<?xml 
version="1.0" encoding="utf-8"?><?xml-stylesheet title="XSL formatting" type="text/xsl" href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=backend.xslt" ?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>Ici et ailleurs</title>
	<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/</link>
	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?id_mot=77&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />

	<image>
		<title>Ici et ailleurs</title>
		<url>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L144xH127/logo-b65f2.png?1774727851</url>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/</link>
		<height>127</height>
		<width>144</width>
	</image>



<item xml:lang="fr">
		<title>Le grand d&#233;go&#251;t culturel, dix ans apr&#232;s</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=615</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=615</guid>
		<dc:date>2017-09-12T09:39:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>


		<dc:subject>art</dc:subject>
		<dc:subject>mondialisation</dc:subject>
		<dc:subject>capitalisme</dc:subject>
		<dc:subject>art contemporain</dc:subject>
		<dc:subject>culture</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;La traduction espagnole du livre d'Alain Brossat, Le grand d&#233;go&#251;t culturel, vient de para&#238;tre. La revue El Confidencial en a profit&#233; pour poser quelques questions &#224; l'auteur. L'occasion pour ce dernier de revenir sur quelques-unes des th&#232;ses avanc&#233;es voil&#224; presque dix ans, et de les confronter &#224; l'&#233;tat actuel du monde des arts et de la culture&#8230; &lt;br class='autobr' /&gt;
L'une des th&#232;ses principales du livre est que l'art se rapproche toujours un peu plus de ses anciens ennemis naturels, comme la mode ou le (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=21" rel="directory"&gt;Parutions&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=63" rel="tag"&gt;art&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=77" rel="tag"&gt;mondialisation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=82" rel="tag"&gt;capitalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=84" rel="tag"&gt;art contemporain&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=94" rel="tag"&gt;culture&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La traduction espagnole du livre d'Alain Brossat, &lt;i&gt;Le grand d&#233;go&#251;t culturel&lt;/i&gt;, vient de para&#238;tre. &lt;br class='autobr' /&gt;
La revue &lt;a href=&#034;https://www.elconfidencial.com/cultura/2017-09-03/alain-brossat-hartazgo-cultural_1433867/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;El Confidencial&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; en a profit&#233; pour poser quelques questions &#224; l'auteur. L'occasion pour ce dernier de revenir sur quelques-unes des th&#232;ses avanc&#233;es voil&#224; presque dix ans, et de les confronter &#224; l'&#233;tat actuel du monde des arts et de la culture&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'une des th&#232;ses principales du livre est que l'art se rapproche toujours un peu plus de ses anciens ennemis naturels, comme la mode ou le marketing, et aussi qu'il partage avec eux une certaine logique de prostitution. La situation s'est-elle am&#233;lior&#233;e, ou a-t-elle empir&#233; depuis la premi&#232;re &#233;dition du livre, en 2008 ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que j'essaie de discerner dans ce livre (d&#233;j&#224; vieux d'une d&#233;cennie, comme le temps passe !), ce sont des tendances lourdes qui affectent le destin de l'art et de la culture, dans les soci&#233;t&#233;s du &#171; Premier monde &#187; et les soci&#233;t&#233;s occidentales en premier lieu &#8211; la convergence toujours plus marqu&#233;e non seulement entre les processus artistiques, les manifestations culturelles et le march&#233;, mais, plus pr&#233;cis&#233;ment entre art, culture et nouvelles formes capitalistes &#8211; je mentionnerai ici la mani&#232;re dont le devenir-marchandise de l'art et la marchandisation des formes culturelles surviennent d&#233;sormais de fa&#231;on croissante en amont de l'&#233;laboration et de la pr&#233;sentation des &#339;uvres, et non plus seulement dans la saisie par le march&#233; et la qu&#234;te du profit, des &#339;uvres et de leur pr&#233;sentation au public en amont de leur &#233;laboration ou de leur &lt;i&gt;reenactment&lt;/i&gt;. Ici, comme dans de nombreux domaines, Hollywood est un des laboratoires o&#249; s'&#233;laborent ces m&#233;canismes de pr&#233;emption et de pr&#233;-programmation du contenu et de la forme des &#339;uvres. Pour faire bref, et en caricaturant volontairement, je dirai que nous sommes entr&#233;s dans une &#233;poque o&#249; la &#171; cr&#233;ation artistique &#187;, la cr&#233;ation culturelle et l'&#233;tude de march&#233; ont scell&#233; un pacte. C'est bien &#233;vident quand on parle des Studios Disney ou de la fabrication des s&#233;ries t&#233;l&#233; br&#233;siliennes ou sud-cor&#233;ennes, mais je crois que, si l'on observe les choses d'un peu pr&#232;s, cet esprit de &#171; l'&#233;tude de march&#233; &#187; contamine profond&#233;ment et globalement la cr&#233;ation artistique et les pratiques culturelles aujourd'hui.&lt;br class='autobr' /&gt;
De plus en plus distinctement, vous voyez les jeunes (et moins jeunes) &#233;crivains anticiper sur ce qui se nommera par euph&#233;misme &#171; les go&#251;ts du public &#187; en se tentant de r&#233;pondre &#224; une &#171; demande &#187; suppos&#233;e, en scrutant l' &#171; horizon d'attente &#187; suppos&#233; &#8211; dont il se trouve qu'ils sont eux-m&#234;me format&#233;s par des puissances industrielles et des pouvoirs &#8211; &#233;dition, m&#233;dias, etc. Et donc, vous aurez ainsi, davantage que des modes, des &#171; cycles &#187; ou des &#171; p&#233;riodes &#187; qui ne correspondent en rien &#224; l' &#171; inspiration &#187; individuelle de tel ou tel &#233;crivain mais plut&#244;t &#224; son &lt;i&gt;aspiration&lt;/i&gt; par les logiques du march&#233;, ou, ce qui est la m&#234;me chose, &#224; la symbiose de son ambition de &#171; percer &#187; avec la conjoncture en mati&#232;re d'&#233;conomie de la lecture, des loisirs, de l'&lt;i&gt;entertainment&lt;/i&gt; par le livre : vous aurez ainsi des p&#233;riodes &#171; romans noirs &#187;, des p&#233;riodes &#171; romans historiques &#187; nouvelle mouture, dans lesquels le &#171; mentir-vrai &#187; (Aragon) s'immerge dans les archives et s'empare de la vie de personnages r&#233;els, etc. Selon toute probabilit&#233;, nous allons entrer maintenant dans le cycle du roman animalier renouvel&#233;, en tant qu'effet secondaire mercantile du d&#233;bat en cours tendant &#224; une compl&#232;te r&#233;&#233;valuation de l'entendement occidental de la relation entre humains et animaux...&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est le temps de &lt;i&gt;malins&lt;/i&gt; qui surfent sur l'esprit du temps, des opportunistes qui s'entendent &#224; anticiper sur ce qui fait consensus entre directeurs de collections et directeurs commerciaux dans les grosses structures d'&#233;dition, l'&#339;il constamment riv&#233; sur les prix litt&#233;raires et les t&#234;tes de gondole, le temps de ceux/celles dont le talent est de plaire et d'amuser plut&#244;t que d'inqui&#233;ter et d'assombrir &#8211; le temps o&#249; l'on gagne gros en traitant Barthes en farce plut&#244;t qu'en s'int&#233;ressant &#224; la port&#233;e critique de son &#339;uvre &#8211; &lt;i&gt;La septi&#232;me fonction du langage&lt;/i&gt; de Laurent Binet, traduit dans toutes les langues, incluant probablement, d&#233;j&#224;, le basque et le galicien. Ou alors, autre strat&#233;gie d'auto-marchandisation qui fait merveille, c'est le temps des lanceurs de bombes incendiaires factices, sur les plateaux de t&#233;l&#233;vision, des n&#233;o- et nano-c&#233;liniens &#224; la Houellebecq. Au milieu du XIX&#176; si&#232;cle, un critique alors connu, Nisard, s'&#233;tonnait de l'apparition de ce qu'il nommait, d&#233;j&#224;, la &#171; litt&#233;rature industrielle &#187; - on parlerait plut&#244;t aujourd'hui de &#171; litt&#233;rature de march&#233; &#187;, celle dont les cours s'&#233;tablissent et varient dans ces Bourses invisibles o&#249; officient les sp&#233;culateurs du monde de l'&#233;dition, des m&#233;dias, des coteries et de la finance tout court.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bref, nous sommes pris ici dans des logiques qui portent bien au del&#224; des effets de mode et dont on ne peut s'attendre &#224; ce qu'elles s'inversent par l'effet de la bonne volont&#233; de telle ou telle partie de ceux qui sont les agents/acteurs de ces processus. L'une de mes th&#232;ses principales, dans le livre, c'est que le destin de l'art est &#233;troitement li&#233; &#224; celui de la vie politique. Ce qui veut dire entre autres choses que, quand les logiques de l'&#233;mancipation sont aux abonn&#233;s absents, comme c'est le cas dans une soci&#233;t&#233; comme la mienne aujourd'hui, le processus de captation des pratiques artistiques et culturelles par les puissances mercantiles et, pire, en un sens, par l'esprit du capitalisme, ne peut que s'accentuer sans rel&#226;che. Tant de jeunes artistes, &#233;crivains, metteurs en sc&#232;ne de th&#233;&#226;tre, r&#233;alisateurs de films, etc. sont port&#233;s &#224; se couler dans le r&#244;le de l'&lt;i&gt;entrepreneur&lt;/i&gt; et &#224; rendre indissociable le d&#233;veloppement de leur &#339;uvre et celui de leur &lt;i&gt;carri&#232;re&lt;/i&gt; que l'on se dit qu'il faudrait vraiment un s&#233;isme politique ou historique de magnitude 9 pour qu'une bifurcation effective puisse intervenir ici.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un autre indice de ce processus de captation par l'esprit du capitalisme : ils ne parlent plus, lorsque les journalistes les interrogent ou font face au public, de leur &lt;i&gt;art&lt;/i&gt;, ils parlent de leur &lt;i&gt;travail&lt;/i&gt;. Ils se voient comme une sorte d'aristocratie artisane, plut&#244;t qu'ouvri&#232;re, &lt;i&gt;mobilis&#233;e&lt;/i&gt; sur leur front propre &#8211; le cin&#233;ma, la danse, le cirque, que sais-je ? C'est &#224; ce titre qu'ils d&#233;fendent farouchement leurs pr&#233;rogatives et leurs statuts, sur un mode absolument corporatif, comme &lt;i&gt;travailleurs de luxe&lt;/i&gt;, s'activant sur le front de la culture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Il se dit parfois que la culture devient quelque chose de secondaire lorsqu'on se trouve plong&#233; dans une crise &#233;conomique. Vous affirmez de votre c&#244;t&#233; que la culture nous &#171; absorbe &#187; et nous d&#233;finit davantage que nos vies professionnelles. Dans un autre passage du livre vous &#233;crivez que &#171; la culture est le territoire de la subversion pour cette raison que les &#233;lites savent qu'aucune r&#233;volution n'est jamais venue des arts &#187;. La culture peut-elle offrir une voie vers l'&#233;mancipation ? De quelle fa&#231;on ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mot &#171; &#233;mancipation &#187;, en fran&#231;ais du moins, est redoutablement &#233;quivoque : le ma&#238;tre &#171; &#233;mancipe &#187; son esclave ou bien alors les travailleurs luttent pour leur propre &#233;mancipation &#8211; ce n'est pas du tout le m&#234;me processus, ce ne sont pas les m&#234;mes enjeux subjectifs. Et donc, lorsqu'on pose la question classique - la culture peut-elle &#234;tre un moyen d'&#233;mancipation ? - qu'entend-on au juste par l&#224; ? Que plus on va &#171; se cultiver &#187; et plus, et mieux on sera &#233;mancip&#233; ? On per&#231;oit d'embl&#233;e le caract&#232;re intenable d'une telle position &#8211; ce ne sont pas les &#171; idiots cultiv&#233;s &#187; et m&#234;me tr&#232;s cultiv&#233;s qui manquent, dans nos soci&#233;t&#233;s, il suffit de feuilleter les pages &#171; culture &#187; de nos quotidiens et nos hebdos pour le v&#233;rifier... et que n'a-t-on r&#233;p&#233;t&#233; &lt;i&gt;ad nauseam&lt;/i&gt; que le peuple allemand, de haute tradition culturelle, &#171; le-peuple-le-plus-cultiv&#233;-d'Europe &#187; n'en avait pas moins succomb&#233;, &#224; l'heure fatidique, au charme du petit joueur de fl&#251;te autrichien... La question est donc, aussi bien dans sa g&#233;n&#233;ralit&#233; que dans l'acception m&#234;me d'une &#233;mancipation remise entre les mains d'une instance ou d'une sph&#232;re aussi plastique que &#171; la culture &#187;, mal pos&#233;e, flottante, trop g&#233;n&#233;rale.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si l'on continue &#224; penser, dans la tradition par exemple de l'Ecole de Francfort premi&#232;re mani&#232;re, que la politique ne se r&#233;duit pas &#224; la recherche des compromis &#171; raisonnables &#187; ou du consensus, que son horizon n'est pas tout entier satur&#233; par la lutte pour les droits de l'homme et la protection de l'humanit&#233; souffrante, mais qu'au contraire la lutte pour l'&#233;mancipation demeure une id&#233;e rectrice de l'action politique - alors ce qu'il s'agit de probl&#233;matiser est beaucoup plus sp&#233;cifique : comment nos d&#233;sirs d'&#233;mancipation et nos luttes soutenues par ce &lt;i&gt;conatus&lt;/i&gt; de l'&#233;mancipation (un proc&#232;s continu plut&#244;t qu'un illusoire &#171; but final &#187;) rencontrent-ils des &#339;uvres, des auteurs, des &#171; &#233;v&#233;nements &#187; situ&#233;s dans le milieu de l'art ou celui de la culture ?&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai insist&#233; dans mon livre sur le fait que les r&#233;gimes respectifs de &#171; subversion &#187; dans la vie proprement politique et la sph&#232;re culturelle &#233;taient radicalement h&#233;t&#233;rog&#232;nes &#8211; notre &#233;poque est celle d'un substitutisme permanent de la dite radicalit&#233; de telle ou telle &#339;uvre ou pratique culturelle &#224; la radicalit&#233; politique ; en effet, le prix de cette derni&#232;re est, lorsque ceux qui en sont les porteurs sont vaincus, infiniment &#233;lev&#233; &#8211; par contraste avec ces formes de radicalit&#233; culturelle all&#233;gu&#233;e qui, elle, rapportent gros, parfois, &#224; leurs auteurs. Mais ceci n'emp&#234;che nullement que toutes sortes d'&#233;tincelles puissent se produire, lorsqu'un d&#233;sir singulier d'&#233;mancipation (ou une &#233;nergie port&#233;e par ce d&#233;sir) rencontre une autre singularit&#233; &#8211; un film, un roman, un spectacle, une chanson ou un po&#232;me... A ce point de rencontre, peuvent se produire les choses les plus inattendues &#8211; des catalyses, des &#171; r&#233;actions en cha&#238;ne &#187;, des d&#233;parts de feu... Un d&#233;sir s'agence sur une &#339;uvre ou un motif saisi au vol sur une page et balise un trac&#233; durable. Je me dis parfois que ce qui d&#233;peuple le peuple aujourd'hui (le &#171; peuple qui manque &#187; de Deleuze), c'est moins le fait que les jeunes gens ne lisent pas Marx et L&#233;nine que l'absence, sur leur table de chevet, de &lt;i&gt;Billy Budd&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Le N&#232;gre du Narcisse&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Michael Kohlhaas&lt;/i&gt;... Les &#233;crans des smartphones ne sont pas la meilleure fen&#234;tre ouverte sur une pens&#233;e critique des conditions de l'h&#233;t&#233;ronomie et de l'autonomie, sur la dialectique de l'&#233;mancipation. La jeunesse ultra-connect&#233;e n'y rencontre, au mieux, que des id&#233;es maigres de ces motifs, incarn&#233;es par de pr&#233;tendus &#171; insoumis &#187; qui ne r&#234;vent que de les reconduire aux conditions de la politique parlementaire. Face &#224; ces involutions politiciennes, on est port&#233; &#224; se dire que ce n'est pas, bien s&#251;r, &#171; le livre &#187;, &#171; la culture &#187; qui peuvent encore leur ouvrir de salutaires lignes de fuite hors de l'esprit de servitude et de la b&#234;tise ambiants - mais bien &lt;i&gt;tel livre&lt;/i&gt;, tel &#171; signe &#187; &#233;mergeant du fatras de la culture s&#233;diment&#233;e et que leur adressera une page d'&#233;criture, une sc&#232;ne de films, un texte de chanson.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La culture occupe-t-elle selon vous une fonction particuli&#232;re dans le champ social et politique ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je regarde autour de moi, en cette p&#233;riode d'&#233;t&#233;, de vacances, et je suis frapp&#233; de constater &#224; quel point le motif g&#233;n&#233;ral de la culture fait d&#233;sormais partie int&#233;grante des dispositifs du gouvernement des vivants. Les vacances, c'est le temps o&#249; il faut que les gens soient &lt;i&gt;occup&#233;s&lt;/i&gt; sur le mode du divertissement, du loisir. L'&#233;largissement de l'assiette de ce qui se nomme d&#233;sormais &#171; culture &#187; va donc servir &#224; proposer &#224; la partie de la population qui est plac&#233;e sous les conditions de la &#171; vacance &#187; (dont le temps est &#171; vacant &#187;, c'est-&#224;-dire &#224; remplir) des modes d'occupation portant le label avantageux de &#171; la culture &#187;. C'est ainsi que &lt;i&gt;le Tour de France cycliste&lt;/i&gt; est, d&#233;sormais, une manifestation culturelle non moins que sportive. Je l'ai vu cette ann&#233;e drainer des centaines de camping-cars, &#224; l'occasion d'une &#233;tape de moyenne montagne qui lui faisait traverser le &#171; petit pays &#187; o&#249; je me r&#233;fugie en &#233;t&#233;. Les personnes d'&#226;ge m&#251;r et de conditions sociales variables qui participaient &#224; cette migration collective sur les traces de la caravane du Tour et des coureurs n'avaient &#233;videmment rien en commun avec les supporteurs dit &lt;i&gt;ultras&lt;/i&gt; de quelques grands clubs de football europ&#233;ens ; elles avaient en partage la &#171; culture du Tour &#187;, un m&#233;lange d'int&#233;r&#234;t pour des performances sportives, des paysages, un mode de migration vacanci&#232;re agr&#233;able, leur permettant de traverser toutes sortes de r&#233;gions, de faire des rencontres vari&#233;es au fil de leur p&#233;r&#233;grinations, de go&#251;ter les cuisines locales et les petits vins de pays... la gastronomie et le vin &#233;tant, eux aussi, devenus partie int&#233;grante de la vie (ou de la sph&#232;re) culturelle.&lt;br class='autobr' /&gt;
On voit bien par l&#224; que, plus que jamais, &#171; la culture &#187; dans son acception constamment &#233;tendue, a pour vocation premi&#232;re de susciter des rassemblements inoffensifs (du point de vue des &#233;lites gouvernantes) et d'occuper la population en produisant les r&#233;partitions convenables, en proposant &#224; chacun ou chaque cat&#233;gorie socio-culturelle son &#171; d&#251; &#187;, selon sa demande, son go&#251;t et ses inclinations. De ce point de vue, le processus d'&#233;galisation, c'est-&#224;-dire de mise en &#233;quivalence de toutes les formes et manifestations culturelles devient particuli&#232;rement visible pendant les mois d'&#233;t&#233; : le Tour de France ou l'organisation, &#224; l'occasion d'une f&#234;te de village, d'un d&#233;fil&#233; sur le th&#232;me des &#171; ann&#233;es 1960 &#187; (voitures, costumes et musiques d'&#233;poque) sont &#233;gaux et homog&#232;nes, en &#171; valeur culturelle &#187; aux plus prestigieux des festivals d'&#233;t&#233; de musique classique, sacr&#233;e, baroque, etc. La seule diff&#233;rence tient aux publics et aux modes de diffusion : &#224; France T&#233;l&#233;vision le Tour de France, &#224; France-Musique le festival d'Aix-en-Provence ou de La Chaise-Dieu... La culture est devenue une sorte de monnaie qui circule de main en main et &#233;tend sans rel&#226;che la sph&#232;re des &#233;changes en mati&#232;re d'occupation du temps non consacr&#233; au travail &#8211; une sph&#232;re qui, elle-m&#234;me, tend &#224; se r&#233;tracter, comme on le sait. La culture, selon cette acception &#233;tendue, c'est bien s&#251;r ce qui s'oppose &#224; l'oisivet&#233; suspecte, aux plaisirs vulgaires et &#224; l'abrutissement de la masse par la boisson ou les jeux d'argent... et encore : la France n'est-elle pas le pays de la &#171; culture de comptoir &#187;, et &#171; La Fran&#231;aise des jeux &#187; un monopole &#233;tatique... ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Vous faites mention d'un certain esprit de &#171; l'ann&#233;e de l'Alg&#233;rie &#187; en France, afin de d&#233;noncer l' &#171; effet anesth&#233;siant de l'art &#187;, bas&#233; sur le sentimentalisme et le r&#232;gne du consensus. Quels exemples r&#233;cents pourraient illustrer ce diagnostic ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'art contemporain qui circule sans se soucier des fronti&#232;res d'exposition en festival, dont les objets circule sur le march&#233;, se d&#233;placent d'un mus&#233;e &#224; l'autre, se vendent et s'&#233;changent sans fin est assur&#233;ment aux avant-postes des processus contemporains de la globalisation, il est le visage le plus cosmopolite et apatride du capitalisme contemporain. C'est un art de ce march&#233; globalis&#233; o&#249; l'on voit, tout &#224; coup, tel artiste chinois atteindre une cote vertigineuse &#224; Francfort ou New York. Pour cette raison, il sera &lt;i&gt;toujours plus facile&lt;/i&gt;, par les temps qui courent, d'obtenir des visas pour un groupe de danseurs nig&#233;rians invit&#233; &#224; l'occasion d'un &#171; festival des cultures du monde &#187; se tenant au mois d'ao&#251;t dans une sous-pr&#233;fecture fran&#231;aise que pour un groupe de doctorants angolais appel&#233;s &#224; pr&#233;senter leurs recherches &#224; l'occasion d'un colloque international se d&#233;roulant dans une grande universit&#233; fran&#231;aise.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'art contemporain incarne en ce sens la tendance la plus int&#233;gralement lib&#233;rale du capitalisme contemporain &#8211; que tout circule, s'&#233;change, se consomme sans rencontrer d'obstacles sur la surface lisse et liquide du globe ! Il s'oppose &#224; ce titre au n&#233;o-protectionnisme qui fait fureur dans d'autres secteurs de la production capitaliste &#8211; l'agriculture, entre autres &#8211; achetez des abricots &lt;i&gt;fran&#231;ais&lt;/i&gt; (et pas espagnols, car moins sucr&#233;s !), des &#339;ufs &lt;i&gt;fran&#231;ais&lt;/i&gt; (et pas belges, car contamin&#233;s par je ne sais quel produit toxique), des vins &lt;i&gt;fran&#231;ais&lt;/i&gt; (et pas australiens ou californiens, tous de go&#251;t monotone)... On voit s'affirmer une sorte d'exception de l'art contemporain qui l'&#233;tablit solidement dans la sph&#232;re globale, post-nationale et l'&#233;loigne en g&#233;n&#233;ral de ce n&#233;o-nationalisme, n&#233;o-patriotisme assez en vogue dans d'autres domaines.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette particularit&#233; d&#233;bouche sur une sorte de condition d'immunit&#233; chic que s'est amus&#233; &#224; tourner en d&#233;rision ce groupe d'artistes argentins d'inspiration post-soixantuitarde qui a mont&#233; nagu&#232;re le projet loufoque intitul&#233; &#171; La baleine est pleine &#187; - cela vous est sans doute familier. Le principe en &#233;tait qu'&#224; partir du moment o&#249; un bateau rempli de migrants ill&#233;gaux venus d'Afrique et se dirigeant vers un port d'Europe ou des Etats-Unis &#233;tait d&#233;fini comme partie prenante d'un &#171; projet d'art &#187;, o&#249; son odyss&#233;e &#233;tait qualifi&#233;e comme une sorte de performance, il devait non seulement &#233;chapper &#224; tous les r&#232;glements policiers mais rendre possibles les actions de sponsoring les plus d&#233;lirantes et m&#233;galomanes. Cette &#233;quipe de joyeux drilles a su faire un film hilarant de la relation des p&#233;rip&#233;ties de ce &#171; projet &#187; d&#233;lirant, conduit jusque dans ses cons&#233;quences les plus absurdes. L'id&#233;e de base &#233;tant que d&#232;s l'instant o&#249; une action litigieuse (hautement litigieuse en l'occurrence &#8211; le trafic de migrants clandestins !) porte le label de l'art, elle se situe dans une sph&#232;re qui la place hors d'atteinte de tous les r&#232;glements policiers de la terre...&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce film montre qu'&#233;videmment les choses ne sont pas aussi simples, mais la &#171; fable &#187; est claire &#8211; le nom de l'art et l'&#233;tablissement des pratiques dans la sph&#232;re culturelle cr&#233;ent aujourd'hui des conditions d'exception et ont valeur de sauf-conduit, l&#224; o&#249; une approche directement et explicitement politique de ces m&#234;mes pratiques auraient des d&#233;bouch&#233;s tout &#224; fait oppos&#233;s. Au bout du compte, cela signifie que d&#233;sormais, les seules conduites subversives qui seront tol&#233;r&#233;es (voire encourag&#233;es), seront celles qui se produiront sur le mode de la simulation parodique, dans le monde de la culture &#8211; au &#171; second degr&#233; &#187; culturel. C'est, dans cette sorte de Second Empire perp&#233;tuel qui est le r&#233;gime de la politique contemporaine, en Occident, r&#233;gime o&#249; s'agitent sur le devant de la sc&#232;ne clowns et parvenus, l'op&#233;rette d'Offenbach comme mode d'enchantement totalement factice d'un monde d&#233;prim&#233;, d'un r&#233;el &#233;vid&#233; &#8211; un monde o&#249; la r&#233;volution et le soul&#232;vement ou tout simplement la dissidence se rejouent en &#171; blague &#187; aussi futile que sinistre &#8211; &#171; Nuit debout &#187;, sur la Place de la R&#233;publique, comme cette &#171; performance &#187; destin&#233;e &#224; mettre en orbite quelques pl&#233;b&#233;iens, d'op&#233;rette justement, se destinant &#224; jouer les utilit&#233;s parlementaires sous l'habit de lumi&#232;re de la &#171; France insoumise &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; L'art devient le laboratoire du capitalisme liquide &#187;, &#233;crivez-vous. Cela rappelle la th&#232;se de&lt;/i&gt; The conquest of cool &lt;i&gt;de Thomas Frank, selon laquelle le monde de l'entreprise et la contre-culture partagent un certain nombre de motivations identiques. Approuvez-vous cette th&#232;se ? De quels autres auteurs vous sentez-vous proche ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'art est devenu un milieu de plus en plus liquide, au sens o&#249; Zygmunt Bauman parlait de capitalisme liquide. Ce qui a remplac&#233; le &#171; syst&#232;me des arts &#187; de jadis, c'est une sorte de continuum des flux artistiques o&#249; tous les seuils sont abaiss&#233;s et toutes les fronti&#232;res effrang&#233;es. Le cin&#233;ma, notamment dans ses grandes structures de production industrielle, a &#233;t&#233; l'un des principaux op&#233;rateurs de cette liqu&#233;faction. Il fait ses emplettes aussi bien dans la litt&#233;rature que le th&#233;&#226;tre (voire les journaux), il &#171; adapte &#187;, pille, remet en circuit, encha&#238;ne, s&#233;rialise sans discontinuer, le &lt;i&gt;reenactment&lt;/i&gt; est devenu l'un de ses gestes les plus automatiques, somnambuliques, et qui consiste, au fond, &#224; pousser son caddie dans les all&#233;es de toutes les pratiques artistiques que distinguait jadis la tradition et &#224; y empiler p&#234;le-m&#234;le tous les produits susceptibles d'alimenter ses cha&#238;nes de montage. Le cin&#233;ma est un intensificateur formidable de la liqu&#233;faction de l'art, un destructeur de hi&#233;rarchies, certes, ce qui pourrait &#234;tre pris en bonne part, mais aussi de tous les rep&#232;res de certitudes. Ceci a notamment pour effet de valider la pire des impostures &#8211; l'entretien concert&#233; de la confusion entre &#171; art populaire &#187; et produits courants des industries de la culture. C'est l&#224; que Nisard retrouve toute son actualit&#233; : Harry Potter, ce n'est pas de la litt&#233;rature &#171; populaire &#187; parmi les adolescents du monde entier, c'est de la litt&#233;rature industrielle destin&#233;e, en occupant aussi massivement le &#171; terrain &#187; de leur temps de lecture, de les d&#233;tourner d'autres livres, moins conformistes et b&#234;tifiants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Votre conclusion est que nous n'avons pas besoin d'un art &#171; fond&#233; sur de bonnes intentions &#187;, mais d'un art qui r&#233;v&#232;le &#171; la vacuit&#233; de la situation pr&#233;sente &#187;. Pouvez-vous donner quelques exemples ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un de mes amis cin&#233;astes, Jean-Gabriel P&#233;riot, dit que le propre du spectateur d'aujourd'hui est d'aller voir un film qu'il a toujours le sentiment d'avoir &#171; d&#233;j&#224; vu &#187; - quand bien m&#234;me celui-ci vient de sortir de la fabrique des blockbusters ou, aussi bien, de celle des films porteurs de la suppos&#233;e &#171; French touch &#187;. La plupart des spectateurs ne vont pas au cin&#233;ma pour &#234;tre surpris, inqui&#233;t&#233;s, d&#233;sorient&#233;s mais pour se baigner pour la &lt;i&gt;xi&#232;me&lt;/i&gt; fois dans le m&#234;me fleuve, pour jouir des conforts de la reprise &#8211; d'o&#249; le succ&#232;s des remakes, des suites et des s&#233;ries &#8211; &lt;i&gt;La plan&#232;te des singes&lt;/i&gt;, encore et encore, avec la star montante du moment. Ceci vaut pour tous les publics, incluant ceux qui sont en qu&#234;te, au cin&#233;ma, de messages critiques, contestataires, d'&#233;loges de la r&#233;volte, etc. C'est la raison pour laquelle je ne suis pas du tout un inconditionnel d'un cin&#233;ma r&#233;put&#233; militant, comme celui de Ken Loach, et pas davantage du cin&#233;ma &#171; &#224; th&#232;ses &#187; des fr&#232;res Dardenne ou de M. Hanecke. C'est que, quelles que soient les bonnes dispositions, les bonnes intentions dans lesquelles travaillent ces r&#233;alisateurs assur&#233;ment &#233;clair&#233;s, ils ne font jamais que r&#233;pondre aux attentes du public qui va voir leurs films &#8211; ils remplissent la commande avec scrupule et talent, ceci sans produire le moindre effet de d&#233;placement ou de d&#233;sorientation. Ils ne &#171; changent pas les termes de la conversation &#187;, comme le dirait le penseur d&#233;colonial Walter Mignolo ; Ken Loach raffermit les militants dans leur conviction que le capitalisme ultra-lib&#233;ral est, comme dirait Fidel, une multicochonnerie, les Dardenne et Hanecke dans la certitude que le c&#339;ur de l'humain est un puits de t&#233;n&#232;bres. Ils ne font jamais que boucler la boucle des certitudes partag&#233;es par ces publics respectifs et, en ce sens, la fonction dite critique du cin&#233;ma se trouve enferm&#233;e dans l'espace de la r&#233;assertion. Si vous voulez trouver un cin&#233;ma qui vous fait tomber &#224; la renverse et vous pousse &#224; reformuler les termes de la &#171; conversation &#187; sur le pr&#233;sent et l'actualit&#233;, il vous faut aller chercher ailleurs, plus loin, dans les angles morts du &#171; march&#233; &#187;, du c&#244;t&#233; de cin&#233;astes comme l'Alg&#233;rien Tariq Teguia, l'Ha&#239;tien Raoul Peck, le Palestinien Rael Andoni. Ce qui tue le cin&#233;ma dit d'auteur, c'est la relation &#171; tautologique &#187; qui s'&#233;tablit entre le public et un Woody Allen qui ne cesse de faire du Woody Allen, un Almodovar qui fait du Almodovar, etc. Ce type de cin&#233;ma emport&#233; dans la spirale de la r&#233;p&#233;tition et du b&#233;gaiement, s'il montre en fin de compte le &#171; vide de la situation pr&#233;sente &#187;, le fait d'une mani&#232;re tout &#224; fait involontaire et en s'exposant lui-m&#234;me comme cadavre - non pas exquis mais luxueux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Que pensez-vous de l'&#233;tat actuel de l'art en France et en Europe ? Sommes-nous encore pris dans la logique de prostitution ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r et heureusement, il y a toujours des gens, jeunes et moins jeunes, qui ne gardent pas les deux pieds dans le m&#234;me sabot et qui continuent &#224; chercher, &#224; exp&#233;rimenter, dans les pratiques artistiques, de nouvelles fa&#231;ons de dire et de faire. Le probl&#232;me est &#233;videmment que l'&#233;poque est tout sauf propice &#224; ces d&#233;marches, souvent asc&#233;tiques, et qu'au temps des &lt;i&gt;gros malins&lt;/i&gt;, les vrais exp&#233;rimentateurs et les imaginatifs sont souvent condamn&#233;s &#224; l'isolement, la solitude, la marginalit&#233;, la pauvret&#233;. C'est &#231;a l'esprit du n&#233;o-Second empire, ce temps du m&#233;pris imposant ses conditions &#224; ceux qui ne brossent pas le public, les d&#233;cideurs et les financiers dans le sens du poil. Ceux qui ne d&#238;nent pas en ville.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je parlais plus haut de Jean-Gabriel P&#233;riot : ce mardi 15 ao&#251;t, en pleines vacances, donc, va sortir dans quelques salles choisies son dernier film, &lt;i&gt;Lumi&#232;re d'&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, une histoire habit&#233;e par les fant&#244;mes de la destruction atomique de Hiroshima. A l'heure o&#249; Trump brandit en direction de la Cor&#233;e du Nord la menace d'une guerre nucl&#233;aire, ce film d'une extr&#234;me finesse, ou pr&#233;cision, je ne sais comment dire, trouve une singuli&#232;re actualit&#233;... Mais qui ira faire le rapprochement, et qui saura rendre hommage, &#224; l'occasion de la sortie de ce &#171; petit &#187;, forc&#233;ment &#171; petit &#187; film &#224; cette facult&#233; myst&#233;rieuse qu'a le cin&#233;ma d'exposer telle imposture du pr&#233;sent ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(14/08/2017)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Jus post bellum, pardon et d&#233;nis historiques</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=24</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=24</guid>
		<dc:date>2017-09-09T11:21:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Yuan-horngj CHU</dc:creator>


		<dc:subject>histoire</dc:subject>
		<dc:subject>mondialisation</dc:subject>
		<dc:subject>guerre</dc:subject>
		<dc:subject>droit international</dc:subject>
		<dc:subject>m&#233;moire</dc:subject>
		<dc:subject>justice</dc:subject>
		<dc:subject>droits de l'homme</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Derrida associe &#171; la globalisation actuelle, la dramatisation de la sc&#232;ne du repentir et des appels au pardon &#187; &#224; l'h&#233;ritage abrahamique et au nouveau contexte des lois internationales. Bien que dans les cas du Japon, de la Cor&#233;e et de la Chine, l'influence du monoth&#233;isme ne soit pas d&#233;terminante, Derrida sugg&#232;re la pr&#233;gnance d'un langage abrahamique universel en justice, politique, &#233;conomie et diplomatie qui, &#224; ses yeux, est le signe et le sympt&#244;me de cette globalisation. N'&#233;tant pas &#224; m&#234;me (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=9" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; &#224; Chilhac septembre 2007&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=35" rel="tag"&gt;histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=77" rel="tag"&gt;mondialisation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=89" rel="tag"&gt;guerre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=90" rel="tag"&gt;droit international&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=91" rel="tag"&gt;m&#233;moire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=92" rel="tag"&gt;justice&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=93" rel="tag"&gt;droits de l'homme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/logo/arton24.jpg' class=&#034;spip_logo spip_logo_right&#034; alt=&#034;&#034; style='max-width: 150px;max-width: min(100%,150px); max-height: 150px' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Derrida associe &#171; la globalisation actuelle, la dramatisation de la sc&#232;ne du repentir et des appels au pardon &#187; &#224; l'h&#233;ritage abrahamique et au nouveau contexte des lois internationales. Bien que dans les cas du Japon, de la Cor&#233;e et de la Chine, l'influence du monoth&#233;isme ne soit pas d&#233;terminante, Derrida sugg&#232;re la pr&#233;gnance d'un langage abrahamique universel en justice, politique, &#233;conomie et diplomatie qui, &#224; ses yeux, est le signe et le sympt&#244;me de cette globalisation. N'&#233;tant pas &#224; m&#234;me de comparer des civilisations dans les domaines de la guerre et de l'&#233;thique, je laisse la question de l'h&#233;ritage abrahamique en suspens. Toutefois, je consid&#232;re que, depuis 1945, le th&#233;&#226;tre du pardon a &#233;t&#233; conditionn&#233; par une nouvelle forme de globalisation avec le remaniement du concept des droits de l'homme et les notions nouvelles de crime contre l'humanit&#233;, g&#233;nocide, guerre et agression. De plus, je vois le th&#233;&#226;tre des appels au pardon et celui des proc&#232;s pour crimes de guerre comme partiellement distincts du domaine de la justice d'apr&#232;s guerre, celui-ci r&#233;cemment appel&#233; &lt;i&gt;jus post bellum&lt;/i&gt;. Cet article tend &#224; d&#233;montrer comment ces deux th&#233;&#226;tres entra&#238;nent des d&#233;nis historiques et se r&#233;v&#232;lent compl&#233;mentaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;I. Une m&#233;moire probl&#233;matique &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apparemment, pardon et justice d'apr&#232;s-guerre appartiennent &#224; deux registres distincts. Comme l'a soulign&#233; Vladimir Jank&#233;l&#233;vitch, le pardon se situe en dehors de tout cadre juridique. La justice, contrairement au pardon qui supprime toute demande de r&#233;paration et de restitution, exige que la personne jug&#233;e responsable r&#233;ponde de ses actes. En ce sens, le pardon va &#224; l'encontre du syst&#232;me juridique et &#233;thique. Nous pouvons pardonner ou &#234;tre justes, pourtant, nous ne pouvons pas pardonner et &#234;tre justes. De m&#234;me, Paul Ricoeur insiste sur le fait que le pardon ne d&#233;coule pas de la loi mais la d&#233;passe dans sa logique comme dans sa finalit&#233;. Le pardon, qui provient du don et de la surabondance, s'oppose &#224; l'&#233;quivalence qui pr&#233;side &#224; la justice. Cependant, pardon et justice s'entrem&#234;lent. Jank&#233;l&#233;vitich, dans un essai intitul&#233;, Pardonner ? , craint que celui qui pardonne permette au coupable de s'en sortir &#224; trop bon compte, que la na&#239;vet&#233; de la r&#233;conciliation et des excuses soit synonyme d'offense pour les victimes. Cette crainte r&#233;sulte-t-elle de questions d'ordre juridique ? Selon Ricoeur, on ne peut s'emp&#234;cher de penser que le pardon ait un effet secondaire sur l'ordre juridique dans la mesure o&#249; le fuyant, il le menace. Pardon et justice sont finalement intimement li&#233;s d&#232;s lors que vient s'ajouter la question du devoir de m&#233;moire. Le pardon aurait d&#251; prendre le chemin de l'inoubliable, celui de la dette infinie et de l'erreur irr&#233;parable. Ricoeur, citant Olivier Abel, pr&#233;cise : &#171; M&#234;me si le pardon est un devoir, il conna&#238;t des limites. Son &#8220;projet&#8221; n'est pas d'effacer la m&#233;moire ni d'oublier. Au contraire, son projet, de faire abstraction de la dette, est incompatible avec celui de faire abstraction de ce qui a &#233;t&#233; oubli&#233; &#187;. De m&#234;me Jank&#233;l&#233;vitch insiste sur le fait que la discontinuit&#233; de l'oubli est rendue possible par la richesse de la m&#233;moire. En d'autres termes, pour pardonner, il est n&#233;cessaire de se souvenir. En droit, le devoir de m&#233;moire a valeur d'imp&#233;ratif. Se r&#233;f&#233;rant &#224; la valeur exemplaire de souvenirs traumatiques, Ricoeur consid&#232;re que c'est la justice qui transforme la m&#233;moire en projet et que c'est ce m&#234;me projet de justice qui laisse pr&#233;sager le futur et impose le devoir de m&#233;moire. Toutefois, le travail de m&#233;moire reste probl&#233;matique. La m&#233;moire, au gr&#233; de variations offertes par le travail des formes narratives, peut devenir id&#233;ologique. On assiste ainsi &#224; des r&#233;cits d'&#233;v&#233;nements fondateurs, de gloire et d'humiliation, impos&#233;s &#224; la m&#233;moire par l'histoire officielle, l'histoire &#171; autoris&#233;e &#187;, celle apprise et c&#233;l&#233;br&#233;e. Il s'agit d&#232;s lors d'une m&#233;moire institutionnelle, enseign&#233;e, forc&#233;e, qui enr&#244;le comme m&#233;morables tous les &#233;v&#233;nements tenus pour remarquables, voire fondateurs en ce qui concerne l'identit&#233; commune. La fronti&#232;re du r&#233;cit est ainsi plac&#233;e au service d'une limitation de l'identit&#233; qui d&#233;finit la communaut&#233;. A l'histoire enseign&#233;e, apprise, c&#233;l&#233;br&#233;e, viennent s'ajouter les comm&#233;morations habituelles qui c&#232;lent un pacte extraordinaire entre souvenir, m&#233;moire et comm&#233;moration. L'historiographie pose &#233;galement probl&#232;me &#224; la m&#233;moire. Dans un avant-propos aux &lt;i&gt;Massacres de Nankin dans l'histoire et l'historiographie&lt;/i&gt;, Charles Maier, qui compare les controverses relatives aux massacres de Nankin &#224; celles de l'holocauste nazi, retient que la confrontation historique avec le pass&#233; ne peut &#234;tre dissoci&#233;e de la situation politique actuelle. Les int&#233;r&#234;ts et les divisions politiques jouent un r&#244;le important dans la perception historique tenue pour plus ou moins acceptable. Il rappelle que ceux qui reprochent au Japon de faire &#171; obstacle &#187; aux accusations de crimes de guerre devraient se rappeler combien la qu&#234;te de transparence historique fut longue et complexe dans le contexte de l'Allemagne. Pour que la RFA &#233;merge comme nation souveraine, il fallut indemniser les survivants juifs et obtenir une r&#233;conciliation politique avec la France. En Allemagne, en 1964, lors des premiers proc&#232;s intent&#233;s au personnel des camps de concentration, l'autocritique fut limit&#233;e. Il &#233;tait plus facile de faire compara&#238;tre en justice d'anciens gardiens que des fonctionnaires, des juges, des banquiers, des industriels et des professeurs dont l'enthousiasme et la connivence avaient pourtant contribu&#233; &#224; l'entreprise meurtri&#232;re. Jusqu'&#224; la coalition avec le parti social-d&#233;mocrate, qui gouverna longtemps seul, et l'arriv&#233;e d'un parti de gauche critique et &#233;nergique, les Allemands avaient &#233;vit&#233; toute confrontation directe avec leur histoire. Au Japon, dans les ann&#233;es 50, des intellectuels, des &#233;crivains et des universitaires ont d&#233;nonc&#233; les responsabilit&#233;s de leur pays durant la guerre. Cette question, il est vrai, a en partie &#233;t&#233; noy&#233;e par la croissance &#233;conomique du Japon des ann&#233;es 70 et invers&#233;e par une mobilisation v&#233;h&#233;mente de l'opinion publique niant les responsabilit&#233;s du Japon pendant la guerre et les souffrances inflig&#233;es par l'arm&#233;e imp&#233;riale aux populations d'Asie. Dans une &#233;tude approfondie des massacres de Nankin, Takashi Yoshida a d&#233;montr&#233; que ce qui est en jeu pour les n&#233;gationnistes est moins le souvenir des victimes chinoises qu'une question propre au Japon. Leur mission est de ne pas laisser &#171; l'histoire nationale du Japon &#224; l'attention du peuple japonais &#187; &#234;tre entach&#233;e par des r&#233;cits historiques jug&#233;s masochistes, sombres et apolog&#233;tiques. Soucieux de pr&#233;server une &#171; histoire nationale &#187; dont &#171; les Japonais &#187; peuvent &#234;tre fiers, ils passent sous silence tout ce qui pourrait porter atteinte &#224; leur vision id&#233;ale du Japon pendant la guerre. Par cons&#233;quent, ce n'est pas simplement une question d'amn&#233;sie collective et de d&#233;ni, mais avant tout un lien complexe entre la culture politique actuelle du Japon et l'histoire de la soci&#233;t&#233; d'avant-guerre. Harry Harootunian illustre cette relation par la visite au sanctuaire de Yasukuni, cens&#233;e unifier la nation et qui une fois de plus fait office de m&#233;moire nationale. Pour bon nombre de Japonais, le sanctuaire de Yasukuni est devenu un lieu &#224; la m&#233;moire de tous ceux qui ont volontairement sacrifi&#233; leur vie pour la nation. A Yasukuni, personne ne se demande jamais si cette guerre &#233;tait &#171; juste &#187;, pour la simple raison qu'il est entendu que toutes les guerres du Japon furent &#171; justes &#187;. Dans un m&#234;me temps, le r&#244;le du gouvernement imp&#233;rial et le souvenir des exactions commises en Asie sont effac&#233;s ou d&#233;plac&#233;s par le processus de victimisation des mouvements pour la paix d'Hiroshima. La destruction par l'arme nucl&#233;aire d'Hiroshima et de Nagasaki a servi &#224; exon&#233;rer le Japon de ses responsabilit&#233;s. La majorit&#233; des Japonais ont trouv&#233; facile d'oublier ce qui fut commis en Asie, rel&#233;guant les &#233;v&#233;nements au rang de mauvais r&#234;ve survenu dans un lointain pass&#233;. Par contre, ils se sont empress&#233;s de mettre en avant leur attitude h&#233;ro&#239;que face aux souffrances inflig&#233;es par l'arme atomique, se pla&#231;ant ainsi en marge des autres peuples asiatiques. Les personnes pour qui le sanctuaire de Yasukuni est au c&#339;ur de la m&#233;moire nationale et des comm&#233;morations pour les soldats japonais tomb&#233;s au combat, sont exactement les m&#234;mes qui se font les porte-parole des campagnes rejetant toute forme d'excuse officielle. Pour les victimes des atrocit&#233;s commises par le Japon, les massacres de Nankin, la prostitution forc&#233;e des &#8220;femmes de r&#233;confort&#8221;, les exp&#233;riences biologiques de l'unit&#233; 731 et la marche de la mort de Bataan sont devenues des &#233;v&#233;nements symboliques et un instrument politique dans le cadre de luttes nationales comme internationales. Parmi ces atrocit&#233;s, le massacre de Nankin s'inscrit au c&#339;ur des griefs exprim&#233;s par la Chine au point de devenir un motif d'unit&#233; nationale. Dans les pays qui ont combattu le Japon, il suscite &#233;galement des sentiments anti-japonais qui restent bien ancr&#233;s. Comme Mark Eykholt l'a soulign&#233;, la Chine utilise les atrocit&#233;s japonaises commises en temps de guerre pour &#224; la fois jouer le r&#244;le de victime et d'intimidateur. La ferveur nationale qui s'est d&#233;velopp&#233;e autour de cette question fournit au gouvernement chinois une arme puissante pour intimider le Japon. La Chine a d&#233;montr&#233; qu'elle &#233;tait pr&#234;te &#224; faire usage des m&#233;dias, manifestations et menaces diplomatiques pour que le Japon lui accorde tous les &#233;gards qui lui sont dus. Ainsi, la Chine peut ais&#233;ment souligner le contraste entre son pass&#233; de victimes et son pr&#233;sent de puissante nation en plein essor qui refuse toute nouvelle forme de domination. Toutefois, l'&#233;quilibre reste incertain, et les r&#233;actions du peuple, diff&#233;rentes de celles des autorit&#233;s, peuvent s'av&#233;rer source de probl&#232;mes. Les &#233;tudiants chinois ont prouv&#233; leur volont&#233; d'utiliser leur ressentiment vis-&#224;-vis du Japon comme base &#224; leurs revendications anti-gouvernementales. En 1985, cela commen&#231;a par des protestations de faibles envergures, suivies un an plus tard par des manifestations plus importantes pour finalement aboutir aux &#233;v&#233;nements de la place Tiananmen, en mai 1989, montr&#233;s sur les &#233;crans de t&#233;l&#233;vision du monde entier. Les leaders du r&#233;gime chinois savaient pertinemment que le mouvement &#233;tudiant s'inscrivait dans la lign&#233;e du mouvement du 4 mai. D&#232;s 1919, les activistes du 4 mai avaient d&#233;nonc&#233; l'imp&#233;rialisme japonais et la corruption, r&#233;clamant la d&#233;mission de trois ministres incapables de s'opposer &#224; une clause du trait&#233; de Versailles attribuant au Japon les territoires du Shandong qui &#233;taient jusqu'alors sous le contr&#244;le de l'Allemagne. En 1921, le mouvement du 4 mai avait &#233;galement ouvert la voie &#224; la cr&#233;ation du Parti communiste chinois qui, jusqu'&#224; sa prise du pouvoir, en 1949, a souvent tir&#233; b&#233;n&#233;fice du mouvement. Toutefois, depuis les ann&#233;es 80, les &#233;tudiants, qui d&#233;noncent la forte charge politique des comm&#233;morations, posent un redoutable d&#233;fi au gouvernement en m&#234;lant sentiments anti-japonais et col&#232;re contre la corruption de l'&#233;tat. La m&#233;moire de la guerre est une construction id&#233;ologique au service d'int&#233;r&#234;ts politiques. Les nations modernes constituent des communaut&#233;s qui ont la langue pour seul point commun dans leurs d&#233;bats. Il convient donc de ne jamais envisager en bloc ce que les nations pensent et croient. Les tentatives des r&#233;visionnistes japonais de nier ou de minimiser l'inhumanit&#233; des massacres de Nankin n'ont pas seulement conduit &#224; des critiques, de part le monde, multipliant les comptes-rendus de la cruaut&#233; des &#233;v&#233;nements, mais elles ont aussi encourag&#233; des historiens japonais &#224; &#233;tudier plus en d&#233;tails les atrocit&#233;s commises par le Japon durant la guerre. Tandis que dans le domaine de l'&#233;ducation, la censure touche les manuels scolaires, l'historien japonais, Icnaga Saburo, a engag&#233; une longue bataille juridique et remport&#233; le soutien de milliers de sympathisants japonais qui luttent courageusement contre les amn&#233;sies du syst&#232;me &#233;ducatif. Le Guomindang qui avait combattu le Japon est un parti qui n'est plus au pouvoir &#224; Taiwan. Quant au Parti communiste, y compris dans ses comm&#233;morations du massacre, il ne peut aspirer &#224; un discours de mobilisation patriotique sans courir le risque de troubles et d'effets inverses &#224; ceux recherch&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II. Excuses nombreuses et d&#233;nis constants&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Accuser le Japon de n'avoir jamais pr&#233;sent&#233; d'excuses n'a aucun sens. Une simple recherche sur Internet montre que depuis les ann&#233;es 70, l'empereur Hirohito, de nombreux Premiers ministres et des secr&#233;taires d'Etat se sont de nombreuses fois excus&#233;s aupr&#232;s de la Chine, de la Cor&#233;e et d'autres pays asiatiques. Toutefois, le n&#233;gationnisme demeure populaire. Le ministre de l'Education, Fujio Masayuki, fervent d&#233;fenseur de la th&#232;se visant &#224; disculper le Japon d'exactions commises durant la guerre, a d&#233;clar&#233; en 1986 que le massacre ne constituait q'une &#171; partie de l'histoire &#187; et que le proc&#232;s de Tokyo avait &#233;t&#233; &#171; une revanche raciale &#187;. Okuno Seisuke, jeune membre du conseil d'Etat, en visite au sanctuaire de Yasukuni, en 1988, a pour sa part consid&#233;r&#233; que le Japon n'avait pas &#233;t&#233; le seul agresseur et qu'il n'avait d'ailleurs exist&#233; aucune intention d'agression. Des mots tels que &#171; viol &#187; et &#171; agression &#187; &#233;taient bannis des manuels scolaires. Les Japonais qui avaient le courage d'enqu&#234;ter sur les atrocit&#233;s commises par le Japon durant la guerre &#233;taient sans cesse attaqu&#233;s et leurs travaux accus&#233;s de r&#233;pandre &#171; la propagande ennemie &#187;. Un journal de guerre a &#233;t&#233; d&#233;couvert dont la publication &#233;tait pleine d'erreurs intentionnelles afin de falsifier le document original. Les anciens soldats qui se sont excus&#233;s publiquement pour leur r&#244;le dans le massacre de Nankin ont fait l'objet de critiques virulentes et de menaces de mort. Motoshima Hitoshi, l'ancien maire de Nagasaki, qui en 1988 a dit reconna&#238;tre les responsabilit&#233;s de l'empereur durant la guerre, a &#233;t&#233; harcel&#233; et bless&#233; par balle lors d'une tentative d'assassinat. Comme l'a soulign&#233; Iris Chang, il s'agit d'atrocit&#233;s r&#233;it&#233;r&#233;es, non pas pour enterrer les victimes comme ce fut le cas en 1937, mais pour les enfouir dans le n&#233;ant de l'histoire. Ces mesures r&#233;visionnistes, en plus de provoquer des crises diplomatiques, ont jet&#233; le discr&#233;dit sur les excuses officielles fr&#233;quemment pr&#233;sent&#233;es par le Japon, celles-ci &#233;tant jug&#233;es hypocrites et d&#233;cevantes, synonymes de simulacre, de calcul et de rituel vid&#233; de sens. Les Premiers ministres japonais ont pr&#233;sent&#233; des &#171; excuses sinc&#232;res &#187;. Il y eut &#233;galement des n&#233;gociations officielles s&#233;rieuses en vue d'un processus de r&#233;conciliation favorable &#224; une normalisation des rapports entre gouvernements. Comme toujours dans le domaine de la politique, la langue du pardon &#233;tait tout sauf d&#233;sint&#233;ress&#233;e. Pour tous ceux qui restent fiers de leur &#171; histoire nationale &#187;, qui passent sous silence tout incident susceptible de ternir leur vision id&#233;ale du Japon, il n'a bien &#233;videmment jamais &#233;t&#233; question de demander pardon, de reconna&#238;tre les fautes pass&#233;es ni de manifester le moindre signe de repentir. Sur la sc&#232;ne diplomatique de l'Asie de l'Est, excuse rituelle et d&#233;ni historique, orchestr&#233;s simultan&#233;ment, servent des objectifs politiques contradictoires. D'un c&#244;t&#233;, les excuses officielles r&#233;p&#233;t&#233;es visent &#224; la r&#233;conciliation entre &#233;tats et au r&#233;tablissement de relations normales. D'un autre c&#244;t&#233;, le d&#233;ni constant des crimes de guerre vise &#224; renforcer l'identit&#233; et la fiert&#233; nationales. La souverainet&#233; de l'&#233;tat nation continue de dominer le th&#233;&#226;tre du repentir et de pardon. Elle reste aussi profond&#233;ment ancr&#233;e qu'elle monopolise, de nos jours, la violence l&#233;gitime, la police, les arm&#233;es et le droit de d&#233;clencher des hostilit&#233;s. Il reste difficile d'imaginer, comme l'a r&#234;v&#233; Derrida, un pardon digne de ce nom, non conditionn&#233; par les int&#233;r&#234;ts de l'&#233;tat nation et sa souverainet&#233;. En Asie de l'Est, o&#249; les aspirations nationalistes sont fortes, ce r&#234;ve semble encore plus lointain. Dans ce cas pr&#233;cis, c'est une t&#226;che difficile que de lib&#233;rer la m&#233;moire collective et l'historiographie des int&#233;r&#234;ts dominants de l'&#233;tat qui fonctionnent au gr&#233; des sempiternels lieux de m&#233;moire, comm&#233;morations, manuels scolaires, voire travaux universitaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;III. &lt;i&gt;Jus pos bellum&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le contexte d'une &#171; nouvelle &#232;re d'intervention humanitaire &#187; et de terrorisme international, la th&#233;orie de la &#171; guerre juste &#187; a b&#233;n&#233;fici&#233; d'une r&#233;habilitation. Comme l'a montr&#233; Noam Chomsky, en 2002, le New York Time s'est fait le porte-parole du consensus occidental en pr&#233;sentant &#171; les bombardements en Afghanistan comme une guerre juste &#187;. Comme le soulignent Michael Hardt et Antonio Negri, la r&#233;cup&#233;ration de l'ancienne conception de &#171; guerre juste &#187; remonte &#224; la guerre froide o&#249; elle avait servi de base &#224; la politique de limitation de l'expansion du communisme d&#233;fendue par le politologue George Kennan aupr&#232;s d'Henry Kissinger. La guerre froide &#233;tait alors con&#231;ue comme une guerre juste dans la mesure o&#249; elle permettait d'endiguer la menace sovi&#233;tique. La guerre juste devint alors une justification morale en vue de maintenir un statut permanent d'ordre mondial et l'id&#233;e de justice de la guerre froide fournit un pr&#233;texte aux guerres imp&#233;rialistes actuelles. En 1991, la guerre du Golf avait pour projet de cr&#233;er &#171; un nouvel ordre mondial &#187;. La politique de l'administration Clinton pour le maintien de la paix et la guerre humanitaire a conduit &#224; un nouvel ordre politique dans les Balkans. La guerre contre le terrorisme, lanc&#233;e apr&#232;s les attaques du 11 septembre, a fait appara&#238;tre la fonction constitutive ainsi que la port&#233;e de la guerre dans l'ordre mondial. Depuis le 17e si&#232;cle, les penseurs politiques europ&#233;ens se sont efforc&#233;s de bannir le concept de guerre juste, r&#233;pandu tout au long du Moyen &#226;ge - tout particuli&#232;rement durant les croisades et les guerres de religion -, et que Grotius a d&#233;fini en ces termes : &#171; La justice n'appartient pas au concept moderne de guerre &#187;. L'intention &#233;tait de s&#233;parer la guerre de domaines tels que la morale et la religion. N&#233;anmoins, les guerres &#171; justes &#187; de la fin du 20e si&#232;cle et d&#233;but du 21e se font l'&#233;cho implicite et explicite des anciennes guerres de religion. Dans le contexte de guerre contre le terrorisme et de diverses op&#233;rations militaires men&#233;es au nom des droits de l'homme, le concept de &#171; guerre juste &#187; est r&#233;apparu dans les discours de politiciens, de journalistes et d'intellectuels. Dor&#233;navant, toute l'humanit&#233; est ainsi, en principe, unie face &#224; des pratiques et &#224; des concepts abstraits tels que le terrorisme. Qui plus est, &#171; l'ennemi &#187;, de plus en plus indiscernable en tant que menace interne, conduit &#224; la criminalisation de diff&#233;rentes formes sociales de contestation et de r&#233;sistance. Traditionnellement, la guerre juste s'articule autour de deux points : &lt;i&gt;jus ad bellum&lt;/i&gt;, le droit d'entrer en guerre, et &lt;i&gt;jus in bello&lt;/i&gt;, le droit propre &#224; la conduite de la guerre. Pendant tr&#232;s longtemps, rien de plus n'a &#233;t&#233; dit sur la phase terminale de la guerre en terme de fin des hostilit&#233;s et de retour &#224; la paix. Toutefois, r&#233;cemment, un int&#233;r&#234;t pour la justice d'apr&#232;s guerre, &lt;i&gt;jus post bellum&lt;/i&gt;, est apparu. Ce regain d'int&#233;r&#234;t a, semble-t-il, conduit &#224; de nombreux conflits destructeurs : guerre du Golf en 1991, guerres civiles en Somalie (1992-1994), Bosnie (1992-1995) et Rwanda (1994-1995). En r&#233;ponse aux conflits en Bosnie et au Rwanda, les Nations unies ont cr&#233;&#233;, &#224; La Haye, le premier tribunal p&#233;nal international pour crimes de guerre depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. A Bagdad, le tribunal sp&#233;cial irakien pour crimes contre l'humanit&#233; a suscit&#233; autant d'int&#233;r&#234;t que celui de tribunal de Nuremberg, l'attention &#233;tant &#224; nouveau focalis&#233;e sur ce qui est permis ou non en temps de guerre et de conflit civil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;IV. Recherche de la v&#233;rit&#233; ou justice des vainqueurs ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En prenant les proc&#232;s de Nuremberg et de Tokyo pour mod&#232;les, les intellectuels progressistes soutiennent que les tribunaux internationaux construisent une paix durable en, premi&#232;rement, &#233;liminant les leaders ennemis ; deuxi&#232;mement, traquant les criminels de guerre ; troisi&#232;mement, r&#233;habilitant les anciens pays ennemis ; quatri&#232;mement, attribuant la responsabilit&#233; d'atrocit&#233;s &#224; des individus et non pas &#224; l'ensemble du groupe ethnique ; et pour finir, recherchant la v&#233;rit&#233; sur les atrocit&#233;s commises en temps de guerre. Parmi ces cinq arguments, &#171; la recherche de la v&#233;rit&#233; &#187; a &#233;t&#233; la moins controvers&#233;e, la reconnaissance officielle des faits &#233;tant jug&#233;e capitale dans toute proc&#233;dure judiciaire. Au proc&#232;s de Nuremberg, un dossier de plus de cinq millions de pages a &#233;t&#233; constitu&#233;, publi&#233; plus tard en onze volumes d'actes judiciaires et vingt-deux de poursuites. Au proc&#232;s de Tokyo, trente milles pages de preuves ont &#233;galement &#233;t&#233; rassembl&#233;es. On peut &#171; d&#233;battre autant que l'on voudra sur la justice du proc&#232;s de Nuremberg, mais du point de vue de l'historien, on se trouve confront&#233; &#224; des sentences sans fondement &#187;. En l'absence de preuves fond&#233;es, terrain propice aux d&#233;nis des atrocit&#233;s commises, les tribunaux pour crimes de guerre ne sont pas en mesure de faire taire de tels arguments et leurs sentences peuvent &#234;tre per&#231;ues comme la simple justice des vainqueurs. C'est bien ce qu'a dit Hermann G&#246;ring, depuis sa prison, pour commenter son acte d'accusation : &#171; Le vainqueur sera toujours le juge et le vaincu l'accus&#233; &#187;. Le chef paramilitaire serbe, Zeljko Raznatovic, a quant &#224; lui d&#233;clar&#233; : &#171; Je me rendrai au tribunal pour crimes de guerre quand les Am&#233;ricains seront jug&#233;s pour Hiroshima, Nagasaki, le Vietnam, le Cambodge et Panama ! &#187; Des vainqueurs peuvent &#233;galement tenir des propos similaires. Ainsi le g&#233;n&#233;ral Curtis LeMay, qui avait pris pour cible des dizaines de villes japonaises et particip&#233; aux attaques &#224; la bombe incendiaire sur Tokyo a reconnu : &#171; Je suppose que si j'avais perdu la guerre, j'aurais &#233;t&#233; traduit en justice comme criminel de guerre &#187;. R&#233;cemment, le sp&#233;cialiste en droit international, Richard Falk, a trouv&#233; &#171; ind&#233;niable &#187; que la guerre en Irak &#233;tait un &#171; crime contre la paix pour lequel les leaders allemands avaient &#233;t&#233; accus&#233;s, poursuivis en justice et punis au proc&#232;s de Nuremberg &#187;. En 1954, l'historien britannique, A.J.P Taylor a fait la remarque suivante : &#171; Je ne comprends absolument pas ce qui signifie la culpabilit&#233; ou l'innocence en temps de guerre. Dans un monde o&#249; chaque &#233;tat souverain veille avant tout &#224; ses propres int&#233;r&#234;ts, il peut tout au plus &#234;tre critiqu&#233; pour erreur, mais pas pour crime &#187;. Taylor a &#233;galement sugg&#233;r&#233; que la moralisation de la guerre a rendu les conflits encore plus brutaux : &#171; Les plans de guerre de Bismarck ont tu&#233; des milliers de personnes tandis que les guerres juste du 20e si&#232;cle ont fait des millions de morts &#187;. Sous ces crit&#232;res moraux, qui engendrent des crimes de guerre incompr&#233;hensibles aux yeux de Taylor, c'est bien d'un &#171; nouvel ordre mondial &#187; dont il s'agit. Dans &lt;i&gt;Le Nomos de la terre&lt;/i&gt;, publi&#233; en 1950, Carl Schmitt fut peut-&#234;tre le premier &#224; analyser &#171; la transformation du sens donn&#233; &#224; la guerre &#187; entre 1914 et 1945, avec la vision &#171; d'un nouvel ordre mondial &#187; se profilant &#224; l'horizon. En ao&#251;t 1914, la Premi&#232;re Guerre mondiale d&#233;buta comme une guerre classique, les puissances bellig&#233;rantes se consid&#233;rant comme aussi souveraines et l&#233;gitimes les unes que les autres. C'est d'ailleurs ainsi qu'elles &#233;taient reconnues par les lois internationales : &lt;i&gt;justi hostes&lt;/i&gt; dans le sens de &lt;i&gt;jus publicum Europaeum&lt;/i&gt;. Selon les lois internationales europ&#233;ennes, l'agression n'&#233;tait pas encore passible d'accusation pour crime. Par &#171; crimes de guerre &#187; on entendait alors des crimes commis pendant les hostilit&#233;s, soit des infractions qui avaient eu lieu en temps de guerre, jus in bello. Toutefois, en 1919, deux articles du Trait&#233; de Versailles annon&#231;aient un changement : l'article 227, accusait l'ancien Kaiser, Wilhelm II, et l'article 231, reconnaissait l'Allemagne responsable de la guerre d'agression et des dommages subis par les gouvernements alli&#233;s. En 1924, le Protocole de Gen&#232;ve pour la r&#233;solution pacifique des conflits internationaux contenait une d&#233;claration selon laquelle la guerre d'agression constituait, pour la premi&#232;re fois de mani&#232;re aussi explicite en Europe, un crime international. Comme l'a soulign&#233; Schmitt, dans le chaos que connut l'Europe entre 1919 et 1939, le dilemme entre la clause juridique du protocole de Gen&#232;vre condamnant la guerre et la question des motifs de guerre, tels que le r&#233;armement et la s&#233;curit&#233;, ne fit que s'aggraver. En fait, de 1919 &#224; 1939, tous les efforts pour &#233;carter les menaces de guerre en les criminalisant furent r&#233;duits &#224; n&#233;ant. Toutefois, en 1945, quand les Etats-Unis et l'URSS se mirent &#224; dominer des &#233;tats europ&#233;ens, ils se mirent d'accord et la criminalisation commen&#231;a. Ce contexte historique permet de mieux saisir les querelles que suscitent certaines formes de d&#233;nis. Tout d'abord, la perception des tribunaux pour crimes de guerre selon laquelle leur objectif est moins la recherche de la v&#233;rit&#233; qu'un proc&#232;s spectaculaire des vainqueurs. A titre d'exemples, David Irving a soutenu qu'Hitler avait &#233;t&#233; caricatur&#233;, ceci d&#232;s le proc&#232;s de Nuremberg o&#249; toutes les responsabilit&#233;s lui avaient &#233;t&#233; attribu&#233;es. Selon Irving, &#171; ces caricatures ont d&#232;s lors brouill&#233; l'&#233;criture de l'histoire &#187;. Au Japon, le philosophe Ueyama Shunpei, s'en est pris &#224; la version officielle de la guerre, version v&#233;hicul&#233;e par les m&#233;dias et les Etats-Unis pour justifier la conduite des Alli&#233;s. Selon Ueyama, la guerre ne fut pas seulement une guerre comme une autre dont le but ultime aurait &#233;t&#233; la sauvegarde des int&#233;r&#234;ts nationaux. A ses yeux, un &#233;tat souverain ne peut pas en juger un autre et il exprime de s&#233;rieux doutes quant &#224; la justice rendue au proc&#232;s de Tokyo &#224; la lumi&#232;re de l'implication des forces alli&#233;es dans les guerres de Cor&#233;e, d'Alg&#233;rie et de Suez. Le romancier, Hayashi Fusao, a publi&#233; une s&#233;rie d'articles intitul&#233;s, &#171; Th&#232;se sur la grande guerre en Asie de l'Est &#187;, dans lesquels il consid&#232;re que le tribunal de Tokyo n'&#233;tait qu'un acte de vengeance des vainqueurs, qu'il n'avait rien &#224; voir avec la &#171; justice &#187;, &#171; l'humanit&#233; &#187; ou la &#171; civilisation &#187;, que la guerre n'avait pas &#233;t&#233; une guerre d'agression men&#233;e par le Japon, comme le tribunal l'avait pr&#233;tendu, qu'il s'agissait plut&#244;t d'une &#171; guerre de cent ans &#187; contre les agresseurs occidentaux. Tanaka Masaaki, l'ancien secr&#233;taire du g&#233;n&#233;ral Matsui Iwane, condamn&#233; &#224; mort au proc&#232;s de Tokyo pour son r&#244;le de commandant en chef durant les massacres de Nankin, a &#233;crit dans La Fabrication des massacres de Nankin, ouvrage publi&#233; en 1984, qu'il n'y avait pas eu de tueries aveugles &#224; Nankin et que les pr&#233;tendus massacres avaient &#233;t&#233; fabriqu&#233;s de toute pi&#232;ce par la propagande du proc&#232;s de Tokyo et celle du gouvernement chinois. A ceux qui croient &#224; la r&#233;alit&#233; des massacres de Nankin, l'ouvrage objecte qu'ils &#171; ignorent que le tribunal n'a fait que rendre la justice des vainqueurs et que son but &#233;tait de prouver de mani&#232;re unilat&#233;rale et artificielle l'inhumanit&#233; et la cruaut&#233; de l'arm&#233;e japonaise, overlook the facts that perjury laws were not applied to the Trial &#187;. Fujioka Nobukatsu, professeur &#224; l'universit&#233; de Tokyo, a cr&#233;&#233; un groupe de recherches historiques dont le premier objectif &#233;tait de r&#233;crire &#171; l'histoire du proc&#232;s de Tokyo &#187; qui, &#224; ses yeux, diabolise le pass&#233; imp&#233;rial du Japon. Les exemples de ce type sont nombreux et d&#233;montrent que le proc&#232;s de Tokyo reste hautement contest&#233;. Selon les n&#233;gationnistes, la v&#233;rit&#233; n'a pas &#233;t&#233; rendue et seul le pass&#233; imp&#233;rial du Japon a fait l'objet d'une diabolisation. Selon eux, le tribunal &#233;tait &#224; la fois injustice et ill&#233;gitime, nul et non avenu en terme de droit international, ne relevant pas d'une juridiction &#224; m&#234;me de juger les chefs de guerre pour des motifs, in&#233;dits jusqu'en 1945, de crime contre la paix et de crime contre l'humanit&#233;. Ils soutiennent que le tribunal a r&#233;ussi &#224; imposer au Japon une &#171; version am&#233;ricaine &#187; de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, qu'il a &#171; lav&#233; le cerveau &#187; des Japonais pour les amener &#224; penser que leur pays avait men&#233; une guerre d'agression et pour saper la fiert&#233; nationale. Les querelles pouvaient ainsi se poursuivre ind&#233;finiment. Rien n'est plus incertain que la &#8220;v&#233;rit&#233;&#8221; rendue par des tribunaux pour crimes de guerre. Les d&#233;bats sur et contre le n&#233;gationnisme ne peuvent se r&#233;soudre par des sentences. Tandis que ces tribunaux sont contest&#233;s, ils apparaissent comme l'invention des vainqueurs &#224; qui revient le droit de juger, de condamner comme d'innocenter. Une difficult&#233; soulign&#233;e par Derrida : chaque fois que le pardon est prononc&#233;, cela suppose un pouvoir souverain, pouvoir n&#233;cessaire pour intenter un proc&#232;s et condamner, &#233;ventuellement acquitter, amnistier ou pardonner. Les n&#233;gationnistes qui contestent ce pouvoir souverain surench&#233;rissent avec un autre id&#233;al de souverainet&#233;. L'id&#233;al de l'absolue souverainet&#233; des &#233;tats nations, tout comme la loi internationale qui pr&#233;valut en Europe jusqu'&#224; la fin de la Premi&#232;re Guerre mondiale et pour laquelle Schmitt &#233;crivit un requiem en 1950, ont finalement trouv&#233; leurs plus virulents d&#233;fenseurs dans le camp des n&#233;gationnistes du 21e si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;V. Un &#171; d&#233;ni officiel &#187; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme Derrida l'a remarqu&#233;, &#171; ce qui rend le pardon insupportable ou odieux, voire obsc&#232;ne, est l'affirmation de la souverainet&#233;. Il s'adresse alors le plus souvent de haut en bas, confirmant sa propre libert&#233; ou assumant le pouvoir de pardonner en tant que victime ou en son nom &#187;. Par cons&#233;quent, le pouvoir qui autorise le pardon peut priver la victime de son droit de parole. En Asie de l'Est, apr&#232;s 1945, tout du moins &#224; Taiwan, en Cor&#233;e et en Chine, o&#249; eurent lieu des guerres civiles et de s&#233;v&#232;res r&#233;pressions, la situation a &#233;t&#233; d'autant plus insupportable que les autorit&#233;s qui ont n&#233;goci&#233; le pardon en vue de r&#233;conciliations internationales sont celles-l&#224; m&#234;mes qui se rendirent coupables de meurtres odieux envers leurs concitoyens : &#224; Taiwan, il y eut la r&#233;pression du mouvement du 28 f&#233;vrier 1947 ; en Cor&#233;e du Sud, les massacres de Gwangju du 18 au 27 mai 1980, et en Chine, le 4 juin 1989, le massacre de Tiananmen. Jusqu'&#224; la &#171; r&#233;conciliation nationale &#187;, par un jugement r&#233;vis&#233;, normalement accompagn&#233; d'un changement de r&#233;gime, les exactions commises par le pouvoir souverain &#233;taient consid&#233;r&#233;es comme des mesures n&#233;cessaires maintien de la s&#233;curit&#233; nationale. Leurs victimes se voyaient criminalis&#233;es, consid&#233;r&#233;es comme des hors-la-loi ou des contre-r&#233;volutionnaires dont les t&#233;moignages ne pouvaient circuler librement ni influencer la m&#233;moire collective. En d'autres termes, tandis que pays asiatiques condamnent l'&#233;tat japonais pour n'avoir pas exprim&#233; de remords sinc&#232;res, bon nombre d'entre eux agissent de la m&#234;me fa&#231;on en camouflant les atrocit&#233;s inflig&#233;es &#224; leur propre peuple, faisant taire toute voix susceptible de porter pr&#233;judice au r&#233;gime, de corrompre la fiert&#233; nationale ou la tradition r&#233;volutionnaire. Pire, comme cela s'est produit au lendemain des massacres de Tiananmen, des tribunaux politiques ont &#233;t&#233; cr&#233;&#233;s pour faire &#171; la v&#233;rit&#233; &#187; sur des crimes dits contre-r&#233;volutionnaires. Ces &#233;v&#233;nements, longtemps occult&#233;s par les autorit&#233;s, ont fait l'objet d'une r&#233;vision politique &#224; l'issue de changements de r&#233;gimes qui, &#224; Taiwan comme en Cor&#233;e du Sud, ont marqu&#233; une avanc&#233;e d&#233;mocratique. Entre 1993 et 1997, en Cor&#233;e du Sud, deux anciens pr&#233;sidents responsables du massacre de Gwangju ont fait l'objet d'enqu&#234;te, de mise en examen, de condamnation puis d'amnistie. Le 18 mai fut d&#233;cr&#233;t&#233; jour de comm&#233;moration. A Taiwan, en 1995, le Pr&#233;sident Lee a prononc&#233; des excuses officielles pour les victimes du 28 f&#233;vrier. L'ann&#233;e suivante, cette date &#233;tait d&#233;clar&#233;e jour de comm&#233;morations nationales avec ouverture d'un m&#233;morial. La r&#233;vision historique de ces &#233;v&#233;nements a marqu&#233; une nouvelle orientation dans l'historiographie et l'industrie de la m&#233;moire. Les partis comme les politiciens, pour qui les calculs &#233;lectoraux de leurs campagnes priment plus de tout, exploitent, manipulent et simplifient les ressentiments des victimes en haines raciales dont ils peuvent tirer profit. Ceci explique les relents naus&#233;abonds et obsc&#232;nes qui pr&#233;valent dans bon nombre de r&#233;cits. A Taiwan, o&#249; l'on encourage les t&#233;moignages oraux, on assiste &#224; un floril&#232;ge de r&#233;cits diff&#233;rents qui refl&#232;tent bien la complexit&#233; des &#233;v&#233;nements pass&#233;s. Toutefois, dans le cadre id&#233;ologique de leur publication, ces t&#233;moignages, le plus souvent r&#233;duits &#224; de r&#233;p&#233;titives accusations de complots, sont r&#233;cup&#233;r&#233;s par des partis et des politiciens plus que douteux. En Chine, le massacre de Tiananmen n'a toujours pas fait l'objet de la r&#233;vision requise. La m&#233;moire et l'histoire de l'&#233;v&#233;nement restent tabou ou soumis &#224; une stricte censure. Il est vrai que les &#233;v&#233;nements du 4 juin sont loin d'&#234;tre le seul &#233;pisode de l'histoire banni de la m&#233;moire par le r&#233;gime de Beijing. La p&#233;riode noire de la r&#233;volution culturelle de 1965-1976, bien qu'elle ait donn&#233; lieu au proc&#232;s de la bande des quatre, dans les ann&#233;es 1980, a seulement conduit &#224; l'inculpation d'un petit groupe de responsables, sans r&#233;v&#233;ler l'ampleur des actes de barbarie et des crimes contre l'humanit&#233;. Une enqu&#234;te sur cette sombre p&#233;riode, correctement men&#233;e, ne manquerait pas de mettre en cause le leadership du Parti. De part et d'autre du d&#233;troit de Taiwan, la guerre civile entre les communistes et le Guomintang chinois a scind&#233; la m&#233;moire collective en deux camps. Les deux r&#233;gimes se sont appuy&#233;s sur leur propre version de l'histoire de la Chine qui, depuis la scission de 1927, a conduit &#224; des d&#233;nis historiques mutuels qui, sous la forme d'une guerre civile inachev&#233;e, pourrait caract&#233;riser une forme particuli&#232;re de r&#233;visionnisme. La guerre civile et la r&#233;volution chinoise des trois premiers quarts du 20e si&#232;cle permettent tr&#232;s difficilement de penser en termes de pardon et de justice. Pourtant, des meurtres organis&#233;s de grande envergure ont constitu&#233; des r&#233;volutions &#171; l&#233;gitimes &#187;, voire des &#171; lib&#233;rations &#187;. Dans ce cas, nous c&#233;l&#233;brons et comm&#233;morons les &#233;v&#233;nements sans exprimer de remords pour les exc&#232;s de violence. Derrida a sugg&#233;r&#233; que nous sommes tous les h&#233;ritiers d'&#233;v&#233;nements qui portent la marque ind&#233;l&#233;bile de crimes contre l'humanit&#233;. Il a bien entendu &#224; l'esprit la r&#233;volution fran&#231;aise, et il ajoute qu'elle permit &#171; l'&#233;mergence de concepts tels que les droits de l'homme ou de crimes contre l'humanit&#233; &#187;. Personnellement, je songe au trois ann&#233;es qui se sont &#233;coul&#233;es apr&#232;s la lib&#233;ration de 1949, p&#233;riode durant laquelle des millions de personnes ont &#233;t&#233; tu&#233;es lors de conflits li&#233;s aux &#171; r&#233;formes agraires &#187;, aux campagnes anti-r&#233;volutionnaires et aux purges. Pour ces victimes, peu de traces &#233;crites subsistent. La violence &#233;tait consid&#233;r&#233;e comme constitutive d'une soci&#233;t&#233; qui s'autoproclamait &#171; nouvelle &#187;. Les intellectuels n'ont pas &#233;crit pour les victimes des atrocit&#233;s commises par l'&#233;tat. Les &#233;crivains n'ont pas &#233;crit l'histoire de ceux &#224; qui personne n'a demand&#233; pardon. Ils n'apparaissent m&#234;me pas dans les discours r&#233;visionnistes. Nous devrions admettre l'argument r&#233;visionniste selon lequel les proc&#232;s pour crimes de guerre n'avaient pas les qualit&#233;s requises pour aller suffisamment loin dans leurs accusations. Ces tribunaux ont ignor&#233; les crimes commis par les vainqueurs, de m&#234;me ceux perp&#233;tu&#233;s pour des raisons politiques. En raison de ces manquements, on pourrait envisager un syst&#232;me international qui poursuivrait pour crimes de guerre aussi bien les vaincus que les vainqueurs, ceci selon des standards &#233;quivalents. Actuellement, on s'achemine vers une globalisation de l'histoire, de la m&#233;moire des crimes de guerre et des crimes d'&#233;tat. Ce mouvement, qui s'accompagne d'une dramatisation de la sc&#232;ne du repentir et du pardon, de proc&#232;s contre des crimes de guerre, n'est pas l'antith&#232;se de mouvements r&#233;visionnistes. Tous deux ont contribu&#233; &#224; ces deux th&#233;&#226;tres &#224; travers le monde. L'antith&#232;se se trouve peut-&#234;tre dans ce que Camus, dans Le T&#233;moin de la libert&#233;, en 1948, a caract&#233;ris&#233; comme &#171; l'image trompeuse de l'histoire comme abstraction &#187;, &#224; savoir une repr&#233;sentation id&#233;ologique, statistique et administrative, dans laquelle la mort devient invisible, &#171; une civilisation o&#249; le meurtre et la violence sont d&#233;j&#224; des doctrines en voie de devenir des institutions &#187; dans lesquelles &#171; les ex&#233;cutants ont obtenu le droit de devenir des administrateurs &#187;. De nos jours, de telles abstractions portent le nom de &#171; guerre propre &#187;, de &#171; guerre de lib&#233;ration &#187; (destituer un despote), de guerre &#171; pour la d&#233;mocratie &#187;, de &#171; l'humanit&#233; unie contre le terrorisme &#187; et les pouvoirs souverains s'arrogent le droit de r&#233;primer leur peuple au nom de la &#171; r&#233;volution &#187; ou de la &#171; lib&#233;ration &#187;. Une multitude de souffrances et de morts subsistent derri&#232;re les tribunaux pour crimes de guerre, la sc&#232;ne dramatis&#233;e du repentir et de pardon, de m&#234;me derri&#232;re les querelles r&#233;visionnistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Yuan-horngj CHU, Universit&#233; Chiao-tung, Taiwan&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Premi&#232;re publication : 2 d&#233;cembre 2007)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Actualit&#233; de l'&#233;volutionnisme anarchiste de Kropotkine</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=173</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=173</guid>
		<dc:date>2017-08-25T11:24:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Yusuke KATAKURA</dc:creator>


		<dc:subject>anarchisme</dc:subject>
		<dc:subject>colonialisme</dc:subject>
		<dc:subject>mondialisation</dc:subject>
		<dc:subject>darwinisme social</dc:subject>
		<dc:subject>vivant</dc:subject>
		<dc:subject>coop&#233;ration</dc:subject>
		<dc:subject>lutte</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Introduction : mondialisation et anarchisme entre 1880 et 1914 &lt;br class='autobr' /&gt;
A partir des ann&#233;es 1880 et jusqu'&#224; la Premi&#232;re Guerre Mondiale surgit un ensemble de groupements politiques revendiquant le nom d'&#171; anarchisme &#187;. Plusieurs des mouvements anti-autoritaires qui avaient pr&#233;exist&#233;s dans la Premi&#232;re Internationale s'y trouvent englob&#233;s : ainsi du &#171; mutualisme &#187;, sous l'influence de Proudhon, ou du &#171; collectivisme &#187; bakouninien. Cette &#233;poque est un moment d&#233;cisif, non seulement pour la propagation (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=25" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; &#224; Porto fin aout 2011&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=49" rel="tag"&gt;anarchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=74" rel="tag"&gt;colonialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=77" rel="tag"&gt;mondialisation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=78" rel="tag"&gt;darwinisme social&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=79" rel="tag"&gt;vivant&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=80" rel="tag"&gt;coop&#233;ration&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=81" rel="tag"&gt;lutte&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Introduction : mondialisation et anarchisme entre 1880 et 1914&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;A partir des ann&#233;es 1880 et jusqu'&#224; la Premi&#232;re Guerre Mondiale surgit un ensemble de groupements politiques revendiquant le nom d'&#171; anarchisme &#187;. Plusieurs des mouvements anti-autoritaires qui avaient pr&#233;exist&#233;s dans la Premi&#232;re Internationale s'y trouvent englob&#233;s : ainsi du &#171; mutualisme &#187;, sous l'influence de Proudhon, ou du &#171; collectivisme &#187; bakouninien. Cette &#233;poque est un moment d&#233;cisif, non seulement pour la propagation la plus large du mouvement anarchiste, mais aussi pour l'&#233;laboration de la notion g&#233;n&#233;rale d'&#171; anarchie &#187; en tant que grille de d&#233;chiffrement permettant de reconna&#238;tre, en dehors de l'&#233;poque et des lieux o&#249; naquit cette notion, des pr&#233;curseurs qui n'auraient pas pens&#233; &#224; s'en revendiquer . &lt;br class='autobr' /&gt;
On a donc voulu d&#233;couvrir de l' &#171; anarchisme &#187; dans des syst&#232;mes de pens&#233;e ant&#233;rieurs aux temps modernes, voire ext&#233;rieurs &#224; l'espace europ&#233;en : par exemple dans les r&#233;voltes populaires, le bouddhisme primitif, le christianisme ancien, chez Lao-Tseu ... La notion d'anarchie est ainsi devenue un concept politique global, non seulement applicable &#224; l'Europe, mais au monde entier. &lt;br class='autobr' /&gt;
De cette formation de l' &#171; anarchisme &#187; &#224; partir des ann&#233;es 1880, Benedict Anderson a r&#233;cemment pr&#233;sent&#233; un compte-rendu historique lucide, d&#233;crivant les rapports entre l'expansion du colonialisme dans le dernier quart du XIX si&#232;cle et les r&#233;seaux mondiaux de l'anarchisme. L'extension des r&#233;seaux anarchistes internationaux a connu son apog&#233;e avant le commencement de la Premi&#232;re Guerre Mondiale, d&#233;passant celle du marxisme et traversant toutes les fronti&#232;res europ&#233;ennes et jusqu'&#224; des pays tels que l'Egypte, Cuba, le Br&#233;sil, la Cor&#233;e, la Chine ou le Japon. &lt;br class='autobr' /&gt;
Anderson a appel&#233; &#171; Early globalization (premi&#232;re mondialisation) &#187; le complexe d&#233;veloppement de cette comp&#233;tition mondiale et des r&#233;seaux cr&#233;&#233;s par celle-ci . L'expansion mondiale du colonialisme s'est accompagn&#233;e de diverses innovations technologiques cr&#233;ant des migrations massives et des r&#233;seaux traversant les fronti&#232;res dans le monde entier : invention du t&#233;l&#233;graphe et ses nombreux perfectionnements, installation de c&#226;bles sous les oc&#233;ans, d&#233;veloppement de lignes r&#233;guli&#232;res de paquebots internationaux, inauguration de l'Union postale universelle&#8230; Anderson a replac&#233; l'anarchisme dans le cadre de ces r&#233;seaux mondiaux, en tant que r&#234;ve et pratique du d&#233;passement des fronti&#232;res, afin de nier non seulement l'Etat, mais l'ensemble des Etats qui dominent le monde sous la forme du colonialisme.&lt;br class='autobr' /&gt;
Selon cette analyse, la formation de l'anarchisme se d&#233;gage d'un arri&#232;re-plan historique qui inclut celui-ci. Toutefois la m&#233;thodologie d'Anderson, qualifi&#233;e de &#171; Political Astronomy &#187;, se limite &#224; &#233;tablir une cartographie objective de l'anarchisme au sein des r&#233;seaux et des conflits du monde. Mon but est au contraire de tenter une interpr&#233;tation int&#233;rieure de la pens&#233;e anarchiste, en tant que th&#233;orie disposant d'une probl&#233;matique alternative aux pens&#233;es dominantes du colonialisme. &lt;br class='autobr' /&gt; Philosophe repr&#233;sentatif qui proc&#233;da &#224; la syst&#233;matisation de la philosophie anarchiste, Pierre Kropotkine pr&#233;sente en 1885 son diagnostic pour l'&#233;poque contemporaine : &#171; Si la r&#233;volution s'impose dans le domaine &#233;conomique, si elle devient une imp&#233;rieuse n&#233;cessit&#233; dans le domaine politique, elle s'impose bien plus encore dans le domaine moral. (...) Les relations de plus en plus fr&#233;quentes qui s'&#233;tablissent aujourd'hui entre les individus, les groupes, les nations, les continents, viennent imposer &#224; l'humanit&#233; de nouvelles obligations morales &#187;. Il me semble que, pour l'auteur, la possibilit&#233; de r&#233;alisation des id&#233;es anarchistes tient justement &#224; ces relations de plus en plus fr&#233;quentes &#224; travers les fronti&#232;res . Pourtant, qu'est-ce qui est li&#233; par de telles relations ? Qui supporte ces nouvelles obligations ? La r&#233;ponse, me semble-t-il, se trouve dans l'&#233;volutionnisme, que Kropotkine pr&#233;sente en sujet r&#233;volutionnaire contre le colonialisme. L'&#233;volutionnisme a &#233;t&#233; une des th&#233;ories principales parmi les anarchistes de cette &#233;poque.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mon projet est donc de mettre au clair un &#233;l&#233;ment central de la philosophie libertaire des ann&#233;es 1880-1914, l'&#233;volutionnisme, imagin&#233; par Pierre Kropotkine, dont les &#339;uvres ont eu la plus large influence sur le monde anarchiste de l'&#233;poque . Alors qu'avant cette p&#233;riode la philosophie anarchiste s'articule sur la th&#233;orie dialectique pour saisir le devenir du monde, Kropotkine et les autres anarchistes la remplacent par l'&#233;volutionnisme. La transformation qu'op&#232;re Kropotkine du principal facteur philosophique de l'anarchisme aboutit &#224; la d&#233;couverte de la notion de &#171; vie &#187; en tant que principe du devenir toujours d&#233;j&#224; existant dans la multiplicit&#233;, non seulement en Europe, mais dans toutes les r&#233;gions du monde. &lt;br class='autobr' /&gt; *&lt;br class='autobr' /&gt;
Je voudrais d'abord comparer &lt;i&gt;On the origin of species&lt;/i&gt; de Darwin avec l'&#339;uvre principale de Kropotkine, dans laquelle ce dernier syst&#233;matise sa conception de l'&#233;volutionnisme : &lt;i&gt;Entr'aide : un facteur de l'&#233;volution&lt;/i&gt;, ouvrage qui constitue une lecture fid&#232;le du pr&#233;c&#233;dent. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;On the origin of species&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Entr'aide&lt;/i&gt; d&#233;butent tous deux par une description de voyage hors de l'Europe. D'une part, l'exp&#233;rience et les observations poursuivies &#224; bord du navire &#171; Beagle &#187; ont permis &#224; Darwin de remettre en question le syst&#232;me de taxonomie en vigueur dans une Europe o&#249; r&#233;gnait encore le cr&#233;ationnisme, autrement dit la croyance dans l'invariabilit&#233; de chaque esp&#232;ce, excluant du champ du savoir biologique l'&#233;l&#233;ment temporel et la possibilit&#233; des divergences. La diversit&#233; du vivant dans sa distribution g&#233;ographique ne pouvant &#234;tre comprise par la taxonomie classique, Darwin formula sa propre th&#233;orie de l'&#233;volution dans &lt;i&gt;On the origin of species&lt;/i&gt; : une connaissance g&#233;n&#233;alogique de la vie, introduisant dans la connaissance du vivant la divergence &#224; travers le temps. Pour sa part, Kropotkine appuya sa th&#233;orie sur des observations pratiqu&#233;es en Sib&#233;rie et en Mandchourie, o&#249; il d&#233;couvrit la diversit&#233; des animaux qui parviennent &#224; subsister au sein d'une nature extr&#234;mement s&#233;v&#232;re. De la conservation de cette diversit&#233; sous de telles conditions, deux causes sont donn&#233;es : les migrations, d'une part, op&#233;r&#233;es par les animaux pour &#233;viter le manque de nourriture et chercher un milieu plus favorable, &#224; travers un territoire extr&#234;mement vaste sans fronti&#232;re artificielle ; d'autre part la coop&#233;ration ou la sociabilit&#233; permettant aux vivants de survivre et de se diversifier malgr&#233; la duret&#233; des conditions naturelles : selon les termes de Kropotkine, l'Entr'aide.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour le dire autrement, Darwin et Kropotkine rencontrent tous deux la diversit&#233; du monde hors d'Europe et proposent une th&#233;orie de la connaissance permettant de saisir le devenir de la multiplicit&#233; au sein du vivant, qui ne saurait &#234;tre r&#233;duit aux classifications de la taxonomie classique propre &#224; l'Europe. Par ailleurs, l'un et l'autre interdisent toute hi&#233;rarchisation du vivant en comprenant l'&#233;volution comme un processus contingent et sans fin. Je voudrais indiquer certains points communs &#224; Darwin et &#224; Kropotkine concernant l'explication des transformations du vivant.&lt;br class='autobr' /&gt; Pour Darwin, la transformation du vivant (ou &#233;volution, mais il n'utilise pas ce mot) est provoqu&#233;e par accumulation de variations l&#233;g&#232;res op&#233;rant sur les caract&#232;res individuels &#224; travers une temporalit&#233; immense. Ce processus de variation individuelle entra&#238;ne graduellement une divergence de vari&#233;t&#233;, puis d'esp&#232;ce. La s&#233;lection naturelle, concept original form&#233; par Darwin contre la taxonomie classique fond&#233;e sur le cr&#233;ationnisme, d&#233;signe une action op&#233;rant au sein de cette divergence sans recours &#224; l'intervention d'un &#234;tre transcendant. Son dynamisme est produit par l'ensemble des relations mutuelles entre les vivants. Autrement dit, certains individus sont s&#233;lectionn&#233;s du fait des variations qu'ils pr&#233;sentent, qui leur permettent de survivre par rapport &#224; d'autres individus. Au cours de la s&#233;lection, les variations divergent pour engendrer de nouvelles esp&#232;ces. Darwin appelle &#171; lutte pour l'existence &#187; l'action s&#233;lective provoqu&#233;e par l'insuffisance des ressources alimentaires dans les relations mutuelles au sein du vivant . La s&#233;lection naturelle est donc un proc&#232;s contingent sans fondement transcendant ni t&#233;l&#233;ologie. En effet, la variation est contingente et le survivant de la &#171; lutte pour l'existence &#187; n'est d&#233;termin&#233; que par la dynamique des relations accidentelles entre ceux qui vivent dans certaines conditions naturelles. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans l'argumentation de Darwin, Kropotkine s'attache &#224; l'enjeu impliqu&#233; par la &#171; lutte pour l'existence &#187; en tant que relation entre les vivants, s&#233;lectionnant ceux d'entre eux qui sont destin&#233;s &#224; survivre. Kropotkine, comme on le sait, affirme en effet que l'entr'aide est un facteur d'&#233;volution sup&#233;rieur &#224; la lutte pour l'existence. Cette th&#233;orie est toutefois une forme &#233;largie de celle de Darwin. Kropotkine le sugg&#232;re lui-m&#234;me, dans le premier Chapitre de L'Entr'aide, en distinguant l'&#233;volutionnisme darwinien du darwinisme social. Il r&#233;fute le darwinisme social, pour la raison qu'il applique &#224; la comp&#233;tition &#233;conomique l'expression de &#171; lutte pour l'existence &#187; en prenant le terme de &#171; lutte &#187; litt&#233;ralement, dans son sens le plus &#233;troit. En fait, Darwin explique lui-m&#234;me qu'il emploie, par commodit&#233;, le terme de &#171; lutte pour l'existence &#187; au sens m&#233;taphorique afin d'exprimer l'ensemble des &#171; relations mutuelles de d&#233;pendance des &#234;tres organis&#233;s &#187;. L'expression de &#171; lutte pour l'existence &#187; repr&#233;sente aussi bien la relation de d&#233;pendance entre le gui et le pommier que la &#171; lutte &#187; entre un parasite et son h&#244;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Afin d'&#233;largir la port&#233;e du concept de &#171; lutte pour l'existence &#187; , comprise comme l'action des relations mutuelles des vivants, Kropotkine introduit le concept d'&#171; entr'aide &#187;, c&#8216;est-a-dire, la coop&#233;ration ou la sociabilit&#233; du vivant, autour de ces &#171; relations mutuelles de d&#233;pendance des &#234;tres organis&#233;s &#187;. Ce que Kropotkine nomme &#171; entr'aide &#187; est donc une relation mutuelle qui rend possible de survivre et de maintenir l'accumulation des variations l&#233;g&#232;res en chaque individu . Selon lui, la vie en soci&#233;t&#233;, coop&#233;ration ou sociabilit&#233;, est l'arme la plus puissante dans la lutte pour la vie au sens le plus large. L'action de l'entr'aide, ajoute-t-il, peut &#234;tre per&#231;ue &#224; tous les niveaux de la vie, du microbe jusqu'&#224; l'organisme le plus complexe. Le principe d'entr'aide explique la diversit&#233; du vivant &#224; travers le monde entier : les vivants dans la vie sociale peuvent se garder contre la duret&#233; des conditions naturelles, se diversifier en conservant leurs variations individuelles et s'adapter au nouveau milieu. &lt;br class='autobr' /&gt;
En outre, cette diversit&#233; n'&#233;tablit pas une hi&#233;rarchie, parce que l'action des relations mutuelles et des variations, de m&#234;me que dans la th&#233;orie de Darwin, op&#232;re de mani&#232;re contingente sans &#234;tre pr&#233;d&#233;termin&#233;e dans une certaine direction. Ainsi chaque esp&#232;ce, &#224; n'importe quel niveau de complexit&#233; organique, peut-elle obtenir, de mani&#232;re vari&#233;e, un caract&#232;re qui la rend propre aux conditions o&#249; elle vit. M&#234;me un organisme simple peut se diversifier et s'adapter sous l'effet de l'entr'aide. L'apparente complexit&#233; de la structure organique ne permet donc pas de juger le degr&#233; de la sup&#233;riorit&#233; du vivant. L'humain ne se situe pas n&#233;cessairement au sommet hi&#233;rarchique de l'&#233;volution. Kropotkine d&#233;centralise, pour ainsi dire, la hi&#233;rarchie de la diversit&#233; au sein du vivant, dont il affirme la multiplicit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Par ailleurs, contrairement &#224; l'opinion commune qui veut que l'anarchisme croit au caract&#232;re fondamental du Bien, &#224; l'Etre ou &#224; l'Individu, l'entr'aide ne constitue pas la substance de la vie, mais seulement une relation dynamique et contingente entre les vivants, toujours ant&#233;rieure &#224; l'individualit&#233;, qui forme l'individu et en conserve la variation. On pourrait voir ici une conscience du temps propre &#224; Kropotkine, un conservatisme refusant l'essentialisme. L'organisme capable de cr&#233;er un nouveau caract&#232;re et de se diversifier est celui qui parvient &#224; conserver cette relation mutuelle, telle que l'entr'aide, qui existe depuis la vie la plus primitive. M&#234;me l'organisme en son apparence ancienne et simple peut s'adapter et prosp&#233;rer gr&#226;ce au principe de l'Entr'aide. En bref, la conservation de l'ant&#233;riorit&#233; aboutit &#224; la cr&#233;ation d'un ensemble nouveau d'&#233;tats post&#233;rieurs et &#224; une diversit&#233; accrue. Dans la th&#233;orie de Kropotkine, la multiplicit&#233; est toujours rendue possible par le retour de l'ant&#233;riorit&#233;. L'importance de l'ant&#233;riorit&#233; dans l'&#233;volution appara&#238;t de mani&#232;re encore plus significative dans la deuxi&#232;me moiti&#233; d'Entr'aide, o&#249; Kropotkine traite du monde humain. La formule est fameuse : &#171; L'homme n'a pas cr&#233;&#233; la soci&#233;t&#233; : la soci&#233;t&#233; est ant&#233;rieure &#224; l'homme &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
La deuxi&#232;me moiti&#233; d'Entr'aide d&#233;crit la multiplicit&#233; de la forme sociale &#233;galitaire dans l'ensemble du monde contemporain. Celle-ci se r&#233;alise en conservant et en d&#233;veloppant le principe d'entr'aide comme ant&#233;riorit&#233;. L'expression &#171; survivre encore &#187; est plusieurs fois r&#233;p&#233;t&#233;e. Il s'agit l&#224; des soci&#233;t&#233;s &#233;galitaires qui pr&#233;c&#232;dent l'Etat et survivent encore jusqu'&#224; nos jours. Le mot d'Etat, pour Kropotkine, d&#233;signe plut&#244;t l'Etat moderne, dispositif qui commence &#224; se construire au XVIe si&#232;cle pour r&#233;gler le capitalisme en garantissant le droit de propri&#233;t&#233;. Il est donc un produit r&#233;cent dans l'histoire et propre &#224; l'Europe. La question est de savoir ce qui l'a pr&#233;c&#233;d&#233; et existe encore, r&#233;ellement et diversement, dans le monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ainsi, se fondant sur des travaux pionniers de l'anthropologie tels que les &#339;uvres de Lewis Henry Morgan, Edward Taylor, Bachofen&#8230;, Kropotkine d&#233;crit la soci&#233;t&#233; primitive telle qu'elle survit en dehors de l'Europe. Diverses formes &#233;galitaires y sont reconnues : le syst&#232;me de partage &#233;quitable des richesses, le clan soutenu par des syst&#232;mes de parent&#233; complexes, des formes de redistribution telle que potlatch, etc. La notion d'entr'aide permet de synth&#233;tiser toutes les structures de la soci&#233;t&#233; primitive qui excluent l'in&#233;galit&#233; politique et &#233;conomique. Kropotkine d&#233;crit &#233;galement les diverses formes d'entr'aide qui, &#224; l'int&#233;rieur des Etats modernes autoritaires de l'Europe contemporaine, aujourd'hui, continuent &#224; survivre et &#224; rena&#238;tre en opposition au capitalisme, &#224; travers diverses formes : communaut&#233;s de village, coop&#233;ration agricole dans sa forme moderne, associations diverses, syndicalisme, clubs de labeur, associations de soutien mutuel, etc. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ces formes sociales diverses se conservent ou renaissent contre l'unit&#233; du capitalisme et de l'Etat, telle qu'elle se d&#233;ploie non seulement en Europe mais aussi &#224; l'ext&#233;rieur de l'Europe, ajoute Kropotkine. La sc&#232;ne d&#233;crit en somme une nature et des soci&#233;t&#233;s que l'on rencontre seulement sous le colonialisme, entendu comme gouvernementalit&#233; exc&#233;dant l'Europe &#8213; l'enqu&#234;te m&#234;me de Kropotkine en Sib&#233;rie et en Mandchourie n'a &#233;t&#233; rendue possible que par l'expansion territoriale de la Russie. Ces soci&#233;t&#233;s pr&#233;senteraient une ant&#233;riorit&#233; que le colonialisme oppresse, mais susceptible de conservation et de r&#233;sistance. On peut dire que Kropotkine prend pour enjeu la coexistence de la multiplicit&#233; des formes sociales &#233;galitaires dans l'ant&#233;riorit&#233; du colonialisme. &lt;br class='autobr' /&gt;
*&lt;br class='autobr' /&gt;
Au bout du compte, je voudrais situer la th&#233;orie de Kropotkine dans l'histoire des id&#233;es, afin d'en &#233;prouver la valeur en tant que probl&#233;matique alternative au colonialisme. Une comparaison s'impose avec l'histoire du darwinisme social. L'un et l'autre, en effet, me semblent ressortir du bouleversement &#233;pist&#233;mologique d&#233;crit par Michel Foucault dans &lt;i&gt;Les Mots et les Choses&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
En introduisant le facteur du temps dans la connaissance de la vie, contre la taxonomie et le cr&#233;ationnisme, Darwin brisa le cadre ferm&#233; et statique des classifications &#233;tablies sur le principe de l'invariabilit&#233; des esp&#232;ces. Foucault a montr&#233; que l'origine de cette transformation &#233;pist&#233;mologique autour de la vie trouve son origine dans l'anatomie compar&#233;e de Cuvier au d&#233;but du19e si&#232;cle. C'est alors, dit-il, qu'une &#171; histoire &#187; de la nature s'est substitu&#233;e &#224; l'histoire naturelle comme taxonomie. La rupture de ce cadre a permis la d&#233;couverte d'une historicit&#233; propre &#224; la vie, en m&#234;me temps qu'elle faisait appara&#238;tre la finitude de l'homme, &#234;tre domin&#233; par le travail, la vie et le langage. Je me limiterai ici au probl&#232;me du savoir biologique. Dans cette &#171; histoire &#187; de la vie que d&#233;crit l'&#233;volution, l'homme r&#233;side parmi les animaux &#224; la fois comme esp&#232;ce privil&#233;gi&#233;e, ordonnatrice, situ&#233;e &#224; l'ultime extr&#233;mit&#233; d'une longue s&#233;rie &#233;volutive, et comme une esp&#232;ce semblable &#224; toutes les autres qui doit s'achever ind&#233;finiment sur la voie de l'&#233;volution. L'homme appara&#238;t comme un &#234;tre instable et inqui&#233;tant qui, dans l'histoire de la vie, se trouve en recul par rapport &#224; son origine animale en m&#234;me temps qu'il ne peut arriver &#224; sa fin. &lt;br class='autobr' /&gt;
Peut-on dire que la controverse religieuse et morale soulev&#233;e autour du darwinisme dans la deuxi&#232;me moitie du XIX&#232;me si&#232;cle est un sympt&#244;me de cette inqui&#233;tude vis-&#224;-vis de l'homme ? C'est en effet la position de l'humain qui constituait l'enjeu, dans la mesure o&#249; la th&#233;orie de Darwin niait le privil&#232;ge accord&#233; &#224; l'Homme par le cr&#233;ationnisme chr&#233;tien. Dans cette controverse, la plupart des darwinistes sociaux, comme Herbert Spencer, ont affirm&#233; le caract&#232;re t&#233;l&#233;ologique de l'&#233;volution, tendue vers l'humain et, dans le monde humain, vers la supr&#233;matie de la race europ&#233;enne ou de l'homme europ&#233;en. Une telle hi&#233;rarchisation du proc&#232;s d'&#233;volution s'oppose en fait &#224; la th&#233;orie de Darwin qui n'assigne aucun but aux divergences biologiques et ne laisse &#224; l'homme qu'un statut relatif parmi les autres esp&#232;ces. En orientant le cours du temps en direction de la fin de l'homme, me semble-t-il, le darwinisme social a pour r&#244;le de voiler l'inqui&#233;tude dont la position de l'homme fait l'objet. &lt;br class='autobr' /&gt;
Contre une telle conscience du temps arc-bout&#233;e sur l'Europe, Kropotkine insiste pour d&#233;crire la multiplicit&#233; du vivant humain qui coexiste et se diversifie, non pas au sein de la temporalit&#233; europ&#233;enne, mais dans le monde entier, Europe comprise.&lt;br class='autobr' /&gt;
Prenons un autre exemple de darwiniste social : Gustave Le Bon a lui aussi voyag&#233; en Asie, en Afrique du Nord et laiss&#233; des &#233;tudes anthropologiques. Dans&#12288;&lt;i&gt;Psychologie des foules&lt;/i&gt;, la barbarie, la folie, le crime, la foule, et l'anarchie sont rang&#233;es dans la m&#234;me s&#233;rie n&#233;gative des sympt&#244;mes de la soci&#233;t&#233;. Pour Le Bon, ces situations doivent &#234;tre surmont&#233;es par la civilisation europ&#233;enne. La th&#233;orie kropotkinienne de l'&#233;volution inverse compl&#232;tement l'argument par lequel Le Bon pr&#244;ne une sorte de colonialisme civilisateur. Dans &lt;i&gt;La Science moderne et l'anarchie&lt;/i&gt;, ouvrage qui offre une synth&#232;se de sa philosophie des sciences, Kropotkine reformule la th&#232;se de l'entr'aide, dont il montre que le sujet est la &#171; foule &#187; sans nom :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; ...les usages et les coutumes que l'humanit&#233; cr&#233;ait dans l'int&#233;r&#234;t de l'entr'aide, de la d&#233;fense mutuelle et de la paix en g&#233;n&#233;ral furent &#233;labor&#233;s pr&#233;cis&#233;ment par la &#171; foule &#187; sans nom &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; ...tout le long de l'&#233;volution humaine, cette m&#234;me force cr&#233;atrice de la foule anonyme a toujours &#233;labor&#233; de nouvelles formes de la vie soci&#233;taire, d'entr'aide, de garanties de la paix &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
D'ailleurs, pour Kropotkine, cette foule est le sujet r&#233;volutionnaire permanent et cr&#233;e, d'une mani&#232;re ind&#233;finiment vari&#233;e, de nouvelles formes &#233;galitaires contre l'Etat. Au commencement de cette intervention, j'ai pos&#233; certaines questions quant au diagnostic que Kropotkine portait sur les relations mondiales en train de se d&#233;velopper : qu'est-ce qui est li&#233; par ces relations ? Qui est-ce qui supporte ces nouvelles obligations ? Il me serait maintenant possible d'y r&#233;pondre : c'est la foule en tant qu'instance d'entr'aide, que le savoir colonialiste renvoie &#224; la n&#233;gativit&#233; afin de mieux l'oppresser.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;l&#233;ments que j'ai extraits de la th&#233;orie de Kropotkine, c'est-&#224;-dire, l'entr'aide comme ensemble des relations mutuelles de contingence ou la conscience du retour de l'ant&#233;riorit&#233;, s'opposent profond&#233;ment &#224; la conception que les darwinistes sociaux se sont form&#233;e du temps, laquelle s'articule sur l'Europe. La &#171; foule &#187;, d&#233;j&#224; toujours existante, ne cesse de diverger et sa diversit&#233; m&#234;me cr&#233;e une soci&#233;t&#233; &#233;galitaire multiple : mouvement que le progressisme colonialiste s'efforce de r&#233;primer, du fait qu'il ne peut concevoir l'&#233;volution autrement qu'en tant que hi&#233;rarchie, ramenant &#224; la seule dimension de l'Europe les multiples tendances des soci&#233;t&#233;s du monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
Contre ce cadre &#233;pist&#233;mologique qui place &#171; l'Homme &#187; au sommet de la hi&#233;rarchie de l'&#233;volution, la th&#233;orie de Kropotkine pr&#233;tend saisir la coexistence des diff&#233;rents moments dans l'ensemble du monde. A ce titre, elle veut relier entre elles, par des formes de r&#233;sistance alternative, les soci&#233;t&#233;s opprim&#233;es et r&#233;gies par le colonialisme.&lt;br class='autobr' /&gt;
On pourrait dire que la th&#233;orie de Kropotkine fournit une probl&#233;matique alternative &#224; la premi&#232;re mondialisation : elle est une autre mani&#232;re de concevoir la multiplicit&#233; dans le monde. Cette th&#233;orie peut en effet sembler fruste, par comparaison avec la rigueur du marxisme, autre th&#233;orie de r&#233;sistance &#224; la m&#234;me &#233;poque. Pourtant elle s'inscrit dans une conception multilin&#233;aire de l'histoire pour pr&#233;server la multiplicit&#233; qui survit dans le monde : ce qu'exclut le marxisme, fond&#233; sur une histoire lin&#233;aire tendue vers la soci&#233;t&#233; communiste. La probl&#233;matique de la th&#233;orie de Kropotkine ne prend-elle pas une actualit&#233; nouvelle, de nos jours o&#249; la violence de la mondialisation est partout de plus en plus sensible ?&lt;br class='autobr' /&gt;
(Premi&#232;re publication : 16 octobre 2011)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



</channel>

</rss>
