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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>[Audio] - Jean-Gabriel P&#233;riot et Alain Brossat dans &#034;Chroniques rebelles&#034;</title>
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		<dc:date>2018-09-22T14:47:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat, Jean-Gabriel P&#233;riot</dc:creator>


		<dc:subject>culture</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Chroniques Rebelles, &#233;mission anim&#233;e par Christiane Passevant, sur Radio Libertaire. Ce que peut le cin&#233;ma est une suite de &#171; conversations &#187;, un &#233;change entre Jean-Gabriel P&#233;riot, r&#233;alisateur, et Alain Brossat, philosophe. Le fabricant et le spectateur cherchent &#224; se comprendre, ont des positions diff&#233;rentes face au cin&#233;ma, m&#234;me s'il y a du commun dans la mani&#232;re de penser le monde. Cela donne un livre dense et passionnant qui analyse la production cin&#233;matographique, les codes de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=21" rel="directory"&gt;Parutions&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=94" rel="tag"&gt;culture&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/dyGhLWhmtM0&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;autoplay; encrypted-media&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;p&gt;Chroniques Rebelles, &#233;mission anim&#233;e par Christiane Passevant, sur Radio Libertaire. &lt;i&gt;Ce que peut le cin&#233;ma&lt;/i&gt; est une suite de &#171; conversations &#187;, un &#233;change entre Jean-Gabriel P&#233;riot, r&#233;alisateur, et Alain Brossat, philosophe. Le fabricant et le spectateur cherchent &#224; se comprendre, ont des positions diff&#233;rentes face au cin&#233;ma, m&#234;me s'il y a du commun dans la mani&#232;re de penser le monde. Cela donne un livre dense et passionnant qui analyse la production cin&#233;matographique, les codes de l'industrie cin&#233;matographiques, l'impact des films, la cr&#233;ation et les outils du cin&#233;ma&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://chroniques-rebelles.info/spip.php?article1117&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://chroniques-rebelles.info/spip.php?article1117&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>&#034;Rap conscient&#034; ou Un paradoxe de l'int&#233;grationnisme</title>
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		<dc:date>2018-08-12T08:26:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>C&#233;dric Cagnat</dc:creator>


		<dc:subject>n&#233;ocolonialisme</dc:subject>
		<dc:subject>capitalisme</dc:subject>
		<dc:subject>culture</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Le nano-triptyque intitul&#233; &#171; Lutter en chansons &#187; (parties pr&#233;c&#233;dentes ici et l&#224;) s'ach&#232;ve avec ces quelques consid&#233;rations sur le rap, que d'aucuns trouveront sans doute retardataires. Elles le sont en effet, et doublement : le texte a non seulement &#233;t&#233; &#233;crit en 2012, &#224; l'occasion d'une rencontre organis&#233;e par nos amis de Fertans, mais il s'appuyait sur l'&#233;tat des lieux esquiss&#233; dans l'article du journaliste Jacques Denis paru dans le Monde diplomatique de septembre 2008 : &#171; Rap domestiqu&#233;, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=10" rel="directory"&gt;Esth&#233;tique et critique culturelle&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=67" rel="tag"&gt;n&#233;ocolonialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=82" rel="tag"&gt;capitalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=94" rel="tag"&gt;culture&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le nano-triptyque intitul&#233; &#171; Lutter en chansons &#187; (parties pr&#233;c&#233;dentes &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/esthetique-et-critique/article/lutter-en-chansons&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;ici&lt;/a&gt; et &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/esthetique-et-critique/article/pop-rock-ou-la-revolte-en&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;l&#224;&lt;/a&gt;) s'ach&#232;ve avec ces quelques consid&#233;rations sur le rap, que d'aucuns trouveront sans doute retardataires. Elles le sont en effet, et doublement : le texte a non seulement &#233;t&#233; &#233;crit en 2012, &#224; l'occasion d'une &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/voyons-ou-la-philo-mene/article/cinquieme-rencontre-pouvoirs&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;rencontre&lt;/a&gt; organis&#233;e par nos amis de Fertans, mais il s'appuyait sur l'&#233;tat des lieux esquiss&#233; dans l'article du journaliste Jacques Denis paru dans le&lt;/i&gt; Monde diplomatique &lt;i&gt;de septembre 2008 : &#171; Rap domestiqu&#233;, rap r&#233;volt&#233; &#187;.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;2008, &#224; l'&#233;chelle de la temporalit&#233; des industries culturelles et m&#233;diatiques par laquelle est cadenc&#233; notre quotidien, ce n'est pas tout &#224; fait la pr&#233;histoire, mais presque. Aussi, la plupart des artistes ou collectifs dont il est question dans ce qui suit se sont vus contraints, en vertu d'une loi inflexible inh&#233;rente au marketing &#8211; le renouvellement de l'offre &#8211;, de quitter le devant de la sc&#232;ne depuis d&#233;j&#224; un temps certain. &lt;br class='autobr' /&gt;
Si j'ai toutefois laiss&#233; le texte en l'&#233;tat, &#224; quelques d&#233;tails pr&#232;s, ce n'est pas pour la raison faussement &#233;vidente qu'on aurait tendance &#224; se repr&#233;senter spontan&#233;ment, &#224; savoir qu'il suffirait de substituer virtuellement &#224; telle appellation devenue caduque telle autre plus actuelle, sans qu'en soit affect&#233; le fond du propos, comme si le&lt;/i&gt; turnover &lt;i&gt;fr&#233;n&#233;tique du&lt;/i&gt; rap game &lt;i&gt;n'&#233;tait en d&#233;finitive qu'une autre illustration d'un tr&#232;s ancien constat d&#233;sabus&#233; :&lt;/i&gt; nihil sub sole novum&lt;i&gt;&#8230; Car ce qui frappe, &#224; confronter la situation actuelle de l'industrie du rap &#224; celle d'il y a juste dix ans, c'est bien plut&#244;t qu'elle s'est consid&#233;rablement&lt;/i&gt; simplifi&#233;e&lt;i&gt;, infl&#233;chie en direction d'un mod&#232;le beaucoup plus unifi&#233; et toujours plus homog&#232;ne, &#224; tel point qu'il n'est pas s&#251;r que la bipartition minimale &#8211; rap politiquement int&#233;gr&#233;&lt;/i&gt; vs &lt;i&gt;rap subversif &#8211; sur laquelle &#233;taient fond&#233;s le constat de Jacques Denis et les br&#232;ves remarques critiques ci-dessous ait encore, en tant que telle, une signification. En revanche, ce qui lui conf&#232;re un sens renouvel&#233; et sp&#233;cifie une part de notre pr&#233;sent, c'est le contraste entre deux moments culturels que permet de souligner cette obsolescence m&#234;me.&lt;br class='autobr' /&gt;
Plus aucun Abd Al Malik n'est invit&#233; sur les plateaux pour faire l'&#233;loge des bont&#233;s providentielles de la R&#233;publique ; on ne peut que s'en f&#233;liciter. Mais on chercherait en vain, parall&#232;lement, un &#233;quivalent actuel de Casey ou de La Rumeur. Cela permet certes de garantir les luttes postcoloniales contre les fatals processus de d&#233;tournements commerciaux, mais au prix d'une &#233;viction radicale hors du champ de la culture hip-hop de toute dimension authentiquement politique, en faveur d'un culte unanime du Chiffre et du &#171; R&#232;gne de la quantit&#233; &#187; (Ren&#233; Gu&#233;non), comme l'atteste, parmi bien d'autres illustrations possibles, le &lt;i&gt;tweet&lt;/i&gt; reproduit ci-dessous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour voir le verre &#224; moiti&#233; plein : ce d&#233;nouement &#8211; provisoire ? &#8211; contribuera certainement &#224; &#233;roder un peu plus certaines de nos illusions quant aux puissances subversives de la &#171; culture &#187;. Peut-&#234;tre n'y a-t-il pas lieu, apr&#232;s tout, de d&#233;plorer que les rappeurs se contentent de rapper cependant que les militants militent. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_419 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/rap.png' width='500' height='690' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dernier exemple en date de cette &#171; d&#233;politisation &#187;&lt;/strong&gt; (&lt;i&gt;capture tir&#233;e de&lt;/i&gt; : &lt;a href=&#034;https://hypebeast.com/fr/2018/8/booba-kaaris-polemique-interview-mehdi-maizi-fif-booska-p&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; Affaire Booba/Kaaris : Pourquoi Aucun Sp&#233;cialiste Du Rap Fran&#231;ais N'Est All&#233; R&#233;pondre Aux Questions Des M&#233;dias Mainstream &#187;&lt;/a&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Rap domestiqu&#233;, rap r&#233;volt&#233; &#187; : comme son titre l'indique, l'article de Jacques Denis op&#232;re une distinction entre un rap plut&#244;t consensuel, aux paroles &#233;dulcor&#233;es, b&#233;n&#233;ficiant pour ces raisons de l'assentiment des m&#233;dias et des responsables politiques ; et un rap plus offensif, refusant les concessions qui lui ouvriraient les portes de la couverture m&#233;diatique et dont la radicalit&#233; l'expose parfois aux poursuites judiciaires. Le caract&#232;re commun &#224; ces deux cat&#233;gories demeure toutefois l'engagement politique, intimement li&#233; d&#232;s l'origine &#224; ce style musical, du moins dans sa version fran&#231;aise &#8211; contrairement au rap am&#233;ricain dont il proc&#232;de.&lt;br class='autobr' /&gt;
Chacune de ces tendances est repr&#233;sent&#233;e dans l'article par sa figure embl&#233;matique : Abd Al Malik pour le &#171; rap domestiqu&#233; &#187; et le groupe La Rumeur pour le &#171; rap r&#233;volt&#233; &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Abd Al Malik est l'exemple type du rappeur pr&#233;sentable, ne serait-ce d&#233;j&#224; qu'en raison de son parcours biographique, mod&#232;le de r&#233;demption m&#233;ritocratique et d'int&#233;gration r&#233;publicaine dont les m&#233;dias sont si friands : ayant bien entendu grandi dans une &#171; banlieue difficile &#187;, Abd Al Malik a comme il se doit recours au &lt;i&gt;deal&lt;/i&gt; pour survivre, avant d'&#234;tre forc&#233;ment attir&#233; par l'islamisme radical. Puis il r&#233;int&#232;gre heureusement le droit chemin gr&#226;ce au pouvoir salvateur de l'&#233;ducation et de la culture : un cursus universitaire presque impeccable et une rencontre tardive avec le rap qui va faire de lui le chantre du &#171; vivre ensemble &#187; et lui am&#232;nera la cons&#233;cration en 2008 o&#249; il se voit d&#233;cerner de la part de la ministre de la culture le grade de chevalier des arts et des lettres, ainsi que la reconnaissance de la &#171; profession &#187; qui le r&#233;compense de plusieurs &#171; victoires de la musique &#187;, dont celle de l'artiste interpr&#232;te masculin de l'ann&#233;e. Ses chansons, dont la th&#233;matique tourne autour de la citoyennet&#233;, se veulent explicitement rassurantes en pr&#244;nant l'apaisement des tensions communautaires et une unit&#233; r&#233;publicaine guid&#233;e par l'amour proclam&#233; de la France. On trouve dans l'article de Jacques Denis quelques citations illustrant cette posture : &#171; Sur certains sujets, comme les banlieues, ce n'est pas une question de partis. Il faut au contraire une union r&#233;publicaine, un plan Marshall pour les quartiers. &#187; On comprend que la sph&#232;re politicienne appr&#233;cie un tel discours, o&#249; sont repris mot pour mot ses propres &#171; &#233;l&#233;ments de langage &#187; (&#171; Plan Marshall des quartiers &#187; &#233;tait une expression employ&#233;e par Fadela Amara, la ministre de la ville de l'&#233;poque). Le rappeur ne cesse d'insister sur cette qu&#234;te du consensus : &#171; Un jour ma m&#232;re m'a dit : &#8220;Aime la France et la France t'aimera en retour.&#8221; Je n'ai jamais oubli&#233; &#231;a. Vive la France ! &#187; Pour Abd Al Malik, le rap &#171; est capable d'amener de l'intelligence, de la pertinence, une esth&#233;tique, &lt;i&gt;sans s&#233;parer les &#234;tres&lt;/i&gt; [je souligne] &#187;, de d&#233;passer les &#171; ranc&#339;urs accumul&#233;es au fil de si&#232;cles d'exploitation &#187;, pr&#233;cise Jacques Denis, qui per&#231;oit un &#233;cho de ces assertions dans les propos de Nicolas Sarkozy &#171; tenus au soir du 6 mai 2007 : &#8220;Je veux en finir avec la repentance, qui est une forme de haine de soi, et la concurrence des m&#233;moires, qui nourrit la haine des autres&#8221; &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
On touche l&#224; au th&#232;me principal, voire exclusif pour certains groupes, qu'exploite le &#171; rap r&#233;volt&#233; &#187; actuel, et sur les positions duquel est &#233;tablie la distinction avec le &#171; rap domestiqu&#233; &#187;. Lorsque, en effet, la culture hip-hop est import&#233;e en France, dans les ann&#233;es quatre-vingt, on trouve chez les deux groupes pr&#233;curseurs, NTM et IAM, des critiques d'ordre g&#233;n&#233;ral concernant la situation sociale ou &#233;conomique : &#171; Mais qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu ? &#187;, clame NTM contre la &#171; r&#233;pression &#187; et &#171; l'Etat policier &#187; (chanson qu'ils r&#233;interpr&#233;teront quelques ann&#233;es plus tard &#224; l'occasion de leur reformation, au festival de Cannes, devant un parterre de multimillionnaires r&#233;jouis et assez peu effray&#233;s) ; ou, en 1997, avec le titre &#171; N&#233;s sous la m&#234;me &#233;toile &#187;,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pourquoi fortune et infortune&lt;br class='autobr' /&gt;
Pourquoi suis-je n&#233; les poches vides&lt;br class='autobr' /&gt;
Pourquoi les siennes sont-elles pleines de thunes ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;IAM d&#233;nonce les in&#233;galit&#233;s &#233;conomiques en d&#233;crivant le contraste de deux destins d&#233;termin&#233;s par leur provenance sociale, sans que soit &#233;voqu&#233;e la dimension ethnique de ces in&#233;galit&#233;s. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le rap de ces dix derni&#232;res ann&#233;es, au contraire, ne laisse pas de situer ses critiques sur le terrain communautariste. Les th&#232;mes sont le plus souvent abord&#233;s dans la perspective de l'antiracisme et de l'anticolonialisme. Ils s'inscrivent dans les mouvements de lutte contre les discriminations &#224; l'&#233;gard des &#171; minorit&#233;s visibles &#187; en s'adossant &#224; l'entretien volontariste de la m&#233;moire relative au pass&#233; esclavagiste de l'Europe. Le discours actuel de la culture hip-hop se place, explicitement ou non, dans la continuit&#233; d'entreprises associatives telles que les &#171; Indig&#232;nes de la r&#233;publique &#187;, mouvement fond&#233; en 2005, &#224; la suite du projet de loi de f&#233;vrier de la m&#234;me ann&#233;e, visant &#224; la reconnaissance du caract&#232;re positif de la colonisation fran&#231;aise.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au sein de cette nouvelle configuration &#233;merge &#233;videmment le meilleur comme le pire. La Rumeur vise juste, peut-&#234;tre, lorsque l'un de ses interpr&#232;tes, Ham&#233;, mobilise contre lui le minist&#232;re de l'Int&#233;rieur qui porte plainte, en 2002, pour &#171; diffamation publique envers la Police nationale &#187;. La proc&#233;dure, qui s'&#233;tend sur huit ann&#233;es d'appels et de pourvois en cassation, se soldera par une relaxe.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le rappeur n'est pas poursuivi pour une chanson mais pour le passage d'un article faisant sans doute allusion au massacre du 17 octobre 1961 : &#171; Les rapports du minist&#232;re de l'int&#233;rieur ne feront jamais &#233;tat des centaines de nos fr&#232;res abattus par les forces de police sans qu'aucun des assassins n'ait &#233;t&#233; inqui&#233;t&#233;. &#187; Dans son entier, l'article est un r&#233;quisitoire contre l'id&#233;ologie s&#233;curitaire et ses applications, dont l'occupant de la place Beauvau, Nicolas Sarkozy, s'&#233;tait &#224; l'&#233;poque fait le proph&#232;te. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cet article brillamment &#233;crit se range bien aux c&#244;t&#233;s du combat de type communautaire &#233;voqu&#233; pr&#233;c&#233;demment. Voyant dans l'int&#233;gration un &#171; dressage r&#233;publicain &#187;, il use d'expressions comme &#171; les guenilles postcoloniales de nos quartiers &#187; ; &#171; les familles immigr&#233;es victimes de la s&#233;gr&#233;gation et du ch&#244;mage massif &#187; ; &#171; la vall&#233;e de larmes et de combats que fut l'histoire de nos p&#232;res et grands p&#232;res &#187;. Mais il adopte &#233;galement un point de vue moins particulariste en mentionnant les &#171; causes &#233;conomiques profondes &#187; de la d&#233;linquance, &#171; les vrais pourvoyeurs d'ins&#233;curit&#233; &#187; que sont &#224; ses yeux les sicaires de &#171; l'&#233;conomie de march&#233; d&#233;brid&#233;e &#187; et va jusqu'&#224; regretter la disparition des &#171; r&#233;seaux de solidarit&#233; ouvri&#232;re &#187; &#8211; expression que, il faut bien le dire, l'on ne s'attend pas &#224; trouver, et qui de fait n'est pas fr&#233;quente, &#224; ma connaissance, sous la plume d'un rappeur. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le paysage du rap fran&#231;ais, La Rumeur reste quoiqu'il en soit un cas particulier eu &#233;gard &#224; ses m&#233;saventures judiciaires : deux ant&#233;c&#233;dents, seulement, en 1995 : &#171; Outrage &#224; personnes d&#233;positaires de l'autorit&#233; publique &#187; contre Joey Starr, pour des propos tenus lors d'un concert (deux mois avec sursis et 7500 euros en appel), et une condamnation pour &#171; provocation au meurtre &#187; &#224; l'encontre du groupe Minist&#232;re A.M.E.R., en raison d'une chanson intitul&#233;e &#171; Sacrifice de poulet &#187;, qui d&#233;bouche sur une interdiction de se produire en public et entra&#238;ne la s&#233;paration du groupe. On pourrait s'attendre &#224; ce qu'un style musical que l'article du &lt;i&gt;Monde diplomatique&lt;/i&gt; pr&#233;sente comme &#171; inadmissible &#187;, se voulant &#171; la voix de ceux qui n'en ont pas &#187; et brisant le &#171; consensus cathodique &#187; sans se soucier de &#171; plaire au plus grand nombre &#187; ait &#224; rendre plus souvent des comptes aux autorit&#233;s qu'il conspue. Le rap se trouve &#233;videmment pris dans le tissu de contradictions avec lequel doit compter toute entreprise contestataire au sein de la &#171; d&#233;mocratie de d&#233;fiance &#187; c&#233;l&#233;br&#233;e par Rosanvallon, &#224; savoir une d&#233;mocratie qui ne sait garantir sa vertu et son bon fonctionnement qu'en excipant de la libert&#233; d'expression qu'elle accorde aux m&#233;contents de tous bords. Circonstance aggravante, le rappeur, s'il veut survivre, doit bien vendre quelques disques, et dans cette perspective accorder ses r&#233;quisitoires aux exigences du march&#233;. Or il existe apparemment une forte demande pour les r&#233;criminations &#224; l'encontre de l'exclusion discriminatoire, de ses sources coloniales et du racisme structurel propre aux soci&#233;t&#233;s occidentales. L'un des artistes auxquels Jacques Denis a donn&#233; la parole dans son article, le rappeur martiniquais D' de Kabal, s'est ainsi fait le porte-voix des victimes ancestrales de la traite n&#233;gri&#232;re, &#224; travers son spectacle &lt;i&gt;Ecorce de peines&lt;/i&gt;, &#171; long po&#232;me autour de la question de l'esclavage et de ses r&#233;sonances dans les cultures urbaines &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Chaque fois que j'ouvre la bouche, j'entends la voix de nos p&#232;res&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Chaque fois que je crie, j'entends le cri de nos m&#232;res&#8230;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par la gr&#226;ce de l'industrie musicale, ces voix et ces cris sont d&#233;sormais d&#233;pos&#233;s &#224; la SACEM. Tel est l'un des m&#233;rites de la grande machine culturelle : savoir monnayer les horreurs de l'Histoire en menus dividendes, p&#233;cuniaires pour les uns, symboliques pour les autres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les autres, ce sont ces intermittents install&#233;s (je parle de ceux qui n'ont pas de mal &#224; &#171; cachetonner &#187;) dans un pr&#233;sent confortable et subventionn&#233;, qui se fantasment en h&#233;ritiers putatifs des damn&#233;s de la terre.&lt;br class='autobr' /&gt;
La reconnaissance de la r&#233;alit&#233; de ce que ces artistes d&#233;noncent ne doit pas nous emp&#234;cher de relever les incons&#233;quences &#233;manant de ce &#171; divertissement militant &#187;. Le combat men&#233; par des associations comme &#171; Hip-hop citoyen &#187;, fond&#233;e par la rappeuse Princess Ani&#232;s, en vue d'une &#171; politique d'int&#233;gration sociale non index&#233;e &#224; la couleur de peau &#187;, est sans doute louable. La parole subversive des rappeurs contestataires, en insistant sur les d&#233;fauts du processus d'int&#233;gration que pr&#233;tend leur offrir la R&#233;publique, revient &#224; exiger pour eux une citoyennet&#233; identique &#224; celle des &#171; souchiens &#187;. Dans cette perspective, la coh&#233;rence voudrait qu'ils assumassent, comme tout bon citoyen fran&#231;ais d&#251;ment estampill&#233;, les responsabilit&#233;s de l'esclavagisme. Or, s'il incombe au descendant du bourreau de prendre en charge les crimes de ses a&#239;eux, il n'en retire, ce faisant, nulle gratification, tandis qu'en r&#233;clamant r&#233;paration, au titre de descendant d'esclave, on transf&#232;re utilement sur sa personne les souffrances et, partant, le b&#233;n&#233;fice moral de celui qui a p&#233;ri sous les coups de fouet. S'il s'agit d'endosser l'identit&#233; fran&#231;aise, nulle raison d'&#233;chapper &#224; la culpabilit&#233; collective, ni au travail de la m&#233;moire repentante vis-&#224;-vis de l'exploitation coloniale. Si, au contraire, les &#171; minorit&#233;s visibles &#187; entendent s'affirmer comme irr&#233;ductiblement indig&#232;nes, la vis&#233;e int&#233;grationniste n'a pas lieu d'&#234;tre. A moins qu'on ne veuille jouir &#224; la fois du beurre r&#233;publicain et de l'argent du beurre de la culpabilit&#233; postcoloniale&#8230;Hypoth&#232;se cavali&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/esthetique-et-critique/article/lutter-en-chansons&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Lutter en chansons 1 : Chants et musique dans la politique contestataire&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/esthetique-et-critique/article/pop-rock-ou-la-revolte-en&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Lutter en chansons 2 : Pop rock ou La r&#233;volte en quantit&#233; industrielle&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Pop Rock ou La r&#233;volte en quantit&#233; industrielle</title>
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		<dc:date>2018-03-01T11:39:42Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>C&#233;dric Cagnat</dc:creator>


		<dc:subject>capitalisme</dc:subject>
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&lt;p&gt;La musique savante manque &#224; notre d&#233;sir. Arthur Rimbaud &lt;br class='autobr' /&gt;
Le rock : admettons, par commodit&#233;, que nous avons tous &#224; peu pr&#232;s la m&#234;me id&#233;e de ce que ce terme recouvre. Il me semble que cette id&#233;e, si on l'explicitait, ne contiendrait que peu d'&#233;l&#233;ments proprement musicaux, mais renverrait plut&#244;t &#224; un ensemble d'attitudes, ou mieux : de postures. La dimension politique de ce style n'appara&#238;trait (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=82" rel="tag"&gt;capitalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=94" rel="tag"&gt;culture&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;La musique savante manque &#224; notre d&#233;sir.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; Arthur Rimbaud&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rock : admettons, par commodit&#233;, que nous avons tous &#224; peu pr&#232;s la m&#234;me id&#233;e de ce que ce terme recouvre. Il me semble que cette id&#233;e, si on l'explicitait, ne contiendrait que peu d'&#233;l&#233;ments proprement musicaux, mais renverrait plut&#244;t &#224; un ensemble d'attitudes, ou mieux : de &lt;i&gt;postures&lt;/i&gt;. La dimension politique de ce &lt;i&gt;style&lt;/i&gt; n'appara&#238;trait pas, bien entendu, sous la forme de th&#233;ories articul&#233;es ; elle se manifesterait pr&#233;cis&#233;ment au travers de la &lt;i&gt;posture du rebelle&lt;/i&gt;. L'id&#233;altype du rocker, davantage qu'&#224; des opinions politiques circonscrites, qu'&#224; des &#171; principes moraux, religieux, culturels &#187; positivement formul&#233;s, fait r&#233;f&#233;rence au &#171; d&#233;veloppement de modes de vie alternatifs &#187;, selon l'expression de Tra&#239;ni&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ch. TRA&#207;NI, La musique en col&#232;re, Presses de la fondation nationale des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Une telle expression, qui demeure assez vague, n&#233;glige forc&#233;ment la vari&#233;t&#233; des situations et des personnalit&#233;s. Il s'agira simplement d'interroger les significations qu'elle peut rev&#234;tir lorsqu'on l'applique aux musiciens et aux consommateurs de rock, et d'examiner surtout dans quelle mesure ces modes de vie, ces postures, participent du ph&#233;nom&#232;ne politique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le rock se situe incontestablement dans la lign&#233;e des mouvements qu'on a pu qualifier de &#171; postmat&#233;rialistes &#187; : ses revendications &#8211; quand il lui arrive de revendiquer quelque chose &#8211; sont on ne peut plus &#233;loign&#233;es des luttes de subsistance et des combats relatifs &#224; la sph&#232;re du travail&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cette c&#233;sure entre luttes mat&#233;rialistes et postmat&#233;rialistes est, dans le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Contrairement &#224; la musique folk, sa contemporaine, aux &lt;i&gt;protest songs&lt;/i&gt; de Joan Baez ou de Bob Dylan premi&#232;re &#233;poque, le rock n'a que tr&#232;s exceptionnellement manifest&#233; de solidarit&#233; &#224; l'&#233;gard du monde ouvrier. Son &#233;ventuelle port&#233;e contestataire doit &#234;tre cherch&#233;e ailleurs. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est pr&#233;cis&#233;ment cette p&#233;riode d'&#233;bullition culturelle que furent les ann&#233;es soixante, et dont proc&#232;dent les &#171; nouveaux mouvements sociaux &#187;, que le rock a pu marquer d'une empreinte significative. En amont, l'&#233;mergence du rock a accompagn&#233; &#8211; sinon provoqu&#233; &#8211; l'apparition d'une c&#233;sure sociologique aujourd'hui encore de mise : &#171; Les adolescents d'un c&#244;t&#233;, les adultes de l'autre. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;J. DEMETS, Rock &amp; Politique, L'impossible cohabitation, Les cahiers du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Le milieu des ann&#233;es cinquante voit se constituer une nouvelle identit&#233; collective, &#171; les jeunes &#187;, avec les th&#232;mes qui leur seront d&#233;sormais associ&#233;s : le mal de vivre, la r&#233;bellion, la soif de libert&#233;, dont l'industrie cin&#233;matographique fixe les codes et fournit les ic&#244;nes, Marlon Brando et James Dean, respectivement dans &lt;i&gt;The Wild One&lt;/i&gt; en 1953 (&lt;i&gt;L'&#233;quip&#233;e sauvage&lt;/i&gt;) et &lt;i&gt;Rebel without a cause&lt;/i&gt; en 1954 (&lt;i&gt;La fureur de vivre&lt;/i&gt;). Puis elle y adjoint une illustration musicale avec laquelle ces th&#232;mes resteront pour longtemps ind&#233;fectiblement li&#233;s : en 1955 sort le film &lt;i&gt;Blackboard Jungle&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;Graine de violence&lt;/i&gt;) ; au g&#233;n&#233;rique de fin : Bill Haley and the Comets interpr&#233;tant &lt;i&gt;Rock around the clock&lt;/i&gt;, officiellement d&#233;clar&#233; depuis premier morceau rock de l'Histoire. Par la suite, idoles et tubes se succ&#232;dent : Chuck Berry, Gene Vincent, Eddie Cochran et, bien entendu, le King Elvis.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les interpr&#232;tes sont beaux, &#171; jeunes et insouciants &#187;, emploient une langue sp&#233;cifiquement destin&#233;e &#224; la jeunesse et mettent en voix dans leurs chansons les conflits qui opposent les adolescents au monde des adultes, l'incompr&#233;hension dont cette jeunesse est victime et ses aspirations contrecarr&#233;es par un conformisme rigide : &#171; Dis, maman, est-ce que je peux sortir ce soir ? &#187;, chante Gene Vincent en 1958. Les blousons de cuir noirs et les coiffures &#171; banane &#187; qui font scandale ou effraient sont les traductions vestimentaires d'un rejet explicite de la &#171; bonne soci&#233;t&#233; &#187;. Il s'agit bien l&#224; d'une &lt;i&gt;rupture&lt;/i&gt;, du point de vue des m&#339;urs, &#224; l'&#233;gard de l'Am&#233;rique puritaine d'apr&#232;s-guerre. Cette derni&#232;re ne manque pas non plus de manifester son d&#233;saccord vis-&#224;-vis d'une telle &#171; musique de sauvage &#187;, expression pointant son ascendance noire (le &lt;i&gt;blues&lt;/i&gt; et le &lt;i&gt;jazz&lt;/i&gt;), mais condamnant &#233;galement l'obsc&#233;nit&#233; des danses, la brutalit&#233; et le vacarme qui se donnaient libre cours et heurtaient de plein fouet &#171; la tradition morale, sociale et religieuse des ann&#233;es 1950 et 1960 &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 36.&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il faut bien s&#251;r ajouter &#224; ces pr&#233;mices, les deux &#233;l&#233;ments qui n'ont cess&#233; d'accompagner le rocker dans ses tribulations ult&#233;rieures et d'entretenir le scandale et l'excitation m&#233;diatique jusqu'&#224; la fin des ann&#233;es quatre-vingt : une sexualit&#233; d&#233;brid&#233;e et l'usage courant des substances stup&#233;fiantes. On aura ainsi un tableau &#224; peu pr&#232;s exhaustif des caract&#233;ristiques subversives de ce mouvement culturel et de sa production musicale.&lt;br class='autobr' /&gt;
A l'aune d'une telle description &#224; gros traits de ce que d'aucuns nomment la &#171; &lt;i&gt;rock attitude&lt;/i&gt; &#187; et des particularit&#233;s de la &#171; r&#233;bellion &#187; &#224; laquelle s'adonnent ses repr&#233;sentants, est-il pertinent de voir dans le rock une modalit&#233; de la politique contestataire ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Comme le souligne l'ouvrage de Julien Demets, si le rock a pu contenir, une ou deux d&#233;cennies durant, une dimension oppositionnelle, ce fut de fa&#231;on involontaire : il a &#233;merg&#233; comme contre-culture &lt;i&gt;de fait&lt;/i&gt;, rel&#233;guant dans un pass&#233;isme ringard le monde adulte selon un processus tout m&#233;canique. En offrant sur le march&#233; un nouveau type de produits, l'industrie du disque cr&#233;e de toute pi&#232;ce une classe in&#233;dite de consommateurs et inscrit dans le paysage social un hiatus strictement g&#233;n&#233;rationnel qui ne s'origine nullement dans un quelconque antagonisme d'ordre politique : &#171; Les Who, les Stones et beaucoup d'autres furent consid&#233;r&#233;s comme contre-culturels bien avant d'avoir &#233;crit la moindre chanson engag&#233;e. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 79.&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Une fois la notion de culture jeune assimil&#233;e par l'ensemble du corps social, l'aspect subversif du rock dispara&#238;t d'ailleurs de lui-m&#234;me, ses repr&#233;sentants n'ayant plus &#224; revendiquer leur existence en tant que telle comme un d&#233;fi. Non seulement n'y a-t-il plus, &#224; partir de la fin des ann&#233;es quatre-vingt, de cat&#233;gorie d'&#226;ge susceptible de repr&#233;senter une autorit&#233; &#224; laquelle s'opposer, mais le rock devient une musique transg&#233;n&#233;rationnelle, tout le monde en &#233;coute, et ce pour deux raisons : les adultes de 1990 ont v&#233;cu la naissance de cette contre-culture qui n'en est plus une et nombreux sont ceux qui lui restent fid&#232;les ; le n&#233;olib&#233;ralisme des ann&#233;es quatre-vingt a sans doute &#233;galement favoris&#233; la production et la distribution massive des produits culturels et des dispositifs techniques permettant leur consommation qui ont d&#232;s lors envahi toutes les strates de la soci&#233;t&#233;. &#171; Peut-on reprocher au rock de s'&#234;tre assagi, lui qui n'a simplement plus d'ennemi ? &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid.&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, s'interroge Demets. &lt;br class='autobr' /&gt;
Du point de vue de l'engagement politique proprement dit, les rockers ont souvent fait montre d'une ind&#233;niable frilosit&#233;. Le mouvement anti-belliciste lors de la guerre du Vi&#234;tnam ne peut m&#234;me pas faire figure d'exception. Cause &#233;ph&#233;m&#232;re et combat vell&#233;itaire, c'est le moins que l'on puisse dire. Rien avant 68, trois ans apr&#232;s le d&#233;but des hostilit&#233;s (si, tout de m&#234;me, en 1967, les Box Tops, dans leur morceau &lt;i&gt;The letter&lt;/i&gt;, donnent la parole &#224; un soldat au front qui souhaite rentrer chez lui&#8230;parce que sa petite amie lui manque). Dans le sillage de Woodstock, chaque groupe va &#233;diter son couplet pacifiste, mais tous se d&#233;sint&#233;ressent totalement de la situation bien avant le retrait des troupes en 1972.&lt;br class='autobr' /&gt;
Anecdote amusante et consternante &#224; la fois : au d&#233;but de l'ann&#233;e 68, le chanteur Bob Seger sort un morceau o&#249; est relev&#233;e l'incons&#233;quence qui consiste &#224; envoyer au front des soldats de 18 ans et demi alors que l'&#226;ge l&#233;gal du vote est fix&#233; &#224; 21 ans :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;C'est vrai je suis un jeune homme&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais je suis assez vieux pour tuer&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 78.&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le m&#234;me enregistrait deux ans auparavant une chanson intitul&#233;e &lt;i&gt;Ballad of the yellow Beret&lt;/i&gt; dans laquelle les objecteurs de conscience sont qualifi&#233;s de gays. &lt;br class='autobr' /&gt;
Apr&#232;s les ann&#233;es soixante-dix, les rockers continuent de briller par leur absence d'opinion. Rien pendant le mandat de Reagan, ou quelques exceptions (The Ramones, par exemple) faisant contrepoids avec l'engagement d'autres groupes aux c&#244;t&#233;s du camp r&#233;publicain (The Beach boys, entre autres). D&#233;clenchement de la guerre du Golfe en 1990 ? Silence quasi-total .&lt;br class='autobr' /&gt;
En d&#233;finitive, la r&#233;volte rock, dans le domaine politique, s'est toujours caract&#233;ris&#233;e par une ti&#233;deur que repr&#233;sentent parfaitement les mots scand&#233;s par John Lennon dans le morceau des Beatles intitul&#233; &#8211; sans doute par antiphrase &#8211; &lt;i&gt;Revolution&lt;/i&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;You say you want a revolution well you know&lt;br class='autobr' /&gt;
We all want to change the world&lt;br class='autobr' /&gt;
[&#8230;]&lt;br class='autobr' /&gt;
But when you talk about destruction&lt;br class='autobr' /&gt;
Don't you know that you can count me out&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La dimension revendicative du rock ne s'est en fait jamais d&#233;partie de la simple vis&#233;e de reconnaissance g&#233;n&#233;rationnelle qui a accompagn&#233; sa naissance. Peu importent les causes d&#233;fendues, l'essentiel &#233;tant de se d&#233;marquer du conformisme des adultes au travers de produits dans lesquels la jeunesse peut tout narcissiquement se contempler. Les chansons rock s'adressent aux jeunes pour leur parler des jeunes ou en exemplifiant la jeunesse, dans une sorte de c&#233;l&#233;bration gr&#233;gaire et tautologique. Si r&#233;volte il y a eu, elle a &#233;t&#233; exclusivement dirig&#233;e contre papa et maman, et encourag&#233;e par l'industrie culturelle qui a pu ainsi &#233;couler au fil des g&#233;n&#233;rations les gadgets identitaires dont elles avaient besoin, dans des proportions absolument sans pr&#233;c&#233;dent.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est dans cette mesure que le rock peut &#234;tre rapproch&#233; des tendances communautaristes qui caract&#233;risent la contestation postmat&#233;rialiste :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les nombreux clans de rockers (teddy boys, punks, gothiques, etc.) naissent d'une volont&#233; semblable d'&#233;chapper au conformisme ambiant en cr&#233;ant un tissu social parall&#232;le, d&#233;fini selon ses propres insignes esth&#233;tiques et vestimentaires. Fondamentalement, le rock ne pr&#233;conise donc aucun changement au sein de la soci&#233;t&#233;. Si celle-ci lui d&#233;pla&#238;t, plut&#244;t que de lutter, il s'enfuit et cr&#233;e la sienne. Ce plein-pouvoir de l'imagination l'&#233;loigne d'autant plus de la politique, sujet terre-&#224;-terre et adulte par excellence.&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., pp. 38-39.&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus g&#233;n&#233;ralement, tout porte &#224; voir dans le rock une traduction musicale et comportementale du type de culture que les ann&#233;es cinquante et soixante ont fait &#233;merger, une culture &#233;troitement corr&#233;l&#233;e &#224; la configuration &#233;conomique qui s'est alors consolid&#233;e, disons le n&#233;o-lib&#233;ralisme et son prolongement civilisationnel, l'individualisme h&#233;doniste.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les vertus politiquement subversives du rock n'ont en r&#233;alit&#233; nulle part &#233;t&#233; si op&#233;rantes que dans les nations plac&#233;es sous le joug du bloc sovi&#233;tique, comme le raconte Andras Simonyi, ancien ambassadeur de Hongrie &#224; Washington&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 41.&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Le message de libert&#233; un peu sommaire v&#233;hicul&#233; par des rythmes binaires sur des accords de guitares &#233;lectriques distortionn&#233;es peut provoquer des s&#233;ismes dans un contexte despotique. La r&#233;volution bolch&#233;vique n'a pu survivre &#224; cette musique r&#233;p&#233;titive, formellement conservatrice et donc &#233;minemment r&#233;actionnaire !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/esthetique-et-critique/article/rap-conscient-ou-sur-un&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#034;Rap conscient&#034; ou Un paradoxe de l'int&#233;grationnisme. Lutter en chansons (suite et fin)&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ch. TRA&#207;NI, &lt;i&gt;La musique en col&#232;re&lt;/i&gt;, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, p. 8.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cette c&#233;sure entre luttes mat&#233;rialistes et postmat&#233;rialistes est, dans &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/esthetique-et-critique-culturelle/article/lutter-en-chansons&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;le texte auquel celui-ci fait suite&lt;/a&gt;, bri&#232;vement d&#233;crite comme : &#171; &#8230;une c&#233;sure rep&#233;r&#233;e par la sociologie des mobilisations qui &#233;tablit une distinction assez nette entre deux types successifs de revendications. D'une part, un courant enracin&#233; dans les probl&#233;matiques de la subsistance, de la r&#233;partition des biens, des conditions de travail, historiquement ins&#233;parable du mouvement ouvrier ; d'autre part, ce que sociologues et historiens nomment les &#171; nouveaux mouvements sociaux &#187;, embl&#232;mes d'un activisme &#224; la fois postmat&#233;rialiste et davantage particulariste, ax&#233;s sur l'expression de valeurs ayant trait aux th&#233;matiques de la dignit&#233;, du respect, de la reconnaissance identitaire, et sur des droits qu'on peut qualifier de &#171; culturels &#187;, relatifs principalement aux m&#339;urs, &#224; l'id&#233;ologie ou la domination symbolique. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;J. DEMETS, &lt;i&gt;Rock &amp; Politique, L'impossible cohabitation&lt;/i&gt;, Les cahiers du rock, p. 33.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 36.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 79.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 78.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, pp. 38-39.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 41.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le grand d&#233;go&#251;t culturel, dix ans apr&#232;s</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=615</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=615</guid>
		<dc:date>2017-09-12T09:39:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>


		<dc:subject>art</dc:subject>
		<dc:subject>mondialisation</dc:subject>
		<dc:subject>capitalisme</dc:subject>
		<dc:subject>art contemporain</dc:subject>
		<dc:subject>culture</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;La traduction espagnole du livre d'Alain Brossat, Le grand d&#233;go&#251;t culturel, vient de para&#238;tre. La revue El Confidencial en a profit&#233; pour poser quelques questions &#224; l'auteur. L'occasion pour ce dernier de revenir sur quelques-unes des th&#232;ses avanc&#233;es voil&#224; presque dix ans, et de les confronter &#224; l'&#233;tat actuel du monde des arts et de la culture&#8230; &lt;br class='autobr' /&gt;
L'une des th&#232;ses principales du livre est que l'art se rapproche toujours un peu plus de ses anciens ennemis naturels, comme la mode ou le (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=21" rel="directory"&gt;Parutions&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=63" rel="tag"&gt;art&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=77" rel="tag"&gt;mondialisation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=82" rel="tag"&gt;capitalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=84" rel="tag"&gt;art contemporain&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=94" rel="tag"&gt;culture&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La traduction espagnole du livre d'Alain Brossat, &lt;i&gt;Le grand d&#233;go&#251;t culturel&lt;/i&gt;, vient de para&#238;tre. &lt;br class='autobr' /&gt;
La revue &lt;a href=&#034;https://www.elconfidencial.com/cultura/2017-09-03/alain-brossat-hartazgo-cultural_1433867/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;El Confidencial&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; en a profit&#233; pour poser quelques questions &#224; l'auteur. L'occasion pour ce dernier de revenir sur quelques-unes des th&#232;ses avanc&#233;es voil&#224; presque dix ans, et de les confronter &#224; l'&#233;tat actuel du monde des arts et de la culture&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'une des th&#232;ses principales du livre est que l'art se rapproche toujours un peu plus de ses anciens ennemis naturels, comme la mode ou le marketing, et aussi qu'il partage avec eux une certaine logique de prostitution. La situation s'est-elle am&#233;lior&#233;e, ou a-t-elle empir&#233; depuis la premi&#232;re &#233;dition du livre, en 2008 ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que j'essaie de discerner dans ce livre (d&#233;j&#224; vieux d'une d&#233;cennie, comme le temps passe !), ce sont des tendances lourdes qui affectent le destin de l'art et de la culture, dans les soci&#233;t&#233;s du &#171; Premier monde &#187; et les soci&#233;t&#233;s occidentales en premier lieu &#8211; la convergence toujours plus marqu&#233;e non seulement entre les processus artistiques, les manifestations culturelles et le march&#233;, mais, plus pr&#233;cis&#233;ment entre art, culture et nouvelles formes capitalistes &#8211; je mentionnerai ici la mani&#232;re dont le devenir-marchandise de l'art et la marchandisation des formes culturelles surviennent d&#233;sormais de fa&#231;on croissante en amont de l'&#233;laboration et de la pr&#233;sentation des &#339;uvres, et non plus seulement dans la saisie par le march&#233; et la qu&#234;te du profit, des &#339;uvres et de leur pr&#233;sentation au public en amont de leur &#233;laboration ou de leur &lt;i&gt;reenactment&lt;/i&gt;. Ici, comme dans de nombreux domaines, Hollywood est un des laboratoires o&#249; s'&#233;laborent ces m&#233;canismes de pr&#233;emption et de pr&#233;-programmation du contenu et de la forme des &#339;uvres. Pour faire bref, et en caricaturant volontairement, je dirai que nous sommes entr&#233;s dans une &#233;poque o&#249; la &#171; cr&#233;ation artistique &#187;, la cr&#233;ation culturelle et l'&#233;tude de march&#233; ont scell&#233; un pacte. C'est bien &#233;vident quand on parle des Studios Disney ou de la fabrication des s&#233;ries t&#233;l&#233; br&#233;siliennes ou sud-cor&#233;ennes, mais je crois que, si l'on observe les choses d'un peu pr&#232;s, cet esprit de &#171; l'&#233;tude de march&#233; &#187; contamine profond&#233;ment et globalement la cr&#233;ation artistique et les pratiques culturelles aujourd'hui.&lt;br class='autobr' /&gt;
De plus en plus distinctement, vous voyez les jeunes (et moins jeunes) &#233;crivains anticiper sur ce qui se nommera par euph&#233;misme &#171; les go&#251;ts du public &#187; en se tentant de r&#233;pondre &#224; une &#171; demande &#187; suppos&#233;e, en scrutant l' &#171; horizon d'attente &#187; suppos&#233; &#8211; dont il se trouve qu'ils sont eux-m&#234;me format&#233;s par des puissances industrielles et des pouvoirs &#8211; &#233;dition, m&#233;dias, etc. Et donc, vous aurez ainsi, davantage que des modes, des &#171; cycles &#187; ou des &#171; p&#233;riodes &#187; qui ne correspondent en rien &#224; l' &#171; inspiration &#187; individuelle de tel ou tel &#233;crivain mais plut&#244;t &#224; son &lt;i&gt;aspiration&lt;/i&gt; par les logiques du march&#233;, ou, ce qui est la m&#234;me chose, &#224; la symbiose de son ambition de &#171; percer &#187; avec la conjoncture en mati&#232;re d'&#233;conomie de la lecture, des loisirs, de l'&lt;i&gt;entertainment&lt;/i&gt; par le livre : vous aurez ainsi des p&#233;riodes &#171; romans noirs &#187;, des p&#233;riodes &#171; romans historiques &#187; nouvelle mouture, dans lesquels le &#171; mentir-vrai &#187; (Aragon) s'immerge dans les archives et s'empare de la vie de personnages r&#233;els, etc. Selon toute probabilit&#233;, nous allons entrer maintenant dans le cycle du roman animalier renouvel&#233;, en tant qu'effet secondaire mercantile du d&#233;bat en cours tendant &#224; une compl&#232;te r&#233;&#233;valuation de l'entendement occidental de la relation entre humains et animaux...&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est le temps de &lt;i&gt;malins&lt;/i&gt; qui surfent sur l'esprit du temps, des opportunistes qui s'entendent &#224; anticiper sur ce qui fait consensus entre directeurs de collections et directeurs commerciaux dans les grosses structures d'&#233;dition, l'&#339;il constamment riv&#233; sur les prix litt&#233;raires et les t&#234;tes de gondole, le temps de ceux/celles dont le talent est de plaire et d'amuser plut&#244;t que d'inqui&#233;ter et d'assombrir &#8211; le temps o&#249; l'on gagne gros en traitant Barthes en farce plut&#244;t qu'en s'int&#233;ressant &#224; la port&#233;e critique de son &#339;uvre &#8211; &lt;i&gt;La septi&#232;me fonction du langage&lt;/i&gt; de Laurent Binet, traduit dans toutes les langues, incluant probablement, d&#233;j&#224;, le basque et le galicien. Ou alors, autre strat&#233;gie d'auto-marchandisation qui fait merveille, c'est le temps des lanceurs de bombes incendiaires factices, sur les plateaux de t&#233;l&#233;vision, des n&#233;o- et nano-c&#233;liniens &#224; la Houellebecq. Au milieu du XIX&#176; si&#232;cle, un critique alors connu, Nisard, s'&#233;tonnait de l'apparition de ce qu'il nommait, d&#233;j&#224;, la &#171; litt&#233;rature industrielle &#187; - on parlerait plut&#244;t aujourd'hui de &#171; litt&#233;rature de march&#233; &#187;, celle dont les cours s'&#233;tablissent et varient dans ces Bourses invisibles o&#249; officient les sp&#233;culateurs du monde de l'&#233;dition, des m&#233;dias, des coteries et de la finance tout court.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bref, nous sommes pris ici dans des logiques qui portent bien au del&#224; des effets de mode et dont on ne peut s'attendre &#224; ce qu'elles s'inversent par l'effet de la bonne volont&#233; de telle ou telle partie de ceux qui sont les agents/acteurs de ces processus. L'une de mes th&#232;ses principales, dans le livre, c'est que le destin de l'art est &#233;troitement li&#233; &#224; celui de la vie politique. Ce qui veut dire entre autres choses que, quand les logiques de l'&#233;mancipation sont aux abonn&#233;s absents, comme c'est le cas dans une soci&#233;t&#233; comme la mienne aujourd'hui, le processus de captation des pratiques artistiques et culturelles par les puissances mercantiles et, pire, en un sens, par l'esprit du capitalisme, ne peut que s'accentuer sans rel&#226;che. Tant de jeunes artistes, &#233;crivains, metteurs en sc&#232;ne de th&#233;&#226;tre, r&#233;alisateurs de films, etc. sont port&#233;s &#224; se couler dans le r&#244;le de l'&lt;i&gt;entrepreneur&lt;/i&gt; et &#224; rendre indissociable le d&#233;veloppement de leur &#339;uvre et celui de leur &lt;i&gt;carri&#232;re&lt;/i&gt; que l'on se dit qu'il faudrait vraiment un s&#233;isme politique ou historique de magnitude 9 pour qu'une bifurcation effective puisse intervenir ici.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un autre indice de ce processus de captation par l'esprit du capitalisme : ils ne parlent plus, lorsque les journalistes les interrogent ou font face au public, de leur &lt;i&gt;art&lt;/i&gt;, ils parlent de leur &lt;i&gt;travail&lt;/i&gt;. Ils se voient comme une sorte d'aristocratie artisane, plut&#244;t qu'ouvri&#232;re, &lt;i&gt;mobilis&#233;e&lt;/i&gt; sur leur front propre &#8211; le cin&#233;ma, la danse, le cirque, que sais-je ? C'est &#224; ce titre qu'ils d&#233;fendent farouchement leurs pr&#233;rogatives et leurs statuts, sur un mode absolument corporatif, comme &lt;i&gt;travailleurs de luxe&lt;/i&gt;, s'activant sur le front de la culture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Il se dit parfois que la culture devient quelque chose de secondaire lorsqu'on se trouve plong&#233; dans une crise &#233;conomique. Vous affirmez de votre c&#244;t&#233; que la culture nous &#171; absorbe &#187; et nous d&#233;finit davantage que nos vies professionnelles. Dans un autre passage du livre vous &#233;crivez que &#171; la culture est le territoire de la subversion pour cette raison que les &#233;lites savent qu'aucune r&#233;volution n'est jamais venue des arts &#187;. La culture peut-elle offrir une voie vers l'&#233;mancipation ? De quelle fa&#231;on ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mot &#171; &#233;mancipation &#187;, en fran&#231;ais du moins, est redoutablement &#233;quivoque : le ma&#238;tre &#171; &#233;mancipe &#187; son esclave ou bien alors les travailleurs luttent pour leur propre &#233;mancipation &#8211; ce n'est pas du tout le m&#234;me processus, ce ne sont pas les m&#234;mes enjeux subjectifs. Et donc, lorsqu'on pose la question classique - la culture peut-elle &#234;tre un moyen d'&#233;mancipation ? - qu'entend-on au juste par l&#224; ? Que plus on va &#171; se cultiver &#187; et plus, et mieux on sera &#233;mancip&#233; ? On per&#231;oit d'embl&#233;e le caract&#232;re intenable d'une telle position &#8211; ce ne sont pas les &#171; idiots cultiv&#233;s &#187; et m&#234;me tr&#232;s cultiv&#233;s qui manquent, dans nos soci&#233;t&#233;s, il suffit de feuilleter les pages &#171; culture &#187; de nos quotidiens et nos hebdos pour le v&#233;rifier... et que n'a-t-on r&#233;p&#233;t&#233; &lt;i&gt;ad nauseam&lt;/i&gt; que le peuple allemand, de haute tradition culturelle, &#171; le-peuple-le-plus-cultiv&#233;-d'Europe &#187; n'en avait pas moins succomb&#233;, &#224; l'heure fatidique, au charme du petit joueur de fl&#251;te autrichien... La question est donc, aussi bien dans sa g&#233;n&#233;ralit&#233; que dans l'acception m&#234;me d'une &#233;mancipation remise entre les mains d'une instance ou d'une sph&#232;re aussi plastique que &#171; la culture &#187;, mal pos&#233;e, flottante, trop g&#233;n&#233;rale.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si l'on continue &#224; penser, dans la tradition par exemple de l'Ecole de Francfort premi&#232;re mani&#232;re, que la politique ne se r&#233;duit pas &#224; la recherche des compromis &#171; raisonnables &#187; ou du consensus, que son horizon n'est pas tout entier satur&#233; par la lutte pour les droits de l'homme et la protection de l'humanit&#233; souffrante, mais qu'au contraire la lutte pour l'&#233;mancipation demeure une id&#233;e rectrice de l'action politique - alors ce qu'il s'agit de probl&#233;matiser est beaucoup plus sp&#233;cifique : comment nos d&#233;sirs d'&#233;mancipation et nos luttes soutenues par ce &lt;i&gt;conatus&lt;/i&gt; de l'&#233;mancipation (un proc&#232;s continu plut&#244;t qu'un illusoire &#171; but final &#187;) rencontrent-ils des &#339;uvres, des auteurs, des &#171; &#233;v&#233;nements &#187; situ&#233;s dans le milieu de l'art ou celui de la culture ?&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai insist&#233; dans mon livre sur le fait que les r&#233;gimes respectifs de &#171; subversion &#187; dans la vie proprement politique et la sph&#232;re culturelle &#233;taient radicalement h&#233;t&#233;rog&#232;nes &#8211; notre &#233;poque est celle d'un substitutisme permanent de la dite radicalit&#233; de telle ou telle &#339;uvre ou pratique culturelle &#224; la radicalit&#233; politique ; en effet, le prix de cette derni&#232;re est, lorsque ceux qui en sont les porteurs sont vaincus, infiniment &#233;lev&#233; &#8211; par contraste avec ces formes de radicalit&#233; culturelle all&#233;gu&#233;e qui, elle, rapportent gros, parfois, &#224; leurs auteurs. Mais ceci n'emp&#234;che nullement que toutes sortes d'&#233;tincelles puissent se produire, lorsqu'un d&#233;sir singulier d'&#233;mancipation (ou une &#233;nergie port&#233;e par ce d&#233;sir) rencontre une autre singularit&#233; &#8211; un film, un roman, un spectacle, une chanson ou un po&#232;me... A ce point de rencontre, peuvent se produire les choses les plus inattendues &#8211; des catalyses, des &#171; r&#233;actions en cha&#238;ne &#187;, des d&#233;parts de feu... Un d&#233;sir s'agence sur une &#339;uvre ou un motif saisi au vol sur une page et balise un trac&#233; durable. Je me dis parfois que ce qui d&#233;peuple le peuple aujourd'hui (le &#171; peuple qui manque &#187; de Deleuze), c'est moins le fait que les jeunes gens ne lisent pas Marx et L&#233;nine que l'absence, sur leur table de chevet, de &lt;i&gt;Billy Budd&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Le N&#232;gre du Narcisse&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Michael Kohlhaas&lt;/i&gt;... Les &#233;crans des smartphones ne sont pas la meilleure fen&#234;tre ouverte sur une pens&#233;e critique des conditions de l'h&#233;t&#233;ronomie et de l'autonomie, sur la dialectique de l'&#233;mancipation. La jeunesse ultra-connect&#233;e n'y rencontre, au mieux, que des id&#233;es maigres de ces motifs, incarn&#233;es par de pr&#233;tendus &#171; insoumis &#187; qui ne r&#234;vent que de les reconduire aux conditions de la politique parlementaire. Face &#224; ces involutions politiciennes, on est port&#233; &#224; se dire que ce n'est pas, bien s&#251;r, &#171; le livre &#187;, &#171; la culture &#187; qui peuvent encore leur ouvrir de salutaires lignes de fuite hors de l'esprit de servitude et de la b&#234;tise ambiants - mais bien &lt;i&gt;tel livre&lt;/i&gt;, tel &#171; signe &#187; &#233;mergeant du fatras de la culture s&#233;diment&#233;e et que leur adressera une page d'&#233;criture, une sc&#232;ne de films, un texte de chanson.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La culture occupe-t-elle selon vous une fonction particuli&#232;re dans le champ social et politique ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je regarde autour de moi, en cette p&#233;riode d'&#233;t&#233;, de vacances, et je suis frapp&#233; de constater &#224; quel point le motif g&#233;n&#233;ral de la culture fait d&#233;sormais partie int&#233;grante des dispositifs du gouvernement des vivants. Les vacances, c'est le temps o&#249; il faut que les gens soient &lt;i&gt;occup&#233;s&lt;/i&gt; sur le mode du divertissement, du loisir. L'&#233;largissement de l'assiette de ce qui se nomme d&#233;sormais &#171; culture &#187; va donc servir &#224; proposer &#224; la partie de la population qui est plac&#233;e sous les conditions de la &#171; vacance &#187; (dont le temps est &#171; vacant &#187;, c'est-&#224;-dire &#224; remplir) des modes d'occupation portant le label avantageux de &#171; la culture &#187;. C'est ainsi que &lt;i&gt;le Tour de France cycliste&lt;/i&gt; est, d&#233;sormais, une manifestation culturelle non moins que sportive. Je l'ai vu cette ann&#233;e drainer des centaines de camping-cars, &#224; l'occasion d'une &#233;tape de moyenne montagne qui lui faisait traverser le &#171; petit pays &#187; o&#249; je me r&#233;fugie en &#233;t&#233;. Les personnes d'&#226;ge m&#251;r et de conditions sociales variables qui participaient &#224; cette migration collective sur les traces de la caravane du Tour et des coureurs n'avaient &#233;videmment rien en commun avec les supporteurs dit &lt;i&gt;ultras&lt;/i&gt; de quelques grands clubs de football europ&#233;ens ; elles avaient en partage la &#171; culture du Tour &#187;, un m&#233;lange d'int&#233;r&#234;t pour des performances sportives, des paysages, un mode de migration vacanci&#232;re agr&#233;able, leur permettant de traverser toutes sortes de r&#233;gions, de faire des rencontres vari&#233;es au fil de leur p&#233;r&#233;grinations, de go&#251;ter les cuisines locales et les petits vins de pays... la gastronomie et le vin &#233;tant, eux aussi, devenus partie int&#233;grante de la vie (ou de la sph&#232;re) culturelle.&lt;br class='autobr' /&gt;
On voit bien par l&#224; que, plus que jamais, &#171; la culture &#187; dans son acception constamment &#233;tendue, a pour vocation premi&#232;re de susciter des rassemblements inoffensifs (du point de vue des &#233;lites gouvernantes) et d'occuper la population en produisant les r&#233;partitions convenables, en proposant &#224; chacun ou chaque cat&#233;gorie socio-culturelle son &#171; d&#251; &#187;, selon sa demande, son go&#251;t et ses inclinations. De ce point de vue, le processus d'&#233;galisation, c'est-&#224;-dire de mise en &#233;quivalence de toutes les formes et manifestations culturelles devient particuli&#232;rement visible pendant les mois d'&#233;t&#233; : le Tour de France ou l'organisation, &#224; l'occasion d'une f&#234;te de village, d'un d&#233;fil&#233; sur le th&#232;me des &#171; ann&#233;es 1960 &#187; (voitures, costumes et musiques d'&#233;poque) sont &#233;gaux et homog&#232;nes, en &#171; valeur culturelle &#187; aux plus prestigieux des festivals d'&#233;t&#233; de musique classique, sacr&#233;e, baroque, etc. La seule diff&#233;rence tient aux publics et aux modes de diffusion : &#224; France T&#233;l&#233;vision le Tour de France, &#224; France-Musique le festival d'Aix-en-Provence ou de La Chaise-Dieu... La culture est devenue une sorte de monnaie qui circule de main en main et &#233;tend sans rel&#226;che la sph&#232;re des &#233;changes en mati&#232;re d'occupation du temps non consacr&#233; au travail &#8211; une sph&#232;re qui, elle-m&#234;me, tend &#224; se r&#233;tracter, comme on le sait. La culture, selon cette acception &#233;tendue, c'est bien s&#251;r ce qui s'oppose &#224; l'oisivet&#233; suspecte, aux plaisirs vulgaires et &#224; l'abrutissement de la masse par la boisson ou les jeux d'argent... et encore : la France n'est-elle pas le pays de la &#171; culture de comptoir &#187;, et &#171; La Fran&#231;aise des jeux &#187; un monopole &#233;tatique... ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Vous faites mention d'un certain esprit de &#171; l'ann&#233;e de l'Alg&#233;rie &#187; en France, afin de d&#233;noncer l' &#171; effet anesth&#233;siant de l'art &#187;, bas&#233; sur le sentimentalisme et le r&#232;gne du consensus. Quels exemples r&#233;cents pourraient illustrer ce diagnostic ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'art contemporain qui circule sans se soucier des fronti&#232;res d'exposition en festival, dont les objets circule sur le march&#233;, se d&#233;placent d'un mus&#233;e &#224; l'autre, se vendent et s'&#233;changent sans fin est assur&#233;ment aux avant-postes des processus contemporains de la globalisation, il est le visage le plus cosmopolite et apatride du capitalisme contemporain. C'est un art de ce march&#233; globalis&#233; o&#249; l'on voit, tout &#224; coup, tel artiste chinois atteindre une cote vertigineuse &#224; Francfort ou New York. Pour cette raison, il sera &lt;i&gt;toujours plus facile&lt;/i&gt;, par les temps qui courent, d'obtenir des visas pour un groupe de danseurs nig&#233;rians invit&#233; &#224; l'occasion d'un &#171; festival des cultures du monde &#187; se tenant au mois d'ao&#251;t dans une sous-pr&#233;fecture fran&#231;aise que pour un groupe de doctorants angolais appel&#233;s &#224; pr&#233;senter leurs recherches &#224; l'occasion d'un colloque international se d&#233;roulant dans une grande universit&#233; fran&#231;aise.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'art contemporain incarne en ce sens la tendance la plus int&#233;gralement lib&#233;rale du capitalisme contemporain &#8211; que tout circule, s'&#233;change, se consomme sans rencontrer d'obstacles sur la surface lisse et liquide du globe ! Il s'oppose &#224; ce titre au n&#233;o-protectionnisme qui fait fureur dans d'autres secteurs de la production capitaliste &#8211; l'agriculture, entre autres &#8211; achetez des abricots &lt;i&gt;fran&#231;ais&lt;/i&gt; (et pas espagnols, car moins sucr&#233;s !), des &#339;ufs &lt;i&gt;fran&#231;ais&lt;/i&gt; (et pas belges, car contamin&#233;s par je ne sais quel produit toxique), des vins &lt;i&gt;fran&#231;ais&lt;/i&gt; (et pas australiens ou californiens, tous de go&#251;t monotone)... On voit s'affirmer une sorte d'exception de l'art contemporain qui l'&#233;tablit solidement dans la sph&#232;re globale, post-nationale et l'&#233;loigne en g&#233;n&#233;ral de ce n&#233;o-nationalisme, n&#233;o-patriotisme assez en vogue dans d'autres domaines.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette particularit&#233; d&#233;bouche sur une sorte de condition d'immunit&#233; chic que s'est amus&#233; &#224; tourner en d&#233;rision ce groupe d'artistes argentins d'inspiration post-soixantuitarde qui a mont&#233; nagu&#232;re le projet loufoque intitul&#233; &#171; La baleine est pleine &#187; - cela vous est sans doute familier. Le principe en &#233;tait qu'&#224; partir du moment o&#249; un bateau rempli de migrants ill&#233;gaux venus d'Afrique et se dirigeant vers un port d'Europe ou des Etats-Unis &#233;tait d&#233;fini comme partie prenante d'un &#171; projet d'art &#187;, o&#249; son odyss&#233;e &#233;tait qualifi&#233;e comme une sorte de performance, il devait non seulement &#233;chapper &#224; tous les r&#232;glements policiers mais rendre possibles les actions de sponsoring les plus d&#233;lirantes et m&#233;galomanes. Cette &#233;quipe de joyeux drilles a su faire un film hilarant de la relation des p&#233;rip&#233;ties de ce &#171; projet &#187; d&#233;lirant, conduit jusque dans ses cons&#233;quences les plus absurdes. L'id&#233;e de base &#233;tant que d&#232;s l'instant o&#249; une action litigieuse (hautement litigieuse en l'occurrence &#8211; le trafic de migrants clandestins !) porte le label de l'art, elle se situe dans une sph&#232;re qui la place hors d'atteinte de tous les r&#232;glements policiers de la terre...&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce film montre qu'&#233;videmment les choses ne sont pas aussi simples, mais la &#171; fable &#187; est claire &#8211; le nom de l'art et l'&#233;tablissement des pratiques dans la sph&#232;re culturelle cr&#233;ent aujourd'hui des conditions d'exception et ont valeur de sauf-conduit, l&#224; o&#249; une approche directement et explicitement politique de ces m&#234;mes pratiques auraient des d&#233;bouch&#233;s tout &#224; fait oppos&#233;s. Au bout du compte, cela signifie que d&#233;sormais, les seules conduites subversives qui seront tol&#233;r&#233;es (voire encourag&#233;es), seront celles qui se produiront sur le mode de la simulation parodique, dans le monde de la culture &#8211; au &#171; second degr&#233; &#187; culturel. C'est, dans cette sorte de Second Empire perp&#233;tuel qui est le r&#233;gime de la politique contemporaine, en Occident, r&#233;gime o&#249; s'agitent sur le devant de la sc&#232;ne clowns et parvenus, l'op&#233;rette d'Offenbach comme mode d'enchantement totalement factice d'un monde d&#233;prim&#233;, d'un r&#233;el &#233;vid&#233; &#8211; un monde o&#249; la r&#233;volution et le soul&#232;vement ou tout simplement la dissidence se rejouent en &#171; blague &#187; aussi futile que sinistre &#8211; &#171; Nuit debout &#187;, sur la Place de la R&#233;publique, comme cette &#171; performance &#187; destin&#233;e &#224; mettre en orbite quelques pl&#233;b&#233;iens, d'op&#233;rette justement, se destinant &#224; jouer les utilit&#233;s parlementaires sous l'habit de lumi&#232;re de la &#171; France insoumise &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; L'art devient le laboratoire du capitalisme liquide &#187;, &#233;crivez-vous. Cela rappelle la th&#232;se de&lt;/i&gt; The conquest of cool &lt;i&gt;de Thomas Frank, selon laquelle le monde de l'entreprise et la contre-culture partagent un certain nombre de motivations identiques. Approuvez-vous cette th&#232;se ? De quels autres auteurs vous sentez-vous proche ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'art est devenu un milieu de plus en plus liquide, au sens o&#249; Zygmunt Bauman parlait de capitalisme liquide. Ce qui a remplac&#233; le &#171; syst&#232;me des arts &#187; de jadis, c'est une sorte de continuum des flux artistiques o&#249; tous les seuils sont abaiss&#233;s et toutes les fronti&#232;res effrang&#233;es. Le cin&#233;ma, notamment dans ses grandes structures de production industrielle, a &#233;t&#233; l'un des principaux op&#233;rateurs de cette liqu&#233;faction. Il fait ses emplettes aussi bien dans la litt&#233;rature que le th&#233;&#226;tre (voire les journaux), il &#171; adapte &#187;, pille, remet en circuit, encha&#238;ne, s&#233;rialise sans discontinuer, le &lt;i&gt;reenactment&lt;/i&gt; est devenu l'un de ses gestes les plus automatiques, somnambuliques, et qui consiste, au fond, &#224; pousser son caddie dans les all&#233;es de toutes les pratiques artistiques que distinguait jadis la tradition et &#224; y empiler p&#234;le-m&#234;le tous les produits susceptibles d'alimenter ses cha&#238;nes de montage. Le cin&#233;ma est un intensificateur formidable de la liqu&#233;faction de l'art, un destructeur de hi&#233;rarchies, certes, ce qui pourrait &#234;tre pris en bonne part, mais aussi de tous les rep&#232;res de certitudes. Ceci a notamment pour effet de valider la pire des impostures &#8211; l'entretien concert&#233; de la confusion entre &#171; art populaire &#187; et produits courants des industries de la culture. C'est l&#224; que Nisard retrouve toute son actualit&#233; : Harry Potter, ce n'est pas de la litt&#233;rature &#171; populaire &#187; parmi les adolescents du monde entier, c'est de la litt&#233;rature industrielle destin&#233;e, en occupant aussi massivement le &#171; terrain &#187; de leur temps de lecture, de les d&#233;tourner d'autres livres, moins conformistes et b&#234;tifiants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Votre conclusion est que nous n'avons pas besoin d'un art &#171; fond&#233; sur de bonnes intentions &#187;, mais d'un art qui r&#233;v&#232;le &#171; la vacuit&#233; de la situation pr&#233;sente &#187;. Pouvez-vous donner quelques exemples ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un de mes amis cin&#233;astes, Jean-Gabriel P&#233;riot, dit que le propre du spectateur d'aujourd'hui est d'aller voir un film qu'il a toujours le sentiment d'avoir &#171; d&#233;j&#224; vu &#187; - quand bien m&#234;me celui-ci vient de sortir de la fabrique des blockbusters ou, aussi bien, de celle des films porteurs de la suppos&#233;e &#171; French touch &#187;. La plupart des spectateurs ne vont pas au cin&#233;ma pour &#234;tre surpris, inqui&#233;t&#233;s, d&#233;sorient&#233;s mais pour se baigner pour la &lt;i&gt;xi&#232;me&lt;/i&gt; fois dans le m&#234;me fleuve, pour jouir des conforts de la reprise &#8211; d'o&#249; le succ&#232;s des remakes, des suites et des s&#233;ries &#8211; &lt;i&gt;La plan&#232;te des singes&lt;/i&gt;, encore et encore, avec la star montante du moment. Ceci vaut pour tous les publics, incluant ceux qui sont en qu&#234;te, au cin&#233;ma, de messages critiques, contestataires, d'&#233;loges de la r&#233;volte, etc. C'est la raison pour laquelle je ne suis pas du tout un inconditionnel d'un cin&#233;ma r&#233;put&#233; militant, comme celui de Ken Loach, et pas davantage du cin&#233;ma &#171; &#224; th&#232;ses &#187; des fr&#232;res Dardenne ou de M. Hanecke. C'est que, quelles que soient les bonnes dispositions, les bonnes intentions dans lesquelles travaillent ces r&#233;alisateurs assur&#233;ment &#233;clair&#233;s, ils ne font jamais que r&#233;pondre aux attentes du public qui va voir leurs films &#8211; ils remplissent la commande avec scrupule et talent, ceci sans produire le moindre effet de d&#233;placement ou de d&#233;sorientation. Ils ne &#171; changent pas les termes de la conversation &#187;, comme le dirait le penseur d&#233;colonial Walter Mignolo ; Ken Loach raffermit les militants dans leur conviction que le capitalisme ultra-lib&#233;ral est, comme dirait Fidel, une multicochonnerie, les Dardenne et Hanecke dans la certitude que le c&#339;ur de l'humain est un puits de t&#233;n&#232;bres. Ils ne font jamais que boucler la boucle des certitudes partag&#233;es par ces publics respectifs et, en ce sens, la fonction dite critique du cin&#233;ma se trouve enferm&#233;e dans l'espace de la r&#233;assertion. Si vous voulez trouver un cin&#233;ma qui vous fait tomber &#224; la renverse et vous pousse &#224; reformuler les termes de la &#171; conversation &#187; sur le pr&#233;sent et l'actualit&#233;, il vous faut aller chercher ailleurs, plus loin, dans les angles morts du &#171; march&#233; &#187;, du c&#244;t&#233; de cin&#233;astes comme l'Alg&#233;rien Tariq Teguia, l'Ha&#239;tien Raoul Peck, le Palestinien Rael Andoni. Ce qui tue le cin&#233;ma dit d'auteur, c'est la relation &#171; tautologique &#187; qui s'&#233;tablit entre le public et un Woody Allen qui ne cesse de faire du Woody Allen, un Almodovar qui fait du Almodovar, etc. Ce type de cin&#233;ma emport&#233; dans la spirale de la r&#233;p&#233;tition et du b&#233;gaiement, s'il montre en fin de compte le &#171; vide de la situation pr&#233;sente &#187;, le fait d'une mani&#232;re tout &#224; fait involontaire et en s'exposant lui-m&#234;me comme cadavre - non pas exquis mais luxueux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Que pensez-vous de l'&#233;tat actuel de l'art en France et en Europe ? Sommes-nous encore pris dans la logique de prostitution ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r et heureusement, il y a toujours des gens, jeunes et moins jeunes, qui ne gardent pas les deux pieds dans le m&#234;me sabot et qui continuent &#224; chercher, &#224; exp&#233;rimenter, dans les pratiques artistiques, de nouvelles fa&#231;ons de dire et de faire. Le probl&#232;me est &#233;videmment que l'&#233;poque est tout sauf propice &#224; ces d&#233;marches, souvent asc&#233;tiques, et qu'au temps des &lt;i&gt;gros malins&lt;/i&gt;, les vrais exp&#233;rimentateurs et les imaginatifs sont souvent condamn&#233;s &#224; l'isolement, la solitude, la marginalit&#233;, la pauvret&#233;. C'est &#231;a l'esprit du n&#233;o-Second empire, ce temps du m&#233;pris imposant ses conditions &#224; ceux qui ne brossent pas le public, les d&#233;cideurs et les financiers dans le sens du poil. Ceux qui ne d&#238;nent pas en ville.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je parlais plus haut de Jean-Gabriel P&#233;riot : ce mardi 15 ao&#251;t, en pleines vacances, donc, va sortir dans quelques salles choisies son dernier film, &lt;i&gt;Lumi&#232;re d'&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, une histoire habit&#233;e par les fant&#244;mes de la destruction atomique de Hiroshima. A l'heure o&#249; Trump brandit en direction de la Cor&#233;e du Nord la menace d'une guerre nucl&#233;aire, ce film d'une extr&#234;me finesse, ou pr&#233;cision, je ne sais comment dire, trouve une singuli&#232;re actualit&#233;... Mais qui ira faire le rapprochement, et qui saura rendre hommage, &#224; l'occasion de la sortie de ce &#171; petit &#187;, forc&#233;ment &#171; petit &#187; film &#224; cette facult&#233; myst&#233;rieuse qu'a le cin&#233;ma d'exposer telle imposture du pr&#233;sent ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(14/08/2017)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Lutter en chansons </title>
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		<dc:date>2017-08-07T09:56:08Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>C&#233;dric Cagnat</dc:creator>


		<dc:subject>lutte</dc:subject>
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&lt;p&gt;La confrontation des deux termes : musique et contestation &#233;voque imm&#233;diatement les pratiques chorales ayant cours lors des manifestations de rue. On pourrait, de fait, retracer la longue histoire des chants &#171; protestataires &#187; qui ont toujours accompagn&#233; les mouvements sociaux et de l&#224; aboutir &#224; l'id&#233;e d'une certaine continuit&#233; dans le lien apparemment ind&#233;fectible entre la musique et les mobilisations politiques, depuis le XIIIe si&#232;cle des &#171; goliards &#187;, ces &#233;tudiants &#171; en rupture avec la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=94" rel="tag"&gt;culture&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La confrontation des deux termes : musique et contestation &#233;voque imm&#233;diatement les pratiques chorales ayant cours lors des manifestations de rue.&lt;br class='autobr' /&gt;
On pourrait, de fait, retracer la longue histoire des chants &#171; protestataires &#187; qui ont toujours accompagn&#233; les mouvements sociaux et de l&#224; aboutir &#224; l'id&#233;e d'une certaine continuit&#233; dans le lien apparemment ind&#233;fectible entre la musique et les mobilisations politiques, depuis le XIIIe si&#232;cle des &#171; goliards &#187;, ces &#233;tudiants &#171; en rupture avec la hi&#233;rarchie de l'Eglise &#187; qui, fid&#232;les &#224; la tradition carnavalesque m&#233;di&#233;vale, usaient du registre sarcastique dans leurs chansons destin&#233;es &#224; &#171; [ridiculiser] l'ordre social &#233;tabli &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ch. TRA&#207;NI, La musique en col&#232;re, Presses de la fondation nationale des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, jusqu'aux ph&#233;nom&#232;nes contestataires plus r&#233;cents : ainsi le mouvement &#233;tudiant du printemps 2006 contre le CPE, qui ajuste &#224; ses revendications des chants plus ou moins traditionnels, &lt;i&gt;La Marseillaise&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;A la Bastille &lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Santiano&lt;/i&gt; de Hugues Aufray. Exemple d'une cr&#233;ation poitevine :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Allons jeunesse de Poitiers&lt;br class='autobr' /&gt;
Le jour de lutte est arriv&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
[&#8230;]&lt;br class='autobr' /&gt;
Aux armes &#233;tudiants !&lt;br class='autobr' /&gt;
Prenez vos m&#233;gaphones !&lt;br class='autobr' /&gt;
Marchez, chantez, manifestez,&lt;br class='autobr' /&gt;
Votre m&#233;contentement&#8230;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Entre ces deux extr&#233;mit&#233;s temporelles, des occurrences pl&#233;thoriques, plus ou moins connues. A chaque cause sa chanson. Aux alentours de 1650, les fameuses &#171; mazarinades &#187;, qui m&#234;laient paillardises et violence pamphl&#233;taire :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Il fout notre r&#233;gente&lt;br class='autobr' /&gt;
Et lui prend ses &#233;cus&lt;br class='autobr' /&gt;
Et le bougre se vante&lt;br class='autobr' /&gt;
Qu'il l'a foutue en cul&lt;br class='autobr' /&gt;
Faut sonner le tocsin&lt;br class='autobr' /&gt;
Din guin din&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour pendre Mazarin&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Au XIXe si&#232;cle r&#233;volutionnaire fleurissaient les &#171; goguettes &#187;, des &#171; soci&#233;t&#233;s chantantes &#187; qui se constituaient &#224; l'origine pour boire, faire bonne ch&#232;re et s'amuser, mais se multiplient dans les p&#233;riodes o&#249; la censure se fait plus rigoureuse, sous la Restauration, et permettent de contourner l'interdiction frappant les r&#233;unions politiques (300 goguettes &#224; Paris en 1818, pr&#232;s de 500 en 1836).&lt;br class='autobr' /&gt;
Chaque p&#233;riode de lutte sociale est en quelque sorte li&#233;e &#224; son illustration musicale propre. Le mouvement des droits civiques aux Etats-Unis est, dans un premier temps, celui de la non-violence enracin&#233;e dans les pr&#233;ceptes &#233;vang&#233;liques et incarn&#233;e par un Martin Luther King, premi&#232;re p&#233;riode ins&#233;parable des chants gospels qui sortaient des &#233;glises pour r&#233;sonner lors des marches pacifiques. Mais l'&#233;volution de ce mouvement vers des tendances plus belliqueuses, avec des collectifs comme le &lt;i&gt;Black Panthers Party&lt;/i&gt;, s'accompagne de changements dans sa v&#234;ture musicale et place au premier plan des styles plus rythm&#233;s comme la &lt;i&gt;soul&lt;/i&gt; ou le &lt;i&gt;rhythm'n'blues&lt;/i&gt;. Ces derniers viennent prendre la rel&#232;ve des chants d'amour mystique du &lt;i&gt;negro spiritual&lt;/i&gt;, tourn&#233;s plut&#244;t vers les promesses de l'au-del&#224;, alors que la soul participe davantage d'une affirmation identitaire pr&#233;occup&#233;e d'un changement effectif des conditions de vie afro-am&#233;ricaines, ici et maintenant, dussent-elles emprunter les voies de la confrontation muscl&#233;e avec la police. De fait, l'auto-valorisation de la communaut&#233; noire a pour cons&#233;quence logique d'appuyer les traits d'un antagonisme que les tenants de la non-violence rel&#233;guaient &#224; l'arri&#232;re-plan, situant leurs revendications sur le terrain juridique. L'affirmation identitaire se traduit directement dans les formes et les contenus du style musical qui lui est li&#233; : usage de la langue populaire des ghettos dans les textes, r&#233;f&#233;rences &#224; une africanit&#233; proclam&#233;e au moyen d'instruments percussifs comme les bongos ou les wood-blocks dans les arrangements des morceaux. Le sens des textes lui-m&#234;me peut, &#224; c&#244;t&#233; des th&#233;matiques sentimentales simplistes et mi&#232;vres (&#171; I love you baby &#187;) &#8211; commerce oblige &#8211; relever de l'injonction clairement et directement politique. Exemple parmi bien d'autres, en 1968, James Brown interpr&#232;te une chanson intitul&#233;e &#171; &lt;i&gt;Say it loud, I'm black and I'm proud&lt;/i&gt; &#187; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Nous demandons maintenant la possibilit&#233; de faire des choses pour nous-m&#234;mes&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous pr&#233;f&#233;rons mourir sur nos pieds, plut&#244;t que de vivre agenouill&#233;s&lt;br class='autobr' /&gt;
Dis-le fort, je suis noir et fier de l'&#234;tre, etc.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On peut &#233;videmment &#233;voquer, dans la longue histoire des liens unissant lutte politique et musique, aux Etats-Unis &#233;galement, la d&#233;cennie 70, la p&#233;riode inaugur&#233;e par Woodstock, du &lt;i&gt;flower power&lt;/i&gt; et de la &lt;i&gt;protest song&lt;/i&gt;, repr&#233;sent&#233;e par les figures de Joan Baez, Bob Dylan, Albert Cohen, entre autres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ainsi la prestation de Joan Baez au festival de 1969, &#171; l'un des moments embl&#233;matiques du mouvement de protestation des ann&#233;es 60 aux Etats-Unis &#187;, &#233;crit Tra&#239;ni. En interpr&#233;tant la chanson &#171; Joe Hill &#187;, Joan Baez se situe d&#233;lib&#233;r&#233;ment dans la filiation de son interpr&#232;te originel, Peter Seeger, &#171; connu pour son engagement au sein du parti communiste am&#233;ricain &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 33.&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. La chanson s'adresse fictivement &#224; ce Joe Hill, syndicaliste &#171; injustement condamn&#233; &#224; mort en 1915 &#187; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les patrons t'ont fait tuer pourtant&lt;br class='autobr' /&gt;
Un fusil n'suffit pas&lt;br class='autobr' /&gt;
Joe Hill n'est jamais mort dit-il&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est pr&#232;s des ch&#244;meurs&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le combat des ouvriers&lt;br class='autobr' /&gt;
Partout o&#249; l'on combat dit-il&lt;br class='autobr' /&gt;
On se souvient de moi&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Parall&#232;lement &#224; la cause ouvri&#232;re, l'&#232;re hippie a &#233;t&#233; &#233;galement marqu&#233;e par l'opposition &#224; la guerre du Vi&#234;tnam. Sans avoir besoin d'en passer par le contenu signifiant d'un texte, Jimmy Hendrix, &#224; Woodstock &#233;galement, formule &#224; travers un solo de guitare satur&#233;e une critique symbolique de la violence am&#233;ricaine exerc&#233;e en Asie du Sud-est : c'est l'&#233;pisode fameux de la reprise de l'hymne am&#233;ricain ponctu&#233; de dissonances furieuses et de larsens d&#233;chir&#233;s, qui se termine sur des d&#233;flagrations distordues &#233;voquant le chaos des bombardements. &lt;br class='autobr' /&gt;
Au sein de cette complicit&#233; continue du musical et des pratiques revendicatives, il est toutefois possible de rep&#233;rer un certain nombre de ruptures, parall&#232;les aux transformations qui ont affect&#233; l'histoire de la contestation. Ces ruptures sont en effet index&#233;es sur une c&#233;sure rep&#233;r&#233;e par la sociologie des mobilisations qui &#233;tablit une distinction assez nette entre deux types successifs de revendications. D'une part, un courant enracin&#233; dans les probl&#233;matiques de la subsistance, de la r&#233;partition des biens, des conditions de travail, historiquement ins&#233;parable du mouvement ouvrier ; d'autre part, ce que sociologues et historiens nomment les &#171; nouveaux mouvements sociaux &#187;, embl&#232;mes d'un activisme &#224; la fois postmat&#233;rialiste et davantage particulariste, ax&#233;s sur l'expression de valeurs ayant trait aux th&#233;matiques de la dignit&#233;, du respect, de la reconnaissance identitaire, et sur des droits qu'on peut qualifier de &#171; culturels &#187;, relatifs principalement aux m&#339;urs, &#224; l'id&#233;ologie ou la domination symbolique. Autrement dit : au passage des luttes sociales aux luttes soci&#233;tales vont correspondre, dans l'ordre musical, deux p&#233;riodes distinctes. La premi&#232;re, que je nommerai le &#171; pass&#233; hymnique &#187; des luttes mat&#233;rialistes, fera contraste avec la seconde qui d&#233;signe un &#171; pr&#233;sent parodique &#187; destin&#233; &#224; s'inscrire dans les processus et dispositifs de pacification festive propre au d&#233;mocratisme contemporain.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'insisterai sur le fait que les caract&#233;ristiques aussi bien que les fonctions des chants appartenant &#224; ce pass&#233; hymnique articul&#233; sur le mouvement ouvrier sont devenues non congruentes &#224; la politique contestataire actuelle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Trois exemples embl&#233;matiques de cette premi&#232;re p&#233;riode, dans l'ordre chronologique de leur composition : &lt;i&gt;La Marseillaise&lt;/i&gt; (1792), &lt;i&gt;L'Internationale&lt;/i&gt; (1871) et &lt;i&gt;La Bandiera rossa&lt;/i&gt; (1908).&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;
&lt;i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Allons, enfant ! Marchons, marchons !
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Avanti O popolo ! A la r&#233;volte ! Le drapeau rouge triomphera, etc.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Debout ! les damn&#233;s de la terre&lt;br class='autobr' /&gt;
Debout ! les for&#231;ats de la faim&lt;br class='autobr' /&gt;
Foule esclave, debout ! debout !&lt;br class='autobr' /&gt;
Le monde va changer de base&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous ne sommes rien, soyons tout &lt;br class='autobr' /&gt;
Ouvriers, paysans, nous sommes&lt;br class='autobr' /&gt;
Le grand parti des travailleurs&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On peut &#233;galement citer le chant entonn&#233; en 1946 &#224; l'occasion d'une gr&#232;ve des travailleurs noirs de l'industrie du tabac, &lt;i&gt;We shall overcome&lt;/i&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Nous marchons main dans la main&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous n'avons pas peur&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous serons libres un jour&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous ne sommes pas seuls&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous triompherons&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous triompherons un jour&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Les caract&#233;ristiques propres au pass&#233; hymnique ob&#233;issent, on le voit, &#224; des proc&#233;d&#233;s stylistiques r&#233;manents : recours massif &#224; la premi&#232;re personne du pluriel et aux deux modes verbaux qui correspondent aux forces injonctives (imp&#233;ratif) ou commissives (futur de l'indicatif) de ces chants. L'usage du &#171; nous &#187;, sous l'esp&#232;ce de l'exhortation quasi proph&#233;tique, recouvre les quatre fonctions principales de cette forme hymnique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; la constitution d&lt;i&gt;'identit&#233;s&lt;/i&gt; fortes, substantielles (la classe des travailleurs), rendue possible par
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; la d&#233;signation d'un &lt;i&gt;ennemi&lt;/i&gt; entretenue au moyen
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; d'&lt;i&gt;affects &lt;/i&gt; marqu&#233;s par une certaine bellicosit&#233;, voire l'expression d'une haine irr&#233;ductible enracin&#233;e dans
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; une &lt;i&gt;profondeur historique&lt;/i&gt; explicitant et justifiant la radicalit&#233; du mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &#171; nous &#187; se renforce donc doublement par le biais de son inscription dans une conflictualit&#233; affirm&#233;e et dans une filiation historique assum&#233;e : &#224; la r&#233;affirmation d'une identit&#233; collective forte parce qu'ancienne r&#233;pond la d&#233;signation d'un &#171; eux &#187;, fraction antagoniste, l' &#171; autre &#187; de la classe en lutte dans lequel est situ&#233; l'ennemi fauteur d'injustices, de violences et source du danger &#224; conjurer et &#224; combattre. Ainsi &lt;i&gt;La Marseillaise&lt;/i&gt; d&#233;nonce les &#171; f&#233;roces soldats &#187; ; &lt;i&gt;A las barricadas&lt;/i&gt;, chant de syndicalistes anarchistes lors de la guerre d'Espagne, maudit les &#171; temp&#234;tes noires qui balaient le ciel, les nuages sombres qui nous aveuglent &#187; qui repr&#233;sentent &#171; l'ennemi &#187; contre lequel &#171; nous avons le devoir d'aller &#187; ; ou encore le &#171; vol noir des corbeaux sur nos plaines &#187; du &lt;i&gt;Chant des partisans&lt;/i&gt; qui se termine lui aussi par un appel vaticinant &#224; l'action : &#171; Ce soir l'ennemi conna&#238;tra le prix du sang et les larmes &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qu'autorise le chant, c'est avant tout la mobilisation d'affects (fiert&#233;, haine) qui induit et renforce une communaut&#233; &#233;motionnelle tout en enjoignant &#224; la lutte :&lt;i&gt;nous&lt;/i&gt; contre &lt;i&gt;eux&lt;/i&gt;, comme le proclame &lt;i&gt;L'Internationale&lt;/i&gt; : &#171; Paix entre nous, guerre aux tyrans ! &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Le renforcement du &#171; nous &#187; et sa dimension injonctive puisent dans la filiation historique en insistant sur le pass&#233; et la continuit&#233; des luttes pr&#233;sentes afin de marquer la n&#233;cessaire inscription du mouvement dans la suite des actes h&#233;ro&#239;ques d&#233;j&#224; accomplis et des sacrifices d&#233;j&#224; consentis. C'est un trait que l'on retrouve jusque dans la &lt;i&gt;protest song&lt;/i&gt; am&#233;ricaine des ann&#233;es 70 : la chanson &lt;i&gt;Joe Hill&lt;/i&gt; de Joan Baez, on l'a vu, illustre cette pratique courante consistant &#224; reprendre des compositions anciennes pour les faire entrer en r&#233;sonance avec le pr&#233;sent.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il convient de pr&#233;ciser que ces caract&#233;ristiques et fonctions n'appartiennent pas &#224; une quelconque &#171; nature s&#233;mantique &#187; de ces chants puisqu'ils ont pu aussi bien servir, de fa&#231;on tout &#224; fait efficace, des pouvoirs r&#233;actionnaires aux antipodes des id&#233;ologies qui leur avaient donn&#233; naissance. La musique ne signifiant rien en elle-m&#234;me, acquiert des contenus s&#233;mantiques divers selon les contextes o&#249; on l'utilise. Elle remplit tr&#232;s bien son r&#244;le de &#171; dispositif de sensibilisation &#187;, selon l'expression de certains sociologues des mobilisations oppos&#233;s au rationalisme motivationnel d'un Olson, mais ne contient jamais en elle-m&#234;me le sens qu'on veut lui faire v&#233;hiculer.&lt;br class='autobr' /&gt;
Toutefois, une telle caract&#233;risation du &#171; pass&#233; hymnique &#187; : &lt;strong&gt;un &#171; nous &#187; constitu&#233; autour d'affects hostiles &#224; l'encontre d'ennemis clairement identifi&#233;s, et se pr&#233;valant d'une substantielle &#233;paisseur historique&lt;/strong&gt;, permet de mesurer la distance qui le s&#233;pare des pratiques musicales telles qu'on les observe dans les mouvements contemporains. Tout se passe comme si ces derni&#232;res prenaient le contre-pied syst&#233;matique des traits d&#233;finitoires de l'&#233;pop&#233;e ouvri&#232;re. Le &lt;i&gt;nous&lt;/i&gt; tel qu'il se constitue lors des mobilisations appara&#238;t aujourd'hui beaucoup plus ponctuel. On n'a plus affaire, en tout cas, &#224; des mouvements de &#171; classe &#187;. La subjectivit&#233; manifestante a tendance &#224; se calquer sur la fluence identitaire de l'individu hypermoderne, qui endosse des identit&#233;s distinctes et cloisonn&#233;es selon les moments ou les lieux, en assumant explicitement le caract&#232;re flexible, contextuel, de ses appartenances. Cette red&#233;finition hypermoderne de l'identit&#233; a &#233;videmment des cons&#233;quences directes sur les mani&#232;res de vivre ce qu'on pourrait appeler les &#171; temps d'investissement politique &#187; &#8211; quand une place leur est encore m&#233;nag&#233;e. Albert Hirschman a montr&#233; combien les p&#233;riodes d'intervention au sein de la sph&#232;re publique peuvent entrer aujourd'hui en concurrence avec d'autres temps de la vie consid&#233;r&#233;s comme tout aussi n&#233;cessaires, sinon davantage, et per&#231;us comme incompatibles avec l'engagement politique, notamment les dispositifs permettant d'assurer un confort et un bonheur d'ordre priv&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
A cette dispersion des identit&#233;s collectives s'ajoute le fait que l'hostilit&#233; des chants r&#233;volutionnaires s'accommode mal des revendications des mouvements actuels &#8211; qui consistent g&#233;n&#233;ralement &#224; exiger que les parties en pr&#233;sence s'assoient &#224; la &#171; table des n&#233;gociations &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Enfin la pratique du chant en tant que telle a tendance &#224; dispara&#238;tre : le plus souvent, les manifestants d&#233;filent aujourd'hui au rythme d'une &lt;i&gt;sono&lt;/i&gt; mobile qui est venue prendre la rel&#232;ve des ch&#339;urs de travailleurs en lutte. Lorsque le chant perdure, c'est sous la forme d'une parodie d'un tube &#224; la mode, &#224; travers l'adaptation plus ou moins humoristique du texte &#224; l'objet de la contestation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dernier exemple en date auquel j'ai pu assister lors des manifestations contre la r&#233;forme des retraites en octobre-novembre 2010, la reprise par des membres du syndicat FO du succ&#232;s d'Helmut Fritz, &#171; &#199;a m'&#233;nerve &#187; (Je prie le lecteur de m'excuser pour ce qui va suivre. La qu&#234;te de la v&#233;rit&#233; oblige parfois &#224; plonger la main dans les cambouis les plus douteux !) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#199;a m'&#233;nerve, toutes celles qui portent la frange &#224; la Kate Moss&lt;br class='autobr' /&gt;
&#199;a m'&#233;nerve, le rouge &#224; l&#232;vre c'est fini, maintenant c'est le gloss&lt;br class='autobr' /&gt;
&#199;a m'&#233;nerve, toutes celles qui rentrent dans le jean slim en taille 34&lt;br class='autobr' /&gt;
&#199;a m'&#233;nerve, la seule vue sur le string te donne envie de les abattre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Est devenu :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#199;a m'&#233;nerve, tous ceux qui tuent la retraite de ceux qui bossent&lt;br class='autobr' /&gt;
&#199;a m'&#233;nerve, avec Force Ouvri&#232;re ils tombent sur un os&lt;br class='autobr' /&gt;
&#199;a m'&#233;nerve, tous ceux qui rentrent dans l'jeu et se taillent sans combattre&lt;br class='autobr' /&gt;
&#199;a m'&#233;nerve, la seule vue des r&#233;formes te donne envie de les abattre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On le constate, dans ce mouvement contre les retraites qui repr&#233;sente le type m&#234;me de &#171; lutte &#187; socialement transversale on ne se pr&#233;occupe nullement de constituer des identit&#233;s collectives rep&#233;rables, et le type d'expression qu'il emprunte est &#224; la fois d&#233;lest&#233; de toute bellicosit&#233; et d&#233;branch&#233; de tout souci d'inscription dans une quelconque &#233;paisseur historique. Tout au contraire, le &#171; tube &#187; est un objet de consommation &#233;minemment ancr&#233; dans l'actualit&#233; &#171; culturelle &#187;, dans lequel peuvent se retrouver toutes les franges de la soci&#233;t&#233;, y compris celles qui sont &#224; l'initiative des mesures contest&#233;es (chaque universit&#233; d'&#233;t&#233; des grands partis nous gratifie d'images de hauts responsables politiques se tr&#233;moussant sur le &lt;i&gt;dance floor&lt;/i&gt; au son de l'un de ces succ&#232;s &#233;ph&#233;m&#232;res), et l'inconsistance absolue de la version originale, le ton pr&#233;tendument humoristique qu'il emploie ne peuvent faire autrement que de se retrouver transf&#233;r&#233;s, &#224; titre de vague r&#233;sidu mn&#233;sique, dans la version syndicaliste qui, si elle dit ce qu'elle a &#224; dire, r&#233;pond aux imp&#233;ratifs de l' &#171; ambiance sympa &#187; auxquels ob&#233;issent d&#233;sormais les moindres parcelles de nos rapports sociaux.&lt;br class='autobr' /&gt;
Lorsqu'il y a encore une tentative de constitution d'un &#171; nous &#187;, ce dernier n'est plus &lt;i&gt;exclusif&lt;/i&gt; comme c'&#233;tait le cas pour le &#171; pass&#233; hymnique &#187;, il ne fonctionne plus &#224; la d&#233;limitation de fronti&#232;res entre &#171; nous &#187; et &#171; eux &#187; ; on pourrait au contraire qualifier ce &#171; nous &#187; de pan-inclusif, et y voir l'un des supports du phantasme unaire et totalisant qui caract&#233;rise le d&#233;mocratisme contemporain. Nombre de musiciens, membres de ces groupes &#171; citoyens &#187; et &#171; militants &#187; dont l'espace culturel est peupl&#233;, n'h&#233;sitent plus &#224; pr&#233;senter leurs cr&#233;ations comme des &#171; rem&#232;des &#224; la crise de la repr&#233;sentation d&#233;mocratique &#187;. Il s'agit de contribuer &#224; parfaire l'homog&#233;n&#233;it&#233; de cette sph&#232;re politique enti&#232;rement &#233;puis&#233;e dans la pratique du vote et la chasse aux &#171; vides juridiques &#187; par la sollicitation de nouvelles lois.&lt;br class='autobr' /&gt;
On pourrait objecter que le pacifisme &#233;tait une valeur d&#233;j&#224; largement c&#233;l&#233;br&#233;e aux temps hymniques, surtout pendant et apr&#232;s la premi&#232;re guerre mondiale. Mais le pacifisme d'aujourd'hui est structurellement distinct de celui d'hier. Il s'agissait alors d'un pacifisme antimilitariste et anti&#233;tatique qui s'opposait &#224; la guerre et &#224; son absurdit&#233; parce qu'elle servait avant tout les int&#233;r&#234;ts d'une classe dominante contre laquelle on n'excluait nullement le recours &#224; la force. On se souvient du dernier couplet du &lt;i&gt;D&#233;serteur&lt;/i&gt; de Boris Vian : &#171; Si vous me poursuivez, pr&#233;venez vos gendarmes que je poss&#232;de une arme et que je sais tirer. &#187; Le pacifisme des nouveaux mouvements sociaux s'enracine dans une condamnation morale de toute violence et se prolonge dans un l&#233;galisme de principe : l'Etat n'est plus l'ennemi, mais l'instance &#8211; bienveillante, en d&#233;finitive &#8211; aupr&#232;s de laquelle on qu&#233;mande un service juridique. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il convient enfin d'&#233;voquer un autre morceau, devenu un passage oblig&#233; de tous les cort&#232;ges manifestants depuis son enregistrement par le groupe Zebda qui est l'exemple type du groupe &#171; engag&#233; &#187;. Il s'agit d'une reprise, sur un rythme vaguement ska, du &lt;i&gt;Chant des partisans&lt;/i&gt; auquel a &#233;t&#233; ajout&#233; un refrain : &#171; Motiv&#233;s, motiv&#233;s ! Il faut se motiver ! Motiv&#233;s, motiv&#233;s ! Soyons motiv&#233;s ! &#187; (1997). Ne pouvant gloser sur l'engouement g&#233;n&#233;ralis&#233; vis-&#224;-vis de cette fusion t&#233;ratologique de l'hymne de la r&#233;sistance &#224; l'occupation allemande entrecoup&#233; de r&#233;p&#233;titions lancinantes et enjou&#233;es d'une notion issue du lexique manag&#233;rial, on se contentera de citer le constat de Gilles Deleuze, &#233;nonc&#233; dans son &#171; Post-scriptum sur les soci&#233;t&#233;s de contr&#244;le &#187; sept ans avant la publication de cette chanson : &#171; Beaucoup de jeunes gens r&#233;clament &#233;trangement d'&#234;tre &#8220;motiv&#233;s&#8221;, ils redemandent des stages et de la formation permanente ; c'est &#224; eux de d&#233;couvrir &#224; quoi on les fait servir&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Premi&#232;re publication : mai 2013, Les Cahiers de Philom&#232;ne.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/esthetique-et-critique/article/pop-rock-ou-la-revolte-en?var_mode=calcul&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Pop rock ou La r&#233;volte en quantit&#233; industrielle. Lutter en chansons (suite)&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ch. TRA&#207;NI, &lt;i&gt;La musique en col&#232;re&lt;/i&gt;, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, p. 37.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 33.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le gouvernement &#224; la culture</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=342</link>
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		<dc:date>2013-10-29T08:07:10Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>


		<dc:subject>culture</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;L'une des marques distinctives d'une pens&#233;e philosophique qui compte, c'est sa capacit&#233; &#224; tordre des notions courantes, ou bien &#224; en d&#233;placer le sens que leur attribuait la tradition philosophique, &#224; les faire pivoter sur elles-m&#234;mes pour les placer sous un &#233;clairage nouveau. On est moins l&#224; dans la veine de la &#171; cr&#233;ation de concepts &#187; que dans celle de la re-cr&#233;ation &#8211; par d&#233;placement, redistribution, r&#233;intensification ou au contraire d&#233;sintensification, etc. C'est tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment ce que (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=94" rel="tag"&gt;culture&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;L'une des marques distinctives d'une pens&#233;e philosophique qui compte, c'est sa capacit&#233; &#224; &lt;i&gt;tordre&lt;/i&gt; des notions courantes, ou bien &#224; en d&#233;placer le sens que leur attribuait la tradition philosophique, &#224; les faire pivoter sur elles-m&#234;mes pour les placer sous un &#233;clairage nouveau. On est moins l&#224; dans la veine de la &#171; cr&#233;ation de concepts &#187; que dans celle de la &lt;i&gt;re&lt;/i&gt;-cr&#233;ation &#8211; par d&#233;placement, redistribution, r&#233;intensification ou au contraire d&#233;sintensification, etc. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment ce que fait Foucault, en recourant &#224; la m&#233;thode g&#233;n&#233;alogique, &#224; propos de notions telles que &#171; pouvoir &#187;, &#171; police &#187;, &#171; discipline &#187;, &#171; Etat &#187;, &#171; famille &#187; et, au premier chef, &#171; gouvernement &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
En travaillant sur la g&#233;n&#233;alogie du mot &#171; gouvernement &#187;, Foucault en transforme l'acception. Pour aller &#224; l'essentiel, je me r&#233;f&#233;rerai ici &#224; un texte intitul&#233; &#171; La &#171; gouvernementalit&#233; &#187;, qui est un cours au Coll&#232;ge de France prononc&#233; le 1/02/1978, texte 239 des &lt;i&gt;Dits et Ecrits&lt;/i&gt;. Foucault montre dans cette le&#231;on que c'est d&#232;s le XVI&#176; si&#232;cle que le motif du gouvernement &#171; &#233;clate &#187; - c'est son terme - &#171; sous des aspects tout &#224; fait multiples &#187;, l'art de se gouverner soi-m&#234;me, le gouvernement des &#226;mes et des conduites, le gouvernement des enfants et enfin le gouvernement des Etats par les Princes. Il montre comment ce motif de l'art de gouverner, avec les techniques et les tactiques qui vont avec est ce qui, constamment, va s'opposer &#224; la perspective machiav&#233;lienne dont la ligne d'horizon est constamment le souci du Prince de conserver sa principaut&#233;. &#171; Le gouvernement, remarque Foucault, est plac&#233; sous le signe du multiple, comme le r&#232;gne du Prince est plac&#233; sous celui de l'Un &#8211; il est l'unique &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne veux pas suivre pas &#224; pas les d&#233;veloppements de Foucault, ce n'est pas l'objet de mon intervention, je voudrais simplement mettre l'accent sur quelques points. Le premier, c'est que Foucault insiste sur le fait qu'il y a, d'embl&#233;e, une pluralit&#233;, une diversit&#233; de formes de gouvernements. Le second, c'est qu'il y a continuit&#233; de l'une &#224; l'autre de ces formes &#8211; elles communiquent les uns avec les autres, m&#234;me si elles sont diff&#233;renci&#233;es. Le troisi&#232;me, c'est que, progressivement, dans nos soci&#233;t&#233;s, le gouvernement de l'Etat va tendre, sinon &#224; faire dispara&#238;tre les autres acceptions (qui sont aussi des champs pratiques), du moins &#224; les subordonner et les &#233;clipser. Cette pr&#233;potence du gouvernement de l'Etat sur les autres formes de gouvernement (de soi-m&#234;me, de la famille, des enfants...) va s'affirmer tout particuli&#232;rement lorsque la question du gouvernement va rencontrer celle de la population (la question : comment gouverner une &lt;i&gt;population&lt;/i&gt; ?), donc celle de l'&#233;conomie, non plus &#224; l'&#233;chelle domestique mais &#224; celle d'une nation, quand il va appara&#238;tre que des tactiques et des formes de rationalit&#233; sp&#233;cifiques doivent &#234;tre mises en &#339;uvre pour se tenir &#224; la hauteur de ces enjeux. C'est, dit Foucault, &#171; le probl&#232;me de la population qui va permettre le d&#233;blocage de l'art de gouverner &#187;, c'est-&#224;-dire son &#233;mancipation, relative certes, mais d&#233;cisive, des contraintes d&#233;coulant des enjeux de souverainet&#233;. La population &#171; devient le but dernier du gouvernement &#187; au XVIII&#176; si&#232;cle, ce qui va supposer &#171; la naissance d'un art ou en tout cas de tactiques et de techniques absolument nouvelles &#187;. L'apparition d'un &lt;i&gt;savoir de gouvernement&lt;/i&gt; qui est indissociable de la constitution d' &#171; un savoir de tous les processus qui tournent autour de la population au sens large &#187;. On va donc entrer dans le temps de la &#171; gouvernementalit&#233; &#187;, c'est-&#224;-dire, pour faire tr&#232;s vite, d'une r&#233;flexion continue sur les &lt;i&gt;conditions m&#234;me&lt;/i&gt; de possibilit&#233; du gouvernement des vivants, ce qui suppose une gouvernementalisation de l'Etat et, pour en rajouter un peu sur le n&#233;ologisme foucaldien, le labeur incessant des gouvernants en vue d'asseoir et perp&#233;tuer la &lt;i&gt;gouvernabilit&#233;&lt;/i&gt; des populations. &lt;br class='autobr' /&gt;
On voit bien donc comment, au fil de cette investigation, le mot &#171; gouvernement &#187; est devenu tout &#224; fait m&#233;connaissable, si l'on veut bien se souvenir de ce que, pour les journaux, &#171; gouvernement &#187; veut dire &#8211; un ar&#233;opage de caciques de partis et d'experts provisoirement commis &#224; la direction suppos&#233;e des affaires d'une nation. De statique qu'il est dans cette acception courante, le terme gouvernement se trouve r&#233;inscrit, avec Foucault, dans son devenir, il devient un op&#233;rateur plastique et dynamique et, surtout, son assiette se trouve consid&#233;rablement &#233;largie et ses enjeux philosophiques et politiques vivement r&#233;intensifi&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me semble que le travail op&#233;r&#233; par Foucault sur la notion de gouvernement constitue pour nous un encouragement &#224; envisager le gouvernement des vivants contemporain comme un domaine global tendant &#224; exercer ses prises sur toutes les dimensions de la vie, mais un domaine diff&#233;renci&#233; dans lequel se rep&#232;rent des gestes, des modalit&#233;s et des r&#233;gimes tr&#232;s diff&#233;rents. Foucault insiste sur le fait que le geste gouvernemental ne trouve vraiment son assise face au geste de souverainet&#233; que lorsque l'enjeu de &lt;i&gt;l'&#233;conomie&lt;/i&gt; fait son apparition &#224; l'int&#233;rieur de l'exercice politique. Mais il faut entendre &#233;conomie ici dans un sens beaucoup plus extensif que ce qu'est devenu son acception &#171; technique &#187; couramment re&#231;ue aujourd'hui, l'&#233;conomie des &#233;conomistes, du FMI, des pr&#234;cheurs de croissance, etc. - il faut entendre l'&#233;conomie, au sens actif, dynamique comme enjeu premier d'un sage et diligent gouvernement de la population. Foucault cite La Perri&#232;re, un des premiers th&#233;oriciens antimachiav&#233;liens, pour qui le gouvernement a pour objet &#171; une sorte de complexe constitu&#233; par les hommes et les choses &#187;. Dans son caract&#232;re tr&#232;s englobant, un peu diffus m&#234;me, cette d&#233;finition anticipe parfaitement sur l'ampleur et la complexit&#233; de la t&#226;che qui attend alors les pouvoirs modernes, celle d'un gouvernement &#224; la fois global et modul&#233;, ajust&#233;, sp&#233;cifi&#233; de &#171; la vie &#187; dans ses formes d'apparition et ses modalit&#233;s multiples. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est &#224; bon escient que La Perri&#232;re met l'accent sur le caract&#232;re relationnel de ce qui est en jeu dans le gouvernement des populations : le gouvernement des vivants va manifester sa sagesse et fonder sa l&#233;gitimit&#233; en trouvant le point d'articulation ad&#233;quat &lt;i&gt;entre&lt;/i&gt; les hommes et les choses, les populations et leur environnement, tout ce qui a trait &#224; leur entretien, leurs activit&#233;s, leurs conditions de vie... &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans les soci&#233;t&#233;s contemporaines, cette recherche du point d'articulation entre les hommes et les choses va prendre entre autres la forme de l'&#233;laboration de r&#233;gimes diff&#233;renci&#233;s de la saisie de la population. Ceux-ci vont supposer la mise en place d'horizons sp&#233;cifiques, de gestes, de tactiques et de techniques appropri&#233;s. D'une mani&#232;re croissante, l'art de gouverner va s'appuyer sur des savoirs, des expertises sp&#233;cifiques, il se d&#233;cline selon toutes sortes de modalit&#233;s originales. Il est en constante &#233;volution, pris dans le mouvement dynamique de ses remaniements perp&#233;tuels &#8211; il est plastique, protoplasmique, multipolaire. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je voudrais donner un exemple qui me para&#238;t tr&#232;s probant de la puissance de stimulation de l'op&#233;ration de red&#233;ploiement de la notion de gouvernement &#224; laquelle proc&#232;de Foucault. Traditionnellement, dans un pays comme le n&#244;tre, tout particuli&#232;rement le n&#244;tre, la culture est envisag&#233;e soit dans ses liens &#224; l'identit&#233; collective, comme patrimoine, comme marqueur d'une sp&#233;cificit&#233; (Balzac comme fleuron du patrimoine litt&#233;raire fran&#231;ais), soit comme un moyen d'&#233;mancipation &#8211; les maisons de la culture, Jean Vilar, le festival d'Avignon, la culture pour tous, l'&#233;ducation populaire, etc. Ces modes de probl&#233;matisation classiques (et vertueux) de la culture, chose noble par essence, se rejoignent sur un point pr&#233;cis : ils placent dans un angle mort la culture en tant qu'enjeu du gouvernement des vivants. Or, depuis les ann&#233;es Lang, il est devenu de plus en plus improbable de faire l'impasse sur cette dimension, pour de multiples raisons. A l'&#233;vidence, dans nos soci&#233;t&#233;s, la population est gouvern&#233;e &lt;i&gt;&#224; la culture&lt;/i&gt; (au sens o&#249; l'on dit d'un moteur qu'il marche &#224; l'essence ou au diesel), comme elle est gouvern&#233;e &lt;i&gt;&#224;&lt;/i&gt; &lt;i&gt;la veille sanitaire&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;&#224; la s&#233;curit&#233;&lt;/i&gt; ou, pour parler de mani&#232;re plus rigoureuse, &lt;i&gt;&#224; l'ins&#233;curit&#233;&lt;/i&gt;. Il faut entendre ici la culture comme un &lt;i&gt;milieu&lt;/i&gt; gouvernemental davantage que comme un moyen ou un outil. Le gouvernement &#224; la culture se renforce dans des conditions o&#249; d'autres formes du gouvernement des populations entrent en crise ou s'&#233;puisent. A partir du tournant des ann&#233;es 1980, les gouvernants comprennent progressivement tout le parti qu'ils peuvent tirer de la &lt;i&gt;culturisation&lt;/i&gt; de la population, par opposition &#224; sa politisation, laquelle pr&#233;sente toujours l'inconv&#233;nient de faire revenir le peuple (notion politique) dans ou sous la population, le peuple comme figure vou&#233;e aux irr&#233;gularit&#233;s autant que la population est vou&#233;e aux r&#233;gularit&#233;s, le peuple impr&#233;dictible et potentiellement ingouvernable. La culture va donc devenir le lieu d'exp&#233;rimentation et de formation de rassemblements anomiques (grandes expositions, journ&#233;es du patrimoine, festivals, films &#224; gros succ&#232;s populaire, etc.) contrastant du tout au tout avec les formes du rassemblement politique, lequel s'op&#232;re sur fond de division, de rapports de force et d'opposition de positions en pr&#233;sence. Cette mont&#233;e de la culture comme milieu du rassemblement sans d&#233;lib&#233;ration accompagne le passage de la d&#233;mocratie dite de repr&#233;sentation (voire...) qui a pour &#171; fond &#187; le r&#233;gime des partis, &#224; la d&#233;mocratie du public. Mais elle ne se produit pas par glissements subreptices, elle est un processus conduit, elle est l'&#233;l&#233;ment d'un renouvellement concert&#233; des technologies du gouvernement, elle passe par la mise en place de nouveaux dispositifs, par l'apparition de nouvelles rationalit&#233;s &#8211; ainsi, au niveau des communes populaires de p&#233;riph&#233;rie des grandes villes, o&#249; la d&#233;gradation des conditions d'existence des populations est sensible tandis que les imp&#244;ts locaux ne cessent d'augmenter, le gouvernement local n'aura cesse de d&#233;velopper toutes sortes d'initiatives &#233;voluant entre le festif et l'occupationnel, il ouvrira lib&#233;ralement le robinet d'eau ti&#232;de d'une animation culturelle locale de qualit&#233; variable mais continue et modul&#233;e de fa&#231;on &#224; correspondre au go&#251;t de tous ( du festival de musique berb&#232;re au th&#233;&#226;tre pour enfants en passant par une exposition florale) destin&#233;e &#224; occuper le terrain et repousser le spectre de la constitution d'espaces politiques locaux litigieux dans lesquels les gouvern&#233;s seraient susceptibles de succomber aux sir&#232;nes des fameuses contre-conduites foucaldiennes et de faire entendre qu'ils ne veulent pas ou plus &#234;tre gouvern&#233;s, localement, par ces gens-l&#224;, selon ces modalit&#233;s et finalit&#233;s-l&#224;, voire qu'ils pr&#233;f&#233;reraient, &#224; bien des &#233;gards, se gouverner eux-m&#234;mes...&lt;br class='autobr' /&gt;
Si la culture, dans son sens le plus extensif, a pu devenir en quelques d&#233;cennies un mat&#233;riau si commode pour un gouvernement des vivants contraint &#224; se renouveler en un temps o&#249; la population dans son ensemble a cess&#233; d'&#234;tre mobilis&#233;e pour le travail comme au temps du plein emploi et du productivisme heureux, o&#249; elle a cess&#233; d'&#234;tre encadr&#233;e et tenue par les disciplines et le cadre familial comme elle l'&#233;tait encore jusqu'aux ann&#233;es 1970, c'est que s'est d&#233;couvert r&#233;cemment en elle une nouvelle et providentielle propri&#233;t&#233;. C'est qu'elle a elle-m&#234;me, dans cette &#233;poque, subi une torsion ou connu une r&#233;orientation tout &#224; fait essentielle. En peu de d&#233;cennies s'est impos&#233;e au d&#233;triment de la conception traditionnelle d'une culture rigoureusement hi&#233;rarchis&#233;e, fond&#233;e sur le partage entre un haut et un bas parfaitement distincts, entre culture des &#233;lites et culture du vulgaire, la notion d'une culture con&#231;ue comme &lt;i&gt;&#233;l&#233;ment fluide&lt;/i&gt; et fond&#233; sur un principe d'&#233;quivalence absolue de tous les objets la composant &#8211; la performance trash et le Lac des cygnes, les ready-made de Duchamp et la Victoire de Samothrace, le rap de St Denis et Boulez &#224; la Cit&#233; de la Musique, etc. Ainsi red&#233;ploy&#233;e, la culture est devenu une sorte de ciment liquide d'un usage irrempla&#231;able lorsqu'il s'agit de s'essayer &lt;i&gt;&#224; faire tenir ensemble&lt;/i&gt; les &#233;l&#233;ments d'une population dont l'h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; (de conditions, de modes de vie, de convictions...) est de plus en plus manifeste.&lt;br class='autobr' /&gt; Le &lt;i&gt;gouvernement &#224; la culture&lt;/i&gt; va donc passer par la mise en place de dispositifs post-disciplinaires fond&#233;s sur des formes de mobilisation all&#233;g&#233;es, tourn&#233;es vers l'occupation, la distraction, la s&#233;dentarisation, la fragmentation de la masse &#8211; tout ceci par contraste avec les formes de mobilisation et de mise en condition de la population requises &#224; l'&#226;ge classique du capitalisme &#8211; celui que Foucault a en vue quand il parle des disciplines modernes et des grands dispositifs qui leur font pendant. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le gouvernement &#224; la culture, comme le gouvernement &#224; la veille sanitaire, comme le gouvernement &#224; la s&#233;curit&#233;/ins&#233;curit&#233; s'inscrivent de mani&#232;re conjointe et diff&#233;renci&#233;e dans l'horizon de ce que l'on pourrait appeler un &#171; faire vivre &#187; &#233;largi et globalis&#233; &#8211; il rel&#232;ve donc bien d'une perspective biopolitique. En empruntant &#224; Paul Veyne, on pourrait dire que sa t&#226;che est de fournir aux populations leur &lt;i&gt;annone&lt;/i&gt; quotidienne en mati&#232;re de biens culturels de toutes sortes, une manne rigoureusement r&#233;partie selon les caract&#233;ristiques propres &#224; chaque cat&#233;gorie de population, et destin&#233;e &#224; jouer un r&#244;le croissant dans la reproduction de la vie gouvern&#233;e, sous toutes ses esp&#232;ces. Une annone non pas sous forme de pain mais plut&#244;t de biens culturels, prenant la forme, pour parler comme Stiegler, de l'appareillage de tous et chacun par les industries culturelles, mais aussi par toutes sortes de dispositifs de fixation, d'atomisation et de s&#233;dentarisation en constante mutation &#8211; dans ses liens avec l'innovation perp&#233;tuelle : le gouvernement &#224; la culture a un fondement infiniment &lt;i&gt;plus technologique qu'axiologique&lt;/i&gt;, il tourne aux technologies nouvelles et &#224; la sophistication, beaucoup plus qu'aux valeurs et &#224; la morale, contrairement &#224; ce que tentent d'accr&#233;diter les chantres de la doxa d&#233;mocratique contemporaine &#8211; inutile d'esp&#233;rer trouver votre place dans le monde de la culture aujourd'hui (qui est un march&#233; o&#249; r&#232;gne une concurrence f&#233;roce) si votre capital culturel ne s'est pas enrichi d'un certain nombre de ces dispositifs technologiques destin&#233;s &#224; vous connecter, &#224; mettre les produits de votre labeur ou de votre cr&#233;ation aux normes requises par les pouvoirs en position de commanditaires et de gouvernants (pouvoir &#233;ditorial, pouvoir universitaire, pouvoir m&#233;diatique...), &#224; vous rendre compatible en ce sens avec les r&#232;gles g&#233;n&#233;rales fix&#233;es par le gouvernement &#224; la culture. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est sur un mode tr&#232;s paradoxal que le gouvernement &#224; la culture constitue ce qu'un jeune foucaldien de ma connaissance, Ali Kebir, d&#233;signe avec acuit&#233; comme &lt;i&gt;une politique de la politique&lt;/i&gt;. Plac&#233;e sous le signe de l'opposition entre une perception p&#233;jorative et d&#233;courag&#233;e de la politique qui &lt;i&gt;divise&lt;/i&gt;, ceci sur un mode st&#233;rile et r&#233;p&#233;titif &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; une valorisation euphorisante de la culture qui, elle, &lt;i&gt;rassemble et pacifie&lt;/i&gt;, cette politique de la politique pr&#233;sente donc la caract&#233;ristique de se fonder sur le d&#233;ni de cet &#233;l&#233;ment structurant de la vie politique &#8211; la division. Je sais bien que Foucault n'&#233;tait pas tr&#232;s machiavelien, c'est un euph&#233;misme, je n'ignore pas que Lefort &#233;tait une de ses b&#234;tes noires, mais il me semble que la prise en compte de la division comme cet invariant structurant n'est pas pour autant absent de son approche des questions politiques &#8211; par exemple lorsque, dans un entretien souvent cit&#233;, il entreprend de probl&#233;matiser les modalit&#233;s multiples selon lesquelles s'op&#232;re de mani&#232;re r&#233;currente le partage entre peuple et pl&#232;be &#8211; le peuple de Charonne, la pl&#232;be du 17 octobre 1961. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le propre donc de cette politique de la politique que constitue le gouvernement des vivants &#224; la culture est de reposer sur le principe le plus anti-politique qui soit, c'est-&#224;-dire l'id&#233;al du rassemblement sans d&#233;lib&#233;ration, le d&#233;ni du caract&#232;re irr&#233;ductible des &#233;carts s&#233;parant, dans la vie publique, une position d'une autre, l'&#233;lision de la dimension agonistique de la vie politique. En tant que milieu dans lequel toutes les oppositions et asp&#233;rit&#233;s sont solubles, la culture va &#233;tablir un principe de compatibilit&#233; de tout avec tout, une clause de fluidit&#233; totale dont l'effet est patent : dans les formes politiques traditionnelles, le subversif est ce qui repr&#233;sente un danger pour l'ordre existant, la marque de l'ingouvernable. Dans le monde enchant&#233; de la culture contemporaine, le subversif est une valeur ajout&#233;e &#8211; le &#171; plus &#187; appel&#233; &#224; susciter l'int&#233;r&#234;t autour du dernier cri de la cr&#233;ation culturelle. De cette clause de fluidit&#233; et de compatibilit&#233; universelles, le gouvernement &#224; la culture tire le meilleur parti en donnant un nouveau souffle au mod&#232;le ancestral du pastorat red&#233;ploy&#233; avec le succ&#232;s que l'on sait par l'Eglise catholique. Le pastorat culturel ne suppose pas du tout l'ob&#233;issance des brebis mais leur &#233;veil, leur intelligence et leur libert&#233;. Le geste m&#234;me de leur inclusion dans le monde de la culture vaut reconnaissance de leur aptitude &#224; &#233;mettre des jugements sur toutes sortes de questions d'int&#233;r&#234;t public, sur des &#339;uvres d'art de toute nature, sur leur capacit&#233; &#224; trouver leur place dans le monde de la communication &#8211; le lecteur de &lt;i&gt;T&#233;l&#233;rama&lt;/i&gt; devenant l'incarnation parfaite de la condition requise de majorit&#233; culturelle, de cette forme de citoyennet&#233; d&#233;sintensifi&#233;e et d&#233;tourn&#233;e des zones de conflit qui est requise au temps de la d&#233;mocratie du public. Le pastorat culturel prend en charge, dans la grande tradition du pastorat antique puis chr&#233;tien, de chaque brebis cultur&#233;e globalement et s&#233;par&#233;ment : il n'en abandonne aucune sur le bas-c&#244;t&#233; de la route, il donne &#224; chacune son d&#251;, selon ses caract&#233;ristiques et ses besoins suppos&#233;s &#8211; on est ici bien loin d'une certaine tradition marxiste qui voit les classes laborieuses toujours en manque de culture et vou&#233;es par les gouvernants et leurs exploiteurs aux divers opiums du peuple &#8211; des denr&#233;es anti-culturelles par excellence &#8211; et qui r&#233;clament, en cons&#233;quence, le &lt;i&gt;droit &#224; la culture&lt;/i&gt; pour les classes populaires, les ouvriers, les m&#233;nag&#232;res et les banlieues &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Selon l'analyse post-foucaldienne du gouvernement &#224; la culture dont je me fais ici le promoteur, celui-ci proc&#232;de au contraire par enveloppement et par r&#233;partition, la denr&#233;e culturelle pr&#233;sentant cette propri&#233;t&#233;, comme la marchandise au stade avanc&#233; du capitalisme, de se diff&#233;rencier en une multitude de produits adapt&#233;s au profil et &#224; la demande d'une infinit&#233; de publics en &#233;tat de mobilit&#233; et de recomposition perp&#233;tuelle. En ce sens, la culture du gouvernement &#224; la culture est bien cette &#171; mince pellicule &#187;, disait Nietzsche, qui enveloppe la masse mais sans l' &#171; emmailloter &#187; comme disait, lui, Quinet, &#224; propos du gouvernement de l'Eglise (des J&#233;suites). Ce gouvernement la laissant libre de ses mouvements tout en assignant rigoureusement &#224; chacun sa place. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais, contrairement &#224; ce que supposait le pr&#233;jug&#233; aristocratique du jeune Nietzsche qui voit dans cet enveloppement le signe d'un affaissement de la civilisation li&#233; &#224; la mont&#233;e des id&#233;aux d&#233;mocratiques et du nivellement &#233;galitariste, cet appareillage de la population par les dispositifs culturels ne peut &#234;tre envisag&#233; sous l'angle de la d&#233;cadence ou de la nostalgie de je ne sais quel monde perdu... Ce que montre tout au contraire la prosp&#233;rit&#233; contemporaine du gouvernement &#224; la culture, le raffinement de ses dispositifs qui ne laissent personne en plan et se renouvellent constamment (dans leurs liens &#233;troits, notamment, je l'ai dit, &#224; l'invention d'objets &#171; intelligents &#187; qui trouvent imm&#233;diatement leur emploi dans de nouvelles pratiques culturelles &#8211; tablettes num&#233;riques, Ipad, etc.), ce que montre donc cette prosp&#233;rit&#233;, c'est l'extraordinaire souplesse et inventivit&#233; des pouvoirs modernes, leur dynamisme, leur capacit&#233; d'adaptation &#224; des situations et des configurations nouvelles. C'est ce que j'ai voulu sugg&#233;rer, au passage, en insistant sur la relation qui s'&#233;tablit entre les modalit&#233;s nouvelles du gouvernement des vivants et les donn&#233;es massives que constituent aujourd'hui le vacillement du productivisme sur ses bases et la fin de la mobilisation massive de la force de travail. Sur cet enjeu, la mobilit&#233; des formes de gouvernement, me semble-t-il, il n'est pas tr&#232;s difficile de se rattacher &#224; Foucault pour faire pi&#232;ce &#224; toutes les tentations &#171; d&#233;clinistes &#187; - n'a-t-il pas &#233;t&#233; le premier &#224; prendre &#224; revers ceux de ses lecteurs qui avaient vu dans la g&#233;n&#233;alogie des disciplines le c&#339;ur inalt&#233;rable de son &#339;uvre en montrant, dans le cours intitul&#233; &lt;i&gt;Naissance de la biopolitique&lt;/i&gt; notamment, que celles-ci ne devaient pas &#234;tre le train qui en cache un autre &#8211; celui des m&#233;canismes de s&#233;curit&#233;, dispositif fondamental de la rationalit&#233; lib&#233;rale et des formes de gouvernement qui s'y rattachent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le point sur lequel j'aimerais conclure a trait &#224; la question compliqu&#233;e des relations qui s'&#233;tablissent entre les formes de rationalit&#233; gouvernementales qui sont &#224; l'oeuvre ici et tout ce qui est de l'ordre des pratiques discursives. L'&#233;vidence, comme l'a montr&#233; Foucault &#224; propos des rationalit&#233;s lib&#233;rales et n&#233;o-lib&#233;rales, est que celles-ci ne s'exposent pas n&#233;cessairement au grand jour dans le discours et les &#233;nonc&#233;s explicites de ceux qui en sont les porteurs les plus actifs, mais plut&#244;t qu'elles doivent &#234;tre reconstitu&#233;es &#224; partir de textes, de d&#233;bats, de &#171; sc&#232;nes &#187; g&#233;n&#233;ralement oubli&#233;s &#8211; le fameux travail de &#171; soutier &#187; dans les archives du temps dont Foucault s'est fait le promoteur . Dans le cas du gouvernement contemporain &#224; la culture, ce qui frappe, c'est la tension qui s'&#233;tablit entre les rationalit&#233;s &#224; l'oeuvre et les &#233;nonc&#233;s princeps sous l'&#233;gide desquels, constamment, se place ce gouvernement. Ceux-ci sont facilement identifiables, puisque r&#233;p&#233;t&#233;s, ressass&#233;s par les gouvernants et leurs petites mains &lt;i&gt;ad nauseam&lt;/i&gt; : premi&#232;rement, &#171; la culture n'est pas une marchandise comme les autres &#187;, deuxi&#232;mement, &#171; la culture est en danger , il faut d&#233;fendre la culture &#187;. Deux &#233;nonc&#233;s destin&#233;s &#224; construire aupr&#232;s du public un imaginaire plein et constamment r&#233;intensifi&#233; de l'objet culture, donc, qui, &#224; d&#233;faut d'&#234;tre d&#233;finissable, va pouvoir &#234;tre ind&#233;finiment relanc&#233;, mis en r&#233;cit, par ces deux formules canoniques. Ce qui est &#233;videmment singulier, dans cette tactique consistant &#224; surexposer sans rel&#226;che ces deux &#233;nonc&#233;s, c'est le rapport qui s'&#233;tablit entre leur fragilit&#233; constitutive et la force propulsive de ce qui les prend pour slogan &#8211; le gouvernement &#224; la culture. Tout se passe en effet comme si ces incantations &#233;taient d'autant plus &lt;i&gt;puissantes&lt;/i&gt; (&#171; les mots puissants &#187; - Jean Paulhan, &lt;i&gt;Les fleurs de Tarbes&lt;/i&gt;) qu'elles sont inconsistantes. &lt;br class='autobr' /&gt;
La premi&#232;re - &#171; la culture n'est pas une marchandise &lt;i&gt;comme les autres&lt;/i&gt; &#187; doit, en effet, pour &#234;tre entendue dans son sens effectif, d&#233;pli&#233;e comme suit : &#171; la culture est une marchandise, la chose est av&#233;r&#233;e ; elle est m&#234;me une marchandise &lt;i&gt;en tout premier lieu&lt;/i&gt; &#187; ; simplement, nous devons reconna&#238;tre &#224; cette marchandise une qualit&#233; ou un statut sp&#233;cial, nous devons lui faire, parmi les autres marchandises, un sort sp&#233;cial. C'est une marchandise, mais une marchandise &lt;i&gt;d'exception&lt;/i&gt;. Elle a, fondamentalement, un statut de marchandise, mais dont il convient qu'en certaines circonstances, elle s'excepte &#8211; en bon fran&#231;ais, cela s'appelle l'exception culturelle. Mais, &#224; rigoureusement parler, cette notion d'une marchandise qui n'en n'est pas vraiment une est un oxymore exemplaire. C'est pr&#233;cis&#233;ment parce que l'&#233;nonc&#233; &#171; la culture n'est pas une marchandise comme les autres &#187; ne veut &lt;i&gt;rien dire&lt;/i&gt;, id est, &lt;i&gt;tout dire et son contraire&lt;/i&gt;, que cette formule est requise, qu'elle est si utile : c'est autour de ce flottement de son sens que pourront se r&#233;aliser les plus amples rassemblements , se former les plus anomiques des consensus : tous les ministres de la Culture successifs depuis Jack Lang s'y retrouvent, de quelques teinture politique qu'ils soient, mais aussi bien tous les jeunes gens en col&#232;re et en gal&#232;re de l'art contemporain et de la t&#233;l&#233;vision, qui sont l&#233;gion. On voit bien l&#224;, par contraste, ce qui fait la force du gouvernement &#224; la culture : cette capacit&#233; de s'inscrire dans un horizon de pens&#233;e molle et de plis unanimistes dont l'&#233;quivalent ne se retrouvera dans aucune autre sph&#232;re de la vie publique. &lt;br class='autobr' /&gt;
La seconde incantation &#171; la culture est en danger, il faut d&#233;fendre la culture &#187; renvoie &#224; une sc&#232;ne distincte, celle des ann&#233;es 30 du si&#232;cle dernier, remani&#233;e en mat&#233;riau mythologique : obstin&#233;ment, toutes sortes de forces obscurantistes travaillent &#224; saper les fondements de la culture, les industries culturelles avides de profit, les n&#233;o-fascistes, les ennemis de la psychanalyse, les contempteurs de l'art contemporain, les liquidateurs du statut des intermittents du spectacles, les d&#233;tracteurs de &lt;i&gt;La princesse de Cl&#232;ves&lt;/i&gt; et de l'enseignement du latin-grec, ceux qui r&#234;vent de liquider la sainte institution des classes pr&#233;paratoires, etc., etc. et seule une vigoureuse union sacr&#233;e nous gardera contre tous ces desseins criminels et barbares. La transfiguration de ce domaine qui est, par excellence aujourd'hui, celui de la &lt;i&gt;profusion&lt;/i&gt; soumise &#224; une rigoureuse condition d'expansion sans limite (et qui a pour effet que d&#233;sormais, pour prendre le plus trivial des exemples, si vous regardez la t&#233;l&#233; le soir, vous n'avez plus le choix, comme il y a peu encore, entre sept cha&#238;nes mais des dizaines, voire des centaines, et dans toutes sortes de langues), le transfiguration de la &lt;i&gt;bulle culturelle&lt;/i&gt; en domaine menac&#233; (en r&#233;f&#233;rence au mod&#232;le h&#233;ro&#239;que de la &lt;i&gt;patrie en danger&lt;/i&gt; et au paradigme &#233;cologique des &lt;i&gt;esp&#232;ces menac&#233;es&lt;/i&gt;) est l'un des tours de force, un tour de magie qui soutiennent les efforts des gouvernants pour asseoir et l&#233;gitimer le gouvernement &#224; la culture. La promotion de la culture comme moyen de gouvernement des vivants acc&#232;de ici &#224; sa pleine dimension morale. La transfiguration de la denr&#233;e culturelle (dont Walter Benjamin, d&#232;s l'entre-deux-guerres, signalait que nous &#233;tions &#224; proprement parler &lt;i&gt;gav&#233;s&lt;/i&gt;) en ce bien le plus pr&#233;cieux devant lequel nous serions appel&#233;s &#224; faire rempart de notre corps est l'effet d'un calcul aussi brillant qu'efficace, la promotion de ce que Paul Veyne appelle un &#171; drap&#233; &#187;. Tout ceci entre en composition dans l'invention de la &lt;i&gt;d&#233;mocratie culturelle&lt;/i&gt; contemporaine &#8211; pas celle qui &#233;mancipe, comme le croyaient dur comme fer les inventeurs des maisons de la culture, mais bien celle qui all&#232;ge le conflit, met de l'huile dans les rouages du gouvernement des populations, lui donne des couleurs, arrondit les angles des antagonismes sociaux trop vifs. &lt;br class='autobr' /&gt;
En un mot, la culture est devenue, dans nos soci&#233;t&#233;s, cet efficient dispositif anti-&lt;i&gt;stasis&lt;/i&gt; qui faisait si cruellement d&#233;faut aux Grecs anciens, mais encore aussi, aux gouvernants, aux premiers temps de la R&#233;publique moderne.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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