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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>&#034;Rap conscient&#034; ou Un paradoxe de l'int&#233;grationnisme</title>
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		<dc:date>2018-08-12T08:26:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>C&#233;dric Cagnat</dc:creator>


		<dc:subject>n&#233;ocolonialisme</dc:subject>
		<dc:subject>capitalisme</dc:subject>
		<dc:subject>culture</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Le nano-triptyque intitul&#233; &#171; Lutter en chansons &#187; (parties pr&#233;c&#233;dentes ici et l&#224;) s'ach&#232;ve avec ces quelques consid&#233;rations sur le rap, que d'aucuns trouveront sans doute retardataires. Elles le sont en effet, et doublement : le texte a non seulement &#233;t&#233; &#233;crit en 2012, &#224; l'occasion d'une rencontre organis&#233;e par nos amis de Fertans, mais il s'appuyait sur l'&#233;tat des lieux esquiss&#233; dans l'article du journaliste Jacques Denis paru dans le Monde diplomatique de septembre 2008 : &#171; Rap domestiqu&#233;, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=10" rel="directory"&gt;Esth&#233;tique et critique culturelle&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=67" rel="tag"&gt;n&#233;ocolonialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=82" rel="tag"&gt;capitalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=94" rel="tag"&gt;culture&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le nano-triptyque intitul&#233; &#171; Lutter en chansons &#187; (parties pr&#233;c&#233;dentes &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/esthetique-et-critique/article/lutter-en-chansons&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;ici&lt;/a&gt; et &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/esthetique-et-critique/article/pop-rock-ou-la-revolte-en&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;l&#224;&lt;/a&gt;) s'ach&#232;ve avec ces quelques consid&#233;rations sur le rap, que d'aucuns trouveront sans doute retardataires. Elles le sont en effet, et doublement : le texte a non seulement &#233;t&#233; &#233;crit en 2012, &#224; l'occasion d'une &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/voyons-ou-la-philo-mene/article/cinquieme-rencontre-pouvoirs&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;rencontre&lt;/a&gt; organis&#233;e par nos amis de Fertans, mais il s'appuyait sur l'&#233;tat des lieux esquiss&#233; dans l'article du journaliste Jacques Denis paru dans le&lt;/i&gt; Monde diplomatique &lt;i&gt;de septembre 2008 : &#171; Rap domestiqu&#233;, rap r&#233;volt&#233; &#187;.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;2008, &#224; l'&#233;chelle de la temporalit&#233; des industries culturelles et m&#233;diatiques par laquelle est cadenc&#233; notre quotidien, ce n'est pas tout &#224; fait la pr&#233;histoire, mais presque. Aussi, la plupart des artistes ou collectifs dont il est question dans ce qui suit se sont vus contraints, en vertu d'une loi inflexible inh&#233;rente au marketing &#8211; le renouvellement de l'offre &#8211;, de quitter le devant de la sc&#232;ne depuis d&#233;j&#224; un temps certain. &lt;br class='autobr' /&gt;
Si j'ai toutefois laiss&#233; le texte en l'&#233;tat, &#224; quelques d&#233;tails pr&#232;s, ce n'est pas pour la raison faussement &#233;vidente qu'on aurait tendance &#224; se repr&#233;senter spontan&#233;ment, &#224; savoir qu'il suffirait de substituer virtuellement &#224; telle appellation devenue caduque telle autre plus actuelle, sans qu'en soit affect&#233; le fond du propos, comme si le&lt;/i&gt; turnover &lt;i&gt;fr&#233;n&#233;tique du&lt;/i&gt; rap game &lt;i&gt;n'&#233;tait en d&#233;finitive qu'une autre illustration d'un tr&#232;s ancien constat d&#233;sabus&#233; :&lt;/i&gt; nihil sub sole novum&lt;i&gt;&#8230; Car ce qui frappe, &#224; confronter la situation actuelle de l'industrie du rap &#224; celle d'il y a juste dix ans, c'est bien plut&#244;t qu'elle s'est consid&#233;rablement&lt;/i&gt; simplifi&#233;e&lt;i&gt;, infl&#233;chie en direction d'un mod&#232;le beaucoup plus unifi&#233; et toujours plus homog&#232;ne, &#224; tel point qu'il n'est pas s&#251;r que la bipartition minimale &#8211; rap politiquement int&#233;gr&#233;&lt;/i&gt; vs &lt;i&gt;rap subversif &#8211; sur laquelle &#233;taient fond&#233;s le constat de Jacques Denis et les br&#232;ves remarques critiques ci-dessous ait encore, en tant que telle, une signification. En revanche, ce qui lui conf&#232;re un sens renouvel&#233; et sp&#233;cifie une part de notre pr&#233;sent, c'est le contraste entre deux moments culturels que permet de souligner cette obsolescence m&#234;me.&lt;br class='autobr' /&gt;
Plus aucun Abd Al Malik n'est invit&#233; sur les plateaux pour faire l'&#233;loge des bont&#233;s providentielles de la R&#233;publique ; on ne peut que s'en f&#233;liciter. Mais on chercherait en vain, parall&#232;lement, un &#233;quivalent actuel de Casey ou de La Rumeur. Cela permet certes de garantir les luttes postcoloniales contre les fatals processus de d&#233;tournements commerciaux, mais au prix d'une &#233;viction radicale hors du champ de la culture hip-hop de toute dimension authentiquement politique, en faveur d'un culte unanime du Chiffre et du &#171; R&#232;gne de la quantit&#233; &#187; (Ren&#233; Gu&#233;non), comme l'atteste, parmi bien d'autres illustrations possibles, le &lt;i&gt;tweet&lt;/i&gt; reproduit ci-dessous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour voir le verre &#224; moiti&#233; plein : ce d&#233;nouement &#8211; provisoire ? &#8211; contribuera certainement &#224; &#233;roder un peu plus certaines de nos illusions quant aux puissances subversives de la &#171; culture &#187;. Peut-&#234;tre n'y a-t-il pas lieu, apr&#232;s tout, de d&#233;plorer que les rappeurs se contentent de rapper cependant que les militants militent. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_419 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/rap.png' width='500' height='690' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dernier exemple en date de cette &#171; d&#233;politisation &#187;&lt;/strong&gt; (&lt;i&gt;capture tir&#233;e de&lt;/i&gt; : &lt;a href=&#034;https://hypebeast.com/fr/2018/8/booba-kaaris-polemique-interview-mehdi-maizi-fif-booska-p&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; Affaire Booba/Kaaris : Pourquoi Aucun Sp&#233;cialiste Du Rap Fran&#231;ais N'Est All&#233; R&#233;pondre Aux Questions Des M&#233;dias Mainstream &#187;&lt;/a&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Rap domestiqu&#233;, rap r&#233;volt&#233; &#187; : comme son titre l'indique, l'article de Jacques Denis op&#232;re une distinction entre un rap plut&#244;t consensuel, aux paroles &#233;dulcor&#233;es, b&#233;n&#233;ficiant pour ces raisons de l'assentiment des m&#233;dias et des responsables politiques ; et un rap plus offensif, refusant les concessions qui lui ouvriraient les portes de la couverture m&#233;diatique et dont la radicalit&#233; l'expose parfois aux poursuites judiciaires. Le caract&#232;re commun &#224; ces deux cat&#233;gories demeure toutefois l'engagement politique, intimement li&#233; d&#232;s l'origine &#224; ce style musical, du moins dans sa version fran&#231;aise &#8211; contrairement au rap am&#233;ricain dont il proc&#232;de.&lt;br class='autobr' /&gt;
Chacune de ces tendances est repr&#233;sent&#233;e dans l'article par sa figure embl&#233;matique : Abd Al Malik pour le &#171; rap domestiqu&#233; &#187; et le groupe La Rumeur pour le &#171; rap r&#233;volt&#233; &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Abd Al Malik est l'exemple type du rappeur pr&#233;sentable, ne serait-ce d&#233;j&#224; qu'en raison de son parcours biographique, mod&#232;le de r&#233;demption m&#233;ritocratique et d'int&#233;gration r&#233;publicaine dont les m&#233;dias sont si friands : ayant bien entendu grandi dans une &#171; banlieue difficile &#187;, Abd Al Malik a comme il se doit recours au &lt;i&gt;deal&lt;/i&gt; pour survivre, avant d'&#234;tre forc&#233;ment attir&#233; par l'islamisme radical. Puis il r&#233;int&#232;gre heureusement le droit chemin gr&#226;ce au pouvoir salvateur de l'&#233;ducation et de la culture : un cursus universitaire presque impeccable et une rencontre tardive avec le rap qui va faire de lui le chantre du &#171; vivre ensemble &#187; et lui am&#232;nera la cons&#233;cration en 2008 o&#249; il se voit d&#233;cerner de la part de la ministre de la culture le grade de chevalier des arts et des lettres, ainsi que la reconnaissance de la &#171; profession &#187; qui le r&#233;compense de plusieurs &#171; victoires de la musique &#187;, dont celle de l'artiste interpr&#232;te masculin de l'ann&#233;e. Ses chansons, dont la th&#233;matique tourne autour de la citoyennet&#233;, se veulent explicitement rassurantes en pr&#244;nant l'apaisement des tensions communautaires et une unit&#233; r&#233;publicaine guid&#233;e par l'amour proclam&#233; de la France. On trouve dans l'article de Jacques Denis quelques citations illustrant cette posture : &#171; Sur certains sujets, comme les banlieues, ce n'est pas une question de partis. Il faut au contraire une union r&#233;publicaine, un plan Marshall pour les quartiers. &#187; On comprend que la sph&#232;re politicienne appr&#233;cie un tel discours, o&#249; sont repris mot pour mot ses propres &#171; &#233;l&#233;ments de langage &#187; (&#171; Plan Marshall des quartiers &#187; &#233;tait une expression employ&#233;e par Fadela Amara, la ministre de la ville de l'&#233;poque). Le rappeur ne cesse d'insister sur cette qu&#234;te du consensus : &#171; Un jour ma m&#232;re m'a dit : &#8220;Aime la France et la France t'aimera en retour.&#8221; Je n'ai jamais oubli&#233; &#231;a. Vive la France ! &#187; Pour Abd Al Malik, le rap &#171; est capable d'amener de l'intelligence, de la pertinence, une esth&#233;tique, &lt;i&gt;sans s&#233;parer les &#234;tres&lt;/i&gt; [je souligne] &#187;, de d&#233;passer les &#171; ranc&#339;urs accumul&#233;es au fil de si&#232;cles d'exploitation &#187;, pr&#233;cise Jacques Denis, qui per&#231;oit un &#233;cho de ces assertions dans les propos de Nicolas Sarkozy &#171; tenus au soir du 6 mai 2007 : &#8220;Je veux en finir avec la repentance, qui est une forme de haine de soi, et la concurrence des m&#233;moires, qui nourrit la haine des autres&#8221; &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
On touche l&#224; au th&#232;me principal, voire exclusif pour certains groupes, qu'exploite le &#171; rap r&#233;volt&#233; &#187; actuel, et sur les positions duquel est &#233;tablie la distinction avec le &#171; rap domestiqu&#233; &#187;. Lorsque, en effet, la culture hip-hop est import&#233;e en France, dans les ann&#233;es quatre-vingt, on trouve chez les deux groupes pr&#233;curseurs, NTM et IAM, des critiques d'ordre g&#233;n&#233;ral concernant la situation sociale ou &#233;conomique : &#171; Mais qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu ? &#187;, clame NTM contre la &#171; r&#233;pression &#187; et &#171; l'Etat policier &#187; (chanson qu'ils r&#233;interpr&#233;teront quelques ann&#233;es plus tard &#224; l'occasion de leur reformation, au festival de Cannes, devant un parterre de multimillionnaires r&#233;jouis et assez peu effray&#233;s) ; ou, en 1997, avec le titre &#171; N&#233;s sous la m&#234;me &#233;toile &#187;,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pourquoi fortune et infortune&lt;br class='autobr' /&gt;
Pourquoi suis-je n&#233; les poches vides&lt;br class='autobr' /&gt;
Pourquoi les siennes sont-elles pleines de thunes ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;IAM d&#233;nonce les in&#233;galit&#233;s &#233;conomiques en d&#233;crivant le contraste de deux destins d&#233;termin&#233;s par leur provenance sociale, sans que soit &#233;voqu&#233;e la dimension ethnique de ces in&#233;galit&#233;s. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le rap de ces dix derni&#232;res ann&#233;es, au contraire, ne laisse pas de situer ses critiques sur le terrain communautariste. Les th&#232;mes sont le plus souvent abord&#233;s dans la perspective de l'antiracisme et de l'anticolonialisme. Ils s'inscrivent dans les mouvements de lutte contre les discriminations &#224; l'&#233;gard des &#171; minorit&#233;s visibles &#187; en s'adossant &#224; l'entretien volontariste de la m&#233;moire relative au pass&#233; esclavagiste de l'Europe. Le discours actuel de la culture hip-hop se place, explicitement ou non, dans la continuit&#233; d'entreprises associatives telles que les &#171; Indig&#232;nes de la r&#233;publique &#187;, mouvement fond&#233; en 2005, &#224; la suite du projet de loi de f&#233;vrier de la m&#234;me ann&#233;e, visant &#224; la reconnaissance du caract&#232;re positif de la colonisation fran&#231;aise.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au sein de cette nouvelle configuration &#233;merge &#233;videmment le meilleur comme le pire. La Rumeur vise juste, peut-&#234;tre, lorsque l'un de ses interpr&#232;tes, Ham&#233;, mobilise contre lui le minist&#232;re de l'Int&#233;rieur qui porte plainte, en 2002, pour &#171; diffamation publique envers la Police nationale &#187;. La proc&#233;dure, qui s'&#233;tend sur huit ann&#233;es d'appels et de pourvois en cassation, se soldera par une relaxe.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le rappeur n'est pas poursuivi pour une chanson mais pour le passage d'un article faisant sans doute allusion au massacre du 17 octobre 1961 : &#171; Les rapports du minist&#232;re de l'int&#233;rieur ne feront jamais &#233;tat des centaines de nos fr&#232;res abattus par les forces de police sans qu'aucun des assassins n'ait &#233;t&#233; inqui&#233;t&#233;. &#187; Dans son entier, l'article est un r&#233;quisitoire contre l'id&#233;ologie s&#233;curitaire et ses applications, dont l'occupant de la place Beauvau, Nicolas Sarkozy, s'&#233;tait &#224; l'&#233;poque fait le proph&#232;te. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cet article brillamment &#233;crit se range bien aux c&#244;t&#233;s du combat de type communautaire &#233;voqu&#233; pr&#233;c&#233;demment. Voyant dans l'int&#233;gration un &#171; dressage r&#233;publicain &#187;, il use d'expressions comme &#171; les guenilles postcoloniales de nos quartiers &#187; ; &#171; les familles immigr&#233;es victimes de la s&#233;gr&#233;gation et du ch&#244;mage massif &#187; ; &#171; la vall&#233;e de larmes et de combats que fut l'histoire de nos p&#232;res et grands p&#232;res &#187;. Mais il adopte &#233;galement un point de vue moins particulariste en mentionnant les &#171; causes &#233;conomiques profondes &#187; de la d&#233;linquance, &#171; les vrais pourvoyeurs d'ins&#233;curit&#233; &#187; que sont &#224; ses yeux les sicaires de &#171; l'&#233;conomie de march&#233; d&#233;brid&#233;e &#187; et va jusqu'&#224; regretter la disparition des &#171; r&#233;seaux de solidarit&#233; ouvri&#232;re &#187; &#8211; expression que, il faut bien le dire, l'on ne s'attend pas &#224; trouver, et qui de fait n'est pas fr&#233;quente, &#224; ma connaissance, sous la plume d'un rappeur. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le paysage du rap fran&#231;ais, La Rumeur reste quoiqu'il en soit un cas particulier eu &#233;gard &#224; ses m&#233;saventures judiciaires : deux ant&#233;c&#233;dents, seulement, en 1995 : &#171; Outrage &#224; personnes d&#233;positaires de l'autorit&#233; publique &#187; contre Joey Starr, pour des propos tenus lors d'un concert (deux mois avec sursis et 7500 euros en appel), et une condamnation pour &#171; provocation au meurtre &#187; &#224; l'encontre du groupe Minist&#232;re A.M.E.R., en raison d'une chanson intitul&#233;e &#171; Sacrifice de poulet &#187;, qui d&#233;bouche sur une interdiction de se produire en public et entra&#238;ne la s&#233;paration du groupe. On pourrait s'attendre &#224; ce qu'un style musical que l'article du &lt;i&gt;Monde diplomatique&lt;/i&gt; pr&#233;sente comme &#171; inadmissible &#187;, se voulant &#171; la voix de ceux qui n'en ont pas &#187; et brisant le &#171; consensus cathodique &#187; sans se soucier de &#171; plaire au plus grand nombre &#187; ait &#224; rendre plus souvent des comptes aux autorit&#233;s qu'il conspue. Le rap se trouve &#233;videmment pris dans le tissu de contradictions avec lequel doit compter toute entreprise contestataire au sein de la &#171; d&#233;mocratie de d&#233;fiance &#187; c&#233;l&#233;br&#233;e par Rosanvallon, &#224; savoir une d&#233;mocratie qui ne sait garantir sa vertu et son bon fonctionnement qu'en excipant de la libert&#233; d'expression qu'elle accorde aux m&#233;contents de tous bords. Circonstance aggravante, le rappeur, s'il veut survivre, doit bien vendre quelques disques, et dans cette perspective accorder ses r&#233;quisitoires aux exigences du march&#233;. Or il existe apparemment une forte demande pour les r&#233;criminations &#224; l'encontre de l'exclusion discriminatoire, de ses sources coloniales et du racisme structurel propre aux soci&#233;t&#233;s occidentales. L'un des artistes auxquels Jacques Denis a donn&#233; la parole dans son article, le rappeur martiniquais D' de Kabal, s'est ainsi fait le porte-voix des victimes ancestrales de la traite n&#233;gri&#232;re, &#224; travers son spectacle &lt;i&gt;Ecorce de peines&lt;/i&gt;, &#171; long po&#232;me autour de la question de l'esclavage et de ses r&#233;sonances dans les cultures urbaines &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Chaque fois que j'ouvre la bouche, j'entends la voix de nos p&#232;res&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Chaque fois que je crie, j'entends le cri de nos m&#232;res&#8230;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par la gr&#226;ce de l'industrie musicale, ces voix et ces cris sont d&#233;sormais d&#233;pos&#233;s &#224; la SACEM. Tel est l'un des m&#233;rites de la grande machine culturelle : savoir monnayer les horreurs de l'Histoire en menus dividendes, p&#233;cuniaires pour les uns, symboliques pour les autres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les autres, ce sont ces intermittents install&#233;s (je parle de ceux qui n'ont pas de mal &#224; &#171; cachetonner &#187;) dans un pr&#233;sent confortable et subventionn&#233;, qui se fantasment en h&#233;ritiers putatifs des damn&#233;s de la terre.&lt;br class='autobr' /&gt;
La reconnaissance de la r&#233;alit&#233; de ce que ces artistes d&#233;noncent ne doit pas nous emp&#234;cher de relever les incons&#233;quences &#233;manant de ce &#171; divertissement militant &#187;. Le combat men&#233; par des associations comme &#171; Hip-hop citoyen &#187;, fond&#233;e par la rappeuse Princess Ani&#232;s, en vue d'une &#171; politique d'int&#233;gration sociale non index&#233;e &#224; la couleur de peau &#187;, est sans doute louable. La parole subversive des rappeurs contestataires, en insistant sur les d&#233;fauts du processus d'int&#233;gration que pr&#233;tend leur offrir la R&#233;publique, revient &#224; exiger pour eux une citoyennet&#233; identique &#224; celle des &#171; souchiens &#187;. Dans cette perspective, la coh&#233;rence voudrait qu'ils assumassent, comme tout bon citoyen fran&#231;ais d&#251;ment estampill&#233;, les responsabilit&#233;s de l'esclavagisme. Or, s'il incombe au descendant du bourreau de prendre en charge les crimes de ses a&#239;eux, il n'en retire, ce faisant, nulle gratification, tandis qu'en r&#233;clamant r&#233;paration, au titre de descendant d'esclave, on transf&#232;re utilement sur sa personne les souffrances et, partant, le b&#233;n&#233;fice moral de celui qui a p&#233;ri sous les coups de fouet. S'il s'agit d'endosser l'identit&#233; fran&#231;aise, nulle raison d'&#233;chapper &#224; la culpabilit&#233; collective, ni au travail de la m&#233;moire repentante vis-&#224;-vis de l'exploitation coloniale. Si, au contraire, les &#171; minorit&#233;s visibles &#187; entendent s'affirmer comme irr&#233;ductiblement indig&#232;nes, la vis&#233;e int&#233;grationniste n'a pas lieu d'&#234;tre. A moins qu'on ne veuille jouir &#224; la fois du beurre r&#233;publicain et de l'argent du beurre de la culpabilit&#233; postcoloniale&#8230;Hypoth&#232;se cavali&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/esthetique-et-critique/article/lutter-en-chansons&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Lutter en chansons 1 : Chants et musique dans la politique contestataire&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/esthetique-et-critique/article/pop-rock-ou-la-revolte-en&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Lutter en chansons 2 : Pop rock ou La r&#233;volte en quantit&#233; industrielle&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Pop Rock ou La r&#233;volte en quantit&#233; industrielle</title>
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		<dc:date>2018-03-01T11:39:42Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>C&#233;dric Cagnat</dc:creator>


		<dc:subject>capitalisme</dc:subject>
		<dc:subject>culture</dc:subject>

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&lt;p&gt;La musique savante manque &#224; notre d&#233;sir. Arthur Rimbaud &lt;br class='autobr' /&gt;
Le rock : admettons, par commodit&#233;, que nous avons tous &#224; peu pr&#232;s la m&#234;me id&#233;e de ce que ce terme recouvre. Il me semble que cette id&#233;e, si on l'explicitait, ne contiendrait que peu d'&#233;l&#233;ments proprement musicaux, mais renverrait plut&#244;t &#224; un ensemble d'attitudes, ou mieux : de postures. La dimension politique de ce style n'appara&#238;trait (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=94" rel="tag"&gt;culture&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;La musique savante manque &#224; notre d&#233;sir.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; Arthur Rimbaud&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rock : admettons, par commodit&#233;, que nous avons tous &#224; peu pr&#232;s la m&#234;me id&#233;e de ce que ce terme recouvre. Il me semble que cette id&#233;e, si on l'explicitait, ne contiendrait que peu d'&#233;l&#233;ments proprement musicaux, mais renverrait plut&#244;t &#224; un ensemble d'attitudes, ou mieux : de &lt;i&gt;postures&lt;/i&gt;. La dimension politique de ce &lt;i&gt;style&lt;/i&gt; n'appara&#238;trait pas, bien entendu, sous la forme de th&#233;ories articul&#233;es ; elle se manifesterait pr&#233;cis&#233;ment au travers de la &lt;i&gt;posture du rebelle&lt;/i&gt;. L'id&#233;altype du rocker, davantage qu'&#224; des opinions politiques circonscrites, qu'&#224; des &#171; principes moraux, religieux, culturels &#187; positivement formul&#233;s, fait r&#233;f&#233;rence au &#171; d&#233;veloppement de modes de vie alternatifs &#187;, selon l'expression de Tra&#239;ni&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ch. TRA&#207;NI, La musique en col&#232;re, Presses de la fondation nationale des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Une telle expression, qui demeure assez vague, n&#233;glige forc&#233;ment la vari&#233;t&#233; des situations et des personnalit&#233;s. Il s'agira simplement d'interroger les significations qu'elle peut rev&#234;tir lorsqu'on l'applique aux musiciens et aux consommateurs de rock, et d'examiner surtout dans quelle mesure ces modes de vie, ces postures, participent du ph&#233;nom&#232;ne politique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le rock se situe incontestablement dans la lign&#233;e des mouvements qu'on a pu qualifier de &#171; postmat&#233;rialistes &#187; : ses revendications &#8211; quand il lui arrive de revendiquer quelque chose &#8211; sont on ne peut plus &#233;loign&#233;es des luttes de subsistance et des combats relatifs &#224; la sph&#232;re du travail&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cette c&#233;sure entre luttes mat&#233;rialistes et postmat&#233;rialistes est, dans le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Contrairement &#224; la musique folk, sa contemporaine, aux &lt;i&gt;protest songs&lt;/i&gt; de Joan Baez ou de Bob Dylan premi&#232;re &#233;poque, le rock n'a que tr&#232;s exceptionnellement manifest&#233; de solidarit&#233; &#224; l'&#233;gard du monde ouvrier. Son &#233;ventuelle port&#233;e contestataire doit &#234;tre cherch&#233;e ailleurs. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est pr&#233;cis&#233;ment cette p&#233;riode d'&#233;bullition culturelle que furent les ann&#233;es soixante, et dont proc&#232;dent les &#171; nouveaux mouvements sociaux &#187;, que le rock a pu marquer d'une empreinte significative. En amont, l'&#233;mergence du rock a accompagn&#233; &#8211; sinon provoqu&#233; &#8211; l'apparition d'une c&#233;sure sociologique aujourd'hui encore de mise : &#171; Les adolescents d'un c&#244;t&#233;, les adultes de l'autre. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;J. DEMETS, Rock &amp; Politique, L'impossible cohabitation, Les cahiers du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Le milieu des ann&#233;es cinquante voit se constituer une nouvelle identit&#233; collective, &#171; les jeunes &#187;, avec les th&#232;mes qui leur seront d&#233;sormais associ&#233;s : le mal de vivre, la r&#233;bellion, la soif de libert&#233;, dont l'industrie cin&#233;matographique fixe les codes et fournit les ic&#244;nes, Marlon Brando et James Dean, respectivement dans &lt;i&gt;The Wild One&lt;/i&gt; en 1953 (&lt;i&gt;L'&#233;quip&#233;e sauvage&lt;/i&gt;) et &lt;i&gt;Rebel without a cause&lt;/i&gt; en 1954 (&lt;i&gt;La fureur de vivre&lt;/i&gt;). Puis elle y adjoint une illustration musicale avec laquelle ces th&#232;mes resteront pour longtemps ind&#233;fectiblement li&#233;s : en 1955 sort le film &lt;i&gt;Blackboard Jungle&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;Graine de violence&lt;/i&gt;) ; au g&#233;n&#233;rique de fin : Bill Haley and the Comets interpr&#233;tant &lt;i&gt;Rock around the clock&lt;/i&gt;, officiellement d&#233;clar&#233; depuis premier morceau rock de l'Histoire. Par la suite, idoles et tubes se succ&#232;dent : Chuck Berry, Gene Vincent, Eddie Cochran et, bien entendu, le King Elvis.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les interpr&#232;tes sont beaux, &#171; jeunes et insouciants &#187;, emploient une langue sp&#233;cifiquement destin&#233;e &#224; la jeunesse et mettent en voix dans leurs chansons les conflits qui opposent les adolescents au monde des adultes, l'incompr&#233;hension dont cette jeunesse est victime et ses aspirations contrecarr&#233;es par un conformisme rigide : &#171; Dis, maman, est-ce que je peux sortir ce soir ? &#187;, chante Gene Vincent en 1958. Les blousons de cuir noirs et les coiffures &#171; banane &#187; qui font scandale ou effraient sont les traductions vestimentaires d'un rejet explicite de la &#171; bonne soci&#233;t&#233; &#187;. Il s'agit bien l&#224; d'une &lt;i&gt;rupture&lt;/i&gt;, du point de vue des m&#339;urs, &#224; l'&#233;gard de l'Am&#233;rique puritaine d'apr&#232;s-guerre. Cette derni&#232;re ne manque pas non plus de manifester son d&#233;saccord vis-&#224;-vis d'une telle &#171; musique de sauvage &#187;, expression pointant son ascendance noire (le &lt;i&gt;blues&lt;/i&gt; et le &lt;i&gt;jazz&lt;/i&gt;), mais condamnant &#233;galement l'obsc&#233;nit&#233; des danses, la brutalit&#233; et le vacarme qui se donnaient libre cours et heurtaient de plein fouet &#171; la tradition morale, sociale et religieuse des ann&#233;es 1950 et 1960 &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 36.&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il faut bien s&#251;r ajouter &#224; ces pr&#233;mices, les deux &#233;l&#233;ments qui n'ont cess&#233; d'accompagner le rocker dans ses tribulations ult&#233;rieures et d'entretenir le scandale et l'excitation m&#233;diatique jusqu'&#224; la fin des ann&#233;es quatre-vingt : une sexualit&#233; d&#233;brid&#233;e et l'usage courant des substances stup&#233;fiantes. On aura ainsi un tableau &#224; peu pr&#232;s exhaustif des caract&#233;ristiques subversives de ce mouvement culturel et de sa production musicale.&lt;br class='autobr' /&gt;
A l'aune d'une telle description &#224; gros traits de ce que d'aucuns nomment la &#171; &lt;i&gt;rock attitude&lt;/i&gt; &#187; et des particularit&#233;s de la &#171; r&#233;bellion &#187; &#224; laquelle s'adonnent ses repr&#233;sentants, est-il pertinent de voir dans le rock une modalit&#233; de la politique contestataire ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Comme le souligne l'ouvrage de Julien Demets, si le rock a pu contenir, une ou deux d&#233;cennies durant, une dimension oppositionnelle, ce fut de fa&#231;on involontaire : il a &#233;merg&#233; comme contre-culture &lt;i&gt;de fait&lt;/i&gt;, rel&#233;guant dans un pass&#233;isme ringard le monde adulte selon un processus tout m&#233;canique. En offrant sur le march&#233; un nouveau type de produits, l'industrie du disque cr&#233;e de toute pi&#232;ce une classe in&#233;dite de consommateurs et inscrit dans le paysage social un hiatus strictement g&#233;n&#233;rationnel qui ne s'origine nullement dans un quelconque antagonisme d'ordre politique : &#171; Les Who, les Stones et beaucoup d'autres furent consid&#233;r&#233;s comme contre-culturels bien avant d'avoir &#233;crit la moindre chanson engag&#233;e. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 79.&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Une fois la notion de culture jeune assimil&#233;e par l'ensemble du corps social, l'aspect subversif du rock dispara&#238;t d'ailleurs de lui-m&#234;me, ses repr&#233;sentants n'ayant plus &#224; revendiquer leur existence en tant que telle comme un d&#233;fi. Non seulement n'y a-t-il plus, &#224; partir de la fin des ann&#233;es quatre-vingt, de cat&#233;gorie d'&#226;ge susceptible de repr&#233;senter une autorit&#233; &#224; laquelle s'opposer, mais le rock devient une musique transg&#233;n&#233;rationnelle, tout le monde en &#233;coute, et ce pour deux raisons : les adultes de 1990 ont v&#233;cu la naissance de cette contre-culture qui n'en est plus une et nombreux sont ceux qui lui restent fid&#232;les ; le n&#233;olib&#233;ralisme des ann&#233;es quatre-vingt a sans doute &#233;galement favoris&#233; la production et la distribution massive des produits culturels et des dispositifs techniques permettant leur consommation qui ont d&#232;s lors envahi toutes les strates de la soci&#233;t&#233;. &#171; Peut-on reprocher au rock de s'&#234;tre assagi, lui qui n'a simplement plus d'ennemi ? &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid.&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, s'interroge Demets. &lt;br class='autobr' /&gt;
Du point de vue de l'engagement politique proprement dit, les rockers ont souvent fait montre d'une ind&#233;niable frilosit&#233;. Le mouvement anti-belliciste lors de la guerre du Vi&#234;tnam ne peut m&#234;me pas faire figure d'exception. Cause &#233;ph&#233;m&#232;re et combat vell&#233;itaire, c'est le moins que l'on puisse dire. Rien avant 68, trois ans apr&#232;s le d&#233;but des hostilit&#233;s (si, tout de m&#234;me, en 1967, les Box Tops, dans leur morceau &lt;i&gt;The letter&lt;/i&gt;, donnent la parole &#224; un soldat au front qui souhaite rentrer chez lui&#8230;parce que sa petite amie lui manque). Dans le sillage de Woodstock, chaque groupe va &#233;diter son couplet pacifiste, mais tous se d&#233;sint&#233;ressent totalement de la situation bien avant le retrait des troupes en 1972.&lt;br class='autobr' /&gt;
Anecdote amusante et consternante &#224; la fois : au d&#233;but de l'ann&#233;e 68, le chanteur Bob Seger sort un morceau o&#249; est relev&#233;e l'incons&#233;quence qui consiste &#224; envoyer au front des soldats de 18 ans et demi alors que l'&#226;ge l&#233;gal du vote est fix&#233; &#224; 21 ans :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;C'est vrai je suis un jeune homme&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais je suis assez vieux pour tuer&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 78.&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le m&#234;me enregistrait deux ans auparavant une chanson intitul&#233;e &lt;i&gt;Ballad of the yellow Beret&lt;/i&gt; dans laquelle les objecteurs de conscience sont qualifi&#233;s de gays. &lt;br class='autobr' /&gt;
Apr&#232;s les ann&#233;es soixante-dix, les rockers continuent de briller par leur absence d'opinion. Rien pendant le mandat de Reagan, ou quelques exceptions (The Ramones, par exemple) faisant contrepoids avec l'engagement d'autres groupes aux c&#244;t&#233;s du camp r&#233;publicain (The Beach boys, entre autres). D&#233;clenchement de la guerre du Golfe en 1990 ? Silence quasi-total .&lt;br class='autobr' /&gt;
En d&#233;finitive, la r&#233;volte rock, dans le domaine politique, s'est toujours caract&#233;ris&#233;e par une ti&#233;deur que repr&#233;sentent parfaitement les mots scand&#233;s par John Lennon dans le morceau des Beatles intitul&#233; &#8211; sans doute par antiphrase &#8211; &lt;i&gt;Revolution&lt;/i&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;You say you want a revolution well you know&lt;br class='autobr' /&gt;
We all want to change the world&lt;br class='autobr' /&gt;
[&#8230;]&lt;br class='autobr' /&gt;
But when you talk about destruction&lt;br class='autobr' /&gt;
Don't you know that you can count me out&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La dimension revendicative du rock ne s'est en fait jamais d&#233;partie de la simple vis&#233;e de reconnaissance g&#233;n&#233;rationnelle qui a accompagn&#233; sa naissance. Peu importent les causes d&#233;fendues, l'essentiel &#233;tant de se d&#233;marquer du conformisme des adultes au travers de produits dans lesquels la jeunesse peut tout narcissiquement se contempler. Les chansons rock s'adressent aux jeunes pour leur parler des jeunes ou en exemplifiant la jeunesse, dans une sorte de c&#233;l&#233;bration gr&#233;gaire et tautologique. Si r&#233;volte il y a eu, elle a &#233;t&#233; exclusivement dirig&#233;e contre papa et maman, et encourag&#233;e par l'industrie culturelle qui a pu ainsi &#233;couler au fil des g&#233;n&#233;rations les gadgets identitaires dont elles avaient besoin, dans des proportions absolument sans pr&#233;c&#233;dent.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est dans cette mesure que le rock peut &#234;tre rapproch&#233; des tendances communautaristes qui caract&#233;risent la contestation postmat&#233;rialiste :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les nombreux clans de rockers (teddy boys, punks, gothiques, etc.) naissent d'une volont&#233; semblable d'&#233;chapper au conformisme ambiant en cr&#233;ant un tissu social parall&#232;le, d&#233;fini selon ses propres insignes esth&#233;tiques et vestimentaires. Fondamentalement, le rock ne pr&#233;conise donc aucun changement au sein de la soci&#233;t&#233;. Si celle-ci lui d&#233;pla&#238;t, plut&#244;t que de lutter, il s'enfuit et cr&#233;e la sienne. Ce plein-pouvoir de l'imagination l'&#233;loigne d'autant plus de la politique, sujet terre-&#224;-terre et adulte par excellence.&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., pp. 38-39.&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus g&#233;n&#233;ralement, tout porte &#224; voir dans le rock une traduction musicale et comportementale du type de culture que les ann&#233;es cinquante et soixante ont fait &#233;merger, une culture &#233;troitement corr&#233;l&#233;e &#224; la configuration &#233;conomique qui s'est alors consolid&#233;e, disons le n&#233;o-lib&#233;ralisme et son prolongement civilisationnel, l'individualisme h&#233;doniste.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les vertus politiquement subversives du rock n'ont en r&#233;alit&#233; nulle part &#233;t&#233; si op&#233;rantes que dans les nations plac&#233;es sous le joug du bloc sovi&#233;tique, comme le raconte Andras Simonyi, ancien ambassadeur de Hongrie &#224; Washington&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 41.&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Le message de libert&#233; un peu sommaire v&#233;hicul&#233; par des rythmes binaires sur des accords de guitares &#233;lectriques distortionn&#233;es peut provoquer des s&#233;ismes dans un contexte despotique. La r&#233;volution bolch&#233;vique n'a pu survivre &#224; cette musique r&#233;p&#233;titive, formellement conservatrice et donc &#233;minemment r&#233;actionnaire !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/esthetique-et-critique/article/rap-conscient-ou-sur-un&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#034;Rap conscient&#034; ou Un paradoxe de l'int&#233;grationnisme. Lutter en chansons (suite et fin)&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ch. TRA&#207;NI, &lt;i&gt;La musique en col&#232;re&lt;/i&gt;, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, p. 8.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cette c&#233;sure entre luttes mat&#233;rialistes et postmat&#233;rialistes est, dans &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/esthetique-et-critique-culturelle/article/lutter-en-chansons&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;le texte auquel celui-ci fait suite&lt;/a&gt;, bri&#232;vement d&#233;crite comme : &#171; &#8230;une c&#233;sure rep&#233;r&#233;e par la sociologie des mobilisations qui &#233;tablit une distinction assez nette entre deux types successifs de revendications. D'une part, un courant enracin&#233; dans les probl&#233;matiques de la subsistance, de la r&#233;partition des biens, des conditions de travail, historiquement ins&#233;parable du mouvement ouvrier ; d'autre part, ce que sociologues et historiens nomment les &#171; nouveaux mouvements sociaux &#187;, embl&#232;mes d'un activisme &#224; la fois postmat&#233;rialiste et davantage particulariste, ax&#233;s sur l'expression de valeurs ayant trait aux th&#233;matiques de la dignit&#233;, du respect, de la reconnaissance identitaire, et sur des droits qu'on peut qualifier de &#171; culturels &#187;, relatifs principalement aux m&#339;urs, &#224; l'id&#233;ologie ou la domination symbolique. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;J. DEMETS, &lt;i&gt;Rock &amp; Politique, L'impossible cohabitation&lt;/i&gt;, Les cahiers du rock, p. 33.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 36.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 79.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 78.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, pp. 38-39.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 41.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Dialogue d'exil&#233;s</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=655</link>
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		<dc:date>2018-02-01T11:05:23Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat, Alain Naze</dc:creator>


		<dc:subject>sexe/genre</dc:subject>
		<dc:subject>capitalisme</dc:subject>
		<dc:subject>f&#233;minisme</dc:subject>
		<dc:subject>domination</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Alain Brossat : Il me semble, si nous adoptons la proposition faite par Genevi&#232;ve Fraisse et parlons d'un ph&#233;nom&#232;ne de &#171; disqualification &#187; des femmes, que nous devrions insister, &#224; propos des formes de violence qui, aujourd'hui d&#233;fraient la chronique, davantage sur le s&#233;quentiel que sur l'imm&#233;morial. En d'autres termes, &#224; quel trait de l'&#233;poque ces violences faites aux femmes renvoient-elles ou bien, qu'est-ce qui en elles fait &#233;poque en particulier ? - c'est, me semble-t-il, plut&#244;t ce (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=55" rel="directory"&gt;Actualit&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=99" rel="tag"&gt;f&#233;minisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=100" rel="tag"&gt;domination&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; : Il me semble, si nous adoptons la proposition faite par Genevi&#232;ve Fraisse et parlons d'un ph&#233;nom&#232;ne de &#171; disqualification &#187; des femmes, que nous devrions insister, &#224; propos des formes de violence qui, aujourd'hui d&#233;fraient la chronique, davantage sur le s&#233;quentiel que sur l'imm&#233;morial. En d'autres termes, &#224; quel trait de l'&#233;poque ces violences faites aux femmes renvoient-elles ou bien, qu'est-ce qui en elles fait &#233;poque &lt;i&gt;en particulier&lt;/i&gt; ? - c'est, me semble-t-il, plut&#244;t ce genre de question qui devrait nous pr&#233;occuper que celle de savoir ce qui dans la constitution des m&#226;les les porterait in&#233;luctablement &#224; tenter d'exercer sur les femmes un pouvoir de forme violente dans la dimension des relations sexuelles.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quand je lis dans les journaux les descriptions circonstanci&#233;es de la fa&#231;on dont, dans des organisations suppos&#233;es militantes et progressistes comme l'UNEF ou le MJS, des petits chefs ont longuement tir&#233; parti de leur position pour exiger de militantes des faveurs sexuelles, faire valoir une sorte de droit de cuissage tandis que s'imposait &#171; en interne &#187; la plus opaque des lois du silence, je ne peux m'emp&#234;cher de trouver &#224; tout cela un fort parfum de &lt;i&gt;restauration&lt;/i&gt;, voire de &lt;i&gt;contre-r&#233;volution&lt;/i&gt;, dans la dimension des m&#339;urs et des relations entre les sexes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je d&#233;teste l'esprit ancien combattant, de quelque bord qu'il soit, mais je peux assurer que, dans une organisation combattante comme la Ligue communiste r&#233;volutionnaire des ann&#233;es 1970, les choses ne se passaient pas ainsi. Certes, ces questions y &#233;taient &#226;prement d&#233;battues, certes la grande majorit&#233; des cadres et des chefs &#233;taient des hommes, certes il s'y entendait couramment que le d&#233;bat pouvait &#234;tre &#171; viril &#187; sans d&#233;passer certaines limites, certes, dans le Clochemerle que constitue ce genre d'organisation, ce n'&#233;taient pas les d&#233;rapages sexistes et les inconduites individuelles machistes qui manquaient &#8211; mais les torts subis par les militantes en ces occasions pouvaient faire l'objet de contre-attaques, de plaintes recevables et de d&#233;bat contradictoires. Les rares femmes qui appartenaient aux instances dirigeantes jouissaient d'une autorit&#233; incontest&#233;e, elles veillaient au grain et ne se laissaient pas marcher sur les pieds &#8211; quitte &#224; se faire traiter r&#233;guli&#232;rement de &#171; vrais mecs &#187; par ceux qui craignaient ou leur enviaient leur autorit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le genre d'abus de pouvoir et d'autorit&#233; d&#233;vi&#233; vers le domaine sexuel que l'on nous d&#233;crit comme entr&#233; dans les m&#339;urs des organisations susdites y &#233;tait impensable, et l'aurait &#233;t&#233; moins encore quand les militantes ont commenc&#233; &#224; former des &#171; groupes femmes &#187; dans lesquelles elles avaient toute latitude de d&#233;battre des plis machistes de notre culture militante. La soupape de s&#233;curit&#233;, si l'on peut dire, c'est que nous &#233;tions tout sauf des puritains, ce qui avait pour effet une assez grande plasticit&#233; des relations affectives, une vie sexuelle assez libre, des &#171; circulations &#187; constantes, d'une forme infiniment plus complexe que le fameux &#171; &#233;change des femmes &#187; invent&#233; par les anthropologues.&lt;br class='autobr' /&gt;
Encore une fois, je ne veux rien id&#233;aliser, je ne suis pas en train d'anticiper dans le style g&#226;teux sur le cinquantenaire de Mai 68 &#8211; je pose juste la question : que s'est-il pass&#233;, entre ces ann&#233;es o&#249; le premier de nos dirigeants qui aurait &#171; jou&#233; &#224; &#231;a &#187;, se serait retrouv&#233; vite fait avec la redout&#233;e &#171; commission femmes &#187; compos&#233;e d'&#233;nergiques Lysistrata aux fesses, et cet aujourd'hui o&#249; l'abus de pouvoir transpos&#233; dans le domaine sexuel semble avoir si solidement pris pied dans nos soci&#233;t&#233;s que l'on en attrape le tournis &#224; en suivre la trace d'Hollywood &#224; l'UNEF, du FMI aux h&#244;pitaux, de Baupin en Ramadan ?&lt;br class='autobr' /&gt;
N'est-ce pas ici, pr&#233;cis&#233;ment, qu'il conviendrait de se demander ce que pourrait &#234;tre la relation entre cette pouss&#233;e de brutalisation dans les relations entre hommes et femmes et les formes nouvelles du gouvernement des vivants, de conduite des conduites, qui ont impos&#233; leur emprise sur les subjectivit&#233;s depuis quelques d&#233;cennies &#8211; ce que, d'un terme sans doute trop vague, on appelle le n&#233;o-lib&#233;ralisme appliqu&#233; aux relations entre les sexes, au mode de vie, aux relations de pouvoir &#224; l'&#233;chelle inter-individuelle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Naze&lt;/i&gt; : Sur cette question, j'ai envie de commencer par r&#233;fl&#233;chir un peu &#224; haute voix, en essayant de d&#233;finir de quelle mani&#232;re on pourrait aborder cette r&#233;flexion relative aux violences faites aux femmes, sans les inscrire seulement dans une perspective historique (o&#249; l'on aurait t&#244;t fait de conclure &#224; un adoucissement tendanciel des m&#339;urs, tendant &#224; contredire, ou au moins &#224; relativiser cette actuelle pouss&#233;e de brutalisation dans les rapports entre les hommes et les femmes), mais sans non plus faire abstraction de la conformation contemporaine des subjectivit&#233;s, aussi bien quant &#224; la r&#233;ception et &#224; la qualification, comme violents, de certains actes, que relativement aux formes prises actuellement par les relations entre les femmes et les hommes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je suis d'accord pour ne pas inscrire ces r&#233;flexions dans l'imm&#233;morial des violences faites aux femmes, et ce, d'abord parce qu'en r&#233;fl&#233;chissant &#224; partir d'un tel cadre, on aboutit in&#233;vitablement &#224; une forme d'essentialisation de ces violences, comme si elles n'&#233;taient pas, aussi, d&#233;finies comme telles en fonction d'un contexte social, d'une sensibilit&#233; de l'&#233;poque consid&#233;r&#233;e, etc. Je ne veux pas dire que ce que l'on identifie aujourd'hui comme &#171; violences &#187; ne l'est qu'&#224; travers la qualification in&#233;dite que notre &#233;poque effectuerait de certains actes, car cette fois, c'est dans une autre forme d'&#233;ternisation que l'on tomberait, celle li&#233;e &#224; une objectivation de ces actes, par-del&#224; toute perspective. Il me semble donc qu'il faudrait se tenir sur cette ligne de cr&#234;te : ne pas faire des violences exerc&#233;es &#224; l'encontre des femmes dont on prend connaissance quotidiennement en ce moment un simple effet du discours (la r&#233;sultante d'une qualification comme &#171; violents &#187; d'actes jadis et/ou nagu&#232;re jug&#233;s anodins), non plus que l'effet d'une simple &#171; lib&#233;ration de la parole &#187; (ce qui exempterait notre &#233;poque du caract&#232;re novateur, ou en tout cas sp&#233;cifique, de la nature des violences r&#233;v&#233;l&#233;es, et nous r&#233;inscrirait dans le r&#233;f&#233;rentiel de l'imm&#233;morial), mais consid&#233;rer ces violences en ce qu'elles nous apprennent, et quant au pli actuel des relations entre hommes et femmes, et quant &#224; notre sensibilit&#233; actuelle relativement &#224; ce qui rel&#232;ve ou non de l'inacceptable dans ces relations.&lt;br class='autobr' /&gt;
Votre &#233;vocation des relations entre les femmes et les hommes au sein de certaines organisations, comme la LCR, dans les ann&#233;es 70, permet de bien cerner une dimension de cette question : les comportements d'abus (sexuel) de pouvoir, aujourd'hui port&#233;s sur le devant de la sc&#232;ne, au sein de l'UNEF ou du MJS par exemples, ne seraient pas rest&#233;s inconnus, n'auraient pas &#233;t&#233; couverts par une complicit&#233; interne, mais auraient &#233;t&#233; port&#233;s &#224; la connaissance des membres de l'organisation par les femmes abus&#233;es. Nous avons donc bien &#224; comprendre ce qui, aujourd'hui, jusqu'&#224; une date tr&#232;s r&#233;cente, emp&#234;chait ces femmes d'exposer publiquement les torts subis. Une autre dimension de cette question (et celle-ci ne doit pas venir minimiser la pr&#233;c&#233;dente, mais ne doit pas non plus &#234;tre omise, si l'on veut comprendre en quoi ces deux dimensions font peut-&#234;tre syst&#232;me) concerne les rapports entre les domaines de la sexualit&#233; (notamment la question de la distinction, plus ou moins inexistante, ou plus ou moins marqu&#233;e, entre priv&#233; et public dans ce domaine), de la loi, du contrat (avec les questions aff&#233;rentes de la privatisation du corps, du consentement, etc.).&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour me faire mieux comprendre, je vais prendre l'exemple d'une phrase de Guy Hocquenghem, devenue aujourd'hui inaudible, &#233;crite en 1977, en pr&#233;lude &#224; son livre &lt;i&gt;La d&#233;rive homosexuelle&lt;/i&gt; :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; A la lib&#233;ration des m&#339;urs, &#224; la pornographie, au d&#233;ferlement homosexuel, r&#233;pond le nouveau puritanisme des ligues de femmes contre le viol &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'absence de pr&#233;cautions oratoires ici n'emp&#234;che cependant pas de comprendre que, dans ces lignes, on n'a pas un &#233;loge du viol, de la part de Hocquenghem, mais une critique du fait que certaines f&#233;ministes auraient &#233;t&#233; obnubil&#233;es par la d&#233;nonciation du &#171; patriarcat &#187;, au risque d'&#233;touffer ainsi certaines possibilit&#233;s de relations ouvertes par la sexualit&#233; des p&#233;d&#233;s, notamment &#171; leur go&#251;t pour un sexe brutal &#187;. Autrement dit, si l'on fait de la brutalit&#233;, &lt;i&gt;en tant que telle&lt;/i&gt;, dans les rapports sexuels, un marqueur du patriarcat, alors, lutter contre le patriarcat reviendrait &#224; faire la police &#224; l'int&#233;rieur des formes m&#234;mes de rapports sexuels entre les individus.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si l'on suit cette pente d&#233;nonc&#233;e par Hocquenghem, alors on risque bien d'inscrire les agressions subies par les femmes - et r&#233;v&#233;l&#233;es actuellement - dans le cadre d'une domination &lt;i&gt;sexuelle&lt;/i&gt; des hommes sur les femmes, imm&#233;moriale, comme le patriarcat. Et l&#224; o&#249; il y a un risque, c'est dans le fait de prendre au pied de la lettre le syntagme &#171; domination sexuelle &#187;, sans voir que la dimension &#171; sexuelle &#187; n'est ici que le v&#233;hicule d'une domination essentiellement politique (de rapports de sexes, de classes, de races, etc). Du coup, on aurait l&#224;, peut-&#234;tre, un &#233;l&#233;ment de r&#233;ponse (&#224; c&#244;t&#233; de bien d'autres, &#233;videmment) quant au fait que le tort subi par les femmes n'ait pas &#233;t&#233; port&#233; imm&#233;diatement sur la place publique : la violence subie &#233;tant r&#233;f&#233;r&#233;e au sexe (lui-m&#234;me pass&#233; presque enti&#232;rement dans la sph&#232;re priv&#233;e), la victime &#233;prouverait des difficult&#233;s &#224; &#233;noncer comme violence intol&#233;rable ce qu'elle peut, par ailleurs, ne pas r&#233;prouver comme tel dans le cadre de relations sexuelles non subies. Que, dans les affaires de viol &#233;voqu&#233;es par Hocquenghem, ce soient essentiellement des Arabes qui aient &#233;t&#233; mis en accusation, explique qu'il ait voulu les d&#233;fendre : sans ascendant social vis-&#224;-vis des femmes viol&#233;es, ces violeurs verraient immanquablement leurs actes &#234;tre r&#233;f&#233;r&#233;s, non &#224; leur statut social, mais &#224; leur sexualit&#233;. Et c'est cette derni&#232;re qui se verrait (lourdement) condamn&#233;e. &lt;br class='autobr' /&gt;
Autrement dit, le risque est que ce soient des formes &lt;i&gt;objectives&lt;/i&gt; de comportements qui se trouvent condamn&#233;es, sans tenir compte du fait que tout comportement, objectivement d&#233;fini, ne prend son sens que relativement &#224; certaines conditions concr&#232;tes. Or, si l'on &#233;voque &#224; pr&#233;sent le cas du &#171; harc&#232;lement de rue &#187;, en pr&#233;voir une condamnation sur des bases objectives (tel type d'&#233;nonc&#233;s, telles attitudes, tel ton employ&#233;, etc.), cela revient &#224; faire abstraction du fait que ce sont davantage certaines cat&#233;gories d'&#226;ge, certaines cat&#233;gories sociales qui adoptent, dans la rue, ce type de comportement &#224; l'&#233;gard des femmes. N'est-il pas clair qu'en condamnant, de fa&#231;on strictement objectiviste, de telles interpellations de rue, ce sont certains types de comportements qu'on condamne, sans apercevoir qu'elles n'ont un tel caract&#232;re inacceptable que parce qu'on les juge selon un tout autre point de vue, plus bourgeois ? Imagine-t-on Strauss-Kahn siffler une jolie fille dans la rue ? Et puis, c'est aussi la place de la &#171; victime &#187; qui subit le m&#234;me &#233;crasement : on exclut a priori le fait qu'une femme puisse &#234;tre flatt&#233;e par une remarque un peu crue, dans la rue, ou qu'un homme ne trouve pas d&#233;plaisant de se voir apposer une main au cul, comme en passant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; : Je suis bien d'accord avec vous pour dire que de nouvelles impasses se dessinent d&#232;s lors que la lutte contre l'intol&#233;rable n'est pas inscrite dans l'horizon de l'&#233;mancipation mais dans celle de la r&#233;pression, de la punition et de la vindicte. Aussi incontestable une cause soit-elle, il est des formes s'affichant comme destin&#233;es &#224; lutter contre un fl&#233;au, des inconduites ou des violences et qui sont propres &#224; en corrompre enti&#232;rement le bien fond&#233;. Les meutes de chasse, la qu&#234;te des troph&#233;es, la d&#233;lation &#224; retardement, la mise d'internet au service de la d&#233;nonciation anonyme et de la diffusion des rumeurs et des all&#233;gations &#8211; ce sont l&#224; des proc&#233;d&#233;s de basse police que l'on voit ressurgir en France dans les p&#233;riodes d'effondrement mental collectif ou de contre-r&#233;volution &#8211; la Semaine sanglante, l'Occupation, etc. Si &#171; l'effet papillon &#187; de l'affaire Weinstein est de donner des ailes &#224; un f&#233;minisme punitif et de vindicte, au d&#233;triment d'un f&#233;minisme d'&#233;mancipation, alors, une fois de plus, se sera impos&#233;e la figure de cet &#233;ternel pi&#233;tinement o&#249; l'on voit un abus, un scandale, une situation intol&#233;rable &#171; r&#233;par&#233;s &#187; par un mal &#233;quivalent.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce d&#233;sir de r&#233;pression et de vindicte que l'on voit monter dans nos soci&#233;t&#233;s ne saurait &#233;videmment &#233;pargner les meilleures causes d&#233;fendues par les femmes ou demeurer sans effet contaminant sur les luttes contre les violences sexuelles qui sont aujourd'hui au centre de l'attention. Comme vous le soulignez, les termes m&#234;me dans lesquels ces ph&#233;nom&#232;nes sont nomm&#233;s devraient &#234;tre soumis &#224; un examen critique, ce sont des termes qui tendent n&#233;cessairement &#224; globaliser, &#224; compacter, &#224; essentialiser &#8211; &#224; devenir des mots valises susceptibles de transporter toutes sortes de marchandises de contrebande de qualit&#233; douteuse. L'essentialisation du &#171; porc &#187; devenu, aux conditions du discours anti-violences (faites aux femmes) la figure de l'hyper-ennemi va n&#233;cessairement produire des effets d'amalgame et de raccourci eux-m&#234;mes prometteurs de tr&#232;s probl&#233;matiques d&#233;placements id&#233;ologiques. L'exub&#233;rance du d&#233;sir, par exemple, ce n'est pas la m&#234;me chose que l'abus de pouvoir transpos&#233; dans le domaine sexuel, &#171; appliqu&#233; &#187; aux relations entre les sexes. En termes plus familiers, tout &#171; chaud lapin &#187; n'est pas un &#171; porc &#187;, de la m&#234;me fa&#231;on que l'&#233;ventuelle exub&#233;rance d'un d&#233;sir f&#233;minin ne devrait pas valoir &#224; celle qui l'exprime la qualification de &#171; pute &#187; ou de &#171; chaudasse &#187; - mais la notion du harc&#232;lement, telle qu'elle prosp&#232;re aujourd'hui sera &#233;videmment prompte &#224; effacer la fronti&#232;re fragile qui s&#233;pare une qualification de l'autre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, ce qui va &#233;videmment se produire subrepticement, avec un tel glissement, c'est l'apparition d'un r&#233;gime &lt;i&gt;n&#233;o-puritain&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;n&#233;o-victorien&lt;/i&gt; par&#233; des plus vertueux atours et &#233;quip&#233; des meilleurs alibis &#8211; l'apparition d'une norme g&#233;n&#233;rale du &lt;i&gt;noli me tangere&lt;/i&gt; et de tout ce qui va avec en termes de criminalisation et de punition, pr&#233;ventive ou pas, du d&#233;sir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Foucault, dans &lt;i&gt;La volont&#233; de savoir&lt;/i&gt;, daubait sur cette sorte d'illusion constitutive qui, pour lui, pr&#233;sidait &#224; la repr&#233;sentation que se faisaient ses contemporains plus ou moins entich&#233;s de Reich et Fromm de la r&#233;pression du d&#233;sir et du sexe - &#171; nous autres victoriens... &#187;. Je serais curieux de savoir ce qu'il dirait aujourd'hui, lui qui inclinait &#224; exalter l'intensification et la diversification des plaisirs plut&#244;t qu'&#224; se laisser porter par les flux du d&#233;sir, de cette nouvelle police des m&#339;urs qui est en train d'imposer son r&#232;glement au nom de la lutte des violences faites aux femmes...&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais d'un autre c&#244;t&#233;, bien s&#251;r (voil&#224; que je fais du Macron...), on ne peut pas pour autant laisser &#233;chapper le fil de la brutalisation des rapports entre les sexes dont ce sont, dans leur grande majorit&#233;, des femmes qui font les frais. Je suis convaincu que ce ph&#233;nom&#232;ne ou ce proc&#232;s ne saurait se comprendre si l'on ne l'examine pas sous l'angle g&#233;n&#233;ral des relations de pouvoir et se contente de le voir comme un probl&#232;me d'&#233;conomie sexuelle, de rapport entre les sexes ou les genres. On ne perdrait rien &#224; sugg&#233;rer ici que ces pratiques ne sauraient &#234;tre &#233;valu&#233;es en faisant totalement abstraction de ce qui en constitue le contexte politique et institutionnel &#8211; la fa&#231;on dont les organisations incrimin&#233;es s'inscrivent plus ou moins harmonieusement, politiquement et id&#233;ologiquement dans le diagramme du r&#233;gime des relations de pouvoir pr&#233;valant dans nos soci&#233;t&#233;s &#8211; place aux forts, aux gagnants, aux ambitieux, aux press&#233;s, aux malins, etc. C'est aussi b&#234;te que &#231;a : ce n'est pas pour rien que ces ph&#233;nom&#232;nes semblent avoir prosp&#233;r&#233; dans ces organisations en particulier, plut&#244;t que, disons, au NPA ou &#224; la F&#233;d&#233;ration anarchiste &#8211; sans que, pour autant cela implique que tout s'y passe, concernant les relations entre sexes et genres, comme dans le meilleur des mondes... Ces questions ne sont &#233;videmment pas d&#233;connect&#233;es des probl&#232;mes d'orientation politique g&#233;n&#233;rale et de perm&#233;abilit&#233; &#224; ce que l'on pourrait d&#233;signer comme &#171; le ton de l'&#233;poque &#187;...&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui est en jeu ici, c'est un r&#233;gime de pouvoir informel, je veux dire non index&#233; sur une normativit&#233; l&#233;gitim&#233;e, pas moins effectif et op&#233;rant pour autant. Ce r&#233;gime de pouvoir, c'est celui qui d&#233;coule des entreprises de d&#233;molition des syst&#232;mes normatifs cens&#233;s r&#233;guler les relations de pouvoir dans des sph&#232;res aussi vari&#233;es que le travail, la sph&#232;re &#233;conomique en g&#233;n&#233;ral, l'&#233;ducation, la protection sociale, les relations entre l'administration et les administr&#233;s, l'action des corps r&#233;pressifs, le statut des &#233;trangers et, donc, les relations entre hommes et femmes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Plus ces processus de &#171; fluidification &#187;, d'abaissement ou de &#171; flexibilisation &#187; des normes se poursuivent et produisent leurs effets, et plus il appara&#238;t que ce qui constitue le sol effectif des relations entre ceux qui se trouvent aux prises dans des relations de pouvoir in&#233;gales, ce n'est pas la loi, ce n'est pas le r&#232;glement, ce ne sont pas des r&#232;gles de d&#233;cence, des usages dit civilis&#233;s &#8211; ce sont purement et simplement des &lt;i&gt;rapports de forces&lt;/i&gt; entre des &#171; esp&#232;ces &#187; que tout oppose. D'o&#249;, de plus en plus souvent, ces impressions de nouvel Ancien r&#233;gime qui nous saisissent dans le pr&#233;sent, avec le retour du face-&#224;-face mortel entre le ma&#238;tre et le serviteur, ou la servante, et la transformation de fractions enti&#232;res du peuple de nagu&#232;re en masse de subalternes, une masse roturi&#232;re taillable et corv&#233;able &#224; merci. Que ce monde-l&#224; se repeuple, en m&#234;me temps que de patriciens arrogants et de parvenus heureux &#233;lus de la d&#233;mocratie de march&#233;, de &lt;i&gt;force beaux sp&#233;cimens de comte Almaviva&lt;/i&gt;, cela ne devrait pas &#234;tre fait pour nous surprendre. Dans un monde o&#249; la r&#232;gle n'est plus que tout ce qui n'est pas interdit est permis mais bien que l'on peut sans cesse repousser les limites du libre exercice du pouvoir (celui-ci tendant, par d&#233;finition &#224; l'infini), il n'est pas particuli&#232;rement surprenant que ce nouveau r&#233;gime selon lequel cet exercice ne trouve son efficace que dans le jeu avec les limites, donc dans l'abus de pouvoir permanent, vienne trouver son point d'application sur le corps des femmes &#8211; &lt;i&gt;entre autres&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je veux dire comme il le trouve sur celui des migrants maintenus par la police hors de la sph&#232;re de la loi, sur les travailleurs pr&#233;caires ou au noir pay&#233;s &#224; coups de lance-pierre, les manifestants plac&#233;s &#224; la merci d'une police en cours de radicalisation expresse, les d&#233;tenus entass&#233;s comme du b&#233;tail humain. L'abus de pouvoir, c'est-&#224;-dire la tentation permanente de repousser les limites de l'emprise qu'un sujet peut exercer sur un autre, est inscrit dans les &#171; g&#232;nes &#187; de ce double processus : la mise en &#339;uvre &#224; l'&#233;chelle globale des recettes n&#233;o-lib&#233;rales (&#224; Ta&#239;wan, le Parlement est sur le point d'adopter une r&#233;forme du code du travail incluant une baisse du tarif des heures suppl&#233;mentaires et la possibilit&#233; pour un ouvrier ou en employ&#233;, dans certaines branches, de travailler douze jours d'affil&#233;e, sans interruption ; en Australie, 30% des travailleurs temporaires d'origine &#233;trang&#232;re, incluant les &#233;tudiants, gagnent &lt;i&gt;moins de la moiti&#233; du salaire minimum&lt;/i&gt; &#8211; Macron a encore de la marge...) et, d'autre part, le d&#233;montage de l'Etat de droit, &lt;i&gt;Legal State&lt;/i&gt; (dont l'effet est que, de fa&#231;on croissante, les repr&#233;sentants suppos&#233;s de l'autorit&#233; tirent parti de cette position pour &lt;i&gt;s'affranchir de la loi&lt;/i&gt; plut&#244;t que pour la faire respecter et agir exemplairement dans son cadre &#8211; la police, bien s&#251;r, mais aussi l'ex&#233;cutif politique, l'administration, la Justice, etc.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces processus mettent &#224; la disposition de tous les aspirants abuseurs et dont la seule religion (c'est d'&#233;poque) est la jouissance du pouvoir, des &#171; mod&#232;les &#187; providentiels. Leur passion pour le pouvoir, ils vont d&#232;s lors &#234;tre en position de lui donner libre cours sous l'&#233;gide providentielle de ces &#171; mod&#232;les &#187; dot&#233;s d'une forte autorit&#233; car port&#233;s par de solides institutions ou transmis par de puissants &#171; narrateurs &#187;. Et cette passion, ils vont l'assouvir aux d&#233;pens de tout ce qui est &lt;i&gt;subalternisable&lt;/i&gt; &#8211; les femmes, donc, entre autres. Il y aurait de ce point de vue toute une sociologie &#224; faire des abuseurs de haut vol &#8211; politiciens, gens de m&#233;dias, des industries culturelles, du business &#8211; bref de ces milieux o&#249; le go&#251;t du pouvoir est le plus exalt&#233; (un vrai fanatisme) et les rapports de pouvoir les plus tendus...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Naze&lt;/i&gt; : Je crois en effet que vous touchez un point essentiel, avec ce que vous nommez &#171; un r&#233;gime de pouvoir informel &#187;, en tant que &#171; non index&#233; sur une normativit&#233; l&#233;gitim&#233;e &#187;. Se dessinent ainsi, &#224; travers cette fluidification des normes, les traits d'un pouvoir sans limite, une sorte d'anarchie &lt;i&gt;du&lt;/i&gt; pouvoir, pour reprendre l'expression utilis&#233;e par l'un des criminels dans le film &lt;i&gt;Salo ou les 120 journ&#233;es de Sodome&lt;/i&gt;. Pasolini opposait d'ailleurs &#224; cette forme d'&lt;i&gt;hubris&lt;/i&gt; une anarchie qu'il qualifiait d' &#171; idyllique &#187;, et qu'on pourrait d&#233;finir comme un rejet des rapports de pouvoir &#8211; et c'est en un sens voisin qu'il a pu qualifier d' &#171; idyllique &#187; la forme de violence que le personnage d'Accatone (dans le film &lt;i&gt;Accatone&lt;/i&gt;, pr&#233;cis&#233;ment) exerce &#224; l'encontre de Magdalena. Il ne veut certes pas dire ainsi que cette brutalit&#233; est exempte de tout rapport de pouvoir, mais il veut signifier qu'elle reste &#224; l'int&#233;rieur d'un cadre, d&#233;limit&#233; par une &lt;i&gt;culture&lt;/i&gt;. Autrement dit, la culture populaire (sous-prol&#233;tarienne) &#224; laquelle fait r&#233;f&#233;rence ici Pasolini, constitue une sorte de syst&#232;me, conf&#233;rant un sens &#224; chacune des pratiques s'y d&#233;ployant, mais procurant aussi un cadre, une limite &#224; ces pratiques. A une forme d&#233;termin&#233;e de violence des hommes &#224; l'encontre des femmes, le cin&#233;aste opposait celle, qu'il jugeait criminelle, produite &#224; l'int&#233;rieur des formes du n&#233;o-capitalisme : en d&#233;truisant les cultures traditionnelles, avec les normes qui leur &#233;taient propres, ces formes n&#233;o-capitalistes, alors &#233;mergentes, op&#233;raient la destruction d'un univers, sans conteste violent, mais born&#233; jusqu'en sa violence. En cons&#233;quence, le monde moderne a pu sembler constituer une forme de lib&#233;ration, et de recul de la violence, &#224; travers la mise au rebut des syst&#232;mes normatifs violents. Or, juge Pasolini, cette impression est radicalement trompeuse, puisqu'&#224; travers la destruction d'un monde traditionnel, c'est aussi &#224; une lib&#233;ration sans limites de la violence que l'on assiste. Et cette violence devrait bien se comprendre en deux sens : d&#233;cha&#238;nement des violences d'agression, mais aussi de r&#233;pression.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour limiter la question de l'abus de pouvoir &#224; ses formes d'expression relatives aux rapports entre les hommes et les femmes, on peut faire remarquer qu'une soci&#233;t&#233; o&#249; les r&#244;les des uns et des autres sont largement codifi&#233;s, si violence et/ou rapports de pouvoir il peut y avoir entre les uns et les autres, on n'atteint l'abus de pouvoir qu'&#224; la condition d'exc&#233;der les limites pos&#233;es par cette codification. Dans ces conditions, l&#224; o&#249; certains acharn&#233;s d'une la&#239;cit&#233; &lt;i&gt;&#224; la fran&#231;aise&lt;/i&gt; vont consid&#233;rer que le voile est le symbole m&#234;me de l'oppression des femmes par les hommes, il faut bien envisager en fait que cette codification de l'habillement constitue un cadre, &#224; l'int&#233;rieur duquel des relations de libert&#233; peuvent jouer (&#233;tant entendu que les mani&#232;res de s'habiller ne peuvent constituer un tel cadre qu'&#224; la condition de n'&#234;tre pas impos&#233;es, de fa&#231;on volontariste, par quelque pouvoir, politique et/ou religieux que ce soit). A l'inverse, en l'absence d'une telle codification (vestimentaire, en l'occurrence), le sentiment de libert&#233; des femmes peut se r&#233;v&#233;ler en fait assez trompeur. L&#224; o&#249; les femmes peuvent s'habiller tr&#232;s l&#233;g&#232;rement, voire s'afficher les seins nus sur une plage, on devrait donc conclure qu'elles sont ainsi soustraites &#224; l'oppression que pourraient leur faire subir les hommes. D'o&#249; vient, par cons&#233;quent, que c'est &#224; notre &#233;poque que des femmes, la&#239;ques, en sont venues, parfois, &#224; r&#233;clamer des horaires de piscine o&#249; elles pourraient se retrouver entre elles, et non plus sous le regard des hommes ? N'est-ce pas que la coexistence entre les hommes et les femmes est alors jug&#233;e impossible par moments, sauf &#224; prendre le risque d'une agression sexuelle, et/ou de remarques d&#233;plac&#233;es et/ou d'un regard masculin jug&#233; r&#233;ifiant ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Il me semble, pr&#233;cis&#233;ment, que c'est sur ce terreau (celui d'une disparition de ce qui a pu &#234;tre consid&#233;r&#233;, sous telle ou telle forme, &#224; telle ou telle &#233;poque, comme la &lt;i&gt;bonne distance&lt;/i&gt; entre hommes et femmes) qu'a pris naissance cette sorte de &lt;i&gt;n&#233;o-puritanisme&lt;/i&gt;, dont vous parlez. L&#224; o&#249; le corps se montre en sa nudit&#233;, ou quasi-nudit&#233;, il devrait donc &#234;tre entendu que c'est &#224; travers l'assurance qu'&#224; ce corps, nul ne touchera, que ce d&#233;voilement s'effectue. Dans ces conditions, c'est l'absence de codification vestimentaire, et donc de codification dans les rapports entre les hommes et les femmes qui peut aussi d&#233;clencher une d&#233;mesure dans la r&#233;pression. Il suffit de penser &#224; la fa&#231;on dont certains naturistes tiennent tellement &#224; d&#233;connecter la nudit&#233; de la sexualit&#233; (au point de refuser la confusion avec les &#171; nudistes &#187;), pour saisir le discours r&#233;pressif accompagnant comme son ombre cette pratique contemporaine de la nudit&#233; corporelle. Il y aurait comme une &#171; culture &#187; naturiste, aboutissant &#224; la condamnation de qui ne sait pas ma&#238;triser ses r&#233;actions corporelles, non plus que son d&#233;sir, face &#224; des corps d&#233;nud&#233;s, au soleil. Dans les ann&#233;es soixante-dix, ce qu'on a appel&#233; la &#171; lib&#233;ration sexuelle &#187; s'accompagnait de pratiques de d&#233;voilement corporel, et entre les deux, il n'y avait pas de v&#233;ritable hiatus. Dans ces conditions, le &lt;i&gt;noli me tangere&lt;/i&gt; des naturistes contemporains me semble une mani&#232;re de renouer avec une pudeur extr&#234;me : il s'agirait d'int&#233;grer &#224; ce point la d&#233;connection entre nudit&#233; corporelle et sexualit&#233; que le corps lui-m&#234;me ne r&#233;agirait pas &#224; des &lt;i&gt;stimuli&lt;/i&gt; sexuels, aurait appris &#224; se ma&#238;triser jusqu'en ce point. A l'inverse, lorsque la pudeur est nettement codifi&#233;e, au moyen de v&#234;tements cachant le corps, on ne demande pas au d&#233;sir de se nier &#8211; on juge devoir lui &#233;pargner la vue de la chair.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est donc fr&#233;quemment l&#224; o&#249; l'on croit atteindre le summum de la libert&#233; que cette apparence de libert&#233; se r&#233;v&#232;le pour ce qu'elle est : une illusion, ayant t&#244;t fait de se retourner en son inverse, c'est-&#224;-dire en une r&#233;pression sans bornes. Si, aujourd'hui, violences sexuelles li&#233;es &#224; des abus de pouvoir et exub&#233;rance du d&#233;sir en arrivent si souvent &#224; &#234;tre confondues, cela me semble tenir au fait que la disparition de bien des cadres normatifs ouvre un champ &#224; peu pr&#232;s illimit&#233; aux formes d'exercice du pouvoir, et, sym&#233;triquement, aux formes de r&#233;pression du pouvoir &#8211; le pouvoir, si souvent confondu avec le d&#233;sir lui-m&#234;me, en ce que l'abus de pouvoir emprunte souvent les voies de la violence sur un terrain d&#233;limit&#233; comme sexuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; : L'affect de l'indignation contagieuse et du d&#233;ballage g&#233;n&#233;ralis&#233; qui en d&#233;coule, apr&#232;s l'allumage de la m&#232;che Weinstein (tout ceci appareill&#233; &#224; mort non pas par les luttes des femmes en premier lieu mais bien par l'appareil m&#233;diatique global, je me permets d'y insister), ceci entra&#238;ne &#224; des effets de simplification et d'obscurcissement des enjeux analytiques qui sont ici en question. Et notamment, encore et toujours, du point de vie des relations de pouvoir. La qualit&#233; mobilisatrice d'expressions comme &#171; les violences faites aux femmes &#187;, &#171; le harc&#232;lement sexuel &#187; a pour contrepartie l'affaiblissement de la capacit&#233; d'analyse de &lt;i&gt;traits d'&#233;poque&lt;/i&gt; qui, pourtant, rev&#234;tent une importance cruciale. On ne se tient pas &#224; la hauteur de son &#233;poque si l'on n'est pas sensible &#224; la singularit&#233; des relations de pouvoir qui y ont cours, aux modulations de celles-ci et, en quelque sorte, &#224; leur coloration ou teinte dominante. Reprenons ici le raisonnement de Foucault : si le pouvoir est essentiellement de forme relationnelle, il est donc constamment fond&#233; sur des interactions, si ce n'est des &#233;changes &#224; proprement parler. Il est un maillage qui constitue l'une des trames de l'existence sociale et des rapports politiques. La limite du pouvoir en tant que relation ou dans son mode relationnel, c'est quand l'un des sujets engag&#233;s dans cette relation se trouve p&#233;trifi&#233;, objectiv&#233; par l'exercice, sur lui, d'une violence telle qu'il se trouve d&#233;pourvu de la moindre capacit&#233; de r&#233;agir ou interagir &#8211; cette violence destructrice comme limite de la relation de pouvoir, c'est, dans l'ordre politique, la terreur de masse ou (&#224; condition d'&#233;viter les emplois opportunistes du terme), le fascisme, et, dans l'ordre de la sexualit&#233;, le viol.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, ce qui me frappe, lorsque l'on dresse aujourd'hui l'inventaire de toutes ces formes de violences et de harc&#232;lement des femmes avec lesquelles il serait temps, dit-on, d'en finir, c'est l'existence d'un &lt;i&gt;continuum&lt;/i&gt; qui, &#224; partir de ce point limite qu'est le viol (ou, &lt;i&gt;a fortiori&lt;/i&gt;, des violences sexuelles se prolongeant en homicide) et d'autres formes d'exercice indu du pouvoir que s'arrogent les m&#226;les et dans lesquelles la dimension relationnelle se maintient ou revient, f&#251;t-ce sous la forme la plus d&#233;testable : la pratique d'une sorte de droit de cuissage par des petits chefs dans des organisations militantes, ou &#224; l'atelier, la pratique coutumi&#232;re de l' &#171; &#233;change &#187; de faveurs professionnelles contre des services sexuels dans le monde du spectacle, l'abus de pouvoir de caciques politiques attir&#233;s par la chair fra&#238;che des jeunes assistantes, et m&#234;me ces fellations auxquelles tant de celles qui aujourd'hui sortent du bois nous disent qu'elles ont &#233;t&#233; &#171; contraintes &#187;. Toutes ces pratiques odieuses s'&#233;tablissent dans une sorte de zone grise o&#249; la relation de pouvoir entre deux sujets de condition bien in&#233;gale se poursuit n&#233;anmoins sur un mode relationnel d'o&#249; la parole, les &#233;changes verbaux ne sont pas absents et o&#249; s&#233;duction, bluff, mensonge, intimidation, chantage, promesses, etc. occupent, du c&#244;t&#233; de l'abuseur, une place probablement plus d&#233;terminante que la pure contrainte physique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il me semble que c'est de cette zone grise qu'il faudrait parler aujourd'hui, en &#233;vitant de se cantonner aux g&#233;n&#233;ralit&#233;s doctes et entendues sur l'ascendant que les m&#226;les ont de tout temps exerc&#233; sur les femmes, comme si tout cela d&#233;coulait en droite ligne de l'&#233;tat de nature. Qu'est-ce qui fait que, dans le pr&#233;sent que nous vivons, cette zone grise o&#249; l'humiliation des femmes et leur subalternisation sexuelle semblent avoir prosp&#233;r&#233; comme l'ont fait les formes n&#233;o-esclavagistes dans l'ordre &#233;conomique et les exactions polici&#232;res &#224; l'&#233;gard des populations d'origine coloniale ? Et qu'est-ce qui fait que des femmes de toutes conditions (ou presque) ont pu voir leurs conduites inscrites dans ce diagramme o&#249; il leur appara&#238;t qu'il leur faut passer sous les fourches caudines du d&#233;sir d'un abuseur l&#224; o&#249;, dans d'autres circonstances, en d'autres temps et lieux, ou bien sous une autre &#171; r&#232;gle du jeu &#187;, elles ne l'auraient pas fait ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Car ce qui fait aujourd'hui l'objet de cette lev&#233;e de boucliers, ce n'est pas une simple addition de scandales et d'abus, c'est bien quelque chose qui s'est &#233;tabli comme une sorte de &#171; r&#232;gle du jeu &#187; impr&#233;sentable et qui porte la signature de l'&#233;poque. Une signature qui, bien s&#251;r, reste &#224; d&#233;chiffrer. Si l'on suit la piste de la brutalisation des relations de pouvoir dans le contexte du &#171; tout est permis &#224; qui en a les moyens &#187; d'inspiration n&#233;o-lib&#233;rale, alors il faudrait paradoxalement rapprocher ces violences faites aux femmes de la fa&#231;on dont un nombre croissant de celles-ci se trouve associ&#233; &#224; l'exercice des violences institutionnelles &#8211; femmes-flics pas n&#233;cessairement plus avenantes que leurs coll&#232;gues m&#226;les, femmes militaires tortionnaires (Abu Graib...), femmes-patronnes, femmes dites &#171; de fer &#187; &#224; la Thatcher, etc. La brutalisation, &#231;a circule, &#231;a &#171; transversalise &#187;... Mais ce ne serait pas la seule piste &#224; suivre : quand une soci&#233;t&#233; s'enfonce, politiquement, mentalement, affectivement, comme le fait la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise aujourd'hui, cela ne manque d'exercer ses effets sur l'&#233;conomie libidinale en g&#233;n&#233;ral. De m&#234;me que l'on assiste &#224; la multiplication des &#171; hate groups &#187;, de la m&#234;me fa&#231;on, les formes du d&#233;sir et leurs flux sont affect&#233;s par ce que les gens de l'Ecole de Francfort appelleraient des &#171; pathologies &#187; de toutes sortes &#8211; d&#233;signation dont la coloration normative nous incline &#224; rechigner un peu &#224; l'adopter &#8211; mais en tout cas, quand l'&#233;conomie du d&#233;sir ou la qu&#234;te du plaisir se trouve vivement et massivement colonis&#233;es par de minables petits paradigmes guerriers ou consum&#233;ristes, le signal d'alarme se d&#233;clenche. Reich, que l'on ne lit plus gu&#232;re aujourd'hui, n'&#233;tait pas si con : le d&#233;sir n'est pas immunis&#233; contre le fascisme et il est certains usages des plaisirs qui s'av&#232;rent n'&#234;tre au vrai que de p&#226;les copies d'une &#233;conomie de pr&#233;dation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il me semble que parler &lt;i&gt;politiquement&lt;/i&gt; de cette actualit&#233; prolif&#233;rante qui s'organise autour du motif des &#171; violences faites aux femmes &#187;, c'est toujours persister &#224; y discerner la dimension d'une contre-r&#233;volution et d'une tentative de restauration impossible. Du point de vue du proc&#232;s de la civilisation, le pouvoir des m&#226;les n'a cess&#233; au fil du temps d'enregistrer d&#233;faite sur d&#233;faite, dans les soci&#233;t&#233;s occidentales, il est en lambeaux, symboliquement, socialement, &#233;conomiquement, il ne se perp&#233;tue que par la force de l'inertie, ayant perdu tous ses fondements pr&#233;tendus en droit et en raison. Le mariage pour tous, avec tous ses travers que vous avez mis en exergue dans votre livre, est la derni&#232;re de ses d&#233;faites en rase campagne &#8211; une &#233;ni&#232;me mise &#224; mort symbolique du m&#226;le chef de famille. Envisag&#233; sous cet angle, le parfum revanchard des passages &#224; l'acte &#224; la DSK, Ramadan and Co saute aux narines &#8211; le dernier menuet du comte Almaviva avant la chute du rideau.&lt;br class='autobr' /&gt;
La belle chose, maintenant, ce serait d' &#171; apprendre &#224; danser &#187; &#224; tous ces &#171; petits comtes &#187; selon des modalit&#233;s qui &lt;i&gt;s'&#233;mancipent vraiment&lt;/i&gt; de ce qui fait d'eux des automates s'agitant sur la sc&#232;ne de cette &#233;poque sinistre... Ce qui rend les choses compliqu&#233;es aujourd'hui, un peu plus compliqu&#233; que ce qu'en donne &#224; comprendre la mise en sc&#232;ne m&#233;diatique du choeur des victimes (enfin) assembl&#233;es pour d&#233;noncer leurs pers&#233;cuteurs, c'est que les subjectivit&#233;s m&#234;me de celles qui pr&#233;sentent le tort qui leur a &#233;t&#233; inflig&#233; semblent souvent s'agencer d'une mani&#232;re ind&#233;finissable mais troublante sur celles des &#233;nergum&#232;nes qui le leur ont inflig&#233; - lorsque la victime de tel puissant abuseur m&#233;diatique &#233;tats-unien affirme que celui-ci l'a &lt;i&gt;forc&#233;e&lt;/i&gt; &#224; signer un document par lequel elle renon&#231;ait &#224; lui chercher noise pour ce qu'il lui avait fait subir (contre contrepartie financi&#232;re, on l'imagine), ou bien quand des jeunes militantes de l'UNEF trait&#233;es en gibier sexuel par quelque cheffaillon confessent avoir succomb&#233; au prestige du leader.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les relations entre les sexes, comme relations de pouvoir, s'inscrivent dans des diagrammes dans lesquels des iniquit&#233;s se produisent sur un certain fond, disons, d'homog&#233;n&#233;it&#233; &#8211; l'&lt;i&gt;amour du pouvoir&lt;/i&gt; comme fond de sc&#232;ne, par exemple...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Naze&lt;/i&gt; : Je suis d'accord avec vous pour reconna&#238;tre que c'est bien dans la &#171; zone grise &#187; que vous indiquez qu'il est int&#233;ressant que la discussion ait lieu, puisque c'est l&#224; seulement qu'on se trouve face &#224; deux subjectivit&#233;s &#8211; quelque in&#233;galitaire que puisse &#234;tre la situation sociale les mettant en pr&#233;sence l'une de l'autre -, demandant qu'on interroge la &lt;i&gt;relation&lt;/i&gt; qui se noue, n&#233;cessairement, entre elles, dans les cas d'abus de pouvoir n'atteignant pas ce point limite o&#249; l'abus&#233;(e) serait purement et simplement r&#233;ifi&#233;(e). Dans ces conditions d'analyse, on &#233;chappe en effet &#224; toute forme d'essentialisation (des agresseurs et des agress&#233;s, des hommes et des femmes, des actes de brutalisation et de ceux relevant de la soumission, etc.), ce qui ouvre sur une approche r&#233;ellement interactionniste de ces ph&#233;nom&#232;nes. En ce sens, l'agresseur et l'agress&#233; font syst&#232;me, non pas dans l'id&#233;e odieuse d'une confusion de la victime et de l'agresseur, mais bien pour autant qu'isoler l'un de l'autre, c'est se condamner &#224; ne rien comprendre, ou plut&#244;t &#224; seulement v&#233;hiculer les sch&#233;mas habituels des violences li&#233;es &#224; un imm&#233;morial patriarcal, figeant de fa&#231;on d&#233;finitive les rapports entre les sexes. Oui, c'est bien, par exemple, la mani&#232;re dont certaines femmes abus&#233;es ont pu juger devoir n&#233;cessairement se soumettre au d&#233;sir d'un abuseur qu'il s'agit d'interroger, puisqu'on est bien ici face &#224; un trait d'&#233;poque, face &#224; une attitude n'ayant pas toujours pr&#233;valu.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une des difficult&#233;s, dans ces questions, me semble-t-il, est de toujours bien tenir ensemble les deux c&#244;t&#233;s de la r&#233;flexion : penser &#224; la fois la dimension sexuelle de certains abus de pouvoir (leur sp&#233;cificit&#233;), et donc leur ancrage au sein d'une r&#233;flexion quant aux rapports entre les sexes, tout en &#233;vitant de s&#233;parer absolument ces formes de brutalisation d'autres formes non significativement sexu&#233;es (ou sexu&#233;es de fa&#231;on invers&#233;e : les femmes bourreaux d'Abou Graib) d'abus de pouvoir. Autrement dit, il ne faut pas n&#233;gliger cette dimension sp&#233;cifiquement li&#233;e aux rapports entre les sexes, lorsqu'elle est pr&#233;sente dans certaines violences, mais il faut &#224; tout prix &#233;viter de r&#233;sorber toute forme de rapports de pouvoir entre hommes et femmes &#8211; y compris lorsque la violence en question rel&#232;ve du domaine sexuel &#8211; &#224; des rapports de domination sexuelle. N'oublions pas que certaines formes de brutalisation peuvent &#234;tre identifi&#233;es comme sexuelles selon un point de vue objectiviste, et n'&#234;tre connot&#233;es comme telles (de fa&#231;on prioritaire en tout cas) ni par la victime, ni par le tortionnaire : dans le cas d'Abou Graib, le fait qu'une femme militaire ait tenu en laisse un prisonnier d&#233;nud&#233; peut faire penser &#224; une mise en sc&#232;ne de fantasmes sadomasochistes sp&#233;cifiquement sexuels, mais cette action peut aussi bien avoir constitu&#233;, dans l'esprit de la soldate, la mise en sc&#232;ne de la r&#233;duction de l'autre &#224; l'&#233;tat d'animal (et avoir &#233;t&#233; v&#233;cu comme une telle r&#233;duction par le prisonnier). &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour finir, j'aimerais &#233;voquer un th&#232;me qu'on n'ose plus gu&#232;re aborder aujourd'hui, qui est celui de ce qu'on nomme la &#171; p&#233;dophilie &#187;. Je vais me limiter &#224; une remarque, permettant de d&#233;signer un trait sp&#233;cifique de notre &#233;poque, qui n'est pas sans rejaillir sur notre discussion actuelle. Ce trait, c'est celui &#224; travers lequel, aujourd'hui, toute approche sexuelle jug&#233;e &#233;maner d'un dominant (sexuellement, socialement, etc.) tend &#224; se trouver requalifi&#233;e comme violence objectivante, face &#224; laquelle il n'y aurait d'autre choix possible que d'ob&#233;ir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans les ann&#233;es 70, lorsque certains r&#233;fl&#233;chissaient aux interdits portant sur les relations sexuelles entre les adultes et les enfants, leurs r&#233;flexions &#233;taient souvent aimant&#233;es par la question du statut de l'enfance : ne devrait-on pas lutter pour une &#233;mancipation des enfants, leur permettant d'entretenir des relations sexuelles avec des adultes, le cas &#233;ch&#233;ant. Il ne r&#233;gnait pas alors une suspicion imm&#233;diate &#224; l'encontre de qui se livrait &#224; une telle r&#233;flexion, on ne le soup&#231;onnait pas a priori de se livrer &#224; la production de purs sophismes n'ayant d'autre but que de lui rendre possible l'acc&#232;s aux corps des enfants, et comme n'entretenant pas, en fait, le moindre int&#233;r&#234;t pour leur libert&#233;. Le locuteur n'&#233;tait donc pas disqualifi&#233; d'embl&#233;e. C'est ainsi qu'une discussion sur ce th&#232;me a pu encore avoir lieu, en 1978, au micro de France Culture, entre Michel Foucault et Guy Hocquenghem, et tous deux montraient alors leur inqui&#233;tude quant &#224; une l&#233;gislation de plus en plus intrusive dans le domaine sexuel, au point que Hocquenghem avait lanc&#233;, un peu plus t&#244;t, une p&#233;tition r&#233;clamant l'abrogation d'articles de loi r&#233;primant les rapports sexuels entre majeurs et mineurs, ou encore r&#233;clamant la d&#233;criminalisation des rapports entre majeurs et mineurs en dessous de quinze ans. Si une telle p&#233;tition a pu &#234;tre largement sign&#233;e (de certains communistes &#224; Fran&#231;oise Dolto, dit Hocquenghem), c'est bien qu'alors cette discussion paraissait recevable dans le cadre d'une revendication plus large d'une juridiction plus lib&#233;rale en mati&#232;re de m&#339;urs. &lt;br class='autobr' /&gt;
Si, aujourd'hui, une telle discussion est devenue tout simplement impossible, n'est-ce pas, entre autres choses, parce que, depuis, le paradigme lib&#233;ral &#233;tant devenu triomphant, ce type de discours, attentif &#224; une &#233;mancipation des enfants, serait imm&#233;diatement recod&#233; comme discours purement int&#233;ress&#233;, visant &#224; d&#233;blayer le terrain (juridique) pour tous les abus de pouvoir possibles, des adultes en direction des enfants ? Autrement dit : moins de lois possibles, pour &#171; lib&#233;rer &#187; (&#171; les &#233;nergies &#187;, &#171; le travail &#187;, etc.) &#8211; formule dont on comprend, qu'en effet, elle lib&#232;re le puissant capitaliste, lui livrant des travailleurs sans garanties juridiques. Dans un tel contexte, et bien qu'on se situe dans un registre diff&#233;rent, c'est la question d'une &#233;mancipation de l'enfance, notamment sur le terrain de la sexualit&#233;, qui est &#233;vacu&#233;e, l'enfant se trouvant alors juridiquement, et comme par pr&#233;caution, priv&#233; de toute volont&#233; propre. Et si tel est le cas, alors toute relation sexuelle d'un adulte avec un enfant n'est pas consid&#233;r&#233;e comme pouvant relever d'une interaction, mais bien, n&#233;cessairement, de cette violence destructrice constituant pour Foucault, on l'a dit, la limite de la relation de pouvoir. Avoir une relation sexuelle avec un enfant, m&#234;me consentant, ce serait donc toujours le violer, et/ou lui faire violence. C'est d'ailleurs un sch&#233;ma comparable qu'on retrouve dans le cas de la prostitution, et la d&#233;cision de p&#233;naliser le client : la prostitu&#233;e n'est pas davantage envisag&#233;e par le l&#233;gislateur dans un possible rapport d'interaction avec un client, mais comme soumise int&#233;gralement, r&#233;ifi&#233;e, en tant que femme, au pouvoir masculin (ce qui, soit dit en passant, pose alors, d'un point de vue juridique, le probl&#232;me de la distinction entre prostitution et traite des &#234;tres humains).&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est peut-&#234;tre dans ce pli d'&#233;poque qu'on pourrait trouver quelque explication au fait que les femmes abus&#233;es, peut-&#234;tre par quelque sup&#233;rieur hi&#233;rarchique, aient pu se consid&#233;rer comme devant &lt;i&gt;n&#233;cessairement&lt;/i&gt; obtemp&#233;rer face &#224; l'injonction qui leur avait &#233;t&#233; adress&#233;e de se livrer &#224; quelque service sexuel. Sartre aurait peut-&#234;tre parl&#233; ici de &#171; mauvaise foi &#187; : &#233;vacuant la possibilit&#233; d'envoyer au diable le chef de bureau, puisque ce rapport d'abus de pouvoir est v&#233;cu comme celui o&#249; une femme serait r&#233;duite &#224; l'&#233;tat de chose (l&#224; est le &lt;i&gt;continuum&lt;/i&gt; de tout abus sexuel avec le viol, &#224; notre &#233;poque), alors, obtemp&#233;rer &#224; cette injonction appara&#238;tra comme ce &#224; quoi il n'&#233;tait pas possible d'&#233;chapper. Il ne s'agit &#233;videmment pas d'accuser quiconque d'insinc&#233;rit&#233; ici, puisque, ne l'oublions pas, pour Sartre, ce n'est que &lt;i&gt;de bonne foi&lt;/i&gt; qu'on pourrait &#234;tre de &#171; mauvaise foi &#187;. Pensons &#224; ces mots de Salma Hayek, d&#233;crivant ainsi sa (non)-relation &#224; Weinstein : &#171; A ses yeux, je n'&#233;tais pas une artiste. Je n'&#233;tais m&#234;me pas une personne. J'&#233;tais une chose : un corps &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
On n'a donc rien &#224; gagner &#224; enfermer les femmes dans un statut de &#171; victimes &#187;, non pas parce qu'elles seraient partie prenante dans les violences subies, mais seulement parce qu'ainsi on les prive de toute arme dans le cadre de rapports de pouvoir &#8211; et aussi parce qu'en les essentialisant ainsi, on renonce &#224; saisir quelque chose des formes changeantes des rapports entre les sexes. Ou alors, dans un monde o&#249; il n'y aurait plus que des agresseurs et des victimes, on leur laisserait seulement la possibilit&#233; d'entrer elles-m&#234;mes dans le r&#244;le de l'agresseur. Se voir qualifier de &lt;i&gt;vaincu&lt;/i&gt; ou de &lt;i&gt;victime&lt;/i&gt;, ce n'est pas du tout la m&#234;me chose : les vaincus ne d&#233;sarment pas, et leur horizon n'est pas d'asservir &#224; leur tour les vainqueurs d'hier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; : Je suis un peu &#233;tonn&#233; par la fa&#231;on dont les figures intellectuelles les plus respect&#233;es du f&#233;minisme radical se rallient sans r&#233;serve &#224; ce qui s'&#233;nonce et se pratique aujourd'hui au nom de la lutte contre le harc&#232;lement. Il y aurait pourtant, me semble-t-il, mati&#232;re &#224; m&#233;diter sur cette forme de &#171; justice populaire &#187; qui prosp&#232;re sous ce signe - nouvelle et in&#233;dite quant &#224; ce qui en constitue l'objet, assur&#233;ment, mais beaucoup moins nouvelle quant &#224; ses modalit&#233;s. Ce qui en effet se r&#233;invente ici, c'est en l'occurrence, une forme archa&#239;que de justice, l'exposition infamante, le pilori. Le travers de cette forme de &#171; justice populaire &#187;, c'est qu'elle parodie la Justice de l'Etat, en mettant en sc&#232;ne une sorte de tribunal moral ou de juridiction des normes, appel&#233;s &#224; juger des infracteurs expos&#233;s &#224; la vindicte publique. Le public est mobilis&#233; comme juge, sans que cela exclue le recours aux formes et aux appareils de Justice ordinaires, le cas &#233;ch&#233;ant. Ce qui est recherch&#233;, c'est une production r&#233;gl&#233;e de la honte (&lt;i&gt;shame on you !&lt;/i&gt;) susceptible d'annoncer la peine effective ou de s'y ajouter. C'est ce genre de &#171; tribunal &#187; ou de &#171; justice &#187; dite populaire que Foucault avait en horreur, tant elle lui apparaissait comme un pur et simple d&#233;marquage de la Justice d'Etat. Dans l'histoire d'un pays comme la France, remarquait-il, la justice populaire prend la forme d'un affrontement direct, d'une lutte, souvent arm&#233;e, entre des mouvements populaires ou pl&#233;b&#233;iens et des figures ha&#239;es de la domination ou de la r&#233;pression &#233;tatique. La Justice populaire, c'est une forme particuli&#232;re de l'inexpiable et imm&#233;moriale lutte entre le peuple (la pl&#232;be) et les gouvernants, les oppresseurs. Elle marque, quand elle trouve l'occasion de s'exercer, un rapport de force, elle ne vise pas &#224; faire honte &#224; un &#171; autre &#187; &#224; g&#233;om&#233;trie variable, mais &#224; terroriser l'ennemi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans sa forme et son affect partag&#233;, la campagne actuelle d'&lt;i&gt;exposition&lt;/i&gt; des harceleurs, r&#233;els et suppos&#233;s, ressemble &#224; s'y m&#233;prendre aux rites de tontes des dites &#171; collaboratrices horizontales &#187; &#224; la Lib&#233;ration - un concours de foule, une frairie cristallisant autour d'une &#171; politique &#187; improvis&#233;e et de bas &#233;tage - le &lt;i&gt;shaming&lt;/i&gt;. La seule diff&#233;rence, c'est que dans un cas &#231;a se passe dans la rue et dans l'autre sur le &lt;i&gt;net&lt;/i&gt;, sur les m&#233;dias.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il me semblerait infiniment plus appropri&#233; et &#233;mancipateur de faire &lt;i&gt;peur&lt;/i&gt; aux harceleurs, plut&#244;t que honte. La politique de la honte est toujours de mauvais aloi. Susciter la peur de l'adversaire ou l'ennemi, c'est de bonne guerre - les rapports de force, l'exemplarit&#233; de l'affrontement. Mais pour passer d'un r&#233;gime &#224; l'autre, il faudrait commencer par s'&#233;manciper des m&#233;dias et par politiser et organiser la col&#232;re... et changer d'affect. On pouvait lire r&#233;cemment dans &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt; cette tribune assez path&#233;tique d'une femme immerg&#233;e dans le milieu des m&#233;dias, je crois, qui y faisait l'&#233;talage de son traumatisme, cons&#233;cutif &#224; un &#233;change survenu lors d'une soir&#233;e avin&#233;e avec un harceleur qui, ayant fait mention de ses &#171; gros seins &#187;, se promettait de la faire &#171; jouir toute la nuit &#187;. Il me semble me rappeler qu'en d'autres temps et d'autres lieux, une paire de baffes claquante autant que publique aurait constitu&#233; un excellent rem&#232;de pr&#233;ventif contre le traumatisme, non moins qu'une th&#233;rapie adapt&#233;e contre la compulsion harceleuse du petit m&#226;le en rut. On peut prendre ici la mesure de l'effet pervers d'un exc&#232;s de pacification des m&#339;urs et de d&#233;l&#233;gitimation de toute esp&#232;ce de violence vive... On encaisse l'outrage, on avale l'humiliation, on se d&#233;teste de l'avoir fait, et ensuite, on se console en vendant son traumatisme &#224; l'encan... Sans aller, comme le fait Foucault, jusqu'&#224; opposer les massacres de Septembre, la &#171; vraie &#187; justice populaire, aux tribunaux de la Terreur, on ne peut s'emp&#234;cher de rapprocher l'actuelle vogue du &lt;i&gt;shaming&lt;/i&gt; de la d&#233;l&#233;gitimation de toute forme de violence dans l'horizon de la lutte pour l'&#233;mancipation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Naze&lt;/i&gt; : Concernant l'affect irriguant la campagne actuelle (&#171; Balance ton porc ! &#187;), je suis bien d'accord pour dire qu'il est d&#233;testable, et que vouloir faire honte &#224; l'autre, c'est user d'un ressort d'essence majoritaire : l'unanimit&#233; est ainsi requise (d'o&#249; les attaques essuy&#233;es par la p&#233;tition Deneuve), et certaines f&#233;ministes, dont Genevi&#232;ve Fraisse, me semblent ici avoir la bien mauvaise id&#233;e de ne pas faire d&#233;fection. L'id&#233;e d'une auto-d&#233;fense (des femmes, des gays, des trans, etc.) m'a toujours sembl&#233; pr&#233;f&#233;rable &#224; l'id&#233;e de faire honte &#224; l'autre de sa haine (une des raisons pour lesquelles j'avais refus&#233; d'organiser en Bretagne, au lyc&#233;e, une journ&#233;e contre l'homophobie : placer les gays, trans, etc. sous la protection de l'institution, &#231;a me semblait comporter le risque de nous faire passer du c&#244;t&#233; du majoritaire, et je n'ai pas chang&#233; d'avis). Faire honte &#224; l'homophobie, &#231;a me semble justement revenir &#224; utiliser les r&#232;gles de l'adversaire d'hier, qui contraignait les gays &#224; baisser la t&#234;te - arme de vainqueurs que subirent en effet les tondues &#224; la Lib&#233;ration. Lutter contre l'homophobie, &#231;a c'est autre chose, et c'est une lutte de tous les jours. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour &#233;largir le propos relatif au f&#233;minisme, lui-m&#234;me assez divers, il me semble qu'une partie des difficult&#233;s dans lesquelles s'enferrent actuellement ses formes dominantes, au moins en France, et qu'on vient d'effleurer &#224; l'instant, pourrait &#234;tre illustr&#233;es &#224; travers son inscription, sans cesse r&#233;affirm&#233;e, dans le courant abolitionniste concernant la prostitution. En effet, cette position, et les justifications qui la fondent, ne me semblent pas &#233;trang&#232;res &#224; une ininterrompue inscription des femmes dans un statut victimaire. Je m'explique. Des f&#233;ministes historiques, comme Nicole-Claude Matthieu, par exemple, &#233;tablissent un continuum entre prostitution et vie domestique, &#224; travers l'id&#233;e que les femmes, dans les deux cas, int&#233;rioriseraient leur domination par les hommes. Dans ces conditions, le consentement (pour la prostitution ou pour le voile) risque bien d'&#234;tre interpr&#233;t&#233; comme le signe d'une ali&#233;nation effective. Si Genevi&#232;ve Fraisse est plus fine, et si elle a raison de ne pas faire reposer tout le d&#233;bat sur la question du consentement (notion ambigu&#235; et privil&#233;gi&#233;e &#224; l'heure lib&#233;rale), pourtant, il me semble que sa position abolitionniste repose bien sur une reconduction de l'id&#233;e de l'existence d'un patriarcat fondant une in&#233;galit&#233; structurelle (androcentr&#233;e) dans l'&#233;change prostitutionnel. Tout cela me para&#238;t en fait beaucoup plus complexe : que la mise en jeu de la sexualit&#233; ne fasse pas du &#034;contrat&#034; entre le client et la prostitu&#233;e un contrat comme un autre, sans doute - cela condamne-t-il pour autant tout &#233;change bancalement contractuel &#224; reproduire l'imm&#233;moriale domination masculine ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour en revenir &#224; la question des armes propres &#224; un combat f&#233;ministe, on pourrait dire que faire honte au client (et sa p&#233;nalisation vise avant tout &#224; cela), c'est r&#233;introduire une forme de morale sexuelle, alors que faire valoir l'id&#233;e d'auto-d&#233;fense, c'est essayer, pour la prostitu&#233;e, de se donner les moyens de r&#233;sister, si le client va au-del&#224; de ce qu'elle acceptait dans le cadre de cette relation tarif&#233;e - et cela garantirait, sinon des bases tout &#224; fait contractuelles (il y a de l'impr&#233;visible aussi chez la prostitu&#233;es, qui peut, en cours de relation, choisir d'aller plus loin que pr&#233;vu) &#224; cette relation de prostitution, au moins un certain &#233;quilibre dans la relation (et, pour les prostitu&#233;es, de sortir de leur statut d'&#233;ternelles victimes, y compris lorsqu'elles parlent - Anne Hidalgo, par exemple, je m'en souviens, ne les &#233;coutant m&#234;me pas, consid&#233;rant qu'elles n'&#233;taient que les ventriloques des prox&#233;n&#232;tes et/ou des clients).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; : Je trouve pr&#233;occupant qu'un f&#233;minisme qui se voit comme radical et intellectuellement qualifi&#233; s'all&#232;ge aussi radicalement de ce que l'on aurait appel&#233; nagu&#232;re les &#171; enjeux de classe &#187; de la lutte actuellement engag&#233;e, ce dont l'effet patent est qu'il se trouve aujourd'hui &#224; la remorque du f&#233;minisme bobo, &lt;i&gt;id est&lt;/i&gt; patricien, confin&#233; aux industries culturelles et m&#233;diatiques. L'effet de l'oubli radical de la dimension de classe de ce qui est aujourd'hui en cours sous le signe g&#233;n&#233;rique et vague du f&#233;minisme, a pour effet que le mouvement actuel (et avec lui le f&#233;minisme d'&#233;mancipation) se trouve captif d'une temporalit&#233; qui est celle de l'&#233;v&#233;nement m&#233;diatique - une pouss&#233;e de fi&#232;vre, pas un mouvement qui prend racine. Le jour o&#249; les m&#233;dias, qui dictent l'agenda, passeront &#224; un objet du jour, une &#171; actualit&#233; &#187; plus gratifiante et effervescente, selon leurs crit&#232;res futiles et marchands, que restera-t-il de l'actuelle de &#171; meto &#187; et &#171; exposeyourpig &#187; ?&lt;br class='autobr' /&gt; Au reste, je pense aussi que l'on pourrait approfondir la discussion sur l'enjeu de la prostitution - je suis tr&#232;s sensible &#224; l'id&#233;e que nous sommes entr&#233;s dans une &#233;poque o&#249; toute notion de &#034;libert&#233; sexuelle&#034; va tendre &#224; &#234;tre d&#233;cri&#233;e. Certes, cette expression a toujours &#233;t&#233; charg&#233;e d'ambigu&#239;t&#233;s, mais il y a une grande diff&#233;rence entre l'emploi circonspect qu'on peut en recommander et le fait de la d&#233;signer polici&#232;rement comme ce qui s'associe &#224; la violence et &#224; l'abus de pouvoir. Concernant la prostitution, je suis oppos&#233; &#224; la position abolitionniste et, &#224; fortiori, prohibitionniste, pour des raisons, je crois, assez sensiblement diff&#233;rentes des v&#244;tres : je ne suis pas tr&#232;s sensible &#224; l'association de la prostitution au droit de disposer de son corps - mais je comprends bien qu'il y a l&#224; un point qui, dans la tradition pasolino-hocquenghemienne, vous appara&#238;t n&#233;cessaire de d&#233;fendre bec et ongles. Pour ce qui me concerne, je reste convaincu, en foucaldien aust&#232;re (le Foucault de la gouvernementalit&#233; plut&#244;t que celui des &lt;i&gt;backstages&lt;/i&gt;) que la prostitution, comme forme d'exploitation sexuelle, n'est pas le genre de ph&#233;nom&#232;ne que l'on puisse traiter &#224; coup d'interdictions, dans l'horizon de son illusoire &#233;radication - c'est, par excellence, un objet &#224; consid&#233;rer sous l'angle des &lt;i&gt;m&#233;canismes de s&#233;curit&#233;&lt;/i&gt; comme l'alcoolisme, le tabagisme, l'addiction aux drogues, la conduite automobile dangereuse, les jeux d'argent...&lt;br class='autobr' /&gt;
Concernant la bataille des normes, on pourrait aussi aller vers des provocations plus d&#233;lib&#233;r&#233;es : sous Valls, les femmes &#233;taient encourag&#233;es par l'autorit&#233; et le f&#233;minisme la&#239;card &#224; montrer leurs seins sur les plages, pour repousser le burkini. Maintenant, elles sont pouss&#233;es par les m&#234;mes &#224; exhiber plut&#244;t leur traumatisme. On s'y perd un peu...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Naze&lt;/i&gt; : Ce n'est pas tellement sous l'angle du plaisir ou du go&#251;t que j'envisage l'acte prostitutionnel, bien que cela soit toujours possible de mani&#232;re marginale (et, ceci ne pouvant &#234;tre exclu, emp&#234;che, par principe, de penser la prostitution comme &lt;i&gt;n&#233;cessairement&lt;/i&gt; subie), mais plut&#244;t sous l'angle de l'exceptionnalisation de la prostitution comme activit&#233; permettant de gagner sa vie. Sans se faire beaucoup d'illusions sur le plaisir qu'elles y prendront, certaines prostitu&#233;es (il faudrait aussi l'envisager au masculin) peuvent pr&#233;f&#233;rer cette activit&#233;, &#224; celle de caissi&#232;re, par exemple - et on ne demande pas si les caissi&#232;res le sont devenues par go&#251;t, ou par contrainte. C'est donc plut&#244;t parce que ce jugement d'exception r&#233;serv&#233; &#224; la prostitution parmi les diff&#233;rentes mani&#232;res de &#034;gagner sa&#034; vie me semble r&#233;v&#233;lateur d'un jugement moral qui ne se dit pas, que cette question me semble importante pour ce qu'elle r&#233;v&#232;le de notre rapport au corps, &#224; la sexualit&#233;, &#224; la distinction priv&#233;/public, etc. Et quelles lignes effectives de partage trace-t-on entre ce qui serait une sexualit&#233; de prostitution et une sexualit&#233; qui n'en rel&#232;verait pas ? L'intervention de l'argent ne concernant pas que la prostitution, o&#249; la fait-on commencer ? Et sur la base de quoi si l'argent n'est pas n&#233;cessairement un facteur d&#233;terminant de partage ? Beaucoup de questions...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; : On pourrait, et m&#234;me on devrait, se demander de quoi la mont&#233;e de l'invective dans ces d&#233;bats autour des inconduites sexuelles est le sympt&#244;me. Au lendemain de la publication de la tribune ultra-m&#233;diatis&#233;e sign&#233;e par Catherine Deneuve, Catherine Millet et autres, un contre-texte incandescent a &#233;t&#233; lanc&#233; sur la Toile, intitul&#233; &#171; Les porcs et leurs alli&#233;-es ont de quoi s'inqui&#233;ter ! &#187;, une mani&#232;re donc de d&#233;signer les signataires de la tribune comme des &#171; porcs objectifs &#187;, dans le ton d'un n&#233;o-stalinisme f&#233;ministe du meilleur tonneau. Une chose serait de dire que la formule &#233;voquant un &#171; droit d'importuner &#187; est non seulement ind&#233;fendable mais d&#233;testable, une autre est de vouer aux flammes de l'enfer et un texte de discussion (pr&#233;sentant des arguments soutenables et d'autres moins ou pas du tout) et, pire encore, leurs auteurs. Nous voici en plein dans le r&#233;gime policier et de teinture totalitaire du &#171; qui n'est pas avec nous est contre nous &#187;. Quiconque pr&#233;tend &#233;lever une objection ou, tout simplement, exercer les pr&#233;rogatives et les droits de la critique face &#224; la tournure prise par l'actuel attroupement m&#233;diatique autour de la question du harc&#232;lement se trouve &#233;pingl&#233; comme ennemi du peuple, &lt;i&gt;id est&lt;/i&gt; des femmes. Cette pente est celle de l'&#233;poque aussi, celle de la propension &#224; la criminalisation plus ou moins automatique de tout ce qui &lt;i&gt;ne se rallie pas&lt;/i&gt; - ne plie pas son jugement critique aux &#233;nonc&#233;s majoritaires, aux r&#232;gles fix&#233;es par les gouvernants ou les regroupements anomiques.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est &#224; la fois la d&#233;mocratie des concours de foule et des &#233;nonc&#233;s corrects. Dispara&#238;t toute notion de la &lt;i&gt;criticabilit&#233; des choses&lt;/i&gt;, des formes consensuelles, des dispositifs h&#233;g&#233;moniques, des affects partag&#233;s. D'o&#249; l'imp&#233;rieuse n&#233;cessit&#233; de chercher les &lt;i&gt;&#233;carts&lt;/i&gt; et de les cultiver. Apr&#232;s tout, la querelle entre celles qu'apostrophent Deneuve et ses co-signataires, puis entre celles qui les traitent en ralli&#233;s aux &#171; porcs &#187;, &#231;a n'est jamais que la guerre des boutons chez les femmes du monde... La pr&#233;somption partag&#233;e par celles qui, en l'occurrence, en viennent aux mains, &#224; parler au nom des &#171; femmes &#187; est d'une ind&#233;cence sans bornes. S'il est une caract&#233;ristique de cette s&#233;quence, c'est bien que &#171; les femmes &#187;, le populaire au f&#233;minin, on ne l'y entend pas.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui appara&#238;t pr&#233;occupant dans la tournure des bien des d&#233;bats contemporains, c'est le r&#233;gime rigoureusement identitaire, je dirais m&#234;me quasi-&#034;sp&#233;cique&#034; sous lequel ils se trouvent plac&#233;s : il faut avoir sa carte de &#034;femme&#034; pour &#234;tre l&#233;gitime &#224; parler du harc&#232;lement, sa carte d'&#034;indig&#232;ne&#034; pour parler de l'ordre policier dans les cit&#233;s, etc. Si vous &#234;tes d&#233;pourvu de la &#034;carte&#034; en question, vous n'avez voix au chapitre que comme compagnon de route, tol&#233;r&#233; en soutien de la parole autoris&#233; - celle des d&#233;tenteurs/trices des cartes ad&#233;quates. C'est une politique des essences, dans laquelle l'autorit&#233; et la l&#233;gitimit&#233; de la parole publique est cens&#233;e d&#233;river directement de l'essence - sociale, sexuelle, historico-culturelle, etc. Le grand mod&#232;le, oubli&#233; bien s&#251;r, de tout &#231;a, c'est le stalinisme : quand l'appareil du PC ne cessait de nous renvoyer &#224; notre condition &#034;petit-bourgeoise&#034;, seule la parole ouvri&#232;re ayant autorit&#233; - et la parole ouvri&#232;re, bien s&#251;r, c'&#233;tait &lt;i&gt;lui&lt;/i&gt; et sa politique n&#233;o-r&#233;formiste qui le conduisait tout droit &#224; l'explosion en vol de 1981 et les suites... Toutes choses &#233;gales par ailleurs, c'est la m&#234;me imposture qui se pratique lorsque nous nous trouvons somm&#233;s de nous rallier &#224; la cause des femmes ou des indig&#232;nes - ceux-celles qui pratiquent cette politique de la mise en demeure et parlent haut et fort au nom de l'&#034;esp&#232;ce&#034; qu'ils-elles entendent incarner manquent singuli&#232;rement de titres pour incarner ce &#034;tout&#034;. Le but de l'op&#233;ration, c'est de promouvoir une politique des &#034;esp&#232;ces&#034; dont le principe n'est pas l'&#233;change des arguments mais l'autorisation ou l'acc&#232;s, selon des crit&#232;res identitaires : parole de &#034;Blanc&#034; ne franchit pas le cap de la couleur, parole de m&#226;le celle de la pr&#233;somption viriliste ou androcentrique, etc. En r&#233;sulte la fragmentation du d&#233;bat et le r&#232;gne des micro-structures bruyantes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alain Naze&lt;/i&gt; : Nous sommes en effet entr&#233;s dans l'&#232;re du majoritaire proc&#233;dant par intimidation, ou plut&#244;t, puisque ce ph&#233;nom&#232;ne n'est pas nouveau, au renforcement des effets du discours majoritaire par la caisse de r&#233;sonance que leur procurent les m&#233;dias, et le transformant en unanimisme. Car est-il bien s&#233;rieux de pr&#233;senter l'actuelle campagne, dite de d&#233;nonciation porcine, comme le reflet d'une vague d'indignation soulevant le pays &#8211; ou au moins sa partie f&#233;minine &#8211; de &#171; lib&#233;ration de la parole des femmes &#187; ? N'est-il pas &#233;vident qu'on se trouve face &#224; une forme de propagation virale d'un &#233;v&#233;nement m&#233;diatique (l'affaire Weinstein, aux Etats-Unis), comme vous le disiez un peu plus t&#244;t dans notre entretien ? Dans ce cas, le rouleau compresseur m&#233;diatique produit de l'unanimisme (de &#171; Je suis Charlie &#187; &#224; &#171; Balance ton porc &#187;), propice aux manich&#233;ismes, et les discours porteurs d'une r&#233;serve, la plus petite soit-elle, sont aussit&#244;t stigmatis&#233;s comme une incarnation, pour ainsi dire, du Mal lui-m&#234;me. On s'est &#233;galement trouv&#233; confront&#233; &#224; ce type de ph&#233;nom&#232;ne, lors des d&#233;bats et com-bats autour du &#171; mariage pour tous &#187;, en ce qu'un manque d'enthousiasme &#224; l'&#233;gard de ce projet de loi valait alors comme manifestation, sinon n&#233;cessairement patente, au moins potentielle d'homophobie&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Quant au &#171; populaire au f&#233;minin &#187;, selon l'expression que vous utilisez, il serait int&#233;ressant, en effet, d'entendre les paroles de femmes non m&#233;diatiques. Se reconnaissent-elles dans l'actuelle campagne ? Sont-ce bien les effets d'un patriarcat suppos&#233; imm&#233;morial qu'elles subissent, et non pas davantage ceux des formes actuelles du n&#233;o-capitalisme, essaimant &#224; travers l'ensemble de la soci&#233;t&#233; ? La subalternisation des femmes n'est en effet pas ind&#233;pendante de leur position sociale. Ou alors ira-t-on jusqu'&#224; d&#233;fendre l'ind&#233;fendable &#8211; par exemple, qu'une femme cheffe d'entreprise se trouve sous la domination structurelle des hommes, au point d'&#234;tre la subalterne de l'agent de service qu'elle emploie ? &lt;br class='autobr' /&gt;
A cet &#233;gard, ce que r&#233;v&#233;lait l'affaire DSK, c'&#233;tait beaucoup moins l'expression d'une domination masculine que la manifestation d'un m&#233;pris de classe, redoubl&#233; d'un m&#233;pris de &#171; race &#187;. Ce n'est pas qu'il s'agirait de compter pour rien le fait que Nafissatou Diallo f&#251;t une femme, mais il convient de r&#233;inscrire les rapports entre les sexes dans le cadre des rapports entre classes, voire d'une guerre entre esp&#232;ces, pour reprendre l'id&#233;e de Foucault. Car la subalternisation n'est pas syst&#233;matiquement une op&#233;ration aboutissant &#224; classer le subalterne du c&#244;t&#233; du f&#233;minin, comme on pourrait spontan&#233;ment le penser. Bien s&#251;r, la stigmatisation des gays a pu s'effectuer sur le jugement selon lequel ce ne serait pas de &#171; vrais &#187; hommes. Bien s&#251;r, les formes du racisme ont souvent us&#233; de la f&#233;minisation de &#171; l'autre &#187; ha&#239;. Mais le sch&#233;ma s'est singuli&#232;rement complexifi&#233; ces derni&#232;res ann&#233;es, me semble-t-il. Le comportement des hommes dans les milieux populaires, et/ou de tradition musulmane, relativement aux femmes se trouve aujourd'hui assez syst&#233;matiquement cat&#233;goris&#233; comme com-portement sexiste. Or, ce qu'on n'aper&#231;oit pas, c'est que bien souvent nous plaquons ainsi des cat&#233;gories petite-bourgeoises (mais consid&#233;r&#233;es comme neutres) sur des r&#233;a-lit&#233;s ob&#233;issant &#224; des crit&#232;res bien diff&#233;rents. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il ne s'agit pas de dire qu'il n'y a pas de comportements irrespectueux, ou violents &#224; l'&#233;gard des femmes dans les milieux populaires, ce qui serait absurde, mais il s'agit de prendre conscience du fait que la stigmatisation f&#233;ministe (de la part de certains pans du f&#233;minisme plus pr&#233;cis&#233;ment) de certains comportements masculins co&#239;ncide fr&#233;quemment, comme par hasard, avec une stigmatisation des hommes de milieux populaires. Du coup, c'est l'id&#233;e d'un sexisme structurellement inscrit dans certaines cultures qui fait son chemin, en laissant compl&#232;tement de c&#244;t&#233; la mani&#232;re diff&#233;renci&#233;e (selon la culture, le milieu) selon laquelle certains comportements peuvent &#234;tre per&#231;us par les femmes. A objectiver les comportements sexistes, on tombe dans l'erreur que la moindre approche interactionniste des rapports de sexe permettrait d'&#233;viter. Qu'&#224; Mayotte une jeune fille soit interpel&#233;e dans la rue par un gar&#231;on au moyen de l'interjection &#171; Ololo !! &#187; - plus ou moins l'&#233;quivalent d'un sifflement se voulant admiratif en France -, &#224; ce que j'ai pu observer, elle ne s'en offusque pas, mais son sou-rire montrerait plut&#244;t qu'elle en est assez flatt&#233;e. Evidemment, on pourra toujours dire que cette jeune mahoraise est ali&#233;n&#233;e, au point de juger d&#233;sirables ses cha&#238;nes&#8230; D'ailleurs, n'a-t-elle pas les cheveux couverts d'un voile (&lt;i&gt;kishali&lt;/i&gt;) ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce que je dis l&#224;, &#233;manant d'une personne dite de sexe masculin, se trouve, j'imagine, discr&#233;dit&#233;, &lt;i&gt;de facto&lt;/i&gt;&#8230;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le grand d&#233;go&#251;t culturel, dix ans apr&#232;s</title>
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		<dc:date>2017-09-12T09:39:00Z</dc:date>
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		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>


		<dc:subject>art</dc:subject>
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		<dc:subject>art contemporain</dc:subject>
		<dc:subject>culture</dc:subject>

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&lt;p&gt;La traduction espagnole du livre d'Alain Brossat, Le grand d&#233;go&#251;t culturel, vient de para&#238;tre. La revue El Confidencial en a profit&#233; pour poser quelques questions &#224; l'auteur. L'occasion pour ce dernier de revenir sur quelques-unes des th&#232;ses avanc&#233;es voil&#224; presque dix ans, et de les confronter &#224; l'&#233;tat actuel du monde des arts et de la culture&#8230; &lt;br class='autobr' /&gt;
L'une des th&#232;ses principales du livre est que l'art se rapproche toujours un peu plus de ses anciens ennemis naturels, comme la mode ou le (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=82" rel="tag"&gt;capitalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=84" rel="tag"&gt;art contemporain&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=94" rel="tag"&gt;culture&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La traduction espagnole du livre d'Alain Brossat, &lt;i&gt;Le grand d&#233;go&#251;t culturel&lt;/i&gt;, vient de para&#238;tre. &lt;br class='autobr' /&gt;
La revue &lt;a href=&#034;https://www.elconfidencial.com/cultura/2017-09-03/alain-brossat-hartazgo-cultural_1433867/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;El Confidencial&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; en a profit&#233; pour poser quelques questions &#224; l'auteur. L'occasion pour ce dernier de revenir sur quelques-unes des th&#232;ses avanc&#233;es voil&#224; presque dix ans, et de les confronter &#224; l'&#233;tat actuel du monde des arts et de la culture&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'une des th&#232;ses principales du livre est que l'art se rapproche toujours un peu plus de ses anciens ennemis naturels, comme la mode ou le marketing, et aussi qu'il partage avec eux une certaine logique de prostitution. La situation s'est-elle am&#233;lior&#233;e, ou a-t-elle empir&#233; depuis la premi&#232;re &#233;dition du livre, en 2008 ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que j'essaie de discerner dans ce livre (d&#233;j&#224; vieux d'une d&#233;cennie, comme le temps passe !), ce sont des tendances lourdes qui affectent le destin de l'art et de la culture, dans les soci&#233;t&#233;s du &#171; Premier monde &#187; et les soci&#233;t&#233;s occidentales en premier lieu &#8211; la convergence toujours plus marqu&#233;e non seulement entre les processus artistiques, les manifestations culturelles et le march&#233;, mais, plus pr&#233;cis&#233;ment entre art, culture et nouvelles formes capitalistes &#8211; je mentionnerai ici la mani&#232;re dont le devenir-marchandise de l'art et la marchandisation des formes culturelles surviennent d&#233;sormais de fa&#231;on croissante en amont de l'&#233;laboration et de la pr&#233;sentation des &#339;uvres, et non plus seulement dans la saisie par le march&#233; et la qu&#234;te du profit, des &#339;uvres et de leur pr&#233;sentation au public en amont de leur &#233;laboration ou de leur &lt;i&gt;reenactment&lt;/i&gt;. Ici, comme dans de nombreux domaines, Hollywood est un des laboratoires o&#249; s'&#233;laborent ces m&#233;canismes de pr&#233;emption et de pr&#233;-programmation du contenu et de la forme des &#339;uvres. Pour faire bref, et en caricaturant volontairement, je dirai que nous sommes entr&#233;s dans une &#233;poque o&#249; la &#171; cr&#233;ation artistique &#187;, la cr&#233;ation culturelle et l'&#233;tude de march&#233; ont scell&#233; un pacte. C'est bien &#233;vident quand on parle des Studios Disney ou de la fabrication des s&#233;ries t&#233;l&#233; br&#233;siliennes ou sud-cor&#233;ennes, mais je crois que, si l'on observe les choses d'un peu pr&#232;s, cet esprit de &#171; l'&#233;tude de march&#233; &#187; contamine profond&#233;ment et globalement la cr&#233;ation artistique et les pratiques culturelles aujourd'hui.&lt;br class='autobr' /&gt;
De plus en plus distinctement, vous voyez les jeunes (et moins jeunes) &#233;crivains anticiper sur ce qui se nommera par euph&#233;misme &#171; les go&#251;ts du public &#187; en se tentant de r&#233;pondre &#224; une &#171; demande &#187; suppos&#233;e, en scrutant l' &#171; horizon d'attente &#187; suppos&#233; &#8211; dont il se trouve qu'ils sont eux-m&#234;me format&#233;s par des puissances industrielles et des pouvoirs &#8211; &#233;dition, m&#233;dias, etc. Et donc, vous aurez ainsi, davantage que des modes, des &#171; cycles &#187; ou des &#171; p&#233;riodes &#187; qui ne correspondent en rien &#224; l' &#171; inspiration &#187; individuelle de tel ou tel &#233;crivain mais plut&#244;t &#224; son &lt;i&gt;aspiration&lt;/i&gt; par les logiques du march&#233;, ou, ce qui est la m&#234;me chose, &#224; la symbiose de son ambition de &#171; percer &#187; avec la conjoncture en mati&#232;re d'&#233;conomie de la lecture, des loisirs, de l'&lt;i&gt;entertainment&lt;/i&gt; par le livre : vous aurez ainsi des p&#233;riodes &#171; romans noirs &#187;, des p&#233;riodes &#171; romans historiques &#187; nouvelle mouture, dans lesquels le &#171; mentir-vrai &#187; (Aragon) s'immerge dans les archives et s'empare de la vie de personnages r&#233;els, etc. Selon toute probabilit&#233;, nous allons entrer maintenant dans le cycle du roman animalier renouvel&#233;, en tant qu'effet secondaire mercantile du d&#233;bat en cours tendant &#224; une compl&#232;te r&#233;&#233;valuation de l'entendement occidental de la relation entre humains et animaux...&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est le temps de &lt;i&gt;malins&lt;/i&gt; qui surfent sur l'esprit du temps, des opportunistes qui s'entendent &#224; anticiper sur ce qui fait consensus entre directeurs de collections et directeurs commerciaux dans les grosses structures d'&#233;dition, l'&#339;il constamment riv&#233; sur les prix litt&#233;raires et les t&#234;tes de gondole, le temps de ceux/celles dont le talent est de plaire et d'amuser plut&#244;t que d'inqui&#233;ter et d'assombrir &#8211; le temps o&#249; l'on gagne gros en traitant Barthes en farce plut&#244;t qu'en s'int&#233;ressant &#224; la port&#233;e critique de son &#339;uvre &#8211; &lt;i&gt;La septi&#232;me fonction du langage&lt;/i&gt; de Laurent Binet, traduit dans toutes les langues, incluant probablement, d&#233;j&#224;, le basque et le galicien. Ou alors, autre strat&#233;gie d'auto-marchandisation qui fait merveille, c'est le temps des lanceurs de bombes incendiaires factices, sur les plateaux de t&#233;l&#233;vision, des n&#233;o- et nano-c&#233;liniens &#224; la Houellebecq. Au milieu du XIX&#176; si&#232;cle, un critique alors connu, Nisard, s'&#233;tonnait de l'apparition de ce qu'il nommait, d&#233;j&#224;, la &#171; litt&#233;rature industrielle &#187; - on parlerait plut&#244;t aujourd'hui de &#171; litt&#233;rature de march&#233; &#187;, celle dont les cours s'&#233;tablissent et varient dans ces Bourses invisibles o&#249; officient les sp&#233;culateurs du monde de l'&#233;dition, des m&#233;dias, des coteries et de la finance tout court.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bref, nous sommes pris ici dans des logiques qui portent bien au del&#224; des effets de mode et dont on ne peut s'attendre &#224; ce qu'elles s'inversent par l'effet de la bonne volont&#233; de telle ou telle partie de ceux qui sont les agents/acteurs de ces processus. L'une de mes th&#232;ses principales, dans le livre, c'est que le destin de l'art est &#233;troitement li&#233; &#224; celui de la vie politique. Ce qui veut dire entre autres choses que, quand les logiques de l'&#233;mancipation sont aux abonn&#233;s absents, comme c'est le cas dans une soci&#233;t&#233; comme la mienne aujourd'hui, le processus de captation des pratiques artistiques et culturelles par les puissances mercantiles et, pire, en un sens, par l'esprit du capitalisme, ne peut que s'accentuer sans rel&#226;che. Tant de jeunes artistes, &#233;crivains, metteurs en sc&#232;ne de th&#233;&#226;tre, r&#233;alisateurs de films, etc. sont port&#233;s &#224; se couler dans le r&#244;le de l'&lt;i&gt;entrepreneur&lt;/i&gt; et &#224; rendre indissociable le d&#233;veloppement de leur &#339;uvre et celui de leur &lt;i&gt;carri&#232;re&lt;/i&gt; que l'on se dit qu'il faudrait vraiment un s&#233;isme politique ou historique de magnitude 9 pour qu'une bifurcation effective puisse intervenir ici.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un autre indice de ce processus de captation par l'esprit du capitalisme : ils ne parlent plus, lorsque les journalistes les interrogent ou font face au public, de leur &lt;i&gt;art&lt;/i&gt;, ils parlent de leur &lt;i&gt;travail&lt;/i&gt;. Ils se voient comme une sorte d'aristocratie artisane, plut&#244;t qu'ouvri&#232;re, &lt;i&gt;mobilis&#233;e&lt;/i&gt; sur leur front propre &#8211; le cin&#233;ma, la danse, le cirque, que sais-je ? C'est &#224; ce titre qu'ils d&#233;fendent farouchement leurs pr&#233;rogatives et leurs statuts, sur un mode absolument corporatif, comme &lt;i&gt;travailleurs de luxe&lt;/i&gt;, s'activant sur le front de la culture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Il se dit parfois que la culture devient quelque chose de secondaire lorsqu'on se trouve plong&#233; dans une crise &#233;conomique. Vous affirmez de votre c&#244;t&#233; que la culture nous &#171; absorbe &#187; et nous d&#233;finit davantage que nos vies professionnelles. Dans un autre passage du livre vous &#233;crivez que &#171; la culture est le territoire de la subversion pour cette raison que les &#233;lites savent qu'aucune r&#233;volution n'est jamais venue des arts &#187;. La culture peut-elle offrir une voie vers l'&#233;mancipation ? De quelle fa&#231;on ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mot &#171; &#233;mancipation &#187;, en fran&#231;ais du moins, est redoutablement &#233;quivoque : le ma&#238;tre &#171; &#233;mancipe &#187; son esclave ou bien alors les travailleurs luttent pour leur propre &#233;mancipation &#8211; ce n'est pas du tout le m&#234;me processus, ce ne sont pas les m&#234;mes enjeux subjectifs. Et donc, lorsqu'on pose la question classique - la culture peut-elle &#234;tre un moyen d'&#233;mancipation ? - qu'entend-on au juste par l&#224; ? Que plus on va &#171; se cultiver &#187; et plus, et mieux on sera &#233;mancip&#233; ? On per&#231;oit d'embl&#233;e le caract&#232;re intenable d'une telle position &#8211; ce ne sont pas les &#171; idiots cultiv&#233;s &#187; et m&#234;me tr&#232;s cultiv&#233;s qui manquent, dans nos soci&#233;t&#233;s, il suffit de feuilleter les pages &#171; culture &#187; de nos quotidiens et nos hebdos pour le v&#233;rifier... et que n'a-t-on r&#233;p&#233;t&#233; &lt;i&gt;ad nauseam&lt;/i&gt; que le peuple allemand, de haute tradition culturelle, &#171; le-peuple-le-plus-cultiv&#233;-d'Europe &#187; n'en avait pas moins succomb&#233;, &#224; l'heure fatidique, au charme du petit joueur de fl&#251;te autrichien... La question est donc, aussi bien dans sa g&#233;n&#233;ralit&#233; que dans l'acception m&#234;me d'une &#233;mancipation remise entre les mains d'une instance ou d'une sph&#232;re aussi plastique que &#171; la culture &#187;, mal pos&#233;e, flottante, trop g&#233;n&#233;rale.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si l'on continue &#224; penser, dans la tradition par exemple de l'Ecole de Francfort premi&#232;re mani&#232;re, que la politique ne se r&#233;duit pas &#224; la recherche des compromis &#171; raisonnables &#187; ou du consensus, que son horizon n'est pas tout entier satur&#233; par la lutte pour les droits de l'homme et la protection de l'humanit&#233; souffrante, mais qu'au contraire la lutte pour l'&#233;mancipation demeure une id&#233;e rectrice de l'action politique - alors ce qu'il s'agit de probl&#233;matiser est beaucoup plus sp&#233;cifique : comment nos d&#233;sirs d'&#233;mancipation et nos luttes soutenues par ce &lt;i&gt;conatus&lt;/i&gt; de l'&#233;mancipation (un proc&#232;s continu plut&#244;t qu'un illusoire &#171; but final &#187;) rencontrent-ils des &#339;uvres, des auteurs, des &#171; &#233;v&#233;nements &#187; situ&#233;s dans le milieu de l'art ou celui de la culture ?&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai insist&#233; dans mon livre sur le fait que les r&#233;gimes respectifs de &#171; subversion &#187; dans la vie proprement politique et la sph&#232;re culturelle &#233;taient radicalement h&#233;t&#233;rog&#232;nes &#8211; notre &#233;poque est celle d'un substitutisme permanent de la dite radicalit&#233; de telle ou telle &#339;uvre ou pratique culturelle &#224; la radicalit&#233; politique ; en effet, le prix de cette derni&#232;re est, lorsque ceux qui en sont les porteurs sont vaincus, infiniment &#233;lev&#233; &#8211; par contraste avec ces formes de radicalit&#233; culturelle all&#233;gu&#233;e qui, elle, rapportent gros, parfois, &#224; leurs auteurs. Mais ceci n'emp&#234;che nullement que toutes sortes d'&#233;tincelles puissent se produire, lorsqu'un d&#233;sir singulier d'&#233;mancipation (ou une &#233;nergie port&#233;e par ce d&#233;sir) rencontre une autre singularit&#233; &#8211; un film, un roman, un spectacle, une chanson ou un po&#232;me... A ce point de rencontre, peuvent se produire les choses les plus inattendues &#8211; des catalyses, des &#171; r&#233;actions en cha&#238;ne &#187;, des d&#233;parts de feu... Un d&#233;sir s'agence sur une &#339;uvre ou un motif saisi au vol sur une page et balise un trac&#233; durable. Je me dis parfois que ce qui d&#233;peuple le peuple aujourd'hui (le &#171; peuple qui manque &#187; de Deleuze), c'est moins le fait que les jeunes gens ne lisent pas Marx et L&#233;nine que l'absence, sur leur table de chevet, de &lt;i&gt;Billy Budd&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Le N&#232;gre du Narcisse&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Michael Kohlhaas&lt;/i&gt;... Les &#233;crans des smartphones ne sont pas la meilleure fen&#234;tre ouverte sur une pens&#233;e critique des conditions de l'h&#233;t&#233;ronomie et de l'autonomie, sur la dialectique de l'&#233;mancipation. La jeunesse ultra-connect&#233;e n'y rencontre, au mieux, que des id&#233;es maigres de ces motifs, incarn&#233;es par de pr&#233;tendus &#171; insoumis &#187; qui ne r&#234;vent que de les reconduire aux conditions de la politique parlementaire. Face &#224; ces involutions politiciennes, on est port&#233; &#224; se dire que ce n'est pas, bien s&#251;r, &#171; le livre &#187;, &#171; la culture &#187; qui peuvent encore leur ouvrir de salutaires lignes de fuite hors de l'esprit de servitude et de la b&#234;tise ambiants - mais bien &lt;i&gt;tel livre&lt;/i&gt;, tel &#171; signe &#187; &#233;mergeant du fatras de la culture s&#233;diment&#233;e et que leur adressera une page d'&#233;criture, une sc&#232;ne de films, un texte de chanson.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La culture occupe-t-elle selon vous une fonction particuli&#232;re dans le champ social et politique ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je regarde autour de moi, en cette p&#233;riode d'&#233;t&#233;, de vacances, et je suis frapp&#233; de constater &#224; quel point le motif g&#233;n&#233;ral de la culture fait d&#233;sormais partie int&#233;grante des dispositifs du gouvernement des vivants. Les vacances, c'est le temps o&#249; il faut que les gens soient &lt;i&gt;occup&#233;s&lt;/i&gt; sur le mode du divertissement, du loisir. L'&#233;largissement de l'assiette de ce qui se nomme d&#233;sormais &#171; culture &#187; va donc servir &#224; proposer &#224; la partie de la population qui est plac&#233;e sous les conditions de la &#171; vacance &#187; (dont le temps est &#171; vacant &#187;, c'est-&#224;-dire &#224; remplir) des modes d'occupation portant le label avantageux de &#171; la culture &#187;. C'est ainsi que &lt;i&gt;le Tour de France cycliste&lt;/i&gt; est, d&#233;sormais, une manifestation culturelle non moins que sportive. Je l'ai vu cette ann&#233;e drainer des centaines de camping-cars, &#224; l'occasion d'une &#233;tape de moyenne montagne qui lui faisait traverser le &#171; petit pays &#187; o&#249; je me r&#233;fugie en &#233;t&#233;. Les personnes d'&#226;ge m&#251;r et de conditions sociales variables qui participaient &#224; cette migration collective sur les traces de la caravane du Tour et des coureurs n'avaient &#233;videmment rien en commun avec les supporteurs dit &lt;i&gt;ultras&lt;/i&gt; de quelques grands clubs de football europ&#233;ens ; elles avaient en partage la &#171; culture du Tour &#187;, un m&#233;lange d'int&#233;r&#234;t pour des performances sportives, des paysages, un mode de migration vacanci&#232;re agr&#233;able, leur permettant de traverser toutes sortes de r&#233;gions, de faire des rencontres vari&#233;es au fil de leur p&#233;r&#233;grinations, de go&#251;ter les cuisines locales et les petits vins de pays... la gastronomie et le vin &#233;tant, eux aussi, devenus partie int&#233;grante de la vie (ou de la sph&#232;re) culturelle.&lt;br class='autobr' /&gt;
On voit bien par l&#224; que, plus que jamais, &#171; la culture &#187; dans son acception constamment &#233;tendue, a pour vocation premi&#232;re de susciter des rassemblements inoffensifs (du point de vue des &#233;lites gouvernantes) et d'occuper la population en produisant les r&#233;partitions convenables, en proposant &#224; chacun ou chaque cat&#233;gorie socio-culturelle son &#171; d&#251; &#187;, selon sa demande, son go&#251;t et ses inclinations. De ce point de vue, le processus d'&#233;galisation, c'est-&#224;-dire de mise en &#233;quivalence de toutes les formes et manifestations culturelles devient particuli&#232;rement visible pendant les mois d'&#233;t&#233; : le Tour de France ou l'organisation, &#224; l'occasion d'une f&#234;te de village, d'un d&#233;fil&#233; sur le th&#232;me des &#171; ann&#233;es 1960 &#187; (voitures, costumes et musiques d'&#233;poque) sont &#233;gaux et homog&#232;nes, en &#171; valeur culturelle &#187; aux plus prestigieux des festivals d'&#233;t&#233; de musique classique, sacr&#233;e, baroque, etc. La seule diff&#233;rence tient aux publics et aux modes de diffusion : &#224; France T&#233;l&#233;vision le Tour de France, &#224; France-Musique le festival d'Aix-en-Provence ou de La Chaise-Dieu... La culture est devenue une sorte de monnaie qui circule de main en main et &#233;tend sans rel&#226;che la sph&#232;re des &#233;changes en mati&#232;re d'occupation du temps non consacr&#233; au travail &#8211; une sph&#232;re qui, elle-m&#234;me, tend &#224; se r&#233;tracter, comme on le sait. La culture, selon cette acception &#233;tendue, c'est bien s&#251;r ce qui s'oppose &#224; l'oisivet&#233; suspecte, aux plaisirs vulgaires et &#224; l'abrutissement de la masse par la boisson ou les jeux d'argent... et encore : la France n'est-elle pas le pays de la &#171; culture de comptoir &#187;, et &#171; La Fran&#231;aise des jeux &#187; un monopole &#233;tatique... ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Vous faites mention d'un certain esprit de &#171; l'ann&#233;e de l'Alg&#233;rie &#187; en France, afin de d&#233;noncer l' &#171; effet anesth&#233;siant de l'art &#187;, bas&#233; sur le sentimentalisme et le r&#232;gne du consensus. Quels exemples r&#233;cents pourraient illustrer ce diagnostic ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'art contemporain qui circule sans se soucier des fronti&#232;res d'exposition en festival, dont les objets circule sur le march&#233;, se d&#233;placent d'un mus&#233;e &#224; l'autre, se vendent et s'&#233;changent sans fin est assur&#233;ment aux avant-postes des processus contemporains de la globalisation, il est le visage le plus cosmopolite et apatride du capitalisme contemporain. C'est un art de ce march&#233; globalis&#233; o&#249; l'on voit, tout &#224; coup, tel artiste chinois atteindre une cote vertigineuse &#224; Francfort ou New York. Pour cette raison, il sera &lt;i&gt;toujours plus facile&lt;/i&gt;, par les temps qui courent, d'obtenir des visas pour un groupe de danseurs nig&#233;rians invit&#233; &#224; l'occasion d'un &#171; festival des cultures du monde &#187; se tenant au mois d'ao&#251;t dans une sous-pr&#233;fecture fran&#231;aise que pour un groupe de doctorants angolais appel&#233;s &#224; pr&#233;senter leurs recherches &#224; l'occasion d'un colloque international se d&#233;roulant dans une grande universit&#233; fran&#231;aise.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'art contemporain incarne en ce sens la tendance la plus int&#233;gralement lib&#233;rale du capitalisme contemporain &#8211; que tout circule, s'&#233;change, se consomme sans rencontrer d'obstacles sur la surface lisse et liquide du globe ! Il s'oppose &#224; ce titre au n&#233;o-protectionnisme qui fait fureur dans d'autres secteurs de la production capitaliste &#8211; l'agriculture, entre autres &#8211; achetez des abricots &lt;i&gt;fran&#231;ais&lt;/i&gt; (et pas espagnols, car moins sucr&#233;s !), des &#339;ufs &lt;i&gt;fran&#231;ais&lt;/i&gt; (et pas belges, car contamin&#233;s par je ne sais quel produit toxique), des vins &lt;i&gt;fran&#231;ais&lt;/i&gt; (et pas australiens ou californiens, tous de go&#251;t monotone)... On voit s'affirmer une sorte d'exception de l'art contemporain qui l'&#233;tablit solidement dans la sph&#232;re globale, post-nationale et l'&#233;loigne en g&#233;n&#233;ral de ce n&#233;o-nationalisme, n&#233;o-patriotisme assez en vogue dans d'autres domaines.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette particularit&#233; d&#233;bouche sur une sorte de condition d'immunit&#233; chic que s'est amus&#233; &#224; tourner en d&#233;rision ce groupe d'artistes argentins d'inspiration post-soixantuitarde qui a mont&#233; nagu&#232;re le projet loufoque intitul&#233; &#171; La baleine est pleine &#187; - cela vous est sans doute familier. Le principe en &#233;tait qu'&#224; partir du moment o&#249; un bateau rempli de migrants ill&#233;gaux venus d'Afrique et se dirigeant vers un port d'Europe ou des Etats-Unis &#233;tait d&#233;fini comme partie prenante d'un &#171; projet d'art &#187;, o&#249; son odyss&#233;e &#233;tait qualifi&#233;e comme une sorte de performance, il devait non seulement &#233;chapper &#224; tous les r&#232;glements policiers mais rendre possibles les actions de sponsoring les plus d&#233;lirantes et m&#233;galomanes. Cette &#233;quipe de joyeux drilles a su faire un film hilarant de la relation des p&#233;rip&#233;ties de ce &#171; projet &#187; d&#233;lirant, conduit jusque dans ses cons&#233;quences les plus absurdes. L'id&#233;e de base &#233;tant que d&#232;s l'instant o&#249; une action litigieuse (hautement litigieuse en l'occurrence &#8211; le trafic de migrants clandestins !) porte le label de l'art, elle se situe dans une sph&#232;re qui la place hors d'atteinte de tous les r&#232;glements policiers de la terre...&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce film montre qu'&#233;videmment les choses ne sont pas aussi simples, mais la &#171; fable &#187; est claire &#8211; le nom de l'art et l'&#233;tablissement des pratiques dans la sph&#232;re culturelle cr&#233;ent aujourd'hui des conditions d'exception et ont valeur de sauf-conduit, l&#224; o&#249; une approche directement et explicitement politique de ces m&#234;mes pratiques auraient des d&#233;bouch&#233;s tout &#224; fait oppos&#233;s. Au bout du compte, cela signifie que d&#233;sormais, les seules conduites subversives qui seront tol&#233;r&#233;es (voire encourag&#233;es), seront celles qui se produiront sur le mode de la simulation parodique, dans le monde de la culture &#8211; au &#171; second degr&#233; &#187; culturel. C'est, dans cette sorte de Second Empire perp&#233;tuel qui est le r&#233;gime de la politique contemporaine, en Occident, r&#233;gime o&#249; s'agitent sur le devant de la sc&#232;ne clowns et parvenus, l'op&#233;rette d'Offenbach comme mode d'enchantement totalement factice d'un monde d&#233;prim&#233;, d'un r&#233;el &#233;vid&#233; &#8211; un monde o&#249; la r&#233;volution et le soul&#232;vement ou tout simplement la dissidence se rejouent en &#171; blague &#187; aussi futile que sinistre &#8211; &#171; Nuit debout &#187;, sur la Place de la R&#233;publique, comme cette &#171; performance &#187; destin&#233;e &#224; mettre en orbite quelques pl&#233;b&#233;iens, d'op&#233;rette justement, se destinant &#224; jouer les utilit&#233;s parlementaires sous l'habit de lumi&#232;re de la &#171; France insoumise &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; L'art devient le laboratoire du capitalisme liquide &#187;, &#233;crivez-vous. Cela rappelle la th&#232;se de&lt;/i&gt; The conquest of cool &lt;i&gt;de Thomas Frank, selon laquelle le monde de l'entreprise et la contre-culture partagent un certain nombre de motivations identiques. Approuvez-vous cette th&#232;se ? De quels autres auteurs vous sentez-vous proche ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'art est devenu un milieu de plus en plus liquide, au sens o&#249; Zygmunt Bauman parlait de capitalisme liquide. Ce qui a remplac&#233; le &#171; syst&#232;me des arts &#187; de jadis, c'est une sorte de continuum des flux artistiques o&#249; tous les seuils sont abaiss&#233;s et toutes les fronti&#232;res effrang&#233;es. Le cin&#233;ma, notamment dans ses grandes structures de production industrielle, a &#233;t&#233; l'un des principaux op&#233;rateurs de cette liqu&#233;faction. Il fait ses emplettes aussi bien dans la litt&#233;rature que le th&#233;&#226;tre (voire les journaux), il &#171; adapte &#187;, pille, remet en circuit, encha&#238;ne, s&#233;rialise sans discontinuer, le &lt;i&gt;reenactment&lt;/i&gt; est devenu l'un de ses gestes les plus automatiques, somnambuliques, et qui consiste, au fond, &#224; pousser son caddie dans les all&#233;es de toutes les pratiques artistiques que distinguait jadis la tradition et &#224; y empiler p&#234;le-m&#234;le tous les produits susceptibles d'alimenter ses cha&#238;nes de montage. Le cin&#233;ma est un intensificateur formidable de la liqu&#233;faction de l'art, un destructeur de hi&#233;rarchies, certes, ce qui pourrait &#234;tre pris en bonne part, mais aussi de tous les rep&#232;res de certitudes. Ceci a notamment pour effet de valider la pire des impostures &#8211; l'entretien concert&#233; de la confusion entre &#171; art populaire &#187; et produits courants des industries de la culture. C'est l&#224; que Nisard retrouve toute son actualit&#233; : Harry Potter, ce n'est pas de la litt&#233;rature &#171; populaire &#187; parmi les adolescents du monde entier, c'est de la litt&#233;rature industrielle destin&#233;e, en occupant aussi massivement le &#171; terrain &#187; de leur temps de lecture, de les d&#233;tourner d'autres livres, moins conformistes et b&#234;tifiants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Votre conclusion est que nous n'avons pas besoin d'un art &#171; fond&#233; sur de bonnes intentions &#187;, mais d'un art qui r&#233;v&#232;le &#171; la vacuit&#233; de la situation pr&#233;sente &#187;. Pouvez-vous donner quelques exemples ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un de mes amis cin&#233;astes, Jean-Gabriel P&#233;riot, dit que le propre du spectateur d'aujourd'hui est d'aller voir un film qu'il a toujours le sentiment d'avoir &#171; d&#233;j&#224; vu &#187; - quand bien m&#234;me celui-ci vient de sortir de la fabrique des blockbusters ou, aussi bien, de celle des films porteurs de la suppos&#233;e &#171; French touch &#187;. La plupart des spectateurs ne vont pas au cin&#233;ma pour &#234;tre surpris, inqui&#233;t&#233;s, d&#233;sorient&#233;s mais pour se baigner pour la &lt;i&gt;xi&#232;me&lt;/i&gt; fois dans le m&#234;me fleuve, pour jouir des conforts de la reprise &#8211; d'o&#249; le succ&#232;s des remakes, des suites et des s&#233;ries &#8211; &lt;i&gt;La plan&#232;te des singes&lt;/i&gt;, encore et encore, avec la star montante du moment. Ceci vaut pour tous les publics, incluant ceux qui sont en qu&#234;te, au cin&#233;ma, de messages critiques, contestataires, d'&#233;loges de la r&#233;volte, etc. C'est la raison pour laquelle je ne suis pas du tout un inconditionnel d'un cin&#233;ma r&#233;put&#233; militant, comme celui de Ken Loach, et pas davantage du cin&#233;ma &#171; &#224; th&#232;ses &#187; des fr&#232;res Dardenne ou de M. Hanecke. C'est que, quelles que soient les bonnes dispositions, les bonnes intentions dans lesquelles travaillent ces r&#233;alisateurs assur&#233;ment &#233;clair&#233;s, ils ne font jamais que r&#233;pondre aux attentes du public qui va voir leurs films &#8211; ils remplissent la commande avec scrupule et talent, ceci sans produire le moindre effet de d&#233;placement ou de d&#233;sorientation. Ils ne &#171; changent pas les termes de la conversation &#187;, comme le dirait le penseur d&#233;colonial Walter Mignolo ; Ken Loach raffermit les militants dans leur conviction que le capitalisme ultra-lib&#233;ral est, comme dirait Fidel, une multicochonnerie, les Dardenne et Hanecke dans la certitude que le c&#339;ur de l'humain est un puits de t&#233;n&#232;bres. Ils ne font jamais que boucler la boucle des certitudes partag&#233;es par ces publics respectifs et, en ce sens, la fonction dite critique du cin&#233;ma se trouve enferm&#233;e dans l'espace de la r&#233;assertion. Si vous voulez trouver un cin&#233;ma qui vous fait tomber &#224; la renverse et vous pousse &#224; reformuler les termes de la &#171; conversation &#187; sur le pr&#233;sent et l'actualit&#233;, il vous faut aller chercher ailleurs, plus loin, dans les angles morts du &#171; march&#233; &#187;, du c&#244;t&#233; de cin&#233;astes comme l'Alg&#233;rien Tariq Teguia, l'Ha&#239;tien Raoul Peck, le Palestinien Rael Andoni. Ce qui tue le cin&#233;ma dit d'auteur, c'est la relation &#171; tautologique &#187; qui s'&#233;tablit entre le public et un Woody Allen qui ne cesse de faire du Woody Allen, un Almodovar qui fait du Almodovar, etc. Ce type de cin&#233;ma emport&#233; dans la spirale de la r&#233;p&#233;tition et du b&#233;gaiement, s'il montre en fin de compte le &#171; vide de la situation pr&#233;sente &#187;, le fait d'une mani&#232;re tout &#224; fait involontaire et en s'exposant lui-m&#234;me comme cadavre - non pas exquis mais luxueux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Que pensez-vous de l'&#233;tat actuel de l'art en France et en Europe ? Sommes-nous encore pris dans la logique de prostitution ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r et heureusement, il y a toujours des gens, jeunes et moins jeunes, qui ne gardent pas les deux pieds dans le m&#234;me sabot et qui continuent &#224; chercher, &#224; exp&#233;rimenter, dans les pratiques artistiques, de nouvelles fa&#231;ons de dire et de faire. Le probl&#232;me est &#233;videmment que l'&#233;poque est tout sauf propice &#224; ces d&#233;marches, souvent asc&#233;tiques, et qu'au temps des &lt;i&gt;gros malins&lt;/i&gt;, les vrais exp&#233;rimentateurs et les imaginatifs sont souvent condamn&#233;s &#224; l'isolement, la solitude, la marginalit&#233;, la pauvret&#233;. C'est &#231;a l'esprit du n&#233;o-Second empire, ce temps du m&#233;pris imposant ses conditions &#224; ceux qui ne brossent pas le public, les d&#233;cideurs et les financiers dans le sens du poil. Ceux qui ne d&#238;nent pas en ville.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je parlais plus haut de Jean-Gabriel P&#233;riot : ce mardi 15 ao&#251;t, en pleines vacances, donc, va sortir dans quelques salles choisies son dernier film, &lt;i&gt;Lumi&#232;re d'&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, une histoire habit&#233;e par les fant&#244;mes de la destruction atomique de Hiroshima. A l'heure o&#249; Trump brandit en direction de la Cor&#233;e du Nord la menace d'une guerre nucl&#233;aire, ce film d'une extr&#234;me finesse, ou pr&#233;cision, je ne sais comment dire, trouve une singuli&#232;re actualit&#233;... Mais qui ira faire le rapprochement, et qui saura rendre hommage, &#224; l'occasion de la sortie de ce &#171; petit &#187;, forc&#233;ment &#171; petit &#187; film &#224; cette facult&#233; myst&#233;rieuse qu'a le cin&#233;ma d'exposer telle imposture du pr&#233;sent ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(14/08/2017)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Les Antilles au d&#233;but - voire &#224; la fin - du capitalisme ?</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=52</link>
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		<dc:date>2017-08-27T14:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Guillaume Pigeard de Gurbert, professeur de philosophie &#224; Fort-de-France</dc:creator>


		<dc:subject>n&#233;ocolonialisme</dc:subject>
		<dc:subject>colonialisme</dc:subject>
		<dc:subject>capitalisme</dc:subject>
		<dc:subject>esclavage</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Le capitalisme est n&#233; aux Antilles et aux Am&#233;riques au XVIe si&#232;cle. En 1846 (soit deux ans avant l'abolition de l'esclavage dans les Antilles fran&#231;aises), Marx pose l'&#233;quation entre l'esclavage, la colonisation et le capitalisme : &#171; Sans esclavage, vous n'avez pas de coton ; sans coton vous n'avez pas d'industrie moderne. C'est l'esclavage qui a donn&#233; de la valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont cr&#233;&#233; le commerce du monde, c'est le commerce du monde qui est la condition n&#233;cessaire (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=18" rel="directory"&gt;Migrations, fronti&#232;res&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=67" rel="tag"&gt;n&#233;ocolonialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=74" rel="tag"&gt;colonialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=82" rel="tag"&gt;capitalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=83" rel="tag"&gt;esclavage&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/logo/arton52.jpg' class=&#034;spip_logo spip_logo_right&#034; alt=&#034;&#034; style='max-width: 150px;max-width: min(100%,150px); max-height: 150px' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le capitalisme est n&#233; aux Antilles et aux Am&#233;riques au XVIe si&#232;cle. En 1846 (soit deux ans avant l'abolition de l'esclavage dans les Antilles fran&#231;aises), Marx pose l'&#233;quation entre l'esclavage, la colonisation et le capitalisme : &#171; Sans esclavage, vous n'avez pas de coton ; sans coton vous n'avez pas d'industrie moderne. C'est l'esclavage qui a donn&#233; de la valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont cr&#233;&#233; le commerce du monde, c'est le commerce du monde qui est la condition n&#233;cessaire de la grande industrie machinelle. Aussi, avant la traite des n&#232;gres, les colonies ne donnaient &#224; l'ancien monde que tr&#232;s peu de produits et ne changeaient visiblement pas la face du monde. Ainsi l'esclavage est une cat&#233;gorie &#233;conomique de la plus haute importance. &#187; Rien d'&#233;tonnant dans ces conditions &#224; ce que nous soyons, ici, aujourd'hui, aux avant-postes du surd&#233;veloppement du capitalisme. Il se pourrait bien que la r&#233;volte sociale qui secoue les Antilles fran&#231;aises, ces pays pauvres qui survivent &#224; l'ultrap&#233;riph&#233;rie de la riche Europe, manifeste les premiers tremblements d'un s&#233;isme mondial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par une politique coloniale puis postcoloniale, le capitalisme s'est r&#233;pandu plus rapidement et plus efficacement ici qu'en m&#233;tropole, subordonnant ces territoires &#224; leur centre producteur des marchandises et les r&#233;duisant &#224; l'&#233;tat de simples march&#233;s pour &#233;couler ces derni&#232;res. V&#233;ritables colonies modernes d'hyperconsommation, omnid&#233;pendantes de leur centre de tutelle, ces pays se retrouvent logiquement avec un taux de ch&#244;mage colossal et, pire encore, livr&#233;s &#224; des sous-existences priv&#233;es de sens. La destruction concert&#233;e du tissu productif local a plac&#233; les existences sous un r&#233;gime de possibles ali&#233;n&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ajoutez &#224; ce d&#233;sastre le principe d'irresponsabilit&#233; politique, vous avez ces pays exsangues, encay&#233;s dans &#171; des jours &#233;trangers &#187; (C&#233;saire), administr&#233;s &#224; l'aveugle et de loin, qui font entendre leur r&#233;volte. De la colonisation &#224; la globalisation, ces r&#233;gions ultrap&#233;riph&#233;riques ont toujours &#233;t&#233; assujetties &#224; une &#233;conomie parall&#232;le qui leur interdit &#171; de cro&#238;tre selon le suc de cette terre &#187; (C&#233;saire, encore). C'est cette &#171; pwofitasyon &#187;, cette injustice, qui d&#233;signe d'abord en cr&#233;ole un abus de pouvoir, qui n'est plus supportable. C'est contre elle que les peuples de Guadeloupe et de Martinique font lien et front.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est indissociablement la violence &#233;conomique qui est combattue, qui est une force cyclop&#233;enne qui n'a que l'&#339;il du profit priv&#233; et &#224; laquelle manque l'&#339;il de l'humain. Cette monstrueuse c&#233;cit&#233; est une infirmit&#233; de naissance du capitalisme, comme le rappelle encore Marx : &#171; La d&#233;couverte des contr&#233;es aurif&#232;res et argentif&#232;res de l'Am&#233;rique, la r&#233;duction des indig&#232;nes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conqu&#234;te et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l'Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voil&#224; les proc&#233;d&#233;s idylliques qui signalent l'&#232;re capitaliste &#224; son aurore. &#187; L'actuel tiers-monde n'est lui-m&#234;me pas une entorse ext&#233;rieure au syst&#232;me capitaliste mais son pur produit, n&#233; de &#171; la colonisation de contr&#233;es &#233;trang&#232;res qui se transforment en greniers de mati&#232;res premi&#232;res pour la m&#232;re-patrie. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc ici que l'aube post-capitaliste se l&#232;ve, dans la haute n&#233;cessit&#233; de repenser les conditions d'existence sociales et politiques. Le travail productif comme paradigme de toute activit&#233; socialisante s'applique &#224; une part de plus en plus petite d'individus et rejette une masse grandissante de potentialit&#233;s d'actions non plus seulement dans le non-&#234;tre int&#233;rimaire du ch&#244;mage mais dans le n&#233;ant a priori du rebut. Les Indiens cara&#239;bes d'avant la colonisation ne connaissaient que les activit&#233;s mobiles, cr&#233;atrices, en un mot ouvertes. Au point que &#171; les Am&#233;ricains n'auraient import&#233; tant de Noirs que parce qu'ils ne pouvaient pas utiliser les Indiens, qui se laissaient plut&#244;t mourir. &#187; (Deleuze-Guattari). Les colons ne cessent pas pour autant de se plaindre des Noirs : &#171; Ils ne savent pas ce qu'est le travail &#187; (idem). Il faut dire que les Noirs se suicidaient en mangeant de la terre, de la chaux et de la cendre, esp&#233;rant ainsi retourner chez eux post mortem et &#233;chapper ainsi &#224; l'enfer de l'esclavage. Le p&#232;re Labat, ce Bouvard-et-P&#233;cuchet esclavagiste aux Antilles, appelle cela pudiquement la &#171; m&#233;lancolie noire &#187;. Aussi bien faut-il inverser le diagnostic actuel qui sanctifie la valeur-travail, et, &#224; partir des soci&#233;t&#233;s cara&#239;bes, actives sans &#234;tre laborieuses, concevoir positivement nos nouvelles soci&#233;t&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'avenir sera-t-il cara&#239;be ? D&#233;lire ? Jacques Delors (cit&#233; par Andr&#233; Gorz) &#233;crivait en 1988 dans &lt;i&gt;La France par l'Europe&lt;/i&gt; : &#171; Un homme salari&#233; de vingt ans avait, en 1946, la perspective de passer au travail en moyenne un tiers de sa vie &#233;veill&#233;e ; en 1975, un quart ; et aujourd'hui, moins d'un cinqui&#232;me. Ces fractures r&#233;centes mais profondes devraient se prolonger et induire d'autres logiques de production et d'&#233;change. &#187; Vingt ans apr&#232;s et avec la r&#233;volution informatique, c'est encore plus vrai. La crise &#233;conomique mondiale en cours n'est pas une menace pour le syst&#232;me capitaliste lui-m&#234;me mais un processus de rationalisation globale en m&#234;me temps qu'une opportunit&#233; d'en acc&#233;l&#233;rer le mouvement. Les faillites en cascade permettent une plus grande concentration des capitaux en m&#234;me temps qu'un meilleur rendement du capital par une diminution consid&#233;rable et rapide de la masse salariale. Le point de vue violemment unilat&#233;ral du capital sur le syst&#232;me &#233;vacue le probl&#232;me d'une nouvelle socialisation ind&#233;pendante de la valeur-travail et abandonne les peuples &#224; la mis&#232;re et &#224; cette col&#232;re qui a d&#233;j&#224; grond&#233; dans les banlieues de l'hexagone qui sont comme ses colonies de l'int&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce d&#233;but de XXIe si&#232;cle, il est grand temps de signer ici, ansanm ansanm (&#034;ensemble, ensemble !&#034;), l'acte de d&#233;c&#232;s de ce syst&#232;me mondial de pwofitasyion n&#233; ici.&lt;br class='autobr' /&gt;
(Premi&#232;re publication : 23 f&#233;vrier 2009)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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