<?xml 
version="1.0" encoding="utf-8"?><?xml-stylesheet title="XSL formatting" type="text/xsl" href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=backend.xslt" ?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>Ici et ailleurs</title>
	<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/</link>
	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?id_mot=74&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />

	<image>
		<title>Ici et ailleurs</title>
		<url>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L144xH127/logo-b65f2.png?1774727851</url>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/</link>
		<height>127</height>
		<width>144</width>
	</image>



<item xml:lang="fr">
		<title>D&#233;coloniser les esprits, une acculturation n&#233;cessaire au devenir postcolonial des autochtones de France </title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=646</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=646</guid>
		<dc:date>2017-12-29T11:51:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>J&#233;r&#244;me Ferrand</dc:creator>


		<dc:subject>n&#233;ocolonialisme</dc:subject>
		<dc:subject>colonialisme</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Ce texte vient clore un &#171; triptyque kanak &#187; dont les deux autres volets peuvent &#234;tre lus ici et l&#224;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour croire un seul instant &#224; la plus petite possibilit&#233; de d&#233;colonisation, il faudrait que soient r&#233;unies au moins deux conditions, lesquelles ne pourront advenir dans la configuration n&#233;ocoloniale qui r&#233;git la Nouvelle-Cal&#233;donie aujourd'hui. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'&#233;chec du projet de codification de la coutume associ&#233; au projet actuel visant &#224; &#233;tablir un &#171; corpus de droit coutumier &#187; t&#233;moignent d'un (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=18" rel="directory"&gt;Migrations, fronti&#232;res&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=67" rel="tag"&gt;n&#233;ocolonialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=74" rel="tag"&gt;colonialisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ce texte vient clore un &#171; triptyque kanak &#187; dont les deux autres volets peuvent &#234;tre lus &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/revue-casus-belli/article/c-caledonie-nouvelle&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;ici&lt;/a&gt; et &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/actualite/article/kanaky&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;l&#224;&lt;/a&gt;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour croire un seul instant &#224; la plus petite possibilit&#233; de d&#233;colonisation, il faudrait que soient r&#233;unies &lt;i&gt;au moins&lt;/i&gt; deux conditions, lesquelles ne pourront advenir dans la configuration n&#233;ocoloniale qui r&#233;git la Nouvelle-Cal&#233;donie aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;chec du projet de codification de la coutume associ&#233; au projet actuel visant &#224; &#233;tablir un &#171; corpus de droit coutumier &#187; t&#233;moignent d'un malentendu qui n'est pas pr&#232;s de cesser car il supposerait, d'une part, une d&#233;colonisation de l'esprit des juristes fran&#231;ais et, d'autre part, une acculturation f&#233;roce susceptible de les sensibiliser aux arcanes d'une civilisation trois fois mill&#233;naire. Aussi averti qu'il puisse &#234;tre des usages en vigueur dans les communaut&#233;s kanak, la conception de la norme que se fait un magistrat form&#233; sur les bancs d'une facult&#233; de droit fran&#231;aise est sans commune mesure avec ce que les kanak vivent et entendent par coutume. Pour un juriste digne de ce nom, la norme &#8211; qu'elle soit l&#233;gale ou coutumi&#232;re &#8211; pr&#233;existe &#224; la situation conflictuelle. C'est pourquoi la d&#233;cision cens&#233;e mettre fin au diff&#233;rend est consid&#233;r&#233;e comme l'application d'une r&#232;gle g&#233;n&#233;rale &#224; un cas particulier. Et dans la mesure o&#249;, dans l'&#233;conomie logique du syllogisme judiciaire, la norme est cens&#233;e pr&#233;exister au conflit, il appara&#238;t n&#233;cessaire d'en fixer pr&#233;alablement le contenu par &#233;crit. H&#233;rit&#233;e des th&#233;ologiens et canonistes du Moyen &#194;ge, cette conception id&#233;aliste de la norme est aux antipodes de la r&#233;alit&#233; coutumi&#232;re qui organise la r&#233;gulation des conflits dans les communaut&#233;s kanak. &lt;br class='autobr' /&gt; Quelle correspondance peut-on en effet &#233;tablir entre une conception id&#233;aliste de la norme cens&#233;e &#234;tre &#233;tablie par Dieu, le Roi ou la Nation (on notera la noblesse hautaine de la majuscule), et destin&#233;e &#224; s'appliquer de mani&#232;re imp&#233;rative, d'une part, et la dynamique collaborative inh&#233;rente au d&#233;veloppement du processus coutumier, d'autre part. La coutume est d'abord et avant tout &#233;change de gestes et de paroles. Les kanak ne parlent-ils pas pr&#233;cis&#233;ment de &#171; faire la coutume &#187; ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Par-del&#224; les rites particuliers qui pr&#233;sident aux gestes coutumiers, la participation d'un justiciable engag&#233; dans un &#233;change de paroles avec son ou ses juges est une r&#233;alit&#233; trop &#233;trang&#232;re aux repr&#233;sentations et pratiques judiciaires fran&#231;aises. Habitu&#233; &#224; appliquer des normes pr&#233;alablement d&#233;cid&#233;es, vot&#233;es puis am&#233;nag&#233;es par d'autres que lui, le juge fran&#231;ais est d'abord &#171; bouche de la loi &#187;, pour reprendre ici la c&#233;l&#232;bre formule de Montesquieu. S'il retrouve une marge de man&#339;uvre &#224; l'audience, c'est pour dire le droit (&lt;i&gt;juris dictio&lt;/i&gt;), c'est-&#224;-dire tenter de subsumer les faits de l'esp&#232;ce sous la norme pr&#233;existante. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'audience porte au demeurant tr&#232;s mal son nom car elle place le justiciable dans une position contrainte et passive ; elle lui commande le plus souvent de collaborer en se taisant pour laisser parler un autre que lui ou en faisant valoir son &#171; droit au silence &#187;, derni&#232;re conqu&#234;te proc&#233;durale dont se glorifie la patrie des droits de l'homme. Comme l'&#233;crit un magistrat sur son blog, &#171; la personne inqui&#233;t&#233;e a donc le droit d'&#234;tre passive tout au long de la proc&#233;dure p&#233;nale. Et ce droit &#224; la passivit&#233; comprend in&#233;luctablement le droit de se taire &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Confront&#233;s aux pratiques aujourd'hui en vigueur sur le territoire fran&#231;ais, Usbek et Rica n'auraient pas manqu&#233; d'&#234;tre horrifi&#233;s. Mais personne ne s'est encore risqu&#233; &#224; &#233;crire les &lt;i&gt;Lettres kanak&lt;/i&gt;. Sans doute la pr&#233;sence d'assesseurs coutumiers, familiers des usages kanak, permet-elle de lib&#233;rer la parole lors des audiences civiles coutumi&#232;res. Mais au p&#233;nal, la loi du silence retrouve sa raison d'&#234;tre r&#233;pressive. Dans un pays o&#249; la parole est au c&#339;ur de la coutume, ce ph&#233;nom&#232;ne laisse le justiciable kanak sans voix, except&#233;es les voies de recours.&lt;br class='autobr' /&gt; Savourant pourtant ces derni&#232;res conqu&#234;tes de la civilisation occidentale, les castrats du jour aiguisent leur voix pour critiquer des pratiques qu'ils jugent &#234;tre d'un autre &#226;ge : l'astiquage leur fait horreur car il &#233;voque le souvenir r&#233;el ou fantasm&#233; de ces temps barbares o&#249; la douleur physique imposait sa loi. Ils sont en revanche con-vaincus de l'humanit&#233; de leurs usages r&#233;pressifs car tous ceux qui ont (mal) lu &lt;i&gt;Surveiller et punir&lt;/i&gt; savent bien qu'on a cess&#233; depuis plusieurs si&#232;cles d'&#233;carteler les criminels en place publique. Ils ont d'ailleurs (mal) lu Foucault, mais ils ferait bien de lire Deleuze qui &#233;crivait que &#171; face aux formes prochaines de contr&#244;les incessants en milieu ouvert, il se peut que les plus durs enfermements nous paraissent appartenir &#224; un pass&#233; d&#233;licieux et bienveillant &#187; (&lt;i&gt;Pourparlers&lt;/i&gt;, 1990, p. 240). Ils ne craignent m&#234;me plus de comparer des r&#233;alit&#233;s incommensurables car, en leur for int&#233;rieur, ils pr&#233;f&#232;rent &#233;videmment la prison &#224; l'astiquage pratiqu&#233; dans le cadre d'une coutume de pardon.&lt;br class='autobr' /&gt;
On les soup&#231;onnerait m&#234;me de vouloir se livrer &#224; des exercices de correspondance permettant d'&#233;tablir la moindre r&#233;pression &#224; l'encontre les kanaks en Nouvelle-Cal&#233;donie (au regard de la lumineuse d&#233;monstration &#224; venir, les rabat-joie sont pri&#233;s de tenir pour anecdotique la surrepr&#233;sentation des kanak dans les prisons n&#233;o-cal&#233;donniennes) : si un abus sexuel sur mineure vaut 3 ans de prison en Nouvelle-Cal&#233;donie, il faut admettre que, compar&#233;e aux 4 ans et demi de prison ferme dont vient d'h&#233;riter un autochtone marseillais pour avoir d&#233;rob&#233; leurs mobiles &#224; 3 jeunes victimes (Mediapart, &lt;i&gt;Surprise en plein d&#233;rapage, la justice censure France Culture&lt;/i&gt;, 16 mars 2017), cette peine est moins s&#233;v&#232;re. L'abus sexuel sur mineur est donc puni moins fermement en Nouvelle-Cal&#233;donie que le vol de t&#233;l&#233;phones portables en France. &lt;br class='autobr' /&gt;
A la bonne heure ! La diff&#233;rence ne s'explique que par le d&#233;calage horaire&#8230; Vivement que, tout &#224; la joie de son &lt;i&gt;destin commun&lt;/i&gt;, la Nouvelle-Cal&#233;donie se mette enfin &#224; l'heure fran&#231;aise !&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Kanaky</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=645</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=645</guid>
		<dc:date>2017-12-24T20:29:56Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>J&#233;r&#244;me Ferrand</dc:creator>


		<dc:subject>d&#233;mocratie</dc:subject>
		<dc:subject>n&#233;ocolonialisme</dc:subject>
		<dc:subject>colonialisme</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Le cynisme politique n'a pas de bornes : alors qu'ont &#233;t&#233; constat&#233;es des fraudes aux inscriptions dans les commissions administratives sp&#233;ciales charg&#233;es de l'&#233;tablissement et de la r&#233;vision des listes &#233;lectorales, la question des inscriptions irr&#233;guli&#232;res - reconnues par l'&#201;tat fran&#231;ais lui-m&#234;me - a &#233;t&#233; consid&#233;r&#233;, en f&#233;vrier 2016, comme &#171; politiquement close &#187; par le 14e comit&#233; des signataires du gouvernement de la Nouvelle-Cal&#233;donie. Aussi, depuis mars 2016, une mission d'observation (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=22" rel="tag"&gt;d&#233;mocratie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=67" rel="tag"&gt;n&#233;ocolonialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=74" rel="tag"&gt;colonialisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le cynisme politique n'a pas de bornes : alors qu'ont &#233;t&#233; constat&#233;es des fraudes aux inscriptions dans les commissions administratives sp&#233;ciales charg&#233;es de l'&#233;tablissement et de la r&#233;vision des listes &#233;lectorales, la question des inscriptions irr&#233;guli&#232;res - reconnues par l'&#201;tat fran&#231;ais lui-m&#234;me - a &#233;t&#233; consid&#233;r&#233;, en f&#233;vrier 2016, comme &#171; politiquement close &#187; par le &lt;a href=&#034;https://gouv.nc/actualites/07-02-2016/les-conclusions-du-comite-des-signataires&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;14e comit&#233; des signataires du gouvernement de la Nouvelle-Cal&#233;donie&lt;/a&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Aussi, depuis mars 2016, une mission d'observation mandat&#233;e par les Nations unies a-t-elle &#233;t&#233; charg&#233;e de jeter un &#339;il sur les pratiques de r&#233;vision des listes &#233;lectorales qui permettront aux n&#233;o-cal&#233;doniens de se prononcer par r&#233;f&#233;rendum sur leur autod&#233;termination (ne parlons surtout pas d'ind&#233;pendance) &#224; la fin de l'ann&#233;e 2018.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le 4 octobre 2017, et alors que plus de 23000 kanaks n'&#233;taient inscrits sur aucune liste &#233;lectorale, certains acteurs du jeu politique n&#233;o-cal&#233;donien plaidaient devant la commission de d&#233;colonisation de l'ONU pour que le r&#233;f&#233;rendum &#224; venir soit &#171; sinc&#232;re et incontestable &#187;. Au m&#234;me moment, une synchronicit&#233; &#233;tonnante pr&#233;sidait &#224; la d&#233;signation d'un ancien premier ministre fran&#231;ais &#224; la pr&#233;sidence de la mission d'information parlementaire sur l'avenir institutionnel de la Nouvelle-Cal&#233;donie. Chacun en appr&#233;ciera le beau sourire, au centre de la photo, &lt;a href=&#034;https://gouv.nc/actualites/07-02-2016/les-conclusions-du-comite-des-signataires ou l&#224; https://gouv.nc/actualites/10-11-2016/un-comite-des-signataires-dans-la-continuite&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;ici&lt;/a&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Autant de signes continus et manifestes de la vitalit&#233; n&#233;ocoloniale d'une r&#233;publique fran&#231;aise qui, n'ayant plus gu&#232;re l'occasion de maintenir son empire territorial par la force comme le fait aujourd'hui l'Espagne &#224; l'encontre de la Catalogne, use des pratiques douteuses, pour ne pas dire mafieuses, qui ont fait la gloire de la fran&#231;afrique&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut certes avoir un peu de m&#233;moire pour se rappeler qu'au moment m&#234;me o&#249; les kanak avaient souhait&#233; associer &#224; leur destin toutes les &#171; victimes de l'histoire &#187; (descendants de bagnards et de communards, mineurs asiatiques soumis au r&#233;gime de l'indig&#233;nat, immigr&#233;s du pacifique, etc.), le premier ministre fran&#231;ais, Pierre Mesmer, affichait ouvertement sa volont&#233; de submerger les kanak par le nombre en surfant sur le boom &#233;conomique du nickel pour accompagner une nouvelle vague de peuplement de la Nouvelle-Cal&#233;donie : &#171; La pr&#233;sence fran&#231;aise en Cal&#233;donie ne peut &#234;tre menac&#233;e, sauf guerre mondiale, que par une revendication nationaliste des populations autochtones, appuy&#233;es par quelques alli&#233;s &#233;ventuels dans d'autres communaut&#233;s ethniques venant du Pacifique. &#192; court et moyen terme, l'immigration massive de citoyens fran&#231;ais m&#233;tropolitains ou originaires des d&#233;partements d'outre-mer devrait permettre d'&#233;viter ce danger, en maintenant ou en am&#233;liorant le rapport num&#233;rique des communaut&#233;s. &#192; long terme la revendication nationaliste autochtone ne sera &#233;vit&#233;e que si les communaut&#233;s non originaires du Pacifique repr&#233;sentent une masse d&#233;mographique majoritaire &#187;. No comment ! Fran&#231;afrique a toujours rim&#233; avec France &#224; fric.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais ce n'est pas parce que la Cal&#233;donie (nouvelle) est loin de nous qu'il faut oublier le geste d'Eloi Machoro brisant, en 1984, l'urne &#233;lectorale du statut Lemoine et recouvrir d'un silence complice les pratiques de l'&#233;tat n&#233;ocolonial fran&#231;ais qui souillent chaque jour une d&#233;mocratie morte avant d'&#234;tre n&#233;e, en France comme &#224; l'&#233;tranger. Comme si le r&#234;ve de la Kanaky, r&#233;publique ind&#233;pendante imagin&#233;e dans les ann&#233;es 80 par des ind&#233;pendantistes, &#233;tait destin&#233; &#224; rejoindre le cimeti&#232;re des utopies forg&#233;es au feu des exp&#233;riences r&#233;volutionnaires pour &#234;tre ensuite sacrifi&#233;es sur l'autel des int&#233;r&#234;ts de la &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/revue-casus-belli/article/c-caledonie-nouvelle&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;puissance (n&#233;o)coloniale fran&#231;aise&#8230;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>C - Cal&#233;donie (nouvelle) / Colonialisme (n&#233;o)</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=632</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=632</guid>
		<dc:date>2017-12-10T11:31:14Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>J&#233;r&#244;me Ferrand</dc:creator>


		<dc:subject>n&#233;ocolonialisme</dc:subject>
		<dc:subject>colonialisme</dc:subject>
		<dc:subject>Revue Casus Belli</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Est-ce la perspective prochaine d'une consultation de la population n&#233;o-cal&#233;donienne au sujet de sa possible accession &#224; la &#171; pleine souverainet&#233; &#187; qui explique l'abondante litt&#233;rature aujourd'hui consacr&#233;e &#224; cette terre &#171; d&#233;couverte &#187; par James Cook et qu'il baptisa Nouvelle-Cal&#233;donie en souvenir d'une autre &#238;le qui fut jadis pr&#233;serv&#233;e de la &#171; civilisation &#187; romaine par le mur d'Adrien ? Toujours est-il que cette terre d'Outre-mer nous rappelle quel fort incommodant &#171; caillou &#187; elle forme (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=56" rel="directory"&gt;Revue Casus Belli&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=67" rel="tag"&gt;n&#233;ocolonialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=74" rel="tag"&gt;colonialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=96" rel="tag"&gt;Revue Casus Belli&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_299 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/casus-belli-nst-1l-7.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/casus-belli-nst-1l-7.png' width='300' height='856' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Est-ce la perspective prochaine d'une consultation de la population n&#233;o-cal&#233;donienne au sujet de sa possible accession &#224; la &#171; pleine souverainet&#233; &#187; qui explique l'abondante litt&#233;rature aujourd'hui consacr&#233;e &#224; cette terre &#171; d&#233;couverte &#187; par James Cook et qu'il baptisa Nouvelle-Cal&#233;donie en souvenir d'une autre &#238;le qui fut jadis pr&#233;serv&#233;e de la &#171; civilisation &#187; romaine par le mur d'Adrien ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Toujours est-il que cette terre d'Outre-mer nous rappelle quel fort incommodant &#171; caillou &#187; elle forme dans la botte coloniale de la France. Appel&#233;e &#224; s'affranchir de cette derni&#232;re, un r&#233;f&#233;rendum &#171; d'autod&#233;termination &#187; doit avoir lieu &#224; la fin de l'ann&#233;e 2018. Aux termes de l'accord de Noum&#233;a (5 mai 1998), &#171; la consultation portera sur le transfert &#224; la Nouvelle-Cal&#233;donie des comp&#233;tences r&#233;galiennes, l'acc&#232;s &#224; un statut international de pleine responsabilit&#233; et l'organisation de la citoyennet&#233; en nationalit&#233; (&#8230;) L'&#201;tat reconna&#238;t la vocation de la Nouvelle-Cal&#233;donie &#224; b&#233;n&#233;ficier, &#224; la fin de cette p&#233;riode, d'une compl&#232;te &#233;mancipation &#187;. L'euph&#233;misation, inh&#233;rente &#224; cet exercice de style diplomatique, permet d'&#233;carter un mot d'ordre que l'&#233;tat fran&#231;ais cherche &#224; bannir de l'espace public : IND&#201;PENDANCE. Que la Cal&#233;donie nouvelle puisse le (re)devenir, voil&#224; assur&#233;ment ce dont l'&#233;tat fran&#231;ais ne veut pas. C'est pourquoi il &#339;uvre, en coulisse, &#224; ce que le corps &#233;lectoral appel&#233; &#224; se prononcer &#224; la fin de l'ann&#233;e 2018 soit favorable au maintien du &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/actualite/article/kanaky&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;statu quo&lt;/i&gt; (n&#233;o)colonial&lt;/a&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Par-del&#224; le pis-aller d&#233;mocratique qu'est le r&#233;f&#233;rendum, &#171; la neutralit&#233; active &#187; de Hollande et la volont&#233; affirm&#233;e par Macron que la Nouvelle-Cal&#233;donie reste une &#171; terre de France &#187; confirment qu'en de&#231;&#224; des Pyr&#233;n&#233;es l'ind&#233;pendance n'est plus de saison (Au-del&#224; des Pyr&#233;n&#233;es, elle est en revanche d'une br&#251;lante actualit&#233;). La p&#233;riode dite &#171; des &#233;v&#233;nements &#187; (1984-1988) avait certes pouss&#233; l'&#233;tat fran&#231;ais &#224; c&#233;der du terrain (accords de Matignon-Oudinot, 1988) en pr&#233;voyant un &#171; r&#233;f&#233;rendum d'autod&#233;termination &#187; pour 1998. Mais la reconnaissance des &#171; ombres de la colonisation &#187; et de &#171; l'identit&#233; kanak &#187; d'une part, la volont&#233; affich&#233;e de &#171; fonder une nouvelle souverainet&#233; partag&#233;e dans un destin commun &#187; et de faire de la &#171; d&#233;colonisation un moyen de refonder un lien durable entre les communaut&#233;s qui vivent aujourd'hui en Nouvelle-Cal&#233;donie &#187; (Pr&#233;ambule de l'accord de Noum&#233;a) d'autre part, auront eu raison de ces premi&#232;res intentions. Si la port&#233;e symbolique de l'accord de Noum&#233;a est ind&#233;niable, la reconnaissance de la culture kanak est un chiffon de papier agit&#233; pour d&#233;samorcer les revendications ind&#233;pendantistes que beaucoup craignent de voir &#224; nouveau coloniser l'espace public. &lt;br class='autobr' /&gt;
Une telle assignation culturelle et identitaire est le cheval de Troie d'une politique imp&#233;rialiste n&#233;o-coloniale qui trouve dans le droit un instrument d'autant plus efficace qu'il est diffus. Derri&#232;re la s&#233;mantique omnipr&#233;sente et aujourd'hui convenue de la &#171; d&#233;colonisation &#187;, concepts juridiques et pratiques judiciaires colonisent encore les corps de ceux qui &#339;uvrent &#224; la fabrication du &#171; destin commun &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La d&#233;colonisation, vue de l'esprit&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait ici faire &#233;tat de la situation politique, &#233;conomique, sociale ou &#233;ducative pour t&#233;moigner d'une r&#233;alit&#233; sensible : la &#171; d&#233;colonisation progressive &#187; n'a pas eu lieu. Les oracles de Matignon et de Noum&#233;a avaient pourtant parl&#233; ; les scribes patent&#233;s avaient jet&#233; ici et l&#224; quelque barbouille &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; porteuse de sens : &#171; transfert de comp&#233;tences &#187; ; &#171; citoyennet&#233; n&#233;o-cal&#233;donienne &#187; ; &#171; identit&#233; kanak &#187; ; &#171; destin commun &#187;. La d&#233;colonisation &#233;tait cens&#233;e accompagner la marche vers une ind&#233;pendance qu'un r&#233;f&#233;rendum d'autod&#233;termination devait consacrer. &lt;br class='autobr' /&gt;
Sans doute les revendications exprim&#233;es dans les ann&#233;es 80 (acc&#232;s au pouvoir politique, redistribution fonci&#232;re, d&#233;veloppement &#233;conomique, promotion de la culture kanak) ont-elles rencontr&#233; un certain &#233;cho, mais contrairement &#224; l'ind&#233;pendance conquise par les anciennes colonies d'exploitation, il est impossible d'envisager un processus &#233;quivalent pour une colonie de peuplement telle que la Nouvelle-Cal&#233;donie. Le d&#233;veloppement historique d'une colonie de peuplement tend en effet &#224; neutraliser et s&#233;gr&#233;ger, puis &#224; incorporer ou &#224; an&#233;antir l'alt&#233;rit&#233; autochtone. Demandez donc aux aborig&#232;nes (3 % de la population australienne) ou aux maoris (15 % des N&#233;o-Z&#233;landais), ce qu'ils pensent de l'ind&#233;pendance ? Elle ne fait tout simplement plus partie de leur ordre des possibles.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette r&#233;alit&#233; statistique n'est certes pas comparable avec la Nouvelle-Cal&#233;donie, qui se distingue par son exceptionnelle vigueur d&#233;mographique : en 1921, la population kanak ne comptait plus que 27 000 individus, soit 80 % de moins que lorsque le &#171; caillou &#187; avait &#233;t&#233; &#171; d&#233;couvert &#187; en 1774. Avec les 105 000 personnes se d&#233;clarant kanak lors du recensement de 2014, cette communaut&#233; a donc &#233;tonnamment r&#233;sist&#233; puisqu'elle repr&#233;sente encore pr&#232;s de 40 % de la population totale. &lt;br class='autobr' /&gt;
Occultant le processus &#224; l'&#339;uvre dans les colonies de peuplement, d'aucuns pr&#233;tendront m&#234;me que les kanaks ont reconquis leur place dans la soci&#233;t&#233; n&#233;o-cal&#233;donienne en for&#231;ant l'&#233;tat fran&#231;ais &#224; reconna&#238;tre leur identit&#233;, identit&#233; dont personne ne sait d'ailleurs vraiment ce qu'elle est, et surtout pas si elle est &lt;i&gt;pr&#233;&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;post&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;n&#233;o&lt;/i&gt;coloniale. On sait en revanche que la reconnaissance solennelle d'une identit&#233; sp&#233;cifique, sp&#233;cialement lorsqu'elle passe par la cons&#233;cration officielle des coutumes autochtones, ne diff&#232;re gu&#232;re de la reconnaissance tout aussi officielle d'un statut particulier octroy&#233; aux indig&#232;nes par le colonisateur. Comme on a justement pu l'&#233;crire &#224; ce sujet, &#171; cette reconnaissance institutionnelle n'est en rien la marque d'un moment postcolonial en rupture avec les p&#233;riodes qui l'ont pr&#233;c&#233;d&#233;. Historiquement en effet la prise en compte officielle des &#171; coutumes indig&#232;nes &#187; constitue un trait caract&#233;ristique des empires coloniaux, bien plus qu'un attribut des processus de d&#233;colonisation &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C. Demmer et B. Tr&#233;pied, La coutume kanak dans l'Etat. Perspectives (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Elle n'est donc par cons&#233;quent qu'un des aspects de la politique n&#233;o-coloniale aujourd'hui &#224; l'&#339;uvre en Nouvelle-Cal&#233;donie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Lorsque cette reconnaissance se fait avec les mots du droit, nul besoin de mobiliser la critique marxiste de leur formalisme pour &#234;tre en droit de se demander si les accords de Matignon et de Noum&#233;a ne furent pas les actes fondateurs d'une forme originale de n&#233;ocolonialisme, dans la mesure pr&#233;cis&#233;ment o&#249; les structures &#233;conomiques et sociales perp&#233;tuent, &#224; des degr&#233;s divers, l'exclusion des kanak ? Il n'est en effet plus question de (r&#233;)inventer un &#171; droit n&#233;o-cal&#233;donien &#187; ent&#233; sur les sp&#233;cificit&#233;s d'une &#171; culture et d'une identit&#233; kanak &#187; (dont le leader ind&#233;pendantiste J.-M. Tjibaou disait qu'elle &#233;tait, non pas derri&#232;re mais &#171; devant nous &#187;), mais de consacrer l'existence d'un droit civil pr&#233;tendument coutumier afin de consacrer la &#171; souverainet&#233; interne &#187; du peuple kanak. Le caract&#232;re abscons de ces &#233;nonc&#233;s offre l'opportunit&#233; de d&#233;placer le d&#233;bat sur le terrain juridique, et de laisser ainsi en suspens la question politique de l'ind&#233;pendance. Mais ceux pour qui les mots ont encore un sens ne manqueront pas de remarquer que le &#171; droit &lt;i&gt;commun&lt;/i&gt; &#187; de la Nouvelle-Cal&#233;donie est le droit fran&#231;ais. De l&#224; &#224; sugg&#233;rer que le &#171; destin &lt;i&gt;commun&lt;/i&gt; &#187;, auquel chacun est cens&#233; concourir, est un destin fran&#231;ais&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ceux qui en douteraient encore seraient bien avis&#233;s d'observer comment les formes de r&#233;gulation judiciaire aujourd'hui &#224; l'&#339;uvre contribuent &#224; la (re)conversion (n&#233;o)coloniale de la soci&#233;t&#233; n&#233;o-cal&#233;donienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La d&#233;colonisation du droit, slogan n&#233;ocolonial&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis une vingtaine d'ann&#233;es, une poign&#233;e de magistrats et de professeurs de droit ont entrepris de mettre fin &#224; la colonisation juridique fond&#233;e, d'apr&#232;s eux, sur un jugement de valeur et le d&#233;ni de la civilisation kanak. Louable dans ses intentions, ce projet de &#171; d&#233;colonisation du droit &#187; (i.e. fran&#231;ais) a consist&#233; &#224; fa&#231;onner un &#233;crin institutionnel susceptible d'accueillir les diverses manifestations de la coutume kanak.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour la rendre visible, certains avaient d'abord nourri le projet de former un recueil de droit coutumier pour l'aire circonscrite de paic&#238;-cam&#251;k&#238; (Province nord). L'objectif &#233;tait d'&#233;tablir un &#171; droit kanak &#187; qui puisse &#234;tre mobilis&#233; dans le cadre des tribunaux civils coutumiers g&#233;n&#233;ralement compos&#233;s d'un magistrat fran&#231;ais et d'assesseurs kanak. Charg&#233; du contentieux civil, ces juridictions ont en effet vocation &#224; r&#233;gler les diff&#233;rends opposants les justiciables de statut coutumier qui ne souhaitent pas se voir appliquer le droit &#171; commun &#187; (i.e. fran&#231;ais). Mise &#224; la port&#233;e des magistrats, la coutume aurait alors gagn&#233; en autorit&#233; dans la mesure o&#249; les premiers auraient pu en avoir une connaissance plus pr&#233;cise et &#171; rendre des d&#233;cisions conformes &#224; celle-ci &#187;. Le magistrat ayant ainsi reconnu la sp&#233;cificit&#233; du &#171; droit coutumier &#187;, le justiciable aurait par suite d'autant mieux accept&#233; l'autorit&#233; de la d&#233;cision rendue que des assesseurs kanak sont associ&#233;s au processus d&#233;cisionnel. En observateurs avertis des usages en vigueur, les instigateurs n'ignoraient pas que lorsque les paroles &#233;chang&#233;es aboutissent &#224; un accord (que celui-ci soit plus ou moins contraint par les formes judiciaires h&#233;rit&#233;es du colonisateur), celui-ci serait ex&#233;cut&#233; plus surement que par le recours &#224; la force publique attach&#233;e aux d&#233;cisions de justice. En Nouvelle-Cal&#233;donie, la honte sociale polic&#233;e attach&#233;e au non-respect de la parole donn&#233;e est en effet bien plus efficace que la force polici&#232;re de l'ordre public fran&#231;ais.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si la r&#233;daction de la coutume de Paic&#238;-Cam&#251;k&#238; fut un &#233;chec, elle n'a cependant pas stopp&#233; les vell&#233;it&#233;s de ceux qui demeurent toujours convaincus, &#224; l'instar du &#224; l'instar du magistrat Eric Rau qui avait entrepris en pleine p&#233;riode coloniale de rationaliser les coutumes &#171; canaques &#187; (sic), que le d&#233;veloppement progressif d'une &#171; coutume judiciaire &#187; et le projet corr&#233;latif d'en op&#233;rer la synth&#232;se afin de constituer un &#171; corpus de droit coutumier kanak &#187; sont des progr&#232;s n&#233;cessaires. Ces bonnes intentions interpellent car elles produisent une s&#233;rie d'antinomies qui t&#233;moignent de la persistance du legs colonial et des dynamiques n&#233;o-coloniales &#224; l'&#339;uvre dans la soci&#233;t&#233; n&#233;o-cal&#233;donienne contemporaine.&lt;br class='autobr' /&gt;
Commen&#231;ons par observer que la reconnaissance officielle de la coutume kanak s'est op&#233;r&#233;e dans le cadre national et immuable de la r&#233;publique fran&#231;aise. Si cette reconnaissance a pu entra&#238;ner la cr&#233;ation d'institutions nouvelles (Conseils et S&#233;nat coutumiers), elle s'est adoss&#233;e &#224; des institutions h&#233;rit&#233;es de la p&#233;riode coloniale (tribus, districts, chefs coutumiers, etc., qui incr&#233;mentent les structures administratives fran&#231;aises). Plut&#244;t que de placer cette &#233;volution r&#233;cente sous l'&#233;gide incantatoire du progr&#232;s, peut-&#234;tre vaudrait-il mieux la replacer dans la dynamique historique de promotion par l'&#201;tat fran&#231;ais d'une politique de la diff&#233;rence. Inaugur&#233;e &#224; l'&#233;poque coloniale, poursuivie apr&#232;s la fin de l'indig&#233;nat, elle se nourrit aujourd'hui de la juridicisation accrue des actes les plus courants de la vie civile. Elle op&#232;re ainsi de mani&#232;re diffuse dans le corps de la soci&#233;t&#233; n&#233;o-cal&#233;donienne.&lt;br class='autobr' /&gt;
Face au projet d'&#233;criture de la coutume et des justifications progressistes qui l'accompagnent, certains ont tir&#233;, non sans vacarme, la sonnette d'alarme. Outre la justification opportune de donner ainsi corps aux accords de Noum&#233;a en prenant en compte l'identit&#233; kanak, ce projet est soutenu par une id&#233;ologie &lt;i&gt;droits de l'hommiste&lt;/i&gt; b&#234;te, aveugle et ignorante. Celle-ci s'appuie, notamment, sur les in&#233;galit&#233;s entre les sexes en Nouvelle-Cal&#233;donie, et contribue ainsi &#8211; l&#224; est sa b&#234;tise &#8211; &#224; opposer l'Occident, suppos&#233; &#233;galitaire &#8211; l&#224; est son aveuglement &#8211;, aux valeurs patriarcales r&#233;gissant les m&#339;urs kanak. Ce faisant elle participe &#224; la naturalisation d'&#233;l&#233;ments patriarcaux qu'elle croit &#8211; l&#224; est son ignorance &#8211; ancr&#233;e dans le fond traditionnel de la culture kanak. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il n'est pourtant pas n&#233;cessaire d'&#234;tre grand clerc pour remarquer que les in&#233;galit&#233;s entre les sexes t&#233;moignent moins de la r&#233;alit&#233; des coutumes ancestrales kanak que de la redoutable efficacit&#233; du processus colonial de &#171; civilisation des indig&#232;nes &#187;. Est-il vraiment utile de rappeler comment les missionnaires fran&#231;ais ont d'abord assign&#233; &#224; r&#233;sidence, puis impos&#233; la couture &#224; des femmes r&#233;put&#233;es jusqu'alors &#234;tre de redoutables b&#251;cherons ? Est-il vraiment n&#233;cessaire de pr&#233;ciser comment ils sont parvenus &#224; imposer les codes du mariage monogame et indissoluble &#224; une soci&#233;t&#233; dans laquelle une simple dispute pouvait d&#233;faire les unions, unions appel&#233;es &#224; se recomposer avec une simplicit&#233; que jalouserait plus d'un autochtone fran&#231;ais qui, pour se s&#233;parer d'une &#233;pouse avec laquelle il ne s'entend plus, doit mobiliser &#224; grands frais un bataillon de juristes et d'officiers publics (avocats, magistrats et notaires) ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Les mots m&#234;mes avec lequel ces apprentis codificateurs entendent &#171; &#233;crire &#187; la coutume sont d&#233;j&#224; pleins d'un sens n&#233;ocolonial qui a pour premier effet d'indiquer au &lt;i&gt;quidam&lt;/i&gt; que si la &#171; civilisation coloniale &#187; n'a pas pu promouvoir l'&#233;galit&#233; entre les sexes, c'est pour la raison essentielle, trop &#233;vidente pour &#234;tre signal&#233;e, que cette &#171; civilisation chr&#233;tienne &#187; fut, et demeure, profond&#233;ment in&#233;galitaire. Est-ce vraiment un hasard si le f&#233;minisme a pris corps en Occident ? Plut&#244;t que de reconna&#238;tre la part de l'h&#233;ritage colonial, cette id&#233;ologie b&#234;te, aveugle et ignorante pr&#233;f&#232;re se livrer &#224; une instrumentalisation raciste et classiste du f&#233;minisme qui enferme les communaut&#233;s kanak dans un statut d'arri&#233;ration pr&#233;moderne et perp&#233;tue ainsi la domination masculine. Elle reconduit ainsi le geste colonial par lequel les missionnaires avaient jadis, au nom du combat contre la polygynie et la r&#233;pudiation, encourag&#233; les formes du pouvoir patriarcal (enfermement de l'&#233;pouse au sein du foyer, interdiction du divorce, pouvoir discr&#233;tionnaire de l'&#233;poux sur sa conjointe, etc.) et &#233;touff&#233; certains modes d'expression qui offraient aux femmes une libert&#233; (notamment sexuelle) que jalouseraient les plus f&#233;ministes de nos contemporain.e.s.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si le renforcement des hi&#233;rarchies de genre est un exemple, et non le moindre, des impens&#233;s qui accompagnent la codification de la coutume par quelques progressistes bien intentionn&#233;s, un autre ph&#233;nom&#232;ne m&#233;rite qu'on s'y arr&#234;te. Que les coutumes soient brandies par quelques magistrats et assesseurs pour imposer une d&#233;cision laisse le justiciable kanak pour le moins circonspect. Lui qui a toujours &#171; fait la coutume &#187; se voit ainsi signifi&#233; par un magistrat au teint blafard qu'il est ignorant de sa propre culture. &lt;br class='autobr' /&gt;
D&#233;j&#224; significative dans le jugement des affaires civiles, cette violence est plus grande encore en mati&#232;re p&#233;nale, car les solutions impos&#233;es tournent syst&#233;matiquement au d&#233;savantage du justiciable kanak. Un exemple, certes exceptionnel, permettra d'en saisir les ressorts. Abus&#233;e par son ancien ami, une jeune fille s'en &#233;tait plainte. L'agresseur ayant reconnu les faits, l'une et l'autre avaient subi un ch&#226;timent (cinq coups de baguette sur le dos) dans le cadre d'un arrangement coutumier entre les deux familles. Apr&#232;s que l'oncle de la jeune fille a appliqu&#233;, sur la demande du p&#232;re du jeune homme, l'astiquage sur les deux protagonistes afin de leur signifier qu'ils n'avaient plus &#224; se revoir, celle-ci avait d&#251;, dans le cadre d'une coutume de pardon, quitter son clan. Saisi &#171; concurremment &#187; de l'affaire, le tribunal correctionnel de Lifou avait estim&#233; pour sa part &#171; que les faits sont d'une particuli&#232;re gravit&#233; s'agissant d'une agression sexuelle sur une mineure &#226;g&#233;e de moins de 13 ; que contre toute &#233;quit&#233; c'est jusqu'&#224; pr&#233;sent la victime qui a &#233;t&#233; la plus s&#233;v&#232;rement sanctionn&#233;e puisqu'elle a d&#251; subir un ch&#226;timent coutumier et quitter Lifou ; que pour r&#233;tablir l'&#233;quit&#233; et r&#233;parer ainsi le trouble grave &#224; l'ordre public caus&#233; par l'infraction et le sort fait &#224; la victime, il convient de d&#233;livrer imm&#233;diatement mandat de d&#233;p&#244;t &#224; l'encontre du condamn&#233; &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;MP c/Meite, 8 avril 1999.&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Ainsi, et contrairement au principe &lt;i&gt;ne bis in idem&lt;/i&gt; qui interdit de punir deux fois pour les m&#234;mes faits, le tribunal avait condamn&#233; l'agresseur &#224; une peine de trois ans d'emprisonnement. L'&#233;quit&#233;, l'unit&#233; du droit p&#233;nal, l'ordre public et l'indivisibilit&#233; de la r&#233;publique auront ainsi justifi&#233; ce monument surr&#233;aliste &#233;lev&#233; &#224; la gloire de la justice fran&#231;aise.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et que le jeune homme ne se plaigne pas : au m&#234;me moment, en un autre lieu du pacifique, quelques descendants des naufrag&#233;s du Bounty qui avaient eu la sottise de maintenir des liens avec la Perfide Albion, auront eu le signifiant honneur, dans une affaire &#233;galement surr&#233;aliste d'atteinte &#224; la bonne morale sexuelle, de construire de leurs propres mains la prison dans laquelle un parterre de juges perruqu&#233;s &#233;galement blafards d&#233;cideront de les enfermer&#8230; avec la b&#233;n&#233;diction id&#233;ologique des d&#233;fenseurs des droits humains&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L. Assier-Andrieu, &#171; Le cr&#233;puscule des cultures. L'affaire Pitcairn et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Le plus grand secret des r&#233;formateurs est d'avancer en crabe, de mani&#232;re &#224; ne jamais perdre de vue l'horizon du progr&#232;s. De la sorte, ils ne le quittent jamais des yeux, en parlent &#224; tout bout de champ et ne l'atteignent jamais. &lt;br class='autobr' /&gt;
Un juriste un peu plus averti que les autres, peut-&#234;tre parce que trop ouvertement familier de l'anthropologie, tirait en peu de mots la le&#231;on de sa participation &#224; la codification du &#171; droit coutumier &#187; zande : &#171; Une chose m'appara&#238;t certaine, pr&#232;s de trente ans plus tard, au terme de ce p&#233;riple acad&#233;mique. En pensant &#224; un &#034;coutumier&#034; susceptible de guider les praticiens dans l'administration du droit zande, je contribuais, sans le savoir, &#224; la conspiration des juristes contre le peuple, de la science juridique contre la spontan&#233;it&#233; populaire. La coutume, zande telle qu'elle repose dans le linceul de papier que lui tisse mon &lt;i&gt;Coutumier, jurisprudence et manuel du droit zande&lt;/i&gt; est peut-&#234;tre, j'aime &#224; le croire, aussi belle et &#233;mouvante que le Dormeur du Val. Mais plus jamais le rythme obs&#233;dant du tam-tam et le sautillement all&#232;gre du likembe ne la feront ondoyer dans sa lente formulation du droit zande. Quant &#224; moi, revenu plein d'usage et raison, vivre entre les juristes le reste de mon &#226;ge, je sais que s'il &#233;tait &#224; refaire, je ne referais pas ce chemin &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;J. Vanderlinden, &#171; Le juriste et la coutume : un couple impossible ? &#187;, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Difficile dans de telles conditions de croire un seul instant &#224; la plus petite possibilit&#233; de d&#233;colonisation.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;C. Demmer et B. Tr&#233;pied, &lt;i&gt;La coutume kanak dans l'Etat. Perspectives coloniales et postcoloniales sur la Nouvelle-Cal&#233;donie&lt;/i&gt;, L'Harmattan, 2017, p. 13-14.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;MP c/Meite, 8 avril 1999.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L. Assier-Andrieu, &#171; Le cr&#233;puscule des cultures. L'affaire Pitcairn et l'id&#233;ologie des droits humains &#187;, &lt;i&gt;Droit et soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, 2012/3, p. 763-787.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;J. Vanderlinden, &#171; Le juriste et la coutume : un couple impossible ? &#187;, Bruxelles, 1988.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Les Antilles au d&#233;but - voire &#224; la fin - du capitalisme ?</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=52</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=52</guid>
		<dc:date>2017-08-27T14:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Guillaume Pigeard de Gurbert, professeur de philosophie &#224; Fort-de-France</dc:creator>


		<dc:subject>n&#233;ocolonialisme</dc:subject>
		<dc:subject>colonialisme</dc:subject>
		<dc:subject>capitalisme</dc:subject>
		<dc:subject>esclavage</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Le capitalisme est n&#233; aux Antilles et aux Am&#233;riques au XVIe si&#232;cle. En 1846 (soit deux ans avant l'abolition de l'esclavage dans les Antilles fran&#231;aises), Marx pose l'&#233;quation entre l'esclavage, la colonisation et le capitalisme : &#171; Sans esclavage, vous n'avez pas de coton ; sans coton vous n'avez pas d'industrie moderne. C'est l'esclavage qui a donn&#233; de la valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont cr&#233;&#233; le commerce du monde, c'est le commerce du monde qui est la condition n&#233;cessaire (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=18" rel="directory"&gt;Migrations, fronti&#232;res&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=67" rel="tag"&gt;n&#233;ocolonialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=74" rel="tag"&gt;colonialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=82" rel="tag"&gt;capitalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=83" rel="tag"&gt;esclavage&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/logo/arton52.jpg' class=&#034;spip_logo spip_logo_right&#034; alt=&#034;&#034; style='max-width: 150px;max-width: min(100%,150px); max-height: 150px' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le capitalisme est n&#233; aux Antilles et aux Am&#233;riques au XVIe si&#232;cle. En 1846 (soit deux ans avant l'abolition de l'esclavage dans les Antilles fran&#231;aises), Marx pose l'&#233;quation entre l'esclavage, la colonisation et le capitalisme : &#171; Sans esclavage, vous n'avez pas de coton ; sans coton vous n'avez pas d'industrie moderne. C'est l'esclavage qui a donn&#233; de la valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont cr&#233;&#233; le commerce du monde, c'est le commerce du monde qui est la condition n&#233;cessaire de la grande industrie machinelle. Aussi, avant la traite des n&#232;gres, les colonies ne donnaient &#224; l'ancien monde que tr&#232;s peu de produits et ne changeaient visiblement pas la face du monde. Ainsi l'esclavage est une cat&#233;gorie &#233;conomique de la plus haute importance. &#187; Rien d'&#233;tonnant dans ces conditions &#224; ce que nous soyons, ici, aujourd'hui, aux avant-postes du surd&#233;veloppement du capitalisme. Il se pourrait bien que la r&#233;volte sociale qui secoue les Antilles fran&#231;aises, ces pays pauvres qui survivent &#224; l'ultrap&#233;riph&#233;rie de la riche Europe, manifeste les premiers tremblements d'un s&#233;isme mondial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par une politique coloniale puis postcoloniale, le capitalisme s'est r&#233;pandu plus rapidement et plus efficacement ici qu'en m&#233;tropole, subordonnant ces territoires &#224; leur centre producteur des marchandises et les r&#233;duisant &#224; l'&#233;tat de simples march&#233;s pour &#233;couler ces derni&#232;res. V&#233;ritables colonies modernes d'hyperconsommation, omnid&#233;pendantes de leur centre de tutelle, ces pays se retrouvent logiquement avec un taux de ch&#244;mage colossal et, pire encore, livr&#233;s &#224; des sous-existences priv&#233;es de sens. La destruction concert&#233;e du tissu productif local a plac&#233; les existences sous un r&#233;gime de possibles ali&#233;n&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ajoutez &#224; ce d&#233;sastre le principe d'irresponsabilit&#233; politique, vous avez ces pays exsangues, encay&#233;s dans &#171; des jours &#233;trangers &#187; (C&#233;saire), administr&#233;s &#224; l'aveugle et de loin, qui font entendre leur r&#233;volte. De la colonisation &#224; la globalisation, ces r&#233;gions ultrap&#233;riph&#233;riques ont toujours &#233;t&#233; assujetties &#224; une &#233;conomie parall&#232;le qui leur interdit &#171; de cro&#238;tre selon le suc de cette terre &#187; (C&#233;saire, encore). C'est cette &#171; pwofitasyon &#187;, cette injustice, qui d&#233;signe d'abord en cr&#233;ole un abus de pouvoir, qui n'est plus supportable. C'est contre elle que les peuples de Guadeloupe et de Martinique font lien et front.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est indissociablement la violence &#233;conomique qui est combattue, qui est une force cyclop&#233;enne qui n'a que l'&#339;il du profit priv&#233; et &#224; laquelle manque l'&#339;il de l'humain. Cette monstrueuse c&#233;cit&#233; est une infirmit&#233; de naissance du capitalisme, comme le rappelle encore Marx : &#171; La d&#233;couverte des contr&#233;es aurif&#232;res et argentif&#232;res de l'Am&#233;rique, la r&#233;duction des indig&#232;nes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conqu&#234;te et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l'Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voil&#224; les proc&#233;d&#233;s idylliques qui signalent l'&#232;re capitaliste &#224; son aurore. &#187; L'actuel tiers-monde n'est lui-m&#234;me pas une entorse ext&#233;rieure au syst&#232;me capitaliste mais son pur produit, n&#233; de &#171; la colonisation de contr&#233;es &#233;trang&#232;res qui se transforment en greniers de mati&#232;res premi&#232;res pour la m&#232;re-patrie. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc ici que l'aube post-capitaliste se l&#232;ve, dans la haute n&#233;cessit&#233; de repenser les conditions d'existence sociales et politiques. Le travail productif comme paradigme de toute activit&#233; socialisante s'applique &#224; une part de plus en plus petite d'individus et rejette une masse grandissante de potentialit&#233;s d'actions non plus seulement dans le non-&#234;tre int&#233;rimaire du ch&#244;mage mais dans le n&#233;ant a priori du rebut. Les Indiens cara&#239;bes d'avant la colonisation ne connaissaient que les activit&#233;s mobiles, cr&#233;atrices, en un mot ouvertes. Au point que &#171; les Am&#233;ricains n'auraient import&#233; tant de Noirs que parce qu'ils ne pouvaient pas utiliser les Indiens, qui se laissaient plut&#244;t mourir. &#187; (Deleuze-Guattari). Les colons ne cessent pas pour autant de se plaindre des Noirs : &#171; Ils ne savent pas ce qu'est le travail &#187; (idem). Il faut dire que les Noirs se suicidaient en mangeant de la terre, de la chaux et de la cendre, esp&#233;rant ainsi retourner chez eux post mortem et &#233;chapper ainsi &#224; l'enfer de l'esclavage. Le p&#232;re Labat, ce Bouvard-et-P&#233;cuchet esclavagiste aux Antilles, appelle cela pudiquement la &#171; m&#233;lancolie noire &#187;. Aussi bien faut-il inverser le diagnostic actuel qui sanctifie la valeur-travail, et, &#224; partir des soci&#233;t&#233;s cara&#239;bes, actives sans &#234;tre laborieuses, concevoir positivement nos nouvelles soci&#233;t&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'avenir sera-t-il cara&#239;be ? D&#233;lire ? Jacques Delors (cit&#233; par Andr&#233; Gorz) &#233;crivait en 1988 dans &lt;i&gt;La France par l'Europe&lt;/i&gt; : &#171; Un homme salari&#233; de vingt ans avait, en 1946, la perspective de passer au travail en moyenne un tiers de sa vie &#233;veill&#233;e ; en 1975, un quart ; et aujourd'hui, moins d'un cinqui&#232;me. Ces fractures r&#233;centes mais profondes devraient se prolonger et induire d'autres logiques de production et d'&#233;change. &#187; Vingt ans apr&#232;s et avec la r&#233;volution informatique, c'est encore plus vrai. La crise &#233;conomique mondiale en cours n'est pas une menace pour le syst&#232;me capitaliste lui-m&#234;me mais un processus de rationalisation globale en m&#234;me temps qu'une opportunit&#233; d'en acc&#233;l&#233;rer le mouvement. Les faillites en cascade permettent une plus grande concentration des capitaux en m&#234;me temps qu'un meilleur rendement du capital par une diminution consid&#233;rable et rapide de la masse salariale. Le point de vue violemment unilat&#233;ral du capital sur le syst&#232;me &#233;vacue le probl&#232;me d'une nouvelle socialisation ind&#233;pendante de la valeur-travail et abandonne les peuples &#224; la mis&#232;re et &#224; cette col&#232;re qui a d&#233;j&#224; grond&#233; dans les banlieues de l'hexagone qui sont comme ses colonies de l'int&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce d&#233;but de XXIe si&#232;cle, il est grand temps de signer ici, ansanm ansanm (&#034;ensemble, ensemble !&#034;), l'acte de d&#233;c&#232;s de ce syst&#232;me mondial de pwofitasyion n&#233; ici.&lt;br class='autobr' /&gt;
(Premi&#232;re publication : 23 f&#233;vrier 2009)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Actualit&#233; de l'&#233;volutionnisme anarchiste de Kropotkine</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=173</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=173</guid>
		<dc:date>2017-08-25T11:24:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Yusuke KATAKURA</dc:creator>


		<dc:subject>anarchisme</dc:subject>
		<dc:subject>colonialisme</dc:subject>
		<dc:subject>mondialisation</dc:subject>
		<dc:subject>darwinisme social</dc:subject>
		<dc:subject>vivant</dc:subject>
		<dc:subject>coop&#233;ration</dc:subject>
		<dc:subject>lutte</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Introduction : mondialisation et anarchisme entre 1880 et 1914 &lt;br class='autobr' /&gt;
A partir des ann&#233;es 1880 et jusqu'&#224; la Premi&#232;re Guerre Mondiale surgit un ensemble de groupements politiques revendiquant le nom d'&#171; anarchisme &#187;. Plusieurs des mouvements anti-autoritaires qui avaient pr&#233;exist&#233;s dans la Premi&#232;re Internationale s'y trouvent englob&#233;s : ainsi du &#171; mutualisme &#187;, sous l'influence de Proudhon, ou du &#171; collectivisme &#187; bakouninien. Cette &#233;poque est un moment d&#233;cisif, non seulement pour la propagation (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=25" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; &#224; Porto fin aout 2011&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=49" rel="tag"&gt;anarchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=74" rel="tag"&gt;colonialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=77" rel="tag"&gt;mondialisation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=78" rel="tag"&gt;darwinisme social&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=79" rel="tag"&gt;vivant&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=80" rel="tag"&gt;coop&#233;ration&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=81" rel="tag"&gt;lutte&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Introduction : mondialisation et anarchisme entre 1880 et 1914&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;A partir des ann&#233;es 1880 et jusqu'&#224; la Premi&#232;re Guerre Mondiale surgit un ensemble de groupements politiques revendiquant le nom d'&#171; anarchisme &#187;. Plusieurs des mouvements anti-autoritaires qui avaient pr&#233;exist&#233;s dans la Premi&#232;re Internationale s'y trouvent englob&#233;s : ainsi du &#171; mutualisme &#187;, sous l'influence de Proudhon, ou du &#171; collectivisme &#187; bakouninien. Cette &#233;poque est un moment d&#233;cisif, non seulement pour la propagation la plus large du mouvement anarchiste, mais aussi pour l'&#233;laboration de la notion g&#233;n&#233;rale d'&#171; anarchie &#187; en tant que grille de d&#233;chiffrement permettant de reconna&#238;tre, en dehors de l'&#233;poque et des lieux o&#249; naquit cette notion, des pr&#233;curseurs qui n'auraient pas pens&#233; &#224; s'en revendiquer . &lt;br class='autobr' /&gt;
On a donc voulu d&#233;couvrir de l' &#171; anarchisme &#187; dans des syst&#232;mes de pens&#233;e ant&#233;rieurs aux temps modernes, voire ext&#233;rieurs &#224; l'espace europ&#233;en : par exemple dans les r&#233;voltes populaires, le bouddhisme primitif, le christianisme ancien, chez Lao-Tseu ... La notion d'anarchie est ainsi devenue un concept politique global, non seulement applicable &#224; l'Europe, mais au monde entier. &lt;br class='autobr' /&gt;
De cette formation de l' &#171; anarchisme &#187; &#224; partir des ann&#233;es 1880, Benedict Anderson a r&#233;cemment pr&#233;sent&#233; un compte-rendu historique lucide, d&#233;crivant les rapports entre l'expansion du colonialisme dans le dernier quart du XIX si&#232;cle et les r&#233;seaux mondiaux de l'anarchisme. L'extension des r&#233;seaux anarchistes internationaux a connu son apog&#233;e avant le commencement de la Premi&#232;re Guerre Mondiale, d&#233;passant celle du marxisme et traversant toutes les fronti&#232;res europ&#233;ennes et jusqu'&#224; des pays tels que l'Egypte, Cuba, le Br&#233;sil, la Cor&#233;e, la Chine ou le Japon. &lt;br class='autobr' /&gt;
Anderson a appel&#233; &#171; Early globalization (premi&#232;re mondialisation) &#187; le complexe d&#233;veloppement de cette comp&#233;tition mondiale et des r&#233;seaux cr&#233;&#233;s par celle-ci . L'expansion mondiale du colonialisme s'est accompagn&#233;e de diverses innovations technologiques cr&#233;ant des migrations massives et des r&#233;seaux traversant les fronti&#232;res dans le monde entier : invention du t&#233;l&#233;graphe et ses nombreux perfectionnements, installation de c&#226;bles sous les oc&#233;ans, d&#233;veloppement de lignes r&#233;guli&#232;res de paquebots internationaux, inauguration de l'Union postale universelle&#8230; Anderson a replac&#233; l'anarchisme dans le cadre de ces r&#233;seaux mondiaux, en tant que r&#234;ve et pratique du d&#233;passement des fronti&#232;res, afin de nier non seulement l'Etat, mais l'ensemble des Etats qui dominent le monde sous la forme du colonialisme.&lt;br class='autobr' /&gt;
Selon cette analyse, la formation de l'anarchisme se d&#233;gage d'un arri&#232;re-plan historique qui inclut celui-ci. Toutefois la m&#233;thodologie d'Anderson, qualifi&#233;e de &#171; Political Astronomy &#187;, se limite &#224; &#233;tablir une cartographie objective de l'anarchisme au sein des r&#233;seaux et des conflits du monde. Mon but est au contraire de tenter une interpr&#233;tation int&#233;rieure de la pens&#233;e anarchiste, en tant que th&#233;orie disposant d'une probl&#233;matique alternative aux pens&#233;es dominantes du colonialisme. &lt;br class='autobr' /&gt; Philosophe repr&#233;sentatif qui proc&#233;da &#224; la syst&#233;matisation de la philosophie anarchiste, Pierre Kropotkine pr&#233;sente en 1885 son diagnostic pour l'&#233;poque contemporaine : &#171; Si la r&#233;volution s'impose dans le domaine &#233;conomique, si elle devient une imp&#233;rieuse n&#233;cessit&#233; dans le domaine politique, elle s'impose bien plus encore dans le domaine moral. (...) Les relations de plus en plus fr&#233;quentes qui s'&#233;tablissent aujourd'hui entre les individus, les groupes, les nations, les continents, viennent imposer &#224; l'humanit&#233; de nouvelles obligations morales &#187;. Il me semble que, pour l'auteur, la possibilit&#233; de r&#233;alisation des id&#233;es anarchistes tient justement &#224; ces relations de plus en plus fr&#233;quentes &#224; travers les fronti&#232;res . Pourtant, qu'est-ce qui est li&#233; par de telles relations ? Qui supporte ces nouvelles obligations ? La r&#233;ponse, me semble-t-il, se trouve dans l'&#233;volutionnisme, que Kropotkine pr&#233;sente en sujet r&#233;volutionnaire contre le colonialisme. L'&#233;volutionnisme a &#233;t&#233; une des th&#233;ories principales parmi les anarchistes de cette &#233;poque.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mon projet est donc de mettre au clair un &#233;l&#233;ment central de la philosophie libertaire des ann&#233;es 1880-1914, l'&#233;volutionnisme, imagin&#233; par Pierre Kropotkine, dont les &#339;uvres ont eu la plus large influence sur le monde anarchiste de l'&#233;poque . Alors qu'avant cette p&#233;riode la philosophie anarchiste s'articule sur la th&#233;orie dialectique pour saisir le devenir du monde, Kropotkine et les autres anarchistes la remplacent par l'&#233;volutionnisme. La transformation qu'op&#232;re Kropotkine du principal facteur philosophique de l'anarchisme aboutit &#224; la d&#233;couverte de la notion de &#171; vie &#187; en tant que principe du devenir toujours d&#233;j&#224; existant dans la multiplicit&#233;, non seulement en Europe, mais dans toutes les r&#233;gions du monde. &lt;br class='autobr' /&gt; *&lt;br class='autobr' /&gt;
Je voudrais d'abord comparer &lt;i&gt;On the origin of species&lt;/i&gt; de Darwin avec l'&#339;uvre principale de Kropotkine, dans laquelle ce dernier syst&#233;matise sa conception de l'&#233;volutionnisme : &lt;i&gt;Entr'aide : un facteur de l'&#233;volution&lt;/i&gt;, ouvrage qui constitue une lecture fid&#232;le du pr&#233;c&#233;dent. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;On the origin of species&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Entr'aide&lt;/i&gt; d&#233;butent tous deux par une description de voyage hors de l'Europe. D'une part, l'exp&#233;rience et les observations poursuivies &#224; bord du navire &#171; Beagle &#187; ont permis &#224; Darwin de remettre en question le syst&#232;me de taxonomie en vigueur dans une Europe o&#249; r&#233;gnait encore le cr&#233;ationnisme, autrement dit la croyance dans l'invariabilit&#233; de chaque esp&#232;ce, excluant du champ du savoir biologique l'&#233;l&#233;ment temporel et la possibilit&#233; des divergences. La diversit&#233; du vivant dans sa distribution g&#233;ographique ne pouvant &#234;tre comprise par la taxonomie classique, Darwin formula sa propre th&#233;orie de l'&#233;volution dans &lt;i&gt;On the origin of species&lt;/i&gt; : une connaissance g&#233;n&#233;alogique de la vie, introduisant dans la connaissance du vivant la divergence &#224; travers le temps. Pour sa part, Kropotkine appuya sa th&#233;orie sur des observations pratiqu&#233;es en Sib&#233;rie et en Mandchourie, o&#249; il d&#233;couvrit la diversit&#233; des animaux qui parviennent &#224; subsister au sein d'une nature extr&#234;mement s&#233;v&#232;re. De la conservation de cette diversit&#233; sous de telles conditions, deux causes sont donn&#233;es : les migrations, d'une part, op&#233;r&#233;es par les animaux pour &#233;viter le manque de nourriture et chercher un milieu plus favorable, &#224; travers un territoire extr&#234;mement vaste sans fronti&#232;re artificielle ; d'autre part la coop&#233;ration ou la sociabilit&#233; permettant aux vivants de survivre et de se diversifier malgr&#233; la duret&#233; des conditions naturelles : selon les termes de Kropotkine, l'Entr'aide.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour le dire autrement, Darwin et Kropotkine rencontrent tous deux la diversit&#233; du monde hors d'Europe et proposent une th&#233;orie de la connaissance permettant de saisir le devenir de la multiplicit&#233; au sein du vivant, qui ne saurait &#234;tre r&#233;duit aux classifications de la taxonomie classique propre &#224; l'Europe. Par ailleurs, l'un et l'autre interdisent toute hi&#233;rarchisation du vivant en comprenant l'&#233;volution comme un processus contingent et sans fin. Je voudrais indiquer certains points communs &#224; Darwin et &#224; Kropotkine concernant l'explication des transformations du vivant.&lt;br class='autobr' /&gt; Pour Darwin, la transformation du vivant (ou &#233;volution, mais il n'utilise pas ce mot) est provoqu&#233;e par accumulation de variations l&#233;g&#232;res op&#233;rant sur les caract&#232;res individuels &#224; travers une temporalit&#233; immense. Ce processus de variation individuelle entra&#238;ne graduellement une divergence de vari&#233;t&#233;, puis d'esp&#232;ce. La s&#233;lection naturelle, concept original form&#233; par Darwin contre la taxonomie classique fond&#233;e sur le cr&#233;ationnisme, d&#233;signe une action op&#233;rant au sein de cette divergence sans recours &#224; l'intervention d'un &#234;tre transcendant. Son dynamisme est produit par l'ensemble des relations mutuelles entre les vivants. Autrement dit, certains individus sont s&#233;lectionn&#233;s du fait des variations qu'ils pr&#233;sentent, qui leur permettent de survivre par rapport &#224; d'autres individus. Au cours de la s&#233;lection, les variations divergent pour engendrer de nouvelles esp&#232;ces. Darwin appelle &#171; lutte pour l'existence &#187; l'action s&#233;lective provoqu&#233;e par l'insuffisance des ressources alimentaires dans les relations mutuelles au sein du vivant . La s&#233;lection naturelle est donc un proc&#232;s contingent sans fondement transcendant ni t&#233;l&#233;ologie. En effet, la variation est contingente et le survivant de la &#171; lutte pour l'existence &#187; n'est d&#233;termin&#233; que par la dynamique des relations accidentelles entre ceux qui vivent dans certaines conditions naturelles. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans l'argumentation de Darwin, Kropotkine s'attache &#224; l'enjeu impliqu&#233; par la &#171; lutte pour l'existence &#187; en tant que relation entre les vivants, s&#233;lectionnant ceux d'entre eux qui sont destin&#233;s &#224; survivre. Kropotkine, comme on le sait, affirme en effet que l'entr'aide est un facteur d'&#233;volution sup&#233;rieur &#224; la lutte pour l'existence. Cette th&#233;orie est toutefois une forme &#233;largie de celle de Darwin. Kropotkine le sugg&#232;re lui-m&#234;me, dans le premier Chapitre de L'Entr'aide, en distinguant l'&#233;volutionnisme darwinien du darwinisme social. Il r&#233;fute le darwinisme social, pour la raison qu'il applique &#224; la comp&#233;tition &#233;conomique l'expression de &#171; lutte pour l'existence &#187; en prenant le terme de &#171; lutte &#187; litt&#233;ralement, dans son sens le plus &#233;troit. En fait, Darwin explique lui-m&#234;me qu'il emploie, par commodit&#233;, le terme de &#171; lutte pour l'existence &#187; au sens m&#233;taphorique afin d'exprimer l'ensemble des &#171; relations mutuelles de d&#233;pendance des &#234;tres organis&#233;s &#187;. L'expression de &#171; lutte pour l'existence &#187; repr&#233;sente aussi bien la relation de d&#233;pendance entre le gui et le pommier que la &#171; lutte &#187; entre un parasite et son h&#244;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Afin d'&#233;largir la port&#233;e du concept de &#171; lutte pour l'existence &#187; , comprise comme l'action des relations mutuelles des vivants, Kropotkine introduit le concept d'&#171; entr'aide &#187;, c&#8216;est-a-dire, la coop&#233;ration ou la sociabilit&#233; du vivant, autour de ces &#171; relations mutuelles de d&#233;pendance des &#234;tres organis&#233;s &#187;. Ce que Kropotkine nomme &#171; entr'aide &#187; est donc une relation mutuelle qui rend possible de survivre et de maintenir l'accumulation des variations l&#233;g&#232;res en chaque individu . Selon lui, la vie en soci&#233;t&#233;, coop&#233;ration ou sociabilit&#233;, est l'arme la plus puissante dans la lutte pour la vie au sens le plus large. L'action de l'entr'aide, ajoute-t-il, peut &#234;tre per&#231;ue &#224; tous les niveaux de la vie, du microbe jusqu'&#224; l'organisme le plus complexe. Le principe d'entr'aide explique la diversit&#233; du vivant &#224; travers le monde entier : les vivants dans la vie sociale peuvent se garder contre la duret&#233; des conditions naturelles, se diversifier en conservant leurs variations individuelles et s'adapter au nouveau milieu. &lt;br class='autobr' /&gt;
En outre, cette diversit&#233; n'&#233;tablit pas une hi&#233;rarchie, parce que l'action des relations mutuelles et des variations, de m&#234;me que dans la th&#233;orie de Darwin, op&#232;re de mani&#232;re contingente sans &#234;tre pr&#233;d&#233;termin&#233;e dans une certaine direction. Ainsi chaque esp&#232;ce, &#224; n'importe quel niveau de complexit&#233; organique, peut-elle obtenir, de mani&#232;re vari&#233;e, un caract&#232;re qui la rend propre aux conditions o&#249; elle vit. M&#234;me un organisme simple peut se diversifier et s'adapter sous l'effet de l'entr'aide. L'apparente complexit&#233; de la structure organique ne permet donc pas de juger le degr&#233; de la sup&#233;riorit&#233; du vivant. L'humain ne se situe pas n&#233;cessairement au sommet hi&#233;rarchique de l'&#233;volution. Kropotkine d&#233;centralise, pour ainsi dire, la hi&#233;rarchie de la diversit&#233; au sein du vivant, dont il affirme la multiplicit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Par ailleurs, contrairement &#224; l'opinion commune qui veut que l'anarchisme croit au caract&#232;re fondamental du Bien, &#224; l'Etre ou &#224; l'Individu, l'entr'aide ne constitue pas la substance de la vie, mais seulement une relation dynamique et contingente entre les vivants, toujours ant&#233;rieure &#224; l'individualit&#233;, qui forme l'individu et en conserve la variation. On pourrait voir ici une conscience du temps propre &#224; Kropotkine, un conservatisme refusant l'essentialisme. L'organisme capable de cr&#233;er un nouveau caract&#232;re et de se diversifier est celui qui parvient &#224; conserver cette relation mutuelle, telle que l'entr'aide, qui existe depuis la vie la plus primitive. M&#234;me l'organisme en son apparence ancienne et simple peut s'adapter et prosp&#233;rer gr&#226;ce au principe de l'Entr'aide. En bref, la conservation de l'ant&#233;riorit&#233; aboutit &#224; la cr&#233;ation d'un ensemble nouveau d'&#233;tats post&#233;rieurs et &#224; une diversit&#233; accrue. Dans la th&#233;orie de Kropotkine, la multiplicit&#233; est toujours rendue possible par le retour de l'ant&#233;riorit&#233;. L'importance de l'ant&#233;riorit&#233; dans l'&#233;volution appara&#238;t de mani&#232;re encore plus significative dans la deuxi&#232;me moiti&#233; d'Entr'aide, o&#249; Kropotkine traite du monde humain. La formule est fameuse : &#171; L'homme n'a pas cr&#233;&#233; la soci&#233;t&#233; : la soci&#233;t&#233; est ant&#233;rieure &#224; l'homme &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
La deuxi&#232;me moiti&#233; d'Entr'aide d&#233;crit la multiplicit&#233; de la forme sociale &#233;galitaire dans l'ensemble du monde contemporain. Celle-ci se r&#233;alise en conservant et en d&#233;veloppant le principe d'entr'aide comme ant&#233;riorit&#233;. L'expression &#171; survivre encore &#187; est plusieurs fois r&#233;p&#233;t&#233;e. Il s'agit l&#224; des soci&#233;t&#233;s &#233;galitaires qui pr&#233;c&#232;dent l'Etat et survivent encore jusqu'&#224; nos jours. Le mot d'Etat, pour Kropotkine, d&#233;signe plut&#244;t l'Etat moderne, dispositif qui commence &#224; se construire au XVIe si&#232;cle pour r&#233;gler le capitalisme en garantissant le droit de propri&#233;t&#233;. Il est donc un produit r&#233;cent dans l'histoire et propre &#224; l'Europe. La question est de savoir ce qui l'a pr&#233;c&#233;d&#233; et existe encore, r&#233;ellement et diversement, dans le monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ainsi, se fondant sur des travaux pionniers de l'anthropologie tels que les &#339;uvres de Lewis Henry Morgan, Edward Taylor, Bachofen&#8230;, Kropotkine d&#233;crit la soci&#233;t&#233; primitive telle qu'elle survit en dehors de l'Europe. Diverses formes &#233;galitaires y sont reconnues : le syst&#232;me de partage &#233;quitable des richesses, le clan soutenu par des syst&#232;mes de parent&#233; complexes, des formes de redistribution telle que potlatch, etc. La notion d'entr'aide permet de synth&#233;tiser toutes les structures de la soci&#233;t&#233; primitive qui excluent l'in&#233;galit&#233; politique et &#233;conomique. Kropotkine d&#233;crit &#233;galement les diverses formes d'entr'aide qui, &#224; l'int&#233;rieur des Etats modernes autoritaires de l'Europe contemporaine, aujourd'hui, continuent &#224; survivre et &#224; rena&#238;tre en opposition au capitalisme, &#224; travers diverses formes : communaut&#233;s de village, coop&#233;ration agricole dans sa forme moderne, associations diverses, syndicalisme, clubs de labeur, associations de soutien mutuel, etc. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ces formes sociales diverses se conservent ou renaissent contre l'unit&#233; du capitalisme et de l'Etat, telle qu'elle se d&#233;ploie non seulement en Europe mais aussi &#224; l'ext&#233;rieur de l'Europe, ajoute Kropotkine. La sc&#232;ne d&#233;crit en somme une nature et des soci&#233;t&#233;s que l'on rencontre seulement sous le colonialisme, entendu comme gouvernementalit&#233; exc&#233;dant l'Europe &#8213; l'enqu&#234;te m&#234;me de Kropotkine en Sib&#233;rie et en Mandchourie n'a &#233;t&#233; rendue possible que par l'expansion territoriale de la Russie. Ces soci&#233;t&#233;s pr&#233;senteraient une ant&#233;riorit&#233; que le colonialisme oppresse, mais susceptible de conservation et de r&#233;sistance. On peut dire que Kropotkine prend pour enjeu la coexistence de la multiplicit&#233; des formes sociales &#233;galitaires dans l'ant&#233;riorit&#233; du colonialisme. &lt;br class='autobr' /&gt;
*&lt;br class='autobr' /&gt;
Au bout du compte, je voudrais situer la th&#233;orie de Kropotkine dans l'histoire des id&#233;es, afin d'en &#233;prouver la valeur en tant que probl&#233;matique alternative au colonialisme. Une comparaison s'impose avec l'histoire du darwinisme social. L'un et l'autre, en effet, me semblent ressortir du bouleversement &#233;pist&#233;mologique d&#233;crit par Michel Foucault dans &lt;i&gt;Les Mots et les Choses&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
En introduisant le facteur du temps dans la connaissance de la vie, contre la taxonomie et le cr&#233;ationnisme, Darwin brisa le cadre ferm&#233; et statique des classifications &#233;tablies sur le principe de l'invariabilit&#233; des esp&#232;ces. Foucault a montr&#233; que l'origine de cette transformation &#233;pist&#233;mologique autour de la vie trouve son origine dans l'anatomie compar&#233;e de Cuvier au d&#233;but du19e si&#232;cle. C'est alors, dit-il, qu'une &#171; histoire &#187; de la nature s'est substitu&#233;e &#224; l'histoire naturelle comme taxonomie. La rupture de ce cadre a permis la d&#233;couverte d'une historicit&#233; propre &#224; la vie, en m&#234;me temps qu'elle faisait appara&#238;tre la finitude de l'homme, &#234;tre domin&#233; par le travail, la vie et le langage. Je me limiterai ici au probl&#232;me du savoir biologique. Dans cette &#171; histoire &#187; de la vie que d&#233;crit l'&#233;volution, l'homme r&#233;side parmi les animaux &#224; la fois comme esp&#232;ce privil&#233;gi&#233;e, ordonnatrice, situ&#233;e &#224; l'ultime extr&#233;mit&#233; d'une longue s&#233;rie &#233;volutive, et comme une esp&#232;ce semblable &#224; toutes les autres qui doit s'achever ind&#233;finiment sur la voie de l'&#233;volution. L'homme appara&#238;t comme un &#234;tre instable et inqui&#233;tant qui, dans l'histoire de la vie, se trouve en recul par rapport &#224; son origine animale en m&#234;me temps qu'il ne peut arriver &#224; sa fin. &lt;br class='autobr' /&gt;
Peut-on dire que la controverse religieuse et morale soulev&#233;e autour du darwinisme dans la deuxi&#232;me moitie du XIX&#232;me si&#232;cle est un sympt&#244;me de cette inqui&#233;tude vis-&#224;-vis de l'homme ? C'est en effet la position de l'humain qui constituait l'enjeu, dans la mesure o&#249; la th&#233;orie de Darwin niait le privil&#232;ge accord&#233; &#224; l'Homme par le cr&#233;ationnisme chr&#233;tien. Dans cette controverse, la plupart des darwinistes sociaux, comme Herbert Spencer, ont affirm&#233; le caract&#232;re t&#233;l&#233;ologique de l'&#233;volution, tendue vers l'humain et, dans le monde humain, vers la supr&#233;matie de la race europ&#233;enne ou de l'homme europ&#233;en. Une telle hi&#233;rarchisation du proc&#232;s d'&#233;volution s'oppose en fait &#224; la th&#233;orie de Darwin qui n'assigne aucun but aux divergences biologiques et ne laisse &#224; l'homme qu'un statut relatif parmi les autres esp&#232;ces. En orientant le cours du temps en direction de la fin de l'homme, me semble-t-il, le darwinisme social a pour r&#244;le de voiler l'inqui&#233;tude dont la position de l'homme fait l'objet. &lt;br class='autobr' /&gt;
Contre une telle conscience du temps arc-bout&#233;e sur l'Europe, Kropotkine insiste pour d&#233;crire la multiplicit&#233; du vivant humain qui coexiste et se diversifie, non pas au sein de la temporalit&#233; europ&#233;enne, mais dans le monde entier, Europe comprise.&lt;br class='autobr' /&gt;
Prenons un autre exemple de darwiniste social : Gustave Le Bon a lui aussi voyag&#233; en Asie, en Afrique du Nord et laiss&#233; des &#233;tudes anthropologiques. Dans&#12288;&lt;i&gt;Psychologie des foules&lt;/i&gt;, la barbarie, la folie, le crime, la foule, et l'anarchie sont rang&#233;es dans la m&#234;me s&#233;rie n&#233;gative des sympt&#244;mes de la soci&#233;t&#233;. Pour Le Bon, ces situations doivent &#234;tre surmont&#233;es par la civilisation europ&#233;enne. La th&#233;orie kropotkinienne de l'&#233;volution inverse compl&#232;tement l'argument par lequel Le Bon pr&#244;ne une sorte de colonialisme civilisateur. Dans &lt;i&gt;La Science moderne et l'anarchie&lt;/i&gt;, ouvrage qui offre une synth&#232;se de sa philosophie des sciences, Kropotkine reformule la th&#232;se de l'entr'aide, dont il montre que le sujet est la &#171; foule &#187; sans nom :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; ...les usages et les coutumes que l'humanit&#233; cr&#233;ait dans l'int&#233;r&#234;t de l'entr'aide, de la d&#233;fense mutuelle et de la paix en g&#233;n&#233;ral furent &#233;labor&#233;s pr&#233;cis&#233;ment par la &#171; foule &#187; sans nom &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; ...tout le long de l'&#233;volution humaine, cette m&#234;me force cr&#233;atrice de la foule anonyme a toujours &#233;labor&#233; de nouvelles formes de la vie soci&#233;taire, d'entr'aide, de garanties de la paix &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
D'ailleurs, pour Kropotkine, cette foule est le sujet r&#233;volutionnaire permanent et cr&#233;e, d'une mani&#232;re ind&#233;finiment vari&#233;e, de nouvelles formes &#233;galitaires contre l'Etat. Au commencement de cette intervention, j'ai pos&#233; certaines questions quant au diagnostic que Kropotkine portait sur les relations mondiales en train de se d&#233;velopper : qu'est-ce qui est li&#233; par ces relations ? Qui est-ce qui supporte ces nouvelles obligations ? Il me serait maintenant possible d'y r&#233;pondre : c'est la foule en tant qu'instance d'entr'aide, que le savoir colonialiste renvoie &#224; la n&#233;gativit&#233; afin de mieux l'oppresser.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;l&#233;ments que j'ai extraits de la th&#233;orie de Kropotkine, c'est-&#224;-dire, l'entr'aide comme ensemble des relations mutuelles de contingence ou la conscience du retour de l'ant&#233;riorit&#233;, s'opposent profond&#233;ment &#224; la conception que les darwinistes sociaux se sont form&#233;e du temps, laquelle s'articule sur l'Europe. La &#171; foule &#187;, d&#233;j&#224; toujours existante, ne cesse de diverger et sa diversit&#233; m&#234;me cr&#233;e une soci&#233;t&#233; &#233;galitaire multiple : mouvement que le progressisme colonialiste s'efforce de r&#233;primer, du fait qu'il ne peut concevoir l'&#233;volution autrement qu'en tant que hi&#233;rarchie, ramenant &#224; la seule dimension de l'Europe les multiples tendances des soci&#233;t&#233;s du monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
Contre ce cadre &#233;pist&#233;mologique qui place &#171; l'Homme &#187; au sommet de la hi&#233;rarchie de l'&#233;volution, la th&#233;orie de Kropotkine pr&#233;tend saisir la coexistence des diff&#233;rents moments dans l'ensemble du monde. A ce titre, elle veut relier entre elles, par des formes de r&#233;sistance alternative, les soci&#233;t&#233;s opprim&#233;es et r&#233;gies par le colonialisme.&lt;br class='autobr' /&gt;
On pourrait dire que la th&#233;orie de Kropotkine fournit une probl&#233;matique alternative &#224; la premi&#232;re mondialisation : elle est une autre mani&#232;re de concevoir la multiplicit&#233; dans le monde. Cette th&#233;orie peut en effet sembler fruste, par comparaison avec la rigueur du marxisme, autre th&#233;orie de r&#233;sistance &#224; la m&#234;me &#233;poque. Pourtant elle s'inscrit dans une conception multilin&#233;aire de l'histoire pour pr&#233;server la multiplicit&#233; qui survit dans le monde : ce qu'exclut le marxisme, fond&#233; sur une histoire lin&#233;aire tendue vers la soci&#233;t&#233; communiste. La probl&#233;matique de la th&#233;orie de Kropotkine ne prend-elle pas une actualit&#233; nouvelle, de nos jours o&#249; la violence de la mondialisation est partout de plus en plus sensible ?&lt;br class='autobr' /&gt;
(Premi&#232;re publication : 16 octobre 2011)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Abou Ghraib : la torture du corps musulman ins&#233;parable de son homosexualisation. Et si Frantz Fanon avait jou&#233; avec le feu ?</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=563</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=563</guid>
		<dc:date>2016-09-16T11:03:47Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Naze</dc:creator>


		<dc:subject>homosexualit&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>nationalisme</dc:subject>
		<dc:subject>orientalisme</dc:subject>
		<dc:subject>colonialisme</dc:subject>
		<dc:subject>ennemi</dc:subject>
		<dc:subject>r&#233;appropriation</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;&#171; Le point culminant de la d&#233;vastation absolue de qui n'est pas comme nous est d'ordre psychologique. A Abou Graib, la r&#233;alisation de ce programme a &#233;t&#233; confi&#233; &#224; la photographie &#187; (Pierandrea Amato, Poses. Abou Ghraib, dix ans apr&#232;s) &lt;br class='autobr' /&gt; Relisant Peau noire, masques blancs, dans l'optique de cette universit&#233; d'&#233;t&#233;, j'ai &#233;t&#233; frapp&#233; par un certain nombre d'&#233;nonc&#233;s de Frantz Fanon, que j'avais &#233;trangement oubli&#233;s, relatifs aux homosexuels et &#224; l'homosexualit&#233;, et qui tendent &#224; exclure de ce (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=51" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; 2016&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=26" rel="tag"&gt;homosexualit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=45" rel="tag"&gt;nationalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=73" rel="tag"&gt;orientalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=74" rel="tag"&gt;colonialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=75" rel="tag"&gt;ennemi&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=76" rel="tag"&gt;r&#233;appropriation&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; Le point culminant de la d&#233;vastation absolue de qui &lt;br class='autobr' /&gt;
n'est pas comme nous est d'ordre psychologique. &lt;br class='autobr' /&gt;
A Abou Graib, la r&#233;alisation de ce programme &lt;br class='autobr' /&gt;
a &#233;t&#233; confi&#233; &#224; la photographie &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
(Pierandrea Amato, &lt;i&gt;Poses. Abou Ghraib, dix ans apr&#232;s&lt;/i&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Relisant &lt;i&gt;Peau noire, masques blancs&lt;/i&gt;, dans l'optique de cette universit&#233; d'&#233;t&#233;, j'ai &#233;t&#233; frapp&#233; par un certain nombre d'&#233;nonc&#233;s de Frantz Fanon, que j'avais &#233;trangement oubli&#233;s, relatifs aux homosexuels et &#224; l'homosexualit&#233;, et qui tendent &#224; exclure de ce type de sexualit&#233; les Antillais, ou encore &#224; faire de tout &#171; n&#233;grophobe &#187; un homosexuel refoul&#233;. Sans n&#233;gliger d'aucune fa&#231;on ces paroles, il ne va cependant pas s'agir, dans cette intervention, d'&#233;pingler Fanon, au nom d'une tol&#233;rance sexuelle qu'on regretterait de ne pas lire chez lui. Si c'&#233;tait le cas, on participerait alors &#224; cette entreprise si g&#233;n&#233;rale aujourd'hui de valorisation des attitudes jug&#233;es compatibles avec la d&#233;mocratie et la modernit&#233;, et, sym&#233;triquement, &#224; la stigmatisation d'attitudes jug&#233;es intol&#233;rantes et r&#233;trogrades. Or, comme le remarque Thierry Schaffauser, s'exprimant ici &#224; propos des pol&#233;miques provoqu&#233;es par le livre d'Houria Bouteldja, porte-parole des Indig&#232;nes de la R&#233;publique, &lt;i&gt;Les Blancs, les Juifs et nous&lt;/i&gt; (1), l'effet de ce partage s'effectue toujours au b&#233;n&#233;fice des inclus : &#171; [&#8230;] le f&#233;minisme et la lutte contre l'homophobie ou bien d'autres causes pour l'&#233;mancipation sont devenus [&#8220;bien souvent&#8221;, devrait-on ajouter, de fa&#231;on &#224; ne pas g&#233;n&#233;raliser &#8211; AN] des injonctions racistes &#224; l'&#233;gard des sujets indig&#232;nes toujours suppos&#233;s retard&#233;s sur le plan civilisationnel &#187; (2). Plus pr&#233;cis&#233;ment, ajoute Schaffauser, &#171; ces injonctions [&#8230;] participent d'un syst&#232;me raciste qui vise &#224; toujours d&#233;signer le sujet indig&#232;ne comme le plus coupable, et le Blanc comme le plus innocent et le plus humaniste &#187; (3). Avec la conscience de ce risque, il ne saurait donc s'agir, ici, d'accuser Fanon de troquer un racisme contre un autre, ce qui aurait alors pour effet de le renvoyer, au moins sur le terrain th&#233;orique, &#224; un dessein qu'il partagerait avec les colonisateurs. &lt;br class='autobr' /&gt; Non, ce que l'on tente ici est autre chose. Il s'agira bien davantage d'essayer de comprendre la dimension contrainte de cette homophobie de Fanon, autrement dit comment elle r&#233;sulte du racisme lui-m&#234;me, f&#251;t-ce &#224; travers la reprise strat&#233;gique qu'il aurait peut-&#234;tre ainsi tent&#233;e (hypoth&#232;se la plus favorable &#224; Fanon, par laquelle ainsi on attribue une fonction strat&#233;gique &#224; son homophobie, qui serait alors jou&#233;e &#8211; ce qui, disons-le, ne semble peut-&#234;tre pas l'hypoth&#232;se la plus probable, &#224; le lire, et notamment pas, lorsqu'on trouve sous sa plume une affirmation comme celle-ci : &#171; je n'ai jamais pu entendre sans naus&#233;e un homme dire d'un autre homme : &#8220;Comme il est sensuel !&#8221; &#187;) (4). C'est en se situant &#224; ce niveau strat&#233;gique, si tel est le cas, qu'on pourrait alors dire de Fanon qu'il aurait jou&#233; avec le feu, car c'est, &lt;i&gt;mutatis mutandis&lt;/i&gt;, le m&#234;me geste d'homosexualisation de l'ennemi que l'on retrouve notamment &#224; Abou Ghraib, pr&#233;c&#233;dant, accompagnant, rendant possibles les tortures qui s'y sont effectu&#233;es &#8211; sans compter l'acte performatif par lequel la torture elle-m&#234;me produit ce corps homosexualis&#233;, comme on le verra. Si le corps musulman peut subir une telle assignation au lieu m&#234;me d'une &#171; homosexualit&#233; n&#233;vrotique &#187; (5), pour reprendre l'expression de Fanon, n'est-ce pas que ce dernier a manqu&#233; une dimension de la r&#233;duction op&#233;r&#233;e par les puissances colonisatrices sur le corps du colonis&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Fanon rel&#232;ve bien un trait incontestable de la construction orientaliste de l'indig&#232;ne noir, sa puissance sexuelle associ&#233;e &#224; son caract&#232;re d&#233;bordant et d&#233;viant : &#171; Pour la majorit&#233; des Blancs, le Noir repr&#233;sente l'instinct sexuel (non &#233;duqu&#233;). Le n&#232;gre incarne la puissance g&#233;nitale au-dessus des morales et des interdictions &#187;, Fanon pr&#233;cisant aussit&#244;t la dimension fantasmatique de cette image : &#171; Nous avons montr&#233; que le r&#233;el infirme toutes ces croyances. Mais cela se place sur le plan de l'imaginaire, en tout cas sur celui d'une paralogique &#187; (6). Il n'en demeure pas moins que, pour Fanon, cette imagerie a des effets bien r&#233;els, du moins, sa rh&#233;torique demeurant ici interrogative, il en envisage la possibilit&#233;, nous r&#233;v&#233;lant par la m&#234;me occasion ce que sa conception de l'homosexualit&#233; doit &#224; Freud : &#171; N'y a-t-il pas concuremment r&#233;gression et fixation &#224; des phases pr&#233;g&#233;nitales de l'&#233;volution sexuelle ? Auto-castration ? (Le n&#232;gre est appr&#233;hend&#233; avec un membre effarant). Passivit&#233; s'expliquant par la reconnaissance de la sup&#233;riorit&#233; du Noir en termes de virilit&#233; sexuelle. [&#8230;] Il y a des hommes, par exemple, qui vont dans des &#8220;maisons&#8221; se faire fouetter par des Noirs ; des homosexuels passifs qui exigent des partenaires noirs &#187; (7). Constatant la construction du Noir par le Blanc comme surpuissant sexuellement, Fanon identifie en cela un fantasme de viol chez la femme blanche (&#171; quand la femme vit le phantasme du viol par un n&#232;gre, c'est en quelque sorte la r&#233;alisation d'un r&#234;ve personnel, d'un souhait intime &#187; (8)), et un fantasme d'homosexualit&#233; passive chez l'homme blanc. L'imaginaire blanc r&#233;v&#232;lerait sa sp&#233;cificit&#233; homosexuelle, &#224; travers la construction m&#234;me de cette image du Noir. &lt;br class='autobr' /&gt; C'est donc bien parce qu'il envisage le Noir comme produit &#224; partir de l'imaginaire homosexuel du Blanc que Fanon va &#234;tre conduit &#224; identifier la blancheur &#224; l'homosexualit&#233;, refusant notamment l'id&#233;e selon laquelle il pourrait y avoir des homosexuels martiniquais, ou plut&#244;t soutenant que jamais l'occasion ne lui fut donn&#233;e d'en rencontrer : &#171; Rappelons toutefois l'existence de ce qu'on appelle l&#224;-bas [en Martinique, ou plus g&#233;n&#233;ralement aux Antilles ?] &#8220;des hommes habill&#233;s en dames&#8221; ou &#8220;Ma Comm&#232;re&#8221;. Ils ont la plupart du temps une veste et une jupe. Mais nous restons persuad&#233; qu'ils ont une vie sexuelle normale. Ils prennent le punch comme n'importe quel gaillard et ne sont pas insensibles aux charmes des femmes, - marchandes de poissons, de l&#233;gumes. Par contre en Europe nous avons trouv&#233; quelques camarades qui sont &lt;i&gt;devenus&lt;/i&gt; [je souligne &#8211; AN] p&#233;d&#233;rastes, toujours passifs. Mais ce n'&#233;tait point l&#224; homosexualit&#233; n&#233;vrotique, c'&#233;tait pour eux un exp&#233;dient comme pour d'autres celui de souteneur &#187; (9). J'ai voulu citer ce passage en son ensemble, tant il participe &#224; une construction syst&#233;matique du Noir (Antillais en l'occurrence) comme non-homosexuel : en laissant de c&#244;t&#233; la confusion entre identit&#233; de genre et orientation sexuelle, faisons remarquer que m&#234;me les hommes s'habillant en femmes sont ici rev&#234;tus des attributs de la virilit&#233; (des &#171; gaillards &#187;, qui boivent le punch comme des hommes, et ne sont pas insensibles aux charmes des femmes), et que les Martiniquais homosexuels, d'une part, le sont &#171; devenus &#187; en Europe, sous une influence blanche, donc, et d'autre part, &#233;taient alors toujours passifs (mani&#232;re, pour Fanon, de d&#233;coupler l'homosexualit&#233; de toute puissance de p&#233;n&#233;tration, et donc de rendre op&#233;rationnel le partage homosexuel / h&#233;t&#233;rosexuel qu'il fonde sur les implications, du point de vue de l'imaginaire, de l'imagerie orientaliste blanche, &#224; l'&#233;gard du Noir au membre surpuissant) &#8211; et ces Martiniquais devenus homosexuels en Europe, n'auraient d&#233;velopp&#233; de telles pratiques que pour les avantages mat&#233;riels qu'ils en pouvaient tirer, jamais par go&#251;t. La position de Fanon est justifi&#233;e par le fait qu'il rejette l'id&#233;e que la soci&#233;t&#233; antillaise soit structur&#233;e &#224; partir de l'&#338;dipe, tout en &#233;tablissant un lien intrins&#232;que entre &#338;dipe et homosexualit&#233; &#8211; une telle soci&#233;t&#233; serait donc incapable de produire de l'homosexualit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt; On pourrait donc dire que Fanon construit le Noir colonis&#233; en tant qu'h&#233;t&#233;rosexuel, comme figure invers&#233;e du colonisateur, pos&#233; comme intrins&#232;quement homosexuel. C'est en cela que le rejet de l'homosexualit&#233; par Fanon (comme symbole m&#234;me du colonisateur) peut &#234;tre dite contrainte, ou r&#233;active &#8211; elle est le pendant de la construction orientaliste du Noir comme hyper-viril. C'est qu'on ne peut pas d&#233;fendre l'id&#233;e que Fanon d&#233;construise la cat&#233;gorie de l'homosexualit&#233;, ce qui serait le cas s'il soutenant par exemple que des relations sexuelles entre personnes de m&#234;me sexe, aux Antilles, prennent une signification autre qu'en Europe, ne d&#233;bouchant pas sur identification homosexuelle &#8211; &#224; ce compte, il pourrait alors soutenir que l'homosexualit&#233;, comme cat&#233;gorie de pens&#233;e, comme fa&#231;on de se ressaisir soi-m&#234;me, n'existe pas aux Antilles. Cependant, on ne peut exclure que cette mani&#232;re de proc&#233;der, chez Fanon, &#224; savoir le fait de construire le Noir colonis&#233; comme h&#233;t&#233;rosexuel, et quand bien m&#234;me cette d&#233;marche prendrait appui sur une structure argumentative psychanalytique, ne rel&#232;ve d'une volont&#233; de r&#233;appropriation qu'on a pu trouver du c&#244;t&#233; d'autres mouvements de lib&#233;ration (les homosexuels, pr&#233;cis&#233;ment, se nommant eux-m&#234;mes &#171; p&#233;d&#233;s &#187;, ou jouant de fa&#231;on outr&#233;e le r&#244;le de grandes &#171; folles &#187; qu'on attend d'eux), mais &#233;galement du c&#244;t&#233; de l'interpr&#233;tation du geste de Jean Genet &lt;i&gt;se choisissant&lt;/i&gt; &#224; travers un &#171; choix originel &#187;, du moins si l'on va dans le sens du &lt;i&gt;Saint Genet&lt;/i&gt;, de Sartre, &#224; partir d'une identification initiale par autrui (je serai donc celui que vous voyez en moi) (10). Et s'il y a bien une telle volont&#233; de r&#233;appropriation chez Fanon, alors, selon la suggestion &#233;mise d&#232;s l'introduction, il faudrait conclure que ce qu'on a identifi&#233; comme son homophobie rel&#232;verait davantage de la strat&#233;gie que d'une d&#233;testation effective de l'homosexualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En cette d&#233;marche de Fanon ainsi entendue, on aurait cependant du mal &#224; ne pas identifier deux erreurs d'importance : d'une part, il oublie une autre face de la construction fantasmatique du colonis&#233; par le colon (et qui rel&#232;ve bien d'une forme de &lt;i&gt;passivit&#233;&lt;/i&gt;), et d'autre part, il instrumentalise la sexualit&#233; (f&#251;t-ce en son esprit de mani&#232;re seulement nominale et strat&#233;gique, mais cette &#233;ventuelle concession, toutefois, importe peu ici, pr&#233;cis&#233;ment parce qu'on se situe au niveau de la construction d'une image fantasmatique), comme &#233;l&#233;ment de la lutte pour la lib&#233;ration, partageant alors la logique discursive du colonisateur, consistant &#224; construire une image sexuelle fantasm&#233;e de l'ennemi. Les Etats-Unis ont explicitement v&#233;cu le 11 Septembre comme une &lt;i&gt;violation&lt;/i&gt; de leur territoire, s'inscrivant spontan&#233;ment dans une rh&#233;torique sexualis&#233;e de la nation &#8211; la r&#233;plique militaire visant alors &#224; restaurer la virilit&#233; &#233;tats-unienne, en renversant le stigmate (un missile am&#233;ricain destin&#233; &#224; &#234;tre l&#226;ch&#233; sur l'Irak ne portait-il pas, en effet, la mention &#171; &lt;i&gt;High Jack This Fags&lt;/i&gt; &#187; [&#171; D&#233;tournez donc &#231;a les p&#233;d&#233;s &#187;] (11) ?). La d&#233;marche de Fanon pose donc un vrai probl&#232;me, tant il est vrai que les vaincus n'ont rien &#224; gagner &#224; se placer sur le terrain m&#234;me des vainqueurs &#8211; disons m&#234;me qu'&#224; travers un tel positionnement, ils sont toujours d&#233;j&#224; perdants. Si les luttes homosexuelles ont pu op&#233;rer une r&#233;appropriation du stigmate, c'est parce que ce dernier &#233;tait clairement identifi&#233; comme relevant de la d&#233;virilisation &#8211; en revendiquant le non-viril, les gays se situaient alors sur un terrain clairement distinct de celui de leurs adversaires virilistes, de celui des &#171; h&#233;t&#233;ro-flics &#187; comme il pouvait &#234;tre dit dans les ann&#233;es 70. Autrement dit, c'est plus en &lt;i&gt;d&#233;sertant&lt;/i&gt; le champ de bataille, ou plut&#244;t en refusant de combattre aux conditions de l'ennemi, que les mouvements de lib&#233;ration gay des ann&#233;es 70 ont su construire leur r&#233;sistance comme un geste de &lt;i&gt;d&#233;fection&lt;/i&gt;, refusant ainsi la surench&#232;re viriliste. Dans le cas de Fanon, la situation n'est pas si claire : il n'identifie qu'une partie de l'image orientaliste qui a &#233;t&#233; construite du colonis&#233;, celle qu'Edward Said &#233;voque ainsi, cette fois &#224; propos de l'Arabe, certes, mais la logique est bien la m&#234;me, qui attribue au non-blanc une sexualit&#233; d&#233;bordante, active, mais qui, dans le m&#234;me temps, lui attribue &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt; une dimension passive : &#171; [&#8230;] la passivit&#233; des Arabes [est] affirm&#233;e par des orientalistes comme Patai, Hamady m&#234;me, et d'autres. Mais il est de la logique des mythes, comme de celle des r&#234;ves, justement, d'accueillir des antith&#232;ses absolues. [&#8230;] Puisque l'image &lt;i&gt;utilise&lt;/i&gt; &#224; ses propres fins tout le mat&#233;riau et puisque, par d&#233;finition, le mythe remplace la vie, l'antith&#232;se entre un arabe trop f&#233;cond et une poup&#233;e passive n'est pas fonctionnelle &#187; (12).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La tentative de r&#233;appropriation, par Fanon, des cat&#233;gories stigmatisantes &#8211; si c'est bien une telle tentative qui a lieu chez lui - est donc bancale, et c'est en cela qu'elle pr&#233;senterait un vrai probl&#232;me en tant que m&#233;thode de r&#233;sistance &#224; l'oppression : en rejetant sur le Blanc la figure de l'homosexualit&#233;, entendue comme forme de passivit&#233; sexuelle, Fanon constitue en repoussoir une des dimensions constitutives de l'image fantasmatique (et donc cens&#233;ment contradictoire) que le colonisateur a form&#233;e du colonis&#233;, qu'il s'agisse du Noir, ou de l'Arabe, en tout cas du non-blanc, &#224; savoir la passivit&#233;. C'est en cela que la construction de l'homosexualit&#233; en symbole du Blanc manque radicalement l'objectif d'une lutte pour l'&#233;mancipation : les vaincus ne peuvent pas s'affranchir des vainqueurs en reprenant leurs cat&#233;gories, sans les retourner, car ils leur conf&#232;rent alors n&#233;cessairement une fonction comparable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On retrouve une illusion de ce type dans &#171; l'homonationalisme &#187;, qui a pu notamment se d&#233;velopper aux Etats-Unis, apr&#232;s le 11 Septembre, &#224; travers la surench&#232;re effectu&#233;e par un grand nombre de mouvements gays, lesbiens et &lt;i&gt;queers&lt;/i&gt;, afin d'obtenir l'int&#233;gration de leurs membres dans la figure jug&#233;e socialement respectable du patriote &#233;tats-unien. D&#233;marche radicalement contradictoire cependant comme le souligne Jasbir Puar, puisque cette volont&#233; path&#233;tique d'inclusion ne peut alors s'effectuer qu'aux conditions d'une soci&#233;t&#233; h&#233;t&#233;ronormative, avec cet effet tout &#224; fait d&#233;testable que cette tentative LGBTQI de gagner la respectabilit&#233; s'effectue &#224; travers un d&#233;placement du stigmate sur d'autres cat&#233;gories, &#224; savoir avant tout les &#233;trangers (de pr&#233;f&#233;rence de confession musulmane) et les non-blancs : &#171; Aujourd'hui comme hier, l'h&#233;t&#233;ronormativit&#233; est indispensable &#224; la promotion d'un nationalisme militariste et masculiniste, ainsi que singuli&#232;rement d&#233;fini en termes de classe et de race. A la suite du 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont &#233;t&#233; le th&#233;&#226;tre d'un bombardement quotidien d'images d'une h&#233;g&#233;monie blanche r&#233;activ&#233;e de fa&#231;on retentissante &#187; (13). Malgr&#233; cette tendance viriliste de fond, les Etats-Unis voulaient cependant &#233;galement appara&#238;tre comme le parangon du progressisme sexuel, concernant les femmes et les minorit&#233;s sexuelles, de fa&#231;on &#224; se donner l'image d'une antith&#232;se des Talibans. Du coup, bien des mouvements homosexuels &#233;tats-uniens ont rencontr&#233; un accueil favorable, lorsqu'ils se sont engag&#233;s dans une d&#233;fense de la guerre men&#233;e par les Etats-Unis au lendemain du 11 Septembre, le faisant parfois, d'ailleurs, de fa&#231;on pour le moins paradoxale, au nom des droits des minorit&#233;s sexuelles des pays bombard&#233;s ; mais aussi lorsqu'ainsi ils se sont engag&#233;s essentiellement dans une logique d'inclusion, conduisant subrepticement &#224; l'&#233;quation gays, lesbiennes, &lt;i&gt;queer&lt;/i&gt; = blanc(he)s. Des membres de la communaut&#233; gay s'en sont ainsi notamment pris aux immigr&#233;s clandestins, arguant que les homosexuels seraient moins bien trait&#233;s qu'eux, ces &#233;trangers dont les familles de victimes auraient re&#231;u au moins des indemnit&#233;s apr&#232;s les attentats de 2001. Puar &#233;crit ainsi : &#171; Boulevers&#233; par le peu de valeur accord&#233; par son pays aux relations gays et lesbiennes, au regard de l'estime d&#233;volue aux relations h&#233;t&#233;rosexuelles, Avarosis [un membre influent de la communaut&#233; gay] fonde son argumentation sur une logique x&#233;nophobe selon laquelle les gays et les lesbiennes seraient plus d&#233;consid&#233;r&#233;s encore que les immigr&#233;s sans-papiers (n&#233;cessairement pr&#233;sum&#233;s h&#233;t&#233;rosexuels) si ces derniers n'&#233;taient pas menac&#233;s d'expulsion dans leur tentative d'obtenir compensation pour la perte d'un &#234;tre cher &#187; (14). C'est ici que la logique de ce discours homonationaliste est int&#233;ressante, qui pr&#233;suppose une blancheur des corps LGBTQI, et parall&#232;lement, une h&#233;t&#233;rosexualit&#233; des corps de couleur. On retrouve, dans cette imagerie le st&#233;r&#233;otype du Noir ou de l'Arabe comme sexuellement actif et hyper-viril, mais cette fois, la construction de ce st&#233;r&#233;otype est partag&#233;e par les gays, lesbiennes et &lt;i&gt;queers&lt;/i&gt; en qu&#234;te de respectabilit&#233;. Mais les choses se compliquent, si l'on veut bien voir, que l&#224; aussi, on joue &#224; nouveau sur la production d'une image fantasmatique de l'ennemi, intrins&#232;quement contradictoire, et qui va donc aboutir, cette fois (l&#224; est la nouveaut&#233; avec l'homonationalisme concernant ici les Etats-Unis) &#224; un partage entre une homosexualit&#233; blanche, pr&#233;sentable, patriote, et une homosexualit&#233; louche, perverse, noire ou arabe. Les homosexuels &#233;tats-uniens auraient donc &#224; lutter contre un ennemi de l'int&#233;rieur, affirmant &#224; travers ce combat m&#234;me leur patriotisme, puisque aussi bien, cet ennemi de l'int&#233;rieur se constitue sur le mod&#232;le du terroriste : &#171; [...] le cas de Mark Bingham [victime reconnue comme ayant eu un comportement patriotique exceptionnel le 11 septembre] est tout &#224; fait exemplaire. Des attributs positifs [&#8230;] furent attach&#233;s &#224; son homosexualit&#233; &#8211; viril, joueur de rugby, blanc, am&#233;ricain, h&#233;ros, un patriote gay qui a appel&#233; sa m&#232;re avant de mourir (ce qu'il faut lire comme un v&#233;ritable portrait homonational) &#8211; tandis que des connotations n&#233;gatives de l'homosexualit&#233; furent utilis&#233;es pour racialiser et sexualiser Oussama Ben Laden &#8211; un &#234;tre eff&#233;min&#233;, pervers et p&#233;dophile, machiav&#233;lique, apatride et rejet&#233; par sa propre famille (donc p&#233;d&#233;) &#187;(15). &lt;br class='autobr' /&gt; Il appara&#238;t donc clairement que la d&#233;marche inclusive des homosexuels &#233;tats-uniens se r&#233;alise sur le dos d'autres populations, racialis&#233;es, et sexualis&#233;es &#224; travers leur classification spontan&#233;e du c&#244;t&#233; de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;, mais auxquelles en m&#234;me temps on pr&#234;te les caract&#233;ristiques propres &#224; une sexualit&#233; exub&#233;rante et d&#233;viante, incluant donc des pratiques non h&#233;t&#233;rosexuelles &#233;chappant cependant &#224; l'homo-normativit&#233;, comme la p&#233;dophilie, par exemple, ou encore l'adoption d'une attitude eff&#233;min&#233;e (qu'on opposera &#224; la bravoure des gays patriotes). On retrouve l&#224; l'aspect contradictoire de l'image fantasmatique forg&#233;e par l'orientalisme du colonisateur. Certes, la logique de Fanon n'est aucunement inclusive, et il ne s'agit donc pas, bien s&#251;r, d'identifier la logique homonationaliste et la logique anti-colonisatrice de Fanon. Ce qu'il s'agissait ici d'indiquer, c'est seulement l'extr&#234;me danger qu'il y a &#224; sexualiser l'ennemi, f&#251;t-ce en n'effectuant ce geste que sur le mode parodique de la r&#233;appropriation du stigmate. La figure de l'h&#233;t&#233;ro-flic n'est exempte d'un tel danger qu'&#224; la condition de reconna&#238;tre que tous les h&#233;t&#233;ros ne sont pas des flics, et que, parmi les homosexuels, certains sont bien des h&#233;t&#233;ro-flics, par exemple lorsqu'ils cherchent &#224; rendre l'homosexualit&#233; respectable en lui faisant emprunter les voies d'une existence h&#233;t&#233;ro-norm&#233;e et, indissociablement, en faisant la chasse &#224; tout ce qui r&#233;pugne &#224; cette homo-normativit&#233; (aujourd'hui, c'est le discours antimusulman d&#233;velopp&#233; par tout un pan du mouvement LGBTQI qui irait dans ce sens). En revanche, lorsque Fanon exclut la possibilit&#233;, pour des Antillais, d'&#234;tre homosexuels autrement que par opportunisme &#233;conomique, il dessine comme en creux la fronti&#232;re qui d&#233;signerait un ennemi de l'int&#233;rieur : un Antillais, vivant aux Antilles, et qui serait homosexuel par go&#251;t. N'apercevant pas que la figure fantasmatique du Noir construite par le colon, outre les traits d'une h&#233;t&#233;rosexualit&#233; d&#233;bordante, int&#232;gre ceux d'une passivit&#233; eff&#233;min&#233;e, Fanon reprend ainsi &#224; son compte un &#233;l&#233;ment de l'imagerie colonialiste, sans aucunement le priver de sa facult&#233; stigmatisante. &lt;br class='autobr' /&gt; C'est en cela que l'&#233;vocation de l'homonationalisme contemporain pr&#233;sentait ici un int&#233;r&#234;t : &#224; l'image d'une homosexualit&#233; qui ne saurait &#234;tre que blanche, pr&#233;cis&#233;ment du c&#244;t&#233; de cet homonationalisme (renvoyant ainsi vers des sexualit&#233;s perverses, voire criminelles, les formes non h&#233;t&#233;rosexuelles de sexualit&#233; chez les non-Blancs), avec Fanon, c'est le Noir qui ne saurait &#234;tre qu'h&#233;t&#233;rosexuel (logique renvoyant ainsi du c&#244;t&#233; de Noirs ali&#233;n&#233;s, &lt;i&gt;blanchis&lt;/i&gt; si l'on veut, dont l'imaginaire m&#234;me aurait &#233;t&#233; colonis&#233;, les Noirs qui seraient homosexuels &lt;i&gt;de pr&#233;f&#233;rence&lt;/i&gt;). Dans les deux cas, la fronti&#232;re ami / ennemi passe par l'imagerie sexuelle fantasmatique, et en cela, on reprend bien &#224; son compte la logique qui fut celle des puissances colonisatrices, comme aujourd'hui elle est celle des Etats-Unis dans leur &#171; guerre contre le terrorisme &#187; - c'est en cela que la lutte des vaincus se compromet d&#233;finitivement en s'inscrivant ainsi, &lt;i&gt;de fait&lt;/i&gt;, dans le registre discursif des vainqueurs, y compris dans les formes que ce dernier a pu rev&#234;tir notamment &#224; Abou Ghraib.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si bien des militaires am&#233;ricains ayant particip&#233; &#224; des s&#233;ances de tortures &#224; Abou Ghraib ont cherch&#233; &#224; utiliser le moyen de d&#233;fense consistant &#224; soutenir que s'ils se sont conduits ainsi, c'est-&#224;-dire, par exemple, s'ils ont empil&#233; des corps de prisonniers nus en une pyramide humaine, avec les connotations sexuelles qu'une promiscuit&#233; si extr&#234;me implique, ou encore s'ils ont viol&#233; des hommes avec leur matraque, c'est &#224; cause d'un manque de formation, qui ne leur a pas permis de mesurer l'&#233;cart culturel, rendant ces sc&#232;nes encore plus insupportables &#224; ceux qui les subissaient. Or, l'image orientaliste se trouvant derri&#232;re ce discours de justification, discr&#233;dite imm&#233;diatement la port&#233;e auto-justificative de telles paroles, en ce que c'est pr&#233;cis&#233;ment &#224; partir de cette compr&#233;hension fantasm&#233;e de l'univers musulman que ces tortures, en leurs formes sp&#233;cifiques ont &#233;t&#233; imagin&#233;es. C'est pr&#233;cis&#233;ment parce que cette image unifiante du monde musulman en faisait un univers o&#249; l'homosexualit&#233; aurait &#233;t&#233; chose taboue (ce qui ne signifie pr&#233;cis&#233;ment pas inexistante), que ces formes de tortures ont &#233;t&#233; envisag&#233;es comme particuli&#232;rement efficaces, &#233;ventuellement &#224; titre de moyen de chantage pour obtenir des informations (selon cette image du monde musulman, les prisonniers auraient tellement craint que leurs proches voient ces photos qu'ils auraient &#233;t&#233; pr&#234;ts &#224; fournir nombre d'informations). Comme l'&#233;crit Jasbir Puar : &#171; [&#8230;] cette compr&#233;hension des normes sexuelles au Moyen-Orient &#8211; la sexualit&#233; est r&#233;prim&#233;e mais la perversion bouillonne sous le couvercle &#8211; est h&#233;riti&#232;re d'une tradition orientaliste s&#233;culaire, de ce m&#234;me fantasme orientaliste qui a certainement &#233;t&#233; au c&#339;ur des photographies des tortures commises &#224; Abou Graib &#187; (16).&lt;br class='autobr' /&gt; Or, ce qu'il faut bien voir, c'est que ces violences et actes de torture ne se contentent pas de d&#233;river de cette imagerie orientaliste, selon laquelle le corps musulman t&#233;moignerait d'une sexualit&#233; d&#233;bordante et d&#233;viante, mais qu'elles &lt;i&gt;produisent&lt;/i&gt; effectivement ce corps fantasm&#233;. Jasbir Puar ajoute m&#234;me que &#171; non seulement la force performative de la torture produit son objet, mais elle participe &#224; la reproduction de ce qu'elle nomme &#187; (17). Autrement dit, la vision des images de torture d'Abou Graib aurait tendance &#224; renforcer l'efficacit&#233; de l'image fantasm&#233;e ayant pr&#233;sid&#233; au choix du type de torture. C'est bien ce que confirme indirectement Judith Butler, lorsqu'elle &#233;voque les vid&#233;os enregistr&#233;es de l'arrestation brutale de Rodney King : &#171; &#8220;l'&#233;pist&#233;m&#232; raciste du regard&#8221; produit l'objet du passage &#224; tabac &#8211; le corps assujetti de l'homme noir &#8211; comme dangereux et mena&#231;ant &#187;(18). Par cons&#233;quent, on peut s'interroger, avec Jasbir Puar, quant &#224; &#171; la pertinence politique qu'il y a &#224; d&#233;signer ces actes de torture comme des actes gays simul&#233;s &#187; (19), car, ce faisant, cette d&#233;signation tendrait &#224; valider l'image du musulman comme &#171; p&#233;d&#233; &#187;, selon la grille raciste &#224; travers laquelle elle interpr&#233;terait l'image livr&#233;e au regard. En t&#233;moignent tr&#232;s clairement les mots d'un soldat charg&#233; de garder des prisonniers, &#224; Abou Graib : &#171; J'ai vu deux d&#233;tenus, nus. L'un se masturbait face &#224; l'autre, qui &#233;tait &#224; genoux, la bouche ouverte. [&#8230;] J'ai vu le sergent-chef Frederick se diriger vers moi, et il a dit &#8220;Regarde ce que ces animaux font quand on les laisse tout seuls pendant deux secondes&#8221;. J'ai entendu la soldate de premi&#232;re classe England crier &#8220;Il bande&#8221; &#187; (20). Ce que cette sc&#232;ne r&#233;v&#232;le, comme l'indique Jasbir Puar, c'est que : &#171; L'identit&#233; est constitu&#233;e performativement par la preuve &#8211; ici, le fait de bander &#8211; qui est cens&#233;e &#234;tre le r&#233;sultat &#187; (21). Ainsi, au travers d'une telle d&#233;signation de ces actes de torture comme &#171; actes gays simul&#233;s &#187;, on renforcerait la performativit&#233; de ces actes, et conforterait donc la position de l'homonationalisme, au moyen de l'image invers&#233;e, et valoris&#233;e, de l'homosexualit&#233; que ce dernier renverrait. Mais si l'on adopte la d&#233;marche inverse, c'est-&#224;-dire si l'on d&#233;connecte ces actes de barbarie de leur charge sexuelle, il ne s'agirait alors certes pas de nier cette dimension dans les tortures inflig&#233;es, en ce qu'il est incontestable que &#171; la sexualit&#233; constitue une composante centrale et essentielle de l'agencement machinique qu'est le patriotisme am&#233;ricain &#187;, mais cela permettrait de prendre en compte le fait que toutes ces tortures n'ont pas n&#233;cessairement &#233;t&#233; comprises comme sexuelles : &#171; Imposer la nudit&#233;, en soi, n'est pas automatiquement et intrins&#232;quement sexuel ; pour que cet acte ait une signification sexuelle, &#233;rotique, il faut la lui donner &#187;, souligne avec raison Jasbir Puar (22). Il s'agirait, au fond, en ne caract&#233;risant pas ces actes comme, en soi, sexuels, de viser &#224; rendre inop&#233;rantes des technologies sexuelles, dont on a vu avec Foucault qu'elles ne se contentent pas de refl&#233;ter les corps sexuels nomm&#233;s, mais qu'elles les cr&#233;ent et les r&#233;gulent. La production des victimes, par leur &#171; repr&#233;sentation [&#8230;] comme r&#233;prim&#233;es, barbares, ferm&#233;es, rustres et m&#234;me homophobes &#187; (23), et donc comme figure invers&#233;e des sujets am&#233;ricains normativ&#233;s gays et f&#233;ministes, pourrait donc &#234;tre endigu&#233;e, mise &#224; distance, au profit de leur repr&#233;sentation comme victimes de pouvoirs de mort. Comme le dit en effet tr&#232;s justement Jasbir Puar, &#171; on peut dire que l'agression &lt;i&gt;sexualis&#233;e&lt;/i&gt; est une facette normalis&#233;e de la vie d'un prisonnier, et que le &#8220;sexuel&#8221; est toujours d&#233;j&#224; inscrit dans les r&#233;seaux de pouvoir n&#233;cropolitiques qui impliquent la conqu&#234;te corporelle, la domination coloniale, et la mort &#187; (24). C'est ainsi que l'image de ce prisonnier d'Abou Graib tenu en laisse par sa tortionnaire, peut renvoyer &#224; une relation sadomasochiste, &#224; connotation sexuelle par cons&#233;quent, &lt;i&gt;si on la charge effectivement de cette signification&lt;/i&gt;, mais si on ne privil&#233;gie pas cette lecture, on peut s'accorder avec Pierandrea Amato, pour voir en cette image la trace m&#234;me de la r&#233;duction du terroriste suppos&#233; en sous-homme :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Les clich&#233;s d'Abou Graib saisissent une situation &#224; tel point &#233;l&#233;mentaire, comme celle de tenir un chien en laisse, par exemple, qu'elle pourrait servir de r&#232;gle &#224; une vision du monde que la guerre contre le terrorisme devrait assumer sans &#233;quivoque : l'autre, notre ennemi, la pl&#232;be du monde, constituent le seuil au-del&#224; duquel l'homme n'est plus v&#233;ritablement homme &#187; (25).&lt;br class='autobr' /&gt; Il s'ensuit que l'inscription de l'ennemi dans un registre sexuel, chez Fanon, cr&#233;e une continuit&#233; de logique, relativement &#224; la sexualisation de l'ennemi, de la part des colonisateurs. Au fond, en cr&#233;ant l'image du Blanc &#224; l'imaginaire intrins&#232;quement homosexuel, Fanon pensait sans doute cr&#233;er une image inverse &#224; l'image orientaliste enfermant le Noir dans une h&#233;t&#233;rosexualit&#233; hyper-virile &#8211; c'est l&#224; que pouvaient peut-&#234;tre jouer les ressorts d'une r&#233;appropriation parodique du stigmate. Mais en ce cas, &#224; supposer que chez Fanon, on se situait en effet dans ce registre, ce qui n'est pas du tout certain, rappelons-le, m&#234;me dans ce cas, donc, il reproduirait, &lt;i&gt;de fait&lt;/i&gt;, un sch&#233;ma (une certaine forme de sexualisation pos&#233;e comme t&#233;ratologique de l'ennemi) par lequel, en sexualisant l'ennemi, je pr&#233;pare une emprise sur son corps, j'ouvre la voie &#224; une domination, dont on voit mal en quoi elle se distinguerait encore de celle mise en place par le colonialisme, mise &#224; mort de l'ennemi incluse. Ce n'est donc pas l'&#233;ventualit&#233; d'une mise &#224; mort de l'ennemi (in&#233;vitable dans la lutte de d&#233;colonisation envisag&#233;e par Fanon) qui pose probl&#232;me ici, du moins pas en soi, mais le partage, par Fanon, des op&#233;rations de construction sexualis&#233;e de l'ennemi, avec le colonisateur. Et puis l'homophobie de Fanon, f&#251;t-elle strat&#233;gique, n'en r&#233;sonne pas moins au niveau imaginaire, et le fait qu'il n'ait pas aper&#231;u la dualit&#233; de l'image sexuelle que le colonisateur construisait du Noir (en en oubliant la dimension de passivit&#233; sexuelle, comme on l'a vu) l'emp&#234;che symboliquement de pouvoir jouer, &#224; titre de r&#233;f&#233;rence, le r&#244;le de d&#233;fenseur, &#224; l'&#233;gard des corps martyris&#233;s d'Abou Graib. Inscrivant le corps de l'ennemi dans le dispositif g&#233;n&#233;ral de la sexualit&#233;, Fanon ne dispose plus d'un point d'ext&#233;riorit&#233;, par lequel il pourrait condamner ce moyen d'emprise sur les corps, cette violence psychologique pr&#233;figurant toutes les violences physiques possibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour conclure, on peut dire que Fanon n'est pas parvenu &#224; d&#233;vitaliser l'image orientaliste du Noir, en voulant produire un contre-mod&#232;le imag&#233;/imaginaire du Blanc, d'une part parce qu'il recourt &#224; la m&#234;me logique d'une imagerie fantasmatique (&#224; l'image d'un Bataille cherchant bien imprudemment &#224; opposer certaines images mythiques sp&#233;cifiques pour contrebalancer l'efficacit&#233; des mythologies fascistes), et d'autre part parce qu'il oublie que l'image orientaliste du Noir inclut une sexualit&#233; passive. En construisant donc l'image se voulant inverse d'un imaginaire noir intrins&#232;quement h&#233;t&#233;rosexuel, Fanon se trouve conduit &#224; placer le combat des colonis&#233;s sur le terrain m&#234;me du combat des vainqueurs, ce qui revient &#224; dire que, dans une certaine mesure, il fait siennes les armes de l'ennemi. Fanon agira de m&#234;me, lorsqu'il lui arrivera, dans le cadre de la lutte des Alg&#233;riens pour se lib&#233;rer du joug fran&#231;ais, de se r&#233;jouir de ce que le mouvement r&#233;volutionnaire alg&#233;rien, dans son combat, ait pu entra&#238;ner la chute de pans entiers de la soci&#233;t&#233; alg&#233;rienne traditionnelle. Ce discours moderniste partage alors avec l'entreprise colonialiste &#8211; ce qui ne signifie &#233;videmment pas que l'intention soit la m&#234;me dans les deux cas ! &#8211; une m&#234;me volont&#233; d'en finir avec un univers jug&#233; superstitieux, r&#233;trograde. En prenant au contraire appui sur cette tradition, en faisant d'elle le levier pour une r&#233;volte, Fanon aurait pu d&#233;couvrir cette &#171; scandaleuse force r&#233;volutionnaire &#187; du pass&#233; dont parlait Pasolini, ce qui aurait conduit les formes de la lutte anticolonialiste qu'il pr&#233;conisait &#224; s'arracher au registre discursif &#224; travers lequel l'oppression coloniale avait trouv&#233; son &lt;i&gt;m&#233;dium&lt;/i&gt;. Ce n'est qu'au moyen d'une telle rupture avec une logique des vainqueurs que Fanon aurait pu s'affranchir sans ambigu&#239;t&#233; et par avance de toute possibilit&#233; d'&#233;tablissement d'une certaine continuit&#233; entre sa construction d'une image sexualis&#233;e de l'ennemi et la construction sexuelle de l'ennemi musulman, par les Etats-Unis, au lendemain du 11 Septembre. Mieux : c'est en prenant ses distances &#224; l'&#233;gard de la logique d'une histoire des vainqueurs que Fanon aurait pu nous aider dans la saisie de la logique &#224; l'&#339;uvre derri&#232;re la production des photos d'Abou Graib. Ne l'ayant pas fait, il n'a ici, quant &#224; cette question pr&#233;cise, rien &#224; nous dire, l'approche de Fanon laissant appara&#238;tre comme son point aveugle le fait qu'une inscription de l'ennemi dans le registre de la sexualit&#233; l'offre &#224; toutes les formes possibles d'emprise sur les corps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 - Houria Bouteldja, &lt;i&gt;Les Blancs, les Juifs et nous. Vers une politique de l'amour r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt;, Paris, La Fabrique, 2016.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 - Thierry Schaffauser, &#171; Les indig&#232;nes de la r&#233;publique sont nos amiEs &#187;, source Internet : &lt;a href=&#034;http://yagg.com/2016/03/21/les-indigenes-de-la-republique-sont-nos-amies-par-thierry-schaffauser/&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://yagg.com/2016/03/21/les-indi...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. Frantz Fanon, &lt;i&gt;Peau noire, masques blancs&lt;/i&gt;, Paris, Le Seuil, 1952&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.146.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.143.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.145.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.146.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10 - Jean-Paul Sartre, &lt;i&gt;Saint Genet. Com&#233;dien et martyr&lt;/i&gt;, Paris, Gallimard, 1952.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11 - Cit&#233; in Jasbir K. Puar, &lt;i&gt;Homonationalisme. Politiques queer apr&#232;s le 11 septembre&lt;/i&gt;, trad. Maxime Cervulle et Judy Minx, Paris, Editions Amsterdam, 2012, p.15.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12 - Edward W. Said, &lt;i&gt;L'orientalisme. L'Orient cr&#233;&#233; par l'Occident&lt;/i&gt;, trad. Catherine Malamoud, Paris, Le Seuil, 2005, p.511.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13 - Jasbir K. Puar, &lt;i&gt;Homonationalisme. Op. cit&lt;/i&gt;., p.12.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.115-116.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.17-18.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.73.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.78.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.145 - Jasbir K. Puar cite ici Judith Butler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.78.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20 - T&#233;moignage cit&#233; par Seymour Hersh, et repris par Jasbir Puar, &lt;i&gt;op. cit&lt;/i&gt;, p.79.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;21 - Jasbir Puar, &lt;i&gt;op. cit&lt;/i&gt;., p.79.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;22 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.109.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;23 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.110.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;24 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;25 - Pierandrea Amato, &lt;i&gt;Poses. Abou Graib, dix ans apr&#232;s&lt;/i&gt;, trad. Jean-Pierre Cometti, Post-&#233;ditions 2015, p59.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



</channel>

</rss>
