<?xml 
version="1.0" encoding="utf-8"?><?xml-stylesheet title="XSL formatting" type="text/xsl" href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=backend.xslt" ?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>Ici et ailleurs</title>
	<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/</link>
	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?id_mot=76&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />

	<image>
		<title>Ici et ailleurs</title>
		<url>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L144xH127/logo-b65f2.png?1774727851</url>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/</link>
		<height>127</height>
		<width>144</width>
	</image>



<item xml:lang="fr">
		<title>En mal de corps. Sadomasochisme et performance, d&#233;construction des corps et &#233;rotique de soi </title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=164</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=164</guid>
		<dc:date>2017-08-31T15:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Nathana&#235;l Wadbled </dc:creator>


		<dc:subject>reproduction sociale</dc:subject>
		<dc:subject>sexe/genre</dc:subject>
		<dc:subject>violence</dc:subject>
		<dc:subject>&#233;mancipation</dc:subject>
		<dc:subject>r&#233;appropriation</dc:subject>
		<dc:subject>art contemporain</dc:subject>
		<dc:subject>norme</dc:subject>
		<dc:subject>corps</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Si la subversion est possible, elle se fera dans les termes de la loi avec les possibilit&#233;s qui s'ouvrent / apparaissent lorsque la loi se retourne contre elle-m&#234;me en d'inattendues permutations. Le corps construit par la culture sera alors lib&#233;r&#233; non par un retour vers son pass&#233; &#8220;naturel&#8221; ou ses plaisirs originels, mais vers un futur ouvert et plein de possibilit&#233;s culturelles. Judith Butler Ce qui est requis est le maximum d'intensit&#233; et, en m&#234;me temps d'impossibilit&#233; (...). L'id&#233;e (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=25" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; &#224; Porto fin aout 2011&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=24" rel="tag"&gt;reproduction sociale&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=32" rel="tag"&gt;sexe/genre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=52" rel="tag"&gt;violence&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=60" rel="tag"&gt;&#233;mancipation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=76" rel="tag"&gt;r&#233;appropriation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=84" rel="tag"&gt;art contemporain&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=85" rel="tag"&gt;norme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=86" rel="tag"&gt;corps&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Si la subversion est possible, elle se fera dans les termes de la loi avec les possibilit&#233;s qui s'ouvrent / apparaissent lorsque la loi se retourne contre elle-m&#234;me en d'inattendues permutations. Le corps construit par la culture sera alors lib&#233;r&#233; non par un retour vers son pass&#233; &#8220;naturel&#8221; ou ses plaisirs originels, mais vers un futur ouvert et plein de possibilit&#233;s culturelles.&lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Judith Butler&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ce qui est requis est le maximum d'intensit&#233; et, en m&#234;me temps d'impossibilit&#233; (...). L'id&#233;e d'une exp&#233;rience limite, qui arrache le sujet &#224; lui-m&#234;me, voil&#224; ce qui a &#233;t&#233; important pour moi dans la lecture de Nietzsche, de Bataille, de Blanchot. &lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Michel Foucault&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;Introduction : la recherche de l'orgasme&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une d&#233;finition de la performance telle qu'elle m'interessera ici pourrait reprendre une formule de Pat Califa , &#233;nonc&#233;e &#224; l'origine dans un tout autre contexte :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je le vois ainsi : apr&#232;s la r&#233;volution des wimmins, la sexualit&#233; consistera &#224; ce que les femmes se tiennent par la main, retirent leurs chemises et dansent en rond. Ensuite, nous nous endormirons au m&#234;me moment. Si nous ne nous endormions pas toutes, quelque chose d'autre pourrait arriver &#8211; quelque chose d'identifi&#233; au m&#226;le, r&#233;ifiant, pornographique, bruyant et sans dignit&#233;. Quelque chose comme un orgasme &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Pat Califa oppose deux strat&#233;gies d'affirmation f&#233;ministe : la consid&#233;ration d'une identit&#233; originaire &#224; retrouver avant que le masculin ne la pervertisse en lui imposant un rapport &#224; la sexualit&#233; et le r&#233;investissement du sexuel qui ne serait plus la marque d'une soumission mais au contraire quelque chose qui surgit en exces de toute identit&#233; assign&#233;e symboliquement dans ce que Michel Foucault a appel&#233; le dispositif de sexualit&#233;. Ce que je voudrais sugg&#233;rer, c'est que cette seconde perspective qui est celle de Pat Califa correspond &#224; une certaine pratique du corps en jeu dans certaines performances. Il s'agit de la mise en sc&#232;ne d'une volont&#233; d'&#233;mancipation exp&#233;rimentale du corps qui &#224; la fois d&#233;construit l'illusion de l'&#233;vidence de la v&#233;rit&#233; d'un corps toujours deja donn&#233; et produit la v&#233;rit&#233; performative du corps en action de la performance.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;1. Pr&#233;senter un corps tel qu'il semble devoir &#234;tre : la critique essentialiste de la performance&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les corps des femmes performeuses qui vont m'int&#233;resser ici sont des corps de femmes identifiables et d&#233;sign&#233;s comme tels : des corps de femmes inscrits dans des attitudes ou engag&#233;s dans des actions correspondant &#224; celles de femmes. Serait reproduit un dispositif de contraintes qui est celui que la soci&#233;t&#233; patriarcale fait peser. M&#234;me si celui-ci est mis en sc&#232;ne, condens&#233; et d&#233;plac&#233; pourrait-on dire en termes psychanalytiques, ces repr&#233;sentations resteraient leur r&#233;p&#233;tition, incapables de sortir des d&#233;terminations identitaires que le phantasme du masculin impose comme condition &#224; l'existence symbolique, sociale et culturelle des femmes. Les aiguilles dans le bras de la mari&#233;e de &lt;i&gt;Azione sentimentale&lt;/i&gt; de Gina Pane montrent bien ce m&#233;canisme. Il ne s'agit pas de pr&#233;tendre qu'une femme mari&#233;e subit une telle mutilation, mais d'inscrire physiquement, ou si l'on veut somatiquement, un ensemble de mutilations symboliques que chaque femme accepte de mani&#232;re conscentante &#8211; &#224; commencer par l'abandon de son nom, ce qui signifie l'abandon de la capacit&#233; &#224; signifier qui elle est par elle m&#234;me. Le corps de Gina Pane se donne ainsi marqu&#233; et d&#233;form&#233;. On pourrait &#233;galement &#233;voquer &lt;i&gt;Autoportrait(s)&lt;/i&gt; o&#249; Pane est allong&#233;e sur des barres de m&#233;tal sous lesquelles br&#251;lent des bougies, viol&#233;e par les flammes sans pour autant bouger, comme &#224; disposition.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_280 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/13.-g.-pane-azione-sentimentale-1973.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/13.-g.-pane-azione-sentimentale-1973.jpg' width='500' height='723' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;De mani&#232;re plus directe, certaines performances de Marina Abdramovich pr&#233;sentent &#233;galement cette situation - par exemple &lt;i&gt;Art must be beautiful-artist must be beautiful&lt;/i&gt;, vid&#233;o o&#249; l'artiste se brosse les cheveux jusqu'&#224; presque s'arracher le cuir chevelu, ou&lt;i&gt; Rythme 0&lt;/i&gt; o&#249; elle abandonne son corps aux spectateurs qui disposent d'un certain nombre d'objets dispos&#233;s sur une table afin de faire ce qu'ils veulent au corps de l'artiste et y d&#233;poser leur marque alors que l'artiste est passive et r&#233;sign&#233;e &#224; signifier ce qui est fait d'elle. Le titre de Marina Abramovic &lt;i&gt;Art must be beautiful-artist must be beautiful &lt;/i&gt; explicite bien cet enjeu. Il s'agit d'une interrogation des normes contraignantes et mutilantes du gout d&#233;termin&#233;es de ext&#233;rieur par un dispositif qui produit et marque les corps pour en faire ce qu'il veut. En l'occurence il s'agit des normes de l'art, mais il s'agit tout aussi bien de celles du genre f&#233;minin. C'est explicitement le cas pour Eleanor Antin dont &lt;i&gt;Carving : A Traditional Sculpture&lt;/i&gt; propose 72 photographies prises chaque jour lors d'un r&#233;gime amaigrissant pendant cinq semaines. Cette transformation physique renvoie d&#232;s lors tant au canon sculptural qu'&#224; la dictature sociale auxquels le corps de la femme doit se soumettre pour r&#233;pondre au d&#233;sir masculin et &#224; l'inconscient collectif de la forme parfaite. Le r&#233;gime est la performance, touchant &#224; l'intimit&#233; du corps. Elle reproduit cette &#171; sculpture traditionnelle &#187;. Si Marina Abramovic n'a pas un tel discours f&#233;ministe et se centre sur la figure de l'artiste plus que sur celle de la femme, ses performances peuvent &#234;tre vues &#233;galement dans cette perspective. Les femmes doivent donc &#234;tre belles dans des contraintes esth&#233;tiques , &#234;tre &#224; disposition de ceux qui les regardent, accepter un certain nombre de contraintes sociales, s'abandonner et ne pas r&#233;sister &#224; une position de passivit&#233; douloureuse et mutilante.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_281 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/index2.jpg' width='193' height='262' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;Chaque pr&#233;sentation ou repr&#233;sentation de ces corps f&#233;minins participerait ainsi n&#233;cessairement &#224; une dynamique phallocentrique et &#224; une &#233;conomie du corps f&#233;minin comme f&#233;tiche. C'est ce qui explique que de nombreuses f&#233;ministes se soient oppos&#233;es &#224; de telles performances. Ces attitudes et actions entrent dans le cadre de ce qui doit &#234;tre refus&#233; au profit d'une nouvelle identit&#233; de femme lib&#233;r&#233;e de toute d&#233;termination de la culture phallocentrique. Ces performances entraient dans la cat&#233;gorie de ce qui doit &#234;tre refus&#233;, au m&#234;me titre que la pornographie, le sadomasochisme et le sexe en public qui violent les principes f&#233;ministes, pour reprendre la rh&#233;torique de la NOW (National Organization forWomen). L'hypoth&#232;se qui sous-tend cette critique est que la subjectivit&#233; existerait avant ses &#233;nonciations et que les femmes seraient incapables de faire autre chose que de subir passivement ces processus de subjectivation ali&#233;nants sans pouvoir en aucun cas les r&#233;investir. Elles ne pourraient &#234;tre rien d'autre que des produits passifs. Dans ce cadre les performances &#233;voqu&#233;es ne saurait &#234;tre qualifiables de f&#233;ministes, pas plus d'ailleurs que n'importe quelle chor&#233;graphie qui ne serait que la somatisation des contraintes que les femmes subissent.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;2. R&#233;investir son corps : la performativit&#233; de la performance&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce que je voudrais sugg&#233;rer, &#224; l'aide de la th&#233;orie de la performance et en particulier de l'ouvrage de Lynda Hart La performance sadomasochiste, c'est que se joue exactement le contraire. La performance a en fait permis avec radicalit&#233; aux femmes, aux performeuses comme aux spectatrices, de poser sans entrave le rapport qu'elles &#233;tablissaient avec leur propre corps en le dissociant d'une histoire de la repr&#233;sentation qui l'assuj&#233;tissait au r&#244;le d'objet. Il s'agit en fait d'un double mouvement de d&#233;construction et de r&#233;appropriation de son propre corps qui passe, non pas par une utopie comme le pensaient les essentialistes, mais par une &#233;rotisation et un r&#233;investissement des contraintes, semblable &#224; ce qui avait d&#233;j&#224; lieu de mani&#232;re plus ou moins inconsciente &#8211; et en tout cas politiquement inconsciente &#8211; dans la danse. Il s'agira donc de montrer que cette pratique esth&#233;tique est en fait une configuration politique &#8211; ce qui est en fait le cas de toute recherche esth&#233;tique digne de ce nom en tant que l'esth&#233;tique est le jeu de ce qui peut &#234;tre et est d&#233;termin&#233; formellement &#224; apparaitre et &#224; exister dans une configuration donn&#233;e. Est d&#233;stabilis&#233;e cette organisation symbolique lorsqu'est produit un d&#233;calage o&#249; se resignifie ce qui est inscrit. C'est pr&#233;cis&#233;ment &#224; ce niveau que se joue la performance.&lt;br class='autobr' /&gt; En effet la performance rejoue et perturbe en m&#234;me temps ce qu'elle pr&#233;sente. Il y a une distance qui s'&#233;tablit entre ce qui est reconnu et ce qui est en fait jou&#233; - qui n'est pas exactement ce qui semble. Pour reprendre les termes de Lynda Hart, &#171; on doit comprendre cette ressemblance comme l'effet d'une ressemblance ext&#233;rieure et oppos&#233;e aux dissemblances internes (de ce qui) ne s'approprie pas les marques de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;, mais se les d&#233;sapproprie. Le simulacre occupe le lieu de l'impropre &#187;. Ce qui est perturb&#233; c'est l'identification de ce corps qui pourtant est bien celui d'une femme. A lieu une inqui&#233;tante &#233;tranget&#233; o&#249; ce qui se donne est bien reconnu comme le corps d'une femme, mais sans l'&#234;tre exactement, comme si quelque chose &#233;tait malgr&#233; les apparences chang&#233;. C'est cette transsubstantiation que les essentialistes n'ont pas vue. L'apparence est la m&#234;me : le corps d'une femme soumise au masculin, mais tout est en fait chang&#233; &#8211; de la m&#234;me mani&#232;re que l'ostie dans le rite catholique de la transsubstantiation a encore l'apparence du pain alors que son &#234;tre est devenu le corps du Christ. Ce corps qui a l'apparence de celui d&#233;termin&#233; d'une femme soumise au masculin a en fait chang&#233; subrepticement de substance : il est devenu celui d'une femme existant dans son propre fantasme et non dans celui du masculin. Cela apparait bien dans &lt;i&gt;Interior Scroll&lt;/i&gt; de Carolee Schneemann. Elle lit un texte &#233;crit sur un rouleau qu'elle sort de son vagin devant un public exclusivement f&#233;minin. Le vagin devient le lieu originaire d'o&#249; &#233;mane le langage, comme une pr&#233;sentation de ce que Judith Butler a appel&#233; de mani&#232;re provocatrice le phallus lesbien que l'on pourrait appeler plus g&#233;n&#233;ralement le phallus f&#233;minin que l'absence d'homme permet d'exhiber en mettant &#224; distance le retour d'un syndrome de culpabilit&#233; vis &#224; vis de la castration inflig&#233;e. Il s'agit ainsi de reprendre le pouvoir symbolique en d&#233;terminant une partie du corps d&#233;sign&#233; normalement par le manque de l'avoir en tant qu'&#234;tre, c'est-&#224;-dire en tant que signifiant universel d'o&#249; proc&#232;de le pouvoir de nommer les choses et donc son propre corps. Carolee Schneemann donne &#224; voir dans sa performance ce qui est en fait le r&#233;sultat des performances que j'ai &#233;voqu&#233;es : le corps est d&#233;j&#224; r&#233;appropri&#233; : a d&#233;j&#224; eu lieu le travail de d&#233;sappropriation/appropriation que mettent en sc&#232;ne Marina Abramovic ou Gina Pane.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_282 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/519f92362bef15bb330ccfb6479a8a69.jpg' width='488' height='736' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;Ce qui se passe dans ces performances, c'est bien la volont&#233; de s'inscrire dans un cadre culturel et symbolique pour en subvertir les termes. C'est ainsi que Judith Butler d&#233;finit la performativit&#233; : non pas comme la reproduction toujours identique &#224; elle m&#234;me d'une situation ni comme l'invention libre de toute entrave, mais plut&#244;t comme la possibilit&#233; de produire des d&#233;placements par la r&#233;it&#233;ration et d'ainsi se r&#233;approprier ses conditions d'existences en produisant les conditions de ce d&#233;calage. Toute tentative pour sortir de ce cadre initial de mani&#232;re absolue apparait en fait comme psychotique dans la mesure o&#249; c'est dans ce cadre symbolique et culturel que le sujet trouve sa capacit&#233; d'agir en tant que tel et donc la possibilit&#233; m&#234;me de la r&#233;appropriation de soi. Le refuser signifie d&#233;nier ses propres conditions d'existence comme sujet, c'est-&#224;-dire comme individu conscient d'&#234;tre l'auteur de ses actions ; il s'agit en fait du fantasme d'une autonomie originaire dont Judith Butler montre bien l'impossibilit&#233; . C'est bien la possibilit&#233; alternative de lib&#233;ration non pas contre mais dans les cadres symboliques et culturels que mettent en sc&#232;ne les performances que nous avons &#233;voqu&#233;es et dont Jutith Butler propose la th&#233;orie avec l'id&#233;e de performativit&#233;. Si, d&#232;s Trouble dans le Genre, elle a point&#233; les limites des usages de son concept de performativit&#233; du genre dans sa transposition esth&#233;tique, il semble bien que se soit ce qui se joue et se pr&#233;sente : la possibilit&#233; d'une agency qui subvertit le cadre m&#234;me qui la permet et la d&#233;termine pour se produire et non reproduire.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_283 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/carolee-schneemann-interior-scroll-1975.-via-fineartmultiple.com_.jpg.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/carolee-schneemann-interior-scroll-1975.-via-fineartmultiple.com_.jpg.png' width='500' height='947' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;3. Une &#233;rotique de l'action : la performance sadomasochiste&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En ce sens, la r&#233;p&#233;tition du corps voulu par le phantasme du masculin que critiquent les essentialistes serait ainsi plus une pr&#233;sentation qu'une r&#233;p&#233;tition ou une reproduction iconographique d'un mod&#232;le d'oppression. Ce n'est pas une copie ou une imitation mais une reformalisation. Il faudrait ainsi peut-&#234;tre comprendre le processus de cr&#233;ation de la performance dans le cadre d'une po&#233;tique de la mimesis aristotelicienne plus que du mim&#233;tisme platonicien. N'est pas repr&#233;sent&#233;e une ressemblance qui en fait &#233;loigne d'une v&#233;rit&#233; originaire qui aurait &#233;t&#233; l&#224; avant d'&#234;tre pervertie par sa conclusion culturelle, mais une production qui est en fait une perturbation de ce qui semblait donn&#233; une fois pour toute. Comme l'affirme Lynda Hart, tout d&#233;calage concerne le faire tandis que la simple reproduction concerne l'avoir, c'est-&#224;-dire la simple r&#233;alisation d'un soi pr&#233;d&#233;termin&#233; et toujours d&#233;j&#224; l&#224;. Avoir un corps, comme avoir du sexe, &#171; signifie litt&#233;ralement &#224; la fois que &#8220;du sexe&#8221; est une chose que l'on peut poss&#233;der et qui &#233;tait l&#224; avant la performance. Bien au contraire, en mettant en acte une sc&#232;ne, l'adepte d'une sensualit&#233; SM produit du sexe dans la performance &#187;. Au contraire les f&#233;ministes qui se prononcent contre la performance semblent &#234;tre &#224; la recherche du moment o&#249; quelque chose d'authentique est sens&#233; arriver. &lt;br class='autobr' /&gt; Pour Hart c'est ce d&#233;calage et ces d&#233;placements discordants qui fondent l'&#233;rotisme de la performance, ou plus exactement sa dynamique &#233;rotique. Plus que dans le d&#233;calage, c'est le r&#233;investissement des contraintes elles-m&#234;me qui est &#233;rotique. Il s'agit de faire de la douleur et des mutilations ainsi inflig&#233;es le r&#233;sultat de leurs propres actes, c'est-&#224;-dire de se produire au lieu d'&#234;tre produites passivement.&lt;br class='autobr' /&gt; C'est &#224; ce niveau que ces performances peuvent &#234;tre qualifi&#233;es de sadomasochistes : elle en reproduisent le mouvement telle que le d&#233;crit Lynda Hart. Qu'une femme s'affirme comme masochiste, cela reviendra alors &#224; reproduire cette logique mais non plus en tant que d&#233;termin&#233;e par sa soumission au masculin mais par son plaisir &#233;rotique. Ce faisant, elle semble une fois de plus &#234;tre soumise et d&#233;termin&#233;e de l'ext&#233;rieur alors qu'en fait elle se produit comme sujet d&#233;termin&#233; par ses propres fantasmes et son propre plaisir au lieu d'&#234;tre soumis &#224; ceux du masculin. La douleur et les mutilations ne sont plus le r&#233;sultat d'une position subie redondante avec sa position symbolique. L'exp&#233;rience masochiste signifie cette d&#233;stabilisation du moi : la souffrance, le bondage, les yeux band&#233;s et l'humiliation affranchissent le soumis de l'initiative et du choix, et lui permettent de se retirer momentan&#233;ment de son identit&#233; pour se r&#233;fugier dans le corps et cr&#233;er une nouvelle identit&#233; fantasmatique souvent diam&#233;tralement oppos&#233;e au moi qu'il pr&#233;sente au monde. Il s'agit de s'opposer ainsi &#224; la fois &#224; la position de la f&#233;minit&#233; normale passive et &#224; ce que d&#233;terminent les d&#233;sirs de la subjectivit&#233; masculine. La repr&#233;sentation peut consolider ce d&#233;sir si elle est sans imagination et que la performeuse est incapable de faire autre chose que de subir son ali&#233;nation ou plus exactement de la reproduire plut&#244;t que de la r&#233;investir. Au contraire la performance est une articulation entre une r&#233;gulation d&#233;termin&#233;e et l'ouverture de l'effet d'intensification de nouvelles tensions et d'incertitudes perp&#233;tuelles permises et provoqu&#233;es performativement par l'action. C'est &#224; ce titre que Hart consid&#232;re qu'un acte de sexualit&#233; SM est une performance, et c'est r&#233;ciproquement &#233;galement &#224; ce titre que nous pouvons nommer les performances que nous avons &#233;voqu&#233;es comme &#233;tant sadomasochistes. Dans les deux cas, &#171; ce n'est pas seulement une identit&#233; particuli&#232;re, mais l'identit&#233; comme telle que ces descriptions de l'exp&#233;rience masochiste perturbent. &#187; Les arguments anti-SM comme les arguments anti-performances cependant se concentrent sur la lutte pour poss&#233;der une forme d'identit&#233; particuli&#232;re et coh&#233;rente Ce faisant ils refusent de voir la dynamique de ces exp&#233;riences et ne peuvent &#234;tre qu'horrifi&#233;s par celles-ci qui se fondent sur la perte et le d&#233;placement constamment diff&#233;r&#233; de soi.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_284 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/26ea22e43766493c5fd46f78f0b475b9.jpg' width='315' height='600' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;4. L'orgasme de la la pr&#233;sence&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Apparait quelque chose en exc&#232;s, quelque chose que l'on croit pouvoir saisir mais qui en fait &#233;chappe et se situe en fait hors de la symbolisation, dans le domaine forclos de la signification dans la mesure o&#249; ce corps qui a l'air d'un corps de femme n'en est plus un et se pr&#233;sente comme tel en exhibant la marque et le sceau d'un autre signifiant que celui de &#171; femme &#187;. Ce sont les marques et les mutilations de Gina Pane ou de Marina Abramovich, ou m&#234;me sans doute simplement la douleur signifiant comme &#233;rotique et non comme soumission. Si la mutilation et la douleur se donnent g&#233;n&#233;ralement ensemble comme les deux faces de la m&#234;me marque comme par exemple dans &lt;i&gt;Escalade non-anesth&#233;si&#233;e&lt;/i&gt; o&#249; Gina Pane escalade sans anesth&#233;sie une grille dont les barres transversales sont coupantes, dans &lt;i&gt;Art must be beautiful-artist must be beautiful&lt;/i&gt;, la douleur seule marque le corps de Marina Abramovic. Par cela seul ces corps &#233;chappent au phantasme du masculin. Le surgisement de ces corps dans le cadre symbolique normal donne l'exp&#233;rience de ce que Michel Foucault nomme le plaisir et que je nommerai en r&#233;f&#233;rence &#224; la citation liminaire de Pat Califa, orgasme :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; le (...) plaisir (...) &#224; la limite ne veut rien dire, (...) est encore, me semble-t-il, assez vide de contenu et vierge d'utilisation possible, (n'est) rien d'autre que finalement un &#233;v&#233;nement qui se produit, qui se produit je dirais hors sujet, ou &#224; la limite du sujet, ou entre deux sujets, dans ce quelque chose qui n'est ni du corps ni de l'&#226;me, ni &#224; l'ext&#233;rieur, ni &#224; l'int&#233;rieur &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il s'agit d'une exp&#233;rience limite qui arrache le sujet &#224; lui-m&#234;me dans une re-cartographie du soi via l'action insupportable. Apparait un autre possible qui produit un trouble &#224; la fois en indiquant que ce qui semblait &#233;vident n'est qu'une possibilit&#233; et en provoquant un spasme ou une d&#233;chirure de cette image de soi qui est celle du plaisir. L'angoisse et le plaisir sont ainsi indissociables l'un de l'autre en tant que tous deux exp&#233;rience de d&#233;stabilisation et d'accueil de ce qui d&#233;place. Il s'agit ainsi, &#233;galement au niveau du public de ce que Lynda Hart consid&#232;re comme &#233;tant une exp&#233;rience sadomasochiste :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; l'angoisse pourra s'affirmer encore plus profond&#233;ment, comme le fera le plaisir. Le mouvement qui porte de la phase d'incertitude &#224; la fuite en avant commence avec la naissance du masochisme comme pratique ; c'est un temps de transformation o&#249; ce qui autrefois a pu &#234;tre craint n'est plus &#224; la fois ni recherch&#233; ni &#233;vit&#233;, c'est-&#224;-dire maintenu en suspens, mais se traduit en plaisir &#187; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Se produit dans l'exp&#233;rience d'une performance une alt&#233;ration terrifiante de la conscience de soi m&#234;me qui d&#233;finit l'exp&#233;rience sadomasochiste : &#171; c'est un saut dans la corpor&#233;it&#233; qui peut aider &#224; r&#233;aliser que le &#171; moi &#187; n'est pas seulement une construction, un m&#233;canisme proth&#233;tique, mais souvent un appareil &#233;crasant &#187; . De la m&#234;me mani&#232;re que l'artiste performant fait surgir un autre corps du corps normal, de la m&#234;me mani&#232;re ce corps reproduit surgit dans le champs d'exp&#233;rience normal des spectateurs. Les r&#233;actions des spectateurs choqu&#233;s ou associant ces corps &#224; la mort et au d&#233;gout sont &#224; cet &#233;gard int&#233;ressants : ils surgissent comme le reste inassimilable et rejet&#233; par les cadres symboliques et culturels. Il s'agit de recevoir quelque chose d'ext&#233;rieur qui va modifier la conscience de soi, de son corps et de son rapport au monde qu'il m&#233;diatise par l'effet de la performance qui ouvre, brise, d&#233;tourne, force la capacit&#233; &#224; imaginer des alternatives aux positions rigides et appauvris du d&#233;sir, compris au sens foucaldien de certitude &#233;vidente de sa propre identit&#233; et de ce qui la r&#233;alise. La perception de ces performances dans l'ici et le maintenant produit une confusion sur la fronti&#232;re m&#234;me entre la vie et de la mort ou plus exactement entre ce qui est transcendantalement ou symboliquement possible et ce qui ne l'est pas. Recevoir une performance serait ainsi faire &#233;galement l'exp&#233;rience de l'orgasme. &lt;br class='autobr' /&gt; Cela ne signifie cependant pas une perte totale et sans retour, autodestructrice. Le surgissement orgasmique s'inscrit en fait au c&#339;ur de l'ordre et des cadres symboliques qu'il ne s'agit pas de quitter de mani&#232;re psychotique en provoquant une destruction du corps mais de le mettre en mal. Il s'agit toujours malgr&#233; tout de th&#233;&#226;tre et ce qui s'y donne ne saurait &#234;tre confondu avec la r&#233;alit&#233;. Le corps perform&#233; ne saurait &#234;tre en danger de mort, comme le montre bien l'arr&#234;t de Rythme 0 lorsque la vie m&#234;me de Marina Abramovic semble menac&#233;e. Il ne s'agit en aucun cas de mutilations d&#233;finitives. La performance perdrait d'ailleurs de sa force dans la mesure o&#249; l'orgasme ne survient qu'en tant qu'il a lieu dans l'ordre symbolique. Sinon ce corps de femme qui n'en est pas exactement un serait tout autre chose et ne serait plus reconnaissable comme tel s'il n'&#233;tait pas, justement tel, au d&#233;but mais &#233;galement apr&#232;s la performance. Il serait un total autre irreconnaissable, pass&#233; par la performance dans un tout autre ordre symbolique et tomberait sous la m&#234;me critique que l'illusion utopique des essentialistes. Un tel corps ne serait m&#234;me pas viable comme tel. Il faut en effet remarquer avec Judith Butler qu'une telle possibilit&#233; de destruction et de prolif&#233;ration qu'elle rep&#232;re dans Le corps Lesbien de Monique Wittig qui est en un sens le pendant litt&#233;raire des performances que nous avons &#233;voqu&#233;es, a une limite fondamentale aux possibilit&#233;s qui pourraient en d&#233;couler dans la mesure o&#249; seuls des corps marqu&#233;s symboliquement de mani&#232;re normale comme hommes ou comme femmes peuvent &#234;tre reconnus comme corps. &lt;br class='autobr' /&gt; Un corps marqu&#233; autrement comme ceux que nous avons &#233;voqu&#233;s ne seraient plus &#224; proprement parler des corps de femmes et n'interrogeraient ainsi plus l'&#233;vidence des corps et de la condition des femmes. Cette r&#233;it&#233;ration et ce d&#233;placement seraient une chance pour l'individu d'&#234;tre reconnu comme ayant un corps r&#233;put&#233; naturel, sans &#234;tre celui qu'on croit. Ce malentendu est une possibilit&#233; d'exister dans une soci&#233;t&#233; et une culture qui ne consid&#232;re que certains corps et certains genres d&#233;finis, tout en ayant un corps et une pratique d'un autre genre. Il s'agit de rendre le corps impropre, &#224; travers des r&#233;p&#233;titions subversives qui les d&#233;stabilisent en tant que naturalis&#233;es. Il s'agit, pour reprendre les termes de Judith Butler, de s'approprier &#171; ces normes pour combattre leurs effets historiques s&#233;diment&#233;s (dans) un moment insurrectionnel, qui fonde le futur en rompant avec le pass&#233; &#187;. Pour reprendre les termes de Lynda Hart, la performance met en sc&#232;ne, en tant qu'orgasme, &#171; le conflit entre l'&#233;clatement du fantasme d&#233;sirant du soi et la n&#233;cessit&#233; de revenir &#224; un soi coh&#233;rent pour prendre place dans l'ordre symbolique ; et le fantasme persistant de quelque chose qui existe au-del&#224; du langage &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt; Si, pour reprendre l'expression lacanienne, la femme n'existe pas et est d&#233;finie par cette non existence &#8211; c'est-&#224;-dire n'existe pas comme totalit&#233; invariante en elle-m&#234;me mais seulement dans le phantasme du masculin &#8211; la performance prend acte de cette ontologie. Elle la joue et la rejoue comme la chance pour chaque femme de se reconstituer dans par et pour son propre fantasme, en d&#233;calage. L'enjeu est d'&#234;tre la forme et le contenu de leurs propres fantasmes pour avoir le droit d'exister de mani&#232;re vivable. Ces performances peuvent donc &#224; bon droit &#234;tre qualifi&#233;es de f&#233;ministes, quand bien m&#234;me les artistes ne se revendiqueraient pas comme tels. &#171; Si la subversion est possible, elle se fera dans les termes de la loi avec les possibilit&#233;s qui s'ouvrent / apparaissent lorsque la loi se retourne contre elle-m&#234;me en d'inattendues permutations. Le corps construit par la culture sera alors lib&#233;r&#233; non par un retour vers son pass&#233; &#8220;naturel&#8221; ou ses plaisirs originels, mais vers un futur ouvert et plein de possibilit&#233;s culturelles. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;5. Efficacit&#233; ou anesth&#233;sie de l'apr&#232;s-coup : le probl&#232;me de l'exposition&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ception et la pr&#233;sence du corps performant est ainsi ins&#233;parable de la performance. Si elle n'est pas vue elle ne saurait &#234;tre &#224; proprement parler une performance. Elle a un statut de signe au sens s&#233;miotique de Charles Peirce : elle se donne &#224; la place ou pour le corps qui a &#233;t&#233; d&#233;plac&#233; et condens&#233; par son action, en relation d'un c&#244;t&#233; avec cet objet et son effet qui est ins&#233;parable de sa condition de signe. Il faut ainsi insister sur la place et m&#234;me la fonction du spectateur dans la performance. Pour reprendre les mots de Chantal Pontbriand, &#171; la performance est une carte, une &#233;criture qui se d&#233;chiffre dans l'imm&#233;diat, dans le pr&#233;sent, dans la situation pr&#233;sente, une confrontation avec le spectateur &#187;. &#171; L'interaction entre public et artiste d&#233;termine la vraie valeur de la performance &#187;. L'&#339;uvre se confond en fait avec l'exp&#233;rience &#171; hic et nunc &#187; de son accomplissement, dans une &#171; co-pr&#233;sence, en espace- temps r&#233;el, du performeur et de son public &#187;. Lorsque l'acc&#232;s &#224; ces pratiques n'a pas lieu se pose la question de leurs effets, par exemple et notamment dans leur exposition. Il faut alors &#233;valuer la pr&#233;sence du corps quand justement le corps de l'artiste se fait absent. Ce probl&#232;me est en fait double. Il est &#224; la fois esth&#233;tique et institutionnel. D'un point de vue esth&#233;tique, se pose le probl&#232;me de la distance physique ; d'un point de vue institutionnel se pose le probl&#232;me de la distance de l'int&#233;r&#234;t de l'&#339;uvre.&lt;br class='autobr' /&gt; D'un point de vue esth&#233;tique, l'indicialit&#233; des photographies et des vid&#233;os telle que l'ont analys&#233;e Roland Barthes et Jean-Marie Schaeffer , donne la pr&#233;sence de ce qui est absent. Les expositions s'&#233;laborent en pr&#233;sentant des restes, des traces, des objets utilis&#233;s ou des enregistrements. Certaines performances se donnent d'ailleurs uniquement &#224; travers des indices, comme c'est le cas de &lt;i&gt;Carving : A Traditional Sculpture&lt;/i&gt; d'Eleanor Antin. Pour une raison temporelle &#233;vidente, la pr&#233;sence se donne par le m&#233;dium, qui ne la redouble pas comme dans les autres cas que j'ai &#233;voqu&#233;s, mais la donne au premier degr&#233;. Ce corps est comme directement l&#224;. Ainsi, &#171; les traces produites par la photographie et la vid&#233;o doivent-elles &#234;tre consid&#233;r&#233;es au-del&#224; d'une simple fonction documentaire. Il est alors possible de consid&#233;rer le document visuel comme la modalit&#233; d'une r&#233;ception directe &#187; &#8211; ce qui, au del&#224; des cas particuliers des performances ne se donnant qu'&#224; travers des photographies, donne &#224; l'exposition de ces documents le m&#234;me caract&#232;re que la performance originale en tant que leurs rapport &#224; leur objet et leur effet est le m&#234;me. Comme l'&#233;crit Sophie Delpeux, &#171; le document visuel a beau &#234;tre parfois r&#233;duit &#224; une image arr&#234;t&#233;e, son spectateur saura trouver le d&#233;roulement temporel de l'action, dont la conscience semble vou&#233;e &#224; n'&#234;tre jamais perdue &#187; .&lt;br class='autobr' /&gt; Il faut cependant nuancer une premi&#232;re fois cette affirmation et remarquer que l'effet n'est absolument pas le m&#234;me lorsque par exemple les photographies sont inclues dans la pratique de la performance elle-m&#234;me et organis&#233;es par l'artiste pour en reproduire l'effet ou lorsqu'elles sont prises et expos&#233;es sans cette d&#233;marche par les spectateurs. &lt;i&gt;Autoportrait(s) &lt;/i&gt; de Gina Pane et &lt;i&gt;Rythme 0 &lt;/i&gt; de Marina Abramovic peuvent repr&#233;senter ces deux cas. Il me semble que seul le premier cas peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme la perp&#233;tuation de la performance, alors que le second constitue une archivation &#224; destination des historiens qui n'ont ni l'ambition ni la capacit&#233; de reproduire son effet ni son rapport &#224; l'objet. Quoi qu'il en soit, cette indicialit&#233; semble ne pas suffire &#224; rendre pr&#233;sent. C'est sans doute pour cel&#224; que la pr&#233;sence de Marina Abramovic est indispensable lors de la r&#233;trospective que lui a consacr&#233;e le MoMa en 2010 d'ailleurs intitul&#233;e Artist is pr&#233;sent. Elle est assise inexpressive dans un carr&#233; dessin&#233; au sol devant les visiteurs du mus&#233;e qui se placent un &#224; un face &#224; elle. Son corps, la pr&#233;sence mat&#233;rielle de l'artiste est d'une certaine mani&#232;re, en apposition &#224; chaque &#233;l&#233;ment pr&#233;sent&#233; de l'exposition et redonne &#224; chacune de ces performances une pr&#233;sence : l'artiste est pr&#233;sent, pour reprendre le titre de l'exposition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Cette pr&#233;sence se donne cependant toujours dans un mus&#233;e qui la pr&#233;sente une fois que la performance est pass&#233;e et entre dans le domaine culturel ou de l'histoire de l'art. Le mus&#233;e qui en fait des &#339;uvres d'art, c'est &#224; dire des objets soumis au jugement de gout qui pour Kant est d&#233;sint&#233;ress&#233;, alors que pr&#233;cis&#233;ment ces &#339;uvres int&#233;ressent les spectateurs en tant qu'elles l'interpellent dans leurs repr&#233;sentations symboliques du corps et de l'identit&#233; des femmes. Entrant au mus&#233;e, les performances sont d'une certaine mani&#232;re anesth&#233;si&#233;es et deviennent incapables de se produire comme orgasme pour des spectateurs qui les per&#231;oivent comme suspendues de tout impact et fonction sociale, culturelle ou symbolique . C'est ce que met en sc&#232;ne Marina Abramovic lorsqu'elle reproduit des performances classiques, comme &lt;i&gt;Autoportrait(s)&lt;/i&gt; de Gina Pane, en leur enlevant toute leur dimension de surgissement performatif par leur mise en sc&#232;ne de mani&#232;re distante et aseptis&#233;e. Cela se joue &#224; deux niveaux : dans la mise en sc&#232;ne qui se place sur une sc&#232;ne offerte au jugement de go&#251;t et par la r&#233;p&#233;tition de quelque chose appartenant d&#233;j&#224; &#224; l'histoire de l'art reconnu. Il faut &#224; partir de l&#224; s'interroger sur l'exp&#233;rience des photographies de Pane et se demander si elles peuvent vraiment se donner dans leur dynamique originelle &#224; partir du moment o&#249; elles se re-pr&#233;sentent dans un mus&#233;e comme c'est le cas dans &lt;i&gt;elle@centrepompidou&lt;/i&gt;. Il faut sans doute revoir en ce sens la pr&#233;sence de Marina Abramovic dans la r&#233;trospective du MoMa, non pas en tant que donnant une pr&#233;sence transitive aux performances pr&#233;sent&#233;es, mais comme mus&#233;alisation du corps m&#234;me de l'artiste. Son impassibilit&#233; ne serait alors pas ce qui permet de l'attacher &#224; chaque performance et non &#224; une particuli&#232;re mais la marque de l'anesth&#233;sie de son corps inexpressif au sens kantien inint&#233;ressante. &lt;br class='autobr' /&gt; Il faut &#224; ce titre noter que dans cette r&#233;trospective, des figurants reprennent certaines performances de Marina Abramovic devant les visiteurs, reproduisant cette d&#233;marche, mais au premier degr&#233; avec l'ambition de faire vivre les performances aux visiteurs. C'est &#233;galement ce qui se joue dans la transformation d'une performance en spectacle. Cela apparait bien dans la critique que G&#233;raldine Gourbe et Charlotte Pr&#233;vot font de la reprise queer de performances associ&#233;es au f&#233;minisme. La reprise queer de certaine de ces performances s'inscrit dans ce cadre de mus&#233;alisation par leur double parti pris burlesque et d&#233;contextualis&#233; &#8211; ce qui a dans les deux cas comme r&#233;sultat une mise &#224; distance et un interdit de l'effet angoissant de l'orgasme. Contrairement &#224; Abramovic, les performeurs queer ne le font en effet pas au second degr&#233; pour d&#233;construire cette situation, mais se pr&#233;sentent au contraire comme &#233;tant toujours des performeurs dont les performances ont une signification et un int&#233;r&#234;t symbolique et non comme des figurants. &lt;br class='autobr' /&gt;
Par exemple, Pascal Li&#232;vre reprend entre autre &lt;i&gt;Death Control&lt;/i&gt; de Gina Pane. Alors que Gina Pane repose sur le sol, le visage recouvert d'asticots grouillants sur ses joues tandis que des enfants chantent &#171; Happy Birthday &#187;, pour f&#234;ter son anniversaire avec des amis dans le club, Pascal Li&#232;vre demande au performeur Aphro une version plus pop et festive o&#249; il y aura le gag de la tarte &#224; la cr&#232;me sur son visage que chacun viendra ensuite l&#233;cher. C'est &#171; une version peut-&#234;tre plus festive au regard d'une communaut&#233; se d&#233;finissant comme queer, mais de laquelle est &#233;vinc&#233;e l'id&#233;e d'une exp&#233;rience limite, qui arrache le sujet &#224; lui-m&#234;me. Cette reddition d&#233;politise les enjeux propres aux dispositifs de subjectivation qui &#233;manaient de la pi&#232;ce originale. &#187; Rien n'est interrog&#233; et la performance devient une f&#234;te et un simulacre, au sens que Jean Baudrillard donne &#224; ce terme. Cette volont&#233; de &#171; lib&#233;rer les formes esth&#233;tiques du contexte historique de l'Histoire de l'art pour les faire vivre dans la vie de chacun, de confronter aussi leur pertinence et leur valeur dans une contemporan&#233;it&#233; &#187;, pour reprendre les termes de Li&#232;vre &#224; propos de sa reprise du &lt;i&gt;Bais&#233; de l'artiste&lt;/i&gt; d'Orlan, produit ce que Kant nomme un d&#233;sint&#233;r&#234;t. Cela signifie en l'occurrence que la perception du corps n'est plus mis &#224; mal et ne produit plus d'effet symbolique r&#233;el sur les spectateurs qui sont, justement, au spectacle. Cette d&#233;-historisation des usages queer interdit, c'est-&#224;-dire &#224; la fois rend inop&#233;rant par sa suspension et emp&#234;che de performer la cl&#244;ture par un dehors refoul&#233; qui surgit &#8211; ce qui est l'int&#233;r&#234;t des performances que j'ai &#233;voqu&#233;es. Pascal Li&#232;vre d&#233;complexifie le concept de performativit&#233; du genre par rapport &#224; son statut de citation ou de r&#233;it&#233;ration ins&#233;minatrice et prolif&#233;rante. Contrairement &#224; la reprise du corps par les artistes performeurs, cette reprise mus&#233;ale n'est ni une diss&#233;mination, ni une d&#233;multiplication. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il faut sans doute voir la pr&#233;sence des figurants et de l'artiste au MoMa comme un avertissement contre de telles pratiques, contre la mus&#233;ification et la spectacularisation qui se joue sous nos yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Premi&#232;re publication : 27 septembre 2011)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Abou Ghraib : la torture du corps musulman ins&#233;parable de son homosexualisation. Et si Frantz Fanon avait jou&#233; avec le feu ?</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=563</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=563</guid>
		<dc:date>2016-09-16T11:03:47Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Naze</dc:creator>


		<dc:subject>homosexualit&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>nationalisme</dc:subject>
		<dc:subject>orientalisme</dc:subject>
		<dc:subject>colonialisme</dc:subject>
		<dc:subject>ennemi</dc:subject>
		<dc:subject>r&#233;appropriation</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;&#171; Le point culminant de la d&#233;vastation absolue de qui n'est pas comme nous est d'ordre psychologique. A Abou Graib, la r&#233;alisation de ce programme a &#233;t&#233; confi&#233; &#224; la photographie &#187; (Pierandrea Amato, Poses. Abou Ghraib, dix ans apr&#232;s) &lt;br class='autobr' /&gt; Relisant Peau noire, masques blancs, dans l'optique de cette universit&#233; d'&#233;t&#233;, j'ai &#233;t&#233; frapp&#233; par un certain nombre d'&#233;nonc&#233;s de Frantz Fanon, que j'avais &#233;trangement oubli&#233;s, relatifs aux homosexuels et &#224; l'homosexualit&#233;, et qui tendent &#224; exclure de ce (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=51" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; 2016&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=26" rel="tag"&gt;homosexualit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=45" rel="tag"&gt;nationalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=73" rel="tag"&gt;orientalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=74" rel="tag"&gt;colonialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=75" rel="tag"&gt;ennemi&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=76" rel="tag"&gt;r&#233;appropriation&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; Le point culminant de la d&#233;vastation absolue de qui &lt;br class='autobr' /&gt;
n'est pas comme nous est d'ordre psychologique. &lt;br class='autobr' /&gt;
A Abou Graib, la r&#233;alisation de ce programme &lt;br class='autobr' /&gt;
a &#233;t&#233; confi&#233; &#224; la photographie &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
(Pierandrea Amato, &lt;i&gt;Poses. Abou Ghraib, dix ans apr&#232;s&lt;/i&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Relisant &lt;i&gt;Peau noire, masques blancs&lt;/i&gt;, dans l'optique de cette universit&#233; d'&#233;t&#233;, j'ai &#233;t&#233; frapp&#233; par un certain nombre d'&#233;nonc&#233;s de Frantz Fanon, que j'avais &#233;trangement oubli&#233;s, relatifs aux homosexuels et &#224; l'homosexualit&#233;, et qui tendent &#224; exclure de ce type de sexualit&#233; les Antillais, ou encore &#224; faire de tout &#171; n&#233;grophobe &#187; un homosexuel refoul&#233;. Sans n&#233;gliger d'aucune fa&#231;on ces paroles, il ne va cependant pas s'agir, dans cette intervention, d'&#233;pingler Fanon, au nom d'une tol&#233;rance sexuelle qu'on regretterait de ne pas lire chez lui. Si c'&#233;tait le cas, on participerait alors &#224; cette entreprise si g&#233;n&#233;rale aujourd'hui de valorisation des attitudes jug&#233;es compatibles avec la d&#233;mocratie et la modernit&#233;, et, sym&#233;triquement, &#224; la stigmatisation d'attitudes jug&#233;es intol&#233;rantes et r&#233;trogrades. Or, comme le remarque Thierry Schaffauser, s'exprimant ici &#224; propos des pol&#233;miques provoqu&#233;es par le livre d'Houria Bouteldja, porte-parole des Indig&#232;nes de la R&#233;publique, &lt;i&gt;Les Blancs, les Juifs et nous&lt;/i&gt; (1), l'effet de ce partage s'effectue toujours au b&#233;n&#233;fice des inclus : &#171; [&#8230;] le f&#233;minisme et la lutte contre l'homophobie ou bien d'autres causes pour l'&#233;mancipation sont devenus [&#8220;bien souvent&#8221;, devrait-on ajouter, de fa&#231;on &#224; ne pas g&#233;n&#233;raliser &#8211; AN] des injonctions racistes &#224; l'&#233;gard des sujets indig&#232;nes toujours suppos&#233;s retard&#233;s sur le plan civilisationnel &#187; (2). Plus pr&#233;cis&#233;ment, ajoute Schaffauser, &#171; ces injonctions [&#8230;] participent d'un syst&#232;me raciste qui vise &#224; toujours d&#233;signer le sujet indig&#232;ne comme le plus coupable, et le Blanc comme le plus innocent et le plus humaniste &#187; (3). Avec la conscience de ce risque, il ne saurait donc s'agir, ici, d'accuser Fanon de troquer un racisme contre un autre, ce qui aurait alors pour effet de le renvoyer, au moins sur le terrain th&#233;orique, &#224; un dessein qu'il partagerait avec les colonisateurs. &lt;br class='autobr' /&gt; Non, ce que l'on tente ici est autre chose. Il s'agira bien davantage d'essayer de comprendre la dimension contrainte de cette homophobie de Fanon, autrement dit comment elle r&#233;sulte du racisme lui-m&#234;me, f&#251;t-ce &#224; travers la reprise strat&#233;gique qu'il aurait peut-&#234;tre ainsi tent&#233;e (hypoth&#232;se la plus favorable &#224; Fanon, par laquelle ainsi on attribue une fonction strat&#233;gique &#224; son homophobie, qui serait alors jou&#233;e &#8211; ce qui, disons-le, ne semble peut-&#234;tre pas l'hypoth&#232;se la plus probable, &#224; le lire, et notamment pas, lorsqu'on trouve sous sa plume une affirmation comme celle-ci : &#171; je n'ai jamais pu entendre sans naus&#233;e un homme dire d'un autre homme : &#8220;Comme il est sensuel !&#8221; &#187;) (4). C'est en se situant &#224; ce niveau strat&#233;gique, si tel est le cas, qu'on pourrait alors dire de Fanon qu'il aurait jou&#233; avec le feu, car c'est, &lt;i&gt;mutatis mutandis&lt;/i&gt;, le m&#234;me geste d'homosexualisation de l'ennemi que l'on retrouve notamment &#224; Abou Ghraib, pr&#233;c&#233;dant, accompagnant, rendant possibles les tortures qui s'y sont effectu&#233;es &#8211; sans compter l'acte performatif par lequel la torture elle-m&#234;me produit ce corps homosexualis&#233;, comme on le verra. Si le corps musulman peut subir une telle assignation au lieu m&#234;me d'une &#171; homosexualit&#233; n&#233;vrotique &#187; (5), pour reprendre l'expression de Fanon, n'est-ce pas que ce dernier a manqu&#233; une dimension de la r&#233;duction op&#233;r&#233;e par les puissances colonisatrices sur le corps du colonis&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Fanon rel&#232;ve bien un trait incontestable de la construction orientaliste de l'indig&#232;ne noir, sa puissance sexuelle associ&#233;e &#224; son caract&#232;re d&#233;bordant et d&#233;viant : &#171; Pour la majorit&#233; des Blancs, le Noir repr&#233;sente l'instinct sexuel (non &#233;duqu&#233;). Le n&#232;gre incarne la puissance g&#233;nitale au-dessus des morales et des interdictions &#187;, Fanon pr&#233;cisant aussit&#244;t la dimension fantasmatique de cette image : &#171; Nous avons montr&#233; que le r&#233;el infirme toutes ces croyances. Mais cela se place sur le plan de l'imaginaire, en tout cas sur celui d'une paralogique &#187; (6). Il n'en demeure pas moins que, pour Fanon, cette imagerie a des effets bien r&#233;els, du moins, sa rh&#233;torique demeurant ici interrogative, il en envisage la possibilit&#233;, nous r&#233;v&#233;lant par la m&#234;me occasion ce que sa conception de l'homosexualit&#233; doit &#224; Freud : &#171; N'y a-t-il pas concuremment r&#233;gression et fixation &#224; des phases pr&#233;g&#233;nitales de l'&#233;volution sexuelle ? Auto-castration ? (Le n&#232;gre est appr&#233;hend&#233; avec un membre effarant). Passivit&#233; s'expliquant par la reconnaissance de la sup&#233;riorit&#233; du Noir en termes de virilit&#233; sexuelle. [&#8230;] Il y a des hommes, par exemple, qui vont dans des &#8220;maisons&#8221; se faire fouetter par des Noirs ; des homosexuels passifs qui exigent des partenaires noirs &#187; (7). Constatant la construction du Noir par le Blanc comme surpuissant sexuellement, Fanon identifie en cela un fantasme de viol chez la femme blanche (&#171; quand la femme vit le phantasme du viol par un n&#232;gre, c'est en quelque sorte la r&#233;alisation d'un r&#234;ve personnel, d'un souhait intime &#187; (8)), et un fantasme d'homosexualit&#233; passive chez l'homme blanc. L'imaginaire blanc r&#233;v&#232;lerait sa sp&#233;cificit&#233; homosexuelle, &#224; travers la construction m&#234;me de cette image du Noir. &lt;br class='autobr' /&gt; C'est donc bien parce qu'il envisage le Noir comme produit &#224; partir de l'imaginaire homosexuel du Blanc que Fanon va &#234;tre conduit &#224; identifier la blancheur &#224; l'homosexualit&#233;, refusant notamment l'id&#233;e selon laquelle il pourrait y avoir des homosexuels martiniquais, ou plut&#244;t soutenant que jamais l'occasion ne lui fut donn&#233;e d'en rencontrer : &#171; Rappelons toutefois l'existence de ce qu'on appelle l&#224;-bas [en Martinique, ou plus g&#233;n&#233;ralement aux Antilles ?] &#8220;des hommes habill&#233;s en dames&#8221; ou &#8220;Ma Comm&#232;re&#8221;. Ils ont la plupart du temps une veste et une jupe. Mais nous restons persuad&#233; qu'ils ont une vie sexuelle normale. Ils prennent le punch comme n'importe quel gaillard et ne sont pas insensibles aux charmes des femmes, - marchandes de poissons, de l&#233;gumes. Par contre en Europe nous avons trouv&#233; quelques camarades qui sont &lt;i&gt;devenus&lt;/i&gt; [je souligne &#8211; AN] p&#233;d&#233;rastes, toujours passifs. Mais ce n'&#233;tait point l&#224; homosexualit&#233; n&#233;vrotique, c'&#233;tait pour eux un exp&#233;dient comme pour d'autres celui de souteneur &#187; (9). J'ai voulu citer ce passage en son ensemble, tant il participe &#224; une construction syst&#233;matique du Noir (Antillais en l'occurrence) comme non-homosexuel : en laissant de c&#244;t&#233; la confusion entre identit&#233; de genre et orientation sexuelle, faisons remarquer que m&#234;me les hommes s'habillant en femmes sont ici rev&#234;tus des attributs de la virilit&#233; (des &#171; gaillards &#187;, qui boivent le punch comme des hommes, et ne sont pas insensibles aux charmes des femmes), et que les Martiniquais homosexuels, d'une part, le sont &#171; devenus &#187; en Europe, sous une influence blanche, donc, et d'autre part, &#233;taient alors toujours passifs (mani&#232;re, pour Fanon, de d&#233;coupler l'homosexualit&#233; de toute puissance de p&#233;n&#233;tration, et donc de rendre op&#233;rationnel le partage homosexuel / h&#233;t&#233;rosexuel qu'il fonde sur les implications, du point de vue de l'imaginaire, de l'imagerie orientaliste blanche, &#224; l'&#233;gard du Noir au membre surpuissant) &#8211; et ces Martiniquais devenus homosexuels en Europe, n'auraient d&#233;velopp&#233; de telles pratiques que pour les avantages mat&#233;riels qu'ils en pouvaient tirer, jamais par go&#251;t. La position de Fanon est justifi&#233;e par le fait qu'il rejette l'id&#233;e que la soci&#233;t&#233; antillaise soit structur&#233;e &#224; partir de l'&#338;dipe, tout en &#233;tablissant un lien intrins&#232;que entre &#338;dipe et homosexualit&#233; &#8211; une telle soci&#233;t&#233; serait donc incapable de produire de l'homosexualit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt; On pourrait donc dire que Fanon construit le Noir colonis&#233; en tant qu'h&#233;t&#233;rosexuel, comme figure invers&#233;e du colonisateur, pos&#233; comme intrins&#232;quement homosexuel. C'est en cela que le rejet de l'homosexualit&#233; par Fanon (comme symbole m&#234;me du colonisateur) peut &#234;tre dite contrainte, ou r&#233;active &#8211; elle est le pendant de la construction orientaliste du Noir comme hyper-viril. C'est qu'on ne peut pas d&#233;fendre l'id&#233;e que Fanon d&#233;construise la cat&#233;gorie de l'homosexualit&#233;, ce qui serait le cas s'il soutenant par exemple que des relations sexuelles entre personnes de m&#234;me sexe, aux Antilles, prennent une signification autre qu'en Europe, ne d&#233;bouchant pas sur identification homosexuelle &#8211; &#224; ce compte, il pourrait alors soutenir que l'homosexualit&#233;, comme cat&#233;gorie de pens&#233;e, comme fa&#231;on de se ressaisir soi-m&#234;me, n'existe pas aux Antilles. Cependant, on ne peut exclure que cette mani&#232;re de proc&#233;der, chez Fanon, &#224; savoir le fait de construire le Noir colonis&#233; comme h&#233;t&#233;rosexuel, et quand bien m&#234;me cette d&#233;marche prendrait appui sur une structure argumentative psychanalytique, ne rel&#232;ve d'une volont&#233; de r&#233;appropriation qu'on a pu trouver du c&#244;t&#233; d'autres mouvements de lib&#233;ration (les homosexuels, pr&#233;cis&#233;ment, se nommant eux-m&#234;mes &#171; p&#233;d&#233;s &#187;, ou jouant de fa&#231;on outr&#233;e le r&#244;le de grandes &#171; folles &#187; qu'on attend d'eux), mais &#233;galement du c&#244;t&#233; de l'interpr&#233;tation du geste de Jean Genet &lt;i&gt;se choisissant&lt;/i&gt; &#224; travers un &#171; choix originel &#187;, du moins si l'on va dans le sens du &lt;i&gt;Saint Genet&lt;/i&gt;, de Sartre, &#224; partir d'une identification initiale par autrui (je serai donc celui que vous voyez en moi) (10). Et s'il y a bien une telle volont&#233; de r&#233;appropriation chez Fanon, alors, selon la suggestion &#233;mise d&#232;s l'introduction, il faudrait conclure que ce qu'on a identifi&#233; comme son homophobie rel&#232;verait davantage de la strat&#233;gie que d'une d&#233;testation effective de l'homosexualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En cette d&#233;marche de Fanon ainsi entendue, on aurait cependant du mal &#224; ne pas identifier deux erreurs d'importance : d'une part, il oublie une autre face de la construction fantasmatique du colonis&#233; par le colon (et qui rel&#232;ve bien d'une forme de &lt;i&gt;passivit&#233;&lt;/i&gt;), et d'autre part, il instrumentalise la sexualit&#233; (f&#251;t-ce en son esprit de mani&#232;re seulement nominale et strat&#233;gique, mais cette &#233;ventuelle concession, toutefois, importe peu ici, pr&#233;cis&#233;ment parce qu'on se situe au niveau de la construction d'une image fantasmatique), comme &#233;l&#233;ment de la lutte pour la lib&#233;ration, partageant alors la logique discursive du colonisateur, consistant &#224; construire une image sexuelle fantasm&#233;e de l'ennemi. Les Etats-Unis ont explicitement v&#233;cu le 11 Septembre comme une &lt;i&gt;violation&lt;/i&gt; de leur territoire, s'inscrivant spontan&#233;ment dans une rh&#233;torique sexualis&#233;e de la nation &#8211; la r&#233;plique militaire visant alors &#224; restaurer la virilit&#233; &#233;tats-unienne, en renversant le stigmate (un missile am&#233;ricain destin&#233; &#224; &#234;tre l&#226;ch&#233; sur l'Irak ne portait-il pas, en effet, la mention &#171; &lt;i&gt;High Jack This Fags&lt;/i&gt; &#187; [&#171; D&#233;tournez donc &#231;a les p&#233;d&#233;s &#187;] (11) ?). La d&#233;marche de Fanon pose donc un vrai probl&#232;me, tant il est vrai que les vaincus n'ont rien &#224; gagner &#224; se placer sur le terrain m&#234;me des vainqueurs &#8211; disons m&#234;me qu'&#224; travers un tel positionnement, ils sont toujours d&#233;j&#224; perdants. Si les luttes homosexuelles ont pu op&#233;rer une r&#233;appropriation du stigmate, c'est parce que ce dernier &#233;tait clairement identifi&#233; comme relevant de la d&#233;virilisation &#8211; en revendiquant le non-viril, les gays se situaient alors sur un terrain clairement distinct de celui de leurs adversaires virilistes, de celui des &#171; h&#233;t&#233;ro-flics &#187; comme il pouvait &#234;tre dit dans les ann&#233;es 70. Autrement dit, c'est plus en &lt;i&gt;d&#233;sertant&lt;/i&gt; le champ de bataille, ou plut&#244;t en refusant de combattre aux conditions de l'ennemi, que les mouvements de lib&#233;ration gay des ann&#233;es 70 ont su construire leur r&#233;sistance comme un geste de &lt;i&gt;d&#233;fection&lt;/i&gt;, refusant ainsi la surench&#232;re viriliste. Dans le cas de Fanon, la situation n'est pas si claire : il n'identifie qu'une partie de l'image orientaliste qui a &#233;t&#233; construite du colonis&#233;, celle qu'Edward Said &#233;voque ainsi, cette fois &#224; propos de l'Arabe, certes, mais la logique est bien la m&#234;me, qui attribue au non-blanc une sexualit&#233; d&#233;bordante, active, mais qui, dans le m&#234;me temps, lui attribue &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt; une dimension passive : &#171; [&#8230;] la passivit&#233; des Arabes [est] affirm&#233;e par des orientalistes comme Patai, Hamady m&#234;me, et d'autres. Mais il est de la logique des mythes, comme de celle des r&#234;ves, justement, d'accueillir des antith&#232;ses absolues. [&#8230;] Puisque l'image &lt;i&gt;utilise&lt;/i&gt; &#224; ses propres fins tout le mat&#233;riau et puisque, par d&#233;finition, le mythe remplace la vie, l'antith&#232;se entre un arabe trop f&#233;cond et une poup&#233;e passive n'est pas fonctionnelle &#187; (12).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La tentative de r&#233;appropriation, par Fanon, des cat&#233;gories stigmatisantes &#8211; si c'est bien une telle tentative qui a lieu chez lui - est donc bancale, et c'est en cela qu'elle pr&#233;senterait un vrai probl&#232;me en tant que m&#233;thode de r&#233;sistance &#224; l'oppression : en rejetant sur le Blanc la figure de l'homosexualit&#233;, entendue comme forme de passivit&#233; sexuelle, Fanon constitue en repoussoir une des dimensions constitutives de l'image fantasmatique (et donc cens&#233;ment contradictoire) que le colonisateur a form&#233;e du colonis&#233;, qu'il s'agisse du Noir, ou de l'Arabe, en tout cas du non-blanc, &#224; savoir la passivit&#233;. C'est en cela que la construction de l'homosexualit&#233; en symbole du Blanc manque radicalement l'objectif d'une lutte pour l'&#233;mancipation : les vaincus ne peuvent pas s'affranchir des vainqueurs en reprenant leurs cat&#233;gories, sans les retourner, car ils leur conf&#232;rent alors n&#233;cessairement une fonction comparable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On retrouve une illusion de ce type dans &#171; l'homonationalisme &#187;, qui a pu notamment se d&#233;velopper aux Etats-Unis, apr&#232;s le 11 Septembre, &#224; travers la surench&#232;re effectu&#233;e par un grand nombre de mouvements gays, lesbiens et &lt;i&gt;queers&lt;/i&gt;, afin d'obtenir l'int&#233;gration de leurs membres dans la figure jug&#233;e socialement respectable du patriote &#233;tats-unien. D&#233;marche radicalement contradictoire cependant comme le souligne Jasbir Puar, puisque cette volont&#233; path&#233;tique d'inclusion ne peut alors s'effectuer qu'aux conditions d'une soci&#233;t&#233; h&#233;t&#233;ronormative, avec cet effet tout &#224; fait d&#233;testable que cette tentative LGBTQI de gagner la respectabilit&#233; s'effectue &#224; travers un d&#233;placement du stigmate sur d'autres cat&#233;gories, &#224; savoir avant tout les &#233;trangers (de pr&#233;f&#233;rence de confession musulmane) et les non-blancs : &#171; Aujourd'hui comme hier, l'h&#233;t&#233;ronormativit&#233; est indispensable &#224; la promotion d'un nationalisme militariste et masculiniste, ainsi que singuli&#232;rement d&#233;fini en termes de classe et de race. A la suite du 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont &#233;t&#233; le th&#233;&#226;tre d'un bombardement quotidien d'images d'une h&#233;g&#233;monie blanche r&#233;activ&#233;e de fa&#231;on retentissante &#187; (13). Malgr&#233; cette tendance viriliste de fond, les Etats-Unis voulaient cependant &#233;galement appara&#238;tre comme le parangon du progressisme sexuel, concernant les femmes et les minorit&#233;s sexuelles, de fa&#231;on &#224; se donner l'image d'une antith&#232;se des Talibans. Du coup, bien des mouvements homosexuels &#233;tats-uniens ont rencontr&#233; un accueil favorable, lorsqu'ils se sont engag&#233;s dans une d&#233;fense de la guerre men&#233;e par les Etats-Unis au lendemain du 11 Septembre, le faisant parfois, d'ailleurs, de fa&#231;on pour le moins paradoxale, au nom des droits des minorit&#233;s sexuelles des pays bombard&#233;s ; mais aussi lorsqu'ainsi ils se sont engag&#233;s essentiellement dans une logique d'inclusion, conduisant subrepticement &#224; l'&#233;quation gays, lesbiennes, &lt;i&gt;queer&lt;/i&gt; = blanc(he)s. Des membres de la communaut&#233; gay s'en sont ainsi notamment pris aux immigr&#233;s clandestins, arguant que les homosexuels seraient moins bien trait&#233;s qu'eux, ces &#233;trangers dont les familles de victimes auraient re&#231;u au moins des indemnit&#233;s apr&#232;s les attentats de 2001. Puar &#233;crit ainsi : &#171; Boulevers&#233; par le peu de valeur accord&#233; par son pays aux relations gays et lesbiennes, au regard de l'estime d&#233;volue aux relations h&#233;t&#233;rosexuelles, Avarosis [un membre influent de la communaut&#233; gay] fonde son argumentation sur une logique x&#233;nophobe selon laquelle les gays et les lesbiennes seraient plus d&#233;consid&#233;r&#233;s encore que les immigr&#233;s sans-papiers (n&#233;cessairement pr&#233;sum&#233;s h&#233;t&#233;rosexuels) si ces derniers n'&#233;taient pas menac&#233;s d'expulsion dans leur tentative d'obtenir compensation pour la perte d'un &#234;tre cher &#187; (14). C'est ici que la logique de ce discours homonationaliste est int&#233;ressante, qui pr&#233;suppose une blancheur des corps LGBTQI, et parall&#232;lement, une h&#233;t&#233;rosexualit&#233; des corps de couleur. On retrouve, dans cette imagerie le st&#233;r&#233;otype du Noir ou de l'Arabe comme sexuellement actif et hyper-viril, mais cette fois, la construction de ce st&#233;r&#233;otype est partag&#233;e par les gays, lesbiennes et &lt;i&gt;queers&lt;/i&gt; en qu&#234;te de respectabilit&#233;. Mais les choses se compliquent, si l'on veut bien voir, que l&#224; aussi, on joue &#224; nouveau sur la production d'une image fantasmatique de l'ennemi, intrins&#232;quement contradictoire, et qui va donc aboutir, cette fois (l&#224; est la nouveaut&#233; avec l'homonationalisme concernant ici les Etats-Unis) &#224; un partage entre une homosexualit&#233; blanche, pr&#233;sentable, patriote, et une homosexualit&#233; louche, perverse, noire ou arabe. Les homosexuels &#233;tats-uniens auraient donc &#224; lutter contre un ennemi de l'int&#233;rieur, affirmant &#224; travers ce combat m&#234;me leur patriotisme, puisque aussi bien, cet ennemi de l'int&#233;rieur se constitue sur le mod&#232;le du terroriste : &#171; [...] le cas de Mark Bingham [victime reconnue comme ayant eu un comportement patriotique exceptionnel le 11 septembre] est tout &#224; fait exemplaire. Des attributs positifs [&#8230;] furent attach&#233;s &#224; son homosexualit&#233; &#8211; viril, joueur de rugby, blanc, am&#233;ricain, h&#233;ros, un patriote gay qui a appel&#233; sa m&#232;re avant de mourir (ce qu'il faut lire comme un v&#233;ritable portrait homonational) &#8211; tandis que des connotations n&#233;gatives de l'homosexualit&#233; furent utilis&#233;es pour racialiser et sexualiser Oussama Ben Laden &#8211; un &#234;tre eff&#233;min&#233;, pervers et p&#233;dophile, machiav&#233;lique, apatride et rejet&#233; par sa propre famille (donc p&#233;d&#233;) &#187;(15). &lt;br class='autobr' /&gt; Il appara&#238;t donc clairement que la d&#233;marche inclusive des homosexuels &#233;tats-uniens se r&#233;alise sur le dos d'autres populations, racialis&#233;es, et sexualis&#233;es &#224; travers leur classification spontan&#233;e du c&#244;t&#233; de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;, mais auxquelles en m&#234;me temps on pr&#234;te les caract&#233;ristiques propres &#224; une sexualit&#233; exub&#233;rante et d&#233;viante, incluant donc des pratiques non h&#233;t&#233;rosexuelles &#233;chappant cependant &#224; l'homo-normativit&#233;, comme la p&#233;dophilie, par exemple, ou encore l'adoption d'une attitude eff&#233;min&#233;e (qu'on opposera &#224; la bravoure des gays patriotes). On retrouve l&#224; l'aspect contradictoire de l'image fantasmatique forg&#233;e par l'orientalisme du colonisateur. Certes, la logique de Fanon n'est aucunement inclusive, et il ne s'agit donc pas, bien s&#251;r, d'identifier la logique homonationaliste et la logique anti-colonisatrice de Fanon. Ce qu'il s'agissait ici d'indiquer, c'est seulement l'extr&#234;me danger qu'il y a &#224; sexualiser l'ennemi, f&#251;t-ce en n'effectuant ce geste que sur le mode parodique de la r&#233;appropriation du stigmate. La figure de l'h&#233;t&#233;ro-flic n'est exempte d'un tel danger qu'&#224; la condition de reconna&#238;tre que tous les h&#233;t&#233;ros ne sont pas des flics, et que, parmi les homosexuels, certains sont bien des h&#233;t&#233;ro-flics, par exemple lorsqu'ils cherchent &#224; rendre l'homosexualit&#233; respectable en lui faisant emprunter les voies d'une existence h&#233;t&#233;ro-norm&#233;e et, indissociablement, en faisant la chasse &#224; tout ce qui r&#233;pugne &#224; cette homo-normativit&#233; (aujourd'hui, c'est le discours antimusulman d&#233;velopp&#233; par tout un pan du mouvement LGBTQI qui irait dans ce sens). En revanche, lorsque Fanon exclut la possibilit&#233;, pour des Antillais, d'&#234;tre homosexuels autrement que par opportunisme &#233;conomique, il dessine comme en creux la fronti&#232;re qui d&#233;signerait un ennemi de l'int&#233;rieur : un Antillais, vivant aux Antilles, et qui serait homosexuel par go&#251;t. N'apercevant pas que la figure fantasmatique du Noir construite par le colon, outre les traits d'une h&#233;t&#233;rosexualit&#233; d&#233;bordante, int&#232;gre ceux d'une passivit&#233; eff&#233;min&#233;e, Fanon reprend ainsi &#224; son compte un &#233;l&#233;ment de l'imagerie colonialiste, sans aucunement le priver de sa facult&#233; stigmatisante. &lt;br class='autobr' /&gt; C'est en cela que l'&#233;vocation de l'homonationalisme contemporain pr&#233;sentait ici un int&#233;r&#234;t : &#224; l'image d'une homosexualit&#233; qui ne saurait &#234;tre que blanche, pr&#233;cis&#233;ment du c&#244;t&#233; de cet homonationalisme (renvoyant ainsi vers des sexualit&#233;s perverses, voire criminelles, les formes non h&#233;t&#233;rosexuelles de sexualit&#233; chez les non-Blancs), avec Fanon, c'est le Noir qui ne saurait &#234;tre qu'h&#233;t&#233;rosexuel (logique renvoyant ainsi du c&#244;t&#233; de Noirs ali&#233;n&#233;s, &lt;i&gt;blanchis&lt;/i&gt; si l'on veut, dont l'imaginaire m&#234;me aurait &#233;t&#233; colonis&#233;, les Noirs qui seraient homosexuels &lt;i&gt;de pr&#233;f&#233;rence&lt;/i&gt;). Dans les deux cas, la fronti&#232;re ami / ennemi passe par l'imagerie sexuelle fantasmatique, et en cela, on reprend bien &#224; son compte la logique qui fut celle des puissances colonisatrices, comme aujourd'hui elle est celle des Etats-Unis dans leur &#171; guerre contre le terrorisme &#187; - c'est en cela que la lutte des vaincus se compromet d&#233;finitivement en s'inscrivant ainsi, &lt;i&gt;de fait&lt;/i&gt;, dans le registre discursif des vainqueurs, y compris dans les formes que ce dernier a pu rev&#234;tir notamment &#224; Abou Ghraib.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si bien des militaires am&#233;ricains ayant particip&#233; &#224; des s&#233;ances de tortures &#224; Abou Ghraib ont cherch&#233; &#224; utiliser le moyen de d&#233;fense consistant &#224; soutenir que s'ils se sont conduits ainsi, c'est-&#224;-dire, par exemple, s'ils ont empil&#233; des corps de prisonniers nus en une pyramide humaine, avec les connotations sexuelles qu'une promiscuit&#233; si extr&#234;me implique, ou encore s'ils ont viol&#233; des hommes avec leur matraque, c'est &#224; cause d'un manque de formation, qui ne leur a pas permis de mesurer l'&#233;cart culturel, rendant ces sc&#232;nes encore plus insupportables &#224; ceux qui les subissaient. Or, l'image orientaliste se trouvant derri&#232;re ce discours de justification, discr&#233;dite imm&#233;diatement la port&#233;e auto-justificative de telles paroles, en ce que c'est pr&#233;cis&#233;ment &#224; partir de cette compr&#233;hension fantasm&#233;e de l'univers musulman que ces tortures, en leurs formes sp&#233;cifiques ont &#233;t&#233; imagin&#233;es. C'est pr&#233;cis&#233;ment parce que cette image unifiante du monde musulman en faisait un univers o&#249; l'homosexualit&#233; aurait &#233;t&#233; chose taboue (ce qui ne signifie pr&#233;cis&#233;ment pas inexistante), que ces formes de tortures ont &#233;t&#233; envisag&#233;es comme particuli&#232;rement efficaces, &#233;ventuellement &#224; titre de moyen de chantage pour obtenir des informations (selon cette image du monde musulman, les prisonniers auraient tellement craint que leurs proches voient ces photos qu'ils auraient &#233;t&#233; pr&#234;ts &#224; fournir nombre d'informations). Comme l'&#233;crit Jasbir Puar : &#171; [&#8230;] cette compr&#233;hension des normes sexuelles au Moyen-Orient &#8211; la sexualit&#233; est r&#233;prim&#233;e mais la perversion bouillonne sous le couvercle &#8211; est h&#233;riti&#232;re d'une tradition orientaliste s&#233;culaire, de ce m&#234;me fantasme orientaliste qui a certainement &#233;t&#233; au c&#339;ur des photographies des tortures commises &#224; Abou Graib &#187; (16).&lt;br class='autobr' /&gt; Or, ce qu'il faut bien voir, c'est que ces violences et actes de torture ne se contentent pas de d&#233;river de cette imagerie orientaliste, selon laquelle le corps musulman t&#233;moignerait d'une sexualit&#233; d&#233;bordante et d&#233;viante, mais qu'elles &lt;i&gt;produisent&lt;/i&gt; effectivement ce corps fantasm&#233;. Jasbir Puar ajoute m&#234;me que &#171; non seulement la force performative de la torture produit son objet, mais elle participe &#224; la reproduction de ce qu'elle nomme &#187; (17). Autrement dit, la vision des images de torture d'Abou Graib aurait tendance &#224; renforcer l'efficacit&#233; de l'image fantasm&#233;e ayant pr&#233;sid&#233; au choix du type de torture. C'est bien ce que confirme indirectement Judith Butler, lorsqu'elle &#233;voque les vid&#233;os enregistr&#233;es de l'arrestation brutale de Rodney King : &#171; &#8220;l'&#233;pist&#233;m&#232; raciste du regard&#8221; produit l'objet du passage &#224; tabac &#8211; le corps assujetti de l'homme noir &#8211; comme dangereux et mena&#231;ant &#187;(18). Par cons&#233;quent, on peut s'interroger, avec Jasbir Puar, quant &#224; &#171; la pertinence politique qu'il y a &#224; d&#233;signer ces actes de torture comme des actes gays simul&#233;s &#187; (19), car, ce faisant, cette d&#233;signation tendrait &#224; valider l'image du musulman comme &#171; p&#233;d&#233; &#187;, selon la grille raciste &#224; travers laquelle elle interpr&#233;terait l'image livr&#233;e au regard. En t&#233;moignent tr&#232;s clairement les mots d'un soldat charg&#233; de garder des prisonniers, &#224; Abou Graib : &#171; J'ai vu deux d&#233;tenus, nus. L'un se masturbait face &#224; l'autre, qui &#233;tait &#224; genoux, la bouche ouverte. [&#8230;] J'ai vu le sergent-chef Frederick se diriger vers moi, et il a dit &#8220;Regarde ce que ces animaux font quand on les laisse tout seuls pendant deux secondes&#8221;. J'ai entendu la soldate de premi&#232;re classe England crier &#8220;Il bande&#8221; &#187; (20). Ce que cette sc&#232;ne r&#233;v&#232;le, comme l'indique Jasbir Puar, c'est que : &#171; L'identit&#233; est constitu&#233;e performativement par la preuve &#8211; ici, le fait de bander &#8211; qui est cens&#233;e &#234;tre le r&#233;sultat &#187; (21). Ainsi, au travers d'une telle d&#233;signation de ces actes de torture comme &#171; actes gays simul&#233;s &#187;, on renforcerait la performativit&#233; de ces actes, et conforterait donc la position de l'homonationalisme, au moyen de l'image invers&#233;e, et valoris&#233;e, de l'homosexualit&#233; que ce dernier renverrait. Mais si l'on adopte la d&#233;marche inverse, c'est-&#224;-dire si l'on d&#233;connecte ces actes de barbarie de leur charge sexuelle, il ne s'agirait alors certes pas de nier cette dimension dans les tortures inflig&#233;es, en ce qu'il est incontestable que &#171; la sexualit&#233; constitue une composante centrale et essentielle de l'agencement machinique qu'est le patriotisme am&#233;ricain &#187;, mais cela permettrait de prendre en compte le fait que toutes ces tortures n'ont pas n&#233;cessairement &#233;t&#233; comprises comme sexuelles : &#171; Imposer la nudit&#233;, en soi, n'est pas automatiquement et intrins&#232;quement sexuel ; pour que cet acte ait une signification sexuelle, &#233;rotique, il faut la lui donner &#187;, souligne avec raison Jasbir Puar (22). Il s'agirait, au fond, en ne caract&#233;risant pas ces actes comme, en soi, sexuels, de viser &#224; rendre inop&#233;rantes des technologies sexuelles, dont on a vu avec Foucault qu'elles ne se contentent pas de refl&#233;ter les corps sexuels nomm&#233;s, mais qu'elles les cr&#233;ent et les r&#233;gulent. La production des victimes, par leur &#171; repr&#233;sentation [&#8230;] comme r&#233;prim&#233;es, barbares, ferm&#233;es, rustres et m&#234;me homophobes &#187; (23), et donc comme figure invers&#233;e des sujets am&#233;ricains normativ&#233;s gays et f&#233;ministes, pourrait donc &#234;tre endigu&#233;e, mise &#224; distance, au profit de leur repr&#233;sentation comme victimes de pouvoirs de mort. Comme le dit en effet tr&#232;s justement Jasbir Puar, &#171; on peut dire que l'agression &lt;i&gt;sexualis&#233;e&lt;/i&gt; est une facette normalis&#233;e de la vie d'un prisonnier, et que le &#8220;sexuel&#8221; est toujours d&#233;j&#224; inscrit dans les r&#233;seaux de pouvoir n&#233;cropolitiques qui impliquent la conqu&#234;te corporelle, la domination coloniale, et la mort &#187; (24). C'est ainsi que l'image de ce prisonnier d'Abou Graib tenu en laisse par sa tortionnaire, peut renvoyer &#224; une relation sadomasochiste, &#224; connotation sexuelle par cons&#233;quent, &lt;i&gt;si on la charge effectivement de cette signification&lt;/i&gt;, mais si on ne privil&#233;gie pas cette lecture, on peut s'accorder avec Pierandrea Amato, pour voir en cette image la trace m&#234;me de la r&#233;duction du terroriste suppos&#233; en sous-homme :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Les clich&#233;s d'Abou Graib saisissent une situation &#224; tel point &#233;l&#233;mentaire, comme celle de tenir un chien en laisse, par exemple, qu'elle pourrait servir de r&#232;gle &#224; une vision du monde que la guerre contre le terrorisme devrait assumer sans &#233;quivoque : l'autre, notre ennemi, la pl&#232;be du monde, constituent le seuil au-del&#224; duquel l'homme n'est plus v&#233;ritablement homme &#187; (25).&lt;br class='autobr' /&gt; Il s'ensuit que l'inscription de l'ennemi dans un registre sexuel, chez Fanon, cr&#233;e une continuit&#233; de logique, relativement &#224; la sexualisation de l'ennemi, de la part des colonisateurs. Au fond, en cr&#233;ant l'image du Blanc &#224; l'imaginaire intrins&#232;quement homosexuel, Fanon pensait sans doute cr&#233;er une image inverse &#224; l'image orientaliste enfermant le Noir dans une h&#233;t&#233;rosexualit&#233; hyper-virile &#8211; c'est l&#224; que pouvaient peut-&#234;tre jouer les ressorts d'une r&#233;appropriation parodique du stigmate. Mais en ce cas, &#224; supposer que chez Fanon, on se situait en effet dans ce registre, ce qui n'est pas du tout certain, rappelons-le, m&#234;me dans ce cas, donc, il reproduirait, &lt;i&gt;de fait&lt;/i&gt;, un sch&#233;ma (une certaine forme de sexualisation pos&#233;e comme t&#233;ratologique de l'ennemi) par lequel, en sexualisant l'ennemi, je pr&#233;pare une emprise sur son corps, j'ouvre la voie &#224; une domination, dont on voit mal en quoi elle se distinguerait encore de celle mise en place par le colonialisme, mise &#224; mort de l'ennemi incluse. Ce n'est donc pas l'&#233;ventualit&#233; d'une mise &#224; mort de l'ennemi (in&#233;vitable dans la lutte de d&#233;colonisation envisag&#233;e par Fanon) qui pose probl&#232;me ici, du moins pas en soi, mais le partage, par Fanon, des op&#233;rations de construction sexualis&#233;e de l'ennemi, avec le colonisateur. Et puis l'homophobie de Fanon, f&#251;t-elle strat&#233;gique, n'en r&#233;sonne pas moins au niveau imaginaire, et le fait qu'il n'ait pas aper&#231;u la dualit&#233; de l'image sexuelle que le colonisateur construisait du Noir (en en oubliant la dimension de passivit&#233; sexuelle, comme on l'a vu) l'emp&#234;che symboliquement de pouvoir jouer, &#224; titre de r&#233;f&#233;rence, le r&#244;le de d&#233;fenseur, &#224; l'&#233;gard des corps martyris&#233;s d'Abou Graib. Inscrivant le corps de l'ennemi dans le dispositif g&#233;n&#233;ral de la sexualit&#233;, Fanon ne dispose plus d'un point d'ext&#233;riorit&#233;, par lequel il pourrait condamner ce moyen d'emprise sur les corps, cette violence psychologique pr&#233;figurant toutes les violences physiques possibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour conclure, on peut dire que Fanon n'est pas parvenu &#224; d&#233;vitaliser l'image orientaliste du Noir, en voulant produire un contre-mod&#232;le imag&#233;/imaginaire du Blanc, d'une part parce qu'il recourt &#224; la m&#234;me logique d'une imagerie fantasmatique (&#224; l'image d'un Bataille cherchant bien imprudemment &#224; opposer certaines images mythiques sp&#233;cifiques pour contrebalancer l'efficacit&#233; des mythologies fascistes), et d'autre part parce qu'il oublie que l'image orientaliste du Noir inclut une sexualit&#233; passive. En construisant donc l'image se voulant inverse d'un imaginaire noir intrins&#232;quement h&#233;t&#233;rosexuel, Fanon se trouve conduit &#224; placer le combat des colonis&#233;s sur le terrain m&#234;me du combat des vainqueurs, ce qui revient &#224; dire que, dans une certaine mesure, il fait siennes les armes de l'ennemi. Fanon agira de m&#234;me, lorsqu'il lui arrivera, dans le cadre de la lutte des Alg&#233;riens pour se lib&#233;rer du joug fran&#231;ais, de se r&#233;jouir de ce que le mouvement r&#233;volutionnaire alg&#233;rien, dans son combat, ait pu entra&#238;ner la chute de pans entiers de la soci&#233;t&#233; alg&#233;rienne traditionnelle. Ce discours moderniste partage alors avec l'entreprise colonialiste &#8211; ce qui ne signifie &#233;videmment pas que l'intention soit la m&#234;me dans les deux cas ! &#8211; une m&#234;me volont&#233; d'en finir avec un univers jug&#233; superstitieux, r&#233;trograde. En prenant au contraire appui sur cette tradition, en faisant d'elle le levier pour une r&#233;volte, Fanon aurait pu d&#233;couvrir cette &#171; scandaleuse force r&#233;volutionnaire &#187; du pass&#233; dont parlait Pasolini, ce qui aurait conduit les formes de la lutte anticolonialiste qu'il pr&#233;conisait &#224; s'arracher au registre discursif &#224; travers lequel l'oppression coloniale avait trouv&#233; son &lt;i&gt;m&#233;dium&lt;/i&gt;. Ce n'est qu'au moyen d'une telle rupture avec une logique des vainqueurs que Fanon aurait pu s'affranchir sans ambigu&#239;t&#233; et par avance de toute possibilit&#233; d'&#233;tablissement d'une certaine continuit&#233; entre sa construction d'une image sexualis&#233;e de l'ennemi et la construction sexuelle de l'ennemi musulman, par les Etats-Unis, au lendemain du 11 Septembre. Mieux : c'est en prenant ses distances &#224; l'&#233;gard de la logique d'une histoire des vainqueurs que Fanon aurait pu nous aider dans la saisie de la logique &#224; l'&#339;uvre derri&#232;re la production des photos d'Abou Graib. Ne l'ayant pas fait, il n'a ici, quant &#224; cette question pr&#233;cise, rien &#224; nous dire, l'approche de Fanon laissant appara&#238;tre comme son point aveugle le fait qu'une inscription de l'ennemi dans le registre de la sexualit&#233; l'offre &#224; toutes les formes possibles d'emprise sur les corps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 - Houria Bouteldja, &lt;i&gt;Les Blancs, les Juifs et nous. Vers une politique de l'amour r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt;, Paris, La Fabrique, 2016.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 - Thierry Schaffauser, &#171; Les indig&#232;nes de la r&#233;publique sont nos amiEs &#187;, source Internet : &lt;a href=&#034;http://yagg.com/2016/03/21/les-indigenes-de-la-republique-sont-nos-amies-par-thierry-schaffauser/&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://yagg.com/2016/03/21/les-indi...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. Frantz Fanon, &lt;i&gt;Peau noire, masques blancs&lt;/i&gt;, Paris, Le Seuil, 1952&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.146.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.143.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.145.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.146.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10 - Jean-Paul Sartre, &lt;i&gt;Saint Genet. Com&#233;dien et martyr&lt;/i&gt;, Paris, Gallimard, 1952.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11 - Cit&#233; in Jasbir K. Puar, &lt;i&gt;Homonationalisme. Politiques queer apr&#232;s le 11 septembre&lt;/i&gt;, trad. Maxime Cervulle et Judy Minx, Paris, Editions Amsterdam, 2012, p.15.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12 - Edward W. Said, &lt;i&gt;L'orientalisme. L'Orient cr&#233;&#233; par l'Occident&lt;/i&gt;, trad. Catherine Malamoud, Paris, Le Seuil, 2005, p.511.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13 - Jasbir K. Puar, &lt;i&gt;Homonationalisme. Op. cit&lt;/i&gt;., p.12.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.115-116.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.17-18.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.73.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.78.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.145 - Jasbir K. Puar cite ici Judith Butler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.78.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20 - T&#233;moignage cit&#233; par Seymour Hersh, et repris par Jasbir Puar, &lt;i&gt;op. cit&lt;/i&gt;, p.79.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;21 - Jasbir Puar, &lt;i&gt;op. cit&lt;/i&gt;., p.79.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;22 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.109.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;23 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.110.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;24 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;25 - Pierandrea Amato, &lt;i&gt;Poses. Abou Graib, dix ans apr&#232;s&lt;/i&gt;, trad. Jean-Pierre Cometti, Post-&#233;ditions 2015, p59.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



</channel>

</rss>
