r&#233;gression et fixation &#224; des phases pr&#233;g&#233;nitales de l'&#233;volution sexuelle ? Auto-castration ? (Le n&#232;gre est appr&#233;hend&#233; avec un membre effarant). Passivit&#233; s'expliquant par la reconnaissance de la sup&#233;riorit&#233; du Noir en termes de virilit&#233; sexuelle. [&#8230;] Il y a des hommes, par exemple, qui vont dans des &#8220;maisons&#8221; se faire fouetter par des Noirs ; des homosexuels passifs qui exigent des partenaires noirs &#187; (7). Constatant la construction du Noir par le Blanc comme surpuissant sexuellement, Fanon identifie en cela un fantasme de viol chez la femme blanche (&#171; quand la femme vit le phantasme du viol par un n&#232;gre, c'est en quelque sorte la r&#233;alisation d'un r&#234;ve personnel, d'un souhait intime &#187; (8)), et un fantasme d'homosexualit&#233; passive chez l'homme blanc. L'imaginaire blanc r&#233;v&#232;lerait sa sp&#233;cificit&#233; homosexuelle, &#224; travers la construction m&#234;me de cette image du Noir. &lt;br class='autobr' /&gt; C'est donc bien parce qu'il envisage le Noir comme produit &#224; partir de l'imaginaire homosexuel du Blanc que Fanon va &#234;tre conduit &#224; identifier la blancheur &#224; l'homosexualit&#233;, refusant notamment l'id&#233;e selon laquelle il pourrait y avoir des homosexuels martiniquais, ou plut&#244;t soutenant que jamais l'occasion ne lui fut donn&#233;e d'en rencontrer : &#171; Rappelons toutefois l'existence de ce qu'on appelle l&#224;-bas [en Martinique, ou plus g&#233;n&#233;ralement aux Antilles ?] &#8220;des hommes habill&#233;s en dames&#8221; ou &#8220;Ma Comm&#232;re&#8221;. Ils ont la plupart du temps une veste et une jupe. Mais nous restons persuad&#233; qu'ils ont une vie sexuelle normale. Ils prennent le punch comme n'importe quel gaillard et ne sont pas insensibles aux charmes des femmes, - marchandes de poissons, de l&#233;gumes. Par contre en Europe nous avons trouv&#233; quelques camarades qui sont &lt;i&gt;devenus&lt;/i&gt; [je souligne &#8211; AN] p&#233;d&#233;rastes, toujours passifs. Mais ce n'&#233;tait point l&#224; homosexualit&#233; n&#233;vrotique, c'&#233;tait pour eux un exp&#233;dient comme pour d'autres celui de souteneur &#187; (9). J'ai voulu citer ce passage en son ensemble, tant il participe &#224; une construction syst&#233;matique du Noir (Antillais en l'occurrence) comme non-homosexuel : en laissant de c&#244;t&#233; la confusion entre identit&#233; de genre et orientation sexuelle, faisons remarquer que m&#234;me les hommes s'habillant en femmes sont ici rev&#234;tus des attributs de la virilit&#233; (des &#171; gaillards &#187;, qui boivent le punch comme des hommes, et ne sont pas insensibles aux charmes des femmes), et que les Martiniquais homosexuels, d'une part, le sont &#171; devenus &#187; en Europe, sous une influence blanche, donc, et d'autre part, &#233;taient alors toujours passifs (mani&#232;re, pour Fanon, de d&#233;coupler l'homosexualit&#233; de toute puissance de p&#233;n&#233;tration, et donc de rendre op&#233;rationnel le partage homosexuel / h&#233;t&#233;rosexuel qu'il fonde sur les implications, du point de vue de l'imaginaire, de l'imagerie orientaliste blanche, &#224; l'&#233;gard du Noir au membre surpuissant) &#8211; et ces Martiniquais devenus homosexuels en Europe, n'auraient d&#233;velopp&#233; de telles pratiques que pour les avantages mat&#233;riels qu'ils en pouvaient tirer, jamais par go&#251;t. La position de Fanon est justifi&#233;e par le fait qu'il rejette l'id&#233;e que la soci&#233;t&#233; antillaise soit structur&#233;e &#224; partir de l'&#338;dipe, tout en &#233;tablissant un lien intrins&#232;que entre &#338;dipe et homosexualit&#233; &#8211; une telle soci&#233;t&#233; serait donc incapable de produire de l'homosexualit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt; On pourrait donc dire que Fanon construit le Noir colonis&#233; en tant qu'h&#233;t&#233;rosexuel, comme figure invers&#233;e du colonisateur, pos&#233; comme intrins&#232;quement homosexuel. C'est en cela que le rejet de l'homosexualit&#233; par Fanon (comme symbole m&#234;me du colonisateur) peut &#234;tre dite contrainte, ou r&#233;active &#8211; elle est le pendant de la construction orientaliste du Noir comme hyper-viril. C'est qu'on ne peut pas d&#233;fendre l'id&#233;e que Fanon d&#233;construise la cat&#233;gorie de l'homosexualit&#233;, ce qui serait le cas s'il soutenant par exemple que des relations sexuelles entre personnes de m&#234;me sexe, aux Antilles, prennent une signification autre qu'en Europe, ne d&#233;bouchant pas sur identification homosexuelle &#8211; &#224; ce compte, il pourrait alors soutenir que l'homosexualit&#233;, comme cat&#233;gorie de pens&#233;e, comme fa&#231;on de se ressaisir soi-m&#234;me, n'existe pas aux Antilles. Cependant, on ne peut exclure que cette mani&#232;re de proc&#233;der, chez Fanon, &#224; savoir le fait de construire le Noir colonis&#233; comme h&#233;t&#233;rosexuel, et quand bien m&#234;me cette d&#233;marche prendrait appui sur une structure argumentative psychanalytique, ne rel&#232;ve d'une volont&#233; de r&#233;appropriation qu'on a pu trouver du c&#244;t&#233; d'autres mouvements de lib&#233;ration (les homosexuels, pr&#233;cis&#233;ment, se nommant eux-m&#234;mes &#171; p&#233;d&#233;s &#187;, ou jouant de fa&#231;on outr&#233;e le r&#244;le de grandes &#171; folles &#187; qu'on attend d'eux), mais &#233;galement du c&#244;t&#233; de l'interpr&#233;tation du geste de Jean Genet &lt;i&gt;se choisissant&lt;/i&gt; &#224; travers un &#171; choix originel &#187;, du moins si l'on va dans le sens du &lt;i&gt;Saint Genet&lt;/i&gt;, de Sartre, &#224; partir d'une identification initiale par autrui (je serai donc celui que vous voyez en moi) (10). Et s'il y a bien une telle volont&#233; de r&#233;appropriation chez Fanon, alors, selon la suggestion &#233;mise d&#232;s l'introduction, il faudrait conclure que ce qu'on a identifi&#233; comme son homophobie rel&#232;verait davantage de la strat&#233;gie que d'une d&#233;testation effective de l'homosexualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En cette d&#233;marche de Fanon ainsi entendue, on aurait cependant du mal &#224; ne pas identifier deux erreurs d'importance : d'une part, il oublie une autre face de la construction fantasmatique du colonis&#233; par le colon (et qui rel&#232;ve bien d'une forme de &lt;i&gt;passivit&#233;&lt;/i&gt;), et d'autre part, il instrumentalise la sexualit&#233; (f&#251;t-ce en son esprit de mani&#232;re seulement nominale et strat&#233;gique, mais cette &#233;ventuelle concession, toutefois, importe peu ici, pr&#233;cis&#233;ment parce qu'on se situe au niveau de la construction d'une image fantasmatique), comme &#233;l&#233;ment de la lutte pour la lib&#233;ration, partageant alors la logique discursive du colonisateur, consistant &#224; construire une image sexuelle fantasm&#233;e de l'ennemi. Les Etats-Unis ont explicitement v&#233;cu le 11 Septembre comme une &lt;i&gt;violation&lt;/i&gt; de leur territoire, s'inscrivant spontan&#233;ment dans une rh&#233;torique sexualis&#233;e de la nation &#8211; la r&#233;plique militaire visant alors &#224; restaurer la virilit&#233; &#233;tats-unienne, en renversant le stigmate (un missile am&#233;ricain destin&#233; &#224; &#234;tre l&#226;ch&#233; sur l'Irak ne portait-il pas, en effet, la mention &#171; &lt;i&gt;High Jack This Fags&lt;/i&gt; &#187; [&#171; D&#233;tournez donc &#231;a les p&#233;d&#233;s &#187;] (11) ?). La d&#233;marche de Fanon pose donc un vrai probl&#232;me, tant il est vrai que les vaincus n'ont rien &#224; gagner &#224; se placer sur le terrain m&#234;me des vainqueurs &#8211; disons m&#234;me qu'&#224; travers un tel positionnement, ils sont toujours d&#233;j&#224; perdants. Si les luttes homosexuelles ont pu op&#233;rer une r&#233;appropriation du stigmate, c'est parce que ce dernier &#233;tait clairement identifi&#233; comme relevant de la d&#233;virilisation &#8211; en revendiquant le non-viril, les gays se situaient alors sur un terrain clairement distinct de celui de leurs adversaires virilistes, de celui des &#171; h&#233;t&#233;ro-flics &#187; comme il pouvait &#234;tre dit dans les ann&#233;es 70. Autrement dit, c'est plus en &lt;i&gt;d&#233;sertant&lt;/i&gt; le champ de bataille, ou plut&#244;t en refusant de combattre aux conditions de l'ennemi, que les mouvements de lib&#233;ration gay des ann&#233;es 70 ont su construire leur r&#233;sistance comme un geste de &lt;i&gt;d&#233;fection&lt;/i&gt;, refusant ainsi la surench&#232;re viriliste. Dans le cas de Fanon, la situation n'est pas si claire : il n'identifie qu'une partie de l'image orientaliste qui a &#233;t&#233; construite du colonis&#233;, celle qu'Edward Said &#233;voque ainsi, cette fois &#224; propos de l'Arabe, certes, mais la logique est bien la m&#234;me, qui attribue au non-blanc une sexualit&#233; d&#233;bordante, active, mais qui, dans le m&#234;me temps, lui attribue &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt; une dimension passive : &#171; [&#8230;] la passivit&#233; des Arabes [est] affirm&#233;e par des orientalistes comme Patai, Hamady m&#234;me, et d'autres. Mais il est de la logique des mythes, comme de celle des r&#234;ves, justement, d'accueillir des antith&#232;ses absolues. [&#8230;] Puisque l'image &lt;i&gt;utilise&lt;/i&gt; &#224; ses propres fins tout le mat&#233;riau et puisque, par d&#233;finition, le mythe remplace la vie, l'antith&#232;se entre un arabe trop f&#233;cond et une poup&#233;e passive n'est pas fonctionnelle &#187; (12).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La tentative de r&#233;appropriation, par Fanon, des cat&#233;gories stigmatisantes &#8211; si c'est bien une telle tentative qui a lieu chez lui - est donc bancale, et c'est en cela qu'elle pr&#233;senterait un vrai probl&#232;me en tant que m&#233;thode de r&#233;sistance &#224; l'oppression : en rejetant sur le Blanc la figure de l'homosexualit&#233;, entendue comme forme de passivit&#233; sexuelle, Fanon constitue en repoussoir une des dimensions constitutives de l'image fantasmatique (et donc cens&#233;ment contradictoire) que le colonisateur a form&#233;e du colonis&#233;, qu'il s'agisse du Noir, ou de l'Arabe, en tout cas du non-blanc, &#224; savoir la passivit&#233;. C'est en cela que la construction de l'homosexualit&#233; en symbole du Blanc manque radicalement l'objectif d'une lutte pour l'&#233;mancipation : les vaincus ne peuvent pas s'affranchir des vainqueurs en reprenant leurs cat&#233;gories, sans les retourner, car ils leur conf&#232;rent alors n&#233;cessairement une fonction comparable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On retrouve une illusion de ce type dans &#171; l'homonationalisme &#187;, qui a pu notamment se d&#233;velopper aux Etats-Unis, apr&#232;s le 11 Septembre, &#224; travers la surench&#232;re effectu&#233;e par un grand nombre de mouvements gays, lesbiens et &lt;i&gt;queers&lt;/i&gt;, afin d'obtenir l'int&#233;gration de leurs membres dans la figure jug&#233;e socialement respectable du patriote &#233;tats-unien. D&#233;marche radicalement contradictoire cependant comme le souligne Jasbir Puar, puisque cette volont&#233; path&#233;tique d'inclusion ne peut alors s'effectuer qu'aux conditions d'une soci&#233;t&#233; h&#233;t&#233;ronormative, avec cet effet tout &#224; fait d&#233;testable que cette tentative LGBTQI de gagner la respectabilit&#233; s'effectue &#224; travers un d&#233;placement du stigmate sur d'autres cat&#233;gories, &#224; savoir avant tout les &#233;trangers (de pr&#233;f&#233;rence de confession musulmane) et les non-blancs : &#171; Aujourd'hui comme hier, l'h&#233;t&#233;ronormativit&#233; est indispensable &#224; la promotion d'un nationalisme militariste et masculiniste, ainsi que singuli&#232;rement d&#233;fini en termes de classe et de race. A la suite du 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont &#233;t&#233; le th&#233;&#226;tre d'un bombardement quotidien d'images d'une h&#233;g&#233;monie blanche r&#233;activ&#233;e de fa&#231;on retentissante &#187; (13). Malgr&#233; cette tendance viriliste de fond, les Etats-Unis voulaient cependant &#233;galement appara&#238;tre comme le parangon du progressisme sexuel, concernant les femmes et les minorit&#233;s sexuelles, de fa&#231;on &#224; se donner l'image d'une antith&#232;se des Talibans. Du coup, bien des mouvements homosexuels &#233;tats-uniens ont rencontr&#233; un accueil favorable, lorsqu'ils se sont engag&#233;s dans une d&#233;fense de la guerre men&#233;e par les Etats-Unis au lendemain du 11 Septembre, le faisant parfois, d'ailleurs, de fa&#231;on pour le moins paradoxale, au nom des droits des minorit&#233;s sexuelles des pays bombard&#233;s ; mais aussi lorsqu'ainsi ils se sont engag&#233;s essentiellement dans une logique d'inclusion, conduisant subrepticement &#224; l'&#233;quation gays, lesbiennes, &lt;i&gt;queer&lt;/i&gt; = blanc(he)s. Des membres de la communaut&#233; gay s'en sont ainsi notamment pris aux immigr&#233;s clandestins, arguant que les homosexuels seraient moins bien trait&#233;s qu'eux, ces &#233;trangers dont les familles de victimes auraient re&#231;u au moins des indemnit&#233;s apr&#232;s les attentats de 2001. Puar &#233;crit ainsi : &#171; Boulevers&#233; par le peu de valeur accord&#233; par son pays aux relations gays et lesbiennes, au regard de l'estime d&#233;volue aux relations h&#233;t&#233;rosexuelles, Avarosis [un membre influent de la communaut&#233; gay] fonde son argumentation sur une logique x&#233;nophobe selon laquelle les gays et les lesbiennes seraient plus d&#233;consid&#233;r&#233;s encore que les immigr&#233;s sans-papiers (n&#233;cessairement pr&#233;sum&#233;s h&#233;t&#233;rosexuels) si ces derniers n'&#233;taient pas menac&#233;s d'expulsion dans leur tentative d'obtenir compensation pour la perte d'un &#234;tre cher &#187; (14). C'est ici que la logique de ce discours homonationaliste est int&#233;ressante, qui pr&#233;suppose une blancheur des corps LGBTQI, et parall&#232;lement, une h&#233;t&#233;rosexualit&#233; des corps de couleur. On retrouve, dans cette imagerie le st&#233;r&#233;otype du Noir ou de l'Arabe comme sexuellement actif et hyper-viril, mais cette fois, la construction de ce st&#233;r&#233;otype est partag&#233;e par les gays, lesbiennes et &lt;i&gt;queers&lt;/i&gt; en qu&#234;te de respectabilit&#233;. Mais les choses se compliquent, si l'on veut bien voir, que l&#224; aussi, on joue &#224; nouveau sur la production d'une image fantasmatique de l'ennemi, intrins&#232;quement contradictoire, et qui va donc aboutir, cette fois (l&#224; est la nouveaut&#233; avec l'homonationalisme concernant ici les Etats-Unis) &#224; un partage entre une homosexualit&#233; blanche, pr&#233;sentable, patriote, et une homosexualit&#233; louche, perverse, noire ou arabe. Les homosexuels &#233;tats-uniens auraient donc &#224; lutter contre un ennemi de l'int&#233;rieur, affirmant &#224; travers ce combat m&#234;me leur patriotisme, puisque aussi bien, cet ennemi de l'int&#233;rieur se constitue sur le mod&#232;le du terroriste : &#171; [...] le cas de Mark Bingham [victime reconnue comme ayant eu un comportement patriotique exceptionnel le 11 septembre] est tout &#224; fait exemplaire. Des attributs positifs [&#8230;] furent attach&#233;s &#224; son homosexualit&#233; &#8211; viril, joueur de rugby, blanc, am&#233;ricain, h&#233;ros, un patriote gay qui a appel&#233; sa m&#232;re avant de mourir (ce qu'il faut lire comme un v&#233;ritable portrait homonational) &#8211; tandis que des connotations n&#233;gatives de l'homosexualit&#233; furent utilis&#233;es pour racialiser et sexualiser Oussama Ben Laden &#8211; un &#234;tre eff&#233;min&#233;, pervers et p&#233;dophile, machiav&#233;lique, apatride et rejet&#233; par sa propre famille (donc p&#233;d&#233;) &#187;(15). &lt;br class='autobr' /&gt; Il appara&#238;t donc clairement que la d&#233;marche inclusive des homosexuels &#233;tats-uniens se r&#233;alise sur le dos d'autres populations, racialis&#233;es, et sexualis&#233;es &#224; travers leur classification spontan&#233;e du c&#244;t&#233; de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;, mais auxquelles en m&#234;me temps on pr&#234;te les caract&#233;ristiques propres &#224; une sexualit&#233; exub&#233;rante et d&#233;viante, incluant donc des pratiques non h&#233;t&#233;rosexuelles &#233;chappant cependant &#224; l'homo-normativit&#233;, comme la p&#233;dophilie, par exemple, ou encore l'adoption d'une attitude eff&#233;min&#233;e (qu'on opposera &#224; la bravoure des gays patriotes). On retrouve l&#224; l'aspect contradictoire de l'image fantasmatique forg&#233;e par l'orientalisme du colonisateur. Certes, la logique de Fanon n'est aucunement inclusive, et il ne s'agit donc pas, bien s&#251;r, d'identifier la logique homonationaliste et la logique anti-colonisatrice de Fanon. Ce qu'il s'agissait ici d'indiquer, c'est seulement l'extr&#234;me danger qu'il y a &#224; sexualiser l'ennemi, f&#251;t-ce en n'effectuant ce geste que sur le mode parodique de la r&#233;appropriation du stigmate. La figure de l'h&#233;t&#233;ro-flic n'est exempte d'un tel danger qu'&#224; la condition de reconna&#238;tre que tous les h&#233;t&#233;ros ne sont pas des flics, et que, parmi les homosexuels, certains sont bien des h&#233;t&#233;ro-flics, par exemple lorsqu'ils cherchent &#224; rendre l'homosexualit&#233; respectable en lui faisant emprunter les voies d'une existence h&#233;t&#233;ro-norm&#233;e et, indissociablement, en faisant la chasse &#224; tout ce qui r&#233;pugne &#224; cette homo-normativit&#233; (aujourd'hui, c'est le discours antimusulman d&#233;velopp&#233; par tout un pan du mouvement LGBTQI qui irait dans ce sens). En revanche, lorsque Fanon exclut la possibilit&#233;, pour des Antillais, d'&#234;tre homosexuels autrement que par opportunisme &#233;conomique, il dessine comme en creux la fronti&#232;re qui d&#233;signerait un ennemi de l'int&#233;rieur : un Antillais, vivant aux Antilles, et qui serait homosexuel par go&#251;t. N'apercevant pas que la figure fantasmatique du Noir construite par le colon, outre les traits d'une h&#233;t&#233;rosexualit&#233; d&#233;bordante, int&#232;gre ceux d'une passivit&#233; eff&#233;min&#233;e, Fanon reprend ainsi &#224; son compte un &#233;l&#233;ment de l'imagerie colonialiste, sans aucunement le priver de sa facult&#233; stigmatisante. &lt;br class='autobr' /&gt; C'est en cela que l'&#233;vocation de l'homonationalisme contemporain pr&#233;sentait ici un int&#233;r&#234;t : &#224; l'image d'une homosexualit&#233; qui ne saurait &#234;tre que blanche, pr&#233;cis&#233;ment du c&#244;t&#233; de cet homonationalisme (renvoyant ainsi vers des sexualit&#233;s perverses, voire criminelles, les formes non h&#233;t&#233;rosexuelles de sexualit&#233; chez les non-Blancs), avec Fanon, c'est le Noir qui ne saurait &#234;tre qu'h&#233;t&#233;rosexuel (logique renvoyant ainsi du c&#244;t&#233; de Noirs ali&#233;n&#233;s, &lt;i&gt;blanchis&lt;/i&gt; si l'on veut, dont l'imaginaire m&#234;me aurait &#233;t&#233; colonis&#233;, les Noirs qui seraient homosexuels &lt;i&gt;de pr&#233;f&#233;rence&lt;/i&gt;). Dans les deux cas, la fronti&#232;re ami / ennemi passe par l'imagerie sexuelle fantasmatique, et en cela, on reprend bien &#224; son compte la logique qui fut celle des puissances colonisatrices, comme aujourd'hui elle est celle des Etats-Unis dans leur &#171; guerre contre le terrorisme &#187; - c'est en cela que la lutte des vaincus se compromet d&#233;finitivement en s'inscrivant ainsi, &lt;i&gt;de fait&lt;/i&gt;, dans le registre discursif des vainqueurs, y compris dans les formes que ce dernier a pu rev&#234;tir notamment &#224; Abou Ghraib.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si bien des militaires am&#233;ricains ayant particip&#233; &#224; des s&#233;ances de tortures &#224; Abou Ghraib ont cherch&#233; &#224; utiliser le moyen de d&#233;fense consistant &#224; soutenir que s'ils se sont conduits ainsi, c'est-&#224;-dire, par exemple, s'ils ont empil&#233; des corps de prisonniers nus en une pyramide humaine, avec les connotations sexuelles qu'une promiscuit&#233; si extr&#234;me implique, ou encore s'ils ont viol&#233; des hommes avec leur matraque, c'est &#224; cause d'un manque de formation, qui ne leur a pas permis de mesurer l'&#233;cart culturel, rendant ces sc&#232;nes encore plus insupportables &#224; ceux qui les subissaient. Or, l'image orientaliste se trouvant derri&#232;re ce discours de justification, discr&#233;dite imm&#233;diatement la port&#233;e auto-justificative de telles paroles, en ce que c'est pr&#233;cis&#233;ment &#224; partir de cette compr&#233;hension fantasm&#233;e de l'univers musulman que ces tortures, en leurs formes sp&#233;cifiques ont &#233;t&#233; imagin&#233;es. C'est pr&#233;cis&#233;ment parce que cette image unifiante du monde musulman en faisait un univers o&#249; l'homosexualit&#233; aurait &#233;t&#233; chose taboue (ce qui ne signifie pr&#233;cis&#233;ment pas inexistante), que ces formes de tortures ont &#233;t&#233; envisag&#233;es comme particuli&#232;rement efficaces, &#233;ventuellement &#224; titre de moyen de chantage pour obtenir des informations (selon cette image du monde musulman, les prisonniers auraient tellement craint que leurs proches voient ces photos qu'ils auraient &#233;t&#233; pr&#234;ts &#224; fournir nombre d'informations). Comme l'&#233;crit Jasbir Puar : &#171; [&#8230;] cette compr&#233;hension des normes sexuelles au Moyen-Orient &#8211; la sexualit&#233; est r&#233;prim&#233;e mais la perversion bouillonne sous le couvercle &#8211; est h&#233;riti&#232;re d'une tradition orientaliste s&#233;culaire, de ce m&#234;me fantasme orientaliste qui a certainement &#233;t&#233; au c&#339;ur des photographies des tortures commises &#224; Abou Graib &#187; (16).&lt;br class='autobr' /&gt; Or, ce qu'il faut bien voir, c'est que ces violences et actes de torture ne se contentent pas de d&#233;river de cette imagerie orientaliste, selon laquelle le corps musulman t&#233;moignerait d'une sexualit&#233; d&#233;bordante et d&#233;viante, mais qu'elles &lt;i&gt;produisent&lt;/i&gt; effectivement ce corps fantasm&#233;. Jasbir Puar ajoute m&#234;me que &#171; non seulement la force performative de la torture produit son objet, mais elle participe &#224; la reproduction de ce qu'elle nomme &#187; (17). Autrement dit, la vision des images de torture d'Abou Graib aurait tendance &#224; renforcer l'efficacit&#233; de l'image fantasm&#233;e ayant pr&#233;sid&#233; au choix du type de torture. C'est bien ce que confirme indirectement Judith Butler, lorsqu'elle &#233;voque les vid&#233;os enregistr&#233;es de l'arrestation brutale de Rodney King : &#171; &#8220;l'&#233;pist&#233;m&#232; raciste du regard&#8221; produit l'objet du passage &#224; tabac &#8211; le corps assujetti de l'homme noir &#8211; comme dangereux et mena&#231;ant &#187;(18). Par cons&#233;quent, on peut s'interroger, avec Jasbir Puar, quant &#224; &#171; la pertinence politique qu'il y a &#224; d&#233;signer ces actes de torture comme des actes gays simul&#233;s &#187; (19), car, ce faisant, cette d&#233;signation tendrait &#224; valider l'image du musulman comme &#171; p&#233;d&#233; &#187;, selon la grille raciste &#224; travers laquelle elle interpr&#233;terait l'image livr&#233;e au regard. En t&#233;moignent tr&#232;s clairement les mots d'un soldat charg&#233; de garder des prisonniers, &#224; Abou Graib : &#171; J'ai vu deux d&#233;tenus, nus. L'un se masturbait face &#224; l'autre, qui &#233;tait &#224; genoux, la bouche ouverte. [&#8230;] J'ai vu le sergent-chef Frederick se diriger vers moi, et il a dit &#8220;Regarde ce que ces animaux font quand on les laisse tout seuls pendant deux secondes&#8221;. J'ai entendu la soldate de premi&#232;re classe England crier &#8220;Il bande&#8221; &#187; (20). Ce que cette sc&#232;ne r&#233;v&#232;le, comme l'indique Jasbir Puar, c'est que : &#171; L'identit&#233; est constitu&#233;e performativement par la preuve &#8211; ici, le fait de bander &#8211; qui est cens&#233;e &#234;tre le r&#233;sultat &#187; (21). Ainsi, au travers d'une telle d&#233;signation de ces actes de torture comme &#171; actes gays simul&#233;s &#187;, on renforcerait la performativit&#233; de ces actes, et conforterait donc la position de l'homonationalisme, au moyen de l'image invers&#233;e, et valoris&#233;e, de l'homosexualit&#233; que ce dernier renverrait. Mais si l'on adopte la d&#233;marche inverse, c'est-&#224;-dire si l'on d&#233;connecte ces actes de barbarie de leur charge sexuelle, il ne s'agirait alors certes pas de nier cette dimension dans les tortures inflig&#233;es, en ce qu'il est incontestable que &#171; la sexualit&#233; constitue une composante centrale et essentielle de l'agencement machinique qu'est le patriotisme am&#233;ricain &#187;, mais cela permettrait de prendre en compte le fait que toutes ces tortures n'ont pas n&#233;cessairement &#233;t&#233; comprises comme sexuelles : &#171; Imposer la nudit&#233;, en soi, n'est pas automatiquement et intrins&#232;quement sexuel ; pour que cet acte ait une signification sexuelle, &#233;rotique, il faut la lui donner &#187;, souligne avec raison Jasbir Puar (22). Il s'agirait, au fond, en ne caract&#233;risant pas ces actes comme, en soi, sexuels, de viser &#224; rendre inop&#233;rantes des technologies sexuelles, dont on a vu avec Foucault qu'elles ne se contentent pas de refl&#233;ter les corps sexuels nomm&#233;s, mais qu'elles les cr&#233;ent et les r&#233;gulent. La production des victimes, par leur &#171; repr&#233;sentation [&#8230;] comme r&#233;prim&#233;es, barbares, ferm&#233;es, rustres et m&#234;me homophobes &#187; (23), et donc comme figure invers&#233;e des sujets am&#233;ricains normativ&#233;s gays et f&#233;ministes, pourrait donc &#234;tre endigu&#233;e, mise &#224; distance, au profit de leur repr&#233;sentation comme victimes de pouvoirs de mort. Comme le dit en effet tr&#232;s justement Jasbir Puar, &#171; on peut dire que l'agression &lt;i&gt;sexualis&#233;e&lt;/i&gt; est une facette normalis&#233;e de la vie d'un prisonnier, et que le &#8220;sexuel&#8221; est toujours d&#233;j&#224; inscrit dans les r&#233;seaux de pouvoir n&#233;cropolitiques qui impliquent la conqu&#234;te corporelle, la domination coloniale, et la mort &#187; (24). C'est ainsi que l'image de ce prisonnier d'Abou Graib tenu en laisse par sa tortionnaire, peut renvoyer &#224; une relation sadomasochiste, &#224; connotation sexuelle par cons&#233;quent, &lt;i&gt;si on la charge effectivement de cette signification&lt;/i&gt;, mais si on ne privil&#233;gie pas cette lecture, on peut s'accorder avec Pierandrea Amato, pour voir en cette image la trace m&#234;me de la r&#233;duction du terroriste suppos&#233; en sous-homme :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Les clich&#233;s d'Abou Graib saisissent une situation &#224; tel point &#233;l&#233;mentaire, comme celle de tenir un chien en laisse, par exemple, qu'elle pourrait servir de r&#232;gle &#224; une vision du monde que la guerre contre le terrorisme devrait assumer sans &#233;quivoque : l'autre, notre ennemi, la pl&#232;be du monde, constituent le seuil au-del&#224; duquel l'homme n'est plus v&#233;ritablement homme &#187; (25).&lt;br class='autobr' /&gt; Il s'ensuit que l'inscription de l'ennemi dans un registre sexuel, chez Fanon, cr&#233;e une continuit&#233; de logique, relativement &#224; la sexualisation de l'ennemi, de la part des colonisateurs. Au fond, en cr&#233;ant l'image du Blanc &#224; l'imaginaire intrins&#232;quement homosexuel, Fanon pensait sans doute cr&#233;er une image inverse &#224; l'image orientaliste enfermant le Noir dans une h&#233;t&#233;rosexualit&#233; hyper-virile &#8211; c'est l&#224; que pouvaient peut-&#234;tre jouer les ressorts d'une r&#233;appropriation parodique du stigmate. Mais en ce cas, &#224; supposer que chez Fanon, on se situait en effet dans ce registre, ce qui n'est pas du tout certain, rappelons-le, m&#234;me dans ce cas, donc, il reproduirait, &lt;i&gt;de fait&lt;/i&gt;, un sch&#233;ma (une certaine forme de sexualisation pos&#233;e comme t&#233;ratologique de l'ennemi) par lequel, en sexualisant l'ennemi, je pr&#233;pare une emprise sur son corps, j'ouvre la voie &#224; une domination, dont on voit mal en quoi elle se distinguerait encore de celle mise en place par le colonialisme, mise &#224; mort de l'ennemi incluse. Ce n'est donc pas l'&#233;ventualit&#233; d'une mise &#224; mort de l'ennemi (in&#233;vitable dans la lutte de d&#233;colonisation envisag&#233;e par Fanon) qui pose probl&#232;me ici, du moins pas en soi, mais le partage, par Fanon, des op&#233;rations de construction sexualis&#233;e de l'ennemi, avec le colonisateur. Et puis l'homophobie de Fanon, f&#251;t-elle strat&#233;gique, n'en r&#233;sonne pas moins au niveau imaginaire, et le fait qu'il n'ait pas aper&#231;u la dualit&#233; de l'image sexuelle que le colonisateur construisait du Noir (en en oubliant la dimension de passivit&#233; sexuelle, comme on l'a vu) l'emp&#234;che symboliquement de pouvoir jouer, &#224; titre de r&#233;f&#233;rence, le r&#244;le de d&#233;fenseur, &#224; l'&#233;gard des corps martyris&#233;s d'Abou Graib. Inscrivant le corps de l'ennemi dans le dispositif g&#233;n&#233;ral de la sexualit&#233;, Fanon ne dispose plus d'un point d'ext&#233;riorit&#233;, par lequel il pourrait condamner ce moyen d'emprise sur les corps, cette violence psychologique pr&#233;figurant toutes les violences physiques possibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour conclure, on peut dire que Fanon n'est pas parvenu &#224; d&#233;vitaliser l'image orientaliste du Noir, en voulant produire un contre-mod&#232;le imag&#233;/imaginaire du Blanc, d'une part parce qu'il recourt &#224; la m&#234;me logique d'une imagerie fantasmatique (&#224; l'image d'un Bataille cherchant bien imprudemment &#224; opposer certaines images mythiques sp&#233;cifiques pour contrebalancer l'efficacit&#233; des mythologies fascistes), et d'autre part parce qu'il oublie que l'image orientaliste du Noir inclut une sexualit&#233; passive. En construisant donc l'image se voulant inverse d'un imaginaire noir intrins&#232;quement h&#233;t&#233;rosexuel, Fanon se trouve conduit &#224; placer le combat des colonis&#233;s sur le terrain m&#234;me du combat des vainqueurs, ce qui revient &#224; dire que, dans une certaine mesure, il fait siennes les armes de l'ennemi. Fanon agira de m&#234;me, lorsqu'il lui arrivera, dans le cadre de la lutte des Alg&#233;riens pour se lib&#233;rer du joug fran&#231;ais, de se r&#233;jouir de ce que le mouvement r&#233;volutionnaire alg&#233;rien, dans son combat, ait pu entra&#238;ner la chute de pans entiers de la soci&#233;t&#233; alg&#233;rienne traditionnelle. Ce discours moderniste partage alors avec l'entreprise colonialiste &#8211; ce qui ne signifie &#233;videmment pas que l'intention soit la m&#234;me dans les deux cas ! &#8211; une m&#234;me volont&#233; d'en finir avec un univers jug&#233; superstitieux, r&#233;trograde. En prenant au contraire appui sur cette tradition, en faisant d'elle le levier pour une r&#233;volte, Fanon aurait pu d&#233;couvrir cette &#171; scandaleuse force r&#233;volutionnaire &#187; du pass&#233; dont parlait Pasolini, ce qui aurait conduit les formes de la lutte anticolonialiste qu'il pr&#233;conisait &#224; s'arracher au registre discursif &#224; travers lequel l'oppression coloniale avait trouv&#233; son &lt;i&gt;m&#233;dium&lt;/i&gt;. Ce n'est qu'au moyen d'une telle rupture avec une logique des vainqueurs que Fanon aurait pu s'affranchir sans ambigu&#239;t&#233; et par avance de toute possibilit&#233; d'&#233;tablissement d'une certaine continuit&#233; entre sa construction d'une image sexualis&#233;e de l'ennemi et la construction sexuelle de l'ennemi musulman, par les Etats-Unis, au lendemain du 11 Septembre. Mieux : c'est en prenant ses distances &#224; l'&#233;gard de la logique d'une histoire des vainqueurs que Fanon aurait pu nous aider dans la saisie de la logique &#224; l'&#339;uvre derri&#232;re la production des photos d'Abou Graib. Ne l'ayant pas fait, il n'a ici, quant &#224; cette question pr&#233;cise, rien &#224; nous dire, l'approche de Fanon laissant appara&#238;tre comme son point aveugle le fait qu'une inscription de l'ennemi dans le registre de la sexualit&#233; l'offre &#224; toutes les formes possibles d'emprise sur les corps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 - Houria Bouteldja, &lt;i&gt;Les Blancs, les Juifs et nous. Vers une politique de l'amour r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt;, Paris, La Fabrique, 2016.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 - Thierry Schaffauser, &#171; Les indig&#232;nes de la r&#233;publique sont nos amiEs &#187;, source Internet : &lt;a href=&#034;http://yagg.com/2016/03/21/les-indigenes-de-la-republique-sont-nos-amies-par-thierry-schaffauser/&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://yagg.com/2016/03/21/les-indi...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. Frantz Fanon, &lt;i&gt;Peau noire, masques blancs&lt;/i&gt;, Paris, Le Seuil, 1952&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.146.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.143.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.145.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.146.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10 - Jean-Paul Sartre, &lt;i&gt;Saint Genet. Com&#233;dien et martyr&lt;/i&gt;, Paris, Gallimard, 1952.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11 - Cit&#233; in Jasbir K. Puar, &lt;i&gt;Homonationalisme. Politiques queer apr&#232;s le 11 septembre&lt;/i&gt;, trad. Maxime Cervulle et Judy Minx, Paris, Editions Amsterdam, 2012, p.15.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12 - Edward W. Said, &lt;i&gt;L'orientalisme. L'Orient cr&#233;&#233; par l'Occident&lt;/i&gt;, trad. Catherine Malamoud, Paris, Le Seuil, 2005, p.511.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13 - Jasbir K. Puar, &lt;i&gt;Homonationalisme. Op. cit&lt;/i&gt;., p.12.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.115-116.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.17-18.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.73.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.78.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.145 - Jasbir K. Puar cite ici Judith Butler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.78.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20 - T&#233;moignage cit&#233; par Seymour Hersh, et repris par Jasbir Puar, &lt;i&gt;op. cit&lt;/i&gt;, p.79.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;21 - Jasbir Puar, &lt;i&gt;op. cit&lt;/i&gt;., p.79.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;22 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.109.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;23 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.110.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;24 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;25 - Pierandrea Amato, &lt;i&gt;Poses. Abou Graib, dix ans apr&#232;s&lt;/i&gt;, trad. Jean-Pierre Cometti, Post-&#233;ditions 2015, p59.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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