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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>E - &#201;clectisme</title>
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		<dc:creator>Olivier Razac</dc:creator>


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&lt;p&gt;La question de savoir comment une autorit&#233; arrive &#224; s'imposer, c'est-&#224;-dire &#224; produire des effets d'ob&#233;issance, appelle de multiples r&#233;ponses : par la force, par la position sociale, par le mensonge ou l'illusion, par la raison etc. Souvent, bien s&#251;r, nous sommes gouvern&#233;s par un m&#233;lange de toutes ces modalit&#233;s d'exercice du pouvoir. Chacune poss&#232;de ses propres exigences, de puissance, de hi&#233;rarchie, de ruse, d'argumentation, qui peuvent entrer en synergie ou au contraire se contrecarrer. (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La question de savoir comment une autorit&#233; arrive &#224; s'imposer, c'est-&#224;-dire &#224; produire des effets d'ob&#233;issance, appelle de multiples r&#233;ponses : par la force, par la position sociale, par le mensonge ou l'illusion, par la raison etc. Souvent, bien s&#251;r, nous sommes gouvern&#233;s par un m&#233;lange de toutes ces modalit&#233;s d'exercice du pouvoir. Chacune poss&#232;de ses propres exigences, de puissance, de hi&#233;rarchie, de ruse, d'argumentation, qui peuvent entrer en synergie ou au contraire se contrecarrer. Ceci est tr&#232;s classique. Pour autant, l'actualit&#233; de notre r&#233;gime de gouvernement, en particulier en France, engage &#224; faire le focus sur deux caract&#233;ristiques relativement &#233;tonnantes de l'autorit&#233; politique. D'un c&#244;t&#233;, il ne faudrait pas n&#233;gliger le reste de gouvernement par la raison dans les discours institutionnels et politiciens. En fait, la justification rationnelle de l'autorit&#233; poss&#232;de encore une place d&#233;cisive dans les d&#233;mokraties, malgr&#233; les apparences. L'autorit&#233; gouvernementale continue de rechercher ce qu'on pourrait appeler une ob&#233;issance minimale, volontaire et rationnelle, qui fluctue entre la passivit&#233; n&#233;vrotique et la r&#233;sistance neutralis&#233;e. Car, en effet, il ne s'agit pas de produire l'adh&#233;sion sans reste &#224; l'autorit&#233; ; ceci est non seulement hors d'atteinte mais irrationnel et inutile pour une gouvernementalit&#233; n&#233;olib&#233;rale. Cette ob&#233;issance, l'autorit&#233; l'obtient par des formes d'argumentation justifiant son droit &#224; g&#233;rer l'&#233;tat des choses par les multiples jeux de contraintes et de stimulations dont elle dispose. Mais, d'un autre c&#244;t&#233;, cette exigence rationnelle ne suffit pas &#224; expliquer notre condition de gouvern&#233;s (elle la rend m&#234;me incompr&#233;hensible). En effet, si on l'accepte sans reste, alors, d'une certaine mani&#232;re, tout va bien &#8211; ce qui ne viendrait &#224; l'id&#233;e de personne &#233;videmment. Si l'autorit&#233; repose sur une argumentation rationnelle, il reste aux gouvern&#233;s insatisfaits &#224; opposer d'autres formes d'argumentations qui rempliraient d'une mani&#232;re plus satisfaisante des conditions partag&#233;es de rationalit&#233;. Tout le monde sait, l&#224; aussi, que cela ne marche pas. Parce que le pouvoir est arbitraire, violent, qu'il ment et manipule, d'accord. Mais aussi, et peut-&#234;tre surtout, parce qu'il manipule des formes h&#233;t&#233;rog&#232;nes d'argumentations qui produisent des effets variables de conviction qui se combinent pour produire une ob&#233;issance minimale. C'est ce que l'on se propose d'appeler ici un &#233;clectisme des formes de justification de l'autorit&#233; politique. Pour &#233;claircir cette d&#233;finition tr&#232;s ramass&#233;e, on se propose de prendre l'exemple d'un discours politique cens&#233; produire ou reproduire un fort consensus autour des institutions r&#233;publicaines, celui prononc&#233; devant le Parlement par le Premier ministre Manuel Valls apr&#232;s les attentats du 7 janvier 2015. Tout en pr&#233;cisant imm&#233;diatement que, bien que pratique, ce n'est pas le meilleur exemple. Cet &#233;clectisme de l'autorisation du pouvoir est bien plus important et subtil dans les rationalit&#233;s gouvernementales des multiples institutions qui nous gouvernent comme l'entreprise, l'&#233;cole, les m&#233;dias, la police, la justice etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s les attentats dits de &#171; Charlie Hebdo &#187; le premier ministre prononce donc un discours important, parmi ceux qui marquent une carri&#232;re politique, discours qui poss&#232;de au moins trois fonctions : Reformuler une identit&#233; r&#233;publicaine (par opposition absolue avec le &#171; terrorisme &#187;), produire un consensus et une &#233;nerg&#233;tique agglom&#233;rante autour de cette id&#233;e, afin de justifier des lois s&#233;curitaires d'exception. On a donc imm&#233;diatement une structure surprenante puisque des lois qui mettent en difficult&#233; les principes d'un &#201;tat de droit sont justifi&#233;es par la r&#233;affirmation solennelle de la sacralit&#233; de ce mod&#232;le institutionnel. On pourrait bien s&#251;r se contenter d'opposer un grand rire au ridicule d'une telle d&#233;marche, mais ce rire s'&#233;trangle imm&#233;diatement dans nos gorges et l'on se retrouve bien seuls si on ne fait pas l'effort de comprendre comment une telle argumentation est possible et poss&#232;de une certaine efficacit&#233; politique, &#224; l'&#233;poque du &#171; Je suis Charlie &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Certes le discours du 13 janvier succ&#232;de aux grandes manifestations du 10 et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Or, il est possible de faire fonctionner socialement et politiquement une contradiction dans les termes &#8211; l'exception est justifi&#233;e par la r&#232;gle &#8211; parce qu'elle repose sur un patchwork mobile, plastique, de justifications qui poss&#232;dent chacune des exigences de validit&#233; testables. On se propose ainsi de rep&#233;rer dans ce discours diff&#233;rentes lignes argumentatives de justification de l'autorit&#233; politique qui reposent chacune sur des socles th&#233;oriques solides et anciens. On trouve, au moins, cinq registres de discours diff&#233;rents. Un registre &#171; patriotique &#187; mythique, un registre &#171; d&#233;mocratique &#187; de l&#233;galit&#233;, un registre &#171; s&#233;curitaire &#187; d'exception, un registre &#171; &#233;conomique &#187; lib&#233;ral, et un registre &#171; social &#187; solidaire. Or, il faut avoir en t&#234;te que chacun de ces registres poss&#232;de sa propre verticalit&#233;, c'est-&#224;-dire qu'il articule des concepts, des finalit&#233;s, un champ de r&#233;f&#233;rence et des conditions de validit&#233; sp&#233;cifiques (on pourrait ajouter des conditions historiques et sociales, des personnages types, etc.). Plus important encore, on peut consid&#233;rer que chacun de ces registres s'est construit en opposition, souvent explicite, avec un ou plusieurs des autres registres. Autrement dit, ce type de discours de l&#233;gitimation pr&#233;tend produire une synergie argumentative entre des logiques qui s'excluent l'une l'autre, soit par contradiction, soit par &#171; incommensurabilit&#233; &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le registre &#171; patriotique &#187; mythique appara&#238;t d'abord dans des formules de &#171; personnification &#187; du principe d'autorit&#233; d'une &#171; Nation &#187; qui poss&#232;de l'unit&#233; d'un corps et d'un esprit : &#171; c'est la France qu'on a touch&#233;e au c&#339;ur &#187;, &#171; autant de visages de la France &#187;, une France qui se &#171; tiendra &#224; leurs c&#244;t&#233;s &#187; et qui est &#171; debout &#187; &#171; toujours pr&#233;sente &#187; qui &#171; apr&#232;s le choc, a dit &#8220;non&#8221;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;On remarquera les guillemets du &#171; non &#187; indiquant que le ministre cite ici (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;, malgr&#233; le fait qu'on a voulu abattre &#171; son esprit &#187; etc. Ce personnage mythique poss&#232;de un destin particulier et surplombant qui prescrit et l&#233;gitime par avance la r&#233;action de la Nation (en l'occurrence du parlement et de l'ex&#233;cutif), sa &#171; lumi&#232;re &#187; unique doit rester &#171; &#224; la hauteur de son histoire &#187;, de sa &#171; grandeur &#187; et de ce &#171; qu'elle incarne d'universel &#187; d'o&#249; un &#171; mouvement spontan&#233; d'unit&#233; nationale &#187; qu'il faut entretenir &#171; comme un feu ardent &#187; &#171; en nous rappelant sans cesse nos h&#233;ros, ceux qui sont tomb&#233;s &#187; etc. D'un c&#244;t&#233;, cette ligne argumentative, comme toutes les autres, pourrait (devrait) se suffire &#224; elle-m&#234;me. Elle est ancienne, on la trouve chez quelqu'un comme Joseph de Maistre, &#224; cheval entre Ancien R&#233;gime et modernit&#233;, d&#232;s la toute fin du 18e si&#232;cle. L'autorit&#233; ne saurait &#234;tre d'origine humaine, sinon elle ne peut qu'&#234;tre variable et discutable, ce qui est contradictoire. L'autorit&#233; ne peut venir que d'un principe transcendant ceux sur qui elle s'applique. Elle vient de l'unit&#233; et de la v&#233;n&#233;rabilit&#233; des coutumes institutionnelles d'un peuple qui t&#233;moigne de l'origine plus qu'humaine de cette autorit&#233;. Elle vient d'un principe spirituel incarn&#233; dans la Nation qui s'impose aux int&#233;r&#234;ts priv&#233;s des individus et des groupes. Il est amusant d'entendre des r&#233;publicains manipuler aussi effront&#233;ment un argumentaire contre-r&#233;volutionnaire et anti-contractualiste. On le comprend pourtant facilement en consid&#233;rant un argument de ce type : &#171; &lt;i&gt;Peuple fran&#231;ais, ne te laisse point s&#233;duire par les sophismes de l'int&#233;r&#234;t particulier, de la vanit&#233; ou de la poltronnerie. N'&#233;coute plus les raisonneurs : on ne raisonne que trop en France, et le raisonnement en bannit la raison. Livre-toi sans crainte et sans r&#233;serve &#224; l'instinct infaillible de ta conscience. Veux-tu te relever &#224; tes propres yeux ? Veux-tu acqu&#233;rir le droit de t'estimer ? Veux-tu faire un acte de souverain ?&#8230; Rappelle ton souverain&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Joseph de Maistre, Consid&#233;rations sur la France, in &#338;uvres, Robert Laffont, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Il n'y a pas &#224; chercher les raisons du terrorisme, il suffit de faire corps sous l'autorit&#233; de la t&#234;te de la Nation, l'ex&#233;cutif. D'un autre c&#244;t&#233;, le discours du Premier ministre ne peut &#233;videmment pas se contenter de cette ligne argumentative qui, seule, n'est pas r&#233;publicaine ! Pour la faire fonctionner dans un cadre l&#233;gitimant r&#233;publicain, il faut l'entrem&#234;ler, la tisser avec d'autres m&#233;lodies.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'o&#249; la pr&#233;sence indispensable du registre &#171; d&#233;mocratique &#187; de l&#233;galit&#233; qui fait reposer la l&#233;gitimit&#233; politique sur l'expression positive de la volont&#233; g&#233;n&#233;rale. Ce qu'il faut d&#233;fendre contre le terrorisme, c'est non plus &#171; la France &#187;, mais &#171; notre d&#233;mocratie, l'ordre r&#233;publicain, nos institutions &#187;, &#171; la la&#239;cit&#233; &#187;. Cette r&#233;publique, elle n'a plus un corps, un esprit, mais elle est constitu&#233;e de &#171; citoyens &#187;. Ces citoyens et leurs repr&#233;sentants doivent agir &#171; avec les yeux riv&#233;s sur l'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral &#187; ce qui implique de d&#233;fendre la &#171; d&#233;mocratie &#187;, &#171; l'&#201;tat de droit &#187;, &#171; les grands principes r&#233;publicains &#187;, &#171; les libert&#233;s publiques &#187;. Concr&#232;tement cela implique de respecter les proc&#233;dures d&#233;mocratiques et les &#171; conditions juridiques &#187; de production de la loi qui doit &#234;tre &#171; vot&#233;e &#187; par les repr&#233;sentants du peuple et dont l'application devra se faire sous &#171; le contr&#244;le strict du juge &#187;. Ce n'est plus de Maistre, ce serait plut&#244;t Rousseau (mais un Rousseau honteux castr&#233; par Montesquieu). Mais cela ne suffit pas encore parce que ce cadre juridique r&#233;publicain limite bien trop la marge de man&#339;uvre d'une gouvernementalit&#233; gestionnaire par d&#233;finition extra-juridique puisque pragmatique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Il faut faire attention ici au fait que ce &#171; pragmatisme &#187; ne concerne pas (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'o&#249; le troisi&#232;me pied du tabouret r&#233;publicain, malgr&#233; tout branlant (heureusement), le registre &#171; s&#233;curitaire &#187; d'exception. Car la &#171; menace globale &#187; est toujours pr&#233;sente, des &#171; risques s&#233;rieux et tr&#232;s &#233;lev&#233;s demeurent &#187;, il y a en France des &#171; dizaines de MERAH potentiels &#187;. Face &#224; cela, il faut &#171; &#234;tre &#224; la hauteur de l'attente, de l'exigence du message des Fran&#231;ais &#187; (qui ne sont plus ici les membres du corps de la France ou les citoyens produisant la loi, mais des victimes potentielles demandant protection &#224;&#8230;). C'est pourquoi des &#171; d&#233;cisions graves s'imposent &#187;. Il faut permettre &#171; un niveau d'engagement massif &#187; des forces de l'ordre permettant la &#171; protection permanente &#187; des points sensibles. Car, &#171; &#224; aucun moment nous ne devons baisser la garde &#187;. &#171; Il faut nous battre sans rel&#226;che &#187;, &#171; en permanence &#187;, avec &#171; une vigilance de chaque instant &#187;. Il s'agit &#171; d'une guerre &#187; qui suppose que les moyens soient &#171; r&#233;guli&#232;rement renforc&#233;s &#187; et de &#171; donner aux services tous les moyens juridiques &#187;. Il faut &#171; prendre enfin toute la mesure de ces enjeux &#187;, &#171; le plus rapidement possible &#187;, &#171; nous ne pouvons plus perdre de temps ! &#187;. On entend du Hobbes ici, selon lequel le calcul rationnel sur fond de passion pour la survie implique d'autoriser une autorit&#233; absolue. Or, ce registre de l'urgence, de la guerre totale, de l'exigence de r&#233;sultat, selon une dimension absolue de vie et de mort, est tout &#224; fait incompatible avec la temporalit&#233; et la relativit&#233; d&#233;mocratiques.&lt;br class='autobr' /&gt;
Enfin, il faut ajouter &#224; ce triptyque majoritaire deux autres &#233;dulcorants discursifs. Un registre &#171; &#233;conomique &#187; lib&#233;ral qui indique que tout cela doit prendre en consid&#233;ration la pluralit&#233; des int&#233;r&#234;ts des individus et des groupes, des opinions et des affaires priv&#233;es. Car cette &#171; France &#187;, c'est aussi celle d'une &#171; libert&#233; farouche &#187;, d'une grande &#171; diversit&#233; &#187; (celle des &#171; trois couleurs [sic] &#187;), ce &#171; m&#233;lange si singulier de dignit&#233;, d'insolence et d'&#233;l&#233;gance [sic] &#187;. Il ne s'agit pas seulement des libert&#233;s publiques, mais aussi &#171; individuelles &#187;, ce qui suppose la &#171; tol&#233;rance &#187; et la &#171; libert&#233; d'expression &#187;, &#171; les d&#233;bats et les confrontations &#187; de &#171; ceux qui croient comme de ceux qui ne croient pas. &#187; De plus, les d&#233;cisions qui seront prises doivent prendre en consid&#233;ration les difficult&#233;s actuelles &#171; sur le plan &#233;conomique. &#187; Ce n'est plus Maistre, Rousseau ou Hobbes, mais plut&#244;t Locke ! On trouve &#233;galement des traces d'un registre &#171; solidariste &#187; qui &#233;dulcore quelque peu la tonalit&#233; guerri&#232;re du registre s&#233;curitaire. La &#171; France &#187; r&#233;pond &#233;galement par la &#171; compassion et le soutien &#187; envers les victimes et leurs familles. Il faut r&#233;pondre au &#171; racisme &#187; par la &#171; fraternit&#233; &#187;, mais il faut aussi r&#233;pondre d'une mani&#232;re &#171; pr&#233;ventive &#187; par &#171; le suivi et la r&#233;insertion des personnes radicalis&#233;es &#187;, &#171; accompagner, aider, suivre de nombreux mineurs menac&#233;s &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, ces registres sont entrelac&#233;s au niveau du discours dans son entier mais restent s&#233;par&#233;s dans l'argumentation, ce qui permet de sauvegarder le minimum de coh&#233;rence n&#233;cessaire de chacune des logiques. Mais il faut n&#233;anmoins qu'elles se rencontrent parfois, produisant ainsi de magnifiques justifications torsad&#233;es qui devraient &#234;tre &#233;tudi&#233;es en &#233;coles de rh&#233;torique (et, pour des raisons diff&#233;rentes, en &#233;coles de logique). &#171; Avec d&#233;termination, avec sang-froid, la R&#233;publique va apporter la plus forte des r&#233;ponses au terrorisme, la fermet&#233; implacable dans le respect de ce que nous sommes, un Etat de droit&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ou encore : &#171; A une situation exceptionnelle doivent r&#233;pondre des mesures (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, l'&#233;clectisme est (ou devrait &#234;tre) un champ d'&#233;tude de &#171; philosophie politique &#187;. Contentons-nous ici de trois remarques. Premi&#232;rement, on peut se demander ce qui permet &#224; cet &#233;clectisme de fonctionner. D'un c&#244;t&#233;, on peut insister sur l'impossibilit&#233; de ce patchwork qui produit des couples de contradictions &#8211; sacr&#233;/profane, absolu/relatif, unicit&#233;/pluralit&#233;, d&#233;cision/concertation, exception/droit, temporalit&#233; de l'urgence/temporalit&#233; de l'&#233;laboration etc. &#8211; mais aussi des champs de r&#233;f&#233;rences &#171; incommensurables &#187;, c'est-&#224;-dire posant des visions du monde exclusives les unes des autres &#8211; un monde s'ordonnant &#224; la transcendance m&#233;taphysique, un autre &#224; la transcendance positive, un autre &#224; l'immanence des menaces inh&#233;rentes aux relations sociales, un autre &#224; l'immanence de la pluralit&#233; productive des relations sociales, un autre &#224; la transcendance sociale de la coh&#233;sion &#171; holiste &#187; etc. Mais, d'un autre c&#244;t&#233;, il faut constater que ce montage poss&#232;de aussi une &#233;trange consistance et efficacit&#233;, parce qu'il peut toujours se retrancher sur la solidit&#233; de chacune des lignes argumentatives prises isol&#233;ment, parce qu'il peut faire fonctionner des synergies locales (R&#233;publique et Nation, R&#233;publique et droit, R&#233;publique en danger, R&#233;publique et lib&#233;ralisme, R&#233;publique et solidarit&#233; etc.), parce qu'il peut enfin faire oublier ces contradictions dans la fluidit&#233; m&#233;diatique du jonglage entre ces argumentations. Il suffit de postuler la synergie entre ces arguments, que personne n'en remarque les difficult&#233;s (ou toujours trop tard ou d'une mani&#232;re trop ennuyeuse), et laisser l'amn&#233;sie toujours renouvel&#233;e des spectateurs faire le reste. Ceci est d'une actualit&#233; qui n'&#233;chappera &#224; personne &#224; l'&#233;poque du &#171; et en m&#234;me temps &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Deuxi&#232;mement, on comprend peut-&#234;tre mieux avec cet exemple la notion de conviction et d'ob&#233;issance minimales. D'un c&#244;t&#233;, ce montage ne peut absolument pas produire une conviction rationnelle &#171; claire et distincte &#187;, solide et qui pourrait donner ses raisons. Elle peut par contre produire un sentiment diffus et inquiet d'adh&#233;sion par d&#233;faut, en combinant des bribes de compr&#233;hension et de conviction avec l'incapacit&#233; &#224; produire une critique &#171; plus &#187; rationnelle du montage complet. Neutralisation d'une capacit&#233; critique captur&#233;e dans un filet paradoxal de raisons qui se retranche alors sur la passivit&#233; de la continuation d'un quotidien de la frustration, du ressentiment et de la mauvaise conscience.&lt;br class='autobr' /&gt;
Troisi&#232;mement, il faut insister sur le fait qu'il ne s'agit pas l&#224; d'une strat&#233;gie imputable &#224; des personnes (la mauvaise qualit&#233; de notre personnel politique) ou &#224; la d&#233;gradation des institutions r&#233;publicaines qu'il faudrait refonder. La structure de cet &#233;clectisme permet de comprendre que l'on ne peut pas &#234;tre gouvern&#233; autrement dans une d&#233;mocratie (soi-disant) repr&#233;sentative, une monarchie &#233;lective &#224; mandat limit&#233; dans le cas de la France. L'&#233;clectisme est impliqu&#233; par le couple &#233;lection/souverainet&#233;, c'est-&#224;-dire pluralit&#233; de raisons/pouvoir unique. Tant qu'il y a un pouvoir de d&#233;cision supr&#234;me qui peut &#234;tre capt&#233; par l'agglom&#233;ration de suffrages, nous ne pouvons qu'&#234;tre pris dans cette toile d'araign&#233;e. Car notre probl&#232;me ce n'est pas la pluralit&#233; des raisons, ce n'est m&#234;me pas seulement la transcendance de la souverainet&#233;, c'est l'articulation paradoxale entre les deux. Il faut donc lib&#233;rer la pluralit&#233; des raisons de la souverainet&#233; en produisant des institutions multiples et locales, d'&#233;laboration collective, &#233;galitaire et permanente des r&#232;gles qui r&#233;gissent notre vie en commun. Toute autre proposition est une nouvelle &#171; illusion spectaculaire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Photo d'illustration Henry Streatham&#169;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Certes le discours du 13 janvier succ&#232;de aux grandes manifestations du 10 et du 11, il surfe sur l'&#233;lan de solidarit&#233; mais contribue &#224; institutionnaliser une &#233;nerg&#233;tique &#171; d'union sacr&#233;e &#187; tr&#232;s r&#233;publicaine.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;On remarquera les guillemets du &#171; non &#187; indiquant que le ministre cite ici la parole m&#234;me de la France.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Joseph de Maistre, &lt;i&gt;Consid&#233;rations sur la France&lt;/i&gt;, in &#338;uvres, Robert Laffont, Bouquins, 2007, p. 253&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Il faut faire attention ici au fait que ce &#171; pragmatisme &#187; ne concerne pas essentiellement l'efficacit&#233; op&#233;rationnelle des mesures s&#233;curitaires mais leur efficacit&#233; en termes de communication politique et de maintien au pouvoir. Nous faisons tout, et m&#234;me plus, pour vous prot&#233;ger.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ou encore : &#171; A une situation exceptionnelle doivent r&#233;pondre des mesures exceptionnelles. Mais je le dis aussi avec la m&#234;me force : jamais des mesures d'exception qui d&#233;rogeraient aux principes du droit et des valeurs. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Pierre Rivi&#232;re &#8211; Infamie et Normalisation</title>
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		<dc:date>2017-09-07T09:10:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Maria Muhle</dc:creator>


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&lt;p&gt;Les trois termes qui donnent le titre &#224; notre colloque, &#171; Exclusion, discipline, terreur &#187;, mettent en perspective deux points fondamentaux de l'analytique du pouvoir &#233;labor&#233;e par Michel Foucault : D'une part, il s'agit de la discussion entam&#233;e depuis la publication de La Volont&#233; de Savoir en 1976 au moins, autour du partage entre les diff&#233;rents r&#233;gimes de pouvoir dont parle Michel Foucault ; et d'autre part, il s'agit de la question &#233;pineuse de la &#171; positivit&#233; &#187; du pouvoir que Foucault (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=16" rel="tag"&gt;Foucault&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=85" rel="tag"&gt;norme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=88" rel="tag"&gt;biopolitique&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Les trois termes qui donnent le titre &#224; notre colloque, &#171; Exclusion, discipline, terreur &#187;, mettent en perspective deux points fondamentaux de l'analytique du pouvoir &#233;labor&#233;e par Michel Foucault : D'une part, il s'agit de la discussion entam&#233;e depuis la publication de &lt;i&gt;La Volont&#233; de Savoir&lt;/i&gt; en 1976 au moins, autour du partage entre les diff&#233;rents r&#233;gimes de pouvoir dont parle Michel Foucault ; et d'autre part, il s'agit de la question &#233;pineuse de la &#171; positivit&#233; &#187; du pouvoir que Foucault semble d&#233;finir en introduisant la notion de biopolitique comme &#171; un pouvoir qui investit la vie de part en part &#187;. Le malaise formul&#233; dans l'expos&#233; par rapport &#224; ces questions &#233;tant celui de savoir si vraiment le pouvoir moderne biopolitico-gouvernemental peut se passer du recours aux techniques r&#233;pressives, d'exclusion voire de terreur. Foucault lui-m&#234;me a soulign&#233; dans&lt;i&gt; la Volont&#233; de savoir &lt;/i&gt; que le XX&#232;me si&#232;cle, si&#232;cle biopolitique donc, a &#233;t&#233; bien &lt;i&gt;plus&lt;/i&gt; meurtrier que les si&#232;cles pr&#233;c&#233;dents et que le pouvoir biopolitique se doublait donc d'un &#171; formidable pouvoir de mort &#187; ou d'une thanato-politique. On conna&#238;t les analyses d'Agamben qui, &#224; partir d'ici, a tent&#233; de montrer que toute biopolitique &#233;tait au fond travers&#233;e par un pouvoir souverain d'exception. Je pense, n&#233;anmoins, que cette interpr&#233;tation passe &#224; c&#244;t&#233; de l'analyse de biopouvoir de Foucault qu'elle homog&#233;n&#233;ise du c&#244;t&#233; du pouvoir souverain, et qu'il faudra repenser la &#171; labilit&#233; des dispositifs du pouvoir &#187; dont il est question dans l'expos&#233; en termes g&#233;n&#233;alogiques, en se tournant, justement, vers les &#233;crits des ann&#233;es 1970&#8211;75 autour du rapport entre le savoir psychiatrique sur les anormaux et leur prise dans les dispositifs disciplinaires qui viennent &#224; constituer la g&#233;n&#233;alogie directe, si l'on veut, de ce que Foucault appellera en 1976 la biopolitique ou, un an plus tard, la gouvernementalit&#233; : l'exclusion, technique principale du pouvoir psychiatrique, se maintient donc &#224; l'int&#233;rieur du dispositif biopolitico-gouvernemental &#224; travers le pouvoir de normalisation mais elle y change d'apparence : car le trait fondamental de la normalisation comme m&#233;canisme fondamental des dispositifs de s&#233;curit&#233; est de &lt;i&gt;projeter&lt;/i&gt; l'exclusion dans le futur, c'est-&#224;-dire d'&#233;laborer des analyses de risques futurs ainsi que de mettre &#224; disposition des moyens pour rem&#233;dier &#224; ces risques avant d'avoir pris forme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais, dans ce qui suit, reprendre ces questions &#224; partir d'une figure sp&#233;cifique qui se trouve &#224; l'entrecroisement des diff&#233;rentes strat&#233;gies de pouvoir d'exclusion, de disciplinarisation et de normalisation et qui revient &#224; plusieurs reprises dans la pens&#233;e de Foucault, &#224; savoir de la figure de l'inf&#226;me : Foucault en donne une sorte de &#171; th&#233;orisation &#187; dans son petit texte &lt;i&gt;La vie des hommes inf&#226;mes&lt;/i&gt;, publi&#233; en 1977, donc un an apr&#232;s &lt;i&gt;la Volont&#233; de savoir&lt;/i&gt;, qui &#233;tait destin&#233; &#224; figurer comme introduction d'une anthologie de textes &#8211; notamment des lettres de cachet &#8211; exhum&#233;s des archives de l'enfermement de l'H&#244;pital g&#233;n&#233;ral de la Bastille, projet qui ne fut jamais r&#233;alis&#233;.i Mais la figure de l'inf&#226;me appara&#238;t &#233;galement dans les analyses de la soci&#233;t&#233; punitive et de l'enfermement, dans les cours et textes du d&#233;but des ann&#233;es 1970 ainsi qu'en rapport avec la r&#233;flexion autour de la notion de pl&#232;be comme Alain Brossat l'a r&#233;cemment montr&#233; ; et finalement en rapport avec le fameux dossier Rivi&#232;re que Foucault &#233;tudia au sein de son petit s&#233;minaire au Coll&#232;ge de France consacr&#233; &#224; l'&#233;tude des rapports entra la m&#233;decine psychiatrique et le droit p&#233;nal des ann&#233;es 1971&#8211;1972. &lt;br class='autobr' /&gt;
On pourrait alors dire que la figure de l'inf&#226;me fonctionne comme pierre de touche de cette &#171; typologie diff&#233;rentielle des dispositifs de pouvoir &#187; dont il est question dans l'expos&#233; et qui s'articule autour de l'opposition entre le mod&#232;le de la l&#232;pre et celui de la peste, donc des techniques de pouvoir de partage et d'exclusion et des dispositifs modernes de discipline et de normalisation ; ou, pour le dire encore autrement, entre le r&#233;gime souverain et son droit de glaive et cette positivit&#233; du pouvoir sous laquelle Foucault r&#233;unit, au moins au moment de sa premi&#232;re conception en 1976, les disciplines, entendus comme anatomo-politique du corps humain et la biopolitique de la population. Mais au lieu de proposer encore une histoire de l'inf&#226;me dans la pens&#233;e de Foucault, je voudrais me concentrer ici sur la figure de Pierre Rivi&#232;re, et plus concr&#232;tement, je voudrais proposer une approche m&#233;diologique de ce dossier Rivi&#232;re, afin de questionner non seulement l'&#233;criture de Rivi&#232;re m&#234;me ainsi que l'appareil institutionnel d'&#233;criture par lequel le geste de Rivi&#232;re a &#233;t&#233; entour&#233; ; mais &#233;galement l'&#233;criture des chercheurs autour de Foucault ainsi que l'&#233;criture cin&#233;matographique qui sont venus se rajouter &#224; ce dossier quelque cent cinquante ans apr&#232;s. Ce qui m'int&#233;resse alors est de poser la question de savoir si et, si oui, comment Pierre Rivi&#232;re parricide ayant tu&#233; en 1835 dans un petit village normand sa m&#232;re, sa s&#339;ur et son fr&#232;re, figure de l'inf&#226;me donc en proie &#224; un pouvoir de normalisation psychiatrique et juridique, &#233;chappe &#224; l'emprise de ce m&#234;me pouvoir qui pourtant le traverse de part en part. Cette possibilit&#233; d'une &#233;chappatoire au pouvoir normalisateur est li&#233;e &#233;videmment &#224; ce fameux m&#233;moire de Rivi&#232;re, constitu&#233; d'une cinquantaine de pages manuscrites en captivit&#233; apr&#232;s avoir commis son crime, err&#233; pendant trente jours dans la campagne normande et s'&#234;tre finalement fait arr&#234;ter par la police.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;I. Pierre Rivi&#232;re, comme figure de l'Anormal&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ses cours de l'ann&#233;e 1975, consacr&#233;s &#224; l'&#233;tude des &lt;i&gt;Anormaux&lt;/i&gt;, Foucault constate un glissement &#224; l'int&#233;rieur du rapport entre le juridique et le psychiatrique qui s'op&#232;re entre l'entr&#233;e en vigueur du code p&#233;nal de 1810 et un nouveau type d'expertises psychiatriques adopt&#233; quelques ann&#233;es apr&#232;s. Foucault rappelle que le code p&#233;nal &#233;tait bas&#233; sur le &#171; principe de la porte tournante &#187;, principe d'exclusion mutuelle entre le juridique et le m&#233;dical qui stipule que &#171; quand le pathologique entre en sc&#232;ne, la criminalit&#233;, aux termes de la loi, doit dispara&#238;tre &#187;. &#192; ce rapport classique, la nouvelle expertise psychiatrique substitue &#171; un jeu qu'on pourrait appeler le jeu de la double qualification m&#233;dicale et judiciaire &#187; qui organise le domaine de la &#171; perversit&#233; &#187; gr&#226;ce &#224; des r&#233;ductions annonciatrices, le r&#233;cit de petites sc&#232;nes enfantines et pu&#233;riles pour ainsi faire de la vie de l'individu en question un &#171; Analogon du crime &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au lieu de d&#233;terminer si l'individu inculp&#233; &#233;tait en &#233;tat de d&#233;mence au moment de commettre l'acte ou non, l'expertise nouvelle construit un &#171; doublet psychologico-&#233;thique du d&#233;lit &#187; en &#233;tablissant les ant&#233;c&#233;dents en quelque sorte &#171; infraliminaires de la p&#233;nalit&#233; &#187; pour ainsi permettre &#171; de replacer l'action punitive du pouvoir judicaire dans un corpus g&#233;n&#233;ral de techniques de transformation des individus &#187;. L'expertise psychologique ne vise donc plus un acte, une action ponctuelle dont il faut d&#233;terminer l'imputabilit&#233; au sujet, mais elle s'&#233;tend dans la dur&#233;e &#8211; ceci &#233;tant &#233;galement une caract&#233;ristique fondamentale des techniques biopolitico-gouvernementales &#8211;, en visant le comportement de l'individu, son attitude, son caract&#232;re qui sont &#171; moralement des d&#233;fauts sans &#234;tre ni pathologiquement des maladies, ni l&#233;galement des infractions &#187;. Ainsi, l'expertise s'efforce de montrer comment l'individu ressemblait d&#233;j&#224; &#224; son crime avant de l'avoir commis, et ceci par une voie simplement analogique en cumulant ces s&#233;ries des ill&#233;galit&#233;s infraliminaires, des incorrections non-ill&#233;gales. &lt;br class='autobr' /&gt;
La nouvelle expertise, nous dit Foucault, proc&#232;de alors &#224; &#171; une reconstitution anticipatrice sur une sc&#232;ne r&#233;duite du crime lui-m&#234;me &#187;. Les expertises psychiatriques, venues n&#233;cessairement &lt;i&gt;apr&#232;s&lt;/i&gt; le crime, tentent de trouver l'explication du crime dans la vie d'avant ce crime, elles pr&#233;sentent donc une sorte de &lt;i&gt;pre-enactment&lt;/i&gt;, une mise en sc&#232;ne textuelle, la pr&#233;paration a priori-posteriori d'un &#233;v&#233;nement futur. Ce qui m'int&#233;ressera particuli&#232;rement, sera comment ce &lt;i&gt;pre-enactment&lt;/i&gt; sera doubl&#233; par une s&#233;rie de &lt;i&gt;re-enactments&lt;/i&gt;, donc de reconstitutions &#233;galement textuelles mais aussi cin&#233;matographiques, de la main de Foucault et de Ren&#233; Allio notamment, qui tout au contraire ne tenteront pas d'expliquer le crime ni par voie d'une pr&#233;-constitution, ni par une re-constitution, mais constatent uns sorte de consubstantialit&#233; entre les textes, les images et l'action qui m'int&#233;ressera dans quelques instants. &lt;br class='autobr' /&gt;
Se cristallise alors dans les expertises psychiatriques, ce que Foucault r&#233;sumera sous le nom de pouvoir de normalisation, qui op&#232;re de mani&#232;re pr&#233;voyante et pr&#233;visionnelle afin de permettre le triage des individus dangereux et des individus normaux. Ce pouvoir constitue un type de pouvoir nouveau qui &#171; d&#233;bouche sur la sc&#232;ne th&#233;&#226;trale du tribunal &#187; et qui, tout en prenant appui &#171; sur l'institution judiciaire et m&#233;dicale [&#8230;] a son autonomie et ses r&#232;gles &#187;. Ces r&#232;gles du pouvoir de normalisation prennent appui dans une certaine forme de narration biographique qui, &#224; travers l'expertise psychiatrique, d&#233;c&#232;le la possibilit&#233; du crime, la criminalit&#233; en puissance, donc le caract&#232;re dangereux d'un individu. S'annonce ici ce qui sera une des pratiques fondamentales du paradigme biopolitico-gouvernemental comme pouvoir indirect ou gouvernement m&#233;diat, la pr&#233;vision, le calcul probabilistique, le diagnostic, la projection. Le but du pouvoir de normalisation &#233;tant de normaliser avant qu'il y ait &#233;v&#233;nement, il ne se dirige aucunement vers un sujet commettant un acte ill&#233;gal, mais vers un individu ayant un certain comportement suspect. Cette narration biographique, nous l'avons vu, est repr&#233;sent&#233;e ici par le nouveau style des expertises psychiatriques qui, bien qu'&#233;crites apr&#232;s le crime, d&#233;finissent ou d&#233;terminent un &#171; avant &#187; du crime, &lt;i&gt;une infra-criminalit&#233; avant l'acte ou une criminalit&#233; en puissance&lt;/i&gt;. La t&#226;che du pouvoir de normalisation &#233;tant alors de g&#233;n&#233;raliser cette d&#233;marche pr&#233;voyante afin d'emp&#234;cher d'autres crimes et de cerner d'autres individus ou classes dangereuses susceptibles de nuire &#224; la normalit&#233; biopolitique de l'ensemble.&lt;br class='autobr' /&gt;
On voit alors comment le personnage de Rivi&#232;re se trouve pris dans ce d&#233;calage d'un r&#233;gime classique tourn&#233; vers l'action dans lequel maladie et crime s'excluent mutuellement, et d'un r&#233;gime de normalisation qui vise toute la vie de l'individu, son comportement et son attitude, afin d'en d&#233;duire son caract&#232;re anormal voire dangereux. C'est ainsi que gr&#226;ce au comportement d&#233;viant de Rivi&#232;re &#8211; il crucifiait de petits oiseux et aga&#231;ait son petit fr&#232;re &#8211; il est possible d'en faire un individu dangereux, de d&#233;terminer son caract&#232;re criminel. Dans une telle interpr&#233;tation normalisatrice, le m&#233;moire de Rivi&#232;re, pi&#232;ce centrale du dossier, est r&#233;duite &#224; une fonction d'aveu, d'explication a posteriori de l'acte atroce, &#233;crit d'ailleurs &#224; la commande de l'institution juridique en la personne du magistrat d'instruction. C'est &#224; cette interpr&#233;tation que Foucault s'oppose radicalement en montrant le caract&#232;re &#233;quivoque de ce m&#233;moire et en pla&#231;ant le personnage de Rivi&#232;re davantage du c&#244;t&#233; de l'inf&#226;me que de celui des anormaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II. Rivi&#232;re, l'inf&#226;me&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;La vie des hommes inf&#226;mes&lt;/i&gt; Foucault pr&#233;sente des &#233;crits d'origine institutionnelle et de caract&#232;re incertain &#8211; tels que les placets, lettres de cachets, ordres du roi, ainsi que les enqu&#234;tes pr&#233;c&#233;dant ces ordres du roix &#8211; comme des &#171; po&#232;mes vies &#187;. Il s'agit en fait de &lt;i&gt;textes op&#233;ratifs&lt;/i&gt;, de textes &#171; qui ont jou&#233; un r&#244;le dans ce r&#233;el dont ils parlent &#187; ; la question de la repr&#233;sentation de la r&#233;alit&#233;, &#224; la mani&#232;re d'un r&#233;alisme social, fid&#232;le &#224; la mis&#232;re du monde, fait place ici &#224; cette id&#233;e de &lt;i&gt;r&#233;alisme op&#233;ratif&lt;/i&gt; ou de fonctionnalit&#233; des textes. Ce sont des mots dans lesquels se sont jou&#233;es des vies : &#171; Ces discours ont r&#233;ellement crois&#233; des vies ; ces existences ont &#233;t&#233; effectivement risqu&#233;es et perdues dans ces mots. &#187; Car c'est dans la rencontre avec le pouvoir, gr&#226;ce au pouvoir, que ces existences obscures laissent des traces et entrent dans les archives, c'est-&#224;-dire dans un dispositif d'enregistrement qui ne leur &#233;tait pas accessible. En m&#234;me temps, ces vies inf&#226;mes ne deviennent pas plus que ce qu'elles sont &#8211; des mots &#8211;, &#233;tant donn&#233; qu'elles sont inf&#226;mes non pas par leur action, comme ce serait le cas pour les &#171; hommes d'&#233;pouvante et de scandale &#187; dont &#171; l'infamie n'est qu'une modalit&#233; de l'universelle &lt;i&gt;fama&lt;/i&gt; &#187;. Au contraire, ces vies inf&#226;mes sont inf&#226;mes &lt;i&gt;strictement&lt;/i&gt;, &#171; en toute rigueur &#187;, et ne composent &#171; avec aucune sorte de gloire &#187;, comme dit Foucault : &#171; ils n'existent plus que par les quelques mots terribles qui &#233;taient destin&#233;es &#224; les rendre indignes, pour toujours de la m&#233;moire des hommes. Et le hasard a voulu que ce soient ces mots, ces mots seulement, qui subsistent. Leur retour maintenant dans le r&#233;el se fait dans la forme m&#234;me selon laquelle on les avait chass&#233; du monde. Inutile de leur chercher un autre visage, ou de soup&#231;onner en eux une autre grandeur ; ils ne sont plus que ce par quoi on a voulu les accabler : ni plus ni moins. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
L'ordinaire peut donc se dire, ou mieux encore s'&#233;crire. Et &#224; nouveau Foucault constate ici un passage, un d&#233;placement &#224; l'int&#233;rieur des techniques de pouvoir quand le pouvoir exerc&#233; au niveau de la vie quotidienne passe de la condition d'&#234;tre celui d'un monarque, &#224; la fois principe politique et puissance magique, &#224; &#234;tre &#171; un r&#233;seau fin, diff&#233;renci&#233;, continu, o&#249; se relaient les institutions diverses de la justice, de la police, de la m&#233;decine, de la psychiatrie &#187;. Les lettres de cachet font partie, selon Foucault, de cet &#226;ge o&#249; &#171; le corps des mis&#233;rables est affront&#233; presque directement &#224; celui du roi [et ?] leur agitation &#224; ces c&#233;r&#233;monies &#187; et dans lequel par cons&#233;quent, les mots doivent &#234;tres des mots emprunt&#233;s maladroitement &#224; ce discours souverain et th&#233;&#226;tral. C'est cette th&#233;&#226;tralit&#233; des discours inf&#226;mes qui se perdra par la suite &#171; lorsqu'on fera, de ces choses et de ces hommes, des &#8216;affaires', des faits divers, des cas &#187; &#8211;en gros, lorsque le savoir psychiatrique les normalisera tel qu'il a essay&#233; de le faire en constituant l&lt;i&gt;'affaire Pierre Rivi&#232;re&lt;/i&gt;. C'est alors que le style du discours passera d'un paradigme th&#233;&#226;tral &#224; un paradigme d'observation et de neutralit&#233;, de l'&#233;clat souverain &#224; la grisaille de l'administration &#8211; ou &#224; la productivit&#233; du biopolitique que Foucault r&#233;sume, &#224; la fin du texte, dans une tr&#232;s belle formule : &#171; Comme le pouvoir serait l&#233;ger et facile, sans doute, &#224; d&#233;manteler, s'il ne faisait que surveiller, &#233;pier, surprendre, interdire et punir ; mais il incite, suscite, produit ; il n'est pas simplement &#339;il et oreille. Il fait agir et parler. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Pierre Rivi&#232;re est donc une figure de l'inf&#226;me en tant qu'il est une de ces voix destin&#233;es &#224; dispara&#238;tre et qui, par un &#171; &#233;trange hasard &#187;, se sont retrouv&#233;es dans les archives et sont arriv&#233;es jusqu'&#224; nous. En m&#234;me temps, Rivi&#232;re, d&#233;j&#224;, constitue une affaire, un fait divers &#8211; le corps de Rivi&#232;re est entr&#233; dans un r&#233;gime post-souverain dans lequel, justement, des m&#233;diations existent, des m&#233;diations journalistiques, scientifiques, administratives. Mais ce que partagent les vies inf&#226;mes du XVII&#232;me et XVIII&#232;me si&#232;cle avec le parricide du XIX&#232;me si&#232;cle, est qu'ils constituent une prise de parole par ceux qui n'auraient pas eu ou d&#251; avoir acc&#232;s &#224; cette parole. Tout le probl&#232;me &#233;tant alors de savoir si et comment cette prise de parole peut &#233;chapper &#224; un pouvoir de normalisation qui en serait en m&#234;me temps l'origine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;III. Le m&#233;moire de Rivi&#232;re&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon Foucault, c'est le statut m&#234;me du m&#233;moire, qui devrait permettre de donner une r&#233;ponse &#224; cette question : Car, tandis que l'on pourrait en faire un aveu, donc un m&#233;ta-texte qui serait venu &lt;i&gt;apr&#232;s&lt;/i&gt; le crime et rentrerait donc dans un r&#233;seau de normalisation psychiatrico-juridique post-inf&#226;me, Rivi&#232;re lui-m&#234;me affirmait que le m&#233;moire existait avant le crime, qu'il l'avait con&#231;u d'abord afin &#171; d'entourer le meurtre &#187;. Son premier projet ayant &#233;t&#233; d'&#233;crire son m&#233;moire, annoncer le crime, expliquer la vie des parents, expliquer le geste, commettre le crime, exp&#233;dier le m&#233;moire et se tuer. Un autre projet pr&#233;voyait de d&#233;lier le crime du m&#233;moire en &#233;crivant un m&#233;moire sur la vie de ses parents, puis &#233;crire un deuxi&#232;me m&#233;moire qui dirait le meurtre &#224; venir et finalement commettre le crime. Le troisi&#232;me projet, finalement r&#233;alis&#233; &#171; parce qu'un sommeil &#8216;fatal' l'emp&#234;che d'&#233;crire &#187; adopte la chronologie suivante : &#171; tuer, puis se faire prendre, puis faire ses d&#233;clarations, puis mourir &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
La question est alors de comprendre le statut de cette prise de parole de &#171; celui qu'on prend pour une sorte d'idiot, [&#8230;] un furieux, un forcen&#233; &#187; et qui est le m&#233;moire : D'abord il est important de souligner que c'est une prise de parole non repr&#233;sentative, qui ne fonctionne pas selon une logique repr&#233;sentative mais arch&#233;ologique ou consubstantielle : et cet aspect est partag&#233; pas les textes op&#233;rationnels des inf&#226;mes et le m&#233;moire de Rivi&#232;re, qui lui, par contre rel&#232;ve davantage d'un paradigme litt&#233;raire ou proto-litt&#233;raire : Malgr&#233; leur style diff&#233;rent, les mots et la vie &#8211; ou plus concr&#232;tement les actes &#8211; se trouvent au m&#234;me niveau, l'existence de Rivi&#232;re se joue dans son m&#233;moire de la m&#234;me mani&#232;re que celle des inf&#226;mes se jouait dans les mots de fausse splendeur des lettres de cachet. Mais leur mod&#232;le est diff&#233;rent : Tandis que les lettres de cachet adoptaient le style th&#233;&#226;tral des discours souverains, le m&#233;moire de Rivi&#232;re rejoint, par sa forme, &#171; toute une s&#233;rie de narrations qui formaient alors comme &lt;i&gt;une m&#233;moire populaire des crimes&lt;/i&gt; &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a donc constitution d'une m&#233;moire parall&#232;le d&#233;tach&#233;e de la m&#233;moire des grands &#233;v&#233;nements, une m&#233;moire des faits divers distingu&#233;e par un certain style de narration : Car il s'agit, nous dit Foucault, de &#171; changer d'&#233;chelle, grossir les proportions, faire appara&#238;tre le grain minuscule de l'histoire et ouvrir au quotidien l'acc&#232;s au r&#233;cit &#187;. C'est donc une op&#233;ration narratologique qui consiste d'une part &#224; faire rentrer dans le r&#233;cit du fait divers en question des &#233;l&#233;ments, des personnages, des noms, des gestes, des dialogues, des objets qui d'ordinaire n'y ont pas place par d&#233;faut de dignit&#233; sociale ; et, d'autre part, de faire appara&#238;tre ces menus &#233;v&#233;nements &#8211; malgr&#233; leur fr&#233;quence et leur monotonie &#8211; comme singuliers, curieux, extraordinaires et presque uniques. &#171; Il n'a pas &#233;t&#233; besoin d'un roi ou d'un puissant pour les rendre m&#233;morables. Tous ces r&#233;cits racontent une histoire sans ma&#238;tres, peupl&#233;e d'&#233;v&#233;nements fr&#233;n&#233;tiques et autonomes, une histoire en dessous du pouvoir et qui vient buter contre la loi. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui vient se dessiner ici est donc une forme de repr&#233;sentation ou de r&#233;alisme, justement non-repr&#233;sentatif, tel que Jacques Ranci&#232;re l'a formul&#233; avec le r&#233;gime esth&#233;tique de l'art qui se d&#233;finit dans la rupture avec les hi&#233;rarchies classiques de la repr&#233;sentation : la repr&#233;sentation du n'importe qui ranci&#232;rien, la d&#233;mocratie romanesque flaubertienne, ne marque aucunement une rupture avec la mim&#233;sis, la repr&#233;sentation ou le r&#233;alisme, mais uniquement avec sa po&#233;tique, c'est-&#224;-dire ses hi&#233;rarchies repr&#233;sentatives qui d&#233;terminent qui a le droit d'&#234;tre repr&#233;sent&#233; de quelle mani&#232;re et par qui. La prise de parole g&#233;n&#233;ralis&#233;e, la prise de parole de ceux qui n'avaient pas acc&#232;s &#224; la parole, ni &#233;crite, ni dite d'ailleurs, constitue donc un &#233;v&#233;nement esth&#233;tico-politique fondamental qui se retrouve dans le geste de Rivi&#232;re. N&#233;anmoins, dans les prises de position de Ren&#233; Allio par rapport &#224; son film, cet argument de la prise de parole populaire est doubl&#233; d'un argument qui a &#224; voir avec le rehaussement de cette prise de parole : un rehaussement immanent qui produisait des effets stylistiques grotesques dans les lettres de cachet, un rehaussement ext&#233;rieur qui produit des effets tragiques, selon Allio, dans l'affaire Rivi&#232;re. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cette argumentation reprend une certaine perspective sur le r&#233;alisme adopt&#233;e &#233;galement dans la critique litt&#233;raire par Erich Auerbach dans son livre &lt;i&gt;Mim&#233;sis, la repr&#233;sentation de la r&#233;alit&#233; dans la litt&#233;rature occidentale&lt;/i&gt;. Ainsi Auerbach consid&#232;re que l'exploit fondamental de Flaubert est d'avoir repr&#233;sent&#233; le sentiment d'un tragique sans forme, et c'est en ceci qu'il s'inscrit dans le mouvement romantique ; il s'en diff&#233;rencie n&#233;anmoins par le fait d'avoir repr&#233;sent&#233; ce sentiment chez des gens &#171; de pauvre &#233;ducation et des basses couches sociales &#187;. Le quotidien peut et doit non seulement &#234;tre repr&#233;sent&#233;, contrairement au r&#233;gime po&#233;tique ou repr&#233;sentatif qui n'admettait que des sujets &#233;lev&#233;s, mais il doit &#234;tre repr&#233;sent&#233; avec gravit&#233; et tragique, le quotidien se voit par cons&#233;quent &#233;lev&#233; &#224; un niveau tragique. &lt;br class='autobr' /&gt;
On pourrait donc parler, au sein du probl&#232;me du r&#233;alisme du quotidien, d'une oscillation : Il y aurait d'un c&#244;t&#233; une tentative d'&#233;lever le fait divers au rang du tragique (on ne serait donc plus dans le paradigme romanesque de Manon Lescaut mais dans la trag&#233;die), faire donc de l'inf&#226;me le h&#233;ros en l'inscrivant dans une histoire repr&#233;sentative.xvi Cette h&#233;ro&#239;sation du quotidien constituerait en derni&#232;re instance une forme de normalisation historiographique. De l'autre c&#244;t&#233;, on retrouverait une tentative d'&#233;crire une menue histoire, une histoire sans h&#233;ros, a-tragique, m&#233;diatis&#233;e &#8211; telle que Foucault l'annonce dans son introduction &#224;&lt;i&gt; la Vie des hommes inf&#226;mes&lt;/i&gt; qui ne sont rien de plus que leurs mots et qui donnerait lieu, &#233;ventuellement, &#224; une mani&#232;re d'&#233;chapper au pouvoir de normalisation compris, d'un point de vue narratologique, comme pouvoir d'h&#233;ro&#239;sation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;IV. Allio, rendre compte du dossier en images&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour finir, je voudrais maintenant regarder de plus pr&#232;s la lecture cin&#233;matographique du m&#233;moire de Rivi&#232;re que propose Ren&#233; Allio dans son film &lt;i&gt;Moi, Pierre Rivi&#232;re ayant &#233;gorg&#233; ma m&#232;re, ma s&#339;ur et mon fr&#232;re&lt;/i&gt; de l'ann&#233;e 1975. En r&#233;sumant, on pourrait donc dire que l'hypoth&#232;se partag&#233;e par tous les lecteurs du XX&#232;me si&#232;cle du m&#233;moire de Rivi&#232;re est celle de la prise de parole. Dans les commentaires &#224; son film, Allio r&#233;articule cette prise de parole des paysans, autant dans le m&#233;moire que dans son film, sous l'imp&#233;ratif du &#171; non-parisianisme &#187; qui implique une critique de ce qu'il appelle le &#171; brechtisme &#187; : Par brechtisme, qui ne correspond pas &#224; la pens&#233;e de Brecht, mais &#224; ce que certains intellectuels parisiens en font apr&#232;s sa mort, Allio d&#233;signe de mani&#232;re critique une prise de parole de l'intellectuel &#224; la place et pour le paysan. Cette critique, qu'il partage avec Foucault et Deleuze notamment dans le fameux entretien sur la fonction politique de l'intellectuelxviii, se traduit dans le film par plusieurs d&#233;cisions fondamentales. La plus importante &#233;tant s&#251;rement celle de confier les r&#244;les des notables, avocats, m&#233;decins, juges, &#224; des acteurs professionnels tandis que le r&#244;le des paysans est jou&#233; par d'autres paysans normands afin d'en laisser entendre la &#171; vraie voix &#187;. Foucault avait qualifi&#233; de &#171; politiquement important &#187; cette possibilit&#233; pour les paysans de jouer ce texte paysan et avait remarqu&#233; que le partage entre les acteurs professionnels et non-professionnels reconstruit l'opposition entre les paysans du 19&#232;me et les gens de la ville, &#171; le monde de la loi, les juristes, les avocats &#187;. Cette opposition se voit travers&#233;e par une ligne de communication diachronique et &#171; tr&#232;s directe entre le paysan du xixe si&#232;cle et celui du xxe si&#232;cle &#187; &#224; laquelle les acteurs professionnels restent &#171; ext&#233;rieurs &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Par son choix d'acteurs non-professionnels mais &#233;galement par le choix du lieu &#8211; un village normand non loin du village d'origine &#8211; Allio poursuit une strat&#233;gie d'authentification ou d'authenticit&#233; quasi-documentaire qui n&#233;anmoins a trait uniquement au monde paysan, &#224; son milieu, &#224; son paysage et &#224; ses personnages tandis que les sc&#232;nes institutionnelles adoptent un caract&#232;re plut&#244;t fictif. Ainsi l'ancrage dans le paysage normand, la tentative de retrouver la constitution du paysage, du village et des relations sociales se voient doubl&#233;s par une repr&#233;sentation standardis&#233;e du monde juridico-administratif : une pr&#233;sentation tentant de montrer l'authenticit&#233; de l'inf&#226;me s'oppose &#224; une repr&#233;sentation quasi-dramatique de l'institution. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est cette authentification qui s'accompagne, non pas dans le film, mais dans le discours d'Allio, de ce qu' on pourrait appeler une strat&#233;gie d'h&#233;ro&#239;sation : ainsi Allio explique que sa pr&#233;occupation, dans tous ses films a &#233;t&#233; &#171; de rendre &#224; des personnages populaires un r&#244;le central, c'est-&#224;-dire, dans le r&#233;cit, ou dans l'histoire, ou dans le r&#233;cit fictionnel, &lt;i&gt;la place du h&#233;ros &lt;/i&gt; &#187;. Foucault s'exprime d'une mani&#232;re semblable : &#171; Ce qui est important aussi dans le film d'Allio, c'est qu'il donne aux paysans leur &lt;i&gt;trag&#233;die&lt;/i&gt;. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt; Et Allio revient sur cette dimension du tragique qu'il relie &#224; &#171; cette part d'exc&#232;s &#187; par laquelle le m&#233;moire de Rivi&#232;re d&#233;borde tout syst&#232;me d'explication et toute approche normative, comme Foucault l'avait montr&#233; : &#171; Elle est cette part d'exc&#232;s que la description, que la r&#233;duction d'actes de ce genre en termes de faits divers excluent soigneusement. &#187; Allio oppose donc le tragique au fait divers et plus loin la dimension tragique de la violence &#224; une dramaturgie de la quotidiennet&#233;. Une telle opposition semble pourtant se laisser r&#233;soudre uniquement par un acte de rehaussement du quotidien au tragique tel que nous l'avons esquiss&#233;, un rehaussement qui en fin de compte inscrirait le quotidien dans une normalisation narrative et politique. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je voudrais donc demander si, au contraire, il existe un tragique qui justement &#233;viterait cette h&#233;ro&#239;sation &#224; la mani&#232;re de la trag&#233;die classique, et une forme narrative qui, tout au contraire, inscrirait le tragique dans le quotidien et non pas le quotidien dans le tragique. C'est &#233;galement Allio qui &#233;nonce cette exigence de faire fonctionner le tragique dans &#171; la dramaturgie de la quotidiennet&#233; conserv&#233;e par l'aspect historique et documentaire et ins&#233;r&#233;e dans ce qu'&#233;tait la condition paysanne du temps &#187; en l'opposant &#224; une chronologie lin&#233;aire dans laquelle l'&#233;v&#233;nement, le meurtre, viendrait &#224; la fin, comme B&#252;chner l'avait fait pour le Woyzeck, autre r&#233;cit d'un fait divers. Il y aurait donc une oscillation dans la pens&#233;e d'Allio entre deux mani&#232;res de mettre en relation tragique et quotidien, une premi&#232;re qui &#233;l&#232;verait le quotidien au tragique et comporterait alors les pi&#232;ges d'une h&#233;ro&#239;sation, donc d'une normalisation, et une deuxi&#232;me qui inscrirait le tragique dans le quotidien et qui &#233;chapperait &#224; la normalisation, c'est-&#224;-dire &#224; l'imposition de hi&#233;rarchies repr&#233;sentatives par son statut d'infamie stricte. Car, m&#234;me si le discours d'Allio semble marqu&#233; par cette ind&#233;cision, son film, par contre, ne l'est aucunement et adopte de plein gr&#233; une position d'infamie stricte, non susceptible aux strat&#233;gies de glorification. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce tragique inf&#226;me s'inscrit dans la condition paysanne par des actes violents, par la violence meurtri&#232;re de Rivi&#232;re, mais &#233;galement par la double passion de la m&#232;re et de Rivi&#232;re, tel que l'&#233;crit Jean Jourdheuil, co-sc&#233;nariste du film, ou bien par la violence de la mort du propre Rivi&#232;re. Le tragique, c'est au fond, la structure assassine du quotidien : le film traite ainsi, &#233;crit Jourdheuil, &#171; de la vie de la campagne &lt;i&gt;telle qu'elle conduit &lt;/i&gt; &#224; un triple meurtre selon une dramaturgie du fait divers &#187;.xxvi Le tragique d&#233;signe la tragique rencontre du monde paysan avec la loi, qui n'est plus la loi divine et souveraine de la trag&#233;die grecque mais celle du Code Civil de 1810, donc une loi qui a elle-m&#234;me bascul&#233;e du c&#244;t&#233; de la normalisation. Pour r&#233;sumer, on pourrait donc dire qu'il ne s'agit plus d'une po&#233;tique du tragique, qui, tout en rehaussant le quotidien, assumerait une hi&#233;rarchie repr&#233;sentative, mais d'&lt;i&gt;une esth&#233;tique du tragique&lt;/i&gt; qui, elle, serait strictement inf&#226;me dans le sens de Foucault, c'est-&#224;-dire dont les &#233;l&#233;ments feraient retour dans le r&#233;el sur le m&#234;me mode, dans la forme m&#234;me selon laquelle on les avait chass&#233; du monde : par les m&#234;mes mots maladroits, les m&#234;mes actes violents. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quelles seraient alors les figures de style d'une telle esth&#233;tique ? Allio le dit lui-m&#234;me, il voulait &#171; rendre compte de l'affaire Rivi&#232;re en &lt;i&gt;termes d'images &lt;/i&gt; &#187;. Pour ceci, il fallait partir d'une fid&#233;lit&#233; absolue au texte : &#171; le sens, le dire, &#233;taient d&#233;j&#224; dans le m&#233;moire &#187;, le script existait comme un fait non interpr&#233;table et chaque mot qui est dit dans le film rel&#232;ve du m&#233;moire ou du dossier Rivi&#232;re. Et l'on pourrait voir en cette fid&#233;lit&#233; un acte quasiment aussi &#171; politiquement important &#187; que le fait d'avoir choisi des acteurs paysans. Allio qualifie ce style comme un r&#233;alisme &#224; &#233;gale distance entre distanciation et identification ; et c'est justement cette oscillation entre deux strat&#233;gies narratologiques classiques, l'effet d'ali&#233;nation brechtien et l'immersion po&#233;tique aristot&#233;licienne, qui caract&#233;rise une strat&#233;gie artistique comme celle de la reconstruction historique ou du reenactment. La fid&#233;lit&#233; extr&#234;me au texte se traduit donc, dans le film d'Allio, entre autres, par des sc&#232;nes reconstruites, des remises en sc&#232;ne le plus d&#233;taill&#233;es possible. Je voudrais vous montrer un extrait tr&#232;s bref pour montrer de quoi je parle : ##extrait du film##&lt;br class='autobr' /&gt;
Le re-enactment ou la reconstruction historique est donc a priori une strat&#233;gie artistique et historiographique de l'identification, donc immersive dont le but est de faire revivre au spectateur (ou &#224; celui qui y participe) des sentiments forts, historiques afin de mieux les comprendre sur un mode affectif, direct, sensible. Cette identification est n&#233;anmoins totalement ali&#233;n&#233;e (&lt;i&gt;verfremdet&lt;/i&gt;) dans le film d'Allio &#8211; d&#233;j&#224; par le fait qu'il s'agit d'un film, mais aussi par le caract&#232;re artificiel des sc&#232;nes, qui sont pourtant des reconstructions authentiques presque criminologiques en ce qui concerne la position des corps, la disposition de la chambre etc. Ils apparaissent n&#233;anmoins d'une mani&#232;re totalement artificielle, bien plus comme un d&#233;cor de th&#233;&#226;tre qu'une image identificatrice qui ferait dispara&#238;tre son caract&#232;re d'image. Au contraire, Allio montre l'image en tant qu'image, le support narratif en tant que support, m&#233;dium, et c'est en ceci qu'il s'inscrit dans la pens&#233;e de Brecht, et non du &#171; brechtisme &#187;. Allio expose donc la tension entre une strat&#233;gie identificatrice de l'historiographie, et r&#233;cemment artistique, et une strat&#233;gie d'artificialisation et de distanciation en se pla&#231;ant au fil m&#234;me de cette tension. Il proc&#232;de &#224; une reconstruction artificielle d'un milieu d'&#233;v&#233;nements, dans lequel des personnages &#171; isomorphes &#187; aux paysans du XIX&#232;me si&#232;cle sont r&#233;introduits afin de mettre &#224; preuve la &#171; diff&#233;rence des formes du pass&#233; avec les n&#244;tres &#187;, il s'agit donc de ramener le pr&#233;sent sans qu'il y ait repr&#233;sentation du pr&#233;sent ; de faire jouer le pr&#233;sent avec la pass&#233;, non pas par identification simple, ni non plus par pure distanciation mais en jouant sur la tension entre les deux dans l'image.xxvii &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est donc ainsi que le dossier Rivi&#232;re, dans ses diff&#233;rentes couches m&#233;diologiques, se d&#233;fend d'une normalisation narratologique d'un c&#244;t&#233; &#8211; il ne s'agit pas d'un texte d'auteur de la m&#234;me mani&#232;re qu'il ne s'agit pas d'un film d'auteur : Rivi&#232;re n'est pas ce sujet libre, autonome et cr&#233;atif qui se traduirait dans un texte dont l'intention serait de faire comprendre un acte. Evidemment il s'agit bien de donner les raisons d'un acte &#8211; Rivi&#232;re le dit lui-m&#234;me mais tout en donnant au texte le m&#234;me poids qu'&#224; l'acte, la m&#234;me densit&#233; ontologique si l'on veut : le dossier Rivi&#232;re fournit des &#233;l&#233;ments, dont un texte, un crime, plus tard d'autres textes ainsi que des images qui s'associent ou se dissocient, sont en mouvement les uns par rapport aux autres &#224; l'int&#233;rieur d'un champ arch&#233;ologique. Rivi&#232;re, en derni&#232;re instance, se comporte en arch&#233;ologue de la condition paysanne et c'est justement pour ceci que le dossier Rivi&#232;re &#233;chappe, de l'autre c&#244;t&#233;, &#224; une normalisation politique : Le r&#233;cit du crime que fait Rivi&#232;re lui-m&#234;me dans son m&#233;moire n'est par cons&#233;quent pas une interpr&#233;tation explicative de sa rationalit&#233; ou de sa d&#233;raison. Au contraire, le r&#233;cit fait partie du crime de telle mani&#232;re que dans l'affaire Rivi&#232;re le geste d'&#233;crire et le geste de tuer sont des &#233;l&#233;ments de m&#234;me nature : &#171; le meurtre et le r&#233;cit du meurtre sont consubstantiels &#187; &#233;crit Foucault. Suivant le mod&#232;le arch&#233;ologique le texte ne renvoie pas &#224; une couche constituant un soubassement de v&#233;rit&#233; historique ou d'&#233;v&#233;nement, au-del&#224; des mots, mais les mots et les choses sont agenc&#233;s au m&#234;me niveau. Contrairement &#224; ce qu'en disent certains experts, &#233;galement frapp&#233;s par la beaut&#233; de l'&#233;criture, le m&#233;moire n'est ni aveu, ni d&#233;fense : tandis que pour les experts juridico-psychologiques de la normalisation, le m&#233;moire n'existe que par le crime, pour Rivi&#232;re, le crime n'existe qu'&#224; partir de son m&#233;moire, &#171; le m&#233;moire n'explique pas le crime, il est le crime &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est ainsi que Rivi&#232;re reste une figure de l'infamie stricte en d&#233;robant son acte, d'une part, &#224; toute approche glorifiante, et d'autre part &#224; toute approche explicative ou interpr&#233;tative en entra&#238;nant non seulement les psychiatres et experts de son temps mais &#233;galement les lecteurs et spectateurs de notre temps dans sa logique selon laquelle le crime et le texte sont indissociables : C'est ainsi que les gestes de Rivi&#232;re court-circuitent toute approche herm&#233;neutique qui permettrait d'inscrire ses deux gestes dans un syst&#232;me de normalisation bas&#233;, n&#233;cessairement, sur le partage clair entre texte et acte, entre mots et choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Strasbourg, 11 avril 2014&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Premi&#232;re publication : 13 avril 2014)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>En mal de corps. Sadomasochisme et performance, d&#233;construction des corps et &#233;rotique de soi </title>
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		<dc:date>2017-08-31T15:00:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Nathana&#235;l Wadbled </dc:creator>


		<dc:subject>reproduction sociale</dc:subject>
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		<dc:subject>violence</dc:subject>
		<dc:subject>&#233;mancipation</dc:subject>
		<dc:subject>r&#233;appropriation</dc:subject>
		<dc:subject>art contemporain</dc:subject>
		<dc:subject>norme</dc:subject>
		<dc:subject>corps</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Si la subversion est possible, elle se fera dans les termes de la loi avec les possibilit&#233;s qui s'ouvrent / apparaissent lorsque la loi se retourne contre elle-m&#234;me en d'inattendues permutations. Le corps construit par la culture sera alors lib&#233;r&#233; non par un retour vers son pass&#233; &#8220;naturel&#8221; ou ses plaisirs originels, mais vers un futur ouvert et plein de possibilit&#233;s culturelles. Judith Butler Ce qui est requis est le maximum d'intensit&#233; et, en m&#234;me temps d'impossibilit&#233; (...). L'id&#233;e (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=25" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; &#224; Porto fin aout 2011&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=24" rel="tag"&gt;reproduction sociale&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=32" rel="tag"&gt;sexe/genre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=52" rel="tag"&gt;violence&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=84" rel="tag"&gt;art contemporain&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=85" rel="tag"&gt;norme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=86" rel="tag"&gt;corps&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Si la subversion est possible, elle se fera dans les termes de la loi avec les possibilit&#233;s qui s'ouvrent / apparaissent lorsque la loi se retourne contre elle-m&#234;me en d'inattendues permutations. Le corps construit par la culture sera alors lib&#233;r&#233; non par un retour vers son pass&#233; &#8220;naturel&#8221; ou ses plaisirs originels, mais vers un futur ouvert et plein de possibilit&#233;s culturelles.&lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Judith Butler&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ce qui est requis est le maximum d'intensit&#233; et, en m&#234;me temps d'impossibilit&#233; (...). L'id&#233;e d'une exp&#233;rience limite, qui arrache le sujet &#224; lui-m&#234;me, voil&#224; ce qui a &#233;t&#233; important pour moi dans la lecture de Nietzsche, de Bataille, de Blanchot. &lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Michel Foucault&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;Introduction : la recherche de l'orgasme&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une d&#233;finition de la performance telle qu'elle m'interessera ici pourrait reprendre une formule de Pat Califa , &#233;nonc&#233;e &#224; l'origine dans un tout autre contexte :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je le vois ainsi : apr&#232;s la r&#233;volution des wimmins, la sexualit&#233; consistera &#224; ce que les femmes se tiennent par la main, retirent leurs chemises et dansent en rond. Ensuite, nous nous endormirons au m&#234;me moment. Si nous ne nous endormions pas toutes, quelque chose d'autre pourrait arriver &#8211; quelque chose d'identifi&#233; au m&#226;le, r&#233;ifiant, pornographique, bruyant et sans dignit&#233;. Quelque chose comme un orgasme &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Pat Califa oppose deux strat&#233;gies d'affirmation f&#233;ministe : la consid&#233;ration d'une identit&#233; originaire &#224; retrouver avant que le masculin ne la pervertisse en lui imposant un rapport &#224; la sexualit&#233; et le r&#233;investissement du sexuel qui ne serait plus la marque d'une soumission mais au contraire quelque chose qui surgit en exces de toute identit&#233; assign&#233;e symboliquement dans ce que Michel Foucault a appel&#233; le dispositif de sexualit&#233;. Ce que je voudrais sugg&#233;rer, c'est que cette seconde perspective qui est celle de Pat Califa correspond &#224; une certaine pratique du corps en jeu dans certaines performances. Il s'agit de la mise en sc&#232;ne d'une volont&#233; d'&#233;mancipation exp&#233;rimentale du corps qui &#224; la fois d&#233;construit l'illusion de l'&#233;vidence de la v&#233;rit&#233; d'un corps toujours deja donn&#233; et produit la v&#233;rit&#233; performative du corps en action de la performance.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;1. Pr&#233;senter un corps tel qu'il semble devoir &#234;tre : la critique essentialiste de la performance&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les corps des femmes performeuses qui vont m'int&#233;resser ici sont des corps de femmes identifiables et d&#233;sign&#233;s comme tels : des corps de femmes inscrits dans des attitudes ou engag&#233;s dans des actions correspondant &#224; celles de femmes. Serait reproduit un dispositif de contraintes qui est celui que la soci&#233;t&#233; patriarcale fait peser. M&#234;me si celui-ci est mis en sc&#232;ne, condens&#233; et d&#233;plac&#233; pourrait-on dire en termes psychanalytiques, ces repr&#233;sentations resteraient leur r&#233;p&#233;tition, incapables de sortir des d&#233;terminations identitaires que le phantasme du masculin impose comme condition &#224; l'existence symbolique, sociale et culturelle des femmes. Les aiguilles dans le bras de la mari&#233;e de &lt;i&gt;Azione sentimentale&lt;/i&gt; de Gina Pane montrent bien ce m&#233;canisme. Il ne s'agit pas de pr&#233;tendre qu'une femme mari&#233;e subit une telle mutilation, mais d'inscrire physiquement, ou si l'on veut somatiquement, un ensemble de mutilations symboliques que chaque femme accepte de mani&#232;re conscentante &#8211; &#224; commencer par l'abandon de son nom, ce qui signifie l'abandon de la capacit&#233; &#224; signifier qui elle est par elle m&#234;me. Le corps de Gina Pane se donne ainsi marqu&#233; et d&#233;form&#233;. On pourrait &#233;galement &#233;voquer &lt;i&gt;Autoportrait(s)&lt;/i&gt; o&#249; Pane est allong&#233;e sur des barres de m&#233;tal sous lesquelles br&#251;lent des bougies, viol&#233;e par les flammes sans pour autant bouger, comme &#224; disposition.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_280 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/13.-g.-pane-azione-sentimentale-1973.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/13.-g.-pane-azione-sentimentale-1973.jpg' width='500' height='723' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;De mani&#232;re plus directe, certaines performances de Marina Abdramovich pr&#233;sentent &#233;galement cette situation - par exemple &lt;i&gt;Art must be beautiful-artist must be beautiful&lt;/i&gt;, vid&#233;o o&#249; l'artiste se brosse les cheveux jusqu'&#224; presque s'arracher le cuir chevelu, ou&lt;i&gt; Rythme 0&lt;/i&gt; o&#249; elle abandonne son corps aux spectateurs qui disposent d'un certain nombre d'objets dispos&#233;s sur une table afin de faire ce qu'ils veulent au corps de l'artiste et y d&#233;poser leur marque alors que l'artiste est passive et r&#233;sign&#233;e &#224; signifier ce qui est fait d'elle. Le titre de Marina Abramovic &lt;i&gt;Art must be beautiful-artist must be beautiful &lt;/i&gt; explicite bien cet enjeu. Il s'agit d'une interrogation des normes contraignantes et mutilantes du gout d&#233;termin&#233;es de ext&#233;rieur par un dispositif qui produit et marque les corps pour en faire ce qu'il veut. En l'occurence il s'agit des normes de l'art, mais il s'agit tout aussi bien de celles du genre f&#233;minin. C'est explicitement le cas pour Eleanor Antin dont &lt;i&gt;Carving : A Traditional Sculpture&lt;/i&gt; propose 72 photographies prises chaque jour lors d'un r&#233;gime amaigrissant pendant cinq semaines. Cette transformation physique renvoie d&#232;s lors tant au canon sculptural qu'&#224; la dictature sociale auxquels le corps de la femme doit se soumettre pour r&#233;pondre au d&#233;sir masculin et &#224; l'inconscient collectif de la forme parfaite. Le r&#233;gime est la performance, touchant &#224; l'intimit&#233; du corps. Elle reproduit cette &#171; sculpture traditionnelle &#187;. Si Marina Abramovic n'a pas un tel discours f&#233;ministe et se centre sur la figure de l'artiste plus que sur celle de la femme, ses performances peuvent &#234;tre vues &#233;galement dans cette perspective. Les femmes doivent donc &#234;tre belles dans des contraintes esth&#233;tiques , &#234;tre &#224; disposition de ceux qui les regardent, accepter un certain nombre de contraintes sociales, s'abandonner et ne pas r&#233;sister &#224; une position de passivit&#233; douloureuse et mutilante.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_281 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/index2.jpg' width='193' height='262' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;Chaque pr&#233;sentation ou repr&#233;sentation de ces corps f&#233;minins participerait ainsi n&#233;cessairement &#224; une dynamique phallocentrique et &#224; une &#233;conomie du corps f&#233;minin comme f&#233;tiche. C'est ce qui explique que de nombreuses f&#233;ministes se soient oppos&#233;es &#224; de telles performances. Ces attitudes et actions entrent dans le cadre de ce qui doit &#234;tre refus&#233; au profit d'une nouvelle identit&#233; de femme lib&#233;r&#233;e de toute d&#233;termination de la culture phallocentrique. Ces performances entraient dans la cat&#233;gorie de ce qui doit &#234;tre refus&#233;, au m&#234;me titre que la pornographie, le sadomasochisme et le sexe en public qui violent les principes f&#233;ministes, pour reprendre la rh&#233;torique de la NOW (National Organization forWomen). L'hypoth&#232;se qui sous-tend cette critique est que la subjectivit&#233; existerait avant ses &#233;nonciations et que les femmes seraient incapables de faire autre chose que de subir passivement ces processus de subjectivation ali&#233;nants sans pouvoir en aucun cas les r&#233;investir. Elles ne pourraient &#234;tre rien d'autre que des produits passifs. Dans ce cadre les performances &#233;voqu&#233;es ne saurait &#234;tre qualifiables de f&#233;ministes, pas plus d'ailleurs que n'importe quelle chor&#233;graphie qui ne serait que la somatisation des contraintes que les femmes subissent.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;2. R&#233;investir son corps : la performativit&#233; de la performance&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce que je voudrais sugg&#233;rer, &#224; l'aide de la th&#233;orie de la performance et en particulier de l'ouvrage de Lynda Hart La performance sadomasochiste, c'est que se joue exactement le contraire. La performance a en fait permis avec radicalit&#233; aux femmes, aux performeuses comme aux spectatrices, de poser sans entrave le rapport qu'elles &#233;tablissaient avec leur propre corps en le dissociant d'une histoire de la repr&#233;sentation qui l'assuj&#233;tissait au r&#244;le d'objet. Il s'agit en fait d'un double mouvement de d&#233;construction et de r&#233;appropriation de son propre corps qui passe, non pas par une utopie comme le pensaient les essentialistes, mais par une &#233;rotisation et un r&#233;investissement des contraintes, semblable &#224; ce qui avait d&#233;j&#224; lieu de mani&#232;re plus ou moins inconsciente &#8211; et en tout cas politiquement inconsciente &#8211; dans la danse. Il s'agira donc de montrer que cette pratique esth&#233;tique est en fait une configuration politique &#8211; ce qui est en fait le cas de toute recherche esth&#233;tique digne de ce nom en tant que l'esth&#233;tique est le jeu de ce qui peut &#234;tre et est d&#233;termin&#233; formellement &#224; apparaitre et &#224; exister dans une configuration donn&#233;e. Est d&#233;stabilis&#233;e cette organisation symbolique lorsqu'est produit un d&#233;calage o&#249; se resignifie ce qui est inscrit. C'est pr&#233;cis&#233;ment &#224; ce niveau que se joue la performance.&lt;br class='autobr' /&gt; En effet la performance rejoue et perturbe en m&#234;me temps ce qu'elle pr&#233;sente. Il y a une distance qui s'&#233;tablit entre ce qui est reconnu et ce qui est en fait jou&#233; - qui n'est pas exactement ce qui semble. Pour reprendre les termes de Lynda Hart, &#171; on doit comprendre cette ressemblance comme l'effet d'une ressemblance ext&#233;rieure et oppos&#233;e aux dissemblances internes (de ce qui) ne s'approprie pas les marques de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;, mais se les d&#233;sapproprie. Le simulacre occupe le lieu de l'impropre &#187;. Ce qui est perturb&#233; c'est l'identification de ce corps qui pourtant est bien celui d'une femme. A lieu une inqui&#233;tante &#233;tranget&#233; o&#249; ce qui se donne est bien reconnu comme le corps d'une femme, mais sans l'&#234;tre exactement, comme si quelque chose &#233;tait malgr&#233; les apparences chang&#233;. C'est cette transsubstantiation que les essentialistes n'ont pas vue. L'apparence est la m&#234;me : le corps d'une femme soumise au masculin, mais tout est en fait chang&#233; &#8211; de la m&#234;me mani&#232;re que l'ostie dans le rite catholique de la transsubstantiation a encore l'apparence du pain alors que son &#234;tre est devenu le corps du Christ. Ce corps qui a l'apparence de celui d&#233;termin&#233; d'une femme soumise au masculin a en fait chang&#233; subrepticement de substance : il est devenu celui d'une femme existant dans son propre fantasme et non dans celui du masculin. Cela apparait bien dans &lt;i&gt;Interior Scroll&lt;/i&gt; de Carolee Schneemann. Elle lit un texte &#233;crit sur un rouleau qu'elle sort de son vagin devant un public exclusivement f&#233;minin. Le vagin devient le lieu originaire d'o&#249; &#233;mane le langage, comme une pr&#233;sentation de ce que Judith Butler a appel&#233; de mani&#232;re provocatrice le phallus lesbien que l'on pourrait appeler plus g&#233;n&#233;ralement le phallus f&#233;minin que l'absence d'homme permet d'exhiber en mettant &#224; distance le retour d'un syndrome de culpabilit&#233; vis &#224; vis de la castration inflig&#233;e. Il s'agit ainsi de reprendre le pouvoir symbolique en d&#233;terminant une partie du corps d&#233;sign&#233; normalement par le manque de l'avoir en tant qu'&#234;tre, c'est-&#224;-dire en tant que signifiant universel d'o&#249; proc&#232;de le pouvoir de nommer les choses et donc son propre corps. Carolee Schneemann donne &#224; voir dans sa performance ce qui est en fait le r&#233;sultat des performances que j'ai &#233;voqu&#233;es : le corps est d&#233;j&#224; r&#233;appropri&#233; : a d&#233;j&#224; eu lieu le travail de d&#233;sappropriation/appropriation que mettent en sc&#232;ne Marina Abramovic ou Gina Pane.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_282 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/519f92362bef15bb330ccfb6479a8a69.jpg' width='488' height='736' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;Ce qui se passe dans ces performances, c'est bien la volont&#233; de s'inscrire dans un cadre culturel et symbolique pour en subvertir les termes. C'est ainsi que Judith Butler d&#233;finit la performativit&#233; : non pas comme la reproduction toujours identique &#224; elle m&#234;me d'une situation ni comme l'invention libre de toute entrave, mais plut&#244;t comme la possibilit&#233; de produire des d&#233;placements par la r&#233;it&#233;ration et d'ainsi se r&#233;approprier ses conditions d'existences en produisant les conditions de ce d&#233;calage. Toute tentative pour sortir de ce cadre initial de mani&#232;re absolue apparait en fait comme psychotique dans la mesure o&#249; c'est dans ce cadre symbolique et culturel que le sujet trouve sa capacit&#233; d'agir en tant que tel et donc la possibilit&#233; m&#234;me de la r&#233;appropriation de soi. Le refuser signifie d&#233;nier ses propres conditions d'existence comme sujet, c'est-&#224;-dire comme individu conscient d'&#234;tre l'auteur de ses actions ; il s'agit en fait du fantasme d'une autonomie originaire dont Judith Butler montre bien l'impossibilit&#233; . C'est bien la possibilit&#233; alternative de lib&#233;ration non pas contre mais dans les cadres symboliques et culturels que mettent en sc&#232;ne les performances que nous avons &#233;voqu&#233;es et dont Jutith Butler propose la th&#233;orie avec l'id&#233;e de performativit&#233;. Si, d&#232;s Trouble dans le Genre, elle a point&#233; les limites des usages de son concept de performativit&#233; du genre dans sa transposition esth&#233;tique, il semble bien que se soit ce qui se joue et se pr&#233;sente : la possibilit&#233; d'une agency qui subvertit le cadre m&#234;me qui la permet et la d&#233;termine pour se produire et non reproduire.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_283 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/carolee-schneemann-interior-scroll-1975.-via-fineartmultiple.com_.jpg.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/carolee-schneemann-interior-scroll-1975.-via-fineartmultiple.com_.jpg.png' width='500' height='947' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;3. Une &#233;rotique de l'action : la performance sadomasochiste&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En ce sens, la r&#233;p&#233;tition du corps voulu par le phantasme du masculin que critiquent les essentialistes serait ainsi plus une pr&#233;sentation qu'une r&#233;p&#233;tition ou une reproduction iconographique d'un mod&#232;le d'oppression. Ce n'est pas une copie ou une imitation mais une reformalisation. Il faudrait ainsi peut-&#234;tre comprendre le processus de cr&#233;ation de la performance dans le cadre d'une po&#233;tique de la mimesis aristotelicienne plus que du mim&#233;tisme platonicien. N'est pas repr&#233;sent&#233;e une ressemblance qui en fait &#233;loigne d'une v&#233;rit&#233; originaire qui aurait &#233;t&#233; l&#224; avant d'&#234;tre pervertie par sa conclusion culturelle, mais une production qui est en fait une perturbation de ce qui semblait donn&#233; une fois pour toute. Comme l'affirme Lynda Hart, tout d&#233;calage concerne le faire tandis que la simple reproduction concerne l'avoir, c'est-&#224;-dire la simple r&#233;alisation d'un soi pr&#233;d&#233;termin&#233; et toujours d&#233;j&#224; l&#224;. Avoir un corps, comme avoir du sexe, &#171; signifie litt&#233;ralement &#224; la fois que &#8220;du sexe&#8221; est une chose que l'on peut poss&#233;der et qui &#233;tait l&#224; avant la performance. Bien au contraire, en mettant en acte une sc&#232;ne, l'adepte d'une sensualit&#233; SM produit du sexe dans la performance &#187;. Au contraire les f&#233;ministes qui se prononcent contre la performance semblent &#234;tre &#224; la recherche du moment o&#249; quelque chose d'authentique est sens&#233; arriver. &lt;br class='autobr' /&gt; Pour Hart c'est ce d&#233;calage et ces d&#233;placements discordants qui fondent l'&#233;rotisme de la performance, ou plus exactement sa dynamique &#233;rotique. Plus que dans le d&#233;calage, c'est le r&#233;investissement des contraintes elles-m&#234;me qui est &#233;rotique. Il s'agit de faire de la douleur et des mutilations ainsi inflig&#233;es le r&#233;sultat de leurs propres actes, c'est-&#224;-dire de se produire au lieu d'&#234;tre produites passivement.&lt;br class='autobr' /&gt; C'est &#224; ce niveau que ces performances peuvent &#234;tre qualifi&#233;es de sadomasochistes : elle en reproduisent le mouvement telle que le d&#233;crit Lynda Hart. Qu'une femme s'affirme comme masochiste, cela reviendra alors &#224; reproduire cette logique mais non plus en tant que d&#233;termin&#233;e par sa soumission au masculin mais par son plaisir &#233;rotique. Ce faisant, elle semble une fois de plus &#234;tre soumise et d&#233;termin&#233;e de l'ext&#233;rieur alors qu'en fait elle se produit comme sujet d&#233;termin&#233; par ses propres fantasmes et son propre plaisir au lieu d'&#234;tre soumis &#224; ceux du masculin. La douleur et les mutilations ne sont plus le r&#233;sultat d'une position subie redondante avec sa position symbolique. L'exp&#233;rience masochiste signifie cette d&#233;stabilisation du moi : la souffrance, le bondage, les yeux band&#233;s et l'humiliation affranchissent le soumis de l'initiative et du choix, et lui permettent de se retirer momentan&#233;ment de son identit&#233; pour se r&#233;fugier dans le corps et cr&#233;er une nouvelle identit&#233; fantasmatique souvent diam&#233;tralement oppos&#233;e au moi qu'il pr&#233;sente au monde. Il s'agit de s'opposer ainsi &#224; la fois &#224; la position de la f&#233;minit&#233; normale passive et &#224; ce que d&#233;terminent les d&#233;sirs de la subjectivit&#233; masculine. La repr&#233;sentation peut consolider ce d&#233;sir si elle est sans imagination et que la performeuse est incapable de faire autre chose que de subir son ali&#233;nation ou plus exactement de la reproduire plut&#244;t que de la r&#233;investir. Au contraire la performance est une articulation entre une r&#233;gulation d&#233;termin&#233;e et l'ouverture de l'effet d'intensification de nouvelles tensions et d'incertitudes perp&#233;tuelles permises et provoqu&#233;es performativement par l'action. C'est &#224; ce titre que Hart consid&#232;re qu'un acte de sexualit&#233; SM est une performance, et c'est r&#233;ciproquement &#233;galement &#224; ce titre que nous pouvons nommer les performances que nous avons &#233;voqu&#233;es comme &#233;tant sadomasochistes. Dans les deux cas, &#171; ce n'est pas seulement une identit&#233; particuli&#232;re, mais l'identit&#233; comme telle que ces descriptions de l'exp&#233;rience masochiste perturbent. &#187; Les arguments anti-SM comme les arguments anti-performances cependant se concentrent sur la lutte pour poss&#233;der une forme d'identit&#233; particuli&#232;re et coh&#233;rente Ce faisant ils refusent de voir la dynamique de ces exp&#233;riences et ne peuvent &#234;tre qu'horrifi&#233;s par celles-ci qui se fondent sur la perte et le d&#233;placement constamment diff&#233;r&#233; de soi.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_284 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/26ea22e43766493c5fd46f78f0b475b9.jpg' width='315' height='600' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;4. L'orgasme de la la pr&#233;sence&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Apparait quelque chose en exc&#232;s, quelque chose que l'on croit pouvoir saisir mais qui en fait &#233;chappe et se situe en fait hors de la symbolisation, dans le domaine forclos de la signification dans la mesure o&#249; ce corps qui a l'air d'un corps de femme n'en est plus un et se pr&#233;sente comme tel en exhibant la marque et le sceau d'un autre signifiant que celui de &#171; femme &#187;. Ce sont les marques et les mutilations de Gina Pane ou de Marina Abramovich, ou m&#234;me sans doute simplement la douleur signifiant comme &#233;rotique et non comme soumission. Si la mutilation et la douleur se donnent g&#233;n&#233;ralement ensemble comme les deux faces de la m&#234;me marque comme par exemple dans &lt;i&gt;Escalade non-anesth&#233;si&#233;e&lt;/i&gt; o&#249; Gina Pane escalade sans anesth&#233;sie une grille dont les barres transversales sont coupantes, dans &lt;i&gt;Art must be beautiful-artist must be beautiful&lt;/i&gt;, la douleur seule marque le corps de Marina Abramovic. Par cela seul ces corps &#233;chappent au phantasme du masculin. Le surgisement de ces corps dans le cadre symbolique normal donne l'exp&#233;rience de ce que Michel Foucault nomme le plaisir et que je nommerai en r&#233;f&#233;rence &#224; la citation liminaire de Pat Califa, orgasme :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; le (...) plaisir (...) &#224; la limite ne veut rien dire, (...) est encore, me semble-t-il, assez vide de contenu et vierge d'utilisation possible, (n'est) rien d'autre que finalement un &#233;v&#233;nement qui se produit, qui se produit je dirais hors sujet, ou &#224; la limite du sujet, ou entre deux sujets, dans ce quelque chose qui n'est ni du corps ni de l'&#226;me, ni &#224; l'ext&#233;rieur, ni &#224; l'int&#233;rieur &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il s'agit d'une exp&#233;rience limite qui arrache le sujet &#224; lui-m&#234;me dans une re-cartographie du soi via l'action insupportable. Apparait un autre possible qui produit un trouble &#224; la fois en indiquant que ce qui semblait &#233;vident n'est qu'une possibilit&#233; et en provoquant un spasme ou une d&#233;chirure de cette image de soi qui est celle du plaisir. L'angoisse et le plaisir sont ainsi indissociables l'un de l'autre en tant que tous deux exp&#233;rience de d&#233;stabilisation et d'accueil de ce qui d&#233;place. Il s'agit ainsi, &#233;galement au niveau du public de ce que Lynda Hart consid&#232;re comme &#233;tant une exp&#233;rience sadomasochiste :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; l'angoisse pourra s'affirmer encore plus profond&#233;ment, comme le fera le plaisir. Le mouvement qui porte de la phase d'incertitude &#224; la fuite en avant commence avec la naissance du masochisme comme pratique ; c'est un temps de transformation o&#249; ce qui autrefois a pu &#234;tre craint n'est plus &#224; la fois ni recherch&#233; ni &#233;vit&#233;, c'est-&#224;-dire maintenu en suspens, mais se traduit en plaisir &#187; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Se produit dans l'exp&#233;rience d'une performance une alt&#233;ration terrifiante de la conscience de soi m&#234;me qui d&#233;finit l'exp&#233;rience sadomasochiste : &#171; c'est un saut dans la corpor&#233;it&#233; qui peut aider &#224; r&#233;aliser que le &#171; moi &#187; n'est pas seulement une construction, un m&#233;canisme proth&#233;tique, mais souvent un appareil &#233;crasant &#187; . De la m&#234;me mani&#232;re que l'artiste performant fait surgir un autre corps du corps normal, de la m&#234;me mani&#232;re ce corps reproduit surgit dans le champs d'exp&#233;rience normal des spectateurs. Les r&#233;actions des spectateurs choqu&#233;s ou associant ces corps &#224; la mort et au d&#233;gout sont &#224; cet &#233;gard int&#233;ressants : ils surgissent comme le reste inassimilable et rejet&#233; par les cadres symboliques et culturels. Il s'agit de recevoir quelque chose d'ext&#233;rieur qui va modifier la conscience de soi, de son corps et de son rapport au monde qu'il m&#233;diatise par l'effet de la performance qui ouvre, brise, d&#233;tourne, force la capacit&#233; &#224; imaginer des alternatives aux positions rigides et appauvris du d&#233;sir, compris au sens foucaldien de certitude &#233;vidente de sa propre identit&#233; et de ce qui la r&#233;alise. La perception de ces performances dans l'ici et le maintenant produit une confusion sur la fronti&#232;re m&#234;me entre la vie et de la mort ou plus exactement entre ce qui est transcendantalement ou symboliquement possible et ce qui ne l'est pas. Recevoir une performance serait ainsi faire &#233;galement l'exp&#233;rience de l'orgasme. &lt;br class='autobr' /&gt; Cela ne signifie cependant pas une perte totale et sans retour, autodestructrice. Le surgissement orgasmique s'inscrit en fait au c&#339;ur de l'ordre et des cadres symboliques qu'il ne s'agit pas de quitter de mani&#232;re psychotique en provoquant une destruction du corps mais de le mettre en mal. Il s'agit toujours malgr&#233; tout de th&#233;&#226;tre et ce qui s'y donne ne saurait &#234;tre confondu avec la r&#233;alit&#233;. Le corps perform&#233; ne saurait &#234;tre en danger de mort, comme le montre bien l'arr&#234;t de Rythme 0 lorsque la vie m&#234;me de Marina Abramovic semble menac&#233;e. Il ne s'agit en aucun cas de mutilations d&#233;finitives. La performance perdrait d'ailleurs de sa force dans la mesure o&#249; l'orgasme ne survient qu'en tant qu'il a lieu dans l'ordre symbolique. Sinon ce corps de femme qui n'en est pas exactement un serait tout autre chose et ne serait plus reconnaissable comme tel s'il n'&#233;tait pas, justement tel, au d&#233;but mais &#233;galement apr&#232;s la performance. Il serait un total autre irreconnaissable, pass&#233; par la performance dans un tout autre ordre symbolique et tomberait sous la m&#234;me critique que l'illusion utopique des essentialistes. Un tel corps ne serait m&#234;me pas viable comme tel. Il faut en effet remarquer avec Judith Butler qu'une telle possibilit&#233; de destruction et de prolif&#233;ration qu'elle rep&#232;re dans Le corps Lesbien de Monique Wittig qui est en un sens le pendant litt&#233;raire des performances que nous avons &#233;voqu&#233;es, a une limite fondamentale aux possibilit&#233;s qui pourraient en d&#233;couler dans la mesure o&#249; seuls des corps marqu&#233;s symboliquement de mani&#232;re normale comme hommes ou comme femmes peuvent &#234;tre reconnus comme corps. &lt;br class='autobr' /&gt; Un corps marqu&#233; autrement comme ceux que nous avons &#233;voqu&#233;s ne seraient plus &#224; proprement parler des corps de femmes et n'interrogeraient ainsi plus l'&#233;vidence des corps et de la condition des femmes. Cette r&#233;it&#233;ration et ce d&#233;placement seraient une chance pour l'individu d'&#234;tre reconnu comme ayant un corps r&#233;put&#233; naturel, sans &#234;tre celui qu'on croit. Ce malentendu est une possibilit&#233; d'exister dans une soci&#233;t&#233; et une culture qui ne consid&#232;re que certains corps et certains genres d&#233;finis, tout en ayant un corps et une pratique d'un autre genre. Il s'agit de rendre le corps impropre, &#224; travers des r&#233;p&#233;titions subversives qui les d&#233;stabilisent en tant que naturalis&#233;es. Il s'agit, pour reprendre les termes de Judith Butler, de s'approprier &#171; ces normes pour combattre leurs effets historiques s&#233;diment&#233;s (dans) un moment insurrectionnel, qui fonde le futur en rompant avec le pass&#233; &#187;. Pour reprendre les termes de Lynda Hart, la performance met en sc&#232;ne, en tant qu'orgasme, &#171; le conflit entre l'&#233;clatement du fantasme d&#233;sirant du soi et la n&#233;cessit&#233; de revenir &#224; un soi coh&#233;rent pour prendre place dans l'ordre symbolique ; et le fantasme persistant de quelque chose qui existe au-del&#224; du langage &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt; Si, pour reprendre l'expression lacanienne, la femme n'existe pas et est d&#233;finie par cette non existence &#8211; c'est-&#224;-dire n'existe pas comme totalit&#233; invariante en elle-m&#234;me mais seulement dans le phantasme du masculin &#8211; la performance prend acte de cette ontologie. Elle la joue et la rejoue comme la chance pour chaque femme de se reconstituer dans par et pour son propre fantasme, en d&#233;calage. L'enjeu est d'&#234;tre la forme et le contenu de leurs propres fantasmes pour avoir le droit d'exister de mani&#232;re vivable. Ces performances peuvent donc &#224; bon droit &#234;tre qualifi&#233;es de f&#233;ministes, quand bien m&#234;me les artistes ne se revendiqueraient pas comme tels. &#171; Si la subversion est possible, elle se fera dans les termes de la loi avec les possibilit&#233;s qui s'ouvrent / apparaissent lorsque la loi se retourne contre elle-m&#234;me en d'inattendues permutations. Le corps construit par la culture sera alors lib&#233;r&#233; non par un retour vers son pass&#233; &#8220;naturel&#8221; ou ses plaisirs originels, mais vers un futur ouvert et plein de possibilit&#233;s culturelles. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;5. Efficacit&#233; ou anesth&#233;sie de l'apr&#232;s-coup : le probl&#232;me de l'exposition&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ception et la pr&#233;sence du corps performant est ainsi ins&#233;parable de la performance. Si elle n'est pas vue elle ne saurait &#234;tre &#224; proprement parler une performance. Elle a un statut de signe au sens s&#233;miotique de Charles Peirce : elle se donne &#224; la place ou pour le corps qui a &#233;t&#233; d&#233;plac&#233; et condens&#233; par son action, en relation d'un c&#244;t&#233; avec cet objet et son effet qui est ins&#233;parable de sa condition de signe. Il faut ainsi insister sur la place et m&#234;me la fonction du spectateur dans la performance. Pour reprendre les mots de Chantal Pontbriand, &#171; la performance est une carte, une &#233;criture qui se d&#233;chiffre dans l'imm&#233;diat, dans le pr&#233;sent, dans la situation pr&#233;sente, une confrontation avec le spectateur &#187;. &#171; L'interaction entre public et artiste d&#233;termine la vraie valeur de la performance &#187;. L'&#339;uvre se confond en fait avec l'exp&#233;rience &#171; hic et nunc &#187; de son accomplissement, dans une &#171; co-pr&#233;sence, en espace- temps r&#233;el, du performeur et de son public &#187;. Lorsque l'acc&#232;s &#224; ces pratiques n'a pas lieu se pose la question de leurs effets, par exemple et notamment dans leur exposition. Il faut alors &#233;valuer la pr&#233;sence du corps quand justement le corps de l'artiste se fait absent. Ce probl&#232;me est en fait double. Il est &#224; la fois esth&#233;tique et institutionnel. D'un point de vue esth&#233;tique, se pose le probl&#232;me de la distance physique ; d'un point de vue institutionnel se pose le probl&#232;me de la distance de l'int&#233;r&#234;t de l'&#339;uvre.&lt;br class='autobr' /&gt; D'un point de vue esth&#233;tique, l'indicialit&#233; des photographies et des vid&#233;os telle que l'ont analys&#233;e Roland Barthes et Jean-Marie Schaeffer , donne la pr&#233;sence de ce qui est absent. Les expositions s'&#233;laborent en pr&#233;sentant des restes, des traces, des objets utilis&#233;s ou des enregistrements. Certaines performances se donnent d'ailleurs uniquement &#224; travers des indices, comme c'est le cas de &lt;i&gt;Carving : A Traditional Sculpture&lt;/i&gt; d'Eleanor Antin. Pour une raison temporelle &#233;vidente, la pr&#233;sence se donne par le m&#233;dium, qui ne la redouble pas comme dans les autres cas que j'ai &#233;voqu&#233;s, mais la donne au premier degr&#233;. Ce corps est comme directement l&#224;. Ainsi, &#171; les traces produites par la photographie et la vid&#233;o doivent-elles &#234;tre consid&#233;r&#233;es au-del&#224; d'une simple fonction documentaire. Il est alors possible de consid&#233;rer le document visuel comme la modalit&#233; d'une r&#233;ception directe &#187; &#8211; ce qui, au del&#224; des cas particuliers des performances ne se donnant qu'&#224; travers des photographies, donne &#224; l'exposition de ces documents le m&#234;me caract&#232;re que la performance originale en tant que leurs rapport &#224; leur objet et leur effet est le m&#234;me. Comme l'&#233;crit Sophie Delpeux, &#171; le document visuel a beau &#234;tre parfois r&#233;duit &#224; une image arr&#234;t&#233;e, son spectateur saura trouver le d&#233;roulement temporel de l'action, dont la conscience semble vou&#233;e &#224; n'&#234;tre jamais perdue &#187; .&lt;br class='autobr' /&gt; Il faut cependant nuancer une premi&#232;re fois cette affirmation et remarquer que l'effet n'est absolument pas le m&#234;me lorsque par exemple les photographies sont inclues dans la pratique de la performance elle-m&#234;me et organis&#233;es par l'artiste pour en reproduire l'effet ou lorsqu'elles sont prises et expos&#233;es sans cette d&#233;marche par les spectateurs. &lt;i&gt;Autoportrait(s) &lt;/i&gt; de Gina Pane et &lt;i&gt;Rythme 0 &lt;/i&gt; de Marina Abramovic peuvent repr&#233;senter ces deux cas. Il me semble que seul le premier cas peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme la perp&#233;tuation de la performance, alors que le second constitue une archivation &#224; destination des historiens qui n'ont ni l'ambition ni la capacit&#233; de reproduire son effet ni son rapport &#224; l'objet. Quoi qu'il en soit, cette indicialit&#233; semble ne pas suffire &#224; rendre pr&#233;sent. C'est sans doute pour cel&#224; que la pr&#233;sence de Marina Abramovic est indispensable lors de la r&#233;trospective que lui a consacr&#233;e le MoMa en 2010 d'ailleurs intitul&#233;e Artist is pr&#233;sent. Elle est assise inexpressive dans un carr&#233; dessin&#233; au sol devant les visiteurs du mus&#233;e qui se placent un &#224; un face &#224; elle. Son corps, la pr&#233;sence mat&#233;rielle de l'artiste est d'une certaine mani&#232;re, en apposition &#224; chaque &#233;l&#233;ment pr&#233;sent&#233; de l'exposition et redonne &#224; chacune de ces performances une pr&#233;sence : l'artiste est pr&#233;sent, pour reprendre le titre de l'exposition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Cette pr&#233;sence se donne cependant toujours dans un mus&#233;e qui la pr&#233;sente une fois que la performance est pass&#233;e et entre dans le domaine culturel ou de l'histoire de l'art. Le mus&#233;e qui en fait des &#339;uvres d'art, c'est &#224; dire des objets soumis au jugement de gout qui pour Kant est d&#233;sint&#233;ress&#233;, alors que pr&#233;cis&#233;ment ces &#339;uvres int&#233;ressent les spectateurs en tant qu'elles l'interpellent dans leurs repr&#233;sentations symboliques du corps et de l'identit&#233; des femmes. Entrant au mus&#233;e, les performances sont d'une certaine mani&#232;re anesth&#233;si&#233;es et deviennent incapables de se produire comme orgasme pour des spectateurs qui les per&#231;oivent comme suspendues de tout impact et fonction sociale, culturelle ou symbolique . C'est ce que met en sc&#232;ne Marina Abramovic lorsqu'elle reproduit des performances classiques, comme &lt;i&gt;Autoportrait(s)&lt;/i&gt; de Gina Pane, en leur enlevant toute leur dimension de surgissement performatif par leur mise en sc&#232;ne de mani&#232;re distante et aseptis&#233;e. Cela se joue &#224; deux niveaux : dans la mise en sc&#232;ne qui se place sur une sc&#232;ne offerte au jugement de go&#251;t et par la r&#233;p&#233;tition de quelque chose appartenant d&#233;j&#224; &#224; l'histoire de l'art reconnu. Il faut &#224; partir de l&#224; s'interroger sur l'exp&#233;rience des photographies de Pane et se demander si elles peuvent vraiment se donner dans leur dynamique originelle &#224; partir du moment o&#249; elles se re-pr&#233;sentent dans un mus&#233;e comme c'est le cas dans &lt;i&gt;elle@centrepompidou&lt;/i&gt;. Il faut sans doute revoir en ce sens la pr&#233;sence de Marina Abramovic dans la r&#233;trospective du MoMa, non pas en tant que donnant une pr&#233;sence transitive aux performances pr&#233;sent&#233;es, mais comme mus&#233;alisation du corps m&#234;me de l'artiste. Son impassibilit&#233; ne serait alors pas ce qui permet de l'attacher &#224; chaque performance et non &#224; une particuli&#232;re mais la marque de l'anesth&#233;sie de son corps inexpressif au sens kantien inint&#233;ressante. &lt;br class='autobr' /&gt; Il faut &#224; ce titre noter que dans cette r&#233;trospective, des figurants reprennent certaines performances de Marina Abramovic devant les visiteurs, reproduisant cette d&#233;marche, mais au premier degr&#233; avec l'ambition de faire vivre les performances aux visiteurs. C'est &#233;galement ce qui se joue dans la transformation d'une performance en spectacle. Cela apparait bien dans la critique que G&#233;raldine Gourbe et Charlotte Pr&#233;vot font de la reprise queer de performances associ&#233;es au f&#233;minisme. La reprise queer de certaine de ces performances s'inscrit dans ce cadre de mus&#233;alisation par leur double parti pris burlesque et d&#233;contextualis&#233; &#8211; ce qui a dans les deux cas comme r&#233;sultat une mise &#224; distance et un interdit de l'effet angoissant de l'orgasme. Contrairement &#224; Abramovic, les performeurs queer ne le font en effet pas au second degr&#233; pour d&#233;construire cette situation, mais se pr&#233;sentent au contraire comme &#233;tant toujours des performeurs dont les performances ont une signification et un int&#233;r&#234;t symbolique et non comme des figurants. &lt;br class='autobr' /&gt;
Par exemple, Pascal Li&#232;vre reprend entre autre &lt;i&gt;Death Control&lt;/i&gt; de Gina Pane. Alors que Gina Pane repose sur le sol, le visage recouvert d'asticots grouillants sur ses joues tandis que des enfants chantent &#171; Happy Birthday &#187;, pour f&#234;ter son anniversaire avec des amis dans le club, Pascal Li&#232;vre demande au performeur Aphro une version plus pop et festive o&#249; il y aura le gag de la tarte &#224; la cr&#232;me sur son visage que chacun viendra ensuite l&#233;cher. C'est &#171; une version peut-&#234;tre plus festive au regard d'une communaut&#233; se d&#233;finissant comme queer, mais de laquelle est &#233;vinc&#233;e l'id&#233;e d'une exp&#233;rience limite, qui arrache le sujet &#224; lui-m&#234;me. Cette reddition d&#233;politise les enjeux propres aux dispositifs de subjectivation qui &#233;manaient de la pi&#232;ce originale. &#187; Rien n'est interrog&#233; et la performance devient une f&#234;te et un simulacre, au sens que Jean Baudrillard donne &#224; ce terme. Cette volont&#233; de &#171; lib&#233;rer les formes esth&#233;tiques du contexte historique de l'Histoire de l'art pour les faire vivre dans la vie de chacun, de confronter aussi leur pertinence et leur valeur dans une contemporan&#233;it&#233; &#187;, pour reprendre les termes de Li&#232;vre &#224; propos de sa reprise du &lt;i&gt;Bais&#233; de l'artiste&lt;/i&gt; d'Orlan, produit ce que Kant nomme un d&#233;sint&#233;r&#234;t. Cela signifie en l'occurrence que la perception du corps n'est plus mis &#224; mal et ne produit plus d'effet symbolique r&#233;el sur les spectateurs qui sont, justement, au spectacle. Cette d&#233;-historisation des usages queer interdit, c'est-&#224;-dire &#224; la fois rend inop&#233;rant par sa suspension et emp&#234;che de performer la cl&#244;ture par un dehors refoul&#233; qui surgit &#8211; ce qui est l'int&#233;r&#234;t des performances que j'ai &#233;voqu&#233;es. Pascal Li&#232;vre d&#233;complexifie le concept de performativit&#233; du genre par rapport &#224; son statut de citation ou de r&#233;it&#233;ration ins&#233;minatrice et prolif&#233;rante. Contrairement &#224; la reprise du corps par les artistes performeurs, cette reprise mus&#233;ale n'est ni une diss&#233;mination, ni une d&#233;multiplication. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il faut sans doute voir la pr&#233;sence des figurants et de l'artiste au MoMa comme un avertissement contre de telles pratiques, contre la mus&#233;ification et la spectacularisation qui se joue sous nos yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Premi&#232;re publication : 27 septembre 2011)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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