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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>&#192; la recherche du politique : le passage des classes aux masses chez Louis Althusser et &#201;tienne Balibar</title>
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		<dc:date>2017-09-05T12:03:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Yusuke Ota</dc:creator>


		<dc:subject>d&#233;mocratie</dc:subject>
		<dc:subject>marxisme</dc:subject>
		<dc:subject>id&#233;ologie</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Introduction &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans cet expos&#233;, la &#171; fronti&#232;re &#187; au sens traditionnel du terme n'est pas trait&#233;e. L'important ici n'est pas la ligne qui &#233;tablit une limite entre deux pays, mais plut&#244;t une ligne au sens symbolique. Il s'agit d'une ligne qui, parfois inaper&#231;ue, conditionne notre discussion dans un domaine de la philosophie politique. Notre hypoth&#232;se est la suivante : cette ligne passe aujourd'hui entre le marxisme et la d&#233;mocratie. Surtout apr&#232;s l'effondrement de l'Union Sovi&#233;tique en 1991, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=22" rel="tag"&gt;d&#233;mocratie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=27" rel="tag"&gt;marxisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=87" rel="tag"&gt;id&#233;ologie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Introduction&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cet expos&#233;, la &#171; fronti&#232;re &#187; au sens traditionnel du terme n'est pas trait&#233;e. L'important ici n'est pas la ligne qui &#233;tablit une limite entre deux pays, mais plut&#244;t une ligne au sens symbolique. Il s'agit d'une ligne qui, parfois inaper&#231;ue, conditionne notre discussion dans un domaine de la philosophie politique. Notre hypoth&#232;se est la suivante : cette ligne passe aujourd'hui entre le marxisme et la d&#233;mocratie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Surtout apr&#232;s l'effondrement de l'Union Sovi&#233;tique en 1991, elle semble &#234;tre plus pr&#233;sente que jamais. Certains sont all&#233;s, sous la banni&#232;re de la d&#233;mocratie triomphale, jusqu'&#224; dire que &#171; Marx est mort &#187;. D'apr&#232;s cette position, la chute du socialisme r&#233;el est jug&#233;e sans r&#233;serve comme preuve de l'&#233;chec du projet marxiste, et &#171; il n'y a plus d'alternative &#187; &#224; la d&#233;mocratie. Il en r&#233;sulte qu'il existe d&#233;sormais une barri&#232;re infranchissable entre le marxisme et la d&#233;mocratie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cependant, nous pouvons raisonner autrement. Il nous semble qu'il est encore possible de lier les deux. Cela ne signifie pas que nous entendons r&#233;habiliter un marxisme orthodoxe, ni non plus que nous comblons d'&#233;loges la d&#233;mocratie contemporaine. Notre int&#233;r&#234;t est ailleurs. Il est de revisiter la pens&#233;e de Marx &#224; la fois pour retrouver sa puissance critique envers la d&#233;mocratie et pour trouver un point d'articulation entre le marxisme et la d&#233;mocratie. C'est ce que, par exemple, Jacques Derrida a cherch&#233; &#224; faire dans son livre Spectre de Marx publi&#233; en 1993(Derrida 1993).&lt;br class='autobr' /&gt;
Tout en reconnaissant l'originalit&#233; de sa lecture de Marx, nous prenons une voie qui nous para&#238;t plus fiable. Concernant le croisement du marxisme et la d&#233;mocratie, la notion d'id&#233;ologie chez Marx est avant tout mati&#232;re de la discussion. Nous allons donc examiner une reformulation de sa pens&#233;e par deux philosophes marxistes Louis Althusser et &#201;tienne Balibar. Tous deux essaient aussi de chercher un point de jonction th&#233;orique en passant par une refonte de la notion d'id&#233;ologie. Analyserons d'abord l'id&#233;ologie chez Althusser. Puis, chez Balibar. Enfin, nous en examinerons les enjeux. Ce faisant, retenons l'id&#233;e que pour eux, la question essentielle est toujours la m&#233;diation politique avec les masses, le plus grand nombre de la population.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Th&#233;orie de l'id&#233;ologie chez Althusser : sortir du postulat de la conscience de classe&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant toute chose, pr&#233;cisons le contexte historique dans lequel vivait Althusser. Il n'est pas exag&#233;r&#233; de dire que presque toute sa vie intellectuelle se place dans les ann&#233;es d'apr&#232;s-guerre nomm&#233;es &#171; les Trente Glorieuses &#187;. De 1945 &#224; 1975, la France est entr&#233;e dans la p&#233;riode d'un regain &#233;conomique immense aux sorties de la Seconde Guerre mondiale. Le changement que la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise subit est profond. Avec la publication de La Soci&#233;t&#233; de consommation en 1970 par Jean Baudrillard, appara&#238;t l'interpr&#233;tation que la soci&#233;t&#233; de consommation de masse devient dominante. Cela signifie en m&#234;me temps que l'influence du marxisme &#224; la fois au sens pratique et th&#233;orique est en baisse, car le marxisme, en se fondant avant tout sur l'id&#233;e de production, avait relativement laiss&#233; de cot&#233; la question de la consommation. Autrement dit, l'explication des ph&#233;nom&#232;nes sociaux par le point de vue des classes, point de vue privil&#233;gi&#233; par le marxisme occidental d'apr&#232;s-guerre, a &#233;t&#233; pour la premi&#232;re fois mise en doute.&lt;br class='autobr' /&gt;
Nul d'autre qu'Althusser n'a pu &#234;tre conscient de ce changement. Cette question de la &#171; crise du marxisme &#187;, Althusser l'a reformul&#233; de fa&#231;on philosophique. Selon lui, le marxisme doit d&#233;finitivement se d&#233;barrasser du postulat de la &#171; conscience de classe &#187; pour surmonter sa crise. &lt;br class='autobr' /&gt;
Or, ce postulat de la conscience de classe vient de Georg Luk&#225;cs(Luk&#225;cs 1960). Dans la th&#233;orie de Luk&#225;cs, quand l'ali&#233;nation des masses laborieuses que la soci&#233;t&#233; capitaliste produit arrive &#224; son acm&#233;, elles peuvent en prendre conscience et se transformer en prol&#233;tariat. Il s'agit du passage de la classe en soi &#224; la classe pour soi. Le prol&#233;tariat a ainsi pour t&#226;che philosophique de r&#233;concilier in fine sa subjectivit&#233; et le monde objectiv&#233; qui l'ali&#232;ne. Il joue ainsi le r&#244;le privil&#233;gi&#233; d'incarner la logique de synth&#232;se dialectique du Sujet et de l'Objet en subvertissant le monde capitaliste. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est ce messianisme politique attribu&#233; au prol&#233;tariat par Luk&#225;cs que vise Althusser. Il consid&#232;re que cette logique th&#233;ologique lin&#233;aire n'est plus soutenable &#224; cause de l'&#233;mergence de la probl&#233;matique des masses dans le monde d'apr&#232;s-guerre. &#192; l'oppos&#233; du prol&#233;tariat qui chez Luk&#225;cs est consid&#233;r&#233; comme &#224; la fois porteur de la &#171; vraie conscience &#187; et noyau de la transformation du monde, les masses, en r&#233;alit&#233;, n'arrivent pas n&#233;cessairement &#224; cette &#171; vraie conscience &#187; et restent bien souvent immobiles et silencieuses. Pour Althusser, il s'agit pr&#233;cis&#233;ment de mettre &#224; l'ordre du jour cette probl&#233;matique des masses sans tomber, comme Luk&#225;cs, dans l'erreur de la position normative face aux masses. Aussi longtemps que l'on se contente de critiquer les masses en disant qu'elles sont enferm&#233;es dans la &#171; fausse conscience &#187;, il n'est pas possible de mettre en question les masses en tan que telles. Pour cela, Althusser a d&#251; changer de terrain : de la probl&#233;matique de la &#171; conscience de classe &#187; tels que les &#171; retard de conscience &#187; et &#171; prise de conscience &#187;, &#171; fausse conscience &#187; et &#171; vraie conscience &#187;, jusqu'&#224; celle de l'id&#233;ologie des masses. Pour mettre &#224; bonne hauteur la pratique des masses, il n'a pu que descendre la conscience h&#233;ro&#239;que et innocente de classe au niveau de la psychologie plus ou moins obscure des masses.&lt;br class='autobr' /&gt;
La sortie de postulat lukacien est aussi la question politique urgente. C'est ce que t&#233;moigne un livre d'Althusser publi&#233; en 1978. Il porte un nom assez &#233;loquent sur ce point. Il s'appelle Ce qui ne peut plus durer dans le parti communiste. Althusser critique ici la position assum&#233;e &#224; ce moment-l&#224; par le parti communiste fran&#231;ais au sujet des masses. Selon lui, le parti s'est appuy&#233; enti&#232;rement sur le postulat de &#171; conscience de classe &#187;. Il constate que la direction de parti s'&#233;carte de plus en plus des masses. Le parti continuait &#224; se pr&#233;tendre d&#233;tenteur de la &#171; vraie conscience de classe &#187; et n'avait pas le moyen d'analyser la &#171; fausse conscience &#187; des masses. Autrement dit, enferm&#233; dans la conception de conscience de classe, le parti perdait le moyen d'articuler la logique de classe et celle des masses.&lt;br class='autobr' /&gt;
Voil&#224; la toile du fond philosophico-politique dans lequel Althusser a reformul&#233; la notion d'id&#233;ologie de Marx. Je cite ses deux fameuses th&#232;ses dans son &#339;uvre Sur la reproduction ; premi&#232;rement, &#171; l'id&#233;ologie repr&#233;sente le rapport imaginaire des individus &#224; leurs conditions r&#233;elles d'existence &#187;(Althusser 1995 : 216) ; deuxi&#232;mement, &#171; l'id&#233;ologie a une existence mat&#233;rielle &#187;(Althusser 1995 : 218). La transparence de conscience par rapport au r&#233;el n'est plus garantie chez Althusser. L'opacit&#233; de conscience, c'est-&#224;-dire l'id&#233;ologie existe toujours. Althusser s'oppose aux pr&#233;suppositions th&#233;oriques de Luk&#225;cs. Comme notre examen l'a montr&#233;, sa rupture avec Luk&#225;cs &#233;tait in&#233;vitable. Il n'a eu le choix que de d&#233;livrer le marxisme de la probl&#233;matique de conscience pour traiter de la pratique des masses. Le passage th&#233;orique de classe aux masses se fait chez Althusser en passant par la reformulation de l'id&#233;ologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Th&#233;orie de l'id&#233;ologie chez Balibar : vers la non-articulation entre les classes et les masses ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Balibar partage avec Althusser la conviction suivante : il est indispensable de raisonner &#224; partir du passage th&#233;orique des classes aux masses si le marxisme veut encore subsister. Mais, il nous semble que Balibar pousse l'essai d'Althusser de lier la logique de classe avec celle des masses &#224; sa limite ; il entend examiner la possibilit&#233; de la non-articulation entre ces deux logiques. Pour cela, lui aussi s'engage dans l'analyse de la notion d'id&#233;ologie. Nous analysons sa lecture de Marx et Engels au travers des &#339;uvres : L'Id&#233;ologie allemande et Manifeste du Parti communiste. &lt;br class='autobr' /&gt;
D'apr&#232;s Balibar, entre ces deux livres il y a en fait deux formes de d&#233;finition de l'id&#233;ologie. Plus pr&#233;cis&#233;ment, de L'Id&#233;ologie allemande au Manifeste du Parti communiste, l'id&#233;ologie change de sens. Balibar en tire un point de vue stimulant sur la relation entre classes et masses.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'abord, dans L'Id&#233;ologie allemande, Balibar consid&#232;re que Marx et Engels se bloquent dans une impasse th&#233;orique qu'il nomme &#171; acte pur de prol&#233;tariat &#187;(Balibar 1997 : 179-184). Toutes les difficult&#233;s de L'Id&#233;ologie allemande d&#233;coulent de la d&#233;finition initiale de l'id&#233;ologie ; c'est toujours l'id&#233;e de la classe dominante qui prime sur les autres. &lt;br class='autobr' /&gt;
En revanche, Le prol&#233;tariat est interdit par Marx de r&#233;p&#233;ter le m&#234;me moyen des classes pr&#233;c&#233;dentes. Il ne peut pas remplacer l'id&#233;e dominante par son id&#233;e propre, parce que cela aboutit forc&#233;ment &#224; la substitution d'une id&#233;e dominante &#224; une autre id&#233;e dominante. Ce n'est que camoufler son int&#233;r&#234;t particulier sous l'universalit&#233; d&#233;guis&#233;e de l'&#233;crasement de la classe dominante pr&#233;c&#233;dente. Le prol&#233;tariat a ainsi la t&#226;che de rompre avec le champ de l'id&#233;ologie et de r&#233;aliser une sorte de pratique absolue. &lt;br class='autobr' /&gt;
Selon l'expression de Balibar, c'est l'&#171; acte pur de prol&#233;tariat &#187;. Cet acte se manifeste comme la dissolution totale de la soci&#233;t&#233; qui engendre l'id&#233;ologie. Il n'est possible que lorsque l'int&#233;r&#234;t du prol&#233;tariat est identique aux int&#233;r&#234;ts des autres classes domin&#233;es. En cons&#233;quence, nous pouvons conclure que le prol&#233;tariat appara&#238;t dans l'Id&#233;ologie allemande dans deux modalit&#233;s ; prol&#233;tariat en tan que classe domin&#233;e parmi les autres et prol&#233;tariat en tant que non-classe, qui est identique aux masses. Cette double modalit&#233; du prol&#233;tariat caract&#233;rise l'Id&#233;ologie allemande. L'incompatibilit&#233; entre le prol&#233;tariat comme non-classe et l'id&#233;ologie en est le pilier logique. &lt;br class='autobr' /&gt;
Puis, si nous comparons l'Id&#233;ologie allemande et Manifeste du Parti communiste, leur similarit&#233; apparente risque de nous tromper ; par exemple, l'&#233;loge de l'universalit&#233; messianique du prol&#233;tariat, croyance en la simplification des antagonismes et en la division finale en deux classes, nous font penser au sch&#232;me dualiste de l'Id&#233;ologie allemande entre l'id&#233;ologie et &#171; l'acte pur du prol&#233;tariat &#187;. Cependant, selon Balibar, un &#233;l&#233;ment tout &#224; fait nouveau est introduit dans Manifeste du Parti communiste. Il est l'id&#233;e du proc&#232;s ou de la transition. La transformation de la soci&#233;t&#233; de classes en soci&#233;t&#233; sans classes n'est plus li&#233;e &#224; la dissolution totale et instantan&#233;e de la soci&#233;t&#233;, ni non plus &#224; &#171; l'acte pur du prol&#233;tariat &#187;, mais au processus de la combinaison des forces y compris des forces oppos&#233;es. Elle passe par un processus d'antagonisme des classes. Ainsi, le mod&#232;le antith&#233;tique entre le prol&#233;tariat et l'id&#233;ologie, mod&#232;le simpliste propre &#224; l'Id&#233;ologie allemande, est abandonn&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous nous trouvons maintenant aux antipodes de la pr&#233;misse de l'Id&#233;ologie allemande. L'antith&#232;se entre le prol&#233;tariat et l'id&#233;ologie &#233;tant &#233;vacu&#233;e, une nouvelle interpr&#233;tation de l'id&#233;ologie est alors possible. Balibar r&#233;sume : &#171; De ce point de vue, &#224; la constitution d'une id&#233;ologie dominante correspond toujours, au moins tendanciellement, celle d'une id&#233;ologie domin&#233;e [&#8230;] &#187;(Balibar 1997 : 188). &#192; notre surprise, le domin&#233; a aussi son id&#233;ologie&#8213;&#8213;th&#232;se antinomique &#224; celle de l'Id&#233;ologie allemande. Il y a bien l'id&#233;ologie du prol&#233;tariat. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous voyons ici &#233;merger la question d'un d&#233;calage entre la logique des classes et celle des masses. Il est vrai qu'au moment critique, deux logiques peuvent aller ensemble et engendrer la dissolution compl&#232;te de la soci&#233;t&#233;. Mais, il est aussi probable que dans une autre occasion, les contradictions id&#233;ologiques des masses ne sont pas r&#233;duites &#224; la bifurcation vers les deux classes principales, le prol&#233;tariat et la bourgeoisie. Autrement dit, dans un certain cas, la logique des classes ne recouvre que partiellement le champ de la pratique des masses. La pr&#233;tention du marxisme, celle d'expliquer les ph&#233;nom&#232;nes sociaux en totalit&#233;, risque donc de tomber en faillite. M&#234;me si Balibar ne le dit pas explicitement, nous trouvons dans son discours l'id&#233;e que la logique des classes et celle des masses ne s'articulent pas parfois. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous sommes ainsi tr&#232;s loin de la vision dualiste de l'Id&#233;ologie allemande. Toutefois, cela ne veut pas dire que tous les projets marxistes sont d&#233;sormais d&#233;suets. Au contraire, il nous permet d'y introduire la logique d&#233;mocratique. Maintenant qu'il n'est promis &#224; personne y compris au prol&#233;taire n'est promis de statut pr&#233;con&#231;u, la question de la m&#233;diation politique r&#233;appara&#238;t dans le marxisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Conclusion&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons examin&#233; dans cet expos&#233; les tentatives d'Althusser et Balibar de reformuler la notion d'id&#233;ologie. Ce faisant, ils ont pour but de red&#233;finir le marxisme conform&#233;ment &#224; la conjoncture historique du monde d'apr&#232;s-guerre. Althusser a critiqu&#233; le postulat de la &#171; conscience de classe &#187; enracin&#233; dans le marxisme pour laisser la place &#224; la pratique des masses. En d&#233;veloppant plus loin cette probl&#233;matique, Balibar, quant &#224; lui, va jusqu'&#224; analyser la possibilit&#233; que la logique des classes et celle des masses ne s'articulent pas n&#233;cessairement. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour cela, il revient &#224; la fluctuation de la notion d'id&#233;ologie dans l'Id&#233;ologie allemande et Manifeste du Parti communiste. Balibar en tire l'id&#233;e que la d&#233;termination partielle par l'instance &#233;conomique sur les ph&#233;nom&#232;nes sociaux resurgit la question de l'articulation de la logique des classes et de celle des masses. Il ouvre par l&#224; une voie, non seulement &#224; la refonte du marxisme, mais surtout &#224; la d&#233;couverte d'un point de rencontre entre le marxisme et la d&#233;mocratie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Sans entrer dans le d&#233;tail, ajoutons encore quelques mots sur les d&#233;veloppements de la notion d'id&#233;ologie chez Marx et Engels. En fait, La vacillation de sa d&#233;finition ne s'arr&#234;te jamais. En plus, entre les deux appara&#238;t une diff&#233;rence apparente. D'un c&#244;t&#233;, nous pouvons trouver, dans l'Anti-D&#252;hring chez Engels publi&#233; en 1878, une intention de perfectionner l'id&#233;ologie du prol&#233;tariat et de la pr&#233;senter comme syst&#232;me explicatif le plus complet de la conception marxiste du monde. Engels vise &#224; en quelque mani&#232;re sophistiquer l'id&#233;ologie du prol&#233;tariat qui peut s'&#233;galer &#224; celle de la bourgeoisie. Ici aussi, le sch&#232;me dualiste propre &#224; l'Id&#233;ologie allemande est encore pr&#233;sent. D'un autre c&#244;t&#233;, dans Le Capital, il y a un autre type de raisonnement qui contredit &#224; cette pr&#233;tention d'une conception du monde parfaite, et qui essaie de pr&#233;ciser le degr&#233; et l'ampleur de la d&#233;termination par l'instance &#233;conomique. Marx ne fonde plus sa th&#233;orie sur un partage pr&#233;&#233;tabli entre le r&#233;el et l'illusion ou entre la pratique et l'id&#233;ologie. Pour la critique du discours de l'&#233;conomie politique, cette partition est insuffisante, parce que ce discours n'est pas simple chim&#232;re comme l'Id&#233;ologie allemande l'a pr&#233;suppos&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous pouvons trouver dans les parcours intellectuels de Balibar et Althusser un effort de saisir le politique dans le monde d'apr&#232;s-guerre. Ils essaient d'identifier le processus de transition de la conflictualit&#233; des classes aux masses.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il n'est pas facile de savoir si notre &#171; d&#233;placement &#187;&#8213;&#8213;faire &#233;merger la question du passage th&#233;orique du marxisme &#224; la d&#233;mocratie &#224; travers la probl&#233;matique des masses&#8213;&#8213;m&#233;rite d'&#234;tre appel&#233; &#171; cr&#233;ation &#187;. Cependant, il est une contribution &#224; la discussion autour du politique, car il nous permet de saisir la transition des classes aux masses dans la soci&#233;t&#233; d'apr&#232;s-guerre, transition qui marque fortement notre &#171; contemporan&#233;it&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Premi&#232;re publication : 27 septembre 2011)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bibliographies&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Althusser, Louis (1965), &lt;i&gt;Pour Marx&lt;/i&gt;, Paris, Fran&#231;ois Maspero [r&#233;&#233;d. La D&#233;couverte, 1986 et 1996].&lt;br class='autobr' /&gt;
Althusser, Louis, &#201;tienne Balibar, Roger Establet, Pierre Macherey, et Jacques Ranci&#232;re (1965), &lt;i&gt;Lire le Capital&lt;/i&gt;, 2 tomes, Paris, Fran&#231;ois Maspero[2e &#233;dition modifi&#233;e, 1968 et 1973, 3e &#233;dition, PUF, 1996].&lt;br class='autobr' /&gt;
Althusser, Louis (1995), &lt;i&gt;Sur la reproduction&lt;/i&gt;, Paris, PUF.&lt;br class='autobr' /&gt;
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Ric&#339;ur, Paul (1997), &lt;i&gt;L'Id&#233;ologie et l'utopie&lt;/i&gt;, Paris, Seuil.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>En mal de corps. Sadomasochisme et performance, d&#233;construction des corps et &#233;rotique de soi </title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=164</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Nathana&#235;l Wadbled </dc:creator>


		<dc:subject>reproduction sociale</dc:subject>
		<dc:subject>sexe/genre</dc:subject>
		<dc:subject>violence</dc:subject>
		<dc:subject>&#233;mancipation</dc:subject>
		<dc:subject>r&#233;appropriation</dc:subject>
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		<description>
&lt;p&gt;Si la subversion est possible, elle se fera dans les termes de la loi avec les possibilit&#233;s qui s'ouvrent / apparaissent lorsque la loi se retourne contre elle-m&#234;me en d'inattendues permutations. Le corps construit par la culture sera alors lib&#233;r&#233; non par un retour vers son pass&#233; &#8220;naturel&#8221; ou ses plaisirs originels, mais vers un futur ouvert et plein de possibilit&#233;s culturelles. Judith Butler Ce qui est requis est le maximum d'intensit&#233; et, en m&#234;me temps d'impossibilit&#233; (...). L'id&#233;e (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=25" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; &#224; Porto fin aout 2011&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=24" rel="tag"&gt;reproduction sociale&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=32" rel="tag"&gt;sexe/genre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=52" rel="tag"&gt;violence&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=60" rel="tag"&gt;&#233;mancipation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=76" rel="tag"&gt;r&#233;appropriation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=84" rel="tag"&gt;art contemporain&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=85" rel="tag"&gt;norme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=86" rel="tag"&gt;corps&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Si la subversion est possible, elle se fera dans les termes de la loi avec les possibilit&#233;s qui s'ouvrent / apparaissent lorsque la loi se retourne contre elle-m&#234;me en d'inattendues permutations. Le corps construit par la culture sera alors lib&#233;r&#233; non par un retour vers son pass&#233; &#8220;naturel&#8221; ou ses plaisirs originels, mais vers un futur ouvert et plein de possibilit&#233;s culturelles.&lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Judith Butler&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Ce qui est requis est le maximum d'intensit&#233; et, en m&#234;me temps d'impossibilit&#233; (...). L'id&#233;e d'une exp&#233;rience limite, qui arrache le sujet &#224; lui-m&#234;me, voil&#224; ce qui a &#233;t&#233; important pour moi dans la lecture de Nietzsche, de Bataille, de Blanchot. &lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Michel Foucault&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;Introduction : la recherche de l'orgasme&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une d&#233;finition de la performance telle qu'elle m'interessera ici pourrait reprendre une formule de Pat Califa , &#233;nonc&#233;e &#224; l'origine dans un tout autre contexte :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je le vois ainsi : apr&#232;s la r&#233;volution des wimmins, la sexualit&#233; consistera &#224; ce que les femmes se tiennent par la main, retirent leurs chemises et dansent en rond. Ensuite, nous nous endormirons au m&#234;me moment. Si nous ne nous endormions pas toutes, quelque chose d'autre pourrait arriver &#8211; quelque chose d'identifi&#233; au m&#226;le, r&#233;ifiant, pornographique, bruyant et sans dignit&#233;. Quelque chose comme un orgasme &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Pat Califa oppose deux strat&#233;gies d'affirmation f&#233;ministe : la consid&#233;ration d'une identit&#233; originaire &#224; retrouver avant que le masculin ne la pervertisse en lui imposant un rapport &#224; la sexualit&#233; et le r&#233;investissement du sexuel qui ne serait plus la marque d'une soumission mais au contraire quelque chose qui surgit en exces de toute identit&#233; assign&#233;e symboliquement dans ce que Michel Foucault a appel&#233; le dispositif de sexualit&#233;. Ce que je voudrais sugg&#233;rer, c'est que cette seconde perspective qui est celle de Pat Califa correspond &#224; une certaine pratique du corps en jeu dans certaines performances. Il s'agit de la mise en sc&#232;ne d'une volont&#233; d'&#233;mancipation exp&#233;rimentale du corps qui &#224; la fois d&#233;construit l'illusion de l'&#233;vidence de la v&#233;rit&#233; d'un corps toujours deja donn&#233; et produit la v&#233;rit&#233; performative du corps en action de la performance.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;1. Pr&#233;senter un corps tel qu'il semble devoir &#234;tre : la critique essentialiste de la performance&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les corps des femmes performeuses qui vont m'int&#233;resser ici sont des corps de femmes identifiables et d&#233;sign&#233;s comme tels : des corps de femmes inscrits dans des attitudes ou engag&#233;s dans des actions correspondant &#224; celles de femmes. Serait reproduit un dispositif de contraintes qui est celui que la soci&#233;t&#233; patriarcale fait peser. M&#234;me si celui-ci est mis en sc&#232;ne, condens&#233; et d&#233;plac&#233; pourrait-on dire en termes psychanalytiques, ces repr&#233;sentations resteraient leur r&#233;p&#233;tition, incapables de sortir des d&#233;terminations identitaires que le phantasme du masculin impose comme condition &#224; l'existence symbolique, sociale et culturelle des femmes. Les aiguilles dans le bras de la mari&#233;e de &lt;i&gt;Azione sentimentale&lt;/i&gt; de Gina Pane montrent bien ce m&#233;canisme. Il ne s'agit pas de pr&#233;tendre qu'une femme mari&#233;e subit une telle mutilation, mais d'inscrire physiquement, ou si l'on veut somatiquement, un ensemble de mutilations symboliques que chaque femme accepte de mani&#232;re conscentante &#8211; &#224; commencer par l'abandon de son nom, ce qui signifie l'abandon de la capacit&#233; &#224; signifier qui elle est par elle m&#234;me. Le corps de Gina Pane se donne ainsi marqu&#233; et d&#233;form&#233;. On pourrait &#233;galement &#233;voquer &lt;i&gt;Autoportrait(s)&lt;/i&gt; o&#249; Pane est allong&#233;e sur des barres de m&#233;tal sous lesquelles br&#251;lent des bougies, viol&#233;e par les flammes sans pour autant bouger, comme &#224; disposition.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_280 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/13.-g.-pane-azione-sentimentale-1973.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/13.-g.-pane-azione-sentimentale-1973.jpg' width='500' height='723' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;De mani&#232;re plus directe, certaines performances de Marina Abdramovich pr&#233;sentent &#233;galement cette situation - par exemple &lt;i&gt;Art must be beautiful-artist must be beautiful&lt;/i&gt;, vid&#233;o o&#249; l'artiste se brosse les cheveux jusqu'&#224; presque s'arracher le cuir chevelu, ou&lt;i&gt; Rythme 0&lt;/i&gt; o&#249; elle abandonne son corps aux spectateurs qui disposent d'un certain nombre d'objets dispos&#233;s sur une table afin de faire ce qu'ils veulent au corps de l'artiste et y d&#233;poser leur marque alors que l'artiste est passive et r&#233;sign&#233;e &#224; signifier ce qui est fait d'elle. Le titre de Marina Abramovic &lt;i&gt;Art must be beautiful-artist must be beautiful &lt;/i&gt; explicite bien cet enjeu. Il s'agit d'une interrogation des normes contraignantes et mutilantes du gout d&#233;termin&#233;es de ext&#233;rieur par un dispositif qui produit et marque les corps pour en faire ce qu'il veut. En l'occurence il s'agit des normes de l'art, mais il s'agit tout aussi bien de celles du genre f&#233;minin. C'est explicitement le cas pour Eleanor Antin dont &lt;i&gt;Carving : A Traditional Sculpture&lt;/i&gt; propose 72 photographies prises chaque jour lors d'un r&#233;gime amaigrissant pendant cinq semaines. Cette transformation physique renvoie d&#232;s lors tant au canon sculptural qu'&#224; la dictature sociale auxquels le corps de la femme doit se soumettre pour r&#233;pondre au d&#233;sir masculin et &#224; l'inconscient collectif de la forme parfaite. Le r&#233;gime est la performance, touchant &#224; l'intimit&#233; du corps. Elle reproduit cette &#171; sculpture traditionnelle &#187;. Si Marina Abramovic n'a pas un tel discours f&#233;ministe et se centre sur la figure de l'artiste plus que sur celle de la femme, ses performances peuvent &#234;tre vues &#233;galement dans cette perspective. Les femmes doivent donc &#234;tre belles dans des contraintes esth&#233;tiques , &#234;tre &#224; disposition de ceux qui les regardent, accepter un certain nombre de contraintes sociales, s'abandonner et ne pas r&#233;sister &#224; une position de passivit&#233; douloureuse et mutilante.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_281 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/index2.jpg' width='193' height='262' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;Chaque pr&#233;sentation ou repr&#233;sentation de ces corps f&#233;minins participerait ainsi n&#233;cessairement &#224; une dynamique phallocentrique et &#224; une &#233;conomie du corps f&#233;minin comme f&#233;tiche. C'est ce qui explique que de nombreuses f&#233;ministes se soient oppos&#233;es &#224; de telles performances. Ces attitudes et actions entrent dans le cadre de ce qui doit &#234;tre refus&#233; au profit d'une nouvelle identit&#233; de femme lib&#233;r&#233;e de toute d&#233;termination de la culture phallocentrique. Ces performances entraient dans la cat&#233;gorie de ce qui doit &#234;tre refus&#233;, au m&#234;me titre que la pornographie, le sadomasochisme et le sexe en public qui violent les principes f&#233;ministes, pour reprendre la rh&#233;torique de la NOW (National Organization forWomen). L'hypoth&#232;se qui sous-tend cette critique est que la subjectivit&#233; existerait avant ses &#233;nonciations et que les femmes seraient incapables de faire autre chose que de subir passivement ces processus de subjectivation ali&#233;nants sans pouvoir en aucun cas les r&#233;investir. Elles ne pourraient &#234;tre rien d'autre que des produits passifs. Dans ce cadre les performances &#233;voqu&#233;es ne saurait &#234;tre qualifiables de f&#233;ministes, pas plus d'ailleurs que n'importe quelle chor&#233;graphie qui ne serait que la somatisation des contraintes que les femmes subissent.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;2. R&#233;investir son corps : la performativit&#233; de la performance&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce que je voudrais sugg&#233;rer, &#224; l'aide de la th&#233;orie de la performance et en particulier de l'ouvrage de Lynda Hart La performance sadomasochiste, c'est que se joue exactement le contraire. La performance a en fait permis avec radicalit&#233; aux femmes, aux performeuses comme aux spectatrices, de poser sans entrave le rapport qu'elles &#233;tablissaient avec leur propre corps en le dissociant d'une histoire de la repr&#233;sentation qui l'assuj&#233;tissait au r&#244;le d'objet. Il s'agit en fait d'un double mouvement de d&#233;construction et de r&#233;appropriation de son propre corps qui passe, non pas par une utopie comme le pensaient les essentialistes, mais par une &#233;rotisation et un r&#233;investissement des contraintes, semblable &#224; ce qui avait d&#233;j&#224; lieu de mani&#232;re plus ou moins inconsciente &#8211; et en tout cas politiquement inconsciente &#8211; dans la danse. Il s'agira donc de montrer que cette pratique esth&#233;tique est en fait une configuration politique &#8211; ce qui est en fait le cas de toute recherche esth&#233;tique digne de ce nom en tant que l'esth&#233;tique est le jeu de ce qui peut &#234;tre et est d&#233;termin&#233; formellement &#224; apparaitre et &#224; exister dans une configuration donn&#233;e. Est d&#233;stabilis&#233;e cette organisation symbolique lorsqu'est produit un d&#233;calage o&#249; se resignifie ce qui est inscrit. C'est pr&#233;cis&#233;ment &#224; ce niveau que se joue la performance.&lt;br class='autobr' /&gt; En effet la performance rejoue et perturbe en m&#234;me temps ce qu'elle pr&#233;sente. Il y a une distance qui s'&#233;tablit entre ce qui est reconnu et ce qui est en fait jou&#233; - qui n'est pas exactement ce qui semble. Pour reprendre les termes de Lynda Hart, &#171; on doit comprendre cette ressemblance comme l'effet d'une ressemblance ext&#233;rieure et oppos&#233;e aux dissemblances internes (de ce qui) ne s'approprie pas les marques de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;, mais se les d&#233;sapproprie. Le simulacre occupe le lieu de l'impropre &#187;. Ce qui est perturb&#233; c'est l'identification de ce corps qui pourtant est bien celui d'une femme. A lieu une inqui&#233;tante &#233;tranget&#233; o&#249; ce qui se donne est bien reconnu comme le corps d'une femme, mais sans l'&#234;tre exactement, comme si quelque chose &#233;tait malgr&#233; les apparences chang&#233;. C'est cette transsubstantiation que les essentialistes n'ont pas vue. L'apparence est la m&#234;me : le corps d'une femme soumise au masculin, mais tout est en fait chang&#233; &#8211; de la m&#234;me mani&#232;re que l'ostie dans le rite catholique de la transsubstantiation a encore l'apparence du pain alors que son &#234;tre est devenu le corps du Christ. Ce corps qui a l'apparence de celui d&#233;termin&#233; d'une femme soumise au masculin a en fait chang&#233; subrepticement de substance : il est devenu celui d'une femme existant dans son propre fantasme et non dans celui du masculin. Cela apparait bien dans &lt;i&gt;Interior Scroll&lt;/i&gt; de Carolee Schneemann. Elle lit un texte &#233;crit sur un rouleau qu'elle sort de son vagin devant un public exclusivement f&#233;minin. Le vagin devient le lieu originaire d'o&#249; &#233;mane le langage, comme une pr&#233;sentation de ce que Judith Butler a appel&#233; de mani&#232;re provocatrice le phallus lesbien que l'on pourrait appeler plus g&#233;n&#233;ralement le phallus f&#233;minin que l'absence d'homme permet d'exhiber en mettant &#224; distance le retour d'un syndrome de culpabilit&#233; vis &#224; vis de la castration inflig&#233;e. Il s'agit ainsi de reprendre le pouvoir symbolique en d&#233;terminant une partie du corps d&#233;sign&#233; normalement par le manque de l'avoir en tant qu'&#234;tre, c'est-&#224;-dire en tant que signifiant universel d'o&#249; proc&#232;de le pouvoir de nommer les choses et donc son propre corps. Carolee Schneemann donne &#224; voir dans sa performance ce qui est en fait le r&#233;sultat des performances que j'ai &#233;voqu&#233;es : le corps est d&#233;j&#224; r&#233;appropri&#233; : a d&#233;j&#224; eu lieu le travail de d&#233;sappropriation/appropriation que mettent en sc&#232;ne Marina Abramovic ou Gina Pane.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_282 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/519f92362bef15bb330ccfb6479a8a69.jpg' width='488' height='736' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;Ce qui se passe dans ces performances, c'est bien la volont&#233; de s'inscrire dans un cadre culturel et symbolique pour en subvertir les termes. C'est ainsi que Judith Butler d&#233;finit la performativit&#233; : non pas comme la reproduction toujours identique &#224; elle m&#234;me d'une situation ni comme l'invention libre de toute entrave, mais plut&#244;t comme la possibilit&#233; de produire des d&#233;placements par la r&#233;it&#233;ration et d'ainsi se r&#233;approprier ses conditions d'existences en produisant les conditions de ce d&#233;calage. Toute tentative pour sortir de ce cadre initial de mani&#232;re absolue apparait en fait comme psychotique dans la mesure o&#249; c'est dans ce cadre symbolique et culturel que le sujet trouve sa capacit&#233; d'agir en tant que tel et donc la possibilit&#233; m&#234;me de la r&#233;appropriation de soi. Le refuser signifie d&#233;nier ses propres conditions d'existence comme sujet, c'est-&#224;-dire comme individu conscient d'&#234;tre l'auteur de ses actions ; il s'agit en fait du fantasme d'une autonomie originaire dont Judith Butler montre bien l'impossibilit&#233; . C'est bien la possibilit&#233; alternative de lib&#233;ration non pas contre mais dans les cadres symboliques et culturels que mettent en sc&#232;ne les performances que nous avons &#233;voqu&#233;es et dont Jutith Butler propose la th&#233;orie avec l'id&#233;e de performativit&#233;. Si, d&#232;s Trouble dans le Genre, elle a point&#233; les limites des usages de son concept de performativit&#233; du genre dans sa transposition esth&#233;tique, il semble bien que se soit ce qui se joue et se pr&#233;sente : la possibilit&#233; d'une agency qui subvertit le cadre m&#234;me qui la permet et la d&#233;termine pour se produire et non reproduire.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_283 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/carolee-schneemann-interior-scroll-1975.-via-fineartmultiple.com_.jpg.png' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/png/carolee-schneemann-interior-scroll-1975.-via-fineartmultiple.com_.jpg.png' width='500' height='947' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;3. Une &#233;rotique de l'action : la performance sadomasochiste&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En ce sens, la r&#233;p&#233;tition du corps voulu par le phantasme du masculin que critiquent les essentialistes serait ainsi plus une pr&#233;sentation qu'une r&#233;p&#233;tition ou une reproduction iconographique d'un mod&#232;le d'oppression. Ce n'est pas une copie ou une imitation mais une reformalisation. Il faudrait ainsi peut-&#234;tre comprendre le processus de cr&#233;ation de la performance dans le cadre d'une po&#233;tique de la mimesis aristotelicienne plus que du mim&#233;tisme platonicien. N'est pas repr&#233;sent&#233;e une ressemblance qui en fait &#233;loigne d'une v&#233;rit&#233; originaire qui aurait &#233;t&#233; l&#224; avant d'&#234;tre pervertie par sa conclusion culturelle, mais une production qui est en fait une perturbation de ce qui semblait donn&#233; une fois pour toute. Comme l'affirme Lynda Hart, tout d&#233;calage concerne le faire tandis que la simple reproduction concerne l'avoir, c'est-&#224;-dire la simple r&#233;alisation d'un soi pr&#233;d&#233;termin&#233; et toujours d&#233;j&#224; l&#224;. Avoir un corps, comme avoir du sexe, &#171; signifie litt&#233;ralement &#224; la fois que &#8220;du sexe&#8221; est une chose que l'on peut poss&#233;der et qui &#233;tait l&#224; avant la performance. Bien au contraire, en mettant en acte une sc&#232;ne, l'adepte d'une sensualit&#233; SM produit du sexe dans la performance &#187;. Au contraire les f&#233;ministes qui se prononcent contre la performance semblent &#234;tre &#224; la recherche du moment o&#249; quelque chose d'authentique est sens&#233; arriver. &lt;br class='autobr' /&gt; Pour Hart c'est ce d&#233;calage et ces d&#233;placements discordants qui fondent l'&#233;rotisme de la performance, ou plus exactement sa dynamique &#233;rotique. Plus que dans le d&#233;calage, c'est le r&#233;investissement des contraintes elles-m&#234;me qui est &#233;rotique. Il s'agit de faire de la douleur et des mutilations ainsi inflig&#233;es le r&#233;sultat de leurs propres actes, c'est-&#224;-dire de se produire au lieu d'&#234;tre produites passivement.&lt;br class='autobr' /&gt; C'est &#224; ce niveau que ces performances peuvent &#234;tre qualifi&#233;es de sadomasochistes : elle en reproduisent le mouvement telle que le d&#233;crit Lynda Hart. Qu'une femme s'affirme comme masochiste, cela reviendra alors &#224; reproduire cette logique mais non plus en tant que d&#233;termin&#233;e par sa soumission au masculin mais par son plaisir &#233;rotique. Ce faisant, elle semble une fois de plus &#234;tre soumise et d&#233;termin&#233;e de l'ext&#233;rieur alors qu'en fait elle se produit comme sujet d&#233;termin&#233; par ses propres fantasmes et son propre plaisir au lieu d'&#234;tre soumis &#224; ceux du masculin. La douleur et les mutilations ne sont plus le r&#233;sultat d'une position subie redondante avec sa position symbolique. L'exp&#233;rience masochiste signifie cette d&#233;stabilisation du moi : la souffrance, le bondage, les yeux band&#233;s et l'humiliation affranchissent le soumis de l'initiative et du choix, et lui permettent de se retirer momentan&#233;ment de son identit&#233; pour se r&#233;fugier dans le corps et cr&#233;er une nouvelle identit&#233; fantasmatique souvent diam&#233;tralement oppos&#233;e au moi qu'il pr&#233;sente au monde. Il s'agit de s'opposer ainsi &#224; la fois &#224; la position de la f&#233;minit&#233; normale passive et &#224; ce que d&#233;terminent les d&#233;sirs de la subjectivit&#233; masculine. La repr&#233;sentation peut consolider ce d&#233;sir si elle est sans imagination et que la performeuse est incapable de faire autre chose que de subir son ali&#233;nation ou plus exactement de la reproduire plut&#244;t que de la r&#233;investir. Au contraire la performance est une articulation entre une r&#233;gulation d&#233;termin&#233;e et l'ouverture de l'effet d'intensification de nouvelles tensions et d'incertitudes perp&#233;tuelles permises et provoqu&#233;es performativement par l'action. C'est &#224; ce titre que Hart consid&#232;re qu'un acte de sexualit&#233; SM est une performance, et c'est r&#233;ciproquement &#233;galement &#224; ce titre que nous pouvons nommer les performances que nous avons &#233;voqu&#233;es comme &#233;tant sadomasochistes. Dans les deux cas, &#171; ce n'est pas seulement une identit&#233; particuli&#232;re, mais l'identit&#233; comme telle que ces descriptions de l'exp&#233;rience masochiste perturbent. &#187; Les arguments anti-SM comme les arguments anti-performances cependant se concentrent sur la lutte pour poss&#233;der une forme d'identit&#233; particuli&#232;re et coh&#233;rente Ce faisant ils refusent de voir la dynamique de ces exp&#233;riences et ne peuvent &#234;tre qu'horrifi&#233;s par celles-ci qui se fondent sur la perte et le d&#233;placement constamment diff&#233;r&#233; de soi.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_284 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/26ea22e43766493c5fd46f78f0b475b9.jpg' width='315' height='600' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;4. L'orgasme de la la pr&#233;sence&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Apparait quelque chose en exc&#232;s, quelque chose que l'on croit pouvoir saisir mais qui en fait &#233;chappe et se situe en fait hors de la symbolisation, dans le domaine forclos de la signification dans la mesure o&#249; ce corps qui a l'air d'un corps de femme n'en est plus un et se pr&#233;sente comme tel en exhibant la marque et le sceau d'un autre signifiant que celui de &#171; femme &#187;. Ce sont les marques et les mutilations de Gina Pane ou de Marina Abramovich, ou m&#234;me sans doute simplement la douleur signifiant comme &#233;rotique et non comme soumission. Si la mutilation et la douleur se donnent g&#233;n&#233;ralement ensemble comme les deux faces de la m&#234;me marque comme par exemple dans &lt;i&gt;Escalade non-anesth&#233;si&#233;e&lt;/i&gt; o&#249; Gina Pane escalade sans anesth&#233;sie une grille dont les barres transversales sont coupantes, dans &lt;i&gt;Art must be beautiful-artist must be beautiful&lt;/i&gt;, la douleur seule marque le corps de Marina Abramovic. Par cela seul ces corps &#233;chappent au phantasme du masculin. Le surgisement de ces corps dans le cadre symbolique normal donne l'exp&#233;rience de ce que Michel Foucault nomme le plaisir et que je nommerai en r&#233;f&#233;rence &#224; la citation liminaire de Pat Califa, orgasme :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; le (...) plaisir (...) &#224; la limite ne veut rien dire, (...) est encore, me semble-t-il, assez vide de contenu et vierge d'utilisation possible, (n'est) rien d'autre que finalement un &#233;v&#233;nement qui se produit, qui se produit je dirais hors sujet, ou &#224; la limite du sujet, ou entre deux sujets, dans ce quelque chose qui n'est ni du corps ni de l'&#226;me, ni &#224; l'ext&#233;rieur, ni &#224; l'int&#233;rieur &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il s'agit d'une exp&#233;rience limite qui arrache le sujet &#224; lui-m&#234;me dans une re-cartographie du soi via l'action insupportable. Apparait un autre possible qui produit un trouble &#224; la fois en indiquant que ce qui semblait &#233;vident n'est qu'une possibilit&#233; et en provoquant un spasme ou une d&#233;chirure de cette image de soi qui est celle du plaisir. L'angoisse et le plaisir sont ainsi indissociables l'un de l'autre en tant que tous deux exp&#233;rience de d&#233;stabilisation et d'accueil de ce qui d&#233;place. Il s'agit ainsi, &#233;galement au niveau du public de ce que Lynda Hart consid&#232;re comme &#233;tant une exp&#233;rience sadomasochiste :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; l'angoisse pourra s'affirmer encore plus profond&#233;ment, comme le fera le plaisir. Le mouvement qui porte de la phase d'incertitude &#224; la fuite en avant commence avec la naissance du masochisme comme pratique ; c'est un temps de transformation o&#249; ce qui autrefois a pu &#234;tre craint n'est plus &#224; la fois ni recherch&#233; ni &#233;vit&#233;, c'est-&#224;-dire maintenu en suspens, mais se traduit en plaisir &#187; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Se produit dans l'exp&#233;rience d'une performance une alt&#233;ration terrifiante de la conscience de soi m&#234;me qui d&#233;finit l'exp&#233;rience sadomasochiste : &#171; c'est un saut dans la corpor&#233;it&#233; qui peut aider &#224; r&#233;aliser que le &#171; moi &#187; n'est pas seulement une construction, un m&#233;canisme proth&#233;tique, mais souvent un appareil &#233;crasant &#187; . De la m&#234;me mani&#232;re que l'artiste performant fait surgir un autre corps du corps normal, de la m&#234;me mani&#232;re ce corps reproduit surgit dans le champs d'exp&#233;rience normal des spectateurs. Les r&#233;actions des spectateurs choqu&#233;s ou associant ces corps &#224; la mort et au d&#233;gout sont &#224; cet &#233;gard int&#233;ressants : ils surgissent comme le reste inassimilable et rejet&#233; par les cadres symboliques et culturels. Il s'agit de recevoir quelque chose d'ext&#233;rieur qui va modifier la conscience de soi, de son corps et de son rapport au monde qu'il m&#233;diatise par l'effet de la performance qui ouvre, brise, d&#233;tourne, force la capacit&#233; &#224; imaginer des alternatives aux positions rigides et appauvris du d&#233;sir, compris au sens foucaldien de certitude &#233;vidente de sa propre identit&#233; et de ce qui la r&#233;alise. La perception de ces performances dans l'ici et le maintenant produit une confusion sur la fronti&#232;re m&#234;me entre la vie et de la mort ou plus exactement entre ce qui est transcendantalement ou symboliquement possible et ce qui ne l'est pas. Recevoir une performance serait ainsi faire &#233;galement l'exp&#233;rience de l'orgasme. &lt;br class='autobr' /&gt; Cela ne signifie cependant pas une perte totale et sans retour, autodestructrice. Le surgissement orgasmique s'inscrit en fait au c&#339;ur de l'ordre et des cadres symboliques qu'il ne s'agit pas de quitter de mani&#232;re psychotique en provoquant une destruction du corps mais de le mettre en mal. Il s'agit toujours malgr&#233; tout de th&#233;&#226;tre et ce qui s'y donne ne saurait &#234;tre confondu avec la r&#233;alit&#233;. Le corps perform&#233; ne saurait &#234;tre en danger de mort, comme le montre bien l'arr&#234;t de Rythme 0 lorsque la vie m&#234;me de Marina Abramovic semble menac&#233;e. Il ne s'agit en aucun cas de mutilations d&#233;finitives. La performance perdrait d'ailleurs de sa force dans la mesure o&#249; l'orgasme ne survient qu'en tant qu'il a lieu dans l'ordre symbolique. Sinon ce corps de femme qui n'en est pas exactement un serait tout autre chose et ne serait plus reconnaissable comme tel s'il n'&#233;tait pas, justement tel, au d&#233;but mais &#233;galement apr&#232;s la performance. Il serait un total autre irreconnaissable, pass&#233; par la performance dans un tout autre ordre symbolique et tomberait sous la m&#234;me critique que l'illusion utopique des essentialistes. Un tel corps ne serait m&#234;me pas viable comme tel. Il faut en effet remarquer avec Judith Butler qu'une telle possibilit&#233; de destruction et de prolif&#233;ration qu'elle rep&#232;re dans Le corps Lesbien de Monique Wittig qui est en un sens le pendant litt&#233;raire des performances que nous avons &#233;voqu&#233;es, a une limite fondamentale aux possibilit&#233;s qui pourraient en d&#233;couler dans la mesure o&#249; seuls des corps marqu&#233;s symboliquement de mani&#232;re normale comme hommes ou comme femmes peuvent &#234;tre reconnus comme corps. &lt;br class='autobr' /&gt; Un corps marqu&#233; autrement comme ceux que nous avons &#233;voqu&#233;s ne seraient plus &#224; proprement parler des corps de femmes et n'interrogeraient ainsi plus l'&#233;vidence des corps et de la condition des femmes. Cette r&#233;it&#233;ration et ce d&#233;placement seraient une chance pour l'individu d'&#234;tre reconnu comme ayant un corps r&#233;put&#233; naturel, sans &#234;tre celui qu'on croit. Ce malentendu est une possibilit&#233; d'exister dans une soci&#233;t&#233; et une culture qui ne consid&#232;re que certains corps et certains genres d&#233;finis, tout en ayant un corps et une pratique d'un autre genre. Il s'agit de rendre le corps impropre, &#224; travers des r&#233;p&#233;titions subversives qui les d&#233;stabilisent en tant que naturalis&#233;es. Il s'agit, pour reprendre les termes de Judith Butler, de s'approprier &#171; ces normes pour combattre leurs effets historiques s&#233;diment&#233;s (dans) un moment insurrectionnel, qui fonde le futur en rompant avec le pass&#233; &#187;. Pour reprendre les termes de Lynda Hart, la performance met en sc&#232;ne, en tant qu'orgasme, &#171; le conflit entre l'&#233;clatement du fantasme d&#233;sirant du soi et la n&#233;cessit&#233; de revenir &#224; un soi coh&#233;rent pour prendre place dans l'ordre symbolique ; et le fantasme persistant de quelque chose qui existe au-del&#224; du langage &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt; Si, pour reprendre l'expression lacanienne, la femme n'existe pas et est d&#233;finie par cette non existence &#8211; c'est-&#224;-dire n'existe pas comme totalit&#233; invariante en elle-m&#234;me mais seulement dans le phantasme du masculin &#8211; la performance prend acte de cette ontologie. Elle la joue et la rejoue comme la chance pour chaque femme de se reconstituer dans par et pour son propre fantasme, en d&#233;calage. L'enjeu est d'&#234;tre la forme et le contenu de leurs propres fantasmes pour avoir le droit d'exister de mani&#232;re vivable. Ces performances peuvent donc &#224; bon droit &#234;tre qualifi&#233;es de f&#233;ministes, quand bien m&#234;me les artistes ne se revendiqueraient pas comme tels. &#171; Si la subversion est possible, elle se fera dans les termes de la loi avec les possibilit&#233;s qui s'ouvrent / apparaissent lorsque la loi se retourne contre elle-m&#234;me en d'inattendues permutations. Le corps construit par la culture sera alors lib&#233;r&#233; non par un retour vers son pass&#233; &#8220;naturel&#8221; ou ses plaisirs originels, mais vers un futur ouvert et plein de possibilit&#233;s culturelles. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;5. Efficacit&#233; ou anesth&#233;sie de l'apr&#232;s-coup : le probl&#232;me de l'exposition&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ception et la pr&#233;sence du corps performant est ainsi ins&#233;parable de la performance. Si elle n'est pas vue elle ne saurait &#234;tre &#224; proprement parler une performance. Elle a un statut de signe au sens s&#233;miotique de Charles Peirce : elle se donne &#224; la place ou pour le corps qui a &#233;t&#233; d&#233;plac&#233; et condens&#233; par son action, en relation d'un c&#244;t&#233; avec cet objet et son effet qui est ins&#233;parable de sa condition de signe. Il faut ainsi insister sur la place et m&#234;me la fonction du spectateur dans la performance. Pour reprendre les mots de Chantal Pontbriand, &#171; la performance est une carte, une &#233;criture qui se d&#233;chiffre dans l'imm&#233;diat, dans le pr&#233;sent, dans la situation pr&#233;sente, une confrontation avec le spectateur &#187;. &#171; L'interaction entre public et artiste d&#233;termine la vraie valeur de la performance &#187;. L'&#339;uvre se confond en fait avec l'exp&#233;rience &#171; hic et nunc &#187; de son accomplissement, dans une &#171; co-pr&#233;sence, en espace- temps r&#233;el, du performeur et de son public &#187;. Lorsque l'acc&#232;s &#224; ces pratiques n'a pas lieu se pose la question de leurs effets, par exemple et notamment dans leur exposition. Il faut alors &#233;valuer la pr&#233;sence du corps quand justement le corps de l'artiste se fait absent. Ce probl&#232;me est en fait double. Il est &#224; la fois esth&#233;tique et institutionnel. D'un point de vue esth&#233;tique, se pose le probl&#232;me de la distance physique ; d'un point de vue institutionnel se pose le probl&#232;me de la distance de l'int&#233;r&#234;t de l'&#339;uvre.&lt;br class='autobr' /&gt; D'un point de vue esth&#233;tique, l'indicialit&#233; des photographies et des vid&#233;os telle que l'ont analys&#233;e Roland Barthes et Jean-Marie Schaeffer , donne la pr&#233;sence de ce qui est absent. Les expositions s'&#233;laborent en pr&#233;sentant des restes, des traces, des objets utilis&#233;s ou des enregistrements. Certaines performances se donnent d'ailleurs uniquement &#224; travers des indices, comme c'est le cas de &lt;i&gt;Carving : A Traditional Sculpture&lt;/i&gt; d'Eleanor Antin. Pour une raison temporelle &#233;vidente, la pr&#233;sence se donne par le m&#233;dium, qui ne la redouble pas comme dans les autres cas que j'ai &#233;voqu&#233;s, mais la donne au premier degr&#233;. Ce corps est comme directement l&#224;. Ainsi, &#171; les traces produites par la photographie et la vid&#233;o doivent-elles &#234;tre consid&#233;r&#233;es au-del&#224; d'une simple fonction documentaire. Il est alors possible de consid&#233;rer le document visuel comme la modalit&#233; d'une r&#233;ception directe &#187; &#8211; ce qui, au del&#224; des cas particuliers des performances ne se donnant qu'&#224; travers des photographies, donne &#224; l'exposition de ces documents le m&#234;me caract&#232;re que la performance originale en tant que leurs rapport &#224; leur objet et leur effet est le m&#234;me. Comme l'&#233;crit Sophie Delpeux, &#171; le document visuel a beau &#234;tre parfois r&#233;duit &#224; une image arr&#234;t&#233;e, son spectateur saura trouver le d&#233;roulement temporel de l'action, dont la conscience semble vou&#233;e &#224; n'&#234;tre jamais perdue &#187; .&lt;br class='autobr' /&gt; Il faut cependant nuancer une premi&#232;re fois cette affirmation et remarquer que l'effet n'est absolument pas le m&#234;me lorsque par exemple les photographies sont inclues dans la pratique de la performance elle-m&#234;me et organis&#233;es par l'artiste pour en reproduire l'effet ou lorsqu'elles sont prises et expos&#233;es sans cette d&#233;marche par les spectateurs. &lt;i&gt;Autoportrait(s) &lt;/i&gt; de Gina Pane et &lt;i&gt;Rythme 0 &lt;/i&gt; de Marina Abramovic peuvent repr&#233;senter ces deux cas. Il me semble que seul le premier cas peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme la perp&#233;tuation de la performance, alors que le second constitue une archivation &#224; destination des historiens qui n'ont ni l'ambition ni la capacit&#233; de reproduire son effet ni son rapport &#224; l'objet. Quoi qu'il en soit, cette indicialit&#233; semble ne pas suffire &#224; rendre pr&#233;sent. C'est sans doute pour cel&#224; que la pr&#233;sence de Marina Abramovic est indispensable lors de la r&#233;trospective que lui a consacr&#233;e le MoMa en 2010 d'ailleurs intitul&#233;e Artist is pr&#233;sent. Elle est assise inexpressive dans un carr&#233; dessin&#233; au sol devant les visiteurs du mus&#233;e qui se placent un &#224; un face &#224; elle. Son corps, la pr&#233;sence mat&#233;rielle de l'artiste est d'une certaine mani&#232;re, en apposition &#224; chaque &#233;l&#233;ment pr&#233;sent&#233; de l'exposition et redonne &#224; chacune de ces performances une pr&#233;sence : l'artiste est pr&#233;sent, pour reprendre le titre de l'exposition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Cette pr&#233;sence se donne cependant toujours dans un mus&#233;e qui la pr&#233;sente une fois que la performance est pass&#233;e et entre dans le domaine culturel ou de l'histoire de l'art. Le mus&#233;e qui en fait des &#339;uvres d'art, c'est &#224; dire des objets soumis au jugement de gout qui pour Kant est d&#233;sint&#233;ress&#233;, alors que pr&#233;cis&#233;ment ces &#339;uvres int&#233;ressent les spectateurs en tant qu'elles l'interpellent dans leurs repr&#233;sentations symboliques du corps et de l'identit&#233; des femmes. Entrant au mus&#233;e, les performances sont d'une certaine mani&#232;re anesth&#233;si&#233;es et deviennent incapables de se produire comme orgasme pour des spectateurs qui les per&#231;oivent comme suspendues de tout impact et fonction sociale, culturelle ou symbolique . C'est ce que met en sc&#232;ne Marina Abramovic lorsqu'elle reproduit des performances classiques, comme &lt;i&gt;Autoportrait(s)&lt;/i&gt; de Gina Pane, en leur enlevant toute leur dimension de surgissement performatif par leur mise en sc&#232;ne de mani&#232;re distante et aseptis&#233;e. Cela se joue &#224; deux niveaux : dans la mise en sc&#232;ne qui se place sur une sc&#232;ne offerte au jugement de go&#251;t et par la r&#233;p&#233;tition de quelque chose appartenant d&#233;j&#224; &#224; l'histoire de l'art reconnu. Il faut &#224; partir de l&#224; s'interroger sur l'exp&#233;rience des photographies de Pane et se demander si elles peuvent vraiment se donner dans leur dynamique originelle &#224; partir du moment o&#249; elles se re-pr&#233;sentent dans un mus&#233;e comme c'est le cas dans &lt;i&gt;elle@centrepompidou&lt;/i&gt;. Il faut sans doute revoir en ce sens la pr&#233;sence de Marina Abramovic dans la r&#233;trospective du MoMa, non pas en tant que donnant une pr&#233;sence transitive aux performances pr&#233;sent&#233;es, mais comme mus&#233;alisation du corps m&#234;me de l'artiste. Son impassibilit&#233; ne serait alors pas ce qui permet de l'attacher &#224; chaque performance et non &#224; une particuli&#232;re mais la marque de l'anesth&#233;sie de son corps inexpressif au sens kantien inint&#233;ressante. &lt;br class='autobr' /&gt; Il faut &#224; ce titre noter que dans cette r&#233;trospective, des figurants reprennent certaines performances de Marina Abramovic devant les visiteurs, reproduisant cette d&#233;marche, mais au premier degr&#233; avec l'ambition de faire vivre les performances aux visiteurs. C'est &#233;galement ce qui se joue dans la transformation d'une performance en spectacle. Cela apparait bien dans la critique que G&#233;raldine Gourbe et Charlotte Pr&#233;vot font de la reprise queer de performances associ&#233;es au f&#233;minisme. La reprise queer de certaine de ces performances s'inscrit dans ce cadre de mus&#233;alisation par leur double parti pris burlesque et d&#233;contextualis&#233; &#8211; ce qui a dans les deux cas comme r&#233;sultat une mise &#224; distance et un interdit de l'effet angoissant de l'orgasme. Contrairement &#224; Abramovic, les performeurs queer ne le font en effet pas au second degr&#233; pour d&#233;construire cette situation, mais se pr&#233;sentent au contraire comme &#233;tant toujours des performeurs dont les performances ont une signification et un int&#233;r&#234;t symbolique et non comme des figurants. &lt;br class='autobr' /&gt;
Par exemple, Pascal Li&#232;vre reprend entre autre &lt;i&gt;Death Control&lt;/i&gt; de Gina Pane. Alors que Gina Pane repose sur le sol, le visage recouvert d'asticots grouillants sur ses joues tandis que des enfants chantent &#171; Happy Birthday &#187;, pour f&#234;ter son anniversaire avec des amis dans le club, Pascal Li&#232;vre demande au performeur Aphro une version plus pop et festive o&#249; il y aura le gag de la tarte &#224; la cr&#232;me sur son visage que chacun viendra ensuite l&#233;cher. C'est &#171; une version peut-&#234;tre plus festive au regard d'une communaut&#233; se d&#233;finissant comme queer, mais de laquelle est &#233;vinc&#233;e l'id&#233;e d'une exp&#233;rience limite, qui arrache le sujet &#224; lui-m&#234;me. Cette reddition d&#233;politise les enjeux propres aux dispositifs de subjectivation qui &#233;manaient de la pi&#232;ce originale. &#187; Rien n'est interrog&#233; et la performance devient une f&#234;te et un simulacre, au sens que Jean Baudrillard donne &#224; ce terme. Cette volont&#233; de &#171; lib&#233;rer les formes esth&#233;tiques du contexte historique de l'Histoire de l'art pour les faire vivre dans la vie de chacun, de confronter aussi leur pertinence et leur valeur dans une contemporan&#233;it&#233; &#187;, pour reprendre les termes de Li&#232;vre &#224; propos de sa reprise du &lt;i&gt;Bais&#233; de l'artiste&lt;/i&gt; d'Orlan, produit ce que Kant nomme un d&#233;sint&#233;r&#234;t. Cela signifie en l'occurrence que la perception du corps n'est plus mis &#224; mal et ne produit plus d'effet symbolique r&#233;el sur les spectateurs qui sont, justement, au spectacle. Cette d&#233;-historisation des usages queer interdit, c'est-&#224;-dire &#224; la fois rend inop&#233;rant par sa suspension et emp&#234;che de performer la cl&#244;ture par un dehors refoul&#233; qui surgit &#8211; ce qui est l'int&#233;r&#234;t des performances que j'ai &#233;voqu&#233;es. Pascal Li&#232;vre d&#233;complexifie le concept de performativit&#233; du genre par rapport &#224; son statut de citation ou de r&#233;it&#233;ration ins&#233;minatrice et prolif&#233;rante. Contrairement &#224; la reprise du corps par les artistes performeurs, cette reprise mus&#233;ale n'est ni une diss&#233;mination, ni une d&#233;multiplication. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il faut sans doute voir la pr&#233;sence des figurants et de l'artiste au MoMa comme un avertissement contre de telles pratiques, contre la mus&#233;ification et la spectacularisation qui se joue sous nos yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Premi&#232;re publication : 27 septembre 2011)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Actualit&#233; de l'&#233;volutionnisme anarchiste de Kropotkine</title>
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		<dc:creator>Yusuke KATAKURA</dc:creator>


		<dc:subject>anarchisme</dc:subject>
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&lt;p&gt;Introduction : mondialisation et anarchisme entre 1880 et 1914 &lt;br class='autobr' /&gt;
A partir des ann&#233;es 1880 et jusqu'&#224; la Premi&#232;re Guerre Mondiale surgit un ensemble de groupements politiques revendiquant le nom d'&#171; anarchisme &#187;. Plusieurs des mouvements anti-autoritaires qui avaient pr&#233;exist&#233;s dans la Premi&#232;re Internationale s'y trouvent englob&#233;s : ainsi du &#171; mutualisme &#187;, sous l'influence de Proudhon, ou du &#171; collectivisme &#187; bakouninien. Cette &#233;poque est un moment d&#233;cisif, non seulement pour la propagation (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=49" rel="tag"&gt;anarchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=74" rel="tag"&gt;colonialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=77" rel="tag"&gt;mondialisation&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=79" rel="tag"&gt;vivant&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=80" rel="tag"&gt;coop&#233;ration&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=81" rel="tag"&gt;lutte&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Introduction : mondialisation et anarchisme entre 1880 et 1914&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;A partir des ann&#233;es 1880 et jusqu'&#224; la Premi&#232;re Guerre Mondiale surgit un ensemble de groupements politiques revendiquant le nom d'&#171; anarchisme &#187;. Plusieurs des mouvements anti-autoritaires qui avaient pr&#233;exist&#233;s dans la Premi&#232;re Internationale s'y trouvent englob&#233;s : ainsi du &#171; mutualisme &#187;, sous l'influence de Proudhon, ou du &#171; collectivisme &#187; bakouninien. Cette &#233;poque est un moment d&#233;cisif, non seulement pour la propagation la plus large du mouvement anarchiste, mais aussi pour l'&#233;laboration de la notion g&#233;n&#233;rale d'&#171; anarchie &#187; en tant que grille de d&#233;chiffrement permettant de reconna&#238;tre, en dehors de l'&#233;poque et des lieux o&#249; naquit cette notion, des pr&#233;curseurs qui n'auraient pas pens&#233; &#224; s'en revendiquer . &lt;br class='autobr' /&gt;
On a donc voulu d&#233;couvrir de l' &#171; anarchisme &#187; dans des syst&#232;mes de pens&#233;e ant&#233;rieurs aux temps modernes, voire ext&#233;rieurs &#224; l'espace europ&#233;en : par exemple dans les r&#233;voltes populaires, le bouddhisme primitif, le christianisme ancien, chez Lao-Tseu ... La notion d'anarchie est ainsi devenue un concept politique global, non seulement applicable &#224; l'Europe, mais au monde entier. &lt;br class='autobr' /&gt;
De cette formation de l' &#171; anarchisme &#187; &#224; partir des ann&#233;es 1880, Benedict Anderson a r&#233;cemment pr&#233;sent&#233; un compte-rendu historique lucide, d&#233;crivant les rapports entre l'expansion du colonialisme dans le dernier quart du XIX si&#232;cle et les r&#233;seaux mondiaux de l'anarchisme. L'extension des r&#233;seaux anarchistes internationaux a connu son apog&#233;e avant le commencement de la Premi&#232;re Guerre Mondiale, d&#233;passant celle du marxisme et traversant toutes les fronti&#232;res europ&#233;ennes et jusqu'&#224; des pays tels que l'Egypte, Cuba, le Br&#233;sil, la Cor&#233;e, la Chine ou le Japon. &lt;br class='autobr' /&gt;
Anderson a appel&#233; &#171; Early globalization (premi&#232;re mondialisation) &#187; le complexe d&#233;veloppement de cette comp&#233;tition mondiale et des r&#233;seaux cr&#233;&#233;s par celle-ci . L'expansion mondiale du colonialisme s'est accompagn&#233;e de diverses innovations technologiques cr&#233;ant des migrations massives et des r&#233;seaux traversant les fronti&#232;res dans le monde entier : invention du t&#233;l&#233;graphe et ses nombreux perfectionnements, installation de c&#226;bles sous les oc&#233;ans, d&#233;veloppement de lignes r&#233;guli&#232;res de paquebots internationaux, inauguration de l'Union postale universelle&#8230; Anderson a replac&#233; l'anarchisme dans le cadre de ces r&#233;seaux mondiaux, en tant que r&#234;ve et pratique du d&#233;passement des fronti&#232;res, afin de nier non seulement l'Etat, mais l'ensemble des Etats qui dominent le monde sous la forme du colonialisme.&lt;br class='autobr' /&gt;
Selon cette analyse, la formation de l'anarchisme se d&#233;gage d'un arri&#232;re-plan historique qui inclut celui-ci. Toutefois la m&#233;thodologie d'Anderson, qualifi&#233;e de &#171; Political Astronomy &#187;, se limite &#224; &#233;tablir une cartographie objective de l'anarchisme au sein des r&#233;seaux et des conflits du monde. Mon but est au contraire de tenter une interpr&#233;tation int&#233;rieure de la pens&#233;e anarchiste, en tant que th&#233;orie disposant d'une probl&#233;matique alternative aux pens&#233;es dominantes du colonialisme. &lt;br class='autobr' /&gt; Philosophe repr&#233;sentatif qui proc&#233;da &#224; la syst&#233;matisation de la philosophie anarchiste, Pierre Kropotkine pr&#233;sente en 1885 son diagnostic pour l'&#233;poque contemporaine : &#171; Si la r&#233;volution s'impose dans le domaine &#233;conomique, si elle devient une imp&#233;rieuse n&#233;cessit&#233; dans le domaine politique, elle s'impose bien plus encore dans le domaine moral. (...) Les relations de plus en plus fr&#233;quentes qui s'&#233;tablissent aujourd'hui entre les individus, les groupes, les nations, les continents, viennent imposer &#224; l'humanit&#233; de nouvelles obligations morales &#187;. Il me semble que, pour l'auteur, la possibilit&#233; de r&#233;alisation des id&#233;es anarchistes tient justement &#224; ces relations de plus en plus fr&#233;quentes &#224; travers les fronti&#232;res . Pourtant, qu'est-ce qui est li&#233; par de telles relations ? Qui supporte ces nouvelles obligations ? La r&#233;ponse, me semble-t-il, se trouve dans l'&#233;volutionnisme, que Kropotkine pr&#233;sente en sujet r&#233;volutionnaire contre le colonialisme. L'&#233;volutionnisme a &#233;t&#233; une des th&#233;ories principales parmi les anarchistes de cette &#233;poque.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mon projet est donc de mettre au clair un &#233;l&#233;ment central de la philosophie libertaire des ann&#233;es 1880-1914, l'&#233;volutionnisme, imagin&#233; par Pierre Kropotkine, dont les &#339;uvres ont eu la plus large influence sur le monde anarchiste de l'&#233;poque . Alors qu'avant cette p&#233;riode la philosophie anarchiste s'articule sur la th&#233;orie dialectique pour saisir le devenir du monde, Kropotkine et les autres anarchistes la remplacent par l'&#233;volutionnisme. La transformation qu'op&#232;re Kropotkine du principal facteur philosophique de l'anarchisme aboutit &#224; la d&#233;couverte de la notion de &#171; vie &#187; en tant que principe du devenir toujours d&#233;j&#224; existant dans la multiplicit&#233;, non seulement en Europe, mais dans toutes les r&#233;gions du monde. &lt;br class='autobr' /&gt; *&lt;br class='autobr' /&gt;
Je voudrais d'abord comparer &lt;i&gt;On the origin of species&lt;/i&gt; de Darwin avec l'&#339;uvre principale de Kropotkine, dans laquelle ce dernier syst&#233;matise sa conception de l'&#233;volutionnisme : &lt;i&gt;Entr'aide : un facteur de l'&#233;volution&lt;/i&gt;, ouvrage qui constitue une lecture fid&#232;le du pr&#233;c&#233;dent. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;On the origin of species&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Entr'aide&lt;/i&gt; d&#233;butent tous deux par une description de voyage hors de l'Europe. D'une part, l'exp&#233;rience et les observations poursuivies &#224; bord du navire &#171; Beagle &#187; ont permis &#224; Darwin de remettre en question le syst&#232;me de taxonomie en vigueur dans une Europe o&#249; r&#233;gnait encore le cr&#233;ationnisme, autrement dit la croyance dans l'invariabilit&#233; de chaque esp&#232;ce, excluant du champ du savoir biologique l'&#233;l&#233;ment temporel et la possibilit&#233; des divergences. La diversit&#233; du vivant dans sa distribution g&#233;ographique ne pouvant &#234;tre comprise par la taxonomie classique, Darwin formula sa propre th&#233;orie de l'&#233;volution dans &lt;i&gt;On the origin of species&lt;/i&gt; : une connaissance g&#233;n&#233;alogique de la vie, introduisant dans la connaissance du vivant la divergence &#224; travers le temps. Pour sa part, Kropotkine appuya sa th&#233;orie sur des observations pratiqu&#233;es en Sib&#233;rie et en Mandchourie, o&#249; il d&#233;couvrit la diversit&#233; des animaux qui parviennent &#224; subsister au sein d'une nature extr&#234;mement s&#233;v&#232;re. De la conservation de cette diversit&#233; sous de telles conditions, deux causes sont donn&#233;es : les migrations, d'une part, op&#233;r&#233;es par les animaux pour &#233;viter le manque de nourriture et chercher un milieu plus favorable, &#224; travers un territoire extr&#234;mement vaste sans fronti&#232;re artificielle ; d'autre part la coop&#233;ration ou la sociabilit&#233; permettant aux vivants de survivre et de se diversifier malgr&#233; la duret&#233; des conditions naturelles : selon les termes de Kropotkine, l'Entr'aide.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour le dire autrement, Darwin et Kropotkine rencontrent tous deux la diversit&#233; du monde hors d'Europe et proposent une th&#233;orie de la connaissance permettant de saisir le devenir de la multiplicit&#233; au sein du vivant, qui ne saurait &#234;tre r&#233;duit aux classifications de la taxonomie classique propre &#224; l'Europe. Par ailleurs, l'un et l'autre interdisent toute hi&#233;rarchisation du vivant en comprenant l'&#233;volution comme un processus contingent et sans fin. Je voudrais indiquer certains points communs &#224; Darwin et &#224; Kropotkine concernant l'explication des transformations du vivant.&lt;br class='autobr' /&gt; Pour Darwin, la transformation du vivant (ou &#233;volution, mais il n'utilise pas ce mot) est provoqu&#233;e par accumulation de variations l&#233;g&#232;res op&#233;rant sur les caract&#232;res individuels &#224; travers une temporalit&#233; immense. Ce processus de variation individuelle entra&#238;ne graduellement une divergence de vari&#233;t&#233;, puis d'esp&#232;ce. La s&#233;lection naturelle, concept original form&#233; par Darwin contre la taxonomie classique fond&#233;e sur le cr&#233;ationnisme, d&#233;signe une action op&#233;rant au sein de cette divergence sans recours &#224; l'intervention d'un &#234;tre transcendant. Son dynamisme est produit par l'ensemble des relations mutuelles entre les vivants. Autrement dit, certains individus sont s&#233;lectionn&#233;s du fait des variations qu'ils pr&#233;sentent, qui leur permettent de survivre par rapport &#224; d'autres individus. Au cours de la s&#233;lection, les variations divergent pour engendrer de nouvelles esp&#232;ces. Darwin appelle &#171; lutte pour l'existence &#187; l'action s&#233;lective provoqu&#233;e par l'insuffisance des ressources alimentaires dans les relations mutuelles au sein du vivant . La s&#233;lection naturelle est donc un proc&#232;s contingent sans fondement transcendant ni t&#233;l&#233;ologie. En effet, la variation est contingente et le survivant de la &#171; lutte pour l'existence &#187; n'est d&#233;termin&#233; que par la dynamique des relations accidentelles entre ceux qui vivent dans certaines conditions naturelles. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans l'argumentation de Darwin, Kropotkine s'attache &#224; l'enjeu impliqu&#233; par la &#171; lutte pour l'existence &#187; en tant que relation entre les vivants, s&#233;lectionnant ceux d'entre eux qui sont destin&#233;s &#224; survivre. Kropotkine, comme on le sait, affirme en effet que l'entr'aide est un facteur d'&#233;volution sup&#233;rieur &#224; la lutte pour l'existence. Cette th&#233;orie est toutefois une forme &#233;largie de celle de Darwin. Kropotkine le sugg&#232;re lui-m&#234;me, dans le premier Chapitre de L'Entr'aide, en distinguant l'&#233;volutionnisme darwinien du darwinisme social. Il r&#233;fute le darwinisme social, pour la raison qu'il applique &#224; la comp&#233;tition &#233;conomique l'expression de &#171; lutte pour l'existence &#187; en prenant le terme de &#171; lutte &#187; litt&#233;ralement, dans son sens le plus &#233;troit. En fait, Darwin explique lui-m&#234;me qu'il emploie, par commodit&#233;, le terme de &#171; lutte pour l'existence &#187; au sens m&#233;taphorique afin d'exprimer l'ensemble des &#171; relations mutuelles de d&#233;pendance des &#234;tres organis&#233;s &#187;. L'expression de &#171; lutte pour l'existence &#187; repr&#233;sente aussi bien la relation de d&#233;pendance entre le gui et le pommier que la &#171; lutte &#187; entre un parasite et son h&#244;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Afin d'&#233;largir la port&#233;e du concept de &#171; lutte pour l'existence &#187; , comprise comme l'action des relations mutuelles des vivants, Kropotkine introduit le concept d'&#171; entr'aide &#187;, c&#8216;est-a-dire, la coop&#233;ration ou la sociabilit&#233; du vivant, autour de ces &#171; relations mutuelles de d&#233;pendance des &#234;tres organis&#233;s &#187;. Ce que Kropotkine nomme &#171; entr'aide &#187; est donc une relation mutuelle qui rend possible de survivre et de maintenir l'accumulation des variations l&#233;g&#232;res en chaque individu . Selon lui, la vie en soci&#233;t&#233;, coop&#233;ration ou sociabilit&#233;, est l'arme la plus puissante dans la lutte pour la vie au sens le plus large. L'action de l'entr'aide, ajoute-t-il, peut &#234;tre per&#231;ue &#224; tous les niveaux de la vie, du microbe jusqu'&#224; l'organisme le plus complexe. Le principe d'entr'aide explique la diversit&#233; du vivant &#224; travers le monde entier : les vivants dans la vie sociale peuvent se garder contre la duret&#233; des conditions naturelles, se diversifier en conservant leurs variations individuelles et s'adapter au nouveau milieu. &lt;br class='autobr' /&gt;
En outre, cette diversit&#233; n'&#233;tablit pas une hi&#233;rarchie, parce que l'action des relations mutuelles et des variations, de m&#234;me que dans la th&#233;orie de Darwin, op&#232;re de mani&#232;re contingente sans &#234;tre pr&#233;d&#233;termin&#233;e dans une certaine direction. Ainsi chaque esp&#232;ce, &#224; n'importe quel niveau de complexit&#233; organique, peut-elle obtenir, de mani&#232;re vari&#233;e, un caract&#232;re qui la rend propre aux conditions o&#249; elle vit. M&#234;me un organisme simple peut se diversifier et s'adapter sous l'effet de l'entr'aide. L'apparente complexit&#233; de la structure organique ne permet donc pas de juger le degr&#233; de la sup&#233;riorit&#233; du vivant. L'humain ne se situe pas n&#233;cessairement au sommet hi&#233;rarchique de l'&#233;volution. Kropotkine d&#233;centralise, pour ainsi dire, la hi&#233;rarchie de la diversit&#233; au sein du vivant, dont il affirme la multiplicit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Par ailleurs, contrairement &#224; l'opinion commune qui veut que l'anarchisme croit au caract&#232;re fondamental du Bien, &#224; l'Etre ou &#224; l'Individu, l'entr'aide ne constitue pas la substance de la vie, mais seulement une relation dynamique et contingente entre les vivants, toujours ant&#233;rieure &#224; l'individualit&#233;, qui forme l'individu et en conserve la variation. On pourrait voir ici une conscience du temps propre &#224; Kropotkine, un conservatisme refusant l'essentialisme. L'organisme capable de cr&#233;er un nouveau caract&#232;re et de se diversifier est celui qui parvient &#224; conserver cette relation mutuelle, telle que l'entr'aide, qui existe depuis la vie la plus primitive. M&#234;me l'organisme en son apparence ancienne et simple peut s'adapter et prosp&#233;rer gr&#226;ce au principe de l'Entr'aide. En bref, la conservation de l'ant&#233;riorit&#233; aboutit &#224; la cr&#233;ation d'un ensemble nouveau d'&#233;tats post&#233;rieurs et &#224; une diversit&#233; accrue. Dans la th&#233;orie de Kropotkine, la multiplicit&#233; est toujours rendue possible par le retour de l'ant&#233;riorit&#233;. L'importance de l'ant&#233;riorit&#233; dans l'&#233;volution appara&#238;t de mani&#232;re encore plus significative dans la deuxi&#232;me moiti&#233; d'Entr'aide, o&#249; Kropotkine traite du monde humain. La formule est fameuse : &#171; L'homme n'a pas cr&#233;&#233; la soci&#233;t&#233; : la soci&#233;t&#233; est ant&#233;rieure &#224; l'homme &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
La deuxi&#232;me moiti&#233; d'Entr'aide d&#233;crit la multiplicit&#233; de la forme sociale &#233;galitaire dans l'ensemble du monde contemporain. Celle-ci se r&#233;alise en conservant et en d&#233;veloppant le principe d'entr'aide comme ant&#233;riorit&#233;. L'expression &#171; survivre encore &#187; est plusieurs fois r&#233;p&#233;t&#233;e. Il s'agit l&#224; des soci&#233;t&#233;s &#233;galitaires qui pr&#233;c&#232;dent l'Etat et survivent encore jusqu'&#224; nos jours. Le mot d'Etat, pour Kropotkine, d&#233;signe plut&#244;t l'Etat moderne, dispositif qui commence &#224; se construire au XVIe si&#232;cle pour r&#233;gler le capitalisme en garantissant le droit de propri&#233;t&#233;. Il est donc un produit r&#233;cent dans l'histoire et propre &#224; l'Europe. La question est de savoir ce qui l'a pr&#233;c&#233;d&#233; et existe encore, r&#233;ellement et diversement, dans le monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ainsi, se fondant sur des travaux pionniers de l'anthropologie tels que les &#339;uvres de Lewis Henry Morgan, Edward Taylor, Bachofen&#8230;, Kropotkine d&#233;crit la soci&#233;t&#233; primitive telle qu'elle survit en dehors de l'Europe. Diverses formes &#233;galitaires y sont reconnues : le syst&#232;me de partage &#233;quitable des richesses, le clan soutenu par des syst&#232;mes de parent&#233; complexes, des formes de redistribution telle que potlatch, etc. La notion d'entr'aide permet de synth&#233;tiser toutes les structures de la soci&#233;t&#233; primitive qui excluent l'in&#233;galit&#233; politique et &#233;conomique. Kropotkine d&#233;crit &#233;galement les diverses formes d'entr'aide qui, &#224; l'int&#233;rieur des Etats modernes autoritaires de l'Europe contemporaine, aujourd'hui, continuent &#224; survivre et &#224; rena&#238;tre en opposition au capitalisme, &#224; travers diverses formes : communaut&#233;s de village, coop&#233;ration agricole dans sa forme moderne, associations diverses, syndicalisme, clubs de labeur, associations de soutien mutuel, etc. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ces formes sociales diverses se conservent ou renaissent contre l'unit&#233; du capitalisme et de l'Etat, telle qu'elle se d&#233;ploie non seulement en Europe mais aussi &#224; l'ext&#233;rieur de l'Europe, ajoute Kropotkine. La sc&#232;ne d&#233;crit en somme une nature et des soci&#233;t&#233;s que l'on rencontre seulement sous le colonialisme, entendu comme gouvernementalit&#233; exc&#233;dant l'Europe &#8213; l'enqu&#234;te m&#234;me de Kropotkine en Sib&#233;rie et en Mandchourie n'a &#233;t&#233; rendue possible que par l'expansion territoriale de la Russie. Ces soci&#233;t&#233;s pr&#233;senteraient une ant&#233;riorit&#233; que le colonialisme oppresse, mais susceptible de conservation et de r&#233;sistance. On peut dire que Kropotkine prend pour enjeu la coexistence de la multiplicit&#233; des formes sociales &#233;galitaires dans l'ant&#233;riorit&#233; du colonialisme. &lt;br class='autobr' /&gt;
*&lt;br class='autobr' /&gt;
Au bout du compte, je voudrais situer la th&#233;orie de Kropotkine dans l'histoire des id&#233;es, afin d'en &#233;prouver la valeur en tant que probl&#233;matique alternative au colonialisme. Une comparaison s'impose avec l'histoire du darwinisme social. L'un et l'autre, en effet, me semblent ressortir du bouleversement &#233;pist&#233;mologique d&#233;crit par Michel Foucault dans &lt;i&gt;Les Mots et les Choses&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
En introduisant le facteur du temps dans la connaissance de la vie, contre la taxonomie et le cr&#233;ationnisme, Darwin brisa le cadre ferm&#233; et statique des classifications &#233;tablies sur le principe de l'invariabilit&#233; des esp&#232;ces. Foucault a montr&#233; que l'origine de cette transformation &#233;pist&#233;mologique autour de la vie trouve son origine dans l'anatomie compar&#233;e de Cuvier au d&#233;but du19e si&#232;cle. C'est alors, dit-il, qu'une &#171; histoire &#187; de la nature s'est substitu&#233;e &#224; l'histoire naturelle comme taxonomie. La rupture de ce cadre a permis la d&#233;couverte d'une historicit&#233; propre &#224; la vie, en m&#234;me temps qu'elle faisait appara&#238;tre la finitude de l'homme, &#234;tre domin&#233; par le travail, la vie et le langage. Je me limiterai ici au probl&#232;me du savoir biologique. Dans cette &#171; histoire &#187; de la vie que d&#233;crit l'&#233;volution, l'homme r&#233;side parmi les animaux &#224; la fois comme esp&#232;ce privil&#233;gi&#233;e, ordonnatrice, situ&#233;e &#224; l'ultime extr&#233;mit&#233; d'une longue s&#233;rie &#233;volutive, et comme une esp&#232;ce semblable &#224; toutes les autres qui doit s'achever ind&#233;finiment sur la voie de l'&#233;volution. L'homme appara&#238;t comme un &#234;tre instable et inqui&#233;tant qui, dans l'histoire de la vie, se trouve en recul par rapport &#224; son origine animale en m&#234;me temps qu'il ne peut arriver &#224; sa fin. &lt;br class='autobr' /&gt;
Peut-on dire que la controverse religieuse et morale soulev&#233;e autour du darwinisme dans la deuxi&#232;me moitie du XIX&#232;me si&#232;cle est un sympt&#244;me de cette inqui&#233;tude vis-&#224;-vis de l'homme ? C'est en effet la position de l'humain qui constituait l'enjeu, dans la mesure o&#249; la th&#233;orie de Darwin niait le privil&#232;ge accord&#233; &#224; l'Homme par le cr&#233;ationnisme chr&#233;tien. Dans cette controverse, la plupart des darwinistes sociaux, comme Herbert Spencer, ont affirm&#233; le caract&#232;re t&#233;l&#233;ologique de l'&#233;volution, tendue vers l'humain et, dans le monde humain, vers la supr&#233;matie de la race europ&#233;enne ou de l'homme europ&#233;en. Une telle hi&#233;rarchisation du proc&#232;s d'&#233;volution s'oppose en fait &#224; la th&#233;orie de Darwin qui n'assigne aucun but aux divergences biologiques et ne laisse &#224; l'homme qu'un statut relatif parmi les autres esp&#232;ces. En orientant le cours du temps en direction de la fin de l'homme, me semble-t-il, le darwinisme social a pour r&#244;le de voiler l'inqui&#233;tude dont la position de l'homme fait l'objet. &lt;br class='autobr' /&gt;
Contre une telle conscience du temps arc-bout&#233;e sur l'Europe, Kropotkine insiste pour d&#233;crire la multiplicit&#233; du vivant humain qui coexiste et se diversifie, non pas au sein de la temporalit&#233; europ&#233;enne, mais dans le monde entier, Europe comprise.&lt;br class='autobr' /&gt;
Prenons un autre exemple de darwiniste social : Gustave Le Bon a lui aussi voyag&#233; en Asie, en Afrique du Nord et laiss&#233; des &#233;tudes anthropologiques. Dans&#12288;&lt;i&gt;Psychologie des foules&lt;/i&gt;, la barbarie, la folie, le crime, la foule, et l'anarchie sont rang&#233;es dans la m&#234;me s&#233;rie n&#233;gative des sympt&#244;mes de la soci&#233;t&#233;. Pour Le Bon, ces situations doivent &#234;tre surmont&#233;es par la civilisation europ&#233;enne. La th&#233;orie kropotkinienne de l'&#233;volution inverse compl&#232;tement l'argument par lequel Le Bon pr&#244;ne une sorte de colonialisme civilisateur. Dans &lt;i&gt;La Science moderne et l'anarchie&lt;/i&gt;, ouvrage qui offre une synth&#232;se de sa philosophie des sciences, Kropotkine reformule la th&#232;se de l'entr'aide, dont il montre que le sujet est la &#171; foule &#187; sans nom :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; ...les usages et les coutumes que l'humanit&#233; cr&#233;ait dans l'int&#233;r&#234;t de l'entr'aide, de la d&#233;fense mutuelle et de la paix en g&#233;n&#233;ral furent &#233;labor&#233;s pr&#233;cis&#233;ment par la &#171; foule &#187; sans nom &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; ...tout le long de l'&#233;volution humaine, cette m&#234;me force cr&#233;atrice de la foule anonyme a toujours &#233;labor&#233; de nouvelles formes de la vie soci&#233;taire, d'entr'aide, de garanties de la paix &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
D'ailleurs, pour Kropotkine, cette foule est le sujet r&#233;volutionnaire permanent et cr&#233;e, d'une mani&#232;re ind&#233;finiment vari&#233;e, de nouvelles formes &#233;galitaires contre l'Etat. Au commencement de cette intervention, j'ai pos&#233; certaines questions quant au diagnostic que Kropotkine portait sur les relations mondiales en train de se d&#233;velopper : qu'est-ce qui est li&#233; par ces relations ? Qui est-ce qui supporte ces nouvelles obligations ? Il me serait maintenant possible d'y r&#233;pondre : c'est la foule en tant qu'instance d'entr'aide, que le savoir colonialiste renvoie &#224; la n&#233;gativit&#233; afin de mieux l'oppresser.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;l&#233;ments que j'ai extraits de la th&#233;orie de Kropotkine, c'est-&#224;-dire, l'entr'aide comme ensemble des relations mutuelles de contingence ou la conscience du retour de l'ant&#233;riorit&#233;, s'opposent profond&#233;ment &#224; la conception que les darwinistes sociaux se sont form&#233;e du temps, laquelle s'articule sur l'Europe. La &#171; foule &#187;, d&#233;j&#224; toujours existante, ne cesse de diverger et sa diversit&#233; m&#234;me cr&#233;e une soci&#233;t&#233; &#233;galitaire multiple : mouvement que le progressisme colonialiste s'efforce de r&#233;primer, du fait qu'il ne peut concevoir l'&#233;volution autrement qu'en tant que hi&#233;rarchie, ramenant &#224; la seule dimension de l'Europe les multiples tendances des soci&#233;t&#233;s du monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
Contre ce cadre &#233;pist&#233;mologique qui place &#171; l'Homme &#187; au sommet de la hi&#233;rarchie de l'&#233;volution, la th&#233;orie de Kropotkine pr&#233;tend saisir la coexistence des diff&#233;rents moments dans l'ensemble du monde. A ce titre, elle veut relier entre elles, par des formes de r&#233;sistance alternative, les soci&#233;t&#233;s opprim&#233;es et r&#233;gies par le colonialisme.&lt;br class='autobr' /&gt;
On pourrait dire que la th&#233;orie de Kropotkine fournit une probl&#233;matique alternative &#224; la premi&#232;re mondialisation : elle est une autre mani&#232;re de concevoir la multiplicit&#233; dans le monde. Cette th&#233;orie peut en effet sembler fruste, par comparaison avec la rigueur du marxisme, autre th&#233;orie de r&#233;sistance &#224; la m&#234;me &#233;poque. Pourtant elle s'inscrit dans une conception multilin&#233;aire de l'histoire pour pr&#233;server la multiplicit&#233; qui survit dans le monde : ce qu'exclut le marxisme, fond&#233; sur une histoire lin&#233;aire tendue vers la soci&#233;t&#233; communiste. La probl&#233;matique de la th&#233;orie de Kropotkine ne prend-elle pas une actualit&#233; nouvelle, de nos jours o&#249; la violence de la mondialisation est partout de plus en plus sensible ?&lt;br class='autobr' /&gt;
(Premi&#232;re publication : 16 octobre 2011)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La question spatio-temporelle de la contemporan&#233;it&#233; : deux modes du contr&#244;le de l'espace</title>
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		<dc:date>2011-09-27T20:28:57Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Shu HIRATA</dc:creator>



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&lt;p&gt;La question spatio-temporelle est contemporaine, parce que notre monde s'emplit de multiples flux que l'am&#233;nagement du territoire contribue &#224; faire circuler. C'est l'inauguration de r&#233;seaux autoroutiers et a&#233;riens accompagn&#233;e de l'urbanisme des ann&#233;es 1960 et de ceux de l'information &#224; l'&#226;ge des r&#233;volutions num&#233;rique et d'internet se produisant au tournant des ann&#233;es 2000. En confortant l'interaction et l'interd&#233;pendance des hommes et de leurs r&#233;gions dans le monde, cette pr&#233;valence des (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=25" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; &#224; Porto fin aout 2011&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La question spatio-temporelle est contemporaine, parce que notre monde s'emplit de multiples flux que l'am&#233;nagement du territoire contribue &#224; faire circuler. C'est l'inauguration de r&#233;seaux autoroutiers et a&#233;riens accompagn&#233;e de l'urbanisme des ann&#233;es 1960 et de ceux de l'information &#224; l'&#226;ge des r&#233;volutions num&#233;rique et d'internet se produisant au tournant des ann&#233;es 2000. En confortant l'interaction et l'interd&#233;pendance des hommes et de leurs r&#233;gions dans le monde, cette pr&#233;valence des r&#233;seaux acc&#233;l&#232;re le processus de production et d'&#233;change des marchandises, informations, services, etc. Cependant, contrairement &#224; la pr&#233;tention de Tomas Friedman, &#171; la terre est plate &#187;, titre de son ouvrage, ce processus progresse in&#233;galement. C'est pourquoi il y a le d&#233;placement des populations de pays pauvres vers les grandes m&#233;tropoles. Mais les politiques d'immigration limitent les entr&#233;es pour contr&#244;ler les flux. Aujourd'hui, &#224; quoi sert un tel contr&#244;le ? Il semble qu'il serve &#224; d&#233;terminer et consolider les lignes de fronti&#232;re, les conditions du d&#233;placement, la fa&#231;on de former une soci&#233;t&#233;. Qu'est-ce qu'une soci&#233;t&#233; caract&#233;ris&#233;e par le contr&#244;le des flux ? Ce questionnement nous conduit &#224; faire appel aux r&#233;flexions sur les soci&#233;t&#233;s de contr&#244;le men&#233;es par Gilles Deleuze &#224; partir de celles de Paul Virilio, ainsi que de William Burroughs et Michel Foucault, ces trois personnes que celui-l&#224; consid&#232;re comme pr&#233;curseurs de cette probl&#233;matique. Premi&#232;rement, nous dessinerons en particulier un parall&#232;le des pens&#233;es entre Deleuze et Virilio. De cette comparaison, nous d&#233;duirons deux modes du contr&#244;le de l'espace. Deuxi&#232;mement, nous nous focaliserons sur les diff&#233;rences et penserons comment le dehors du contr&#244;le se cr&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1)	Le parall&#232;le des pens&#233;es entre Deleuze et Virilio concernant les soci&#233;t&#233;s de contr&#244;le&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La formule, un peu pessimiste, des soci&#233;t&#233;s de contr&#244;le pos&#233;e par Deleuze est bien connue : le passage des soci&#233;t&#233;s disciplinaires &#224; celles de contr&#244;le. Les secondes se distinguent des premi&#232;res du point du vue du changement de milieu o&#249; elles fonctionnent : les soci&#233;t&#233;s disciplinaires fonctionnent dans l'espace clos qui se caract&#233;rise par la prison, l'&#233;cole, l'h&#244;pital, la caserne, l'usine, etc. tandis que les soci&#233;t&#233;s de contr&#244;le s'articulent autour de l'espace ouvert qui, &#224; pr&#233;cis&#233;ment parler, n'est pas un espace d&#233;termin&#233;, mais celui du d&#233;placement en tant que trajet d'un lieu &#224; un autre. Ce changement de milieu nous am&#232;ne &#224; &#233;claircir le deuxi&#232;me caract&#232;re de la soci&#233;t&#233; de contr&#244;le, son fonctionnement lui-m&#234;me : l'enfermement qu'est la soci&#233;t&#233; disciplinaire impose &#224; chaque espace clos le mod&#232;le des moulages distincts, qui impose sa forme en tant que discipline aux membres appartenant &#224; chaque espace en tant que sa mati&#232;re, &#171; mais les contr&#244;les sont une modulation, comme un moulage auto-d&#233;formant qui changerait contin&#251;ment, d'un instant &#224; l'autre &#187; (Deleuze 1990 : 242). Autrement dit, la modulation s'exerce sans cesse pour ajuster des multiples flux sur la mesure de &#171; juste &#224; temps (just in time) &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ici nous pourrions r&#233;interpr&#233;ter ce passage des soci&#233;t&#233;s disciplinaires aux soci&#233;t&#233;s de contr&#244;le comme &#233;tant la coexistence de deux modes du contr&#244;le de l'espace, non pas un simple passage de l'un &#224; l'autre, parce que l'espace clos et la fonction de l'enfermement n'ont jamais disparus et que les espaces clos et ouvert coexistent, c'est-&#224;-dire, se superposent. Cette r&#233;interpr&#233;tation du texte de Deleuze pourrait montrer une affinit&#233; avec certaines remarques de Virilio. En commen&#231;ant par faire des &#233;tudes sur la &#171; forteresse Europe &#187; construite par le Nazisme en comparaison avec le progr&#232;s d'une technologie militaire, ses r&#233;flexions &#233;tendues &#224; la longue histoire de l'espace militaire en Europe sont r&#233;alis&#233;es dans ses premiers livres comme Bunker arch&#233;ologie et l'ins&#233;curit&#233; du territoire. Il y a un parall&#232;le de pens&#233;e avec Deleuze, c'est-&#224;-dire deux modes du contr&#244;le de l'espace. Au niveau de la dimension spatiale, Virilio &#233;tablit une sorte de typologie de la construction d'un espace. En r&#233;f&#233;rence au mythe de la fondation de Rome par Romulus, nous racontant que franchir la fronti&#232;re conduit au fratricide, Virilio, induit que tracer la fronti&#232;re d'un territoire am&#232;ne &#224; tracer la ligne de partage entre vie et mort. De cette observation, Virilio d&#233;veloppe ses r&#233;flexions sur &#171; &#171; ce qui fait de la d&#233;fense la forme la plus forte d'un combat &#187; &#187;, phrase remarqu&#233; par Clausewitz, pour voir &#171; comment la construction de toute protection est, en soi, un acte de violence sociale &#187;, et tire sa conclusion : &#171; la naissance de l'Etat, c'est donc pr&#233;cis&#233;ment (&#8230;) la construction de l'artificialit&#233; de son champ au sein du champ de la socialit&#233;. C'est l'Etat qui, d&#232;s l'origine, cr&#233;e et oppose artificialit&#233; et naturalit&#233; sociales, c'est pourquoi l'Etat c'est toujours la cour, la ville (l'Urstaat) &#187; (Virilio 1976/1993 : 80). Tracer les lignes de la fronti&#232;re sur la terre, construire physiquement l'enceinte selon ces lignes et y imposer l'interdit de les franchir aux habitants, ainsi s'organise un espace. L'Etat rend un espace son territoire &#224; condition que l'architecture en tant qu'art de b&#226;tir se double de la loi qui &#233;nonce l'interdit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le second mode de l'organisation de l'espace se construit par la vitesse que Virilio d&#233;finit comme essence de la technologie. Comment le concept de vitesse se rapporte &#224; l'organisation de l'espace ? Il signifie la r&#233;duction de la distance entre ici et ailleurs en un (quasi) instant. Ainsi, sur le temps r&#233;el, compression de distance entre l'ici et l'ailleurs par la vitesse des m&#233;dias de mass, se replient les horizons des espaces r&#233;els, l'ici et l'ailleurs o&#249; les corps vivants se situent. En d'autres termes, le temps r&#233;el boucle l'ici et l'ailleurs dans le m&#234;me cadre comme une enceinte &#171; immat&#233;rielle &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt; Maintenant, il est important de remarquer que sa th&#233;matique de &#171; l'enceinte &#187; est r&#233;currente. Ici, nous citons des passages de Virilio concernant la relation entre la vitesse de la voiture et son appropriation par le pouvoir &#233;tatique. &#171; Le pouvoir politique de l'&#201;tat (&#8230;), plus mat&#233;riellement il est polis, police c'est-&#224;-dire voirie et ceci dans la mesure o&#249;, depuis l'aube de la r&#233;volution bourgeoise, le discours politique n'est qu'une s&#233;rie de prises en charge plus ou moins conscientes de la vieille poliorc&#233;tique communale&#65339;l'art de assi&#233;ger les villes&#65341;, confondant l'ordre social avec le contr&#244;le de la circulation (des personnes, des marchandises) et la r&#233;volution, l'&#233;meute avec l'embouteillage, le stationnement illicite, le carambolage, la collision &#187; (Virilio 1977 : 23-24). Dans le trajet du d&#233;placement m&#234;me, il y a un certain type de fronti&#232;re qui est destin&#233; &#224; r&#233;duire le pouvoir de d&#233;placement &#224; la simple circulation des marchandises et de la force de travail. Ici, &#171; une limite de vitesse &#187; en tant que loi devient une sorte d'&#171; enceinte &#187; pour entraver notre d&#233;placement qui est une des libert&#233;s les plus fondamentales. Ces observations de Virilio sont semblables au contr&#244;le d'environnement que Triziana Villani, une commentatrice de Deleuze, rel&#232;ve chez lui. Ainsi nous avons avec nos deux philosophes, deux modes de contr&#244;le de l'espace : d'un c&#244;t&#233;, le premier mode se rapporte aux fronti&#232;res physiques, de l'autre, le second, au d&#233;placement, trajet, emplois du temps, c'est-&#224;-dire, &#171; fronti&#232;re mobile &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2)	Une terre et un peuple qui manquent&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Face &#224; ces deux modes du contr&#244;le de l'espace, Que pouvons-nous faire ? Que pouvons-nous penser ? Nous avons mis en avant le parall&#232;le de pens&#233;e entre Deleuze et Virilio. Mais il est temps de clarifier la diff&#233;rence entre les deux philosophes. Dans Mille Plateaux en collaboration avec F&#233;lix Guattari, Deleuze s'inspirant de Virilio d&#233;veloppe ses analyses sur la relation entre Etat et guerre, tandis qu'il le critique dans sa diff&#233;renciation conceptuelle de la vitesse en trois types : vitesse &#224; tendance r&#233;volutionnaire (&#233;meute, gu&#233;rilla), puis celle r&#233;gul&#233;e, appropri&#233;e par l'appareil d'Etat (voirie), enfin celle reproduite par une organisation mondiale.&lt;br class='autobr' /&gt; Cette distinction nous conduit &#224; penser au dehors du contr&#244;le. Du reste, ce dehors pr&#233;suppose qu'il y a une sorte de &#171; mod&#232;le &#187; &#224; l'int&#233;rieure du contr&#244;le. Le mod&#232;le se nomme &#171; majorit&#233; &#187; et le contr&#244;le sert pour elle. La majorit&#233; ne peut pas pour autant &#234;tre d&#233;finie par la force du nombre, mais plut&#244;t par le mod&#232;le : par exemple, &#171; l'Europ&#233;en moyen adulte m&#226;le habitant des villes &#187; (Deleuze 1990 : 235). Cet exemple n'est pas majoritaire au sens du nombre. Dans le cadre du contr&#244;le des fronti&#232;res et des d&#233;placements destin&#233; &#224; servir la majorit&#233;, que veut dire la &#171; cr&#233;ation &#187; du dehors des soci&#233;t&#233;s de contr&#244;le. Bien s&#251;r, la r&#233;sistance aux soci&#233;t&#233;s de contr&#244;le ne finit pas par la destruction de la vid&#233;o surveillance ou d'intrusion de l'autre territoire. Il ne s'agit pas de d&#233;marrer une sorte de mouvement luddite. Mais se d&#233;tourner du contr&#244;le, c'est se d&#233;prendre de la majorit&#233;. C'est l&#224; que la cr&#233;ation du dehors se r&#233;v&#232;le &#234;tre la constitution d' &#171; une terre qui manque &#187;, qu'un devenir-mineur ou bien un peuple &#224; venir occupera. &lt;br class='autobr' /&gt; &#171; La cr&#233;ation de concepts fait appel en elle-m&#234;me &#224; une forme future, elle appelle une nouvelle terre et un peuple qui n'existe pas encore. L'europ&#233;anisation ne constitue pas un devenir, elle constitue seulement l'histoire du capitalisme qui emp&#234;che le devenir des peuples assujettis. L'art et la philosophie se rejoignent sur ce point, la constitution d'une terre et d'un peuple qui manquent, comme corr&#233;lat de la cr&#233;ation. (&#8230;) Ce peuple et cette terre ne se trouveront pas dans nos d&#233;mocraties. Les d&#233;mocraties sont des majorit&#233;s, mais un devenir est par nature ce qui se soustrait toujours de la majorit&#233;&#8221; (Deleuze/ Guattari 1991/2005 : 104). &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans cet extrait, Deleuze et Guattari identifient la majorit&#233; avec la d&#233;mocratie et les opposent au devenir d'un peuple. Pour eux, &#171; les devenirs sont minoritaires, tout devenir est un devenir-minoritaire &#187; (Deleuze/ Guattari 1980 : 356). Un devenir-minoritaire est &#233;galement diff&#233;rent de l'&#233;tat de minorit&#233;. Il implique qu'un double mouvement : d'une part il se soustrait lui-m&#234;me &#224; la majorit&#233;, d'autre part il se lib&#232;re de l'&#233;tat de minorit&#233;. Ce double mouvement affecte le rapport entre majorit&#233; et minorit&#233; sans conqu&#233;rir le m&#234;me statut de majorit&#233; (on prend un exemple : la lib&#233;ration des femmes ne peut pas finir par devenir homme : elle a pour but d'obtenir &#224; la fois les droits de l'&#233;galit&#233; avec hommes et de la diff&#233;rence avec eux) ou de pouvoir &#233;tatique. C'est aussi une mani&#232;re pour la minorit&#233; de retracer une fronti&#232;re entre majorit&#233; et minorit&#233; et de se constituer en peuple qui manque. Sous cet angle, ce mouvement signifie aussi qu'une r&#233;sistance aux soci&#233;t&#233;s de contr&#244;le est in&#233;vitablement accompagn&#233;e d'une cr&#233;ation, celles d'une terre et d'un peuple qui manquent. Ainsi se corrobore une phrase de nos auteurs, &#171; cr&#233;er, c'est r&#233;sister : de purs devenirs, de purs &#233;v&#233;nement sur un plan d'immanence &#187; (Deleuze/ Guattari 1991/2005 : 106).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Conclusion&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Nous r&#233;sumerons l'argument d&#233;velopp&#233; jusqu'ici pour r&#233;pondre &#224; la question initiale, c'est-&#224;-dire, &#224; la question spatio-temporelle, qui est notre contemporan&#233;it&#233;. Deux modes du contr&#244;le de l'espace, qui nous montre le parall&#232;le de pens&#233;e entre Deleuze et Virilio, traverse les fronti&#232;res et les d&#233;placements. Ces modalit&#233;s approfondissent le contr&#244;le sur les corps, peuple, espace, temps, marchandises, images, etc. Elles constituent aussi notre contemporan&#233;it&#233;. Mais cela ne signifie pas que notre temps est confront&#233; &#224; une nouvelle ali&#233;nation qui d&#233;rive de la perte des liens et des lieux d'une communaut&#233;. Le dehors du contr&#244;le consiste non seulement &#224; restaurer de tels lien et lieu, mais aussi &#224; cr&#233;er un peuple et une terre qui manquent. Donc il faut penser un devenir. Devenir est l'art de cr&#233;er un nouveau rapport entre majorit&#233; et minorit&#233; et entre peuple et terre pour r&#233;sister au contr&#244;le. Cr&#233;er et r&#233;sister restent contemporains. Le contr&#244;le coexiste avec la r&#233;sistance &#224; lui et ces deux activit&#233;s semblent former impr&#233;visiblement notre contemporan&#233;it&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deleuze, Gilles (1990), &#8220;Post-scriptum sur les soci&#233;t&#233;s de contr&#244;le&#8221;, Pourparlers, Paris, Minuit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Deleuze, Gilles/ Guattari, Felix (1972), L'Anti-&#338;dipe, Paris, Minuit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Deleuze, Gilles/ Guattari, Felix (1980), Mille plateaux, Paris, Minuit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Deleuze, Gilles/ Guattari, Felix (1991/2005), Qu'est-ce que la philosophie, Paris, Minuit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Deleuze, Gilles/ Parnet, Claire (1996), Dialogues, Paris, Flammarion.&lt;br class='autobr' /&gt;
Donzelot, Jacques (2006), Quand la ville se d&#233;fait, Quelle politique face &#224; la crise des banlieues ?, Paris, Seuil.&lt;br class='autobr' /&gt;
Friedman, L, Thomas (2007), The World is flat 3.0, Picador, Trade Paperback Edition.&lt;br class='autobr' /&gt;
Guillaume Sibertin-Blanc (2010), Deleuze et l'Anti-&#338;dipe, la production du d&#233;sir, Paris, Presses Universitaires de France.&lt;br class='autobr' /&gt;
Villani, Tiziana (2007), &#8220;Gilles Deleuze et les soci&#233;t&#233;s de contr&#244;le, in Antonioli, Manola, Chrdel, Pierre-Antoine et Regnauld, Herr&#233;, Gilles Deleuze, Felix Guattari et le Politique, Paris, Edition du Sandre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Virilio, Paul (1975/2008), Bunker arch&#233;ologie, Paris, Galil&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Virilio, Paul (1976/1993), L'ins&#233;curit&#233; du territoire, Paris, Galil&#233;e, 2e &#233;dition.&lt;br class='autobr' /&gt;
Virilio, Paul (1977), Vitesse et politique, Paris, Galil&#233;e.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Cl&#244;ture du sens, fronti&#232;res du politique</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=165</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=165</guid>
		<dc:date>2011-09-27T20:24:43Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Philippe Caumi&#232;res</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Introduction &lt;br class='autobr' /&gt;
Il est &#233;tonnant de se rendre compte que la notion de fronti&#232;re, entendue comme &#171; limite s&#233;parant deux &#201;tats &#187;, est encore tr&#232;s souvent abord&#233;e suivant l'opposition binaire nature/artifice. Ainsi selon le dictionnaire Robert une fronti&#232;re peut &#234;tre, soit &#171; artificielle &#187; ou &#171; conventionnelle &#187; quand elle rel&#232;ve d'un trac&#233; arbitraire, soit &#171; naturelle &#187; lorsqu'elle est constitu&#233;e par &#171; un obstacle g&#233;ographique &#187;. On comprend alors que le m&#234;me dictionnaire d&#233;finisse la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=25" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; &#224; Porto fin aout 2011&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Introduction&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est &#233;tonnant de se rendre compte que la notion de fronti&#232;re, entendue comme &#171; limite s&#233;parant deux &#201;tats &#187;, est encore tr&#232;s souvent abord&#233;e suivant l'opposition binaire nature/artifice. Ainsi selon le dictionnaire Robert une fronti&#232;re peut &#234;tre, soit &#171; artificielle &#187; ou &#171; conventionnelle &#187; quand elle rel&#232;ve d'un trac&#233; arbitraire, soit &#171; naturelle &#187; lorsqu'elle est constitu&#233;e par &#171; un obstacle g&#233;ographique &#187;. On comprend alors que le m&#234;me dictionnaire d&#233;finisse la g&#233;opolitique comme &#171; l'&#233;tude des rapports entre les donn&#233;es naturelles de la g&#233;ographie et la politique des &#201;tats &#187;. Le sous-entendu est clair : la g&#233;opolitique serait une discipline &#8211; une science, pour certains &#8211; permettant la constitution d'entit&#233;s stables autorisant une paix durable. Tout irait pour le mieux dans un monde o&#249; les d&#233;mocraties lib&#233;rales s'affirment.&lt;br class='autobr' /&gt;
La question n'est pas tant de d&#233;noncer une telle approche, qui ne consid&#232;re la g&#233;ographie qu'&#224; partir des seules &#171; donn&#233;es naturelles &#187;, comme si n'existait aucune dimension culturelle ou id&#233;ologique, et r&#233;duit abusivement la politique &#224; la g&#233;opolitique, que de comprendre pourquoi elle peut-&#234;tre encore d&#233;fendue. Il semble clair que le recours &#224; la nature tend &#224; &#233;viter tout conflit concernant la reconnaissance d'une fronti&#232;re. Il faut dire que les soci&#233;t&#233;s modernes, se voulant d&#233;mocratiques, ne peuvent imposer des d&#233;cisions arbitraires et que le consensus est d'autant plus fort qu'il rel&#232;ve de la reconnaissance d'une n&#233;cessit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
La fronti&#232;re appara&#238;t ainsi comme une institution d&#233;ni&#233;e qui, davantage qu'une id&#233;ologie, est comme un indice du fait que les soci&#233;t&#233;s modernes tendent &#224; soustraire un certain nombre de points au d&#233;bat public, d&#233;rogeant &#224; la dimension d&#233;mocratique dont elles se r&#233;clament. La r&#233;f&#233;rence &#224; la notion de fronti&#232;re naturelle ainsi que l'emploi du terme g&#233;opolitique au singulier conduisent donc &#224; une r&#233;flexion qui, loin de s'en tenir aux champs disciplinaires auxquels elles renvoient habituellement, engage la nature m&#234;me du social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plan &lt;br class='autobr' /&gt;
I. Quoique fort contestable, la notion de &#171; fronti&#232;re naturelle &#187; continue d'&#234;tre op&#233;ratoire ; c'est qu'elle manifeste une dimension de sacralit&#233; non reconnue comme telle.&lt;br class='autobr' /&gt;
II. Une telle dimension, qui ne peut se comprendre comme simple id&#233;ologie, oblige &#224; reconna&#238;tre l'institution imaginaire de la soci&#233;t&#233; qui se constitue dans la cl&#244;ture du sens&lt;br class='autobr' /&gt;
III. Comment peut-on penser l'autonomie politique dans de telles conditions ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;I. La fronti&#232;re une institution d&#233;ni&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1) L'opposition binaire fronti&#232;res naturelles / artificielles, toujours en vigueur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; Aussi &#233;trange que cela paraisse, l'usage de l'opposition binaire : fronti&#232;res naturelles / artificielles est toujours en vigueur, tant au niveau des repr&#233;sentations communes que des discours savants. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les g&#233;ographes Emmanuel Gonon et Fr&#233;d&#233;ric Lasserre rel&#232;vent que le journal Le Monde a publi&#233; 115 articles utilisant l'expression &#171; fronti&#232;res artificielles &#187; de 1987 &#224; mai 2003 .&lt;br class='autobr' /&gt;
Les dictionnaires juridiques reprennent &#233;galement tr&#232;s souvent cette classification, comme le Lexique des termes juridiques, publi&#233; par Dalloz, dont la seizi&#232;me &#233;dition date de 2007. On peut y lire au terme Fronti&#232;re : &#171; Fronti&#232;re &#8211; Dr. Int. Publ.- Limite du territoire d'un &#201;tat. Fronti&#232;re artificielle : celle qui consiste en une ligne id&#233;ale (parall&#232;le, ligne entre deux points d&#233;termin&#233;s). Fronti&#232;re naturelle : celle qui est form&#233;e par un accident g&#233;ographique (fleuve, lac, mer, montagne) &#187; .&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette opposition se retrouve &#233;galement dans l'ouvrage d'Agn&#232;s Gautier-Audebert, Droit des relations internationales, (Paris, Vuibert, 2007), qui assure que les fronti&#232;res, &#171; d&#233;limitations juridiques entre &#201;tats &#187;, sont &#171; soit naturelles telles qu'une mer, un fleuve ou une montagne, soit articificelle et donc trac&#233;es par l'homme &#224; la suite d'accord bilat&#233;raux ou multilat&#233;raux entre &#201;tats transfrontaliers &#187;. Soulignons que Paul Quil&#232;s n'a pas h&#233;sit&#233; pas &#224; citer cet ouvrage dans un rapport d'information sur &#171; &#201;nergie et g&#233;opolitique &#187; d&#233;pos&#233; en 2006 par la Commission des Affaires &#233;trang&#232;res qu'il pr&#233;sidait .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; On a pourtant clairement montr&#233; qu'il s'agit d'une invention accompagnant le d&#233;veloppement de l'&#201;tat Nation. Michel Foucher, qui a fort bien instruit ce dossier dans son ouvrage Fronts et fronti&#232;res, rappelle que &#171; le concept de &#8220;fronti&#232;res naturelles&#8221; fut invent&#233; par les Girondins et la Convention pour l&#233;gitimer la nouvelle politique ext&#233;rieure fran&#231;aise &#187; ; politique qui visait &#224; dessiner des contours permettant de manifester que &#171; la France est un tout qui se suffit &#224; elle-m&#234;me &#187;, comme l'assurait l'Abb&#233; Gr&#233;goire en Novembre 1792. Celui-ci n'h&#233;sitait &#224; justifier cette vue en invoquant la Nature qui &#171; partout &#187; a donn&#233; &#224; la France &#171; des barri&#232;res qui la dispensent de s'agrandir &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Encore fallait-il reconqu&#233;rir cet espace qui lui &#233;tait naturellement destin&#233;. C'est ainsi qu'en Janvier 1793, Danton, d&#233;put&#233; de Paris &#224; la Convention, d&#233;clarait &#224; la tribune de l'Assembl&#233;e que &#171; les limites de la France sont marqu&#233;es par la nature &#187;, et qu'elles seront atteintes &#224; leurs quatre points de l'horizon &#224; &#171; l'Oc&#233;an, au Rhin, aux Alpes, aux Pyr&#233;n&#233;es &#187; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; Mais comment penser que la nature s&#233;pare d'elle-m&#234;me certains peuples pour en r&#233;unir d'autres ? Qu'elle aurait dissoci&#233; les Fran&#231;ais des Anglais, des Espagnols, des Italiens ou des Allemands, tout en rapprochant les Bretons, les Occitans et les Picards. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le croire suppose de nier la disparit&#233; culturelle &#8211; d'abord linguistique &#8211; existant &#224; l'int&#233;rieur du territoire national. Il ne faut pas s'&#233;tonner si l'Abb&#233; Gr&#233;goire fut si &#171; pr&#233;occup&#233; d'an&#233;antir les patois et d'universaliser l'usage de la langue fran&#231;aise &#187; .&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est inutile d'insister sur les critiques que l'on peut faire &#224; une telle g&#233;opolitique. Qu'il suffise de rappeler la formule, qui fit flor&#232;s dans la France des ann&#233;es 50 vivant mal la d&#233;colonisation, assurant que &#171; la M&#233;diterran&#233;e traverse la France comme la Seine traverse Paris &#187; !&lt;br class='autobr' /&gt;
La notion de fronti&#232;re naturelle doit &#234;tre per&#231;ue pour ce qu'elle est : une construction intellectuelle n'ayant aucune l&#233;gitimit&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2) Les &#201;tats artificiels en d&#233;clin ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; On dira toutefois que l'histoire fait son &#339;uvre, et finit par avaliser les fronti&#232;res naturelles. L'Alg&#233;rie n'a-t-elle pas acquis son ind&#233;pendance ? Et qui, aujourd'hui, &#224; Toulouse ou &#224; Amiens se r&#233;clame prioritairement Occitan ou Picard plut&#244;t que Fran&#231;ais ? Le r&#233;gionalisme ne fait plus vraiment recette, et si les langues r&#233;gionales sont enseign&#233;es &#224; l'&#233;cole de la R&#233;publique, elles ne concurrencent gu&#232;re le fran&#231;ais.&lt;br class='autobr' /&gt;
On fera surtout remarquer les difficult&#233;s qui se posent pour les &#201;tats dont les fronti&#232;res ne peuvent aucunement &#234;tre dites naturelles, comme c'est le cas pour ceux issus de d&#233;coupages post-coloniaux . &lt;br class='autobr' /&gt;
L'opposition nature / artifice en mati&#232;re de fronti&#232;res g&#233;ographiques pourrait se trouver justifi&#233;e &#224; condition d'&#234;tre red&#233;finie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; C'est ainsi qu'une c&#233;l&#232;bre &#233;tude de trois universitaires am&#233;ricains, publi&#233;e dans le National Bureau of Economic Research en 2006 (et revue en 2008), met en &#233;vidence la fragilit&#233; de ce que les auteurs nomment les &#201;tats artificiels en sugg&#233;rant qu'existe un lien entre le caract&#232;re naturel ou artificiel des fronti&#232;res d'un &#201;tat et son d&#233;veloppement &#233;conomique. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'&#233;tude pr&#233;cise que les fronti&#232;res artificielles sont celles ayant &#233;t&#233; trac&#233;es suite &#224; des trait&#233;s internationaux, g&#233;n&#233;ralement au moment de la d&#233;colonisation par les anciens colons : ne tenant compte ni de la topographie du terrain ni du contexte social (ou ethnique), elles sont g&#233;n&#233;ralement rectilignes et partagent des groupes humains homog&#232;nes . Les fronti&#232;res naturelles, trac&#233;es par les populations autochtones, suivent, elles, les accidents du terrain. &lt;br class='autobr' /&gt;
Des calculs appuy&#233;s sur la th&#233;orie des fractales permettent de distinguer les deux types de fronti&#232;res : plus la figure trac&#233;e par la fronti&#232;re sera proche d'une figure fractale, moins elle sera consid&#233;r&#233;e comme artificielle . L'&#233;tude tend &#224; montrer que les d&#233;coupages artificiels limitent le d&#233;veloppement &#233;conomique : l'id&#233;e centrale avanc&#233;e &#233;tant que les &#201;tats aux fronti&#232;res artificielles ne fonctionne pas bien, qu'il n'est gu&#232;re performant&#8230; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; Sans gloser sur le fait que la performance dont il est ici question est d'ordre strictement &#233;conomique , il est clair que, comme le souligne la g&#233;ographe Juliet Fall, l'&#233;tude en question &#171; est bas&#233;e sur une vision t&#233;l&#233;ologique de l'histoire, illustr&#233;e par des exemples qui montrent un mouvement in&#233;vitable vers l'homog&#233;n&#233;it&#233; ethnique &#187; et la reconstitution d'&#201;tats Nations &#171; naturalis&#233;s &#187;, comme ce fut le cas suite &#224; l'implosion de l'U.R.S.S. .&lt;br class='autobr' /&gt;
La g&#233;ographe en vient ainsi &#224; d&#233;noncer &#171; un r&#233;alisme na&#239;f &#187; reposant sur la croyance selon laquelle l'espace g&#233;ographique est une donn&#233;e immuable qu'une approche scientifique permettrait de r&#233;v&#233;ler. Elle pointe &#233;galement de mani&#232;re opportune le &#171; recours &#224; un autre mythe g&#233;ographique &#187; de cette &#233;tude qui n'h&#233;site &#224; justifier le caract&#232;re rectiligne de la fronti&#232;re am&#233;rico-canadienne, qui pourrait &#234;tre un contre-exemple mettant sa th&#232;se en p&#233;ril, en assurant qu'elle fut trac&#233;e sur un territoire pratiquement d&#233;sert &#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut donc s'&#233;tonner de l'accueil favorable r&#233;serv&#233; &#224; une telle &#233;tude, m&#234;me si la renomm&#233;e de ses auteurs n'est sans doute pas &#233;trang&#232;re au large &#233;cho qu'elle a rencontr&#233; : William Easterly (auteur d'un livre salu&#233; par A. Sen : Le fardeau de l'homme blanc) enseigne &#224; New York, les deux autres &#233;tant professeurs &#224; Harvad o&#249; A. Alesina dirigeait le d&#233;partement d'&#233;conomie. Mais, comme le remarque Juliet Fall, cet &#233;cho s'explique sans doute &#233;galement par le fait que &#171; l'&#233;tude semblait en r&#233;sonance avec l'esprit des temps, &#224; une &#233;poque o&#249; l'on pr&#233;conise volontiers le partage territorial et les divisions ethniques pour r&#233;soudre les conflits et renforcer la paix &#187; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3) La dimension sacr&#233;e de la fronti&#232;re&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; Sans doute correct un tel constat n'est toutefois gu&#232;re suffisant dans la mesure o&#249; il se contente de r&#233;it&#233;rer des critiques formul&#233;es de longue date. La question est plut&#244;t de comprendre pourquoi la notion de fronti&#232;re naturelle est toujours en usage, alors m&#234;me qu'elle est d&#233;nonc&#233;e depuis bien longtemps comme relevant du mythe. &lt;br class='autobr' /&gt;
La r&#233;ponse &#224; cette question g&#238;t peut-&#234;tre dans la prise en compte d'un pr&#233;suppos&#233; de l'&#233;tude sur les &#201;tats artificiels que Juliet Fall ne mentionne pas et qui concerne le d&#233;sir des populations de vivre sur un territoire clairement d&#233;fini. En assurant que l'on peut dire &#171; naturelles &#187; les fronti&#232;res trac&#233;es par les habitants du territoire qu'elles d&#233;limitent, les auteurs de l'article font signe vers la question de l'autod&#233;termination des peuples ; ce qui soul&#232;ve le probl&#232;me de l'identit&#233; d'un groupe social, et par l&#224; m&#234;me celui de son origine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; C'est l&#224; un point fondamental qui permet de saisir le lien que la notion de fronti&#232;re entretient avec le sacr&#233;. Faut-il le rappeler ? ce terme vient du latin &#171; sancire &#187;, qui signifie : d&#233;limiter, entourer, mais aussi interdire. De m&#234;me pour le mot sanctuaire qui d&#233;signe un espace sacr&#233;, comme le temple, qui d&#233;rive de &#171; templum &#187;, terme d&#233;signant d'abord une partie du ciel d&#233;limit&#233; par les augures pour observer et d&#233;chiffrer les messages c&#233;lestes &#8211; et qui renvoie au grec &#171; temnien &#187; signifiant d&#233;couper. Il y a un partage entre le sacr&#233; le pro-fane, ce qui se tient devant le &#171; fanum &#187;, enceinte r&#233;serv&#233;e au culte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; Si la fronti&#232;re est sacr&#233;e sans doute est-ce parce qu'elle a pour fonction de maintenir la coh&#233;sion d'un groupe, de &#171; faire corps &#187; comme on dit. Pas d'unit&#233; sans s&#233;paration ! Ce pourquoi une fronti&#232;re vise non seulement &#224; r&#233;guler l'entr&#233;e d'un territoire mais aussi &#8211; et surtout peut-&#234;tre &#8211; &#224; r&#233;guler les sorties ! On sait que les Romains voyaient les murs et les portes de la ville comme des choses sacr&#233;es (res sanctae).&lt;br class='autobr' /&gt;
Il suffit de prendre conscience du lien qui existe entre &#171; sacralit&#233; &#187; et &#171; s&#233;curit&#233; &#187; pour comprendre pourquoi R&#233;gis Debray assure que &#171; la plupart des peuples &#187; &#8211; &#171; ceux qui gardent leur &#226;me &#187;, pr&#233;cise-t-il &#8211; &#171; entretiennent avec leurs limites un rapport &#233;motionnel quasiment sacr&#233; &#187; .&lt;br class='autobr' /&gt;
On commence sans doute &#224; le percevoir : la compr&#233;hension de la persistance de l'usage de l'opposition naturel / artificiel en mati&#232;re de fronti&#232;res g&#233;ographiques engage une r&#233;flexion sur la nature m&#234;me du social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II. L'institution sociale&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1) Le social comme totalit&#233; irr&#233;ductible&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; Nous venons de voir que la notion de fronti&#232;re n'est pas sans rapport avec le sacr&#233;, et que l&#224; r&#233;side sans doute la raison de la croyance au mythe de son caract&#232;re naturel. C'est que la fronti&#232;re renvoie toujours aux probl&#232;mes de l'identit&#233; et de l'origine. Mais qu'est-ce que cela signifie au juste, sinon qu'il faut envisager la soci&#233;t&#233; comme une r&#233;alit&#233; propre irr&#233;ductible &#224; autre chose qu'elle-m&#234;me ?&lt;br class='autobr' /&gt;
On, comme le souligne Castoriadis, une telle vue n'a jamais &#233;t&#233; v&#233;ritablement prise en compte par les diff&#233;rentes th&#233;ories de la soci&#233;t&#233;, qui visent g&#233;n&#233;ralement &#224; r&#233;duire l'ordre social envisag&#233; aux &#234;tres qui le composent, c'est-&#224;-dire finalement &#224; l'ordre naturel, ou &#224; la rapporter &#224; un ordre social pr&#233;existant. Dans tous les cas, le caract&#232;re irr&#233;ductible du social se trouve d&#233;ni&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; Cela est particuli&#232;rement &#233;vident dans l'approche marxiste qui vise &#224; d&#233;noncer la fronti&#232;re naturelle comme repr&#233;sentation id&#233;ologique ; c'est-&#224;-dire comme une repr&#233;sentation illusoire dont la v&#233;rit&#233; serait l'affirmation de l'&#201;tat Nation rendue par le d&#233;veloppement &#233;conomique qui s'imposerait comme de l'ext&#233;rieur de la soci&#233;t&#233;. Ce que la th&#233;orie marxiste de l'id&#233;ologie traduit, c'est que l'ordre social est &#224; comprendre &#224; partir d'une analyse de sa &#171; base concr&#232;te &#187; ou de son &#171; infrastructure &#187; mat&#233;rielle sur quoi s'ordonneraient les &#171; superstructures &#187; sociales. Or, c'est bien ce qui fait probl&#232;me : que Marx ait cherch&#233; un &#233;l&#233;ment &#224; la base du social, un point de r&#233;el, qui ne rel&#232;verait pas du social. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est ainsi qu'il a pu avancer qu'&#224; l'origine de la division du travail se trouve la diff&#233;rence des sexes. Mais, comme le fait remarquer Claude Lefort, &#171; dans une telle perspective, le concept de division du travail renvoie lui-m&#234;me &#224; un fait brut &#187; ; ce qui &#171; d&#233;voile sans &#233;quivoque le positivisme de Marx &#187; dont &#171; la th&#232;se suppose ce qui pr&#233;cis&#233;ment &#233;chappe &#224; l'explication : un partage des sexes tel que les partenaires s'identifieraient naturellement comme diff&#233;rents, donc &#233;l&#232;veraient naturellement &#224; la r&#233;flexion cette diff&#233;rence et se repr&#233;senteraient comme homme et femme &#187; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; La question n'est pas de nier la diff&#233;rence sexuelle (qui est diff&#233;rence de fait), mais simplement de faire remarquer que, comme telle, cette diff&#233;rence ne signifie rien. Il faut comprendre que notre mani&#232;re de penser le masculin ou le f&#233;minin rel&#232;ve toujours de repr&#233;sentations sociales, et que toutes les tentatives de justifier nos vues &#224; ce sujet en assurant qu'elles expriment un ordre naturel sont proprement id&#233;ologiques : elles oublient qu'elles d&#233;pendent d'un ordre social particulier pour se pr&#233;tendre universellement valables. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les principes de s&#233;paration, de fronti&#232;re, au sein d'un ordre social donn&#233; sont toujours institu&#233;s, m&#234;me quand elles s'appuient sur des &#233;l&#233;ments de l'ordre naturel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; Il est donc parfaitement illusoire de chercher des faits bruts &#224; la base de la soci&#233;t&#233; puisque celle-ci est un tout irr&#233;ductible, qu'elle ne d&#233;rive de rien, c'est-&#224;-dire qu'elle se cr&#233;e elle-m&#234;me, qu'elle est autocr&#233;ation, comme le sugg&#232;re Castoriadis. Point qui demande &#224; &#234;tre pr&#233;cis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2) L'institution sociale&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; En parlant d'autocr&#233;ation, Castoriadis ne pr&#233;tend &#233;videmment pas que la soci&#233;t&#233; appara&#238;t dans le vide. Il sait fort bien que la soci&#233;t&#233; s'institue dans un environnement qu'elle ne cr&#233;e pas et qui peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme une strate sur quoi elle &#171; s'&#233;taie &#187; ou &#171; s'appuie &#187; pour se constituer. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais dans la mesure o&#249; &#171; ce sur quoi m&#234;me il y a &#233;tayage est alt&#233;r&#233; par la soci&#233;t&#233; du fait m&#234;me de l'&#233;tayage &#187;, ce &#171; passage du naturel au social &#187; s'exprime par l'&#233;mergence d'un ordre nouveau (IIS, p. 512-513). Une soci&#233;t&#233; ne peut &#234;tre comprise comme &#171; un assemblage d'&#233;l&#233;ments pr&#233;existants, dont la combinaison aurait pu produire des qualit&#233;s nouvelles ou additionnelles du tout &#187; (CL 5, p. 267), puisque de tels &#233;l&#233;ments rel&#232;vent en fait de la soci&#233;t&#233; elle-m&#234;me, sont cr&#233;&#233;s par elle. Ce serait reproduire l'erreur de Marx que de penser qu'ils peuvent &#234;tre l&#224; &#171; naturellement &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
La g&#233;ographie comme telle ne peut donc &#234;tre en elle-m&#234;me au fondement d'une fronti&#232;re. Comme le souligne justement l'historien Daniel Nordman dans un ouvrage consacr&#233; aux Fronti&#232;res de France, &#171; la fronti&#232;re naturelle n'est jamais &#224; l'origine d'une politique, mais son r&#233;sultat &#187; . Une fronti&#232;re est toujours une institution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; Insistons sur le fait que tout &lt;br class='autobr' /&gt;
&#233;l&#233;ment du social est une institution au sens fort du terme, c'est-&#224;-dire une cr&#233;ation sociale. Mais institution que quoi au juste ? institution de significations qui structurent la soci&#233;t&#233; et lui donnent son identit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Toute soci&#233;t&#233; cr&#233;e son propre monde, en cr&#233;ant pr&#233;cis&#233;ment les significations qui lui sont sp&#233;cifiques &#187;, assure Castoriadis (CL 4, p. 127) pour qui ces significations sont &#224; comprendre comme imaginaires. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Pourquoi les appeler &#8220;imaginaires&#8221; ? Parce qu'elles ne sont ni rationnelles (on ne peut pas les &#8220;construire logiquement&#8221;) ni r&#233;elles (on ne peut pas les d&#233;river des choses) ; elles ne correspondent pas &#224; des &#8220;id&#233;es rationnelles&#8221; et pas davantage &#224; des objets naturels &#187; (SD, p. 68). Elles rel&#232;vent donc d'une instance capable de faire surgir ce qui n'a jamais &#233;t&#233; : l'imagination radicale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il convient de pr&#233;ciser qu'il ne s'agit nullement d'imagination individuelle. L'histoire montre en effet que &#171; personne ni rien ne voulait ni ne garantissait &#187; l'unit&#233; que manifeste la soci&#233;t&#233; (IIS, p. 66). On peut sans doute dire que les hommes agissent en vue de fins conscientes, mais il faut &#233;galement reconna&#238;tre que &#171; les r&#233;sultats r&#233;els de l'action historique des hommes ne sont pour ainsi dire jamais ceux que les acteurs avaient vis&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les significations dont il est question ici sont bien des cr&#233;ations humaines, mais qui ne sont imputables &#224; aucun &#234;tre empirique, relevant plut&#244;t du collectif anonyme que repr&#233;sente la soci&#233;t&#233; &#8211; ce sont des significations imaginaires sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; Toute soci&#233;t&#233;, en tant qu'elle est une totalit&#233; structur&#233;e, invente des significations imaginaires qui lui donnent sa coh&#233;rence et permettent de la d&#233;finir comme une soci&#233;t&#233; particuli&#232;re. Ce sont elles qui donnent acc&#232;s au monde, si l'on peut dire, en permettant aux hommes de lui trouver du sens, en structurant les repr&#233;sentations qu'ils en ont, &#224; commencer par son approche territoriale. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pr&#233;cisons que ces significations indiquent, en outre, ce qui est juste et ce qu'il convient de faire ou non, les limites qu'il convient de ne pas franchir, les codes qu'il faut respecter, etc. &lt;br class='autobr' /&gt;
Soulignons, enfin, &#171; elles &#233;tablissent les types d'affects caract&#233;ristiques d'une soci&#233;t&#233; &#187;, indique Castoriadis qui souligne la difficult&#233; de cerner ce point. Il faut toutefois reconna&#238;tre que le christianisme a suscit&#233; la foi, qui est un affect totalement inconnu des Grecs Anciens, ou que le sens de l'honneur appartient davantage &#224; la soci&#233;t&#233; aristocratique qu'au monde bourgeois. Dans la mesure o&#249;, comme l'indique Castoriadis, &#171; l'instauration de ces trois dimensions &#8211; repr&#233;sentation, finalit&#233;s, affects &#8211; va de pair avec leur concr&#233;tisation par toutes sortes d'institutions particuli&#232;res, m&#233;diatrices &#187; (CL 4, p. 127), on peut admettre qu'analyser une soci&#233;t&#233; suppose de d&#233;gager les significations qu'elle porte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3) La cl&#244;ture du sens&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; La reconnaissance du fait que le social-historique (la soci&#233;t&#233;) ne d&#233;rive de rien, qu'il ne peut &#234;tre r&#233;duit &#224; autre chose que lui-m&#234;me conduit &#224; postuler qu'il s'auto-institue, c'est-&#224;-dire qu'il trouve en lui-m&#234;me les ressources de cette institution/cr&#233;ation ; ce pourquoi Castoriadis en vient &#224; parler d'imagination et m&#234;me d'imagination radicale ou premi&#232;re. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est ici que l'on peut saisir la dimension v&#233;ritable de l'institution : si elle cr&#233;e le sens, c'est bien parce que l'&#202;tre est fondamentalement a-sens&#233;. Son sens profond est de masquer le Chaos ou l'Ab&#238;me dont elle proc&#232;de et qui n'est que l'autre nom de l'&#202;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; Mais qu'est-ce que cela signifie au juste, sinon que rien ne justifie un ordre social donn&#233; ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Parler de l'&#202;tre comme Chaos, c'est souligner qu'il ne peut jamais &#234;tre compris comme une norme imposant son ordre &#224; la soci&#233;t&#233;, que toute organisation sociale est contingente, que rien n'interdit qu'elle soit diff&#233;rente de ce qu'elle est.&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous savons que celui-ci est auto-institu&#233; ; nous percevons maintenant ce que cela implique : aucune valeur particuli&#232;re, aucune mani&#232;re d'&#234;tre ou d'agir, aucune organisation ne peut se justifier comme relevant de la n&#233;cessit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce sont &#224; chaque fois des significations sociales qui d&#233;finissent le bien et le mal, induisant les interdits comme les pratiques reconnues et valoris&#233;es. Pour le dire avec Castoriadis, &#171; la signification &#233;merge pour recouvrir le Chaos, faisant &#234;tre un mode d'&#234;tre qui se pose comme n&#233;gation du Chaos. Mais c'est encore le Chaos qui se manifeste dans et par cette &#233;mergence elle-m&#234;me pour autant que celle-ci n'a aucune &#8220;raison d'&#234;tre&#8221; &#187; (CL 2, p. 375).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; On comprend du m&#234;me coup la tendance de l'institution &#224; masquer son origine pour se pr&#233;senter comme d&#233;rivant d'une source extra-sociale &#8211; les anc&#234;tres, Dieu, la Nature, etc. &#8211; rendant par l&#224; m&#234;me son ordre intangible. On peut bien parler de d&#233;n&#233;gation ici : la soci&#233;t&#233; occulte sa dimension instituante pour ne se reconna&#238;tre qu'en tant qu'institu&#233;e par un Autre, elle ne pose aucunement la question du sens. Celui-ci est donn&#233; avec la soci&#233;t&#233;. Il suffit aux hommes d'interroger son origine pour trouver r&#233;ponse &#224; tout ce qui les interpelle. Castoriadis parle alors d'une cl&#244;ture du sens, assurant que les questions qui ne pourraient &#234;tre &#233;lucid&#233;es dans et par l'imaginaire social sont &#171; mentalement et psychiquement impossibles pour les membres de la soci&#233;t&#233; &#187; (CL 4, p. 225).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; Consid&#233;rons le divin. Nous le saisissons comme une signification imaginaire sociale, mais cela n'est &#233;videmment pas admis par le croyant qui est assur&#233; que Dieu existe en soi, ind&#233;pendamment de la soci&#233;t&#233;. Une telle croyance n'est pas neutre puisqu'elle impose une mani&#232;re particuli&#232;re de se rapporter au monde, notamment au monde social qu'il est absolument impossible de mettre en cause : comment contester l'ordre divin ? Si tout est l'&#339;uvre de Dieu, les in&#233;galit&#233;s sociales le sont aussi ; loin d'&#234;tre per&#231;ues comme injustes, elles doivent &#234;tre glorifi&#233;es, comme l'illustre si bien le c&#233;l&#232;bre hymne anglican All Things Bright and Beautiful (1848) ! &lt;br class='autobr' /&gt;
La m&#234;me remarque vaut quand on place la Nature au fondement du social par exemple, que ce soit au niveau g&#233;ographique comme pour la fronti&#232;re &#171; naturelle &#187;, ou au niveau biologique comme dans le cas du racisme ou du sexisme. Comment s'insurger contre le sort souvent r&#233;serv&#233; aux femmes s'il est dans leur nature de s'en tenir aux t&#226;ches dites f&#233;minines ? Et que dire des rapports sociaux si l'on pense n&#233;cessaire, parce que naturel, qu'existe une hi&#233;rarchie du commandement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; La d&#233;couverte de la dimension imaginaire de la soci&#233;t&#233; oblige &#224; reconna&#238;tre qu'elle est toujours instituante (cr&#233;atrice) de son mode d'&#234;tre qui repr&#233;sente l'institu&#233; (l'ordre d&#233;fini). Mais comme le souligne Castoriadis avec force, le fait est que les soci&#233;t&#233;s ont tendance &#224; m&#233;conna&#238;tre leur pouvoir de cr&#233;ation, posant une entit&#233; au lieu de l'insondable d'o&#249; provient l'imaginaire.&lt;br class='autobr' /&gt; Il est alors question d'une origine premi&#232;re et extra-sociale, qui conduit &#224; proposer du sens aux individus en leur interdisant de percevoir l'au-del&#224; de l'institu&#233;, le Chaos ou le Sans Fond primordial. &lt;br class='autobr' /&gt;
Autant dire que les soci&#233;t&#233;s sont g&#233;n&#233;ralement dans l'h&#233;t&#233;ronomie : elles rapportent leur ordre, leur loi (nomos), &#224; un Autre (heteros). Mais il faut convenir que celle-ci n'est pas universelle puisque nous en parlons. La sp&#233;cificit&#233; de notre soci&#233;t&#233; est justement d'avoir entr'aper&#231;u qu'elle ne repose que sur elle-m&#234;me. Ce qui est la condition m&#234;me de toute &#233;mancipation possible : celle-ci suppose qu'on lutte contre un ordre politique injuste, ce qui suppose de reconna&#238;tre que c'est ordre n'est pas immuable, mais qu'il est socialement institu&#233;, comme tout ordre politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;III. Vers l'autonomie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1) H&#233;t&#233;ronomie vs autonomie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; Nous venons de voir que toute soci&#233;t&#233; tend &#224; prot&#233;ger l'ordre qui la structure en jetant un voile sur son origine v&#233;ritable. Responsable d'elle-m&#234;me, elle se pr&#233;sente comme relevant d'une dimension transcendante : Dieu, la Nature, les lois du march&#233;, etc. &lt;br class='autobr' /&gt;
Se faisant elle s'institue dans l'h&#233;t&#233;ronomie puisque cette instance reste hors de port&#233;e du pouvoir des hommes, de sorte que les significations sociales qui la structurent tendent &#224; appara&#238;tre pour ce qu'elles ne sont pas : des v&#233;rit&#233;s intangibles.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'h&#233;t&#233;ronomie sociale ne d&#233;signe pas donc simplement le fait que les hommes se d&#233;poss&#232;dent de leur pouvoir propre pour le remettre aux mains d'un individu ou d'un groupe, mais rel&#232;ve d'un niveau beaucoup plus profond : elle manifeste le d&#233;ni par la soci&#233;t&#233; elle-m&#234;me de son acte instituant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; L'&#233;mancipation suppose donc de commencer par reconna&#238;tre que rien de ce qui concerne la soci&#233;t&#233; n'&#233;chappe en droit &#224; une possible remise en question. &lt;br class='autobr' /&gt;
Elle se manifeste dans et par la volont&#233; d'autonomie, c'est-&#224;-dire dans et par la volont&#233; d'&#234;tre ma&#238;tre de sa vie autant que faire se peut. L'autonomie, c'est la libert&#233; bien comprise, qui ne limite pas &#224; sa dimension n&#233;gative si ch&#232;rement d&#233;fendue par les lib&#233;raux, mais qui exige que l'on se sente et se veuille responsable du devenir collectif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; Mais comment cela se peut-il si l'on vit dans une soci&#233;t&#233; ayant &#233;tabli une cl&#244;ture du sens ? Cette remarque souligne toute la difficult&#233; de la question qui tient au fait qu'il y a une condition sociale de l'autonomie : seuls des individus vivant dans une soci&#233;t&#233; autonome ou partiellement autonome peuvent manifester un d&#233;sir d'autonomie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Celle-ci est une signification imaginaire sociale, et comme telle &#233;chappe &#224; toute explication causale puisqu'elle ne d&#233;rive de rien d'ext&#233;rieur &#224; la soci&#233;t&#233; ?.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais si nous ne pouvons pas expliquer son origine, nous pouvons tenter de saisir ce qu'elle engage au juste &#224; partir d'une analyse du contexte social o&#249; elle a &#233;merg&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2) La rupture de la cl&#244;ture du sens&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; L'autonomie appara&#238;t clairement avec l'av&#232;nement de la soci&#233;t&#233; moderne, au sortir du Moyen-&#194;ge. &lt;br class='autobr' /&gt;
Rappelons bri&#232;vement que l'Occident chr&#233;tien v&#233;cut &#224; cette &#233;poque une crise profonde marqu&#233;e par la d&#233;couverte du nouveau monde, la Renaissance et la R&#233;forme. C'est le moment du passage &#171; du monde clos &#224; l'univers infini &#187; pour reprendre la belle expression d'Alexandre Koyr&#233; (1892-1964), signifiant un changement de paradigme, de mod&#232;le de repr&#233;sentation du monde. &lt;br class='autobr' /&gt;
Si le monde ancien &#233;tait r&#233;gl&#233; sur la vision d'un cosmos &#8211; totalit&#233; close et hi&#233;rarchis&#233;e, ordonn&#233;e par un principe transcendant faisant de l'homme le centre d'un syst&#232;me dont le sens se laissait d&#233;couvrir par qui savait lire dans &#171; le grand Livre du monde &#187; &#8211;, le monde moderne, lui, se situe au sein d'un univers sans limite, homog&#232;ne et autonome &#8211; univers d&#233;laiss&#233; de Dieu et dont &#171; le silence &#233;ternel des espaces infinis &#187; saisit d'effroi ceux qui, comme Pascal, en per&#231;oivent la r&#233;alit&#233; .&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette exp&#233;rience du tragique de la condition humaine peut se comprendre comme rupture de la cl&#244;ture du sens : elle ouvre &#224; un questionnement existentiel et politique ayant permis aux hommes d'affirmer la volont&#233; de ma&#238;triser leur vie collective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; Soulignons que cette rupture moderne de la cl&#244;ture du sens n'est pas premi&#232;re du point de vue historique : elle fait &#233;cho &#224; la rupture, plus fondamentale, qui s'est op&#233;r&#233;e en Gr&#232;ce classique. Indiquant qu'elle s'exprime &#171; par la cr&#233;ation de la politique et de la philosophie (de la r&#233;flexion) &#187; (CL 4, p. 225), Castoriadis nous permet de comprendre qu'elle traduit la perte du sacr&#233; et l'affirmation de la raison dialogique.&lt;br class='autobr' /&gt;
La perte du sacr&#233; se manifeste clairement &#224; la lecture de la trag&#233;die d'Oreste relat&#233;e dans la pi&#232;ce d'Eschyle Les Eum&#233;nides. Fils d'Agamemnon, le chef de l'arm&#233;e navale ayant combattu Troie, il dut venger son p&#232;re assassin&#233; &#224; son retour de la guerre par son &#233;pouse. Oreste, devenu meurtrier de sa propre m&#232;re, se tourna vers Ath&#233;na pour conna&#238;tre le ch&#226;timent qu'il m&#233;ritait. Mais la d&#233;esse lui r&#233;pondit qu'il ne lui appartenait pas de se prononcer sur ce point et lui proposa de constituer un tribunal . N'est-ce pas la preuve que &#171; les Grecs n'ont pas cru &#224; leurs Dieux &#187;, comme l'affirment Heidegger et Fink ? Ils se sentaient tout au moins responsables d'eux-m&#234;mes et savaient devoir assumer collectivement la justice et, plus g&#233;n&#233;ralement, les affaires communes. Ce qui indique bien que la perte du sacr&#233; va de pair avec la cr&#233;ation d'un espace public de discussion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; Castoriadis a donc raison d'&#233;tablir un lien consubstantiel entre la politique et la philosophie : si la premi&#232;re se traduit par la contestation de l'ordre institu&#233;, la seconde correspond &#224; la mise en cause des id&#233;es re&#231;ues et &#224; l'ouverture d'une interrogation sans fin. &lt;br class='autobr' /&gt;
Leur commune condition se trouve dans la rupture de la cl&#244;ture du sens qu'impose la d&#233;couverte &#8211; au sens fort du mot : d&#233;couverte, &#171; d&#233;s-obturation &#187; comme dit Castoriadis &#8211; de l'Ab&#238;me, du Chaos comme &#233;l&#233;ment m&#234;me de l'&#202;tre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cette exp&#233;rience se double de la prise de conscience du risque mortif&#232;re que repr&#233;sente le fait de laisser le Chaos s'imposer sans partage dans les affaires humaines &#8211; ce qui impose de reconna&#238;tre qu'on ne peut vivre sans institution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sortir de l'h&#233;t&#233;ronomie suppose donc tout &#224; la fois l'abandon de la croyance &#224; la valeur intangible de l'ordre social institu&#233;, qui n'est qu'une cr&#233;ation particuli&#232;re et contingente, et la reconnaissance de la n&#233;cessit&#233; d'instituer un ordre. Cette double condition de l'autonomie demande une reprise permanente de l'institution par la soci&#233;t&#233; &#8211; ce qui est l'expression m&#234;me de l'activit&#233; politique bien comprise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3) Pluraliser et transnationaliser l'espace public&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; Nous venons de voir que l'autonomie suppose la reconnaissance de la dimension tragique de l'existence ; ce qui, au plan individuel suppose l'acceptation pleinement consciente de la finitude. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cette exigence m&#234;me explique la fragilit&#233; du d&#233;sir d'autonomie, sans cesse combattu par le d&#233;sir inconscient de toute puissance.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il n'est donc pas surprenant de se rendre compte que si l'autonomie est une signification imaginaire qui s'est d&#233;velopp&#233;e avec la modernit&#233;, elle est aujourd'hui encore loin d'&#234;tre effective. On serait m&#234;me en droit de se demander si elle n'est pas en voie d'effacement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; Cela se per&#231;oit clairement au degr&#233; de corruption de l'espace public des social-d&#233;mocraties occidentales, qui se trouve de plus en plus gangren&#233; par la logique mercantile. Le fait est trop massif pour qu'on y insiste. &lt;br class='autobr' /&gt;
Qu'il suffise de pr&#233;ciser que le capitalisme rel&#232;ve d'une autre signification imaginaire structurant l'occident moderne : la volont&#233; de ma&#238;trise de la nature et des hommes qui, elle, flatte le d&#233;sir de toute puissance. Les social-d&#233;mocraties se trouvent ainsi min&#233;es par l'affirmation des normes &#233;conomiques s'imposant dans tous les domaines. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui explique que l'on valorise toujours le r&#233;sultat, sans trop se soucier de la mani&#232;re de l'atteindre. La fin justifiant les moyens, peu importe la valeur intrins&#232;que de ce que l'on diffuse si cela trouve un &#233;cho favorable. Les choses en sont au point o&#249; la v&#233;rit&#233; devient une notion sans pertinence. Il ne faut donc pas s'&#233;tonner de l'usage persistant d'une notion comme celle de &#171; fronti&#232;re naturelle &#187;, y compris dans le champ universitaire &#8211; ni du fait qu'on admette comme allant de soi la n&#233;cessit&#233; d'une hi&#233;rarchie du commandement et des salaires dans l'organisation du travail ou la repr&#233;sentation de l'homme comme homo &#339;conomicus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; Non seulement l'espace public ne joue plus son r&#244;le &#233;ducatif, mais il promeut les th&#232;ses les plus douteuses. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans la mesure o&#249;, comme nous venons de le rappeler, la contestation de l'ordre institu&#233; va de pair avec la mise en question des repr&#233;sentations &#233;tablies, la d&#233;fense et la promotion du projet d'autonomie, ou pour le dire autrement, la lutte pour l'&#233;mancipation ne pourra se faire sans un renouveau de l'espace public.&lt;br class='autobr' /&gt;
On peut s'accorder avec Habermas pour d&#233;finir l'espace public comme le lieu de production et de circulation de discours distinct tout autant de l'&#201;tat, que de la sph&#232;re &#233;conomique proprement dire : il s'agit d'un espace de discussion rationnelle entre citoyens. Mais on doit &#233;galement saisir les limites de la th&#233;orisation du penseur de Francfort.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il s'agit notamment de souligner avec Nancy Fraser que l'acc&#232;s effectivement &#233;galitaire de tous &#224; cet espace ne suppose pas simplement la mise entre parenth&#232;ses des in&#233;galit&#233;s de conditions socio-&#233;conomiques, mais leur abolition effective. Mais comment y parvenir si l'on ne commence pas &#224; discuter de ce probl&#232;me, ce qui signifie le refus de cette mise entre parenth&#232;ses. &lt;br class='autobr' /&gt;
Plus largement, il s'agit de mettre en question le mod&#232;le lib&#233;ral, qui impose des fronti&#232;res au champ politique en cherchant &#224; autonomiser le champ &#233;conomique, cens&#233; avoir ses lois propres relevant d'une n&#233;cessit&#233; comparable &#224; celle des lois de la nature, ou le champ des relations intersujectives, comme si les comportements racistes ou sexistes n'avaient rien &#224; voir avec l'ordre social .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lutte pour l'autonomie conduit ainsi &#224; mettre en question les fronti&#232;res du politique qui tendent &#224; limiter le champ de ce qui rel&#232;ve de la d&#233;lib&#233;ration et de l'action collective, lequel ne peut plus s'en tenir au cadre de l'&#201;tat Nation. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il convient de mettre en place des espaces publics oppositionnels comme dit O. Negt ou, pour le dire avec N Fraser, de permettre aux contre-publics subalternes (subaltern counterpublics) de faire entre leur voix ; ce qui conduit &#224; pluraliser l'espace public, mais &#233;galement de construire un espace public transnational.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Conclusion&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La notion de fronti&#232;re naturelle qui vise &#224; faire appara&#238;tre des limites comme intangibles est &#224; comprendre comme une institution d&#233;ni&#233;e : elle n'est qu'une illustration de la tendance de toute soci&#233;t&#233; &#224; s'instituer dans la cl&#244;ture du sens. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il se trouve pourtant que, pour les soci&#233;t&#233;s occidentales, celle-ci a partiellement &#233;t&#233; rompue, permettant l'av&#232;nement de la politique, comprise comme mise en question de l'ordre institu&#233;, et de la philosophie entendue comme questionnement permanent sur le sens.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans ce contexte, le retour d'un discours naturaliste est le signe inqui&#233;tant du caract&#232;re de moins en moins d&#233;mocratique des social-d&#233;mocraties modernes, puisqu'il manifeste un r&#233;tr&#233;cissement du champ politique. Il semble donc qu'une des t&#226;ches prioritaires de la pens&#233;e critique soit la red&#233;finition d'un espace public qui soit tout &#224; la fois plus int&#233;gratif et plus large.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Habiter la fronti&#232;re. Eloge de la fronti&#232;re comme lieu-sans-lieu des m&#233;tamorphoses.</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=162</link>
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		<dc:date>2011-09-23T21:22:54Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Naze</dc:creator>


		<dc:subject>peuple</dc:subject>
		<dc:subject>identit&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>&#233;tranget&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>traduction</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;L'id&#233;e qu'il va s'agir de d&#233;velopper ici est celle selon laquelle la fronti&#232;re ne serait pas seulement une ligne de partage entre territoires, qui laisserait ceux-ci intacts, mais aussi une puissance de transformation, capable de transfigurer les identit&#233;s cherchant &#224; l'habiter. Certes, puisqu'il ne saurait y avoir de fronti&#232;res sans territoires ainsi d&#233;limit&#233;s, l'id&#233;e d'un habiter-la-fronti&#232;re fait n&#233;cessairement signe vers un mouvement (de d&#233;territorialisation auraient dit Deleuze et (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=25" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; &#224; Porto fin aout 2011&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=54" rel="tag"&gt;peuple&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=55" rel="tag"&gt;identit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=56" rel="tag"&gt;&#233;tranget&#233;&lt;/a&gt;, 
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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_68 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/frontiere_A_Naze.jpg' width='400' height='300' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e qu'il va s'agir de d&#233;velopper ici est celle selon laquelle la fronti&#232;re ne serait pas seulement une ligne de partage entre territoires, qui laisserait ceux-ci intacts, mais aussi une puissance de transformation, capable de transfigurer les identit&#233;s cherchant &#224; l'habiter. Certes, puisqu'il ne saurait y avoir de fronti&#232;res sans territoires ainsi d&#233;limit&#233;s, l'id&#233;e d'un habiter-la-fronti&#232;re fait n&#233;cessairement signe vers un mouvement (de d&#233;territorialisation auraient dit Deleuze et Guattari) &#8211; mouvement par lequel on cesse d'habiter pleinement un territoire, de co&#239;ncider avec lui, et donc avec l'identit&#233; (fixe) re&#231;ue de cet habiter. Il y va donc, dans ce d&#233;placement, d'une ligne de fuite, d'un mouvement de sortie du territoire, sans red&#233;ploiement effectif sur le territoire de l'autre c&#244;t&#233; de la fronti&#232;re (dans un devenir-animal, l'homme ne se reconfigure pas comme animal, mais se maintient dans ce mouvement m&#234;me qui est constitutif d'un devenir) &#8211; autant dire qu'il y va d'une identit&#233; nomade. C'est en ce sens que l'id&#233;e d'un habiter-la-fronti&#232;re constitue une id&#233;e limite, un paradoxe si l'on veut, qu'il est possible d'affronter en d&#233;connectant l'id&#233;e d'habiter de celle d'habiter-un-sol, pr&#233;cis&#233;ment en faisant de la surface &#224; habiter un lieu-sans-lieu, un topos outopos.&lt;br class='autobr' /&gt; Que la souverainet&#233; propre &#224; un Etat, par exemple, soit li&#233;e &#224; un territoire, cela indique d&#233;j&#224; un des enjeux de la discussion, &#224; savoir que le fait de se d&#233;prendre de l'identit&#233; re&#231;ue du territoire que l'on occupe (ou d'&#234;tre priv&#233; d'un territoire) implique une reconfiguration, qui, pour ne pas ouvrir sur une simple reterritorialisation, se doit d'&#234;tre envisag&#233;e comme m&#233;tamorphose. Ce qu'il faudrait alors entendre par l&#224;, ce serait un mouvement de transformation, par lequel tout propre en venant &#224; s'abolir, le geste par lequel on diff&#232;re d'avec soi-m&#234;me ne conduirait pas pour autant &#224; fusionner avec l'autre (dans le sens d'une dissolution de soi, sous l'effet d'un m&#233;tissage), mais pas davantage &#224; une juxtaposition de chaque entit&#233; dans un grand tout. La m&#233;tamorphose ainsi entendue demande, par exemple, qu'un homme, pris dans un devenir-animal, ne se transforme pas simplement en animal, mais qu'il ne laisse pas non plus coexister en lui un homme et un animal, chacun conservant son propre. Ce qu'il reste &#224; d&#233;gager, donc, c'est la forme que pourrait rev&#234;tir une fronti&#232;re (mais aussi quelles exp&#233;riences valent comme indication d'un possible habiter-la-fronti&#232;re) ouvrant sur ce type de m&#233;tamorphose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Lorsque Walter Benjamin envisage la question de la traduction, il &#233;carte rapidement la suppos&#233;e fonction communicative de cette op&#233;ration linguistique pour se pencher sur les rapports entre les langues, diverses, qu'il oppose &#224; la langue adamique, originaire et unique, et s'il entrevoit une dimension messianique propre &#224; l'op&#233;ration de traduction, ce n'est en tout cas pas pour la restauration d'une unit&#233; perdue qu'elle r&#233;aliserait, par recollection des morceaux disjoints du vase originaire. Autrement dit, l'acte de traduction, tel que l'entend Benjamin, ne nous reconduit pas au moindre propre perdu, mais ouvre sur une &#171; sph&#232;re &#187; entre les langues, raison pour laquelle on se propose, dans un premier temps, de faire de cette notion de sph&#232;re une image possible de la fronti&#232;re, telle qu'on cherche &#224; en former l'id&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt; Sans entrer compl&#232;tement dans le d&#233;tail de sa philosophie du langage, fort complexe, on peut quand m&#234;me indiquer que pour Benjamin, la &#171; langue pure &#187; (reine Sprache) se distingue de la langue instrumentale, d'abord en ceci que l&#224; o&#249; la premi&#232;re nommait les choses, et donc les connaissait, c'est-&#224;-dire se situait dans l'&#233;l&#233;ment du Nom, la seconde n'a de rapport qu'avec le mot, qui est au fond comme un simple surnom pour les choses elles-m&#234;mes. Or, si la traduction joue ici un r&#244;le essentiel, pour Benjamin, c'est dans le sens o&#249;, bien qu'elle ne nous reconduise pas au nom lui-m&#234;me, elle serait quand m&#234;me capable de faire entrer les langues, les unes vis-&#224;-vis des autres, dans un rapport de r&#233;sonance, c'est-&#224;-dire de faire signe vers le &#171; pur langage &#187;. En effet, si, en chaque langue prise isol&#233;ment, &#171; une seule et m&#234;me chose est vis&#233;e qui, n&#233;anmoins, ne peut &#234;tre atteinte par aucune d'entre elles isol&#233;ment, mais seulement par la totalit&#233; de leurs intentions compl&#233;mentaires, autrement dit le pur langage &#187; , alors, c'est bien que la pratique de la traduction ferait sortir les langues de leur isolement, et donc de leur impuissance &#224; conna&#238;tre, pour les faire entrer dans un rapport susceptible de faire entendre un &#233;cho entre les langues, plus pr&#233;cis&#233;ment, un &#233;cho autour de ce par quoi les langues entreraient, les unes vis-&#224;-vis des autres, dans un rapport de compl&#233;mentarit&#233;, au regard, donc, de leur intention, c'est-&#224;-dire de leur vis&#233; (en ce que seule la mani&#232;re de le viser varierait d'une langue &#224; l'autre). Ainsi, ce serait au fond le Nom lui-m&#234;me que, pareillement, chaque langue viserait, comme une mani&#232;re, pour le &#171; vrai langage &#187;, de s'annoncer dans la traduction, &#224; travers l'&#233;cho des autres langues humaines. C'est en ce sens que Benjamin peut &#233;crire, dans une lettre de juillet 1917 &#224; Gershom Scholem, que les deux langues en relation dans l'op&#233;ration de traduction se retrouvent au sein d'une &#171; sph&#232;re unique &#187;, en ce que &#171; l'objet &#187; &#224; traduire ne reste dans son &#233;l&#233;ment que lorsqu'il continue de se situer dans cette sph&#232;re. C'est ainsi qu'on peut comprendre la r&#233;serve de Benjamin &#224; l'&#233;gard de la traduction du Cantique des Cantiques par son interlocuteur, Scholem, car le reproche qu'il adresse alors &#224; son ami consiste &#224; regretter que le traducteur n'ait pas t&#233;moign&#233; d'une m&#234;me proximit&#233; envers les deux langues, mais d'un amour bien plus puissant pour l'h&#233;breu, au d&#233;triment de la langue allemande : &#171; votre amour de la langue h&#233;bra&#239;que n'arrive &#224; se traduire dans l'&#233;l&#233;ment de l'allemand que sous la forme du respect pour l'essence de la langue et du mot en g&#233;n&#233;ral et dans l'emploi d'une bonne et rigoureuse m&#233;thode. Ce qui veut dire : votre travail demeure apolog&#233;tique parce qu'il n'exprime pas l'amour et la v&#233;n&#233;ration d'un objet dans la sph&#232;re propre &#224; cet objet. Or, en principe il ne serait pas impossible que deux langues passent dans une sph&#232;re unique : c'est au contraire cela qui constitue toute grande traduction et qui explique le tout petit nombre de grandes traductions &#187; . Ainsi, Benjamin reproche &#224; son ami que &#171; l'objet &#187; (le Cantique en h&#233;breu) traduit en allemand, reste au fond inscrit dans le sillage de la langue h&#233;bra&#239;que, cette traduction conf&#233;rant &#224; l'objet &#224; traduire le caract&#232;re d'un intouchable, en tout cas d'une chose non affect&#233;e par la langue allemande qui, d'une certaine fa&#231;on, se contente de le r&#233;v&#233;rer &#224; distance.&lt;br class='autobr' /&gt; Cette id&#233;e sera d&#233;velopp&#233;e dans l'essai &#171; La t&#226;che du traducteur &#187;, lorsque Benjamin, utilisant l'image du vase, &#233;crira : &#171; au lieu de s'assimiler au sens de l'original, la traduction doit bien plut&#244;t, amoureusement et jusque dans le d&#233;tail, adopter dans sa propre langue le mode de vis&#233;e de l'original, afin de rendre l'un et l'autre reconnaissables comme fragments d'un m&#234;me vase, comme fragments d'un m&#234;me langage plus grand &#187; . Dans ces conditions, la faiblesse de la traduction de Scholem, selon Benjamin au moins, tiendrait donc au fait de &#171; s'assimiler au sens de l'original &#187;, au lieu d'adopter dans sa propre langue (l'allemand) &#171; le mode de vis&#233;e de l'original &#187;, de mani&#232;re &#224; obtenir ce qu'on pourrait appeler une double d&#233;territorialisation. Se dessine ainsi d&#233;j&#224; quelque chose de la messianicit&#233; dont les langues seraient porteuses, le vecteur en &#233;tant alors l'acte de traduction, en ce que percerait, au sein des traductions, et selon les termes de Benjamin, &#171; le noyau m&#234;me du pur langage &#187; . En effet, la double d&#233;territorialisation vers laquelle fait signe Benjamin est celle par laquelle la langue &#224; traduire doit &#234;tre travaill&#233;e par la langue de traduction, tout comme la langue du traducteur doit laisser entendre en elle l'&#233;cho de l'original : cet &#233;cho entre les langues est donc &#224; concevoir comme accueil en chaque langue d'une &#233;tranget&#233;. Une traduction n'est donc en rien une op&#233;ration blanche, qui reconduirait d'ailleurs le langage (ici sous son aspect de traduction) &#224; une fonction strictement v&#233;hiculaire, puisqu'elle est bel et bien capable de modifier l'original. Si un terme messianique se trouve indiqu&#233; d&#232;s l'op&#233;ration de traduction, il faut alors le comprendre comme mouvement vers la &#171; langue pure &#187;, ce qui &#233;claire, du coup, cette derni&#232;re notion. En effet, cette reine Sprache serait si peu la langue adamique &#224; retrouver que l'op&#233;ration de traduction indique bien davantage qu'une langue est sans propre, qu'elle est, en son essence m&#234;me, diff&#233;rence. &lt;br class='autobr' /&gt; Interroger la notion de fronti&#232;re elle-m&#234;me &#224; partir de celle de sph&#232;re unique, telle que Benjamin en d&#233;veloppe le concept dans ses propos autour de la question de la traduction, devient &#224; pr&#233;sent chose possible. Cette &#171; sph&#232;re &#187;, donc, serait celle au sein de laquelle auraient &#224; se situer deux langues, lorsqu'il s'agit d'op&#233;rer une traduction, en ce que l'objet &#224; traduire ne se situerait dans son &#233;l&#233;ment qu'au sein de cette intersection. Dans ces conditions, il s'agit de ne pas fusionner les langues en question, qui ne se rejoignent que dans le vis&#233;, chacune conservant les modalit&#233;s selon lesquelles elle le vise. Habitant cette sph&#232;re, les langues entrent dans un rapport de r&#233;sonance, o&#249; chacune initie un mouvement par lequel elle diff&#232;re d'avec elle-m&#234;me, c'est-&#224;-dire par lequel elle se m&#233;tamorphose, d&#233;bouchant sur un habiter-entre-les-langues. Si, par ailleurs, dans ce mouvement, les langues font signe vers la &#171; langue pure &#187;, c'est bien que cette derni&#232;re ne constitue aucun propre &#224; reconstituer, mais se caract&#233;rise, en tant que telle, par un diff&#233;rer originaire. Habiter la fronti&#232;re, au sens strict, cela signifierait donc une absence de repos au sein d'un propre, renvoyant &#224; l'inqui&#233;tude d'un d&#233;placement permanent par lequel la m&#233;tamorphose deviendrait une mani&#232;re d'&#234;tre. C'est aussi en ce sens qu'on peut interpr&#233;ter la belle phrase par laquelle, dans un tout autre registre, Guy Hocquenghem reconnaissait : &#171; Peut-&#234;tre ne suis-je &#8220;homosexuel&#8221;, comme on dit vilainement, que comme une mani&#232;re d'&#234;tre &#224; l'&#233;tranger [&#8230;]. Peut-&#234;tre ai-je voulu l'&#233;tranger avant l'amant, et ai-je au moins trouv&#233; l&#224; un langage qui d&#233;borde un peu la francit&#233; &#187; &#8211; sous ce rapport, donc, on aurait &#224; s'acharner &#224; &#234;tre &#171; homosexuel &#187;, signe qu'il s'agirait bien l&#224; d'un devenir, et non d'un &#233;tat de fait d&#233;rivant d'un propre. Quant &#224; la &#171; francit&#233; &#187;, c'est aussi ce avec quoi Jean Genet dit avoir d&#233;cisivement rompu (entrant ainsi dans un processus de devenir-&#233;tranger, si l'on veut), en &#233;crivant son livre Un captif amoureux : &#171; [&#8230;] non la France seule mais l'Occident, je crus les distinguer dans des brumes. Ils me parurent lointains, devenus pour moi l'exotisme supr&#234;me au point que j'allais en France comme un Fran&#231;ais va en Birmanie. L'&#233;criture du livre commen&#231;a vers octobre 1983. Et je devins &#233;tranger &#224; la France &#187; . C'est &#224; approcher le centre de ce livre qui fut l'occasion d'une telle exp&#233;rience chez son auteur que sera donc consacr&#233;e la suite de cette intervention, en ce que la prise en compte des modalit&#233;s de l'habiter, propre aux combattants palestiniens et aux Panth&#232;res Noires pour les Etats-Unis, qui y sont d&#233;crites est de nature &#224; &#233;clairer l'id&#233;e selon laquelle le combat lui-m&#234;me finit par reconfigurer les contours de la fin vis&#233;e &#8211; de ce qu'une privation de territoire semble emp&#234;cher toute affirmation de soi, et vise en effet &#224; la disparition de qui est ainsi priv&#233; d'un sol, il ne s'ensuit pas pour autant que les voies d'une lib&#233;ration en passent n&#233;cessairement par l'octroi d'un territoire aux fronti&#232;res bien d&#233;limit&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si, avec Genet, on en passe explicitement &#224; la dimension politique de la fronti&#232;re, il s'en faut de beaucoup que la question du langage doive rester ext&#233;rieure &#224; cette r&#233;flexion, l'exp&#233;rience m&#234;me de Jean Genet nous indiquant bien plut&#244;t que la langue est aussi affaire de combat, de lutte pour exister dans une langue qui vous nie. On sait quelle langue ch&#226;ti&#233;e l'&#233;crivain maniera, mais de fa&#231;on que la langue fran&#231;aise en vienne pourtant &#224; dire ce que de toutes ses fibres elle refuse, &#224; travers le pouvoir qui s'en est rendu ma&#238;tre &#8211; l'exp&#233;rience de la pl&#232;be, des prisonniers, des p&#233;d&#233;s, des voyous, mais exprim&#233;e sur un mode magnifi&#233; et par l&#224; m&#234;me parodique. C'est &#224; un renversement de ce type qu'il fait r&#233;f&#233;rence, dans un texte de 1970, lorsqu'il &#233;voque l'existence (et donc l'exp&#233;rience) bafou&#233;e des Noirs aux Etats-Unis : &#171; Si le prisonnier est un Noir captur&#233; par des Blancs, &#224; cette trame difficile s'ajoute un troisi&#232;me motif, la haine. Non la haine assez confuse et diffuse de l'ordre social ou du destin, mais la haine tr&#232;s pr&#233;cise de l'homme blanc. Ici encore, le prisonnier doit se servir du langage m&#234;me, des mots, de la syntaxe de son ennemi alors qu'il sent le besoin d'une langue s&#233;par&#233;e qui n'appartiendrait qu'&#224; sa nation. [&#8230;] sa haine de l'homme blanc il ne peut la dire qu'au moyen de cette langue qui appartient &#233;galement au Noir et au Blanc mais sur laquelle le Blanc &#233;tend sa juridiction de grammairien [&#8230;] Il n'a donc qu'une ressource : accepter cette langue mais la corrompre si habilement que les Blancs s'y laisseront prendre &#187; . Il s'agit donc bien ici de l'action consistant &#224; retourner la langue, comme on ferait d'une arme, &#224; travers la corruption que lui font subir ceux qui s'en emparent. Malgr&#233; tout, la langue reste commune aux Blancs et aux Noirs, puisqu'il s'agit pour ces derniers de se la r&#233;approprier, ne pouvant simplement faire s&#233;cession en cr&#233;ant de toutes pi&#232;ces un idiome in&#233;dit - et c'est en cela que le statut de fronti&#232;re propre &#224; la langue r&#233;v&#232;le toute sa richesse : si la langue est bien ce qui s&#233;pare ici les Noirs et les Blancs (ce par quoi les Blancs nient les Noirs, mais aussi ce en quoi passe la haine des Noirs pour les Blancs), elle est &#233;galement cet &#233;l&#233;ment qui, partag&#233; par les deux parties, ne peut pas se transformer (et c'est &#224; une telle transformation que vise l'entreprise de corruption &#233;voqu&#233;e) sans transformer tous ceux qui la parlent. L&#224; est la capacit&#233; de m&#233;tamorphose propre &#224; la fronti&#232;re, en l'occurrence la langue, mais envisag&#233;e cette fois du point de vue des locuteurs, et des rapports de pouvoir qui les opposent (et les unissent donc &#224; la fois) &#8211; je cite Genet, dans le m&#234;me texte de 1970 : &#171; L'entreprise r&#233;volutionnaire du Noir am&#233;ricain, semble-t-il, ne peut na&#238;tre que dans le ressentiment et la haine, c'est-&#224;-dire en refusant avec d&#233;go&#251;t, avec rage, mais radicalement, les valeurs v&#233;n&#233;r&#233;es par les Blancs, cependant que cette entreprise ne peut se continuer qu'&#224; partir d'un langage commun, d'abord refus&#233;, enfin accept&#233; o&#249; les mots ne serviront plus les notions enseign&#233;es par les Blancs, mais des notions nouvelles &#187; . Cependant Genet insiste bien sur le fait que cette r&#233;volution po&#233;tique et symbolique des Panth&#232;res n'a eu de sens et d'efficacit&#233; que parce qu'&#224; cet aspect s'est ajout&#233; celui d'une lutte arm&#233;e : &#171; [&#8230;] la violence de ce qu'on nommait le verbalisme ou la rh&#233;torique Panth&#232;res n'&#233;tait pas dans l'ordre du discours mais dans la force de l'affirmation &#8211; ou de la n&#233;gation -, dans la col&#232;re du ton et du timbre. Cette col&#232;re amenant des actes emp&#234;chait la boursouflure ou l'emphase &#187; . Pour autant, ce n'est pas parce qu'on passe en cela du c&#244;t&#233; d'une lutte arm&#233;e effective que la question de la fronti&#232;re n'est pas transposable, dans les termes qu'on a dits &#8211; c'est m&#234;me &#224; montrer la m&#233;tamorphose emportant les bellig&#233;rants (ce qui ne conduit certes pas &#224; une r&#233;conciliation universelle !) que s'attache une bonne partie du livre Un captif amoureux, au point d'inscrire en chacun de nous la ligne de partage des eaux, sous l'esp&#232;ce d'une hantise, qui est aussi celle de toute traduction, le spectre de la trahison.&lt;br class='autobr' /&gt; Lorsque Jean Genet &#233;crit que le Noir am&#233;ricain est &#224; la fois &#171; celui qui s'incline et celui qui refuse de s'incliner &#187; , il montre bien que &#171; [l]e tra&#238;tre [n'est pas] qu'un homme qui passe &#224; l'ennemi &#187;, car &#171; [l]e tra&#238;tre n'est pas dehors mais en chacun &#187; . C'est en ce sens, aussi, qu'il pourra dire qu'il en viendra lui-m&#234;me, un jour, &#224; trahir les Palestiniens . En effet, la figure du jeune Noir am&#233;ricain en prison &#224; laquelle se r&#233;f&#232;re Genet ne renvoie pas qu'&#224; cet individu, contemporain, en effet en prison, mais aussi &#224; des couches de pass&#233; profondes et contradictoires d'o&#249; proviennent ses hantises : &#171; Il y a trois cents ans il est celui qui a tu&#233; un Blanc, il est celui qui a fait partie d'une fugue nombreuse, avec vols, pillages et chiens aux trousses, celui qui a charm&#233; et viol&#233; une Blanche et qu'on a pendu sans jugement, il est un des chefs d'une r&#233;volte de 1804, il a des cha&#238;nes aux pieds, riv&#233;s au mur de la prison &#187; . Il m&#234;le donc en lui un pass&#233; de violence, de soumission, de r&#233;volte, inextricablement, int&#233;grant donc aussi en lui-m&#234;me l'ennemi (sa loi), et faisant ainsi de sa propre int&#233;riorit&#233; le lieu d'une lutte &#8211; faisant donc aussi de la trahison possible, comme une fa&#231;on de passer &#224; l'ennemi, un acte int&#233;rieur. Evidemment la lutte des Panth&#232;res &#233;tait bien dirig&#233;e contre les Blancs, elle qui visait &#224; donner une visibilit&#233; aux Noirs, mais aussi &#224; provoquer la peur chez les Blancs, et le recours aux armes fut bien une des modalit&#233;s de leur action ; pourtant, Genet souligne combien s'y m&#234;lait, comme dans toute forme de r&#233;volte, une forme d'amour, de nostalgie pour le ghetto : &#171; S'il [le prisonnier] veut la libert&#233;, il aime aussi la prison parce qu'il a su am&#233;nager sa libert&#233;. Libert&#233; en libert&#233;, libert&#233; dans la contrainte, la premi&#232;re est accord&#233;e, arrach&#233;e de soi-m&#234;me la seconde. Comme on va au plus facile [&#8230;] on d&#233;sire la libert&#233; accord&#233;e mais on aime &#8211; secr&#232;tement ou non &#8211; l'exclusion qui fit d&#233;couvrir en soi-m&#234;me la libert&#233; carc&#233;rale. La lev&#233;e d'&#233;crou c'est aussi un arrachement. [&#8230;] Les Noirs, exclus du monde blanc, ont su, am&#233;nager sa mis&#232;re c'est peu, mais d&#233;couvrir, mettre au jour, &#233;riger, une libert&#233; qui se confond avec la fiert&#233; &#187; . Autrement dit, la fiert&#233; des Noirs a &#233;t&#233; gagn&#233;e contre les conditions avilissantes qui leur &#233;taient faites, mais de l'int&#233;rieur du ghetto &#8211; et c'est &#224; partir de cette fiert&#233; ainsi conquise qu'ils ont pu mener des actions politiques et arm&#233;es, au grand jour. Sortir du ghetto, c'est d&#232;s lors s'arracher &#224; la condition humiliante qui leur est faite, mais c'est aussi se d&#233;tacher du terreau qui a vu s'affirmer leur fiert&#233;. Et c'est bien dans une optique comparable que Genet entrevoit sa probable trahison &#224; venir de la cause palestinienne : &#171; [&#8230;] le jour o&#249; les Palestiniens seront institutionnalis&#233;s, je ne serai plus de leur c&#244;t&#233;. Le jour o&#249; les Palestiniens deviendront une nation comme une autre nation, je ne serai plus l&#224;. [&#8230;] Je crois que c'est l&#224; que je vais les trahir. Ils ne le savent pas &#187; . Il est &#233;vident que l'&#233;crivain est bien du c&#244;t&#233; des Palestiniens dans leur lutte, qu'il s'engage aupr&#232;s d'eux dans l'espoir que ce peuple sans territoire (tout comme les Noirs n'avaient pas de sol &#224; eux aux Etats-Unis, soutient d'ailleurs Genet) puisse disposer d'un sol &#224; partir duquel s'affirmer. Mais, au fond, Genet se s&#233;pare (en pens&#233;e) des Palestiniens, d&#232;s qu'il en vient &#224; consid&#233;rer que les possibilit&#233;s de m&#233;tamorphose dont ils sont porteurs pourraient bien en venir &#224; se refermer. Si le peuple palestinien donnait naissance &#224; une nation comme les autres, il cesserait d'&#234;tre engag&#233; &#224; leur c&#244;t&#233;, tout comme aurait rompu son lien avec les Panth&#232;res le fait qu'il y aurait reconnu de simples aspirations consum&#233;ristes. Ainsi, dire que dans les deux cas, ce qui l'int&#233;resse, ce sont les possibilit&#233;s de m&#233;tamorphose, cela signifie simplement que s'il aime les peuples domin&#233;s, ce n'est pas dans l'espoir qu'ils deviennent eux-m&#234;mes dominateurs, mais en envisageant les possibilit&#233;s, dont ils sont porteurs, d'enrayer tout rapport de domination. &lt;br class='autobr' /&gt; Dans cette optique, la m&#233;tamorphose sur laquelle ouvrait le mouvement des Panth&#232;res aux Etats-Unis peut se comprendre comme un mouvement &#224; la fois centrip&#232;te (et donc conforme aux aspirations des mouvements politiques, qu'on pourrait dire &#171; classiques &#187;, dans leur intention de mettre en place une soci&#233;t&#233;) et centrifuge (mouvement en cela in&#233;dit, puisque ne se d&#233;faisant pas d'une tendance &#224; la marginalit&#233;, &#224; l'a-socialit&#233;). En cela, les Noirs ne visaient donc pas seulement &#224; occuper les places, centrales, jusqu'ici trust&#233;es par les Blancs, mais bien davantage &#224; miner le pouvoir par des puissances de d&#233;centrement, de marginalisation. Ce que Genet exprime ainsi : &#171; Si les Panth&#232;res n'avaient &#233;t&#233; qu'un gang de jeunes Noirs qui saccagent le domaine des Blancs, des voleurs qui ne r&#234;vent &#8220;que&#8221; de voitures, de femmes, de bars, de drogues aurais-je boug&#233; pour &#234;tre avec eux ? En lisant Marx, en mena&#231;ant d'assener sa pens&#233;e sur la libre entreprise, ils ne s'&#233;taient pas d&#233;barrass&#233;s de la soif d'exclusion, - a-sociaux, a-politiques, mais sinc&#232;res dans leurs tentations et leurs tentatives de former une soci&#233;t&#233;, dont ils entrevoyaient l'id&#233;alisme et le r&#233;el sans gaiet&#233;, ils &#233;taient travaill&#233;s par des forces &#8220;&#8211;a-&#8220;, et pendant tout le temps que je v&#233;cus avec eux, je crus reconna&#238;tre en eux une sorte de tension affolante : rejet de toute marginalit&#233; aussi imp&#233;rieux que l'appel &#224; la marginalit&#233;, &#224; ses extases singuli&#232;res &#187; . Quant aux Palestiniens, c'est de fa&#231;on &#233;vidente une tension comparable dans leur lutte qui a attir&#233; Genet aupr&#232;s d'eux, et qu'on pourrait identifier comme celle qui existe entre l'impouvoir, &#233;vident, du peuple palestinien, et ce pouvoir, cette souverainet&#233; &#224; laquelle ce combat, pr&#233;cis&#233;ment, aspire. C'est bien s&#251;r du c&#244;t&#233; de ce dernier versant que Genet pressent les ferments de sa future trahison, en ce qu'un peuple palestinien triomphant, ce serait un peuple qui, pour l'&#233;crivain, aurait supprim&#233; les caract&#233;ristiques qui le rendaient digne d'amour. Ces mots ironiques de Genet disent bien le d&#233;samour qui serait le sien &#224; l'&#233;gard d'un peuple palestinien vainqueur : &#171; Si l'arm&#233;e palestinienne doit vaincre, qu'elle devienne d'abord une lourde machine, et chaque poitrine de colonels palestiniens le support, le pr&#233;sentoir de quarante ou cinquante m&#233;dailles, crachats, de toutes les nations bien n&#233;es &#187; . Au fond, Genet entrevoit si peu l'issue v&#233;ritable du combat palestinien de cette fa&#231;on, c'est-&#224;-dire si peu comme le terme &#224; travers lequel le peuple palestinien en viendrait &#224; se joindre au concert des &#171; nations bien n&#233;es &#187;, qu'il tend d'abord &#224; interpr&#233;ter comme une premi&#232;re forme de capitulation, d'acceptation d'une situation, le simple fait que les ruelles des camps de r&#233;fugi&#233;s palestiniens, lorsqu'il y retourne en 1983, soient devenues goudronn&#233;es &#8211; ce qu'il s'efforce cependant ensuite, aussit&#244;t m&#234;me, de r&#233;interpr&#233;ter comme une mani&#232;re provisoire de s'installer, de fa&#231;on &#224; mieux repartir dans le combat, &#171; afin de reprendre souffle &#187; . La trahison, d&#232;s lors, s'av&#232;re envisageable sous bien des aspects : celle de Genet &#224; l'&#233;gard des objectifs de la lutte affirm&#233;s par les combattants palestiniens ; celle de la lutte palestinienne &#224; l'&#233;gard des possibilit&#233;s de m&#233;tamorphoses dont elle est riche pour Genet ; celle, enfin, interne &#224; la lutte palestinienne elle-m&#234;me, qui fait appara&#238;tre comme une grave &#171; h&#233;r&#233;sie &#187; le seul fait d'envisager l'acceptation d'un territoire, &#171; si exigu f&#251;t-il &#187; (et que l'aspect goudronn&#233; des ruelles a sembl&#233; signifier, un instant, pour Genet), quand l'objectif ne pouvait &#234;tre autre que celui d'une &#171; r&#233;volution grandiose &#187;, lib&#233;rant rien moins que le &#171; peuple arabe &#187; . On comprend que la trahison de Genet se r&#233;v&#232;le trahison vertueuse, ou amoureuse si l'on pr&#233;f&#232;re, c'est-&#224;-dire rappel au d&#233;sordre. Qui n'entend l'inqui&#233;tude de l'amoureux &#224; l'&#233;gard des Palestiniens, &#224; travers ces presque derniers mots du livre : &#171; Comme l'Alg&#233;rie, comme d'autres pays, oubliant la r&#233;volution dans le monde arabe, elle [la lutte palestinienne] ne songeait qu'au territoire sur lequel un vingt-deuxi&#232;me Etat na&#238;trait, apportant avec lui ce qu'on exige d'un nouveau venu : l'Ordre, la Loi. Cette r&#233;volte si longtemps hors la loi, aspirait-elle &#224; devenir loi dont le Ciel serait l'Europe ? &#187; . &lt;br class='autobr' /&gt; Si c'est bien par la r&#233;volte que le peuple palestinien se r&#233;v&#232;le dans tout son &#233;clat, et dans toute sa beaut&#233; pour Genet, il ne peut que craindre la r&#233;volution, comme le laisse entendre son interrogation : &#171; [&#8230;] les aimerais-je [les Palestiniens] si l'injustice n'en faisait pas ce peuple vagabond ? &#187; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour finir, faisons remarquer que si la lutte des Palestiniens a tellement motiv&#233; l'int&#233;r&#234;t de Jean Genet, c'est, nous l'avons dit, parce qu'elle apparaissait comme la figure m&#234;me de l'impouvoir, oppos&#233;e &#224; ce qui semblait le symbole m&#234;me du pouvoir &#8211; Isra&#235;l. Ecoutons de quelle mani&#232;re l'&#233;crivain justifie cette identification : &#171; [&#8230;] si elle ne se f&#251;t battue contre le peuple qui me paraissait le plus t&#233;n&#233;breux, celui dont l'origine se voulait &#224; l'Origine, qui proclamait avoir &#233;t&#233; et vouloir demeurer l'Origine, le peuple qui se d&#233;signait Nuit des Temps, la r&#233;volution palestinienne m'e&#251;t-elle, avec tant de force, attir&#233; ? [&#8230;] la r&#233;volution palestinienne cessait d'&#234;tre un combat habituel pour une terre vol&#233;e, elle &#233;tait une lutte m&#233;taphysique. Imposant au monde entier sa morale et ses mythes, Isra&#235;l se confondait avec le Pouvoir. Il &#233;tait le Pouvoir &#187; . Autrement dit, si Genet est attir&#233; par cette lutte, c'est peut-&#234;tre parce qu'elle met aux prises les deux p&#244;les extr&#234;mes de ce que peut &#234;tre un peuple &#8211; non seulement un peuple avec un territoire et un autre sans, mais un peuple occupant un territoire, qui lui &#233;tait promis de toute &#233;ternit&#233;, face &#224; un autre peuple, qui l'aurait donc occup&#233; ind&#251;ment, n&#233;cessairement. Entendons bien ce que nous dit ici Genet : si cette lutte rev&#234;t une port&#233;e &#171; m&#233;taphysique &#187;, c'est qu'on est au fond en pr&#233;sence de deux principes oppos&#233;s, donc que ne peuvent unir et/ou opposer que des relations d'amour ou de haine, comme nous l'enseigne Emp&#233;docle. D'un c&#244;t&#233; la force du pouvoir conf&#233;r&#233;e &#224; un Etat intrins&#232;quement (c'est-&#224;-dire mythiquement) li&#233; &#224; une terre, de l'autre c&#244;t&#233;, la faiblesse propre &#224; un peuple sans territoire &#8211; mieux : r&#233;clamant un territoire qu'il n'aurait au fond occup&#233; qu'ill&#233;gitimement. De cette lutte, Isra&#235;l aurait pu b&#233;n&#233;ficier, en entrant dans une forme de m&#233;tamorphose en laquelle, sans se confondre avec l'adversaire, l'Etat h&#233;breu aurait pu se d&#233;faire de son propre, et ainsi entrer dans un processus de corruption, notamment en rompant avec ses mythes fondateurs. En cela, d'ailleurs, Isra&#235;l serait revenu, pour les rouvrir, aux d&#233;bats qui avaient agit&#233; les milieux juifs europ&#233;ens entre les deux guerres, lorsque les th&#232;ses sionistes &#233;taient discut&#233;es &#8211; le choix d'alors, c'est-&#224;-dire le choix de la cr&#233;ation d'un Etat sioniste, aurait pu &#234;tre remis en discussion, au moins dans l'optique selon laquelle le sionisme institutionnel n'allait peut-&#234;tre pas de soi. Les r&#233;volutionnaires du Yiddishland auraient ainsi pu retrouver voix &#224; travers les combattants palestiniens, au moins pour la r&#233;ouverture de virtualit&#233;s alors non exploit&#233;es, puisque, comme l'&#233;crivent Alain Brossat et Sylvia Klingberg, &#171; [c]'est contre les traditions de ce mouvement r&#233;volutionnaire, contre son utopie, contre son histoire, sa m&#233;moire que s'est constitu&#233; l'Etat h&#233;breu, qu'il a mis en place ses mythes fondateurs. [&#8230;] ce mouvement &#233;tait internationaliste, universaliste, la&#239;c et progressiste ; cet Etat est s&#233;paratiste, chauvin, cl&#233;rical et conservateur &#187; . Se jouerait ainsi, au moins en puissance, une bien belle m&#233;tamorphose dans la lutte du peuple palestinien, en ce qu'en croyant lutter contre le peuple juif, il lutterait en fait bien davantage &#224; son profit, en le s&#233;parant de cet Etat avec lequel on a parfois trop tendance &#224; le confondre &#8211; les Palestiniens disposeraient ainsi de cette &#171; faible force messianique sur laquelle le pass&#233; fait valoir une pr&#233;tention &#187; dont parle Benjamin, et qui leur permettrait ainsi de rendre justice &#224; ceux qui, morts pour la plupart dans les camps nazis ou sous le joug stalinien, ont lutt&#233; pour un devenir r&#233;volutionnaire du peuple juif &#8211; ou peut-&#234;tre plus exactement dit, d'un peuple juif &#224; venir, tant la notion de &#171; peuple juif &#187; a &#233;t&#233; interrog&#233;e, y compris (et surtout pour ce qui nous int&#233;resse ici) de fa&#231;on interne au juda&#239;sme. Interrogation que certains n'ont pas manqu&#233; d'interpr&#233;ter comme une forme de trahison &#8211; ce que peut-&#234;tre d'ailleurs elle &#233;tait, mais alors sans doute pas n&#233;cessairement pour le pire. Et ce processus de m&#233;tamorphose irait au bout de ce qu'il peut ici produire si, en retour, le &#171; peuple palestinien &#187; reprenait &#224; la vol&#233;e ce questionnement sur ce qui constitue proprement un peuple, et si d'ailleurs un tel propre existe.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Des fronti&#232;res</title>
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		<dc:date>2011-09-12T08:44:06Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean-Pierre Dacheux</dc:creator>



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&lt;p&gt;Le 27 ao&#251;t 2011 Chers amis r&#233;unis &#224; Porto, Je suis, si j'ose dire, &#171; ici et ailleurs &#187;. Je suis ici, avec vous, &#224; Porto, et par l'amiti&#233; et par l'int&#233;r&#234;t pour le th&#232;me choisi pour ces journ&#233;es d'&#233;t&#233;. Je suis ailleurs car contraint, pour des raisons familiales et personnelles imp&#233;ratives, de demeurer en France. La situation des Rroms en Europe, dont j'ai, vous le savez, grand souci, loin de s'apaiser, se durcit encore. Elle pose trois questions de fond en rapport avec votre Universit&#233; d'&#233;t&#233; : (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=25" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; &#224; Porto fin aout 2011&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le 27 ao&#251;t 2011&lt;br class='autobr' /&gt;
Chers amis r&#233;unis &#224; Porto,&lt;br class='autobr' /&gt;
Je suis, si j'ose dire, &#171; ici et ailleurs &#187;. Je suis ici, avec vous, &#224; Porto, et par l'amiti&#233; et par l'int&#233;r&#234;t pour le th&#232;me choisi pour ces journ&#233;es d'&#233;t&#233;. Je suis ailleurs car contraint, pour des raisons familiales et personnelles imp&#233;ratives, de demeurer en France.&lt;br class='autobr' /&gt;
La situation des Rroms en Europe, dont j'ai, vous le savez, grand souci, loin de s'apaiser, se durcit encore. Elle pose trois questions de fond en rapport avec votre Universit&#233; d'&#233;t&#233; : celle des fronti&#232;res et celle de la propri&#233;t&#233; du sol, celle d'une autre approche du mot nomade, par cons&#233;quent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 &#8211; Des fronti&#232;res : le regard europ&#233;en. Premier et tr&#232;s rapide examen.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'Europe est un concept flou. O&#249; sont ses fronti&#232;res ?&lt;br class='autobr' /&gt;
S'agit-il de l'Europe de l'Union europ&#233;enne (comptant 27, bient&#244;t 28 &#201;tats avec la Croatie) ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://europa.eu/about-eu/27-member-countries/index_fr.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://europa.eu/about-eu/27-member-countries/index_fr.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'agit-il de l'Europe de la zone euro (avec ses 17 &#201;tats) ?&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_64 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/Frontieres_Dacheux1.jpg' width='330' height='350' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://fr.wikipedia.org/wiki/Zone_euro&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://fr.wikipedia.org/wiki/Zone_euro&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'agit-il de l'Europe de l'espace Schengen qui regroupe 22 &#201;tats-membres de l'UE et 3 &#201;tats associ&#233;s : l'Islande, la Norv&#232;ge et la Suisse ?&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_63 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/Frontieres_Dacheux2.jpg' width='380' height='380' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://fr.wikipedia.org/wiki/Convention_de_Schengen&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://fr.wikipedia.org/wiki/Convention_de_Schengen&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'agit-il de l'Europe du Conseil de l'Europe, dont la Russie, courant, ainsi, jusqu'au Pacifique, comptant les 47 &#201;tats membres du Conseil de l'Europe ayant, tous, ratifi&#233; la Convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libert&#233;s fondamentales ? L'Union europ&#233;enne, distincte, qui, depuis le trait&#233; de Lisbonne, approuve cette Convention, pourrait, en 2011, comme ses &#201;tats-membres, en devenir, elle-m&#234;me, le 48&#232;me signataire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.coe.int/aboutcoe/index.asp?page=47pays1europe&amp;l=fr&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www.coe.int/aboutcoe/index.asp?page=47pays1europe&amp;l=fr&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'agit-il de l'Europe de l'Union &#233;conomique et mon&#233;taire, celle de l'Union europ&#233;enne d&#233;bordant les 27 &#201;tats-membres et incluant d'autres &#201;tats usagers de l'euro (tels que le Kosovo ou le Mont&#233;n&#233;gro ) ?&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_65 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/frontieres_Dacheux_5.jpg' width='357' height='346' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://fr.wikipedia.org/wiki/Union_%C3%A9conomique_et_mon%C3%A9taire&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://fr.wikipedia.org/wiki/Union_%C3%A9conomique_et_mon%C3%A9taire&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tenons-nous en l&#224; ! L'Europe, multidimensionn&#233;e, est un puzzle complexe, aux fronti&#232;res mouvantes, o&#249; se disputent des int&#233;r&#234;ts nationaux. Nous sommes loin de l'Europe f&#233;d&#233;rale propos&#233;e par Joschka Fischer, en 2000. Plus encore : de &#171; l'Europe de l'Atlantique &#224; l'Oural &#187; de Charles de Gaulle ! Ne parlons pas de l'Europe sociale, limit&#233;e par la volont&#233; des &#201;tats voulant rester ma&#238;tres de leur politique en mati&#232;re de droit du travail et de fiscalit&#233;. Quant &#224; l'Europe des &#201;tats-nations de Jacques Delors, ce n'est gu&#232;re plus qu'un syndicat de gouvernements !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Europe politique resterait &#224; d&#233;faire pour la faire. Ce ne saurait &#234;tre, en tout cas, l'Europe des march&#233;s et des marchands, ce que, pour des raisons diff&#233;rentes, des chefs de gouvernement ne sont pas pr&#234;ts &#224; comprendre, enferm&#233;s qu'ils sont dans la d&#233;fense des int&#233;r&#234;ts &#233;conomiques et &#233;lectoraux qui sont les leurs.&lt;br class='autobr' /&gt;
Partout o&#249; il y a de l'Europe, institu&#233;e ou en cours de construction, il y a des Rroms. Ils sont comme les rep&#232;res ou les vigies d'un morceau de notre plan&#232;te. Et cette Europe nous donne &#224; penser que nous, qui sommes l&#224;, dans cette g&#233;ographie, pour &#171; habiter la terre &#187; restons enferm&#233;s dans des limites d&#233;risoires. Au-del&#224; de ce petit &#171; cap de l'Asie &#187; comme disait Derrida, oublions, un instant, les Rroms, hommes trop souvent ni&#233;s dans leur r&#233;alit&#233; d'hommes, mais Europ&#233;ens parmi les Europ&#233;ens. Oublions m&#234;me ces Europ&#233;ens perdus, d&#233;sormais, sur notre plan&#232;te, au milieu des 7 milliards d'humains, depuis 2011.&lt;br class='autobr' /&gt;
Paul Virilio, dans une br&#232;ve &#171; Lettre ouverte pour habiter la Terre &#187;1, affirme : &#171; D&#233;sormais ailleurs commence ici et les touristes de la d&#233;solation que sont les r&#233;fugi&#233;s &#233;conomiques ou politiques vont &#224; la rencontre des touristes de la satisfaction et du bonheur d'&#234;tre ailleurs... &#187;. &#171; De fait, ici n'est plus, et tout est ailleurs &#187;, ajoute-t-il, &#171; et l'&#233;trange &#233;tranger se manifeste &#224; nous, dans l'incertitude des lieux et la d&#233;localisation des liens, hier encore les plus proches, familiaux ou nationaux &#187;. D'o&#249;, dit-il, &#171; l'&#233;ternel retour de la question de l'hospitalit&#233; &#187;. Mais, depuis Kant, le monde est devenu ville, une ville dont les &#201;tats sont des quartiers. Ainsi sommes-nous, avec et sans fronti&#232;res, vivant dans un temps qui n'est plus, celui de l'&#233;poque des douaniers, m&#234;me s'il en est encore, accompagn&#233;s de policiers de l'air et des fronti&#232;res.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je pense que nos pr&#233;occupations philosophiques rejoignent le constat fonci&#233;rement g&#233;opolitique de &#171; l'urbaniste r&#233;v&#233;lationnaire &#187; (ainsi se d&#233;signe-t-il), Paul Virilio, s'effor&#231;ant, au-del&#224; de toute utopie, d'effectuer &#171; seulement le discernement d'un &#233;tat des lieux de l'histoire de la rotondit&#233; g&#233;ographique de l'astre qui nous porte et nous supporte, semble-t-il, de plus en plus difficilement. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Les fronti&#232;res restent innombrables mais de moins en moins physiques, &#224; la hauteur de la complexit&#233; de la biodiversit&#233; humaine. Nous avons besoin de limites qui nous distinguent sans nous diviser et il est des fronti&#232;res indispensables s'il en est d'ha&#239;ssables ou simplement d'inutiles. Les fronti&#232;res politiques sont peu fiables, mobiles et temporaires. Les fronti&#232;res linguistiques sont lourdes et trop nombreuses pour &#234;tre toutes lev&#233;es y compris pour les usagers de langues transversales. Les fronti&#232;res sociales sont plus &#233;paisses encore qui segmentent les territoires et incitent &#224; y r&#233;installer y compris les fronti&#232;res abaiss&#233;es ou d&#233;truites. Ainsi sommes-nous confront&#233;s &#224; la permanence des propri&#233;t&#233;s du sol qui s'enclot de murs ou d'actes de papier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 &#8211; De la propri&#233;t&#233; du sol : ou de la priorit&#233; &#224; l'appropriation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il n'est plus de territoire &#171; libre &#187;, &#224; tous, de p&#226;ture commune ou d'espace &#224; d&#233;couvrir que nul ne poss&#232;de. Celui qui ne fait aucun usage de la parcelle qui lui appartient n'en reste pas moins le ma&#238;tre. Qui, comme le Christ, ne sait o&#249; poser sa t&#234;te pour dormir, a le choix entre l'hospice et la prison. &#192; moins que ne lui soit ouvert un espace virtuel : celui de l'ailleurs toujours recommenc&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
La Terre n'est pas une propri&#233;t&#233; commune. Elle est devenu le lieu o&#249; ceux qui la ma&#238;trise tol&#232;rent le passage ou la location, par des occupants qui n'ont pas le pouvoir sur leur vie et encore moins sur le sol qu'ils foulent. Ainsi en est-il des plus pauvres des humains y compris ceux qui travaillent ce sol pour le faire produire, ce dont ils profitent &#224; peine.&lt;br class='autobr' /&gt;
On rencontre, chaque jour, en France, des familles &#224; qui l'on oppose le droit de propri&#233;t&#233; au droit de vivre en famille. Une QPC (ou Question prioritaire de constitutionnalit&#233;) est &#224; l'&#233;tude, actuellement, au sein du Conseil constitutionnel fran&#231;ais. Elle a &#233;t&#233; pos&#233;e par des avocats lass&#233;s de s'entendre r&#233;p&#233;ter : &#171; vos clients n'ont aucun droit ni titre leur permettant de s&#233;journer l&#224; o&#249; ils sont ; ils doivent donc partir &#187;. O&#249; ? Peu importe ! Le droit ne dit pas o&#249; vivre ; il dit seulement o&#249; ne pas vivre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Alors la QPC devient la suivante : &#171; dans la loi des lois, la Constitution fran&#231;aise, existe-t-il une priorit&#233; entre les droits fondamentaux, et le droit &#224; la propri&#233;t&#233; du sol prime-t-il sur tous les autres, y compris le droit &#224; vivre en famille dans la s&#233;curit&#233; et la dignit&#233;, tel que le pr&#233;voit2 l'article 8 de la Convention europ&#233;enne de sauvegarde des droits de l'homme et des libert&#233;s fondamentales3, entr&#233;e d&#233;finitivement en vigueur le 1er juin 2010 ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Selon la r&#233;ponse qui sera fournie par le Conseil constitutionnel, et qui laissera au juge, au mieux, le droit d'en juger, notre espace de vie sera, tout entier, la propri&#233;t&#233; ou non des propri&#233;taires et le sol fran&#231;ais sera, par exemple, partout inaccessible au campeur comme au bivouaqueur, &#224; moins de prendre le risque de l'infraction. &#192; combien plus forte raison celui qui vit en habitat mobile devra-t-il rejoindre des aires pr&#233;vues &#224; cet effet, en r&#233;alit&#233; des r&#233;serves, o&#249; il lui faudra louer sa place et payer toutes les fournitures d'eau, d'&#233;nergie, de collecte des d&#233;chets, etc...&lt;br class='autobr' /&gt;
Priorit&#233; donc &#224; la propri&#233;t&#233;. Mais qu'est-ce que la propri&#233;t&#233; sinon l'appropriation d'un sol par ceux qui l'ont achet&#233; ? Et donc un accaparement, c'est-&#224;-dire &#171; le fait de prendre pour soi tout seul &#187; selon le dictionnaire le Robert.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et que devient, dans ces conditions : habiter la Terre ? Peu &#224; peu, si vastes soient les territoires concern&#233;s, on accapare, on poss&#232;de, on d&#233;coupe en lots, on renonce &#224; toute propri&#233;t&#233; sociale, c'est-&#224;-dire au partage. On &#171; autorise &#187; autrui &#224; vivre chez soi (de pr&#233;f&#233;rence moyennant finance) mais on &#233;l&#232;ve des fronti&#232;res nouvelles qui ne sont plus seulement celles des peuples mais celles des propri&#233;taires. Dans les villes comme dans les champs, il est des humains qui doivent se cacher pour dormir et dont la pr&#233;occupation devient d'&#233;chapper &#224; la vigilance des vigiles, des gendarmes et autres gardiens des propri&#233;t&#233;s individuelles, ceintur&#233;e ou non de murs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 &#8211; Qui alors est nomade au XXI&#232;me si&#232;cle ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Depuis que les nomades ont cess&#233;, presque partout, d'&#234;tre ceux qui poussaient devant eux leurs troupeaux, depuis que les nomades ne sont plus ces hommes qui vivent en habitat mobile (&#224; la fois parce que l'habitat mobile r&#233;gresse, et parce que leurs occupants ne se d&#233;placent pas constamment), depuis que l'administration elle-m&#234;me a d&#251; abandonner ce mot nomades qui n'a aucun sens en France pour d&#233;signer une population, l'id&#233;e m&#234;me du nomadisme s'est d&#233;plac&#233;e vers la banalisation de la mobilit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les objets eux-m&#234;mes peuvent &#234;tre nomades, c'est-&#224;-dire constamment transport&#233;s avec soi. Les touristes sont devenus des voyageurs qui ne voyagent pas mais consomment de l'espace et du paysage sous la direction d'agences et de guides. Le voyage qui forme la jeunesse, comme l'on disait jadis, autrement dit le voyage de d&#233;couverte, rencontres et connaissance, est en recul face &#224; la marchandisation de l'ailleurs. Ce tourisme-l&#224; est une pr&#233;dation, une pollution, une domination de ceux qui disposent des possibilit&#233;s p&#233;cuniaires de s'approprier, fut-ce temporairement, un sol, d'en faire un chez-soi de quelques jours. Ces faux nomades emm&#234;nent avec eux leur propri&#233;t&#233;, coll&#233;e &#224; leurs semelles et tout ce qui va avec, &#224; commencer par leur conception du monde qui ne s'enrichira gu&#232;re au contact de spectacles exotiques pr&#233;fabriqu&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
La philosophe nomade est un cosmopolite humble, qui se sait citoyen du monde. S'il est nomade, il n'est pas &#171; un nomade &#187;. Il est habitant de la plan&#232;te et sait ce que cela signifie. Il n'est pas &#171; sans fronti&#232;res &#187; (si fronti&#232;re signifie limite &#224; ne pas franchir si l'on veut respecter l'intime d'autrui) mais il ne sacralise aucune fronti&#232;re. Il marche et traverse des territoires sans les poss&#233;der et sans y pr&#233;lever ce qui a, l&#224;, une place et une utilit&#233;, et nulle part ailleurs. Cet homme nomade-l&#224; est un passager, une mani&#232;re de contemplatif qui consid&#232;re et respecte l'inerte comme le vivant et ne s'approprie rien.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces quelques observations que j'aurais aim&#233; approfondir me sont venues comme un sch&#233;ma suceptible d'articuler ces trois domaines : la fronti&#232;re qui borde et borne, la propri&#233;t&#233; qui enferme et d&#233;tient, l'homme nomade enfin capable d'ouvrir les univers clos sans effraction.&lt;br class='autobr' /&gt;
Sans ce que vous allez aborder &#224; Porto, je me serais pas pos&#233; ainsi ces questions li&#233;es. De loin, en effet, je vous pense tous, Europ&#233;ens ou pas, en Europe, en compagnie de nos proches amis de Ta&#239;wan et je me demande comment continuer de nous solidariser avec tous les &#171; aborig&#232;nes &#187; et &#171; indig&#232;nes &#187; de la Terre qui &#8230; &#171; sont n&#233;s dans le pays dont il est question &#187;, comme dit le dictionnaire. Ne sommes-nous pas nous-m&#234;mes, tous, des indig&#232;nes de la plan&#232;te ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous avons mis des ann&#233;es, depuis 1945, pour comprendre compl&#233;tement ce que sugg&#233;rait Paul Val&#233;ry avec son aphorisme : &#171; le temps du monde fini commence &#187;. Le temps du monde sans limites s'ach&#232;ve, mais nous ne savons toujours pas comment nous passer de fronti&#232;res et comment habiter toute la Terre sans la poss&#233;der. Peut-&#234;tre faudra-t-il regarder du c&#244;t&#233; de l'&#233;cosophie et de la nomadologie dont F&#233;lix Guattari et Deleuze furent les initiateurs et relire Les trois &#233;cologies4 ainsi que Mille plateaux5.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'&#233;co, la maison, celle qui nous environne et qu'il nous est donn&#233; d'habiter, c'est bien la Terre tout enti&#232;re. Qui sait la respecter fait mieux que d'instituer des fronti&#232;res, il les remplace par des espaces partag&#233;s o&#249; l'on peut vivre ensemble, non sans conflits mais sans domination. Et que quiconque pense cette utopie impossible offre une autre perspective supportable...&lt;br class='autobr' /&gt;
L'espace nomade, celui o&#249; nous nous mouvons, et qu'il nous est donn&#233; d'occuper, c'est bien notre entier espace de vie physique et mental. La g&#233;ophilosophie de Deleuze et Guattari6 est &#224; explorer pour nous aider &#224; penser nomade autrement qu'avec nos r&#233;f&#233;rences banales et inadapt&#233;es.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces quelques paragraphes que je vous adresse me relancent dans une r&#233;flexion dont je m'&#233;tais trop &#233;cart&#233;. Et cela gr&#226;ce &#224; l'Universit&#233; d'&#233;t&#233; de Porto. D&#233;cid&#233;ment, j'y suis bien all&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et j'y retournerai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean-Pierre Dacheux&lt;br class='autobr' /&gt;
1 Virilio Paul, Lettre ouverte pour Habiter la Terre, pour la V&#232;me Biennale d'art contemporain de Melle, 5 mai 2011.&lt;br class='autobr' /&gt;
2 Article 8 - &#171; Toute personne a droit au respect de sa vie priv&#233;e et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 11 ne peut y avoir ing&#233;rence d'une autorit&#233; publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ing&#233;rence est pr&#233;vue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une soci&#233;t&#233; d&#233;mocratique, est n&#233;cessaire &#224; la s&#233;curit&#233; nationale, &#224; la s&#251;ret&#233; publique, au bien-&#234;tre &#233;conomique du pays, &#224; la d&#233;fense de l'ordre et &#224; la pr&#233;vention des infractions p&#233;nales, &#224; la protection de la sant&#233; ou de la morale, ou &#224; la protection des droits et libert&#233;s d'autrui. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 &lt;a href=&#034;http://sos-net.eu.org/etrangers/ddhc/cedh.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://sos-net.eu.org/etrangers/ddhc/cedh.htm&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
4 F&#233;lix Guattari, Les trois &#233;cologies, Paris, &#233;ditions Galil&#233;e, 1989.&lt;br class='autobr' /&gt;
5 F&#233;lix Guattari et Gilles Deleuze, capitalisme et schizophr&#233;nie : mille plateaux, Paris, &#233;ditionsde Minuit, 1980.&lt;br class='autobr' /&gt;
6 Manola Antonioli, La g&#233;ophilosophie de Deleuze et Guattari, Paris, L'Harmattan, 2004.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Fernand Deligny, les fronti&#232;res mat&#233;rielles et langagi&#232;res</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=120</link>
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		<dc:date>2011-03-15T07:55:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Sylvie Parquet</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Dans un article &#171; L'autisme sans fronti&#232;res &#187; (paru dans la revue Le passant ordinaire, n&#176;37, novembre-d&#233;cembre 2001) Bertrand Ogilvie souligne que Fernand Deligny &#171; est sans doute l'un de ceux qui ont le plus profond&#233;ment boulevers&#233; les fronti&#232;res des cat&#233;gories et des territoires que les soci&#233;t&#233;s de contr&#244;les r&#233;servent au vivant humain &#187;. Les travaux et la vie m&#234;me de Deligny ont &#233;t&#233; une remise en question permanente des fronti&#232;res mat&#233;rielles et langagi&#232;res dans lesquelles doivent (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=25" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; &#224; Porto fin aout 2011&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Dans un article &#171; L'autisme sans fronti&#232;res &#187; (paru dans la revue Le passant ordinaire, n&#176;37, novembre-d&#233;cembre 2001) Bertrand Ogilvie souligne que Fernand Deligny &#171; est sans doute l'un de ceux qui ont le plus profond&#233;ment boulevers&#233; les fronti&#232;res des cat&#233;gories et des territoires que les soci&#233;t&#233;s de contr&#244;les r&#233;servent au vivant humain &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les travaux et la vie m&#234;me de Deligny ont &#233;t&#233; une remise en question permanente des fronti&#232;res mat&#233;rielles et langagi&#232;res dans lesquelles doivent &#233;voluer normalement les a-normaux, les exclus de l'existence sociale.&lt;br class='autobr' /&gt;
En partant pour Monoblet en C&#233;vennes (sud du Massif central, en France) avec Janmari un enfant autiste puis avec d'autres, il s'approche d'un &#171; espace infini &#187; n&#233;cessaire selon lui, &#224; la vie des enfants autistes. Il red&#233;finit les espaces habituellement d&#233;volus aux &#234;tres &#224; part que sont les autistes. Eux qui n'ont pas de limites. L&#224;, plus de repr&#233;sentation normative des corps, du langage, des comportements. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les d&#233;placements sous forme de &#171; lignes d'erres &#187; de ces enfants, relev&#233;s par Deligny, renvoient &#224; une forme de pens&#233;e particuli&#232;rement singuli&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
On pourra s'interroger &#224; la lumi&#232;re de cette exp&#233;rience sur les &#171; limites impos&#233;es par les fronti&#232;res probl&#233;matiques &#187;, sur les d&#233;placements, les espaces.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La Fronti&#232;re de Pascal Quignard et les azulejos du palais Fronteira.</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=122</link>
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		<dc:date>2011-02-12T16:54:26Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;oise Bouvier</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Quand j'ai pris connaissance du th&#232;me de l'universit&#233; d'&#233;t&#233; de Porto, j'ai associ&#233; imm&#233;diatement l'intitul&#233; au titre du roman, traduit en portugais d&#232;s sa parution en 1992, de l'auteur fran&#231;ais Pascal Quignard : La Fronti&#232;re. Ce r&#233;cit lui avait &#233;t&#233; directement inspir&#233; par les azulejos qui ornent cours et jardins du Palais Fronteira construit dans la seconde moiti&#233; du XVII&#232;me si&#232;cle apr&#232;s la fin des guerres de Restauration de la monarchie portugaise, &#224; la lisi&#232;re de Lisbonne. Pascal (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=25" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; &#224; Porto fin aout 2011&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Quand j'ai pris connaissance du th&#232;me de l'universit&#233; d'&#233;t&#233; de Porto, j'ai associ&#233; imm&#233;diatement l'intitul&#233; au titre du roman, traduit en portugais d&#232;s sa parution en 1992, de l'auteur fran&#231;ais Pascal Quignard : La Fronti&#232;re. Ce r&#233;cit lui avait &#233;t&#233; directement inspir&#233; par les azulejos qui ornent cours et jardins du Palais Fronteira construit dans la seconde moiti&#233; du XVII&#232;me si&#232;cle apr&#232;s la fin des guerres de Restauration de la monarchie portugaise, &#224; la lisi&#232;re de Lisbonne. Pascal Quignard y conte, &#224; partir de sa propre d&#233;couverte et connaissance de cet ensemble impressionnant, l'histoire sanglante d'une double vengeance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas pensable que le titre donn&#233; par P. Quignard le soit simplement et uniquement en r&#233;f&#233;rence au nom du lieu qui lui inspire cette narration. Le bestiaire souvent anthropomorphique trac&#233; sur les azulejos et la &#171; sauvagerie &#187; de nombreuses sc&#232;nes repr&#233;sent&#233;es dans l'&#233;criture si aigu&#235; de Quignard , peuvent inviter &#224; donner sens au titre par rapport &#224; un paradigme anthropologique ; ce serait sans doute une interpr&#233;tation trop imm&#233;diate pour &#234;tre suffisamment pertinente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je peux me proposer d'interroger ce titre -La Fronti&#232;re, donc- &#224; partir et au-del&#224; de son &#233;nonc&#233; manifeste, et tenter un petit parcours m&#233;taphorique, avec le risque de me perdre, dans l'architecture de ce texte qui r&#233;sonne du bleu des pr&#233;sences myst&#233;rieuses dessinant un univers d'une si inqui&#233;tante &#233;tranget&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>L'europ&#233;anit&#233; des Rroms</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=119</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=119</guid>
		<dc:date>2011-02-12T16:43:23Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean-Pierre Dacheux</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;&#171; Dans ce Congr&#232;s International et Universit&#233; Internationale d'&#233;t&#233; nous nous proposons, sur base des notions de fronti&#232;re, de d&#233;placement et de cr&#233;ation, la r&#233;alisation d'un exercice critique sur la probl&#233;matique complexe que la contemporan&#233;it&#233; nous pose. Qu'est-ce qui est alors cens&#233; interroger le contemporain ? &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Je m'inscris dans cette th&#233;matique g&#233;n&#233;rale et me propose d'y apporter mon concours. _________ &lt;br class='autobr' /&gt;
Mon objectif, &#224; Porto, est d'&#233;voquer l'europ&#233;anit&#233; des Rroms. Ce peuple de plus (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=25" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; &#224; Porto fin aout 2011&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; Dans ce Congr&#232;s International et Universit&#233; Internationale d'&#233;t&#233; nous nous proposons, sur base des notions de fronti&#232;re, de d&#233;placement et de cr&#233;ation, la r&#233;alisation d'un exercice critique sur la probl&#233;matique complexe que la contemporan&#233;it&#233; nous pose. Qu'est-ce qui est alors cens&#233; interroger le contemporain ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'inscris dans cette th&#233;matique g&#233;n&#233;rale et me propose d'y apporter mon concours.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Mon objectif, &#224; Porto, est d'&#233;voquer &lt;strong&gt;l'europ&#233;anit&#233; des Rroms&lt;/strong&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce peuple de plus de douze millions de personnes, essentiellement europ&#233;en, par son autod&#233;signation en tant que &#171; nation sans territoire &#187; se pose comme transfrontalier, non par n&#233;gation mais d&#233;passement de la fronti&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
La mobilit&#233; des Roms n'est pas celle de nomades et leur exp&#233;rience du voyage en font des occupants de la Terre cosmopolites en permanent d&#233;placement culturel.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce n'est pas un hasard si, au cours de l'&#233;t&#233; 2010, les Rroms se sont retrouv&#233;s au c&#339;ur de l'actualit&#233; europ&#233;enne et donc de notre propre contemporan&#233;it&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ils interpellent, tout &#224; la fois, la g&#233;ographie politique de l'Europe, en ses fronti&#232;res mouvantes, et la citoyennet&#233; europ&#233;enne qui est une cr&#233;ation politique ne pouvant se d&#233;duire de l'appartenance &#224; un &#201;tat-membre, ni s'y r&#233;duire par l'interm&#233;diaire de la nationalit&#233; obtenue par la r&#233;sidence.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je souhaite, par cons&#233;quent, explorer, en suivant ce cheminement intellectuel, d'une part les concepts que les Rroms ne cessent d'&#233;clairer et de d&#233;voiler par leurs interpellations muettes et pourtant fortes et, d'autre part, les influences qu'ils exercent, actuellement, sur le d&#233;bat politique.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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