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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Actualit&#233; de l'&#233;volutionnisme anarchiste de Kropotkine</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Yusuke KATAKURA</dc:creator>


		<dc:subject>anarchisme</dc:subject>
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		<description>
&lt;p&gt;Introduction : mondialisation et anarchisme entre 1880 et 1914 &lt;br class='autobr' /&gt;
A partir des ann&#233;es 1880 et jusqu'&#224; la Premi&#232;re Guerre Mondiale surgit un ensemble de groupements politiques revendiquant le nom d'&#171; anarchisme &#187;. Plusieurs des mouvements anti-autoritaires qui avaient pr&#233;exist&#233;s dans la Premi&#232;re Internationale s'y trouvent englob&#233;s : ainsi du &#171; mutualisme &#187;, sous l'influence de Proudhon, ou du &#171; collectivisme &#187; bakouninien. Cette &#233;poque est un moment d&#233;cisif, non seulement pour la propagation (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=74" rel="tag"&gt;colonialisme&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=78" rel="tag"&gt;darwinisme social&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=79" rel="tag"&gt;vivant&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=80" rel="tag"&gt;coop&#233;ration&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=81" rel="tag"&gt;lutte&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Introduction : mondialisation et anarchisme entre 1880 et 1914&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;A partir des ann&#233;es 1880 et jusqu'&#224; la Premi&#232;re Guerre Mondiale surgit un ensemble de groupements politiques revendiquant le nom d'&#171; anarchisme &#187;. Plusieurs des mouvements anti-autoritaires qui avaient pr&#233;exist&#233;s dans la Premi&#232;re Internationale s'y trouvent englob&#233;s : ainsi du &#171; mutualisme &#187;, sous l'influence de Proudhon, ou du &#171; collectivisme &#187; bakouninien. Cette &#233;poque est un moment d&#233;cisif, non seulement pour la propagation la plus large du mouvement anarchiste, mais aussi pour l'&#233;laboration de la notion g&#233;n&#233;rale d'&#171; anarchie &#187; en tant que grille de d&#233;chiffrement permettant de reconna&#238;tre, en dehors de l'&#233;poque et des lieux o&#249; naquit cette notion, des pr&#233;curseurs qui n'auraient pas pens&#233; &#224; s'en revendiquer . &lt;br class='autobr' /&gt;
On a donc voulu d&#233;couvrir de l' &#171; anarchisme &#187; dans des syst&#232;mes de pens&#233;e ant&#233;rieurs aux temps modernes, voire ext&#233;rieurs &#224; l'espace europ&#233;en : par exemple dans les r&#233;voltes populaires, le bouddhisme primitif, le christianisme ancien, chez Lao-Tseu ... La notion d'anarchie est ainsi devenue un concept politique global, non seulement applicable &#224; l'Europe, mais au monde entier. &lt;br class='autobr' /&gt;
De cette formation de l' &#171; anarchisme &#187; &#224; partir des ann&#233;es 1880, Benedict Anderson a r&#233;cemment pr&#233;sent&#233; un compte-rendu historique lucide, d&#233;crivant les rapports entre l'expansion du colonialisme dans le dernier quart du XIX si&#232;cle et les r&#233;seaux mondiaux de l'anarchisme. L'extension des r&#233;seaux anarchistes internationaux a connu son apog&#233;e avant le commencement de la Premi&#232;re Guerre Mondiale, d&#233;passant celle du marxisme et traversant toutes les fronti&#232;res europ&#233;ennes et jusqu'&#224; des pays tels que l'Egypte, Cuba, le Br&#233;sil, la Cor&#233;e, la Chine ou le Japon. &lt;br class='autobr' /&gt;
Anderson a appel&#233; &#171; Early globalization (premi&#232;re mondialisation) &#187; le complexe d&#233;veloppement de cette comp&#233;tition mondiale et des r&#233;seaux cr&#233;&#233;s par celle-ci . L'expansion mondiale du colonialisme s'est accompagn&#233;e de diverses innovations technologiques cr&#233;ant des migrations massives et des r&#233;seaux traversant les fronti&#232;res dans le monde entier : invention du t&#233;l&#233;graphe et ses nombreux perfectionnements, installation de c&#226;bles sous les oc&#233;ans, d&#233;veloppement de lignes r&#233;guli&#232;res de paquebots internationaux, inauguration de l'Union postale universelle&#8230; Anderson a replac&#233; l'anarchisme dans le cadre de ces r&#233;seaux mondiaux, en tant que r&#234;ve et pratique du d&#233;passement des fronti&#232;res, afin de nier non seulement l'Etat, mais l'ensemble des Etats qui dominent le monde sous la forme du colonialisme.&lt;br class='autobr' /&gt;
Selon cette analyse, la formation de l'anarchisme se d&#233;gage d'un arri&#232;re-plan historique qui inclut celui-ci. Toutefois la m&#233;thodologie d'Anderson, qualifi&#233;e de &#171; Political Astronomy &#187;, se limite &#224; &#233;tablir une cartographie objective de l'anarchisme au sein des r&#233;seaux et des conflits du monde. Mon but est au contraire de tenter une interpr&#233;tation int&#233;rieure de la pens&#233;e anarchiste, en tant que th&#233;orie disposant d'une probl&#233;matique alternative aux pens&#233;es dominantes du colonialisme. &lt;br class='autobr' /&gt; Philosophe repr&#233;sentatif qui proc&#233;da &#224; la syst&#233;matisation de la philosophie anarchiste, Pierre Kropotkine pr&#233;sente en 1885 son diagnostic pour l'&#233;poque contemporaine : &#171; Si la r&#233;volution s'impose dans le domaine &#233;conomique, si elle devient une imp&#233;rieuse n&#233;cessit&#233; dans le domaine politique, elle s'impose bien plus encore dans le domaine moral. (...) Les relations de plus en plus fr&#233;quentes qui s'&#233;tablissent aujourd'hui entre les individus, les groupes, les nations, les continents, viennent imposer &#224; l'humanit&#233; de nouvelles obligations morales &#187;. Il me semble que, pour l'auteur, la possibilit&#233; de r&#233;alisation des id&#233;es anarchistes tient justement &#224; ces relations de plus en plus fr&#233;quentes &#224; travers les fronti&#232;res . Pourtant, qu'est-ce qui est li&#233; par de telles relations ? Qui supporte ces nouvelles obligations ? La r&#233;ponse, me semble-t-il, se trouve dans l'&#233;volutionnisme, que Kropotkine pr&#233;sente en sujet r&#233;volutionnaire contre le colonialisme. L'&#233;volutionnisme a &#233;t&#233; une des th&#233;ories principales parmi les anarchistes de cette &#233;poque.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mon projet est donc de mettre au clair un &#233;l&#233;ment central de la philosophie libertaire des ann&#233;es 1880-1914, l'&#233;volutionnisme, imagin&#233; par Pierre Kropotkine, dont les &#339;uvres ont eu la plus large influence sur le monde anarchiste de l'&#233;poque . Alors qu'avant cette p&#233;riode la philosophie anarchiste s'articule sur la th&#233;orie dialectique pour saisir le devenir du monde, Kropotkine et les autres anarchistes la remplacent par l'&#233;volutionnisme. La transformation qu'op&#232;re Kropotkine du principal facteur philosophique de l'anarchisme aboutit &#224; la d&#233;couverte de la notion de &#171; vie &#187; en tant que principe du devenir toujours d&#233;j&#224; existant dans la multiplicit&#233;, non seulement en Europe, mais dans toutes les r&#233;gions du monde. &lt;br class='autobr' /&gt; *&lt;br class='autobr' /&gt;
Je voudrais d'abord comparer &lt;i&gt;On the origin of species&lt;/i&gt; de Darwin avec l'&#339;uvre principale de Kropotkine, dans laquelle ce dernier syst&#233;matise sa conception de l'&#233;volutionnisme : &lt;i&gt;Entr'aide : un facteur de l'&#233;volution&lt;/i&gt;, ouvrage qui constitue une lecture fid&#232;le du pr&#233;c&#233;dent. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;On the origin of species&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Entr'aide&lt;/i&gt; d&#233;butent tous deux par une description de voyage hors de l'Europe. D'une part, l'exp&#233;rience et les observations poursuivies &#224; bord du navire &#171; Beagle &#187; ont permis &#224; Darwin de remettre en question le syst&#232;me de taxonomie en vigueur dans une Europe o&#249; r&#233;gnait encore le cr&#233;ationnisme, autrement dit la croyance dans l'invariabilit&#233; de chaque esp&#232;ce, excluant du champ du savoir biologique l'&#233;l&#233;ment temporel et la possibilit&#233; des divergences. La diversit&#233; du vivant dans sa distribution g&#233;ographique ne pouvant &#234;tre comprise par la taxonomie classique, Darwin formula sa propre th&#233;orie de l'&#233;volution dans &lt;i&gt;On the origin of species&lt;/i&gt; : une connaissance g&#233;n&#233;alogique de la vie, introduisant dans la connaissance du vivant la divergence &#224; travers le temps. Pour sa part, Kropotkine appuya sa th&#233;orie sur des observations pratiqu&#233;es en Sib&#233;rie et en Mandchourie, o&#249; il d&#233;couvrit la diversit&#233; des animaux qui parviennent &#224; subsister au sein d'une nature extr&#234;mement s&#233;v&#232;re. De la conservation de cette diversit&#233; sous de telles conditions, deux causes sont donn&#233;es : les migrations, d'une part, op&#233;r&#233;es par les animaux pour &#233;viter le manque de nourriture et chercher un milieu plus favorable, &#224; travers un territoire extr&#234;mement vaste sans fronti&#232;re artificielle ; d'autre part la coop&#233;ration ou la sociabilit&#233; permettant aux vivants de survivre et de se diversifier malgr&#233; la duret&#233; des conditions naturelles : selon les termes de Kropotkine, l'Entr'aide.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour le dire autrement, Darwin et Kropotkine rencontrent tous deux la diversit&#233; du monde hors d'Europe et proposent une th&#233;orie de la connaissance permettant de saisir le devenir de la multiplicit&#233; au sein du vivant, qui ne saurait &#234;tre r&#233;duit aux classifications de la taxonomie classique propre &#224; l'Europe. Par ailleurs, l'un et l'autre interdisent toute hi&#233;rarchisation du vivant en comprenant l'&#233;volution comme un processus contingent et sans fin. Je voudrais indiquer certains points communs &#224; Darwin et &#224; Kropotkine concernant l'explication des transformations du vivant.&lt;br class='autobr' /&gt; Pour Darwin, la transformation du vivant (ou &#233;volution, mais il n'utilise pas ce mot) est provoqu&#233;e par accumulation de variations l&#233;g&#232;res op&#233;rant sur les caract&#232;res individuels &#224; travers une temporalit&#233; immense. Ce processus de variation individuelle entra&#238;ne graduellement une divergence de vari&#233;t&#233;, puis d'esp&#232;ce. La s&#233;lection naturelle, concept original form&#233; par Darwin contre la taxonomie classique fond&#233;e sur le cr&#233;ationnisme, d&#233;signe une action op&#233;rant au sein de cette divergence sans recours &#224; l'intervention d'un &#234;tre transcendant. Son dynamisme est produit par l'ensemble des relations mutuelles entre les vivants. Autrement dit, certains individus sont s&#233;lectionn&#233;s du fait des variations qu'ils pr&#233;sentent, qui leur permettent de survivre par rapport &#224; d'autres individus. Au cours de la s&#233;lection, les variations divergent pour engendrer de nouvelles esp&#232;ces. Darwin appelle &#171; lutte pour l'existence &#187; l'action s&#233;lective provoqu&#233;e par l'insuffisance des ressources alimentaires dans les relations mutuelles au sein du vivant . La s&#233;lection naturelle est donc un proc&#232;s contingent sans fondement transcendant ni t&#233;l&#233;ologie. En effet, la variation est contingente et le survivant de la &#171; lutte pour l'existence &#187; n'est d&#233;termin&#233; que par la dynamique des relations accidentelles entre ceux qui vivent dans certaines conditions naturelles. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans l'argumentation de Darwin, Kropotkine s'attache &#224; l'enjeu impliqu&#233; par la &#171; lutte pour l'existence &#187; en tant que relation entre les vivants, s&#233;lectionnant ceux d'entre eux qui sont destin&#233;s &#224; survivre. Kropotkine, comme on le sait, affirme en effet que l'entr'aide est un facteur d'&#233;volution sup&#233;rieur &#224; la lutte pour l'existence. Cette th&#233;orie est toutefois une forme &#233;largie de celle de Darwin. Kropotkine le sugg&#232;re lui-m&#234;me, dans le premier Chapitre de L'Entr'aide, en distinguant l'&#233;volutionnisme darwinien du darwinisme social. Il r&#233;fute le darwinisme social, pour la raison qu'il applique &#224; la comp&#233;tition &#233;conomique l'expression de &#171; lutte pour l'existence &#187; en prenant le terme de &#171; lutte &#187; litt&#233;ralement, dans son sens le plus &#233;troit. En fait, Darwin explique lui-m&#234;me qu'il emploie, par commodit&#233;, le terme de &#171; lutte pour l'existence &#187; au sens m&#233;taphorique afin d'exprimer l'ensemble des &#171; relations mutuelles de d&#233;pendance des &#234;tres organis&#233;s &#187;. L'expression de &#171; lutte pour l'existence &#187; repr&#233;sente aussi bien la relation de d&#233;pendance entre le gui et le pommier que la &#171; lutte &#187; entre un parasite et son h&#244;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Afin d'&#233;largir la port&#233;e du concept de &#171; lutte pour l'existence &#187; , comprise comme l'action des relations mutuelles des vivants, Kropotkine introduit le concept d'&#171; entr'aide &#187;, c&#8216;est-a-dire, la coop&#233;ration ou la sociabilit&#233; du vivant, autour de ces &#171; relations mutuelles de d&#233;pendance des &#234;tres organis&#233;s &#187;. Ce que Kropotkine nomme &#171; entr'aide &#187; est donc une relation mutuelle qui rend possible de survivre et de maintenir l'accumulation des variations l&#233;g&#232;res en chaque individu . Selon lui, la vie en soci&#233;t&#233;, coop&#233;ration ou sociabilit&#233;, est l'arme la plus puissante dans la lutte pour la vie au sens le plus large. L'action de l'entr'aide, ajoute-t-il, peut &#234;tre per&#231;ue &#224; tous les niveaux de la vie, du microbe jusqu'&#224; l'organisme le plus complexe. Le principe d'entr'aide explique la diversit&#233; du vivant &#224; travers le monde entier : les vivants dans la vie sociale peuvent se garder contre la duret&#233; des conditions naturelles, se diversifier en conservant leurs variations individuelles et s'adapter au nouveau milieu. &lt;br class='autobr' /&gt;
En outre, cette diversit&#233; n'&#233;tablit pas une hi&#233;rarchie, parce que l'action des relations mutuelles et des variations, de m&#234;me que dans la th&#233;orie de Darwin, op&#232;re de mani&#232;re contingente sans &#234;tre pr&#233;d&#233;termin&#233;e dans une certaine direction. Ainsi chaque esp&#232;ce, &#224; n'importe quel niveau de complexit&#233; organique, peut-elle obtenir, de mani&#232;re vari&#233;e, un caract&#232;re qui la rend propre aux conditions o&#249; elle vit. M&#234;me un organisme simple peut se diversifier et s'adapter sous l'effet de l'entr'aide. L'apparente complexit&#233; de la structure organique ne permet donc pas de juger le degr&#233; de la sup&#233;riorit&#233; du vivant. L'humain ne se situe pas n&#233;cessairement au sommet hi&#233;rarchique de l'&#233;volution. Kropotkine d&#233;centralise, pour ainsi dire, la hi&#233;rarchie de la diversit&#233; au sein du vivant, dont il affirme la multiplicit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Par ailleurs, contrairement &#224; l'opinion commune qui veut que l'anarchisme croit au caract&#232;re fondamental du Bien, &#224; l'Etre ou &#224; l'Individu, l'entr'aide ne constitue pas la substance de la vie, mais seulement une relation dynamique et contingente entre les vivants, toujours ant&#233;rieure &#224; l'individualit&#233;, qui forme l'individu et en conserve la variation. On pourrait voir ici une conscience du temps propre &#224; Kropotkine, un conservatisme refusant l'essentialisme. L'organisme capable de cr&#233;er un nouveau caract&#232;re et de se diversifier est celui qui parvient &#224; conserver cette relation mutuelle, telle que l'entr'aide, qui existe depuis la vie la plus primitive. M&#234;me l'organisme en son apparence ancienne et simple peut s'adapter et prosp&#233;rer gr&#226;ce au principe de l'Entr'aide. En bref, la conservation de l'ant&#233;riorit&#233; aboutit &#224; la cr&#233;ation d'un ensemble nouveau d'&#233;tats post&#233;rieurs et &#224; une diversit&#233; accrue. Dans la th&#233;orie de Kropotkine, la multiplicit&#233; est toujours rendue possible par le retour de l'ant&#233;riorit&#233;. L'importance de l'ant&#233;riorit&#233; dans l'&#233;volution appara&#238;t de mani&#232;re encore plus significative dans la deuxi&#232;me moiti&#233; d'Entr'aide, o&#249; Kropotkine traite du monde humain. La formule est fameuse : &#171; L'homme n'a pas cr&#233;&#233; la soci&#233;t&#233; : la soci&#233;t&#233; est ant&#233;rieure &#224; l'homme &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
La deuxi&#232;me moiti&#233; d'Entr'aide d&#233;crit la multiplicit&#233; de la forme sociale &#233;galitaire dans l'ensemble du monde contemporain. Celle-ci se r&#233;alise en conservant et en d&#233;veloppant le principe d'entr'aide comme ant&#233;riorit&#233;. L'expression &#171; survivre encore &#187; est plusieurs fois r&#233;p&#233;t&#233;e. Il s'agit l&#224; des soci&#233;t&#233;s &#233;galitaires qui pr&#233;c&#232;dent l'Etat et survivent encore jusqu'&#224; nos jours. Le mot d'Etat, pour Kropotkine, d&#233;signe plut&#244;t l'Etat moderne, dispositif qui commence &#224; se construire au XVIe si&#232;cle pour r&#233;gler le capitalisme en garantissant le droit de propri&#233;t&#233;. Il est donc un produit r&#233;cent dans l'histoire et propre &#224; l'Europe. La question est de savoir ce qui l'a pr&#233;c&#233;d&#233; et existe encore, r&#233;ellement et diversement, dans le monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ainsi, se fondant sur des travaux pionniers de l'anthropologie tels que les &#339;uvres de Lewis Henry Morgan, Edward Taylor, Bachofen&#8230;, Kropotkine d&#233;crit la soci&#233;t&#233; primitive telle qu'elle survit en dehors de l'Europe. Diverses formes &#233;galitaires y sont reconnues : le syst&#232;me de partage &#233;quitable des richesses, le clan soutenu par des syst&#232;mes de parent&#233; complexes, des formes de redistribution telle que potlatch, etc. La notion d'entr'aide permet de synth&#233;tiser toutes les structures de la soci&#233;t&#233; primitive qui excluent l'in&#233;galit&#233; politique et &#233;conomique. Kropotkine d&#233;crit &#233;galement les diverses formes d'entr'aide qui, &#224; l'int&#233;rieur des Etats modernes autoritaires de l'Europe contemporaine, aujourd'hui, continuent &#224; survivre et &#224; rena&#238;tre en opposition au capitalisme, &#224; travers diverses formes : communaut&#233;s de village, coop&#233;ration agricole dans sa forme moderne, associations diverses, syndicalisme, clubs de labeur, associations de soutien mutuel, etc. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ces formes sociales diverses se conservent ou renaissent contre l'unit&#233; du capitalisme et de l'Etat, telle qu'elle se d&#233;ploie non seulement en Europe mais aussi &#224; l'ext&#233;rieur de l'Europe, ajoute Kropotkine. La sc&#232;ne d&#233;crit en somme une nature et des soci&#233;t&#233;s que l'on rencontre seulement sous le colonialisme, entendu comme gouvernementalit&#233; exc&#233;dant l'Europe &#8213; l'enqu&#234;te m&#234;me de Kropotkine en Sib&#233;rie et en Mandchourie n'a &#233;t&#233; rendue possible que par l'expansion territoriale de la Russie. Ces soci&#233;t&#233;s pr&#233;senteraient une ant&#233;riorit&#233; que le colonialisme oppresse, mais susceptible de conservation et de r&#233;sistance. On peut dire que Kropotkine prend pour enjeu la coexistence de la multiplicit&#233; des formes sociales &#233;galitaires dans l'ant&#233;riorit&#233; du colonialisme. &lt;br class='autobr' /&gt;
*&lt;br class='autobr' /&gt;
Au bout du compte, je voudrais situer la th&#233;orie de Kropotkine dans l'histoire des id&#233;es, afin d'en &#233;prouver la valeur en tant que probl&#233;matique alternative au colonialisme. Une comparaison s'impose avec l'histoire du darwinisme social. L'un et l'autre, en effet, me semblent ressortir du bouleversement &#233;pist&#233;mologique d&#233;crit par Michel Foucault dans &lt;i&gt;Les Mots et les Choses&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
En introduisant le facteur du temps dans la connaissance de la vie, contre la taxonomie et le cr&#233;ationnisme, Darwin brisa le cadre ferm&#233; et statique des classifications &#233;tablies sur le principe de l'invariabilit&#233; des esp&#232;ces. Foucault a montr&#233; que l'origine de cette transformation &#233;pist&#233;mologique autour de la vie trouve son origine dans l'anatomie compar&#233;e de Cuvier au d&#233;but du19e si&#232;cle. C'est alors, dit-il, qu'une &#171; histoire &#187; de la nature s'est substitu&#233;e &#224; l'histoire naturelle comme taxonomie. La rupture de ce cadre a permis la d&#233;couverte d'une historicit&#233; propre &#224; la vie, en m&#234;me temps qu'elle faisait appara&#238;tre la finitude de l'homme, &#234;tre domin&#233; par le travail, la vie et le langage. Je me limiterai ici au probl&#232;me du savoir biologique. Dans cette &#171; histoire &#187; de la vie que d&#233;crit l'&#233;volution, l'homme r&#233;side parmi les animaux &#224; la fois comme esp&#232;ce privil&#233;gi&#233;e, ordonnatrice, situ&#233;e &#224; l'ultime extr&#233;mit&#233; d'une longue s&#233;rie &#233;volutive, et comme une esp&#232;ce semblable &#224; toutes les autres qui doit s'achever ind&#233;finiment sur la voie de l'&#233;volution. L'homme appara&#238;t comme un &#234;tre instable et inqui&#233;tant qui, dans l'histoire de la vie, se trouve en recul par rapport &#224; son origine animale en m&#234;me temps qu'il ne peut arriver &#224; sa fin. &lt;br class='autobr' /&gt;
Peut-on dire que la controverse religieuse et morale soulev&#233;e autour du darwinisme dans la deuxi&#232;me moitie du XIX&#232;me si&#232;cle est un sympt&#244;me de cette inqui&#233;tude vis-&#224;-vis de l'homme ? C'est en effet la position de l'humain qui constituait l'enjeu, dans la mesure o&#249; la th&#233;orie de Darwin niait le privil&#232;ge accord&#233; &#224; l'Homme par le cr&#233;ationnisme chr&#233;tien. Dans cette controverse, la plupart des darwinistes sociaux, comme Herbert Spencer, ont affirm&#233; le caract&#232;re t&#233;l&#233;ologique de l'&#233;volution, tendue vers l'humain et, dans le monde humain, vers la supr&#233;matie de la race europ&#233;enne ou de l'homme europ&#233;en. Une telle hi&#233;rarchisation du proc&#232;s d'&#233;volution s'oppose en fait &#224; la th&#233;orie de Darwin qui n'assigne aucun but aux divergences biologiques et ne laisse &#224; l'homme qu'un statut relatif parmi les autres esp&#232;ces. En orientant le cours du temps en direction de la fin de l'homme, me semble-t-il, le darwinisme social a pour r&#244;le de voiler l'inqui&#233;tude dont la position de l'homme fait l'objet. &lt;br class='autobr' /&gt;
Contre une telle conscience du temps arc-bout&#233;e sur l'Europe, Kropotkine insiste pour d&#233;crire la multiplicit&#233; du vivant humain qui coexiste et se diversifie, non pas au sein de la temporalit&#233; europ&#233;enne, mais dans le monde entier, Europe comprise.&lt;br class='autobr' /&gt;
Prenons un autre exemple de darwiniste social : Gustave Le Bon a lui aussi voyag&#233; en Asie, en Afrique du Nord et laiss&#233; des &#233;tudes anthropologiques. Dans&#12288;&lt;i&gt;Psychologie des foules&lt;/i&gt;, la barbarie, la folie, le crime, la foule, et l'anarchie sont rang&#233;es dans la m&#234;me s&#233;rie n&#233;gative des sympt&#244;mes de la soci&#233;t&#233;. Pour Le Bon, ces situations doivent &#234;tre surmont&#233;es par la civilisation europ&#233;enne. La th&#233;orie kropotkinienne de l'&#233;volution inverse compl&#232;tement l'argument par lequel Le Bon pr&#244;ne une sorte de colonialisme civilisateur. Dans &lt;i&gt;La Science moderne et l'anarchie&lt;/i&gt;, ouvrage qui offre une synth&#232;se de sa philosophie des sciences, Kropotkine reformule la th&#232;se de l'entr'aide, dont il montre que le sujet est la &#171; foule &#187; sans nom :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; ...les usages et les coutumes que l'humanit&#233; cr&#233;ait dans l'int&#233;r&#234;t de l'entr'aide, de la d&#233;fense mutuelle et de la paix en g&#233;n&#233;ral furent &#233;labor&#233;s pr&#233;cis&#233;ment par la &#171; foule &#187; sans nom &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; ...tout le long de l'&#233;volution humaine, cette m&#234;me force cr&#233;atrice de la foule anonyme a toujours &#233;labor&#233; de nouvelles formes de la vie soci&#233;taire, d'entr'aide, de garanties de la paix &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
D'ailleurs, pour Kropotkine, cette foule est le sujet r&#233;volutionnaire permanent et cr&#233;e, d'une mani&#232;re ind&#233;finiment vari&#233;e, de nouvelles formes &#233;galitaires contre l'Etat. Au commencement de cette intervention, j'ai pos&#233; certaines questions quant au diagnostic que Kropotkine portait sur les relations mondiales en train de se d&#233;velopper : qu'est-ce qui est li&#233; par ces relations ? Qui est-ce qui supporte ces nouvelles obligations ? Il me serait maintenant possible d'y r&#233;pondre : c'est la foule en tant qu'instance d'entr'aide, que le savoir colonialiste renvoie &#224; la n&#233;gativit&#233; afin de mieux l'oppresser.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;l&#233;ments que j'ai extraits de la th&#233;orie de Kropotkine, c'est-&#224;-dire, l'entr'aide comme ensemble des relations mutuelles de contingence ou la conscience du retour de l'ant&#233;riorit&#233;, s'opposent profond&#233;ment &#224; la conception que les darwinistes sociaux se sont form&#233;e du temps, laquelle s'articule sur l'Europe. La &#171; foule &#187;, d&#233;j&#224; toujours existante, ne cesse de diverger et sa diversit&#233; m&#234;me cr&#233;e une soci&#233;t&#233; &#233;galitaire multiple : mouvement que le progressisme colonialiste s'efforce de r&#233;primer, du fait qu'il ne peut concevoir l'&#233;volution autrement qu'en tant que hi&#233;rarchie, ramenant &#224; la seule dimension de l'Europe les multiples tendances des soci&#233;t&#233;s du monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
Contre ce cadre &#233;pist&#233;mologique qui place &#171; l'Homme &#187; au sommet de la hi&#233;rarchie de l'&#233;volution, la th&#233;orie de Kropotkine pr&#233;tend saisir la coexistence des diff&#233;rents moments dans l'ensemble du monde. A ce titre, elle veut relier entre elles, par des formes de r&#233;sistance alternative, les soci&#233;t&#233;s opprim&#233;es et r&#233;gies par le colonialisme.&lt;br class='autobr' /&gt;
On pourrait dire que la th&#233;orie de Kropotkine fournit une probl&#233;matique alternative &#224; la premi&#232;re mondialisation : elle est une autre mani&#232;re de concevoir la multiplicit&#233; dans le monde. Cette th&#233;orie peut en effet sembler fruste, par comparaison avec la rigueur du marxisme, autre th&#233;orie de r&#233;sistance &#224; la m&#234;me &#233;poque. Pourtant elle s'inscrit dans une conception multilin&#233;aire de l'histoire pour pr&#233;server la multiplicit&#233; qui survit dans le monde : ce qu'exclut le marxisme, fond&#233; sur une histoire lin&#233;aire tendue vers la soci&#233;t&#233; communiste. La probl&#233;matique de la th&#233;orie de Kropotkine ne prend-elle pas une actualit&#233; nouvelle, de nos jours o&#249; la violence de la mondialisation est partout de plus en plus sensible ?&lt;br class='autobr' /&gt;
(Premi&#232;re publication : 16 octobre 2011)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Lutter en chansons </title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>C&#233;dric Cagnat</dc:creator>


		<dc:subject>lutte</dc:subject>
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&lt;p&gt;La confrontation des deux termes : musique et contestation &#233;voque imm&#233;diatement les pratiques chorales ayant cours lors des manifestations de rue. On pourrait, de fait, retracer la longue histoire des chants &#171; protestataires &#187; qui ont toujours accompagn&#233; les mouvements sociaux et de l&#224; aboutir &#224; l'id&#233;e d'une certaine continuit&#233; dans le lien apparemment ind&#233;fectible entre la musique et les mobilisations politiques, depuis le XIIIe si&#232;cle des &#171; goliards &#187;, ces &#233;tudiants &#171; en rupture avec la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=94" rel="tag"&gt;culture&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La confrontation des deux termes : musique et contestation &#233;voque imm&#233;diatement les pratiques chorales ayant cours lors des manifestations de rue.&lt;br class='autobr' /&gt;
On pourrait, de fait, retracer la longue histoire des chants &#171; protestataires &#187; qui ont toujours accompagn&#233; les mouvements sociaux et de l&#224; aboutir &#224; l'id&#233;e d'une certaine continuit&#233; dans le lien apparemment ind&#233;fectible entre la musique et les mobilisations politiques, depuis le XIIIe si&#232;cle des &#171; goliards &#187;, ces &#233;tudiants &#171; en rupture avec la hi&#233;rarchie de l'Eglise &#187; qui, fid&#232;les &#224; la tradition carnavalesque m&#233;di&#233;vale, usaient du registre sarcastique dans leurs chansons destin&#233;es &#224; &#171; [ridiculiser] l'ordre social &#233;tabli &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ch. TRA&#207;NI, La musique en col&#232;re, Presses de la fondation nationale des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, jusqu'aux ph&#233;nom&#232;nes contestataires plus r&#233;cents : ainsi le mouvement &#233;tudiant du printemps 2006 contre le CPE, qui ajuste &#224; ses revendications des chants plus ou moins traditionnels, &lt;i&gt;La Marseillaise&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;A la Bastille &lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Santiano&lt;/i&gt; de Hugues Aufray. Exemple d'une cr&#233;ation poitevine :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Allons jeunesse de Poitiers&lt;br class='autobr' /&gt;
Le jour de lutte est arriv&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
[&#8230;]&lt;br class='autobr' /&gt;
Aux armes &#233;tudiants !&lt;br class='autobr' /&gt;
Prenez vos m&#233;gaphones !&lt;br class='autobr' /&gt;
Marchez, chantez, manifestez,&lt;br class='autobr' /&gt;
Votre m&#233;contentement&#8230;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Entre ces deux extr&#233;mit&#233;s temporelles, des occurrences pl&#233;thoriques, plus ou moins connues. A chaque cause sa chanson. Aux alentours de 1650, les fameuses &#171; mazarinades &#187;, qui m&#234;laient paillardises et violence pamphl&#233;taire :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Il fout notre r&#233;gente&lt;br class='autobr' /&gt;
Et lui prend ses &#233;cus&lt;br class='autobr' /&gt;
Et le bougre se vante&lt;br class='autobr' /&gt;
Qu'il l'a foutue en cul&lt;br class='autobr' /&gt;
Faut sonner le tocsin&lt;br class='autobr' /&gt;
Din guin din&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour pendre Mazarin&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Au XIXe si&#232;cle r&#233;volutionnaire fleurissaient les &#171; goguettes &#187;, des &#171; soci&#233;t&#233;s chantantes &#187; qui se constituaient &#224; l'origine pour boire, faire bonne ch&#232;re et s'amuser, mais se multiplient dans les p&#233;riodes o&#249; la censure se fait plus rigoureuse, sous la Restauration, et permettent de contourner l'interdiction frappant les r&#233;unions politiques (300 goguettes &#224; Paris en 1818, pr&#232;s de 500 en 1836).&lt;br class='autobr' /&gt;
Chaque p&#233;riode de lutte sociale est en quelque sorte li&#233;e &#224; son illustration musicale propre. Le mouvement des droits civiques aux Etats-Unis est, dans un premier temps, celui de la non-violence enracin&#233;e dans les pr&#233;ceptes &#233;vang&#233;liques et incarn&#233;e par un Martin Luther King, premi&#232;re p&#233;riode ins&#233;parable des chants gospels qui sortaient des &#233;glises pour r&#233;sonner lors des marches pacifiques. Mais l'&#233;volution de ce mouvement vers des tendances plus belliqueuses, avec des collectifs comme le &lt;i&gt;Black Panthers Party&lt;/i&gt;, s'accompagne de changements dans sa v&#234;ture musicale et place au premier plan des styles plus rythm&#233;s comme la &lt;i&gt;soul&lt;/i&gt; ou le &lt;i&gt;rhythm'n'blues&lt;/i&gt;. Ces derniers viennent prendre la rel&#232;ve des chants d'amour mystique du &lt;i&gt;negro spiritual&lt;/i&gt;, tourn&#233;s plut&#244;t vers les promesses de l'au-del&#224;, alors que la soul participe davantage d'une affirmation identitaire pr&#233;occup&#233;e d'un changement effectif des conditions de vie afro-am&#233;ricaines, ici et maintenant, dussent-elles emprunter les voies de la confrontation muscl&#233;e avec la police. De fait, l'auto-valorisation de la communaut&#233; noire a pour cons&#233;quence logique d'appuyer les traits d'un antagonisme que les tenants de la non-violence rel&#233;guaient &#224; l'arri&#232;re-plan, situant leurs revendications sur le terrain juridique. L'affirmation identitaire se traduit directement dans les formes et les contenus du style musical qui lui est li&#233; : usage de la langue populaire des ghettos dans les textes, r&#233;f&#233;rences &#224; une africanit&#233; proclam&#233;e au moyen d'instruments percussifs comme les bongos ou les wood-blocks dans les arrangements des morceaux. Le sens des textes lui-m&#234;me peut, &#224; c&#244;t&#233; des th&#233;matiques sentimentales simplistes et mi&#232;vres (&#171; I love you baby &#187;) &#8211; commerce oblige &#8211; relever de l'injonction clairement et directement politique. Exemple parmi bien d'autres, en 1968, James Brown interpr&#232;te une chanson intitul&#233;e &#171; &lt;i&gt;Say it loud, I'm black and I'm proud&lt;/i&gt; &#187; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Nous demandons maintenant la possibilit&#233; de faire des choses pour nous-m&#234;mes&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous pr&#233;f&#233;rons mourir sur nos pieds, plut&#244;t que de vivre agenouill&#233;s&lt;br class='autobr' /&gt;
Dis-le fort, je suis noir et fier de l'&#234;tre, etc.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On peut &#233;videmment &#233;voquer, dans la longue histoire des liens unissant lutte politique et musique, aux Etats-Unis &#233;galement, la d&#233;cennie 70, la p&#233;riode inaugur&#233;e par Woodstock, du &lt;i&gt;flower power&lt;/i&gt; et de la &lt;i&gt;protest song&lt;/i&gt;, repr&#233;sent&#233;e par les figures de Joan Baez, Bob Dylan, Albert Cohen, entre autres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ainsi la prestation de Joan Baez au festival de 1969, &#171; l'un des moments embl&#233;matiques du mouvement de protestation des ann&#233;es 60 aux Etats-Unis &#187;, &#233;crit Tra&#239;ni. En interpr&#233;tant la chanson &#171; Joe Hill &#187;, Joan Baez se situe d&#233;lib&#233;r&#233;ment dans la filiation de son interpr&#232;te originel, Peter Seeger, &#171; connu pour son engagement au sein du parti communiste am&#233;ricain &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 33.&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. La chanson s'adresse fictivement &#224; ce Joe Hill, syndicaliste &#171; injustement condamn&#233; &#224; mort en 1915 &#187; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les patrons t'ont fait tuer pourtant&lt;br class='autobr' /&gt;
Un fusil n'suffit pas&lt;br class='autobr' /&gt;
Joe Hill n'est jamais mort dit-il&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est pr&#232;s des ch&#244;meurs&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le combat des ouvriers&lt;br class='autobr' /&gt;
Partout o&#249; l'on combat dit-il&lt;br class='autobr' /&gt;
On se souvient de moi&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Parall&#232;lement &#224; la cause ouvri&#232;re, l'&#232;re hippie a &#233;t&#233; &#233;galement marqu&#233;e par l'opposition &#224; la guerre du Vi&#234;tnam. Sans avoir besoin d'en passer par le contenu signifiant d'un texte, Jimmy Hendrix, &#224; Woodstock &#233;galement, formule &#224; travers un solo de guitare satur&#233;e une critique symbolique de la violence am&#233;ricaine exerc&#233;e en Asie du Sud-est : c'est l'&#233;pisode fameux de la reprise de l'hymne am&#233;ricain ponctu&#233; de dissonances furieuses et de larsens d&#233;chir&#233;s, qui se termine sur des d&#233;flagrations distordues &#233;voquant le chaos des bombardements. &lt;br class='autobr' /&gt;
Au sein de cette complicit&#233; continue du musical et des pratiques revendicatives, il est toutefois possible de rep&#233;rer un certain nombre de ruptures, parall&#232;les aux transformations qui ont affect&#233; l'histoire de la contestation. Ces ruptures sont en effet index&#233;es sur une c&#233;sure rep&#233;r&#233;e par la sociologie des mobilisations qui &#233;tablit une distinction assez nette entre deux types successifs de revendications. D'une part, un courant enracin&#233; dans les probl&#233;matiques de la subsistance, de la r&#233;partition des biens, des conditions de travail, historiquement ins&#233;parable du mouvement ouvrier ; d'autre part, ce que sociologues et historiens nomment les &#171; nouveaux mouvements sociaux &#187;, embl&#232;mes d'un activisme &#224; la fois postmat&#233;rialiste et davantage particulariste, ax&#233;s sur l'expression de valeurs ayant trait aux th&#233;matiques de la dignit&#233;, du respect, de la reconnaissance identitaire, et sur des droits qu'on peut qualifier de &#171; culturels &#187;, relatifs principalement aux m&#339;urs, &#224; l'id&#233;ologie ou la domination symbolique. Autrement dit : au passage des luttes sociales aux luttes soci&#233;tales vont correspondre, dans l'ordre musical, deux p&#233;riodes distinctes. La premi&#232;re, que je nommerai le &#171; pass&#233; hymnique &#187; des luttes mat&#233;rialistes, fera contraste avec la seconde qui d&#233;signe un &#171; pr&#233;sent parodique &#187; destin&#233; &#224; s'inscrire dans les processus et dispositifs de pacification festive propre au d&#233;mocratisme contemporain.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'insisterai sur le fait que les caract&#233;ristiques aussi bien que les fonctions des chants appartenant &#224; ce pass&#233; hymnique articul&#233; sur le mouvement ouvrier sont devenues non congruentes &#224; la politique contestataire actuelle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Trois exemples embl&#233;matiques de cette premi&#232;re p&#233;riode, dans l'ordre chronologique de leur composition : &lt;i&gt;La Marseillaise&lt;/i&gt; (1792), &lt;i&gt;L'Internationale&lt;/i&gt; (1871) et &lt;i&gt;La Bandiera rossa&lt;/i&gt; (1908).&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;
&lt;i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Allons, enfant ! Marchons, marchons !
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Avanti O popolo ! A la r&#233;volte ! Le drapeau rouge triomphera, etc.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Debout ! les damn&#233;s de la terre&lt;br class='autobr' /&gt;
Debout ! les for&#231;ats de la faim&lt;br class='autobr' /&gt;
Foule esclave, debout ! debout !&lt;br class='autobr' /&gt;
Le monde va changer de base&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous ne sommes rien, soyons tout &lt;br class='autobr' /&gt;
Ouvriers, paysans, nous sommes&lt;br class='autobr' /&gt;
Le grand parti des travailleurs&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On peut &#233;galement citer le chant entonn&#233; en 1946 &#224; l'occasion d'une gr&#232;ve des travailleurs noirs de l'industrie du tabac, &lt;i&gt;We shall overcome&lt;/i&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Nous marchons main dans la main&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous n'avons pas peur&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous serons libres un jour&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous ne sommes pas seuls&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous triompherons&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous triompherons un jour&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Les caract&#233;ristiques propres au pass&#233; hymnique ob&#233;issent, on le voit, &#224; des proc&#233;d&#233;s stylistiques r&#233;manents : recours massif &#224; la premi&#232;re personne du pluriel et aux deux modes verbaux qui correspondent aux forces injonctives (imp&#233;ratif) ou commissives (futur de l'indicatif) de ces chants. L'usage du &#171; nous &#187;, sous l'esp&#232;ce de l'exhortation quasi proph&#233;tique, recouvre les quatre fonctions principales de cette forme hymnique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; la constitution d&lt;i&gt;'identit&#233;s&lt;/i&gt; fortes, substantielles (la classe des travailleurs), rendue possible par
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; la d&#233;signation d'un &lt;i&gt;ennemi&lt;/i&gt; entretenue au moyen
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; d'&lt;i&gt;affects &lt;/i&gt; marqu&#233;s par une certaine bellicosit&#233;, voire l'expression d'une haine irr&#233;ductible enracin&#233;e dans
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; une &lt;i&gt;profondeur historique&lt;/i&gt; explicitant et justifiant la radicalit&#233; du mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &#171; nous &#187; se renforce donc doublement par le biais de son inscription dans une conflictualit&#233; affirm&#233;e et dans une filiation historique assum&#233;e : &#224; la r&#233;affirmation d'une identit&#233; collective forte parce qu'ancienne r&#233;pond la d&#233;signation d'un &#171; eux &#187;, fraction antagoniste, l' &#171; autre &#187; de la classe en lutte dans lequel est situ&#233; l'ennemi fauteur d'injustices, de violences et source du danger &#224; conjurer et &#224; combattre. Ainsi &lt;i&gt;La Marseillaise&lt;/i&gt; d&#233;nonce les &#171; f&#233;roces soldats &#187; ; &lt;i&gt;A las barricadas&lt;/i&gt;, chant de syndicalistes anarchistes lors de la guerre d'Espagne, maudit les &#171; temp&#234;tes noires qui balaient le ciel, les nuages sombres qui nous aveuglent &#187; qui repr&#233;sentent &#171; l'ennemi &#187; contre lequel &#171; nous avons le devoir d'aller &#187; ; ou encore le &#171; vol noir des corbeaux sur nos plaines &#187; du &lt;i&gt;Chant des partisans&lt;/i&gt; qui se termine lui aussi par un appel vaticinant &#224; l'action : &#171; Ce soir l'ennemi conna&#238;tra le prix du sang et les larmes &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qu'autorise le chant, c'est avant tout la mobilisation d'affects (fiert&#233;, haine) qui induit et renforce une communaut&#233; &#233;motionnelle tout en enjoignant &#224; la lutte :&lt;i&gt;nous&lt;/i&gt; contre &lt;i&gt;eux&lt;/i&gt;, comme le proclame &lt;i&gt;L'Internationale&lt;/i&gt; : &#171; Paix entre nous, guerre aux tyrans ! &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Le renforcement du &#171; nous &#187; et sa dimension injonctive puisent dans la filiation historique en insistant sur le pass&#233; et la continuit&#233; des luttes pr&#233;sentes afin de marquer la n&#233;cessaire inscription du mouvement dans la suite des actes h&#233;ro&#239;ques d&#233;j&#224; accomplis et des sacrifices d&#233;j&#224; consentis. C'est un trait que l'on retrouve jusque dans la &lt;i&gt;protest song&lt;/i&gt; am&#233;ricaine des ann&#233;es 70 : la chanson &lt;i&gt;Joe Hill&lt;/i&gt; de Joan Baez, on l'a vu, illustre cette pratique courante consistant &#224; reprendre des compositions anciennes pour les faire entrer en r&#233;sonance avec le pr&#233;sent.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il convient de pr&#233;ciser que ces caract&#233;ristiques et fonctions n'appartiennent pas &#224; une quelconque &#171; nature s&#233;mantique &#187; de ces chants puisqu'ils ont pu aussi bien servir, de fa&#231;on tout &#224; fait efficace, des pouvoirs r&#233;actionnaires aux antipodes des id&#233;ologies qui leur avaient donn&#233; naissance. La musique ne signifiant rien en elle-m&#234;me, acquiert des contenus s&#233;mantiques divers selon les contextes o&#249; on l'utilise. Elle remplit tr&#232;s bien son r&#244;le de &#171; dispositif de sensibilisation &#187;, selon l'expression de certains sociologues des mobilisations oppos&#233;s au rationalisme motivationnel d'un Olson, mais ne contient jamais en elle-m&#234;me le sens qu'on veut lui faire v&#233;hiculer.&lt;br class='autobr' /&gt;
Toutefois, une telle caract&#233;risation du &#171; pass&#233; hymnique &#187; : &lt;strong&gt;un &#171; nous &#187; constitu&#233; autour d'affects hostiles &#224; l'encontre d'ennemis clairement identifi&#233;s, et se pr&#233;valant d'une substantielle &#233;paisseur historique&lt;/strong&gt;, permet de mesurer la distance qui le s&#233;pare des pratiques musicales telles qu'on les observe dans les mouvements contemporains. Tout se passe comme si ces derni&#232;res prenaient le contre-pied syst&#233;matique des traits d&#233;finitoires de l'&#233;pop&#233;e ouvri&#232;re. Le &lt;i&gt;nous&lt;/i&gt; tel qu'il se constitue lors des mobilisations appara&#238;t aujourd'hui beaucoup plus ponctuel. On n'a plus affaire, en tout cas, &#224; des mouvements de &#171; classe &#187;. La subjectivit&#233; manifestante a tendance &#224; se calquer sur la fluence identitaire de l'individu hypermoderne, qui endosse des identit&#233;s distinctes et cloisonn&#233;es selon les moments ou les lieux, en assumant explicitement le caract&#232;re flexible, contextuel, de ses appartenances. Cette red&#233;finition hypermoderne de l'identit&#233; a &#233;videmment des cons&#233;quences directes sur les mani&#232;res de vivre ce qu'on pourrait appeler les &#171; temps d'investissement politique &#187; &#8211; quand une place leur est encore m&#233;nag&#233;e. Albert Hirschman a montr&#233; combien les p&#233;riodes d'intervention au sein de la sph&#232;re publique peuvent entrer aujourd'hui en concurrence avec d'autres temps de la vie consid&#233;r&#233;s comme tout aussi n&#233;cessaires, sinon davantage, et per&#231;us comme incompatibles avec l'engagement politique, notamment les dispositifs permettant d'assurer un confort et un bonheur d'ordre priv&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
A cette dispersion des identit&#233;s collectives s'ajoute le fait que l'hostilit&#233; des chants r&#233;volutionnaires s'accommode mal des revendications des mouvements actuels &#8211; qui consistent g&#233;n&#233;ralement &#224; exiger que les parties en pr&#233;sence s'assoient &#224; la &#171; table des n&#233;gociations &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Enfin la pratique du chant en tant que telle a tendance &#224; dispara&#238;tre : le plus souvent, les manifestants d&#233;filent aujourd'hui au rythme d'une &lt;i&gt;sono&lt;/i&gt; mobile qui est venue prendre la rel&#232;ve des ch&#339;urs de travailleurs en lutte. Lorsque le chant perdure, c'est sous la forme d'une parodie d'un tube &#224; la mode, &#224; travers l'adaptation plus ou moins humoristique du texte &#224; l'objet de la contestation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dernier exemple en date auquel j'ai pu assister lors des manifestations contre la r&#233;forme des retraites en octobre-novembre 2010, la reprise par des membres du syndicat FO du succ&#232;s d'Helmut Fritz, &#171; &#199;a m'&#233;nerve &#187; (Je prie le lecteur de m'excuser pour ce qui va suivre. La qu&#234;te de la v&#233;rit&#233; oblige parfois &#224; plonger la main dans les cambouis les plus douteux !) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#199;a m'&#233;nerve, toutes celles qui portent la frange &#224; la Kate Moss&lt;br class='autobr' /&gt;
&#199;a m'&#233;nerve, le rouge &#224; l&#232;vre c'est fini, maintenant c'est le gloss&lt;br class='autobr' /&gt;
&#199;a m'&#233;nerve, toutes celles qui rentrent dans le jean slim en taille 34&lt;br class='autobr' /&gt;
&#199;a m'&#233;nerve, la seule vue sur le string te donne envie de les abattre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Est devenu :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#199;a m'&#233;nerve, tous ceux qui tuent la retraite de ceux qui bossent&lt;br class='autobr' /&gt;
&#199;a m'&#233;nerve, avec Force Ouvri&#232;re ils tombent sur un os&lt;br class='autobr' /&gt;
&#199;a m'&#233;nerve, tous ceux qui rentrent dans l'jeu et se taillent sans combattre&lt;br class='autobr' /&gt;
&#199;a m'&#233;nerve, la seule vue des r&#233;formes te donne envie de les abattre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On le constate, dans ce mouvement contre les retraites qui repr&#233;sente le type m&#234;me de &#171; lutte &#187; socialement transversale on ne se pr&#233;occupe nullement de constituer des identit&#233;s collectives rep&#233;rables, et le type d'expression qu'il emprunte est &#224; la fois d&#233;lest&#233; de toute bellicosit&#233; et d&#233;branch&#233; de tout souci d'inscription dans une quelconque &#233;paisseur historique. Tout au contraire, le &#171; tube &#187; est un objet de consommation &#233;minemment ancr&#233; dans l'actualit&#233; &#171; culturelle &#187;, dans lequel peuvent se retrouver toutes les franges de la soci&#233;t&#233;, y compris celles qui sont &#224; l'initiative des mesures contest&#233;es (chaque universit&#233; d'&#233;t&#233; des grands partis nous gratifie d'images de hauts responsables politiques se tr&#233;moussant sur le &lt;i&gt;dance floor&lt;/i&gt; au son de l'un de ces succ&#232;s &#233;ph&#233;m&#232;res), et l'inconsistance absolue de la version originale, le ton pr&#233;tendument humoristique qu'il emploie ne peuvent faire autrement que de se retrouver transf&#233;r&#233;s, &#224; titre de vague r&#233;sidu mn&#233;sique, dans la version syndicaliste qui, si elle dit ce qu'elle a &#224; dire, r&#233;pond aux imp&#233;ratifs de l' &#171; ambiance sympa &#187; auxquels ob&#233;issent d&#233;sormais les moindres parcelles de nos rapports sociaux.&lt;br class='autobr' /&gt;
Lorsqu'il y a encore une tentative de constitution d'un &#171; nous &#187;, ce dernier n'est plus &lt;i&gt;exclusif&lt;/i&gt; comme c'&#233;tait le cas pour le &#171; pass&#233; hymnique &#187;, il ne fonctionne plus &#224; la d&#233;limitation de fronti&#232;res entre &#171; nous &#187; et &#171; eux &#187; ; on pourrait au contraire qualifier ce &#171; nous &#187; de pan-inclusif, et y voir l'un des supports du phantasme unaire et totalisant qui caract&#233;rise le d&#233;mocratisme contemporain. Nombre de musiciens, membres de ces groupes &#171; citoyens &#187; et &#171; militants &#187; dont l'espace culturel est peupl&#233;, n'h&#233;sitent plus &#224; pr&#233;senter leurs cr&#233;ations comme des &#171; rem&#232;des &#224; la crise de la repr&#233;sentation d&#233;mocratique &#187;. Il s'agit de contribuer &#224; parfaire l'homog&#233;n&#233;it&#233; de cette sph&#232;re politique enti&#232;rement &#233;puis&#233;e dans la pratique du vote et la chasse aux &#171; vides juridiques &#187; par la sollicitation de nouvelles lois.&lt;br class='autobr' /&gt;
On pourrait objecter que le pacifisme &#233;tait une valeur d&#233;j&#224; largement c&#233;l&#233;br&#233;e aux temps hymniques, surtout pendant et apr&#232;s la premi&#232;re guerre mondiale. Mais le pacifisme d'aujourd'hui est structurellement distinct de celui d'hier. Il s'agissait alors d'un pacifisme antimilitariste et anti&#233;tatique qui s'opposait &#224; la guerre et &#224; son absurdit&#233; parce qu'elle servait avant tout les int&#233;r&#234;ts d'une classe dominante contre laquelle on n'excluait nullement le recours &#224; la force. On se souvient du dernier couplet du &lt;i&gt;D&#233;serteur&lt;/i&gt; de Boris Vian : &#171; Si vous me poursuivez, pr&#233;venez vos gendarmes que je poss&#232;de une arme et que je sais tirer. &#187; Le pacifisme des nouveaux mouvements sociaux s'enracine dans une condamnation morale de toute violence et se prolonge dans un l&#233;galisme de principe : l'Etat n'est plus l'ennemi, mais l'instance &#8211; bienveillante, en d&#233;finitive &#8211; aupr&#232;s de laquelle on qu&#233;mande un service juridique. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il convient enfin d'&#233;voquer un autre morceau, devenu un passage oblig&#233; de tous les cort&#232;ges manifestants depuis son enregistrement par le groupe Zebda qui est l'exemple type du groupe &#171; engag&#233; &#187;. Il s'agit d'une reprise, sur un rythme vaguement ska, du &lt;i&gt;Chant des partisans&lt;/i&gt; auquel a &#233;t&#233; ajout&#233; un refrain : &#171; Motiv&#233;s, motiv&#233;s ! Il faut se motiver ! Motiv&#233;s, motiv&#233;s ! Soyons motiv&#233;s ! &#187; (1997). Ne pouvant gloser sur l'engouement g&#233;n&#233;ralis&#233; vis-&#224;-vis de cette fusion t&#233;ratologique de l'hymne de la r&#233;sistance &#224; l'occupation allemande entrecoup&#233; de r&#233;p&#233;titions lancinantes et enjou&#233;es d'une notion issue du lexique manag&#233;rial, on se contentera de citer le constat de Gilles Deleuze, &#233;nonc&#233; dans son &#171; Post-scriptum sur les soci&#233;t&#233;s de contr&#244;le &#187; sept ans avant la publication de cette chanson : &#171; Beaucoup de jeunes gens r&#233;clament &#233;trangement d'&#234;tre &#8220;motiv&#233;s&#8221;, ils redemandent des stages et de la formation permanente ; c'est &#224; eux de d&#233;couvrir &#224; quoi on les fait servir&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Premi&#232;re publication : mai 2013, Les Cahiers de Philom&#232;ne.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/esthetique-et-critique/article/pop-rock-ou-la-revolte-en?var_mode=calcul&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Pop rock ou La r&#233;volte en quantit&#233; industrielle. Lutter en chansons (suite)&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ch. TRA&#207;NI, &lt;i&gt;La musique en col&#232;re&lt;/i&gt;, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, p. 37.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 33.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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