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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>E. J&#252;nger : le Type du Travailleur et la mobilisation totale </title>
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		<dc:creator>Jean-Louis D&#233;otte</dc:creator>



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&lt;p&gt;Nous venons d'apprendre le d&#233;c&#232;s de Jean-Louis D&#233;otte, professeur &#233;m&#233;rite au d&#233;partement de philosophie de Paris 8 et membre de notre association. Ici&amp;Ailleurs souhaite lui rendre hommage en publiant &#224; nouveau le texte ci-dessous, qui avait paru une premi&#232;re fois sur notre site le 18 octobre 2011. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce n'est &#233;videmment pas un hasard si dans Le travailleur (Arbeiter) de 1932 texte qui ne fut jamais reni&#233; par son auteur, ni modifi&#233;, E.J&#252;nger, en particulier quand il a &#224; dresser les grandes (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=29" rel="directory"&gt;Le Baudelaire des philosophes septembre 2011&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;strong&gt;Nous venons d'apprendre le d&#233;c&#232;s de Jean-Louis D&#233;otte, professeur &#233;m&#233;rite au d&#233;partement de philosophie de Paris 8 et membre de notre association. Ici&amp;Ailleurs souhaite lui rendre hommage en publiant &#224; nouveau le texte ci-dessous, qui avait paru une premi&#232;re fois sur notre site le 18 octobre 2011.&lt;/strong&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est &#233;videmment pas un hasard si dans Le travailleur (Arbeiter) de 1932 texte qui ne fut jamais reni&#233; par son auteur, ni modifi&#233;, E.J&#252;nger, en particulier quand il a &#224; dresser les grandes lignes de la nouvelle culture, oppose syst&#233;matiquement la culture de la figure du Travailleur, au mus&#233;al&#8230; J&#252;nger invente donc un concept (le mus&#233;al), qui ne correspond ni &#224; mus&#233;ologie ni &#224; mus&#233;ographie. En fait, il faudrait &#234;tre plus prudent : ce n'est peut-&#234;tre pas un concept, mais plut&#244;t une figure, ou plut&#244;t face &#224; la figure affirmative (une figure de la volont&#233; qui se veut) du Travailleur, une anti-figure, essentiellement r&#233;active : celle de la collection d'objets du pass&#233;. &#171; Nous vivons dans un monde qui d'un c&#244;t&#233; ressemble tout &#224; fait &#224; un chantier et de l'autre tout &#224; fait &#224; un mus&#233;e. La diff&#233;rence entre les pr&#233;tentions propres &#224; ces deux paysages est que personne n'est oblig&#233; de voir dans un chantier plus qu'un chantier, tandis qu'il r&#232;gne dans le paysage du mus&#233;e une atmosph&#232;re &#233;difiante qui a rev&#234;tu des formes grotesques. Nous sommes parvenus &#224; une sorte de f&#233;tichisme historique qui se trouve en rapport direct avec le manque de force cr&#233;atrice. Aussi est-ce une pens&#233;e consolante que, par suite du d&#233;veloppement de grandioses moyens de destruction, une esp&#232;ce de correspondance secr&#232;te accompagne l'accumulation et la conservation de ce qu'on nomme le patrimoine culturel. &#187;1 &lt;br class='autobr' /&gt; Le cynisme militant d'E.J&#252;nger s'enracine dans la m&#234;me &#034;exp&#233;rience&#034; historique que la m&#233;lancolie de W.Benjamin : dans les deux cas, celle d'un effondrement de la singularit&#233; et de l'&#234;tre-ensemble, qui les a jet&#233;s, face &#224; la Chose, face au non-&#234;tre. Mais, autant l'&#233;criture de W.Benjamin sera une reconstruction qui continuera de laisser percer ce qui a &#233;t&#233; aper&#231;u dans et gr&#226;ce &#224; l'effondrement (et continuera toujours de l'&#234;tre), autant E.J&#252;nger fera une tentative _ inconsistante, du moins dans ce texte _ pour forclore, ne pas voir, ne pas entendre, transformant l'impuissance v&#233;ridique de l'effondrement ( la d&#233;faite allemande de 14-18) en volont&#233;, en figure-forme de la volont&#233;. Rendant par l&#224;, imm&#233;diatement suspecte cette culture de la volont&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt; M&#234;me s'il peut y avoir chez les deux penseurs une &#233;tonnante proximit&#233;_ ici dans la correspondance entre destruction et patrimoine_, et plus largement dans l'importance du th&#232;me de la destruction, de la technique, de la reproduction de l'art, du rapport &#224; la nature d&#233;sormais ali&#233;n&#233;e, etc. S'ils s'opposent, s'il y a couple, c'est bien celui du type nihiliste-cynique oppos&#233; au m&#233;lancolique.&lt;br class='autobr' /&gt; Le mus&#233;al n'est pas le mus&#233;e. Car la valeur n'est pas n&#233;cessairement la r&#233;alit&#233;, ici. Ce qui est d'ailleurs paradoxal pour un nietzsch&#233;en comme E.J&#252;nge. Il y a pour lui des mus&#233;es n&#233;cessaires, dont on peut tirer des le&#231;ons quant &#224; l'essence du mouvement de la technique par exemple. Ainsi o&#249; peut-on d&#233;couvrir l'avanc&#233;e de l'univocit&#233; et de la simplicit&#233; qui caract&#233;risent la clarification de la volont&#233; technique de mise en figure (donc selon la figure du Travailleur, qui n'est pas seulement la derni&#232;re figure en terme d'&#233;poque, mais LA figure) ? Au mus&#233;e allemand des techniques : &#171; Simultan&#233;ment, les outils gagnent en pr&#233;cision _ et l'on pourrait aussi dire : en simplicit&#233;. Ils approchent d'un &#233;tat de perfection _ une fois celui-ci atteint, l'&#233;volution sera close. Si, par exemple, on compare entre eux une s&#233;rie continue de mod&#232;les techniques dans l'un de ces mus&#233;es d'un nouveau genre que l'on peut appeler mus&#233;es du travail, comme le Mus&#233;e Allemand de Munich, on d&#233;couvrira que la complication n'est pas la caract&#233;ristique des situations tardives mais des situations initiales. &#187;2 &lt;br class='autobr' /&gt; Si le mus&#233;al concentre, comme nous le verrons, les valeurs de l'ancien monde (de plus faible mobilisation), cela ne concerne pas pour autant l'institution, c'est-&#224;-dire le mus&#233;e r&#233;el, qui pourra tr&#232;s bien &#234;tre r&#233;&#233;valu&#233; apr&#232;s le triomphe finale de la totalit&#233; destinale (ce qui suppose que le Travailleur comme figure soit une figure m&#233;taphysique, une v&#233;ritable destination, alors que le prol&#233;taire n'est qu'une repr&#233;sentation politique ou sociologique) : &#171; C'est seulement lorsque la valeur de cette conception sera reconnue &lt; l'effort total qui est une repr&#233;sentation de la Figure du Travailleur &gt;, seulement lorsque le travail aura &#233;t&#233; &#233;lev&#233; &#224; un rang m&#233;taphysique tr&#232;s large et que ce rapport aura trouv&#233; son expression dans la r&#233;alit&#233; de l'Etat que l'on pourra parler d'un &#226;ge du Travailleur.&lt;br class='autobr' /&gt; C'est seulement une fois ce pr&#233;suppos&#233; r&#233;alis&#233; qu'on pourra aussi d&#233;terminer le rang susceptible d'&#234;tre accord&#233; &#224; l'entreprise mus&#233;ale et donc &#224; cette cat&#233;gorie que la bourgeoisie range actuellement dans la cat&#233;gorie de l'art. &#187;3&lt;br class='autobr' /&gt; Pour quelles raisons faire du mus&#233;al (et donc de la collection) une valeur r&#233;active ? Les traits sont concentr&#233;s dans le chapitre consacr&#233; &#224; la culture et &#224; l'art, dans un programme dont la t&#234;te de chapitre est explicite : L'art comme mise en forme du monde du travail. Donc, l'art comme mise en forme de la nouvelle destination : un art destinal. Une destination morale aurait dit Quatrem&#232;re de Quincy (Consid&#233;rations morales sur la destination des ouvrages de l'art, 1815)&lt;br class='autobr' /&gt; _Les suspens, les objets de collection, les symboles anciens, dans la mesure o&#249; ils voilent la r&#233;alit&#233; de la nouvelle Figure, caract&#233;risent le mus&#233;al qui est une perte de l'&#233;l&#233;mentaire, un affaiblissement de la force. Ils sont priv&#233;s de la v&#233;ritable Forme-figure, de leur &#233;nergie, de leur vie originelles. Ces objets sont sans Figure : &#171; Les symboles anciens reproduisent l'image seconde d'une force dont l'image originelle, dont la Figure a disparu. Ils ne sont rien d'autre que des crit&#232;res permettant de mesurer le rang auquel la vie peut atteindre en g&#233;n&#233;ral. Cependant, dans tous les domaines de la vie, nous nous heurtons &#224; un type d'effort qui, en fonction non du rang mais de la qualit&#233;, se guide sur des r&#233;pliques sans avoir part aux images originelles. Cette activit&#233; mus&#233;ale est caract&#233;ristique de notre temps ; les modifications importantes et secr&#232;tes sont masqu&#233;es par elle comme par un voile formel. Elle alourdit les performances r&#233;alis&#233;es par des poids de plomb et le masque d'une libert&#233; fictive est de moins en moins capable de dissimuler le fait que le pr&#233;suppos&#233; de toute libert&#233; _ &#224; savoir un lien authentique et originel et donc une responsabilit&#233; _ fait d&#233;faut. &#187;4 &lt;br class='autobr' /&gt; E.J&#252;nger met en place un lien inattendu entre la question de la responsabilit&#233; (une responsabilit&#233; qu'on peut supposer archa&#239;que ou fondamentale) et ce qui viendrait la voiler, ces suspens qui, en eux-m&#234;mes, n'indiquent, comme des aiguilles de manom&#232;tre, que des &#233;tats ant&#233;rieurs de mobilisation de l'&#233;nergie, d'anciennes Figures. Ces suspens qui vont &#234;tre comme resubstantialis&#233;s, puisque leur &#233;loignement de l'&#233;l&#233;mentaire va leur donner l'occasion de supporter une force r&#233;active.&lt;br class='autobr' /&gt; Comme dans le Discours de rectorat de Heidegger, la cible est le lib&#233;ralisme (et dans l'Universit&#233; allemande, le mod&#232;le w&#233;b&#233;rien), dans un moment d&#233;cisif pour l'Etat, o&#249; il s'agit de prendre une d&#233;cision radicale (de type national-bolchevique chez E.J&#252;nger).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il faut rappeler que ce que nous avons appel&#233; d&#233;cision &#233;poquale (comme ouverture d'une &#233;poque de la sensibilit&#233; commune par l'irruption d'un appareil, d&#233;cision que personne ne prend, aucun sujet, pas m&#234;me un Etat ou un peuple), n'entretient aucun rapport avec le d&#233;cisionnisme, ici implicite ,ailleurs explicite chez C.Schmitt .&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; L'effort &#233;pigonal pour s'impr&#233;gner du sens de ce patrimoine et le reproduire, autrement dit toute l'agitation ax&#233;e sur l'art, la culture et leur valeur formatrice, tout cela a pris des proportions qui font appara&#238;tre &lt;br class='autobr' /&gt;
comme indispensable d'all&#233;ger notre bagage ; et l'on ne saurait le faire trop &#224; fond ni trop largement. Le pire n'est pas qu'un cercle de connaisseurs, de fouineurs et de conservateurs se soit agglutin&#233; autour de la moindre coquille abandonn&#233;e que la vie a un jour port&#233;e sur son dos comme un escargot.&lt;br class='autobr' /&gt; Ce qui est bien plus inqui&#233;tant, c'est que cet affairement a engendr&#233; un ensemble d'appr&#233;ciation de valeurs st&#233;r&#233;otyp&#233;es derri&#232;re lequel se dissimule un d&#233;p&#233;rissement mortel. On joue ici avec les ombres des choses et l'on fait de la r&#233;clame au concept d'une culture d&#233;pouill&#233;e de toute force originelle. Cela se passe en un temps o&#249; l'&#233;l&#233;mentaire fait de nouveau puissamment irruption dans l'espace de la vie et pose &#224; l'homme des exigences sans &#233;quivoque. On s'efforce de s&#233;lectionner de nouvelles g&#233;n&#233;rations d'administrateurs et de fonctionnaires de la culture et d'inculquer aux gens un sentiment tarabiscot&#233; de la &#034;vraie grandeur&#034; du peuple alors que l'Etat a &#224; r&#233;soudre des t&#226;ches plus originales et plus pressantes que jamais .&lt;...&gt;. L'activit&#233; mus&#233;ale ne repr&#233;sente rien d'autre que l'une des derni&#232;res oasis de la s&#233;curit&#233; bourgeoise. Elle offre l'&#233;chappatoire la plus plausible en apparence pour se soustraire &#224; la d&#233;cision politique. &#187;5 &lt;br class='autobr' /&gt; Le mus&#233;al est alors le v&#233;ritable opium de la Figure : ce qui voile l'&#233;l&#233;mentaire, au moment d&#233;cisif du danger, suscite trompeusement la conscience d'un ordre, constituant un luxe insupportable dans une situation o&#249; il ne s'agit pas tant de parler de tradition mais d'en cr&#233;er une, spartiate. &lt;br class='autobr' /&gt; A la limite, le mus&#233;e (et ses collections) devient un lieu de r&#233;sistance contre la mobilisation, ou plut&#244;t son affaiblissement sournois. Le mus&#233;al d&#233;mobilise parce qu'il appartient &#224; un monde du lib&#233;ralisme o&#249; l'on avait encore le loisir de s'occuper des id&#233;aux d'une science objective et d'un art n'existant que pour lui-m&#234;me. Ce ressaisissement contre une finalit&#233; coup&#233;e, celle du suspens, faisant appel ici &#224; une &#233;lite pauvre et guerri&#232;re, est tout aussi bien au coeur du Discours du Rectorat.&lt;br class='autobr' /&gt; L'activit&#233; mus&#233;ale r&#233;sume tout ce qu'il s'agit de faire dispara&#238;tre : l'individualisme bourgeois (au profit du type univoque inclus dans le monde de la Figure), le culte du g&#233;nie cr&#233;ateur, du pass&#233; monumental, le relativisme des cultures, le cosmopolitisme ( &#171; Comme le Travailleur poss&#232;de en tant que type une qualit&#233; qui rel&#232;ve de la race, on peut attendre de lui cette univocit&#233; de la vision qui compte parmi les caract&#233;ristiques de la race et constitue le pr&#233;suppos&#233; de tout jugement de valeur s&#251;r _ au contraire d'un esprit de jouissance qui se compla&#238;t &#224; une vue kal&#233;idoscopique des cultures. &#187;6 ). &lt;br class='autobr' /&gt; Ce sont des arguments que l'on a d&#233;j&#224; retrouv&#233; chez Quatrem&#232;re de Quincy (m&#234;me si la filiation globale est celle des Consid&#233;rations intempestives de Nietzsche) : la critique de l'individu exceptionnel, du cr&#233;ateur doit s'entendre par rapport au privil&#232;ge de la Figure destinale et du type qu'elle imprime &#224; toute chose. Le culte du g&#233;nie n'&#233;tant au contraire qu'une cons&#233;quence de la culture de masse, c'est-&#224;-dire d'un concept de culture influenc&#233; par les repr&#233;sentations de l'individu : &#171; il est impr&#233;gn&#233; par la sueur de l'effort individuel, par le sentiment de l'exp&#233;rience v&#233;cue une seule fois, par l'importance de l'acte cr&#233;ateur. La performance cr&#233;atrice se situe &#224; la fronti&#232;re de l'&#034;id&#233;e&#034; et de la &#034;mati&#232;re&#034; (Materie ) ; elle arrache les formes &#224; la mati&#232;re (dem Stoffe ) dans des combats titanesques et engendre des images uniques impossibles &#224; reproduire. &#187;7 &lt;br class='autobr' /&gt; Dans un sens, l'importance du texte de J&#252;nger consiste &#224; tirer toutes les cons&#233;quences d'une th&#233;orie syst&#233;matique et universelle de l'&#233;poque, de la destination, de la puissance destinale. Ainsi, est-il &#233;crit qu'il n'y a pas d'histoire de la Figure, car la Figure est historiale : &#171; Une Figure est , et aucune &#233;volution ne l'accro&#238;t ni ne la diminue. Une histoire de l'&#233;volution ne peut donc &#234;tre une histoire de la Figure mais tout au plus son commentaire dynamique. L'&#233;volution conna&#238;t un d&#233;but et une fin, une naissance et une mort auxquelles la Figure est soustraite. De m&#234;me que la Figure de l'homme pr&#233;c&#233;dait sa naissance et survivra &#224; sa mort, une Figure historique est, au plus profond d'elle-m&#234;me, ind&#233;pendante du temps et des circonstances dont elle semble na&#238;tre. Les moyens dont elle dispose sont sup&#233;rieurs, sa f&#233;condit&#233; est imm&#233;diate. L'histoire n'engendre pas de figures, elle se transforme au contraire avec la Figure &lt; je souligne&gt;. &#187;8 &lt;br class='autobr' /&gt; Ce qui implique selon lui une remise en cause d'un certain nombre de couples m&#233;taphysiques traditionnels ; (mati&#232;re/forme, fin/moyen, cause/effet, individu/masse, n&#233;cessit&#233;/libert&#233;, etc) en insistant sur une th&#233;orie de l'empreinte du sceau typique et de l'image comme frappe . D&#233;passement qui est d'ailleurs confirm&#233; en une th&#232;se : l'ancien monde se pensait selon des couples de concepts oppos&#233;s, le nouveau selon la Figure : &#171; De ce conflit sup&#233;rieur &lt; entre syst&#232;mes mat&#233;rialistes et spiritualistes &gt; proviennent toutes ces oppositions empoisonn&#233;es entre la puissance et le droit, le sang et l'esprit, l'id&#233;e et la mati&#232;re, l'amour et le sexe, l'homme et la nature, le corps et l'&#226;me, le glaive temporel et le glaive spirituel _ oppositions qui font partie d'une langue qu'il faut clairement identifier comme langue &#233;trang&#232;re . &lt;br class='autobr' /&gt;
De telles oppositions nourrissent aujourd'hui, apr&#232;s avoir perdu leur premi&#232;re force d&#233;vorante, la discussion dialectique interminable &lt;....&gt;. Ces oppositions perdent toute importance devant la Figure ; on reconna&#238;t un esprit form&#233; par elle &#224; ce qu'il sait voir les universalia in re. Il faut bien savoir que l'entr&#233;e dans l'univers de la Figure change la vie de fond en comble et non pas seulement dans ses parties. &#187; 9 &lt;br class='autobr' /&gt; Lacoue-Labarthe10 analysaant ce recours au Type, &#224; la figure, dans ces renversements modernes du platonisme issus en r&#233;alit&#233; du romantisme, y d&#233;c&#232;le une onto-typographie et pr&#233;cise en note : &#171; J'ai forg&#233; ce terme dans &#034;Typographie&#034;, sur le mod&#232;le du philosoph&#232;me heidegg&#233;rien d'&#034;onto-th&#233;ologie&#034; pour d&#233;signer l'ontologie qui sous-tend &#224; la fois la pens&#233;e la plus ancienne de la mim&#233;sis et la moderne pens&#233;e par figure (Gestalt) qui en proc&#232;de (cf. &#233;galement &#224; ce sujet : Heidegger, &#034;Contribution &#224; la question de l'&#234;tre &#034; ,Questions I) &#187;. Et il pose ainsi la question : &#171; Pourquoi donc, plus g&#233;n&#233;ralement, la r&#233;manence de cette id&#233;e (depuis Schelling, voire le &#034;jeune&#034; Hegel, jusqu'&#224; Nietzsche et George, c'est-&#224;-dire aussi bien jusqu'&#224; J&#252;nger et au Heidegger des ann&#233;es 30) selon laquelle il revient &#224; l'art, dans l'&#226;ge o&#249; d&#233;faille et se d&#233;fait la transcendance, de retrouver son antique destination et d'&#233;riger le type, ou si l'on pr&#233;f&#232;re la figure mythique, o&#249; l'humanit&#233;, ou peut-&#234;tre une humanit&#233; (un peuple, par exemple), puisse se reconna&#238;tre et se saisir dans son essence et sa propri&#233;t&#233; constitutive, moins par &#034;identification&#034; du reste, que sous l'action directe _ sous l'impression ou la frappe _ du sceau historial qu'est le type ? Pourquoi assigner encore &#224; l'art cette &#034;vocation&#034; ou cette &#034;mission&#034; d'avoir &#224; typer l'humanit&#233; qui vient, et &#224; qui ne suffit plus d&#233;sormais, de toute &#233;vidence, les figures et les exemples l&#233;gu&#233;s par les traditions et les religions ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt; Ces textes sont une confirmation essentielle (quasi exp&#233;rimentale) pour nous, d'autant que cette fiction de la Figure s'&#233;tablit contre le mus&#233;al, selon les axes d'un discours traditionnel que nous avons d&#233;j&#224; point&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt; Ainsi la critique de l'individu d'exception _le cr&#233;ateur se renfor&#231;ant de l'impuissance cr&#233;atrice de la masse _, trouve son pendant dans la critique d'une culture s&#233;par&#233;e, m&#233;diatis&#233;e, ali&#233;n&#233;e. Critique qui ne peut s'exercer qu'en fonction de la conception d'un v&#233;ritable &#034;paysage culturel&#034;, soumis comme l'ont &#233;t&#233; n&#233;cessairement tous les grands sites culturels du monde, &#224; une volont&#233; &#233;l&#233;mentaire, &#224; une synth&#232;se de la vie et de l'acte de donner figure, telle que l'oeuvre est bien celle de la Figure destinale et non celle de la force cr&#233;atrice exceptionnelle, selon les modernes. La figure est artiste.&lt;br class='autobr' /&gt; Comme chez Quatrem&#232;re de Quincy, la puissance &#233;l&#233;mentaire peut aussi bien &#234;tre d&#233;crite en termes de nature : la vraie culture est un sol g&#233;n&#233;reux, les oeuvres croissent d'elles-m&#234;mes : &#171; De m&#234;me que le sentiment moderne de la nature est caract&#233;ristique du hiatus qui s&#233;pare l'homme de la nature, le sentiment de la culture est r&#233;v&#233;lateur de l'&#233;loignement qui existe entre l'homme et l'acte cr&#233;ateur _ &#233;loignement qui s'exprime au mus&#233;e par la distance entre le visiteur et les objets expos&#233;s. Nous avons perdu l'id&#233;e qu'il existe des mesures harmonieuses que l'on restitue sans effort parce que chaque mouvement est d&#233;j&#224; expression et repr&#233;sentation de la mesure _ et corr&#233;lativement une culture (Bildung ) qui tire les oeuvres (Gebilde ) du sol comme des plantes ou les fait prolif&#233;rer selon les lois qui r&#233;gissent la formation des &lt;br class='autobr' /&gt;
cristaux. &#187;11 &lt;br class='autobr' /&gt; Comme dans toute la tradition moderne, la nouvelle figure destinale doit se r&#233;f&#233;rer (ici positivement) &#224; l'antique : ce monde o&#249; les individualit&#233;s ne sont pas apparues (les acteurs ont des masques, les dieux des t&#234;tes &lt;br class='autobr' /&gt;
d'animaux), o&#249; la puissance formatrice consistait &#224; p&#233;trifier les symboles en une infinie r&#233;p&#233;tition du m&#234;me qui rappelle les ph&#233;nom&#232;nes naturels. Un tel monde, celui de la totalit&#233; esth&#233;tique, est &#171; herm&#233;tiquement clos comme un anneau magique, est visiblement proche du type qui repr&#233;sente la Figure du Travailleur, d'autant plus proche que l'&#034;individu&#034; appara&#238;t clairement comme type. &#187;12 &lt;br class='autobr' /&gt; E.J&#252;nger a parfaitement conscience d'&#234;tre devant une mutation de premi&#232;re importance, une rupture d'&#233;poque, et de ce qu'alors, l'art peut annoncer le nouveau : l'art &#233;tant m&#234;me le lieu de l'annonciation. D&#232;s lors, il lui faut refuser aux forces &#233;l&#233;mentaires &#034;pures&#034; et &#034;dures&#034; (la nouvelle &#233;lite cynique, spartiate, nationale-bolchevique), l'acc&#232;s &#224; l'ancienne culture s&#233;par&#233;e : moins cette classe sera cultiv&#233;e au sens usuel, mieux cela vaudra, car il est dans son int&#233;r&#234;t de ne pas prendre part &#224; ce qu'on entend aujourd'hui par art. &lt;br class='autobr' /&gt; Par cons&#233;quent, il n'y a pas continuit&#233; du medium artistique, une histoire de l'art, parce qu'il s'agit de bien plus que de l'apparition d'une nouvelle classe au sens sociologique du terme, mais d'une force &#233;l&#233;mentaire entrant dans sa phase &#233;ruptive. Ainsi l'art n'est-il pas moyen, mais sujet-objet de la mutation. La d&#233;termination des supports, des moyens est donc soumise &#224; celle de la Figure : &#171; L'art n'est rien de particulier, rien qui puisse &#234;tre expos&#233; dans ses parties puis reconstitu&#233; dans des domaines r&#233;guliers. En tant qu'expression d'un sentiment puissant de la vie, il ressemble &#224; la langue que l'on parle sans &#234;tre conscient de sa profondeur. Le merveilleux se rencontre partout ou nulle part. En d'autres termes, il est une propri&#233;t&#233; de la Figure. Pour l'observateur qui voit d&#233;j&#224; r&#233;unies de nos jours les conditions d'une grande Domination et de ce fait la possibilit&#233; de donner r&#233;ellement figure, a question des supports, des moyens et des lois se pose, bref, la question de l'originalit&#233; de l'&#233;criture &#224; laquelle on reconna&#238;t l'esprit d'une &#233;poque. &#187;13 L'art comme m&#233;dium de la Figure, mais comme la Figure c'est l'absolu, l'art reste m&#233;dium de l'absolu : th&#232;se romantique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Avec E.J&#252;nger le roman de formation, le roman (goeth&#233;en) de la culture s'inverse. A la fois, il s'agit toujours du m&#234;me : de formation, de devenir-forme, de Figure et &#224; la fois de Domination terroriste, &#233;l&#233;mentaire, pure et dure. De m&#234;me, la mondialisation (de la litt&#233;rature) s'inverse-t-elle en monstre : la conqu&#234;te de l'Empire universel soumis &#224; la Figure du Travailleur. &lt;br class='autobr' /&gt; Il faudrait prolonger cette analyse pour d'autres th&#232;mes, en particulier celui essentiel du rapport &#224; la nature et &#224; l'organique, J&#252;nger tentant de r&#233;concilier la technique et le biologique : inqui&#232;tant techno-biologisme. Le monstre, dont il proclame la n&#233;cessit&#233;, la Figure du Travailleur, ce monstre est &#224; la fois r&#233;el et fantastique, fantasmagorique. En effet, la position j&#252;ngerienne ne tient pas. Ce monstre est n&#233; d'un effondrement : pr&#233;cis&#233;ment de la Forme-Figure. C'est bien parce qu'il n'est plus possible de donner forme au d&#233;veloppement (&#224; la mobilisation totale), au processus, au mouvement, que J&#252;nger ne peut que forger une figure monstrueuse, abominable.Le Travailleur, avec toute sa violence, avec ce culte de la guerre dont W.Benjamin dira qu'il s'agit encore d'une th&#233;orie de &#034;l'Art pour l'Art&#034;14, n'est que le sympt&#244;me d'un &#233;chec. L'&#233;chec d'un platono-nietzsch&#233;en qui tente encore avec ce qui appartient toujours &#224; la m&#233;taphysique (la mise en forme) de penser ce qui &#233;chappe &#224; toute forme.&lt;br class='autobr' /&gt; L'&#233;chec r&#233;side en ceci : comment le Travailleur, aurait-il pu imposer sa marque aux flux imma&#238;tris&#233;s alors que lui-m&#234;me s'&#233;puise, se d&#233;fait, constamment, dans la mise en branle des processus ? La violence que la Figure tente d'imposer aux repr&#233;sentants des autres &#233;poques r&#233;v&#232;le l'invalidation intrins&#232;que de toute mise en forme et donc l'&#233;chec de ce qui ne peut plus, m&#234;me de l'ext&#233;rieur, c'est-&#224;-dire toujours comme repr&#233;sentation (car le Travailleur est bien finalement une repr&#233;sentation dont la nouveaut&#233; surgit dans le visible), s'imposer aux flux. Cette violence est proprement r&#233;active : n&#233;e d'un effondrement (historiquement : l'&#034;exp&#233;rience&#034; du front lors de la Premi&#232;re Guerre mondiale) non assum&#233;. Malgr&#233; les proclamations de J&#252;nger,cette repr&#233;sentation est encore humaniste (le travail est bien une valeur). Un humanisme terroriste, qui fleure bon le go&#251;t inn&#233; des gangs nationalistes pour les descentes contre les avant-garde artistiques : &#171; C'est pourquoi, en Allemagne, on trouvera le style artiste &lt; proche des anciennes valeurs&gt; &#233;troitement li&#233;, avec une s&#251;ret&#233; mortelle, &#224; toutes les puissances qui portent inscrit sur leur visage un caract&#232;re de perfidie plus ou moins dissimul&#233;e. Par bonheur, on rencontre dans notre jeunesse un flair de plus en plus d&#233;velopp&#233; pour les connivences de ce genre ; et l'on commence &#224; pressentir que dans &lt; ce nouvel &gt; espace l'utilisation de &lt;br class='autobr' /&gt;
l'esprit d'abstraction rev&#234;t d&#233;j&#224; l'allure d'une activit&#233; de haute trahison. &#187;15 &lt;br class='autobr' /&gt;
La figure du Travailleur : ce fut la derni&#232;re tentative humaniste de ressaisir la techno-science (car, il peut y avoir un humanisme terroriste : le stalinisme ). Faire croire, qu'au bout du compte, la techno-science est encore pour l'homme. Alors que la proposition contraire serait plus juste.&lt;br class='autobr' /&gt; Il faut donc prendre acte que c'est bien la notion de forme, de figure stable, qui est invalid&#233;e pour cette nouvelle &#233;poque. Et que donc, il est plus pertinent de l'aborder en prenant en consid&#233;ration ce qui dans le texte de J&#252;nger &#233;tait sous sa d&#233;pendance,comme figure dite r&#233;active, ou du moins &#224; partir de cette trace-l&#224;. Et, comme la Figure aurait d&#251; donner sa frappe au monde du processus, il faut en conclure que l'activit&#233; du collectionneur est fondamentalement afigurale : adestinale.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'adomination. Alors la collection est aenerg&#233;ia . Ce n'est pas un acte. De m&#234;me les flux, le mouvement, le D&#233;veloppement (comme on dit aujourd'hui) ne sont pas non plus pensables en terme de puissance, ni donc de mati&#232;re au sens traditionnel. &lt;br class='autobr' /&gt; Le Travailleur ne donne pas figure &#224; la post-modernit&#233; : cette &#233;poque est une surface d'inscription nouvelle, sans Figure. Rien comme l'Incarnation christique ou la Repr&#233;sentation humaniste.&lt;br class='autobr' /&gt; Dans un sens, c'est le triomphe du fragmentaire, la d&#233;liaison radicale, puisqu'aucune forme-figure ne peut s'imposer. Mais que sont des fragments qui ne font pas Figure ? M&#234;me s'il s'agit d'une figure en creux comme dans le Romantisme d'I&#233;na ? Le fragmentaire peut-il survivre en l'absence d&#233;finitive de la forme ? Ne faut-il pas penser un au-del&#224; de l'opposition fragments/forme, ou fragments/syst&#232;me ?&lt;br class='autobr' /&gt; On comprend que W.Benjamin ait eu la plus grande hostilit&#233; pour J&#252;nger, en insistant sur le th&#232;me du collectionneur, par exemple du chiffonnier chez Baudelaire, sur les restes et les d&#233;bris, etc.Car, il y a chez lui un refus de la destination &#233;poquale, un refus de la typographie, un refus de l'h&#233;ro&#239;sme, en particulier chez le po&#232;te16. Chez lui, les figures, les formes, les types, sont tomb&#233;s &#224; l'&#233;tat d'all&#233;gories, sans vie : des ruines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour comprendre W.Benjamin, il faut se souvenir que l'id&#233;e qui est au centre de sa pens&#233;e est celle de Collection : &#224; partir de l&#224;, on comprend l'entrelacs 17 du temps, la temporalit&#233; de l'&#224;-pr&#233;sent, le privil&#232;ge de l'arch&#233;ologie.&lt;br class='autobr' /&gt; Chez J&#252;nger, la Figure du Travailleur &#233;tant la Figure la plus haute de toute l'histoire des &#233;poques de la mobilisation, c'est dans cette plus haute forme de l'h&#233;ro&#239;sme, de la volont&#233;, que se r&#233;sument toutes les formes ant&#233;rieures : c'est toujours au nom d'un h&#233;ros qu'il y a de la mobilisation totale. &lt;br class='autobr' /&gt; Mais alors une philosophie de l'histoire, comme celle que nous tentons d'&#233;laborer, qui se veut historialit&#233; des &#233;poques des appareils &#233;chappe-t-elle &#224; ces d&#233;terminations ? N'y a-t-il d'histoire que de l'h&#233;ro&#239;sme figural ? C'est pour nous une historialit&#233; dont il faut absolument se d&#233;gager. Comment ? Par W.Benjamin, par une pens&#233;e de l'av&#232;nement ( d'un genre litt&#233;raire ou artistique, d'un appareil comme la photographie ou le cin&#233;ma) qui soit celle d'une origine, &#233;tant entendu que l'origine a eu lieu et qu'elle aura lieu, car l'origine est ce diff&#233;remment d'avec soi, entre un pass&#233; et un futur ant&#233;rieur qui s'&#233;loignent toujours plus l'un de l'autre. Av&#232;nement qui n'est donc en rien la cons&#233;quence du geste cr&#233;ateur et po&#233;tique d'un h&#233;ros, d'un artiste ( conception qui reste, h&#233;las, au creux de la notion rieglienne de Kunstwollen ,de volont&#233; d'art d'un artiste, d'une &#233;cole donn&#233;e, d'une r&#233;gion ou d'une &#233;poque de l'art, et qu'il faudrait plut&#244;t traduire selon Panofsky par : unit&#233; de sens18 ), dans la mesure o&#249; il n'a jamais eu, n'a, ni n'aura aucune actualit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt; Au sens strict cet av&#232;nement qui n'est pas celui d'une unit&#233; de sens, ne peut donner lieu &#224; une herm&#233;neutique. Car ce qui est advenu n'a qu'une existence virtuelle ,dont on a l'id&#233;e en parcourant le cercle infini des oeuvres dont on pourra dire qu'elles en rel&#232;vent.&lt;br class='autobr' /&gt; Et une oeuvre, par exemple tel drame baroque allemand, singulier, peut d'autant mieux pr&#233;senter cet av&#232;nement, qu'elle est travers&#233;e par une division qui la rend comme hostile &#224; elle-m&#234;me : au fond, une stricte c&#233;sure. C&#233;sure qui est le meilleur indice, m&#233;thodologiquement et ontologiquement, de cette &#233;poque ou de ce genre artistique. &lt;br class='autobr' /&gt; Si l'esth&#233;tique peut &#233;chapper &#224; l'onto-typographie, c'est en passant totalement du p&#244;le du g&#233;nie &#224; celui de la r&#233;ception arch&#233;ologique, en consid&#233;rant qu'il n' y a que des r&#233;cepteurs qui per&#231;oivent les effets pr&#233;sents d'une oeuvre-source lumineuse qui s'est &#233;teinte. &lt;br class='autobr' /&gt; Source qui n'est donc accessible qu'&#224; rebours, en remontant de r&#233;cepteur en r&#233;cepteur, de critique en critique, jusqu'au plus archa&#239;que, puisque le d&#233;ploiement de l'oeuvre, de sa valeur de v&#233;rit&#233;, n'est rien d'autre que sa temporalit&#233; sp&#233;cifique. L'oeuvre n'est pas dans le temps des hommes, ni dans leur espace, car c'est elle-m&#234;me qui d&#233;ploie son temps et son espace19. Ce dont t&#233;moignent tous les critiques de l'histoire de la r&#233;ception de cette oeuvre. Le r&#244;le central est donc attribu&#233; au dernier t&#233;moin, celui qui &#224; la fois sait qu'il peut collectionner toutes les critiques ant&#233;rieures, et qui sait que l'histoire va basculer. Mais alors qu'en est-il de l'artiste ?&lt;/p&gt;
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&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/imgp1086.jpg' width='270' height='360' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
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&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/p8033514.jpg' width='500' height='376' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>La po&#233;sie et le progr&#232;s : &#171; deux ambitieux qui se ha&#239;ssent &#187; ? Baudelaire et Nadar </title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=158</link>
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		<dc:date>2017-08-29T15:00:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Catherine Pinguet</dc:creator>



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&lt;p&gt;Selon Nadar, qui en 1839 n'&#233;tait pas encore photographe mais chroniqueur, lorsque se r&#233;pandit le bruit que l'on &#233;tait parvenu &#224; fixer des images sur plaques argent&#233;es, ce fut la stup&#233;faction g&#233;n&#233;rale : &#171; Il s'en trouva qui regimbait jusqu'&#224; refuser de croire &#187;, la suspicion pr&#233;value, ainsi que &#171; l'ironie haineuse &#187;. En r&#233;alit&#233;, lors de l'annonce du premier proc&#233;d&#233; photographique commercialis&#233;, le daguerr&#233;otype, rien de tel n'eut lieu. La presse salua l'invention de Daguerre, qualifi&#233;e de &#171; (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=29" rel="directory"&gt;Le Baudelaire des philosophes septembre 2011&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Selon Nadar, qui en 1839 n'&#233;tait pas encore photographe mais chroniqueur, lorsque se r&#233;pandit le bruit que l'on &#233;tait parvenu &#224; fixer des images sur plaques argent&#233;es, ce fut la stup&#233;faction g&#233;n&#233;rale : &#171; Il s'en trouva qui regimbait jusqu'&#224; refuser de croire &#187;, la suspicion pr&#233;value, ainsi que &#171; l'ironie haineuse &#187;. En r&#233;alit&#233;, lors de l'annonce du premier proc&#233;d&#233; photographique commercialis&#233;, le daguerr&#233;otype, rien de tel n'eut lieu. La presse salua l'invention de Daguerre, qualifi&#233;e de &#171; prodigieuse &#187;. Celle-ci d&#233;concertait les th&#233;ories des sciences sur la lumi&#232;re et sur l'optique. Elle allait entra&#238;ner, pr&#233;voyait-on encore, &#171; une r&#233;volution dans les arts du dessin. &#187; Le critique, Jules Janin, fut de cet avis, et insinua que &#171; seul Dieu, et peut-&#234;tre M. Daguerre &#187;, pr&#233;sent&#233; comme &#171; un enchanteur &#187;, pouvait savoir &#171; combien de temps il faut au soleil pour agir avec toute sa puissance sur cette millioni&#232;me partie d'une millioni&#232;me de vapeur d'iode &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
La facult&#233; quasi magique de fixer la lumi&#232;re et de garder l'empreinte du r&#233;el fascinait. Un daguerr&#233;otypiste de la premi&#232;re heure, Marc Antoine Gaudin, a t&#233;moign&#233; de la fi&#232;vre qui s'&#233;tait empar&#233;e des amateurs : &#171; La plus pauvre &#233;preuve causait une joie indicible, tant ce proc&#233;d&#233; &#233;tait alors nouveau et paraissait &#224; juste titre merveilleux. Chacun voulait copier la vue qui s'offrait &#224; sa fen&#234;tre et bienheureux celui qui obtenait la silhouette des toits sur le ciel. &#187; Il convient de pr&#233;ciser qu'en plus d'un maniement complexe, le daguerr&#233;otype avait un autre d&#233;savantage qui limitait le nombre d'amateurs potentiels : son co&#251;t. Il &#233;tait estim&#233; &#224; 400 francs &#8211; l'&#233;quivalent de huit mois de salaire d'un ouvrier. &#192; l'avenant, le prix d'une image sur plaque d'argent dont l'autre principal inconv&#233;nient &#233;tait la non-reproductibilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les rares r&#233;actions hostiles, la plus connue, parce que cit&#233;e par Walter Benjamin dans sa Petite histoire de la photographie, parut en 1839 dans le journal Leipziger Anzeiger :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vouloir fixer les images fugitives du miroir n'est pas seulement une chose impossible, comme cela ressort de recherches allemandes approfondies, mais le seul d&#233;sir d'y aspirer est d&#233;j&#224; faire insulte &#224; Dieu. L'homme a &#233;t&#233; cr&#233;&#233; &#224; l'image de Dieu et aucune machine humaine ne peut fixer l'image de Dieu. Tout au plus l'artiste enthousiaste peut-il, exalt&#233; par l'inspiration c&#233;leste, &#224; l'instant de supr&#234;me cons&#233;cration, sur ordre sup&#233;rieur de son g&#233;nie et sans l'aide d'aucune machine, se risquer &#224; reproduire les divins traits de l'homme. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; s'arr&#234;te le passage cit&#233; par Benjamin &#8211; extrait qualifi&#233; de &#171; sch&#233;ma bouffon &#187; et d&#233;nonc&#233; comme &#171; une feuille chauvine qui pensait devoir combattre de bonne heure cette invention diabolique venue de France &#187;. La suite est pourtant digne d'int&#233;r&#234;t, ne serait-ce qu'en raison d'arguments que l'on retrouvera sous la plume de Baudelaire, quand celui-ci pr&#233;sentera Daguerre comme &#171; le messie d'un Dieu vengeur &#187; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mais fabriquer une machine qui veut remplacer le g&#233;nie, qui voudrait faire na&#238;tre l'homme de ses seuls calculs, cela &#233;quivaut &#224; la pr&#233;somption de vouloir mettre un terme &#224; toute Cr&#233;ation. Car l'homme qui entreprend chose pareille, il faut qu'il se croie plus malin que le Cr&#233;ateur de l'univers. [&#8230;] Il faut clairement comprendre combien l'humanit&#233; serait vaine et peu chr&#233;tienne, qu'elle perdrait son salut, d&#232;s lors que chacun pourrait se faire son image dans un miroir &#224; la douzaine. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les attaques contre la photographie apparurent non pas en 1939, &#233;poque o&#249; il &#233;tait impossible de r&#233;aliser un portrait &#171; &#224; la douzaine &#187; et o&#249; le nombre d'ateliers de daguerr&#233;otypistes &#233;tait restreint, mais une vingtaine d'ann&#233;es plus tard. Parmi les diatribes les plus virulentes, la plus c&#233;l&#232;bre fut celle de Baudelaire r&#233;dig&#233;e &#224; l'occasion du Salon annuel de peinture et de sculpture, en 1859, quand la Soci&#233;t&#233; Fran&#231;aise de Photographie fut pour la premi&#232;re fois autoris&#233;e &#224; exposer. &lt;br class='autobr' /&gt;
Trois ans plus t&#244;t, paraissait dans le Journal amusant, que dirigeait Nadar, un article intitul&#233; &#171; &#192; bas la photographie ! &#187; Son auteur, Marcelin, ami et collaborateur de longue date de Nadar, voyait dans la multiplication des ateliers de portraits &#171; un fl&#233;au social &#187; et &#171; une calamit&#233; publique &#187; qui dess&#232;che &#171; l'esprit et le c&#339;ur &#187;. Il pr&#233;cisa toutefois, &#171; Saint Nadar Lazare hormis ! &#187;, tandis q'un journaliste du Figaro s'exclamait : &#171; Le soleil seul est Dieu et Tournadar est son proph&#232;te ! &#187; (surnom de F&#233;lix Tournachon avant qu'il adopte le pseudonyme Nadar). &lt;br class='autobr' /&gt;
Lamartine lan&#231;a &#233;galement un anath&#232;me contre la photographie &#171; inspir&#233;e par le charlatanisme qui la d&#233;shonore en multipliant les copies &#187;. Convaincu qu'il s'agissait d'un proc&#233;d&#233; &#171; servile &#187; qui ne pouvait pr&#233;tendre au statut de l'art, il allait toutefois revenir sur ses propos en d&#233;couvrant des portraits d'Adam-Salomon. Barbey d'Aurevilly, saisissant l'occasion de vilipender la d&#233;mocratie, s'insurgea &#224; son tour contre &#171; l'&#233;talage ind&#233;cent de binettes &#187; : &#171; Quel vent de fatuit&#233;, se demanda-t-il, a donc souffl&#233; sur ces t&#234;tes de d&#233;mence ? Que dire d'une race d&#233;cadente et ramollie qui s'en vient individuellement multiplier ses portraits ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ces critiques, qui ob&#233;issaient &#224; diff&#233;rentes motivations, avaient un point commun : elles furent prononc&#233;es &#224; un moment o&#249; la photographie s'orientait vers une production industrielle, notamment avec la carte de visite, invent&#233;e par Andr&#233; Adolphe Disd&#233;ri en 1853. Ce dernier, dont les int&#233;r&#234;ts &#233;taient non pas artistiques, mais commerciaux, avait un objectif : vendre beaucoup et &#224; bon march&#233;. &#192; la t&#234;te d'ateliers qui produisaient des milliers d'&#233;preuves par jour, Disd&#233;ri fit fortune et fut nomm&#233; photographe officiel de Napol&#233;on III. Dans &#171; Les primitifs de la photographie &#187;, Nadar d&#233;crit celui qui compta parmi ses plus proches concurrents comme un personnage &#171; tr&#232;s peu attractif &#187;, imbu de lui-m&#234;me, sans scrupule ni v&#233;ritable passion pour son m&#233;tier. Il conc&#232;de seulement &#224; Disd&#233;ri son &#171; intelligence pratique &#187; et son &#171; flair industriel &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les cartes de visite &#233;taient r&#233;alis&#233;es &#224; l'aide d'un appareil &#233;quip&#233; de plusieurs objectifs qui permettait d'obtenir en une seule pose quatre ou six portraits identiques. Quand on ajoutait un ch&#226;ssis mobile, on pouvait effectuer en plusieurs prises jusqu'&#224; huit portraits diff&#233;rents sur une seule plaque. La technique &#233;tait relativement simple, encore fallait-il y penser. Dans tous les cas, elle permit une popularisation du portrait, accessible &#224; un plus grand nombre, notamment &#224; la bourgeoisie pour qui la photographie devint l'instrument du para&#238;tre social. Des photographes d&#233;nonc&#232;rent cette pratique, notamment son manque de qualit&#233; artistique et des clich&#233;s &#171; &#224; la va-comme-je-te-pousse &#187;, pour reprendre une formule de Nadar. N&#233;anmoins, presque tous finirent par y recourir pour des motifs purement &#233;conomiques : ob&#233;ir aux nouvelles lois du march&#233; ou dispara&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &#171; Le public moderne et la photographie &#187;, publi&#233; au deuxi&#232;me chapitre du Salon de 1859, Baudelaire exprime son rejet de l'industrie, &#171; la plus mortelle ennemie de l'art &#187;, et d&#233;nonce les partisans du r&#233;alisme selon lesquels &#171; l'art est et ne peut &#234;tre que la reproduction exacte de la nature &#187;. La photographie, selon Baudelaire, n'est qu'un proc&#233;d&#233; sans imagination, une trouvaille sans g&#233;nie. Le po&#232;te r&#233;cuse une pratique qui vise &#224; &#171; frapper &#187; le public, &#224; le &#171; surprendre &#187;, &#224; le &#171; stup&#233;fier &#187; par des &#171; stratag&#232;mes indignes &#187;, &#233;trangers &#224; l'art dans la mesure o&#249; ils emp&#234;chent d'affleurer le domaine de l'impalpable, de l'imaginaire et de la r&#234;verie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Baudelaire se dit &#171; convaincu que les progr&#232;s mal appliqu&#233;s &#224; la photographie ont beaucoup contribu&#233;, comme d'ailleurs tous les progr&#232;s purement mat&#233;riels, &#224; l'appauvrissement du g&#233;nie national fran&#231;ais, d&#233;j&#224; si rare &#187;. Pour preuve, cette &#171; foule idol&#226;tre &#187;, cette &#171; soci&#233;t&#233; immonde qui se rue comme un seul Narcisse &#187; dans les ateliers de photographie pour &#171; contempler sa triviale image &#187;. &#171; Une folie, un fanatisme extraordinaire, ajoute le po&#232;te, s'est empar&#233; de tous ces nouveaux adorateurs du soleil. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son attaque, &#224; la fois esth&#233;tique, morale et politique, s'accompagne d'une critique religieuse : l'apparition du m&#233;dium dans l'histoire appara&#238;t comme un &#233;v&#233;nement qui concerne &#171; la foi &#187;, &#171; la cr&#233;dulit&#233; &#187; &#8211; ces mots lui appartiennent &#8211; de m&#234;me &#171; le fanatisme &#187; et &#171; le sacril&#232;ge &#187;. L'industrie photographique, en s'opposant &#224; la &#171; divine peinture &#187; a satisfait le ressentiment, la fatuit&#233; et la m&#233;diocrit&#233; de la multitude. Cette invention, que Baudelaire attribue &#224; un &#171; messie vengeur &#187;, puis son prolongement dans l'industrie et l'auto-idol&#226;trie, sont con&#231;us comme contraires &#224; l'art, lequel est sacr&#233; et repose sur les valeurs du Beau, de l'Infini, de l'Au-del&#224;. &lt;br class='autobr' /&gt;
La photographie, d'apr&#232;s Baudelaire, n'a qu'un devoir : &#171; &#234;tre la servante des sciences et des arts, mais tr&#232;s humble servante &#187;. Sa t&#226;che se limite &#224; enrichir l'album du voyageur et &#224; rendre &#224; ses yeux la pr&#233;cision qui manquerait &#224; sa m&#233;moire. Elle consiste &#233;galement &#224; sauver de l'oubli les ruines, les manuscrits, les estampes, comme toutes les choses pr&#233;cieuses dont la forme risque de dispara&#238;tre. Baudelaire sut s'en servir et une lettre &#224; Nadar indique qu'il fit appel &#224; ses services : &#171; Si tu es un ange, tu irais faire ta cour &#224; un nomm&#233; Moreau, marchant de tableau, H&#244;tel Laffitte, et tu obtiendras de cet homme la permission de faire une double belle &#233;preuve photographique d'apr&#232;s La Duchesse d'Albe, de Goya &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Incontestablement, dans le &lt;i&gt;Salon&lt;/i&gt; de 1859, Baudelaire affiche un profond m&#233;pris pour la photographie dont il pr&#233;dit : &#171; S'il lui est permis d'empi&#233;ter dans le domaine de l'impalpable et de l'imaginaire, de tout ce qui vaut parce que l'homme y ajoute de son &#226;me, alors malheur &#224; nous ! &#187; N&#233;anmoins, l'attitude du po&#232;te vis-&#224;-vis de la photographie s'av&#233;ra complexe et certains faits obligent &#224; nuancer la virulence de sa diatribe. Tout d'abord, de 1854 &#224; 1862, Baudelaire se rendit &#224; plusieurs reprises dans l'atelier de Nadar. Il fr&#233;quenta &#233;galement le studio du Bruxellois Charles Neyt et celui, &#224; Paris, d'&#201;tienne Carjat qui r&#233;alisa le dernier portrait du po&#232;te, en 1866.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une lettre envoy&#233;e &#224; sa m&#232;re fin 1865, trois mois avant de tomber victime d'aphasie, permet d'&#233;clairer le rapport ambigu que Baudelaire entretenait avec la photographie :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je voudrais bien avoir ton portrait. C'est une id&#233;e qui s'est empar&#233;e de moi. Il y a un excellent photographe au Havre. Mais je crains bien que cela ne soit pas possible maintenant. Il faudrait que je fusse pr&#233;sent. Tu ne t'y connais pas, et tous les photographes, ont des manies ridicules ; ils prennent pour une bonne image une image o&#249; toutes les verrues, toutes les rides, tous les d&#233;fauts, toutes les trivialit&#233;s du visage sont rendues tr&#232;s visibles, tr&#232;s exag&#233;r&#233;s : plus l'image est DURE, plus ils sont contents. Il n'y a gu&#232;re qu'&#224; Paris qu'on sache faire ce que je d&#233;sire, c'est-&#224;-dire un portrait exact, mais ayant le flou d'un dessin. Enfin, nous n'y penserons plus, n'est-ce pas ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous d&#233;couvrons que l'image de la m&#232;re, dont l'id&#233;e s'empare du fils, devait &#234;tre aussi picturale que photographique, ressemblante sans &#234;tre pour autant froidement r&#233;aliste. Ce flou attendu de la photographie se trouve dans un portrait que fit Nadar de Baudelaire vers 1854, fameux parce que boug&#233;. Cette image, jug&#233;e parfaitement r&#233;ussie par le po&#232;te, fut choisie pour &#234;tre grav&#233;e et reproduite en frontispice de la deuxi&#232;me &#233;dition des Fleurs du mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lettre &#224; sa m&#232;re r&#233;v&#232;le aussi que Baudelaire s'y connaissait en photographie et savait quel op&#233;rateur &#233;tait &#224; m&#234;me de lui fournir ce qu'il d&#233;sirait. Elle indique &#233;galement qu'au cas o&#249; sa m&#232;re se serait rendue dans un atelier, il tenait &#224; &#234;tre pr&#233;sent et, &#224; n'en pas douter, actif. Tous les grands portraits de Baudelaire par Nadar indiquent qu'ils furent le fruit d'une collaboration : intensit&#233; du regard, choix de la pose et de la tenue vestimentaire, comme Charles Baudelaire au fauteuil (instantan&#233; qui le repr&#233;sente assis, le buste renvers&#233; en arri&#232;re, les yeux mi-clos), ou encore Charles Baudelaire au caban (portant une large veste noire et un ample n&#339;ud papillon, la main droite gliss&#233;e dans le gilet).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son Salon de 1859, Baudelaire a d&#233;clar&#233; : &#171; La po&#233;sie et le progr&#232;s sont deux ambitieux qui se ha&#239;ssent d'une haine instinctive, et, quand ils se rencontrent dans le m&#234;me chemin, il faut que l'un des deux serve l'autre &#187;. Or, entre le po&#232;te et l'homme du progr&#232;s que fut Nadar, entre l'&#233;litiste et le r&#233;publicain, le respect r&#233;ciproque pr&#233;valut. Pourquoi Baudelaire accorda &#224; Nadar une confiance qu'il refusait aux autres op&#233;rateurs, Carjat et Neyt except&#233;s ? Par amiti&#233; tout d'abord, car compagnons de jeunesse et de boh&#234;me les deux hommes, malgr&#233; quelques brouilles, &#233;taient proches. Nadar, en de nombreuses circonstances, a proclam&#233; son admiration pour Baudelaire critique d'art. Le dernier po&#232;me des Fleurs du mal, &#171; Le r&#234;ve d'un curieux &#187;, est d'ailleurs d&#233;di&#233; &#224; F. N., qui n'est autre que F&#233;lix Nadar &#8211; sonnet o&#249; l'exp&#233;rience de la mort est assimil&#233;e &#224; l'attente devant un spectacle et &#224; une pose devant la chambre noire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Printemps 1859, au moment au Baudelaire r&#233;digeait son Salon, il &#233;crivit de longues lettres &#224; Nadar. Le 14 mai, il le remercie pour l'envoi d'argent, mais &#171; surtout pour une phrase excellente et charmante &#187;. &#171; Voil&#224; une vraie et solide d&#233;claration d'amiti&#233; &#187;, &#233;crit Baudelaire qui se dit &#171; peu accoutum&#233; aux tendresses &#187;. Dans cette m&#234;me lettre, o&#249; il est tour &#224; tour question de po&#233;sie, d'art et de politique (Baudelaire reconnaissant son peu d'int&#233;r&#234;t pour cette &#171; science sans c&#339;ur &#187;), aucune allusion concernant &#171; Le public moderne et la photographie &#187;. Baudelaire se contente de signaler qu'il &#233;crit un Salon, o&#249; il ne s'est rendu qu'une seule fois. Pas un mot sur la section &#171; photographie &#187; du palais des Beaux-Arts, pour la premi&#232;re fois autoris&#233;e &#224; participer &#224; l'Exposition, notamment gr&#226;ce aux efforts de Nadar. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans toutes les lettres que Baudelaire adressa &#224; Nadar, la question de la photographie n'est jamais abord&#233;e (sauf la requ&#234;te concernant une double &#233;preuve d'un tableau de Goya). C'est &#224; l'ami, au chroniqueur, au caricaturiste et au critique d'art que le po&#232;te s'adresse. Cette derni&#232;re activit&#233; de Nadar est peu connue, &#233;clips&#233;e par la notori&#233;t&#233; du photographe et de l'a&#233;ronaute, tenue &#233;galement pour secondaire en raison de la libert&#233; adopt&#233;e par Nadar-Jury (ainsi &#233;taient sign&#233;s ses &#233;crits critiques, notamment pour exprimer son peu d'estime pour les jurys officiels). &lt;br class='autobr' /&gt;
Aux yeux de Nadar, la r&#233;f&#233;rence, &#171; celui qu'il fallait toujours citer &#187; dans le domaine de la critique artistique, c'&#233;tait Baudelaire, et tout particuli&#232;rement son Salon de 1846, &#171; un des plus beaux livres d'art qui ait &#233;t&#233; &#233;crit &#187;. Dans cet ouvrage, dont Nadar recommande la lecture, on peut lire cette d&#233;finition du portrait id&#233;al : &#171; L'individu redress&#233; par l'individu, reconstruit et rendu &#224; l'&#233;clatante v&#233;rit&#233; de son harmonie natale &#187;. Puis, dans le Salon de 1859, Baudelaire pr&#233;cise : &#171; Le portrait, genre en apparence si modeste, n&#233;cessite une grande intelligence. Quand je vois un bon portrait, je devine tous les efforts de l'artiste, qui a d&#251; voir d'abord ce qui se faisait voir, mais aussi deviner ce qui se cachait [afin d'exprimer] avec sobri&#233;t&#233; mais intensit&#233; le caract&#232;re qu'il se chargeait de peindre. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Nadar photographe, qui fut surtout un grand portraitiste, eut probablement l'occasion d'&#233;changer avec Baudelaire et de lui exposer ses conceptions artistiques, notamment au sujet de &#171; l'intuition profonde &#187; que l'artiste doit avoir de son mod&#232;le et du travail sur la lumi&#232;re (une des r&#233;f&#233;rences les plus constantes de Nadar &#233;tant Van Dyck). Quand il exposa, &#224; l'occasion d'un litige qui l'opposa &#224; son fr&#232;re Adrien, ce qu'&#233;tait pour lui son m&#233;tier, on remarque des similitudes avec les conceptions picturales de Baudelaire. L'essentiel, pour Nadar, est &#171; ce tact rapide qui vous met en communication avec le mod&#232;le, vous le fait juger et diriger vers ses habitudes, dans ses id&#233;es, selon son caract&#232;re, et vous permet de donner, non pas banalement et au hasard, une indiff&#233;rente reproduction plastique &#224; la port&#233;e du dernier savant de laboratoire, mais la ressemblance la plus famili&#232;re et la plus favorable, la ressemblance intime &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Autre point commun, dans son Salon de 1859 Baudelaire d&#233;clare que &#171; l'industrie photographique est le refuge de tous les peintres manqu&#233;s, trop mal dou&#233;s ou trop paresseux pour achever leurs &#233;tudes. &#187; Ce poncif de la critique anti-photographique de l'&#233;poque appara&#238;t &#233;galement sous la plume de Nadar, deux ans plus t&#244;t : &#171; La photographie est une d&#233;couverte merveilleuse, une science qui occupe les intelligences les plus &#233;lev&#233;es, un art qui aiguise les esprits les plus sagaces et dont l'application est &#224; la port&#233;e du dernier des imb&#233;ciles &#187;. Elle a ouvert, ajoute-t-il, &#171; un rendez-vous g&#233;n&#233;ral &#224; tous les fruits secs de toutes les carri&#232;res : peintre qui n'avait jamais peint, t&#233;nor sans engagement. &#187; Puis, dans Quand j'&#233;tais photographe, il rench&#233;rit : &#171; Tout un chacun d&#233;class&#233; ou &#224; classer s'installait photographe [&#8230;] &#8211; peintres rat&#233;s, sculpteurs manqu&#233;s afflu&#232;rent, et on vit m&#234;me reluire un cuisinier : n'a-t-on pas dit que la cuisine est elle-m&#234;me une chimie ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &#171; tact rapide &#187; qui permet de capter &#171; la ressemblance intime &#187;, Nadar l'avait d&#233;velopp&#233; dans la pratique du portrait satirique. En t&#233;moigne sa c&#233;l&#232;bre lithographie, publi&#233;e en mars 1854 et intitul&#233; &#171; Panth&#233;on Nadar &#187;, o&#249; figuraient deux cent cinquante-neuf c&#233;l&#233;brit&#233;s de l'&#233;poque, en priorit&#233; les gens de lettres qu'il connaissait le mieux et admirait le plus. En juin 1853, Th&#233;ophile Gautier dit de lui : &#171; Nadar est le nom de fantaisie d'un homme de lettres s&#233;rieux, dessinateur pour rire. [&#8230;] Il poss&#232;de un mus&#233;e de cinq ou six cents charges de personnages remarquables. Ces charges, &#224; travers l'exag&#233;ration n&#233;cessaire, sont de v&#233;ritables portraits intimes, sans emphase, o&#249; ressort le trait principal, le tic particulier de la physionomie. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour Nadar, dans le prolongement du dessin satirique, le principal attrait de la photographie &#233;tait ce qu'il appelait &#171; la dimension psychologique &#187;. Celle-ci requ&#233;rait acuit&#233; du regard, rapidit&#233; et sens de l'improvisation. Les s&#233;ances de prises de vue, qui donnaient lieu &#224; de v&#233;ritables mises en sc&#232;ne, &#233;taient avec les amis artistes v&#233;cues comme des instants de complicit&#233;. Durant la sc&#233;nographie pr&#233;paratoire, un soin particulier &#233;tait accord&#233; &#224; la lumi&#232;re et &#224; la pose. Nadar, contrairement &#224; ses concurrents, ne surchargeait pas ses portraits d'accessoires (colonnes tronqu&#233;es, drap&#233;s, d&#233;cors peints, qui &#233;taient autant de r&#233;f&#233;rences &#224; un ordre conventionnel et bourgeois). Une des caract&#233;ristiques &#233;tait la sobri&#233;t&#233;, une qualit&#233; mise en avant par Baudelaire dans l'art du portait. Il privil&#233;giait &#233;galement les cadrages serr&#233;s, et non pas la pose en pied que les ateliers produisaient &#224; l'envi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, en juillet 1860, Nadar quitte la rue Saint-Lazare pour ouvrir un vaste atelier luxueux, boulevard des Capucines. Lui aussi sacrifie au go&#251;t du grand public et &#224; la vogue de la carte de visite. La fabrication artisanale, co&#251;teuse mais soign&#233;e, est d&#233;laiss&#233;e au profit d'une production quasi industrielle. Nadar continua toutefois &#224; r&#233;aliser quelques grands portraits, renouant avec sa p&#233;riode dite &#171; classique &#187;, mais &#224; condition d'entretenir des rapports privil&#233;gi&#233;s avec le mod&#232;le : Baudelaire en 1862, mais aussi Sarah Bernhardt, George Sand, &#201;douard Manet (qui grava un portrait de Baudelaire d'apr&#232;s une photographie de Nadar). &lt;br class='autobr' /&gt;
De cette &#233;tape de sa carri&#232;re, on retiendra que Nadar, qui avait d&#233;lib&#233;r&#233;ment choisi une fabrication &#224; grande &#233;chelle, se rebuta rapidement des contraintes d'une production en s&#233;rie. Dans ses m&#233;moires, il rapporte, au sujet des cartes de visite, que ces &#171; petites images improvis&#233;es avec une rapidit&#233; prodigieuse, devant le d&#233;fil&#233; sans fin la client&#232;le, ne manquaient ni d'un certain go&#251;t ni de charme &#187;. En r&#233;alit&#233;, dans cet atelier o&#249; l'immense signature de Nadar &#233;tait d&#233;ploy&#233;e sur la vitrine, m&#234;me la nuit, car &#233;clair&#233;e au gaz, il &#233;tait le grand absent. La qualit&#233; tr&#232;s ordinaire de la plupart des portraits portant le cachet du boulevard des Capucines montre qu'il laissait &#224; son personnel le soin de s'occuper du tout-venant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nadar, fascin&#233; d&#232;s son plus jeune &#226;ge par les ballons et enthousiaste &#224; l'id&#233;e de s'&#233;lever dans les airs, r&#233;alisa, non sans difficult&#233;s, les premi&#232;res photographies a&#233;riennes. Puis, stimul&#233; par les limitations d'une technique exigeant l'&#233;clat du soleil et la proximit&#233; de la chambre noire, il se lan&#231;a dans l'exp&#233;rimentation de prises de vue &#224; la lumi&#232;re artificielle. D'abord utilis&#233; pour faire les portraits d'amis, l'&#233;clairage &#233;lectrique lui permit ensuite de rapporter une s&#233;rie sans pr&#233;c&#233;dent de photographies des catacombes et des &#233;gouts. Pour ses amis caricaturistes, c'&#233;tait l'occasion de s'en donner &#224; c&#339;ur joie. Ainsi Cham, mettant en sc&#232;ne un personnage, le nez en l'air, qu'apostrophe un &#233;goutier : &#171; Vous cherchez Mr Nadar ? C'est plus l&#224;-haut, c'est en bas ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La grande passion de Nadar, celle pour laquelle il d&#233;pensa sans compter et d&#233;laissa un temps la photographie, fut la navigation a&#233;rienne. &#192; contre-courant des id&#233;es re&#231;ues, Nadar &#233;tait convaincu que l'avenir n'&#233;tait pas le ballon, trop peu fiable et difficile &#224; diriger, mais un objet volant plus lourd que l'air. En 1863, il lan&#231;a son Manifeste de l'autolocomotion a&#233;rienne et prit une s&#233;rie de cinq photographies de maquettes d'h&#233;licopt&#232;res r&#233;alis&#233;es par le vicomte de Ponton d'Am&#233;court. La m&#234;me ann&#233;e, Nadar contribua activement &#224; la fondation de la Soci&#233;t&#233; d'encouragement de la navigation a&#233;rienne du plus lourd que l'air. Il cr&#233;a un journal, L'A&#233;ronaute, et pour mobiliser l'opinion publique, il fit construire un immense ballon, baptis&#233; Le G&#233;ant, cens&#233; r&#233;unir les fonds n&#233;cessaires pour la propulsion dans les airs d'un engin qui le remplacerait. L'id&#233;e peut para&#238;tre paradoxale, mais elle correspond parfaitement &#224; Nadar qui a d&#233;clar&#233; : &#171; J'aime le paradoxe comme j'aime les minorit&#233;s. C'est toujours dans la minorit&#233; d'Aujourd'hui que Demain trouvera la v&#233;rit&#233;. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Le bapt&#234;me de l'air du G&#233;ant eut lieu le 4 octobre 1863, &#224; grand renfort de publicit&#233;, devant un parterre de vingt mille personnes rassembl&#233;es au Champ de Mars. Nadar avait promis aux Parisiens le plus magnifique spectacle que le ciel e&#251;t jamais offert. &#192; bord du G&#233;ant, treize personnes &#8211; Nadar tenait &#224; ce nombre &#8211;, et une seule femme, la princesse de la Tour d'Auvergne qui s'&#233;tait impos&#233;e au dernier moment, souhaitant apporter son obole &#224; l'entreprise (1000 francs pour les personnes &#233;trang&#232;res &#224; l'&#233;quipage ou qui n'&#233;taient pas des amis). Mais la grande aventure projet&#233;e s'arr&#234;ta au bout de quelques heures de vol, &#224; Meaux. &lt;br class='autobr' /&gt;
Une partie de la presse tourna en d&#233;rision l'entreprise de Nadar, lequel attribua &#171; l'impitoyable et &#233;ternel acharnement de la moquerie humaine vis-&#224;-vis de l'a&#233;rostation &#224; des l&#226;ches qui trouvent dans la d&#233;rision leur vengeance facile d'un courage qui les humilie et les offense &#187;. Deux semaines plus tard, Nadar r&#233;cidivait. Cette fois, neuf personnes faisaient partie du voyage, parmi lesquelles Ernestine, la femme de Nadar, qui aurait pr&#233;f&#233;r&#233; voir son &#233;poux travailler dans son atelier plut&#244;t que de risquer sa vie dans les airs. Le d&#233;collage, n'en d&#233;plaise au r&#233;publicain Nadar, eut lieu en pr&#233;sence de Napol&#233;on III et du roi de Gr&#232;ce. Apr&#232;s une quinzaine d'heures de vol, la deuxi&#232;me ascension du G&#233;ant se termina vers Hanovre, lors du tra&#238;nage le plus sensationnel de l'histoire a&#233;ronautique : seize kilom&#232;tres &#224; la vitesse de soixante kilom&#232;tres heures &#8211; &#171; &#224; peu pr&#232;s la vitesse r&#233;glementaire des trains rapides &#187; pr&#233;cise Nadar dans ses m&#233;moires. &#171; Imaginez que vous faites ainsi sept lieues en trente minutes, dans un panier au bout d'une corde, et vous voyez la danse&#8230;. Il n'y eut pourtant pas de morts : seulement un bras cass&#233; pour l'un, une jambe cass&#233;e avec quelques luxations pour moi &#8211; et la bien ch&#232;re compagne qui avait voulu suivre son mari partout fut meurtrie cruellement. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
D'autres ascensions suivront, sans conna&#238;tre de pareille p&#233;rip&#233;tie, notamment le 26 septembre 1864, lors des f&#234;tes comm&#233;moratives de l'ind&#233;pendance belge. Une lettre de Baudelaire, &#233;crite &#224; Bruxelles le 30 ao&#251;t 1864, r&#233;v&#232;le que Nadar l'avait invit&#233; &#224; monter &#224; bord du G&#233;ant. Il d&#233;clina la proposition car il comptait partir en voyage, mais il proposa de &#171; reporter cette faveur sur M. O Connell, le meilleur compagnon que tu puisses imaginer &#187;. Et pour convaincre Nadar, il &#233;num&#233;ra ses qualit&#233;s, particuli&#232;rement requises en pareilles circonstances : &#171; homme gai, adroit &#224; toutes les gymnastiques, assez connaisseur en toutes les m&#233;caniques et amoureux de toutes les aventures possibles. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que pensait Baudelaire du tournant de la carri&#232;re de l'intr&#233;pide Nadar ? Dans son journal publi&#233; sous le titre, Mon c&#339;ur mis &#224; nu, il &#233;crit : &#171; Nadar, c'est la plus &#233;tonnante expression de vitalit&#233;. Adrien me disait que son fr&#232;re F&#233;lix avait tous les visc&#232;res en double. J'ai &#233;t&#233; jaloux de lui &#224; le voir si bien r&#233;ussir dans tout ce qui n'&#233;tait pas l'abstrait. &#187; En juin 1867, Nadar embarqua une derni&#232;re fois &#224; bord du G&#233;ant puis vendit son ballon. Il reprit toutefois du service en 1870 quand il monta &#224; ses propres frais une compagnie d'a&#233;rostation pour la d&#233;fense de Paris contre l'envahisseur prussien. Mais apr&#232;s la r&#233;pression sanglante de la Commune, en 1871, les pertes cons&#233;cutives aux aventures du G&#233;ant, l'&#233;loignement de son m&#233;tier de photographe et les sommes engag&#233;es pour les ballons du Si&#232;ge l'oblig&#232;rent &#224; vendre son atelier du boulevard des Capucines. L'ann&#233;e suivante, il en ouvrait un autre, plus modeste, rue d'Anjou, o&#249; &#171; op&#232;re lui-m&#234;me &#187; &#233;tait devenu une v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux mois apr&#232;s la vente du G&#233;ant, Baudelaire mourrait. Dans Le Figaro du 10 septembre 1867, Nadar lui consacra un des rares articles justes et sensibles, d&#233;fendant &#171; l'auteur condamn&#233; des Fleurs du mal &#187;, contre ceux qui, &#171; sur la foi des on-dit &#187;, n'avaient vu en lui &#171; d'un cerveau excentrique, maladif et dangereux. &#187; &#171; Cet homme apparemment si froid, ajoute Nadar, en gentleman qu'il &#233;tait, si sceptique pour tant de choses, poussait jusqu'&#224; l'admiration fervente, au joyeux enthousiasme, son respect pour la chose bien faite. Il avait &#8211; ce qui est plus rare et partout le plus estimable au monde &#8211; la conscience dans le travail, c'est-&#224;-dire la religion du devoir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la fin de sa vie, Nadar, qui n'a jamais cess&#233; d'&#233;crire, r&#233;dige ses m&#233;moires car dit-il, &#171; nous devons le t&#233;moignage &#224; qui nous donna l'exemple &#187;. Gr&#226;ce &#224; l'aide d'Eug&#232;ne Cr&#233;pet, qui publia les &#339;uvres posthumes de Baudelaire, Nadar termine un volume qui sera publi&#233; en 1911, un an apr&#232;s sa mort, Charles Baudelaire intime. Dans cet ouvrage, ce qui n'a pas manqu&#233; d'&#234;tre reproch&#233; &#224; Nadar, on cherchera en vain des informations sur Baudelaire po&#232;te. Ce livre se compose essentiellement de t&#233;moignages et d'anecdotes : premi&#232;re rencontre avec le po&#232;te, au Luxembourg, quand celui-ci apparut &#233;l&#233;gamment v&#234;tu de noir, gant&#233; de rose et portant une cravate rouge. Ou encore ce portrait, vingt ans plus tard : &#171; En voyant cette t&#234;te toujours singuli&#232;re, s'&#233;vasant du collet de la houppelande invariablement retrouss&#233;e, nez vigoureusement lob&#233; entre deux yeux qu'on n'oubliait plus : deux gouttes de caf&#233; &#8211; l&#232;vres serr&#233;es et am&#232;res, mauvaises, cheveux argent&#233;s avant l'&#226;ge, tant&#244;t trop courts, tant&#244;t trop longs, le visage glabre, cl&#233;ricalement ras&#233; &#8211; le passant saisi, comme inquiet, songeait : &#8216;Celui-l&#224; n'est pas tout le monde'. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Nadar fournit &#233;galement des notations le plus souvent justes et pr&#233;cieuses sur l'entourage de Baudelaire : admiration pour Th&#233;ophile Gautier, suffisance des Goncourt et s&#232;cheresse de Maxime Du Camp. Tout en rapportant les provocations du po&#232;te, Nadar donne de nombreux exemples de sa g&#233;n&#233;rosit&#233; et de sa profonde sensibilit&#233;. Il rappelle aussi qu'il doit &#224; Baudelaire de lui avoir fait conna&#238;tre et aimer certains peintres, dont Manet. L'ouvrage s'ach&#232;ve sur la maladie du po&#232;te, au cours de laquelle Nadar et Asselineau furent toujours pr&#233;sents :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La derni&#232;re fois que je le vis &#224; la maison de sant&#233; Duval, &#233;crit Nadar, nous disputions de l'immortalit&#233; de l'&#226;me. Je dis nous, parce que je lisais dans ses yeux, aussi nettement moi, que s'il e&#251;t pu parler. Voyons, comment peux-tu croire en Dieu r&#233;p&#233;tais-je ? Baudelaire s'&#233;carta de la barre d'appui o&#249; nous &#233;tions accoud&#233;s et me montra le ciel. Devant nous, au-dessus de nous, c'&#233;tait, embrasant toute la rue, cernant d'or et de feu la silhouette de l'arc de Triomphe, la pompe splendide du soleil couchant. &#8211; &#8216;Cr&#233;nom ! oh ! Cr&#233;nom protestait-il, indign&#233;, &#224; grands coups de poings vers le ciel. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux yeux de certains, l'amiti&#233; de Nadar pour Baudelaire passe pour suspecte, l'argument r&#233;current &#233;tant que le photographe, l'homme du progr&#232;s, ne pouvait que m&#233;conna&#238;tre le g&#233;nie du po&#232;te. On va m&#234;me jusqu'&#224; pr&#233;tendre que Nadar prit plaisir &#224; voir son ami aphasique et &#224; moiti&#233; paralys&#233; ! &lt;br class='autobr' /&gt;
Eug&#232;ne Cr&#233;pet, dans sa pr&#233;face &#224; Baudelaire intime reconna&#238;t que tout semblait s&#233;parer les deux hommes. Mais le po&#232;te, ajoute-t-il, trouva en Nadar &#171; un grand c&#339;ur &#187; et &#171; un auditeur &#187;, toujours pr&#234;t &#224; d&#233;battre et &#224; &#233;changer. Il convient &#233;galement d'ajouter que Nadar fut effectivement un &#171; homme du progr&#232;s &#187; &#8211; la photographie, l'&#233;lectricit&#233; et l'a&#233;ronautique, avec lesquelles ils eut partie li&#233;e, &#233;taient pour lui les embl&#232;mes forts de la modernit&#233;. Mais dans un m&#234;me temps, Nadar fut un id&#233;aliste et un r&#234;veur. Sa premi&#232;re conception du G&#233;ant le prouve : nacelle de deux &#233;tages cens&#233;e embarquer quatre-vingt passagers, une presse permettant &#233;diter le r&#233;cit des exp&#233;ditions et de distribuer des exemplaires au-dessus des localit&#233;s survol&#233;es, armes tr&#232;s s&#233;rieuses en cas de descente chez des gens mal hospitaliers . Jules Verne, sous l'anagramme de Michel Ardan, h&#233;ros De la terre &#224; la lune, a rendu hommage &#224; Nadar, &#171; homme dou&#233; du c&#339;ur le meilleur et le plus audacieux &#187;. Celui-ci croyait, et Victor Hugo partagea son avis, que la navigation a&#233;rienne allait abolir les fronti&#232;res, conduire &#224; une &#171; r&#233;volution pacifique &#187; et &#339;uvrer &#224; &#171; l'immense mise en libert&#233; du genre humain &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nadar &#233;tait &#233;galement, tout au long de sa vie, un homme de conviction, un combattant n&#233;, un moraliste libertaire. Son attitude vis-&#224;-vis de la modernit&#233; &#233;tait double et contradictoire : d'un c&#244;t&#233; il v&#233;n&#233;rait le progr&#232;s, de l'autre il d&#233;plorait les effets de la soci&#233;t&#233; industrielle et la dissolution des valeurs morales traditionnelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faut-il sortir Nadar de la chambre noire, comme le revendique Roger Greaves dans son Nadar quand m&#234;me ! quand il s'insurge contre la tendance &#224; r&#233;duire Nadar &#224; sa seule activit&#233; de photographe. En 2010 constate Greaves &#224; l'occasion du 100e anniversaire de la mort de Nadar, on trouve partout ses superbes portraits, mais nulle part trace de ses &#233;crits. Pourtant, dans l'existence mouvement&#233;e de Nadar, l'&#233;criture fut la seule constante et St&#233;phane Mallarm&#233; a consid&#233;r&#233; ses Histoires buissonni&#232;res, publi&#233;es en 1876, comme &#171; les plus beaux po&#232;mes en prose depuis Baudelaire. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nadar pensait-il devoir sa notori&#233;t&#233; &#224; son activit&#233; de photographe, m&#233;tier qu'il s'employa &#224; &#233;lever &#224; un art de 1854 &#224; 1860 ? Rien ne permet de l'affirmer. En citant les propos tenus &#224; un journaliste venu l'interroger sur l'auteur des Fleurs du mal, dans les ann&#233;es 1890, on peut m&#234;me en douter : &#171; J'ai photographi&#233; plusieurs fois Baudelaire et je tiens &#224; votre disposition la communication des &#233;preuves qui me restent. [&#8230;] Mais, poursuit Nadar, ce qui serait au moins aussi int&#233;ressant pour votre travail, c'est toute une page de croquis par Baudelaire, dont quelques images de lui. Et encore et surtout, deux caricatures de Baudelaire (r&#233;alis&#233;es par B&#233;guin), d'un sentiment plus profond comme ressemblance. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1908, Nadar &#233;crit &#224; son fils Paul, photographe : &#171; J'aurai au moins eu avant mon d&#233;part dernier deux &#233;motions ch&#232;res : notre vieux plus lourd en l'air et ces syndicats ouvriers internationaux qui vont enfin ouvrir une &#232;re de justice sociale et imposer &#8211; nombre &#233;tant force &#8211; l'universelle paix. &#187; L'ann&#233;e suivante, il assiste &#224; la travers&#233;e de la Manche par Louis Bl&#233;riot, pionnier de l'aviation &#224; qui il adresse ce t&#233;l&#233;gramme : &#171; Reconnaissance &#233;mue pour la joie dont votre triomphe vient enfin combler l'ant&#233;diluvien de &#8216;Plus lourd que l'air' (1863) avant que ses 89 ans soient partis sous terre. &#187; Quand Nadar meurt, le 21 mars 1910, tous ses espoirs reposent sur l'internationalisme ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Catherine Pinguet &lt;br class='autobr' /&gt;
Paris, d&#233;cembre 2010&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; (Premi&#232;re publication : 28 juin 2011)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La ville appareill&#233;e</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=171</link>
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		<dc:date>2011-10-15T17:54:01Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean-Louis D&#233;otte</dc:creator>



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&lt;p&gt;C'est Benjamin qui aura le mieux compris que la ville n'existe pas en soi (pas plus qu'une autre chose, ph&#233;nom&#232;ne ou apparition), parce qu'elle est toujours appareill&#233;e. D'une part au sens o&#249; il y a des &#233;poques de la ville qui sont celles de l'appareil historiquement dominant, d'autre part au sens o&#249; il y a une conception-production de la ville &#224; partir de ces appareils. Les textes de Benjamin sur Baudelaire et Paris, le grand livre inachev&#233; Paris, Capitale du XIX&#232;me si&#232;cle, sont &#224; ce (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=29" rel="directory"&gt;Le Baudelaire des philosophes septembre 2011&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;C'est Benjamin qui aura le mieux compris que la ville n'existe pas en soi (pas plus qu'une autre chose, ph&#233;nom&#232;ne ou apparition), parce qu'elle est toujours appareill&#233;e. D'une part au sens o&#249; il y a des &#233;poques de la ville qui sont celles de l'appareil historiquement dominant, d'autre part au sens o&#249; il y a une conception-production de la ville &#224; partir de ces appareils. &lt;br class='autobr' /&gt; Les textes de Benjamin sur Baudelaire et Paris, le grand livre inachev&#233; Paris, Capitale du XIX&#232;me si&#232;cle, sont &#224; ce double titre exemplaires. &lt;br class='autobr' /&gt;
La seconde partie du Paris du Second Empire chez Baudelaire (1938) est consacr&#233;e aux th&#232;mes du fl&#226;neur et de la trace, th&#232;mes centraux pour l'ouvrage. La premi&#232;re phrase : &#171; Quand l'&#233;crivain s'&#233;tait rendu au march&#233;, il regardait autour de lui comme dans un panorama &#187; confirme que la perception visuelle de l'&#233;crivain est appareill&#233;e par un certain dispositif de spectacle apparu au tout d&#233;but du XIX&#232;me si&#232;cle &#224; Paris comme &#224; Londres (une invention de Barker, r&#233;alis&#233;e par les Thayer) : le panorama. D&#232;s lors sa production donnera lieu &#224; une sorte de genre litt&#233;raire, les physiologies, une &#171; litt&#233;rature panoramique &#187; &#233;crit Benjamin, dont le plus grand repr&#233;sentant est selon lui Balzac. Le rapport entre l'appareil architectural et le genre litt&#233;raire est structurel : &lt;br class='autobr' /&gt; &#171; Ces livres sont faits d'une s&#233;rie d'esquisses dont le rev&#234;tement anecdotique correspond aux figures plastiques situ&#233;es au premier plan des panoramas, tandis que la richesse de leur information joue pour ainsi dire le r&#244;le de la vaste perspective qui se d&#233;ploie &#224; l'arri&#232;re-plan. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; D'apr&#232;s lui, cette litt&#233;rature succombera vite du fait de son manque de hardiesse, en cette situation politique de &#171; terreur politique &#187;, et de sa &#171; na&#239;vet&#233; &#187; qui consiste &#224; universaliser socialement &#224; partir d'un seul exemple de personnage (cf. Balzac) et laissera la place &#224; une litt&#233;rature o&#249; dominera le roman policier et la figure de l'asocial, comme chez Poe, lequel profite de la foule pour ne pas laisser de traces.&lt;br class='autobr' /&gt; Ce qui nous int&#233;ressera ici, c'est que le panorama comme architecture est indissociable du passage urbain qui se d&#233;veloppera &#224; Paris dans le premier tiers du si&#232;cle. Mettons en exergue le Passage des panoramas qui s'ouvre toujours sur les Grands Boulevards parisiens et ses deux rotondes qui, elles, n'existent plus . Or les passages sont une ville dans la ville, une ville beaucoup plus hospitali&#232;re que les rues mal &#233;clair&#233;es et souvent d&#233;pourvues de trottoirs de l'ext&#233;rieur. C'est un r&#233;seau qui fascine beaucoup Benjamin &#224; l'&#233;gal des autres r&#233;seaux existants (les carri&#232;res souterraines, les &#233;gouts) ou &#224; venir, celui des vastes perspectives ouvertes par Haussmann sous le Second Empire, par exemple. Un r&#233;seau appareill&#233; en remplacera historiquement donc un autre.&lt;br class='autobr' /&gt; Pour l'heure la structure du panorama est identique &#224; celle du passage, &#224; ceci pr&#232;s que le panorama apporte une dimension de r&#233;flexivit&#233; que ne poss&#232;de pas le passage, malgr&#233; ses alignements de miroirs. Le panorama, lui, est une monade leibnizienne. Un journaliste de l'&#233;poque &#233;crivait ceci :&lt;br class='autobr' /&gt; &#171; Le spectateur p&#233;n&#232;tre dans l'&#233;difice en passant sous la section inf&#233;rieure du cylindre et n'acc&#232;de &#224; l'escalier de la plate-forme, qu'en traversant des corridors obscurs et nus, o&#249; son &#339;il perd momentan&#233;ment la m&#233;moire des choses du dehors, o&#249; il s'isole, o&#249; il oublie la lumi&#232;re. De la sorte, en arrivant sur la plate-forme, le spectateur est, si l'on peut parler ainsi, envahi par le spectacle offert &#224; ses regards ; son oeil s'en repa&#238;t avidement, il l'y prom&#232;ne avec le plaisir qui accompagne l'accomplissement d'une fonction dont l'exercice nous a &#233;t&#233; passag&#232;rement interdit ; et aucun objet juxtapos&#233; ne venant lui rappeler qu'il est en pr&#233;sence d'une peinture fallacieuse, il s'abandonne &#224; l'illusion que l'artiste a cherch&#233; &#224; &#233;veiller en lui, et qui l'&#233;treint, d'autant plus puissante et durable que l'ex&#233;cution de la peinture elle-m&#234;me est plus parfaite et plus savante &#187;. Ces panoramas donnant &#224; voir une Vue de Paris prise de l'avant du d&#244;me central des Tuileries, puis des sc&#232;nes de guerre, puis ailleurs des vues de J&#233;rusalem, d'Ath&#232;nes, remport&#232;rent un immense succ&#232;s et seront remplac&#233;s par des panneaux mobiles permettant de renouveler le spectacle. Benjamin note dans Paris, capitale du XIX&#232;me si&#232;cle que Daguerre sera renomm&#233; pour ces peintures avant de passer &#224; un tout autre appareil : la photographie sur plaque de verre.&lt;br class='autobr' /&gt; Benjamin ne s'int&#233;resse pas &#224; l'association panorama-passage urbain en historien de la ville, mais en penseur des grandes formes de l'exp&#233;rience et de la transmission de l'exp&#233;rience, qu'il distingue fortement de la question de la communication de l'information (les m&#233;dia comme la grande presse). C'est dire que pour lui le panorama rel&#232;ve d'une philosophie de la v&#233;rit&#233; : &#171; L'int&#233;r&#234;t pour le panorama vient de ce qu'on voit la vraie ville, la ville &#224; la maison. Ce qui se trouve dans une maison sans fen&#234;tres est le vrai. Du reste, le passage aussi est une maison sans fen&#234;tres. Les fen&#234;tres &#224; l'&#233;tage qui donnent sur le passage sont comme des loges d'o&#249; l'on peut voir &#224; l'int&#233;rieur, mais non &#224; l'ext&#233;rieur de celui-ci. (Le vrai n'a pas de fen&#234;tres ; le vrai ne donne nulle part sur l'univers). &#187; Benjamin introduit ainsi &#224; la probl&#233;matique topologique de la comp&#233;n&#233;tration. Du reste, s'il y a une probl&#233;matique de la v&#233;rit&#233; chez Benjamin, ce n'est pas en rapport &#224; l' &#171; ext&#233;rieur &#187;, mais en fonction de ce sur quoi se distinguent les apparences : le voile de la perception.&lt;br class='autobr' /&gt; Ainsi, comme le montrera la seconde &#233;tude sur Baudelaire, Sur quelques th&#232;mes baudelairiens (1939), si le fl&#226;neur est le v&#233;ritable h&#233;ros baudelairien, cette figure n'est identifiable que sur un fond de perception, ce que Benjamin nomme un voile, constitu&#233; par la masse (ou la foule). Or la foule est le nouveau mode d'&#234;tre de la multitude. Ou pour le dire en termes arendtiens , c'est un certain registre de l'espacement. Registre caract&#233;ris&#233; par sa compacit&#233;, par un certain mouvement, voire par sa vitesse, par l'indiff&#233;rence aux autres m&#234;l&#233; d'une identification sociale imm&#233;diate. Nul n'y est un strict &#233;tranger aux yeux des autres, m&#234;me si tous sont des anonymes. La foule est donc encore un certain mode de l'appara&#238;tre r&#233;ciproque du fait de son articulation spatiale. Telle que la d&#233;crit Benjamin, c'est un voile qui &#224; la fois cache la r&#233;alit&#233; de la ville, sa brutalit&#233;, engloutissant en son sein le criminel ou l'asocial, mais qui en m&#234;me temps pousse en avant telle ou telle singularit&#233;, la faisant compara&#238;tre. Ce qu'&#233;voquera puissamment le sonnet A une passante de Baudelaire. La foule est donc une certaine d&#233;termination du milieu de perception, auquel tous participent, puisque le po&#232;te est aussi un homme de la foule. Pour Baudelaire, elle est aussi &#171; naturelle &#187; que le seront la mer, la for&#234;t ou le monde des esprits pour Hugo. La consistance de ce milieu de perception est chez Benjamin quasi ontologique . Or, malgr&#233; les apparences, la foule ne constitue pas un v&#233;ritable r&#233;seau dont les &#233;l&#233;ments seraient en voie d'individuation. Pour le dire en termes emprunt&#233;s &#224; Simondon, ce n'est pas un milieu transindividuel comme le serait une v&#233;ritable communaut&#233; en voie d'individuation. La foule ne se constituant en groupe qu'&#224; l'occasion d'un incident : alors, momentan&#233;ment, du fait d'un &#233;v&#233;nement de pur hasard comme un accident de la circulation, les individus se regroupent avant de passer leur chemin. Pour Benjamin, cet agr&#233;gat, qui n'a pas en lui la raison de s'assembler, sera la proie des partis totalitaires du XX&#232;me si&#232;cle qui lui donneront une identit&#233; artificielle : la race, un peuple fantasm&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour rendre compte de ce mode de l'&#234;tre-ensemble, Benjamin en se r&#233;f&#233;rant aux &#233;tudes de K.Kraus sur la grande presse (laquelle livre des informations brutes de d&#233;coffrage, des &#233;v&#233;nements &#171; en soi &#187;, non int&#233;gr&#233;s dans une narration, non reli&#233;s puisque la premi&#232;re page d'un journal est un pur spectacle de l'h&#233;t&#233;rog&#232;ne, dans un jargon journalistique quasi inintelligible, etc) montre que les &#233;v&#233;nements ne peuvent plus donner lieu &#224; une exp&#233;rience r&#233;elle du psychosocial. D&#232;s lors, l'exp&#233;rience qu'un individu peut avoir du monde se limite &#224; la sph&#232;re priv&#233;e, laquelle est dissoci&#233;e de la sph&#232;re collective. On assiste &#224; un d&#233;phasage de l'exp&#233;rience priv&#233;e et de l'exp&#233;rience collective. Bien davantage, puisque l'exp&#233;rience d'un individu ne peut plus s'int&#233;grer dans l'exp&#233;rience collective, puisqu'on ne peut plus narrer les &#233;v&#233;nements, la psychologie comme discipline du savoir s'&#233;mancipe de l'&#233;tude du social, laquelle est condamn&#233;e alors depuis sa fondation durkheimienne &#224; se demander comment restaurer le lien social. &lt;br class='autobr' /&gt;
La po&#233;sie de Baudelaire correspondrait &#224; ce moment du d&#233;phasage du psychosocial en psychologie d'un c&#244;t&#233;, sociologie de l'autre. On peut faire l'hypoth&#232;se que Benjamin cherche ici &#224; restaurer un &#233;tat du psychosocial plus essentiel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si la dimension sociale, en fait communautaire, n'est plus constitutive de l'exp&#233;rience d'une singularit&#233;, cette derni&#232;re est totalement appauvrie. La psych&#233; en est r&#233;duite &#224; subir les &#233;v&#233;nements dans leur aspect le plus destructeur : le choc &#233;motionnel. L'exp&#233;rience urbaine la plus g&#233;n&#233;rale est celle de l'entrechoc du fait de la r&#233;ception des m&#233;dia de communication et du contact de la foule. La conscience comme syst&#232;me psychique cesse d'&#234;tre une facult&#233; d&#233;di&#233;e &#224; la connaissance. Ainsi n'est-elle plus caract&#233;ris&#233;e par la psychanalyse selon la dimension d'intentionnalit&#233;, de vis&#233;e, que d&#233;crit la ph&#233;nom&#233;nologie husserlienne ; la conscience ne caract&#233;rise plus notre rapport au monde et aux autres, mais est d&#233;crite par Freud, que Benjamin mobilise, en particulier &#224; partir de Par del&#224; le principe de plaisir, comme un dispositif de pare-excitations dont la fonction est de pr&#233;server les &#233;quilibres psychiques internes. Une image approximative consisterait &#224; dire que chacun s'enferme dans une bulle protectrice (m&#233;taphore que filera Sloterdijk). Plus s&#233;rieusement, mobilisant Proust et sa forte distinction entre m&#233;moire volontaire et m&#233;moire involontaire, Benjamin affirmera que la connaissance empirique, diurne, celle que caract&#233;rise la m&#233;moire volontaire des &#233;v&#233;nements r&#233;duits &#224; du v&#233;cu, cette connaissance n'a que la consistance de la cendre d'un souvenir sans vie : un souvenir qui n'a pas la productivit&#233; po&#233;tique d'une trace. La th&#232;se est abrupte : l'habitant des villes modernes sait qu'il ne peut compter sur sa m&#233;moire des traces et qu'on ne conservera aucune trace de son existence puisqu'en l'absence de narration, c'est-&#224;-dire en l'absence de l'appareil communautaire rendant possible l'exp&#233;rience au sens de la tradition, il n'y a plus de surface d'inscription des traces. Ne subsiste pour lui que l'illusion de laisser des souvenirs par le biais de la possession de ses chers objets, qu'il va chercher &#224; pr&#233;server en leur donnant &#224; tous des &#233;tuis, jusqu'&#224; transformer son propre appartement en un &#233;tui comme une coquille pour une existence appauvrie, jusqu'&#224; devenir lui-m&#234;me un &#171; homme-&#233;tui &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt; Or, la singularit&#233; habite le passage urbain comme le bourgeois son appartement : l'une comme l'autre sont abandonn&#233;s &#224; une r&#234;verie collective que Benjamin n'appelle pas id&#233;ologie, mais fantasmagorie parce qu'elle est le produit d'un appareil de projection nouveau : le passage-panorama. R&#234;verie indissociable d'une nouvelle &#233;poque de la ville qu'on aurait tort de r&#233;duire &#224; la g&#233;n&#233;ralisation de la marchandise et de l'industrie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On peut tirer deux faits majeurs du rappel de ces analyses de la ville.&lt;br class='manualbr' /&gt;Cette philosophie de la ville s'&#233;tablit &#224; partir de ce qui n'est pas elle : le monde des paysans, des artisans et des marins, monde de la transmission r&#233;elle de la profondeur des &#233;v&#233;nements puisque ceux-ci proviennent des lointains g&#233;ographiques ou du pass&#233;. Monde de l'artisanat, de la valeur de culte, de la premi&#232;re technique, o&#249; les choses ont le temps de s'accomplir par rapport au caract&#232;re de nouveaut&#233; de la marchandise.&lt;br class='manualbr' /&gt;D&#232;s lors, Benjamin du haut d'une conception du psychosocial dont l'armature traditionnelle est constitu&#233;e par l'importance de la transmission par narration comme il l'a montr&#233;e dans Le Narrateur, d&#233;veloppe au moins dans un premier temps une critique des dispositifs de communication de l'information. Ainsi, la litt&#233;rature (Proust, Val&#233;ry) et la po&#233;sie (Baudelaire, Hugo) seront au d&#233;fi de cette dissociation du psychosocial. L'appauvrissement de l'exp&#233;rience r&#233;duite &#224; la sph&#232;re priv&#233;e de la volont&#233; rend n&#233;cessaire le d&#233;veloppement d'une nouvelle science : la psychanalyse. C'est la raison pour laquelle le second texte sur la ville (Sur quelques th&#232;mes baudelairiens) donne une telle importance &#224; l'appareil psychique tel que Freud a pu le th&#233;oriser depuis L'interpr&#233;tation des r&#234;ves (1900), en dissociant radicalement syst&#232;me perceptif d'un c&#244;t&#233; et enregistrement des traces mn&#233;siques de l'autre. Dissociation que reprendra comme on l'a vu Proust en opposant deux modes de la m&#233;moire : m&#233;moire volontaire/ m&#233;moire involontaire. L'&#233;criture des huit tomes de A la Recherche sera comme une ultime tentative pour sauver la narration et donc l'&#233;v&#233;nementialit&#233; de l'&#233;v&#233;nement. D&#232;s lors la th&#233;orie freudienne de l'appareil psychique devient pour Benjamin le moyen le plus l&#233;gitime pour analyser la ville, le terme d'appareil ayant alors le double sens de mod&#232;le th&#233;orique et d'instance de production esth&#233;tique puisque le Surr&#233;alisme en sera un rejeton.&lt;br class='autobr' /&gt; On peut ajouter que c'est parce que Benjamin tenait le Surr&#233;alisme pour &#171; Le dernier instantan&#233; de l'intelligentsia europ&#233;enne &#187; et qu'il pr&#233;sentait Le paysan de Paris d'Aragon comme la meilleure prop&#233;deutique &#224; l'&#233;tude des passages parisiens, qu'il a laiss&#233; toutes les pi&#232;ces n&#233;cessaires pour circonscrire l'appareil qui a g&#233;n&#233;r&#233; l'urbanit&#233; moderne. Cet appareil s'oppose en tous points &#224; la perspective &#224; point de fuite unique, invention architecturale s'il en est (Brunelleschi, Alberti), laquelle rend possible la repr&#233;sentation de l'espace par la coordination d'un site universel et d'une multiplicit&#233; de points de vue &#233;gaux en droit (le g&#233;om&#233;tral). Mais si la perspective appareilla la ville depuis le XV&#232;me si&#232;cle, ce fut davantage comme projet (les tableautins &#171; Villes id&#233;ales &#187;) que comme effectivit&#233;. Peut-&#234;tre d'ailleurs que le XIX&#232;me si&#232;cle sera paradoxalement le grand si&#232;cle des perspectives urbaines, mais comme fantasmagories r&#233;alis&#233;es avec beaucoup de retard.Ces perspectives urbaines seront en fait elles aussi des r&#234;ves urbains comme le laisse entendre Benjamin dans Paris &#224; propos d'Haussmann, comme si l'appareil du passage avait absorb&#233; l'appareil de la perspective. Or le passage d&#233;fait la conjonction entre repr&#233;sentation d'un espace homog&#232;ne (car g&#233;om&#233;trique, isotopique et infini : anti-aristot&#233;licien) et la multiplicit&#233; des points de vue. L'appareil du passage d&#233;sobjectivise les choses puisqu'il transforme pour la masse et du fait de la masse les produits du travail qui y sont expos&#233;s en f&#233;tiches et qu'il &#233;largit &#224; l'ensemble de la ville la prostitution f&#233;minine. Bref, si l'appareil perspectif avait pu servir d'infrastructure &#224; la science moderne (Galil&#233;e-Descartes), l'appareil passage g&#233;n&#233;rant une prodigieuse r&#234;verie collective, replacera l'onirique et ses m&#233;tarmorphoses (Granville) au devant de la sc&#232;ne. Pour Benjamin, penseur de l'histoire, le passage parisien aura &#233;t&#233; le lieu o&#249; le XIX&#232;me si&#232;cle aura r&#234;v&#233; et enfant&#233; le XX&#232;me si&#232;cle : proposition dont on n'a pas fini d'analyser toute la profondeur. Monde de l'immanence absolue, comme celui que d&#233;crira Lyotard dans L'&#233;conomie libidinale (1974). Un monde de l'int&#233;rieur sans articulation du symbolique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le monde des passages renie le sch&#232;me universel du g&#233;om&#233;tral en transformant toutes les r&#233;alit&#233;s en fantasmagorie. Si le psychosocial perdure, c'est sur le mode de l'onirique.&lt;br class='autobr' /&gt; En effet, c'est la masse concentr&#233;e dans les passages qui g&#233;n&#232;re le f&#233;tiche, c'est-&#224;-dire &#171; l'&#226;me de la marchandise &#187; (Marx) : le f&#233;tiche &#233;tant distingu&#233; de la marchandise, en l'amenant &#224; se prostituer, comme la masse le fait avec la femme plac&#233;e sous les d&#233;sirs masculins, laquelle devient un objet sexuel en se chargeant d'aura sexuelle. En retour, marchandise et prostitu&#233;e entra&#238;nent l'homme dans une fantasmagorie, comme le ferait une drogue. Si l'on suit &#224; la lettre Benjamin, ce serait dire que le &#171; f&#233;tichisme &#187; de la marchandise et la prostitution g&#233;n&#233;ralis&#233;e sont produits par la masse en circulation dans ces boyaux sans horizon que sont les passages, du fait de la masse d'affects projet&#233;e et convergeant sur la marchandise ou la femme, lesquelles, sinon, en elles-m&#234;mes, ne seraient pas f&#233;tiches mais simple valeur d'usage ou existence humaine. Le myst&#232;re du f&#233;tichisme ne r&#233;siderait pas dans l'oubli des rapports de production (Marx), mais dans la ville qui est appareill&#233;e d'une certaine mani&#232;re &#224; partir du moment o&#249; les rues s'invaginent, o&#249; les fa&#231;ades des immeubles disparaissent, o&#249; la lumi&#232;re cesse d'&#234;tre solaire pour devenir artificielle (&#233;clairage au gaz), o&#249; la d&#233;ambulation se fait extr&#234;mement lente. Ce qui est commun &#224; ces deux &#233;l&#233;ments majeurs de la fantasmagorie, c'est la projection d'un d&#233;sir collectif sur une entit&#233; qui, de ce fait, concentre une &#233;nergie sans pareille et la diffuse en retour vers la multitude qui se trouve ainsi ali&#233;n&#233;e (fantasmagorie). Que l'on soit encore dans l'&#232;re de la projection et de la r&#233;flexion miroirique, cela est annonc&#233; d&#232;s le d&#233;but du texte dans la comparaison entre Baudelaire et Blanqui : Benjamin parle alors de &#171; la mise au point de l'image de Baudelaire &#187;. L'image devenue nette (p.31) est celle de Baudelaire comme conspirateur. Baudelaire pouvant reconna&#238;tre ses futurs lecteurs, mais restant inconnu d'eux comme Blanqui voyant d&#233;filer sur les Champs Elys&#233;es son arm&#233;e secr&#232;te qui ignorait l'identit&#233; de son chef. Mais cette projection qui absorbe son objet n'est plus soumise &#224; un point de fuite qui serait comme &#224; l'infini, elle n'est plus focalisante mais errante, elle n'est plus fixe mais prise dans le devenir. Bref, elle est indissociable du fantasme collectif.&lt;br class='autobr' /&gt; Cette ville ne peut plus &#234;tre le lieu d'une connaissance exacte puisque domine la r&#234;verie collective. Benjamin ne dit-il pas d'une chose qu'elle a de l'aura quand on lui fait lever les yeux du fait qu'on la regarde ? Ce faisant, ajoute t-il, celui qui se projette ainsi sur elle se trouve entra&#238;n&#233; vers les lointains fantasmagoriques. En rapport avec le nouveau statut de la trace, un nouveau mode de l'aura surgit : une aura qui n'est plus l'apparition proche d'un lointain, mais une aura fantasmagorique. &lt;br class='autobr' /&gt; A contrario, un appareil comme la photographie qui brise l'&#233;change des regards puisqu'il ne r&#233;pond pas au regard de celui qui est photographi&#233;, cet appareil n'est-il pas en son fond, &#233;mancipateur : ne g&#233;n&#233;rant que des archives objectives, non auratiques ? &lt;br class='autobr' /&gt; Conclusion : Benjamin a produit en creux le mod&#232;le de l'appareil &#171; passage &#187; en utilisant la probl&#233;matique freudienne de l'appareil psychique. Ce faisant, il donne une autre assiette &#224; la v&#233;rit&#233; : non plus la rationalisation et la certitude de l'ego cogito cart&#233;sien qui s'opposaient aux savoirs incapables de donner raison d'eux-m&#234;mes (les illusions des sens, le pouvoir des histoires, etc), mais l'&#233;criture proustienne qui perlabore un savoir &#224; partir des traces mn&#233;siques inconscientes. Le passage est un v&#233;ritable appareil configurant &#224; nouveaux frais l'&#233;v&#233;nement et non un simple dispositif urbain parce que modifiant le milieu de la perception, il a rendu possible le renouvellement d'un genre litt&#233;raire : la po&#233;sie lyrique.&lt;br class='autobr' /&gt; Au minimum, comme le rappelle Daniel Payot une ville c'est donc un certain mode d'espacement et un certain r&#233;gime de la surface d'inscription. De ce point de vue, la description arendtienne de la polis grecque reste trop encadr&#233; par un rapport au symbolique fort traditionnel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais chez Benjamin, les notions se d&#233;doublent toujours en modes oppos&#233;s (deux modes de la trace, de l'aura, de la manifestation des &#339;uvres, du pr&#233;sent, de l'activit&#233; pratique, etc). Nous avons montr&#233; dans Le Mus&#233;e, l'origine de l'esth&#233;tique (1993) que Benjamin caract&#233;rise l'ensemble passage-panorama comme la pr&#233;histoire de la modernit&#233;, c'est-&#224;-dire comme une v&#233;ritable matrice productrice inconsciente d'images caract&#233;ris&#233;es par leur immanence. Ce milieu de l'imaginaire, comme l'indique le terme de fantasmagorie, ne cesse pas d'&#234;tre projectif mais privil&#233;gie l'empathie, par un rabattement de tous les comportements urbains selon un principe d'inclusion, par une absence d'ext&#233;riorit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt; En m&#234;me temps, oppos&#233;e &#224; la fantasmagorie, une nouvelle sensibilit&#233; commune a fait &#233;poque et sur le plan de la connaissance, un nouveau principe d'appariement a vu le jour, c'est-&#224;-dire un nouveau mode de r&#233;duction de l'h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; du monde selon un principe de similarit&#233; qui n'est plus hi&#233;rarchique. C'est la raison pour laquelle l'&#233;criture benjaminienne place tous ses mat&#233;riaux sur un plan d'&#233;galit&#233;, de l&#224; l'utilisation de citations sans guillemets. L'acception de la beaut&#233; devient tout autre : une beaut&#233; ordinaire et banale. Essayons de comprendre les enjeux anthropologiques et politiques de l'&#339;uvre inachev&#233;e de Benjamin : le Livre des passages.&lt;br class='autobr' /&gt; On l'a dit, les passages urbains sont des entit&#233;s architecturales privatives de toute destination cultuelle puisque dans ces rues invagin&#233;es, les fa&#231;ades des monuments disparaissent, or c'est par sa fa&#231;ade qu'un monument expose sa destination, sa fonction de culte. Certes, les passages ont une fonction de communication et d'exposition (la prostitution g&#233;n&#233;rale), mais il faut d&#233;sintriquer les deux logiques. C'est dire que l'exposition des marchandises a un revers inaper&#231;u : la circulation adestinale du fl&#226;neur qui n'est pas un consommateur int&#233;ress&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Paradoxalement, mais c'est un paradoxe qui donne la clef du po&#232;me Manuel pour les habitants des villes de Brecht cit&#233; &#224; la fin Exp&#233;rience et pauvret&#233; (1933) o&#249; Benjamin rappelle comme une complainte le mot d'ordre brechtien &#171; Efface tes traces ! &#187;, le fl&#226;neur ne d&#233;roule pas ses pens&#233;es dont l'accumulation donnerait lieu &#224; de nouveaux paragraphes dans une m&#233;ditation &#233;crite. Au contraire, le fl&#226;neur id&#233;al doit d&#233;sapprendre toute sa connaissance de Paris ! L'enjeu n'est plus la connaissance de soi ou du monde, mais le surgissement d'un sujet esth&#233;tique qui est aussi politique. Le fl&#226;neur doit suspendre sa capacit&#233; cognitive, et donc tout recours &#224; la m&#233;moire volontaire, s'il veut pouvoir &#234;tre affect&#233; par ce qui appara&#238;t comme ph&#233;nom&#232;ne et comme &#233;v&#233;nement. La ville cesse d'&#234;tre un classique th&#233;&#226;tre de m&#233;moire. &lt;br class='autobr' /&gt; Cela suppose d&#233;j&#224; une r&#233;volution de la surface d'inscription. Si Benjamin peut se revendiquer de Loos qui avait d&#233;clar&#233; que &#171; l'ornement est un crime &#187;, c'est que la revendication d'une architecture m&#233;diterran&#233;enne est devenue &#233;vidente depuis le s&#233;jour de Benjamin &#224; Ibiza , d&#232;s lors les mat&#233;riaux des fa&#231;ades urbaines (le verre) et d'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale la surface d'inscription, sont lib&#233;r&#233;s de toutes traces et ic&#244;nes destinales. Dans ces conditions, le fl&#226;neur devient le paradigme de l'homme de la d&#233;mocratie, celui pour lequel le centre est partout et nulle part, et o&#249;, pour le dire plus radicalement, le foyer du sens est ind&#233;cidable.&lt;br class='autobr' /&gt; La d&#233;finition du centre du pouvoir d&#233;mocratique comme lieu vide, c'est-&#224;-dire essentiellement in-occupable, a &#233;t&#233; &#233;labor&#233;e par Cl.Lefort &#224; partir de sa grande th&#232;se sur Machiavel . Cette d&#233;finition prend tout son sens en opposition &#224; la nature du pouvoir dans les soci&#233;t&#233;s th&#233;ologico-politiques chr&#233;tiennes o&#249; le lieu du pouvoir est le corps du prince, lui-m&#234;me vicaire du Christ. Dans ce type de r&#233;gime, la nation s'incarnait dans le corps immortel du roi ; le pouvoir, la loi, le savoir, &#233;tant essentiellement intriqu&#233;s. Dans ce monde o&#249; tous les &#233;difices sont alors de destination comme dans le Paris d&#233;crit par l'historien John W.Baldwin , le type du fl&#226;neur ne saurait &#233;merger. Faut-il en plus mobiliser la description de Notre Dame de Paris comme livre de pierre par V.Hugo ? Une ville pr&#233;-moderne est un puissant appareil de destination, r&#233;pondant aux r&#232;gles d'une cosm&#233;tique, c'est-&#224;-dire d'une onto-th&#233;o-esth&#233;tique parfaitement fix&#233;e. Il faudra que cette puissance soit suspendue, et cela commencera au XVIII&#232;me si&#232;cle avec l'invention du patrimoine et du mus&#233;e, pour que puisse surgir le comportement de cet homme nouveau dont l'existence ne d&#233;pend plus de celle des &#233;difices du culte. Le fl&#226;neur urbain n'est rien d'autre que le sujet esth&#233;tique d&#233;crit par Kant dans la Facult&#233; de juger : celui qui, &#224; l'occasion d'une chose dont il ne saura rien, et parce qu'il n'en saura rien, &#233;prouve un sentiment de plaisir paradoxal : &#224; la fois subjectif et pourtant universalisable sans concept. C'est ce sentiment qui lui fait dire : &#171; c'est beau ! &#187; sans que ce jugement soit applicable &#224; la chose qui en fut l'occasion. Le fl&#226;neur est donc passible d'occasions : ce n'est pas un amateur recherchant ce qui va provoquer son plaisir, c'est un inventeur de situations in&#233;dites o&#249; les relations symboliques traditionnelles sont mises &#224; mal.&lt;br class='autobr' /&gt; On pourrait de nouveau proposer un d&#233;doublement : le fl&#226;neur est soit le t&#233;moin vaincu de 1848 d&#233;crit par Dolf Oehler , soit celui qui exp&#233;rimente positivement les nouvelles conditions esth&#233;tico-politiques. En premier lieu, tout se pr&#233;sente sous le masque de la nouveaut&#233; de la marchandise, mais ce mode de temporalit&#233; ne doit pas faire illusion : des r&#233;alit&#233;s ruin&#233;es peuvent revenir sous cet aspect. Plus essentielle est l'exp&#233;rience de l'ind&#233;termination des rep&#232;res symboliques, de l'ind&#233;termination croissante dans un espace o&#249; les anciens dieux, les vieilles idoles se retirent lentement. D'o&#249; la remise en cause du partage social traditionnel entre les classes ou entre les sexes et de celui encore plus anthropologique entre morts et vivants. Ce peut-&#234;tre la raison pour laquelle le th&#232;me de la foule indiff&#233;renci&#233;e comme celui de la lesbienne sont si importants chez Baudelaire ou celui du monde des esprits chez Hugo.&lt;br class='autobr' /&gt; Mais la ville moderne de Benjamin a une histoire, et dans le cas de Paris (ou Lyon) au XIX&#232;me si&#232;cle, une histoire ponctu&#233;e d'insurrections populaires &#233;cras&#233;es. Certes ce fl&#226;neur est devenu une surface d'inscription vierge de tout programme pr&#233;&#233;tabli, il est une sorte de membrane sensible aux affects, et d&#233;j&#224; au plaisir du beau. Cette potentialit&#233; ind&#233;finie le rend susceptible d'autres affects : &#224; tel coin de rue, il peut avoir le sentiment du d&#233;j&#224; vu , mais il peut &#234;tre aussi brutalement envahi par une angoisse sans raison apparente. L&#224; une trag&#233;die a eu lieu, une barricade a &#233;t&#233; &#233;cras&#233;e par la force. Il n'y en a pas d'archives, l'histoire est d&#233;munie. Le fl&#226;neur se doit de devenir enqu&#234;teur, c'est-&#224;-dire historien. L'homme sans destin doit &#233;crire l'histoire &#224; partir de traces ininscrites pour que le tort subi par les vaincus de l'histoire ne reste pas sans t&#233;moins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour r&#233;sumer, o&#249; pourrait dire que la ville, parce qu'elle est un certain mode d'espacement (et la n&#233;gation de cet espacement fait encore ville comme dans le cas de la ville th&#233;ologico-politique) a vu surgir des appareils urbains comme la perspective ou le passage. Ces appareils strictement urbains ont &#233;t&#233; interpr&#233;t&#233;s par d'autres appareils qui ne l'&#233;taient pas : la peinture perspectiviste dans l'Europe du sud, la camera obscura dans l'Europe des Flandres et des Pays Bas, le mus&#233;e, le panorama, la photographie, la psychanalyse, le cin&#233;ma, etc. Cette seconde s&#233;rie d'appareils apporte une dimension r&#233;flexive que les appareils strictement urbains n'auraient pas en eux-m&#234;mes. D&#232;s lors la d&#233;finition leibnizienne de la Ville est parfaitement recevable : &#171; Et, comme une m&#234;me ville regard&#233;e de diff&#233;rents c&#244;t&#233;s para&#238;t tout autre, et est comme multipli&#233;e perspectivement ; il arrive de m&#234;me, que par la multitude infinie des substances simples, il y a comme autant de diff&#233;rents univers, qui ne sont pourtant que les perspectives d'un seul selon les diff&#233;rents points de vue de chaque Monade. &#187; (Monadologie &#167;57)&lt;br class='autobr' /&gt; On en conclura qu'il y autant de villes que d'appareils et de r&#233;gimes de la surface d'inscription pour les exprimer et les produire. On ajoutera &#224; Leibniz que nos villes historiques se r&#233;sument &#224; des strates diff&#233;remment appareill&#233;es, non pas suivant une compr&#233;hension arch&#233;ologique comme tente de le faire encore Freud (Malaise dans la civilisation) quand, &#224; propos de Rome, il imagine qu'en un m&#234;me lieu du Forum on puisse restituer des &#233;difices d'&#233;poques totalement diff&#233;rentes. Cette impossibilit&#233; mat&#233;rielle &#233;tant l&#224; pour rappeler que les traces mn&#233;siques peuvent se superposer dans une nouvelle tentative de nous donner des repr&#233;sentations de l'appareil psychique. C'est maintenant la ville qui permet d'approcher l'appareil psychique.&lt;br class='autobr' /&gt; D&#232;s lors, on pourrait faire l'hypoth&#232;se que si une ville c'est un certain espacement ouvert &#224; l'&#233;v&#233;nement, alors ce entre quoi il y a des &#233;carts, c'est entre des productions historiques d'appareils d'&#233;poques diff&#233;rentes. Une ville, c'est d&#233;j&#224; le partage entre un espace profane et un espace sacr&#233; du fait de l'appareil narratif, ce sont aussi, du fait d'un rapport moderne aux ruines (Riegl), rapport qui est en son fond mus&#233;al, des valeurs diff&#233;rentes de conserver le patrimoine et il y a bien des villes mus&#233;es comme Venise ou nos centres historiques. D'autres textes de Benjamin ouvrent d'int&#233;ressantes pistes de r&#233;flexion. Dans Petite histoire de la photographie, les places et rues parisiennes d&#233;sertes, photographi&#233;es par Atget, deviennent autant de preuves que l&#224; un crime a &#233;t&#233; commis et que le cadavre a disparu. Comme si apr&#232;s les massacres de la Semaine sanglante de 1871 et l'ouverture d'immenses fosses communes, alors donc qu'il n'y a plus de traces des vaincus de l'histoire, plane au-dessus des lieux urbains un affect d'angoisse provoqu&#233; par la disparition de masse.&lt;br class='autobr' /&gt; Et dans L'&#339;uvre d'art &#224; l'&#233;poque de sa reproductibilit&#233; technique, texte essentiel sur le cin&#233;ma, Benjamin &#233;crit que le cin&#233;ma et l'architecture ont en commun de rendre impossible une perception volontaire et attentive et de lib&#233;rer une perception de distraction, non focalisante et tactile, ce qui nous ram&#232;ne vers la m&#233;moire involontaire de Proust et ses hasards. On peut postuler que le fl&#226;neur et l'homme ordinaire au cin&#233;ma ne font qu'un. Car l'homme ordinaire du cin&#233;ma (J.L.Schefer : L'Homme ordinaire du cin&#233;ma (1997)), le spectateur anonyme, a tous les traits d'un fl&#226;neur immobile d&#233;couvrant toutes les beaut&#233;s d&#233;mocratiques de la ville moderne .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On pourrait conclure ainsi sur la ville : s'il y a aujourd'hui une crise de la ville, une crise de l'urbanisme, c'est que plus aucun appareil n'arrive &#224; s'imposer aux autres. D'o&#249; la fascination un peu r&#233;tro pour les montages, les collages urbains, les r&#233;f&#233;rences historiques, etc.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Jeff Wall, refonder la modernit&#233;.</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=168</link>
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		<dc:date>2011-10-13T19:34:48Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Philippe Bazin</dc:creator>



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&lt;p&gt;&#192; partir du texte de Charles Baudelaire Le peintre de la vie moderne. Pr&#233;sentation pour le colloque Baudelaire, un trip philosophique, organis&#233; par Ici et ailleurs &#224; S&#233;trogran, Montigny-sur-Canne, les 30 septembre, 1er et 2 octobre 2011. Par Philippe Bazin &lt;br class='autobr' /&gt;
INTRODUCTION : En tant que photographe faisant cette pr&#233;sentation dans le cadre de ce colloque de philosophes, mon intention n'est pas de discuter des bien fond&#233;s et des contradictions baudelairiennes internes &#224; ce texte fameux Le (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=29" rel="directory"&gt;Le Baudelaire des philosophes septembre 2011&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#192; partir du texte de Charles Baudelaire Le peintre de la vie moderne.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pr&#233;sentation pour le colloque Baudelaire, un trip philosophique, organis&#233; par Ici et ailleurs &#224; S&#233;trogran, Montigny-sur-Canne, les 30 septembre, 1er et 2 octobre 2011.&lt;br class='autobr' /&gt;
Par Philippe Bazin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;INTRODUCTION :&lt;br class='autobr' /&gt;
En tant que photographe faisant cette pr&#233;sentation dans le cadre de ce colloque de philosophes, mon intention n'est pas de discuter des bien fond&#233;s et des contradictions baudelairiennes internes &#224; ce texte fameux Le peintre de la vie moderne. Beaucoup s'y sont employ&#233;s, et je n'ajouterai pas mon commentaire &#224; ceux-l&#224;. &#192; la relecture, sans cesse les photographies de Jeff Wall me revenaient &#224; l'esprit en images, semblant comme illustrer ce que Baudelaire nomme dans un autre c&#233;l&#232;bre texte, Critique du salon de 1859, &#171; les archives de notre m&#233;moire &#187;, &#224; propos de la photographie. Cette expression, qui a fait couler beaucoup d'encre dans le monde de la photographie depuis un si&#232;cle et demi, Baudelaire la pr&#233;cise dans Le peintre de la vie moderne comme &#233;tant l'action raisonn&#233;e de notre esprit curieux qui d&#233;sire tout absorber du monde entier.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ainsi dans cette pr&#233;sentation, j'essaierai de mettre en dialogue les &#233;crits de ces deux artistes, alors que Wall indique qu'il n'y a pas d'&#233;crits critiques sur l'art produit par des peintres ou photographes au XIX&#232; si&#232;cle :&lt;br class='autobr' /&gt; Enfant j'avais beaucoup lu et je savais que la meilleure critique d'art &#233;tait celle des po&#232;tes, comme Baudelaire. J'avais bien remarqu&#233; que les grands critiques d'art du XIX&#232; si&#232;cle &#233;taient g&#233;n&#233;ralement des artistes, mais c'&#233;taient des po&#232;tes et non des peintres ou des photographes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Jeff Wall est un artiste contemporain canadien, n&#233; en 1946 &#224; Vancouver, qui se dit photographe, et non &#171; artiste utilisant la photographie &#187; ainsi que les artistes conceptuels des ann&#233;es 70 le disaient, lui qui les a &#233;tudi&#233;s au cours de ses &#233;tudes d'histoire de l'art et &#224; l'occasion de textes critiques et th&#233;oriques qu'il a produits dans cette d&#233;cennie. Dans l'un de ses entretiens avec Jean-Fran&#231;ois Chevrier, il insiste sur ce qu'il doit &#224; Baudelaire :&lt;br class='autobr' /&gt; Mais j'ai &#233;galement compris qu'il &#233;tait impossible de revenir &#224; quoi que ce soit qui &#233;quivaudrait &#224; l'id&#233;e du &#171; peintre de la vie moderne &#187; selon la formule de Baudelaire. Pourtant je pense qu'&#224; bien des &#233;gards c'est pour le modernisme une expression fondamentale&#8230; Parce qu'il n'y a pas d'occupation plus juste. C'est une occupation compl&#232;te parce que cette forme d'art, la peinture, est la forme d'art la plus &#233;minente et le sujet est le sujet le plus grand.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il commence tardivement sa pratique artistique, en 1978 &#224; l'&#226;ge de 32 ans, par une photographie canonique, &lt;br class='autobr' /&gt;
The Destroyed Room, 1978&lt;br class='autobr' /&gt;
puis en produisant des images qui sont des citations directes de ses grandes r&#233;f&#233;rences, dans le domaine de la peinture quand il fait un remake du tableau de Manet Un bar aux Folies Berg&#232;res,&lt;br class='autobr' /&gt;
Manet, Le Bar aux Folies Berg&#232;res, 1881-1882&lt;br class='autobr' /&gt;
Picture For Women, 1979&lt;br class='autobr' /&gt; ou en photographie de Hippolyte Bayard, Bayard et son double :&lt;br class='autobr' /&gt;
Double Self-Portrait, 1979&lt;br class='autobr' /&gt;
Hippolyte Bayard, Bayard et son double, 1861&lt;br class='autobr' /&gt;
On voit que pour Jeff Wall, le remake ne consiste pas &#224; refaire &#224; l'identique le pass&#233;, mais &#224; le r&#233;interpr&#233;ter dans le pr&#233;sent, pas les v&#234;tements, le d&#233;cors, le mobilier. Chacun de ces &#233;l&#233;ments dans sa photo devient une notation pr&#233;cise sur une typologie de la vie actuelle d'un jeune artiste : un mur blanc, nu sans tableau comme un espace vide qui devra se remplir, un mobilier entre le bon march&#233; Ik&#233;a (le divan) et une aspiration au design contemporain (le si&#232;ge). Le deux sc&#232;nes se fondent dans un effet technologique &#233;quivalent, si ce n'est que l'ordinateur a remplac&#233; le laboratoire.&lt;br class='autobr' /&gt;
En 1863, Charles Baudelaire publie enfin son fameux texte, Le peintre de la vie moderne. Dans ce texte, il affirme la valeur du pr&#233;sent comme source de plaisir esth&#233;tique :&lt;br class='autobr' /&gt; Le plaisir que nous retirons de la repr&#233;sentation du pr&#233;sent tient non seulement &#224; la beaut&#233; dont il peut &#234;tre rev&#234;tu, mais aussi &#224; sa qualit&#233; essentielle de pr&#233;sent.&lt;br class='autobr' /&gt;
A Sudden Gust of Wind (after Hokusai), 1993&lt;br class='autobr' /&gt;
JW r&#233;alise plus de cent prises de vues pour cette photo tr&#232;s proche de l'oeuvre de Hokusai. Ce qui s'actualise ici, c'est l'&#233;vidence du proc&#233;d&#233; num&#233;rique de montage pour la r&#233;alisation de l'image, c'est en cela que celle-ci accomplit sa qualit&#233; essentielle de pr&#233;sent malgr&#233; la presque imitation d'Hokusai.&lt;br class='autobr' /&gt;
Baudelaire prend plaisir &#224; examiner les &#339;uvres des temps anciens dans la mesure o&#249; elles lui r&#233;v&#232;lent &#171; la morale et l'esth&#233;tique du temps &#187; en question. Acceptant l'id&#233;e d'un invariant esth&#233;tique quelle que soit l'&#233;poque, et qu'il nomme le Beau,&lt;br class='autobr' /&gt; Le beau est fait d'un &#233;l&#233;ment &#233;ternel, invariable dont la quantit&#233; est excessivement difficile &#224; d&#233;terminer&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
il pr&#233;f&#232;re s'int&#233;resser &#224; &lt;br class='autobr' /&gt; Un &#233;l&#233;ment relatif, circonstanciel, qui sera, si l'on veut, tour &#224; tour ou tout ensemble, l'&#233;poque, la mode, la morale, la passion.&lt;br class='autobr' /&gt;
Sans cela le Beau serait indigeste, non appropri&#233; &#224; la nature humaine. C'est &#224; l'exploration des valeurs de ce qu'il nommera plus loin la modernit&#233; que se livre Baudelaire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour Jeff Wall, notre &#233;poque a produit une donn&#233;e nouvelle qui rend impossible le retour au peintre de la vie moderne selon Baudelaire, la peinture n'affrontant pas assez directement la question du produit technologique ayant envahi toute la vie quotidienne :&lt;br class='autobr' /&gt; J'ai vu un panneau lumineux quelque part et ce qui m'a r&#233;ellement frapp&#233;, c'est de constater que c'&#233;tait pour moi la synth&#232;se technologique parfaite. Ce n'&#233;tait pas de la photographie,, ce n'&#233;tait pas du cin&#233;ma, ce n'&#233;tait pas de la peinture, ce n'&#233;tait pas de la publicit&#233;, mais c'&#233;tait fortement associ&#233; &#224; tout cela&#8230; Cela r&#233;pondait aux attentes essentielles vis-&#224;-vis de la technologie, c'est-&#224;-dire qu'elle repr&#233;sente par les moyens du spectacle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LE MOUVEMENT&lt;br class='autobr' /&gt;
La premi&#232;re valeur moderne signal&#233;e par Baudelaire, c'est la vitesse, le mouvement :&lt;br class='autobr' /&gt; Il y a dans la vie triviale&#8230; un mouvement rapide qui commande &#224; l'artiste une &#233;gale v&#233;locit&#233; d'ex&#233;cution&#8230; un feu, une ivresse de crayon, de pinceau ressemblant presque &#224; une fureur&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt; Mouvement qui va se mat&#233;rialiser plus loin dans le texte de cette fa&#231;on :&lt;br class='autobr' /&gt; La s&#233;rie de figures g&#233;om&#233;triques qu'un objet (ici le navire) &#8230;engendre successivement et rapidement dans l'espace.&lt;br class='autobr' /&gt;
On ne peut que souligner la prescience de l'invention de la chronophotographie par Edward Muybridge &#224; Palo Alto en 1878, ses d&#233;veloppements par Etienne-Jules Marey en France &#224; partir de 1882 et son intrusion dans le champ de l'art gr&#226;ce &#224; Marcel Duchamp en 1913 avec son Nu descendant l'escalier. Ce tableau, un demi-si&#232;cle apr&#232;s la phrase de Baudelaire, avait le pouvoir de d&#233;clancher encore un scandale &#224; l'Armory Show &#224; New York .&lt;br class='autobr' /&gt;
The Giant (1992) semble vouloir se r&#233;f&#233;rer au tableau de Duchamp, puisqu'il s'agit d'un nu dans un escalier. Mais deux &#233;l&#233;ments ont radicalement chang&#233; : le nu est immobile, et le personnage est surdimensionn&#233; par rapport &#224; l'environnement qui est ici reconnaissable. Il s'agit plus de la m&#232;re des connaissances (Alma Mater) dans la biblioth&#232;que de l'Universit&#233; de l'Etat de Washington &#224; Seattle que d'une femme faisant le m&#233;nage. La surdimension nous renvoie bien s&#251;r au montage, au trucage num&#233;rique et informe sur la technologie de r&#233;alisation. Mais pour la premi&#232;re fois JW produit une image de petites dimensions, o&#249; le personnage n'est pas &#224; l'&#233;chelle 1. Ainsi la surdimension du corps est-elle contrecarr&#233;e par les dimensions de la photo (39x48 cm).&lt;br class='autobr' /&gt;
An Eviction (1998), d&#233;tail, dont JW a fait le film pr&#233;paratoire &#224; la prise de vue, met bien en lumi&#232;re la question du mouvement, bien s&#251;r par la course de la jeune femme, mais aussi pas la scansion rythmique des corps juxtapos&#233;s et des jambes entrecrois&#233;es. Tous les gestes sont th&#233;&#226;tralis&#233;s, surjou&#233;s, que ce soit dans la photographie ou dans le film pr&#233;paratoire de JW. Ici je ne montre qu'un d&#233;tail de la photo, reprenant l&#224; ce que pratique JW lui-m&#234;me, notamment lors d'une exposition de cette &#339;uvre en 2004.&lt;br class='autobr' /&gt;
Milk (1984) : Dans Milk, comme dans quelques autres de mes images, des formes naturelles complexes jouent un r&#244;le important. En jaillissant du r&#233;cipient qui le contenait, le lait prend une forme que l'on ne peut pas vraiment ni d&#233;crire ni caract&#233;riser, mais qui provoque de nombreuses associations d'id&#233;es. Toute forme naturelle, avec ses contours incertains, est l'expression de m&#233;tamorphoses qualitatives infinit&#233;simales. La photographie semble parfaitement adapt&#233;e &#224; la repr&#233;sentation de ce genre de mouvement et de forme, et ceci parce que, selon moi, l'acte m&#233;canique d'ouverture et de fermeture de l'obturateur, qui constitue le fond d'instantan&#233;it&#233; pr&#233;sent dans toute image photographique, est concr&#232;tement un type de mouvement oppos&#233; &#224; ce qu'est, par exemple, l'&#233;coulement d'un liquide.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ainsi le mouvement m&#233;canis&#233;, celui que la m&#233;moire de Baudelaire enregistre comme des figures g&#233;om&#233;triques successives et saccad&#233;es, ne reproduit en rien le mouvement naturel des choses comme l'&#233;coulement d'un liquide, mais au contraire la mani&#232;re dont la technologie reproduit l'action de la m&#233;moire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ANONYME VOYAGEUR&lt;br class='autobr' /&gt;
Baudelaire invente un peintre auquel il se r&#233;f&#232;re sans cesse et qu'il nomme par des initiales. Il s'en explique en indiquant que ce peintre de ses amis lui a express&#233;ment enjoint de ne pas citer son nom, il le supplie &lt;br class='autobr' /&gt; De supprimer son nom et de ne parler de ses ouvrages que comme des ouvrages d'un anonyme.&lt;br class='autobr' /&gt;
De cette qualit&#233; d'anonymat en d&#233;coule une autre, celle de non-sp&#233;cialiste. En effet, Baudelaire oppose l'artiste au sens d'un sp&#233;cialiste &#224; &#171; l'homme du monde &#187;, celui qui embrasse, parcourt et observe le monde entier, un voyageur toujours en mouvement d'un pays &#224; l'autre. Le peintre moderne est donc d&#233;sp&#233;cialis&#233; et anonymis&#233; pour parcourir &#171; le monde moral et politique &#187;. Il peut &#234;tre &#171; un citoyen spirituel de l'univers &#187; et non, comme l'artiste, &#171; une intelligence de village &#187;, &#171; une brute tr&#232;s adroite &#187;, une &#171; cervelle de hameau &#187;, etc&#8230; Le peintre moderne est curieux de tout, et cette curiosit&#233; est devenue &#171; une passion fatale, irr&#233;sistible &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Overpass, 2001&lt;br class='autobr' /&gt;
Dorothea Lange, Famille de sans abris Oklahoma 1938&lt;br class='autobr' /&gt;
Heinrich Zille, Retour de Grunewald, vers 1900&lt;br class='autobr' /&gt;
The Thinker (1986) est r&#233;alis&#233; par JW en r&#233;f&#233;rence &#224; une &#339;uvre de D&#252;rer, La colonne du paysan. Mais cette photographie &#233;voque aussi le Penseur de Rodin. Pourtant, ce qui nous est montr&#233; ici est aussi un marcheur, avec ses grosses chaussures, un homme qui avec son sabre semble venir &#224; la fois d'une autre contr&#233;e que j'imagine asiatique et d'une autre &#233;poque. Presque arriv&#233; &#224; la ville, notre marcheur semble se poser une derni&#232;re fois pour contempler le paysage urbain de la nouvelle vie qui l'attend. Il est d&#233;j&#224; encadr&#233; par les r&#233;seaux urbains de la lumi&#232;re et du transport de l'&#233;lectricit&#233; alors qu'au loin s'&#233;talent les chemins de fer et les autoroutes qui m&#232;nent au centre d'affaires de Vancouver et ses gratte-ciels. C'est donc un homme anonyme, mais pas un paysan, plut&#244;t quelqu'un qui pense, que nous montre JW, semblant ici faire &#233;cho &#224; la conception de l'artiste homme du monde entier de Baudelaire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais, citoyen de l'univers, homme du monde entier, multiplicit&#233; des endroits du monde &#224; parcourir, Jeff Wall analyse cela, au contraire de Baudelaire, comme une exp&#233;rience ali&#233;nante du fait que l'image sugg&#232;re toujours deux mondes en m&#234;me temps, celui du spectateur et celui du tableau :&lt;br class='autobr' /&gt; Pour moi, cette exp&#233;rience de deux endroits, de deux mondes, en un instant, est la forme essentielle de la modernit&#233;. C'est une exp&#233;rience de dissociation, d'ali&#233;nation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour Jeff Wall, le produit technologique est responsable de cette dissociation fondamentale et renvoie, non au personnage du tableau, mais &#224; celui qui le regarde. Baudelaire pressent tout de m&#234;me cela dans le Salon de 1859 en d&#233;non&#231;ant la ru&#233;e sur le st&#233;r&#233;oscope. Le st&#233;r&#233;oscope r&#233;alise d&#233;j&#224; ce rapport au secret que supposent les moyens technologiques du spectacle, le spectateur voit celui qui regarde seul dans le binoculaire et est mis dans l'impossibilit&#233; de voir ce que voit l'autre, forme d'interdit que les moyens industriels et de contr&#244;le ont syst&#233;matis&#233;s. Pour Jeff Wall :&lt;br class='autobr' /&gt; Je pense qu'il y a une fascination fondamentale pour la technologie qui vient du fait qu'il y a toujours un espace cach&#233;, une salle de contr&#244;le, une cabine de projection, une source de lumi&#232;re quelconque, d'o&#249; provient l'image.&lt;br class='autobr' /&gt;
Movie audience, 1979&lt;br class='autobr' /&gt; Quand nous allons au cin&#233;ma, nous entrons dans un th&#233;&#226;tre qui a &#233;t&#233; r&#233;am&#233;nag&#233; en machine &#224; monumentaliser. Les immenses figures fragment&#233;es projet&#233;es sur l'&#233;cran sont les d&#233;bris agrandis de trag&#233;diens d'un autre &#226;ge. Ceci implique que le spectateur du film est historiquement aussi un fragment, qui acquiert une identit&#233; sociale par une accumulation r&#233;p&#233;titive ; dans ce processus, cela devient un &#171; public &#187;. Le public ne regarde pas le produit ou l'action d'une machine ; il est &#224; l'int&#233;rieur d'une machine et fait l'exp&#233;rience de la fantasmagorie de cet int&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ENFANCE&lt;br class='autobr' /&gt;
Le peintre moderne est un convalescent dont les facult&#233;s sont aiguis&#233;es au plus haut point par la privation momentan&#233;e engendr&#233;e par la maladie qui s'&#233;loigne enfin. Il est alors comme un enfant qui veut tout voir et tout comprendre du monde. L'enfant n'est pas spontan&#233;ment tourn&#233; vers les valeurs du pass&#233;, &#171; il voit tout en nouveaut&#233; &#187;, il est ivre, il absorbe tout. Pour Baudelaire, &#171; le g&#233;nie n'est que l'enfance retrouv&#233;e &#224; volont&#233; &#187;, mais une enfance dou&#233;e &#171; d'organes virils et d'un esprit analytique &#187; comme l'enfant qu'&#233;tait son ami :&lt;br class='autobr' /&gt; Il assistait &#224; la toilette de son p&#232;re, et il contemplait &#8230; les muscles des bras, les d&#233;gradations des couleurs de la peau nuanc&#233;e de rose et de jaune, et le r&#233;seau bleu&#226;tre des veines.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et plus loin, Baudelaire insiste sur l'artificialit&#233; de l'enfance qui est hors d'un sentiment de r&#233;el face &#224; l'existence :&lt;br class='autobr' /&gt; Le sauvage et le baby t&#233;moignent, par leur aspiration na&#239;ve vers le brillant&#8230; vers la majest&#233; superlative des formes artificielles, de leur d&#233;go&#251;t pour le r&#233;el, et prouvent ainsi, &#224; leur insu, l'immat&#233;rialit&#233; de leur &#226;me. Malheur &#224; celui qui&#8230; pousse la d&#233;pravation jusqu'&#224; ne plus go&#251;ter que la simple nature.&lt;br class='autobr' /&gt;
Backpack, 1981-1982&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans cette photographie, un &#171; &#233;pisode &#187; de l'inqui&#233;tante &#233;tranget&#233; se joue. Le fils de JW endosse le sac &#224; dos de son p&#232;re. Normalement les enfants essaient les v&#234;tements de leurs parents. Devant ce fond uniforme, un l&#233;ger grotesque point car il n'y a pas d'&#233;chelle. Le personnage pourrait &#234;tre un enfant trop grand pour son &#226;gen mais alors le sac est surdimensionn&#233;, ou bien le sac est dimensionn&#233; pour un enfant, alors celui-ci est tr&#232;s (trop) petit, ou bien enfin le sac est de taille adulte et l'enfant devrait avoir dans les 8 &#224; 10 ans.&lt;br class='autobr' /&gt;
The Smoker, 1986&lt;br class='autobr' /&gt;
Enfin The Smoker montre l'autre fils de JW quatre ans plus tard, dans l'arch&#233;type de l'adolescent qui fume sa cigarette en d&#233;pit de l'interdiction des parents. Son air est un peu but&#233;, il adopte d&#233;j&#224; la position, l'attitude, du dandy styl&#233; d&#233;crit par Baudelaire. Mais ce n'est pas &#171; un homme riche, oisif&#8230; &#233;lev&#233; dans le luxe et accoutum&#233; d&#232;s sa jeunesse &#224; l'ob&#233;issance des autres hommes &#187; et l'&#233;tranget&#233; vient de ce d&#233;calage du port de la cigarette qui semble &#234;tre celui d'un vieil habitu&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
A Ventriloquist at a Birthday Party in October 1947, 1990&lt;br class='autobr' /&gt;
Le th&#232;me de l'artificiel comme signe du monde de l'enfance revient ici avec plus de force, la poup&#233;e est explicitement pr&#233;sente comme accessoire du ventriloque. C'est aussi, comme au cin&#233;ma, une photo r&#233;tro o&#249; JW a reconstitu&#233; le d&#233;cors et l'atmosph&#232;re des go&#251;ters d'anniversaire de la bourgeoisie am&#233;ricaine avant l'arriv&#233;e massive de la t&#233;l&#233;vision dans les foyers. L&#224; donc, ce n'est pas la situation qui est actualis&#233;e, c'est le processus tr&#232;s contemporain d'un cin&#233;ma qui se retourne sur les &#233;poques pass&#233;es, c'est une citation de film r&#233;tro et non un remake. Les enfants sont &#233;merveill&#233;s devant ce faux artificiel qui parle, merveilleux qui est aussi, &#224; propos de la ville et ses fastes ce sur quoi insiste Baudelaire. Comme presque toujours chez JW, le format de la photographie est tr&#232;s grand (229x352 cm) et le caisson lumineux r&#233;current &#224; la pr&#233;sentation de l'ensemble de l'&#339;uvre ou presque produit &#224; plein son effet cin&#233;matographique. Un effet d'&#233;tranget&#233; famili&#232;re vient de l&#224;, de la fa&#231;on dont la photographie se rapproche alors de l'exp&#233;rience cin&#233;matographique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Vampires' Picnic, 1991&lt;br class='autobr' /&gt; Je voulais que ma famille de vampires soit une parodie grotesque des photos de groupe de ces horribles et fascinantes familles des s&#233;ries t&#233;l&#233;vis&#233;es comme Dynastie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ici JW inscrit le grotesque, le gore et l'anthropophagie dans l'univers familial, la sauvagerie rejoignant de mani&#232;re trop appuy&#233;e et mani&#233;riste la violence intrins&#232;que de cet univers. Les effets d'&#233;clairages du cin&#233;ma d'horreur, la lumi&#232;re rasante et les contrastes tr&#232;s forts, sont manifestes et soulignent surabondamment le grotesque et l'artifice de la sc&#232;ne. Il le reconna&#238;t lui-m&#234;me, JW atteint l&#224; une position extr&#234;me et difficilement tenable du d&#233;veloppement de ses grandes machineries photographiques des ann&#233;es 80-90.&lt;br class='autobr' /&gt;
In the Public Garden, 1993&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est donc une position de retrait plus nuanc&#233;e qu'il adopte ensuite. L'enfant sortant de ce buisson ressemble &#224; une poup&#233;e de porcelaine, &#224; un automate. Il repr&#233;sente une innocence m&#233;canis&#233;e, cette m&#233;canisation produisant ce sentiment de merveilleux et d'artificiel dont parle Baudelaire dans son texte. Ici ce qui est brillant, c'est l'enfant lui-m&#234;me, son front trop bomb&#233; et la lumi&#232;re qui donne &#224; sa chair une carnation de poup&#233;e. Mais ce qui est brillant aussi, c'est le point de vue de photographe, l'appareil est tr&#232;s bas, &#224; la hauteur de l'enfant, c'est une position totalement artificielle que seuls les adultes qui veulent reproduire la vision suppos&#233;e d'un enfant utilisent. Dans la photo de famille, peut-&#234;tre la m&#232;re peut ainsi s'accroupir pour un tel point de vue, mais alors elle ne saurait garder une telle photo &#224; moins d'un go&#251;t un peu macabre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LA VILLE-LUMI&#200;RE&lt;br class='autobr' /&gt;
Le peintre moderne, dou&#233; de cette facult&#233; d'observation analytique peut :&lt;br class='autobr' /&gt; Admirer l'&#233;ternelle beaut&#233; et l'&#233;tonnante harmonie de la vie dans les capitales,&#8230; les paysages de la grande ville,&#8230; les fiers chevaux,&#8230; les grooms,&#8230; les valets,&#8230; en un mot la vie universelle&#8230; La foule est son domaine, comme l'air est celui de l'oiseau, comme l'eau celui du poisson. Sa passion et sa profession, c'est &#171; d'&#233;pouser la foule &#187;. Pour le parfait fl&#226;neur, pour l'observateur passionn&#233;, c'est une immense jouissance que d'&#233;lire domicile dans le nombre, dans l'ondoyant mouvement, dans le fugitif et l'infini&#8230; L'observateur est un &#171; prince &#187; qui jouit de son incognito.&lt;br class='autobr' /&gt;
La ville, c'est &#224; cette &#233;poque le lieu o&#249; passe un r&#233;giment chamarr&#233;, le lieu o&#249; le guerrier d&#233;ploie ses ors. Mais la nuit arrive et tout change :&lt;br class='autobr' /&gt; Mais le soir est venu. C'est l'heure bizarre et douteuse o&#249; les rideaux du ciel se ferment, o&#249; les cit&#233;s s'allument. Le gaz fait tache sur la pourpre du couchant. Le peintre restera le dernier partout o&#249; peut resplendir la lumi&#232;re, retentir la po&#233;sie, fourmiller la vie, vibrer la musique&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
La vision de la ville de JW est totalement transform&#233;e par l'intrusion des technologies modernes de communication, issues du th&#233;&#226;tre, de la photographie et du cin&#233;ma :&lt;br class='autobr' /&gt; Le d&#233;part des spectateurs du cin&#233;ma laisse les rues de la ville d&#233;sertes. Ma ville natale, Vancouver, est une ville universelle, c'est-&#224;-dire une ville structur&#233;e par les r&#233;seaux de la t&#233;l&#233;vision cabl&#233;e, de l'exportation hydro&#233;lectrique et des mati&#232;res premi&#232;res et, bien s&#251;r, par le r&#233;seau de l'urbanisation&#8230;. La nuit, les rues de cette ville sont peupl&#233;es avant tout de panneaux lumineux que personne ne regarde parce que personne n'est dans les rues. Ces panneaux sont culturellement &#224; mi-chemin entre la gigantophilie archa&#239;que du cin&#233;ma, le post-monumentalisme implos&#233; de la t&#233;l&#233;vision et l'art monumental dont la critique interne est le modernisme. Les panneaux fonctionnent de fa&#231;on alambiqu&#233;e entre ces trois p&#244;les de culture, trois exp&#233;riences du monument, trois formes d'acuit&#233; et d'amn&#233;sie historiques. Les panneaux sont du cin&#233;ma sans public, de la t&#233;l&#233;vision pour le fl&#226;neur et de l'art mural nomade.&lt;br class='autobr' /&gt;
The Bridge, 1980&lt;br class='autobr' /&gt;
JW met ici l'accent sur une qualit&#233; sp&#233;cifique de la photographie dans la presse, le pouvoir indicateur de la l&#233;gende. Cette photo est r&#233;alis&#233;e &#224; une &#233;poque o&#249; prend forme un courant critique des donn&#233;es de la photographie de presse utilisant les codes de celle-ci pour en d&#233;tourner les effets et ainsi en montrer les subterfuges.&lt;br class='autobr' /&gt;
Steves Farm, Steveston, 1980&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette photographie est directement r&#233;f&#233;r&#233;e &#224; la fois &#224; Baudelaire dans sa partie gauche (le cheval) et &#224; Dan Graham dans sa partie droite. JW a &#233;crit un texte critique sur le travail de Dan Graham qui a lui-m&#234;me &#233;crit sur celui de JW. Ici la r&#233;f&#233;rence concerne &#171; Homes for America &#187;, o&#249; Dan Graham met en &#233;vidence dans un magazine populaire la dimension industrialis&#233;e et normalis&#233;e de l'habitat am&#233;ricain.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pleading, 1984&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est la nuit, au sortir du spectacle dans la rue &#233;clair&#233;e, l'arm&#233;e du salut plaide sa cause. Une jeune femme interpelle ici un homme appareil photo en bandouli&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
After &#171; Invisible man &#187; by Ralph Ellison, the prologue, 1999-2000&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette photographie est une illustration tr&#232;s proche de la description d'un noir s'enfermant dans sa cave apr&#232;s en avoir couvert le plafond d'ampoules &#233;lectriques allum&#233;es 24h sur 24. Les lumi&#232;res de la ville ne sont pas les m&#234;mes pour tous, le livre se passe par ailleurs dans les rues d'une grande ville am&#233;ricaine plong&#233;es dans le noir lors d'&#233;meutes raciales. On retrouve l&#224; le go&#251;t de JW pour les r&#233;f&#233;rences &#224; la litt&#233;rature, ainsi que son soucis d'utiliser les diff&#233;rentes applications de la photographie, notamment l'illustration ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LE FANTASTIQUE&lt;br class='autobr' /&gt;
Le peintre moderne est donc celui qui veille apr&#232;s tout le monde, tirant par son &#171; crayon &#187;, sa &#171; plume &#187;, son &#171; pinceau &#187; la quintessence de ce monde :&lt;br class='autobr' /&gt; Maintenant, &#224; l'heure o&#249; les autres dorment, celui-ci est pench&#233; sur sa table, dardant sur une feuille de papier le m&#234;me regard qu'il attachait tout &#224; l'heure sur les choses, s'escrimant avec son crayon, sa plume, son pinceau&#8230; Et les choses renaissent sur le papier&#8230; La fantasmagorie a &#233;t&#233; extraite de la nature&#8230; Tous les mat&#233;riaux dont la m&#233;moire s'est encombr&#233;e, se classent, se rangent, s'harmonisent&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour Baudelaire, cette fantasmagorie, c'est &#171; le fantastique r&#233;el extrait de la vie &#187; qui sans cesse emplit la m&#233;moire ordonnatrice. Le peintre, apr&#232;s avoir vu et parcouru le monde toute la journ&#233;e, se retire en dernier la nuit venue dans sa chambre et fait agir sa m&#233;moire pour pouvoir se mettre au travail. Le monde prend un ordre dans son esprit, les informations se classent et s'harmonisent donc, et le travail du dessin peut commencer et celui-ci proposer une figure synth&#233;tique et compr&#233;hensible du monde. Le fantastique est l&#224;, dans cette transformation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Adrian Walker, 1992&lt;br class='autobr' /&gt; Michael Fried parle des diff&#233;rentes relations entre les personnages des tableaux et leurs spectateurs. Il a d&#233;fini un mode absorb&#233;, le mode th&#233;&#226;tral &#233;tant exactement le contraire. Dans les tableaux absorb&#233;s, nous regardons des personnages qui ne semblent pas interpr&#233;ter leur monde, seulement &#234;tre dedans. Les deux sont bien s&#251;r des modes de performances.&lt;br class='autobr' /&gt;
Chez Jeff Wall, on voit son assistant en train de dessiner, celui-ci ne voulant pas plus poser que le peintre myst&#233;rieux de Baudelaire ne voulait r&#233;v&#233;ler son identit&#233;. Dans la photo, JW oppose deux bras, celui qui dessine et celui qui fait mod&#232;le en un jeu de miroir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Alors que dans la photo de John Thomson, &#171; l'absence &#187; du dessinateur signale surtout son ali&#233;nation &#224; un travail &#224; la pi&#232;ce qui lui permet &#224; peine de survivre au jour le jour dans sa mansarde.&lt;br class='autobr' /&gt;
John Thomson, Le peintre de lettres, Londres 1878&lt;br class='autobr' /&gt;
Philippe Bazin, Centre de restauration des &#339;uvres du Mus&#233;e Harvard, Cambridge Mass., 2010&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LA GUERRE&lt;br class='autobr' /&gt;
Si, avec une incroyable prescience, Baudelaire en appelle &#171; &#224; la beaut&#233; sobre et &#233;l&#233;gante du navire moderne &#187;, pr&#233;-voyant en cela Gropius ou Le Corbusier &#224; la recherche de mod&#232;les pour l'architecture moderne, il oppose &#224; cette beaut&#233;, comme l'autre face d'une m&#234;me pi&#232;ce, la guerre et &lt;br class='autobr' /&gt; Ses d&#233;bris fun&#232;bres, charrois de mat&#233;riaux&#8230; ambulances o&#249; l'atmosph&#232;re elle-m&#234;me semble malade&#8230; bless&#233;s livides et inertes&#8230; un monde guerrier tra&#238;nant des provisions ou des munitions de toutes sortes&#8230; tableaux vivants et surprenants, d&#233;calqu&#233;s sur la vie elle-m&#234;me&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Les soldats chamarr&#233;s qui traversent les villes, si Baudelaire est enclin &#224; les voir dans leurs atours comme des figures de mode, pourtant il en conna&#238;t le r&#233;sultat final, sombre et &#233;pouvantable. Il ne nous &#233;pargne rien, dans une description pr&#233;cise qui veut nous faire sentir toute l'horreur physique de la guerre pour les soldats.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dead Trops Talk (a vision after an ambush of a Red Army Patrol, near Moqor, Afghanistan, winter 1986), 1992&lt;br class='autobr' /&gt;
JW traite lui de la guerre par le comique noir, le grotesque, le gore. &lt;br class='autobr' /&gt; L'humour noir, l'humour diabolique, le grotesque sont proches&#8230;. Le rire prend un caract&#232;re sinistre, n&#233;vrotique, acide et ironique&#8230; L'humour noir se distingue du comique, m&#234;me s'il peut l'inclure : on le trouve aussi m&#234;me quand personne ne semble rire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les morts des deux camps, afghan et russe, se r&#233;veillent et discutent, plaisantent ensemble. Le corps sont fragment&#233;s et d&#233;sarticul&#233;s, toujours en r&#233;f&#233;rence &#224; Manet commen&#231;ant d'objectiver la crise de la perspective classique. Ici, la perspective photo &#233;tant respect&#233;e, c'est de l'int&#233;rieur que la d&#233;sarticulation se produit, par les corps morts et d&#233;membr&#233;s qui se rel&#232;vent, la cervelle ouverte et d&#233;goulinante. Les r&#233;f&#233;rences cin&#233;matographiques sont &#233;videntes et nombreuses, comme une condensation de La nuit des morts-vivants et Full metal Jackett, et bien d'autres. Dans son film documentaire pour la s&#233;rie Contacts, JW insiste sur la mani&#232;re dont la photo est construite, morceau par morceau, signant l&#224; un grand tableau de la dislocation. Maintenant, tout est spectacle, n'importe quelle bataille peut &#234;tre reconstitu&#233;e ou invent&#233;e en studio pour figurer comme reportage dans les actualit&#233;s t&#233;l&#233;vis&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LA PROSTITUTION&lt;br class='autobr' /&gt; Dans la soci&#233;t&#233; moderne industrielle, la prostitution est l'&#233;tat normal. (Godard dans l'Avant-sc&#232;ne du cin&#233;ma n&#176;70, 1967, p 9)&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour Baudelaire, le peintre moderne est sensible aussi aux effets de la politique sur les peuples, car&lt;br class='autobr' /&gt; Sous un gouvernement despotique, ce sont les races opprim&#233;es, et parmi elles, celles surtout qui ont le plus &#224; souffrir, qui fournissent le plus de sujets &#224; la prostitution.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces races opprim&#233;es, Baudelaire les situe parmi les peuples balkaniques et caucasiens, l&#224; o&#249; Neil Painter identifie dans cette m&#234;me &#233;poque la naissance de l'id&#233;e de racisme &#224; partir de la figure de la belle orientale blanche. Baudelaire recherche chez ces femmes &lt;br class='autobr' /&gt; Le signe principal de civilisation&#8230; dans un coin de leur ajustement &#8230; si bien qu'elles ont l'air de Parisiennes qui auraient voulu se d&#233;guiser.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'orientalisme, l'exotisme se tiennent l&#224;, dans ce l&#233;ger &#233;cart qui nous permet de voir sous le familier l'autre comme diff&#233;rent, inf&#233;rieur. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans la peinture de Manet Le bar au Folies berg&#232;res, la serveuse d&#233;doubl&#233;e dans le miroir est une figure de l'absence dans un lieu de divertissement, indiquant l'arri&#232;re-plan prostitutionnel de sa situation, et m&#233;tonymiquement la relation identique que le peintre entretient avec son mod&#232;le. Les Folies berg&#232;res sont un des hauts lieux du demi-monde parisien de l'&#233;poque. JW interpr&#232;te lui aussi ce tableau de Manet comme un classique de l'ali&#233;nation de la vie moderne :&lt;br class='autobr' /&gt; Les figures qu'il peint et repr&#233;sente sont simultan&#233;ment palpables, c'est-&#224;-dire &#233;rotis&#233;es de fa&#231;on traditionnelle, et cependant d&#233;sint&#233;gr&#233;es, vid&#233;es et m&#234;me d'ores et d&#233;j&#224; &#171; d&#233;construites &#187; parce qu'elles s'inscrivent dans cette crise de la perspective.&lt;br class='autobr' /&gt;
Picture for Women, 1979&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est ce que veut remettre en jeu JW dans cette photographie dont il dit que :&lt;br class='autobr' /&gt; C'est un remake du tableau de Manet&#8230; J'ai con&#231;u mon image comme le sch&#233;ma th&#233;orique d'une salle de classe vide.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans cette photo, c'est en fait l'appareil photo qui a pris la place de la barmaid, l'&#339;il m&#233;canique la rempla&#231;ant et jouant le r&#244;le de cette absence, de ce vide. Le regard de l'homme sur la femme y devient donc central par le biais de l'appareil, et l'artiste est au service de sa machine. La femme n'est plus d&#233;doubl&#233;e par son reflet, elle tourne le dos &#224; l'homme. C'est le regard de l'artiste qui est redoubl&#233; par la machine. La femme, elle, au lieu d'&#234;tre absente et vide, nous regarde avec &#233;nergie, son air assez dur nous indiquant m&#234;me une confrontation qui intimide l'artiste. La femme, par son jeu d'acteur, tient la performance de la prise de vue.&lt;br class='autobr' /&gt;
No, 1983&lt;br class='autobr' /&gt;
Quatre ans plus tard, JW revient sur la question de la prostitution de fa&#231;on explicite dans la photo No. Une femme s'avance dans la nuit vers un homme pour lui proposer ses services. Les deux corps sont perdus dans la composition architecturale qui semble imposer ses angulations &#224; la relation. L'espace est limit&#233; au coin de trottoir comme le geste de l'homme se limite au refus. Mais pourquoi ce refus si ce n'est qu'un autre regard est pr&#233;sent, la cam&#233;ra, inscrivant l'homme dans une sc&#232;ne potentiellement m&#233;diatis&#233;e. En refusant les attraits de la jeune femme, l'homme signe son ali&#233;nation &#224; la sph&#232;re m&#233;diatique de son &#233;poque.&lt;br class='autobr' /&gt;
A Woman and her Doctor, 1980-1981&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette photo aborde finalement la m&#234;me probl&#233;matique que celle de Picture for Women, moins la pr&#233;sence de l'appareil technologique. Mais la suj&#233;tion &#224; la technologie est sous-jacente dans le personnage du docteur qui semble bien vouloir exercer son pouvoir sur la jeune femme. On assiste l&#224; presque &#224; un rendez-vous de prostitution, un homme &#226;g&#233; convoite une jeune femme attractive et d&#233;collet&#233;e. Celle-ci semble vivre la situation avec ironie et patience, elle repr&#233;sente une autre solution au refus d'ali&#233;nation propos&#233; par JW, elle est moins en col&#232;re, plus condescendante, plus s&#251;re d'elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LE FAIT DIVERS&lt;br class='autobr' /&gt;
Chez Baudelaire, la nature ne saurait donc &#234;tre la source du Beau :&lt;br class='autobr' /&gt; La nature n'enseigne rien&#8230; la nature contraint l'homme &#224; dormir, &#224; boire, &#224; manger et &#224; se garantir contre les hostilit&#233;s de l'atmosph&#232;re. C'est elle aussi qui pousse l'homme &#224; tuer son semblable, &#224; le manger, &#224; le s&#233;questrer, &#224; le torturer, car sit&#244;t que nous sortons de l'ordre des n&#233;cessit&#233;s et des besoins pour entrer dans celui du luxe et des plaisirs, nous voyons que la nature ne peut conseiller que le crime. C'est cette infaillible nature qui a cr&#233;&#233; le parricide et l'anthropophagie, et autres abominations.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au contraire de cette nature sauvage et d&#233;vastatrice de l'homme, &lt;br class='autobr' /&gt; Tout ce qui est beau et noble est le r&#233;sultat de la raison et du calcul&#8230; Le bien est toujours le produit d'un art.&lt;br class='autobr' /&gt;
A Fight on a Sidewalk, 1994&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans cette photo, on peut d&#233;celer la position de JW sur la question du fait divers. En effet deux &#233;l&#233;ments se confrontent ici. D'abord les deux personnages qui se roulent par terre l'un sur l'autre. A premi&#232;re vue il s'agit d'une bagarre, mais les corps sont tellement emm&#234;l&#233;s qu'on ne voit pas de signe &#233;vident du r&#233;sultat d'une lutte. On peut aussi regarder cette sc&#232;ne comme un enlacement &#233;rotique. La condensation de l'id&#233;e de fait divers et de relation amoureuse est un premier signe du point de vue de JW. Le deuxi&#232;me &#233;l&#233;ment est le tag sur le mur derri&#232;re. En fait, &#224; y regarder de pr&#232;s, c'est un trac&#233; abstrait qui &#233;voque la grande peinture de l'abstraction lyrique am&#233;ricaine plut&#244;t qu'un tag. Ainsi, le fait divers, v&#233;cu au XIX&#232; si&#232;cle comme une sauvagerie et au mieux comme un divertissement vulgaire que Baudelaire d&#233;plore, est-il montr&#233; ici par JW dans sa relation &#233;rotis&#233;e s'inscrivant maintenant dans le grand art. Le spectateur de la sc&#232;ne n'est autre qu'un substitut du photographe qui contemple d'un air m&#233;content et d&#233;sabus&#233; cette transformation op&#233;r&#233;e par la sph&#232;re des m&#233;dias.&lt;br class='autobr' /&gt;
The Arrest, 1989&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette photographie annonce en fait A Fight on a Sidewalk, elle reprend la sc&#232;ne urbaine nocturne qui constitue le background g&#233;n&#233;ralis&#233; de l'&#339;uvre de JW. Deux policiers blancs arr&#234;tent un portoricain. Le regard de celui-ci est absent, comme pourrait l'&#234;tre la serveuse du Bar aux Folies berg&#232;res, signant l&#224; la situation r&#233;elle du personnage. Le racisme est tr&#232;s &#233;vident dans cette image, l'arrestation semblant aussi &#234;tre v&#233;cue comme une fatalit&#233; pr&#233;visible par le portoricain. Dans l'arri&#232;re-plan, l'ombre sur le mur est une &#233;bauche de ce qu'on verra ensuite dans A Fight on a Sidewalk. Le geste du policier qui introduit son doigt dans la petite poche du jean est pour le moins ambigu d'autant que finalement ce portoricain semble sorti tout droit d'une backroom homosexuelle. Ce trio devient alors aussi une image de la prostitution. JW condense dans cette image le fait divers, l'homosexualit&#233; (coupable du SIDA), le racisme, la prostitution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LE GESTE&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; propos de la mode, Baudelaire nous invite &#224; observer du v&#234;tement, la &#171; coupe &#187;, le &#171; pli &#187;, le &#171; geste &#187;, trois termes auxquels on peut juxtaposer au XX&#232; si&#232;cle : le montage, la mode, la performance.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour Baudelaire, ce que l'homme cherche, c'est la &#171; modernit&#233; &#187;, il s'agit &#171; de comprendre le caract&#232;re de la beaut&#233; pr&#233;sente &#187; :&lt;br class='autobr' /&gt; La modernit&#233;, c'est le transitoire, le fugitif, le contingent&#8230; (le peintre moderne) a cherch&#233; partout la beaut&#233; passag&#232;re, fugace, de la vie pr&#233;sente, le caract&#232;re de ce que le lecteur nous a permis d'appeler la &#171; modernit&#233; &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
JW insiste beaucoup sur la question du geste et sa transformation au XIX si&#232;cle, dans une perspective qui met en relation comparative la gestuelle pleine du corps dans sa totalit&#233; telle qu'elle s'exprime de mani&#232;re th&#233;&#226;trale jusqu'au Baroque, avant que l'&#232;re industrielle ne r&#233;duise ce corps &#224; des fonctions parcellaires, m&#233;caniques et s&#233;par&#233;es :&lt;br class='autobr' /&gt; Le c&#244;t&#233; c&#233;r&#233;monieux, l'&#233;nergie et la volupt&#233; des gestes de l'art baroque sont remplac&#233;s dans la modernit&#233;, par des mouvements m&#233;caniques, des r&#233;flexes, des r&#233;actions involontaires et compulsives. R&#233;duites &#224; de simples &#233;missions d'&#233;nergie biom&#233;canique ou bio&#233;lectronique, ces actions ne sont pas &#224; proprement parler des &#171; gestes &#187; au sens que donne &#224; ce mot l'esth&#233;tique ancienne.&lt;br class='autobr' /&gt;
Jeff Wall semble faire cette synth&#232;se &#224; propos de la performance quand il indique :&lt;br class='autobr' /&gt; La seule mani&#232;re d'&#233;tablir une collaboration entre le photographe et le personnage dans l'image &#233;tait de mettre en place un jeu d'acteur&#8230; L'esth&#233;tique photographique &#233;tait au c&#339;ur de ce que j'essayais de faire, mais il fallait y introduire la performance pour la transformer.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ainsi, cette esth&#233;tique du transitoire, du fugitif, du contingent est-elle absorb&#233;e par les photographes de la rue, comme Henri Cartier-Bresson et son c&#233;l&#232;bre Instant d&#233;cisif qui en d&#233;coule et qu'il d&#233;finit ainsi :&lt;br class='autobr' /&gt;
Une photographie est pour moi la reconnaissance simultan&#233;e, en une fraction de seconde, d'une part de la signification d'un fait, et de l'autre d'une organisation rigoureuse des formes per&#231;ues visuellement qui expriment ce fait.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et JW d'ajouter paraphrasant HCB :&lt;br class='autobr' /&gt; Le photographe devait &#234;tre invisible et les sujets inconscients de la situation, indiff&#233;rents, trop pr&#233;occup&#233;s par leurs conditions d'existence pour remarquer la pr&#233;sence du photographe.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est que JW rejette, ce dont il se d&#233;marque radicalement, en insistant sur le jeu de l'acteur, sur la th&#233;&#226;tralit&#233; de la photographie non contingent&#233;e &#224; l'acte de la prise de vue&lt;br class='autobr' /&gt;
Si la condition de la mode dans la rue est justement d'&#234;tre remarqu&#233;e, la gestuelle du v&#234;tement et du corps qui l'anime faite pour attirer l'attention du passant, alors sont cr&#233;&#233;es les conditions d'une relation de &#171; performance &#187; et non d'inconscience.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mimic, 1982&lt;br class='autobr' /&gt;
Mimic est une des images dans lequelles j'ai investi le plus d'&#233;nergie, et dont j'ai &#233;t&#233; le plus satisfait : j'avais cherch&#233; &#224; reprendre et &#224; transformer la photo de rue. Je pouvais d&#233;sormais me rendre compte de l'exp&#233;rience qui est le propre de la Street Photography : la confrontation avec un inconnu dans la rue mais &#224; une autre &#233;chelle, en dirigeant des acteurs et en inventant une composition&#8230; Je monumentalisais la photo de rue&#8230; Le corps humain &#224; l'&#233;chelle o&#249; il appara&#238;t dans la peinture d'histoire. Faire se rencontrer le genre documentaire et la peinture d'histoire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Bien s&#251;r ici on peut voir que la performance ne r&#233;side pas dans la gestuelle des acteurs de la photo mais plut&#244;t dans le travail de JW a ordonner cette reconstitution de telle sorte que la photo semble absolument prise sur le vifn ou bien encore qu'il puisse s'agir d'un arr&#234;t sur image cin&#233;matographique. Tous les d&#233;tails sont extr&#234;mement pens&#233;s afin que rien n &#8216;&#233;chappe &#224; ce sentiment d'instantan&#233;it&#233;. En regardant la photographie c&#233;l&#232;bre de Charles N&#232;gre, qui a sans doute inspir&#233; celle de JW, on se rend compte de l'extraordinaire investissement n&#233;cessaire &#224; la r&#233;alisation de cette effet de r&#233;el alors que l'image est en m&#234;me temps une condensation &#233;tonnante de multiples couches de significations comme : une altercation, la complexit&#233; des expressions de chaque visage, la question du racisme, la moquerie m&#233;chante, la domination de l'homme sur la femme, la diff&#233;rence de classes sociales, la violence de l'homme qui tire sa femme, le barbu post hippie, la jeune femme en short rouge et maillot blanc &#233;voquant le drapeau japonais, la rue prise dans sa profondeur, le groupe qui marche vers le photographe (voir Garry Winogrand), la lumi&#232;re dont les ombres sont parfaitement dirig&#233;es dans l'axe de la prise de vue, l'effet s&#233;rie am&#233;ricaine des ann&#233;es 70 (Les rues de San Francisco), etc. Ce qui est fugace au cin&#233;ma est ici fig&#233; de telle sorte qu'aucun d&#233;faut de jeu, d'accessoire, de lumi&#232;re, de cadrage, n'&#233;chapperait au spectateur. JW R&#233;alise l&#224; une grande machine &#224; voir qui constitue l'un de ses chefs d'&#339;uvre lui permettant d'acc&#233;der &#224; la notori&#233;t&#233; internationale.&lt;br class='autobr' /&gt;
Charles N&#232;gre, Les petits ramoneurs, Paris 1853&lt;br class='autobr' /&gt;
Garry Winogrand, sans titre, New York 1961&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;CONCLUSION&lt;br class='autobr' /&gt;
Le peintre moderne, c'est celui qui cr&#233;e les &#171; archives pr&#233;cieuses de la vie civilis&#233;e &#187;, et cette notion d'archive semble finalement &#234;tre au c&#339;ur du projet de Baudelaire pour un art moderne.&lt;br class='autobr' /&gt;
Revenant au texte du salon de 1859, il en appelle &#224; rien d'autre pour la photographie :&lt;br class='autobr' /&gt; Qu'elle sauve de l'oubli&#8230; les choses pr&#233;cieuses dont la forme va dispara&#238;tre et qui demandent une place dans les archives de notre m&#233;moire&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais pour Baudelaire, l'archive, c'est la mani&#232;re de prendre la distance avec le quotidien, de l'id&#233;aliser la nuit seul dans sa chambre avec le recul. C'est l'activation de la m&#233;moire sur les contingences de l'existence.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tout l'art moderne, si l'on suit Bernard Lamarche-Vadel, est hant&#233; par la disparition et &#233;rige le motif de sa propre disparition comme figure centrale d'un art qui n'existera que par l'enregistrement et l'archive. C'est aussi ce qu'indique Jeff Wall, cette fois-ci &#224; propos de la litt&#233;rature moderne comme objet d'art :&lt;br class='autobr' /&gt; Il m'a sembl&#233; qu'&#224; l'int&#233;rieur m&#234;me du mouvement de rejet de la litt&#233;rature par l'art moderniste, s'&#233;tait dessin&#233;e l'hypoth&#232;se d'une nouvelle relation &#224; la litt&#233;rature&#8230; une nouvelle conscience, &#224; travers sa n&#233;gation, de la relation entre art et litt&#233;rature&#8230; Nadja, de Breton &#233;tait pour moi le mod&#232;le d'une pratique de l'&#233;criture qui participe de l'art.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette remarque concernant la litt&#233;rature pourrait s'appliquer tout aussi bien &#224; la photographie. La question pour Jeff Wall est de savoir comment int&#233;grer celle-ci comme pratique artistique en s'appuyant sur sa n&#233;gation par les milieux artistiques. Ce rejet &#233;tait tr&#232;s pr&#233;gnant dans les ann&#233;es 70, &#224; un moment o&#249; les artistes minimalistes et conceptuels se disaient utilisateurs de la photographie et non photographes, et cherchaient avant tout une photographie pauvre, sans les qualit&#233;s internes au m&#233;dium que la photographie traditionnelle d&#233;fendait, surtout aux USA avec le mouvement F64. Ainsi ce que propose Baudelaire pour la photographie, &#234;tre l'archiviste des arts est peut-&#234;tre une mani&#232;re de la placer hors du jeu de l'art traditionnel pour qu'elle assume un nouveau r&#244;le de transformation de l'art tout entier dans ses finalit&#233;s, ce que bien plus tard Andr&#233; Bazin reconna&#238;tra dans son texte Ontologie de l'image photographique :&lt;br class='autobr' /&gt; La photographie appara&#238;t donc bien comme l'&#233;v&#233;nement le plus important de l'histoire des arts plastiques. &#192; la fois d&#233;livrance et accomplissement, elle a permis &#224; la peinture occidentale de se d&#233;barrasser d&#233;finitivement de l'obsession r&#233;aliste et de retrouver son autonomie esth&#233;tique&#8230; la photographie nous permet d'une part d'admirer dans sa reproduction l'original que nos yeux n'auraient pas su aimer et dans la peinture un pur objet dont la r&#233;f&#233;rence &#224; la nature a cess&#233; d'&#234;tre la raison.&lt;br class='autobr' /&gt;
Jeff Wall nous propose ainsi, avec la photographie accept&#233;e dans l'humilit&#233; de son m&#233;dium, les &#171; archives &#187; de notre propre &#233;poque : le cin&#233;ma, la peinture murale, le panneau publicitaire &#233;clairant la nuit des grandes villes, la circulation et le voyage, le racisme, l'art moderne dans la hantise de sa disparition, la prostitution de la bourgeoisie poss&#233;dante, la fin de l'enfance curieuse, etc&#8230; reprenant ainsi, comme le souligne Jean-Fran&#231;ois Chevrier, le programme de Baudelaire dans Le peintre de la vie moderne. La r&#233;novation de la photographie moderniste, et donc de ce que celle-ci a enti&#232;rement d&#233;place dans tout l'art, passe par la performance.&lt;br class='autobr' /&gt;
The Destroyed Room appara&#238;t alors comme la hantise de cette disparition. Le lieu d'une archive elle-m&#234;me saccag&#233;e, de la mode pouss&#233;e dans sa propre contradiction, le geste suppos&#233; par ce qu'on voit dans l'image d&#233;coupant le r&#233;el avec toute la violence et la furie de la folie. Jeff Wall :&lt;br class='autobr' /&gt; Je me suis inspir&#233; du style des vitrines des magasins de v&#234;tement et d'ameublement. &#192; ce moment-l&#224;, elles &#233;taient tr&#232;s violentes, surtout sous l'influence du ph&#233;nom&#232;ne punk qui avait rapidement infiltr&#233; toute l'industrie culturelle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ainsi cette photographie constitue-t-elle exactement ce &#224; quoi en appelle Baudelaire, &#171; la morale et l'esth&#233;tique de notre temps &#187;. Jeff Wall ne dit pas autre chose en reconnaissant sa dette &#224; Baudelaire quand il dit ceci lors d'un entretien avec Jean-Fran&#231;ois Chevrier :&lt;br class='autobr' /&gt; Baudelaire &#224; reconnu que, avec l'essor de la notion du quotidien, de la vie v&#233;cue dans son actualit&#233; par les individus, tout ce qui compte devait &#234;tre exprim&#233; dans les termes de cette exp&#233;rience de l'actualit&#233;, &#224; tout moment, et que cette exp&#233;rience devait &#234;tre capable d'absorber et de r&#233;inventer toutes les formes pr&#233;dominantes dans lesquelles l'art avait &#233;t&#233; jusqu'alors imagin&#233;, religieuses, mythiques, rationalistes, etc. Tout devait pouvoir se retrouver &#171; dans la rue &#187;, o&#249; l'aur&#233;ole du po&#232;te est &#224; jamais tomb&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette notion de performance, apparue dans l'art au d&#233;but des ann&#233;es 60 &#224; New York (voir le texte de Susan Sontag), a permis &#224; l'art de se lib&#233;rer du cadre du mus&#233;e et de la galerie, investissant ainsi tout lieu disponible, un garage, la rue, le d&#233;sert etc. Mais bien s&#251;r cette notion n'est pas propre &#224; l'art et s'est &#233;tendue &#224; tout le champ des activit&#233;s humaines, dans l'entreprise, la communication, la publicit&#233;, le tourisme, la guerre. JW, int&#233;grant cette notion, montre comment celle-ci a peut-&#234;tre provoqu&#233; &#171; la chute du po&#232;te dans la rue &#187;. La rue est le paradigme d'une soci&#233;t&#233; de la performance, pour qui aucun espace ne saurait &#233;chapper &#224; son emprise, l'espace priv&#233; quel qu'il soit devenant le lieu r&#233;tr&#233;ci de la ruine.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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