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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Ce que nous fait Gaza (Gaza-Napoli)</title>
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		<dc:date>2025-12-11T15:43:58Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Intervention &#224; Naples le samedi 29 novembre 2025 &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour comprendre non pas seulement ce qui se passe &#224; Gaza, mais ce qui est en jeu &#224; propos de Gaza, c'est-&#224;-dire en quoi Gaza est sagittal dans notre pr&#233;sent, c'est-&#224;-dire fait &#233;poque ou bien encore ce qui constitue une surd&#233;termination dans ce pr&#233;sent m&#234;me &#8211; alors il faut se demander ce que nous fait Gaza. Ce que nous fait Gaza au rebond de ce que le g&#233;nocide perp&#233;tr&#233; par les Isra&#233;liens fait aux habitants de l'enclave et aux Palestiniens en (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Intervention &#224; Naples le samedi 29 novembre 2025&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour comprendre non pas seulement ce qui se passe &#224; Gaza, mais ce qui est en jeu &#224; propos de Gaza, c'est-&#224;-dire en quoi Gaza est &lt;i&gt;sagittal&lt;/i&gt; dans notre pr&#233;sent, c'est-&#224;-dire fait &#233;poque ou bien encore ce qui constitue une &lt;i&gt;surd&#233;termination&lt;/i&gt; dans ce pr&#233;sent m&#234;me &#8211; alors il faut se demander &lt;i&gt;ce que nous fait Gaza&lt;/i&gt;. Ce que nous fait Gaza &lt;i&gt;au rebond&lt;/i&gt; de ce que le g&#233;nocide perp&#233;tr&#233; par les Isra&#233;liens fait aux habitants de l'enclave et aux Palestiniens en g&#233;n&#233;ral.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il ne s'agit pas, en nous posant ce genre de question, de tenter de restaurer notre centralit&#233; (europ&#233;enne, occidentale, blanche...) perdue, mais tout simplement de comprendre comment Gaza (comme &#233;v&#233;nement global, donc en disant ici &#171; Gaza &#187; comme on s'est habitu&#233; &#224; dire &#171; Auschwitz &#187; ou &#171; Hiroshima &#187;) nous affecte ; parce que comprendre cela, c'est la condition pour que nous ayons une chance de savoir ce que nous pouvons entendre, saisir &#8211; comprendre de ce qui est en jeu autour de ce qui est devenu aujourd'hui, bien davantage qu'un espace, un lieu, un &#233;l&#233;ment topographique &#8211; davantage, je dirai, &lt;i&gt;un &#233;v&#233;nement&lt;/i&gt; qu'un symbole ou une m&#233;taphore ou une all&#233;gorie. Or, le propre d'un &#233;v&#233;nement, c'est de couper le temps en deux &#8211; avant et apr&#232;s. Du point de vue de la chronique, bien s&#251;r, la s&#233;quence qui commence le 7 octobre 2023 et qui culmine avec la destruction de l'enclave et le g&#233;nocide, c'est loin d'&#234;tre fini et cela commence bien avant ; mais en m&#234;me temps, comme &#233;v&#233;nement, ce qui se condense d&#233;sormais dans le syntagme Gaza, c'est &lt;i&gt;d'ores et d&#233;j&#224;&lt;/i&gt; inscrit, act&#233;, ce &#224; quoi nous devons faire face, ce &lt;i&gt;&#224; la hauteur de quoi&lt;/i&gt; nous devons tenter de nous tenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais maintenant tenter de donner une tournure tout &#224; fait pratique et m&#234;me un peu anecdotique &#224; ce que je tente de cerner dans ce pr&#233;ambule. Il y a quelques temps, mes amis post-gauchistes ta&#239;wanais (un morceau de ma vie est demeur&#233; accroch&#233; &#224; Ta&#239;wan o&#249; j'ai pass&#233; pas mal de temps au cours des deux derni&#232;res d&#233;cennies) m'ont demand&#233; de participer &#224; un d&#233;bat en ligne &#224; propos de l'&#233;lection r&#233;cente de Zohran Mamdani au poste de maire de New York. Les connaissant par c&#339;ur, je voyais bien ce qu'ils avaient en t&#234;te : c&#233;l&#233;brer, en ces temps obscurs, en ces temps de d&#233;sesp&#233;rance plac&#233;s sous le signe de l'arrogance et l'obscurantisme trumpiens, &lt;i&gt;les raisons de croire et d'esp&#233;rer quand m&#234;me&lt;/i&gt;... Je les ai envoy&#233;s balader un peu s&#232;chement, non pas principalement parce que je ne crois pas beaucoup au r&#233;formisme voire au socialisme municipal, surtout &#224; l'&#233;chelle d'une ville comme New York, mais pour un motif tout &#224; fait imp&#233;rieux : je venais d'apprendre que, lorsque sa carri&#232;re fulgurante commen&#231;ait &#224; se profiler, apr&#232;s le 7 octobre 2023, Mamdani avait pris le soin de se mettre en r&#232;gle avec l'establishment et la suppos&#233;e &lt;i&gt;common decency&lt;/i&gt; &#233;tats-uniens en condamnant sans &#233;quivoque et &#224; plusieurs reprises, dans les termes r&#233;glementaires requis (toute une &#233;tiquette o&#249;, comme vous l'aurez remarqu&#233;, &lt;i&gt;les adjectifs&lt;/i&gt; jouent un r&#244;le central &#8211; &#171; terroriste &#187;, &#171; sanglant &#187;, &#171; barbare &#187;...), le raid organis&#233; par le Hamas et d'autres composantes de la r&#233;sistance palestinienne. Or, il est de notori&#233;t&#233; publique que le c&#339;ur de Mamdani, &#233;tant ce qu'il est et le fils de son p&#232;re, le fait pencher sans &#233;quivoque du c&#244;t&#233; des Palestiniens. Mais il n'emp&#234;che : ce geste rituel, il fallait qu'il l'effectue pr&#233;alablement &#224; tout effort en vue de r&#233;aliser ses ambitions politiques, &#224; gauche, tr&#232;s &#224; gauche sur la sc&#232;ne &#233;tats-unienne.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui a attir&#233; mon attention sur cette quasi-anecdote destin&#233;e &#224; passer aux pertes et profits de la brillante conqu&#234;te de New York par Mamdani, c'est un micro-&#233;v&#233;nement dont le th&#233;&#226;tre a &#233;t&#233; un plateau de t&#233;l&#233; fran&#231;ais, tout r&#233;cemment. Interrog&#233; sur un plateau de la t&#233;l&#233; publique, le num&#233;ro 2 de la France insoumise (le parti de l'illustre M&#233;lenchon), Manuel Bompard, s'est vu assailli par une journaliste enrag&#233;e lui reprochant v&#233;h&#233;mentement de se f&#233;liciter de l'&#233;lection de Mamdani, alors m&#234;me que celui-ci n'aurait jamais condamn&#233; le raid terroriste en sanglant du Hamas, le 7 octobre 2023... Or, comme la direction de LFI devait, &lt;i&gt;post-factum&lt;/i&gt;, en apporter la preuve formelle, Mamdani s'est, &#224; plusieurs reprises, exprim&#233; sur le sujet, sans ambigu&#239;t&#233;, dans les termes valid&#233;s par le &lt;i&gt;mainstream&lt;/i&gt;. Ce qui, chose rarissime, conduisit la direction de la cha&#238;ne &#224; d&#233;savouer publiquement le z&#232;le mal inform&#233; de sa journaliste...&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui m'int&#233;resse dans cet &#233;pisode grotesque, c'est deux choses. D'une part, &#224; l'&#233;vidence, &lt;i&gt;Gaza est partout&lt;/i&gt;, dans notre pr&#233;sent, ou, pour le dire plus pr&#233;cis&#233;ment, ce qui constitue la singularit&#233; de ce pr&#233;sent, en premier lieu, c'est cette omnipr&#233;sence et ubiquit&#233; de Gaza. Ca circule dans tous les sens, de Gaza &#224; New York, de New York &#224; Paris, etc. En d'autres termes encore : notre pr&#233;sent est plac&#233; &lt;i&gt;sous le signe de Gaza&lt;/i&gt;, catastrophiquement, comme pour Kant, son propre pr&#233;sent &#233;tait plac&#233;, plut&#244;t heureusement, sous le signe de la R&#233;volution fran&#231;aise.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'autre part, ce qui fait que je ne vais pas du tout &#234;tre port&#233; &#224; consid&#233;rer Mamdani junior (le p&#232;re, c'est autre chose, je le respecte infiniment, comme intellectuel d&#233;colonial issu du Sud global) comme un &lt;i&gt;ami politique&lt;/i&gt;, malgr&#233; son habilet&#233; politique, son radicalisme affich&#233;, les effets de soulagement que son irruption sur la sc&#232;ne am&#233;ricaine produit, c'est cet acte d'all&#233;geance, pr&#233;cis&#233;ment, cette prosternation devant le souverain consensus &#171; antiterroriste &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pourquoi ? Parce que, pour moi, avec ce dont Gaza est d&#233;sormais le nom, une nouvelle r&#232;gle, un nouveau principe se sont impos&#233;s : ceux qui d&#233;sormais, dans notre village d&#233;mocratique-blanc, continuent &#224; &#233;mettre des jugements moraux plus ou moins p&#233;remptoires &#224; propos des soul&#232;vements de la pl&#232;be, plus particuli&#232;rement de la pl&#232;be du Sud, plus particuli&#232;rement des Palestiniens, et tout &#224; fait singuli&#232;rement de gens de Gaza, des jugements moraux peupl&#233;s d'adjectifs r&#233;glementaires &#8211; ceux-l&#224;, &lt;i&gt;je ne peux ni ne veux plus les voir&lt;/i&gt;, avoir quoi que ce soit de commun avec eux, ni politique, ni personnel. Gaza nous a endurcis, rendus intransigeants, nous a conduits &#224; renoncer &#224; un certain nombre de r&#232;gles de tol&#233;rance valid&#233;s par la tradition d'une certaine &lt;i&gt;common decency&lt;/i&gt; d&#233;mocratique et je dis : &lt;i&gt;c'est une bonne chose&lt;/i&gt;, c'est la seule fa&#231;on pour nous de nous tenir &#224; la hauteur de l'&#233;tat des choses qu'a d&#233;voil&#233; Gaza &#8211; la parfaite compatibilit&#233; de la d&#233;mocratie lib&#233;rale et du g&#233;nocide, entre autres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Gaza nous a &lt;i&gt;radicalis&#233;s&lt;/i&gt;, comme tout &#233;v&#233;nement digne de ce nom a vocation &#224; le faire, et le verbe radicaliser, d&#233;tourn&#233; par l'esprit de police, retrouve ici tout son tranchant. Gaza a, sans que nous puissions encore mesurer pleinement l'effet de la commotion provoqu&#233;e par cet &#233;v&#233;nement, suscit&#233; l'apparition d'un nouvel espace et de nouvelles conditions sous lesquelles nous pla&#231;ons notre approche de la politique et nos pratiques politiques. Gaza nous a fait rena&#238;tre &#224; la politique mieux tremp&#233;s et surtout d&#233;gris&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
Bien s&#251;r, on peut toujours discuter &lt;i&gt;politiquement&lt;/i&gt; du 7 octobre, en tenant compte du fait que, quand nous le faisons, &lt;i&gt;nous&lt;/i&gt; demeurons le cul pos&#233; sur notre fauteuil loin des bombes et de la famine, on peut toujours discuter &#224; propos de l'opportunit&#233; de cette action (le bon moment ? La bonne fa&#231;on de faire ?, etc.), mais &#224; condition de n'y mettre aucune dose de moraline et en gardant constamment en m&#233;moire qu'en mati&#232;re de &#171; barbarie &#187;, c'est-&#224;-dire de violence exterminatrice ou d'action nihiliste, les colonis&#233;s, la pl&#232;be plan&#233;taire, les damn&#233;s de la terre, donc, se tiendront &lt;i&gt;toujours tr&#232;s tr&#232;s tr&#232;s loin derri&#232;re&lt;/i&gt; les vicaires de l'ordre &#233;tabli &#8211; la d&#233;mocratie plan&#233;taire, dans toutes ses compatibilit&#233;s, d&#233;sormais clairement &#233;tablies, avec le fascisme &lt;i&gt;new look&lt;/i&gt;... ceci jusqu'au jour o&#249; cette pl&#232;be &#233;puis&#233;e mais s'obstinant &#224; demeurer ingouvernable disposera de la bombe atomique ou d'armes bact&#233;riologiques &#8211; et ce n'est pas demain la veille...&lt;br class='autobr' /&gt;
Mon nouveau principe de vie (d'&#233;thique) politique a donc encore de beaux jours devant lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Second point&lt;/i&gt; : si la connaissance (ou du moins sa possibilit&#233;) doit toujours &#234;tre soutenue par un affect, en g&#233;n&#233;ral, alors cela est particuli&#232;rement vrai quand est en question la connaissance d'un &#233;v&#233;nement dans le temps de son surgissement &#8211; &lt;i&gt;Gaza&lt;/i&gt;, ici, encore et toujours. Ensuite, la connaissance trouve son expression dans des formes r&#233;gl&#233;es &#8211; le discours, l'analyse, l'encha&#238;nement des phrases (Lyotard). Mais ce qui est typique de l'amalgame d'affect(s) et de perception objectivante du r&#233;el, dans le cas d'un &#233;v&#233;nement comme Gaza (inscrit dans l'horizon du d&#233;sastre), c'est la persistance infinie d'un &#233;l&#233;ment de suffocation, de saturation de la connaissance objective (et du discours qui s'y rattache) par l'affect.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui veut dire que l'&#233;v&#233;nement appelle toujours des formes d'expression qui rendent compte de ces intensit&#233;s &#8211; quelque chose qui se situe au del&#224; de l'ordre du discours d&#233;lib&#233;ratif &#8211; fond&#233; sur l'argumentation et la mise en oeuvre de r&#232;gles communicationnelles &#8211; le discours de la d&#233;mocratie par excellence. Cela peut &#234;tre la po&#233;sie, la production d'images, l'expression corporelle, le th&#233;&#226;tre, le d&#233;bordement dans la rue, etc. Pour ce qui me concerne, j'ai &#233;prouv&#233; tr&#232;s t&#244;t, lorsque la destruction m&#233;thodique de Gaza par l'arm&#233;e isra&#233;lienne a commenc&#233; apr&#232;s le 7 octobre et que je passais mon temps &#224; produire du texte destin&#233; &#224; d&#233;sosser (&#224; l'&#233;chelle infime de mes moyens) le r&#233;cit abject du d&#233;sastre en cours qui s'imposait alors dans les m&#233;dias et la bouche des &#233;lites dominantes, &#233;prouv&#233; le besoin de produire quelque chose aussi qui se situe en marge des formes ordinaires de la critique &#8211; l'article, les brefs essais, etc. Et ce qui s'est impos&#233; alors, comme ce qui peut rendre compte de l'affect dont l'essai critique ne rende qu'imparfaitement compte, c'est &lt;i&gt;l'aphorisme&lt;/i&gt;. J'ai donc, au fil de la plume et de l'accumulation des ruines &#224; Gaza, tout au long de ces deux interminables ann&#233;es, &#233;crit des dizaines d'aphorismes s'y rapportant (la plupart rassembl&#233;s en annexe du livre &lt;i&gt;Un peuple debout&lt;/i&gt;) et je voudrais, &#224; partir d'un exemple, attirer votre attention sur le parti que nous pouvons tirer, en termes de prises sur l'&#233;v&#233;nement catastrophique (en tant que le propre de celui-ci est de d&#233;sarmer et d&#233;courager la pens&#233;e), de cette forme br&#232;ve.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le dernier aphorisme qui m'est venu, tout r&#233;cemment, dit ceci : &#171; Il ne fait pas de doute qu'aujourd'hui Marek Edelman est palestinien. Ce qui veut dire &#224; coup s&#251;r, inversement, que J&#252;rgen Stroop, lui, est isra&#233;lien &#187;. Vous savez, j'imagine, qui sont Edelman et Stroop : le premier, unique survivant de la direction du soul&#232;vement du ghetto de Varsovie, membre du Bund, parti socialiste juif, devenu apr&#232;s la guerre (en Pologne) m&#233;decin, brillant cardiologue et, &#224; la fin de sa vie, un opposant au r&#233;gime post-stalinien finissant ; et Stroop, &lt;i&gt;SS Gruppenf&#252;hrer&lt;/i&gt;, responsable de la r&#233;pression du soul&#232;vement et la destruction du ghetto, pendu en 1952.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans sa tournure pol&#233;mique, dans sa forme rh&#233;torique m&#234;me, la formulation de mon aphorisme me para&#238;t &lt;i&gt;politiquement irr&#233;cusable&lt;/i&gt;. L'effet de choc qui y est recherch&#233;, &#224; travers les rapprochements, les raccourcis qui y sont op&#233;r&#233;s, cela est appel&#233; par la situation m&#234;me &#8211; la mise en &#339;uvre d'une entreprise g&#233;nocidaire par la puissance isra&#233;lienne. Gaza est bien devenu sous nos yeux ce champ de ruines, ce cimeti&#232;re o&#249; erre une population affam&#233;e, d&#233;sesp&#233;r&#233;e, et qui s'apparente &#224; une sorte de ghetto de Varsovie. Et puis, tandis que je polissais mon aphorisme, une tentation diabolique a surgi de mon cerveau reptilien (ou de mon monstrueux inconscient) &lt;i&gt;goy&lt;/i&gt; : aller jusqu'au bout de mon &#233;lan en compl&#233;tant la seconde partie de l'aphorisme : &#171; ce qui veut dire &#224; coup s&#251;r inversement que J&#252;rgen Stroop est isra&#233;lien &#8211; donc &lt;i&gt;juif&lt;/i&gt;... &#187;. Et l&#224;, j'ai tout de suite compris qu'avec ces deux mots, je touchais le nerf &#224; vif du probl&#232;me, et que pour cette raison m&#234;me, il &#233;tait urgent de s'y arr&#234;ter, aussi p&#233;nible cet arr&#234;t soit-il.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il va de soi que, si j'ajoute ces deux mots, toute l'honorabilit&#233; fragile de ma construction s'effondre, que mon aphorisme, aux yeux du monde, devient ouvertement antis&#233;mite. Mais encore faut-il tenter de comprendre pourquoi et comment, si l'on est un tant soit peu amoureux de la v&#233;rit&#233;, plut&#244;t que se contenter de s'en d&#233;tourner avec horreur. Apr&#232;s tout, ce n'est pas une question ou un enjeu de v&#233;rit&#233;, au sens ordinaire du terme : il ne fait aucun doute de Yoav Gallant, le ministre de la D&#233;fense isra&#233;lien et avec lui tout l'&#233;tat-major de l'arm&#233;e isra&#233;lienne, ma&#238;tres d 'oeuvre de la destruction de Gaza, Gallant donc et toute la bande de tueurs industriels qui ont ici oeuvr&#233; sont &lt;i&gt;juifs en tant qu'isra&#233;liens&lt;/i&gt; &#8211; &#224; ce niveau de responsabilit&#233;, la suppos&#233;e puret&#233; ethnique est de r&#232;gle, en Isra&#235;l.&lt;br class='autobr' /&gt;
Donc, il faut commencer &#224; r&#233;fl&#233;chir sur les r&#233;gimes de v&#233;rit&#233; &#8211; nous sommes &#224; l'&#233;vidence ici dans une configuration politique o&#249; des v&#233;rit&#233;s &#233;l&#233;mentaires ou des &#233;vidences allant de soi peuvent devenir instantan&#233;ment du venin, du poison &#8211; un &#233;nonc&#233; manifestement antis&#233;mite. Alors, il faut aller encore un pas plus loin et commencer &#224; r&#233;fl&#233;chir, pour s'assurer un minimum de ma&#238;trise intellectuelle du probl&#232;me (plut&#244;t que mariner dans la suffocation, les sueurs froides et les incantations) sur les &lt;i&gt;cha&#238;nes d'&#233;quivalence&lt;/i&gt;. Le propre de ce genre de d&#233;sastre en forme de crime d'Etat (pire : r&#233;sultant de l'action d'une vaste coalition h&#233;g&#233;moniste), c'est de faire ressurgir des cha&#238;nes d'&#233;quivalence &#224; la fois in&#233;vitables et elles-m&#234;mes d&#233;sastreuses. C'est en ce sens que Gaza, ce n'est pas qu'un amoncellement de ruines mat&#233;rielles, mais aussi bien de ruines de la pens&#233;e, une immense d&#233;faite de la pens&#233;e comme dirait l'imb&#233;cile Finkielkraut ; ceci, &#224; l'&#233;chelle globale, tout particuli&#232;rement chez nous, dans le Nord global, sous les latitudes des d&#233;mocraties lib&#233;rales. La cha&#238;ne d'&#233;quivalence d&#233;sastreuse qui a grandi et s'est durcie, dans les espaces publics, &#224; la face du monde, pendant ces deux ann&#233;es, vous la connaissez aussi bien que moi : Netanyahou et ses alli&#233;s ouvertement supr&#233;macistes = Etat d'Isra&#235;l = Isra&#235;l (peuple, nation) = &#171; les Juifs &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si cette cha&#238;ne d'&#233;quivalence a pris consistance, in&#233;galement mais largement, dans des secteurs entiers de l'opinion publique en Occident m&#234;me (je ne parle ici m&#234;me pas du Sud global), &lt;i&gt;ce n'est pas tout &#224; fait sans raison&lt;/i&gt; &#8211; tous les moyens de la puissance militaire et politique isra&#233;lienne sont engag&#233;s dans la destruction de Gaza, la population isra&#233;lienne dans son immense majorit&#233;, a &#233;t&#233; (ou s'est) mobilis&#233;e en soutien &#224; cette destruction (ceux qui, tr&#232;s minoritaires, se sont prononc&#233;s contre Netanyahou, &#233;taient mobilis&#233;s par la question des otages, pas par celle du crime d'Etat en cours et dont &lt;i&gt;les Palestiniens&lt;/i&gt; font les frais), la diaspora juive, en Europe et en Am&#233;rique a, globalement, &#233;t&#233; davantage port&#233;e &#224; d&#233;noncer la &#171; mont&#233;e de l'antis&#233;mitisme &#187; cons&#233;cutive au 7 octobre que l'action criminelle de la puissance isra&#233;lienne, la destruction de Gaza, perp&#233;tr&#233;e par l'Etat qui se dit juif, donc, en leur nom, collectivement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces cha&#238;nes d'&#233;quivalence qui se forment par association ne tombent pas du ciel, elles proc&#232;dent d'une r&#233;ception simplifi&#233;e et exp&#233;ditive d'actions et d'&#233;v&#233;nements ancr&#233;s dans la r&#233;alit&#233; contemporaine par des secteurs d'ampleur variable de l'opinion publique. Elles font bien r&#233;f&#233;rence au r&#233;el, elles ne rel&#232;vent pas d'une pure fantasmatique imm&#233;moriale r&#233;activ&#233;e au pr&#233;texte d'&#233;v&#233;nements lointains. Mais elles pr&#233;sentent ce d&#233;faut majeur : celui de proc&#233;der, dans l'urgence, &lt;i&gt;par pure association&lt;/i&gt;, et non pas de d&#233;couler d'un usage raisonn&#233; de l'argumentation &#8211; l'analyse, la critique, l'encha&#238;nement r&#233;gl&#233; des phrases. Or, la libre association, si l'on se rappelle Freud, ici, c'est le domaine du r&#234;ve par opposition &#224; celui de la pens&#233;e &#224; l'&#233;tat de veille qui, elle, proc&#232;de diff&#233;remment.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est la raison pour laquelle nous devons constamment tenir &#224; distance les cha&#238;nes d'&#233;quivalence, sans pour autant les renvoyer comme le font aujourd'hui les pr&#234;tres et les fonctionnaires de la d&#233;nonciation de l'antis&#233;mitisme (mot valise caract&#233;ris&#233; par les temps qui courent) au pur domaine de l'imaginaire le plus obscur. Ce qui est infiniment dangereux dans les cha&#238;nes d'&#233;quivalence, c'est &lt;i&gt;l'absence de filtres, de membranes ou de valves&lt;/i&gt; entre les signifiants qui s'y trouvent mobilis&#233;s, on y passe trop vite d'un mot &#224; l'autre. Ce qui nous y conduit d'un mot &#224; l'autre n'est pas arbitraire ou v&#233;hicul&#233; par une quelconque m&#233;chancet&#233; ontologique, c'est simplement port&#233; par une h&#226;te ou un go&#251;t de la simplification, de l'explication d&#233;finitive dont il faut toujours se m&#233;fier. Les choses sont toujours &#171; un peu plus compliqu&#233;es &#187; que ce que nous porte &#224; prendre pour argent comptant les cha&#238;nes d'&#233;quivalence et c'est la raison pour laquelle nous avons d'une part toujours besoin de valves et de membranes &#8211; entre les mots Isra&#235;l et Juif(s), notoirement, et, d'autre part, la raison pour laquelle nous ne devons jamais accepter que le jeu des associations se substitue au raisonnement, &#224; la pens&#233;e analytique et critique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais inversement, nous ne devons pas c&#233;der &#224; la pression d'une autre tournure (version) du culte de l'association &#8211; la d&#233;nonciation devenue rituelle aujourd'hui (du c&#244;t&#233; de ce que j'appelle, pour aller &#224; l'essentiel, &lt;i&gt;le parti du g&#233;nocide&lt;/i&gt;), d'un antis&#233;mitisme taill&#233; sur mesure &#8211; la d&#233;nonciation des crimes de la puissance sioniste ou du sionisme &#233;tatique associ&#233;e &#224; l'antis&#233;mitisme et la jud&#233;ophobie traditionnels &#8211; ce genre de concat&#233;nation d'enti&#232;re mauvaise foi. Ici aussi l'association est reine, et elle vise &#224; repousser de toutes ses forces la pens&#233;e &#233;veill&#233;e, celle qui fonde le mode d&#233;lib&#233;ratif de la vie d&#233;mocratique. On remarquera que cet usage de l'association, dans les litanies d'aujourd'hui contre le suppos&#233; renouveau de l'antis&#233;mitisme, d&#233;bouche sur un type de discours &lt;i&gt;purement incantatoire et conjuratoire&lt;/i&gt; &#8211; or les incantations, ce n'est pas seulement de la pens&#233;e magique, c'est ici ce qui vise &#224; rendre impraticable le raisonnement tel que l'entendait Kant, le libre encha&#238;nement des pens&#233;es et des arguments dans l'espace ouvert de la d&#233;lib&#233;ration et, bien s&#251;r, de la dispute &#8211; ne pensez pas, ne raisonnez pas, contentez-vous de br&#251;ler en effigie le monstrueux antis&#233;mitisme, quoi qu'il se passe &#224; Gaza et en Cisjordanie !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les incantations, ici, c'est la fum&#233;e de l'encens destin&#233;e &#224; nous anesth&#233;sier et nous faire oublier ce &#224; quoi l'&#233;v&#233;nement Gaza nous a rendus hypersensibles : que le r&#233;gime d'Histoire sous lequel nous vivons, aujourd'hui, ce dont notre &#224;-pr&#233;sent est fait, ce n'est pas celui de la d&#233;mocratisation du monde, mais bien d'&lt;i&gt;une nouvelle forme de terreur&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Dans les ruines de &#034;Les origines du totalitarisme&#034; [3/3]</title>
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		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



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&lt;p&gt;Annexe : Notes &#233;parses sur le cin&#233;ma hollywoodien, la propagande et la destruction de la r&#233;alit&#233; En 1942, les camarades (sovi&#233;tiques) sont sympas, courageux, par contraste avec les nazis qui sont des bourreaux sanglants qui pers&#233;cutent les faibles et pr&#233;parent des attentats &#224; New York. Quelques ann&#233;es plus tard (1948), les camarades sont devenus des diables qui espionnent &#224; tout-va et r&#234;vent de voler aux Am&#233;ricains les secrets de la bombe atomique, comme le faisaient les nazis quelques (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Annexe :&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Notes &#233;parses sur le cin&#233;ma hollywoodien, la propagande et la destruction de la r&#233;alit&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1942, les camarades (sovi&#233;tiques) sont sympas, courageux, par contraste avec les nazis qui sont des bourreaux sanglants qui pers&#233;cutent les faibles et pr&#233;parent des attentats &#224; New York. Quelques ann&#233;es plus tard (1948), les camarades sont devenus des diables qui espionnent &#224; tout-va et r&#234;vent de voler aux Am&#233;ricains les secrets de la bombe atomique, comme le faisaient les nazis quelques ann&#233;es plus t&#244;t. Les films antisovi&#233;tiques, anticommunistes des ann&#233;es de Guerre froide sont la copie conforme des films antinazis de la guerre &#8211; m&#234;me matrice, m&#234;me structure, simplement l'ennemi absolu a chang&#233; de nom et de visage. L'essentiel, c'est la menace vitale et la figure du diable (in&#233;puisable th&#233;ologie politique &lt;i&gt;made in the US&lt;/i&gt;) qu'incarne cet ennemi. Mais, pr&#233;cis&#233;ment, le besoin imp&#233;rieux et tenace de donner un visage et un nom &#224; l'ennemi absolu, &lt;i&gt;c'est un obsession intrins&#232;quement totalitaire&lt;/i&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les studios d'Hollywood recyclent, dans les films de propagande tourn&#233;s pendant la Guerre froide les structures narratives h&#226;tivement ficel&#233;es pendant la guerre contre l'Allemagne. Etourdissant jeu de chaises musicales, lorsque le m&#233;chant espion ou pers&#233;cuteur nazi s'efface au profit du patibulaire agent de Moscou. L'&#233;quivalent se retrouve dans les films consacr&#233;s au front asiatique : en quelques ann&#233;es, l'ami et l'ennemi &#233;changent leurs positions : apr&#232;s l'invasion de la Chine par le Japon puis apr&#232;s Pearl Harbor, le Chinois est, pour Hollywood, soit une victime au secours de laquelle volent les missionnaires blancs, soit un h&#233;ros affrontant l'envahisseur japonais. Apr&#232;s la R&#233;volution chinoise de 1949 et, avec un intensit&#233; redoubl&#233;e au temps de la guerre de Cor&#233;e, les positions s'inversent : le Chinois est l'incarnation du mal, brutal, conqu&#233;rant, corrompu et le Japonais est pass&#233; du c&#244;t&#233; du bien, tout comme l'orphelin cor&#233;en, victime des communistes sanguinaires &#8211; le Japon est embarqu&#233; dans la croisade occidentale contre le communisme en Asie, comme la partie de la Cor&#233;e demeur&#233;e sous contr&#244;le occidental.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Filmographie&lt;/i&gt; : &lt;i&gt;Miss V. from Moscow&lt;/i&gt; de Albert Herman, 1942. &lt;i&gt;Walk a Crooked Mile&lt;/i&gt; de Gordon Douglas, 1948. &lt;i&gt;The House on 92nd Street&lt;/i&gt; de Henry Hathaway, 1945. &lt;i&gt;The Iron Curtain&lt;/i&gt; de William A. Wellman, 1948. &lt;i&gt;China Venture&lt;/i&gt; de Don Siegel, 1953. &lt;i&gt;Soldiers of Fortune&lt;/i&gt;, d'Edward Dmytryk, 1955. &lt;i&gt;China Gate&lt;/i&gt;, de Samuel Fuller, 1957. &lt;i&gt;Satan Never Sleeps&lt;/i&gt; de Leo Mc Carey, 1962. On remarquera au passage que de &lt;i&gt;vrais&lt;/i&gt; cin&#233;astes ont &#233;t&#233; embarqu&#233;s dans l'entreprise propagandiste hollywoodienne et en ont durablement propag&#233; les clich&#233;s &#8211; c'est-&#224;-dire, les images destin&#233;es &#224; s'incruster dans l'esprit du public.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le cin&#233;ma hollywoodien, les Etats-Unis (l'Empire du Bien) changent d'ennemi comme de chemise, selon les opportunit&#233;s du moment. Le r&#233;cit du pr&#233;sent ou du pass&#233; r&#233;cent est plac&#233; sous le signe d'une d&#233;monologie, peupl&#233;e d'espions, de tra&#238;tres, de bourreaux, d'un c&#244;t&#233;, d'une hagiographie de l'autre, peupl&#233;e de martyrs, saints et h&#233;ros. Dans les films antinazis, les Juifs ne sont jamais nomm&#233;ment d&#233;sign&#233;s comme les victimes de la terreur hitl&#233;rienne, mais vaguement comme des pers&#233;cut&#233;s du fait de leur diff&#233;rence avec les Aryens (&#171; other people &#187;) - Les majors d'Hollywood qui ont longtemps entretenu de solides relations d'affaires si ce n'est affinit&#233;s, avec les nazis, en d&#233;pit de l'origine juive (centre-europ&#233;enne) de nombre de leurs &lt;i&gt;moghuls et tycoons&lt;/i&gt; ne veulent pas appara&#238;tre engag&#233;es dans un combat partisan. En revanche, au temps de la Guerre froide, la suppos&#233;e cinqui&#232;me colonne communiste aux Etats-Unis, inf&#233;od&#233;e &#224; Staline, appara&#238;t r&#233;p&#233;titivement peupl&#233;e de Juifs, quand bien m&#234;me la chose ne se proclamerait pas ouvertement &#8211; les espions et les traitres s'activant au service de Moscou ont, simplement, des &#171; gueules &#187; (et des noms) de Juifs ...&lt;br class='autobr' /&gt;
Toute esp&#232;ce de souci de v&#233;racit&#233; est cong&#233;di&#233;e de ces films de propagande ; ne comptent que les images dot&#233;es d'une puissance fantasmatique, les intensit&#233;s qui s'y attachent et les effets de mobilisation escompt&#233;s. Les producteurs et r&#233;alisateurs de ces films ne sont pas moins soumis au Pentagone que Veit Harlan (le r&#233;alisateur du &lt;i&gt;Juif S&#252;ss&lt;/i&gt;) l'est &#224; Goebbels ou Mikha&#239;l Tchiaoureli (&lt;i&gt;La chute de Berlin&lt;/i&gt;, 1949) &#224; Staline. &lt;i&gt;Walk a Crooked Mile&lt;/i&gt; est &lt;i&gt;co-produit&lt;/i&gt; par Edgar J. Hoover, le direction parano&#239;aque du FBI et c'est lui qui en d&#233;cide le titre. Le FBI r&#233;clame un droit de regard sur le sc&#233;nario du film, ce qui conduit &#224; des tensions extr&#234;mes avec le r&#233;alisateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces films de propagande qu'Hollywood produit &#224; foison durant les ann&#233;es 1940-50, la part du &#171; r&#234;ve &#187; (&#171; Hollywood usine &#224; r&#234;ves &#187;) est infime, ou bien alors, quand elle existe, elle est r&#233;duite &#224; la portion congrue, rudimentaire, conventionnelle et enferm&#233;e dans le carcan de l'id&#233;ologie de la propagande politique la plus survolt&#233;e. Ainsi, dans &lt;i&gt;I Was a Communist for the FBI&lt;/i&gt; de Gordon Douglas (1951) o&#249; est narr&#233;e l'histoire d'un agent du FBI infiltr&#233; dans le PC am&#233;ricain dans le but de d&#233;jouer les men&#233;es subversives et l'espionnage conduit par ce parti pour le compte des services secrets sovi&#233;tiques, ce personnage est pr&#233;sent&#233; non seulement comme un h&#233;ros, un patriote intransigeant, mais comme une sorte de Christ &#8211; il va jusqu'au bout de son sacrifice au service de la d&#233;fense des int&#233;r&#234;ts sup&#233;rieurs de son pays, endurant le m&#233;pris et les insultes de ses amis et de ses proches...&lt;br class='autobr' /&gt;
Les ressorts affectifs ici en jeu (le grand motif du sacrifice &#224; la Cause) sont les m&#234;mes que ceux que l'on peut relever dans le cin&#233;ma &#171; totalitaire &#187; - celui des &lt;i&gt;Autres&lt;/i&gt;, si l'on adopte la perspective arendtienne (Arendt &#233;tait-elle trop snob ou &#233;loign&#233;e des industries culturelles &#233;tats-uniennes pour aller voir, jamais, ces films du samedi soir destin&#233;s par excellence au public populaire &#8211; le partage p&#233;remptoire qu'elle op&#232;re dans &lt;i&gt;Les origines&lt;/i&gt; (...) entre le totalitaire et ce qui est cens&#233; s'y opposer aurait sans doute risqu&#233; de s'y trouver mis &#224; mal... ?).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La promotion de &lt;i&gt;The House on 92nd Street&lt;/i&gt; d'Hathaway (un des grands t&#226;cherons d'Hollywood, z&#233;lateur de la grandeur de cette Am&#233;rique-l&#224;, sous toutes ses coutures) met en avant le fait que de &lt;i&gt;vrais agents&lt;/i&gt; du FBI y incarnent leur propre r&#244;le &#8211; la fiction se coule dans la r&#233;alit&#233; et le cin&#233;ma &#171; totalitaire &#187; n'est jamais all&#233; aussi loin dans le &#171; v&#233;risme &#187; propagandiste &#8211; sauf peut-&#234;tre lorsque Veit Harlan s'en va voler des images dans le ghetto de Prague pour renforcer l'impression de v&#233;rit&#233; de son c&#233;l&#232;bre et inf&#226;me &lt;i&gt;Jud S&#252;ss&lt;/i&gt;... mais Harlan croupit en enfer, tandis qu'Hathaway, m&#233;diocre comme il fut avec constance, est un classique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans ce m&#234;me film, comme dans plus d'un autre, les nazis apparaissent acharn&#233;s &#224; voler les secrets de la bombe atomique &#8211; mais le FBI veille. Dans ce genre de construction narrative, la Bombe devient le gardien de la Civilisation, d'o&#249; l'urgence absolue d'emp&#234;cher l'ennemi, qu'il soit allemand en 1945 ou sovi&#233;tique quelques ann&#233;es plus tard, d'en voler les plans. La destruction atomique de Hiroshima et Nagasaki sont des bienfaits qui ont mis un terme &#224; la guerre en Asie orientale. Cette version obsc&#232;ne de la terreur atomique a &#233;t&#233; diffus&#233;e avec z&#232;le par Hollywood et l'on y identifie tous les traits de ce que Arendt d&#233;finit comme le propre de la propagande totalitaire &#8211; inversion de la r&#233;alit&#233;, substitution de grossi&#232;res fictions taill&#233;es dans l'&#233;toffe de l'id&#233;ologie &#224; la crudit&#233; des faits, transfiguration des crimes en actions vertueuses. Des dizaines de films hollywoodiens ont d&#233;fendu, subrepticement ou explicitement, mais avec une constance &#233;tendue sur des d&#233;cennies, cette falsification majeure de l'Histoire de la Seconde guerre mondiale et, au-del&#224;, de la d&#233;mocratie &#233;tats-unienne. &lt;br class='autobr' /&gt;
De la m&#234;me fa&#231;on, les majors se livrent une s&#233;v&#232;re comp&#233;tition, pendant et apr&#232;s la guerre de Cor&#233;e, pour pr&#233;senter celle-ci comme une op&#233;ration humanitaire (sauver des vies cor&#233;ennes) inspir&#233;e par le plus grand des d&#233;sint&#233;ressements et la plus irr&#233;prochable des vertus. Les fictions flatteuses s'y substituent aux fait &#233;tablis &#8211; des combats a&#233;riens h&#233;ro&#239;ques, l&#224; o&#249; l'US Air Force disposait d'une compl&#232;te ma&#238;trise a&#233;rienne et en profita pour d&#233;truire force villes, villages, barrages et autres infrastructures civiles dans le Nord du pays contr&#244;l&#233; par les communistes. Lorsqu'il s'agit de sauver de malheureux orphelins cor&#233;ens dont les parents ont &#233;t&#233; massacr&#233;s par les communistes, tous les moyens sont bons &#8211; &#224; commencer, donc, par la terreur a&#233;rienne pratiqu&#233;e tout au long de cette guerre par les Etats-Unis ; ainsi se boucle la boucle de cet humanitarisme-l&#224; &#8211; la cause indiscutable (sauver des vies) appelle une brutalit&#233; illimit&#233;e ; tout est possible, tout est permis &lt;i&gt;au nom de la cause &#8211; Battle Hymn&lt;/i&gt; de Douglas Sirk (eh oui...), 1957. Cette morale de l'Histoire a accompagn&#233; toutes les guerres &#233;tats-uniennes, projet&#233;es sur tous les continents, avec son fond(s) th&#233;ologique &#8211; les Etats-Unis comme empire du Bien dont c'est la mission de d&#233;fendre la civilisation et de punir les barbares oppresseurs des faibles sur tout le pourtour de la plan&#232;te. Le cin&#233;ma hollywoodien est particuli&#232;rement z&#233;l&#233; dans la diffusion incessante de ce message lorsqu'il met en sc&#232;ne ces guerres &#8211; toutes saintes, par d&#233;finition.&lt;br class='autobr' /&gt;
Plusieurs films consacr&#233;s &#224; la guerre de Cor&#233;e &#233;voquent le sort des prisonniers de guerre &#233;tats-uniens, d&#233;tenus dans des camps o&#249; les garde-chiourmes, par d&#233;finition cruels, tortionnaires et patibulaires, sont nord-cor&#233;ens, chinois, russes. Les d&#233;tenus, soumis aux traitements les plus d&#233;gradants et au lavage de cerveau le plus &#233;prouvant y conservent, &#224; de rares exceptions pr&#232;s, toute leur dignit&#233;. Le supr&#233;macisme linguistique &#233;tant, dans ces espaces d&#233;sol&#233;s, de fait et de droit, les prisonniers manifestent leur sup&#233;riorit&#233; morale et culturelle sur leurs gardiens en parlant le bel am&#233;ricain idiomatique, tandis que ceux-l&#224; baragouinent un anglais rudimentaire et grotesque. Dans l'un de ces films de pure propagande (&lt;i&gt;Prisoners of War&lt;/i&gt; de Andrew Marton, 1954), un futur pr&#233;sident des Etats-Unis exerce ses talents (m&#233;diocres &#8211; Reagan, pitoyable acteur) dans le r&#244;le du h&#233;ros (membre des services secrets) qui berne les Asiates, ses ge&#244;liers. Le communisme &#224; l'&#339;uvre, dans ces camps, c'est le &lt;i&gt;brainwashing&lt;/i&gt; perp&#233;tuel et brutal, comme l'est, pour Arendt, quintessentiellement la propagande totalitaire (un lavage de cerveau sans fin), une &#233;preuve &#224; laquelle les prisonniers r&#233;sistent victorieusement - en opposant la sup&#233;riorit&#233; du mode de vie &#171; am&#233;ricain &#187; sur celui de leurs tourmenteurs et en &#233;num&#233;rant les &#233;vidences mat&#233;rielles qui attestent cette &#233;vidente sup&#233;riorit&#233; &#8211; la voiture, le frigo, la t&#233;l&#233;... &#8211; &lt;i&gt;Bamboo Prison&lt;/i&gt; de Lewis Seiler, 1954.&lt;br class='autobr' /&gt;
Bref, l&#224; o&#249; va le Pentagone, Hollywood suit docilement et, avec l'usine &#224; r&#234;ves, le &lt;i&gt;brainwashing&lt;/i&gt; en miroir &#8211; version lib&#233;rale contre version d&#233;mocratique. Dans une sc&#232;ne particuli&#232;rement os&#233;e, les sp&#233;cialistes de l'action psychologique communiste tentent de convaincre un prisonnier afro-am&#233;ricain de trahir &#8211; n'est-il pas soumis, dans son pays, aux pires discriminations, aux pires violences, descendant d'esclave qu'il est ? Le &lt;i&gt;Black Boy&lt;/i&gt; vacille un instant puis se reprend avant d'opposer avec panache son patriotisme infrangible aux tentateurs &#8211; non, il ne passera pas dans l'autre camp, sachant &#224; quoi s'en tenir sur leur id&#233;ologie perverse...&lt;br class='autobr' /&gt;
L'argument de la sup&#233;riorit&#233; du mode de vie lib&#233;ral sur l'ordre totalitaire se retrouve dans d'autres films de Guerre froide. Ainsi, dans &lt;i&gt;The Iron Curtain&lt;/i&gt; de William A .Wellman : la soci&#233;t&#233; nord-am&#233;ricaine (canadienne ou &#233;tats-unienne) y est d&#233;crite et vant&#233;e comme une soci&#233;t&#233; de &lt;i&gt;bons voisins&lt;/i&gt; &#8211; serviables, aimables, confiants. Ceci par opposition &#224; la soci&#233;t&#233; sovi&#233;tique r&#233;gie par la m&#233;fiance g&#233;n&#233;ralis&#233;e, la crainte perp&#233;tuelle de la d&#233;nonciation &#8211; la police dans les t&#234;tes, la terreur polici&#232;re en pratique... Cette belle le&#231;on de civilisation des m&#339;urs est administr&#233;e &#224; l'homme de la rue &#224; l'heure m&#234;me o&#249; prend son &#233;lan aux Etats-Unis la chasse aux sorci&#232;res, sous la houlette du s&#233;nateur Mac Carthy... Wellman est un cin&#233;aste int&#233;ressant, r&#233;put&#233; progressiste, auteur notamment de quelques westerns non align&#233;s sur la &#171; l&#233;gende de l'Ouest &#187;...&lt;br class='autobr' /&gt;
Avant d'&#234;tre une &#171; usine &#224; r&#234;ves &#187;, Hollywood est un robot-mixeur qui hache menu toutes les diff&#233;rences, les dissidences. Dans la suite de sa carri&#232;re, Wellman ne voulut plus &#171; entendre parler &#187; de ce film qui lui ressemblait si peu &#8211; mais il l'avait fait &#8211; ainsi va l'habitus totalitaire en mode hollywoodien (en ex-URSS et dans les anciennes d&#233;mocraties populaires europ&#233;ennes, nombreux furent aussi les r&#233;alisateurs empress&#233;s &#224; effacer les traces de leurs carri&#232;res sous emprise id&#233;ologique et propagandiste et prompts &#224; r&#233;orienter leur art au gr&#233; des circonstances nouvelles... ).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on &#233;largit maintenant la perspective, on discerne deux directions principales de la propagande hollywoodienne : le r&#233;cit &lt;i&gt;&#224; l'envers&lt;/i&gt; du pass&#233; historique et du pr&#233;sent plac&#233; sous les conditions du conflit ouvert (de la guerre), d'une part ; et de l'autre, la r&#233;invention de la r&#233;alit&#233; des &#171; autres &#187; sans limite aucune &#8211; l'auto-attribution du cr&#233;dit illimit&#233; en mati&#232;re de production d'une r&#233;alit&#233;-bis, l&#224; o&#249; sont r&#233;imagin&#233;s &#224; discr&#233;tion les autres mondes &#8211; puissance du &lt;i&gt;studio&lt;/i&gt; et principe de substituabilit&#233; illimit&#233;e (pas besoin de s'&#233;loigner beaucoup d'Hollywood pour tourner une sc&#232;ne de combat cens&#233;e avoir lieu en Cor&#233;e).&lt;br class='autobr' /&gt;
Raconter les histoires se rapportant &#224; l'histoire de la conqu&#234;te du monde par les Blancs &#8211; la colonisation europ&#233;enne, la formation puis l'expansion sans fin du territoire et de la puissance &#233;tats-unienne, aux d&#233;pens des peuples premiers, du Mexique, sans oublier les annexions ult&#233;rieures (Hawa&#239;, Porto Rico, l'Alaska...), puis l'affirmation ouvertement imp&#233;rialiste de cette puissance au XX&#232;me si&#232;cle &#224; l'&#233;chelle de la plan&#232;te &#8211; &lt;i&gt;&#224; l'envers&lt;/i&gt; : c'est ce que fait Hollywood en inversant avec une constance imperturbable les r&#244;les et positions du conqu&#233;rant et de celui qui subit ses assauts. On identifie l&#224; la matrice du western classique (l'Indien, le sauvage comme agresseur et massacreur), mais cette posture s'identifie aussi bien l&#224; o&#249; est en question la spoliation du Mexique dans le cours de la formation des Etats-Unis (le Mexicain comme bandit sanguinaire, voleur de b&#233;tail, r&#233;volutionnaire de pacotille...) dans les r&#233;cits &#233;voquant les interventions et conqu&#234;tes imp&#233;riales &#233;tats-uniennes (Hawa&#239;, Philippines, Cor&#233;e...), puis lorsque Hollywood s'empare du pass&#233; colonial europ&#233;en pour en faire un vaste terrain d'aventures, l'homme blanc &lt;i&gt;en goguette chez les autres&lt;/i&gt;, sur tous les continents, est plac&#233; par la magie de l'inversion des r&#244;les en posture d'agress&#233; par des peuplades sauvages, des potentats locaux patibulaires et corrompus, des fanatiques &#224; la peau sombre, etc. Un classique, dans le genre, parmi tant d'autres (le film colonial hollywoodien prenant pour cadre la colonisation europ&#233;enne est un genre ornemental et divertissant &#224; part enti&#232;re, il compte des dizaines de films et son &#226;ge d'or co&#239;ncide avec le temps de la d&#233;colonisation, du d&#233;mant&#232;lement des empires coloniaux europ&#233;ens apr&#232;s la Seconde guerre mondiale)... voir, entre des dizaines d'autres, &lt;i&gt;Bengal Brigade&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;La r&#233;volte des Cipayes&lt;/i&gt;), Lazlo Benedek, 1954.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raconter l'histoire &#224; l'envers en inversant les positions des protagonistes d'un conflit o&#249; sont aux prises un conqu&#233;rant et un conquis &#8211; c'est l&#224; un proc&#233;d&#233; typiquement totalitaire, et c'est ce qu'a fait syst&#233;matiquement Hollywood jusqu'&#224; la guerre du Vietnam au moins, avec une rare constance lorsqu'est en question la conqu&#234;te du monde par l'esp&#232;ce blanche, europ&#233;enne ou nord-am&#233;ricaine. Ce proc&#233;d&#233; est substantiellement le m&#234;me que celui auquel recourt le cin&#233;ma nazi lorsqu'il entreprend de d&#233;crire le Juif comme l'agresseur et le ferment de d&#233;sagr&#233;gation de la soci&#233;t&#233; allemande &#8211; celui qui consiste &#224; faire en sorte que le crime change de camp. Hollywood ne se contente pas de placer la fabrication du &lt;i&gt;roman national&lt;/i&gt; &#233;tats-unien (dont l'industrie cin&#233;matographique est un rouage essentiel, si ce n'est le principal) sous ce signe &#8211; c'est la conqu&#234;te du monde par les Blancs, en g&#233;n&#233;ral, qui est racont&#233;e sous ces conditions : l'esp&#232;ce blanche est en mission humanitaire sur tous les continents, elle explore, elle met en valeur, elle exporte ses valeurs et son mode de vie pour le bien de tous, elle civilise &#8211; et il lui faut alors affronter toutes les r&#233;sistances qui lui sont oppos&#233;es par une vari&#233;t&#233; infinie de sauvages, de barbares, de despotes, de violents, de superstitieux engonc&#233;s dans leurs croyances absurdes, etc. Pour faire valoir cette version ang&#233;lique et sulpicienne de l'histoire moderne et contemporaine (de la conqu&#234;te du monde par les Blancs), il faut, sans rel&#226;che, tisser des histoires o&#249; tout est cul par-dessus t&#234;te. De vastes fresques historiques, des &#233;pop&#233;es, comme des petites histoires sans importance &#8211; de &lt;i&gt;Khartoum&lt;/i&gt; (Basil Dearden, 1966, ou comment la Grande Bretagne se tailla un immense empire en Afrique) &#224; tel film sans qualit&#233; o&#249; Ronald Reagan s'illustre dans le &lt;i&gt;fair trade&lt;/i&gt; (d&#233;j&#224; !) de la banane, en Am&#233;rique centrale, pour le plus grand bien des esp&#232;ces locales (bronz&#233;es et tant soit peu immatures) sur lesquelles il exerce un bien naturel ascendant &#8211; &lt;i&gt;Tropic Zone&lt;/i&gt; de Lewis R. Foster, 1953.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas parce qu'on ne voit plus gu&#232;re, voire plus du tout, ces films qu'ils ont perdu leur valeur documentaire &#8211; plut&#244;t l'inverse : ils &#233;taient des fictions qui pr&#233;sentaient au public &#233;tats-unien une illusion de r&#233;alit&#233;, ils sont devenus des documentaires indispensables pour qui entend aujourd'hui saisir la fa&#231;on dont se produit, dans cette s&#233;quence historique de l'apr&#232;s Seconde guerre mondiale, l'entrelacement de la propagande et du divertissement &#8211; la destruction de la r&#233;alit&#233; en mode hollywoodien. Le paradoxe est ici vertigineux &#8211; ces fictions grotesques, vues aujourd'hui, nous reconduisent abruptement &#224; la &lt;i&gt;r&#233;alit&#233;&lt;/i&gt; de l'entreprise de destruction de la r&#233;alit&#233; conduite &#224; l'&#233;poque par Hollywood et les industries culturelles, partie int&#233;grante du bloc de pouvoir imp&#233;rialiste blanc, dans ces ann&#233;es-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, Hollywood ne s'int&#233;resse qu'&#224; la valeur ornementale des &lt;i&gt;mondes autres&lt;/i&gt;, qu'il peuple de ses st&#233;r&#233;otypes et d'images paresseuses, toujours les m&#234;mes (voir le Paris des films hollywoodiens, jamais sans Tour Eiffel), et tout particuli&#232;rement des mondes exotiques en tant que peupl&#233;s de non-Blancs. Hollywood est enti&#232;rement indiff&#233;rent &#224; la r&#233;alit&#233; sociale, historique, anthropologique, culturelle de ces mondes qui ne sont pour lui que des espaces de projection de ses fantasmagories et des lieux de transposition d'histoires blanches. Prenons par exemple, au hasard ou presque, un film comme &lt;i&gt;Casbah&lt;/i&gt; de John Berry, 1948, situ&#233;, donc, comme son nom l'indique, dans la Casbah d'Alger : rien, dans ce pur art&#233;fact de studio californien ne s'apparente &#224; ce qu'est, dans le temps o&#249; se situe l'action du film, la Casbah d'Alger : des autochtones imaginaires arpentent dans des tenues imaginaires, une topographie imaginaire, parlant une langue qui n'est pas la leur, engag&#233;s dans des actions sans rapport avec leur condition (coloniale), etc. L'institution hollywoodienne s'arroge ici comme ailleurs, comme instance blanche, le privil&#232;ge exclusif de r&#233;inventer de fond en comble les autres et leurs mondes, un privil&#232;ge proprement souverain dont le pr&#233;suppos&#233; cach&#233;, quoiqu'au demeurant &#233;vident, est la suppos&#233;e sup&#233;riorit&#233; de cette race sur toutes les autres. La hi&#233;rarchie des races, toujours davantage d&#233;mentie alors dans le discours public l&#233;gitim&#233;, se conserve et se reproduit &#224; travers ce privil&#232;ge exorbitant du narrateur hollywoodien : celui de r&#233;inventer enti&#232;rement et sans rel&#226;che le monde des autres. Dans &lt;i&gt;P&#233;p&#233; le Moko&lt;/i&gt; (Julien Duvivier, 1937) (dont Casbah est un remake), les flics fran&#231;ais portaient, du moins, des uniformes conformes &#224; leur &#233;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'appropriation du monde des autres par Hollywood ne rel&#232;ve pas seulement d'un geste de pr&#233;dation (qui, en ce sens s'apparenterait &#224; celui qui pr&#233;side &#224; la colonisation), c'est aussi un geste de &lt;i&gt;destruction&lt;/i&gt; &#8211; pulv&#233;risation et n&#233;gation des singularit&#233;s r&#233;elles, de tout ce qui fait la singularit&#233; d'un peuple, d'un espace, d'une culture) s'exer&#231;ant au profit de la pure et simple ornementation, elle-m&#234;me plac&#233;e au service du march&#233; et du divertissement. Cet enjeu se retrouve au plan des enjeux linguistiques. La convention qui veut que les &#233;trangers vivant dans leur monde propre, les indig&#232;nes et les autochtones, parlent, dans les films hollywoodiens, soit l'anglais, avec des accents divers destin&#233;s &#224; connoter leur inf&#233;riorit&#233; culturelle, soit des baragouins comiques et incompr&#233;hensibles, cette convention ne rel&#232;ve pas de la simple commodit&#233; &#8211; le grand public &#233;tats-unien est allergique aux sous-titres. Elle rel&#232;ve avant tout d'un &lt;i&gt;supr&#233;macisme linguistique&lt;/i&gt; institutionnel, aussi profond&#233;ment enracin&#233; dans ce cin&#233;ma que le pr&#233;jug&#233; racial (&#224; l'endroit des Afro-Am&#233;ricains et assimil&#233;s en particulier) l'est dans la soci&#233;t&#233; am&#233;ricaine : c'est que l'anglais est, dans ses usages hollywoodiens la langue naturelle (post-bab&#233;lienne ?) de l'humanit&#233;. Il va donc de soi que, dans &lt;i&gt;The Secret Ways&lt;/i&gt; (Phil Karson, 1961), le scientifique hongrois pers&#233;cut&#233; par les communistes, le policier aux fronti&#232;res allemand, et toutes sortes de protagonistes de ce film de Guerre froide parlent anglais &#224; l'instar de l'aventurier &#233;tats-unien s'activant au service des &lt;i&gt;freedom fighters&lt;/i&gt;... C'est la norme : l'anglais n'est pas seulement ici en passe de devenir l'esp&#233;ranto global, c'est &lt;i&gt;la langue du Bien&lt;/i&gt;, d&#233;sormais ins&#233;parable de la promotion des valeurs (la libert&#233;, etc.) et de la civilisation lib&#233;rale contre les puissances du mal totalitaire (le totalitaire s'associe alors variablement &#224; d'autres langues, l'allemand, le russe et, bient&#244;t, le chinois).&lt;br class='autobr' /&gt;
La Providence pourvoyant &#224; ce que les choses se passent pour le mieux, il se trouve que la langue du Bien est celle du ma&#238;tre. &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt; s'apparente en ce sens tant soit peu avec le cin&#233;ma hollywoodien : c'est un livre dont le succ&#232;s est ins&#233;parable du fait qu'il se soit &#233;crit dans la langue du ma&#238;tre, que son auteure soit pass&#233;e du c&#244;t&#233; de la langue du ma&#238;tre, comme le font les &lt;i&gt;&#233;migr&#233;s dans la langue&lt;/i&gt; d'Hollywood, quelle que soit leur provenance et l'absurdit&#233; de la convention qui les fait parler anglais, tous, &#224; l'unisson, f&#251;t-ce comme des enfants de cinq ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut se &lt;i&gt;gu&#233;rir&lt;/i&gt; de ces maladies de la connaissance que sont, d'une part, le manich&#233;isme forcen&#233; qui se tient au fondement de l'analytique du totalitaire pr&#233;sent&#233;e par Arendt et, de l'autre, de l'&lt;i&gt;inversionnisme&lt;/i&gt; syst&#233;matique pratiqu&#233; par les industries culturelles &#233;tats-uniennes (le cin&#233;ma hollywoodien en premier lieu), d&#232;s lors que sont en question les conflits, diff&#233;rends et torts opposant le monde blanc occidental aux autres, notamment dans le contexte de la colonisation et de l'expansion de l'empire &#233;tats-unien. Il faut envisager les modalit&#233;s de la mobilisation des masses, des propagandes sous l'angle des diff&#233;rences, de la diff&#233;renciation, de la diversit&#233; et non pas de l'opposition syst&#233;mique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le gouvernement de la masse, que ce soit sous le r&#233;gime de la d&#233;mocratie lib&#233;rale, des dictatures (despotismes) classiques ou des r&#233;gimes totalitaires, passe par des modalit&#233;s diverses dont l'horizon est la construction de fictions destin&#233;es &#224; &#233;loigner les masses d'une perception r&#233;aliste de la v&#233;rit&#233; de leur condition et du monde environnant. Mais cette diversit&#233; ne saurait se coder sans abus (&#224; destination auto-l&#233;gitimante dans le monde occidental) comme fond&#233;e sur une radicale et essentielle opposition entre &#171; propagande &#187; totalitaire et libre circulation des id&#233;es, des opinions et des biens culturels dans les d&#233;mocraties lib&#233;rales. Le talon d'Achille des propagandes totalitaires, telles que les analyse Arendt, c'est leur affinit&#233; avec les disciplines les plus rigides et les plus rudimentaires, avec la militarisation des masses et, bien s&#251;r, avec la terreur. Par contraste, la mobilisation des masses ou leur placement sous emprise, en d&#233;mocratie lib&#233;rale, repose sur l'alliance souple, constamment &#233;volutive, de la propagande et du divertissement, de l'occupation subreptice des espaces mentaux et de la d&#233;termination des conduites.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans ce contraste ne se rel&#232;ve aucune opposition de principe (il s'agit bien encore et toujours d'envelopper les masses dans des fictions, de les y entra&#238;ner), mais de &lt;i&gt;qualit&#233;&lt;/i&gt; : la propagande totalitaire est primitive, grossi&#232;re, &#233;norme souvent, comme Arendt le souligne, ce qui conduit les masses &#224; s'en d&#233;tacher variablement et &#224; d&#233;velopper leurs propres contre-r&#233;cits, contre-fictions, si l'on veut. Les formes d'occupation des masses et de fictionnalisation de leur monde en vigueur dans les d&#233;mocraties de march&#233; sont, elles, inventives, protoplasmiques et promptes &#224; surfer, &#224; se red&#233;ployer &#224; la faveur des innovations technologiques et des dispositifs communicationnels &#8211; apr&#232;s (ou avec) la t&#233;l&#233;, le digital puis l'intelligence artificielle. Mais ces diff&#233;rences se placent aujourd'hui moins que jamais, c'est-&#224;-dire dans le &lt;i&gt;monde de Trump&lt;/i&gt; sous le signe du combat entre le Bien et le Mal &#8211; l'assomption sous-jacente &#224; l'argumentation arendtienne lorsque celle-ci &#233;voque la propagande totalitaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En un mot comme en cent, c'est tout l'impens&#233; de la construction arendtienne enti&#232;rement agenc&#233;e autour de l'opposition entre le totalitaire et le d&#233;mocratique qui doit &#234;tre repens&#233;e aujourd'hui et faire l'objet d'une d&#233;construction m&#233;thodique. Dans &lt;i&gt;l'&#233;poque de Trump et Netanyahou&lt;/i&gt;, ces Hynkels contemporains adeptes du grand mensonge 2.0 et en attente de leur Chaplin, les ruines du &lt;i&gt;magnum opus&lt;/i&gt; d'Arendt sont l&#224; devant nous, avec tant d'autres, plus colossales et plus consternantes encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Dans les ruines de &#034;Les origines du totalitarisme&#034; [2/3]</title>
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		<dc:date>2025-10-19T04:30:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



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&lt;p&gt;Ce qui, pour Arendt, rend les masses des soci&#233;t&#233;s europ&#233;ennes (occidentales) vuln&#233;rables &#224; la propagande totalitaire, c'est leur d&#233;racinement soit, dans ses propres termes leur essential homelessness &#8211; le monde, leur monde a cess&#233; d'&#234;tre habitable pour elles. Elles ont perdu prise sur la r&#233;alit&#233;. La propagande totalitaire leur propose des fictions qu'elles vont adopter et par la gr&#226;ce (toute illusoire) desquelles le pr&#233;sent devenu labyrinthique et incompr&#233;hensible va retrouver son (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Ce qui, pour Arendt, rend les masses des soci&#233;t&#233;s europ&#233;ennes (occidentales) vuln&#233;rables &#224; la propagande totalitaire, c'est leur d&#233;racinement soit, dans ses propres termes leur &lt;i&gt;essential homelessness&lt;/i&gt; &#8211; le monde, leur monde a cess&#233; d'&#234;tre habitable pour elles. Elles ont perdu prise sur la r&#233;alit&#233;. La propagande totalitaire leur propose des fictions qu'elles vont adopter et par la gr&#226;ce (toute illusoire) desquelles le pr&#233;sent devenu labyrinthique et incompr&#233;hensible va retrouver son intelligibilit&#233;. Cette analyse a sa pertinence, mais &lt;i&gt;quid&lt;/i&gt; de la situation des masses dans les espaces o&#249; les ph&#233;nom&#232;nes totalitaires ne sont pas parvenus &#224; maturit&#233;, o&#249; les mouvements totalitaires ne sont pas parvenus au pouvoir ? Comment l'&lt;i&gt;essential homelessness&lt;/i&gt; des masses y est-elle prise en compte, &#224; d&#233;faut de pouvoir y &#234;tre soign&#233;e, gu&#233;rie ? Le trait sp&#233;cifique de la propagande totalitaire, selon son analyse, c'est sa capacit&#233; &#224; promouvoir, par des constructions narratives appropri&#233;es, une r&#233;alit&#233; alternative &#224; la r&#233;alit&#233; r&#233;elle, une fiction de r&#233;alit&#233; dans laquelle tout redevient intelligible, &#171; tout s'explique &#187; - ce qui fait signe, soit dit en passant, en direction du complotisme tel qu'il prosp&#232;re aujourd'hui &lt;i&gt;sous les latitudes de la d&#233;mocratie lib&#233;rale&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais &lt;i&gt;quid&lt;/i&gt; de l'encadrement et de la saisie des masses par les appareils du gouvernement des vivants dans les d&#233;mocraties lib&#233;rales ? On accordera volontiers &#224; Arendt que ces dispositifs diff&#232;rent amplement, visiblement de ceux que, dans les ann&#233;es 1930-40, les r&#233;gimes nazi et stalinien mirent en place. Mais le constat de ces &lt;i&gt;diff&#233;rences et sp&#233;cificit&#233;s&lt;/i&gt; &#233;videntes ne vaut pas comme d&#233;monstration du fait que les moyens, les appareils et les technologies de mobilisation (ou immobilisation) des masses dans les d&#233;mocraties lib&#233;rales n'auraient pas, eux, l'effet d'enfermer celles-ci dans des mondes imaginaires ou alors dans de les tenir captives de fictions moins fictives que celles que promeuvent les pouvoirs totalitaires. &lt;i&gt;Autrement ne veut pas dire moins, ici&lt;/i&gt; ; or, toute la d&#233;monstration propos&#233;e par Arendt repose sur le pr&#233;suppos&#233; de l'existence d'une diff&#233;rence absolue et d'une discontinuit&#233; essentielle entre la fa&#231;on dont les pouvoirs totalitaires d&#233;tournent les masses de la r&#233;alit&#233; et les moyens mis en &#339;uvre, en d&#233;mocratie lib&#233;rale, par les industries culturelles, la publicit&#233;, la propagande &#233;tatique, etc. En d'autres termes, l'analyse d'Arendt repose sur cette sorte de &lt;i&gt;common sense&lt;/i&gt; qui se fie &#224; l'affichage par les r&#233;gimes totalitaires de leur c&#244;t&#233; d&#233;lirant et m&#233;galomane, elle prend pour argent comptant le clinquant terrifiant des parades militaires et des rassemblements de masse, ce qu'on pourrait appeler &lt;i&gt;l'effet Riefenstahl&lt;/i&gt; du nazisme, le tape-&#224;-l'&#339;il militariste de la mobilisation totale. Mais elle tombe ici dans le m&#234;me panneau que les commentateurs occidentaux qui d&#233;tectent aujourd'hui dans les grandes parades militaires de Pyongyang, Moscou ou P&#233;kin non seulement la manifestation irr&#233;cusable du caract&#232;re autoritaire des r&#233;gimes en question, mais surtout de leur diff&#233;rence quintessentielle d'avec les d&#233;mocraties lib&#233;rales. Or, il s'av&#232;re ici, &#224; l'&#226;ge de Trump, Netanyahou et des &#171; fronti&#232;res de l'OTAN &#187;, que les choses sont un peu plus compliqu&#233;es : les diff&#233;rences, pour autant qu'elles existent (ce qui est assur&#233;ment le cas) ne se situent pas n&#233;cessairement l&#224; o&#249; le consid&#232;rent comme acquis ceux qui, en Occident, poussent des cris &#224; la vue de ces parades.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le crit&#232;re premier que met en avant Arendt en vue de qualifier les dispositions ou la condition subjective des masses modernes est la &#171; fuite hors de la r&#233;alit&#233; &#187;. Celle-ci, selon elle, &#171; constitue le verdict contre le monde dans lequel elles sont forc&#233;es de vivre et dans lequel elles ne peuvent pas exister &#187;. Or, ce trait g&#233;n&#233;ral est &lt;i&gt;aussi bien&lt;/i&gt; l'humus sur lequel prosp&#232;re le d&#233;lire propagandiste totalitaire que celui qui, dans les d&#233;mocraties lib&#233;rales, fait le miel des industries culturelles, de la publicit&#233;, de la propagande des partis politiques et des machines gouvernementales. Ce qui demeure donc le grand absent de l'analyse d'Arendt, c'est une comparaison entre la mani&#232;re dont les masses perdent le contact avec la r&#233;alit&#233; en situation totalitaire &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; dans des conditions non-totalitaires. Plut&#244;t qu'avancer dans le sens d'une telle comparaison, elle ass&#232;ne : &#171; la propagande totalitaire peut d&#233;fier de fa&#231;on flagrante (&lt;i&gt;outrageously insult&lt;/i&gt;) le sens commun, l&#224; o&#249; le sens commun a perdu toute validit&#233; &#187;. L'&#233;vidente pr&#233;supposition est ici que, dans les d&#233;mocraties lib&#233;rales ou, plus g&#233;n&#233;ralement en situation non-totalitaire, les masses ne subissent pas des formes d'ali&#233;nation ou ne perdent pas le contact avec la r&#233;alit&#233;, ne sont pas port&#233;es &#224; fuir une r&#233;alit&#233; &lt;i&gt;au point de devenir poreuses &#224; des formes de propagande qui &#171; d&#233;fient ouvertement le sens commun &#187;&lt;/i&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, &#224; l'&#233;vidence cette pr&#233;supposition repose non pas sur l'exp&#233;rience, l'analyse, la v&#233;rification, mais sur la &lt;i&gt;familiarit&#233;&lt;/i&gt; &#8211; ce qui nous porte &#224; consid&#233;rer comme naturel, &#171; normal &#187; (dans les normes) dont acceptable, ce avec quoi nous pouvons coexister en tant que cela constitue notre milieu vivant ; ou bien, dans les termes de Foucault, ce dont nous ne saurions imaginer que cela se pr&#233;sente ou se passe &#171; autrement &#187; ; ce qui, pour d'autres (ext&#233;rieurs &#224; notre sph&#232;re ou notre &#171; bocal &#187; - Paul Veyne), para&#238;t frapp&#233; de la plus inqui&#233;tante des &#233;tranget&#233;s ou bien encore, qui constitue un scandale absolu. Ce n'est que du point de vue interne &#224; la normativit&#233; et la normalit&#233; lib&#233;rales que Arendt peut statuer que le sp&#233;cifique du totalitaire est la disparition de toute puissance r&#233;gulatrice ou mod&#233;ratrice du sens commun &#8211; de toute capacit&#233; de celui-ci &#224; r&#233;sister &#224; la propagande et &#224; rester en contact avec la r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, il suffit de faire un pas de c&#244;t&#233; hors du champ de cette normativit&#233; lib&#233;rale, dans l'espace du &#171; ici et maintenant &#187; o&#249; s'&#233;crit le livre d'Arendt, pour voir se brouiller l'&#233;vidence du partage op&#233;r&#233; autour de l'abolition ou du maintien du sens commun. L&#224; et o&#249; quand s'&#233;crit les &lt;i&gt;Origines&lt;/i&gt;... le sens commun est &lt;i&gt;outrageously insulted&lt;/i&gt; par la fa&#231;on dont la propagande de guerre des Etats-Unis a durablement enracin&#233; dans les esprits de la population de ce pays la conviction selon laquelle les villes de Hiroshima et Nagasaki ont &#233;t&#233; d&#233;truites par des bombes atomiques pour le bien de l'humanit&#233; et le salut de la civilisation humaine. On ajoutera que cet outrage au sens commun diffus&#233; par cette propagande s'est si profond&#233;ment enracin&#233; qu'il est devenu, au fil du temps, le c&#339;ur d'un r&#233;cit de l&#233;gitimation intouchable autour duquel continuent de se trouver rassembl&#233;es tant l'autorit&#233; &#233;tatique que la population, aux Etats-Unis - ceci au point que tout r&#233;cit dissident voue in&#233;vitablement ses auteurs aux g&#233;monies, et plus que jamais aujourd'hui, au temps de la post-v&#233;rit&#233; trumpienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le propre de la propagande totalitaire, soutient Arendt, est de mettre en circulation des r&#233;cits qui tendent &#224; effacer la r&#233;alit&#233; ou, du moins, &#224; en rendre les contours flous et insaisissables. Ces r&#233;cits sont si puissants et le sens commun des masses si affaibli qu'ils parviennent &#224; inculter &#224; celles-ci la croyance en l'existence d'une autre r&#233;alit&#233;, de substitution, une r&#233;alit&#233; imaginaire plus vraie que la vraie. Mais il n'est m&#234;me pas besoin de suivre Adorno dans ses j&#233;r&#233;miades d&#233;clinistes pour &#233;tablir sans conteste que ce cadre d'analyse se transpose parfaitement dans le contexte nord-am&#233;ricain de la m&#234;me &#233;poque &#8211; il y suffit de faire un retour sur le cin&#233;ma hollywoodien et la publicit&#233; de ces ann&#233;es. On trouvera en annexe quelques exemples de la fa&#231;on dont Hollywood &lt;i&gt;r&#233;invente la r&#233;alit&#233;&lt;/i&gt; de fond en comble, au gr&#233; des circonstances politiques, des batailles id&#233;ologiques, des usages ornementaux de la conqu&#234;te de l'Ouest et de l'histoire coloniale qui lui conviennent. On trouvera aussi dans le petit essai fort stimulant de Beatriz Colomina, &lt;i&gt;La pelouse am&#233;ricaine en guerre, de Pearl Harbor &#224; la crise des missiles, 1941-1961&lt;/i&gt; (Editions B2, 2011) force exemples probants de la fa&#231;on dont, aux Etats-Unis, la publicit&#233; promeut, avec une redoutable efficacit&#233; et &#224; l'usage de la masse des fictions terriblement efficientes telles que celles de la parfaite innocuit&#233; du DDT et autres produits chimiques de m&#234;me esp&#232;ce, ou bien encore, dans le contexte de la crise des missiles, l'utilit&#233; de construire dans son jardin, sous la pelouse, un abri anti-atomique familial. Les prolif&#233;rations imaginaires r&#233;gl&#233;es et align&#233;es sur les int&#233;r&#234;ts du march&#233; ne sont pas ici moins compactes et &#233;loign&#233;es de la r&#233;alit&#233; que celles qui prosp&#232;rent &#224; l'&#233;poque dans les espaces r&#233;cus&#233;s comme totalitaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;signation avantageuse d'Hollywood comme &#171; usine &#224; r&#234;ves &#187; vient dissimuler des op&#233;rations dont le fond est enti&#232;rement conforme &#224; ce que Arendt d&#233;signe comme le propre de la propagande totalitaire : la fabrication et la diffusion de r&#233;cits (de fictions) dont le propre est d'&#234;tre &#224; ce point &#233;mancip&#233;s des faits, de la r&#233;alit&#233; pass&#233;e et pr&#233;sente, qu'ils constituent un outrage permanent au sens commun. L'expression &#171; usine &#224; r&#234;ves &#187; est l'euph&#233;misme flatteur qui se destine &#224; masquer des proc&#233;dures, des dispositifs, des techniques, des syst&#232;mes d'interactions dont le propre est bel et bien la destruction de la r&#233;alit&#233; ou, si l'on pr&#233;f&#232;re, de la capacit&#233; des masses &#224; s'assurer des prises sur celle-ci, &#224; distinguer le vrai du faux, le r&#233;el de l'imaginaire ; un syst&#232;me g&#233;n&#233;ral de mise en fiction du monde ou de productions narratives dont le propre est d'&#234;tre plac&#233; sous l'emprise du fantsmatique, au-del&#224; m&#234;me de l'imaginaire &#224; proprement parler.&lt;br class='autobr' /&gt; Ce qui fait constamment d&#233;faut &#224; l'essai d'Arendt, c'est la facult&#233; d'estrangement (Montaigne) par rapport &#224; sa soci&#233;t&#233; d'adoption &#8211; la capacit&#233; &#224; percevoir la d&#233;mocratie de march&#233; et le mode de vie lib&#233;ral comme &#233;tant, eux aussi, la voie royale de la domination universelle du simulacre, donc de la fuite g&#233;n&#233;ralis&#233;e dans l'imaginaire. Ce qui rend possible aujourd'hui cette relecture radicalement critique de &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt;, ce sont les effets conjugu&#233;s de l'effondrement de l'institution symbolique de la d&#233;mocratie lib&#233;rale et des puissants effets de brouillage de la r&#233;alit&#233; produits par l'irruption des nouvelles technologies directement branch&#233;es sur les appareils cognitifs &#8211; le digital, l'intelligence artificielle. A bien des &#233;gards, les techniques mises en &#339;uvre par la propagande totalitaire en vue de soumettre les masses &#224; l'ascendant des dictateurs apparaissent r&#233;trospectivement &lt;i&gt;primitives&lt;/i&gt; et limit&#233;es dans leurs moyens en comparaison des formes d'investissement et de conqu&#234;te des espaces subjectifs dont les masses contemporaines font aujourd'hui l'objet.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est aujourd'hui &#224; des formes d'occupation mentales et comportementales autrement invasives, persistantes et durablement d&#233;r&#233;alisantes que les masses ont affaire. La propagande totalitaire, aussi intimement associ&#233;e &#224; la terreur et &#224; la mobilisation totale des masses qu'elle ait pu &#234;tre, comportait de tels traits d'aberration et d'&#233;normit&#233; (le culte du Chef, la parano&#239;a, l'&#233;normit&#233; des mensonges propag&#233;s, la surveillance, la d&#233;lation...) qu'elle m&#233;nageait paradoxalement pour des interstices de r&#233;sistance, de quant-&#224;-soi, de persistance du jugement critique dans lesquels les sujets individuels pers&#233;v&#233;raient &#224; redresser les &#233;nonc&#233;s &#224; propos du pr&#233;sent et &#224; tenter de reconstituer des bribes de r&#233;alit&#233; &#171; r&#233;elle &#187;. Et puis surtout, comme nous le savons aujourd'hui, elle pr&#233;sentait des &lt;i&gt;fragilit&#233;s&lt;/i&gt; qui contrastent enti&#232;rement avec la r&#233;silience des formes de gouvernement de la masse par tous les moyens de &lt;i&gt;m&#233;ta-propagande&lt;/i&gt; qui nous sont familiers, dans les d&#233;mocraties de march&#233; &#224; l'&#232;re de la communication totale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'enveloppement subreptice et infiniment diff&#233;renci&#233; des sujets individuels par des technologies rendant possible le reformatage sans limite du r&#233;cit du pr&#233;sent et de l'&#233;tat du monde dessine aujourd'hui une configuration g&#233;n&#233;rale dans laquelle la notion m&#234;me de propagande se trouve renvoy&#233;e vers les mondes anciens, frapp&#233;e de d&#233;su&#233;tude. La propagande totalitaire, par d&#233;finition, cr&#233;&#233; l'espace d'une contre-propagande et, mieux encore, laisse intacte la possibilit&#233; d'une pers&#233;v&#233;rante reformulation (en forme de redressement) des &#233;nonc&#233;s distordus, telle que la pr&#244;nait (et la pratiquait) exemplairement Bertolt Brecht. Dans cette configuration, faire valoir les droits du r&#233;el et pr&#233;valoir la v&#233;rit&#233; contre les mensonges propag&#233;s par la propagande totalitaire demeurait un horizon dans lequel pouvaient s'inscrire ceux/celles qui combattaient les dictatures fascistes ou le stalinisme. Dans l'&#233;poque balis&#233;e par l'effondrement de l'institution symbolique de la d&#233;mocratie lib&#233;rale (pour autant que celle-ci conservait un lien avec la valeur de la v&#233;rit&#233;) et l'irr&#233;sistible ascension des machines &#224; produire des r&#233;cits &#233;mancip&#233;s de tout souci du r&#233;el, le &lt;i&gt;geste brechtien&lt;/i&gt; de reformulation des &#233;nonc&#233;s dans l'horizon de la v&#233;rit&#233; et du souci du r&#233;el devient infiniment plus difficile &#224; effectuer. L'&#233;poque, en ce sens, est plac&#233;e sous le signe d'une sorte de &lt;i&gt;surtotalitarisme gazeux&lt;/i&gt; &#8211; dans le Nord global, les corps (la masse dans sa forme physique) sont encore relativement m&#233;nag&#233;s, mais pour le reste, la &#171; fuite hors de la r&#233;alit&#233; &#187; est devenue la r&#232;gle, le fondement du mode de vie administr&#233; par les &#233;lites gouvernantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez Arendt, comme chez d'autres (Adorno, apr&#232;s son retour en Allemagne de l'Ouest), les apories (points aveugles, angles morts...) de l'analytique de l'&#226;ge de la masse s'associent &#233;troitement &#224; la d&#233;faite (ou la capitulation) de la pens&#233;e face &#224; la question cl&#233; du &lt;i&gt;communisme&lt;/i&gt; &#8211; les usages et la place de ce signifiant dans la topographie de l'analyse, les cha&#238;nes d'&#233;quivalence dans lesquelles il est pris. Chez Adorno, le tranchant de la pens&#233;e critique (&lt;i&gt;Minima Moralia&lt;/i&gt;) s'&#233;mousse d&#232;s lors que celle-ci tourne au ressassement apocalyptique de tournure de plus en plus explicitement n&#233;o-conservatrice, une posture qui d&#233;bouche, logiquement, apr&#232;s son retour en Allemagne occidentale, sur un anticommunisme d&#233;clar&#233;. Chez Arendt, le glissement fatal se produit l&#224; o&#249; son analytique du totalitarisme se trouve embarqu&#233;e, envelopp&#233;e dans les plis du discours anticommuniste qui structure non seulement la pens&#233;e conservatrice mais la pens&#233;e lib&#233;rale aussi, en Am&#233;rique du Nord, au temps de la Guerre froide. Les vocables &#171; communisme &#187;, &#171; communiste &#187;, saisis comme ils sont dans un champ de tensions extr&#234;mes entre le discours de l'&#233;mancipation et les crimes (et aberrations) de la direction sovi&#233;tique, se trouvent r&#233;duits aux conditions d'une d&#233;monologie et du plus sommaire des manich&#233;ismes d&#232;s lors qu'ils sont d&#233;clar&#233;s solubles dans les termes &#171; totalitaire &#187;, &#171; totalitarisme &#187; et que font autorit&#233; les cha&#238;nes d'&#233;quivalence o&#249; ces termes deviennent indissociables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt;, Arendt ne trace pas de ligne rouge entre son approche des ph&#233;nom&#232;nes totalitaires et le monde dens&#233;ment peupl&#233; de l'anticommunisme professionnel, o&#249; s'activent tout particuli&#232;rement les ren&#233;gats du communisme de tout poil, autochtones et &#233;migr&#233;s confondus &#8211; &#224; commencer par son mari, Heinrich Bl&#252;cher ; ce sont ces repentis qui sont devenus, durant la Guerre froide, &#224; la fois les bouches &#224; feu et les banques de donn&#233;es de la propagande anticommuniste, antisovi&#233;tique qui, aux Etats-Unis, se distingue par son caract&#232;re particuli&#232;rement vulgaire, manich&#233;en, fantasmagorique et hyperbolique (voir les exemples plac&#233;s en annexe).&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, tout usage de la notion de totalitarisme qui c&#232;de sur ce point - qui ne fait pas la diff&#233;rence entre communisme et totalitarisme, qui assimile &lt;i&gt;le&lt;/i&gt; communisme au totalitarisme &#8211; est condamn&#233; &#224; d&#233;river au gr&#233; du courant de sa pure et simple id&#233;ologisation &#8211; &#224; devenenir un outil de guerre froide.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le communisme, par quelque bout qu'on le prenne (id&#233;alit&#233; ou id&#233;al, concept, monde pratique, mouvement...) pr&#233;sente toujours un exc&#233;dent radical par rapport &#224; la somme des agissements susceptibles d'&#234;tre mis au compte de ceux qui sont suppos&#233;s l'incarner. Le communisme survit &#224; son &#233;tatisation d&#233;sastreuse, sa premi&#232;re propri&#233;t&#233; &#233;tant sa capacit&#233; &#224; se relancer en se diff&#233;renciant d'avec lui-m&#234;me (la capacit&#233; ou puissance de &#171; reprise &#187; est l'un de ses principaux attributs). L'analytique arendtienne &#233;choue sur cet &#233;cueil, &#224; d&#233;faut de s'y fracasser enti&#232;rement. Entrav&#233;e par la cha&#238;ne d'&#233;quivalence dans laquelle communisme et totalitarisme sont soud&#233;s l'un &#224; l'autre, elle ne franchit pas le pont-aux-&#226;nes de son id&#233;ologisation toujours plus marqu&#233;e, de la premi&#232;re &#224; la seconde Guerre froide.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ici se d&#233;tectent les plus embarrassantes des parent&#233;s entre la r&#233;ception durable (la post&#233;rit&#233;) d'Arendt et celle d'Orwell : ce sont constamment les surd&#233;terminations id&#233;ologiques qui ont pour effet qu'il.elle sont l'un comme l'autre universellement c&#233;l&#233;br&#233;.e.s pour ce qu'ils ont &#233;crit de plus attendu, de plus approximatif, parfois de plus m&#233;diocre &#8211; respectivement &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;1984&lt;/i&gt; ; ceci, alors m&#234;me qu'ont &#233;t&#233; longtemps tenus pour quantit&#233; n&#233;gligeable, quand ils n'&#233;taient pas f&#233;rocement et vicieusement attaqu&#233;s, des textes qui auraient amplement suffi &#224; leur assurer une flatteuse r&#233;putation pour les temps et les temps &#8211; &lt;i&gt;Burmese Days&lt;/i&gt;, nombre de brefs essais ou longs articles, &lt;i&gt;Hommage &#224; la Catalogne&lt;/i&gt;, jusqu'&#224; un certain point, concernant Orwell ; &lt;i&gt;Eichmann &#224; J&#233;rusalem&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;La tradition cach&#233;e&lt;/i&gt;, du c&#244;t&#233; d'Arendt...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or l'op&#233;rateur de cette perp&#233;tuelle confusion &#224; propos de la qualit&#233; des &#339;uvres, &lt;i&gt;c'est le communisme&lt;/i&gt; ou plus exactement la surd&#233;termination anticommuniste qui d&#233;bouche sur l'attribution d'une plus-value syst&#233;matique &#224; des &#339;uvres mobilisables dans la perp&#233;tuelle croisade de l'Occident conservateur et lib&#233;ral contre le communisme. On le voit bien aujourd'hui, au temps de la seconde Guerre froide : la &lt;i&gt;doxa&lt;/i&gt; anticommuniste &#224; prix cass&#233;s est aujourd'hui m&#233;caniquement et sempiternellement orwellienne comme elle est arendtienne, &#224; l'&#233;chelle globale, dans les journaux d'extr&#234;me centre et revues de sciences politiques de Paris comme de Tokyo, de Melbourne comme de Santiago du Chili. &lt;br class='autobr' /&gt;
De mani&#232;re toujours croissante, alors que se dessinaient les contours de la seconde Guerre froide, la r&#233;ception occidentalo-centr&#233;e d'Orwell et d'Arendt les a r&#233;duits aux conditions de l'op&#233;ration basse consistant &#224; rendre interchangeables les termes &#171; totalitarisme &#187; et &#171; communisme &#187;. Or, cette op&#233;ration est &lt;i&gt;normalisatrice&lt;/i&gt; avant tout, destin&#233;e, depuis la derni&#232;re d&#233;cennie du XX&#232;me si&#232;cle, &#224; cr&#233;er les conditions de la conversion des lib&#233;raux et progressistes de tout poil au monoth&#233;isme compact de saison &#8211; la foi en la d&#233;mocratie de march&#233;, &lt;i&gt;forever&lt;/i&gt;, sans alternative. C'est ainsi que la r&#233;ception d'Arendt s'est inexorablement d&#233;plac&#233;e vers la droite, vers l'antitotalitarisme toutes mains, envers du nouvel h&#233;g&#233;monisme occidental. &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt; a &#233;t&#233; capt&#233; par la pens&#233;e binaire qui sert d&#233;sormais de boussole au discours occidental de Guerre froide dans le contexte de l'affrontement annonc&#233; avec la Chine et ses alli&#233;s, elle a r&#233;solument gliss&#233; du c&#244;t&#233; de l'identitaire (&#171; nous &#187;/ &#187;eux &#187;) et du &lt;i&gt;majeur&lt;/i&gt; (la &lt;i&gt;doxa&lt;/i&gt;, l'id&#233;ologie de combat plut&#244;t que la pens&#233;e critique). La philosophie politique de Arendt qui trouve ses sources du c&#244;t&#233; des parias (le Juif d'avant l'&#233;mancipation, le r&#233;fugi&#233;...) est pass&#233;e, avec la r&#233;ception durable de &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt;, ouvrage auquel elle s'est trouv&#233;e de plus en plus exclusivement assimil&#233;e) du c&#244;t&#233; des parvenus, des ma&#238;tres du monde, de l'h&#233;g&#233;monie occidentale. C'&#233;tait, dans son inspiration premi&#232;re, une pens&#233;e de l'&#233;tranger, de la d&#233;sidentification, des interstices et des d&#233;placements. Mais avec &lt;i&gt;Les origines&lt;/i&gt;... se produit, bon gr&#233; mal gr&#233;, un brutal mouvement de r&#233;identification, de reterritorialisation occidentalo-centrique. C'est un livre qui ne s'extrait de la Guerre froide que pour mieux y retomber, qui, &#224; son corps d&#233;fendant, assure le passage d'une guerre froide &#224; l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#224; suivre...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Dans les ruines de &#034;Les origines du totalitarisme&#034; [1/3]</title>
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		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



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&lt;p&gt;On ne comprend &#233;videmment rien &#224; ce qui fait &#233;poque aujourd'hui &#8211; l'empire de fake news, les faits alternatifs, la prolif&#233;ration des r&#233;visionnismes historiques les plus d&#233;complex&#233;s (parmi les &#233;lites politiques non moins que parmi les addicts aux r&#233;seaux sociaux) si l'on persiste &#224; consid&#233;rer comme parole d'Evangile la s&#233;paration rigoureuse op&#233;r&#233;e par Hannah Arendt dans Les origines du totalitarisme entre ce qu'elle d&#233;signe comme la propagande totalitaire (ins&#233;parable de la singularit&#233; des (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;On ne comprend &#233;videmment rien &#224; ce qui fait &#233;poque aujourd'hui &#8211; l'empire de &lt;i&gt;fake news&lt;/i&gt;, les faits alternatifs, la prolif&#233;ration des r&#233;visionnismes historiques les plus d&#233;complex&#233;s (parmi les &#233;lites politiques non moins que parmi les addicts aux r&#233;seaux sociaux) si l'on persiste &#224; consid&#233;rer comme parole d'Evangile la s&#233;paration rigoureuse op&#233;r&#233;e par Hannah Arendt dans &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt; entre ce qu'elle d&#233;signe comme la &lt;i&gt;propagande totalitaire&lt;/i&gt; (ins&#233;parable de la singularit&#233; des mouvements et des r&#233;gimes totalitaires) et d'autres formes d'adresses aux masses ou de mobilisation id&#233;ologiques de celles-ci, telles qu'elles auraient cours dans les soci&#233;t&#233;s non-totalitaires &#8211; c'est-&#224;-dire, dans l'optique rigoureusement europ&#233;o- ou occidentalo-centrique d'Arendt, les d&#233;mocraties lib&#233;rales, pour l'essentiel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est sous nos latitudes (celles des d&#233;mocraties lib&#233;rales du Nord global) en premier lieu que le pr&#233;sent est d&#233;sormais plac&#233; sous le signe de l'affaiblissement de nos capacit&#233;s &#224; op&#233;rer le partage entre le r&#233;el et le fictif, les faits av&#233;r&#233;s et les r&#233;cits imaginaires, les mensonges, les falsifications et les r&#233;cits fiables ; que le tangible tend &#224; devenir n&#233;buleux, que les &lt;i&gt;r&#233;alit&#233;s bis&lt;/i&gt; imposent leurs conditions, boost&#233;es par l'innovation technologique hors contr&#244;le. - A l'&#233;vidence, cette nouvelle et massive &#233;vanescence du r&#233;el comporte des enjeux qui vont bien au-del&#224; de ce qui se subsume sous le vocable de propagande. A l'&#233;vidence, l'analyse arendtienne qui d&#233;finit la propagande totalitaire comme le maximum, le plus perfectionn&#233; des dispositifs destin&#233;s &#224; &#233;loigner les masses de la r&#233;alit&#233; nous conduit dans une impasse. Moins que jamais, pour nous, le cloison &#233;tanche qu'&#233;rige Arendt entre une propagande totalitaire essentialis&#233;e, d&#233;finie comme un objet compact, unique, sans pr&#233;c&#233;dent dans sa monstrueuse perfection m&#234;me, et ce qui s'en distinguerait &#224; l'&#233;vidence, voire s'y opposerait - moins que jamais ce &lt;i&gt;divide&lt;/i&gt; rigoureux et suppos&#233;ment irr&#233;vocable ne fait sens. La dissolution des faits av&#233;r&#233;s et la conqu&#234;te du monde par les &lt;i&gt;narratives&lt;/i&gt; de circonstance inspir&#233;s par le pur int&#233;r&#234;t et enti&#232;rement indiff&#233;rents aux enjeux de la v&#233;racit&#233; voire de la vraisemblance, tout ceci constitue un enjeu global dans un contexte o&#249; est devenue inop&#233;rante la partition op&#233;r&#233;e par Arendt entre le totalitaire et ce qui est suppos&#233; s'en s&#233;parer et s'y opposer. Ce serait plut&#244;t, entre autres, &#224; partir de l'omnipr&#233;sence (l'ubiquit&#233;) d'Internet et de l'intelligence artificielle que ces questions seraient &#224; repenser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'essai d'Arendt (celui qui a fait sa c&#233;l&#233;brit&#233; et continue &#224; &#234;tre consid&#233;r&#233; comme son ma&#238;tre ouvrage) est travers&#233; par une faille majeure. Y revenir peut nous aider &#224; prendre prise sur les enjeux de cette sorte de guerre des mondes qui oppose aujourd'hui le souci du r&#233;el &#224; la prolif&#233;ration des &lt;i&gt;narratives&lt;/i&gt; destin&#233;s (ou vou&#233;s, sans que cela rel&#232;ve d'intentions particuli&#232;res) &#224; rendre le r&#233;el flottant, inconsistant, grumeleux, insaisissable. Ce n'est pas que l'auteur des &lt;i&gt;Origines&lt;/i&gt; se &lt;i&gt;contredirait&lt;/i&gt; au fil des trois volumes qui constituent cet ouvrage (l'antis&#233;mitisme, l'imp&#233;rialisme, le totalitarisme), c'est plut&#244;t que l'essai est min&#233; par une incoh&#233;rence qui rend l'&#233;difice totalement branlant. En bref, &lt;i&gt;Les Origines du totalitarisme&lt;/i&gt; se pr&#233;sente comme une g&#233;n&#233;alogie de la modernit&#233; (europ&#233;enne, occidentale, Arendt n'en conna&#238;t ou reconna&#238;t pas d'autre) plac&#233;e sous le signe de la mont&#233;e des masses, signe elle-m&#234;me de l'effondrement de ce qui pouvait s'apparenter &#224; un ordre, fond&#233; sur le fragile &#233;quilibre d'un ensemble dont l'unit&#233; de compte &#233;tait l'Etat-nation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Avec cet essai, il s'agit bien de remonter aux sources de la catastrophe historique et politique que constituent les ph&#233;nom&#232;nes totalitaires. L'approche de ceux-ci est r&#233;gressive, il s'agit de reconstituer la dynamique et la combinaison des facteurs, l'encha&#238;nement des circonstances qui conduisent &#224; la formation des mouvements puis &#224; l'&#233;tablissement des r&#233;gimes totalitaires. Arendt &#233;voque les origines (au pluriel), c'est-&#224;-dire les &#233;l&#233;ments dont la combinaison dynamique nourrit la provenance des ph&#233;nom&#232;nes totalitaires &#8211; pour l'essentiel, selon son approche, l'antis&#233;mitisme et l'expansion de l'imp&#233;rialisme europ&#233;en.&lt;br class='autobr' /&gt;
On notera ici au passage une premi&#232;re tension entre le fait qu'&#224; l'&#233;vidence le point de mire de cette g&#233;n&#233;alogie est le fascisme hitl&#233;rien, alors m&#234;me que l'op&#233;ration d&#233;cisive, dans la promotion du &lt;i&gt;concept&lt;/i&gt; de totalitarisme est le rapprochement entre le r&#233;gime nazi et le r&#233;gime stalinien.&lt;br class='autobr' /&gt;
En tout cas, cependant, l'analyse arendtienne place l'accent sur le fait que les ph&#233;nom&#232;nes totalitaires prennent racine dans les traits essentiels de la modernit&#233; europ&#233;enne en crise, &#224; partir de la fin du XIX&#232;me si&#232;cle. Le totalitaire trouve ses pr&#233;misses et son sol dans l'apparition de la soci&#233;t&#233; de masse et la crise du &#171; syst&#232;me &#187; des Etats-nations, mais sans en d&#233;couler m&#233;caniquement &#8211; les r&#233;gimes totalitaires sont demeur&#233;s, dans le contexte europ&#233;en ou occidental, l'exception plut&#244;t que la r&#232;gle. Ce sont ici des processus dynamiques qui sont en jeu : la d&#233;sint&#233;gration de l'ordre europ&#233;en, lui-m&#234;me &#233;tabli, au XIX&#232;me si&#232;cle, sur les ruines des royaumes, empires et r&#233;gimes soumis au principe dynastique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Toute cette partie de l'analyse arendtienne est centr&#233;e sur ce que l'on pourrait appeler le proc&#232;s au fil duquel l'apparition des mouvements totalitaires se nourrit de l'irruption de la masse sur la sc&#232;ne historique et dans la vie sociale, en Europe, &#224; partir de la fin du XIX&#232;me si&#232;cle. L'essentiel de l'essai, dans sa dimension analytique, est plac&#233; sous ce signe, celui des &lt;i&gt;dynamiques&lt;/i&gt;, des processus, des combinaisons de facteurs. Mais lorsque les mouvements, les r&#233;gimes et les soci&#233;t&#233;s totalitaires sont abord&#233;s comme cristallisation ou concr&#233;tion de ces processus, l'analyse bascule du c&#244;t&#233; du &lt;i&gt;statique&lt;/i&gt; : il s'agit bien de promouvoir le totalitaire comme une cat&#233;gorie compacte et molaire, dans une configuration o&#249; s'impose la perception dualiste, voire manich&#233;enne d'un monde dans lequel se contrastent et se confrontent deux &#171; mondes &#187; engag&#233;s dans une bataille &#224; mort &#8211; le totalitaire, nouveau Beh&#233;moth, avec ses traits monstrueux (il incarne la plus vitale des menaces pour la civilisation) et ce qui y r&#233;siste en perp&#233;tuant bon gr&#233; mal gr&#233; les traits de la civilisation occidentale &#8211; les d&#233;mocraties lib&#233;rales.&lt;br class='autobr' /&gt;
D&#232;s lors que l'analyse se tourne vers les cristallisations totalitaires &#8211; les mouvements totalitaires, les soci&#233;t&#233;s et les r&#233;gimes totalitaires, on entre dans le monde des essences et l'essai change de tonalit&#233; pour autant que ce qui y est d&#233;sormais l'enjeu premier de l'analyse, c'est, du point de vue m&#234;me de l'auteure comme de ses lecteurs, un &lt;i&gt;autre&lt;/i&gt; d&#233;fini comme absolu et absolument adverse &#8211; le totalitaire comme non seulement ennemi de la d&#233;mocratie lib&#233;rale, mais danger mortel pour la civilisation humaine &#8211; une parfaite dystopie. Ici se produit un retournement manifeste, ou une rupture dans l'analyse, pour autant que celle-ci passe du registre de la pr&#233;sentation des processus dans laquel le &#171; nous &#187; form&#233; par l'auteure et ses lecteurs.trices se trouve inclus.es (nous qui sommes envelopp&#233;s dans la gen&#232;se de la soci&#233;t&#233; de masse) c&#232;de la place &#224; l'examen clinique de cette monstrueuse excroissance qu'est devenu le totalitaire sur le corps des soci&#233;t&#233;s occidentales, une tumeur mise en examen comme &lt;i&gt;figure d'une alt&#233;rit&#233; terrifiante&lt;/i&gt; &#8211; le totalitarisme en tant que d&#233;fini en premier lieu par sa diff&#233;rence insurmontable et substantielle d'avec nous.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'analyse aredtienne des ph&#233;nom&#232;nes totalitaires passe par ce geste tranch&#233; consistant &#224; enfermer le totalitaire dans sa diff&#233;rence radicale d'avec un &#171; nous &#187; suppos&#233; commun &#224; l'auteure et au lecteur.trice, en d'autres termes un geste d'&lt;i&gt;othering&lt;/i&gt; tranch&#233; et irr&#233;vocable. Le discontinu vient ici repousser &#224; l'arri&#232;re-plan l'ensemble des continuit&#233;s pr&#233;sent&#233;es dans les deux premi&#232;res parties de l'essai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux directions diff&#233;rentes se dessinent ainsi dans &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt;, l&#224; o&#249; l'unit&#233; de l'essai semble se d&#233;faire pour donner lieu &#224; deux livres diff&#233;rents : l'un, qui se d&#233;ploie tout au long des deux premiers volumes, sur un mode g&#233;n&#233;alogique, dans la dimension de la philosophie politique et qui consiste en une &#233;tude des &#171; origines &#187; d'une modernit&#233; plac&#233;e sous le signe de l'av&#232;nement de l'&#232;re des masses, dans l'espace europ&#233;en, en Occident. L'autre qui est un livre de combat, envelopp&#233; dans les plis d'un affrontement , dans un contexte domin&#233; par la Guerre froide : celui qui oppose la d&#233;mocratie lib&#233;rale &#224; son meilleur ennemi par&#233; de la dignit&#233; du concept &#8211; le totalitaire. Un livre dont le milieu serait donc l'id&#233;ologie, plut&#244;t que la pens&#233;e critique, dans ses effets pratiques et son &#171; utilit&#233; &#187; - &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt; est devenu au fil des d&#233;cennies, en Occident et dans les d&#233;mocraties lib&#233;rales, la r&#233;f&#233;rence des r&#233;f&#233;rences en mati&#232;re d'assignation de l'autre &#224; sa place de menace vitale pour &#171; nous &#187; - le signifiant &#171; totalitaire &#187; &#233;tant ce qui permet d'assurer la continuit&#233; entre plusieurs figures de l'ennemi absolu dans un contexte renouvel&#233; de &#171; guerre des mondes &#187; - du monde de Staline &#224; celui de Xi, de la premi&#232;re &#224; la seconde des Guerre froides.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt;, le glissement qui s'op&#232;re de la dimension analytique &#224; la posture id&#233;ologique est subreptice. Il prend la tournure du passage d'une perspective dans laquelle l'objet central de l'&#233;tude est l'&#233;mergence de l'&#226;ge des masses, donc d'un plan large, &#224; l'&#233;chelle de la modernit&#233; europ&#233;enne ou occidentale, &#224; une autre, dans laquelle est op&#233;r&#233; un cadrage en gros plan fixe sur un d&#233;bouch&#233; particulier de ce processus g&#233;n&#233;ral &#8211; la cristallisation de r&#233;gimes totalitaires. Ce qui, dans ce d&#233;crochage, dispara&#238;t, c'est la perspective auto-analytique (que &lt;i&gt;nous&lt;/i&gt; est-il arriv&#233; avec l'av&#232;nement de l'&#232;re des masses, &#224; &lt;i&gt;nous&lt;/i&gt;, Europ&#233;ens modernes ?), au profit de la promotion d'un m&#233;ta-concept de l'ennemi ou de la menace vitale - le totalitaire prenant la forme de concr&#233;tions de puissance extr&#234;mes - l'Allemagne nazie lanc&#233;e &#224; la conqu&#234;te de l'Europe enti&#232;re, l'URSS comme superpuissance nucl&#233;aire en devenir, au fort de la Guerre froide &#8211; soit un &#171; eux &#187; aussi &#233;loign&#233; de &#171; nous &#187; et singularis&#233; dans sa diff&#233;rence radicale et mena&#231;ante qu'il est possible. Comme chez Orwell, l'ombre de l'apocalypse plane sur l'analyse du totalitaire propos&#233;e par Arendt &#8211; le totalitarisme non pas comme adversaire ou ennemi ordinaire, mais comme menace pour la civilisation (tout court &#8211; pas seulement occidentale).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On remarquera que la production du totalitaire comme m&#233;ta-concept (une op&#233;ration proprement philosophique &#8211; Arendt parle &lt;i&gt;du&lt;/i&gt; totalitarisme, en philosophe, d'une mani&#232;re toute diff&#233;rente de la fa&#231;on dont un historien parlerait &lt;i&gt;des&lt;/i&gt; totalitarismes dans leurs contextes historiques respectifs ; l'op&#233;ration arendtienne suppose une &lt;i&gt;synth&#232;se&lt;/i&gt;. Or, celle-ci, pr&#233;cis&#233;ment, est &#224; haut risque, analytiquement parlant, puisqu'elle est fond&#233;e sur davantage que le rapprochement, l'&lt;i&gt;assimilation&lt;/i&gt;, entre deux r&#233;gimes et deux soci&#233;t&#233;s, deux segments historiques que bien des choses diff&#233;rencient ou opposent &#8211; l'Allemagne nazie et l'URSS stalinienne &#8211; la &lt;i&gt;concat&#233;nation&lt;/i&gt; de toute cette diversit&#233;. La production du concept de totalitarisme passe ici par un for&#231;age, celui qui consiste &#224; aplanir les diff&#233;rences, notoires, qui s&#233;parent ces deux objets pour les subsumer sous un seul et m&#234;me concept, molaire et compact. On pourrait dire qu'est &#224; l'&#339;uvre ici un comparativisme exp&#233;ditif, voire performatif &#8211; l'objet Allemagne nazie et l'objet Russie sovi&#233;tique, l'objet &#171; monde hitl&#233;rien &#187; et l'objet &#171; monde stalinien &#187; rel&#232;vent de la m&#234;me cat&#233;gorie &#8211; &lt;i&gt;je le dis&lt;/i&gt;, et qu'il en soit d&#233;sormais ainsi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui frappe, c'est que cette op&#233;ration en forme de &lt;i&gt;comparaison forc&#233;e&lt;/i&gt; au fil de laquelle l'argumentation ne parvient jamais &#224; r&#233;duire enti&#232;rement la part du d&#233;cisionnel ou du performatif est, en v&#233;rit&#233; la condition expresse d'une autre dont le principe est &lt;i&gt;l'exclusion de toute esp&#232;ce de perspective comparatiste&lt;/i&gt; &#8211; celle qui consiste &#224; poser le totalitaire comme l'antagonique pur et simple de ce &#171; nous &#187; dont on ne voit pas tr&#232;s bien ce qu'il pourrait &#234;tre, si ce n'est la d&#233;mocratie lib&#233;rale. C'est en ce sens m&#234;me que ce qui avait commenc&#233; comme un essai (radicalement) critique sur la modernit&#233; occidentale se transforme au fil de son d&#233;veloppement en pamphlet (de bonne tenue) de guerre froide ou de post-guerre froide &#8211; au temps de sa publication, la puissance nazie n'est plus qu'un souvenir (traumatique, certes), mais un souvenir, alors que l'URSS est une superpuissance &#233;quip&#233;e de l'arme atomique (depuis 1949).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse arendtienne consistant &#224; combiner l'incomparable (du totalitaire &#224; ce qui s'y oppose) avec le comparable &#224; tous &#233;gards (les diff&#233;rents r&#233;gimes totalitaires, l'Allemagne nazie et la Russie sovi&#233;tique stalinienne), c'est-&#224;-dire &#224; mettre en avant sur un plan l'absolu (de l'incomparabilit&#233;) et sur l'autre le relatif absolument requis - cette d&#233;marche est frapp&#233;e du sceau de l'incoh&#233;rence. Cette incons&#233;quence saute aux yeux lorsque Arendt aborde le motif (crucial &#224; ses yeux) de la propagande totalitaire &#8211; le chapitre 11 de l'ouvrage. Elle y d&#233;finit la propagande totalitaire par un certain nombre de traits saillants &#8211; mais en faisant de bout en bout l'&#233;conomie de la d&#233;monstration (selon des r&#232;gles qui sont celles de l'analyse th&#233;orique et pratique) que l'ensemble de ces traits ne s'identifient pas &#224; des titres divers &lt;i&gt;dans d'autres formes de propagande que la totalitaire&lt;/i&gt; ; ne sont pas identifiables et analysables dans leur relativit&#233; &#224; ces formes, notamment celles qui pr&#233;valent dans le gouvernement et la mobilisation des masses sous les latitudes de la d&#233;mocratie de march&#233;, dans le monde des industries culturelles, de la publicit&#233;, de la politique spectacle...&lt;br class='autobr' /&gt;
L'analyse de la propagande totalitaire est enferm&#233;e dans la singularit&#233; absolue de celle-ci &#8211; un postulat ou bien, pr&#233;cis&#233;ment, &lt;i&gt;quod est (fuerit) demonstandum&lt;/i&gt;. C'est bien l&#224; la raison pour laquelle on peut dire &#224; bon escient que la d&#233;marche arendtienne, sous son apparence d&#233;monstrative, accorde toute sa place au d&#233;cisionnel et au performatif.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cela est in&#233;vitable, du fait m&#234;me que le socle, le point de d&#233;part de son argumentation est le fait massif de la soci&#233;t&#233; de masse, avec tous les traits caract&#233;ristiques de celle-ci : les individus composant la masse voient, dans les circonstances de la modernit&#233; la plus avanc&#233;e, leurs liens &#224; leur monde propre se d&#233;faire, ils perdent leurs rep&#232;res, leur rapport &#224; la r&#233;alit&#233; se trouve profond&#233;ment affect&#233; au fur et &#224; mesure qu'ils sont expos&#233;s &#224; ce processus d'atomisation. Ils sont en qu&#234;te de moyens d'&#233;chapper &#224; cette d&#233;sorientation sans cesse croissante, au d&#233;racinement qui en constitue l'arri&#232;re-plan. C'est ici que la propagande totalitaire va leur offrir une issue (illusoire, imaginaire) hors de cette condition d&#233;sempar&#233;e, en substituant des fictions utiles et rassurantes &#224; une r&#233;alit&#233; sur laquelle les masses ont perdu prise.&lt;br class='autobr' /&gt;
On voir donc bien que, dans la perspective arendtienne m&#234;me, le lien (et donc l'&#233;l&#233;ment de relativit&#233; et de continuit&#233;) entre le totalitaire et ce qui le pr&#233;c&#232;de et en constitue le socle, l'ant&#233;c&#233;dent, le terreau, ce lien est ind&#233;fectible. C'est donc par une sorte de coup de force (de d&#233;cret) analytique que la propagande totalitaire va se trouver descell&#233;e, dissoci&#233;e de tout ce qui en constitue la pr&#233;misse ; et qu'elle va pouvoir, dans le chapitre 11 du livre &#234;tre d&#233;crite comme une sph&#232;re totalement s&#233;par&#233;e de toute autre forme de production de la mobilisation et de l'abrutissement des masses, en d'autres lieux, dans d'autres espaces ou s&#233;quences. Un &lt;i&gt;unicum&lt;/i&gt;, une singularit&#233; absolue plac&#233;e sous le signe de l'inqui&#233;tante &#233;tranget&#233; ou plut&#244;t, sans ambages, du monstrueux et du sans pr&#233;c&#233;dent.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, le propre des deux premi&#232;res parties du livre est, au contraire, de mettre en lumi&#232;re tout ce qui a, ici, statut de &lt;i&gt;pr&#233;c&#233;dance&lt;/i&gt;. La volte-face est visible &#224; l'oeil nu, l&#224; o&#249; ce chapitre sur la propagande totalitaire et tout ce qui l'entoure est plac&#233; sous l'&#233;gide de la singularit&#233; sans pr&#233;c&#233;dent. Par automatisme, &#171; la d&#233;mocratie &#187;, signifiant opportun&#233;ment vide ici, c'est-&#224;-dire disponible pour tous les usages, va devenir ce qui s'oppose &#224; tout ce qui se subsume sous le syntagme &#171; ptopagande totalitaire &#187;, &#171; la d&#233;mocratie &#187;, avec tous ses attributs suppos&#233;s, l'existence d'une opinion plac&#233;e sous le signe du pluralisme, associ&#233;e &#224; la libert&#233; d'opinion et d'expression, etc.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais le retournement qui conduit de la d&#233;marche o&#249; l'accent est plac&#233; sur le processus &#224; la perspective o&#249; s'impose le plan fixe (&lt;i&gt;freeze frame&lt;/i&gt;) s'effectue au prix de l'apparition d'un angle mort : l&#224; o&#249; &lt;i&gt;rien ne vient prouver&lt;/i&gt;, d&#233;montrer, la singularit&#233; absolue de la propagande totalitaire. La preuve &#233;tant que ceux qui, &#224; la m&#234;me &#233;poque, au fil du m&#234;me parcours biographique et intellectuel qu'Arendt, prennent les choses par l'autre bout - les formes de mobilisation et d'abrutissement de la masse dans les d&#233;mocraties lib&#233;rales &#8211; Adorno, Horkheimer, Marcuse, Kracauer... d&#233;veloppent une ph&#233;nom&#233;nologie de l'&#232;re des masses (et en tirent des conclusions th&#233;oriques et politiques) qui, &#224; tous &#233;gards, se distingue de celle d'Arendt.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'Arendt ne d&#233;montre jamais et consid&#232;re comme acquis, c'est la discontinuit&#233; radicale suppos&#233;e entre propagande totalitaire et formes de mobilisation, de manipulation ou d'enfumage des masses dans les soci&#233;t&#233;s lib&#233;rales. C'est que le totalitaire doit &#234;tre produit comme une m&#233;ta-cat&#233;gorie destin&#233;e &#224; assigner &#224; sa place d'ennemi absolu de la civilisation ce que les r&#233;gimes lib&#233;raux d&#233;signent comme leur ennemi et leur antagonique absolu. Le geste qui porte &#224; la production et la promotion de cette cat&#233;gorie porte au del&#224; de l'&lt;i&gt;othering&lt;/i&gt; dans son sens courant. Est ici en jeu non pas simplement la fabrication d'un autre, mais d'un ennemi radical d&#233;sign&#233; comme ennemi de la civilisation, un geste qui a pour effet de simplifier &#233;norm&#233;ment la description du monde : celle-ci va avoir pour matrice le partage entre &#171; eux &#187; et &#171; nous &#187; et c'est en ce sens sur une pente toute naturelle que la perspective arendtienne trouve son d&#233;bouch&#233; ultime dans la version politique reaganienne du conflit entre l'empire du Mal et, sym&#233;triquement, l'empire du Bien.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tout le reste, et qui complique le tableau dans le contexte des luttes de d&#233;colonisation, de l'expansion de l'imp&#233;rialisme &#233;tats-unien &#224; l'&#233;chelle de la plan&#232;te, de la contre-r&#233;volution globale cornaqu&#233;e par les Etats-Unis en Am&#233;rique latine, en Asie, en Afrique... tend &#224; dispara&#238;tre du tableau. L'accent port&#233; sur le caract&#232;re sans pr&#233;c&#233;dent des ph&#233;nom&#232;nes totalitaires, leur homog&#233;n&#233;it&#233; en d&#233;pit des diff&#233;rences &#233;videntes entre les espaces dans lesquels ceux-ci se sont d&#233;velopp&#233;s, la propri&#233;t&#233; de la propagande totalitaire d'&#233;loigner radicalement les masses de la r&#233;alit&#233;, tout ceci a pour effet d'enfermer l'analyse du pr&#233;sent dans des cat&#233;gories monolithiques, fixistes et essentialistes qui, le vernis philosophique mis &#224; part, sont celles de la Guerre froide.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le projet analytique et critique d'Arendt appara&#238;t toujours plus distinctement envelopp&#233;, au fur et &#224; mesure que l'on avance dans la lecture du livre, dans les plis de l'id&#233;ologie, c'est-&#224;-dire de la guerre des mondes. Les cat&#233;gories molaires, comme l'est exemplairement celle de totalitarisme, servent en premier lieu &#224; faire bon march&#233; des complexit&#233;s et, en supportant la simplification &#224; outrance de la description du pr&#233;sent, elles font le lit du retour en force de l'id&#233;ologie. Celle-ci en effet prosp&#232;re constamment sur les simplifications, les tableaux sommaires et contrast&#233;s, la r&#233;duction de la description du monde &#224; des slogans et des &#233;nonc&#233;s inlassablement r&#233;p&#233;t&#233;s &#8211; d'o&#249; son &#233;troite affinit&#233; avec la propagande. C'est ici que la boucle se boucle, que la faille qui traverse &lt;i&gt;Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt; devient b&#233;ante : voici un livre de philosophie politique dont les faiblesses et les incons&#233;quences ont ouvert les portes &#224; ses emplois id&#233;ologiques ult&#233;rieurs, &#224; son id&#233;ologisation majeure. Un livre qui met en exergue la propagande port&#233;e &#224; son plus haut degr&#233; d'incandescence comme le trait singulier du totalitaire et dont, depuis les derni&#232;res d&#233;cennies du si&#232;cle dernier, les propagandes de guerre froide n&#233;o-imp&#233;rialistes et h&#233;g&#233;monistes de la d&#233;mocratie de march&#233; ont fait leurs choix gras &#8211; une enseigne scintillante de la nouvelle Guerre froide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#224; suivre...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Les soldats de l'An V (apr&#232;s Mai 68 )</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1503</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



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&lt;p&gt;Le document qui suit, retrouv&#233; au fond d'un carton et au hasard d'un rangement longtemps retard&#233; sous forme d'un texte dactylographi&#233; a &#233;t&#233; &#233;crit au d&#233;but des ann&#233;es 1990... Il s'agit d'un projet de film documentaire qui n'eut pas de suite, comme l'indique sa seconde partie intitul&#233;e &#171; traitement &#187;. Toute la saveur du temps perdu... A.B. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour une page blanche, c'en est une belle ! Qui se souvient encore de ces spectaculaires prolongations de Mai 68 qui, de 1973 &#224; 1978, se sont jou&#233;es dans (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le document qui suit, retrouv&#233; au fond d'un carton et au hasard d'un rangement longtemps retard&#233; sous forme d'un texte dactylographi&#233; a &#233;t&#233; &#233;crit au d&#233;but des ann&#233;es 1990... Il s'agit d'un projet de film documentaire qui n'eut pas de suite, comme l'indique sa seconde partie intitul&#233;e &#171; traitement &#187;. Toute la saveur du temps perdu...&lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
A.B.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour une page blanche, c'en est une belle ! Qui se souvient encore de ces spectaculaires prolongations de Mai 68 qui, de 1973 &#224; 1978, se sont jou&#233;es dans l'arm&#233;e fran&#231;aise, la transformant en forteresse assi&#233;g&#233;e par le spectre de la R&#233;volution, privant de sommeil des g&#233;n&#233;raux affol&#233;s ? Qui se souvient de cet Appel des Cent promptement sign&#233; par quelques milliers de bidasses et r&#233;clamant rien moins que le SMIG pour les appel&#233;s, la &#034;libert&#233; totale&#034; d'information et d'expression politique dans les casernes ? Et qui des manifestations de soldats de Draguignan, Karlsruhe, etc. qui stup&#233;fi&#232;rent l'opinion, des emprisonnements et proc&#232;s qui s'ensuivirent, des dizaines de comit&#233;s de soldats aux noms exotiques et &#233;loquents (&#034;Pompon rouge&#034;, &#034;Crosse en l'air&#034;, &#034;Bidasses en col&#232;re&#034;- tout un programme), des documents &#034;confidentiel d&#233;fense&#034; &#034;secret&#034;, voire &#034;ultra-secret&#034; inexorablement parsem&#233;s, semaine apr&#232;s semaine, dans les colonnes du &lt;i&gt;Canard encha&#238;n&#233;&lt;/i&gt;, de &lt;i&gt;Rouge&lt;/i&gt;, de &lt;i&gt;Politique hebdo&lt;/i&gt; gr&#226;ce au z&#232;le de dizaines d'appel&#233;s mal pensants et chapardeurs... Qui ? L'appareil militaire, sans doute, qui n'a pas la m&#233;moire si courte et connut l&#224;, assur&#233;ment, l'une des plus grandes frayeurs de sa longue histoire - ce n'est pas tous les jours, ni m&#234;me tous les demi-si&#232;cles que l'arm&#233;e devient le th&#233;&#226;tre de si spectaculaires d&#233;sordres ni d'entreprises &#034;subversives&#034; aussi g&#233;n&#233;ralis&#233;es... Qui encore ? Quelques anciens ministres sans doute, dont Jacques Chirac qui, de guerre lasse, finit par saisir la Cour de S&#251;ret&#233; de l'Etat en vain d'ailleurs, toute l'affaire ne tardant pas &#224; s'achever sur un non-lieu retentissant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est qu'au fil des manifestations, des sanctions disciplinaires, des campagnes antimilitaristes men&#233;es tambour battant par l'extr&#234;me gauche et des contre-campagnes d'une droite outr&#233;e par tant d'outrages inflig&#233;s &#224; l' &#034;honneur de l'arm&#233;e&#034;, la joyeuse mutinerie des soldats &#233;tait devenue un enjeu politique de taille : parrainant les comit&#233;s de soldats, les syndicats ouvriers donnaient une dimension nouvelle &#224; cette agitation ; jetant son poids dans la balance au nom des &#034;droits d&#233;mocratiques&#034; des appel&#233;s, le PS r&#233;nov&#233; trouvait dans cette affaire une occasion suppl&#233;mentaire d'accentuer la pression sur un r&#233;gime en perte de vitesse et de poursuivre ainsi sa mont&#233;e en puissance : ce n'est pas sans un certain amusement que l'on relit aujourd'hui les d&#233;clarations de Charles Hernu, futur ministre de la D&#233;fense &#224; poigne, en faveur des accus&#233;s du proc&#232;s de Draguignan qui d&#233;fraya en 1975 la chronique des bidasses en folie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, r&#233;trospectivement, la grande insurrection des appel&#233;s des ann&#233;es 1970 peut &#234;tre d&#233;chiffr&#233;e indiff&#233;remment comme le dernier retour de flamme de 1968 (les animateurs des comit&#233;s de soldats sont, bien souvent, des &#034;soixantuitards&#034; dont le sursis est arriv&#233; &#224; expiration) ou bien comme l'une des &#233;tapes du changement de paysage politique qui, graduellement, conduit &#224; l'arriv&#233;e aux affaires du Parti socialiste et des nouvelles &#233;lites qui lui font cort&#232;ge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme le temps passe... C'&#233;tait il y a vingt ans et qu'elles nous paraissent lointaines et d&#233;mod&#233;es (un an apr&#232;s la guerre du Golfe) ces m&#226;les proclamations et lyriques envol&#233;es &#034;Soldat, sous l'uniforme, tu restes un travailleur !&#034; &#034;A bas 1'embrigadement, &#224; bas l'encasernement de la jeunesse !&#034; - qui faisaient alors flor&#232;s dans les casernes ! Comme elle nous semble loin, cette d&#233;ferlante antimilitariste o&#249; le moins politis&#233; des 2&#232;me classe reprenait d'enthousiasme le flambeau des braves pioupious du 17&#232;me, des mutin&#233;s de 1917 et de la Mer Noire, des marins du Potemkine et des insoumis de la guerre d'Alg&#233;rie ! Comme il nous para&#238;t loin ce temps o&#249; des centaines de jeunes sous l'uniforme emport&#233;s par le courant des &#034;ann&#233;es 68&#034; consid&#233;raient comme une &#233;vidence absolue que l'actualit&#233; de la r&#233;volution doit se manifester par un travail de sape g&#233;n&#233;ralis&#233; dans l'arm&#233;e et entonnaient, au premier degr&#233;, dans les manifestations du ler Mai auxquelles ils prenaient part masqu&#233;s le couplet de l'Internationale :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;S'ils s'obstinent, ces cannibales&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A faire de nous des h&#233;ros&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils sauront vite que nos balles&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sont pour nos propres g&#233;n&#233;raux !&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce sens, revenir sur cet &#233;pisode aussi radicalement oblit&#233;r&#233; qu'il fut mouvement&#233;, le revisiter en compagnie de ses acteurs et t&#233;moins de tous bords, c'est tenter avant tout de reconstituer un imaginaire, un paysage mental qui se sont radicalement dissous et n'en furent pas moins partag&#233;s par des milliers de jeunes (et de moins jeunes...) en ces ann&#233;es-l&#224;. Tous les personnages qui jou&#232;rent dans cette pi&#232;ce post-soixantuitarde en qualit&#233; de &#034;subversifs&#034; &#233;taient unanimes sur un point : avec ce bruyant &#034;th&#233;&#226;tre aux arm&#233;es&#034;, les choses ne faisaient que commencer et la guerre en dentelles dans les casernes annon&#231;ait des affrontements plus fatidiques. Vingt ans apr&#232;s, dans le contexte de l'effondrement du bloc socialiste, voire du &#034;communisme&#034; tout court, nous nous demandons &#224; l'inverse ce qui, avec ce &#034;bouquet final&#034;, s'est irr&#233;m&#233;diablement achev&#233; de certaines visions de l'apocalypse r&#233;volutionnaire, de certaines mythologies du &#034;grand chambardement&#034;, d'une certaine utopie (la fameuse &#034;fraternit&#233;&#034; de tous les travailleurs, quelle que soit la couleur de leur uniforme). En ce sens, donc, revenir sur cette &#034;page blanche&#034; si proche et si lointaine en m&#234;me temps, c'est tenter, davantage que de &#034;reconstituer&#034;, d'&#233;valuer une distance qui s'est creus&#233;e entre ce paysage et nous, de r&#233;fl&#233;chir sur la cassure qui nous &#233;loigne de ce proche-lointain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Combien ces jeux et retours de m&#233;moire collective en des lieux maudits ou d&#233;sert&#233;s sont &#224; l'ordre du jour, nous le voyons avec l'intensification spectaculaire du travail du deuil et la multiplication des &#034;r&#233;cits&#034; concernant la guerre d'Alg&#233;rie - au cin&#233;ma, &#224; la t&#233;l&#233;vision, dans les &#233;tudes savantes et les autobiographies. Moins vaste, bien s&#251;r, moins douloureuse et condensant d de moindres enjeux, la tache blanche de l'insurrection antimilitariste des ann&#233;es 1970 n'en est pas moins du m&#234;me ordre, instituant l'oubli comme forme &#034;pratique&#034; de la m&#233;moire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cette amn&#233;sie, bien s&#251;r, contribue un certain cours naturel des choses. Les acteurs de ces sc&#232;nes mouvement&#233;es ont vieilli et fait leur chemin dans la vie ; ils ne sont pas devenus, bien s&#251;r, des &#034;notaires&#034; &#224; la Jacques Brel, mais enfin, voici l'un dont la signature figure fr&#233;quemment &#224; la &#034;une&#034; du Monde, voici tel autre qui brille haut au firmament de la litt&#233;rature &#034;noire&#034; fran&#231;aise, et en voil&#224; un troisi&#232;me dont le cabinet de &#034;consultant&#034; ne marche pas si mal... On a beau n'&#234;tre ni b&#233;gueule ni apostat, ces soixante jours que l'on passa au &#034;trou&#034; pour &#034;insubordination&#034; ou &#034;outrage au drapeau&#034; ne sont pas n&#233;cessairement de ces titres de gloire que l'on expose au fronton de son curriculum vitae... D'o&#249;, par cons&#233;quent, une seconde direction de l'investigation : que sont nos rouges bidasses devenus, quel regard jettent-ils sur leurs faits d'armes de l'&#233;poque, dans quelle &#233;toffe est taill&#233;e leur m&#233;moire de ces &#233;v&#233;nements solide ou fragile ? Eux qui, il y a vingt ans, se masquaient pour rencontrer les journalistes ou d&#233;filer, peuvent-ils &#233;voquer sereinement ce bref chapitre de leur vie, &#224; visage d&#233;couvert ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'un des aspects les plus fascinants de cette page arrach&#233;e au livre de l'histoire fran&#231;aise contemporaine est le formidable malentendu qui s'y noue entre l'un et l'autre &#034;c&#244;t&#233;&#034; - l'arm&#233;e, ses professionnels et son appareil, l'Etat d'une part et, de l'autre, les soldats en r&#233;bellion et ceux qui les soutiennent. Chez ces derniers, en effet, ceux d' &#034;en bas&#034; pr&#233;domine une dimension ludique : quel plaisir, quelle jouissance &#224; secouer ainsi le cocotier militaire, &#224; faire tourner en bourrique le colonel, &#224; imprimer au nez et &#224; la barbe des &#034;crevures&#034; le bulletin du comit&#233; de soldats, d'en consteller la caserne, de partir en &#034;fausse perm&#034; pour d&#233;filer le premier mai, ridiculiser de mille mani&#232;res l'ordre militaire. A chaque instant, le malicieux soldat Chve&#238;k y retrouvait ses h&#233;ritiers, au centuple. Vue de la chambr&#233;e o&#249; Bidasse compte les jours, ce mouvement de &#034;subversion&#034; est avant tout un &#034;grand jeu&#034;, une diversion inesp&#233;r&#233;e, aux mille rebondissements, dans l'ordre et l'ennui mortel de la caserne. Mais, vue d' &#034;en-haut&#034; o&#249; l'on s'est habitu&#233; &#224; bannir le hasard, o&#249; s'entretient la vigilance contre les men&#233;es de l'&#233;tranger, de 1' ennemi et de ses r&#233;currentes &#034;cinqui&#232;mes colonnes&#034;, toute l'affaire sent le complot, l'entreprise concert&#233;e, le plan de d&#233;stabilisation &#224; plein nez et commande une riposte &#034;strat&#233;gique&#034; adapt&#233;e. L&#224; o&#249; le bidasse instruit assign&#233; au &#034;chiffre&#034; voit dans les fuites qu'il organise un bon tour jou&#233; &#224; l'ordre militaire et une juste revanche prise sur son aust&#233;rit&#233; ou sa brutalit&#233;, l'&#233;tat-major, lui, d&#233;tecte le spectre de l'espionnage et de l'infiltration par des agents de l'ennemi. Deux visions du monde, une partie d'&#233;checs dont les joueurs ne pratiquent pas les m&#234;mes r&#232;gles. Enivr&#233;s par le d&#233;veloppement foudroyant du mouvement dans les casernes, volant de succ&#232;s en succ&#232;s dans leur campagne triomphale contre le &#034;militarisme bourgeois&#034;, les &#034;strat&#232;ges&#034; de l' extr&#234;me gauche qui attisent la r&#233;bellion ne sont gu&#232;re conscients qu'ils jouent avec de la dynamite en d&#233;fiant ainsi l'Etat en son sanctuaire, en exposant chaque semaine l'institution militaire &#224; la ris&#233;e publique. Il se trouva que la France n'&#233;tait ni le Chili, ni l'Argentine et que le mouvement s'&#233;vapora bien avant que l'on en vint aux mains ou au sang. Mais qui le savait d'avance ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le service national vient d'&#234;tre r&#233;duit &#224; dix mois, dans la plus parfaite indiff&#233;rence, et les troupes fran&#231;aises quittent 1'Allemagne r&#233;unifi&#233;e. Il y a un an, les quelques voix (Gilles Perrault...) qui ont tent&#233; d'attiser, lorsque le corps exp&#233;ditionnaire fran&#231;ais campait dans le d&#233;sert d'Arabie en attendant d'y faire souffler la temp&#234;te, les braises refroidies de l'antimilitarisme se sont heurt&#233;es &#224; un silence hostile... Ceux qui, aujourd'hui, partent, sans &#233;tat d'&#226;me apparent, au service militaire sont n&#233;s aux alentours de ces jours d'alarme et d'exaltation o&#249; ceux de la g&#233;n&#233;ration d'avant s'exhibaient en premi&#232;re page des journaux, brandissant le poing et scandant &#034;Crosse en l'air et rompons les rangs !&#034; ...Oui, vingt ans &#224; peine sur le calendrier, mais combien sur notre horloge intime et combien sur celle des attitudes politiques, voire des passions fran&#231;aises ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Traitement ( sous forme, cette fois, d'une d&#233;claration d'intention destin&#233;e au r&#233;alisateur, pas au CNC )&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette histoire est &#034;la mienne&#034; des ann&#233;es durant, j'ai &#233;t&#233; au c&#339;ur de cette toile d'araign&#233;e o&#249; se tissaient les noirs complots contre l'ordre militaire, en ces ann&#233;es-l&#224;, pr&#233;cis&#233;ment je ne puis donc la raconter comme une aventure (ou une m&#233;saventure) arriv&#233;e &#224; d'autres. Bien des acteurs dont j'aimerais recueillir le t&#233;moignage &#233;taient alors des amis, des camarades, un certain nombre d'entre eux sont demeur&#233;s des proches. Dans l'abord de ces t&#233;moins, je ne vois pas l'utilit&#233; d'instaurer une distance de convention, &#034;r&#233;glementaire&#034;, de gommer les &#034;nous&#034; et les &#034;tu&#034; qui constituent, au fond, le soubassement, le &#034;secret&#034; de cet travail. Il faudrait, bien s&#251;r, &#233;viter les &#233;cueils du film de g&#233;n&#233;ration (&lt;i&gt;Nous nous sommes tant aim&#233;s&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Mourir &#224; trente ans&lt;/i&gt;...), mais simplement d'assumer dans le ton et l'&#233;criture du film ces proximit&#233;s et complicit&#233;s qui ont la peau plus dure que le souvenir net de la sc&#232;ne &#224; laquelle elles se r&#233;f&#232;rent. Aussi bien, ce c&#244;t&#233; &#034;retrouvailles&#034; serait n&#233;cessairement compens&#233; par la confrontation avec ceux d' &#034;en face&#034; (Chirac, les ministres de la D&#233;fense, des g&#233;n&#233;raux, des journalistes, des juges militaires...). L'int&#233;r&#234;t de revisiter cette sc&#232;ne ne tient-il pas, pour une part, &#224; la possibilit&#233; de la r&#233;investir du point de vue de l'Autre, celui que nos &#034;jeux&#034; d'alors plongeaient dans l'alarme et l'exasp&#233;ration ? Exposer le &#034;malentendu&#034; dans le croisement des regards et des souvenirs des acteurs et t&#233;moins des deux bords.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit pas de collecter des souvenirs et de les coudre ensemble, mais de mettre en sc&#232;ne un travail de m&#233;moire collectif sur un &#034;lieu&#034; oubli&#233;, incommodant, d'acc&#232;s difficile. La pr&#233;sentation des personnages, leur questionnement doivent exprimer la difficult&#233; de ce travail, toutes les r&#233;sistances auxquelles il se heurte, le caract&#232;re al&#233;atoire et p&#233;nible des aller-retours qu' il met en &#339;uvre entre pass&#233; et pr&#233;sent. Pas d'interviews conventionnels, donc, mais des &#034;sc&#232;nes&#034; : tel ancien animateur d'une organisation antimilitariste r&#233;volutionnaire clandestine nous conduirait &#224; sa &#034;planque&#034; d'alors, tenterait de retrouver les gestes qu'il faisait sur la ron&#233;o, lirait un texte incendiaire qu' il &#233;crivit alors... En m&#234;me temps, il serait clairement &#034;signal&#233;&#034; comme l'homme qu'il est aujourd'hui un &#233;crivain de bon renom et qui boit un peu trop, il y aurait une n&#233;cessaire rencontre entre la ron&#233;o et le ch&#226;blis dont il abuse aujourd'hui et qu'il ne pouvait se payer alors.... Autre sc&#232;ne possible : un jeune talent reconnu du &lt;i&gt;Monde&lt;/i&gt; raconte ses jours au trou, dans son bureau, &#224; la r&#233;daction du journal ; un journaliste plus &#226;g&#233; l'&#233;coute, puis prend la parole : celui qui &#034;couvrit&#034; tous ces &#233;v&#233;nements en ces ann&#233;es-l&#224;, un partisan sans &#233;tats d'&#226;me de l'ordre militaire... Ou encore : retour, avec les trois &#034;h&#233;ros&#034; de la manifestation de Draguignan, sur les lieux : ils miment les gestes, ils commentent, ils ont vieilli, ils ont suivi des trajectoires diff&#233;rentes... Tenter d'investir les lieux : des casernes dont on nous interdira l'acc&#232;s, (filmer), d'autres, d&#233;saffect&#233;es (RFA), filmer aussi les in&#233;vitables refus de t&#233;moignage, mettre en sc&#232;ne comme il convient les g&#233;n&#233;raux, les ministres &#224; la retraite. Chaque personnage doit &#234;tre saisi dans ce qui le distingue pour le meilleur et le pire, &#034;dessin&#233;&#034; par la mise en sc&#232;ne. C'est la grande le&#231;on d'Oph&#252;ls (fils) me semble-t-il. Le travers du frimeur doit &#234;tre grossi, et s'il se trouve que l'un de nos t&#233;moins joue de la trompette dans un orchestre de salsa, il est exclu de l'interroger assis sur un canap&#233;. Ceci d'autant plus qu'il s'agit d'une histoire bourr&#233;e d'anecdotes piquantes, de rebondissements, de &#034;gags&#034; qui peuvent venir percuter avec force le discours glac&#233; de l'Etat que tiendront ceux d'&#034;en haut&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des lieux, des situations, des personnages, pas seulement des &#034;interviev&#233;s&#034;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(le texte s'interrompt un peu abruptement sur ces bonnes paroles...)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>&#171; C'est la faute au constructivisme ! &#187; - Sur deux textes facultatifs [2/2]</title>
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		<dc:date>2025-09-07T04:21:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>C&#233;dric Cagnat</dc:creator>



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&lt;p&gt;La biosph&#232;re &lt;br class='autobr' /&gt;
Il me faut maintenant gravir un sommet autrement plus p&#233;rilleux que les ch&#233;tifs terrils auxquels j'ai d&#251; m'affronter pr&#233;c&#233;demment : rien de moins que l'Everest &#8211; accompagn&#233; de quelques autres sublimit&#233;s telluriennes. La difficult&#233; tient ici &#224; la fois au double r&#244;le qu'occupe dans l'&#233;conomie argumentative du texte de VM ce que j'appellerai le &#171; r&#233;el &#233;cosyst&#233;mique &#187;, ainsi qu'au caract&#232;re contradictoire des affirmations qui y sont consacr&#233;es. Ces derni&#232;res, en effet, quand elles (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;La biosph&#232;re&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me faut maintenant gravir un sommet autrement plus p&#233;rilleux que les ch&#233;tifs terrils auxquels j'ai d&#251; m'affronter pr&#233;c&#233;demment : rien de moins que l'Everest &#8211; accompagn&#233; de quelques autres sublimit&#233;s telluriennes. La difficult&#233; tient ici &#224; la fois au double r&#244;le qu'occupe dans l'&#233;conomie argumentative du texte de VM ce que j'appellerai le &#171; r&#233;el &#233;cosyst&#233;mique &#187;, ainsi qu'au caract&#232;re contradictoire des affirmations qui y sont consacr&#233;es. Ces derni&#232;res, en effet, quand elles ne se r&#233;duisent pas &#224; des truismes qu'il n'y a pas lieu de discuter, viennent t&#233;lescoper de front, visiblement &#224; l'insu de son autrice, la th&#232;se g&#233;n&#233;rale du texte.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le r&#233;el &#233;cosyst&#233;mique &#8211; glaciers, fleuves, for&#234;ts, atmosph&#232;re, etc. &#8211; tel qu'il est mis en p&#233;ril dans sa r&#233;alit&#233; physique et mat&#233;rielle ; tel qu'il est menac&#233;, attaqu&#233;, en voie d'effondrement et d'an&#233;antissement, est mobilis&#233; &#224; de multiples reprises tout au long du texte de VM comme l'exemple prototypique de l'actuelle destruction globale du &#171; r&#233;el comme tel &#187;. Il est trait&#233; tant&#244;t comme l'occurrence la plus manifeste de cette destruction, tant&#244;t comme une sorte de paradigme &#224; partir duquel pourrait s'op&#233;rer la radicale conversion de notre rapport au r&#233;el que VM appelle r&#233;solument de ses v&#339;ux. C'est ce qu'elle nomme la &lt;i&gt;preuve par l'anthropoc&#232;ne&lt;/i&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La d&#233;gradation irr&#233;vocable de ce que nous percevons comme notre environnement ou nos espaces de vie, telle que nous en sommes les t&#233;moins (telle qu'elle constitue l'objet de nos perceptions et efforts d'intellection),&lt;/i&gt; c'est un fait &lt;i&gt;ou un ensemble de faits, et pas seulement l'objet de nos soucis, de notre d&#233;ploration, c'est-&#224;-dire d'op&#233;rations subjectives reconductibles &#224; la condition humaine et aux limites impos&#233;es par sa finitude. L'anthropoc&#232;ne nous reconduit irr&#233;vocablement au r&#233;el : l'Everest salop&#233; et la Mer de Glace qui dispara&#238;t, c'est du r&#233;el massif et compact, irr&#233;vocable, irr&#233;ductible &#224; sa condition de d&#233;fis pour la pens&#233;e humaine dont nous devons prendre acte et que nous devons faire l'effort de probl&#233;matiser. Le premier &#233;l&#233;ment du dogme ou de l'a priori &#224; instaurer ici tiendrait en deux mots :&lt;/i&gt; &#231;a existe &lt;i&gt;&#8211; et m&#234;me &#231;a existe tellement que nous sommes menac&#233;s d&#233;sormais d'en crever. Et c'est ici, dans ce d&#233;placement brutal de la proposition que nous nous d&#233;tachons du subjectivisme et du criticisme kantien &#8211; la tradition majeure de la modernit&#233; philosophique &#8211; &#224; l'heure du danger mortel, le r&#233;el revient vers nous, en boomerang, d&#233;bordant de toutes parts l'in-finie, l'interminable discussion autour des conditions dans lesquels nous, humains, le percevons, en produisant la connaissance, le mettons en phrases.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;VM insiste pour dissocier radicalement la r&#233;alit&#233; physique de la biosph&#232;re de toute m&#233;diation perceptive ou cognitive. Elle pose comme geste th&#233;orique premier l'affirmation &#171; &lt;i&gt;&#231;a existe&lt;/i&gt; &#187;, ind&#233;pendamment de toute appr&#233;hension humaine, et veut &#233;chapper &#224; l'orni&#232;re du subjectivisme et du criticisme kantien en s&#233;parant l'&#234;tre et le percevoir. Cette posture a l'avantage de rappeler que la destruction mat&#233;rielle est un ph&#233;nom&#232;ne objectif, non r&#233;ductible &#224; une crise de perception. Mais, en absolutisant ce geste, VM fait dispara&#238;tre du champ de l'analyse la question des conditions concr&#232;tes dans lesquelles ces r&#233;alit&#233;s deviennent &lt;i&gt;des probl&#232;mes&lt;/i&gt; pour les soci&#233;t&#233;s humaines &#8211; et donc l'&#233;cart entre un &#233;v&#233;nement mat&#233;riel et sa reconnaissance collective comme enjeu. En cherchant &#224; &#171; lib&#233;rer &#187; la question &#233;cologique de toute r&#233;f&#233;rence &#224; la perception, VM oublie que la destruction de la biosph&#232;re n'est une question politique, scientifique ou morale que &lt;i&gt;parce que&lt;/i&gt; des structures cognitives &#8211; cat&#233;gories, mod&#232;les scientifiques, indicateurs, r&#233;cits &#8211; en permettent l'identification, la qualification et l'&#233;valuation. Sans ce travail d'objectivation, la fonte d'un glacier reste un &#233;v&#233;nement physique local, non un &#171; sympt&#244;me &#187; de l'Anthropoc&#232;ne. L'enjeu n'est donc pas de choisir entre objectivit&#233; brute et subjectivisme kantien, mais de penser leur articulation : comment un changement mat&#233;riel devient un fait environnemental signifiant.&lt;br class='autobr' /&gt;
VM &#233;nonce une banalit&#233; en rappelant que l'anthropocentrisme a contribu&#233; &#224; l'exploitation et &#224; la destruction du monde vivant. Mais son projet de &#171; se d&#233;centrer &#187; radicalement du sujet humain d&#233;politise la question &#233;cologique en oubliant que toute lutte pour pr&#233;server la biosph&#232;re est n&#233;cessairement une lutte humaine, situ&#233;e dans des conflits d'int&#233;r&#234;ts, de repr&#233;sentations et de valeurs. En d'autres termes : l'Anthropoc&#232;ne est certes un fait mat&#233;riel, mais sa compr&#233;hension et sa gestion passent in&#233;vitablement par des m&#233;diations sociales et culturelles. La destruction de la biosph&#232;re &#8211; glaciers qui fondent, fleuves pollu&#233;s, for&#234;ts ras&#233;es &#8211; appartient ind&#233;niablement au domaine des r&#233;alit&#233;s objectives : elle affecte la mat&#233;rialit&#233; physique de la plan&#232;te, ind&#233;pendamment de notre perception imm&#233;diate. Personne ne conteste que l'effacement d'un &#233;cosyst&#232;me n'est pas r&#233;ductible &#224; une simple crise de repr&#233;sentation. Mais, sans les concepts de &#171; r&#233;chauffement climatique &#187;, d'&#171; &#233;rosion de la biodiversit&#233; &#187; ou d'&#171; Anthropoc&#232;ne &#187;, sans les indicateurs et les mod&#232;les qui les rendent visibles et mesurables, la fonte d'un glacier reste un &#233;v&#233;nement physique local, sans signification globale. Or, la d&#233;gradation de ces cadres &#8211; qu'il s'agisse de leur affaiblissement intellectuel, de leur disqualification id&#233;ologique ou de leur remplacement par des narrations mensong&#232;res &#8211; ne se contente pas d'obscurcir la perception de la catastrophe : elle en devient l'un des moteurs, en paralysant toute capacit&#233; collective de r&#233;action. Ce n'est donc pas en opposant un &#171; r&#233;el brut &#187; &#224; la m&#233;diation cognitive que l'on sort de l'anthropocentrisme, mais en reconnaissant que C1 et C2 sont indissociables : l'effondrement de la pens&#233;e &#233;cologique pr&#233;cipite l'effondrement &#233;cologique lui-m&#234;me. &lt;br class='autobr' /&gt;
La &#171; preuve par l'Anthropoc&#232;ne &#187; que VM nous sert se r&#233;duit, pour l'essentiel, &#224; enfoncer des portes ouvertes : l'Everest et la Mer de glace existent &#8211; nul, pas m&#234;me les constructivistes les plus enrag&#233;s, ne l'a jamais ni&#233; ; ils se d&#233;gradent rapidement &#8211; ce que confirme un consensus scientifique massif et ce que chacun peut constater chaque &#233;t&#233;, quand les records de chaleur tombent en rafale et que des incendies g&#233;ants embrasent simultan&#233;ment plusieurs continents&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ce que nous faisons &#8211; ou ne faisons pas &#8211; &#224; partir de cette &#233;vidence est un (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais c'est pr&#233;cis&#233;ment l&#224; que se loge la contradiction : &#171; Anthropoc&#232;ne &#187; n'est pas le nom d'un fait brut, c'est un concept scientifique, fruit de mesures atmosph&#233;riques, d'exp&#233;rimentations sur le terrain, de relev&#233;s de temp&#233;ratures, d'analyses g&#233;ologiques, de mod&#233;lisations climatiques, de comparaisons statistiques, autrement dit un produit &#233;labor&#233; au sein de C1, et non la simple donation imm&#233;diate d'un C2 suppos&#233; &#171; massif et compact &#187;. C'est par ce d&#233;tour &#8211; relev&#233;s instrumentaux, mise en forme conceptuelle, diffusion publique &#8211; que la d&#233;gradation de la biosph&#232;re devient un probl&#232;me social et politique. Or, tout en pr&#233;tendant s'affranchir de la m&#233;diation subjective, VM la r&#233;introduit malgr&#233; elle dans son propre texte : &#171; nous percevons &#187;, &#171; nous sommes t&#233;moins &#187;, &#171; objet de nos perceptions et efforts d'intellection &#187;&#8230; Autant d'aveux implicites que la catastrophe &#233;cologique ne prend sens, ne devient &#171; fait &#187; mobilisable, qu'&#224; travers les structures d'appr&#233;hension du monde que VM voudrait cong&#233;dier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc &#224; partir de cette &#171; preuve &#187; bancale, un paradigme ni fait ni &#224; faire, que VM entend envisager la destruction du r&#233;el dans son ensemble, sous ses diverses modalit&#233;s : &#171; le pass&#233; historique, la vie sociale, les cultures et les langues minoritaires, les fondements de la vie en commun, de la vie politique &#187; &#8211; destruction &#171; infiniment plus subreptice que celle de la d&#233;forestation de l'Amazonie ou la construction de l'&#233;ni&#232;me autoroute &#187;. &lt;i&gt;Infiniment plus subreptice&lt;/i&gt;, certes, mais pour quelle raison, Madame ? R&#233;ponse : &#171; Ce n'est qu'un probl&#232;me de visibilit&#233;, de perception &#187;. Je ne vous le fais pas dire. Si je comprends bien, ce que VM pr&#233;conise, c'est donc une r&#233;forme, ou une r&#233;volution, dans notre mani&#232;re de &lt;i&gt;percevoir&lt;/i&gt; le r&#233;el. Une perception qui ne passerait pas par le sujet percevant &#8211; de la m&#234;me mani&#232;re dont nous &lt;i&gt;percevons&lt;/i&gt; la r&#233;alit&#233; brute et massive de la fonte des glaciers et de la d&#233;forestation de l'Amazonie. Soit ! Rallions-nous &#224; ce beau programme. Il ne manque plus que la m&#233;thode &#8211; car je veux bien &lt;i&gt;percevoir&lt;/i&gt; diff&#233;remment le r&#233;el sans en passer par &lt;i&gt;ma&lt;/i&gt; perception, mais en l'&#233;tat, cela me para&#238;t difficile. Heureusement, VM va nous fournir le mode d'emploi &#8211; non ? Si ! &#171; Nous devons faire un effort pour penser cette question (les attaques contre le r&#233;el) comme si elle ne passait pas par nous, par la perception que nous en avons. &#187; &#199;a tombe bien, je suis pr&#234;t &#224; tous les efforts &#8211; mais vers quoi, et comment, s'il vous pla&#238;t ? Eh bien : &#171; Il faut traiter les enjeux historiques et sociaux de la m&#234;me fa&#231;on que les enjeux environnementaux. &#187; D'accord ! D'accord ! Il faut les &#171; traiter &#187;, mais comme s'ils ne passaient pas par nous. La m&#233;thode ? Le proc&#233;d&#233; ? Le &lt;i&gt;suspense&lt;/i&gt; devient insoutenable. &#171; Le n&#339;ud de l'affaire est qu'il faudrait produire ce geste de d&#233;liaison en cons&#233;quence duquel la question du r&#233;el cesserait d'&#234;tre indissociable des enjeux de perception, sensation et intellection ; l&#224; o&#249;, pr&#233;cis&#233;ment, la boucle se referme toujours et relance le subjectivisme humain, dans la mesure m&#234;me o&#249; ce geste, cet effort relevant d'une d&#233;cision, c'est bien toujours &lt;i&gt;nous&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire un ou des sujets humains qui sommes appel&#233;s &#224; le produire. &#187; Ah bon ? Mais je croyais que&#8230; Je suis en pleine confusion. &#171; Il s'agirait donc, pour tenter de s'&#233;vader hors du cercle du subjectivisme humain, de l'anthropocentrisme commandant toute approche du r&#233;el, de poser des principes ou de donner force de loi (d'axiome) &#224; des notions premi&#232;res telles que : le sommet de l'Everest souill&#233; de d&#233;chets du fait de l'affluence des alpinistes en qu&#234;te de performance, la Mer de glace, &#224; Chamonix, qui fond inexorablement, ce sont bien des d&#233;sastres que nous enregistrons. &#187; Oui, c'est bien cela &#8211; nous les &lt;i&gt;enregistrons&lt;/i&gt;. Et ? &#171; C'est par cet effort d'objectivation que nous devons commencer &#8211; et il ne se limite pas &#224; une r&#233;forme de notre entendement. Il vise au contraire &#224; s&#233;parer la question de notre entendement d'avec ce qui est &#8211; et tant pis s'il s'agit l&#224;, bien s&#251;r, in&#233;vitablement, d'une op&#233;ration de notre entendement. &#187; Que&#8230; Quoi ?&#8230; Tant&#8230; Tant pis ? On a bien lu ? &#171; Tant pis &#187; ? Tant pis si ce minuscule &#171; tant pis &#187; fait s'&#233;crouler toute la d&#233;monstration ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Tant pis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Gaza&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le texte de VM, n'est fait mention de ce th&#232;me que deux fois, dont une dans la phrase suivante : &#171; Lorsque la Caste tente d'imposer l'&#233;vidence selon laquelle ce qui exige que les d&#233;put&#233;s statuent, en urgence, c'est la prolif&#233;ration de l'antis&#233;mitisme et non pas l'extermination de la population de Gaza, c'est bien le r&#233;el qui est en jeu, et pas seulement la diversion, une de plus, qui fait son &#339;uvre. &#187; Je ne gloserai pas sur cette phrase. Prise hors de son contexte, j'y souscris sans r&#233;serve. Ce qui, pourtant, en fait une s&#233;rieuse entorse aux exigences &#233;thiques minimales d'une proposition philosophique livr&#233;e aux commentaires du tout-venant, c'est son insertion dans un d&#233;veloppement visant &#224; disqualifier une option th&#233;orique, laquelle ne flotte pas sans attaches dans les nu&#233;es, mais se trouve port&#233;e et d&#233;fendue par un certain nombre d'individus qui, &lt;i&gt;jusqu'&#224; preuve du contraire&lt;/i&gt;, ne m&#233;ritent pas qu'on les prive des &#233;gards &#233;l&#233;mentaires dus &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; &#224; tout un chacun. Or, si ces empoisonneurs assidus sont, tout au long du texte, rendus responsables de la menace et des attaques dont le r&#233;el fait l'objet, alors c'est bien &#224; eux que sont ici imput&#233;es l'indiff&#233;rence, l'inaction et les manipulations de &#171; la Caste &#187; au sujet du g&#233;nocide des Gazaouis, en tant qu'ils lui ont fourni les pr&#233;suppos&#233;s philosophiques, la noosph&#232;re, la &lt;i&gt;koin&#232;&lt;/i&gt; dont elle avait besoin pour accomplir son &#339;uvre de mort &#8211; avec la complicit&#233; avachie de la soci&#233;t&#233; dans son ensemble, elle aussi conditionn&#233;e par leur faute &#224; gober ses intoxications d&#233;r&#233;alisantes. Autant dire que toutes celles et tous ceux qui ne souscrivent pas au r&#233;alisme de VM ont arm&#233; le bras criminel de Netanyahou. Ce proc&#233;d&#233; &#8211; que je me garderai pour l'instant de qualifier &#8211; sera amplement r&#233;it&#233;r&#233;, de fa&#231;on encore plus virulente, dans le texte qui a fait suite &#224; celui de VM dans les colonnes d'&lt;i&gt;Ici et Ailleurs&lt;/i&gt;. J'aurai donc l'occasion d'y revenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3. &#171; aujourd'hui comme il ne l'a jamais &#233;t&#233; &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet aspect de la th&#232;se de VM doit &#234;tre discut&#233; sur deux fronts. Le premier concerne le caract&#232;re in&#233;dit de la situation d&#233;crite dans le texte. Le second, plus &#233;troitement associ&#233; &#224; l'objectif critique g&#233;n&#233;ral que j'ai poursuivi jusqu'ici, consiste &#224; interroger la part de responsabilit&#233; qui peut &#234;tre attribu&#233;e &#224; l'&#233;pist&#233;mologie constructiviste dans l'&#233;mergence et la persistance de cette reconfiguration globale &#8211; &#171; ontologique &#187;, anthropologique, sociale, politique, etc. &#8211; pr&#233;sent&#233;e comme radicalement nouvelle. Si nous entendons, comme nous l'avons fait jusqu'&#224; pr&#233;sent, opposer &#224; des g&#233;n&#233;ralit&#233;s insaisissables autre chose que des consid&#233;rations puis&#233;es &#224; la m&#234;me source vaporeuse, il est indispensable d'analyser pr&#233;cis&#233;ment la structure d'une situation ou d'un &#233;v&#233;nement susceptibles d'&#234;tre d&#233;crits par des &#233;nonc&#233;s dans lesquels interviendraient des verbes comme &#171; menacer &#187; ou &#171; attaquer &#187;. C'est &#224; partir de la mise au jour des &#233;l&#233;ments d'une telle structure que pourront &#234;tre &#233;valu&#233;s la &#171; nouveaut&#233; &#187; de chacun d'eux et leurs &#233;ventuels liens avec des d&#233;terminations imputables &#224; des pr&#233;suppos&#233;s, des th&#233;ories ou une &#171; atmosph&#232;re &#187; constructiviste.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un &#233;tat de fait dans lequel intervient une &#171; menace &#187; ou une &#171; attaque &#187; se pr&#233;sente formellement de la mani&#232;re suivante : (x) menace/attaque (y) au moyen de (w) en vue de (z)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pour &#234;tre tout &#224; fait pr&#233;cis, il conviendrait d'analyser &#224; part les deux (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Aucune difficult&#233; ici : une situation de menace/attaque implique un initiateur et agent, individuel ou collectif (x), usant de certains proc&#233;d&#233;s, instruments, moyens de toutes natures (w) pour menacer ou attaquer un objet (y) dans le but d'obtenir tel ou tel r&#233;sultat (z)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le lecteur aura peut-&#234;tre remarqu&#233; que cette mani&#232;re de formuler les choses (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Si nous substituons les variables de cette structure sur la base de la th&#232;se de VM, nous obtenons : &#171; La Caste (x) menace/attaque le r&#233;el (y) &#171; en d&#233;ployant toutes sortes de moyens jusqu'ici in&#233;dits &#187; (w) en vue de &#171; rendre de plus en plus impraticable l'op&#233;ration &#233;l&#233;mentaire consistant &#224; faire le partage entre [&#8230;] le r&#233;el et ce qui n'en est qu'une ombre, une simulation, un double illusoire, une r&#233;alit&#233;-bis (une fiction visant &#224; se faire passer pour le r&#233;el) &#187; (z). Jusqu'ici, ma critique s'est exclusivement attard&#233;e sur les diff&#233;rents emplois et diverses modalit&#233;s de (y), sous ses deux d&#233;clinaisons, C1 et C2, &#224; partir desquelles VM avait &#233;chafaud&#233; sa charge anti-constructiviste, dont il me semble avoir montr&#233;, autant que faire se pouvait, qu'elle est nulle et non avenue. Reste donc &#224; s'atteler aux autres variables : Qui &#8211; Comment &#8211; Pourquoi (&#224; quelle fin).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(x) &#8211; Qui ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La Caste &#187; est le nom g&#233;n&#233;rique donn&#233; &#224; une vari&#233;t&#233; d'agents caract&#233;ris&#233;s comme &#171; de puissantes forces &#187;, que le texte mentionne sous diverses appellations renvoyant &#224; des cat&#233;gories sociales ou politiques plus ou moins circonscrites et identifiables : &#171; les sergents de la domination, les militants de l'&#233;conomie, les fabriques de discours &#187; ; &#171; les militants de l'&#233;conomie, du productivisme, de l'extractivisme et les activistes de la logocratie h&#233;g&#233;moniste &#187; ; &#171; les discours n&#233;gationnistes ayant pour objet le saccage environnemental &#187; ; &#171; les formes contemporaines de la domination &#187; ; &#171; les puissances dominantes &#187; ; &#171; ceux dont la destruction de la r&#233;alit&#233; est la grande cause &#187; ; &#171; productivistes, extractivistes, pollueurs, destructeurs &#224; outrance &#187; ; &#171; Le grand paradigme de la Science &#187; et son prolongement logique, &#171; la techno-science &#187; ; et enfin &#171; le sujet souverain &#187;, qui &#171; est un apprenti sorcier, le bousilleur qui a ouvert la bo&#238;te de Pandore et tout salop&#233; &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
A ceci, il n'y a en soi pas grand-chose &#224; r&#233;pliquer. Sauf que ce qui est pr&#233;sent&#233; comme une nouveaut&#233; analytique &#8211; cette fameuse &#171; ontologie du pr&#233;sent &#187; dont VM se targue si fi&#232;rement de fournir les bases &#8211; requise par les param&#232;tres d'une situation in&#233;dite o&#249; toutes les cartes th&#233;oriques sont pr&#233;tendument rebattues, remobilise en r&#233;alit&#233; des &lt;i&gt;topo&#239;&lt;/i&gt; d&#233;j&#224; bien &#233;prouv&#233;s de la critique radicale anticapitaliste la plus classique. La Caste, c'est en d&#233;finitive cet agr&#233;gat ultra-minoritaire &#8211; mais dont la capacit&#233; de nuisance est en effet maximale &#8211; de d&#233;tenteurs des pouvoirs &#233;tatiques et des institutions financi&#232;res, &#233;conomiques et industrielles globalis&#233;es, mobilisant &#224; son service toutes les ressources des d&#233;veloppements techno-scientifiques et second&#233; par ses porte-voix m&#233;diatiques et pseudo-intellectuels. &lt;i&gt;Nihil sub sole novum&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cet apophtegme de l'Eccl&#233;siaste est l'ennemi d&#233;clar&#233; des penseurs (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ce qui, en revanche, peut pr&#234;ter &#224; discussion, c'est bien entendu l'appartenance de cette Caste &#224; une configuration id&#233;ologique relevant du constructivisme, soit qu'elle en ferait un usage cyniquement strat&#233;gique afin de mener plus ais&#233;ment &#224; bien son entreprise de destruction massive, soit qu'elle baignerait inconsciemment dans ce brouet mental diffus propre &#224; notre pr&#233;sent. La question se pose d'autant plus qu'un passage du texte de VM pointe, de mani&#232;re l&#224; encore assez contradictoire, l'absence d'une v&#233;ritable ligne id&#233;ologique directrice et homog&#232;ne au principe des men&#233;es de ces puissances dominantes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'id&#233;ologie est une chape, elle forme un tout, elle pr&#233;sente une coh&#233;rence comme ensemble de discours et syst&#232;me de repr&#233;sentation, &#171; vision du monde &#187;. Son r&#233;gime, c'est celui de l'unit&#233;, de l'ensemble int&#233;gr&#233; o&#249; toutes les &#171; parties &#187; forment un tout. L'id&#233;ologie, en ce sens, a une architectonique. Nous ne vivons plus du tout sous ce r&#233;gime de la domination. Ce &#224; quoi nous avons affaire, ce sont des flux. [&#8230;] Plus rien qui rel&#232;ve d'une architecture globale et pr&#233;sente une coh&#233;rence quelconque. Seulement des flux, des input, des signes, des intensit&#233;s, des messages, des effets de saturation ; une prolif&#233;ration dense, instable, constamment changeante. La Caste est all&#233;g&#233;e de toute id&#233;ologie globale, elle n'agit plus selon des vis&#233;es strat&#233;giques, des plans, des doctrines, des visions du monde, elle agit par impulsions, un amalgame de coups de t&#234;te et d'id&#233;es fixes,&lt;/i&gt; whims&lt;i&gt;, en fonction d'int&#233;r&#234;ts &#224; court terme, elle n'a plus d'id&#233;es &#224; proprement parler [&#8230;] La Caste a la t&#234;te vide, plus d'id&#233;es, elle ne se meut plus que par automatismes, le temps du cerveau reptilien. [&#8230;] On gouverne, on domine d&#233;sormais &#224; la discontinuit&#233; radicale, produite notamment par l'inflation des &#171; entr&#233;es &#187; et des signaux, des messages h&#233;t&#233;rog&#232;nes et sans suite. [&#8230;] Il n'y a plus que des discours, impossibles &#224; hi&#233;rarchiser, des images se succ&#233;dant en flux, des fictions (histoires) interchangeables ou de qualit&#233; (si l'on peut dire) &#233;gale, une infinit&#233; de points de vue de m&#234;me qualit&#233; aussi.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pr&#233;tends au contraire que la production apparemment chaotique du discours h&#233;g&#233;monique actuel, comme les pr&#233;tendues conduites anomiques des potentats n&#233;o-fascistes du Nord global, recouvrent une logique toute aussi implacable que celle qui a pr&#233;sid&#233; &#224; la marche du monde depuis l'av&#232;nement d'un syst&#232;me qui a pour nom &#8211; il est regrettable d'avoir &#224; rappeler ici une telle &#233;vidence : &lt;i&gt;capitalisme&lt;/i&gt;. Aux derni&#232;res nouvelles, malgr&#233; quelques intensifications et r&#233;ajustements marginaux de ses caract&#233;ristiques d&#233;finitoires principales, ce syst&#232;me n'a pas encore laiss&#233; place &#224; une configuration &#233;conomique et id&#233;ologique radicalement h&#233;t&#233;rog&#232;ne et demeure la formation historique &#224; laquelle l'ensemble de l'humanit&#233; et des autres vivants est pr&#233;sentement assujetti. Affirmer que la &#171; Caste &#187; se r&#233;duirait &#224; un agr&#233;gat d'&#233;nonc&#233;s &#233;quivalents, d&#233;pourvus de hi&#233;rarchie ou de consistance, c'est donc manquer ce qui fait la force de son h&#233;g&#233;monie. Car elle n'agit pas au hasard ni au gr&#233; de narrations flottantes : elle est porteuse d'une id&#233;ologie solide, coh&#233;rente, qui oriente ses conduites et rationalise ses choix. Or, la structure th&#233;orique &#8211; devenue aujourd'hui l'atmosph&#232;re axiologique et id&#233;elle que respirent les b&#233;n&#233;ficiaires de la d&#233;vastation capitaliste sans plus avoir &#224; y penser &#8211; est elle aussi parfaitement identifi&#233;e et connue pour avoir &#233;t&#233; mille fois d&#233;crite, le &lt;i&gt;n&#233;olib&#233;ralisme&lt;/i&gt;, qui comme on le sait n'est pas seulement un r&#233;gime &#233;conomique, mais constitue une v&#233;ritable anthropologie implicite, son postulat fondamental &#233;tant celui de l'&lt;i&gt;homo &#339;conomicus&lt;/i&gt;, individu pseudo-rationnel d&#233;fini avant tout comme agent calculateur, m&#251; par son int&#233;r&#234;t personnel, indiff&#233;rent &#224; toute fin collective autre que celles qui augmentent son profit ou sa satisfaction priv&#233;e. J'estime que ce petit nombre de traits d&#233;crit suffisamment les motifs et comportements des parties prenantes de la Caste telles que VM les a identifi&#233;es, et qu'il n'existe &#224; cette heure aucune raison plausible d'en inventer de nouveaux. Si l' &#171; ontologie du pr&#233;sent &#187; &#224; laquelle aspire notre autrice consiste &#224; changer de paradigme toutes les trois semaines par crainte de lasser le consommateur de critique radicale, alors je pr&#233;f&#232;re pour ma part abandonner cette m&#233;thode aux marchands de nouveaut&#233;s, lesquels ne nous aideront jamais &#224; comprendre comment le syst&#232;me tentaculaire auquel nous avons &#224; nous affronter pers&#233;v&#232;re dans son &#234;tre pr&#233;dateur depuis sept si&#232;cles. M&#234;me le vieux dogme de la &#171; main invisible &#187;, auquel seuls quelques experts de plateau feignent encore de croire, reste de nos jours, comme ce fut le cas aux temps glorieux du r&#233;formisme keyn&#233;sien, au principe des dispositifs d'intervention &#233;tatique dans un univers d&#233;sormais int&#233;gralement financiaris&#233;. Depuis la formulation de ce dogme par Adam Smith, le r&#244;le de l'Etat a toujours &#233;t&#233; con&#231;u en r&#233;f&#233;rence et dans la d&#233;pendance directe aux d&#233;faillances dont l'am&#232;re exp&#233;rience historique de la croissance des in&#233;galit&#233;s, de la pr&#233;carisation g&#233;n&#233;ralis&#233;e, puis de l'effondrement &#233;cosyst&#233;mique accusait ce myst&#233;rieux d&#233;miurge &#233;quilibriste et vell&#233;itaire. Dans le sch&#233;ma n&#233;olib&#233;ral, la fonction de l'Etat n'est plus de corriger ces d&#233;faillances par des m&#233;canismes redistributifs ou protecteurs, mais bien au contraire de s'assurer que les r&#232;gles du jeu l&#233;gislatives et institutionnelles continuent de favoriser la concentration des richesses et de garantir les int&#233;r&#234;ts des puissances financi&#232;res. Ce que l'on appelait jadis &#171; service public &#187; est ainsi red&#233;fini en service de la finance, o&#249; la collectivit&#233; n'est mobilis&#233;e que pour &#233;ponger les dettes, socialiser les pertes, renflouer les banques, au d&#233;triment d'une population de plus en plus paup&#233;ris&#233;e. De ce point de vue, la coh&#233;rence id&#233;ologique de la Caste, en articulant une anthropologie, une doctrine &#233;conomique et une praxis politique &#8211; l'&#201;tat transform&#233; en bras arm&#233; de la finance et garant des int&#233;r&#234;ts priv&#233;s contre l'int&#233;r&#234;t des peuples &#8211; demeure ind&#233;niable.&lt;br class='autobr' /&gt;
En dissolvant la coh&#233;rence du n&#233;olib&#233;ralisme dans un brouillard o&#249; &#171; tout se vaut &#187;, o&#249; les discours se neutraliseraient mutuellement dans une cacophonie postmoderne, VM substitue &#224; l'analyse concr&#232;te des m&#233;canismes id&#233;ologiques et &#233;conomiques une abstraction qui, loin de d&#233;voiler le r&#233;el, le recouvre. Elle rend le n&#233;olib&#233;ralisme invisible, c'est-&#224;-dire d'autant plus efficace. Car une id&#233;ologie dominante agit d'autant plus qu'elle reste innomm&#233;e : sa force tient pr&#233;cis&#233;ment &#224; sa capacit&#233; &#224; se faire passer pour neutre, naturelle, allant de soi. Or, en refusant de la d&#233;signer pour ce qu'elle est, VM en vient, en reconduisant cette invisibilit&#233;, &#224; renforcer son empire. Ce faisant, sa critique, au lieu d'armer la pens&#233;e contre la domination, la neutralise : l&#224; o&#249; il faudrait mettre en lumi&#232;re la rationalit&#233; syst&#233;mique du n&#233;olib&#233;ralisme, elle pr&#233;f&#232;re d&#233;noncer un chaos de discours interchangeables. Mais ce chaos n'existe que pour celles et ceux qui se tiennent &#224; la surface des ph&#233;nom&#232;nes. En profondeur, c'est bien une logique coh&#233;rente et plan&#233;taire qui gouverne, au nom de la rentabilit&#233;, de l'extractivisme, de la financiarisation, au prix d'une mutilation toujours plus aveugle de la vie et des vivants. C'est cette totalit&#233; syst&#233;mique, et non une suppos&#233;e dissolution ontologique, qui &#233;crase nos existences. L'ennemi n'est pas la multiplicit&#233; d&#233;sordonn&#233;e des &#233;nonc&#233;s, mais bien la coh&#233;rence d'un discours, celui du n&#233;olib&#233;ralisme, qui s'impose comme cadre ind&#233;passable et organise la destruction m&#233;thodique des mondes sociaux, politiques et &#233;cologiques.&lt;br class='autobr' /&gt;
Bien entendu, cette coh&#233;rence structurelle profonde, relevant du temps long, n'emp&#234;che nullement que viennent s'y enter certaines sp&#233;cificit&#233;s propres &#224; un moment politique, voire aux idiosyncrasies d'un chef d'Etat particuli&#232;rement d&#233;traqu&#233;. La capacit&#233; d'absorption du syst&#232;me capitaliste a &#233;t&#233; reconnue depuis longtemps, et il est puissamment arm&#233; pour int&#233;grer des ph&#233;nom&#232;nes apparemment d&#233;corr&#233;l&#233;s de ses principes fondamentaux sans exposer ces derniers au risque d'une d&#233;composition substantielle. Ces particularit&#233;s, pour conjoncturelles qu'elles puissent &#234;tre, ont leur importance et peuvent donner lieu &#224; des analyses susceptibles d'offrir une compr&#233;hension plus fine d'une s&#233;quence politique temporellement circonscrite. C'est ce &#224; quoi s'est attach&#233; &#8211; illustration parmi d'autres possibles &#8211; un texte tout r&#233;cent d'Alain Brossat, &#224; partir du tr&#232;s effectif &#171; sentiment d'ext&#233;nuation &#187; que peuvent inspirer les forfanteries, aussi clownesques qu'effrayantes, de l'actuel occupant de la Maison-Blanche, dans lesquelles il per&#231;oit le sympt&#244;me d'un &#171; retour du th&#233;ologico-politique &#187;. Il s'agit bien d'une proposition th&#233;orique consacr&#233;e au pr&#233;sent le plus imm&#233;diat. Pour autant, cette imm&#233;diatet&#233; n'implique nullement de renoncer &#224; d&#233;busquer la &lt;i&gt;logique&lt;/i&gt; qui y pr&#233;side : la force de la th&#233;ologie politique version Trump, telle que Brossat la met au jour, r&#233;side au contraire dans sa coh&#233;rence profonde. Elle r&#233;active le vieux motif de la &lt;i&gt;destin&#233;e manifeste&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire l'id&#233;e providentialiste qu'une puissance sup&#233;rieure conf&#232;re aux &#201;tats-Unis &#8211; et, par extension, &#224; leurs alli&#233;s &#8211; une mission universelle de domination. Loin d'&#234;tre un simple folklore populiste, le slogan &#171; MAGA &#187; condense cette logique en substituant au r&#233;gime de la d&#233;lib&#233;ration d&#233;mocratique celui de la &lt;i&gt;v&#233;rit&#233; r&#233;v&#233;l&#233;e&lt;/i&gt;, soustraite &#224; toute discussion. L'unit&#233; id&#233;ologique de ce courant se d&#233;ploie &#224; travers une m&#234;me grammaire providentialiste, qu'il s'agisse de l'h&#233;g&#233;monisme am&#233;ricain, du messianisme des colons isra&#233;liens ou encore de la sacralisation de certains objets historiques comme la Shoah : dans tous les cas, la r&#233;f&#233;rence au destin, au caract&#232;re exceptionnel et intangible d'une mission ou d'une communaut&#233;, interdit le d&#233;bat et fonde l'action sur le pur rapport de force. Ce &#171; n&#233;o-fascisme providentialiste &#187;, comme le qualifie l'article, trouve sa coh&#233;rence non pas dans un programme politique explicite, mais dans une homog&#233;n&#233;it&#233; de r&#233;gime de v&#233;rit&#233; : celui d'un pouvoir qui se dit l&#233;gitim&#233; par une transcendance et s'impose par le fait accompli&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Alain Brossat, &#171; Note sur le retour du th&#233;ologico-politique &#187;, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Nulle incompatibilit&#233;, ici, entre les invariants syst&#233;miques du capitalisme et les biais id&#233;ologiques en provenance de la communaut&#233; des &#233;vang&#233;liques &#233;tasuniens &#224; laquelle se rattachent Trump et ses sbires, mais une forme discursive circonstancielle, venant exprimer une tendance politique de plus ou moins long terme &#8211; l'avenir nous le dira &#8211;, greff&#233;e &#224; une structure de fond qui en a vu d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quels rapports ces consid&#233;rations rebattues sur le capitalisme comme mod&#232;le &#233;conomique et forme civilisationnelle peuvent-elles bien entretenir avec l'&#233;pist&#233;mologie constructiviste ou avec le constructivisme comme mani&#232;re d'envisager le r&#233;el en un sens g&#233;n&#233;ral ? La r&#233;ponse est on ne peut plus simple : aucun. Tel que je le con&#231;ois et le pratique, le constructivisme est un &lt;i&gt;pluralisme&lt;/i&gt; et un &lt;i&gt;antinaturalisme&lt;/i&gt;. Et bien que ces deux postulats eux-m&#234;mes m'interdisent de r&#233;cuser par avance la possibilit&#233; que d'autres tendances constructivistes puissent n'y pas souscrire, il ne me semble pas d&#233;raisonnable d'en faire, au moins provisoirement, les crit&#232;res permettant de mesurer l'abyme qui &#233;loigne d'un c&#244;t&#233; les pr&#233;suppos&#233;s ontologiques, anthropologiques, &#233;pist&#233;mologiques et axiologiques du capitalisme n&#233;olib&#233;ral et de l'autre l'effort propre &#224; l'&lt;i&gt;ethos&lt;/i&gt; constructiviste &#8211; effort consenti et joyeux &#8211; consistant &#224; maintenir le plus amplement ouvert l'horizon des possibilit&#233;s de tout vivant. Quand ce qui pourrait &#234;tre la devise du constructivisme affirme : &#171; Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que n'en pourra jamais imaginer n'importe quelle philosophie &#187;, le capitaliste &#226;nonne son oukase rabougri : &#171; &lt;i&gt;There is no alternative&lt;/i&gt; &#187;. Cette formule, elle aussi bien connue, n'est autre que la traduction brutale d'une &lt;i&gt;Weltanschauung&lt;/i&gt; hant&#233;e par le spectre obsessionnel de l'Un et riv&#233;e &#224; un r&#233;ductionnisme naturaliste grossier &#8211; c'est-&#224;-dire le contraire exact de ce que n'importe quelle position constructiviste entend d&#233;fendre et favoriser. &lt;br class='autobr' /&gt;
Au prisme de l'ontologie moniste qui oriente le discours et les pratiques du capitalisme n&#233;olib&#233;ral, tout est unifi&#233;, r&#233;duit, homog&#233;n&#233;is&#233;. Une seule conception du r&#233;el : celle de la &#171; nature des choses &#187;, qui n'est rien d'autre que la naturalisation d'un ordre historique contingent. Les rapports de domination, les in&#233;galit&#233;s, les pr&#233;dations &#233;cologiques ne sont pas d&#233;crits comme des produits sociaux et politiques, mais comme des fatalit&#233;s inscrites dans la texture du monde. Une seule conception de l'homme, comme on l'a vu : l'&lt;i&gt;homo &#339;conomicus&lt;/i&gt;, individu isol&#233;, &#233;go&#239;ste, calculateur, m&#251; exclusivement par l'int&#233;r&#234;t personnel. Toute dimension relationnelle, collective, symbolique ou affective de l'existence humaine est rel&#233;gu&#233;e au rang d'&#233;piph&#233;nom&#232;ne. Dans ce sch&#233;ma, l'homme n'est pas un animal politique ou un &#234;tre de langage, mais une machine &#224; maximiser son utilit&#233;, interchangeable, indiff&#233;rente &#224; tout ce qui ne peut se traduire en gains quantifiables. Une seule mani&#232;re de conna&#238;tre le monde, tr&#232;s logiquement : puisque le monde est suppos&#233; univoque, le mod&#232;le th&#233;orique qui le d&#233;crit doit l'&#234;tre aussi. Peu importe si ce mod&#232;le change au gr&#233; des modes acad&#233;miques ou des ajustements statistiques. Ce qui demeure invariant, c'est la pr&#233;tention &#224; l'unicit&#233; et &#224; l'objectivit&#233; absolue. Le discours &#233;conomique dominant, aur&#233;ol&#233; de son prestige pseudo-scientifique, se pr&#233;sente comme la seule grille de lecture valide du r&#233;el. Les chiffres du PIB, les taux de croissance, les &#233;quations financi&#232;res tiennent lieu de v&#233;rit&#233; ultime, quand bien m&#234;me ils se contredisent d'une d&#233;cennie &#224; l'autre. Enfin, une seule morale : celle de l'Universel, con&#231;u comme horizon final du progr&#232;s. Ce qui ne s'aligne pas sur la norme n&#233;olib&#233;rale est jug&#233; &#171; arri&#233;r&#233; &#187; et vou&#233; &#224; &#234;tre corrig&#233;, domestiqu&#233;, absorb&#233;. L'imaginaire missionnaire du capitalisme globalis&#233; prolonge, on le sait, les anciennes entreprises coloniales : il s'agit toujours d'apporter la &#171; civilisation &#187; &#224; ceux qui, parce qu'ils r&#233;sistent, sont accus&#233;s de retarder le mouvement irr&#233;sistible de l'Histoire. La pluralit&#233; des cultures, des modes de vie et des cosmologies est tol&#233;r&#233;e seulement dans la mesure o&#249; elle peut &#234;tre folkloris&#233;e, transform&#233;e en marchandise et int&#233;gr&#233;e au march&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ainsi se d&#233;ploie la coh&#233;rence profonde de la Caste : une vision unidimensionnelle du monde, qui pr&#233;tend tout r&#233;duire &#224; l'unit&#233; d'un seul principe &#8211; le march&#233; &#8211;, et qui ne laisse place ni &#224; la multiplicit&#233; des savoirs, ni &#224; la diversit&#233; des formes de vie, ni &#224; la contingence de l'histoire. L'id&#233;ologie n&#233;olib&#233;rale n'est pas un chaos de discours dispers&#233;s, mais une machine de r&#233;duction syst&#233;matique, une logique d'aplatissement du r&#233;el. C'est ici que l'opposition avec le constructivisme appara&#238;t dans toute sa nettet&#233;. Le n&#233;olib&#233;ralisme rabat tout sur une seule logique &#8211; celle de l'accumulation capitalistique, l&#233;gitim&#233;e par l'&#233;conomie comme science unique du r&#233;el. Le constructivisme, au contraire, est une discipline de l'ouverture : il part du postulat que plusieurs mondes coexistent, plusieurs mani&#232;res de conna&#238;tre, plusieurs r&#233;gimes de v&#233;rit&#233;, plusieurs formes de vie, et qu'aucun ordre n'est d&#233;finitif, qu'aucune configuration du r&#233;el n'est donn&#233;e une fois pour toutes. L&#224; o&#249; le n&#233;olib&#233;ralisme absolutise la contingence historique en nature, le constructivisme rappelle qu'aucune &#171; nature des choses &#187; ne saurait &#234;tre invoqu&#233;e pour justifier les rapports de domination ou l'exploitation. VM se trompe donc doublement : en dissolvant le n&#233;olib&#233;ralisme dans une ontologie du chaos, elle masque l'unit&#233; id&#233;ologique redoutable qui pr&#233;side aux conduites de la Caste ; et en pr&#233;tendant diagnostiquer un pluralisme confus qui d&#233;sorienterait nos existences, elle m&#233;conna&#238;t qu'un pluralisme r&#233;ellement existant, celui que promeut le constructivisme, est pr&#233;cis&#233;ment ce qui permet d'ouvrir des br&#232;ches dans le monisme oppressif du capitalisme globalis&#233;. Bref, si le capitalisme est une machine de r&#233;duction, le constructivisme est une politique des multiplicit&#233;s. Le premier r&#233;duit le monde &#224; l'Un ; le second affirme la pluralit&#233; cr&#233;atrice, la diversit&#233; des pratiques, des savoirs, des formes de vie. Le capitalisme naturalise ses propres fictions pour les &#233;riger en destin de l'humanit&#233; ; le constructivisme d&#233;naturalise pour rappeler que ce destin peut &#234;tre bifurqu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(w) &#8211; Comment ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quels sont les moyens, instruments et proc&#233;d&#233;s mis &#224; profit par la Caste pour ex&#233;cuter son dessein d'an&#233;antissement du r&#233;el et des rep&#232;res qui nous permettent de l'identifier, par opposition d'avec ce qui n'en rel&#232;ve pas ? Fid&#232;le &#224; la pente qui est la sienne, VM restreint ses anath&#232;mes &#224; un inventaire allusif de tendances tr&#232;s g&#233;n&#233;rales sans vraiment les illustrer ni expliciter rigoureusement la fa&#231;on dont elles produisent leurs effets d&#233;l&#233;t&#232;res. Ces tendances ne sont certes pas contestables, et se distinguent par le r&#233;gime sous lequel toutes sont plac&#233;es &#8211; celui de la &lt;i&gt;prolif&#233;ration&lt;/i&gt; : &#171; Le r&#233;el se trouve r&#233;duit &#224; la condition de la quantit&#233; infinie d'histoires qu'on raconte ou d'images s'y rapportant. Il n'a plus d'autre consistance que celle de cette prolif&#233;ration de fictions, c'est-&#224;-dire d'histoires que racontent une infinit&#233; de narrateurs ou plut&#244;t de signaux qu'&#233;mettent une infinit&#233; de sujets (ou d'appareils, de machines). &#187; L' &#171; ontologie du pr&#233;sent &#187;, c'est l'inflation exponentielle des ph&#233;nom&#232;nes de communication sous toutes ses modalit&#233;s ; le d&#233;ferlement &lt;i&gt;non-stop&lt;/i&gt; de la grande mar&#233;e informationnelle ; la mobilisation sensorielle totale par les d&#233;flagrations de sons et d'images. Captation, annexion, r&#233;orientation des facult&#233;s attentionnelles et de l'aptitude &#224; la r&#233;tention mn&#233;sique par l'encha&#238;nement ou l'empi&#232;tement des &#171; narratifs &#187; &#8211; le &lt;i&gt;storytelling&lt;/i&gt;, que VM mentionne &#224; plusieurs reprises &#8211; savamment con&#231;us pour provoquer et entretenir &#224; leur &#233;gard des comportements addictifs &#8211; dans tout cela entrent bien entendu en jeu les d&#233;veloppements de technologies m&#233;diatiques toujours plus ubiquistes et toujours plus tentaculaires : &#171; L'innovation rencontre ici les tactiques visant &#224; la destruction des prises sur le r&#233;el. Il y eut la t&#233;l&#233;vision, puis internet (le digital) et puis, maintenant l'Intelligence artificielle. Les bombardements d'images, la saturation des cerveaux par les messages discontinus, le r&#232;gne du disparate et de l'h&#233;t&#233;rog&#232;ne, la multiplication des artifices, des doubles, des fictions plus vraies que vraies, des faux ind&#233;tectables, etc. &#187; Peut-&#234;tre pourrais-je ici chicaner &#224; propos de la v&#233;n&#233;rable antiquit&#233; de ce que l'on appelle encore parfois la &lt;i&gt;propagande&lt;/i&gt;, dont la naissance fut &#224; coup s&#251;r contemporaine de celle du premier b&#226;ton de parole couronn&#233; &#8211; mais il faut bien admettre que l'ampleur et l'intensit&#233; auxquelles a atteint aujourd'hui cette pratique imm&#233;moriale sugg&#232;rent davantage l'id&#233;e d'une transformation substantielle que celle d'une simple variation de degr&#233;. Aussi bien, ce n'est pas sur ce point &#8211; la nouveaut&#233; ou le retour du m&#234;me sous d'autres apparences ; &#171; ce qui fait &#233;poque &#187; ou non &#8211; que les consid&#233;rations de VM quant aux moyens de la Caste me paraissent pr&#234;ter le flanc &#224; quelques objections.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui frappe avant tout, dans ces pages de VM, c'est la vision outranci&#232;rement monolithique qu'elle propose du rapport des &#171; domin&#233;s &#187; aux dispositifs communicationnels de la Caste. Le foisonnement chaotique des messages, l'&lt;i&gt;infotainment&lt;/i&gt;, le storytelling d'&#201;tat : tout cela serait absorb&#233; sans reste par une masse docile, passivement expos&#233;e &#224; la colonisation de son imaginaire, et dont l'unique r&#244;le consisterait &#224; &#234;tre &#171; occup&#233;e &#187;, comme des enfants qu'on distrait. Une telle perspective homog&#233;n&#233;ise jusqu'&#224; la caricature des exp&#233;riences sociales extr&#234;mement diff&#233;renci&#233;es : elle suppose qu'il n'existe qu'une seule mani&#232;re &#8211; na&#239;ve, inconsciente, servile &#8211; d'&#234;tre confront&#233; &#224; la prolif&#233;ration des r&#233;cits m&#233;diatiques. Dans les d&#233;plorations de VM, aucune place n'est laiss&#233;e aux divisions internes susceptibles de porter un regard critique et d&#233;mystifi&#233; sur les dispositifs de propagande, aux r&#233;sistances collectives, aux contre-discours et aux travaux de d&#233;cryptage des foyers de lutte qui peuvent se d&#233;ployer dans les marges, aux cr&#233;ations concr&#232;tes de mondes alternatifs. Autrement dit, ce que VM refoule de son analyse, ce n'est ni plus ni moins que la sph&#232;re du politique &#8211; au profit de la posture &#233;litiste du penseur isol&#233;, seul &#224; pouvoir porter un regard d&#233;sabus&#233; sur la domination et sur la foule moutonni&#232;re qui lui est soumise. Tout en revendiquant une posture r&#233;aliste, VM ne livre en d&#233;finitive qu'une vision tronqu&#233;e du r&#233;el. L'&#233;viction pure et simple de la lutte et des divisions politiques dans sa description du pr&#233;sent aboutit ironiquement &#224; un parti pris id&#233;aliste inconscient : elle substitue &#224; l'observation la plus imm&#233;diate de la vie sociale &#8211; o&#249; prolif&#232;rent conflits, r&#233;sistances, fractures et discours critiques &#8211; la construction fantasmatique d'un bloc populaire unifi&#233;, homog&#232;ne, passivement soumis aux m&#234;mes fables m&#233;diatiques. Ce faisant, elle balaie le r&#233;el d'un revers de main pour y substituer sa propre perception, c'est-&#224;-dire &lt;i&gt;sa propre subjectivit&#233;&lt;/i&gt;. Paradoxalement, le &#171; r&#233;alisme &#187; de VM se range donc du c&#244;t&#233; m&#234;me du subjectivisme que l'int&#233;gralit&#233; de son texte avait pour projet de d&#233;noncer. &#192; l'inverse, le constructivisme, en reconnaissant l'irr&#233;ductible pluralisme des exp&#233;riences sociales et politiques, reste plus fid&#232;le au r&#233;el : il ne r&#233;duit pas la multiplicit&#233; &#224; l'Un, il en prend acte et s'y confronte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(z) &#8211; &#192; quelle fin ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'entreprise destructrice de la Caste poursuit un double objectif : substituer aux faits objectifs, tangibles &#8211; &#224; ce qui constitue l'&lt;i&gt;authentiquement r&#233;el&lt;/i&gt; &#8211; une vari&#233;t&#233; de ph&#233;nom&#232;nes vou&#233;s &#224; &#234;tre appr&#233;hend&#233;s comme des occurrences de la r&#233;alit&#233;, alors qu'ils n'en sont que des falsifications inconsistantes ; puis, &#224; partir de cette substitution, rendre impossible pour les sujets humains l'op&#233;ration consistant &#224; orienter leurs actions, dans un milieu devenu fantasmagorique et n&#233;buleux : &#171; Il s'agit bien de mettre &#224; mal notre perception et notre intellection du r&#233;el, condition de notre capacit&#233; de nous d&#233;placer dans le monde environnant et d'y agir. &#187; Ce processus s'inscrit donc dans un encha&#238;nement t&#233;l&#233;ologique &#224; deux &#233;tapes : fabriquer une r&#233;alit&#233; alternative, une &#171; r&#233;alit&#233;-bis &#187; &#8211; diversement d&#233;clin&#233;e sous les formes du simulacre, de l'imitation, de la falsification, de la fiction, du mensonge, de la construction imaginaire, du double illusoire, du spectacle, etc. &#8211; puis, sur la base de ces &#171; innovations &#187;, infliger &#224; la masse des domin&#233;s une sorte de paralysie praxique, induite par l'incapacit&#233; o&#249; elle se trouve alors d' &#171; assigner sa place au r&#233;el &#187; et de le distinguer de ce qui n'en est qu'une &#171; ombre &#187; factice.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans son texte, VM identifie explicitement les instances qui ont permis qu'une telle situation puisse advenir, et qui en sont donc directement comptables : la tradition postkantienne ou le subjectivisme kantien assimil&#233;s &#224; l'id&#233;alisme, l'herm&#233;neutique, la narratologie, le fictionnalisme, le perspectivisme et, bien entendu, le constructivisme qui est le nom g&#233;n&#233;rique et le &#171; dernier avatar &#187; de ces errements philosophiques. Ce dont il faut prendre acte et s'efforcer de nous &#233;manciper, c'est donc &#171; la relation qui s'&#233;tablit entre le pli kantien, l'in&#233;puisable tradition n&#233;o-kantienne et notre actualit&#233; surplomb&#233;e par le motif de la destruction/pulv&#233;risation de la r&#233;alit&#233;. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Comme je l'ai fait jusqu'&#224; pr&#233;sent, je ne discuterai pas cet aspect de la th&#232;se de VM au plan des g&#233;n&#233;ralit&#233;s qu'elle mobilise pour exposer ses arguments. J'enracinerai plut&#244;t ma critique dans quelques-uns des exemples qu'elle mentionne en passant &#8211; comme &#224; son habitude sans en d&#233;velopper les liens qu'ils entretiennent avec le propos global de son texte, mais peu importe. Ces exemples sont les suivants : &#171; le r&#233;visionnisme en mati&#232;re environnementale &#187;, &#171; la prolif&#233;ration de l'antis&#233;mitisme &#187;, &#171; l'inexistence des Palestiniens comme peuple &#187;, &#171; l'invasion migratoire et la disparition des classes &#187;. Je me limiterai aux trois premiers.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le &#171; r&#233;visionnisme en mati&#232;re environnementale &#187; renvoie &#224; ce que l'on nomme aujourd'hui commun&#233;ment le climato-scepticisme. Cette position minoritaire, d&#233;fendue principalement par certains organes &#233;tatiques &#8211; ceux des d&#233;mocraties dites illib&#233;rales &#8211; et des franges de la soci&#233;t&#233; civile du Nord global situ&#233;es &#224; l'extr&#234;me-droite du march&#233; des opinions politiques, ne peut malheureusement &#234;tre tenue pour responsable de l'inaction persistante face aux signaux d'alarme que la communaut&#233; scientifique unanime ne cesse d'adresser, depuis plusieurs d&#233;cennies, aux populations du monde et &#224; ceux qui les dirigent. Le contraire serait certes plus confortable pour les consciences occidentales, si enclines &#224; exciper de leur blanche innocence et &#224; se d&#233;charger des effets de leur incurie sur de bien commodes supp&#244;ts du Mal radical avec lesquels elles n'ont rien de commun. Mais il faut bien se rendre &#224; l'&#233;vidence : la grande majorit&#233; des habitants de la plan&#232;te Terre, ayant enregistr&#233; les cons&#233;quences de son mode d'existence n&#233;faste, n'a pas encore esquiss&#233;, &#224; cette heure, le commencement d'une r&#233;forme de sa mani&#232;re d'habiter le monde : la croissance du trafic a&#233;rien se porte &#224; merveille, les industries de l'alimentation carn&#233;e prosp&#232;rent et l'urbanisation galopante ne rencontre pour l'instant aucune limite. Si la situation &#233;cologique plan&#233;taire n'&#233;tait pas si tragique, la ligne causale que trace all&#232;grement VM entre le constructivisme et l'effondrement de la biosph&#232;re pourrait faire sourire : &#171; Depuis Kant, la philosophie est rigoureusement anthropocentr&#233;e [&#8230;] et du coup, le r&#233;el se trouve constamment en instance de d&#233;r&#233;alisation [&#8230;] C'est sans doute bien l'une des raisons pour lesquelles l'anthropoc&#232;ne nous est tomb&#233; dessus comme par surprise &#8211; nous avons constamment tenu &#224; distance ce que nous nommions vaguement &#171; la nature &#187;, hors de nous. Plus on s'enfonce dans l'orni&#232;re de la tradition postkantienne (dernier avatar : le constructivisme), plus on s'&#233;loigne du r&#233;el. &#187; Qu'il soit simplement rappel&#233; &#224; VM deux petits &lt;i&gt;faits&lt;/i&gt; &#8211; de ceux dont elle affectionne particuli&#232;rement le caract&#232;re &lt;i&gt;objectif &lt;/i&gt; : du point de vue comportemental, il n'existe pour l'instant aucun hiatus significatif entre les sourdes oreilles aux objurgations du GIEC et les consciences &#233;clair&#233;es aux livres de Pablo Servigne ou d'Aur&#233;lien Barrau. Le monde continue g&#233;n&#233;ralement d'aller son chemin, comme &#224; l'ordinaire &#8211; certains parmi nous sont &lt;i&gt;&#233;co-anxieux&lt;/i&gt;, les autres pas, voil&#224; tout. D'autre part, et pour en finir avec cette fable, l'Anthropoc&#232;ne ne nous est nullement &#171; tomb&#233; dessus comme par surprise &#187;. VM prend ici, une fois de plus, son propre sentiment subjectif &#8211; celui d'avoir &#233;t&#233; saisie trop tard par l'ampleur du d&#233;sastre &#8211; pour la r&#233;alit&#233; elle-m&#234;me. Or, il suffit de rappeler que le rapport Meadows, publi&#233; au d&#233;but des ann&#233;es 1970, avait d&#233;j&#224; formul&#233; avec une pr&#233;cision gla&#231;ante les principaux sc&#233;narios de l'effondrement &#233;cosyst&#233;mique. En France, ces conclusions avaient m&#234;me franchi la sph&#232;re acad&#233;mique pour s'inviter sur la sc&#232;ne publique, par exemple &#224; travers la campagne pr&#233;sidentielle de Ren&#233; Dumont en 1974, qui annon&#231;ait devant les cam&#233;ras la p&#233;nurie d'eau &#224; venir. Ce qui a donc p&#233;ch&#233;, ce n'est pas un hypoth&#233;tique &#171; d&#233;ni constructiviste du r&#233;el &#187;, mais l'indiff&#233;rence g&#233;n&#233;rale aux signaux d'alarme, conjugu&#233;e &#224; l'inefficacit&#233; &#8211; ou &#224; la complicit&#233; &#8211; des filtres m&#233;diatiques charg&#233;s de traduire ces donn&#233;es en enjeu politique. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quant &#224; &#171; la prolif&#233;ration de l'antis&#233;mitisme &#187; et &#224; l'&#171; inexistence des Palestiniens comme peuple &#187;, proclam&#233;es haut et fort par les fascistes du gouvernement isra&#233;lien et leurs relais occidentaux, elles constituent les exemples m&#234;me d'un n&#233;gationnisme politique tout &#224; fait conscient de lui-m&#234;me, et dont le &lt;i&gt;mensonge&lt;/i&gt;, tr&#232;s simplement, tr&#232;s cyniquement et tr&#232;s classiquement, a &#233;t&#233; l'instrument &#233;hont&#233; auquel la dystopie sioniste a toujours eu recours depuis son origine en vue de sa r&#233;alisation puis de sa p&#233;rennit&#233;. Cette torsion d&#233;lib&#233;r&#233;e du r&#233;el n'entretient aucune affinit&#233; avec quelque tradition n&#233;o-kantienne que ce soit : il s'agit d'un projet conscient, assum&#233;, strat&#233;gique, visant &#224; perp&#233;tuer les b&#233;n&#233;fices d'une victimologie ancr&#233;e dans le chantage m&#233;moriel et &#224; d&#233;l&#233;gitimer l'existence d'un collectif humain afin de justifier sa d&#233;possession territoriale et sa r&#233;pression permanente. Nul besoin d'invoquer les brumes de l'id&#233;alisme philosophique pour comprendre cette logique : elle s'inscrit dans une tradition bien connue de politiques coloniales, qui ont toujours ni&#233; l'existence des peuples conquis afin de l&#233;gitimer leur domination. La formule de Golda Meir &#8211; &#171; Les Palestiniens n'existent pas &#187; &#8211; n'&#233;tait pas une sp&#233;culation m&#233;taphysique, mais un geste performatif, destin&#233; &#224; produire l'inexistence politique et juridique de ceux dont l'existence mat&#233;rielle, historique et culturelle ne fait pourtant aucun doute. L&#224; encore, confondre ce n&#233;gationnisme d&#233;lib&#233;r&#233; avec une d&#233;r&#233;alisation globale du r&#233;el, c'est se tromper de registre : on passe d'un rapport de force concret, sanglant, &#224; une pseudo-ontologie du pr&#233;sent. Or, c'est pr&#233;cis&#233;ment parce que ce n&#233;gationnisme est politique et intentionnel qu'il doit &#234;tre combattu par des moyens politiques, et non par des sp&#233;culations philosophiques sur l'&#233;vanescence du r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour conclure cet examen critique, je me limiterai &#224; une tr&#232;s br&#232;ve &#233;vocation du rem&#232;de que pr&#233;conise VM contre les m&#233;faits de la &#171; tradition n&#233;o-kantienne &#187; et de son rejeton d&#233;pr&#233;dateur, le constructivisme. Il s'agirait d'op&#233;rer une sorte de conversion philosophique &#224; l'aune de laquelle l'&#233;nonc&#233; &#171; &lt;i&gt;le monde&lt;/i&gt; (cosmos) &lt;i&gt;existe&lt;/i&gt; &#187; viendrait enfin occuper le premier plan, au rebours des errements constructivistes qui n'ont eu de cesse d' &#171; &#233;tablir au centre, &lt;i&gt;le facteur humain et non pas le cosmos&lt;/i&gt;. &#187; Et de mentionner Philippe Descola comme l'un des repr&#233;sentants de cette option cosmologique h&#233;t&#233;rog&#232;ne &#224; la modernit&#233; kantienne, &#224; m&#234;me de &#171; nous d&#233;placer vers ces espaces-autres philosophiques &#187;, qui nous permettront d' &#171; affronter la crise pr&#233;sente du r&#233;el qui prend surtout la forme d'une guerre conduite contre le r&#233;el par la Caste, aujourd'hui, ici et maintenant. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne suis pas persuad&#233;, pour dire le moins, que Descola souscrirait sans r&#233;serve &#224; l'objectivisme na&#239;f de VM :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#171; Les conceptions de la nature sont socialement &lt;i&gt;construites&lt;/i&gt; et varient selon les d&#233;terminations culturelles et historiques ; notre vision dualiste du monde ne doit pas &#234;tre impos&#233;e universellement. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Philippe Descola, &#8220;Constructing natures : symbolic ecology and social (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#171; On voit que la nature n'est pas un domaine d'objets en tant que tel. C'est une &lt;i&gt;construction&lt;/i&gt; qui permet de donner une saillance &#224; tout ce &#224; quoi le concept est oppos&#233;. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Philippe Descola, &#171; La nature, &#231;a n'existe pas &#187;, Entretien, Reporterre, 1 (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#171; Le domaine non-humain vu comme ext&#233;rieur aux humains, ce que nous, Occidentaux, appelons la Nature, est en r&#233;alit&#233; une conception r&#233;cente, n&#233;e en Europe il y a quatre si&#232;cles tout au plus. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Philippe Descola, &#171; Il faut repenser les rapports entre humains et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#171; ontologies &#187; non occidentales, alternatives au naturalisme moderne, qu'&#233;tudie l'ethnologue &#8211; animisme, tot&#233;misme, analogisme &#8211; ne sont nullement assimilables au r&#233;alisme tel que VM l'envisage et l'appelle de ses v&#339;ux, mais renvoient &#224; d'autres mani&#232;res de distribuer l'int&#233;riorit&#233; et l'ext&#233;riorit&#233;, &#224; d'autres mani&#232;res de dessiner des constellations d'objets, &#224; d'autres &#171; mani&#232;res de faire des mondes &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;N. Goodman, Mani&#232;res de faire des mondes, tr. fr. M.-D. Popelard, Paris, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du point de vue &#233;pist&#233;mologique, le texte de Garance Panurge, &#171; &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/politique-et-subjectivation/article/sur-le-devenir-facultatif-des&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Sur le devenir &#8220;facultatif&#8221; des faits &#233;tablis&lt;/a&gt; &#187;, est une simple redite de celui de VM. C'est pourquoi je restreindrai les consid&#233;rations suivantes aux &lt;i&gt;accusations d'ordre politique&lt;/i&gt; qu'il contient.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui rend ces accusations proprement inacceptables, c'est ce qu'il faut bien nommer l'&lt;i&gt;instrumentalisation&lt;/i&gt; des massacres perp&#233;tr&#233;s &#224; Gaza, convoqu&#233;s &#224; de nombreuses reprises, au service d'un r&#232;glement de comptes dirig&#233; contre certaines parties prenantes du champ intellectuel ou militant, et dont les motifs et la finalit&#233; v&#233;ritables demeurent malheureusement cel&#233;s. D'un courant philosophique &#8211; le constructivisme et ses diverses variantes &#8211; aux charges que Mme Panurge fait peser sur lui, la disproportion est en effet telle que tout lecteur ne peut qu'en venir &#224; soup&#231;onner soit un &lt;i&gt;acting-out&lt;/i&gt; d&#233;lirant, soit une mauvaise foi d&#233;pourvue de toute mesure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cible privil&#233;gi&#233;e de Garance : les &#171; d&#233;coloniaux imaginaires &#187; &#8211; pourquoi &lt;i&gt;imaginaires&lt;/i&gt; ? On ne le saura pas. La tr&#232;s grande faute des membres du &lt;i&gt;QG d&#233;colonial&lt;/i&gt; est d'avoir contest&#233; le caract&#232;re antis&#233;mite d'un visuel diffus&#233; par la France Insoumise au cours du mois de mars 2025&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur cette affaire, voir A. Brossat, C. Cagnat, &#171; Br&#232;ve &#233;chauffour&#233;e autour (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Infect&#233;es par le virus constructiviste, Houria Bouteldja et sa tribu n'auraient pas su &#8211; ou, plus perfidement, pas &lt;i&gt;voulu&lt;/i&gt; &#8211; reconna&#238;tre un &lt;i&gt;fait&lt;/i&gt; &#171; &#233;l&#233;mentaire et irr&#233;cusable &#224; la fois &#187;. C'est que, baignant dans l'herm&#233;neutique gadam&#233;rienne comme les cornichons baignent dans leur vinaigre &#8211; &#171; &#224; leur corps d&#233;fendant &#187; &#8211; les d&#233;coloniaux imaginaires sont convaincus, comme le laisse bien transpara&#238;tre l'ensemble de leurs propos et de leurs actions, que le r&#233;el n'existe pas, que tout est affaire d'&lt;i&gt;interpr&#233;tation&lt;/i&gt;, et qu' &#171; une caricature antis&#233;mite, &#231;a ne saurait en aucun cas &#234;tre un point de fait, c'est une question de perception et d'opinion. &#187; Dans ces conditions, les voil&#224; d&#233;lest&#233;s des exigences embarrassantes du Vrai et, subs&#233;quemment, autoris&#233;s &#224; dire non plus &lt;i&gt;ce qui est&lt;/i&gt;, mais &lt;i&gt;ce qui les arrange&lt;/i&gt;. Or, ce qui les arrange, c'est que les Insoumis, qu'ils soutiennent, n'aient &lt;i&gt;pas&lt;/i&gt; produit d'affiche antis&#233;mite &#8211; donc l'affiche antis&#233;mite n'existe pas. Syllogisme impeccable. Dichotomies cristallines de la v&#233;rit&#233; et du mensonge, de la magouille et de l'authenticit&#233;. Bien s&#251;r, les d&#233;coloniaux imaginaires ont r&#233;solument choisi leur parti : &#171; Quand les argumentations sinueuses et biais&#233;es, la mauvaise foi en habit de soir&#233;e conjuguent leurs efforts pour rendre les faits indistincts, dissoudre le r&#233;el, au nom de l'int&#233;r&#234;t sup&#233;rieur de l'&lt;i&gt;utilit&#233; politique&lt;/i&gt;, les choses sont consomm&#233;es &#8211; les suppos&#233;s r&#233;sistants et insoumis jouent dans le camp de l'ennemi dont ils partagent la &lt;i&gt;morale accommodante&lt;/i&gt; &#8211; ils partagent l'essentiel avec eux &#8211; un opportunisme sans rivage en mati&#232;re d'&#233;valuation des rapports entre le r&#233;el et le vrai, constamment guid&#233;, surd&#233;termin&#233; par l'int&#233;r&#234;t politique. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Les certitudes marmor&#233;ennes de Garance font envie. Cela doit &#234;tre bien confortable. Et si, suspendant tout jugement quant &#224; cette image, nous laissions un instant son registre, antis&#233;mite ou non, dans le domaine de l'&lt;i&gt;ind&#233;cidable&lt;/i&gt; &#8211; ne resterait-il pas un autre &lt;i&gt;fait&lt;/i&gt;, observable celui-l&#224;, un tout petit fait ne m&#233;ritant pas moins qu'un autre d'&#234;tre pris en compte ? A savoir : le fait m&#234;me de la &lt;i&gt;division&lt;/i&gt; concernant cette image. Voil&#224; du r&#233;el pour Garance, qui le ch&#233;rit tant. Que ce pi&#232;tre &#233;pisode de l'affiche Hanouna ait promptement fini dans les poubelles de l' &#171; actualit&#233; &#187; sans que personne ait pu trancher d'un c&#244;t&#233; ou de l'autre, tel est l'&#233;l&#233;ment de r&#233;alit&#233; minimal que nul ne pourra raisonnablement contester. A partir de ce modeste point d'appui, et en l'absence de toute instance d&#233;cisive cat&#233;gorique, l'enjeu n'est plus de faire le d&#233;part entre champions de la v&#233;racit&#233; et tacticiens immoraux &#8211; mais, sur ce probl&#232;me pr&#233;cis, &#224; quel &#171; monde de r&#233;f&#233;rence &#187;, &#224; quel &#171; ordre de grandeur l&#233;gitime &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur ces notions de &#171; monde de r&#233;f&#233;rence &#187; et d' &#171; ordre de grandeur l&#233;gitime (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; a-t-on recours pour justifier son positionnement politique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mme Panurge pourra bien se rebiffer ici : &#171; Moi, M&#244;ssieur, ma seule r&#233;f&#233;rence, mon seul ordre de grandeur, c'est le r&#233;el, et la v&#233;rit&#233; qui lui est soumise inconditionnellement ! &#187; Ce &#224; quoi je lui r&#233;pondrai : &#171; Hum&#8230; C'est un tantinet kantien, cette profession de foi. Mais pr&#233;cis&#233;ment, si vous balayez d'un revers de main la &lt;i&gt;r&#233;alit&#233; de la division&lt;/i&gt;, votre r&#233;f&#233;rence, c'est &lt;i&gt;votre subjectivit&#233;&lt;/i&gt;, la subjectivit&#233; de votre certitude, envers et contre l'&#233;vidence de ce qui, pour l'heure, rel&#232;ve du conflit d'interpr&#233;tations. &#187; A moins qu'il convienne d'envisager une hypoth&#232;se un peu moins charitable : en miroir de la posture d&#233;coloniale, qu'arrange la non existence de l'affiche antis&#233;mite &#8211; ou plut&#244;t la non existence du caract&#232;re antis&#233;mite de l'affiche &#8211; en vertu d'un soutien &#224; M&#233;luche et ses affid&#233;s, le verdict de Mme Panurge pourrait bien &lt;i&gt;arranger&lt;/i&gt; tout autant son intention de &lt;i&gt;se faire&lt;/i&gt;, en un seul geste h&#233;ro&#239;que, M&#233;luche, les d&#233;coloniaux et les constructivistes. A chacun ses raisons et ses priorit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On s'en doute, l'incomp&#233;tence de ces partisans de la d&#233;r&#233;alisation, complices plus ou moins volontaires de la Caste, ne se limite pas au domaine de la s&#233;miotique des images. C'est leur pr&#233;tention et leur aptitude &#224; endosser le moindre r&#244;le politique dans le pr&#233;sent qui leur sont int&#233;gralement d&#233;ni&#233;es. Refrain d&#233;sormais connu : ne s'int&#233;ressant qu'aux &#171; proc&#233;dures de construction &#187; au d&#233;triment du &#171; r&#233;el lui-m&#234;me &#187;, voil&#224; les hallucin&#233;s du post-kantisme incapables d'&#233;laborer quelque jugement que ce soit sur l'&#233;tat du monde, de &#171; statuer sur l'intol&#233;rable &#187;, persuad&#233;s, de toute fa&#231;on, que &#171; la notion m&#234;me d'une prise sur le r&#233;el lui-m&#234;me rel&#232;ve de la plus na&#239;ve et la plus dangereuse des illusions. &#187; Traduction : la grande masse des intellectuels et militants pour qui la classe, le genre et la race sont des &lt;i&gt;constructions sociales&lt;/i&gt; s'abstiennent non seulement de juger ce qui, dans le cours de l'actualit&#233;, rel&#232;ve de l'intol&#233;rable, mais &#171; d'agir &lt;i&gt;politiquement&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire d'agir dans le sens de la production de d&#233;placements significatifs ou de l'action en vue de l'apparition de discontinuit&#233;s &#233;mancipatrices dans le champ du r&#233;el tel que nous l'habitons. &#187; Je ne me donnerai pas le ridicule de contester une telle affirmation, dont tout un chacun pourra appr&#233;cier sans mon aide la veine burlesque. Rien n'emp&#234;che, en revanche, de signaler &#224; l'attention de Mme Panurge ce qu'il y a d'outrecuidant et d'assez p&#233;nible dans le genre de &lt;i&gt;le&#231;on&lt;/i&gt; qu'elle s'autorise &#224; prodiguer. Sous r&#233;serve qu'on ait oubli&#233; de m'informer de quelque acte de bravoure d&#233;terminant dont elle puisse se pr&#233;valoir, je ne sache pas que le fait de s'asseoir &#224; son bureau pour tapoter sur un clavier d'ordinateur conf&#232;re un quelconque droit de distribuer bons et mauvais points en mati&#232;re d'efficacit&#233; politique &#8211; surtout pas &#224; celles et ceux qui battent r&#233;guli&#232;rement le pav&#233; en subissant la r&#233;pression sauvage des milices surarm&#233;es de &#171; la Caste &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le mal constructiviste s'av&#232;re encore bien plus profond. Il ne constitue pas seulement la tare des activistes sans action, &#171; l'oblomovisme de notre temps, la philosophie couch&#233;e des apraxiques &#187;. Sa nocivit&#233; est &lt;i&gt;agissante&lt;/i&gt;. Il fournit &#224; toutes les forces destructrices d'un pr&#233;sent &#171; plac&#233; sous le signe du d&#233;sastre &#187; la philosophie, les id&#233;es, les images dont elles ont besoin pour &#234;tre &#171; anim&#233;es et mises en mouvement &#187;. Ainsi le constructivisme se trouve-t-il au fondement du nihilisme contemporain, de &#171; la pulsion de mort conqu&#233;rante &#187; et, &#233;videmment, du fascisme. Car &#171; l'un des traits constants du fascisme, en tant qu'il est un visage du totalitaire, est sa capacit&#233; &#224; s'&#233;manciper du r&#233;el, &#224; s'enfermer dans des bulles fantasmagoriques, &#224; produire des r&#233;cits du pass&#233; et du pr&#233;sent plac&#233;s sous le signe de l'imaginaire, de l'esprit de d&#233;mesure mortif&#232;re, lib&#233;r&#233;s de toute contrainte &#8220;r&#233;aliste&#8221; &#187;. CQFD.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est donc sur la base de ce croisement t&#233;ratologique entre un mode de penser soucieux des multiplicit&#233;s cr&#233;atrices et les puissances les plus d&#233;vastatrices de ce monde que Garance Panurge en vient, pour illustrer son propos, &#224; mobiliser le g&#233;nocide perp&#233;tr&#233; en ce moment m&#234;me &#224; Gaza : envisager nos constructions narratives comme une certaine voie d'acc&#232;s &#224; ce que nous nommons &#171; le r&#233;el &#187;, revient &#224; consid&#233;rer que le massacre du peuple palestinien, &#171; &#231;a n'est qu'un r&#233;cit parmi d'autres, dans le foisonnement g&#233;n&#233;ralis&#233; des r&#233;cits &#187;, et par cons&#233;quent &#171; &#224; en relativiser, &#224; en &lt;i&gt;diminuer&lt;/i&gt; l'importance &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ach&#232;ve ici, car je voudrais que r&#233;sonnent dans le silence ces huit derniers mots, dus &#224; Garance Panurge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;C&#233;dric Cagnat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ce que nous &lt;i&gt;faisons&lt;/i&gt; &#8211; ou ne faisons pas &#8211; &#224; partir de cette &#233;vidence est un autre probl&#232;me, qui bien entendu ne concerne nullement le constructivisme.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pour &#234;tre tout &#224; fait pr&#233;cis, il conviendrait d'analyser &#224; part les deux verbes qui, chacun de son c&#244;t&#233;, appellent des variables suppl&#233;mentaires et distinctes, sous forme de compl&#233;ments : entres autres, compl&#233;ment d'objet indirecte pour &#171; menacer &#187; &#8211; de quoi ? &#8211; et compl&#233;ment de mani&#232;re pour &#171; attaquer &#187; &#8211; comment ? Mais outre que ces compl&#233;ments peuvent &#234;tre instanci&#233;s par (w), la structure simplifi&#233;e sera suffisante pour le dessein que je me suis fix&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le lecteur aura peut-&#234;tre remarqu&#233; que cette mani&#232;re de formuler les choses laisse sugg&#233;rer la pr&#233;sence d'une intention &#224; l'origine de l'ensemble de la s&#233;quence, alors que les m&#234;mes verbes peuvent s'employer dans des situations o&#249; ne sont en jeu que des &#233;l&#233;ments mat&#233;riels d&#233;nu&#233;s de toute intentionnalit&#233;. Par exemple, il est tout &#224; fait correct de dire : &#171; Le pneu mal gonfl&#233; menace d'endommager la voiture &#187; ou &#171; L'acide chlorhydrique a attaqu&#233; la pierre calcaire &#187;, et ces &#233;nonc&#233;s ont apparemment la m&#234;me forme que &#171; Le patron menace son employ&#233; &#187; ou &#171; La vieille dame a attaqu&#233; un adolescent au coin d'une rue sombre &#187;. Mais dans le cas des objets mat&#233;riels, la structure profonde r&#233;v&#232;le des d&#233;notations bien diff&#233;rentes. Il y a un (x) &#8211; le pneu &#8211; et un (y) &#8211; la voiture &#8211; qui ont des fonctions analogues &#224; la structure &#171; intentionnelle &#187; ; alors que (w) ne d&#233;signe plus un moyen, mais une cause &#8211; mal gonfl&#233; &#8211; et (z) non plus un but, mais une cons&#233;quence &#8211; endommager. C'est donc bien de la premi&#232;re structure, &#171; intentionnelle &#187;, que j'ai ici besoin.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cet apophtegme de l'Eccl&#233;siaste est l'ennemi d&#233;clar&#233; des penseurs professionnels, qui se retrouveraient bien vite au ch&#244;mage s'il s'av&#233;rait que le r&#233;el ob&#233;it &#224; une logique de la r&#233;p&#233;tition. Il leur faut sans cesse identifier des &#171; br&#232;ches &#187;, des &#171; ruptures &#187;, des &#171; discontinuit&#233;s &#187; et de l' &#171; Ev&#233;nement &#187; dans le d&#233;cours de l'Histoire, car tout comme les lessiviers, ils sont soumis &#224; l'obligation de proposer r&#233;guli&#232;rement de nouveaux produits &#8211; c'est une question de prosp&#233;rit&#233; et de survie.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Alain Brossat, &#171; Note sur le retour du th&#233;ologico-politique &#187;, &lt;i&gt;ici-et-ailleurs.org&lt;/i&gt;, 18 ao&#251;t 2025. Que Violaine Monflanquin et sa comparse Garance Panurge lisent ce texte et en prennent de la graine : peut-&#234;tre parviendront-elles &#224; saisir tout ce qui distingue une &lt;i&gt;pens&#233;e&lt;/i&gt; guid&#233;e par le d&#233;sir de rendre le monde plus lisible, d'une &lt;i&gt;pulsion&lt;/i&gt; pamphl&#233;taire activ&#233;e par je ne sais quelle passion vindicative et provocatrice dirig&#233;e en d&#233;pit du bon sens. &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/politique-et-subjectivation/article/note-sur-le-retour-du&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/politique-et-subjectivation/article/note-sur-le-retour-du&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Philippe Descola, &#8220;Constructing natures : symbolic ecology and social practice&#8221;, in &lt;i&gt;Nature and Society : Anthropological Perspectives&lt;/i&gt; (eds. P. Descola &amp; G. P&#225;lsson), Routledge, 1996, p. 82&#8211;83 (chap. 5) [Je souligne]. &#8220;Many anthropologists and historians now agree that conceptions of nature are socially &lt;i&gt;constructed&lt;/i&gt;, that they vary according to cultural and historical determinations, and that, therefore, our own dualistic view of the universe should not be projected as an ontological paradigm onto the many cultures where it does not apply.&#8221; (Citation de l'abstract, en ligne : &lt;a href=&#034;https://www.taylorfrancis.com/chapters/edit/10.4324/9780203451069-6/constructing-natures-philippe-descola?context=ubx&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.taylorfrancis.com/chapters/edit/10.4324/9780203451069-6/constructing-natures-philippe-descola?context=ubx&lt;/a&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Philippe Descola, &#171; La nature, &#231;a n'existe pas &#187;, Entretien, &lt;i&gt;Reporterre&lt;/i&gt;, 1 f&#233;v. 2020 (maj 19 juin 2024) [Je souligne]. &lt;a href=&#034;https://reporterre.net/Philippe-Descola-La-nature-ca-n-existe-pas&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://reporterre.net/Philippe-Descola-La-nature-ca-n-existe-pas&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Philippe Descola, &#171; Il faut repenser les rapports entre humains et non-humains &#187;, Entretien, &lt;i&gt;CNRS Le Journal&lt;/i&gt;, 3 juin 2020. &lt;a href=&#034;https://lejournal.cnrs.fr/articles/philippe-descola-il-faut-repenser-les-rapports-entre-humains-et-non-humains&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://lejournal.cnrs.fr/articles/philippe-descola-il-faut-repenser-les-rapports-entre-humains-et-non-humains&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;N. Goodman, &lt;i&gt;Mani&#232;res de faire des mondes&lt;/i&gt;, tr. fr. M.-D. Popelard, Paris, Gallimard, 2007.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sur cette affaire, voir A. Brossat, C. Cagnat, &#171; Br&#232;ve &#233;chauffour&#233;e autour de l'affiche Hanouna &#187;, &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/actualite/article/breve-echauffouree-autour-de&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/actualite/article/breve-echauffouree-autour-de&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sur ces notions de &#171; monde de r&#233;f&#233;rence &#187; et d' &#171; ordre de grandeur l&#233;gitime &#187;, voir L. Boltanski, L. Th&#233;venot, &lt;i&gt;De la justification. Les &#233;conomies de la grandeur&lt;/i&gt;, Gallimard, 1991.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Les guerres qui viennent seront formidablement &#171; intelligentes &#187;</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1491</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1491</guid>
		<dc:date>2025-09-01T05:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;En f&#233;vrier 2023 s'est tenue &#224; La Haye une r&#233;union rassemblant plus de soixante pays, consacr&#233;e aux usages militaires de l'intelligence artificielle (IA). Etaient notamment pr&#233;sents les Etats-Unis et la Chine. A l'issue de cette rencontre a &#233;t&#233; sign&#233; par la majorit&#233; des Etats participants un modeste &#171; appel &#224; l'action &#187; en faveur d'un &#171; usage responsable &#187; de l'IA dans le domaine militaire. Ce texte ne d&#233;bouche sur aucun &#171; engagement l&#233;gal &#187; de la part des signataires. Partant de l'id&#233;e que (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;En f&#233;vrier 2023 s'est tenue &#224; La Haye une r&#233;union rassemblant plus de soixante pays, consacr&#233;e aux usages militaires de l'intelligence artificielle (IA). Etaient notamment pr&#233;sents les Etats-Unis et la Chine. A l'issue de cette rencontre a &#233;t&#233; sign&#233; par la majorit&#233; des Etats participants un modeste &#171; appel &#224; l'action &#187; en faveur d'un &#171; usage responsable &#187; de l'IA dans le domaine militaire. Ce texte ne d&#233;bouche sur aucun &#171; engagement l&#233;gal &#187; de la part des signataires.&lt;br class='autobr' /&gt;
Partant de l'id&#233;e que le d&#233;veloppement de l'IA risquait de favoriser une mont&#233;e en puissance des conflits arm&#233;s dans les temps &#224; venir, les signataires ont mis l'accent sur la n&#233;cessit&#233; de d&#233;velopper l'IA et d'en faire usage en mati&#232;re militaire &#171; en accord avec les obligations l&#233;gales des Etats &#187; de fa&#231;on &#224; ce que cet usage ne &#171; sape pas la s&#233;curit&#233;, la stabilit&#233; et la fiabilit&#233; en mati&#232;re de relations internationales &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Isra&#235;l a particip&#233; &#224; cette r&#233;union, mais n'a pas sign&#233; le texte.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'Ukraine qui utilise la reconnaissance faciale et des syst&#232;mes de guidage de missiles fond&#233;s sur l'IA dans sa guerre contre la Russie n'y &#233;tait pas repr&#233;sent&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Commentaire du r&#233;dacteur de l'article diffus&#233; alors par l'agence Reuters : [la signature de ce document] ouvre, pour les Etats, la voie du d&#233;veloppement de l'intelligence artificielle &#224; des fins militaires selon toutes les modalit&#233;s qui leur conviennent, ceci aussi longtemps qu'ils peuvent les d&#233;finir comme &#171; responsables &#187;. O&#249; sont les dispositions susceptibles de rendre le m&#233;canisme contraignant ? &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;18/02/2023.&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le m&#234;me temps, le directeur du FBI, Christopher Wray, pr&#233;sent au Forum &#233;conomique mondial de Davos, s'y d&#233;clarait &#171; profond&#233;ment pr&#233;occup&#233; &#187; par le d&#233;veloppement des programmes d'utilisation de l'intelligence artificielle en Chine, sous l'&#233;gide du gouvernement chinois. Ces programmes &#171; ne sont pas plac&#233;s sous le signe de l'&#233;tat de droit (&lt;i&gt;rule of law&lt;/i&gt;) &#187;, dit-il, all&#233;guant notamment des emprunts massifs ne respectant pas la propri&#233;t&#233; intellectuel, des vols d'informations s'&#233;tendant sur des ann&#233;es et des ann&#233;es. Ces emprunts peuvent &#234;tre mis au service de toutes sortes d'op&#233;rations malveillantes ou brutales &#8211; piratage de donn&#233;es, r&#233;pression contre les dissidents, ajoutant cette remarque g&#233;n&#233;rale : &#171; chaque fois qu'appara&#238;t une nouvelle technologie, je me dis : 'Super, on peut faire &#231;a, maintenant !' - et puis aussit&#244;t, je me reprends : 'Oh mon Dieu, &#231;a veut dire que &lt;i&gt;eux aussi&lt;/i&gt; [les Chinois] le peuvent... &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'o&#249; d&#233;coule, donc, la n&#233;cessit&#233; d'acc&#233;l&#233;rer le d&#233;veloppement de l'IA, notamment en mati&#232;re d'armes &#171; AI-enabled &#187;, de fa&#231;on &#224; conserver une longueur d'avance sur le concurrent et adversaire syst&#233;mique d&#233;sormais clairement d&#233;sign&#233; comme tel. La figure classique de l'obsession du &#171; gap &#187; &#224; la faveur duquel l'adversaire s'assurerait un avantage d&#233;cisif en mati&#232;re d'&#233;quipement militaire reprend ici vigueur dans un contexte o&#249; le d&#233;veloppement tumultueux de l'IA a &#233;t&#233; d'embl&#233;e capt&#233; par l'antagonisme d&#233;sormais surd&#233;terminant entre les Etats-Unis et la Chine ; et o&#249;, aussi bien, cet antagonisme inclut, d'embl&#233;e aussi, la dimension militaire. Et donc, tout se tient : si les Chinois se situent au m&#234;me niveau que les Am&#233;ricains en mati&#232;re d'Intelligence artificielle, ce n'est pas seulement qu'ils vont pouvoir continuer &#224; perfectionner la soci&#233;t&#233; de surveillance dans leur espace propre, mais aussi bien ma&#238;triser la technique permettant de fabriquer en s&#233;rie des &lt;i&gt;slaughterbots&lt;/i&gt;, des robots tueurs, des drones capables de tuer sans intervention humaine (directe, du moins) &#8211; &lt;i&gt;comme nous&lt;/i&gt;, dirait le directeur du FBI.&lt;br class='autobr' /&gt;
On voit bien ici comment l'intelligence artificielle est, d'ores et d&#233;j&#224;, entra&#238;n&#233;e irr&#233;versiblement dans la spirale non seulement des guerres locales qui font rage aujourd'hui (en Ukraine, au Proche-Orient), mais, plus g&#233;n&#233;ralement, de la guerre des mondes dont les contours se pr&#233;cisent de jour en jour. La course &#224; l'IA dans sa dimension et ses usages militaires est d'ores et d&#233;j&#224; engag&#233;e, comme battait son plein la course aux armements nucl&#233;aires, aux SS-20 et aux Pershing install&#233;s sur le sol europ&#233;en dans les derniers temps de la guerre froide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En f&#233;vrier 2025 se tiendra &#224; Paris (si Dieu le veut) un sommet pour l'action sur l'intelligence artificielle, rassemblant des repr&#233;sentants de plus de cent pays, des entreprises d'IA, des ONG. Emmanuel Macron a d&#233;sign&#233; une envoy&#233;e sp&#233;ciale charg&#233;e de suivre la pr&#233;paration de cette conf&#233;rence et de lui en rendre compte. Celle-ci, Anne Bouverot, est une ing&#233;nieure titulaire d'un doctorat en IA et ayant travaill&#233; aux Etats-Unis pour des entreprises comme Orange. Elle a co-pr&#233;sid&#233; la commission de l'IA et &#233;t&#233; charg&#233;e de r&#233;diger un rapport sur les perspectives de d&#233;veloppement de cette technologie en France. Au journaliste du &lt;i&gt;Monde&lt;/i&gt; qui l'interroge sur les enjeux de ce sommet, elle r&#233;pond d'embl&#233;e : &#171; Dans (&#8230;) la conversation globale, le discours principal que j'entends au cours de mes voyages, c'est plut&#244;t &lt;i&gt;une peur de voir l'IA faite par d'autres&lt;/i&gt; [je souligne], de ne pas pouvoir se l'approprier &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le Monde du 10/12/2024.&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
On voit donc bien, avec cette remarque &#224; l'unisson des r&#233;flexions de l'ex-directeur du FBI, l'IA, qu'avant d'&#234;tre une technologie qui va bouleverser les moyens de conduire les guerres, c'est d'embl&#233;e, d'ores et d&#233;j&#224;, &lt;i&gt;la guerre&lt;/i&gt;. Le d&#233;veloppement de l'IA est pris dans une structure de guerre. La spirale de l'acc&#233;l&#233;rationnisme est en place, la course effr&#233;n&#233;e au d&#233;veloppement, au perfectionnement de cette technologie, l&#224; o&#249; chaque acteur, quel qu'il soit, est habit&#233; par l'obsession d'&#234;tre d&#233;pass&#233; par le concurrent, battu, rel&#233;gu&#233; au second rang, voire vou&#233; &#224; dispara&#238;tre. Cette figure nous rappelle par certains traits la course contre la montre effr&#233;n&#233;e &#224; la Bombe (A) que se sont livr&#233;s les Etats-Unis et l'Allemagne nazie &#224; la fin de la Seconde guerre mondiale. Mais ici, ce qui frappe, c'est ceci : cette figure de la guerre enveloppe aussi bien les souverainet&#233; &#233;tatiques que les grandes et moins grandes entreprises priv&#233;es qui occupent les positions de pointe dans l'&#233;laboration des technologies rattach&#233;es &#224; l'IA. La guerre de tous contre tous revient par ce biais &#224; l'&#226;ge triomphant de l'ultra-lib&#233;ralisme qui constitue le milieu propice dans lequel a prosp&#233;r&#233; l'innovation en mati&#232;re d'IA.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ici, ce sont &lt;i&gt;les ing&#233;nieurs&lt;/i&gt; (comme Anne Bouverot) qui donnent le ton et le tempo, et ce qui pr&#233;vaut, c'est donc le culte de l'efficience, la confiance aveugle en les vertus intrins&#232;ques de l'innovation &#8211; on peut le faire, donc on le fait, et on trace son chemin sans se retourner. Rien de surprenant, donc, que la suite de l'entretien avec l' &#171; envoy&#233;e sp&#233;ciale &#187; de Macron ait la consistance du nuage (du rideau ?) de fum&#233;e, m&#233;lange inextricable de g&#233;n&#233;ralit&#233;s et de promesses n'engageant que ceux qui veulent bien y croire : &#171; L'IA, comme toutes les technologies, comporte des risques, mais aussi des opportunit&#233;s (&#8230;) nous souhaitons cr&#233;er les 'communs' de l'IA (&#8230;) l'une des comparaisons possibles est l'&#233;lectricit&#233; : elle peut &#234;tre utilis&#233;e &#224; des fins tr&#232;s positives, mais aussi n&#233;gatives. Ce n'est pas pour cela qu'on peut l'enfermer (sic) &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid.&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. On retrouve l&#224; un des traits structurels de ce qu'on pourrait appeler la pens&#233;e ing&#233;nieure ou la pens&#233;e-ing&#233;nieurs &#8211; le gouffre b&#233;ant entre les r&#233;alisations, les performances et la r&#233;flexion sur celles-ci, la subjectivation r&#233;flexive et critique de celles-ci &#8211; tout particuli&#232;rement lorsqu'on entre dans la sph&#232;re de l'innovation&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Selon l'id&#233;ologie ing&#233;nieure, l'IA doit &#171; faire &#233;merger un ordre naturel (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L'ing&#233;nieur, ici, va de l'avant, d&#233;veloppe t&#234;te baiss&#233;e les technologies de pointe de l'IA, l'&#339;il riv&#233; sur la concurrence, il est une force qui va &#8211; un jour, peut-&#234;tre, &#224; l'image de ce qui s'est produit avec le digital, il sortira des rangs, tournera la t&#234;te en arri&#232;re et, comme l'empereur Guillaume II, articulera, accabl&#233; : &#171; &lt;i&gt;Das habe ich nicht gewollt&lt;/i&gt; ! &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir par exemple &#224; ce propos l'essai de Bruno Patino : La civilisation du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On apprend au passage, dans l'entretien en question que &#171; Macron et Paris &#187; s'opposent &#224; une r&#233;gulation en mati&#232;re d'IA, au nom de la promotion de l'innovation en Europe. Aussi bien, la conf&#233;rence de f&#233;vrier 2025 n'aura &#171; pas la l&#233;gitimit&#233; pour proposer de nouvelles r&#233;gulations &#187;. Ces rassemblements globaux au chevet de l'IA, tels qu'ils se sont multipli&#233;s ces derni&#232;res ann&#233;es, ont donc pour vocation premi&#232;re, distincte, de jeter de la poudre aux yeux des opinions concern&#233;es, de les rassurer &#8211; &#224; l'instar sans doute des conf&#233;rences sur le d&#233;sarmement nagu&#232;re rituelles. En v&#233;rit&#233;, l'innovation (et la concurrence qui va avec) en mati&#232;re d'IA sont pour l'essentiel en roue libre, les acteurs &#233;tatiques s'y trouvant en position de d&#233;pendance &#224; l'&#233;gard des entreprises qui occupent les positions de pointe en la mati&#232;re &#8211; californiennes, essentiellement, pour ce qui concerne le monde occidental.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'inflation des discours &#224; propos de l'IA durable et des effets b&#233;n&#233;fiques annonc&#233;s des nouvelles technologies, en mati&#232;re de d&#233;veloppement de la robotique, par exemple, a pour effet, si ce n'est pour objectif d&#233;lib&#233;r&#233;, de d&#233;tourner l'attention du public de cet enjeu massif et qui le surplombe comme un pan de montagne sur le point de s'effondrer sur le village-monde : l'IA est appel&#233;e, dans les ann&#233;es et les d&#233;cennies &#224; venir, &#224; transformer profond&#233;ment les conditions de la guerre &#8211; des guerres annonc&#233;es. Ce qui peut se dire autrement : les guerres qui viennent, ou plut&#244;t qui ont d&#233;j&#224; cours, celles que conduit Isra&#235;l notamment, ont vocation &#224; &#234;tre un terrain d'exp&#233;rimentation privil&#233;gi&#233; des nouvelles technologies rendues disponibles par l'IA. Ce n'est pas pour rien que, lorsque le journaliste du &lt;i&gt;Monde&lt;/i&gt; objecte &#224; l'ing&#233;nieure Bouverot qu'elle semble &#171; afficher une vision trop optimiste et techno-business &#187;, &#233;ludant la dimension militaire du probl&#232;me, notamment le &#171; risque d'armes autonomes &#187;, celle-ci d&#233;gage magistralement en touche : &#171; On a (&#8230;) beaucoup entendu la comparaison entre l'IA et le nucl&#233;aire. Elle ne me para&#238;t pas pertinente parce que cette technologie se d&#233;veloppe dans des enceintes ferm&#233;es. Je pr&#233;f&#232;re la comparaison avec l'&#233;lectricit&#233;, ou avec les m&#233;dicaments et la chimie. On peut en faire des armes bact&#233;riologiques ou du poison, mais aussi vacciner des populations, soigner le cancer. Il faut bien s&#251;r tester les IA et contenir les utilisations n&#233;gatives, mais aussi, au maximum, permettre le d&#233;veloppement des solutions &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibidem, article cit&#233; supra.&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En mati&#232;re de r&#233;flexion sur la relation entre innovation, science, technologies et guerre &#224; l'&#226;ge de l'IA, &lt;i&gt;on devrait pouvoir faire mieux&lt;/i&gt;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le capitalisme ne succombe pas sous le poids de ses &#171; contradictions &#187;, comme le pensaient les marxistes orthodoxes au XX&#232;me si&#232;cle, c'est qu'il se relance d'innovation en innovation. Il court plus vite que ses &#171; contradictions &#187;, il est une perp&#233;tuelle fuite en avant et l'innovation est le c&#339;ur battant de cette perp&#233;tuelle &#233;chapp&#233;e &#8211; vers o&#249; ? - l'ab&#238;me, selon toute probabilit&#233;, mais cela, nous ne pouvons pas l'affirmer avec certitude (autre diff&#233;rence marqu&#233;e d'avec les marxistes orthodoxes du si&#232;cle dernier), cela se tient hors d'atteinte de nos capacit&#233;s pronostiques. Le propre des grandes innovations &#8211; la derni&#232;re en date, le digital et que, d&#233;j&#224;, repousse vers le pass&#233; l'&#233;mergence de l'IA, est de &lt;i&gt;faire &#233;poque&lt;/i&gt;, de dessiner les contours d'une &#233;poque en produisant des effets globaux de reconfiguration du sensible. Mais c'est &#224; tort que l'on confond, souvent, cette propri&#233;t&#233; des grandes innovations (au sens o&#249; l'on parle des &#171; grandes d&#233;couvertes &#187; d'antan) de faire &#233;poque avec celles des r&#233;volutions.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les grandes innovations remod&#232;lent les champs pratiques, transforment les pratiques, les fa&#231;ons de faire, les conduites, influent &#224; ce titre sur le syst&#232;me des m&#339;urs et les rapports sociaux, produisent toutes sortes d'ajustements normatifs, etc. Elles produisent d'infinis d&#233;placements dans le champ du r&#233;el, &#224; ce titre, comme dans celui des subjectivit&#233;s humaines. Mais cela ne fait pas d'elles, pour autant, l'&#233;quivalent de &lt;i&gt;r&#233;volutions&lt;/i&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui est en jeu dans une r&#233;volution, c'est le renversement de l'institution symbolique du social et du politique, l'assignation des places, la r&#232;gle du jeu qui d&#233;finit les rapports entre les classes, entre gouvernants et gouvern&#233;s. Le milieu propre &#224; une r&#233;volution, c'est l'action des masses, la formation d'un peuple de la rupture radicale et donc de l'&#233;v&#233;nement r&#233;volutionnaire. Ce qui est en jeu dans l'innovation, c'est fondamentalement la technique, c'est-&#224;-dire l'appareillage du vivant humain &#8211; les appareils, les dispositifs, les proth&#232;ses, etc. Une r&#233;volution (dont le cours n'est pas interrompu pr&#233;matur&#233;ment) ne se contente pas de produire des r&#233;ajustements ni m&#234;me des bouleversements dans l'ordre des conduites et des m&#339;urs &#8211; elle en transforme la r&#232;gle m&#234;me, elle assigne celles-ci &#224; une nouvelle r&#232;gle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Avec les irruptions successives du digital puis de l'IA, nous demeurons donc cantonn&#233;s dans le domaine de l'innovation et c'est un contresens que de parler &#224; tout-va de r&#233;volution &#224; propos de ces objets. &lt;i&gt;Il n'y a pas de r&#233;volution de l'IA&lt;/i&gt;, juste une manifestation de plus, et &#244; combien probante, de l'infinie r&#233;silience du capitalisme, moins comme syst&#232;me que comme &#171; la B&#234;te &#187;, super L&#233;viathan, organisme increvable. Il n'y a pas davantage de raison de parler dans ce contexte de r&#233;volution qu'&#224; propos du fordisme. Or, si le fordisme a &#171; r&#233;volutionn&#233; &#187; la production industrielle dans certains de ses secteurs, ce n'est qu'au sens le plus terre-&#224;-terre du terme.&lt;br class='autobr' /&gt;
En contrepartie, ce dont il faut mesurer la juste port&#233;e, c'est le caract&#232;re englobant, transversal et multipolaire de la grande innovation. Elle engage tous les secteurs de la vie et les bouleverse, &#224; des titres divers, les remod&#232;le. Ce motif nous est devenu familier, puisque nous avons v&#233;cu la pseudo-r&#233;volution du digital, puisque le digital est d&#233;sormais partie int&#233;grante de nos subjectivit&#233;s et nos pratiques. Par cons&#233;quent, la question de savoir jusqu'&#224; quel point l'irruption de l'IA est vou&#233;e &#224; transformer la pratique de la violence arm&#233;e, dans les temps &#224; venir, ne saurait &#234;tre trait&#233;e comme une question particuli&#232;re, soit, plus pr&#233;cis&#233;ment, comme c'est de mode aujourd'hui, par le &lt;i&gt;petit bout de la lorgnette des drones tueurs&lt;/i&gt;. C'est l'ensemble des enjeux de reconfiguration induits par l'irruption de ces technologies qu'il nous faut tenter de saisir pour tenter de comprendre ce qui, du point de vue de la guerre contemporaine (et des agencements de celle-ci sur la techno-science), y est d'ores et d&#233;j&#224; en jeu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Partons donc d'&#233;nonc&#233;s simples, simplistes, m&#234;me : dans le temps de l'IA (&#224; l'&#226;ge de l'IA, comme il y a eu un &#226;ge de la boussole ou des caravelles), on ne fera plus la guerre comme avant, de la m&#234;me fa&#231;on que : on n'envisagera plus la question de la traduction comme avant ; on ne passera plus commande au restaurant comme avant ; on ne prendra plus en charge le grand &#226;ge comme avant ; on ne fera plus le m&#233;nage comme avant ; on ne produira plus le sous-titrage des films comme avant ; on ne distribuera plus les repas dans les cantines d'entreprises comme avant ; on n'assurera plus le service apr&#232;s-vente d'un nombre infini de marchandises comme avant ; on n'assurera plus la r&#233;ception dans les grands h&#244;tels comme avant ; on n'envisagera plus les &#171; rencontres &#187; sur internet comme avant ; on ne jouera plus sur les &#233;crans comme avant ; on n'envisagera plus la question de la cr&#233;ation artistique comme avant ; on n'&#233;crira plus les livres (ou une partie d'entre eux) comme avant - etc.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les mutations &#224; venir des &lt;i&gt;fa&#231;ons de faire la guerre&lt;/i&gt; sont emport&#233;es par cette vague g&#233;ante de l'innovation qui, on le voit, emporte une infinit&#233; de fa&#231;ons de faire sur son passage. Et d'embl&#233;e, nous voyons bien que cette mise en relation du motif de l'innovation avec celui de la guerre nous jette dans de grands embarras. En effet, la guerre est, de fa&#231;on imm&#233;moriale, &lt;i&gt;domaine d'action&lt;/i&gt; par excellence. Or, les fa&#231;ons de faire, cela s'associe plut&#244;t aux &lt;i&gt;conduites&lt;/i&gt; qu'&#224; l'action, l'accent &#233;tant plac&#233; sur le fait que les conduites sont appareill&#233;es, plut&#244;t que dirig&#233;es. Bien s&#251;r, on parle couramment de conduite de la guerre &#8211; mais ce que l'on entend par l&#224;, c'est le commandement, la fa&#231;on dont la guerre est men&#233;e, dirig&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, ici, ce qu'il faut envisager, c'est autre chose : quelles interactions entre l'irruption de l'IA et les &lt;i&gt;pratiques&lt;/i&gt; de la guerre ? C'est un enjeu majeur : le propre de l'action, c'est qu'elle adh&#232;re &#224; l'acteur. Quand la Wehrmacht envahit l'Union sovi&#233;tique en juin 1941, le doute n'est pas permis quant &#224; l'identit&#233; des auteurs (notamment le premier d'entre eux) de la d&#233;cision qui commande l'op&#233;ration Barbarossa. Sous le r&#233;gime qui se dessine, o&#249; les pratiques de guerre seront variablement plac&#233;es sous le r&#233;gime de l'IA, les zones d'ombre vont se multiplier pour ce qui concerne la provenance ou l'origine de telle ou telle action belliqueuse &#8211; une cyberattaque destin&#233;e &#224; perturber les communications militaires de telle puissance, un tir de missile, un l&#226;cher de drone(s) tueur(s) sur telle cible d'importance strat&#233;gique, etc.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le flou entretenu autour de l'origine de telle ou telle op&#233;ration (qui a fait quoi ?) va rendre toujours plus complexe, ind&#233;chiffrable parfois, l'objet guerre entendu comme champ pratique. Les formes de guerre hybrides vont gagner en extension, au fur et &#224; mesure que l'identification des acteurs des op&#233;rations en cours deviendra plus complexe&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur les guerres hybrides : je me permets de renvoyer ici &#224; mon texte &#171; Notes (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. On n'ira pas jusqu'&#224; dire, bien s&#251;r, qu'&#224; l'&#232;re de l'IA ce sont des machines devenues autonomes qui se font ou se feront la guerre, lorsqu'une attaque massive de drones est d&#233;clench&#233;e, cela rel&#232;ve bien d'une d&#233;cision humaine ; mais, en m&#234;me temps, lorsque ces machines tueuses sont dop&#233;es &#224; l'IA, il est plus que probable qu'elles gagnent une forme d'autonomie induite par leur &#171; intelligence &#187; m&#234;me, qu'existe donc une marge plus ou moins importante entre l'effet recherch&#233; et l'effet produit par leur mise en &#339;uvre et qu'ainsi soit toujours davantage mise &#224; l'&#233;preuve la responsabilit&#233; humaine &#8211; c'est pas moi, c'est la machine. L'intelligence artificielle, dans ce contexte g&#233;n&#233;ral, est vou&#233;e &#224; devenir un facteur d'escalade, d'aggravation des conflits. Les performances qu'elle permet et permettra toujours davantage en mati&#232;re de destruction des forces arm&#233;es, &#233;quipement militaires, mais tout autant formes de vie en g&#233;n&#233;ral dans le camp oppos&#233; d&#233;borderont toujours davantage les capacit&#233;s imaginatives et les desseins tactiques et strat&#233;giques de ceux qui y recourront. C'est l'image de la bo&#238;te de Pandore qui revient constamment dans les approches alarmistes, pas m&#234;me n&#233;cessairement catastrophistes ou apocalyptistes des effets de dominos de l'irruption de l'IA dans le monde pr&#233;sent&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir par exemple : Eric Sadin : &#171; Nous vivons un moment unique de l'histoire (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis la Premi&#232;re guerre mondiale, les conflagrations arm&#233;es majeures, mais aussi bon nombre de conflits et locaux sont plac&#233;s sous le signe de l'encha&#238;nement des circonstances, de l'autonomisation de la violence et de la brutalisation de l'affrontement dont les effets et les cons&#233;quences en viennent &#224; &#233;chapper enti&#232;rement aux calculs, desseins et vis&#233;es strat&#233;giques de ceux qui en sont les acteurs. La guerre devient une sc&#232;ne de chaos et d'apocalypse o&#249; pr&#233;vaut la figure d'une violence appareill&#233;e par des &#233;quipements toujours plus performants et qui tend &#224; perdre toute commune mesure avec les intentions de ceux qui ont mis le feu aux poudres. De Pearl Harbor &#224; Hiroshima, de la premi&#232;re &#224; la seconde guerre d'Irak, cette figure de la guerre toujours davantage &#233;mancip&#233;e des desseins de ses promoteurs, machine folle en expansion constante, impossible &#224; arr&#234;ter n'en finit pas de creuser son sillon sanglant dans l'&#233;poque.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce ne sont pas les raisons qui manquent de penser qu'&#224; l'&#226;ge de l'IA, cette figure va entrer dans une nouvelle &#232;re de prosp&#233;rit&#233;. Pas seulement pour les raisons que nous avons dites jusqu'alors, mais aussi parce que l'&#233;poque est, de fa&#231;on croissante, plac&#233;e sous le r&#233;gime de la s&#233;curit&#233; globale, cybers&#233;curit&#233;, entre autres, laquelle induit l'&#233;tat d'urgence permanent, la s&#233;curit&#233; ainsi entendue &#233;tant par d&#233;finition un enjeu vital. Plus les puissances sont &#171; grandes &#187;, et plus elles voient leur s&#233;curit&#233; globale comme vitale. Les affinit&#233;s entre ces obsessions s&#233;curitaires et l'&#233;tat d'exception sautent aux yeux. En d'autres termes, les cha&#238;nes d'&#233;quivalence entre s&#233;curit&#233; globale, &#233;tat d'exception et guerre se renforcent. Dans un monde domin&#233; par la figure de la s&#233;curit&#233; globale, la ligne de s&#233;paration entre guerre et paix devient toujours plus floue. L'IA est appel&#233;e &#224; devenir pour les temps &#224; venir l'appareillage adapt&#233; aux conditions de cette &#233;poque dont la marque distinctive n'est pas &#171; ni paix ni guerre &#187; mais plut&#244;t la guerre de basse intensit&#233; et de formes variables (guerre commerciale, guerre &#233;lectronique, guerre des propagandes d&#233;guis&#233;es en storytelling, etc.) susceptible, &#224; chaque instant, de devenir ouverte, selon l'adage mao&#239;ste : une &#233;tincelle peut mettre le feu &#224; la plaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui, depuis le projet Manhattan, marque un tournant dans l'histoire de la guerre, c'est l'amalgame du motif de l'intelligence &#171; pure &#187; avec celui de la violence &#171; pure &#187;. Le motif de la science &#171; d&#233;tourn&#233;e &#187; par de mauvaises applications de ses avanc&#233;es ou de ses d&#233;couvertes a fait long feu. Les chercheurs s'activant dans les domaines de pointe, ceux qu'on appelait nagu&#232;re les savants ou les scientifiques, voient leurs recherches pr&#233;empt&#233;es par le complexe militaro-industriel et les fabriques de technologies innovantes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La question n'est donc pas le risque que les robots, &#224; force de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. C'est que ces recherches, d&#233;sormais, d&#233;pendent d'investissements financiers colossaux lesquels sont cibl&#233;s, c'est-&#224;-dire effectu&#233;s soit dans l'horizon du march&#233; soit dans celui des d&#233;bouch&#233;s en terme de &#171; s&#233;curit&#233; &#187;. Oppenheimer est le parfait exemple de cette captation de la figure du savant (dont le milieu est, suppos&#233;ment, la recherche fondamentale, c'est-&#224;-dire l'intelligence pure) par le complexe militaire &#8211; une figure de la mobilisation totale &#233;tendue &#224; cette sph&#232;re m&#234;me.&lt;br class='autobr' /&gt;
A partir du moment o&#249; la recherche fondamentale est subrepticement ou ouvertement orient&#233;e vers une fin utile, elle-m&#234;me plac&#233;e sous le signe de l'urgence absolue (la production de la Bombe A), la distinction entre science (domaine de pens&#233;e, de connaissance, de recherche, d'intelligence) et technique (domaine d'application en vue de la r&#233;alisation de fins pratiques) tend &#224; s'effacer et la science &#171; pure &#187; est susceptible de se brancher directement sur la violence &#171; pure &#187; - l'arme nucl&#233;aire et, dans la foul&#233;e, l'entr&#233;e de l'humanit&#233; dans l'&#226;ge nucl&#233;aire (G&#252;nther Anders).&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce n'est plus la figure des applications qui est ici pertinente, mais celle des ensemble int&#233;gr&#233;s. La connaissance scientifique et le domaine des technologies sont, sur la plan&#232;te IA, compact&#233;es, indissociables. La statistique, entendue comme branche des math&#233;matiques, la th&#233;orie des probabilit&#233;s dans tous ses prolongements ont &#233;t&#233; litt&#233;ralement &lt;i&gt;bouff&#233;es&lt;/i&gt; par l'intelligence artificielle depuis que celle-ci a pris son essor sur le versant ing&#233;nieur (&#171; On peut le faire ? On le fait ! &#187;) plut&#244;t que cybern&#233;ticien. ChatGPT, produit et mis en circulation par le laboratoire californien Open AI, ce n'est pas de l'application, c'est un dispositif qui est un concentr&#233; d'&lt;i&gt;intelligence g&#233;n&#233;rative&lt;/i&gt; &#8211; bien malin qui saura y dissocier la part de la science de celle de la technique. Ce dispositif a pris le monde d'assaut et il pr&#233;sente la propri&#233;t&#233; de transformer le r&#233;el (les conduites humaines, la perception du monde par les sujets humains, leur &#171; v&#233;cu...) en passant par le march&#233;. D&#233;sormais, la plupart des grandes entreprises ont int&#233;gr&#233; des chatbots &#224; leur fonctionnement, ce qui suppose de lourds investissements &#8211; l'AI est d&#233;sormais irr&#233;versiblement int&#233;gr&#233;e &#224; la vie du capital et dot&#233;e d'un potentiel &lt;i&gt;transformatif&lt;/i&gt; dont on ne saurait percevoir les limites. On sait que ce potentiel transformatif est &#233;norme, mais on n'a aucune id&#233;e d'o&#249; il &#171; nous &#187; (l'humanit&#233;) conduit. La connaissance et la recherche scientifiques ne pr&#233;c&#232;dent pas ce mouvement vers l'avant tumultueux (l'IA, c'est, par excellence, la temp&#234;te qui soul&#232;ve les ailes de l'ange benjaminien...), elles y sont totalement embarqu&#233;es, comme le sont leurs lieux et leurs espaces &#8211; les labos (sur ce point : Bruno Latour).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela n'est pas fait pour nous surprendre &#8211; c'est d&#233;j&#224; ce qui nous est arriv&#233; avec l'Internet, &#224; partir de 1996 &#8211; utopis&#233; puis dystopis&#233; &#224; mort, et dont on ne sait toujours pas o&#249;, au juste, &#231;a nous conduit (comme composante de la &#171; civilisation &#187; contemporaine). Une des raisons en est le placement de ces irruptions transformatrices sous le signe de l'innovation. Or, celui-ci est intrins&#232;quement acc&#233;l&#233;rationniste (toujours plus ! Toujours plus vite !), ce qui a pour effet le raccourcissement perp&#233;tuel de l'intervalle s&#233;parant la recherche de la mise sur le march&#233; ou de la militarisation des nouveaux dispositifs &#8211; il n'a pas fallu bien longtemps pour que les drones transforment radicalement le paysage de la guerre, de la m&#234;me fa&#231;on que, de fa&#231;on moins spectaculaire mais n&#233;anmoins tout aussi tangible, l'apparition d'Internet l'a fait. L'effet de l'acc&#233;l&#233;rationniste est que ce sont les ing&#233;nieurs qui tiennent la corde et non plus des chercheurs dans le sens traditionnel du terme. &#171; L'ing&#233;nierie domine la recherche au point que les chercheurs ne comprennent ce que font les IA que plusieurs ann&#233;es apr&#232;s la commercialisation de leur mise en ligne &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Victor Chaix, Auguste Lehuger, Zako Sapey-Triomphe : &#171; Pourquoi (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. La transposition, logique autant que l&#233;gitime, de cette r&#233;flexion dans le domaine militaire fait &#233;videmment froid dans le dos &#8211; quand ceux qui y font aujourd'hui leur profit des &#171; avanc&#233;es &#187; en mati&#232;re d'IA &#171; comprendront &#187; (dans &#171; plusieurs ann&#233;es &#187;...), il sera &#233;videmment trop tard...&lt;br class='autobr' /&gt;
Aux origines du d&#233;veloppement de l'IA, nous explique-t-on, se confrontent deux desseins, si ce n'est &#224; proprement parler deux id&#233;ologies : &#171; altruisme efficace &#187; et &#171; acc&#233;l&#233;rationnisme efficace &#187;. Dans les deux cas, une pens&#233;e &#233;litiste, techno-cratique : les premiers se voient &#171; d&#233;sign&#233;s par leurs capacit&#233;s intellectuelles, financi&#232;res et techniques sup&#233;rieures pour hi&#233;rarchiser et r&#233;soudre les principaux probl&#232;mes humains, au premier rang desquels les risques de pand&#233;mie, de &lt;i&gt;guerre nucl&#233;aire&lt;/i&gt; [je souligne] &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid.&#034; id=&#034;nh2-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; - rien que &#231;a, l'ing&#233;nieur en informatique tenant lieu ici de philosophe-roi... Les seconds sont davantage orient&#233;s vers l'apparition d'une &#171; entit&#233; suprahumaine &#187; boost&#233;e par l'IA, permettant de &#171; faire passer l'esp&#232;ce &#224; un stade d'&#233;volution sup&#233;rieure &#187; en tirant parti de toutes les ressources de l'IA et en construisant des agencements toujours plus perfectionn&#233;s entre l'humain et le machinique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid.&#034; id=&#034;nh2-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
La diff&#233;rence d'orientation entre les deux perspectives est tangible : dans le premier cas, il convient de voir (encore) l'IA comme un moyen en vue de la r&#233;alisation de fins bonnes (ce qui peut induire des formes d'autocontr&#244;le ou de limitation si l'on pressent que les fins bonnes peuvent &#234;tre menac&#233;es par le d&#233;veloppement incontr&#244;l&#233; des nouvelles technologies). Dans le second, il s'agit de la laisser se d&#233;velopper et prosp&#233;rer en toute libert&#233;, dans l'espoir de la voir accoucher d'une humanit&#233; am&#233;lior&#233;e, dop&#233;e par les puissances nouvelles de l'IA ; une humanit&#233; d&#233;sormais plus qu'appareill&#233;e &#8211; l'IA, c'est ce qui vient &lt;i&gt;apr&#232;s les proth&#232;ses&lt;/i&gt; (Bernard Stiegler), l&#224; o&#249; pr&#233;valent le continuum (des formes int&#233;gr&#233;es) entre l'humain et le machinique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais ce que ces deux approches (avec, chacune, sa petite musique utopique) ont en commun, c'est l'id&#233;e que la greffe de l'intelligence artificielle sur l'humain est, dans son fond et dans son principe, b&#233;n&#233;fique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, le principe m&#234;me de l'intelligence artificielle, c'est l'entr&#233;e (massive) de donn&#233;es qui vont subir un certain traitement (fond&#233; sur les math&#233;matiques et l'informatique) et produire, &#224; la sortie, des r&#233;sultats proprement inconcevables dans le monde d'avant : un livre entier traduit en quelques secondes dans une langue &#233;trang&#232;re, un engin tueur qui liquide un ennemi tapi dans un appartement situ&#233; &#224; des milliers de kilom&#232;tres de l'ex&#233;cutant (le type qui appuie sur le bouton), une voix artificielle donnant corps &#224; un personnage me dispensant de pr&#233;cieux conseils concernant ma vie sexuelle ou religieuse... Mais ces performances fabuleuses rel&#232;vent d'une d&#233;finition de l'intelligence qui, elle-m&#234;me, rel&#232;ve typiquement d'une pens&#233;e d'ing&#233;nieur(s) : &#224; aucun moment la machine ne se pose la question de savoir jusqu'&#224; quel point c'est une &lt;i&gt;bonne chose&lt;/i&gt; (ou plut&#244;t : une chose &lt;i&gt;bonne&lt;/i&gt;) de d&#233;gommer la cible vivante &#233;tablie dans cette capitale &#233;trang&#232;re, ni quelles peuvent &#234;tre les cons&#233;quences, proches et lointaines, de cette op&#233;ration (qui, une fois encore, se distingue radicalement d'une action). L'intelligence artificielle est mise ici au service de la r&#233;alisation de t&#226;ches ou de la conduite d'op&#233;rations plac&#233;es sous le signe de la seule efficacit&#233; (et du moindre co&#251;t).&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui se tient hors de port&#233;e de l'intelligence artificielle, c'est le sens, la mise en contexte, la mise en r&#233;cit &#8211; quand ces machines fabriquent des r&#233;cits, plut&#244;t que des cadavres, ceux-ci r&#233;sultent purement et simplement de l'assemblage de donn&#233;es par moyens statistiques : &#171; Les &#233;nonc&#233;s g&#233;n&#233;r&#233;s ne proc&#232;dent que d'analyses statistiques et de la corr&#233;lation probabiliste. S'il y a tel terme, alors le terme suivant s&#233;lectionn&#233; sera celui dont il aura &#233;t&#233; rep&#233;r&#233; qu'il est, d'apr&#232;s les historiques d'usage, le plus r&#233;current &#224; la suite. En cela, a tendance &#224; &#234;tre formul&#233; ce qui a d&#233;j&#224; eu lieu &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Eric Sadin, article cit&#233; supra.&#034; id=&#034;nh2-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
En d'autres termes, ce qui se substitue ici &#224; la facult&#233; narrative humaine (l'humain &#233;tant le vivant qui raconte et &#233;coute &#171; des histoires &#187;), c'est la g&#233;n&#233;ration du texte par des automatismes fond&#233;s sur la statistique.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'essaie d'imaginer un monde o&#249; les r&#233;cits de guerre seraient produits d&#233;sormais essentiellement selon cette modalit&#233; &#8211; &lt;i&gt;L'Iliade&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;La chanson de Roland&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Guerre et paix&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;A l'Ouest rien de nouveau&lt;/i&gt;, en version IA &#8230; Ce n'est pas une proposition dystopique si gratuite que &#231;a : de vastes secteurs de l'&#233;dition sont d'ores et d&#233;j&#224; en passe d'&#234;tre investis par l'IA, la litt&#233;rature enfantine, les livres de &lt;i&gt;self help&lt;/i&gt; (comment soulager son mal de dos... ?), la litt&#233;rature pornographique, les romans &#224; l'eau de rose nagu&#232;re confi&#233;s &#224; des auteurs prolifiques comme Delly et &#224; leurs arm&#233;es de n&#232;gres... A Hollywood aussi, l'IA a pris pied dans l'&#233;criture des sc&#233;narios &#8211; elle est l'outil parfait pour d&#233;terminer quelles sont les attentes du public...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, il y a le secteur immense (&#233;conomiquement) de l'industrie du divertissement, c'est-&#224;-dire de l'occupation du temps disponible &#8211; les jeux vid&#233;o notamment. On a dit et redit qu'au temps de l'IA, la guerre tendra &#224; ressembler de plus en plus &#224; un jeu vid&#233;o &lt;i&gt;en grand&lt;/i&gt;. L'analogie est facile, mais elle fait mouche sur deux points au moins.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'une part, l'IA permet de g&#233;n&#233;raliser et syst&#233;matiser la conduite d'op&#233;rations de guerre &#224; distance, &#224; tr&#232;s grande distance. Cette possibilit&#233; produit de puissants effets de d&#233;r&#233;alisation &#8211; plus la distance est grande entre l'auteur d'une op&#233;ration (qui n'est plus une action) et l'effet de celle-ci, plus la guerre tend &#224; devenir une abstraction ou, pour le type qui conduit l'op&#233;ration dans un bureau, assis devant une console, un casque sur la t&#234;te, quelque chose qui ne diff&#232;re pas beaucoup d'un jeu &#8211; les b&#226;timents qui s'effondrent, les masses de b&#233;ton qui s'abattent sur leurs habitants, les cris des bless&#233;s, le va-et-vient des ambulances &#8211; tout ceci tombe dans le domaine des abstractions.&lt;br class='autobr' /&gt;
La guerre appareill&#233;e par l'IA, cela tend du coup &#224; devenir le royaume du criminel de bureau, comme on l'a bien vu tout au long de la campagne de destruction de Gaza par l'arm&#233;e isra&#233;lienne. Celui-ci devient une sorte d'&lt;i&gt;ing&#233;nieur du crime&lt;/i&gt; &#8211; il faut qu'il ma&#238;trise toutes sortes d'expertises et de savoir-faire directement relat&#233;s &#224; l'IA. Et, tout comme le &lt;i&gt;geek&lt;/i&gt; de la Silicon Valley qui s'active &#224; mettre au point les dispositifs superintelligents post-Chat GPT, il est &#233;tabli dans une forme de souverainet&#233; dont la condition est l'&#233;mancipation de la r&#233;alit&#233; dans le sens courant du terme &#8211; &lt;i&gt;the tangible world&lt;/i&gt;, l&#224; o&#249; l'on entend les cris de douleur et de panique des gens sur lesquels s'abattent les toits et les plafonds d'un immeuble cibl&#233; par un missile, lui aussi superintelligent...&lt;br class='autobr' /&gt;
On peut dire, en ce sens : l'intelligence artificielle, &#231;a sert &#224; faire la guerre dans ce sens particulier et particuli&#232;rement dangereux que cela abolit aupr&#232;s de ceux qui la font en recourant &#224; elle &lt;i&gt;le sens de la r&#233;alit&#233;&lt;/i&gt; &#8211; les effets de destruction, de mort, de production du chaos et de la d&#233;solation de ce qu'ils font tendent &#224; devenir pour eux des abstractions ; cela fait d'eux, par excellence, des coupables innocents, perclus d'innocence native&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir sur ce point l'article de Fr&#233;d&#233;ric Lordon &#171; Dominer innocent (un (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'autre part, mais toujours dans le m&#234;me sens, il y a les gestes qui s'associent &#224; l'IA et qui, g&#233;n&#233;alogiquement, remontrent &#224; une sorte de sc&#232;ne primitive associ&#233;e &#224; l'irruption de la &#171; f&#233;e &#233;lectricit&#233; &#187; &#8211; tout ce qui peut se subsumer sous un intitul&#233; comme : &#171; geste infime, grands effets &#187;. Le geste premier, fondateur, dans cette lign&#233;e, c'est donc celui qui consiste &#224; tourner un bouton, appuyer sur un commutateur pour que, dans l'instant, la lumi&#232;re s'allume dans une pi&#232;ce. Ensuite, ce geste (on/off) trouve son champ d'application infini tant dans la vie quotidienne que dans la production industrielle ou les pratiques de la guerre moderne, il trouve son acm&#233; dans le geste fatidique (le doigt press&#233; sur un bouton rouge) par lequel est d&#233;clench&#233;e l'apocalypse nucl&#233;aire. D&#233;sormais, c'est le &lt;i&gt;click&lt;/i&gt; sur une souris d'ordinateur &#8211; mais c'est toujours le m&#234;me geste infime. Ce qui est invariant dans ce geste, quel qu'en soit le contexte, quel que soit le dispositif ou l'appareil dans lequel il s'ins&#232;re, c'est &lt;i&gt;l'absence de commune mesure&lt;/i&gt; entre le caract&#232;re infime de l'effort, de la puissance (force) physique d&#233;ploy&#233;e par celui.celle qui l'effectue et ses effets. Cette disproportion, structurellement, produit des effets de d&#233;r&#233;alisation, dans la mesure m&#234;me o&#249; le sujet humain s'y trouve toujours en position de d&#233;miurge &#8211; m&#234;me quand il allume la lumi&#232;re en entrant chez lui, geste banal et automatique &#8211;, produisant constamment des effets (ou d&#233;ployant une puissance effective) qui exc&#232;de ses facult&#233;s imaginatives, qui est sans proportion avec ce qu'un corps humain est capable de produire comme effet sur son environnement lorsqu'il lui faut compter sur ses propres forces, &#233;quip&#233; d'un appareillage rudimentaire qui n'est que le prolongement primaire de son corps &#8211; allumer un feu, couper une b&#251;che, affronter une b&#234;te sauvage &#233;quip&#233; d'un b&#226;ton ou d'un couteau, etc.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce n'est pas par hasard que la contrepartie de l'irruption puis la g&#233;n&#233;ralisation de cette figure, dans nos soci&#233;t&#233;s, cette figure &#171; moderne &#187; par excellence, a pour contrepartie ou face obscure &lt;i&gt;l'accident&lt;/i&gt;, sous toutes ses formes. Du court-circuit qui met le feu &#224; la maison, &#224; l'accident de voiture (le coup de frein intempestif qui jette la voiture dans le foss&#233;), en passant par l'accident du travail (le mauvais bouton enclench&#233; sur la machine), et, pour finir, le sc&#233;nario-catastrophe de &lt;i&gt;Dr Folamour&lt;/i&gt;... ou Tchernobyl.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il faut replacer les gestes de l'IA dans cette g&#233;n&#233;alogie, avec la gamme des accidents annonc&#233;s et promis dans le domaine des investissements militaires : c'est que la machine, loin d'&#234;tre infaillible, &#171; comprend &#187; plus souvent qu'&#224; son tour les &#171; ordres &#187; (la commande) de travers, que sa programmation s'est av&#233;r&#233;e d&#233;fectueuse ; que, du coup, une cible a &#233;t&#233; confondue avec une autre, qu'un mariage dans un village a &#233;t&#233; malencontreusement pris pour un rassemblement de djihadistes...&lt;br class='autobr' /&gt;
La &#171; bavure &#187; accompagne le recours &#224; l'IA comme son ombre, mais le pire, c'est qu'elle tend &#224; &#234;tre int&#233;gr&#233;e au calcul des utilisateurs &#8211; quarante civils, femmes et enfants compris, passant par pertes et profits pour l'&#233;limination d'un chef de faction ennemi, cela tend &#224; devenir, sous ce r&#233;gime, un &lt;i&gt;ratio&lt;/i&gt; (comme ils disent) acceptable. On touche ici du doigt ce d&#233;sastre mental et moral que constitue cette nouvelle pouss&#233;e, dans le domaine de la guerre, de la raison ou rationalit&#233; statistique, impuls&#233;e par l'IA &#8211; avant, c'&#233;taient les pertes proprement militaires qui &#233;taient &#233;valu&#233;es sur ce mode (pour telle offensive, 10% de perte des effectifs lanc&#233;s dans la bataille sera consid&#233;r&#233; comme une proportion acceptables). Avec l'IA, on devient moins regardant et, surtout, dans les guerres asym&#233;triques qu'elle accompagne d&#233;sormais, la distinction entre ennemis combattants et population tend &#224; devenir de plus en plus floue. L'IA et les conventions de guerre sont deux mondes qui ne communiquent pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit bien alors que les armes dites intelligentes appareill&#233;es (&#171; g&#233;n&#233;r&#233;es &#187;) par l'IA combinent paradoxalement deux facteurs : elle banalisent &#224; outrance les &#171; bavures &#187; et elles rendent possibles des perc&#233;es spectaculaires en mati&#232;re de ciblage des actions homicides &#224; distance. Quelques semaines avant la chute du r&#233;gime syrien, un article d'H&#233;l&#232;ne Sallon, dans le &lt;i&gt;Monde&lt;/i&gt;, expliquait ainsi la passivit&#233; totale du despote Bachar-al-Assad face aux attaques r&#233;p&#233;t&#233;es de l'aviation isra&#233;lienne sur le territoire syrien : les autorit&#233;s isra&#233;liennes lui avaient fait passer le message selon lequel elles avaient les moyens de l'&#233;liminer, lui (et sa famille, pour faire bonne mesure) quand elles voulaient, o&#249; qu'il se trouve. La terrible efficacit&#233; avec laquelle, au cours des mois pr&#233;c&#233;dents avaient &#233;t&#233; liquid&#233;s et les plus hauts dirigeants du Hamas et ceux du Hezbollah montrait alors suffisamment que les Isra&#233;liens ne bluffaient pas. La suite des &#233;v&#233;nements (le renversement-&#233;clair de Bachar) devait bien s&#251;r rendre cette menace obsol&#232;te, mais celle-ci n'en d&#233;crit pas moins un changement radical dans les conditions de la guerre : d&#233;sormais, lorsque y sont engag&#233;s des acteurs disposant d'une ma&#238;trise &#233;lev&#233;e en mati&#232;re de &#171; AI-generated weapons &#187;, plus aucun chef d'Etat ou chef de guerre, plus aucune personnalit&#233; ou autorit&#233; incarnant la puissance adverse n'est en s&#233;curit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Transpos&#233; sur le mode uchronique, ce paradigme peut s'&#233;noncer ainsi : durant toute la Seconde guerre mondiale, ni Hitler, ni les dignitaires nazis ni Rommel, ni, de l'autre c&#244;t&#233;, Churchill, de Gaulle et Montgomery ne sont en s&#233;curit&#233;. Quand on songe &#224; la complexit&#233; de l'op&#233;ration (rat&#233;e, de surcro&#238;t) du 20 juillet 1944 mont&#233;e par Stauffenberg et ses complices, on mesure la distance qui s&#233;pare les deux topographies guerri&#232;res. Les liquidations cibl&#233;es des dirigeants du Hamas et du Hezbollah ont exerc&#233; un effet de stupeur et d'effroi d&#233;cisif tant aupr&#232;s des mouvements concern&#233;s qu'aupr&#232;s des opinions, &#224; l'&#233;chelle globale et locale &#8211; tout comme, d'ailleurs, l'op&#233;ration de sabotage &#224; distance des bippers de membres ou sympathisants du Hezbollah. L'impression s'est alors impos&#233;e que &#171; d&#233;cid&#233;ment, &#171; ils &#187; &#233;taient trop forts, et ce gr&#226;ce aux avantages d&#233;cisifs procur&#233;s par le recours &#224; l'IA dans la conduite d'op&#233;rations du guerre sale, de formes de terrorisme d'Etat appareill&#233; par l'IA. Les &#171; performances &#187; in&#233;dites et stup&#233;fiantes rendues possibles par l'IA permettent de booster la guerre psychologique en m&#234;me temps que de d&#233;capiter la puissance de l'ennemi. L'innovation technologique est ici plac&#233;e au service de la terreur - terreur d'Etat, dans sa forme la plus dense, la plus pure. Or, ici, le spectre de la science pure purement et simplement corrompue par l'&#233;conomie de la guerre rode dans les parages, tout pr&#232;s : en octobre 2024, le prix Nobel de physique a &#233;t&#233; attribu&#233; &#224; deux &#171; pionniers de l'IA &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Patrick Lecomte : &#171; Face &#224; l'IA, est-il encore permis d'&#234;tre technocritique (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;veloppement de l'IA, tel qu'il se poursuit aujourd'hui &#224; grande enjamb&#233;es&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Anthony Hi&#233; : &#171; Est-on pr&#234;t &#224; accueillir la superintelligence ? &#187;, Le Monde (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;est enti&#232;rement embarqu&#233; dans une structure de guerre froide, en cours d'&#233;chauffement acc&#233;l&#233;r&#233;. La concurrence chinoise en mati&#232;re d'IA est per&#231;ue par les puissances (tant politiques qu'&#233;conomiques) occidentales, tout particuli&#232;rement les Etats-Unis, comme &#171; existentielle &#187;. Sur ce point, les g&#233;ants de l'IA et l'autorit&#233; politique font bloc : &#171; Dans leur plus r&#233;cent coup port&#233; &#224; P&#233;kin, les Etats-Unis chargeraient (&lt;i&gt;empower&lt;/i&gt;) des compagnies comme Google et Microsoft d'agir &#224; l'&#233;chelle mondiale comme gardiennes (&lt;i&gt;gatekeepers&lt;/i&gt;) des composants de l'intelligence artificielle si fortement convoit&#233;s, ont d&#233;clar&#233; deux personnes famili&#232;res avec le projet en cours d'&#233;laboration &#187; (d&#233;p&#234;che Reuters en date du 15/12/2024, traduite litt&#233;ralement). Selon ce projet, il s'agirait de bloquer l'acc&#232;s de P&#233;kin et autres &#171; mauvais acteurs &#187; (Venezuela, Iran, Russie...) &#224; ces composants tout en le facilitant &#224; d'autres, alli&#233;s ou r&#233;put&#233;s fiables (Pays-Bas, Japon, Ta&#239;wan...). Le tout au nom, bien s&#251;r, de la cybers&#233;curit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Curieusement, le catastrophisme qui constitue la musique d'accompagnement de l'irr&#233;sistible ascension de l'IA n'est que subsidiairement associ&#233; aux figures de la guerre &#8211; les mutations en cours dans les pratiques de guerre d&#233;sormais appareill&#233;es par l'IA, la ligne d'horizon des guerres &#224; venir. D'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, l'irruption des nouvelles technologies promues par l'IA est per&#231;ue par les commentateurs davantage comme le dernier clou plant&#233; sur le cercueil de l'id&#233;ologie du progr&#232;s, plut&#244;t que comme une promesse de vie meilleure. L'innovation, trop rapide, tumultueuse, aux cons&#233;quences impr&#233;visibles, est plut&#244;t assimil&#233;e au d&#233;sastre possible qu'aux bienfaits du progr&#232;s scientifique et technologique. Mais l'imagination (ou l'imaginaire) dystopique qui se d&#233;ploient ici se nourrit en premier lieu de r&#233;f&#233;rences soit aux &#171; mauvais acteurs &#187; (Dr Mabuse revisit&#233;, un savant fou aux traits asiatiques, &#233;ventuellement), soit, plus g&#233;n&#233;ralement, de visions d'un monde dans lequel l'intelligence artificielle aurait refoul&#233; l'intelligence humaine, o&#249; les grandes firmes ma&#238;tresses des nouvelles technologies exerceraient leur dictature sur les pens&#233;es et les conduites, o&#249; les machines &#171; intelligentes &#187; seraient reines, o&#249; les travailleurs auraient &#233;t&#233; refoul&#233;s par les robots, les fausses nouvelles indiscernables des vraies, les images ind&#233;cidables, le r&#233;el toujours plus difficile &#224; distinguer de l'irr&#233;el ou de l'imaginaire, etc.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'accent est plac&#233; sur les effets g&#233;n&#233;raux de d&#233;sorientation et de disruption, susceptibles d'alt&#233;rer radicalement notre mode de vie, davantage que sur la nouvelle alliance qui se discerne pourtant &#224; l'&#339;il nu entre les nouvelles formes de violence, la brutalisation du monde, les nouveaux dispositifs s&#233;curitaires et r&#233;pressifs, &lt;i&gt;les nouvelles pratiques guerri&#232;res&lt;/i&gt;, et l'entr&#233;e dans l'&#226;ge de l'IA. La crainte premi&#232;re, c'est que l'IA &#171; d&#233;passe l'intelligence humaine &#187; et qu'ainsi elle &#233;chappe au contr&#244;le de ses promoteurs et des gouvernants qui persistent &#224; la voir comme un outil plac&#233; au service de l'int&#233;r&#234;t commun. C'est ici que fait retour le motif des acteurs malintentionn&#233;s, qui n'auraient alors pas forc&#233;ment les traits du suppos&#233; despotisme asiatique, et qui pourraient alors transformer l'IA en &#171; moyen de destruction massive &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
La r&#233;ponse &#224; ces craintes, &#224; ces sensations apocalyptiques, tient un mot : &lt;i&gt;r&#233;gulation&lt;/i&gt; ! Il faut, argumentent sans rel&#226;che les esprits positifs, pond&#233;r&#233;s, les d&#233;fenseurs des droits de la rationalit&#233; gouvernementale, que les Etats s'engagent en vue de r&#233;guler, mettre en place des m&#233;canismes de contr&#244;le de l'expansion proprement anarchique (le march&#233; en roue libre, la libre concurrence...) de l'IA...&lt;br class='autobr' /&gt;
Le probl&#232;me est qu'il en va ici exactement comme de l' &#171; urgence climatique &#187; &#8211; le vent souffle exactement dans la direction oppos&#233;e, ce sont les g&#233;ants de l'IA qui donnent le ton et fixent le tempo et eux-m&#234;mes sont engag&#233;s dans cette ru&#233;e vers l'or en somnambules &#8211; ils ne savent pas o&#249; ils vont, o&#249; cela les m&#232;ne, et nous avec ceux, mais tant que les affaires marchent, tant que la Bourse accompagne, euphorique, que les gouvernants sont &#224; bord, il n'y a aucune raison pour que ce mouvement imp&#233;tueux soit r&#233;gul&#233; de quelque mani&#232;re que ce soit. Ce qui revient ici en force, c'est la figure du somnambulisme et les somnambules ne marchent pas seulement &#224; t&#226;tons vers une version &#171; mise &#224; jour &#187; dop&#233;e &#224; l'IA du &lt;i&gt;brave new world&lt;/i&gt; (&#171; le meilleur des mondes &#187;), mais &lt;i&gt;vers la guerre aussi&lt;/i&gt;. C'est que, d'embl&#233;e, le &#171; capitalisme d&#233;brid&#233; &#187; &#224; la Elon Musk et consorts&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Derri&#232;re la for&#234;t des machines, un arbre g&#233;n&#233;alogique &#187;, article cit&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; qui est le courroie d'entra&#238;nement de ces mutations est en prise sur cette structure de guerre qui enveloppe la marche en avant conqu&#233;rante et pr&#233;datrice du technocapitalisme ici &#224; l'&#339;uvre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans cette version hyst&#233;rique de l'ultra-lib&#233;ralisme, les d&#233;miurges n'ont pas seulement des concurrents, il leur faut des ennemis &#8211; d'o&#249; la rapidit&#233; avec laquelle le d&#233;veloppement de l'AI a &#233;t&#233; probl&#233;matis&#233; aux Etats-Unis comme un enjeu de guerre des mondes avec la Chine. Par un effet de boucle imparable et infiniment pr&#233;visible, les technologies rendues disponibles par l'AI deviennent un moyen de conduire cette guerre dont l'AI elle-m&#234;me est l'enjeu ou le terreau. L'AI est devenue, dans l'imaginaire conqu&#233;rant des nouveaux pionniers (&lt;i&gt;colons&lt;/i&gt;, en v&#233;rit&#233;, encore et toujours) qui en sont les promoteurs, la &lt;i&gt;nouvelle fronti&#232;re&lt;/i&gt; de l'&#233;poque. Or, il se trouve que cette nouvelle fronti&#232;re de l'innovation et des technologies rencontre celle, spatiale, g&#233;opolitique, o&#249; les int&#233;r&#234;ts h&#233;g&#233;moniques des Etats-Unis et de l'Occident entrent en conflit avec ceux de la puissance montante, la Chine.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui veut dire en clair que le jour o&#249; l'&#233;chauffour&#233;e &#233;clatera en mer de Chine, l'AI en sera un protagoniste majeur, ce qui nous fournira alors l'occasion (si nous y survivons) de m&#233;diter sur les paradoxes et les limites de cette stup&#233;fiante &#171; intelligence &#187;. Apr&#232;s tout, il y avait aussi &#233;norm&#233;ment d'intelligence humaine, concentr&#233;e dans les bombes qui ont r&#233;duit Hiroshima et Nagasaki en ruines et en cendres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt; &lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.peren-revues.fr/revue-k/1517&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Article paru dans &lt;i&gt;K - Revue trans-europ&#233;enne de philosophie et arts&lt;/i&gt;, 14, 2025.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;18/02/2023.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt; du 10/12/2024.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ibid.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Selon l'id&#233;ologie ing&#233;nieure, l'IA doit &#171; faire &#233;merger un ordre naturel capable d'organiser statistiquement le monde de mani&#232;re plus efficiente, fonctionnelle, rationnelle que les individus et les instances collectives telles que les Etats (&#8230;) [l'IA] est pr&#233;sent&#233;e comme l'aboutissement sublime et in&#233;luctable du g&#233;nie humain plut&#244;t que comme le rejeton d&#233;g&#233;n&#233;r&#233; de l'individualisme am&#233;ricain &#187; (Victor Chaix, Auguste Lehuger, Zako Sapey-Triomphe, &#171; Derri&#232;re la for&#234;t des machines, un arbre g&#233;n&#233;alogique &#187;, &lt;i&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, novembre 2024. Ici, l'id&#233;ologie ing&#233;nieure s'oppose &#224; la pens&#233;e des cybern&#233;ticiens qui, eux, mettent l'accent sur le fait que &#171; le traitement de l'information qui a lieu dans le cerveau est profond&#233;ment diff&#233;rent de ce qui se passe dans un ordinateur &#187; (Ibidem).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir par exemple &#224; ce propos l'essai de Bruno Patino : &lt;i&gt;La civilisation du poisson rouge &#8211; petit trait&#233; sur le march&#233; de l'attention&lt;/i&gt;, Grasset, 2019.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ibidem, article cit&#233; supra.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sur les guerres hybrides : je me permets de renvoyer ici &#224; mon texte &#171; Notes &#233;parses sur l'inconscient blanc de la d&#233;mocratie occidentale &#187; in &lt;i&gt;Qu'est-ce qu'un film colonial ?&lt;/i&gt;, Eterotopia, 2025.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir par exemple : Eric Sadin : &#171; Nous vivons un moment unique de l'histoire qui voit des machines s'emparer de ce qui nous constitue &#187;, &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt;, 5/12/2024.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La question n'est donc pas le risque que les robots, &#224; force de perfectionnement de leur &#171; intelligence &#187;, acqui&#232;rent une sensibilit&#233; et passent ainsi subrepticement du c&#244;t&#233; de l'humanit&#233;, elle serait plut&#244;t que la figure du chercheur se fasse bouffer par celle du businessman. Dans l'IA, il n'y a pas d'espace &#171; pur &#187; qui se situe en amont du march&#233;, du business. Sur ce motif, voir le film d'anticipation de John Badham, &lt;i&gt;Short Circuit&lt;/i&gt; (1986). Le &#171; petit g&#233;nie &#187; qui programme les robots est otage et du business et du complexe militaire.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Victor Chaix, Auguste Lehuger, Zako Sapey-Triomphe : &#171; Pourquoi l'intelligence artificielle voit Barack Obama blanc ? &#187;, &lt;i&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, novembre 2024.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ibid.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ibid.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Eric Sadin, article cit&#233; supra.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir sur ce point l'article de Fr&#233;d&#233;ric Lordon &#171; Dominer innocent (un fantasme) &#187;, in &lt;i&gt;Contre l'antis&#233;mitisme et ses instrumentalisations&lt;/i&gt;, collectif, La fabrique, 2024.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Patrick Lecomte : &#171; Face &#224; l'IA, est-il encore permis d'&#234;tre technocritique ? &#187;, &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt; du 15/12/2024.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Anthony Hi&#233; : &#171; Est-on pr&#234;t &#224; accueillir la superintelligence ? &#187;, &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt; du 15/12/2024.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Derri&#232;re la for&#234;t des machines, un arbre g&#233;n&#233;alogique &#187;, article cit&#233; supra, &lt;i&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, novembre 2024.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Note sur le retour du th&#233;ologico-politique</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1487</link>
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		<dc:date>2025-08-18T04:30:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



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&lt;p&gt;Qu'est-ce qui, dans les rodomontades de Trump &#224; propos de l'annexion du Canada, du rachat du Groenland au Danemark par les Etats-Unis, de la transformation de Gaza, vid&#233;e de ses habitants, en Riviera promise aux riches touristes d'Occident et des Emirats (etc.), produit sur le quidam des d&#233;mocraties lib&#233;rales un tel effet non pas seulement de sid&#233;ration, mais surtout d'ext&#233;nuation (tant morale que politique) ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce n'est pas seulement qu'il y entend le langage de la force, en tant que (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Qu'est-ce qui, dans les rodomontades de Trump &#224; propos de l'annexion du Canada, du rachat du Groenland au Danemark par les Etats-Unis, de la transformation de Gaza, vid&#233;e de ses habitants, en Riviera promise aux riches touristes d'Occident et des Emirats (etc.), produit sur le quidam des d&#233;mocraties lib&#233;rales un tel effet non pas seulement de sid&#233;ration, mais surtout d'&lt;i&gt;ext&#233;nuation&lt;/i&gt; (tant morale que politique) ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas seulement qu'il y entend le langage de la force, en tant que celle-ci s'opposerait toujours plus d&#233;cid&#233;ment au droit. Le langage de l'arbitraire, de l'esprit de d&#233;mesure (la fameuse &lt;i&gt;hybris&lt;/i&gt; trumpienne), celui d'un nouveau despotisme, enti&#232;rement obscur. C'est aussi (et peut-&#234;tre surtout) qu'il y per&#231;oit les &#233;chos d'une petite musique insinuante et autrement dangereuse : celle du retour en force du &lt;i&gt;th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt; et dont le d&#233;sastre du pr&#233;sent serait &#224; la fois le th&#233;&#226;tre et l'enjeu.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les fanfaronnades de Trump, accompagnant son &lt;i&gt;comeback&lt;/i&gt; tonitruant &#224; la Maison blanche, s'inscrivent bien s&#251;r dans le droit fil de son slogan de toujours &#171; Make America Great Again &#187;. Mais on aurait tort de r&#233;duire celui-ci aux simples conditions du n&#233;o-patriotisme r&#233;actionnaire qu'est cens&#233; incarner Trump. On n'en comprend vraiment la port&#233;e que si on le saisit dans son &#233;paisseur et sa port&#233;e th&#233;ologico-politique. Le MAGA, bien loin de n'&#234;tre qu'un slogan d&#233;magogique destin&#233; &#224; &#234;tre exhib&#233; sur les casquettes rouges des fans du leader populiste, ne prend son sens qu'&#224; &#234;tre entendu comme r&#233;activation, relance et r&#233;intensification du motif fondateur et instituant des Etats-Unis comme puissance et communaut&#233; de destin &#8211; celui de la &lt;i&gt;destin&#233;e manifeste&lt;/i&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
La destin&#233;e manifeste est &#224; vocation ouvertement conqu&#233;rante, h&#233;g&#233;monique, imp&#233;rialiste. Et il s'agit d'un motif explicitement th&#233;ologico-politique, en tant que &lt;i&gt;providentialiste&lt;/i&gt; &#8211; c'est une puissance &#171; sup&#233;rieure &#187;, religieuse, divine qui statue (est suppos&#233;e statuer) que les Etats-Unis ont la vocation d'&#233;clairer le monde tout entier en le colonisant par les moyens les plus vari&#233;s &#8211; Starbucks non moins que la V&#232;me Flotte...&lt;br class='autobr' /&gt;
Les sectateurs de Carl Schmitt qui s'en vont ressassant la formule consacr&#233;e (&#171; Presque tous les concepts pr&#233;gnants de la th&#233;orie moderne de l'Etat sont des concepts th&#233;ologiques s&#233;cularis&#233;s &#187;) passent &#224; c&#244;t&#233; de l'essentiel. Le trait premier d'un motif th&#233;ologico-politique comme celui qui est ici revitalis&#233; par le slogan MAGA est qu'il se situe rigoureusement &lt;i&gt;en dehors du champ de la discussion, de la d&#233;lib&#233;ration&lt;/i&gt;. La &#171; destin&#233;e manifeste &#187;, dans toutes ses versions, c'est, par excellence, ce qui se tient hors d'atteinte de toute d&#233;lib&#233;ration. Elle est postul&#233;e, affirm&#233;e, affich&#233;e et elle ne peut s'imposer comme fait ou v&#233;rit&#233; qu'&#224; la condition de disposer des moyens de se r&#233;aliser, en acte(s).&lt;br class='autobr' /&gt;
Le probl&#232;me premier que nous avons avec le th&#233;ologico-politique n'est pas d'ordre m&#233;taphysique, il a trait aux &lt;i&gt;r&#233;gimes de v&#233;rit&#233;&lt;/i&gt; sous lesquels se trouve plac&#233;e la vie politique. En principe, dans les d&#233;mocraties lib&#233;rales, celle-ci se trouve situ&#233;e sous le r&#233;gime &lt;i&gt;d&#233;lib&#233;ratif&lt;/i&gt; &#8211; les propositions, les projets politiques doivent &#234;tre non seulement pr&#233;sent&#233;s dans la sph&#232;re publique, mais argument&#233;s. L'argumentation elle-m&#234;me est fond&#233;e sur des r&#232;gles communicationnelles (Habermas) et sur des normes (Max Weber). Les valeurs, lorsqu'on y fait r&#233;f&#233;rence, ne sont pas cens&#233;es renvoyer &#224; une quelconque transcendance mais bien &#224; un patrimoine spirituel, culturel, moral que la communaut&#233; des vivants aurait en commun. Elles entretiennent des rapports &#233;troits avec la rationalit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est lorsque le th&#233;ologico-politique op&#232;re un retour en force dans ce monde plac&#233;, en principe, sous le r&#233;gime de v&#233;rit&#233; du d&#233;lib&#233;ratif que le public contemporain des d&#233;mocraties lib&#233;rales subit un choc, une commotion &#8211; toute discussion sur les fondements du politique, sur les pr&#233;tentions avanc&#233;es par les uns ou les autres, s'interrompt. L'irruption, brutalement r&#233;gressive, du th&#233;ologico-politique dans un monde en principe plac&#233; sous le r&#233;gime du d&#233;lib&#233;ratif, produit l'effet de sid&#233;ration plus haut &#233;voqu&#233; &#8211; on ne discute plus, le th&#233;ologico-politique, avec le r&#233;gime de &lt;i&gt;v&#233;rit&#233; r&#233;v&#233;l&#233;e&lt;/i&gt; qui le soutient, a un pacte avec le fait accompli, les d&#233;cisions unilat&#233;rales, la politique fond&#233;e sur les purs et simples rapports de force.&lt;br class='autobr' /&gt;
Que ce soit dans le domaine de la politique int&#233;rieure des d&#233;mocraties lib&#233;rales ou bien dans celui des relations internationales, la petite musique du th&#233;ologico-politique ne s'est jamais compl&#232;tement tue. La notion d'une &#171; vocation &#187;, d'une &#171; mission &#187;, d'une singularit&#233; associ&#233;e &#224; l'exception de l'Etat-nation continue de r&#244;der autour de la repr&#233;sentation que les Etats et les peuples se font, en Occident, de leur &#171; destin &#187;. Ce type de repr&#233;sentation collective se fonde sur des images qui se transmettent de g&#233;n&#233;ration en g&#233;n&#233;ration. En France, aussi paradoxal que cela puisse appara&#238;tre au premier abord, on dira qu'un syntagme comme &#171; France, &lt;i&gt;patrie&lt;/i&gt; des droits de l'homme &#187;, c'est typiquement, exemplairement, du th&#233;ologique &lt;i&gt;s&#233;cularis&#233;&lt;/i&gt;, &#224; la Carl Schmitt.&lt;br class='autobr' /&gt;
Simplement, dans ce qui se d&#233;signe fallacieusement comme ordre international depuis la Seconde guerre mondiale (fallacieusement, car cet &#171; ordre &#187; n'est qu'un d&#233;sordre laborieusement contenu, stri&#233; de tensions, de crises, de coups de force et d'infractions de toutes sortes), cette pers&#233;v&#233;rance du th&#233;ologico-politique est endigu&#233;e et mise en veilleuse par l'existence de normes tendant &#224; d&#233;lier (d&#233;coupler, disjoindre) les pratiques politiques d'avec les sensations et les r&#233;f&#233;rences th&#233;ologiques. Au plus fort de la guerre froide, au temps de l'&#233;quilibre de la terreur, ou, aussi bien, dans toute l'&#233;poque balis&#233;e par la d&#233;colonisation, ce ne sont pas les r&#233;f&#233;rences &#224; la Providence ni les v&#233;rit&#233;s r&#233;v&#233;l&#233;es (des uns ou des autres) qui balisent les tensions et les conflits, qui accompagnent les affrontements. Ceux-ci se d&#233;roulent dans un champ politique essentiellement s&#233;cularis&#233;, l&#224; o&#249;, notamment, les mouvements d'&#233;mancipation sont plac&#233;s sous le signe du communisme, o&#249; nationalisme et marxisme font bon m&#233;nage. Bien s&#251;r, si l'on y regarde d'un peu plus pr&#232;s, on s'avise que les choses ne sont pas si simples (la guerre d'ind&#233;pendance alg&#233;rienne...) et Foucault n'a pas tort de discerner dans le soul&#232;vement iranien de la fin des ann&#233;es 1970, avec la place qu'y occupe la spiritualit&#233; religieuse, les pr&#233;misses d'un tournant historique. Et puis, du c&#244;t&#233; des ma&#238;tres du monde, le th&#233;ologico-politique fait un premier retour remarqu&#233; sous Reagan, avant m&#234;me la chute du r&#233;gime sovi&#233;tique, avec la mise en circulation du syntagme &#171; empire du mal &#187; destin&#233; &#224; d&#233;signer l'ennemi syst&#233;mique. Et comme chaque fois que revient le th&#233;ologico-politique, les simplifications &#224; outrance des complexit&#233;s politiques, id&#233;ologiques, g&#233;ostrat&#233;giques (etc.) l'accompagnent : l'&#171; empire du mal &#187;, c'est l&#224; o&#249; sont &#224; l'&#339;uvre les &#171; &lt;i&gt;bad guys&lt;/i&gt; &#187; (par opposition &#224; nous, les gens du &#171; monde libre &#187;, les &#171; &lt;i&gt;good guys&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui fait &#233;poque aujourd'hui, ce qui d&#233;finit la singularit&#233; d&#233;sastreuse du pr&#233;sent, c'est que le th&#233;ologico-politique, tel qu'il revient en force, joue non pas dans le camp des masses soulev&#233;es contre une dictature sanglante, comme dans l'Iran o&#249; Foucault effectue ses &#171; reportages d'id&#233;es &#187;, mais dans celui des vainqueurs de la Restauration illib&#233;rale, des h&#233;g&#233;monistes blanco-occidentalo-centriques les plus forcen&#233;s. Le providentialisme qui soutient le MAGA trumpiste est de m&#234;me nature exactement que celui qui inspire les colons isra&#233;liens qui, aujourd'hui, harc&#232;lent les villageois palestiniens, annexent leurs terres ; la r&#233;f&#233;rence &#224; des textes religieux leur sert en l'occurrence de sauf-conduit et de justification, sans limite, &#224; toutes leurs exactions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le th&#233;ologico-politique est ici la parure commode d'une nouvelle forme de fascisme, ouvertement raciste et conqu&#233;rant, comme il peut, dans d'autres circonstances historiques, soutenir l'&#233;nergie des masses soulev&#233;es contre le despotisme ou la colonisation. Dans la configuration d'aujourd'hui, le th&#233;ologico-politique des puissants (&#171; d'en haut &#187;) s'enfonce dans la br&#232;che de l'effondrement de tout ce qui, jusqu'&#224; une p&#233;riode r&#233;cente, pouvait encore tenir lieu d'un ordre international r&#233;gi par des normes et des usages l&#233;gitim&#233;s. Il accompagne aussi, en politique int&#233;rieure, dans les d&#233;mocraties occidentales en cours d'&lt;i&gt;illib&#233;ralisation&lt;/i&gt;, l'effondrement du syst&#232;me de la d&#233;mocratie parlementaire, avec le r&#244;le r&#233;gulateur que pouvaient y jouer la (m&#234;me toute relative) s&#233;paration des pouvoirs, le jeu d'&#233;quilibre des partis, l'existence d'une presse (ici aussi relativement) ind&#233;pendante, etc.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le th&#233;ologico-politique revient en force dans la t&#234;te et les pratiques des ma&#238;tres du monde l&#224; o&#249; pr&#233;valent le d&#233;sordre et la d&#233;r&#233;gulation dans les relations internationales, o&#249; la production du chaos devient un moyen courant d'affirmation de la puissance ; o&#249;, en politique int&#233;rieure, la brutalit&#233; des conflits (la lutte des classes et des esp&#232;ces) &#233;tait temp&#233;r&#233;e par les potentialit&#233;s de leur institutionnalisation (la composition de &#171; majorit&#233;s &#187;, la formation de compromis, les effets mod&#233;rateurs de l'Etat social)...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le retour du th&#233;ologico-politique dans la sph&#232;re o&#249; s'activent les gouvernants s'effectue dans un espace-temps o&#249; toutes les id&#233;ologies du pouvoir partent en lambeaux &#8211; r&#233;formisme, nationalisme (celui d'avant sa chute dans l'ethnicisme obscur, la philosophie de &#171; rongeurs &#187; dont parle Renan), culte de la croissance (prometteuse de prosp&#233;rit&#233;), de la libert&#233; des &#233;changes... C'est dans le vide sid&#233;ral laiss&#233; par la d&#233;r&#233;liction de toutes ces id&#233;ologies qui &#233;tayaient la d&#233;mocratie lib&#233;rale que se produisent ces r&#233;gressions et ces recours au th&#233;ologico-politique.&lt;br class='autobr' /&gt;
En France, &#224; la diff&#233;rence des Etats-Unis ou d'Isra&#235;l, la r&#233;f&#233;rence aux textes &#171; sacr&#233;s &#187;, le recours &#224; un r&#233;gime de v&#233;rit&#233; ent&#233; sur le discours religieux sont &#233;videmment rendus incommodes, si ce n'est impossibles par la pr&#233;gnance de la tradition r&#233;publicaine, la&#239;que, fond&#233;e sur la d&#233;liaison du politique (s&#233;culier) d'avec le religieux. Mais on pourrait dire inversement que, dans le contexte de cette singularit&#233; historique (qui s'est &#233;tablie avec la s&#233;paration de l'Eglise et de l'Etat, au d&#233;but du XX&#232;me si&#232;cle), &lt;i&gt;le providentialisme s'est, tout simplement, s&#233;cularis&#233;&lt;/i&gt; et enracin&#233; dans la notion de la &#171; grande nation &#187; au destin tout naturellement exceptionnel, hors norme, pr&#233;cis&#233;ment ; ce dont l'effet est que l'on n'y est pas sensible &#224; l'aveuglant pataqu&#232;s que constitue un syntagme comme &#171; &lt;i&gt;patrie&lt;/i&gt; des droits de l'homme &#187; ; et, surtout, aujourd'hui, que tout, dans cet ensemble, de haut en bas et de bas en haut, r&#233;siste de toutes ses forces &#224; l'id&#233;e que la France, aujourd'hui, ne puisse &#234;tre qu'un pays &lt;i&gt;parmi d'autres&lt;/i&gt;, si ce n'est une nation de second autre, et plut&#244;t en d&#233;clin qu'en ascension...&lt;br class='autobr' /&gt;
L'institution, en France, de la la&#239;cit&#233; comme barrage contre les empi&#232;tements du domaine religieux sur le domaine politique et sur les pr&#233;rogatives de l'Etat r&#233;publicain est une singularit&#233; ambigu&#235;. La la&#239;cit&#233; est devenue un dispositif id&#233;ologique s'apparentant &#224; une &lt;i&gt;contre-religion d'Etat&lt;/i&gt; de plus en plus int&#233;griste, despotique et intol&#233;rante lorsqu'il lui faut faire face &#224; la mont&#233;e du th&#233;ologico-politique surgi de tout en bas &#8211; celui de la pl&#232;be post-coloniale. Ce th&#233;ologico-politique surgi des profondeurs de l'histoire coloniale, en situation post-coloniale, est le recours d'une cat&#233;gorie d'opprim&#233;s dans une configuration g&#233;n&#233;rale o&#249; les espaces politiques balis&#233;s par l'id&#233;ologie la&#239;que et r&#233;publicaine les excluent ou les confinent en situation de subalternit&#233;. Il n'est pas nourri, comme celui d'en haut, par le fantasme du pouvoir absolu et l'esprit de conqu&#234;te mais par l'aspiration &#224; l'&#233;galit&#233; et &#224; l'&#233;mancipation &#8211; &lt;i&gt;ce qui fait toute la diff&#233;rence&lt;/i&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, et c'est tout &#224; fait &#233;tranger &#224; l'approche du th&#233;ologico-politique d&#233;sormais canonique mise en circulation par Schmitt au d&#233;but du XX&#232;me si&#232;cle, la th&#233;ologie politique des opprim&#233;s n'est pas agenc&#233;e autour du motif de la souverainet&#233; &#8211; c'est-&#224;-dire, dans l'esprit du juriste conservateur-nazi, de &lt;i&gt;l'Etat&lt;/i&gt; &#8211; mais bien de l'&#233;mancipation. Si elle est spontan&#233;ment port&#233;e &#224; &#171; s&#233;culariser &#187; des notions emprunt&#233;es &#224; des textes, des images, des figures appartenant aux corpus et traditions religieux, c'est dans un horizon non seulement diff&#233;rent, mais oppos&#233; &#224; celui que dessine le th&#233;oricien de l'exception souveraine : les doctrines du salut font signe en direction de l'&#233;mancipation, la parousie d'un temps lib&#233;r&#233; de l'oppression, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'effondrement contemporain des fondements du &#171; syst&#232;me &#187; &#233;tabli sur les pr&#233;caires et disput&#233;s &#233;quilibres &#233;tablis au sortir de la Seconde guerre mondiale a pour effet la mont&#233;e d'un affrontement sans fard (une lutte &#224; mort, en v&#233;rit&#233;) entre le th&#233;ologico-politique promu par une nouvelle esp&#232;ce ou &lt;i&gt;race&lt;/i&gt; de dominants (dont Trump est le prototype et qui n'est qu'un nouveau fascisme parfum&#233; au n&#233;o-providentialisme) et une th&#233;ologie politique des opprim&#233;s aux visages multiples surgie, elle, sur les ruines des discours d'&#233;mancipation, r&#233;volutionnaires, marxistes, nationalistes nagu&#232;re port&#233;s, par les mouvements de lib&#233;ration nationale dans les colonies, par les &#171; nouvelles avant-gardes &#187; juv&#233;niles dans les pays du Nord global, etc.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce n'est pas la propension naturelle au &#171; fanatisme &#187;, avec son fr&#232;re jumeau le &#171; terrorisme &#187; qui inspire des mouvements comme le Hamas ou le Hezbollah ; c'est bien plut&#244;t l'effondrement des grands r&#233;cits et des strat&#233;gies ayant nourri les mouvements d'&#233;mancipation aux riches heures de la d&#233;colonisation qui a appel&#233; le retour en force du th&#233;ologico-politique dans le champ de la lutte entre le nouvel imp&#233;rialisme et la pl&#232;be du monde, l&#224; o&#249; notamment la Colonie, dans ses formes classiques, a laiss&#233; place &#224; des r&#233;gimes de domination et d'oppression non moins intol&#233;rables &#8211; la Palestine valant ici comme l'exemple des exemples.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En v&#233;rit&#233;, les objections cat&#233;goriques que nous pouvons opposer au retour du th&#233;ologico-politique dans la sph&#232;re d'une politique &#171; moderne &#187; (au sens o&#249; elle serait plac&#233;e sous le signe premier de la d&#233;liaison entre le profane et le sacr&#233;, le religieux et le s&#233;culier) ne concernent pas l'irruption de r&#233;f&#233;rences, de sensations, d'intensit&#233;s trouvant leurs sources dans des traditions religieuses, quelles qu'elles soient. Nous ne vivons plus dans un temps o&#249; l'existence d'un lien entre l'institution d&#233;mocratique entendue comme &#233;tat naturel de la politique moderne et Lumi&#232;res ou Raison s'imposerait comme une &#233;vidence. Ce que nous avons appris au fil de l'exp&#233;rience politique mouvement&#233;e du si&#232;cle dernier, c'est que le monde d&#233;mocratique n'est pas moins peupl&#233; d'images, de fantasmagories, de mythes et de fictions que tout autre cosmologie ou cosmogonie politique. La politique, en g&#233;n&#233;ral, y compris la politique moderne, est un mixte ou un milieu impur peupl&#233; d'images non moins que de notions ou de concepts, d'id&#233;es r&#233;gulatrices.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'approche de la d&#233;mocratie (institution, syst&#232;me, r&#233;gime...) comme ensemble enti&#232;rement plac&#233; sous le signe de proc&#233;dures rationnelles a &#233;t&#233; cong&#233;di&#233;e depuis belle lurette, sous les lazzis du &#171; public &#187; d&#233;mocratique lui-m&#234;me, dans le Nord global tout particuli&#232;rement. Pour ne prendre qu'un seul exemple, et &#233;videmment pas le moindre : qui croit encore, dans les d&#233;mocraties lib&#233;rales, que le syst&#232;me de &lt;i&gt;repr&#233;sentation&lt;/i&gt; (parlementaire...) est &#224; prendre en consid&#233;ration dans son sens litt&#233;ral, les repr&#233;sentants repr&#233;sentant &lt;i&gt;vraiment et litt&#233;ralement&lt;/i&gt; les repr&#233;sent&#233;s &#8211; qu'il est autre chose, donc, qu'une fiction utile &#8211; mais profond&#233;ment imaginaire &#8211; &#224; la reproduction du syst&#232;me (lequel est, par d&#233;finition et en premier lieu in&#233;quitable plut&#244;t que fond&#233; sur la repr&#233;sentation loyale et fid&#232;le des gouvern&#233;s par les gouvernants ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Comme concr&#233;tions de r&#233;cits et d'images, les mythes d&#233;mocratiques modernes ne sont pas moins des fictions en prise sur l'imaginaire que les id&#233;ologies politiques plus ou moins directement en prise sur des r&#233;cits religieux. A l'usage, il s'av&#232;re que les grands r&#233;cits sous-jacents &#224; la modernit&#233; d&#233;mocratique lib&#233;rale ne sont pas moins perclus de &lt;i&gt;superstitions&lt;/i&gt; que ceux qui soutiennent tout ce qui pourrait s'apparenter &#224; une th&#233;ologie de la lib&#233;ration.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui est donc constamment susceptible de nous s&#233;parer (&#233;loigner) du th&#233;ologico-politique, ce n'est pas la &lt;i&gt;suture&lt;/i&gt; que celui-ci op&#232;re au rebours de la modernit&#233; politique, entre des images et des r&#233;cits emprunt&#233;s au domaine religieux et la politique entendue comme domaine profane o&#249; les humains sont ma&#238;tres et sont en charge eux-m&#234;mes de leur destin ; si cette suture s'op&#232;re encore et encore &#224; contre- courant de la s&#233;cularisation du domaine politique et de sa rupture avec les mondes anciens, &#224; contre-courant du mouvement g&#233;n&#233;ral d'inclusion de la vie politique dans le d&#233;senchantement du monde, &lt;i&gt;c'est qu'il ne manque pas de raisons pour cela&lt;/i&gt; : non seulement la d&#233;mocratie lib&#233;rale n'a pas tenu ses promesses, mais l'impulsion donn&#233;e &#224; la &#171; d&#233;mocratisation du monde &#187; apr&#232;s la chute du bloc sovi&#233;tique a trouv&#233; en moins de trois d&#233;cennies son d&#233;bouch&#233; dans le chaos actuel. Le retour en force des intensit&#233;s religieuses dans les espaces, en principe sanctuaris&#233;s, de la politique plac&#233;e sous le r&#233;gime du profane est donc un recours &#171; logique &#187; contre l'effondrement de ces promesses et les d&#233;sastres obscurs qui les accompagnent &#8211; aujourd'hui, Gaza en tout premier lieu.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce n'est donc pas ce retour qui fait probl&#232;me, ce n'est pas d'hier que le religieux se trouve &#234;tre, dans des circonstances donn&#233;es non pas le soupir de la cr&#233;ature afflig&#233;e mais le recours de l'opprim&#233; et l'arme de sa r&#233;sistance ou sa riposte. Le poison du th&#233;ologico-politique aujourd'hui s'identifie beaucoup plus distinctement : c'est le retour en force du providentialisme alli&#233; &#224; la puissance, du providentialisme arm&#233;, surarm&#233;, des ma&#238;tres du monde. Les opprim&#233;s qui puisent dans les textes et les r&#233;cits, dans les traditions et les images emprunt&#233;s aux religions o&#249; ils sont immerg&#233;s n'en remettent pas pour autant leur destin entre les mains d'une puissance suprasensible, d'une divinit&#233; ou d'une autre. Ils luttent pour leur propre compte et comptent sur leurs propres forces. Ils trouvent une &lt;i&gt;inspiration&lt;/i&gt; dans les corpus religieux, mais ils n'en savent pas moins que la politique, c'est-&#224;-dire le champ de la lutte o&#249; sont &#233;tablis les rapports de force entre dominants et domin&#233;s, la politique comme champ de la lutte des classes et des esp&#232;ces, la politique est affaire humaine avant tout, terrain de l'affrontement entre certaines cat&#233;gories humaines et d'autres ; cela, il ne leur est pas n&#233;cessaire d'avoir lu &lt;i&gt;Le diable et le bon dieu&lt;/i&gt; pour le savoir, d'un savoir assur&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas parce qu'elle se place &#233;ventuellement, dans des conditions donn&#233;es, sous le signe du religieux, qu'elle s'&#233;prouve et se formule dans des termes qui empruntent, dans des proportions variables, aux discours et traditions religieuses, que la lutte des opprim&#233;es s'en remet aux d&#233;crets de la Providence. C'est l'inverse qui est vrai, de la guerre civile anglaise aux luttes inspir&#233;es par la th&#233;ologie de la lib&#233;ration dans l'Am&#233;rique latine des ann&#233;es 1970 en passant par le soul&#232;vement iranien contre le Shah et la guerre d'ind&#233;pendance des Alg&#233;riens. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le poison, c'est le providentialisme embouti dans le destin de l'Etat-nation ou de la race, du bloc de puissance et mis en orbite par ceux qui s'auto-instituent en position de vicaires de ce Destin, avec majuscule. Trump en proph&#232;te et gouverneur du MAGA, c'est-&#224;-dire de la &lt;i&gt;manifest destiny&lt;/i&gt; US relanc&#233;e, &#224; l'heure m&#234;me du d&#233;clin de l'empire, est aujourd'hui l'incarnation de ce fl&#233;au qui sature les &#233;crans. Mais, &#224; y regarder de plus pr&#232;s, ce spectre hante les espaces de l'Histoire moderne et, de fa&#231;on sous-jacente, de la modernit&#233; politique &#8211; le Reich mill&#233;naire, l'Union sovi&#233;tique patrie des prol&#233;taires du monde entier, l'Alliance atlantique fer de lance du &#171; monde libre &#187;, etc. Sous toutes ses formes et quelle que soit la singularit&#233; de l'id&#233;ologie qui la soutient, la figure de la &lt;i&gt;manifest destiny&lt;/i&gt; n'est jamais que l'autre visage de l'h&#233;g&#233;monisme, sa transcription en langage th&#233;ologico-politique &#8211; explicite ou implicite, voire subliminaire. Et, comme nous sommes aujourd'hui mieux plac&#233;s que jamais pour l'entendre, l'h&#233;g&#233;monisme, tout particuli&#232;rement quand il est &lt;i&gt;bless&#233;&lt;/i&gt;, c'est la plaie au flanc des peuples, une plaie d'autant plus b&#233;antes que ces peuples sont d&#233;sh&#233;rit&#233;s, maltrait&#233;s, subalternis&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce dont la vie politique (et avec elle la vie des peuples) doit &#234;tre en premier lieu affranchi, c'est ceci : toute esp&#232;ce d'approche providentialiste aussi bien de leur histoire, de la lutte, de l'existence des forces en jeu, des hommes et des femmes illustres qui s'activent dans ce champ... La d&#233;liaison sur laquelle il ne faut pas c&#233;der est celle-ci : l'Histoire et la politique doivent demeurer &#233;trang&#232;res &#224; la notion de &lt;i&gt;destin&lt;/i&gt;, immunis&#233;es contre celle-ci. Il n'y a pas davantage de destin des peuples, des puissances &#233;tatiques que de destin des hommes (des femmes) illustres. Il n'y a que des combinaisons de trajectoires, d'&#233;v&#233;nements, de configurations et d'encha&#238;nements de circonstances. Sartre contre Trump, d&#233;finitivement, irr&#233;vocablement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France et, par contamination dans les d&#233;mocraties occidentales, le retour en force du th&#233;ologico-politique dans sa version &lt;i&gt;rogue et gore&lt;/i&gt; d&#233;sastreuse s'est cristallis&#233; au cours des deux derni&#232;res d&#233;cennies du si&#232;cle dernier autour d'un agencement tr&#232;s particulier : celui de l'av&#232;nement d'une sacralisation de la Shoah, comme objet singulier, indicible et incomparable, indissociable de la consolidation de la condition d'exception absolue sous laquelle se trouve plac&#233; &lt;i&gt;Isra&#235;l&lt;/i&gt; dans toutes ses tournures et manifestations. La Shoah, singularit&#233; absolue, figure du Mal absolu a cess&#233; d'&#234;tre un objet historique comparable &#224; d'autres pour devenir l'objet d'un culte (r&#233;put&#233; civique) mais dont la constitution effective &#233;tait &lt;i&gt;th&#233;ologique&lt;/i&gt; &#8211; un objet entour&#233; de rites m&#233;moriels l&#233;gitim&#233;s par les plus hautes autorit&#233;s politiques et morales, un objet dont le trait d'exception se trouvait soulign&#233; par le fait qu'il se trouvait soustrait au r&#233;gime d&#233;lib&#233;ratif &#8211; toute &#171; discussion &#187; &#224; son propos, tout affrontement intellectuel, savant, public autour de sa mise en r&#233;cit constituant, dans la version pure de cette th&#233;ologisation de l'objet, celle qui accompagna la promotion du film &lt;i&gt;Shoah&lt;/i&gt;, une profanation, la plus coupable des obsc&#233;nit&#233;s frayant le chemin au n&#233;gationnisme pur et simple.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le tournant d&#233;cisif qui s'est op&#233;r&#233; ici concerne l'acceptation tant par la sph&#232;re politique que par les milieux savants de cette clause d'exception : le retrait de l'objet Shoah hors de la sph&#232;re publique plac&#233;e sous le r&#233;gime du d&#233;lib&#233;ratif, o&#249; l'on d&#233;bat, entre autres, des objets historiques, des &#233;v&#233;nements du pass&#233;. Il s'est pass&#233; avec le g&#233;nocide perp&#233;tr&#233; par les nazis (r&#233;duit ici &#224; l'extermination des Juifs d'Europe) la m&#234;me chose qu'avec la ph&#233;nom&#233;nologie : sa th&#233;ologisation &#224; outrance l'a soustraite au champ de la discussion acad&#233;mique et publique &#224; des fins distinctement politiques (assurer l'immunit&#233; d'Isra&#235;l en compactant le Yad Vachem et la colonisation de la Cisjordanie) comme le tournant th&#233;ologique de la ph&#233;nom&#233;nologie a abouti &#224; rendre n&#233;buleuses les fronti&#232;res s&#233;parant la Sorbonne de l'Archev&#234;ch&#233; de Paris &#8211; Claude Lanzmann et Jean-Luc Marion, m&#234;me horizon th&#233;ologico-politique, m&#234;me combat...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;ologisation d'un objet historique ne va pas sans s'accompagner de la formation d'un appareil dogmatique et d'une scholastique savante &#8211; la multitude des savants ouvrages composant le cat&#233;chisme o&#249; se trouve condens&#233; et enseign&#233; ce dont &lt;i&gt;on ne discute pas&lt;/i&gt; &#8211; l'absolue singularit&#233; de la Shoah. C'est aujourd'hui &#224; la lumi&#232;re de Gaza, ayant sous les yeux le champ de ruines et le cimeti&#232;re peupl&#233; de survivants condamn&#233;s &#224; la famine programm&#233;e par l'Etat d'Isra&#235;l, que l'on peut mesurer le d&#233;sastre que constitue ce retour en force dans les conditions du pr&#233;sent de cette version du th&#233;ologico-politique selon laquelle la suspension du d&#233;lib&#233;ratif se conjugue avec l'&lt;i&gt;hybris&lt;/i&gt; de la puissance destructrice et conqu&#233;rante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut bien distinguer les fait &#233;tablis des prises d'ascendant : le projet de destruction des Juifs d'Europe par les dirigeants nazis est un fait &#233;tabli, incontestable. La religion de la Shoah uniquement unique et &#224; propos de laquelle &lt;i&gt;on ne discute pas&lt;/i&gt;, telle que mise en circulation par Lanzmann et sa s&#233;quelle, c'est une prise d'ascendant, c'est-&#224;-dire une op&#233;ration de prise de pouvoir en forme de fait accompli. La pire variante du performatif, quand on le mesure aux calculs politiques qui l'accompagnent. Il n'est pas besoin d'&#234;tre un fervent supporter de la d&#233;mocratie lib&#233;rale sous tous ses atours pour &#234;tre irr&#233;ductiblement, on pourrait presque dire &lt;i&gt;fanatiquement&lt;/i&gt; attach&#233; au r&#233;gime de discours (Lyotard) et au r&#233;gime de v&#233;rit&#233; (Foucault) associ&#233;s &#224; la d&#233;lib&#233;ration. Pour &#234;tre r&#233;solument allergiques aux v&#233;rit&#233;s r&#233;v&#233;l&#233;es, ceci naturellement tout particuli&#232;rement quand est en question la vie politique des humains. Nous ne nous plions jamais de bonne gr&#226;ce au commandement &lt;i&gt;on ne discute pas !&lt;/i&gt;, et, moins que jamais lorsque sont en jeu notre existence politique, les questions politiques du moment. Nous tenons &#224; exercer nos capacit&#233;s &#224; d&#233;lib&#233;rer et, si nous devons nous rallier &#224; une position qui, a priori, n'est pas la n&#244;tre, nous tenons &#224; ce que cela soit apr&#232;s avoir &#233;t&#233; &lt;i&gt;convaincus&lt;/i&gt;. Nous sommes plut&#244;t du genre, lorsqu'on nous dit sur un ton imp&#233;rieux et cat&#233;gorique, &lt;i&gt;c'est comme &#231;a !&lt;/i&gt;, &#224; ergoter et objecter : et pourquoi est-ce que &#231;a ne serait pas autrement, et pourquoi est-ce que cela ne pourrait pas se dire autrement (Foucault) ? Nous sommes du genre &#224; aller, lorsque le sens commun aussi bien que la dogmatique de saison nous ass&#232;nent des &#233;nonc&#233;s compacts et indiscutables, &#224; aller jusqu'&#224; dire : et pourquoi ne pourrait-on pas &lt;i&gt;changer les termes de la conversation&lt;/i&gt; (Mignolo) ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui nous anime, dans ce type de configuration, ce n'est pas tant notre attachement &#224; des principes g&#233;n&#233;raux (la libert&#233; d'opinion ou d'expression) que le go&#251;t de la discussion, de l'argumentation, voire de la dispute. La passion du discursif dont la condition est qu'une affirmation ou une position appelle une argumentation (un encha&#238;nement raisonn&#233; de phrases) en sa faveur et pr&#233;suppose toujours la possibilit&#233; d'une position adverse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, une approche &lt;i&gt;positive&lt;/i&gt; de la politique consiste n&#233;cessairement &#224; mettre en exergue le motif de l'autonomie : il s'agit de la sph&#232;re par excellence (avec celle de l'art) o&#249; les humains sont appel&#233;s &#224; exercer leur puissance propre, hors de toute tutelle, de quelque esp&#232;ce celle-ci soit-elle. C'est ici que trouve sa racine l'opposition, davantage que la diff&#233;rence, entre &lt;i&gt;praxis et poesis&lt;/i&gt;. La politique se situe, dans sa figure originale, du c&#244;t&#233; de la cr&#233;ation, c'est-&#224;-dire de d&#233;placements et d'&#233;v&#233;nements qui arrachent les communaut&#233;s ou les soci&#233;t&#233;s humaines &#224; la sph&#232;re de la pure r&#233;p&#233;tition. La politique est, dans le principe, plac&#233;e sous le signe de la diff&#233;rence (ou diff&#233;r&lt;i&gt;an&lt;/i&gt;ce en style derridien), entendue dans son sens actif &#8211; la production active et dynamique de la nouveaut&#233; de l'aujourd'hui s'arrachant aux conditions d'hier.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'autre part, la politique est plac&#233;e sous le signe de ce que Sartre appelle la libert&#233; : c'est aux humains et aux humains seuls de se doter d'un destin &#8211; leur condition n'est pas plac&#233;e dans les mains de la Providence mais de leur agir propre &#8211; &#171; aide-toi, le Ciel t'aidera ! &#187;, et c'est bien dans cet ordre que viennent les choses, le Ciel vient apr&#232;s, pour ceux qui y croient, et aussi bien, il peut &#234;tre entendu de toutes sortes de mani&#232;res &#8211; le hasard, les circonstances favorables, la bonne &#233;toile... mais dans tous les cas, la maxime premi&#232;re et fondatrice est bien : &lt;i&gt;aide-toi&lt;/i&gt; &#8211; ton destin (ce qui s'entend aussi bien &#224; l'&#233;chelle individuelle que collective) est dans tes propres mains, ce qui veut bien dire qu'il est tout sauf un destin &#224; proprement parler mais bien plut&#244;t quelque chose comme une &#339;uvre relevant d'une cr&#233;ation et d'un agir. C'est bien l&#224; la substance m&#234;me de la politique dans son sens moderne, le sens qui, pr&#233;cis&#233;ment se trouve enseveli aujourd'hui sous les ruines de la d&#233;mocratie lib&#233;rale. &lt;br class='autobr' /&gt;
La politique moderne, dans ce sens originaire/original n'entre pas dans la sph&#232;re de la production ni dans celle de l'organisation, ni dans celle de la gestion, ni dans celle de la prise en charge (care). Elle rel&#232;ve plut&#244;t du paradigme de la cr&#233;ation ou de l'invention de soi, un geste dont le principe est le &lt;i&gt;descellement&lt;/i&gt; des conditions donn&#233;es et la radicale d&#233;liaison d'avec toute esp&#232;ce de d&#233;termination suprasensible, rattach&#233;e &#224; une transcendance. Mais ce geste m&#234;me peut &#234;tre soutenu par toutes sortes d'inspirations, profanes ou non, certaines formes de messianisme ou de mill&#233;narisme ou de croyance en l'&#233;ternel retour valant bien, comme telles (comme inspirations) la religion trafiqu&#233;e (le trafic des reliques) du suffrage universel dans sa version III&#232;me R&#233;publique (plut&#244;t que rousseauiste).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en ce sens que, lorsque nous faisons face au retour du th&#233;ologico-politique, notre premier geste n'est pas le rejet instinctif &#8211; plut&#244;t, nous &lt;i&gt;demandons &#224; voir&lt;/i&gt; : les prol&#233;taires racis&#233;s qui entendent dans les salles de pri&#232;re la petite musique de l'insoumission, celle qui nourrit la dignit&#233; et le rejet de l'esprit de subalternit&#233; sont nos amis et nos alli&#233;s. Les nouveaux Vandales des hautes sph&#232;res occidentales qui attribuent la bonne fortune et l'impunit&#233; de Trump et Netanyahou &#224; l'exercice de la puissance divine ne sont pas seulement des obscurantistes mais des ennemis de l'humanit&#233;. Leur th&#233;ologie-politique &lt;i&gt;very low cost&lt;/i&gt; accro&#238;t chaque jour le malheur du monde et le rapproche obstin&#233;ment du gouffre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>&#171; C'est la faute au constructivisme ! &#187; - Sur deux textes facultatifs [1/2]</title>
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		<dc:date>2025-08-13T17:31:41Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>C&#233;dric Cagnat</dc:creator>



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&lt;p&gt;Sorties on ne sait d'o&#249;, deux autrices dont j'ignorais jusqu'alors l'existence se sont r&#233;cemment concert&#233;es pour prendre d'assaut les colonnes d'Ici et Ailleurs en y faisant publier, &#224; peu d'intervalle, leurs opinions respectives sur l'&#233;pist&#233;mologie constructiviste. Il para&#238;t que Violaine Monflanquin et Garance Panurge ont identifi&#233; la racine de tous les maux qui martyrisent notre &#233;poque. Et manifestement, elles ont jug&#233; de premi&#232;re urgence que soit offerte &#224; l'appr&#233;ciation populaire leur (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Sorties on ne sait d'o&#249;, deux autrices dont j'ignorais jusqu'alors l'existence se sont r&#233;cemment concert&#233;es pour prendre d'assaut les colonnes d'&lt;i&gt;Ici et Ailleurs&lt;/i&gt; en y faisant publier, &#224; peu d'intervalle, leurs opinions respectives sur l'&#233;pist&#233;mologie constructiviste&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; L'&#233;pineuse et in&#233;puisable question du r&#233;el &#187; et &#171; Sur le devenir (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il para&#238;t que Violaine Monflanquin et Garance Panurge ont identifi&#233; la racine de tous les maux qui martyrisent notre &#233;poque. Et manifestement, elles ont jug&#233; de premi&#232;re urgence que soit offerte &#224; l'appr&#233;ciation populaire leur d&#233;couverte salvatrice : le constructivisme, sous ses diverses formes et appellations, caract&#233;rise la philosophie sous-jacente, plus ou moins consciente selon le cas, de tous les agents contemporains de la domination, du d&#233;sastre et de la destruction g&#233;n&#233;ralis&#233;s, puis par contamination, de la plupart des sujets ou des groupes qui pr&#233;tendent s'y opposer mais qui, du fait de cette contamination, s'en font &#224; leur insu les complices. Bien que la condamnation embrasse, comme on le voit, un ensemble d&#233;mesur&#233;ment vaste d'individus et d'organisations &#8211; &#224; tel point qu'au fil de la lecture on en vient &#224; soup&#231;onner que leur exceptionnelle sagacit&#233; autorise les autrices seules &#224; pouvoir s'y soustraire &#8211; je dois avouer que je me suis senti, de fa&#231;on tr&#232;s immodeste, personnellement vis&#233;. C'est qu'il m'est arriv&#233; de publier jadis un livre consacr&#233; tout entier &#224; la d&#233;fense de ce p&#233;ch&#233; &#233;pist&#233;mologique irr&#233;missible qu'est le constructivisme. Et depuis, n'ayant jamais cru opportun de devoir abjurer ses maximes, au motif qu'elles m'ont sembl&#233; le plus souvent fournir les outils analytiques les plus ad&#233;quats aux objectifs th&#233;oriques ou pratiques dont je poursuivais la r&#233;alisation, je les ai r&#233;guli&#232;rement mobilis&#233;es, explicitement ou non, dans mes rares productions textuelles, comme dans la conduite de mes rapports quotidiens avec les vivants et les choses.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les &#233;garements philosophiques ne sont en eux-m&#234;mes jamais condamnables. Les ma&#238;tresses d'erreur et de fausset&#233; qui ont commis ces deux textes avaient le droit de se tromper. Leur maladresse th&#233;orique aurait pu n'induire qu'une indiff&#233;rence indulgente, voire occasionner l'amorce d'une discussion conforme aux r&#232;gles de la biens&#233;ance intellectuelle en vue de redresser ce qui avait &#233;t&#233; grossi&#232;rement tordu. Malheureusement, ce ne sont pas les contradictions et approximations dont ces textes pullulent, mais leurs outrances accusatrices, leur intention distinctement diffamatoire, mal dissimul&#233;e sous le pr&#233;texte de consid&#233;rations &#233;pist&#233;mologico-politiques, leur registre d&#233;daigneux, hautain, confinant plus d'une fois &#224; la pure invective ; ce sont ces embard&#233;es oratoires qui me d&#233;cident &#224; reprendre quelques-uns des verdicts assen&#233;s dans les deux libelles afin d'en &#233;tablir &#8211; et sur le m&#234;me ton &#8211; la vacuit&#233;, l'incoh&#233;rence et la nature fallacieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;I.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le texte de Violaine Monflanquin (VM), &#171; L'&#233;pineuse et in&#233;puisable question du r&#233;el &#187;, est celui des deux qui se montre le moins vindicatif. La charge se veut s&#233;v&#232;re, la critique intransigeante, mais les tentatives d'argumentation ne parvenant jamais &#224; s'extraire de leur &#233;tat gazeux, l'ensemble s'&#233;vapore tr&#232;s vite dans les limbes pour ne laisser subsister au fond du creuset que le r&#233;sidu tr&#232;s insuffisant que constitue la substance principale de cette hasardeuse op&#233;ration alchimique : &#171; Le r&#233;el existe, et il faut le d&#233;fendre &#187;. Contrairement &#224; la m&#233;thode qu'emploiera sa complice, VM ne cherche pas &#224; pallier l'indigence de son propos au moyen de condamnations p&#233;remptoires et d'indignations culpabilisatrices. Elle daigne encore faire usage, pour amalgamer l'immense cohorte des m&#233;chants, de certaines pr&#233;cautions langagi&#232;res. Tout laisse &#224; supposer que ce texte initial occupait la fonction de premier jet, du coup de sonde destin&#233; &#224; tester la susceptibilit&#233; du lecteur et la patience dont il ferait montre, confront&#233; &#224; une provocation aussi intempestive qu'infond&#233;e. L'absence totale des r&#233;actions escompt&#233;es, l'&#233;cho absolument muet qui fit suite &#224; ce premier coup de semonce aura enjoint leurs initiatrices &#224; l&#226;cher les chiens pour de bon. Car il ne faut pas s'y tromper : la proximit&#233; des styles, des th&#232;mes et des affirmations, imm&#233;diatement perceptible d&#232;s la premi&#232;re confrontation, m&#234;me superficielle, de leurs publications respectives, ne laisse planer aucun doute, ni sur la commune origine de cette entreprise pol&#233;mique, ni sur les finalit&#233;s identiques vis&#233;es par les autrices, ni sur l'assistance mutuelle qu'elles se sont pr&#234;t&#233;e pour y parvenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question du r&#233;el, chez VM, n'a rien ni d'&#233;pineux ni d'in&#233;puisable, pour cette raison limpide que le r&#233;el, VM en est l'une des deux propri&#233;taires. Elle y a donc un acc&#232;s direct et illimit&#233;. En propri&#233;taire consciencieuse, elle s'&#233;vertue &#224; entretenir son bien, veille soigneusement &#224; son bon &#233;tat ; et sur ce chapitre, elle a tout lieu de s'inqui&#233;ter. Car &#171; le r&#233;el est menac&#233;, attaqu&#233; aujourd'hui comme il ne l'a jamais &#233;t&#233; &#187;. Je dois dire qu'ici, &#224; m'en tenir rigoureusement &#224; cet &#233;nonc&#233;, je suis, sans r&#233;serve, d'accord avec VM. Toutefois, la chose se complique un peu d&#232;s lors que j'examine un &#224; un les constituants de la proposition, qui sont, tels que je les envisage, au nombre de trois :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. Le r&#233;el&lt;br class='autobr' /&gt;
2. est menac&#233; et attaqu&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
3. aujourd'hui comme il ne l'a jamais &#233;t&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1. &#171; Le r&#233;el &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout le n&#339;ud du probl&#232;me principal r&#233;side dans cette notion. Les autres questions et enjeux mentionn&#233;s dans ce texte s'y rattachent ou en d&#233;coulent. Il conviendrait par cons&#233;quent d'&#233;valuer avec le plus grand soin la &#8211; ou les &#8211; significations et qualit&#233;s que recouvre ce terme. Or, VM admet d'embl&#233;e le caract&#232;re flou, ind&#233;termin&#233;, d'une telle notion, qui n'est en rien &#171; claire et distincte &#187;. &#171; R&#233;el &#187; est &#171; le vocable porte-manteau par excellence &#187;, par quoi il faut entendre que tout et n'importe quoi s'av&#232;re passible d'y &#234;tre subsum&#233; &#8211; ce qui est &#224; mon sens tout &#224; fait vrai &#8211; ; C'est un &#171; signifiant creux comme un tambour &#187;, &#171; le signifiant vide par excellence, le concept multicarte, b&#233;ant et inconsistant &#224; force de trop signifier et embrasser &#187; &#8211; l&#224; encore, je ne saurais qu'applaudir ! En outre, VM reconna&#238;t sans difficult&#233; qu'&#224; l'impr&#233;cision attach&#233;e &#224; son emploi ordinaire se greffe l'extr&#234;me vari&#233;t&#233; des acceptions du concept de &#171; r&#233;el &#187; &#8211; comme c'est le cas pour celui de &#171; r&#233;alit&#233; &#187; &#8211; lorsqu'il s'inscrit dans le lexique soit d'un syst&#232;me philosophique, soit d'un paradigme &#171; scientifique &#187;, qu'il s'agisse de l'une des dites &#171; science sociales &#187; ou des diff&#233;rentes sciences de la nature, voire formelles, comme la math&#233;matique : &#171; Ce ne sont pas seulement les doctrines philosophiques qui, au fil du temps, placent cette notion sous des conditions infiniment variables, ce sont aussi les disciplines et les sciences qui le jalonnent et le d&#233;finissent dans l'horizon propre &#224; leur recherche &#8211; le r&#233;el des historiens est singuli&#232;rement distinct de celui des sociologues et plus encore de celui des psychanalystes d'inspiration lacanienne, ceci pour ne rien dire des physiciens. &#187; Tout cela est tr&#232;s encourageant et d&#233;note chez VM une indubitable lucidit&#233;. Apr&#232;s de telles pr&#233;misses, on se doute qu'elle s'appr&#234;te &#224; effectuer un minutieux travail de d&#233;broussaillage, une dissection scrupuleuse et exhaustive de ce terme dont elle d&#233;sire si ardemment r&#233;habiliter l'usage et prot&#233;ger le r&#233;f&#233;rent des assauts auxquels il est expos&#233; de toute part. Eh bien, non. Qu'importe &#224; VM que le mot et la chose dont elle entend nous entretenir sur dix pages soit une &#171; id&#233;alit&#233; vide &#187; ! Laissons donc ces menues difficult&#233;s derri&#232;re nous, tranche-t-elle &lt;i&gt;in petto&lt;/i&gt;, et contentons-nous d'ass&#233;ner &#171; l'intuition forte, in&#233;branlable dont nous partons &#187;. L'intuition de VM, qu'elle qualifie &#233;galement de &#171; certitude imm&#233;diate &#187;, r&#233;it&#232;re donc l'affirmation qui ouvrait l'article &#8211; le r&#233;el est attaqu&#233; &#8211; en pr&#233;cisant les occurrences, ou les effets, produits par ce ph&#233;nom&#232;ne : nous avons de plus en plus de mal &#224; op&#233;rer une distinction qui devrait pourtant aller de soi, la distinction entre le r&#233;el &#8211; ce qui est r&#233;el, ou &#171; la r&#233;alit&#233; d'un objet, d'un fait, d'une action &#187; &#8211; et ce qui, &#224; l'oppos&#233;, doit &#234;tre consid&#233;r&#233; comme &#171; une construction imaginaire, une fiction, un mensonge, une falsification &#187;. Cette difficult&#233; ne vient pas de nulle part, elle est le fait de &#171; puissantes forces [qui] s'activent &#224; rendre le r&#233;el indistinct de l'imaginaire, de la fiction, du mensonge &#187;, et disposent &#171; de moyens jusqu'ici in&#233;dits &#224; produire des simulacres en tous genres &#187;. Ainsi sommes-nous toujours davantage emp&#234;ch&#233;s de &#171; faire le partage entre ce qui peut &#234;tre d&#233;fini comme le r&#233;el et ce qui n'en est qu'une ombre, une simulation, un double illusoire, une r&#233;alit&#233;-bis, une fiction visant &#224; se faire passer pour le r&#233;el &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Deux points d&#233;cisifs sont &#224; pr&#233;ciser avant l'examen attentif de ce qui vient d'&#234;tre pos&#233; : d'une part, VM tient &#224; &#233;tablir une nette s&#233;paration, qui orientera une grande partie de son propos g&#233;n&#233;ral, entre les structures cognitives dont disposent les sujets humains pour appr&#233;hender le r&#233;el &#8211; ce qu'elle nomme &#171; les conditions de la perception et de la connaissance &#187;, auxquelles se limitent les probl&#233;matiques de l'&#233;pist&#233;mologie postkantienne, appellation alternative du constructivisme tout au long de l'article &#8211; et &#171; le r&#233;el comme tel &#187;, en de&#231;&#224; et ind&#233;pendamment de toute saisie &#233;pist&#233;mique par lesdites structures cognitives. D'autre part, la d&#233;couverte capitale qu'elle soumet &#224; l'admiration du public, et son originalit&#233; radicale, r&#233;sident selon VM dans la nuance suivante : ce ne sont pas seulement les conditions subjectives de la repr&#233;sentation du r&#233;el, mais bien &#171; &lt;i&gt;le r&#233;el comme tel qui est attaqu&#233;&lt;/i&gt; &#187;. Arr&#234;tons-nous l&#224; provisoirement pour tenter un premier bilan.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En quel sens peut-on affirmer, comme le fait VM &#8211; &#224; raison, mais sans aucune justification argumentative &#8211; que le &#171; r&#233;el &#187; est une notion ind&#233;termin&#233;e ? Il importe de remarquer tout d'abord qu'en d&#233;pit de cette affirmation, nous ne sommes nullement entrav&#233;s dans l'utilisation de ce terme, &#224; l'occasion de nos &#233;changes courants comme, d'ailleurs, tout au long du texte que je suis en train de discuter. C'est pr&#233;cis&#233;ment parce que &#171; r&#233;el &#187; ne demeure vide de sens que lorsqu'il est employ&#233; de mani&#232;re &#171; absolue &#187; &#8211; c'est-&#224;-dire d&#233;tach&#233; de tout contexte d'&#233;nonciation. En d'autres termes, cette notion contient, en nombre peut-&#234;tre infini&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;A l'instar d'autres &#171; signifiants flottants &#187;, comme &#171; truc &#187;, &#171; machin &#187; ou (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, des significations potentielles qui ne s'actualisent qu'au cours de chaque situation langagi&#232;re ponctuelle, l'une des significations de &#171; r&#233;el &#187; &#233;mergeant en fonction de la &lt;i&gt;mise en relation&lt;/i&gt; des &#233;l&#233;ments constitutifs d'un acte de discours singulier : les interlocuteurs, leur statut social, leurs options philosophiques &#8211; conscientes ou non &#8211;, les intentions qu'ils poursuivent, le cadre culturel et id&#233;ologique au sein duquel ils s'inscrivent, le type de r&#233;f&#233;rent vis&#233;, etc. Poser la question : &#171; Le r&#233;el existe-t-il ? &#187; n'a de sens que dans certains contextes circonscrits, celui d'un entretien entre un psychiatre et son patient psychotique, celui d'un dialogue de personnages dans un film de science-fiction &#8211; &lt;i&gt;Matrix&lt;/i&gt;, par exemple &#8211; ou celui d'une conversation men&#233;e par deux philosophes un peu d&#233;s&#339;uvr&#233;s. Je dois imm&#233;diatement porter &#224; l'attention de VM qu'aucun constructiviste n'a jamais pr&#233;tendu que &#171; le r&#233;el n'existe pas &#187;. Il serait en effet totalement absurde de pr&#233;tendre que &lt;i&gt;des&lt;/i&gt; r&#233;alit&#233;s de toutes sortes sont construites tout en leur d&#233;niant une authentique existence. J'ajoute qu'aucun constructiviste, ni personne d'autre, n'a jamais d&#233;fendu une pr&#233;tendue doctrine solipsiste. Bien au contraire, la construction d'une r&#233;alit&#233; n'est jamais le fait d'un seul individu, sauf, encore une fois, dans le cas malheureux d'une grave pathologie mentale. Les r&#233;alit&#233;s, ou les mondes, sont des constructions collectives, et ne doivent leur solidit&#233; et leur permanence qu'&#224; cette condition. Aussi, une philosophie constructiviste cons&#233;quente ne souscrit &#224; aucun subjectivisme, et ne peut &#234;tre qualifi&#233;e de &#171; relativiste &#187; qu'en un sens social ou culturel. Oui, &#171; le r&#233;el existe &#187;, qu'on se rassure, &#224; condition de se souvenir que &#171; r&#233;el &#187;, soit comme substantif, soit comme adjectif, soit dans sa variante adverbiale, peut rev&#234;tir mille et une significations, d&#233;signer mille et un r&#233;f&#233;rents et se pr&#234;ter &#224; mille et une fa&#231;on d' &#171; exister &#187;. Ces potentialit&#233;s s&#233;mantiques sont parfois d'ordre ontologique : &#171; Don Quichotte est-il un personnage r&#233;el ? &#187;, &#171; Y a-t-il r&#233;ellement ici tel x, ou suis-je victime d'une hallucination ? &#187; ; parfois d'ordre normatif : &#171; C'est un diamant r&#233;el &#187;, &#171; Ce n'est pas la couleur r&#233;elle de ses cheveux &#187;. L'expression : &#171; C'est un x r&#233;el &#187; renvoie donc implicitement aux diverses mani&#232;res dont ce x pourrait n'&#234;tre pas r&#233;el : &#171; C'est un x postiche &#187;, &#171; C'est une contrefa&#231;on de x &#187;, &#171; C'est une repr&#233;sentation de x &#187;. Ces significations implicites se comprennent imm&#233;diatement selon le contexte, m&#234;me si une m&#233;compr&#233;hension ou une erreur de cadrage reste toujours possible. Il est &#233;vident que Don Quichotte, dans l'interpr&#233;tation la plus habituelle de la question, n'est pas un personnage r&#233;el au sens o&#249;, le roman de Cervant&#232;s &#233;tant pure invention, cr&#233;ation imaginaire, l'hidalgo un peu d&#233;rang&#233; dont il narre les aventures ne r&#233;f&#232;re &#224; aucun individu ayant r&#233;ellement exist&#233;, au sens historique du terme. Pourtant, une autre interpr&#233;tation, certes moins courante, pourrait avoir cours dans le cadre d'une le&#231;on sur la litt&#233;rature espagnole du XVIe si&#232;cle destin&#233;e &#224; des &#233;l&#232;ves d&#233;butants : Don Quichotte existe r&#233;ellement en tant que personnage dans le corpus des &#339;uvres de cette p&#233;riode, il n'est pas une invention fac&#233;tieuse du professeur, il a d'ailleurs donn&#233; lieu &#224; d'innombrables recherches et d'&#233;crits de la part d'une multitude d'&#233;tudiants et de sp&#233;cialistes, et aux repr&#233;sentations picturales de Daumier ou Picasso, parmi d'autres. De ce point de vue, Don Quichotte est bien r&#233;el, il existe, en un sens particulier, bien entendu, des termes &#171; r&#233;el &#187; et &#171; existe &#187;. De m&#234;me, si je suis victime d'une hallucination, l'objet que j'ai cru voir n'existe pas, mais l'objet illusoire &#171; invent&#233; &#187; par mon hallucination existe bien, non pas au sens de l'existence d'une chose concr&#232;te, mais en tant que r&#233;alit&#233; d'ordre psychique, laquelle appartiendra &#224; l'ensemble des objets d'&#233;tude formant le r&#233;el des psychologues de la perception, par exemple. Un diamant peut s'av&#233;rer &#234;tre une contrefa&#231;on, et donc n'&#234;tre pas r&#233;el si l'objectif des interlocuteurs est de d&#233;terminer l'authenticit&#233; de l'objet qu'ils examinent, mais un faux diamant est tout aussi r&#233;el qu'un vrai, consid&#233;r&#233; sous l'angle de la mat&#233;rialit&#233; et de la r&#233;alit&#233; sensible, comme l'est une barbe postiche ou la teinture artificielle d'une chevelure. &lt;br class='autobr' /&gt;
Imaginons que VM se prom&#232;ne sur un petit chemin de campagne caillouteux en compagnie de sa fille de cinq ans. Soudain, l'enfant lui demande, sur un ton qui ne fait aucun doute sur l'importance qu'elle accorde &#224; cet instant de v&#233;rit&#233; : &#171; Dis Maman, est-ce que le P&#232;re No&#235;l existe ? &#187; Que lui r&#233;pondrait sa m&#232;re ? Elle est plac&#233;e &#8211; en gros, car il lui est loisible de trouver des &#233;chappatoires, mais celles-ci ne sont pas dignes d'elle &#8211; face &#224; une tr&#232;s simple alternative : &#171; oui &#187; ou &#171; non &#187;. VM &#233;tant une &#171; r&#233;aliste &#187; convaincue, elle s'accroupirait solennellement pour saisir l'un des petits cailloux du chemin, et le montrant &#224; sa prog&#233;niture, lui tiendrait &#224; peu pr&#232;s ce langage : &#171; Vois-tu, ma fille, ce caillou est bien r&#233;el, on peut le regarder, le toucher, et si je le jetais contre cet arbre, on entendrait distinctement le bruit que ferait le choc de sa mati&#232;re contre le bois du v&#233;n&#233;rable ch&#234;ne. Aussi peux-tu &#234;tre certaine que ce caillou existe. Quant au P&#232;re No&#235;l, c'est une pure invention, une fiction, et je dirais m&#234;me : une tromperie, un mensonge d&#233;gradant. Un simulacre imagin&#233; par la Caste, destin&#233; &#224; brouiller les sages rep&#232;res de la r&#233;alit&#233; et de l'illusion, du vrai et du faux, et &#224; fa&#231;onner des sujets incapables d'avoir prise sur le monde, partant, infoutus de s'engager politiquement. Non, ch&#232;re enfant &#8211; le P&#232;re No&#235;l n'existe pas. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Cruelle franchise, n'est-ce pas ? Mais imaginons maintenant un monde alternatif dans lequel VM aurait c&#233;d&#233; aux sir&#232;nes n&#233;fastes du constructivisme. Quelle aurait pu &#234;tre sa r&#233;ponse, dans une situation identique ? Sans doute la suivante : &#171; C'est une question int&#233;ressante ! Je me la pose moi-m&#234;me r&#233;guli&#232;rement et j'avoue n'avoir pas encore d'opinion arr&#234;t&#233;e sur le sujet. Tout d&#233;pend de ce que tu entends par &#8220;existe&#8221;. Tu vois, ce caillou, par exemple, existe. Il est solide, il a une certaine forme. C'est une chose qu'on peut voir, prendre dans sa main, qui &#233;tait l&#224; avant notre promenade, et qui le sera encore quand nous serons rentr&#233;es chez nous. Il n'a pas &#233;t&#233; fabriqu&#233; par un humain, c'est un objet qu'on dit &#8220;naturel&#8221;, son existence ne d&#233;pend pas de nous, contrairement aux objets &#8220;artificiels&#8221;, comme notre maison ou les chaussures que tu portes en ce moment. Les cailloux, cet arbre, tes chaussures, notre maison existent, &#224; peu pr&#232;s de la m&#234;me mani&#232;re, mais les unes ont &#233;t&#233; fabriqu&#233;es, construites par des humains, les autres, non. Le P&#232;re No&#235;l, pour r&#233;pondre &#224; ta question &#8211; tu dois t'en douter puisque tu me la poses &#8211; n'existe pas de cette mani&#232;re-l&#224;. Nous ne pouvons pas aller en Laponie pour lui rendre visite, le voir et lui serrer la main, parce qu'il a &#233;t&#233; invent&#233;, imagin&#233;, lui aussi par des humains, comme tes chaussures, sauf que lui, on n'a pas pu le fabriquer &#8211; tu comprends bien qu'il n'est pas possible de &#8220;fabriquer&#8221; une personne, et encore moins un vieux barbu capable de faire le tour du monde en une nuit sur un traineau volant tir&#233; par des rennes. Il n'existe donc que dans notre imagination. Alors, l'autre question qu'il faut se poser, c'est : &#8220;Exister dans l'imagination de certains humains, est-ce que c'est &lt;i&gt;vraiment&lt;/i&gt; exister, ou est-ce que c'est ne pas exister du tout ?&#8221; Beaucoup de gens r&#233;pondront tout de suite : &#8220;Non, le P&#232;re No&#235;l n'existe pas. Seules existent les choses que l'on peut voir, entendre, toucher, sentir ou go&#251;ter, comme les cailloux et les chaussures. Le P&#232;re No&#235;l, certainement pas ! C'est une cr&#233;ature imaginaire, un &#234;tre de l&#233;gende &#8211; il n'est pas r&#233;el.&#8221; En un certain sens, ils ont raison. Pourtant, il me semble que l'on peut r&#233;fl&#233;chir autrement. D'abord, m&#234;me s'il n'existe que &lt;i&gt;dans nos t&#234;tes&lt;/i&gt;, nous pouvons tout de m&#234;me &#8220;voir&#8221; et &#8220;entendre&#8221; le P&#232;re No&#235;l : il y a des dessins et des films qui le repr&#233;sentent et nous le reconnaissons tous imm&#233;diatement quand nous les voyons. Ces repr&#233;sentations existent un peu &#224; la mani&#232;re de tes chaussures, mais cette raison-l&#224; n'est pas tr&#232;s convaincante, car ce n'est pas le P&#232;re No&#235;l lui-m&#234;me que nous voyons et entendons, mais seulement des images. D'un autre c&#244;t&#233;, cela signifie que les r&#233;alit&#233;s que fabrique notre imagination peuvent &#171; sortir de nos t&#234;tes &#187; pour se transformer en quelque chose que tout le monde peut voir, toucher, entendre. Si on veut voir le bon c&#244;t&#233; des choses, on peut ajouter que m&#234;me si le P&#232;re No&#235;l n'existe pas, nous l'avons peut-&#234;tre imagin&#233; pour donner une forme reconnaissable &#224; quelque chose qui, elle, en tout cas, existe : l'envie que nous avons parfois de faire plaisir aux gens qu'on aime en leur offrant des cadeaux. Bien s&#251;r, nous n'avons pas besoin du P&#232;re No&#235;l pour montrer &#224; certaines personnes combien elles sont importantes pour nous, mais peut-&#234;tre que la plupart des gens ont besoin d'images qui leur permettent de se &lt;i&gt;rassembler&lt;/i&gt; en leur faisant penser et faire les m&#234;mes choses au m&#234;me moment. Ces images, c'est ce qu'on appelle des &#8220;symboles&#8221;. Le P&#232;re No&#235;l serait donc le symbole que certains humains ont invent&#233; pour avoir une image reconnaissable d'un sentiment qu'ils consid&#232;rent comme r&#233;el. Encore une fois, l'image, ce n'est pas la chose. L'image, c'est ce qui sert &#224; nous faire penser &#224; la chose. Exactement comme les mots. Le mot &#171; caillou &#187; n'est pas un caillou, mais personne n'oserait dire que le mot &#171; caillou &#187; n'existe pas et que seul le caillou est r&#233;el. Dans le cas du mot ou de l'image &#171; P&#232;re No&#235;l &#187;, si c'est un symbole, il ne fait penser qu'&#224; quelque chose de bien moins facile &#224; comprendre et &#224; v&#233;rifier qu'un caillou : un sentiment ou une envie &#8211; pas de quoi vraiment satisfaire ceux qui pensent que le r&#233;el doit forc&#233;ment &#234;tre solide et &#233;vident. Il faut trouver autre chose. En y r&#233;fl&#233;chissant, je crois que la meilleure raison de d&#233;cider que le P&#232;re No&#235;l existe, qu'il est r&#233;el, c'est de se concentrer non pas sur son origine &#8211; l'imagination &#8211; ni sur ce qu'on en voit &#8211; les images &#8211; ni sur ce &#224; quoi il nous fait penser &#8211; le symbole &#8211; mais sur ce qu'il &lt;i&gt;fait faire&lt;/i&gt; &#8211; m&#234;me, et surtout, &#224; ceux qui n'y croient pas. Le petit caillou est bien r&#233;el, mais son existence a bien peu de cons&#233;quences sur nos vies. Personne ne pense &#224; lui, il ne d&#233;range personne et n'int&#233;resse personne, car la grande majorit&#233; des gens ignore son existence, comme nous aurions toi et moi continu&#233; de l'ignorer si tu ne m'avais pas pos&#233; ta question. Quelle diff&#233;rence avec l'inexistant P&#232;re No&#235;l ! Combien d'usines tournant &#224; plein r&#233;gime, d&#232;s le seuil de l'automne, pour &#234;tre &#224; m&#234;me de fournir jouets, livres, bijoux une fois l'hiver venu ? Combien de travailleuses et travailleurs se levant aux aurores pour que les tables du R&#233;veillon soient beaucoup trop garnies ? Combien de magasins pris d'assaut jusqu'&#224; l'ultime apr&#232;s-midi, par d'immenses foules angoiss&#233;es de ne pas parvenir &#224; d&#233;nicher le dernier cadeau soigneusement consign&#233; sur la liste des courses ? Combien de chass&#233;s-crois&#233;s sur les autoroutes engorg&#233;es, combien de v&#233;hicules charg&#233;s de familles plus ou moins ravies des heures d'embouteillages pour rejoindre Tata et Tonton &#224; l'autre bout du pays ? Quel tohu-bohu ! Quelle effervescence de corps ! Quels bouillonnements de mati&#232;re, pour quelque chose qui n'existe pas ! Tu vois, si la r&#233;alit&#233; d'une chose ne se mesure qu'au moyen de nos cinq sens, le caillou tient la premi&#232;re place. Mais si le r&#233;el est une question d'intensit&#233;, celle qu'une chose va conf&#233;rer &#224; nos vies, alors le P&#232;re No&#235;l &lt;i&gt;existe&lt;/i&gt;, au plein sens du terme. En d&#233;finitive, il te faut choisir ton instrument de mesure, et quand ce sera fait, la r&#233;ponse &#224; ta question s'imposera d'elle-m&#234;me. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
On remarquera que la VM virtuelle est bien moins p&#233;remptoire et vachement plus sympa que la VM qui peste contre l'herm&#233;neutique. Mais prenons cong&#233; en silence, car la petite s'est endormie sur l'herbe fra&#238;che, peu apr&#232;s &#171; Tout d&#233;pend de ce que tu entends par &#8220;existe&#8221; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que la VM alternative a tent&#233; d'exposer &#224; l'enfant exil&#233;e dans les brumes l&#233;nifiantes du sommeil, c'est une version du constructivisme qui n'exclut pas &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; telle ou telle acception du terme &#171; r&#233;el &#187;. Il existe une r&#233;alit&#233; sensible, et cette r&#233;alit&#233;-l&#224;, qui est une r&#233;alit&#233; parmi d'autres &#8211; comme VM en convient dans son texte &#8211;, nous y avons acc&#232;s par le biais de &#171; conditions de la perception et de la connaissance &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je reprends l'expression de VM, d&#233;j&#224; cit&#233;e. Je pr&#233;f&#232;re parler, pour ma part, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; d'un certain ordre, celui qui est indiqu&#233; par l'adjectif &#171; sensible &#187;, &#224; savoir nos cinq sens. Faut-il vraiment remettre ici sur le m&#233;tier les discussions infinies au sujet des d&#233;faillances ou de la fiabilit&#233; de nos perceptions comme voie d'acc&#232;s au r&#233;el ? Je peux heureusement m'en passer, car l&#224; ne se situe pas le v&#233;ritable probl&#232;me. En admettant, de guerre lasse, et pour le coup de mani&#232;re tout &#224; fait fictive, que notre rapport sensitif aux r&#233;alit&#233;s mat&#233;rielles soit parfaitement transparent et fid&#232;le, nos sens n'occuperaient encore qu'une fonction partielle, n&#233;cessaire mais loin d'&#234;tre suffisante, dans le processus aboutissant &#224; la constitution d'un &lt;i&gt;objet per&#231;u&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dans la langue des cuistres, au cas o&#249; il y aurait des amateurs, la suite (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Car dans ce que je vois, il y a toujours bien davantage que ce que me livrent mes yeux&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je me limiterai, sur le chapitre de la r&#233;alit&#233; sensible, &#224; l'organe de la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Lorsque je me l&#232;ve de mon canap&#233;, pris d'une intempestive fringale, et que je me dirige vers le r&#233;frig&#233;rateur, il ne s'ouvre pas devant moi comme un pur th&#233;&#226;tre d'objets neutres attendant mon inspection exhaustive. Je ne contemple pas l'&#171; int&#233;gralit&#233; &#187; de son contenu comme le ferait un petit dieu objectif de la cha&#238;ne du froid. Mes yeux ne balaient pas scrupuleusement chaque recoin, chaque &#233;tage, chaque pot et chaque emballage. Ce que je vois, c'est ce qui correspond &#224; mon envie du moment et au sc&#233;nario tout pr&#234;t &#171; fringale devant la t&#233;l&#233; &#187; &#8211; fromage, yaourt, reste de pizza. Le &lt;i&gt;r&#233;el alimentaire&lt;/i&gt; provisoire que je construis ne s&#233;lectionne, dans l'amas h&#233;t&#233;roclite des denr&#233;es, que ce qui entre en congruence avec l'attente qui m'a mis en mouvement : un reste de fromage si j'ai envie de sal&#233;, un entremets lact&#233; si c'est le sucr&#233; qui m'appelle. Le reste &#8211; radis oubli&#233;s, vieille confiture, p&#226;te feuillet&#233;e encore roul&#233;e dans son emballage &#8211; est litt&#233;ralement invisible, non pas parce qu'il est cach&#233;, mais parce qu'il est hors sujet, et la bouteille de sauce soja, pourtant &#224; hauteur de regard, peut litt&#233;ralement &#171; dispara&#238;tre &#187; de mon champ perceptif faute d'avoir quelque pertinence dans le sc&#233;nario implicite que je rejoue sans y penser. Ce sc&#233;nario n'est pas une invention personnelle : il est tiss&#233; de routines apprises, de codes sociaux, de prescriptions implicites sur ce qu'il est convenable ou habituel de manger dans telle situation. Ma perception est ainsi canalis&#233;e &#224; la fois par l'objectif imm&#233;diat &#8211; apaiser la faim de mani&#232;re simple et rapide &#8211; et par ce canevas socio-culturel, qui agit comme un filtre. Ce n'est qu'&#224; travers ce faisceau de d&#233;terminations pratiques et normatives que la &#171; r&#233;alit&#233; &#187; du r&#233;frig&#233;rateur m'appara&#238;t. La totalit&#233; des stimuli visuels disponibles est, en pratique, &#233;cr&#233;m&#233;e, s&#233;lectionn&#233;e, r&#233;ordonn&#233;e, pour ne livrer que ce qui s'inscrit dans le cadre de l'action en cours. La &#171; r&#233;alit&#233; &#187; du frigo n'est donc jamais le frigo tout entier, mais le frigo tel que le dessinent ma faim, ma paresse et mes habitudes. Autrement dit, on ne voit jamais &lt;i&gt;tout&lt;/i&gt; un frigo : on n'y voit que ce que notre faim y a d&#233;j&#224; rang&#233; &#8211; et la r&#233;alit&#233; d'un frigo, c'est toujours ce que notre estomac y cherche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2. &#171; est menac&#233; et attaqu&#233; &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces quelques principes &#233;pist&#233;mologiques pos&#233;s, j'en viens &#224; pr&#233;sent aux objets et cat&#233;gories du r&#233;el mentionn&#233;s par VM comme &#233;tant particuli&#232;rement expos&#233;s &#224; la menace et &#224; l'attaque dont nous alerte la th&#232;se g&#233;n&#233;rale de son texte. En le relisant d'un bout &#224; l'autre avec attention, j'aboutis &#224; la liste suivante d'items relev&#233;s dans l'ordre de leur apparition : &#171; &#8220;le r&#233;el&#8221; tout court / la r&#233;alit&#233; d'un objet, d'un fait ou d'une action / notre facult&#233; d'appr&#233;hender le r&#233;el, &#224; nous reposer sur lui, &#224; le nommer et agir dans ce milieu / notre perception et notre intellection du r&#233;el, condition de notre capacit&#233; de nous d&#233;placer dans le monde environnant et d'y agir / &lt;i&gt;le r&#233;el comme tel&lt;/i&gt; / le pass&#233; historique / les objets du pr&#233;sent, les actions en cours / l'extermination de la population de Gaza / l'environnement (mais environnement, c'est encore le vocabulaire de l'anthropocentrisme ou du moins du biocentrisme), disons donc plut&#244;t : la destruction de la plan&#232;te et de ce qui l'entoure (l'atmosph&#232;re comme poubelle &#224; satellites) comme mat&#233;rialit&#233; / la fonte des glaciers, la pollution des fleuves, des lacs et des oc&#233;ans, la mont&#233;e des eaux, l'air empoisonn&#233; des villes / le pass&#233; historique / la vie sociale / les cultures et les langues minoritaires / les fondements de la vie en commun, de la vie politique / la d&#233;forestation de l'Amazonie ou la construction de l'&#233;ni&#232;me autoroute / le saccage environnemental / les enjeux historiques et sociaux / nos milieux de vie / les fondements objectifs (distincts ici de la mat&#233;rialit&#233; physique) du r&#233;el / le pass&#233; historique et la vie des soci&#233;t&#233;s [qui] ne sont pas moins des composant(e)s (facteurs constitutifs) du r&#233;el que les montagnes, les fleuves et les glaciers / &lt;i&gt;Realit&#228;t&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire ensemble statique d'objets (au sens le plus extensif et variable du terme) et &lt;i&gt;Wirklichkeit&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire r&#233;alit&#233; en devenir, en formation, (au sens dynamique du terme) / le sommet de l'Everest souill&#233; de d&#233;chets du fait de l'affluence des alpinistes en qu&#234;te de performance, la Mer de glace, &#224; Chamonix, qui fond inexorablement. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Sur la base des &#233;l&#233;ments h&#233;t&#233;roclites de cette liste, il est ais&#233; d'op&#233;rer une premi&#232;re cat&#233;gorisation. Comme y insiste l'autrice, la distinction fondamentale par laquelle s'atteste la radicale originalit&#233; de sa th&#232;se concerne nos structures cognitives (cat&#233;gorie 1 : C1) d'un c&#244;t&#233;, et de l'autre le r&#233;el ou les objets &#8211; au sens large &#8211; du r&#233;el, &lt;i&gt;les&lt;/i&gt; r&#233;alit&#233;s, consid&#233;r&#233;s ind&#233;pendamment des structures cognitives qui nous permettent de les appr&#233;hender (C2)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;D'apr&#232;s ce que nous en comprenons, l'article de VM ne pousse pas l'ing&#233;nuit&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : &#171; Nous devons faire un effort pour penser cette question (les attaques contre le r&#233;el) comme si elle ne passait pas par nous, par la perception que nous en avons &#8211; une condition dont l'effet est que nous confondons perp&#233;tuellement la conspiration contre le r&#233;el avec l'action n&#233;gative sur nos facult&#233;s, avec la prise d'ascendant sur nos capacit&#233;s de perception et d'intellection. &#187; C2 peut &#224; son tour &#234;tre sp&#233;cifi&#233;e &#224; travers plusieurs sous-cat&#233;gories d' &#171; objets, de faits et d'actions &#187; &#8211; pour reprendre &#224; la lettre une suite de termes pr&#233;sente dans la liste : le pass&#233; historique, cit&#233; plusieurs fois ; la r&#233;alit&#233; sociale et ses conditions de possibilit&#233; ; divers &#233;l&#233;ments de la biosph&#232;re ; et l'extermination de la population de Gaza. D'apr&#232;s VM, bien que C1 et C2 soient toutes deux en cours de destruction, la tradition postkantienne &#8211; et son &#171; dernier avatar : le constructivisme &#187; &#8211;, dont sont impr&#233;gn&#233;es les subjectivit&#233;s contemporaines, nous ont conduit &#224; focaliser notre attention sur C1 et &#224; n&#233;gliger C2, puisque cette derni&#232;re, n'existant pas ind&#233;pendamment de C1 selon ladite tradition, n'avait aucune raison de susciter notre int&#233;r&#234;t. Si bien que le n&#233;gationnisme, la d&#233;liquescence des liens sociaux, l'effondrement &#233;cologique et l'apathie occidentale face au g&#233;nocide perp&#233;tr&#233; en Palestine sont en derni&#232;re instance imputables aux philosophes n&#233;okantiens et aux constructivistes. On voit combien il e&#251;t &#233;t&#233; fort regrettable de passer &#224; c&#244;t&#233; d'une telle d&#233;couverte. Pour en go&#251;ter &#224; leur juste valeur toutes les nuances, il convient d'examiner une &#224; une les d&#233;clinaisons de C2.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le pass&#233; historique&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pr&#233;sentation, nullement argument&#233;e, de cet objet comme une r&#233;alit&#233; &#233;pist&#233;miquement objective, c'est-&#224;-dire susceptible d'une saisie directe, ind&#233;pendante des &#171; conditions de la perception et de la connaissance &#187;, d'une appr&#233;hension d&#233;lest&#233;e de toute forme de l'entendement ou de toute cat&#233;gorie conceptuelle, voil&#224; l'une des all&#233;gations les plus stup&#233;fiantes de ce texte &#8211; en tout cas un &#233;chantillon parfait de ces involontaires saillies comiques qui l'agr&#233;mentent &#231;&#224; et l&#224;, pour la plus grande r&#233;jouissance du lecteur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le pass&#233; historique, par d&#233;finition, n'est plus directement accessible &#8211; pour cette raison, &#224; mon avis assez convaincante, qu'il est&#8230; &lt;i&gt;pass&#233;&lt;/i&gt;. A ce titre, il est irr&#233;m&#233;diablement soustrait &#224; toute exp&#233;rience imm&#233;diate, car contrairement au furet de la chanson, il ne repassera pas par l&#224;. L'historien n'y acc&#232;de donc qu'&#224; travers ses propres structures cognitives, c'est-&#224;-dire un ensemble d'outils m&#233;thodologiques, de concepts et de cat&#233;gories forg&#233;s par une communaut&#233; de recherche dans un contexte donn&#233; et selon un paradigme historiographique situ&#233;. A moins que VM soit parvenue &#224; fabriquer l'ing&#233;nieuse &lt;i&gt;Time Machine&lt;/i&gt; de Mr Wells, ce filtre est in&#233;vitable : qu'il soit r&#233;aliste ou constructiviste, l'historien ne peut contourner les m&#233;diations que lui imposent &#224; la fois sa discipline et l'&#233;tat de la recherche au moment o&#249; il entame la sienne. Evidemment, reconna&#238;tre cette m&#233;diation ne revient pas &#224; nier la r&#233;alit&#233; des &#233;v&#233;nements, mais &#224; admettre que toute connaissance historique est une reconstruction op&#233;r&#233;e &#224; partir de traces, elles-m&#234;mes s&#233;lectionn&#233;es et interpr&#233;t&#233;es en fonction de cadres th&#233;oriques, de choix documentaires et d'hypoth&#232;ses de travail. Aucun paradigme ne livre &lt;i&gt;le pass&#233; en soi&lt;/i&gt;. C'est pourquoi les r&#233;cits historiographiques se transforment au fil du temps : de nouveaux paradigmes mettent au jour des pans de r&#233;alit&#233; demeur&#233;s invisibles. Ainsi a-t-il fallu un profond renouvellement des approches &#8211; souvent stimul&#233; par des luttes politiques et id&#233;ologiques &#8211; pour que l'histoire du g&#233;nocide des populations am&#233;rindiennes rompe avec le mythe h&#233;ro&#239;que de la conqu&#234;te de l'Ouest, ou pour que les exactions commises par la France durant la colonisation de l'Alg&#233;rie et la guerre de lib&#233;ration, longtemps refoul&#233;es derri&#232;re le mythe civilisateur, soient enfin document&#233;es. Lorsque certains faits restent occult&#233;s ou d&#233;form&#233;s, il ne s'agit pas de constructivisme, ni d'herm&#233;neutique, ni de narratologie, ni de perspectivisme, ni de fictionnalisme. Il s'agit de biais qui n'ont rien de post- ou d'hyper-moderne, d'arrangements sp&#233;cieux avec le r&#233;cit des faits advenus aussi vieux que l'historiographie elle-m&#234;me : le r&#233;visionnisme, le n&#233;gationnisme ou la falsification d&#233;lib&#233;r&#233;e, dict&#233;e par des int&#233;r&#234;ts &#233;trangers &#224; la science historique.&lt;br class='autobr' /&gt;
La d&#233;gradation de ces structures cognitives &#8211; perte de la rigueur critique, effacement des cat&#233;gories conceptuelles permettant de qualifier certains faits comme crimes ou injustices, affaiblissement des m&#233;thodologies de v&#233;rification et de contextualisation &#8211; ne se borne pas &#224; obscurcir la connaissance du pass&#233; : elle contribue &#224; sa falsification ou &#224; son effacement pur et simple. Une soci&#233;t&#233; qui ne dispose plus des outils conceptuels pour discerner la nature g&#233;nocidaire d'une entreprise coloniale&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je ne fais ici r&#233;f&#233;rence qu'aux &#233;v&#233;nements pass&#233;s, non pas encore &#224; ce qui (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ou l'ampleur d'un massacre ne se contente pas de mal interpr&#233;ter son histoire : elle en d&#233;truit la m&#233;moire et rend impossible toute r&#233;inscription fid&#232;le de ces faits dans le r&#233;cit collectif. La destruction de C1 devient alors l'un des vecteurs de la disparition effective de C2, au point que l'amn&#233;sie historique n'est plus seulement une cons&#233;quence de l'oubli, mais un produit de l'appauvrissement m&#234;me de la pens&#233;e historique. Encore une fois : cette m&#233;diation, in&#233;vitable pour tout historien, ne nie en rien la r&#233;alit&#233; de l'&#233;v&#233;nement &#8211; qui est et sera &#224; jamais ce qu'il a &#233;t&#233;, dans les lointains d'un temps perdu pour toujours &#8211; mais implique que toute connaissance historique soit reconstruction. Lorsque l'invisibilit&#233; ou la d&#233;formation d'un fait proc&#232;de d'un objectif ext&#233;rieur &#224; la science historique, il ne s'agit pas des intentions malignes de l'&#233;pist&#233;mologie constructiviste, ni d'une manipulation impraticable du fait historique lui-m&#234;me, mais d'une reconstruction n&#233;gationniste, frauduleuse et int&#233;ress&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La r&#233;alit&#233; sociale et ses conditions de possibilit&#233;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce lien indissociable entre r&#233;alit&#233; objective (C2) et structures cognitives (C1) ne vaut pas seulement pour le pass&#233; historique : il s'applique &#233;galement aux mondes social et politique selon les modalit&#233;s que lui imposent leurs sp&#233;cificit&#233;s. De m&#234;me que l'amn&#233;sie ou la falsification historiques r&#233;sultent autant de la d&#233;gradation des outils conceptuels que de la disparition des traces mat&#233;rielles, la d&#233;sagr&#233;gation de la vie sociale et politique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Quand &#171; d&#233;sagr&#233;gation &#187; il y a. Je pourrais souscrire mille fois &#224; ce (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; proc&#232;de simultan&#233;ment de l'atteinte directe aux pratiques collectives et de l'affaiblissement des cadres cognitifs qui les rendent pensables et transmissibles. Dans l'un et l'autre cas, la destruction de C1 ne fait pas que fausser la perception de C2 : elle devient un facteur causal, un m&#233;canisme actif de dissolution. Qu'il s'agisse de l'effacement d'un &#233;v&#233;nement du pass&#233; ou de l'extinction d'une forme de socialit&#233;, la perte des cat&#233;gories permettant de les nommer et de les &#233;valuer &#233;quivaut, &#224; terme, &#224; la disparition de l'&#233;v&#233;nement ou de la pratique elle-m&#234;me. Ainsi, ce qui se joue dans la crise contemporaine des structures cognitives n'est pas seulement une fragilisation du regard port&#233; sur le r&#233;el, mais bien une transformation de ce r&#233;el &#8211; par appauvrissement de ses conditions d'existence.&lt;br class='autobr' /&gt;
Selon VM, la d&#233;t&#233;rioration de la vie sociale, la disparition des langues et cultures minoritaires, l'&#233;rosion des fondements de la vie politique et de la vie en commun constituent ind&#233;niablement des r&#233;alit&#233;s objectives&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L&#224; encore, j'essaie de restituer le propos g&#233;n&#233;ral de VM, tout en devant (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : elles affectent l'existence mat&#233;rielle des collectifs, r&#233;duisent la diversit&#233; culturelle et linguistique, d&#233;sagr&#232;gent les institutions et pratiques qui rendent possible la coop&#233;ration. Mais, comme pour tout objet historique ou social, ces r&#233;alit&#233;s ne peuvent &#234;tre saisies qu'&#224; travers les formes d'appr&#233;hension propres aux sujets sociaux &#8211; formes elles-m&#234;mes fa&#231;onn&#233;es par des structures cognitives partag&#233;es, des cadres normatifs et des cat&#233;gories axiologiques h&#233;rit&#233;es. C'est dans et par ces m&#233;diations que le monde social devient pensable et visible : par exemple, la perception d'un dialecte r&#233;gional comme &#171; patrimoine culturel &#187; plut&#244;t que comme &#171; jargon folklorique &#187;, ou la reconnaissance d'un espace public comme lieu de lutte plut&#244;t que comme simple d&#233;cor urbain, d&#233;pendent de cadres interpr&#233;tatifs collectivement stabilis&#233;s. Ainsi, la destruction effective des cultures minoritaires ou des formes traditionnelles de socialit&#233; peut rester invisible ou appara&#238;tre comme un ph&#233;nom&#232;ne secondaire si les structures cognitives dominantes ne disposent pas des cat&#233;gories permettant de la nommer et de l'&#233;valuer n&#233;gativement. Inversement, un changement de paradigme sociologique ou politique &#8211; souvent li&#233; &#224; des mobilisations militantes ou &#224; des transformations id&#233;ologiques &#8211; peut rendre manifeste ce qui, jusque-l&#224;, passait inaper&#231;u. La menace pesant sur la vie sociale et politique est donc double : elle r&#233;side &#224; la fois dans la d&#233;gradation objective des formes collectives d'existence et dans l'appauvrissement des cadres de pens&#233;e qui permettraient de reconna&#238;tre cette d&#233;gradation comme telle. Or, lorsque ce sont les structures cognitives elles-m&#234;mes qui se d&#233;gradent &#8211; perte des cadres conceptuels pour penser le commun, &#233;rosion des cat&#233;gories axiologiques permettant de hi&#233;rarchiser les valeurs collectives, affaiblissement des capacit&#233;s &#224; interpr&#233;ter les pratiques sociales autrement que sous l'angle utilitariste &#8212;, cette alt&#233;ration ne se contente pas d'obscurcir la perception de la d&#233;socialisation : elle en devient l'un des moteurs. Une collectivit&#233; qui ne sait plus nommer la solidarit&#233;, penser la r&#233;ciprocit&#233; ou distinguer le bien commun des int&#233;r&#234;ts priv&#233;s voit dispara&#238;tre, avec les mots et les concepts, les pratiques correspondantes. La destruction de C1 n'est alors pas simplement un filtre d&#233;formant le regard port&#233; sur C2, mais une condition active de la dissolution de C2 elle-m&#234;me : c'est bien la crise de la pens&#233;e du social qui pr&#233;cipite la crise du social.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour ne pas en rester au niveau de g&#233;n&#233;ralit&#233; du texte de VM, un ph&#233;nom&#232;ne bien circonscrit pourra illustrer mon propos sur ce th&#232;me de la socialit&#233; &#8211; sans qu'il me soit possible de savoir, et pour cause, si ce ph&#233;nom&#232;ne particulier rel&#232;ve du diagnostic global qu'elle y &#233;tablit, ce qui me contraint &#224; avancer un peu &#224; l'aveugle. Qu'&#224; cela ne tienne : il s'agit de l'invasion des espaces publics par l'objet-smartphone. Nous avons bien affaire &#224; un authentique &lt;i&gt;fait&lt;/i&gt; social qui, d&#233;sormais, non seulement participe &#224; notre &lt;i&gt;r&#233;alit&#233;&lt;/i&gt; collective, mais &lt;i&gt;structure&lt;/i&gt; un large pan de nos habitudes communes, de nos interactions et situations intersubjectives. Pour qui pr&#233;tend analyser les mutations contemporaines des formes de socialit&#233; et fournir une &#171; ontologie du pr&#233;sent &#187;, il est &#224; mon sens impossible de faire l'&#233;conomie de l'examen minutieux de cette donn&#233;e relativement nouvelle. Telle n'est pas, bien entendu, mon intention ici. Qu'il suffise d'observer de quelle mani&#232;re l'&#233;mergence d'un ph&#233;nom&#232;ne proprement contemporain, c'est-&#224;-dire sans commune mesure avec les structures sociales pr&#233;c&#233;dentes auxquelles &#233;tait &#233;ventuellement habitu&#233; un observateur-participant &#224; cette r&#233;alit&#233; sociale &#233;volutive, va &lt;i&gt;advenir&lt;/i&gt; comme fait ; comment il va &lt;i&gt;exister&lt;/i&gt; comme nouveaut&#233;, changement, mutation ; et par quel processus il finira par &lt;i&gt;constituer&lt;/i&gt; soit un progr&#232;s, soit un actant suppl&#233;mentaire dans la destruction des &#171; fondements de la vie sociale &#187; &#8211; on remarquera, s'il vous pla&#238;t, l'usage que je fais, volontairement, des verbes les moins expos&#233;s &#224; la contamination par des &#233;l&#233;ments de subjectivit&#233; ; et les plus &#224; m&#234;me d'agr&#233;er au r&#233;alisme que professe VM. &lt;br class='autobr' /&gt;
A quoi ressemblerait une sc&#232;ne-type ? Je p&#233;n&#232;trerais &#8211; oui, je me d&#233;voue &#8211; dans une rame de m&#233;tro &#224; moiti&#233; pleine, mais dont toutes les places assises seraient occup&#233;es. Ainsi aurais-je tout loisir, debout, d'embrasser du regard, en plong&#233;e, un tableau de la soci&#233;t&#233; nouvelle en train de na&#238;tre. Quinquag&#233;naire d&#233;j&#224; fourbu, et un peu nostalgique de son adolescence d&#233;connect&#233;e, une &lt;i&gt;r&#233;p&#233;tition&lt;/i&gt; me sauterait brutalement au visage : par-del&#224; la vari&#233;t&#233; des physionomies, des fantaisies vestimentaires, des couleurs de peau, des exp&#233;rimentations capillaires &#8211; une forme, une ligne courbe, une posture reviendrait sans cesse, rythmant le survol de mes coups d'&#339;il h&#233;b&#233;t&#233;s, comme une scansion lancinante et suspecte : tous, ou presque, la nuque cass&#233;e &#224; quarante-cinq degr&#233;s, le dos enroul&#233; comme pour se prot&#233;ger d'un courant d'air imaginaire, les pouces s'agitant en micro-chor&#233;graphies convulsives, le visage &#233;clair&#233; d'une lueur spectrale bleut&#233;e qui leur conf&#232;rerait des airs de noctambules perdus dans une gueule de bois r&#233;siduelle. Aucun regard n'en croiserait un autre, sinon par accident, et toujours avec cette g&#234;ne furtive du junkie d&#233;rang&#233;. Le silence, trou&#233; seulement par le cliquetis r&#233;gulier des essieux, prendrait ici une consistance de brouillard psychique. J'&#233;prouverais alors un sentiment &#233;quivoque : fascination &#8211; devant cette synchronie involontaire qui aurait la perfection d'un happening pompidolien &#8211; et inqui&#233;tude diffuse, d'assister sans y &#234;tre invit&#233; &#224; une r&#233;p&#233;tition g&#233;n&#233;rale pour un enthousiasmant futur d'&#233;r&#233;mitisme num&#233;ris&#233;. Et puis, je devrais me l'avouer, s'insinuerait cette petite jouissance innocente &#8211; forc&#233;ment innocente &#8211; de celui qui, par hasard ou par effort, a d&#232;s toujours &#233;chapp&#233; au panurgisme de ses contemporains, &#224; la mis&#233;rable gr&#233;garit&#233; universelle : posture redress&#233;e, mains libres, je go&#251;terais un instant ce sentiment granitique de surplomb que connaissent ceux qui se r&#234;vent, du premier vagissement au dernier souffle, les uniques t&#233;moins lucides au milieu d'une foule hypnotis&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je ne vise, ici, personne en particulier.&#034; id=&#034;nh3-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui, dans l'instant, se donnerait &#224; moi, ne serait d'abord qu'une &lt;i&gt;perception&lt;/i&gt; : une r&#233;p&#233;tition formelle, une uniformit&#233; de gestes et de postures. Cette perception pourrait d'embl&#233;e m'appara&#238;tre comme un &#171; fait nouveau &#187; &#8211; qui ne le serait pourtant pas dans un sens absolu. Car la m&#233;moire tacite d'autres sc&#232;nes, elles famili&#232;res, aurait d&#233;j&#224; commenc&#233; de travailler cette image : le fait &lt;i&gt;adviendrait&lt;/i&gt; comme saillant et inqui&#233;tant seulement par contraste avec mes propres habitudes, avec la configuration de la socialit&#233; que j'ai connue, et dont toute modification vient rompre la continuit&#233; implicite. La sc&#232;ne n'existerait donc pas comme &#171; nouveaut&#233; &#187; par elle-m&#234;me. Elle deviendrait telle parce que mes structures cognitives, nourries d'une exp&#233;rience ant&#233;rieure du monde social, op&#232;reraient un d&#233;coupage, une s&#233;lection et une mise en relief de ce qui, au sein du flux perceptif, heurterait la vieille routine. Ce qui n'&#233;tait d'abord qu'un constat sensoriel &#8211; tous les voyageurs, sans exception, pench&#233;s de la m&#234;me mani&#232;re sur un &#233;cran &#8211; aurait ainsi t&#244;t fait de se transformer en &lt;i&gt;qualification&lt;/i&gt; : je verrais dans cette sc&#232;ne, dans cette uniformit&#233; de posture et d'attention, un indice, une preuve ou un sympt&#244;me d'une &lt;i&gt;mutation sociale&lt;/i&gt; profonde, dont le smartphone serait &#224; la fois le vecteur et l'embl&#232;me. Pass&#233;e au crible du verdict analytique, la perception d'un fait nouveau aurait alors franchi le seuil des g&#233;n&#233;ralit&#233;s vers le concept par lequel serait identifi&#233;e l'&lt;i&gt;existence&lt;/i&gt; &#8211; ou la r&#233;alit&#233; &#8211; d'un &#233;v&#233;nement social. Puis cette qualification appellerait presque aussit&#244;t une &lt;i&gt;&#233;valuation&lt;/i&gt; : ce changement ne peut &#234;tre que r&#233;gression, appauvrissement, &#233;rosion des &#233;changes directs. Je condamnerais le ph&#233;nom&#232;ne, y voyant l'indice d'une d&#233;liquescence de la socialit&#233;, en convoquant, &#224; part moi, tout un stock de poncifs, toute la panoplie des jugements nostalgiques sur &#171; le bon vieux temps &#187; o&#249; l'on se parlait encore dans le m&#233;tro, o&#249; on levait encore les yeux. Sc&#233;nario collectivement partag&#233;, encore et toujours, jusqu'aux tr&#233;fonds de nos rousp&#233;tances intimes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, l'&#171; &#233;rosion de la vie sociale &#187; que je crois observer n'est pas un objet brut, une r&#233;alit&#233; donn&#233;e en soi. Ce que je crois &#234;tre la constatation d'un fait brut &#8211; la disparition d'une forme de socialit&#233; &#8211; est en r&#233;alit&#233; un ph&#233;nom&#232;ne, c'est-&#224;-dire un objet n'existant que dans et par l'apparition &#224; un observateur, filtr&#233; par ses sch&#232;mes perceptifs, ses cat&#233;gories interpr&#233;tatives et ses crit&#232;res axiologiques. Autrement dit, si l'on peut admettre que la socialit&#233;, et ses avatars, sont bien des r&#233;alit&#233;s objectives (C2) susceptibles de se d&#233;grader, elles n'existent comme telles &#8211; et ne peuvent &#234;tre reconnues comme menac&#233;es &#8211; qu'&#224; travers le prisme structurant des formes d'appr&#233;hension du monde social (C1). &lt;br class='autobr' /&gt;
En d&#233;finitive, je ne surprends pas la mort de la socialit&#233; dans son acte : je la mets en sc&#232;ne &#224; ma fa&#231;on, en cadrant, titrant et commentant la posture pench&#233;e de mes contemporains. Et si mes propres cadres venaient &#224; se dissoudre, il ne resterait plus qu'un voyage en m&#233;tro &#8211; sans histoire, sans inqui&#233;tude, et sans ce petit sentiment de sup&#233;riorit&#233; qui, avouons-le, rend le spectacle supportable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;C&#233;dric Cagnat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#224; suivre...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/politique-et-subjectivation/article/l-epineuse-et-inepuisable&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;L'&#233;pineuse et in&#233;puisable question du r&#233;el&lt;/a&gt; &#187; et &#171; &lt;a href=&#034;https://ici-et-ailleurs.org/contributions/politique-et-subjectivation/article/sur-le-devenir-facultatif-des&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Sur le devenir &#8220;facultatif&#8221; des faits &#233;tablis&lt;/a&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;A l'instar d'autres &#171; signifiants flottants &#187;, comme &#171; truc &#187;, &#171; machin &#187; ou &#171; &lt;i&gt;mana&lt;/i&gt; &#187;. Se reporter &#224; ce qu'en dit L&#233;vi-Strauss dans sa pr&#233;face au recueil de Marcel Mauss, &lt;i&gt;Sociologie et Anthropologie&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Je reprends l'expression de VM, d&#233;j&#224; cit&#233;e. Je pr&#233;f&#232;re parler, pour ma part, de &#171; structures cognitives &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dans la langue des cuistres, au cas o&#249; il y aurait des amateurs, la suite donnerait &#224; peu pr&#232;s la chose suivante : Car en amont de tout percept, il y a une condition non sensorielle, l'&#171; attente pr&#233;-perceptive &#187; &#8211; l'objectif pratique poursuivi &#8211; qui oriente le ou les sens impliqu&#233;s dans ce processus et op&#232;re la s&#233;lection, parmi un ensemble de stimuli potentiels, celui qui y satisfera le plus ad&#233;quatement et formera l'objet per&#231;u ; de m&#234;me qu'en aval, il y a l'usage de cet objet &#8211; la r&#233;alisation de l'objectif &#8211; qui greffe &#224; ses donn&#233;es mat&#233;rielles les &#233;l&#233;ments de signification pratique dont elles deviennent indissociables. A ces param&#232;tres extra-sensoriels relatifs au contexte, s'ajoutent des conditions non directement li&#233;es &#224; la situation ponctuelle, qui assignent &#224; l'objet un ensemble de valeurs et de significations socialement et culturellement fix&#233;es lui conf&#233;rant sa &lt;i&gt;charge axiologique&lt;/i&gt;. La totalit&#233; de ces conditions d&#233;signe la &lt;i&gt;dimension pragmatique de la perception&lt;/i&gt;. Autrement dit : un percept = objectif/attentes pr&#233;-perceptives + organe(s) sensoriel(s) + usage pratique + charge axiologique = objet per&#231;u.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Je me limiterai, sur le chapitre de la r&#233;alit&#233; sensible, &#224; l'organe de la vue. Ce qui le concerne peut s'appliquer dans une large mesure &#224; l'audition, mais les exemples en sont moins familiers. Quant aux trois autres sens, leur traitement demanderait de trop long d&#233;veloppements, et certaines connaissances dont je suis honteusement d&#233;pourvu.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;D'apr&#232;s ce que nous en comprenons, l'article de VM ne pousse pas l'ing&#233;nuit&#233; jusqu'&#224; traiter &lt;i&gt;le&lt;/i&gt; r&#233;el, consid&#233;r&#233; comme totalit&#233;, &#224; la mani&#232;re d'un objet passible en tant que tel d'analyses ou de discours ontologiques, l'article d&#233;fini ne r&#233;f&#233;rant qu'&#224; la somme id&#233;elle &lt;i&gt;des&lt;/i&gt; r&#233;alit&#233;s dont le r&#233;el est constitu&#233;. C'est pourquoi C2 subsume &#224; la fois celui-ci et celles-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Je ne fais ici r&#233;f&#233;rence qu'aux &#233;v&#233;nements pass&#233;s, non pas encore &#224; ce qui se passe au c&#339;ur de notre pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Quand &#171; d&#233;sagr&#233;gation &#187; il y a. Je pourrais souscrire mille fois &#224; ce constat, si je savais exactement quels ph&#233;nom&#232;nes pr&#233;cis sont &#233;voqu&#233;s, quant &#224; la &#171; vie sociale &#187;, dans la liste de C2. Malheureusement, on cherchera en vain ces ph&#233;nom&#232;nes.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L&#224; encore, j'essaie de restituer le propos g&#233;n&#233;ral de VM, tout en devant faire remarquer &#224; nouveau que des occurrences pr&#233;cises et circonstanci&#233;es manquent &#224; l'appel, qui auraient &#233;t&#233; pourtant indispensables si l'autrice avait voulu ne pas se limiter &#224; des d&#233;plorations incantatoires, o&#249; chacun pourra fourrer tout et son contraire. Cette vacuit&#233; geignarde aurait pu lointainement &#233;voquer le d&#233;clinisme d'un Spengler &#8211; elle se contente de singer le d&#233;cadentisme flou et grossi&#232;rement r&#233;actionnaire de l'abject Onfray.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Je ne vise, ici, personne en particulier.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le bocal de Veyne</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=1479</link>
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		<dc:date>2025-07-25T08:42:22Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



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&lt;p&gt;Reprise d'une publication dans la revue Appareil, le 27 d&#233;cembre 2010. Ce texte figure &#233;galement dans Ab&#233;c&#233;daire Foucault, Demopolis, 2014. &lt;br class='autobr' /&gt;
Au fond, l'acharnement quelque peu compulsif avec lequel nous sommes aujourd'hui port&#233;s &#224; affirmer que toute forme de vie doit &#234;tre en mesure de faire valoir ses droits et &#234;tre prot&#233;g&#233;e est l'&#233;cran qui nous masque un terrible secret : ce n'est que d'hier, &#224; peine, que nous sommes devenus si &#171; vertueux &#187; et sensibles, en la mati&#232;re, au point de nous (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=16" rel="directory"&gt;Politique et subjectivation&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Reprise d'une publication dans la revue &lt;i&gt;Appareil&lt;/i&gt;, le 27 d&#233;cembre 2010. Ce texte figure &#233;galement dans &lt;i&gt;Ab&#233;c&#233;daire Foucault&lt;/i&gt;, Demopolis, 2014.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Au fond, l'acharnement quelque peu compulsif avec lequel nous sommes aujourd'hui port&#233;s &#224; affirmer que &lt;i&gt;toute forme de vie&lt;/i&gt; doit &#234;tre en mesure de faire valoir ses droits et &#234;tre prot&#233;g&#233;e est l'&#233;cran qui nous masque un terrible secret : ce n'est que d'&lt;i&gt;hier&lt;/i&gt;, &#224; peine, que nous sommes devenus si &#171; vertueux &#187; et sensibles, en la mati&#232;re, au point de nous scandaliser des images violentes de gavage des oies et canards et de renoncer, au nom du droit &#224; la vie de ces malheureux animaux, &#224; consommer du foie gras. Hier encore, nous &#233;tions tous plut&#244;t de ce bois dont est fait un personnage comme ce propri&#233;taire de troupeaux &#233;nergique et born&#233; incarn&#233; par John Wayne dans &lt;i&gt;La rivi&#232;re rouge&lt;/i&gt; : port&#233;s tout naturellement &#224; consid&#233;rer un troupeau comme de la viande sur pied, donc un capital, destin&#233; &#224; faire du &#171; &lt;i&gt;good beef&lt;/i&gt; &#187; et &#224; &#171; &lt;i&gt;make men strong&lt;/i&gt; &#187; &#8211; rien d'autre&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La rivi&#232;re rouge, film de Howard Hawks, avec John Wayne, Montgomery Clift&#8230; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici encore, les brutales ruptures de niveau qui se manifestent dans l'ordre des discours, des repr&#233;sentations et des sensibilit&#233;s sont, pour nous, extraordinairement &#233;prouvantes. Comme aime &#224; le dire Paul Veyne, nous pensons et parlons &#224; l'int&#233;rieur d'un bocal aux parois transparentes, donc nous ne voyons pas le bocal lui-m&#234;me, nous n'avons pas conscience de la fa&#231;on dont il enferme tous nos discours, nous nous &#233;tonnons seulement (nous amusons, nous scandalisons&#8230;) des &#233;nonc&#233;s que d'autres ont pu former dans d'autres bocaux &#8211; et quant &#224; la question de savoir comment l'on passe d'un bocal &#224; l'autre &#8211; nous n'en avons pas la moindre id&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Paul Veyne :Comment on &#233;crit l'histoire suivi de Foucault r&#233;volutionne (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. C'est pr&#233;cis&#233;ment la raison pour laquelle se manifeste cette propension si vive &#224; r&#233;tablir de la &#171; pens&#233;e magique &#187; d&#232;s lors que nous avons &#224; franchir ce pont aux &#226;nes &#233;pist&#233;mologique &#8211; comment se produit l'op&#233;ration du passage d'un ordre de discours &#224; un autre, d'un r&#233;gime d'&#233;nonciation du vrai &#224; un autre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Voyons cela. D'un jour sur l'autre, pratiquement, Alexis Carrel, prix Nobel de m&#233;decine en 1912 pour ses exp&#233;riences sur les tissus et les vaisseaux sanguins, s'est transform&#233; de h&#233;ros de la science et figure &#233;minente de l'humanisme contemporain en esprit mal&#233;fique ayant part li&#233;e avec toutes les horreurs de la premi&#232;re moiti&#233; du XXe si&#232;cle &#8211; ceci vers la fin des ann&#233;es 1980. On s'est mis &#224; d&#233;baptiser force rues, &#233;coles et piscines portant son nom et on s'est avis&#233; que ce best-seller absolu qui circulait de main en main, de g&#233;n&#233;ration en g&#233;n&#233;ration, depuis les ann&#233;es 1930 &#8211; &lt;i&gt;L'Homme cet inconnu&lt;/i&gt; &#8211; n'&#233;tait rien d'autre qu'une sorte d'&#233;crit nazi propageant le pire de l'eug&#233;nisme n&#233;gatif&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Alexis Carrel : L'homme cet inconnu, Plon, 1935.&#034; id=&#034;nh4-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. D'un jour sur l'autre, en effet, une petite phrase pass&#233;e inaper&#231;ue aux yeux de milliers et de milliers de lecteurs a brusquement saut&#233; d'entre les pages comme un diable et s'est mise &#224; br&#251;ler la r&#233;tine des contemporains ; une phrase qui disait qu'une politique responsable d'am&#233;lioration de la qualit&#233; de la &#171; race &#187; fran&#231;aise, une politique hygi&#233;niste et sanitaire cons&#233;quente et moderne, supposait que l'on affronte sans faiblesse la question de la vie humaine d&#233;ficiente, de mauvaise qualit&#233;, susceptible d'affaiblir la &#171; race &#187; &#8211; le probl&#232;me des d&#233;biles mentaux, de ceux qui souffrent de tares h&#233;r&#233;ditaires et qui sont susceptibles de contribuer &#224; la d&#233;g&#233;n&#233;rescence de la population dans notre pays ; ceux-l&#224;, statuait Carrel, comme en passant, il faudrait avoir le courage de les &#171; &#233;liminer &#187;, sur un mode bien s&#251;r humanitaire et indolore &#8211; par le &#171; gaz &#187;, pr&#233;cisait-il encore &#8211; et c'est l&#224;, pr&#233;cis&#233;ment, que prit racine sa d&#233;ch&#233;ance posthume. Le crime r&#233;trospectif, r&#233;troactif de Carrel, inspirateur direct au demeurant de toutes sortes de savants respect&#233;s dont l'&#233;toile, elle, n'a pas p&#226;li, comme Jean Rostand, est distinct : il pense, en savant, en publiciste, en bio-politicien, si l'on veut, il pense ces questions &#224; l'int&#233;rieur d'un bocal que nous avons r&#233;solument rang&#233; sur l'&#233;tag&#232;re des horreurs du pass&#233; ; il pense ces questions aux conditions de l'&#233;nonc&#233; mis en forme par le &#171; grand discours &#187; (pas seulement une doctrine) de l'eug&#233;nisme : l'am&#233;lioration de la qualit&#233; du vivant humain passe non seulement par le d&#233;veloppement d'une politique d'encadrement sanitaire renforc&#233;e, de d&#233;veloppement de l'hygi&#232;ne et des vaccinations, elle passe aussi par le combat &#233;nergique contre les facteurs de d&#233;g&#233;n&#233;rescence, notamment par la st&#233;rilisation des sujets tar&#233;s, voire la &#171; mise &#224; l'&#233;cart &#187; de ces cat&#233;gories que l'on peut identifier comme de qualit&#233; d&#233;ficiente, irr&#233;cup&#233;rables de ce point de vue, des cat&#233;gories qu'un certain int&#233;griste eug&#233;niste (l'eug&#233;nisme n&#233;gatif) ira jusqu'&#224; d&#233;cr&#233;ter &#171; indignes de vivre &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Quoi qu'il en soit, Carrel, dans &lt;i&gt;L'Homme cet inconnu&lt;/i&gt;, ne fait jamais que livrer une version un peu muscl&#233;e du programme fondamental selon lequel le &#171; faire vivre &#187; de la partie saine de la population passe par des op&#233;rations de s&#233;lection et de partage, susceptibles de prendre des formes infiniment variables&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'eug&#233;nisme n&#233;gatif, avant d'&#234;tre &#233;rig&#233; en doctrine par les nazis, a connu (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Et, &#171; un jour &#187;, cette vision des choses et les &#233;nonc&#233;s qui en r&#233;pondent deviennent odieux, insupportables, ils portent la marque irr&#233;cusable du barbare. Mais comme nous sommes incapables de rendre compte de cette op&#233;ration par laquelle nous passons d'un bocal &#224; un autre, il nous faut organiser toutes sortes de rites et d'exorcismes par lesquels nous allons c&#233;l&#233;brer, si l'on peut dire, notre &#233;tablissement dans le nouveau bocal et nous s&#233;parer de tout ce qui peut rappeler l'ancien &#8211; les discours et op&#233;rations de s&#233;paration du vrai d'avec le faux qui y pr&#233;valaient. Des rites et des exorcismes destin&#233;s, notamment, &#224; effacer la blessure narcissique que ce genre de &lt;i&gt;saut&lt;/i&gt; d'un bocal &#224; l'autre inflige &#224; notre continuisme, notre philosophie spontan&#233;e du progr&#232;s, notre rationalisme. La diabolisation de Carrel est ici bien commode, car elle nous permet de nous d&#233;barrasser de l'encombrant probl&#232;me des discontinuit&#233;s radicales, en mati&#232;re d'ordre des discours, et donc de l'&#233;pineuse question de la relativit&#233; de nos &#233;nonc&#233;s et r&#233;gimes de v&#233;rit&#233;s &#224; un &lt;i&gt;topos&lt;/i&gt; singulier &#8211; la question de l'&lt;i&gt;historicit&#233; de nos discours&lt;/i&gt; et de leur inscription dans l'horizon du vrai et du faux, du juste et de l'injuste. La question horriblement incommode, donc, de la relation qui s'&#233;tablit entre l'op&#233;ration de s&#233;paration du vrai et du faux et des conditions singuli&#232;res d'historicit&#233;. Ce n'est pas pour rien que Foucault con&#231;ut un jour le projet de s'atteler &#224; une &#171; histoire de la v&#233;rit&#233; &#187;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ce que dit Carrel fait moins de lui un double satanique du Dr Mengele qu'un z&#233;l&#233; fonctionnaire de la v&#233;rit&#233; enferm&#233; dans son bocal (qui n'est pas tout &#224; fait la m&#234;me chose que &#171; son temps &#187;). La petite phrase &#224; retardement qui met le feu aux poudres un demi-si&#232;cle apr&#232;s sa publication perd beaucoup de son poison propre si on la met en relation avec ce qui fut une pratique routini&#232;re durant la seconde guerre mondiale en France : l'abandon des malades mentaux enferm&#233;s dans les asiles et consid&#233;r&#233;s pour la plupart comme incurables, comme du d&#233;chet humain, &#224; une mort lente, dans les asiles. Morts de faim, de cachexie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir &#224; ce propos Max Lafont : L'extermination douce, Le Bord de l'eau, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ce qui singularise les nazis, parmi les nombreux acteurs de la politique de s&#233;paration du vivant de qualit&#233; d'avec le vivant indigne de vivre, c'est leur fanatisme d'entrepreneurs des op&#233;rations de hi&#233;rarchisation, d'&#233;tiquetage et de partage. Mais la &#171; philosophie de la vie &#187; qui statue que le &#171; faire vivre &#187; des uns suppose la mise &#224; l'&#233;cart des autres, selon des modalit&#233;s pouvant aller de l'abandon plus ou moins concert&#233; au &#171; faire mourir &#187; industriel, ils la partagent avec quantit&#233; de poissons et batraciens moins patibulaires, locataires du m&#234;me bocal &#8211; notamment parmi les &#233;lites scientifiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'ordre des discours &#171; corrects &#187; sur ce sujet est balis&#233;, d'un c&#244;t&#233; par les horreurs extr&#234;mes du programme T4 et les camions &#224; gaz, certes, mais, de l'autre, par la banalit&#233; d'un discours &#171; autoris&#233; &#187; dont voici un &#233;chantillon : ces r&#233;flexions de sens commun formul&#233;es par &#201;douard Toulouse, une sommit&#233; m&#233;dicale de la fin du XIXe&#176;si&#232;cle : &#171; Le s&#233;jour de tous ces chroniques [les malades mentaux enferm&#233;s &#224; vie dans les asiles] inoffensifs dans nos asiles o&#249; la vie est si dispendieuse est presque une extravagance d'assistance, ainsi que l'a &#233;crit un ali&#233;niste anglais. Pourquoi tant d&#233;penser pour cultiver en serre chaude et prolonger ind&#233;finiment l'existence d'un si grand nombre d'idiots et de d&#233;ments ? Les uns n'ont jamais pu donner, les autres ne pourront jamais plus donner aucun profit &#224; la soci&#233;t&#233;. &lt;i&gt;Cette derni&#232;re doit les assister congr&#251;ment&lt;/i&gt; [c'est moi qui souligne] et r&#233;server le reste de son argent pour les malades aigus et pour tant d'autres infortun&#233;s, par exemple les enfants abandonn&#233;s, qui sont un capital certain dont les revenus d&#233;passeront tous les sacrifices faits pour eux &#187; (&lt;i&gt;Rapport sur l'existence des ali&#233;n&#233;s en France et en &#201;cosse&lt;/i&gt;, Conseil g&#233;n&#233;ral de la Seine, 1898)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Robert Castel : La gestion des risques, Minuit, 1981, p. 80.&#034; id=&#034;nh4-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La virulence avec laquelle nous entreprenons, &#224; la fin des ann&#233;es 1980, de nous &lt;i&gt;s&#233;parer&lt;/i&gt; d'Alexis Carrel, en le br&#251;lant en effigie, vise &#224; surmonter (sur un mode tant soit peu &#171; magique &#187;, une fois encore) le sentiment d'incr&#233;dulit&#233; horrifi&#233;e que nous inspire notre extr&#234;me proximit&#233; avec ce pass&#233; : celui o&#249; pr&#233;valait &lt;i&gt;encore&lt;/i&gt; un r&#233;gime de discours ayant &#171; la vie &#187; pour objet, un r&#233;gime selon lequel s'imposait encore l'&#233;vidence des partages entre ce dont il convenait d'am&#233;liorer le &#171; faire vivre &#187; et ce qui pouvait &#234;tre abandonn&#233; &#224; la mort (ou devait &#234;tre vou&#233; &#224; la mort). Le pr&#233;cipice qu'il est bien difficile de contempler sans succomber au vertige est donc celui-ci : dans le premier &#226;ge de la biopolitique, s'impose cette approche de &#171; la vie &#187; (ent&#233;e sur des modes discursifs et des repr&#233;sentations traditionnels) selon laquelle la prise en charge de la vie ne peut &#234;tre que s&#233;lective et fond&#233;e sur des op&#233;rations de hi&#233;rarchisation ; cette r&#232;gle ou ce r&#233;gime nous sont devenus insupportables dans la mesure o&#249; ils supposent des &#171; d&#233;crets &#187; statuant sur le &#171; d&#233;chet &#187; abject ou l'en-trop du vivant humain et sur le tri entre le bon grain et l'ivraie de ce m&#234;me vivant. En tant, en effet, que notre &#171; &#233;poque &#187; (au sens de &#171; ce qui fait &#233;poque &#187;) est celle qui nous &#233;tablit dans la position du &#171; t&#233;moin d'Auschwitz &#187;, c'est-&#224;-dire de la catastrophe &#224; laquelle conduit, pensons-nous, ce mode de probl&#233;matisation de &#171; la vie &#187; par la premi&#232;re modernit&#233; biopolitique, nous allons rejeter avec horreur et indignation toute notion d'un tri b&#233;n&#233;fique, d'une hi&#233;rarchie l&#233;gitime, d'un partage organisateur parmi les formes du vivant &#8211; humain dans un premier temps, vivant tout court selon la dynamique propre aux nouveaux &#233;nonc&#233;s qui acqui&#232;rent ici force de loi. Nous allons &#171; passer sur l'autre bord &#187;, l&#224; o&#249; va s'imposer l'&#233;vidence du &#171; droit &#224; la vie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Pendant des ann&#233;es et des ann&#233;es, &#233;crit P&#233;guy dans &lt;i&gt;Clio&lt;/i&gt;, pendant dix, quinze, vingt ans, pendant trente ans vous vous acharnez &#224; un certain probl&#232;me et vous ne pouvez apporter aucune solution et vous vous acharnez &#224; un certain mal et vous ne pouvez apporter aucun rem&#232;de. Et tout un peuple s'acharne. Et des g&#233;n&#233;rations enti&#232;res s'acharnent. &lt;i&gt;Et tout d'un coup, on tourne le dos&lt;/i&gt; [c'est moi qui souligne, A. B.]. Et le monde entier a chang&#233; de face. Ni les m&#234;mes probl&#232;mes ne se posent plus (il s'en posera assez d'autres), ni les m&#234;mes difficult&#233;s ne se pr&#233;sentent, ni les m&#234;mes maladies ne sont plus consid&#233;rables. &lt;i&gt;Il n'y a rien eu. Et tout est autre&lt;/i&gt; [c'est moi qui souligne, A. B.]. Et tout est nouveau. Il n'y a rien eu. Et tout l'ancien n'existe plus et tout l'ancien est devenu &#233;tranger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Et on ne sait plus de quoi on parlait&lt;/i&gt; [&#8230;] [c'est moi qui souligne, A. B.]. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Charles P&#233;guy, Clio op. cit. supra. p. 266.&#034; id=&#034;nh4-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La seconde modernit&#233; biopolitique sera celle qui &#233;tablit le postulat fondateur de l'indistinction entre les formes de vie, &#171; toute vie &#187; proclamant son &#171; droit &#187; et devant &#224; ce titre &#234;tre prot&#233;g&#233;e. C'est la raison pour laquelle, dans ce nouvel ordre des discours, des notions comme celle de &#171; race &#187; (instrument d'op&#233;rations de hi&#233;rarchisation brutales entre diff&#233;rents groupes humains), de &#171; d&#233;g&#233;n&#233;rescence &#187;, de &#171; sang &#187; (au sens biopolitique) ont subi un violent discr&#233;dit&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir &#224; ce propos Dr&#244;le d'&#201;poque n&#176; 19, automne 2006, dossier &#171; Figures (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; D'une fa&#231;on toujours plus contraignante, nous allons probl&#233;matiser notre propre condition comme civilis&#233;e, &#171; humaine &#187;, en tant qu'elle fonde sa l&#233;gitimit&#233; sur ce postulat de &lt;i&gt;sanctuarisation&lt;/i&gt; (qui n'est pas &#233;quivalente ici &#224; sacralisation) de toute forme de vie humaine. Pour jouer pleinement son r&#244;le en termes de production d'identit&#233; ou d'inscription positive dans l'actualit&#233;, ce postulat devrait pouvoir se pr&#233;senter comme valid&#233; par une longue tradition et inscrit dans une longue dur&#233;e &#8211; or, il n'en est rien, il est, tout au contraire, une sorte de dernier cri, brusquement surgi dans l'apr&#232;s-coup du m&#233;ta-traumatisme nomm&#233; Auschwitz.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; S'il est une chose dont aucune esp&#232;ce d'approche historiciste ou positiviste de la formation des r&#233;cits et des discours sur le pass&#233; (mais aussi, sur &#171; la vie &#187;) ne puisse rendre compte, c'est bien de ph&#233;nom&#232;nes absolument d&#233;routants comme l'absence d'une ligne, d'un mot &#233;voquant ce qui, pour nous, est le fait marquant de l'&#233;poque, celui qui surplombe tous nos discours sur le pass&#233; r&#233;cent et la vie aussi bien &#8211; la Shoah, donc &#8211; dans tel manuel scolaire consacr&#233; dans les ann&#233;es1960 au monde contemporain et publi&#233; sous la houlette de sommit&#233;s de la discipline historique contemporaine ou, aussi bien, dans tel classique de la philosophie morale de l'apr&#232;s-guerre&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le monde contemporain, manuel d'histoire destin&#233; aux classes terminales, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En effet, s'il s'agit de faire r&#233;f&#233;rence &#224; l'anciennet&#233; des discours, ce qui frapperait, une fois encore, ce serait bien la fa&#231;on dont nos syst&#232;mes d'&#233;vidences contemporains (sur ces questions de &#171; la vie &#187;) se construisent tout entiers &lt;i&gt;au rebours&lt;/i&gt; des certitudes et routines discursives anciennes. Dieu sait (fa&#231;on de parler) &#224; quel point l'imp&#233;ratif de la&#171; protection de la vie &#187; a d&#251; devenir cat&#233;gorique et &#234;tre plac&#233; hors de port&#233;e de toute discussion pour que l'action des aventuriers de l'Arche de Zo&#233;, au Tchad, fin 2007, d&#233;but 2008, puisse appara&#238;tre comme une entreprise vertueuse mais maladroite de &lt;i&gt;sauvetage de vie fragile&lt;/i&gt;, plut&#244;t que comme un acte de brigandage n&#233;o-colonialiste, v&#233;nal et cynique. C'est que l'enfance est devenue, par excellence, cette forme de la vie qui se doit d'&#234;tre prot&#233;g&#233;e, envers et contre tout et que toute action, aussi litigieuse f&#251;t-elle, qui fait recours &#224; un tel alibi tend &#224; devenir, par pur automatisme, hautement louable&#8230;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je me permets de renvoyer sur ce point &#224; mon article in Raison pr&#233;sente n&#176; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pourtant, Rousseau, fondateur, nous serine-t-on, de l'&#233;ducation moderne et grand ami de l'enfance, ne voyait pas du tout les choses ainsi : parmi les enfants auxquels il s'int&#233;ressera pour les faire profiter de ses principes &#233;ducatifs r&#233;volutionnaires, il op&#232;re d'embl&#233;e un tri imp&#233;rieux : &#171; Je ne me chargerais pas d'un enfant maladif et cacochyme, d&#251;t-il vivre quatre-vingts ans. Je ne veux point d'un &#233;l&#232;ve toujours inutile &#224; lui-m&#234;me et aux autres, qui s'occupe uniquement &#224; se conserver, et dont le corps nuise &#224; l'&#233;ducation de l'&#226;me. Que ferais-je en lui prodiguant vainement mes soins, sinon doubler la perte de la soci&#233;t&#233; et lui &#244;ter deux hommes pour un ? Qu'un autre &#224; mon d&#233;faut se charge de cet infirme, j'y consens, et j'approuve sa charit&#233; ; mais mon talent &#224; moi n'est pas celui-l&#224; : &lt;i&gt;je ne sais point apprendre &#224; vivre &#224; qui ne songe qu'&#224; s'emp&#234;cher de mourir&lt;/i&gt; [c'est moi qui souligne] &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#201;mile ou de l'&#233;ducation, Garnier, 1961, premier livre, p. 29.&#034; id=&#034;nh4-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour Rousseau, en effet, vivre ne saurait &#234;tre &#233;quivalent &#224; &#171; se conserver &#187;, vivre ne prend sens et ne s'inscrit dans un horizon axiologique que pour autant que cela consiste &#224; affronter le n&#233;gatif &#8211; &#224; commencer par l'exposition &#224; la mort, la maladie et la douleur. Un enfant ne deviendra donc un vivant qualifi&#233; (dont la vie ait une valeur et qui soit capable de l'affirmer comme singularit&#233;) que pour autant qu'il aura appris &#224; affronter la fragilit&#233; de sa condition et sa constante exposition au risque de la mort : &#171; Faute de savoir se gu&#233;rir, que l'enfant sache &#234;tre malade : cet art suppl&#233;e &#224; l'autre [la m&#233;decine], et souvent r&#233;ussit beaucoup mieux ; c'est l'art de la nature. Quand l'animal est malade, il souffre en silence et se tient coi ; or on ne voit pas plus d'animaux languissants que d'hommes &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., premier livre, p. 31.&#034; id=&#034;nh4-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Aussi bien, insiste Rousseau sans m&#233;nagement, la notion d'une valeur intrins&#232;que de chaque vie humaine commen&#231;ante, laquelle impliquerait la n&#233;cessit&#233; d'une prise en charge active et constante de toutes, n'a pas de sens : en effet, &#171; des enfants qui naissent, la moiti&#233;, tout au plus, parvient &#224; l'adolescence ; et il est probable que votre &#233;l&#232;ve n'atteindra pas l'&#226;ge d'homme&#8230; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., premier livre p. 61.&#034; id=&#034;nh4-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Une remarque qui suffit &#224; nous rappeler les conditions mat&#233;rielles, sanitaires, environnementales qui forment l'a priori n&#233;cessaire de notre propre philosophie du&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; droit &#224; la vie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'hostilit&#233; persistante que Rousseau manifeste &#224; l'endroit de la m&#233;decine, art faux et artificieux pour lui, tient &#224; son attachement &#224; ce principe (qui installe sa philosophie de &#171; la vie &#187; aux antipodes de celle qui pr&#233;vaut en notre &#233;poque) : la vie de chacun des vivants est, pour l'essentiel entre les mains de la nature et elle doit le rester ; c'est en affrontant avec ses propres forces, avec son propre courage et sa propre &#233;nergie ce qui menace son int&#233;grit&#233;, sa sant&#233;, sa vie, qu'un individu devient &#171; un homme &#187; pr&#233;sentant une qualit&#233; v&#233;ritablement humaine ; c'est donc mettre le doigt dans un bien dangereux engrenage que de confier le soin de sa sant&#233; et de sa vie &#224; la m&#233;decine : &#171; Je ne sais, pour moi, de quelle maladie nous gu&#233;rissent les m&#233;decins, mais je sais qu'ils nous en donnent de bien funestes : la l&#226;chet&#233;, la pusillanimit&#233;, la cr&#233;dulit&#233;, la terreur de la mort : s'ils gu&#233;rissent le corps, ils tuent le courage [&#8230;] C'est l'amusement des gens oisifs et d&#233;s&#339;uvr&#233;s qui, ne sachant que faire de leur temps, le passent &#224; se conserver [&#8230;] Il faut &#224; ces gens-l&#224; des m&#233;decins qui les menacent pour les flatter et qui leur donnent chaque jour le seul plaisir dont ils soient susceptibles, celui de n'&#234;tre pas morts. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., livre premier p. 29.&#034; id=&#034;nh4-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La vie, donc, comme vie v&#233;cue, se doit de se maintenir au plus pr&#232;s de la nature, sans que des interventions artificieuses, comme le sont le plus souvent celles des m&#233;decins, ne viennent perturber ce cours naturel des choses. Pour l'essentiel, dit Rousseau, &#171; la nature a, pour fortifier le corps et le faire cro&#238;tre, des moyens qu'on ne doit jamais contrarier &#187;. Mais le libre jeu des forces naturelles n'exclut, &#233;videmment, ni la maladie, ni la douleur, ni le risque de la mort pr&#233;matur&#233;e. Ces possibilit&#233;s, l'homme doit les envisager et les accepter comme inh&#233;rentes &#224; sa condition. Mieux, elles sont ins&#233;parables de son statut moral, de ce qui va le faire passer de la condition de vivant simple &#224; celle de sujet moral : &#171; L'homme qui ne conna&#238;trait pas la douleur, ne conna&#238;trait ni l'attendrissement de l'humanit&#233;, ni la douceur de la commis&#233;ration ; son c&#339;ur ne serait &#233;mu de rien, il ne serait pas sociable, il serait un monstre parmi ses semblables &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., second livre, p. 73.&#034; id=&#034;nh4-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Insensibilisation physique, immunisation contre la douleur, et insensibilisation morale, indiff&#233;rence croissante au malheur d'autrui vont donc de pair ; Rousseau voit ici loin vers l'avant, en d&#233;crivant au fond par anticipation le processus de la civilisation de la modernit&#233; occidentale comme un proc&#232;s d'insensibilisation g&#233;n&#233;rale. Au reste, la sagesse dont il se fait l'avocat consiste &#224; exhorter les hommes &#224; accepter pleinement leur &lt;i&gt;condition de mortalit&#233;&lt;/i&gt;, dans tous ses aspects, pour autant que celle-ci est une condition &lt;i&gt;naturelle&lt;/i&gt;, et &#224; r&#233;interpr&#233;ter ce qui, en premi&#232;re approche, appara&#238;t comme un indice d'imperfection, un trait de fragilit&#233;, comme le moyen par lequel l'humain peut affirmer sa qualit&#233; propre, d&#233;velopper ses potentialit&#233;s morales et, finalement, acc&#233;der au bonheur &#8211; &#171; Si l'on nous offrait l'immortalit&#233; sur la terre, qui est-ce qui voudrait accepter ce triste pr&#233;sent ? &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., second livre, p. 65.&#034; id=&#034;nh4-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mortalit&#233;, finitude de l'homme, imperfection, condition d'exposition et susceptibilit&#233; d'&#234;tre affect&#233; propres &#224; l'humain sont donc pour Rousseau les facteurs qui sont &#233;tablis au fondement d'une &lt;i&gt;valeur propre et singuli&#232;re&lt;/i&gt; de l'&#234;tre humain. Ce qui signifie que, dans cette perspective, des diff&#233;renciations se produisent au sein du vivant, entre le vivant humain et le vivant animal notamment, mais &#224; l'int&#233;rieur du vivant humain lui-m&#234;me aussi : des &lt;i&gt;puissances de vie&lt;/i&gt; diff&#233;renci&#233;es se manifestent, des &#171; chances &#187; de vie aussi, car tel est l'&#233;tat des choses naturelles, intangible et immuable. La r&#233;f&#233;rence &#224; ces pr&#233;tendus invariants va, bien s&#251;r, subir un vigoureux d&#233;menti dans tout le cours de notre modernit&#233;, puisque l'on y assistera au d&#233;placement incessant de la ligne de partage entre ce qui est, en mati&#232;re de prise en charge du vivant (par nous-m&#234;mes), abandonn&#233; au cours des choses (&#224; la nature ou &#171; au destin &#187;, si l'on veut) et ce sur quoi nous allons exercer une action r&#233;gulatrice, transformatrice, nous assurer des prises, voire assurer une ma&#238;trise. Si bien que la charge de Rousseau contre la m&#233;decine &#171; utile &#224; quelques hommes, mais funeste au genre humain &#187; suscitera aujourd'hui comme un sentiment d'incr&#233;dulit&#233; amus&#233;e. Mais, d'un autre c&#244;t&#233;, c'est pr&#233;cis&#233;ment cette sorte de candeur anti-moderne, ce parti quasi-&#171; diog&#233;nique &#187; en faveur de la vie naturelle contre la civilisation et ses art&#233;facts (incluant les savoirs et les pratiques de la m&#233;decine &lt;i&gt;comme&lt;/i&gt; les attraits des spectacles) qui la dotent de cette qualit&#233; de voyance gr&#226;ce &#224; laquelle il d&#233;crit par avance cette pente subjective du proc&#232;s de modernisation : insensibilisation, immunisation, sanctuarisation indistincte du vivant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Rousseau nous aide &#224; comprendre la difficult&#233; que nous &#233;prouvons &#224; remettre nos pas dans ceux d'une sensibilit&#233;, toute proche encore, mais ant&#233;rieure au &#171; droit &#224; la vie &#187; entendu comme &lt;i&gt;r&#232;glement g&#233;n&#233;ral&lt;/i&gt; des sensibilit&#233;s, norme des pens&#233;es et des &#233;nonc&#233;s &lt;i&gt;corrects&lt;/i&gt;. Que des enfants meurent, dit-il, et en nombre, c'est dans l'ordre des choses ; par cons&#233;quent, n'ayons garde de nous attacher trop t&#244;t aux enfants, ni &#224; &lt;i&gt;tous les enfants&lt;/i&gt;, notamment aux enfants maladifs et geignards, bref ceux dont l'&#233;nergie vitale appara&#238;t d&#233;ficiente. Proposition infiniment choquante pour nous qui, en langue &lt;br class='autobr' /&gt;
nietzsch&#233;enne, sommes pass&#233;s du c&#244;t&#233; des faibles et des victimes &#8211; mais dont l'&#233;cho s'entend pourtant si couramment en ce &#171; monde d'avant &#187;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Alain Brossat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;La rivi&#232;re rouge&lt;/i&gt;, film de Howard Hawks, avec John Wayne, Montgomery Clift&#8230; (1948).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Paul Veyne :&lt;i&gt;Comment on &#233;crit l'histoire suivi de Foucault r&#233;volutionne l'histoire&lt;/i&gt;, Point Seuil &#171; Histoire &#187;, 1971. &#201;galement : &lt;i&gt;Michel Foucault, sa pens&#233;e, sa personne&lt;/i&gt;, Albin Michel, 2008.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Alexis Carrel : &lt;i&gt;L'homme cet inconnu&lt;/i&gt;, Plon, 1935.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L'eug&#233;nisme n&#233;gatif, avant d'&#234;tre &#233;rig&#233; en doctrine par les nazis, a connu de beaux jours dans les pays anglo-saxons et scandinaves. Voir &#224; ce propos Daniel J. Kevles : &lt;i&gt;Au nom de l'eug&#233;nisme &#8211; g&#233;n&#233;tique et politique dans le monde anglo-saxon&lt;/i&gt;, PUF 1995 et Andr&#233; Pichot : &lt;i&gt;La soci&#233;t&#233; pure &#8211; de Darwin &#224; Hitler&lt;/i&gt;, Flammarion, 2000.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir &#224; ce propos Max Lafont : &lt;i&gt;L'extermination douce&lt;/i&gt;, Le Bord de l'eau, Latresne, 2000.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Robert Castel : &lt;i&gt;La gestion des risques&lt;/i&gt;, Minuit, 1981, p. 80.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Charles P&#233;guy, &lt;i&gt;Clio op. cit. supra&lt;/i&gt;. p. 266.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir &#224; ce propos &lt;i&gt;Dr&#244;le d'&#201;poque&lt;/i&gt; n&#176; 19, automne 2006, dossier &#171; Figures politiques du sang &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Le monde contemporain&lt;/i&gt;, manuel d'histoire destin&#233; aux classes terminales, publi&#233; sous la direction de L. Genet, R. R&#233;mond, P. Chaunu, A. Marcet, J. Ki-Zerbo, Hatier 1962. Etienne Borne : &lt;i&gt;Le probl&#232;me du mal&lt;/i&gt;, PUF, 1958.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Je me permets de renvoyer sur ce point &#224; mon article &lt;i&gt;in Raison pr&#233;sente&lt;/i&gt; n&#176; 166 &#171; Les perversions du pastorat d&#233;mocratique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;&#201;mile ou de l'&#233;ducation&lt;/i&gt;, Garnier, 1961, premier livre, p. 29.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ibid., premier livre, p. 31.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ibid., premier livre p. 61.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ibid., livre premier p. 29.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ibid., second livre, p. 73.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ibid., second livre, p. 65.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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