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	<title>Ici et ailleurs</title>
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	<description>Association pour une Philosophie Nomade</description>
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		<title>Ici et ailleurs</title>
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		<title>Hygi&#232;ne et biopolitique coloniales dans l'empire fran&#231;ais</title>
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		<dc:date>2016-11-21T09:59:46Z</dc:date>
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		<dc:creator>Olivier Le Cour Grandmaison</dc:creator>



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&lt;p&gt;1888. Dans un rapport, command&#233; par le Comit&#233; d'organisation du VI&#232;me congr&#232;s international d'hygi&#232;ne et de d&#233;mographie, Georges Treille, sp&#233;cialiste de pathologie exotique, &#233;crit : &#171; L'Europe est toujours le foyer de puissante lumi&#232;re et de noble civilisation dont les rayons ont fait &#233;clore les jeunes soci&#233;t&#233;s du Nouveau-Monde. (&#8230;) Mais le peuplement d&#233;j&#224; avanc&#233; des hautes latitudes porte maintenant ce courant &#224; d&#233;vier vers l'&#233;quateur. (&#8230;) L'Afrique attire sur ses rivages (&#8230;) des colons en (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=51" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; 2016&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;1888. Dans un rapport, command&#233; par le Comit&#233; d'organisation du VI&#232;me congr&#232;s international d'hygi&#232;ne et de d&#233;mographie, Georges Treille, sp&#233;cialiste de pathologie exotique, &#233;crit : &#171; L'Europe est toujours le foyer de puissante lumi&#232;re et de noble civilisation dont les rayons ont fait &#233;clore les jeunes soci&#233;t&#233;s du Nouveau-Monde. (&#8230;) Mais le peuplement d&#233;j&#224; avanc&#233; des hautes latitudes porte maintenant ce courant &#224; d&#233;vier vers l'&#233;quateur. (&#8230;) L'Afrique attire sur ses rivages (&#8230;) des colons en qu&#234;te d'&#233;tablissements. &#187; Aussi &#171; la science internationale &#187; doit-elle &#171; faire tous ses efforts pour (&#8230;) am&#233;liorer la condition des colons, pour &#233;dicter et codifier en quelque sorte les lois de l'hygi&#232;ne de l'acclimatation. &#187; Dans &#171; certaines localit&#233;s de la zone intertropicale, l'histoire de la colonisation n'est, en effet, qu'une longue chronologie de d&#233;sastres lamentables : des milliers et des milliers d'hommes y ont succomb&#233; tour &#224; tour, tristes victimes de l'ignorance des lois de l'hygi&#232;ne, et du choix peu judicieux des &#233;tablissements &#187;, affirme ce praticien. &#171; Si nous avions &#224; formuler la synth&#232;se des pr&#233;occupations morales de l'&#233;migrant aux pays chauds, ajoute-t-il, nous dirions : que l'Europ&#233;en ne perde pas de vue &#187; les &#171; n&#233;cessit&#233;s hygi&#233;niques auxquelles il doit ob&#233;ir &#8211; sous peine de mort - dans le choix du lieu de son &#233;tablissement, dans la construction de sa maison, dans ses habitudes de vie ! (1) &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Trois ans apr&#232;s la conf&#233;rence de Berlin, achev&#233;e en f&#233;vrier 1885, au cours de laquelle les puissances europ&#233;ennes se sont accord&#233;es sur le partage du continent africain, l'ouvrage du Dr Treille doit &#234;tre lu comme une mise en garde adress&#233;e aux responsables politiques. Avec enthousiasme, ils vantent cette ru&#233;e vers l'Afrique qu'ils pensent susceptible de r&#233;soudre maints probl&#232;mes nationaux et internationaux. Aux Fran&#231;ais, la colonisation apportera &#171; la prosp&#233;rit&#233; publique &#187;, et &#224; la soci&#233;t&#233; cette &#171; paix sociale &#187; dont elle a tant besoin pour surmonter les traumatismes de la Commune de Paris. Clore enfin l'&#232;re des R&#233;volutions et des guerres civiles qui, par trois fois au XIX&#232;me si&#232;cle, ont ensanglant&#233; le pays, &#339;uvrer &#224; son rel&#232;vement sur le Vieux Continent et dans le monde, apr&#232;s l'humiliante d&#233;faite devant les arm&#233;es prussiennes en 1870 et la perte de l'Alsace-Lorraine, telles sont les pr&#233;occupations des r&#233;publicains, laisse entendre Jules Ferry. En s'emparant de cette &#171; vaste &#187; Afrique &#171; noir[e] &#187;, les partisans de l'empire colonial ne r&#233;solvent pas seulement les graves probl&#232;mes de l'heure, ils &#233;pargnent aux g&#233;n&#233;rations futures de nouveaux &#171; cataclysme[s]2 &#187; et leur assurent un avenir stable, et florissant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#171; L'histoire des colonies &#187; : &#171; d'immenses sacrifices d'hommes et d'argent &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux ans s&#233;parent la publication de ces textes de nature diff&#233;rente. Ils traitent pourtant des sujets voisins, parfois identiques, abord&#233;s de points de vue distincts qui nous font d&#233;couvrir des r&#233;alit&#233;s coloniales contrast&#233;es. Celui de G. Treille est extrait d'un trait&#233; de m&#233;decine consacr&#233; &#224; l'acclimatation des Europ&#233;ens dans les pays chauds. Si les probl&#232;mes soulev&#233;s par cette derni&#232;re ne sont pas nouveaux, ils se posent d&#233;sormais avec une urgence in&#233;dite en raison de cette course vers l'Afrique. Depuis longtemps d&#233;j&#224;, les m&#233;decins savent la dangerosit&#233; des contr&#233;es tropicales pour les expatri&#233;s. Aux chronologies glorieuses des responsables politiques, les praticiens opposent une histoire diff&#233;rente, document&#233;e et critique o&#249; se d&#233;couvrent &#171; d'immenses sacrifices d'hommes et d'argent &#187; que &#171; des notions plus justes auraient permis (3) &#187; d'&#233;viter. &lt;br class='autobr' /&gt;
Sombre tableau. Il doit &#234;tre compl&#233;t&#233; par d'autres &#233;l&#233;ments relatifs &#224; la situation des militaires qui combattent outre-mer. Transport&#233;s dans des navires inadapt&#233;s au climat des tropiques puis entass&#233;s dans des casernes &#171; peu hygi&#233;niquement comprises &#187;, qui sont de terribles &#171; foyers d'infection &#187;, soumis &#224; des pratiques contraires au &#171; bon sens (4) &#187; &#8211; marches en rangs serr&#233;s avec de lourds paquetages -, mal &#233;quip&#233;s et mal v&#234;tus, les soldats meurent en masse de &#171; privations atroces. &#187; Les statistiques confirment le retard persistant des autorit&#233;s m&#233;tropolitaines sur leurs homologues britanniques. Outre-mer, la mortalit&#233; des militaires fran&#231;ais s'&#233;l&#232;ve &#224; 74&#8240; contre 18,8&#8240; parmi les forces du Royaume-Uni engag&#233;es aux Antilles et 15,18&#8240; en Inde, constate le Dr Gustave Reynaud. Quant &#224; la &#171; morbidit&#233; &#187;, elle &#171; n'est jamais moindre de 50% &#187;, lorsque les campagnes sont de courtes dur&#233;es, elle atteint &#171; 96% &#187; quand celles-ci se prolongent, observe Navarre (5). Enfin, l'absence de politique sanitaire efficace, dans les colonies comme en m&#233;tropole, a parfois compromis le bon d&#233;roulement d'op&#233;rations militaires pourtant jug&#233;es essentielles par le gouvernement. Au printemps 1881, alors que ce dernier pr&#233;pare l'exp&#233;dition de Tunisie, et que deux divisions sont sur le pied de guerre, l'une &#224; Marseille, l'autre &#224; Toulon, les &#171; soldats &#187;, rassembl&#233;s dans des casernements insalubres, ont attrap&#233; &#171; les germes de la fi&#232;vre typho&#239;de. &#187; Bilan : 5000 malades et 844 d&#233;c&#232;s (6) ! Au tournant du XIX&#232;me, comme dans les premi&#232;res ann&#233;es du XX&#232;me si&#232;cle, la plupart des contr&#233;es exotiques demeurent des &#171; terres de mort (7) &#187; qui engloutissent civils et militaires, et des gouffres budg&#233;taires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'hygi&#232;ne tropicale : une science pratique au service de l'empire&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour mettre un terme &#224; cette situation, de nombreux praticiens exigent d'&#234;tre associ&#233;s aux pouvoirs publics, et d'y jouir de pouvoirs d'&#233;laboration et d'injonction indispensables &#224; la r&#233;ussite de leurs missions et de la colonisation. Aussi est-il n&#233;cessaire de r&#233;former les structures de l'Etat colonial et m&#233;tropolitain qui doivent accorder aux m&#233;decins des fonctions et des pr&#233;rogatives nouvelles. Gr&#226;ce &#224; elles, ils pourront planifier l'arriv&#233;e des r&#233;giments et des Europ&#233;ens, organiser leur installation dans des casernes et des quartiers enfin salubres, et soumettre les uns et les autres aux prescriptions de l'hygi&#232;ne tropicale. Pour y parvenir, il faut agir aussi sur les mentalit&#233;s et les pratiques des hommes qui exercent le pouvoir afin qu'ils fassent droit &#224; celui, l&#233;gitime et indispensable, des m&#233;decins. Enfin, gr&#226;ce &#224; des services sp&#233;cialis&#233;s dans la pr&#233;vention des maladies, la surveillance des eaux et des denr&#233;es alimentaires, l'Etat colonial, devenu hygi&#233;niste, pourra &#171; faire vivre &#187; les &#171; &#233;migr&#233;s et leurs familles (8) &#187; en leur assurant une s&#233;curit&#233; sanitaire optimale, indispensable au d&#233;veloppement des r&#233;gions tropicales de l'empire. &lt;br class='autobr' /&gt;
Motiv&#233;e par l'extr&#234;me dangerosit&#233; des tropiques et des &#171; indig&#232;nes &#187;, porteurs de maladies transmissibles souvent incurables, la somme des prescriptions &#233;labor&#233;es par les hygi&#233;nistes d&#233;termine un v&#233;ritable &lt;i&gt;mode de vie colonial &lt;/i&gt; qui embrasse tous les comportements ; intimes, priv&#233;s ou publics. Rien n'&#233;chappe &#224; la vigilance des praticiens qui sont hant&#233;s par le moindre d&#233;tail dans lequel ils d&#233;c&#232;lent une menace imm&#233;diate ou potentielle qu'il faut conjurer par des pr&#233;cautions multiples. Elles forment un r&#233;seau dense o&#249; le respect de chacune d'elle est indispensable &#224; l'efficacit&#233; de l'ensemble ; la moindre d&#233;faillance &#233;tant susceptible de provoquer un trouble qui, b&#233;nin &#224; ses d&#233;buts, peut devenir une affection chronique et grave. Pire, si la maladie est contagieuse et qu'elle s'&#233;tend avec rapidit&#233;, la collectivit&#233; toute enti&#232;re risque d'&#234;tre expos&#233;e &#224; un p&#233;ril &#233;pid&#233;mique difficile voire impossible &#224; contenir. &lt;br class='autobr' /&gt;
De l&#224; cette attention sourcilleuse des m&#233;decins qui se traduit par une prolif&#233;ration de conseils, souvent imp&#233;ratifs. Ils portent sur la sexualit&#233; entre Europ&#233;ens et la sexualit&#233; interraciale, jug&#233;e plus n&#233;faste encore en raison de ses cons&#233;quences morales et physiques d&#233;sastreuses, de la corruption des m&#339;urs dont elle est tout &#224; la fois l'expression et la cause, et des maladies v&#233;n&#233;riennes qu'elle favorise. Episodiques ou r&#233;guli&#232;res, ces relations, tarif&#233;es lorsque les Blancs fr&#233;quentent des prostitu&#233;es, gratuites quand ils vivent avec des femmes &#171; indig&#232;nes &#187;, doivent &#234;tre proscrites d&#233;sormais (9). Dans ce dernier cas, il ne s'agit pas seulement de lutter contre la propagation de la syphilis tropicale mais d'emp&#234;cher la multiplication des m&#233;tis. Ces &#234;tres singuliers concentrent sur leur personne les d&#233;fauts des deux races dont ils sont issus, et ils deviennent, &#224; cause de cela, des &#171; d&#233;class&#233;s &#187; dangereux pour l'ordre moral, social et politique des colonies. Confusion nuisible des sangs. Au principe de ces condamnations : une m&#234;me mixophobie que les travaux des anthropologues, des m&#233;decins et des sp&#233;cialistes de psychologie ethnique ont scientifiquement fond&#233;e, et que la litt&#233;rature exotique illustre par des romans o&#249; ces amours coupables pr&#233;cipitent la d&#233;g&#233;n&#233;rescence de l'homme blanc. &#171; Indig&#233;nisation &#187;, tel est le terme forg&#233; par les sp&#233;cialistes pour d&#233;signer ce mal singulier int&#233;gr&#233; au tableau nosologique des colonies. L'indig&#233;nisation hante les contemporains parce que sa progression ravale l'Europ&#233;en au plus bas en le privant des qualit&#233;s multiples qui faisaient de lui un individu sup&#233;rieur. Au-del&#224; de sa personne, c'est la race &#224; laquelle il appartient qui est menac&#233;e, et la colonisation compromise par ses agissements irresponsables. Les relations sexuelles interraciales deviennent ainsi un probl&#232;me politique, dans les territoires d'outre-mer comme en m&#233;tropole o&#249; elles sont &#233;galement r&#233;prouv&#233;es. Combattre, l&#224;-bas et ici, les &#171; m&#233;lange[s] qui ab&#226;tardi[ssen]t notre sang qui a inscrit Verdun sur les registres de l'Histoire &#187;, tels sont les devoirs des Fran&#231;ais, affirme le Dr Jaur&#233;guiberry en vantant le comportement des Anglais qui se gardent de &#171; tout contact indig&#232;ne. (10) &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Politisation remarquable de la sexualit&#233;, des questions matrimoniales et familiales, qui subvertit les fronti&#232;res de l'intime et des affaires publiques. Mixophobie d'Etat aussi qui fonde les orientations des autorit&#233;s quand bien m&#234;me les premi&#232;res demeurent incitatives. Les r&#232;gles sociales et les opinions morales dominantes en outre-mer comblent pour partie ces limites ; ceux qui se compromettent durablement avec des femmes &#171; indig&#232;nes &#187; sont mis au ban de la communaut&#233; blanche, de m&#234;me leurs enfants m&#233;tis. Hygi&#232;ne raciale, enfin, destin&#233;e &#224; pr&#233;server les qualit&#233;s des Europ&#233;ens &#224; qui m&#233;decins, experts des possessions fran&#231;aises et quelques hauts fonctionnaires des colonies, comme le g&#233;n&#233;ral Lyautey, recommandent de pratiquer une endogamie jug&#233;e indispensable parce que salvatrice (11). Les maux &#224; pr&#233;venir &#233;tant innombrables, ils doivent &#234;tre partout traqu&#233;s, y compris en des domaines qui semblent anodins aux hommes sans exp&#233;rience. Aussi faut-il organiser la journ&#233;e de travail avec minutie pour que, du matin jusqu'au soir, fonctionnaires et colons &#233;chappent aux effets pernicieux du climat tropical. Les v&#234;tements et les coiffes font &#233;galement l'objet de recommandations pr&#233;cises que civils et soldats se doivent de respecter sous peine de ruiner leur sant&#233;. Tissus l&#233;gers, de coton ou de lin, coupes larges, destin&#233;es &#224; favoriser l'&#233;vaporation de la sueur et la circulation de l'air n&#233;cessaires &#224; la pr&#233;vention des coups de chaleur, couleurs blanches ou claires, qui r&#233;fl&#233;chissent les rayonnements solaires, et casque colonial pour prot&#233;ger la t&#234;te. Avant de devenir l'un des symboles de la domination coloniale, ce casque fut d'abord exig&#233; par la faible r&#233;sistance physique du Blanc au soleil. &lt;br class='autobr' /&gt;
En outre-mer, plus encore qu'en m&#233;tropole, sans doute, l'hygi&#233;nisme est indissociable d'un moralisme en raison des particularit&#233;s de la situation coloniale : une minorit&#233; de Blancs qui, pour dominer de fa&#231;on p&#233;renne une majorit&#233; &#171; d'indig&#232;nes &#187;, doit entretenir constamment ses pouvoirs. Deux principes cardinaux fondent ce moralisme auquel m&#233;decins et sp&#233;cialistes ont accord&#233; beaucoup d'attention. Le premier est particulier : d&#233;fendre son prestige en toute circonstance afin de pr&#233;server la hi&#233;rarchie raciale propre aux possessions exotiques et de s'imposer plus s&#251;rement aux populations locales. G&#233;n&#233;ral, le second est aussi d'une extr&#234;me importance individuelle, sociale et politique : &lt;i&gt;&#171; rester Europ&#233;en jusqu'au bout, ne pas sacrifier (&#8230;) aux m&#339;urs des indig&#232;nes &#187;&lt;/i&gt;, &#233;crit le Dr Bonain pour mettre en garde ses contemporains contre la dangerosit&#233; de ces derniers. Et pour mieux &#171; persuader &#187; ses lecteurs, il ajoute : &#171; &lt;i&gt;C'est le seul moyen&lt;/i&gt; de mener &#224; bien l'&#339;uvre dont chacun d'entre nous peut revendiquer sa part. (12) &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
La r&#233;forme des pratiques collectives des Fran&#231;ais, qui continuent d'observer les habitudes de la m&#232;re-patrie alors qu'elles sont contraires aux prescriptions n&#233;cessaires pour lutter contre la morbidit&#233; et la mortalit&#233; sp&#233;cifiques aux colonies, exige de corriger maints comportements. Ce processus, nous le nommons &lt;i&gt;hygi&#232;nisation de la vie quotidienne&lt;/i&gt;. Pr&#233;cision essentielle, cette hygi&#232;nisation doit &#234;tre pens&#233;e comme une &lt;i&gt;aspiration &#224;&lt;/i&gt; ; une sorte d'id&#233;al r&#233;gulateur vers lequel il est n&#233;cessaire de tendre toujours en sachant que celui-ci restera &#224; jamais hors d'atteinte. En effet, relativement aux mani&#232;res d'&#234;tre, d'agir et de faire, les praticiens disposent de simples pouvoirs de persuasion, rarement de pouvoirs d'injonction. Longue entreprise &#233;ducative et disciplinaire qui requiert une mobilisation obstin&#233;e : celle des m&#233;decins et des autorit&#233;s publiques sans lesquelles elle resterait partielle et inefficace, et une attention de tous les instants, celle des hommes et des femmes vis&#233;s. &lt;br class='autobr' /&gt;
Enfin, il faut compl&#233;ter cette hygi&#233;nisation-moralisation par des op&#233;rations con&#231;ues sur de toutes autres &#233;chelles humaines et g&#233;ographiques. Au-del&#224; des individus, il est indispensable d'atteindre l'ensemble de la population europ&#233;enne des colonies et les milieux divers dans lesquels elle vit. C'est &#224; ce prix que les m&#233;decins et l'Etat colonial, dont l'intervention est plus que jamais requise, pourront lui assurer une s&#233;curit&#233; sanitaire optimale. A la fin du XIX&#232;me, la plupart des contr&#233;es exotiques demeurent des espaces anomiques et presque vierges, jug&#233;s tels en tout cas, o&#249; sols, eaux, animaux, insectes et &#171; indig&#232;nes &#187; sont les vecteurs de maladies nombreuses qui prosp&#232;rent d'autant plus que la nature reste sauvage, et pour cela dangereuse. Gr&#226;ce aux savoirs et aux techniques des Europ&#233;ens, les contr&#233;es tropicales de l'empire deviendront progressivement des &lt;i&gt;territoires&lt;/i&gt; salubres, conform&#233;ment aux conseils des praticiens. Processus multiples, l&#224; encore, et li&#233;s entre eux. Leurs diff&#233;rents moments peuvent &#234;tre ainsi expos&#233;s : hygi&#232;nisation des espaces &#171; sans ma&#238;tres (13) &#187;, qui permet leur transformation en territoires d&#233;sormais soumis &#224; l'Etat colonial et aux lois de l'hygi&#232;ne urbaine et publique, et colonisation enfin.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour ce faire, les pouvoirs publics sont tenus d'agir de fa&#231;on pr&#233;ventive en choisissant des lieux favorables &#224; l'installation des Europ&#233;ens : r&#233;gions l&#233;g&#232;rement &#233;lev&#233;es, par exemple, o&#249; ces derniers pourront jouir d'un climat plus sain que sur les c&#244;tes ou dans les plaines alluvionnaires connues pour leur insalubrit&#233;. Lorsque la topographie des colonies rend cela impossible, de grands travaux seront entrepris afin de drainer les terrains, de canaliser les &#171; rivi&#232;res &#187; et de supprimer &#171; les eaux stagnantes. &#187; Autant d'op&#233;rations indispensables pour &#233;liminer les miasmes qui s'y d&#233;veloppent, et sont la cause de &#171; nombreux fl&#233;aux &#233;pid&#233;miques (14) &#187;, et pour d&#233;truire les moustiques qui exposent les hommes du Vieux Continent au paludisme. Cette premi&#232;re &#233;tape achev&#233;e, des villes et/ou des quartiers seront alors b&#226;tis, et les Europ&#233;ens pourront y r&#233;sider sans craindre pour leur sant&#233; et la p&#233;rennit&#233; de leurs activit&#233;s. Pas de colonisation sans hygi&#233;nisation publique et urbaine pr&#233;alable, et pas d'hygi&#233;nisation sans un renforcement des autorit&#233;s coloniales qui doivent se doter de services sp&#233;cialis&#233;s et appliquer une politique ambitieuse. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mettant &#171; &#224; contribution &#187; l'anthropologie, la climatologie, la g&#233;ographie m&#233;dicale, la &#171; chimie &#187;, la &#171; bact&#233;riologie &#187;, la &#171; parasitologie &#187;, les statistiques, la psychologie individuelle et ethnique, auxquelles s'ajoutent les comp&#233;tences indispensables des &#171; pharmaciens, des architectes &#187;, des urbanistes et des &#171; ing&#233;nieurs &#187;, tous devant &#171; collaborer &#224; la d&#233;fense de la sant&#233; publique &#187;, les m&#233;decins font de l'hygi&#232;ne une &#171; science pratique &#187; qui peut &#234;tre qualifi&#233;e de &lt;i&gt;totale&lt;/i&gt;. Totale, elle l'est aussi en raison de ses finalit&#233;s puisqu'il s'agit d'&#233;tendre ses prescriptions &#224; l'ensemble de la soci&#233;t&#233; coloniale con&#231;ue comme un corps physique, sexuel, &#233;conomique, social, urbain et politique. Chaque partie de ce vaste organisme, indispensable &#224; sa vie comme &#224; son d&#233;veloppement &#8211; hommes, femmes, voies de circulation, maisons, cimeti&#232;res, quartiers d'habitation et zones vou&#233;es aux activit&#233;s commerciales et industrielles &#8211;, doit ob&#233;ir aux lois de l'hygi&#232;ne afin de &#171; procurer &#187; au second &#171; le maximum de rendement. &#187; En m&#233;tropole, pour &#171; r&#233;pondre aux sacrifices consentis par ceux qui nous ont donn&#233; la victoire en faisant l'holocauste de leur vie &#187; au cours la &#171; Grande guerre &#187;, cette politique permettra &#171; de &#171; cr&#233;er une France forte et respect&#233;e &#187;, et &#171; une race (&#8230;) &#233;nergique (15) &#187;, affirme le Dr Chassevant en 1920. De m&#234;me dans les territoires de l'empire o&#249; les praticiens se font conseillers sexuels, di&#233;t&#233;ticiens, sp&#233;cialistes des v&#234;tements, urbanistes, architectes militaires, pour les casernes, et civils, pour les h&#244;pitaux. Les m&#233;decins sont aussi concepteurs des habitations coloniales dont ils d&#233;terminent l'organisation et les d&#233;pendances pr&#233;vues pour les domestiques &#171; indig&#232;nes &#187; qu'il faut &#233;loigner de la demeure principale pour des raisons prophylactiques et de prestige. Ainsi pens&#233;e, la maison devient un dispositif hygi&#233;nique essentiel qui est int&#233;gr&#233; &#224; l'ensemble de la cha&#238;ne sanitaire.&lt;br class='autobr' /&gt;
R&#233;dig&#233;s par des sp&#233;cialistes des pathologies exotiques, les ouvrages savants et de vulgarisation r&#233;v&#232;lent l'&#233;tendue et la pr&#233;cision remarquables de leurs prescriptions et de leurs ambitions. Tous t&#233;moignent de la volont&#233; de ces hommes d'&#233;riger un pouvoir m&#233;dical puissant sans lequel ces derni&#232;res demeureraient vaines. Afin de nommer au mieux ce pouvoir, nous le dirons &lt;i&gt;tentaculaire&lt;/i&gt; ou potentiellement tel. Pr&#233;cisons, qu'il ne s'agit pas de qualifier la situation cr&#233;&#233;e par les m&#233;decins mais de d&#233;finir le mouvement qui les anime et les objectifs qu'ils se sont fix&#233;s ; leur r&#233;alisation pouvant varier au gr&#233; des circonstances, des territoires et des empires coloniaux. Parfois les sp&#233;cialistes ont r&#233;ussi &#224; faire pr&#233;valoir leurs recommandations ; c'est souvent le cas dans les domaines de l'urbanisme colonial, de l'habillement et de la division raciale du travail. Dans d'autres, ils ont &#233;chou&#233;, en tout ou partie, sans jamais renoncer &#224; promouvoir une &#233;ducation &#171; hygi&#233;nique &#187; qui est &#171; une n&#233;cessit&#233; sociale (16) &#187; &#224; laquelle ma&#238;tres des &#233;coles, officiers et entrepreneurs doivent imp&#233;rativement participer, soit pour pallier l'inaction des pouvoirs publics, soit parce qu'il est impossible de r&#233;glementer les conduites des Fran&#231;ais expatri&#233;s. Et les &#171; indig&#232;nes &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;S&#233;gr&#233;gation, s&#233;curit&#233; sanitaire et exploitation coloniale&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Appartenant &#224; des &#171; races &#187; inf&#233;rieures et dangereuses, les autochtones doivent &#234;tre physiquement s&#233;par&#233;s des Blancs afin de limiter leurs relations avec eux aux seules n&#233;cessit&#233;s du travail. Ces imp&#233;ratifs hygi&#233;nistes s'enrichissent de consid&#233;rations li&#233;es &#224; la d&#233;fense de l'ordre public colonial, et de motifs &#233;dilitaires, de confort et de prestige. Tous l&#233;gitiment l'application d'une s&#233;gr&#233;gation urbaine d&#233;fendue par la majorit&#233; des praticiens puis appliqu&#233;es, selon des modalit&#233;s variables, dans la plupart des cit&#233;s d'outre-mer jug&#233;es importantes par les pouvoirs publics. En 1905, &#224; l'initiative de la section m&#233;dicale du Congr&#232;s colonial fran&#231;ais, les participants adoptent le v&#339;u suivant : &#171; qu'&lt;i&gt;une s&#233;paration compl&#232;te&lt;/i&gt; &#187; soit &#171; &#233;tabli[e] entre les villages indig&#232;nes et les villages habit&#233;s par les blancs et, dans les limites d'une m&#234;me agglom&#233;ration, que les habitations des uns et des autres soient &#233;tablies dans des quartiers diff&#233;rents. (17) &#187; Trente ans plus tard, ce v&#339;u est un principe recteur de la politique urbaine conduite par les gouverneurs g&#233;n&#233;raux de nombreuses possessions o&#249; Europ&#233;ens et autochtones r&#233;sident souvent dans des zones ou des villes distinctes. L&#224;, les premiers b&#233;n&#233;ficient de standards sanitaires modernes qui leur permettent de vivre et de bien vivre, pour les plus riches d'entre eux, dans des secteurs &#171; civilis&#233;s &#187; o&#249; l'architecture, les immeubles, les maisons, les boulevards, les rues, les jardins sont conformes aux r&#232;gles de l'hygi&#232;ne publique. Les seconds sont cantonn&#233;s dans leurs quartiers traditionnels et parfois expuls&#233;s dans des faubourgs excentr&#233;s, ou cr&#233;&#233;s &#224; l'occasion afin de purifier, sur le plan sanitaire, racial et social, tout ou partie de la ville. Les m&#233;decins et les services sp&#233;cialis&#233;s, qui ont quelquefois con&#231;u ces regroupements &#171; indig&#232;nes &#187; - c'est le cas &#224; Dakar pour combattre l'&#233;pid&#233;mie de peste en 1914 -, les nomment &#171; villages de s&#233;gr&#233;gation. (18) &#187; L'usage de ce terme s'inscrit dans un contexte o&#249; les multiples pratiques s&#233;gr&#233;gatives ne sont pas occult&#233;es mais lou&#233;es. Pens&#233;es comme des solutions novatrices, elles permettent de lutter efficacement contre ces dangereux foyers d'infection que sont les quartiers &#171; indig&#232;nes. &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Les villes et les quartiers sont ainsi blanchis par les autorit&#233;s qui y construisent &#233;galement des b&#226;timents officiels, des tribunaux, des banques et des &#233;glises. Autant de lieux de pouvoir temporel, financier et spirituel destin&#233;s &#224; inscrire la &#171; pr&#233;sence fran&#231;aise &#187; dans la pierre et l'espace, conform&#233;ment &#224; la doctrine de Lyautey qui accorde &#224; leur &#233;dification &#171; la plus grande importance &#187; parce qu'ils sont les symboles de &lt;i&gt;&#171; l'occupation d&#233;finitive. (19) &#187;&lt;/i&gt; Politisation notable de l'urbanisme et de l'architecture que de nombreux responsables et sp&#233;cialistes con&#231;oivent comme la poursuite de &#171; l'&#339;uvre &#187; coloniale par d'autres moyens. Villes, villages et maisons coloniaux, donc. Tous reposent sur des principes hygi&#233;nistes et racistes qui s&#233;parent, distinguent et hi&#233;rarchisent en contribuant &#224; renforcer la domination coloniale. De m&#234;me dans les h&#244;pitaux puisque des &#233;tablissements diff&#233;rents, ou des pavillons distincts, accueillent patients europ&#233;ens et &#171; indig&#232;nes &#187; afin de mieux combattre les maladies contagieuses des seconds, et de &#171; sauvegarder &#187; la &#171; supr&#233;matie (20) &#187; des premiers, &#233;crit le Dr Gustave Reynaud en 1903. &lt;br class='autobr' /&gt;
Si dans les ann&#233;es 1920, beaucoup d'Europ&#233;ens vivent enfin dans des agglom&#233;rations et des demeures assainies, s'ils sont &#171; trait[&#233;s] &#187; quand ils souffrent d'affections diverses, il n'en est pas de m&#234;me des autochtones. Formant une &#171; masse d'ex&#233;cution &#187; importante et souvent diss&#233;min&#233;e sur de vastes territoires d&#233;pourvus d'h&#244;pitaux et de praticiens en nombre suffisant, ils doivent &#234;tre &#171; surtout encadr[&#233;s] &#187;, &#233;crit le Dr Lasnet qui pr&#233;cise : &#171; il ne s'agit pas de soigner tous les malades. (21) &#187; Relativement aux &#171; indig&#232;nes &#187;, la r&#232;gle peut &#234;tre ainsi d&#233;finie : des mesures de pr&#233;vention pour r&#233;duire les risques d'&#233;pid&#233;mie, et quelques soins dispens&#233;s de fa&#231;on &#233;pisodique pour parer au plus urgent et assurer &#224; cette main-&#339;uvre une condition compatible avec les activit&#233;s laborieuses qui lui sont impos&#233;es par les pouvoirs publics et les Europ&#233;ens. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ces in&#233;galit&#233;s sont d'autant plus l&#233;gitimes que les r&#232;gles de l'hygi&#232;ne &#233;tablissent ceci : sous les tropiques, l'agriculture, l'exploitation des for&#234;ts, la construction des routes, des chemins de fer, des villes et des maisons sont interdites aux hommes du Vieux Continent sous peine de maladies et de d&#233;c&#232;s pr&#233;matur&#233;s. Les militaires fran&#231;ais sont aussi concern&#233;s puisqu'ils doivent &#234;tre dispens&#233;s des corv&#233;es les plus &#233;prouvantes. Une formule r&#233;sume cette division raciale du travail d&#233;fendue par les m&#233;decins puis appliqu&#233;e par les autorit&#233;s civiles et militaires des possessions tropicales : l'Europ&#233;en &lt;i&gt;&#171; doit se borner &#224; diriger et &#224; surveiller les travaux faits par les indig&#232;nes : il est l'instrument sup&#233;rieur et perfectionn&#233; de la colonisation. (22) &#187;&lt;/i&gt; M&#233;decine et hygi&#232;ne coloniales ? Oui, mais pour des raisons qui ne concernent pas seulement leurs objets. Les sp&#233;cialistes de ces sciences pratiques partagent, avec la majorit&#233; de leurs contemporains, une conception hi&#233;rarchis&#233;e du genre humain qu'ils renforcent par leurs ouvrages et leurs prescriptions m&#234;mes. Dans les territoires de la &#171; zone torride &#187;, l'emploi des aptitudes diff&#233;rentes des races est n&#233;cessaire pour pr&#233;server la sant&#233; et la pr&#233;&#233;minence de l'homme blanc. Inf&#233;rieur &#224; l'autochtone sur le plan physique, en raison de sa moindre r&#233;sistance au climat et &#224; certaines maladies, il est &#233;videmment sup&#233;rieur &#224; lui sur le plan intellectuel. Indispensable, cette organisation particuli&#232;re du travail l'est aussi au succ&#232;s de l'entreprise coloniale puisque l'Europ&#233;en est le seul &#224; savoir commander &#171; l'indig&#232;ne &#187; pens&#233; comme un &#234;tre incapable de mettre en valeur la contr&#233;e o&#249; il vit. Le pass&#233; de l'Afrique et de l'Oc&#233;anie et la stagnation multis&#233;culaire de ces deux continents le prouvent. Si en Extr&#234;me-Orient, &#171; l'Annamite &#187; appartient &#224; une &#171; race &#187; et une civilisation plus &#233;lev&#233;es, ses capacit&#233;s d'invention et d'initiative sont faibles (23). Ces d&#233;fauts majeurs exigent la pr&#233;sence du Blanc qui, gr&#226;ce ses qualit&#233;s, &#224; ses connaissances scientifiques et techniques, sait se rendre ma&#238;tre et possesseur de la nature. L'extraordinaire d&#233;veloppement de l'Europe en t&#233;moigne, son expansion et sa domination imp&#233;riale le confirment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;O. Le Cour Grandmaison,&lt;/strong&gt; universit&#233; d'Evry-Val-d'Essonne, France. Dernier ouvrage paru : &lt;i&gt;L'Empire des hygi&#233;nistes&lt;/i&gt;, Paris, Fayard, 2014.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. G. Treille, &lt;i&gt;De l'acclimatation des Europ&#233;ens dans les pays chauds&lt;/i&gt;, Paris, O. Doin, 1888, p. 5-11.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. J. Ferry, &#171; Pr&#233;face &#187; &#224; &lt;i&gt;Le Tonkin et la m&#232;re-patrie&lt;/i&gt;, Paris, V. Havard, 1890, 12&#232;me &#233;dition, p. 37. Le 18 mai 1879, dans un discours c&#233;l&#232;bre, Victor Hugo d&#233;clarait : &#171; Allez ! (&#8230;) emparez-vous de cette terre. Prenez-l&#224;. A qui ? A personne. (&#8230;) Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du m&#234;me coup, r&#233;solvez vos questions sociales, changez vos prol&#233;taires en propri&#233;taires(&#8230;). Faites des routes, faites des ports, faites des villes ; croissez, colonisez, multipliez&#8230; &#187; V. Hugo, &#171; Discours sur l'Afrique &#187; in &lt;i&gt;&#338;uvres compl&#232;tes. Politique&lt;/i&gt;, Paris, R. Laffont, 2008, p. 1012.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. Dr P-J. Navarre, &lt;i&gt;Manuel d'hygi&#232;ne coloniale. Guide de l'Europ&#233;en dans les pays chauds&lt;/i&gt;, Paris, O. Doin, 1895, p. 414. M&#233;decin et professeur d'hygi&#232;ne coloniale, Navarre (1849-1922) a publi&#233; de nombreux ouvrages consacr&#233;s aux maladies tropicales ; son &lt;i&gt;Manuel&lt;/i&gt; est alors un classique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. . Cit&#233; par P-J. Navarre, &lt;i&gt;Manuel d'hygi&#232;ne coloniale&#8230;, op. cit&lt;/i&gt;. , p. 424. Idem.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5. Dr P. Reille, &#171; La mortalit&#233; dans l'arm&#233;e. &#187; &lt;i&gt;Annales d'hygi&#232;ne publique et de m&#233;decine l&#233;gale&lt;/i&gt;, 1903, s&#233;rie 3, n&#176;49, p. 135.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6. Dr A. Bonain,&lt;i&gt; L'Europ&#233;en sous les tropiques. Causeries d'hygi&#232;ne coloniale pratique,&lt;/i&gt; Paris, H. Charles-Lavauzelle, 1907, p. 6. Bonain est m&#233;decin des troupes coloniales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7. G. Treille, &lt;i&gt;De l'acclimatation des Europ&#233;ens dans les pays chauds, op. cit. &lt;/i&gt; , p. 8.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8. Il n'en a pas toujours &#233;t&#233; ainsi. Cf. A. L. Stoler, &lt;i&gt;La chair de l'empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en r&#233;gime colonial&lt;/i&gt;, trad. de S. Roux, Paris, La D&#233;couverte, 2013 et Ch. Taraud, &lt;i&gt;La prostitution coloniale. Alg&#233;rie, Tunisie, Maroc&lt;/i&gt;, 1830-1962, Paris, Payot, 2003.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9. Fr. Jaur&#233;guiberry, &lt;i&gt;Les Blancs en pays chauds. D&#233;ch&#233;ance physique et morale,&lt;/i&gt; Paris, Maloine&amp;fils, 1924, p. 60 et 51.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10 . &#171; Depuis plus d'un si&#232;cle que nous occupons l'Alg&#233;rie, on ne signale presque pas de mariages mixtes, ni d'amiti&#233;s franco-musulmanes &#187;, observe Albert Camus dans les ann&#233;es 1940. &lt;i&gt;Le Premier Homme &lt;/i&gt; in &lt;i&gt;&#338;uvres compl&#232;tes&lt;/i&gt;, Paris, Gallimard, La Pl&#233;iade &#187;, 2008, t. IV (1944-1948), p. 863. Si dans les autres colonies, la situation peut &#234;tre diff&#233;rente, la condamnation des unions interraciales est en g&#233;n&#233;ral la norme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11. A. Bonain, &lt;i&gt;L'Europ&#233;en sous les tropiques&#8230;, &lt;/i&gt; (1907), &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt; , chap. XVI : &#171; Hygi&#232;ne morale &#187;, p. 291. (Soulign&#233; par nous.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12. S. Lindqvist, &lt;i&gt;Terra nullius&lt;/i&gt;, trad. de H. Hervieu, Paris, Les Ar&#232;nes, 2007.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13 . P-J. Navarre, &lt;i&gt;Manuel d'hygi&#232;ne coloniale&lt;/i&gt;, op. cit. , p. 453&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14. A. Chassevant. &#171; L'hygi&#232;ne collaboratrice de la victoire et de la reconstitution nationale. Son r&#244;le en Alg&#233;rie. &#187; in &lt;i&gt;Annales d'hygi&#232;ne publique et de m&#233;decine l&#233;gale, op. cit.&lt;/i&gt; , p. 331.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15. &lt;i&gt;Idem&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16. &lt;i&gt;Congr&#232;s colonial fran&#231;ais de 1905&lt;/i&gt;, Paris, 1905, p. 304. (Soulign&#233; par nous.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17. MM. Collomb, Huot et Lecomte, &#171; Notes sur l'&#233;pid&#233;mie de peste au S&#233;n&#233;gal en 1914. &#187; &lt;i&gt;Annales de m&#233;decine et de pharmacie coloniales&lt;/i&gt;, 1921, n&#176;19, p. 67.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18. Cit&#233; par le g&#233;n&#233;ral Andr&#233;-Lucien Vacher. &#171; Lyautey urbaniste. &#187; in &lt;i&gt;L'urbanisme aux colonies et dans les pays tropicaux&lt;/i&gt;, Paris, Les Editions d'urbanisme, 1932, t. 1, p. 112. (Soulign&#233; par nous.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19. Dr G. Reynaud, &lt;i&gt;Hygi&#232;ne des &#233;tablissements coloniaux&lt;/i&gt;, Paris, Bailli&#232;re, 1903, p. 338.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20. Dr Lasnet, &#171; La situation sanitaire aux Colonies. &#187; (1929), Acad&#233;mie des sciences coloniales, &lt;i&gt;Compte rendu des s&#233;ances, op. cit.&lt;/i&gt; , p. 494.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;21. Dr G. Reynaud, &lt;i&gt;Hygi&#232;ne des colons&lt;/i&gt;, Paris, J-B. Baill&#232;re, 1903, p.360.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;22. &#171; M&#233;diocre est l'esprit d'invention de l'Annamite : m&#233;diocre est &#187; aussi &#171; son industrie &#187;, affirme Paul Giran dans un ouvrage soutenu par le Minist&#232;re des Colonies et le gouvernement g&#233;n&#233;ral de l'Indochine. &lt;i&gt;Psychologie du peuple annamite. Le caract&#232;re national. L'&#233;volution historique, intellectuelle, sociale et politique&lt;/i&gt;, Paris, E. Leroux, 1904. p. 118. Auteur de plusieurs ouvrages de psychologie ethnique et de sociologie coloniale, Giran fut administrateur des services civils en Indochine.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Pratiques d'accueil et permanence coloniale. Esquisse d'ethnographie du travail quotidien dans un centre d'accueil pour r&#233;fugi&#233;s en Italie.</title>
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		<dc:date>2016-09-27T08:24:20Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Reggente Savino Claudio</dc:creator>



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&lt;p&gt;&#171; Noi dobbiamo dimostrare nella pratica, attraverso le conoscenze di cui disponiamo e assieme a chi &#232; oggetto di oppressione, l'uso concreto che viene quotidianamente fatto della scienza borghese ai danni della classe subordinata, perch&#233; attraverso la realt&#224; pratica della nostra azione &#8211; sul cui solo terreno anche noi ci troviamo a pagare di persona nonostante il nostro potere &#8211; chi &#232; oppresso prenda coscienza di tutti i meccanismi attraverso cui passa l'oppressione, per arrivare a (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=51" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; 2016&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; Noi dobbiamo dimostrare nella pratica, attraverso le conoscenze di cui disponiamo e assieme a chi &#232; oggetto di oppressione, l'uso concreto che viene quotidianamente fatto della scienza borghese ai danni della classe subordinata, perch&#233; attraverso la realt&#224; pratica della nostra azione &#8211; sul cui solo terreno anche noi ci troviamo a pagare di persona nonostante il nostro potere &#8211; chi &#232; oppresso prenda coscienza di tutti i meccanismi attraverso cui passa l'oppressione, per arrivare a rifiutarli &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Franco Basaglia&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; D'abord, pourquoi esquisse ? Parce que moi, je ne suis pas un ethnologue, moins encore un sociologue. Et pourquoi, alors, l'ethnographie ? Car, je ne suis pas non plus un philosophe, du moins pas dans le sens acad&#233;mique. Et donc, qui es tu, en quel r&#244;le et dans quelle position viens-tu nous parler d'ethnographie des pratiques d'accueil et, en plus, de permanence coloniale ? Eh bien, n'&#233;tant pas sociologue, et non plus philosophe, la mani&#232;re la plus utile de pr&#233;senter mes consid&#233;rations ne pouvait &#234;tre, &#224; mon sens, que l'autor&#233;flexion sur le travail que quotidiennement je me trouve &#224; exercer comme op&#233;rateur social dans un centre d'accueil pour demandeurs d'asile et r&#233;fugi&#233;s politiques dans la ville de Bologna, en Italie. La m&#233;thodologie de recherche la plus efficace pour atteindre ces objectifs se trouvait &#234;tre, en cons&#233;quence, l'enqu&#234;te ethnographique. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le propos de cette intervention n'est pas d'illustrer la complexe organisation et fonctionnement de la &#171; &lt;i&gt;machine&lt;/i&gt; de l'accueil &#187; en Italie, avec ses formes diverses, les diff&#233;rents projets nationaux ou europ&#233;ens qui, &#224; travers des accords de partenariat entre organismes priv&#233;s et institutions politiques et publiques, constituent et g&#232;rent le &#171; syst&#232;me accueil &#187;. De fa&#231;on plus restreinte, je vais concentrer mon analyse sur le &#171; champ &#187; (1) qui m'est le plus proche, celui du centre o&#249; je travaille, en essayant de fournir les &#233;l&#233;ments principaux indispensables pour d&#233;limiter un cadre suffisamment complexe du travail de l'op&#233;rateur social dans ce genre de contextes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'abord, on est &#224; Bologne. Riche ville du nord Italie dont le syst&#232;me de welfare, le taux d'occupation et le niveau culturel sont, par rapport &#224; d'autres r&#233;gions italiennes, plus &#233;lev&#233;s. Deuxi&#232;mement : il s'agit d'un centre d'accueil ins&#233;r&#233; dans le projet national SPRAR (&lt;i&gt;Syst&#232;me de protection pour demandeurs d'asile et r&#233;fugi&#233;s&lt;/i&gt;), projet financ&#233;, &#224; savoir, par le Minist&#232;re de l'Int&#233;rieur et qui, formellement, est repr&#233;sent&#233; comme &#171; la meilleure opportunit&#233; &#187;, comme on aime la d&#233;finir dans le milieu des sp&#233;cialistes, parmi le vari&#233;, h&#233;t&#233;rog&#232;ne et complexe syst&#232;me d'accueil italien (en plus, il faut compter : CAS, CARA, HUB, HOT-SPOT etc). En fait, petit excursus, le projet SPRAR fait partie de ce que commun&#233;ment l'on appelle &#171; seconde accueil &#187;, dernier et &lt;i&gt;privil&#233;gi&#233;&lt;/i&gt; degr&#233; du syst&#232;me d'accueil en Italie. Institutionnellement &lt;i&gt;privil&#233;gi&#233;&lt;/i&gt; car muni d'un budget et, donc, de ressources consid&#233;rablement majeures (2) par rapport &#224; ce qui, de l'autre c&#244;t&#233;, est appel&#233; &#171; premier accueil &#187; qui, lui aussi, s'articule en plusieurs degr&#233;s diff&#233;rents. &lt;br class='autobr' /&gt;
Tout d'abord, les Hot-Spot (comme, par exemple, celui de l'&#238;le de Lampedusa), pratique proc&#233;durale plus que lieu d'accueil, &#224; travers laquelle les immigr&#233;s sont soumis &#224; un v&#233;ritable triage entre les immigr&#233;s l&#233;gitimes (politiques) et les immigr&#233;s ill&#233;gitimes (&#233;conomiques) (3) (non pas par rapport &#224; leurs histoires individuelles, mais plut&#244;t par rapport au pays d'origine). &#192; partir de ce premier pas, ils sont envoy&#233;s vers d'autres centres, les Hub &#8211; normalement vers le centre et nord Italie -, souvent dans la m&#234;me journ&#233;e o&#249; ils sont fait d&#233;barquer sur les rives italiennes. Dans ces centres ils peuvent rester pour quelques jours, ou bien quelques mois, avant d'&#234;tre &#224; nouveau &#171; tri&#233;s &#187; vers d'autres structures/appartements &#233;parpill&#233;s sur le territoire r&#233;gional o&#249; l'Hub se trouve. Seul un petit pourcentage de tous et toutes ceux et celles qui transitent par ces diff&#233;rents steps de l'accueil peuvent aspirer &#224; un &#171; poste SPRAR &#187;. Les crit&#232;res de s&#233;lection sont, pour ce que nous en sachons, d&#233;r&#233;glement&#233;s, pour ne pas dire politiquement conditionn&#233;s par les dynamiques internes au champ des services sociaux de la Mairie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Troisi&#232;me &#233;l&#233;ment &#224; souligner, il s'agit d'un projet et d'un centre g&#233;r&#233; par un organisme social priv&#233;, et notamment une coop&#233;rative, r&#233;put&#233;e &#234;tre l'une des plus empress&#233;es tant &#224; la qualit&#233; des services d'accueil qu'&#224; la qualit&#233; du travail des ses employ&#233;s, coop&#233;rative dans laquelle, tout par hasard, je me trouve &#224; op&#233;rer. Aussi pour ce point, faudrait-il une explication de plus. Historiquement, la r&#233;gion de l'Emilia Romagna est la patrie d'un type d'organisation du travail dit coop&#233;ratif, c'est-&#224;-dire fond&#233; sur une id&#233;e d'&#233;galit&#233; et solidarit&#233; parmi les travailleurs qui en font partie, et donc un mod&#232;le oppos&#233; et alternatif &#224; une organisation d'entreprise (4). Toutefois, au fil des d&#233;cennies, cette fondation originaire, plus id&#233;ologique que r&#233;elle, a subi de profonds changements. Ceci vaut aussi pour la coop&#233;rative pour laquelle je travaille qui, avec l'accroissement, dans les cinq derni&#232;res ann&#233;es, du nombre d'immigr&#233;s arrivants sur les c&#244;tes italiennes et &#171; n&#233;cessitants &#187; (5) protection et assistance, est en train, progressivement, et peut-&#234;tre autant n&#233;cessairement, de se transformer en une organisation d'entreprise, avec une hi&#233;rarchie de plus en plus articul&#233;e et, pour effet, une in&#233;vitable bureaucratisation du r&#244;le et du travail de ses op&#233;rateurs sociaux. Si la coop&#233;rative, et le plus grand syst&#232;me institutionnel dont elle est partie, se constitue en entreprise, le v&#233;ritable risque est celui d'une transformation en &#171; industrie globale de l'aide &#187; (6) et, par cons&#233;quence, de transformer les &lt;i&gt;operateurs&lt;/i&gt; en ouvriers de la plus grande &lt;i&gt;machine&lt;/i&gt; (7) de l'accueil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Moi, je ne suis qu'un morceau de la cha&#238;ne de montage fordiste de l'asile &#187;, me disait &lt;i&gt;Elise&lt;/i&gt; &#224; la fin d'une r&#233;union d'&#233;quipe, en r&#233;fl&#233;chissant sur son travail d'op&#233;ratrice l&#233;gale, travail consistant &#224; aider le b&#233;n&#233;ficiaire du projet &#224; &#171; monter &#187; litt&#233;ralement le r&#233;cit de l'histoire personnelle en vue de l'interview pr&#232;s de la Commission Territoriale, &#233;tant celle-ci cens&#233;e trancher sur sa demande d'asile. &#171; Monter &#187;, ici, dans le sens de la cha&#238;ne de montage mais aussi dans le sens cin&#233;matographique du terme, o&#249; l'op&#233;ratrice l&#233;gale se trouve &#224; jouer le r&#244;le du &#171; r&#233;alisateur &#187; du r&#233;cit, les deux sens du terme &#171; montage &#187; faisant partie du m&#234;me proc&#233;s de production, et r&#233;production, du syst&#232;me asile. En suivant les traces venant du terrain, &#233;clairants nous semblent les mots que &lt;i&gt;Marc&lt;/i&gt; utilise pour exposer l'interpr&#233;tation de son r&#244;le, pendant une auto-formation entre op&#233;rateurs de l'accueil et op&#233;ratrices sp&#233;cialis&#233;es en anthropologie et ethnopsychiatrie : &#171; parce que l'op&#233;rateur n'est que la pointe d'un syst&#232;me... &#187;. &#192; boucelr l'autoanalyse de &lt;i&gt;Marc&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Sophie&lt;/i&gt; joignait, avec une conviction passionn&#233;e &#171; ... la pointe d'un syst&#232;me que &lt;i&gt;nous incarnons&lt;/i&gt; &#187;. O&#249;, dans ses br&#232;ves et significatives notes, se trouve-t-il le reste et la permanence du colonial ? Comme le dit Barbara Sorgoni dans son ouvrage &lt;i&gt;Etnografia dell'accoglienza&lt;/i&gt;, ce qui &#233;merge ici est le &#171; th&#232;me classique de l'ethnographie des organisations, celui de l'analyse de l'&lt;i&gt;&#233;cart&lt;/i&gt; : &#233;cart entre objectif de l'organisation et pratiques effectives, entre proc&#233;d&#233;s institutionnels et relations informelles &#187;. Une &#233;vidence semble se dessiner, affirme Sorgoni, dans ce type particulier de contexte : &#171; &#233;merge avec diff&#233;rente intensit&#233; une pr&#233;misse largement partag&#233;e [&#8230;] celle d'avoir &#224; traiter avec des personnes dont la particularit&#233; est d&#233;finie par le manque : ceux qui ont perdu, ceux qui n'ont pas, ceux qui ne savent ou ne peuvent pas. Ce que Michel Agier appelle &#171; le statut reconnu de victime &#187;, r&#233;v&#233;lant la fusion entre aspects l&#233;gaux et condition morale &#187; (8).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On va revenir sur la relation (coloniale) imbriquant condition quasi-onotologique de manque &#034;propre &#034; &#224; l'immigr&#233; et &lt;i&gt;l'habitus/subjectivation&lt;/i&gt; moral/e que cette condition cr&#233;e et implique. Pour l'instant, en voulant utiliser un concept philosophique saissant, on pourrait traduire le th&#232;me sociologique de l'&lt;i&gt;&#233;cart&lt;/i&gt; &#224; travers le concept de &lt;i&gt;diff&#233;rend&lt;/i&gt; (9), diff&#233;rend constitutif du rapport entre &lt;i&gt;prise&lt;/i&gt; (des services sociaux sur le sujet manquant) et &lt;i&gt;usage&lt;/i&gt; (des services d'assistance par le sujet manquant). Et ce rapport, structurant la relation particuli&#232;re entre op&#233;rateur et usager, qui est un rapport asym&#233;trique par constitution, trouve, d'une part, sa g&#233;n&#233;alogie structurelle dans le rapport entre &#233;tat et immigration, et, d'autre part, sa g&#233;n&#233;alogie historique, l'une indissociable de l'autre, dans &#171; le lien entre exp&#233;rience coloniale et celle de l'&#233;migration : [au fond, on d&#233;couvre] la &lt;i&gt;permanence&lt;/i&gt; des m&#234;mes relations de pouvoir mat&#233;riel et symbolique &#187; (10). Ou, pour le dire &#224; travers les mots du directeur du&lt;i&gt; Centre Franz Fanon &lt;/i&gt; de Turin, Roberto Beneduce, &#171; on arrive &#224; reconna&#238;tre des continuit&#233;s impr&#233;vues entre regard colonial ou les cat&#233;gories diagnostiques utilis&#233;es par les psychiatres en &#233;poque coloniale et les attitudes adopt&#233;es (aussi) aujourd'hui par beaucoup des op&#233;ratuers qui travaillent avec des patients immigr&#233;s &#187; (11). Cette double g&#233;n&#233;aologie nous semble &#234;tre explicit&#233;e clairement par Abdelamlek Sayad quand'il affirme que &#171; l'immigration ne peut pas se penser autrement que par la &#034;pens&#233;e d'Etat&#034;, c'est par les cat&#233;gories de la pens&#233;e de l'Etat qu'on la pense, et la penser, c'est &lt;i&gt;n&#233;cessairement&lt;/i&gt; penser l'Etat ; de m&#234;me que c'est l'Etat qui se pense lui-m&#234;me en pensant l'immigration &#187; (12). Or, enti&#232;rement pris dans ce rapport encore une fois d&#233;crit comme n&#233;cessaire et plong&#233; en ce &lt;i&gt;diff&#233;rend&lt;/i&gt;, en &#233;tant lui-m&#234;me en premi&#232;re personne la figure de l'&#233;tat, comment se trouve &#224; agir l'op&#233;rateur ? Quel genre de dynamique met-il en place et quel style de relation aura-t-il avec son autre sp&#233;culaire, le b&#233;n&#233;ficiaire ? Utilisant les mots de la pr&#233;sentation de cette Universit&#233;, &#171; plus que jamais, dans ce contexte, le diff&#233;rend post-colonial prosp&#232;re sur l'oubli ou le d&#233;ni de la contamination du pr&#233;sent par le pass&#233; colonial &#187; et, encore plus pr&#233;cis&#233;ment, sur la reproduction de ce pass&#233;. &#171; On est encore des colonisateurs &#187;, me disait &lt;i&gt;Alexandra&lt;/i&gt;, coordinatrice du centre o&#249; je travaille, lors d'un &#233;change informel. En regardant de plus pr&#232;s au travail de l'operateur social, la colonialit&#233; se situerait, donc, dans l'espace de &#171; la relation entre usagers et operateurs, [relation] avant tout &lt;i&gt;artificielle&lt;/i&gt; et oblig&#233;e &#187; (13) qui, &#171; en d&#233;pla&#231;ant le &#8220;droit du receveur&#8221; vers l' &#8220;obligation du donneur&#8221; [&#8230;] institue un ordre radicalement in&#233;gal qui est la marque de la &lt;i&gt;relation humanitaire&lt;/i&gt; &#8211; et cela structurellement, autrement dit, ind&#233;pendamment de la volont&#233; des acteurs. Cette in&#233;galit&#233; est ind&#233;passable, pr&#233;cis&#233;ment parce qu'elle est socialement institu&#233;e et non individuellement d&#233;cid&#233;e &#187; (14.) Et si, en suivant la th&#232;se de Barabare Harrel-Bond, &#171; l'une des causes principales du malaise d&#233;bilitant est la m&#234;me &lt;i&gt;structure&lt;/i&gt; du r&#233;gime d'assistance offert aux r&#233;fugi&#233;s &#187; (15), du point de vue de notre analyse, on remarquera que c'est la m&#234;me cause &#224; g&#233;n&#233;rer le malaise qui afflige les op&#233;rateurs, le syndrome du burn-out (16) . Ici est d&#233;crit dans un sens concret le &lt;i&gt;diff&#233;rend&lt;/i&gt; dont on parlait, l'in&#233;galit&#233; ind&#233;passable car institutionnellement cr&#233;e qui, &#224; la fois, cr&#233;e des cat&#233;gories et des &lt;i&gt;habitus&lt;/i&gt; performants, lisibles, dans leur quotidien d&#233;ploiement, &#224; travers l'&#339;il ethnographique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'ult&#233;rieur et peut-&#234;tre plus radical &#8211; du point de vue institutionnel &#8211; point de force des analyses ethnographiques est le constat que les figures habituellement pr&#233;sent&#233;es par la sc&#232;ne de l'accueil comme objectives et garanties - comme si elles &#233;taient des &#171; donn&#233;s du r&#233;el &#187; (l'Immigr&#233;, le demandeur d'asile, mais aussi l'op&#233;rateur d'accueil) &#8211; sont en r&#233;alit&#233; des constructions sociales pr&#233;cises, des effets/r&#233;sultats du syst&#232;me de classification que la m&#234;me institution produit, met en acte, rend concret et au final certifie... un syst&#232;me de classification, avec les pratiques bureaucratiques qui les rendent op&#233;ratives et finissent par les concr&#233;tiser en les incorporant dans des singuliers, concrets &#234;tres humains &#187; (17)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre, dans ces passages, on peut rep&#233;rer, sur le plan local et des pratiques quotidiennes, ce que Sandro Mezzadra a appel&#233; la &#171; violence &#233;pist&#233;mique, sur laquelle se fonde la domination coloniale &#187; (18). Un point central, celui-ci, abord&#233; mais pas encore &#233;clair&#233;, qu'il faudrait en ce moment passer au crible &#224; travers la focale du regard ethnographique : pourquoi, donc, consid&#233;rant cette position incommode, para-institutionnelle, fortement ambig&#252;e, les op&#233;rateurs jouent-ils &#224; ce r&#244;le de nouveaux et bons colonisateurs, mais &lt;i&gt;chez nous&lt;/i&gt; ? Comment se justifient-ils leur travail ? Comment se fabriquent-ils et quel genre de justifications (19) ils se donnent, car, tr&#232;s ouvertement, une justification &#233;conomique-salariale n'est pas &#224; prendre au s&#233;rieux. &#171; On est en train de te montrer que toi, tu &lt;i&gt;vaux plus &lt;/i&gt; &#187;, avec ces mots exactes s'exprimait Barbara, op&#233;ratrice des services sociaux pour les r&#233;fugi&#233;s de la Mairie de Bologne, lors d'une supervision ethno-psychiatrique sur un cas de femme de nationalit&#233; nig&#233;rienne ne voulant pas s'attacher aux normes et aux obligations pr&#233;vues par le projet SPRAR. Nous, nous qui sommes venus chez vous il y a un bon moment pour vous apporter la civilisation dans vos pays, puisque vous n'avez &#233;videmment pas bien retenu la le&#231;on, nous on va vous l'apprendre ici, &lt;i&gt;chez nous&lt;/i&gt;. Donc, il ne s'agit pas seulement d'un travail bureaucratique, d'exp&#233;dition d'un dossier l&#233;gal ou d'allocation d'un service d'assistance primaire, mais il y a un de &lt;i&gt;plus&lt;/i&gt; dans ce travail, comme un rajout de moralit&#233;, d'&#171; &#226;me &#187;, dirait Foucault, &#224; l'instrument du projet SPRAR qui, peut-&#234;tre, rel&#232;ve, un fois de plus, de l'id&#233;e sous-jacente au projet colonial :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La question de l'aide et de ses formes de pouvoir renvoie aux tentatives de civilisation et de m&#233;dicalisation de l'Autre pendant l'exp&#233;rience coloniale, &#224; l'histoire de la planification du d&#233;veloppement comme mission p&#233;dagogique et de restauration auto-&#233;vidente et universelle d'une &#8220;humanit&#233;&#8221; moderne &#187; (20).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces nouveaux genres de &#171; tentatives de civilisation &#187;, on remarque d'un coup comme une nouvelle forme, ou un nouveau regard colonial, se concretise dans la relation d'aide impliquant un rajout d'&#226;me, qui certes ne concerne pas les institutions, mais les personnes qui y travaillent, et que, peut-&#234;tre exactement parce que parmi ou au-d&#233;l&#224; des autres comp&#233;tences professionnelles mettent en valeur leur &#226;me, sont pay&#233;s. L'aide comme nouveau prisme &#224; travers lequel &#171; s'incarne &#187; une nouvelle &#226;me coloniale. &#171; Une bonne partie de mon &lt;i&gt;&#234;tre&lt;/i&gt; op&#233;rateur je l'ai b&#226;ti sur l'informalit&#233; &#187;, affirmait &lt;i&gt;Diana&lt;/i&gt; dans une formation ethnopsychiatrique pr&#233;cis&#233;ment consacr&#233;e &#224; la relation d'aide. Le travail, dans ce cas, est compl&#232;tement v&#233;cu sous un registre ontologique, o&#249; la performance professionnelle ne se distingue plus de &#171; l'etre soi-m&#234;me &#187;, o&#249;, c'est-&#224;-dire, ce n'est plus proprement une qualit&#233; professionnelle qui fait le bon op&#233;rateur mais l'informalit&#233;, la mise en forme de l'&#234;tre soi-m&#234;me, chose qui devrait rester compl&#232;tement en-dehors du cadre professionnel du travail. Ici on ne travaille plus, on &lt;i&gt;est&lt;/i&gt; !&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est pr&#233;cisement &#224; partir de cet aspect central qu'on voudrait, maintenant, focaliser notre attention sur un autre aspect, celui de la signification que l'&lt;i&gt;aide&lt;/i&gt; assume dans ce travail. Pour reprendre sur un plan local les analyses d'une des critiques les plus aigues &#034;de la raison humanitaire&#034; portant sur le r&#244;le des organisations humanitaires internationales, &#171; de fa&#231;on paradigmatique, dans les soci&#233;t&#233;s occidentales, l'engagement romantique dans le monde s'est ainsi d&#233;plac&#233; de la figure du volontaire, risquant sa vie aux c&#244;t&#233;s de mouvements de lib&#233;ration, &#224; la figure de l&lt;i&gt;'humanitaire, sauvant &lt;/i&gt; des vies dans des espaces &#233;pargn&#233;s par les bellig&#233;rants. Sous le m&#234;me vocable - &#171; vie &#187; -, ce ne sont plus les m&#234;mes v&#233;rit&#233;s que l'on &#233;nonce : vie politique de celui qui se bat, dans le premier cas, vie physique de celui que l'on secourt, dans le second &#187; (21). Ce qu'on voudrait mettre clairement en &#233;vidence ici est un d&#233;placement intervenu qui, sous la forme d'une approche de &lt;i&gt;sauveur&lt;/i&gt; est autant probl&#233;matique et, en quelque mani&#232;re, coloniale, comme celui du vieux colonialisme. La diff&#233;rence, dans cette permanence, r&#233;siderait dans le fait que le colonialisme, dans le travail de l'op&#233;rateur social, se pr&#233;sente &#224; travers une morale humanitaire, ou, comme l'appelle Barbara Pinelli, la &#171; masque de l'humanitaire &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Or, pour revenir &#224; notre premier propos m&#233;thodologique, si &#171; l'analyse ethnographique s'av&#232;re &#234;tre fondamentale pour comprendre les significations que les [op&#233;rateurs] attribuent &#224; leurs activit&#233;s, les motivations qui fondent leur engagement et les modalit&#233;s &#224; travers lesquelles leurs id&#233;es culturellement d&#233;finies de concepts comme int&#233;gration, aide, asile, service, fa&#231;onnent leurs &lt;i&gt;pratiques&lt;/i&gt; et leurs &lt;i&gt;relations&lt;/i&gt; avec les usagers &#187; (22), j'aimerais, maintenant, exposer ce qui a &#233;t&#233; le fa&#231;onnage qui s'est op&#233;r&#233; sur ma subjectivit&#233; de travailleur pendant ces deux ann&#233;es v&#233;cues dans le syst&#232;me d'accueil ayant, pour paraphraser Sayad, la &#171; r&#233;flexion sur l'immigration cet autre int&#233;r&#234;t, qu'elle agit comme un miroir grossissant [&#8230;] permettant de mettre au jour la v&#233;rit&#233; (d'ordinaire masqu&#233;e) de l'action (d'ordinaire diffuse) des m&#233;canismes fondamentaux de la soci&#233;t&#233; &#187; (23).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Venant d'une premi&#232;re exp&#233;rience de militantisme &#224; c&#244;t&#233; des travailleurs saisonniers immigr&#233;s, o&#249; les revendications &#233;taient ouvertement anti-institutionnelles mais o&#249;, en m&#234;me temps, ma position &#233;tait asym&#233;trique par rapport &#224; celle des travailleurs immigr&#233;s, j'ai &lt;i&gt;jou&#233;&lt;/i&gt; cet engagement politique dans le champ de l'immigration pour la recherche d'un &lt;i&gt;boulot&lt;/i&gt;. Et voil&#224;, par un jeu paradoxal de vases communicants, je me suis retrouv&#233; &#224; travailler de l'autre c&#244;t&#233; de la barricade, dans l'Institution, g&#233;r&#233;e par le Minist&#232;re de l'Int&#233;rieur. Et si, pendant la premi&#232;re ann&#233;e, j'ai tenu &#224; respecter ma position politique liminale tout en travaillant &lt;i&gt;dedans&lt;/i&gt;, me trouvant n&#233;anmoins &#224; op&#233;rer dans &#171; une relation de pouvoir impliquant un p&#233;renne &#233;quilibrisme humainement frustrant et [parfois] ravageur &#187; (24), dans la derni&#232;re ann&#233;e, avec le passage au projet SPRAR, un changement est intervenu, de fa&#231;on graduelle mais profonde. Il s'agit d'un changement cumulatif, d&#251; s&#251;rement &#224; un changement des conditions mat&#233;rielles de travail ; mais, d'autre part, un changement op&#233;r&#233; &#224; travers des multiples &#233;changes tenus avec mes coll&#232;gues et mes coordinateurs, des multiples et diff&#233;rentes supervisions ethno-psychiatriques et aussi supervisions psychologiques sur l'&#233;quipe de travail, bref, &#224; travers tout un d&#233;ploiement massif des instruments culturels, comme on l'a vu, pendant lequel une nouvelle signification s'est faite jour en me donnant des nouvelles &#171; justifications &#187; : apr&#232;s un an, j'ai aper&#231;u sur moi-m&#234;me &#171; la dimension profond&#233;ment morale de cette subjectivation politique &#187; (25). Voici d&#233;crite, donc, la carri&#232;re, l'&lt;i&gt;&#233;conomie morale&lt;/i&gt; affectant le travail de l'op&#233;rateur de l'accueil. Au fond, ce qui a &#233;t&#233; mis en &#339;uvre, et qui agissait sur ma subjectivit&#233; de travailleur social, &#233;tait la m&#234;me dynamique que nous, op&#233;rateurs, cherchons chaque jours d'instiller et de produire dans et sur les usagers :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Cette volont&#233; &#233;ducative, qui je crois peut &#234;tre consid&#233;r&#233;e constitutive du syst&#232;me d'accueil dans son complexe&lt;/i&gt;, est fonctionnelle &#224; la construction d'un type sp&#233;cifique de &lt;i&gt;subjectivit&#233;&lt;/i&gt; du demandeur d'asile, qui d&#232;s son arriv&#233;e en Italie est tenu &#224; se former &#224; l'Italie &#187; (26).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nouveaut&#233; paradoxale dans cette permanence coloniale, qu'on ne sait pas jusqu'&#224; quel point peut se dire &#171; inconscient &#187;, r&#233;side, ici, dans le fait que les effets moraux de cette colonialit&#233; ne concernent plus seulement l'immigr&#233;/colonis&#233; mais concernent, avec autant plus d'investissement et d'engagement subjectif, aussi l'autochtone/colonisateur (27). La figure qui est install&#233;e et que relie cette s&#233;rie nouveaut&#233;-permanence est celle de &lt;i&gt;l'humanitaire&lt;/i&gt; qui, comme l'explicite clairement Didier Fassin, &#171; est devenu un langage qui lie inextricablement les valeurs et les affects et qui sert &#224; d&#233;finir autant qu'&#224; justifier des pratiques de gouvernement des hommes &#187; (28). La question essentielle que cette pr&#233;sentation se proposait de solliciter concernait exactement ce changement, ce d&#233;placement qui, bien qu'il &#171; ne soit plus contest&#233;, ne signifie pas que nous ne puissions pas encore en discuter les enjeux &#187; (29).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. &#171; La recherche que nous avons conduit propose, au contraire, une r&#233;flexion approfondie sur un contexte territorial sp&#233;cifique, sur les pratiques qui traduisent, au niveau local, des normatives et indications proc&#233;durales &#187;, Sorgoni B., &lt;i&gt;Per un'etnografia dell'accoglienza&lt;/i&gt;, dans Sorgoni B., &lt;i&gt;Etnografia dell'accoglienza&lt;/i&gt;, CISU, Roma 2011.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. Et pourtant, comme &#233;crit Lorenzo Vianelli dans son essai sur le travail des b&#233;n&#233;voles dans un centre SPRAR, il faudrait &#171; d&#233;construire la rh&#233;torique dominante &#224; propos de la p&#233;nurie de ressources pour en d&#233;voiler plut&#244;t l'&#233;l&#233;ment du choix, c'est-&#224;-dire la composante d&#233;cisionnelle qui soutenait [cette rh&#233;torique] &#187;, Vianelli L., &lt;i&gt;Generosit&#224;, altruismo, aspettative. Narrazioni e silenzi dei volontari&lt;/i&gt;, dans Sorgoni B., &lt;i&gt;Etnografia dell'accoglienza&lt;/i&gt;, cit., p. 92.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. Monti L., &lt;i&gt;Anni in fuga. Numeri e storie&lt;/i&gt;, n&#176; 31, Gennaio-Febbraio 2016, de la revue &lt;i&gt;Gli Asini&lt;/i&gt;, Roma 2016.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. Sacchetto D., Semenzin M., &lt;i&gt;Storia e struttura della costituzione d'impresa cooperativa.. Mutamenti politici di un rapporto sociale, dans Scienza e politica,&lt;/i&gt; vol. XXVI, n&#176; 50, 2014, pp. 43-62.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5. &#171; L'accueil des d&#233;mandeurs d'asile comme &lt;i&gt;activit&#233; n&#233;cessaire&lt;/i&gt; et ordinaire de la sc&#232;ne sociale d'aujourd'hui et du futur &#187;, citation tir&#233; d'un flyer de la campagne publicitaire organis&#233;e par la Mairie de la ville de Bologna, &lt;strong&gt;&#8220;Campagna Bologna Cares ! 2016. Accoglienza : una scelta positiva&#8221;&lt;/strong&gt; (italique &#224; nous).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6. Harrel-Bond, B., Imposing Aid : &lt;i&gt;Emergency Assistance to Refugees, &lt;/i&gt; Oxford, Oxfor University Press, 1986.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7. &#171; La naissance des r&#233;fugi&#233;s est in&#233;vitablement en rapport avec la naissance de l'aide humanitaire, un rapport d'assistance qui s'est fait professionnel et qui est devenu aussi une industrie de l'aide &#187;, Van Aken M., &lt;i&gt;Introduction&lt;/i&gt; au num&#233;ro &lt;i&gt;R&#233;fugi&#233;s. Antropologia.&lt;/i&gt;2005, 5, 5, p. 7, Meltemi, Roma, 2005.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8. Sorgoni B., &lt;i&gt;Per un etnografia dell'accoglienza&lt;/i&gt;, cit., p. 30.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9. Lyotard J-F, &lt;i&gt;Le diff&#233;rend&lt;/i&gt;, Les &#201;ditions de Minuit, Paris 2007.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10. Avallone G., Torre S., &lt;i&gt;Abdelamlek Sayad : per una teoria postcoloniale delle migrazioni,&lt;/i&gt; Edizioni Il Carrubo, Catania, 2013, p. 33.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11. Beneduce R., &lt;i&gt;L'etnopsichiatria della migrazione fra eredit&#224; coloniale e politiche della differenza&lt;/i&gt;, p. 5.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12. Sayad A., &lt;i&gt;Conslusion, dans L'immigration ou les paradoxes de l'alt&#233;rit&#233;. La fabrication des identit&#233;s culturelles&lt;/i&gt;, Raison d'agir, Paris 2006, p. 171.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13. Urru R., &lt;i&gt;Pratiche dell'accoglienza&lt;/i&gt;, dans Sorgoni B., &lt;i&gt;Etnografia dell'accoglienza&lt;/i&gt;, cit., p. 75.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14. Fassin D., &lt;i&gt;Critique de la raison humanitaire&lt;/i&gt;, dans Fassin D., &lt;i&gt;La raison humanitaire. Une histoire morale du temps pr&#233;sent&lt;/i&gt;, Hautes &#233;tudes Seuil/Gallimard, Paris 2010, p. 327 (italique &#224; nous).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15. Harrel-Bond, B., &lt;i&gt;L'esperienza dei rifugiati in quanto beneficiari d'aiuto, dans Rifugiati. Antropologia.2005&lt;/i&gt;, 5, 5, p. 19.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16. Romano G. A., &lt;i&gt;La sindrome del burnout nelle helping professions nel paradigma Biopsicosociale,&lt;/i&gt; ACP &#8211; Rivista di Studi Rogersiani &#8211; 2005.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17. Palumbo B., &lt;i&gt;Prefazione translocale&lt;/i&gt;, dans&lt;i&gt; Etnografia dell'accoglienza&lt;/i&gt;, cit., p. 11.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18. Mezzadra S., &lt;i&gt;La condizione postcoloniale,&lt;/i&gt; Ombre Corte, Verona 2008, p. 71.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19. &#171; Enqu&#234;tes ethnographiques qui permettraient d'acc&#233;der aux logiques des acteurs et aux justifications des actions &#187;, Fassin D., &lt;i&gt;Introduction. Le gouvernement humanitaire&lt;/i&gt;, dans &lt;i&gt;La raison humanitaire. Une histoire morale tu temps pr&#233;sent&lt;/i&gt;, cit., p. 9.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20. Van Aken M., &lt;i&gt;Introduction&lt;/i&gt; , cit. p. 6.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;21. Fassin D, &lt;i&gt;Critique de la raison humanitaire,&lt;/i&gt; cit., p. 322.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;22. Vianelli L., &lt;i&gt;Generosit&#224;, altruismo, aspettative. Narrazioni e slienzi dei volontari&lt;/i&gt;, cit., p. 96 (italique &#224; nous).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;23. Sayad A., &lt;i&gt;&#171; Les usages sociaux de la &#8220;culture des immigr&#233;s&#8221; &#187;, dans L'immigration ou les paradoxes de l'alt&#233;rit&#233;. La frabrication des ind&#233;niti&#233;s culturelles&lt;/i&gt;, cit., p. 95-96.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;24. Urru R., &lt;i&gt;Pratiche dell'accoglienza&lt;/i&gt;, cit., p. 79.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;25. Fassin D., &lt;i&gt;Une subjectivit&#233; sans sujet. Les m&#233;tamorphose de la figure du t&#233;moin, dans Fassin D., La raison humanitaire. Une histoire morale tu temps pr&#233;sent&lt;/i&gt;, cit., p. 262.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;26. Vianelli L., &lt;i&gt;Generosit&#224;, altruismo, aspettative. Narrazioni e slienzi dei volontari,&lt;/i&gt; cit., p. 102 (italique &#224; nous)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;27. Brossat A., &lt;i&gt;Autochtone imaginaire, &#233;tranger imagin&#233;. Retours sur la x&#233;nophobie ambiante&lt;/i&gt;, Edition du Souffle, Bruxelles 2012.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;28. Fassin D., &lt;i&gt; Introduction. Le gouvernement humanitaire&lt;/i&gt;, cit., p. 9.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;29. Fassin D, &lt;i&gt;Critique de la raison humanitaire&lt;/i&gt;, cit., p. 322.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bibliographie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avallone G., Torre S., &lt;i&gt;Abdelamlek Sayad : per una teoria postcoloniale delle migrazioni&lt;/i&gt;, Edizioni Il Carrubo, Catania, 2013.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beneduce R., &lt;i&gt;L'etnopsichiatria della migrazione fra eredit&#224; coloniale e politiche della differenza&lt;/i&gt;,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Brossat A., A&lt;i&gt;utochtone imaginaire, &#233;tranger imagin&#233;. Retours sur la x&#233;nophobie ambiante,&lt;/i&gt; Edition du Souffle, Bruxelles 2012&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;E&lt;i&gt;tnografia dell'accoglienza&lt;/i&gt;, Edit&#233; par Sorgoni B., CISU, Roma 2011.&lt;br class='autobr' /&gt;
Palumbo B., &lt;i&gt;Prefazione translocale&lt;/i&gt; ;&lt;br class='autobr' /&gt; Sorgoni B, &lt;i&gt;Per un'etnografia dell'accoglienza&lt;/i&gt; ;&lt;br class='autobr' /&gt;
Urru R., &lt;i&gt;Pratiche dell'accoglienza&lt;/i&gt; ;&lt;br class='autobr' /&gt;
Vianelli L., &lt;i&gt;Generosit&#224;, altruismo, aspettative. Narrazioni e slienzi dei volontari&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fassin D., &lt;i&gt;La raison humanitaire. Une histoire morale du temps pr&#233;sent,&lt;/i&gt; Hautes &#233;tudes Seuil/Gallimard, Paris 2010&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Introduction. Le gouvernement humanitaire ;&lt;br class='autobr' /&gt;
Une subjectivit&#233; sans sujet. Les m&#233;tamorphoses de la figure du t&#233;moin ;&lt;br class='autobr' /&gt;
Critique de la raison humanitaire&lt;/i&gt; ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Harrel-Bond, B., Imposing Aid : Emergency Assistance to Refugees, Oxford, Oxford University Press, 1986.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lyotard J-F, &lt;i&gt;Le diff&#233;rend&lt;/i&gt;, Les &#201;ditions de Minuit, Paris 2007.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mezzadra S., &lt;i&gt;La condizione postcoloniale&lt;/i&gt;, Ombre Corte, Verona 2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Monti L., &lt;i&gt;Anni in fuga. Numeri e storie&lt;/i&gt;, n&#176; 31, Gennaio-Febbraio 2016, de la revue &lt;i&gt;Gli Asini&lt;/i&gt;, Roma 2016.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Rifugiati. Antropologia &lt;/i&gt; 2005, 5, 5, Edit&#233; par Van Aken M., Meltemi, Roma, 2005. &lt;br class='autobr' /&gt;
Agier M., &lt;i&gt;Ordine e disordine dell'umanitario. Dalla vittima al soggetto politico ;&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Harrel-Bond, B., &lt;i&gt;L'esperienza dei rifugiati in quanto beneficiari d'aiuto&lt;/i&gt; ;&lt;br class='autobr' /&gt;
Van Aken M., &lt;i&gt;Introduzione&lt;/i&gt; ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Romano G-A, &lt;i&gt;La sindrome del burnout nelle helping professions nel paradigma Biopsicosociale&lt;/i&gt;, ACP &#8211; Rivista di Studi Rogersiani &#8211; 2005.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sacchetto D., Semenzin M., &lt;i&gt;Storia e struttura della costituzione d'impresa cooperativa. Mutamenti politici di un rapporto sociale&lt;/i&gt;, dans &lt;i&gt;Scienza e politica,&lt;/i&gt; vol. XXVI, n&#176; 50, 2014, pp. 43-62.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sayad A., &lt;i&gt;L'immigration ou les paradoxes de l'alt&#233;rit&#233;. La fabrication des identit&#233;s culturelles&lt;/i&gt;, Raison d'agir, Paris 2006.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Balance europ&#233;enne et d&#233;s&#233;quilibre colonial</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=565</link>
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		<dc:date>2016-09-24T07:44:29Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean Claude No&#235;l</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Quand l'agitation de ce changement de personnes se fut calm&#233;e, on parla spontan&#233;ment, sans transition, de la question du Maroc et de la guerre en Orient, et aussi des embarras de l'Angleterre &#224; l'extr&#233;mit&#233; de l'Afrique. J'ai votre affaire. Je vous donne une &#233;tude sur la situation politique de toute notre colonie africaine, avec la Tunisie &#224; gauche, l'Alg&#233;rie au milieu, et le Maroc &#224; droite, l'histoire des races qui peuplent ce grand territoire, et le r&#233;cit d'une excursion sur la fronti&#232;re (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=51" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; 2016&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Quand l'agitation de ce changement de personnes se fut calm&#233;e, on parla spontan&#233;ment, sans transition, de la question du Maroc et de la guerre en Orient, et aussi des embarras de l'Angleterre &#224; l'extr&#233;mit&#233; de l'Afrique.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai votre affaire. Je vous donne une &#233;tude sur la situation politique de toute notre colonie africaine, avec la Tunisie &#224; gauche, l'Alg&#233;rie au milieu, et le Maroc &#224; droite, l'histoire des races qui peuplent ce grand territoire, et le r&#233;cit d'une excursion sur la fronti&#232;re marocaine jusqu'&#224; la grande oasis de Figuig o&#249; aucun Europ&#233;en n'a p&#233;n&#233;tr&#233; et qui est la cause du conflit actuel. &#199;a vous va-t-il ?&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
G. de Maupassant, Bel-Ami (1885)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous connaissons la fameuse phrase de Clausewitz selon laquelle &#171; la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens &#187;. Cette id&#233;e de guerre au c&#339;ur de la politique et comme consubstantielle &#224; la politique, n'est pas moderne. Clausewitz, dans ce cas, ne fait que confirmer, dans une certaine mesure, cette v&#233;rit&#233;. Qu'est-ce qui diff&#232;re la pol&#233;mologie moderne de celle traditionnelle en g&#233;n&#233;ral ? C'est &#224; cela, je crois, qu'a essay&#233; de r&#233;pondre son livre De la guerre. S'il est &#233;vident que le contenu du livre de Clausewitz, bas&#233; essentiellement sur une analyse des guerres napol&#233;oniennes &#8211; ce qui vient confirmer la th&#232;se centrale du livre r&#233;sum&#233;e par la fameuse citation &#8211; j'envisage de remonter plus loin dans le temps et plus loin apr&#232;s pour traiter des rapports entre l'Europe et le reste du monde. Bien s&#251;r, il ne faudrait pas passer sous silence les relations des puissances europ&#233;ennes entre elles et avec leurs satellites. Je privil&#233;gierai les derniers types. Apr&#232;s un ensemble de digressions sur &#171; la balance europ&#233;enne &#187;, j'illustrerai mon propos autour de trois scenarii : am&#233;ricain, africain et la guerre froide et conclure sur un ph&#233;nom&#232;ne d'actualit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Notre r&#233;flexion visera, &#224; travers le concept de balance europ&#233;enne, &#224; interroger la culture de la guerre et de la violence en germe dans les rapports coloniaux et qui est inh&#233;rente &#224; l'&#233;conomie de march&#233;, mais encore que celle-ci est sous-tendue par une anthropologie discriminative, fond&#233;e m&#234;me sur un monisme id&#233;ologique et philosophique, &#224; travers lequel l'&#171; Europe &#187; tient le r&#244;le de la grande idole. Il s'agira pour nous, d'une part, de parler de la balance europ&#233;enne comme un type de m&#233;canisme et &#171; technique &#187; coloniaux (de d&#233;pendance) &#8211; la technologie coloniale &#8211;, et, d'autre part, essayer de montrer comment ces technologies n'ont cess&#233; de constituer ce qu'on peut appeler &#171; la t&#234;te de l'hydre &#187;. Serait-ce &#224; dire que c'est une fatalit&#233; ? Telle sera la probl&#233;matique centrale de notre r&#233;flexion.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les trait&#233;s de Westphalie &#8211; qui mettront fin &#224; la guerre de Trente Ans et la guerre de Quatre-vingts ans le 24 octobre 1648 &#8211;, tout &#233;tant &#224; l'origine de l'id&#233;e europ&#233;enne ou plut&#244;t du mythe europ&#233;en, institueront ce qu'on appellera une nouvelle th&#233;orie diplomatique et g&#233;opolitique appel&#233;e la balance europ&#233;enne. Mais si ces trait&#233;s produiront une paix relative et durable en Europe, ou entre les puissances europ&#233;ennes de l'&#233;poque, ils consacreront et consolideront en m&#234;me temps un certain droit europ&#233;en sur le reste du monde, notamment sur le Nouveau Monde qui n'est plus une &lt;i&gt;terra incognita&lt;/i&gt; mais &lt;i&gt;terra nullius&lt;/i&gt;. Ainsi, ces trait&#233;s de paix ne signifient pas la fin de la guerre, mais au contraire le d&#233;placement, ailleurs, du champ des batailles et des rivalit&#233;s europ&#233;ennes. En cons&#233;quence, la balance europ&#233;enne accouchera un d&#233;s&#233;quilibre naturel et n&#233;cessaire en dehors de l'Europe, qui devient le lieu &lt;i&gt;cyn&#233;g&#233;tique&lt;/i&gt; de pr&#233;dilection et obligatoire de l'activit&#233; belliqueuse des puissances europ&#233;ennes. Le libre-&#233;change qui se d&#233;cline &#233;galement en une libre-concurrence signifie aussi une libert&#233; totale de faire la guerre, donc jusqu'&#224; d&#233;truire les populations &#224; conqu&#233;rir et/ou conquises. C'est aussi le droit de s'imposer par la force sur son adversaire colonial.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces trait&#233;s, dit-on, sont &#224; l'origine d'un nouvel art de la guerre aussi bien que d'une nouvelle diplomatie et g&#233;opolitique, &#224; la fois entre les puissances europ&#233;ennes elles-m&#234;mes, aussi complexes qu'elles soient, et les terres conquises qui ne seront et ne peuvent &#234;tre trait&#233;es en &#233;gales. Les terres colonis&#233;es repr&#233;senteront des excroissances de leur(s) m&#233;tropole(s) et leur vie r&#233;gl&#233;e sur celle(s)-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Digressions&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 1&lt;br class='autobr' /&gt;
Sur la balance europ&#233;enne qui sugg&#232;re l'id&#233;e d'&#233;quilibre, il faut cependant nuancer. En effet, il s'agit plut&#244;t d'une sorte de pacte de non-agression entre les puissances d'alors. Ce qui sous-entend donc qu'elles peuvent s'arroger le droit de conqu&#234;te ou d'expansion de leur puissance sur les territoires ou puissances de secondes zones, ou tout simplement sur celles qu'elles estiment n'avoir pas atteint leur niveau de d&#233;veloppement, ou encore celles &#224; qui est refus&#233; le statut d'&#233;gales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 2&lt;br class='autobr' /&gt;
La balance europ&#233;enne ne signifie pas l'absence de la guerre. Louis XIV en est un exemple des plus frappants qui lui a valu le surnom de &#171; roi de guerre &#187;. La balance europ&#233;enne ne rejette donc pas le principe du rapport des forces. Au contraire il en constitue le principe fondamental au sens &#233;tymologique, physique et philosophique. On voit ainsi que nous ne sommes pas loin, d'une part, des th&#233;ories politiques des philosophies politiques classiques et modernes, mais d'autre part, de la th&#233;orie physiologico-physique de la dynamique des forces qui est aussi au fondement de la logique libertine, notamment des libertins sadiens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 3&lt;br class='autobr' /&gt;
La guerre est ins&#233;parable de l'historiographie au sens ancien. L'historiographe dans l'Ancien R&#233;gime &#233;tait celui charg&#233; d'&#233;crire l'histoire royale. Il s'agissait ainsi de traduire en r&#233;cits et en discours les faits et gestes royaux. Sans remonter plus loin dans l'Antiquit&#233;, l'Empire romain est &#224; l'origine en Occident d'une historiographie &#224; l'origine de l'Occident et face &#224; laquelle se construiront les contre-histoires. La balance europ&#233;enne doit donc s'entendre aussi comme un processus interne de la consolidation de la souverainet&#233; royale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 4&lt;br class='autobr' /&gt; La g&#233;ographie et la g&#233;opolitique europ&#233;enne sont impensables sans les guerres en Europe dont elles sont la cons&#233;quence, mais aussi dans les colonies. Il existe ainsi une sorte de r&#233;ciprocit&#233; ou d'effet miroir et mim&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 5&lt;br class='autobr' /&gt; Poss&#233;der des colonies participe de l'&#233;quilibre de la puissance et souverainet&#233; royales. C'en est aussi une preuve de l'exposition et l'expression du pouvoir royal. Etre capable de d&#233;ployer et &#233;tendre son h&#233;g&#233;monie ailleurs est marque de respect et de crainte sur le plan ext&#233;rieur et de fiert&#233; (qui sert &#224; &#233;blouir) sur le plan interne. La colonisation participe alors d'un pouvoir sp&#233;culaire et spectaculaire. Chaque terre conquise est une &#233;piphanie de la souverainet&#233; royale et politique. Ce qui deviendra plus tard celle du blanc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 6&lt;br class='autobr' /&gt;
La balance europ&#233;enne peut s'entendre plut&#244;t comme un principe, une id&#233;e, voire un id&#233;al qui n'enl&#232;ve rien du jeu de dupe admis entre les puissances europ&#233;ennes, l'essence m&#234;me de la diplomatie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167; 7&lt;br class='autobr' /&gt; La balance europ&#233;enne ou l'&#233;quilibre europ&#233;en suppose le naturalisme politique qui s'articule autour des th&#233;ories du droit naturel et le courant mat&#233;rialiste et physiologiste du 18e si&#232;cle. Mais encore de la racialisation des rapports sociaux et politiques, avec toute une arborescence scientifique : climatisme, biologie, l'hygi&#233;nisme, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sc&#233;nario 1 : le continent am&#233;ricain&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il est un fait que la conqu&#234;te du continent am&#233;ricain a sa date de naissance dans le d&#233;barquement de Christophe Colomb en 1492, cette d&#233;couverte sera &#224; l'origine du premier conflit entre deux puissances europ&#233;ennes convaincues du mythe adamique. Lequel conflit s'ach&#232;vera avec le trait&#233; de Tordesillas (1494). Ce trait&#233; consacra non seulement le premier partage du reste du monde entre deux puissances europ&#233;ennes mais l'id&#233;e d'un droit d'appropriation, de l'Autre. C'est donc contre ce monopole ib&#233;rique que l'on doit comprendre, &#224; mon avis, le &lt;i&gt;Mare Liberum&lt;/i&gt; (1609) et son pendant &lt;i&gt;De Jure Belli ac Pacis&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;Le Droit de la guerre et de la paix&lt;/i&gt;) du N&#233;erlandais Hugo Grotius, d'ailleurs au service de la France et l'un des n&#233;gociateurs des trait&#233;s de Westphalie. Cette libert&#233; des mers que r&#233;clame Grotius ne peut se faire qu'au nom d'un principe d'un droit que certains s'arrogent sur les Autres et avec les autres. Ce lib&#233;ralisme, c'est celui qui justifie la sup&#233;riorit&#233; europ&#233;enne et devra consolider l'&#233;quilibre entre les fils d'Adam qui ont le monde en h&#233;ritage. Il s'agit d'une mondialisation du conflit fraternel non pas pour s'&#233;liminer d&#233;finitivement mais pour essayer d'avoir si possible la part du lion ou l'&#233;viter si n&#233;cessaire. Cette &lt;i&gt;mare liberum&lt;/i&gt; passe aussi par la &#171; civilisation &#187; (&lt;i&gt;policisation&lt;/i&gt;) des conflits et donc la r&#233;glementation de la piraterie qui ne doit plus &#234;tre une activit&#233; individuelle ou en bandes organis&#233;es de malfaiteurs pour leur compte. Ils doivent d&#233;sormais &#234;tre les agents de leur m&#233;tropole respective. Ou dans le cas contraire devenir le mercenaire d'un Etat. Saint-Domingue est ainsi le th&#233;&#226;tre o&#249; s'affronte Espagnols, Fran&#231;ais et Anglais, auquel viendront se greffer les conflits internes et sociaux.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une pr&#233;cision sur la &#171; civilisation &#187;. Elle s'entend plut&#244;t comme l'id&#233;e, ou du moins commence &#224; se d&#233;velopper l'id&#233;e d'une modulation des forces brutes et animales. La diplomatie devrait alors prendre le pas sur celles-ci. Cependant, ce n'est pas un probl&#232;me et c'est m&#234;me n&#233;cessaire que le monde colonial serve d'exutoire &#224; leur d&#233;ploiement. Je pense que les r&#233;cits de voyages et ethnologiques au 18e si&#232;cle qui mettent en avant les pratiques &#171; barbares &#187; et &#171; cruelles &#187; des autres peuples, servent &#224; justifier sinon &#224; minimiser les violences coloniales. La r&#233;sonnance litt&#233;raire sous l'angle de la parodie se trouve chez Sade, notamment dans&lt;i&gt; Aline et Valcour&lt;/i&gt;, mais encore dans Les &lt;i&gt;120 journ&#233;es&lt;/i&gt; qui rapatrient la question en Europe et en font un principe universel de l'homme port&#233; au mal. Le ch&#226;teau de Silling repr&#233;sente en fait un ici et ailleurs au m&#234;me titre de l'ambigu&#239;t&#233; coloniale. Dans &lt;i&gt;Aline et Valcour,&lt;/i&gt; &#224; mon avis, Sade produit dans la lign&#233;e de Montaigne, si l'on me permet ce rapprochement, une critique de l'ethnocentrisme. Mais il reste prisonnier de l'universalisme, non pas d'une sup&#233;riorit&#233; europ&#233;enne (sauf si l'on voit le contraire dans la comparaison Butua et Tamo&#233;) mais d'une diversit&#233; fondant une unit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Revenons &#224; la piraterie. La France qui avait d&#233;j&#224; des flibustiers et des boucaniers &#224; l'&#238;le de la Tortue et dans la mer des Cara&#239;bes s'en servira comme argument pour imposer la clause dans les trait&#233;s de Ryswick par laquelle l'Espagne lui c&#232;de la partie occidentale (&lt;i&gt;pars occidentalis&lt;/i&gt;) de l'&#238;le qui deviendra alors Saint-Domingue. Le cas &#171; saint-dominguois &#187; est pertinent &#224; plusieurs titres. Cette colonie fran&#231;aise faisait tellement la richesse des n&#233;gociants, armateurs, politiques et investisseurs de toutes sortes qu'on l'affubla du nom de &#171; perle des Antilles &#187;. On le qualifiera peut-&#234;tre d'inconscient colonial : l'amn&#233;sie et le manque de conscience historique des Ha&#239;tiens ont repris cette appellation &#171; criminelle &#187;, car le fruit d'un enfer plus que dantesque. Saint-Domingue devient Ha&#239;ti en 1804. Mais au nom de l'&lt;i&gt;&#233;quilibre&lt;/i&gt;, le statu quo de l'ordre international, le nouvel Etat est mis en quarantaine. Sa reconnaissance ne s'obtiendra que sous la condition d'une &#171; forte indemnisation &#187; qui a produit un d&#233;s&#233;quilibre tant social, politique et qu'&#233;conomique. Cet &#233;quilibre s'entend aussi comme un statu quo. Il s'agit &#233;galement d'entretenir une inconscience, ou plut&#244;t un refoulement sous la menace. Par exemple, quand l'ex-pr&#233;sident Aristide lan&#231;ait &#224; grands coups de casserole et d'injonctions la restitution revaloris&#233;e du paiement des quatre-vingt-dix millions francs or &#224; Ha&#239;ti, qu'il chiffrait &#224; vingt-et-un milliards et des centimes, il a &#233;t&#233; tout simplement d&#233;chu et exil&#233;. Cet &#233;quilibre craint un d&#233;s&#233;quilibre n&#233;cessaire et qui est en fait le v&#233;ritable &#233;quilibre, car une balance sur laquelle les Etats entretiendraient des rapports d'&#233;gaux&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sc&#233;nario 2 : l'Afrique : la reconqu&#234;te&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La colonisation et le partage effectifs de l'Afrique entre les puissances europ&#233;ennes remontent au XIXe si&#232;cle. Cependant, l'int&#233;r&#234;t de l'Europe pour le continent africain et leur pr&#233;sence sur ce continent ne datent pas du XIXe si&#232;cle. En effet, du XVIe au XIXe si&#232;cle, l'Afrique fournit une main-d'&#339;uvre servile aux colonies de plantation des Am&#233;riques dans le syst&#232;me colonial esclavagiste. Mais c'est la conf&#233;rence de Berlin (1884-1885) qui effectue vraiment le partage de l'Afrique entre les grandes puissances de l'Europe d'alors.&lt;br class='autobr' /&gt;
La perte, &#224; la fin du XVIIIe si&#232;cle et au d&#233;but du XIXe, du Nouveau Monde, les nouvelles n&#233;cessit&#233;s industrielles et sociopolitiques obligent les Europ&#233;ens &#224; explorer et exploiter l'Afrique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une fois de plus l'&#233;quilibre europ&#233;en se traduit par le d&#233;s&#233;quilibre qu'il produit. Ce d&#233;s&#233;quilibre est total : anthropologique (raciste), &#233;conomique (les colonies doivent fournir les mati&#232;res premi&#232;res dont d&#233;pend l'industrie europ&#233;enne), politique parce qu'il s'agit d'entretenir les guerres tribales et &#233;thiques pour affaiblir et susciter la peur, entre autres) ; culturelle parce que la vie des colonies doit se r&#233;gler sur celle de la m&#233;tropole. Les cons&#233;quences de ce d&#233;s&#233;quilibre existent encore, notamment sur le plan g&#233;ographique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Permettez-moi de revenir sur la question financi&#232;re et l'entretien du d&#233;s&#233;quilibre, ou du moins l'institution d'un appareil discursif au service du statu quo. Ainsi le roman fonctionne comme une grande chronique coloniale. Il s'agit d'un autre passage du chapitre 7 de &lt;i&gt;Bel-Ami&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Depuis deux mois la conqu&#234;te du Maroc &#233;tait accomplie. La France, ma&#238;tresse de Tanger, poss&#233;dait toute la c&#244;te africaine de la M&#233;diterran&#233;e jusqu'&#224; la r&#233;gence de Tripoli, et elle avait garanti la dette du nouveau pays annex&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
On disait que deux ministres gagnaient l&#224; une vingtaine de millions, et on citait, presque tout haut, Laroche-Mathieu.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quand &#224; Walter, personne dans Paris n'ignorait qu'il avait fait coup double et encaiss&#233; de trente &#224; quarante millions sur l'emprunt, et de huit &#224; dix millions sur des mines de cuivre et de fer, ainsi que sur d'immenses terrains achet&#233;s pour rien avant la conqu&#234;te et revendus le lendemain de l'occupation fran&#231;aise &#224; des compagnies de colonisation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il &#233;tait devenu, en quelques jours, un des ma&#238;tres du monde, un de ces financiers omnipotents, plus forts que des rois, qui font courber les t&#234;tes, balbutier les bouches et sortir tout ce qu'il y a de bassesse, de l&#226;chet&#233; et d'envie au fond du c&#339;ur humain.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sc&#233;nario 3 : La guerre froide ou les guerres satellitaires&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux guerres mondiales ont remis en cause le principe de balance europ&#233;enne en mondialisant le d&#233;s&#233;quilibre. En effet, les m&#233;tropoles respectives ont int&#233;gr&#233; dans leurs contingents des habitants de leurs colonies. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les origines de cette guerre, qui n'a jamais abouti &#224; des attaques directes entre les deux blocs remontent &#224; la conf&#233;rence de Yalta qui une nouvelle fois produit un nouveau partage du monde. Si la balance pr&#233;voyait au d&#233;part une balance &#224; trois plateaux (USA, Royaume-Uni et URSS) apr&#232;s la crise de Berlin (1948) elle devient bipolaire. &lt;br class='autobr' /&gt;
Rappelons que l'int&#233;gration de l'URSS dans le camp Alli&#233;s dans la Seconde Guerre mondiale a &#233;t&#233; plus circonstancielle que volontaire. Donc, la guerre une fois termin&#233;e, les vieilles divergences refont surface. Ce qui est nouveau dans l'histoire europ&#233;enne et mondiale, c'est la fin du monisme philosophico-politique et &#233;conomique. Il est vrai que des pens&#233;es minoritaires ont toujours exist&#233; ou &#233;merg&#233; mais cette fois-ci, avec l'URSS, l'id&#233;ologie concurrente s'est dot&#233;e d'une &lt;i&gt;dynamis&lt;/i&gt; capable de contrer et contrebalancer celle occidentale et mettre &#224; mal le mythe adamique par un historicisme et un antinaturalisme.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce &lt;i&gt;double&lt;/i&gt; &#171; &#233;quilibre de la terreur &#187;, comme on dit, si elle n'a pas accouch&#233; d'affrontement direct, une nouvelle fois s'est effectu&#233; le d&#233;placement des champs de bataille. Il s'agit de s'affronter &#224; travers et par des satellites, qu'on appela alors le tiers-monde. D&#233;signation tr&#232;s significative puisque le tiers renvoie au principe logique tu tiers-exclu. Par exemple la guerre de Cor&#233;e (1950-1953), et la plus terrible d'entre toutes, la guerre du Vietnam (1955-1975). Il s'agit aussi, apr&#232;s les d&#233;colonisations, d'entretenir des rapports in&#233;galitaires, minoritaires et imp&#233;rialistes, parfois violents, en produisant les instabilit&#233;s de toutes sortes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;En guise de conclusion : Bloquer l'envahisseur : la chasse aux r&#233;fugi&#233;s ou l'effet boomerang&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a chang&#233; de paradigme. D'une cyn&#233;g&#233;tique d'envahisseur, on est pass&#233; &#224; une cyn&#233;g&#233;tique de l'envahi, du r&#233;fugi&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
La marche inverse a pris une nouvelle dimension avec la crise des r&#233;fugi&#233;s ces derni&#232;res ann&#233;es. Ce qui est choquant, c'est la mani&#232;re dont cela est ressenti et g&#233;r&#233;. Le logiciel n'a pas v&#233;ritablement chang&#233; si ce n'est dans la forme et une tendance &#224; l'esth&#233;tisation ou le &#171; caritavisme &#187; d'autres disent l'&#171; humanitarisme &#187;. Alain Brossat, tout en n'&#233;tant pas le seul, d&#233;crit ce ph&#233;nom&#232;ne dans plusieurs de ses livres, dont un de 2013. On qualifie le r&#233;fugi&#233; que l'on a contribu&#233; &#224; cr&#233;er d'&#171; envahisseur &#187; parce que justement il est soit un b&#226;tard adamique ou virus dont il faut se prot&#233;ger. La r&#233;action europ&#233;enne et occidentale se r&#233;sume par une politique du refoulement. Ce dernier est autant virtuel (phantasmatique et fantasmagorique) que r&#233;el. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les r&#233;fugi&#233;s sont des masses, et donc agents producteurs de d&#233;s&#233;quilibre. Cette id&#233;e n'est pas nouvelle. Elle caract&#233;rise la philosophie politique classique, sauf exception de Machiavel. L&#224; o&#249; la politique de refoulement ne marche pas, il faut celle camps, des h&#233;t&#233;rotopies au sens &#233;tymologique. Le dernier accord en date est celui sign&#233; avec la Turquie, qui doit devenir une grande r&#233;serve de r&#233;fugi&#233;s. Et pour ne pas mettre en p&#233;ril cet &#233;quilibre fragile, il faut m&#233;nager continuellement Erdogan.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;R&#233;f&#233;rences&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Carl Philipp Gottlieb von Clausewitz, &lt;i&gt;De la guerre &lt;/i&gt; (&lt;i&gt;Vom Kriege&lt;/i&gt;] (1832).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Georges Corm,&lt;i&gt; L'Europe et le mythe de l'Occident. La construction d'une histoire&lt;/i&gt;, Paris, La D&#233;couverte, 2009.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jo&#235;l Cornette,&lt;i&gt; Le roi de guerre : essai sur la souverainet&#233; dans la France du Grand Si&#232;cle&lt;/i&gt;, Paris, Petite Biblioth&#232;que Payot, 2003.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Michel Delon, &lt;i&gt;L'id&#233;e d'&#233;nergie au tournant des Lumi&#232;res (1770-1820)&lt;/i&gt;, Paris, PUF, 1988.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FOUCAULT (Michel), &lt;i&gt;Il faut d&#233;fendre la soci&#233;t&#233; : Cours au Coll&#232;ge de France &lt;/i&gt; (1975-1976), Paris, Gallimard/EHESS, 1997, le&#231;on 4.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Norbert Elias, &lt;i&gt;Civilisation des m&#339;urs,&lt;/i&gt; Paris, Pocket, &#171; Agora &#187;, 2003.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx, &lt;i&gt;Contribution &#224; la critique de l'&#233;conomie politique &lt;/i&gt; (1859).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gr&#233;goire Chamayou, &lt;i&gt;Les chasses &#224; l'homme. Histoire et philosophie du pouvoir cyn&#233;g&#233;tique&lt;/i&gt;, Paris, La Fabrique, 2010.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alain Brossat &lt;i&gt;Autochtone imaginaire, &#233;tranger imagin&#233; : Retours sur la x&#233;nophobie ambiante&lt;/i&gt;, Paris, Editions du souffle, 2013.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://info.arte.tv/fr/refugies&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://info.arte.tv/fr/refugies&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Abou Ghraib : la torture du corps musulman ins&#233;parable de son homosexualisation. Et si Frantz Fanon avait jou&#233; avec le feu ?</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Naze</dc:creator>


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&lt;p&gt;&#171; Le point culminant de la d&#233;vastation absolue de qui n'est pas comme nous est d'ordre psychologique. A Abou Graib, la r&#233;alisation de ce programme a &#233;t&#233; confi&#233; &#224; la photographie &#187; (Pierandrea Amato, Poses. Abou Ghraib, dix ans apr&#232;s) &lt;br class='autobr' /&gt; Relisant Peau noire, masques blancs, dans l'optique de cette universit&#233; d'&#233;t&#233;, j'ai &#233;t&#233; frapp&#233; par un certain nombre d'&#233;nonc&#233;s de Frantz Fanon, que j'avais &#233;trangement oubli&#233;s, relatifs aux homosexuels et &#224; l'homosexualit&#233;, et qui tendent &#224; exclure de ce (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=26" rel="tag"&gt;homosexualit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=45" rel="tag"&gt;nationalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=73" rel="tag"&gt;orientalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=74" rel="tag"&gt;colonialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=75" rel="tag"&gt;ennemi&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=mot&amp;id_mot=76" rel="tag"&gt;r&#233;appropriation&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; Le point culminant de la d&#233;vastation absolue de qui &lt;br class='autobr' /&gt;
n'est pas comme nous est d'ordre psychologique. &lt;br class='autobr' /&gt;
A Abou Graib, la r&#233;alisation de ce programme &lt;br class='autobr' /&gt;
a &#233;t&#233; confi&#233; &#224; la photographie &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
(Pierandrea Amato, &lt;i&gt;Poses. Abou Ghraib, dix ans apr&#232;s&lt;/i&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Relisant &lt;i&gt;Peau noire, masques blancs&lt;/i&gt;, dans l'optique de cette universit&#233; d'&#233;t&#233;, j'ai &#233;t&#233; frapp&#233; par un certain nombre d'&#233;nonc&#233;s de Frantz Fanon, que j'avais &#233;trangement oubli&#233;s, relatifs aux homosexuels et &#224; l'homosexualit&#233;, et qui tendent &#224; exclure de ce type de sexualit&#233; les Antillais, ou encore &#224; faire de tout &#171; n&#233;grophobe &#187; un homosexuel refoul&#233;. Sans n&#233;gliger d'aucune fa&#231;on ces paroles, il ne va cependant pas s'agir, dans cette intervention, d'&#233;pingler Fanon, au nom d'une tol&#233;rance sexuelle qu'on regretterait de ne pas lire chez lui. Si c'&#233;tait le cas, on participerait alors &#224; cette entreprise si g&#233;n&#233;rale aujourd'hui de valorisation des attitudes jug&#233;es compatibles avec la d&#233;mocratie et la modernit&#233;, et, sym&#233;triquement, &#224; la stigmatisation d'attitudes jug&#233;es intol&#233;rantes et r&#233;trogrades. Or, comme le remarque Thierry Schaffauser, s'exprimant ici &#224; propos des pol&#233;miques provoqu&#233;es par le livre d'Houria Bouteldja, porte-parole des Indig&#232;nes de la R&#233;publique, &lt;i&gt;Les Blancs, les Juifs et nous&lt;/i&gt; (1), l'effet de ce partage s'effectue toujours au b&#233;n&#233;fice des inclus : &#171; [&#8230;] le f&#233;minisme et la lutte contre l'homophobie ou bien d'autres causes pour l'&#233;mancipation sont devenus [&#8220;bien souvent&#8221;, devrait-on ajouter, de fa&#231;on &#224; ne pas g&#233;n&#233;raliser &#8211; AN] des injonctions racistes &#224; l'&#233;gard des sujets indig&#232;nes toujours suppos&#233;s retard&#233;s sur le plan civilisationnel &#187; (2). Plus pr&#233;cis&#233;ment, ajoute Schaffauser, &#171; ces injonctions [&#8230;] participent d'un syst&#232;me raciste qui vise &#224; toujours d&#233;signer le sujet indig&#232;ne comme le plus coupable, et le Blanc comme le plus innocent et le plus humaniste &#187; (3). Avec la conscience de ce risque, il ne saurait donc s'agir, ici, d'accuser Fanon de troquer un racisme contre un autre, ce qui aurait alors pour effet de le renvoyer, au moins sur le terrain th&#233;orique, &#224; un dessein qu'il partagerait avec les colonisateurs. &lt;br class='autobr' /&gt; Non, ce que l'on tente ici est autre chose. Il s'agira bien davantage d'essayer de comprendre la dimension contrainte de cette homophobie de Fanon, autrement dit comment elle r&#233;sulte du racisme lui-m&#234;me, f&#251;t-ce &#224; travers la reprise strat&#233;gique qu'il aurait peut-&#234;tre ainsi tent&#233;e (hypoth&#232;se la plus favorable &#224; Fanon, par laquelle ainsi on attribue une fonction strat&#233;gique &#224; son homophobie, qui serait alors jou&#233;e &#8211; ce qui, disons-le, ne semble peut-&#234;tre pas l'hypoth&#232;se la plus probable, &#224; le lire, et notamment pas, lorsqu'on trouve sous sa plume une affirmation comme celle-ci : &#171; je n'ai jamais pu entendre sans naus&#233;e un homme dire d'un autre homme : &#8220;Comme il est sensuel !&#8221; &#187;) (4). C'est en se situant &#224; ce niveau strat&#233;gique, si tel est le cas, qu'on pourrait alors dire de Fanon qu'il aurait jou&#233; avec le feu, car c'est, &lt;i&gt;mutatis mutandis&lt;/i&gt;, le m&#234;me geste d'homosexualisation de l'ennemi que l'on retrouve notamment &#224; Abou Ghraib, pr&#233;c&#233;dant, accompagnant, rendant possibles les tortures qui s'y sont effectu&#233;es &#8211; sans compter l'acte performatif par lequel la torture elle-m&#234;me produit ce corps homosexualis&#233;, comme on le verra. Si le corps musulman peut subir une telle assignation au lieu m&#234;me d'une &#171; homosexualit&#233; n&#233;vrotique &#187; (5), pour reprendre l'expression de Fanon, n'est-ce pas que ce dernier a manqu&#233; une dimension de la r&#233;duction op&#233;r&#233;e par les puissances colonisatrices sur le corps du colonis&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Fanon rel&#232;ve bien un trait incontestable de la construction orientaliste de l'indig&#232;ne noir, sa puissance sexuelle associ&#233;e &#224; son caract&#232;re d&#233;bordant et d&#233;viant : &#171; Pour la majorit&#233; des Blancs, le Noir repr&#233;sente l'instinct sexuel (non &#233;duqu&#233;). Le n&#232;gre incarne la puissance g&#233;nitale au-dessus des morales et des interdictions &#187;, Fanon pr&#233;cisant aussit&#244;t la dimension fantasmatique de cette image : &#171; Nous avons montr&#233; que le r&#233;el infirme toutes ces croyances. Mais cela se place sur le plan de l'imaginaire, en tout cas sur celui d'une paralogique &#187; (6). Il n'en demeure pas moins que, pour Fanon, cette imagerie a des effets bien r&#233;els, du moins, sa rh&#233;torique demeurant ici interrogative, il en envisage la possibilit&#233;, nous r&#233;v&#233;lant par la m&#234;me occasion ce que sa conception de l'homosexualit&#233; doit &#224; Freud : &#171; N'y a-t-il pas concuremment r&#233;gression et fixation &#224; des phases pr&#233;g&#233;nitales de l'&#233;volution sexuelle ? Auto-castration ? (Le n&#232;gre est appr&#233;hend&#233; avec un membre effarant). Passivit&#233; s'expliquant par la reconnaissance de la sup&#233;riorit&#233; du Noir en termes de virilit&#233; sexuelle. [&#8230;] Il y a des hommes, par exemple, qui vont dans des &#8220;maisons&#8221; se faire fouetter par des Noirs ; des homosexuels passifs qui exigent des partenaires noirs &#187; (7). Constatant la construction du Noir par le Blanc comme surpuissant sexuellement, Fanon identifie en cela un fantasme de viol chez la femme blanche (&#171; quand la femme vit le phantasme du viol par un n&#232;gre, c'est en quelque sorte la r&#233;alisation d'un r&#234;ve personnel, d'un souhait intime &#187; (8)), et un fantasme d'homosexualit&#233; passive chez l'homme blanc. L'imaginaire blanc r&#233;v&#232;lerait sa sp&#233;cificit&#233; homosexuelle, &#224; travers la construction m&#234;me de cette image du Noir. &lt;br class='autobr' /&gt; C'est donc bien parce qu'il envisage le Noir comme produit &#224; partir de l'imaginaire homosexuel du Blanc que Fanon va &#234;tre conduit &#224; identifier la blancheur &#224; l'homosexualit&#233;, refusant notamment l'id&#233;e selon laquelle il pourrait y avoir des homosexuels martiniquais, ou plut&#244;t soutenant que jamais l'occasion ne lui fut donn&#233;e d'en rencontrer : &#171; Rappelons toutefois l'existence de ce qu'on appelle l&#224;-bas [en Martinique, ou plus g&#233;n&#233;ralement aux Antilles ?] &#8220;des hommes habill&#233;s en dames&#8221; ou &#8220;Ma Comm&#232;re&#8221;. Ils ont la plupart du temps une veste et une jupe. Mais nous restons persuad&#233; qu'ils ont une vie sexuelle normale. Ils prennent le punch comme n'importe quel gaillard et ne sont pas insensibles aux charmes des femmes, - marchandes de poissons, de l&#233;gumes. Par contre en Europe nous avons trouv&#233; quelques camarades qui sont &lt;i&gt;devenus&lt;/i&gt; [je souligne &#8211; AN] p&#233;d&#233;rastes, toujours passifs. Mais ce n'&#233;tait point l&#224; homosexualit&#233; n&#233;vrotique, c'&#233;tait pour eux un exp&#233;dient comme pour d'autres celui de souteneur &#187; (9). J'ai voulu citer ce passage en son ensemble, tant il participe &#224; une construction syst&#233;matique du Noir (Antillais en l'occurrence) comme non-homosexuel : en laissant de c&#244;t&#233; la confusion entre identit&#233; de genre et orientation sexuelle, faisons remarquer que m&#234;me les hommes s'habillant en femmes sont ici rev&#234;tus des attributs de la virilit&#233; (des &#171; gaillards &#187;, qui boivent le punch comme des hommes, et ne sont pas insensibles aux charmes des femmes), et que les Martiniquais homosexuels, d'une part, le sont &#171; devenus &#187; en Europe, sous une influence blanche, donc, et d'autre part, &#233;taient alors toujours passifs (mani&#232;re, pour Fanon, de d&#233;coupler l'homosexualit&#233; de toute puissance de p&#233;n&#233;tration, et donc de rendre op&#233;rationnel le partage homosexuel / h&#233;t&#233;rosexuel qu'il fonde sur les implications, du point de vue de l'imaginaire, de l'imagerie orientaliste blanche, &#224; l'&#233;gard du Noir au membre surpuissant) &#8211; et ces Martiniquais devenus homosexuels en Europe, n'auraient d&#233;velopp&#233; de telles pratiques que pour les avantages mat&#233;riels qu'ils en pouvaient tirer, jamais par go&#251;t. La position de Fanon est justifi&#233;e par le fait qu'il rejette l'id&#233;e que la soci&#233;t&#233; antillaise soit structur&#233;e &#224; partir de l'&#338;dipe, tout en &#233;tablissant un lien intrins&#232;que entre &#338;dipe et homosexualit&#233; &#8211; une telle soci&#233;t&#233; serait donc incapable de produire de l'homosexualit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt; On pourrait donc dire que Fanon construit le Noir colonis&#233; en tant qu'h&#233;t&#233;rosexuel, comme figure invers&#233;e du colonisateur, pos&#233; comme intrins&#232;quement homosexuel. C'est en cela que le rejet de l'homosexualit&#233; par Fanon (comme symbole m&#234;me du colonisateur) peut &#234;tre dite contrainte, ou r&#233;active &#8211; elle est le pendant de la construction orientaliste du Noir comme hyper-viril. C'est qu'on ne peut pas d&#233;fendre l'id&#233;e que Fanon d&#233;construise la cat&#233;gorie de l'homosexualit&#233;, ce qui serait le cas s'il soutenant par exemple que des relations sexuelles entre personnes de m&#234;me sexe, aux Antilles, prennent une signification autre qu'en Europe, ne d&#233;bouchant pas sur identification homosexuelle &#8211; &#224; ce compte, il pourrait alors soutenir que l'homosexualit&#233;, comme cat&#233;gorie de pens&#233;e, comme fa&#231;on de se ressaisir soi-m&#234;me, n'existe pas aux Antilles. Cependant, on ne peut exclure que cette mani&#232;re de proc&#233;der, chez Fanon, &#224; savoir le fait de construire le Noir colonis&#233; comme h&#233;t&#233;rosexuel, et quand bien m&#234;me cette d&#233;marche prendrait appui sur une structure argumentative psychanalytique, ne rel&#232;ve d'une volont&#233; de r&#233;appropriation qu'on a pu trouver du c&#244;t&#233; d'autres mouvements de lib&#233;ration (les homosexuels, pr&#233;cis&#233;ment, se nommant eux-m&#234;mes &#171; p&#233;d&#233;s &#187;, ou jouant de fa&#231;on outr&#233;e le r&#244;le de grandes &#171; folles &#187; qu'on attend d'eux), mais &#233;galement du c&#244;t&#233; de l'interpr&#233;tation du geste de Jean Genet &lt;i&gt;se choisissant&lt;/i&gt; &#224; travers un &#171; choix originel &#187;, du moins si l'on va dans le sens du &lt;i&gt;Saint Genet&lt;/i&gt;, de Sartre, &#224; partir d'une identification initiale par autrui (je serai donc celui que vous voyez en moi) (10). Et s'il y a bien une telle volont&#233; de r&#233;appropriation chez Fanon, alors, selon la suggestion &#233;mise d&#232;s l'introduction, il faudrait conclure que ce qu'on a identifi&#233; comme son homophobie rel&#232;verait davantage de la strat&#233;gie que d'une d&#233;testation effective de l'homosexualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En cette d&#233;marche de Fanon ainsi entendue, on aurait cependant du mal &#224; ne pas identifier deux erreurs d'importance : d'une part, il oublie une autre face de la construction fantasmatique du colonis&#233; par le colon (et qui rel&#232;ve bien d'une forme de &lt;i&gt;passivit&#233;&lt;/i&gt;), et d'autre part, il instrumentalise la sexualit&#233; (f&#251;t-ce en son esprit de mani&#232;re seulement nominale et strat&#233;gique, mais cette &#233;ventuelle concession, toutefois, importe peu ici, pr&#233;cis&#233;ment parce qu'on se situe au niveau de la construction d'une image fantasmatique), comme &#233;l&#233;ment de la lutte pour la lib&#233;ration, partageant alors la logique discursive du colonisateur, consistant &#224; construire une image sexuelle fantasm&#233;e de l'ennemi. Les Etats-Unis ont explicitement v&#233;cu le 11 Septembre comme une &lt;i&gt;violation&lt;/i&gt; de leur territoire, s'inscrivant spontan&#233;ment dans une rh&#233;torique sexualis&#233;e de la nation &#8211; la r&#233;plique militaire visant alors &#224; restaurer la virilit&#233; &#233;tats-unienne, en renversant le stigmate (un missile am&#233;ricain destin&#233; &#224; &#234;tre l&#226;ch&#233; sur l'Irak ne portait-il pas, en effet, la mention &#171; &lt;i&gt;High Jack This Fags&lt;/i&gt; &#187; [&#171; D&#233;tournez donc &#231;a les p&#233;d&#233;s &#187;] (11) ?). La d&#233;marche de Fanon pose donc un vrai probl&#232;me, tant il est vrai que les vaincus n'ont rien &#224; gagner &#224; se placer sur le terrain m&#234;me des vainqueurs &#8211; disons m&#234;me qu'&#224; travers un tel positionnement, ils sont toujours d&#233;j&#224; perdants. Si les luttes homosexuelles ont pu op&#233;rer une r&#233;appropriation du stigmate, c'est parce que ce dernier &#233;tait clairement identifi&#233; comme relevant de la d&#233;virilisation &#8211; en revendiquant le non-viril, les gays se situaient alors sur un terrain clairement distinct de celui de leurs adversaires virilistes, de celui des &#171; h&#233;t&#233;ro-flics &#187; comme il pouvait &#234;tre dit dans les ann&#233;es 70. Autrement dit, c'est plus en &lt;i&gt;d&#233;sertant&lt;/i&gt; le champ de bataille, ou plut&#244;t en refusant de combattre aux conditions de l'ennemi, que les mouvements de lib&#233;ration gay des ann&#233;es 70 ont su construire leur r&#233;sistance comme un geste de &lt;i&gt;d&#233;fection&lt;/i&gt;, refusant ainsi la surench&#232;re viriliste. Dans le cas de Fanon, la situation n'est pas si claire : il n'identifie qu'une partie de l'image orientaliste qui a &#233;t&#233; construite du colonis&#233;, celle qu'Edward Said &#233;voque ainsi, cette fois &#224; propos de l'Arabe, certes, mais la logique est bien la m&#234;me, qui attribue au non-blanc une sexualit&#233; d&#233;bordante, active, mais qui, dans le m&#234;me temps, lui attribue &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt; une dimension passive : &#171; [&#8230;] la passivit&#233; des Arabes [est] affirm&#233;e par des orientalistes comme Patai, Hamady m&#234;me, et d'autres. Mais il est de la logique des mythes, comme de celle des r&#234;ves, justement, d'accueillir des antith&#232;ses absolues. [&#8230;] Puisque l'image &lt;i&gt;utilise&lt;/i&gt; &#224; ses propres fins tout le mat&#233;riau et puisque, par d&#233;finition, le mythe remplace la vie, l'antith&#232;se entre un arabe trop f&#233;cond et une poup&#233;e passive n'est pas fonctionnelle &#187; (12).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La tentative de r&#233;appropriation, par Fanon, des cat&#233;gories stigmatisantes &#8211; si c'est bien une telle tentative qui a lieu chez lui - est donc bancale, et c'est en cela qu'elle pr&#233;senterait un vrai probl&#232;me en tant que m&#233;thode de r&#233;sistance &#224; l'oppression : en rejetant sur le Blanc la figure de l'homosexualit&#233;, entendue comme forme de passivit&#233; sexuelle, Fanon constitue en repoussoir une des dimensions constitutives de l'image fantasmatique (et donc cens&#233;ment contradictoire) que le colonisateur a form&#233;e du colonis&#233;, qu'il s'agisse du Noir, ou de l'Arabe, en tout cas du non-blanc, &#224; savoir la passivit&#233;. C'est en cela que la construction de l'homosexualit&#233; en symbole du Blanc manque radicalement l'objectif d'une lutte pour l'&#233;mancipation : les vaincus ne peuvent pas s'affranchir des vainqueurs en reprenant leurs cat&#233;gories, sans les retourner, car ils leur conf&#232;rent alors n&#233;cessairement une fonction comparable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On retrouve une illusion de ce type dans &#171; l'homonationalisme &#187;, qui a pu notamment se d&#233;velopper aux Etats-Unis, apr&#232;s le 11 Septembre, &#224; travers la surench&#232;re effectu&#233;e par un grand nombre de mouvements gays, lesbiens et &lt;i&gt;queers&lt;/i&gt;, afin d'obtenir l'int&#233;gration de leurs membres dans la figure jug&#233;e socialement respectable du patriote &#233;tats-unien. D&#233;marche radicalement contradictoire cependant comme le souligne Jasbir Puar, puisque cette volont&#233; path&#233;tique d'inclusion ne peut alors s'effectuer qu'aux conditions d'une soci&#233;t&#233; h&#233;t&#233;ronormative, avec cet effet tout &#224; fait d&#233;testable que cette tentative LGBTQI de gagner la respectabilit&#233; s'effectue &#224; travers un d&#233;placement du stigmate sur d'autres cat&#233;gories, &#224; savoir avant tout les &#233;trangers (de pr&#233;f&#233;rence de confession musulmane) et les non-blancs : &#171; Aujourd'hui comme hier, l'h&#233;t&#233;ronormativit&#233; est indispensable &#224; la promotion d'un nationalisme militariste et masculiniste, ainsi que singuli&#232;rement d&#233;fini en termes de classe et de race. A la suite du 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont &#233;t&#233; le th&#233;&#226;tre d'un bombardement quotidien d'images d'une h&#233;g&#233;monie blanche r&#233;activ&#233;e de fa&#231;on retentissante &#187; (13). Malgr&#233; cette tendance viriliste de fond, les Etats-Unis voulaient cependant &#233;galement appara&#238;tre comme le parangon du progressisme sexuel, concernant les femmes et les minorit&#233;s sexuelles, de fa&#231;on &#224; se donner l'image d'une antith&#232;se des Talibans. Du coup, bien des mouvements homosexuels &#233;tats-uniens ont rencontr&#233; un accueil favorable, lorsqu'ils se sont engag&#233;s dans une d&#233;fense de la guerre men&#233;e par les Etats-Unis au lendemain du 11 Septembre, le faisant parfois, d'ailleurs, de fa&#231;on pour le moins paradoxale, au nom des droits des minorit&#233;s sexuelles des pays bombard&#233;s ; mais aussi lorsqu'ainsi ils se sont engag&#233;s essentiellement dans une logique d'inclusion, conduisant subrepticement &#224; l'&#233;quation gays, lesbiennes, &lt;i&gt;queer&lt;/i&gt; = blanc(he)s. Des membres de la communaut&#233; gay s'en sont ainsi notamment pris aux immigr&#233;s clandestins, arguant que les homosexuels seraient moins bien trait&#233;s qu'eux, ces &#233;trangers dont les familles de victimes auraient re&#231;u au moins des indemnit&#233;s apr&#232;s les attentats de 2001. Puar &#233;crit ainsi : &#171; Boulevers&#233; par le peu de valeur accord&#233; par son pays aux relations gays et lesbiennes, au regard de l'estime d&#233;volue aux relations h&#233;t&#233;rosexuelles, Avarosis [un membre influent de la communaut&#233; gay] fonde son argumentation sur une logique x&#233;nophobe selon laquelle les gays et les lesbiennes seraient plus d&#233;consid&#233;r&#233;s encore que les immigr&#233;s sans-papiers (n&#233;cessairement pr&#233;sum&#233;s h&#233;t&#233;rosexuels) si ces derniers n'&#233;taient pas menac&#233;s d'expulsion dans leur tentative d'obtenir compensation pour la perte d'un &#234;tre cher &#187; (14). C'est ici que la logique de ce discours homonationaliste est int&#233;ressante, qui pr&#233;suppose une blancheur des corps LGBTQI, et parall&#232;lement, une h&#233;t&#233;rosexualit&#233; des corps de couleur. On retrouve, dans cette imagerie le st&#233;r&#233;otype du Noir ou de l'Arabe comme sexuellement actif et hyper-viril, mais cette fois, la construction de ce st&#233;r&#233;otype est partag&#233;e par les gays, lesbiennes et &lt;i&gt;queers&lt;/i&gt; en qu&#234;te de respectabilit&#233;. Mais les choses se compliquent, si l'on veut bien voir, que l&#224; aussi, on joue &#224; nouveau sur la production d'une image fantasmatique de l'ennemi, intrins&#232;quement contradictoire, et qui va donc aboutir, cette fois (l&#224; est la nouveaut&#233; avec l'homonationalisme concernant ici les Etats-Unis) &#224; un partage entre une homosexualit&#233; blanche, pr&#233;sentable, patriote, et une homosexualit&#233; louche, perverse, noire ou arabe. Les homosexuels &#233;tats-uniens auraient donc &#224; lutter contre un ennemi de l'int&#233;rieur, affirmant &#224; travers ce combat m&#234;me leur patriotisme, puisque aussi bien, cet ennemi de l'int&#233;rieur se constitue sur le mod&#232;le du terroriste : &#171; [...] le cas de Mark Bingham [victime reconnue comme ayant eu un comportement patriotique exceptionnel le 11 septembre] est tout &#224; fait exemplaire. Des attributs positifs [&#8230;] furent attach&#233;s &#224; son homosexualit&#233; &#8211; viril, joueur de rugby, blanc, am&#233;ricain, h&#233;ros, un patriote gay qui a appel&#233; sa m&#232;re avant de mourir (ce qu'il faut lire comme un v&#233;ritable portrait homonational) &#8211; tandis que des connotations n&#233;gatives de l'homosexualit&#233; furent utilis&#233;es pour racialiser et sexualiser Oussama Ben Laden &#8211; un &#234;tre eff&#233;min&#233;, pervers et p&#233;dophile, machiav&#233;lique, apatride et rejet&#233; par sa propre famille (donc p&#233;d&#233;) &#187;(15). &lt;br class='autobr' /&gt; Il appara&#238;t donc clairement que la d&#233;marche inclusive des homosexuels &#233;tats-uniens se r&#233;alise sur le dos d'autres populations, racialis&#233;es, et sexualis&#233;es &#224; travers leur classification spontan&#233;e du c&#244;t&#233; de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;, mais auxquelles en m&#234;me temps on pr&#234;te les caract&#233;ristiques propres &#224; une sexualit&#233; exub&#233;rante et d&#233;viante, incluant donc des pratiques non h&#233;t&#233;rosexuelles &#233;chappant cependant &#224; l'homo-normativit&#233;, comme la p&#233;dophilie, par exemple, ou encore l'adoption d'une attitude eff&#233;min&#233;e (qu'on opposera &#224; la bravoure des gays patriotes). On retrouve l&#224; l'aspect contradictoire de l'image fantasmatique forg&#233;e par l'orientalisme du colonisateur. Certes, la logique de Fanon n'est aucunement inclusive, et il ne s'agit donc pas, bien s&#251;r, d'identifier la logique homonationaliste et la logique anti-colonisatrice de Fanon. Ce qu'il s'agissait ici d'indiquer, c'est seulement l'extr&#234;me danger qu'il y a &#224; sexualiser l'ennemi, f&#251;t-ce en n'effectuant ce geste que sur le mode parodique de la r&#233;appropriation du stigmate. La figure de l'h&#233;t&#233;ro-flic n'est exempte d'un tel danger qu'&#224; la condition de reconna&#238;tre que tous les h&#233;t&#233;ros ne sont pas des flics, et que, parmi les homosexuels, certains sont bien des h&#233;t&#233;ro-flics, par exemple lorsqu'ils cherchent &#224; rendre l'homosexualit&#233; respectable en lui faisant emprunter les voies d'une existence h&#233;t&#233;ro-norm&#233;e et, indissociablement, en faisant la chasse &#224; tout ce qui r&#233;pugne &#224; cette homo-normativit&#233; (aujourd'hui, c'est le discours antimusulman d&#233;velopp&#233; par tout un pan du mouvement LGBTQI qui irait dans ce sens). En revanche, lorsque Fanon exclut la possibilit&#233;, pour des Antillais, d'&#234;tre homosexuels autrement que par opportunisme &#233;conomique, il dessine comme en creux la fronti&#232;re qui d&#233;signerait un ennemi de l'int&#233;rieur : un Antillais, vivant aux Antilles, et qui serait homosexuel par go&#251;t. N'apercevant pas que la figure fantasmatique du Noir construite par le colon, outre les traits d'une h&#233;t&#233;rosexualit&#233; d&#233;bordante, int&#232;gre ceux d'une passivit&#233; eff&#233;min&#233;e, Fanon reprend ainsi &#224; son compte un &#233;l&#233;ment de l'imagerie colonialiste, sans aucunement le priver de sa facult&#233; stigmatisante. &lt;br class='autobr' /&gt; C'est en cela que l'&#233;vocation de l'homonationalisme contemporain pr&#233;sentait ici un int&#233;r&#234;t : &#224; l'image d'une homosexualit&#233; qui ne saurait &#234;tre que blanche, pr&#233;cis&#233;ment du c&#244;t&#233; de cet homonationalisme (renvoyant ainsi vers des sexualit&#233;s perverses, voire criminelles, les formes non h&#233;t&#233;rosexuelles de sexualit&#233; chez les non-Blancs), avec Fanon, c'est le Noir qui ne saurait &#234;tre qu'h&#233;t&#233;rosexuel (logique renvoyant ainsi du c&#244;t&#233; de Noirs ali&#233;n&#233;s, &lt;i&gt;blanchis&lt;/i&gt; si l'on veut, dont l'imaginaire m&#234;me aurait &#233;t&#233; colonis&#233;, les Noirs qui seraient homosexuels &lt;i&gt;de pr&#233;f&#233;rence&lt;/i&gt;). Dans les deux cas, la fronti&#232;re ami / ennemi passe par l'imagerie sexuelle fantasmatique, et en cela, on reprend bien &#224; son compte la logique qui fut celle des puissances colonisatrices, comme aujourd'hui elle est celle des Etats-Unis dans leur &#171; guerre contre le terrorisme &#187; - c'est en cela que la lutte des vaincus se compromet d&#233;finitivement en s'inscrivant ainsi, &lt;i&gt;de fait&lt;/i&gt;, dans le registre discursif des vainqueurs, y compris dans les formes que ce dernier a pu rev&#234;tir notamment &#224; Abou Ghraib.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si bien des militaires am&#233;ricains ayant particip&#233; &#224; des s&#233;ances de tortures &#224; Abou Ghraib ont cherch&#233; &#224; utiliser le moyen de d&#233;fense consistant &#224; soutenir que s'ils se sont conduits ainsi, c'est-&#224;-dire, par exemple, s'ils ont empil&#233; des corps de prisonniers nus en une pyramide humaine, avec les connotations sexuelles qu'une promiscuit&#233; si extr&#234;me implique, ou encore s'ils ont viol&#233; des hommes avec leur matraque, c'est &#224; cause d'un manque de formation, qui ne leur a pas permis de mesurer l'&#233;cart culturel, rendant ces sc&#232;nes encore plus insupportables &#224; ceux qui les subissaient. Or, l'image orientaliste se trouvant derri&#232;re ce discours de justification, discr&#233;dite imm&#233;diatement la port&#233;e auto-justificative de telles paroles, en ce que c'est pr&#233;cis&#233;ment &#224; partir de cette compr&#233;hension fantasm&#233;e de l'univers musulman que ces tortures, en leurs formes sp&#233;cifiques ont &#233;t&#233; imagin&#233;es. C'est pr&#233;cis&#233;ment parce que cette image unifiante du monde musulman en faisait un univers o&#249; l'homosexualit&#233; aurait &#233;t&#233; chose taboue (ce qui ne signifie pr&#233;cis&#233;ment pas inexistante), que ces formes de tortures ont &#233;t&#233; envisag&#233;es comme particuli&#232;rement efficaces, &#233;ventuellement &#224; titre de moyen de chantage pour obtenir des informations (selon cette image du monde musulman, les prisonniers auraient tellement craint que leurs proches voient ces photos qu'ils auraient &#233;t&#233; pr&#234;ts &#224; fournir nombre d'informations). Comme l'&#233;crit Jasbir Puar : &#171; [&#8230;] cette compr&#233;hension des normes sexuelles au Moyen-Orient &#8211; la sexualit&#233; est r&#233;prim&#233;e mais la perversion bouillonne sous le couvercle &#8211; est h&#233;riti&#232;re d'une tradition orientaliste s&#233;culaire, de ce m&#234;me fantasme orientaliste qui a certainement &#233;t&#233; au c&#339;ur des photographies des tortures commises &#224; Abou Graib &#187; (16).&lt;br class='autobr' /&gt; Or, ce qu'il faut bien voir, c'est que ces violences et actes de torture ne se contentent pas de d&#233;river de cette imagerie orientaliste, selon laquelle le corps musulman t&#233;moignerait d'une sexualit&#233; d&#233;bordante et d&#233;viante, mais qu'elles &lt;i&gt;produisent&lt;/i&gt; effectivement ce corps fantasm&#233;. Jasbir Puar ajoute m&#234;me que &#171; non seulement la force performative de la torture produit son objet, mais elle participe &#224; la reproduction de ce qu'elle nomme &#187; (17). Autrement dit, la vision des images de torture d'Abou Graib aurait tendance &#224; renforcer l'efficacit&#233; de l'image fantasm&#233;e ayant pr&#233;sid&#233; au choix du type de torture. C'est bien ce que confirme indirectement Judith Butler, lorsqu'elle &#233;voque les vid&#233;os enregistr&#233;es de l'arrestation brutale de Rodney King : &#171; &#8220;l'&#233;pist&#233;m&#232; raciste du regard&#8221; produit l'objet du passage &#224; tabac &#8211; le corps assujetti de l'homme noir &#8211; comme dangereux et mena&#231;ant &#187;(18). Par cons&#233;quent, on peut s'interroger, avec Jasbir Puar, quant &#224; &#171; la pertinence politique qu'il y a &#224; d&#233;signer ces actes de torture comme des actes gays simul&#233;s &#187; (19), car, ce faisant, cette d&#233;signation tendrait &#224; valider l'image du musulman comme &#171; p&#233;d&#233; &#187;, selon la grille raciste &#224; travers laquelle elle interpr&#233;terait l'image livr&#233;e au regard. En t&#233;moignent tr&#232;s clairement les mots d'un soldat charg&#233; de garder des prisonniers, &#224; Abou Graib : &#171; J'ai vu deux d&#233;tenus, nus. L'un se masturbait face &#224; l'autre, qui &#233;tait &#224; genoux, la bouche ouverte. [&#8230;] J'ai vu le sergent-chef Frederick se diriger vers moi, et il a dit &#8220;Regarde ce que ces animaux font quand on les laisse tout seuls pendant deux secondes&#8221;. J'ai entendu la soldate de premi&#232;re classe England crier &#8220;Il bande&#8221; &#187; (20). Ce que cette sc&#232;ne r&#233;v&#232;le, comme l'indique Jasbir Puar, c'est que : &#171; L'identit&#233; est constitu&#233;e performativement par la preuve &#8211; ici, le fait de bander &#8211; qui est cens&#233;e &#234;tre le r&#233;sultat &#187; (21). Ainsi, au travers d'une telle d&#233;signation de ces actes de torture comme &#171; actes gays simul&#233;s &#187;, on renforcerait la performativit&#233; de ces actes, et conforterait donc la position de l'homonationalisme, au moyen de l'image invers&#233;e, et valoris&#233;e, de l'homosexualit&#233; que ce dernier renverrait. Mais si l'on adopte la d&#233;marche inverse, c'est-&#224;-dire si l'on d&#233;connecte ces actes de barbarie de leur charge sexuelle, il ne s'agirait alors certes pas de nier cette dimension dans les tortures inflig&#233;es, en ce qu'il est incontestable que &#171; la sexualit&#233; constitue une composante centrale et essentielle de l'agencement machinique qu'est le patriotisme am&#233;ricain &#187;, mais cela permettrait de prendre en compte le fait que toutes ces tortures n'ont pas n&#233;cessairement &#233;t&#233; comprises comme sexuelles : &#171; Imposer la nudit&#233;, en soi, n'est pas automatiquement et intrins&#232;quement sexuel ; pour que cet acte ait une signification sexuelle, &#233;rotique, il faut la lui donner &#187;, souligne avec raison Jasbir Puar (22). Il s'agirait, au fond, en ne caract&#233;risant pas ces actes comme, en soi, sexuels, de viser &#224; rendre inop&#233;rantes des technologies sexuelles, dont on a vu avec Foucault qu'elles ne se contentent pas de refl&#233;ter les corps sexuels nomm&#233;s, mais qu'elles les cr&#233;ent et les r&#233;gulent. La production des victimes, par leur &#171; repr&#233;sentation [&#8230;] comme r&#233;prim&#233;es, barbares, ferm&#233;es, rustres et m&#234;me homophobes &#187; (23), et donc comme figure invers&#233;e des sujets am&#233;ricains normativ&#233;s gays et f&#233;ministes, pourrait donc &#234;tre endigu&#233;e, mise &#224; distance, au profit de leur repr&#233;sentation comme victimes de pouvoirs de mort. Comme le dit en effet tr&#232;s justement Jasbir Puar, &#171; on peut dire que l'agression &lt;i&gt;sexualis&#233;e&lt;/i&gt; est une facette normalis&#233;e de la vie d'un prisonnier, et que le &#8220;sexuel&#8221; est toujours d&#233;j&#224; inscrit dans les r&#233;seaux de pouvoir n&#233;cropolitiques qui impliquent la conqu&#234;te corporelle, la domination coloniale, et la mort &#187; (24). C'est ainsi que l'image de ce prisonnier d'Abou Graib tenu en laisse par sa tortionnaire, peut renvoyer &#224; une relation sadomasochiste, &#224; connotation sexuelle par cons&#233;quent, &lt;i&gt;si on la charge effectivement de cette signification&lt;/i&gt;, mais si on ne privil&#233;gie pas cette lecture, on peut s'accorder avec Pierandrea Amato, pour voir en cette image la trace m&#234;me de la r&#233;duction du terroriste suppos&#233; en sous-homme :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Les clich&#233;s d'Abou Graib saisissent une situation &#224; tel point &#233;l&#233;mentaire, comme celle de tenir un chien en laisse, par exemple, qu'elle pourrait servir de r&#232;gle &#224; une vision du monde que la guerre contre le terrorisme devrait assumer sans &#233;quivoque : l'autre, notre ennemi, la pl&#232;be du monde, constituent le seuil au-del&#224; duquel l'homme n'est plus v&#233;ritablement homme &#187; (25).&lt;br class='autobr' /&gt; Il s'ensuit que l'inscription de l'ennemi dans un registre sexuel, chez Fanon, cr&#233;e une continuit&#233; de logique, relativement &#224; la sexualisation de l'ennemi, de la part des colonisateurs. Au fond, en cr&#233;ant l'image du Blanc &#224; l'imaginaire intrins&#232;quement homosexuel, Fanon pensait sans doute cr&#233;er une image inverse &#224; l'image orientaliste enfermant le Noir dans une h&#233;t&#233;rosexualit&#233; hyper-virile &#8211; c'est l&#224; que pouvaient peut-&#234;tre jouer les ressorts d'une r&#233;appropriation parodique du stigmate. Mais en ce cas, &#224; supposer que chez Fanon, on se situait en effet dans ce registre, ce qui n'est pas du tout certain, rappelons-le, m&#234;me dans ce cas, donc, il reproduirait, &lt;i&gt;de fait&lt;/i&gt;, un sch&#233;ma (une certaine forme de sexualisation pos&#233;e comme t&#233;ratologique de l'ennemi) par lequel, en sexualisant l'ennemi, je pr&#233;pare une emprise sur son corps, j'ouvre la voie &#224; une domination, dont on voit mal en quoi elle se distinguerait encore de celle mise en place par le colonialisme, mise &#224; mort de l'ennemi incluse. Ce n'est donc pas l'&#233;ventualit&#233; d'une mise &#224; mort de l'ennemi (in&#233;vitable dans la lutte de d&#233;colonisation envisag&#233;e par Fanon) qui pose probl&#232;me ici, du moins pas en soi, mais le partage, par Fanon, des op&#233;rations de construction sexualis&#233;e de l'ennemi, avec le colonisateur. Et puis l'homophobie de Fanon, f&#251;t-elle strat&#233;gique, n'en r&#233;sonne pas moins au niveau imaginaire, et le fait qu'il n'ait pas aper&#231;u la dualit&#233; de l'image sexuelle que le colonisateur construisait du Noir (en en oubliant la dimension de passivit&#233; sexuelle, comme on l'a vu) l'emp&#234;che symboliquement de pouvoir jouer, &#224; titre de r&#233;f&#233;rence, le r&#244;le de d&#233;fenseur, &#224; l'&#233;gard des corps martyris&#233;s d'Abou Graib. Inscrivant le corps de l'ennemi dans le dispositif g&#233;n&#233;ral de la sexualit&#233;, Fanon ne dispose plus d'un point d'ext&#233;riorit&#233;, par lequel il pourrait condamner ce moyen d'emprise sur les corps, cette violence psychologique pr&#233;figurant toutes les violences physiques possibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour conclure, on peut dire que Fanon n'est pas parvenu &#224; d&#233;vitaliser l'image orientaliste du Noir, en voulant produire un contre-mod&#232;le imag&#233;/imaginaire du Blanc, d'une part parce qu'il recourt &#224; la m&#234;me logique d'une imagerie fantasmatique (&#224; l'image d'un Bataille cherchant bien imprudemment &#224; opposer certaines images mythiques sp&#233;cifiques pour contrebalancer l'efficacit&#233; des mythologies fascistes), et d'autre part parce qu'il oublie que l'image orientaliste du Noir inclut une sexualit&#233; passive. En construisant donc l'image se voulant inverse d'un imaginaire noir intrins&#232;quement h&#233;t&#233;rosexuel, Fanon se trouve conduit &#224; placer le combat des colonis&#233;s sur le terrain m&#234;me du combat des vainqueurs, ce qui revient &#224; dire que, dans une certaine mesure, il fait siennes les armes de l'ennemi. Fanon agira de m&#234;me, lorsqu'il lui arrivera, dans le cadre de la lutte des Alg&#233;riens pour se lib&#233;rer du joug fran&#231;ais, de se r&#233;jouir de ce que le mouvement r&#233;volutionnaire alg&#233;rien, dans son combat, ait pu entra&#238;ner la chute de pans entiers de la soci&#233;t&#233; alg&#233;rienne traditionnelle. Ce discours moderniste partage alors avec l'entreprise colonialiste &#8211; ce qui ne signifie &#233;videmment pas que l'intention soit la m&#234;me dans les deux cas ! &#8211; une m&#234;me volont&#233; d'en finir avec un univers jug&#233; superstitieux, r&#233;trograde. En prenant au contraire appui sur cette tradition, en faisant d'elle le levier pour une r&#233;volte, Fanon aurait pu d&#233;couvrir cette &#171; scandaleuse force r&#233;volutionnaire &#187; du pass&#233; dont parlait Pasolini, ce qui aurait conduit les formes de la lutte anticolonialiste qu'il pr&#233;conisait &#224; s'arracher au registre discursif &#224; travers lequel l'oppression coloniale avait trouv&#233; son &lt;i&gt;m&#233;dium&lt;/i&gt;. Ce n'est qu'au moyen d'une telle rupture avec une logique des vainqueurs que Fanon aurait pu s'affranchir sans ambigu&#239;t&#233; et par avance de toute possibilit&#233; d'&#233;tablissement d'une certaine continuit&#233; entre sa construction d'une image sexualis&#233;e de l'ennemi et la construction sexuelle de l'ennemi musulman, par les Etats-Unis, au lendemain du 11 Septembre. Mieux : c'est en prenant ses distances &#224; l'&#233;gard de la logique d'une histoire des vainqueurs que Fanon aurait pu nous aider dans la saisie de la logique &#224; l'&#339;uvre derri&#232;re la production des photos d'Abou Graib. Ne l'ayant pas fait, il n'a ici, quant &#224; cette question pr&#233;cise, rien &#224; nous dire, l'approche de Fanon laissant appara&#238;tre comme son point aveugle le fait qu'une inscription de l'ennemi dans le registre de la sexualit&#233; l'offre &#224; toutes les formes possibles d'emprise sur les corps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 - Houria Bouteldja, &lt;i&gt;Les Blancs, les Juifs et nous. Vers une politique de l'amour r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt;, Paris, La Fabrique, 2016.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 - Thierry Schaffauser, &#171; Les indig&#232;nes de la r&#233;publique sont nos amiEs &#187;, source Internet : &lt;a href=&#034;http://yagg.com/2016/03/21/les-indigenes-de-la-republique-sont-nos-amies-par-thierry-schaffauser/&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://yagg.com/2016/03/21/les-indi...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. Frantz Fanon, &lt;i&gt;Peau noire, masques blancs&lt;/i&gt;, Paris, Le Seuil, 1952&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.146.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.143.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.145.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.146.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10 - Jean-Paul Sartre, &lt;i&gt;Saint Genet. Com&#233;dien et martyr&lt;/i&gt;, Paris, Gallimard, 1952.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11 - Cit&#233; in Jasbir K. Puar, &lt;i&gt;Homonationalisme. Politiques queer apr&#232;s le 11 septembre&lt;/i&gt;, trad. Maxime Cervulle et Judy Minx, Paris, Editions Amsterdam, 2012, p.15.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12 - Edward W. Said, &lt;i&gt;L'orientalisme. L'Orient cr&#233;&#233; par l'Occident&lt;/i&gt;, trad. Catherine Malamoud, Paris, Le Seuil, 2005, p.511.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13 - Jasbir K. Puar, &lt;i&gt;Homonationalisme. Op. cit&lt;/i&gt;., p.12.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.115-116.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.17-18.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.73.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17 &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.78.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.145 - Jasbir K. Puar cite ici Judith Butler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.78.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20 - T&#233;moignage cit&#233; par Seymour Hersh, et repris par Jasbir Puar, &lt;i&gt;op. cit&lt;/i&gt;, p.79.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;21 - Jasbir Puar, &lt;i&gt;op. cit&lt;/i&gt;., p.79.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;22 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.109.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;23 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p.110.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;24 - &lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;25 - Pierandrea Amato, &lt;i&gt;Poses. Abou Graib, dix ans apr&#232;s&lt;/i&gt;, trad. Jean-Pierre Cometti, Post-&#233;ditions 2015, p59.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>La fugue cr&#233;atrice des n&#232;gres marrons</title>
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		<dc:date>2016-09-14T09:03:35Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Touam Bona</dc:creator>



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&lt;p&gt;Je commencerai par pr&#233;senter ma d&#233;marche, puis j'&#233;voquerai les f&#234;lures intimes &#224; partir desquelles s'est manifest&#233;e en moi la n&#233;cessit&#233; de questionner et d'&#233;crire, et enfin je lirai des extraits de mon livre Fugitif, o&#249; cours-tu ? pour vous donner une id&#233;e des diff&#233;rentes pistes que j'y explore. &lt;br class='autobr' /&gt; N&#232;gre marron, qu'est-ce qu'un n&#232;gre marron ?&#8230; En un mot, c'est un fugitif, le fugitif par excellence. Mais comment saisir ce qui ne persiste dans l'&#234;tre qu'en disparaissant ? Entrons donc dans le (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=51" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; 2016&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Je commencerai par pr&#233;senter ma d&#233;marche, puis j'&#233;voquerai les f&#234;lures intimes &#224; partir desquelles s'est manifest&#233;e en moi la n&#233;cessit&#233; de questionner et d'&#233;crire, et enfin je lirai des extraits de mon livre &lt;i&gt;Fugitif, o&#249; cours-tu ?&lt;/i&gt; pour vous donner une id&#233;e des diff&#233;rentes pistes que j'y explore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; N&#232;gre marron, qu'est-ce qu'un n&#232;gre marron ?&#8230; En un mot, c'est un fugitif, le fugitif par excellence. Mais comment saisir ce qui ne persiste dans l'&#234;tre qu'en disparaissant ? Entrons donc dans le vif du sujet ou plut&#244;t du hors sujet. C'est un sujet en fugue, un sujet en contrepoint, un contre-sujet, un sujet l&#233;zard&#233;, un sujet qui fuit de toute part que j'ai tent&#233; d'approcher tout au long de mon essai. Vous vous demandez peut-&#234;tre &#171; mais &#224; qui s'adresse cette question ? &#187;... Eh bien j'ai compris apr&#232;s coup qu'elle s'adressait d'abord &#224; moi-m&#234;me. On parle, on agit, on produit toujours de quelque part, &#224; partir de ses propres lignes de faille, m&#234;me lorsqu'on s'efforce de les masquer. Il n'est sans doute rien de plus pr&#233;cieux que notre propre vuln&#233;rabilit&#233;. Et plus nous nous murons dans l'objectivit&#233;, dans l'efficacit&#233;, dans la perfection, plus b&#234;tes et inhumains nous devenons. Les questions les plus vitales n'attendent pas forc&#233;ment une r&#233;ponse, elles nourrissent nos qu&#234;tes. On ne fuit pas pour aller quelque part, on fugue d'abord pour se r&#233;inventer, et le refuge n'appara&#238;t que dans le mouvement m&#234;me de la fugue, un mouvement de repli qui d&#233;plie des espace-temps inou&#239;s et toujours en suspens... En chacun de nous, sommeille un fugitif : un &#234;tre qui &#233;touffe entre quatre murs, qui cherche du regard la ligne d'horizon, qui scrute la nuit &#233;toil&#233;e, qui veut sentir le vent, le soleil, la pluie, les &#233;l&#233;ments le p&#233;n&#233;trer par tous les pores et en &#233;pouser le cycle des mutations. Percevoir jusqu'&#224; devenir imperceptible. Chaque fois que nous faussons nos identit&#233;s, chaque fois que nous transgressons des fronti&#232;res, chaque fois que nous nous offrons &#224; l'impr&#233;vu de la rencontre, &#034;&#234;tres de fuite&#034; nous devenons : des &#234;tres qui fuient de toutes parts, et qui &#233;chappent d'abord &#224; ce qu'ils sont cens&#233;s &#234;tre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne propose pas une le&#231;on d'histoire mais une m&#233;ditation autour d'une exp&#233;rience historique m&#233;connue, le marronnage. Si je me plonge dans le pass&#233;, c'est d'abord pour questionner le pr&#233;sent et y d&#233;celer la possibilit&#233; d'autres futurs que ceux prescrits par l'ordre dominant. Mon travail ne rel&#232;ve pas d'une discipline particuli&#232;re, il s'inscrit dans une d&#233;marche &#171; h&#233;r&#233;tique &#187;, celle de l'essai et ob&#233;it &#224; sa logique musicale. Mon &#233;criture se veut donc &#171; buissonni&#232;re &#187;, sur le mod&#232;le d'une fugue baroque elle proc&#232;de par variation &#8211; des voix, des perspectives, des modes de traitement. Bref, mon livre est lui-m&#234;me l'espace d'une fugue, d'un vagabondage philosophique et litt&#233;raire. Il s'agit d'&#233;chapper non seulement aux cloisonnements acad&#233;miques mais aussi aux lectures dominantes de l'histoire coloniale. Si ces histoires de neg marrons me fascinent tant, c'est d'abord parce que je suis zombi : on m'a vol&#233; ma naissance et ma m&#233;moire, comme tant d'autres je suis perdu et maudit, et je dois constamment courrir, fuir, fuguer pour ne pas perdre l'&#233;quilibre sur le fil tendu entre mes pr&#233;cipices.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'&#233;cho persistant du &#171; umgawa &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfant, comme bien des Afrop&#233;en(e)s, c'est lors de mes premiers jours d'&#233;cole &#8211; dans une jolie maternelle du 15&#232;me arrondissement de Paris &#8211; que je me suis d&#233;couvert &#171; noir &#187; dans les yeux de mes petits camarades. Il faut dire que je faisais un peu t&#226;che au milieu d'eux &#8211; j'&#233;tais le seul bronz&#233; &#8211; et que mon nom, &#171; Touam Bona &#187;, un vrai nom de bamboula, n'arrangeait pas vraiment les choses. Je me rappelle qu'un jour, &#231;a devait &#234;tre le grand film du dimanche soir sur TF1, ils ont pass&#233; un Tarzan en noir et blanc, un vrai bon Tarzan avec romance entre l'homme-singe et Jane au-dessus de la canop&#233;e, avec cri tyrolien d&#233;chirant la jungle, avec crawl supersonique de Johnny Weissmuller louvoyant entre les crocodiles, et toujours en arri&#232;re-plan, presque hors du cadre, la masse indistincte des n&#232;gres &#8211; cr&#233;atures taill&#233;es dans les t&#233;n&#232;bres de la sauvagerie dont la chute d'une falaise ou la d&#233;voration par les fauves ne suscitait pas plus de compassion que la mort d'une b&#234;te de somme.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'ailleurs les n&#232;gres, dans ce film, c'&#233;tait de vrais t&#234;tes de mule, ce n'&#233;tait qu'&#224; coup de fouet que les &#171; bwana &#187; parvenaient &#224; les faire avancer, &#224; les gu&#233;rir de leur paresse cong&#233;nitale. &#171; Umgawa ! &#187;, &#171; umgawaaa &#187;, &#171; uuumgawa &#187;&#8230;, c'&#233;tait la formule magique qu'employaient les blancs pour s'adresser autant aux animaux qu'aux indig&#232;nes ; cela pouvait signifier &#171; avance ! &#187;, &#171; o&#249; est la rivi&#232;re ? &#187;, &#171; porte ces d&#233;fenses ! &#187;, tout d&#233;pendait de la gestuelle, des mimiques, de l'intonation qui accompagnait la prononciation de cette parole rituelle. Mais la plupart du temps, &#171; umgawa &#187; n'exprimait que des ordres : la langue coloniale est en effet commandement. Aussi caricatural soit-il, l'usage dans Tarzan de l'onomatop&#233;e &#171; umgawa &#187; ne constitue en fait qu'une forme &#233;pur&#233;e de ce qu'on appelle en France, &#224; partir du 19&#232;me si&#232;cle, le &#171; petit-n&#232;gre &#187;. L'administrateur colonial Maurice Delafosse en parle ainsi Comment voudrait-on qu'un Noir, dont la langue est d'une simplicit&#233; rudimentaire et d'une logique presque toujours absolue, s'assimile rapidement un idiome aussi raffin&#233; et illogique que le n&#244;tre ? &lt;i&gt;C'est bel et bien le Noir &#8211; ou, d'une mani&#232;re plus g&#233;n&#233;rale, le primitif &#8211; qui a forg&#233; le petit-n&#232;gre, en adaptant le fran&#231;ais &#224; son &#233;tat d'esprit&lt;/i&gt; 1904.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mon p&#232;re, aussi noir que les hommes que je percevais sur l'&#233;cran de notre petit t&#233;l&#233;viseur, devait &#234;tre assis pr&#232;s de moi &#8211; on vivait dans une chambre de bonne &#8211;, et pourtant je ne l'associais pas du tout aux n&#232;gres de Tarzan. Je n'arrive pas &#224; me souvenir de la t&#234;te qu'il pouvait faire &#224; la vue de tous ces n&#232;gres superstitieux, stupides et, surtout, d'une docilit&#233; effarante. Comment aurais-je pu imaginer qu'il put se sentir humili&#233; vu que moi-m&#234;me, comme les jeunes Antillais d&#233;crits par Fanon, je m'identifiais compl&#232;tement &#224; Tarzan : &#171; Aux Antilles, le jeune Noir s'identifie de facto &#224; Tarzan contre les n&#232;gres &#187;. Comment aurais-je pu voir dans mon p&#232;re un &#171; n&#232;gre &#187;, lui qui n'&#233;tait que r&#233;volte, lui qui passait ses soir&#233;es &#224; discuter de R&#233;volution avec ses camarades exil&#233;s, lui qui me terrorisait par son seul regard et &#233;tait &#224; mes yeux &#8211; rien de plus banal chez un fils &#8211; l'homme le plus fort et le plus courageux du monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je me rappelle que le lendemain de cette diffusion, quelque chose d'&#233;trange m'arriva &#224; l'&#233;cole, c'&#233;tait comme si le film se poursuivait ou plut&#244;t me poursuivait : des cris de singes, des &#171; umgawa &#187;, des &#171; cheetah &#187;, des &#171; bwana &#187;, des &#171; negro &#187;, des &#171; retourne dans ta jungle &#187; fusaient de toutes parts. C'est sans doute &#224; ce moment-l&#224; que j'ai compris que je ne faisais pas partie du camps des vainqueurs, le camps des conquistadores, des cow-boys, des Livingstone&#8230; J'aurais voulu dispara&#238;tre sous terre, frotter, frotter, encore frotter avec du savon, de la lessive, de la javelle cette peau qui ne pouvait &#234;tre mienne, j'aurais voulu la poncer jusqu'&#224; en &#244;ter toute obscurit&#233;, jusqu'&#224; devenir transparent. Devenir invisible. Mais non, cette salet&#233; de couleur &#231;a ne part pas comme &#231;a, &#231;a colle &#224; la peau comme du mazout : je n'&#233;tais qu'un pitoyable go&#233;land englu&#233; dans une mar&#233;e noire. Avec le recul, ce genre d'exp&#233;rience para&#238;t anodin, mais il suffit parfois d'un petit impact, d'une petite onde de choc pour qu'un miroir se brise et que notre visage se l&#233;zarde au point de ne plus r&#233;ussir &#224; s'y reconna&#238;tre. J'ai donc d&#251; faire le d&#233;tour des Am&#233;riques pour me r&#233;concilier avec ma part d'Afrique, ma part de t&#233;n&#232;bres.&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Extraits&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien qu'ils regorgent de morts vivants, les films d'horreur am&#233;ricains n'&#233;voquent jamais le lieu de naissance du &#034;zombi&#034; : la plantation esclavagiste. &#034;Aux moindres vell&#233;it&#233;s d'insubordination de la part d'un zombi, tailladez-lui la peau, &#233;crabouillez-lui la chair, brisez-lui les os, &#233;crasez-lui la t&#234;te, jusqu'&#224; la plus compl&#232;te pulv&#233;risation. Ensuite, d&#233;salt&#233;rez-vous de son sang&#034; (Les affres d'un d&#233;fi) ; sous la forme d'une parabole, le po&#232;te ha&#239;tien Frank&#233;tienne nous d&#233;peint ici la p&#233;dagogie de l'esclavage - une p&#233;dagogie de la cruaut&#233;. Si le pouvoir du ma&#238;tre s'apparente au dressage d'animaux sauvages, c'est parce qu'il se manifeste d'abord comme pouvoir de faire couler le sang (latin cruor). Le zombi est le double spectral de l'esclave, l'ombre qui hante les lieux du crime : il na&#238;t de la d&#233;personnalisation, de l'animalisation, de la n&#233;gation de l'&#234;tre humain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le langage de base de l'esclavage est celui du fouet. Lorsqu'on &#034;taille un n&#232;gre&#034; proprement, chaque coup doit creuser ou approfondir un sillon dans la chair de ce dernier. On proc&#232;de habituellement en l'attachant &#224; &#034;quatre piquets&#034; ou &#224; une &#034;&#233;chelle&#034;. Mais on peut &#233;galement choisir la m&#233;thode du &#034;hamac&#034; - la suspension par les quatre membres -, ou celle de la &#034;brimbale&#034; - la suspension par les mains. On aura le choix entre des lianes coupantes, des &#034;rigoises&#034; (nerfs de b&#339;uf), des cordes de chanvre, et toutes les vari&#233;t&#233;s imaginables et possibles de fibres v&#233;g&#233;tales et organiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La marque de l'esclave, c'est d'abord le stigmate (grec stigma), ces marques corporelles qui chez les Grecs exhibaient l'infamie, la d&#233;ch&#233;ance, l'impuret&#233; de celui qui les portait (esclave, tra&#238;tre, criminel). Le stigmate &#233;tablit une distance infranchissable entre le ma&#238;tre et son esclave - celle qui s&#233;pare l'homme du b&#233;tail qu'il marque. C'est en gravant au fer rouge ses initiales sur l'&#233;paule du n&#232;gre que le ma&#238;tre en prend rituellement &#034;possession&#034;, en devient officiellement le propri&#233;taire : la peau est un parchemin. Dans la plantation, la fonction premi&#232;re de la cruaut&#233; est d'imprimer dans les corps et d'exhiber en permanence la loi de l'in&#233;galit&#233;, la loi de la domination du ma&#238;tre sur l'esclave. Selon son intensit&#233; et les circonstances de son application, la cruaut&#233; &#034;dominicale&#034; (du dominus, du ma&#238;tre) oscille entre violence &#034;orthop&#233;dique&#034; et violence &#034;exceptionnelle&#034;. Violence orthop&#233;dique quand, par l'usage correctif et syst&#233;matique du fouet, la cruaut&#233; maintient l'individu dans le rang (social et spatial), dans l'encha&#238;nement des op&#233;rations, dans le rythme de production. Violence exceptionnelle quand, par l'exc&#232;s des supplices, elle r&#233;active le pouvoir du ma&#238;tre un instant bless&#233; par l'esclave &#034;criminel&#034;. Le supplice qui constitue une pratique p&#233;nale exceptionnelle en Europe (relevant de la justice royale ou inquisitoriale) devient en terre d'esclavage une pratique ordinaire. Plus il y a d'esclaves dans une plantation ou dans une r&#233;gion et plus la minorit&#233; des ma&#238;tres recourt &#224; la terreur pour maintenir sa domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224; des corps, ce sont les &#226;mes que la machine d'esclavage mutile. De l'&#226;me du n&#232;gre, le ma&#238;tre tente de retrancher l'esprit, la m&#233;moire, la personnalit&#233; ; ce que les Ha&#239;tiens appellent le &lt;i&gt;&#034;ti bon ange&#034;&lt;/i&gt; &#8211; le principe de l'individualit&#233; dans la religion Vodou. Il s'agit de d&#233;cerveler le n&#232;gre pour mieux le r&#233;duire &#224; la b&#234;te de somme. C'est ce qu'exprime clairement, en 1831, un homme politique am&#233;ricain devant la chambre des repr&#233;sentants de Virginie :&lt;i&gt; &#034;Si nous pouvions supprimer leur capacit&#233; de voir la lumi&#232;re, notre t&#226;che serait termin&#233;e, ils seraient alors au m&#234;me niveau que les b&#234;tes des champs, et nous serions en s&#233;curit&#233;&#034; (Histoire populaire des &#201;tats-Unis&lt;/i&gt;, H. Zinn). De part et d'autre de l'Atlantique, des c&#244;tes d'Angola &#224; celles d'Ha&#239;ti, le zombi incarne l'esclave id&#233;al : un vivant priv&#233; de conscience, un &#034;mort vivant&#034; qui n'offre plus aucune r&#233;sistance &#224; la volont&#233; du ma&#238;tre. La&#235;nnec Hurbon nous apprend en effet que chez &lt;i&gt;&#034;les Douala [Cameroun], on parle encore de faux morts vendus qui travaillent nuit et jour pour leurs propri&#233;taires dans les r&#233;gions montagneuses. La description de ces faux-morts esclaves recoupe parfaitement celle des zombis d'Ha&#239;ti. Un individu est s&#233;par&#233; de son ombre ou de son double, il tombe malade et prend l'apparence d'un cadavre ; il est enterr&#233; ; un sorcier vient le r&#233;veiller pour le mettre au travail comme esclave sur des plantations&#034; (Le Barbare imaginaire)&lt;/i&gt;. &#192; travers les r&#233;cits de &#034;zombification&#034;, c'est bien s&#251;r le souvenir de la traite des n&#232;gres qui perdure. Dans l'imaginaire social des soci&#233;t&#233;s africaines et cr&#233;oles, la sorcellerie se pr&#233;sente comme une capture et une d&#233;voration de l'&#226;me, de sorte que l'ordre esclavagiste se confond avec l'ordre m&#234;me de la sorcellerie. Le zombi, c'est l'&#234;tre ensorcel&#233; : il est donc indissociable de la figure inverse du sorcier. Le fait d'&#234;tre &#034;ensorcel&#233;&#034; traduit sur le plan symbolique une situation concr&#232;te d'ali&#233;nation : &#234;tre esclave c'est &#234;tre &#034;poss&#233;d&#233;&#034; par une puissance &#233;trang&#232;re, c'est &#234;tre d&#233;poss&#233;d&#233; de soi au profit d'un ma&#238;tre dont on devient la propri&#233;t&#233;. Ce qu'on a de plus propre, notre corps, notre vie m&#234;me constitue d&#233;sormais le bien d'autrui. Si les films de George Romero ont une port&#233;e politique et sociale &lt;i&gt;(La nuit des morts vivants, Zombie&lt;/i&gt;, etc.), c'est justement parce que derri&#232;re l'invasion des zombis se profile toujours la r&#233;volte des esclaves, des exploit&#233;s, des damn&#233;s de la terre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que les zombis apparaissent comme des sous-hommes se d&#233;pla&#231;ant en troupeaux, des cr&#233;atures errant entre vie et mort, des ombres sans souvenirs ni espoirs, le vampire repr&#233;sente &#224; l'inverse le surhomme, le pr&#233;dateur solitaire et extralucide, le ma&#238;tre par excellence, celui qui se nourrit du sang de ceux qu'il traque. Le vampire est un aristocrate qui, comme tous les membres de sa caste, s'adonne au rituel sacr&#233; de la chasse. Dans l'Occident m&#233;di&#233;val (et m&#234;me longtemps apr&#232;s), c'est au cours de la chasse que se rejoue et se r&#233;active la souverainet&#233; du seigneur sur la nature et sur ses sujets. Pour les nobles, l'aff&#251;t et le pistage du gros gibier repr&#233;sente une &#233;cole de bravoure et de formation du caract&#232;re. Mais au gibier animal l'aristocratie surnaturelle des vampires pr&#233;f&#232;re le gibier humain. Ce que le vampire chasse, c'est l'homme. Et c'est en cela que l'esclavagiste lui est apparent&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; La premi&#232;re chose que l'indig&#232;ne apprend, c'est &#224; rester &#224; sa place, &#224; ne pas d&#233;passer les limites ; c'est pourquoi les r&#234;ves de l'indig&#232;ne sont des r&#234;ves musculaires, des r&#234;ves d'action, des r&#234;ves agressifs. Je r&#234;ve que je saute, que je nage, que je cours, que je grimpe. Je r&#234;ve que j'&#233;clate de rire, que je franchis le fleuve d'une enjamb&#233;e, que je suis poursuivi par une meute de voitures qui ne me rattrapent jamais. Pendant la colonisation, le colonis&#233; n'arr&#234;te pas de se lib&#233;rer entre neuf heures du soir et six heures du matin (Frantz Fanon, Les damn&#233;es de la terre) &#187;. Le marronnage commence sans doute avec les &#233;chapp&#233;es oniriques &#233;voqu&#233;es par Fanon, avec les &#171; I have a dream &#187; scand&#233;s par Martin Luther King, avec ces lib&#233;rations dans et par l'imaginaire. &#171; Reviens sur terre ! &#187;, &#171; arr&#234;te de r&#234;ver ! &#187;, &#171; c'est l'ordre des choses, tu ne peux rien y changer &#187;&#8230; ; si on &#233;coutait toujours les &#171; r&#233;alistes &#187;, ceux qui f&#233;tichisent les faits, les pr&#234;tres de la &#171; R&#233;alit&#233; objective &#187;, les idol&#226;tres du chiffre et des statistiques, certains d'entre nous seraient encore en train de courber l'&#233;chine dans les champs de cannes ou de courir dans les mornes une meute de chiens sur les talons. Le marron, c'est d'abord un indocile, un &#234;tre qui d&#233;fie la r&#233;alit&#233;, c'est &#224; dire l'ordre des choses impos&#233; par les dominants. Fuguer, ce n'est pas &#234;tre mis en fuite, mais au contraire faire fuir le r&#233;el, y op&#233;rer des variations sans fin pour d&#233;jouer toute saisie. Le r&#234;ve est matrice de r&#233;sistances cr&#233;atrices, car il ouvre dans la grisaille du quotidien l'arc en ciel du possible. Il faut avoir ressenti dans sa chair la limitation de ses mouvements, l'encha&#238;nement, la captivit&#233;, la s&#233;gr&#233;gation, les privations et humiliations multiples pour &#233;prouver une soif inextinguible de libert&#233; : le souffle rauque du &#171; &lt;i&gt;neg mawon&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais penchons-nous un instant sur le terme &#171; marron &#187; qui, vous vous en doutez bien, ne d&#233;signe pas une couleur. &#171; Marron &#187; provient en effet de l'alt&#233;ration en fran&#231;ais de l'espagnol &#171; cimarron &#187;. A l'or&#233;e du 16&#232;me si&#232;cle, les premiers colons de l'&#238;le d'Hispaniola adopt&#232;rent le terme &#171; cimarron &#187; pour d&#233;signer le b&#233;tail fugitif. C'est donc en r&#233;f&#233;rence &#224; l'indocilit&#233; de leurs animaux domestiques que les Espagnols baptis&#232;rent &#171; Negros cimarrones &#187; les esclaves noirs &#233;chapp&#233;s dans les bois. Retour d'un animal domestique &#224; la vie sauvage, le marronnage se d&#233;finit avant tout comme un processus de d&#233;-domestication, comme un ensauvagement cr&#233;ateur, comme une indocilit&#233; radicale. Cette indocilit&#233; se manifeste d'abord dans le corps : le marronnage est avant tout riposte inventive qui passe par des postures, des techniques corporelles, tout un savoir incorpor&#233;. Cible de la l'appareil esclavagiste, le corps est le premier th&#233;&#226;tre d'op&#233;ration, la premi&#232;re position &#224; lib&#233;rer, le premier droit &#224; restaurer. La course folle du marron s'inscrit dans une culture insurrectionnelle du corps : corps &#224; corps de la r&#233;volte, corps suicid&#233;s, corps dansants, chantants, vibrants, corps poss&#233;d&#233;s. A l'origine, tout rythme est rythme d'une course : mart&#232;lement des pieds sur le sol, mart&#232;lement du c&#339;ur sous la poitrine, mart&#232;lement des mains sur la peau tendue. C'est d'abord au moyen du rythme que l'Africain d&#233;port&#233; trace une ligne de fuite.&lt;br class='autobr' /&gt; Loin de se r&#233;duire &#224; des aptitudes physiques, les capacit&#233;s de r&#233;sistance du corps sont aussi des capacit&#233;s de &#171; travestissement &#187;. Comme le souligne Foucault[1], &#171; le corps est le grand acteur utopique &#187; : maquillage, tatouage, masque, scarification, parure, danse, autant de subterfuges &#224; travers lesquels le corps se met en sc&#232;ne et tente de sortir de lui-m&#234;me, de se faire autre afin d'&#233;chapper &#224; l'usure du quotidien, de subvertir un ordre social oppresseur, ou, tout simplement, d'&#233;pouser l'&#233;lan cr&#233;ateur de la vie &#8211; cette continuelle m&#233;tamorphose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Dans&lt;i&gt; L'esclave vieil homme et le molosse&lt;/i&gt;, Patrick Chamoiseau peint le marron en ma&#238;tre du camouflage : &#171; Mon soin, durant ma course, fut de d&#233;jouer son flair. (&#8230;) Je m'enduisais de fourmis-santi qui peuplaient les lianes douces, et des grosses termiti&#232;res vivant de racines mortes. J'utilisais les feuilles du v&#233;tiver, des nids de manicou, des boues chaudes qui sentaient le myst&#232;re. (...) j'esp&#233;rai me dissoudre dans cette &#226;me v&#233;g&#233;tale. &#187; Pour conqu&#233;rir sa libert&#233;, l'esclave doit &#233;pouser la course f&#233;line du jaguar, la reptation fluide du serpent, la disparition mim&#233;tique du cam&#233;l&#233;on. C'est en modifiant sa forme, son appara&#238;tre, en devenant lui-m&#234;me simulacre, en produisant des leurres, que le marron parvient &#224; d&#233;jouer l'appareil de capture. Cible d'une chasse &#224; l'homme, le n&#232;gre &#171; m&#233;tamorphe &#187; peut se faire &#224; son tour pr&#233;dateur. C'est ainsi qu'au Honduras, la danse &#171; wanaragua &#187; figure l'une des tactiques des Garifunas (peuple marron diss&#233;min&#233; en Am&#233;rique centrale) : des jeunes hommes se travestissent en femmes afin d'app&#226;ter les colons et de les capturer par la suite.&lt;br class='autobr' /&gt; L'appareil esclavagiste ne peut fonctionner qu'en capturant les corps qu'il asservit. S'&#233;chapper, c'est donc d&#233;clencher des courts-circuits : opposer le vide &#224; toute prise. La d&#233;sertion est d&#233;j&#224; acte de sabotage. Marronner, c'est dissoudre non seulement les cha&#238;nes qui entravent nos mouvements, mais aussi celles, invisibles et insidieuses, qui entravent notre esprit : les cha&#238;nes de l'humiliation. L'esclave n'est humble que parce qu'il se sent humili&#233;. &#171; N&#232;gre, porte ceci ! &#187;, &#171; N&#232;gre, vient par l&#224; ! &#187;, &#171; N&#232;gre, &#224; genoux ! &#187;, &#171; N&#232;gre !... &#187; De l'aube au cr&#233;puscule, dans la plantation, claque le mot &#171; n&#232;gre &#187; ; un mot qui d&#233;nigre (latin denigrare : noircir), souille, rabaisse tous ceux qu'il touche, et qui r&#233;sume &#224; lui seul la honte d'&#234;tre &#171; noir &#187;. Mais est-ce vraiment un mot, non, plut&#244;t un aboiement qui d&#233;shumanise autant le ma&#238;tre que l'esclave.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le racisme est justement l'agent chimique qui fixe la force de travail de certains humains en fixant leur couleur non pas seulement &#224; leur surface mais au plus profond d'eux-m&#234;mes, comme la v&#233;rit&#233; ultime &#224; laquelle ils ont le devoir de se soumettre. La couleur est fixation, &#224; la fois cha&#238;ne et obsession. Tout esclavage proc&#232;de d'une animalisation des &#234;tres humains. Mais la r&#233;duction d'un homme &#224; la couleur de sa peau, c'est-&#224;-dire &#224; son pelage, est la forme proprement coloniale de cette animalisation. Bien plus qu'un mot, &#171; n&#232;gre &#187; est l'arme par excellence du r&#233;ducteur de t&#234;te, le colon. A tout esclave tent&#233; par la fuite voici le message que faisaient passer les &#171; codes noirs &#187; : &#171; Tu peux courir n&#232;gre, je te retrouverai toujours, o&#249; que tu sois&#8230; Car tu portes la marque de l'esclave, la marque de la b&#234;te, la marque de ta damnation : une peau aussi noire que ton &#226;me, si tant est que tu en aies une&#8230; Toi, mon pr&#233;cieux, mon tr&#233;sor, mon &#171; meuble &#187; ador&#233;&#8230; &#187; Le marronnage est pr&#233;cis&#233;ment la conjuration de cette damnation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le &#171; marron &#187; ne se d&#233;finit pas par sa couleur, mais par son invisibilit&#233; dont il fait une arme &#224; multiple tranchants. Le marronnage suppose en effet la subversion de tout &#233;tat civil, de toute identification. Ce dont t&#233;moigne &#224; merveille l'odyss&#233;e des Garifuna ou black caribs. Leur histoire commence par un naufrage, celui en 1635 de deux n&#233;griers espagnols au large de l'&#238;le de Saint Vincent. Les Africains rescap&#233;s se m&#234;lent aussit&#244;t aux Cara&#239;bes qui leur offrent g&#233;n&#233;reusement l'hospitalit&#233;. A partir de ce moment, ils ne se d&#233;finiront plus comme Congo, Ashanti, G'Baya ou Yoruba mais comme des &#171; Indiens &#187; (puisqu'&#224; l'&#233;poque &#234;tre identifi&#233; comme Africain c'est &#234;tre identifi&#233; comme esclave) allant jusqu'&#224; adopter compl&#232;tement la langue cara&#239;be et des pratiques telles que la d&#233;formation cr&#226;nienne des nourrissons. Les Garifuna sont donc des marrons &#171; transfuges &#187; : des fugitifs qui, &#224; l'image de certains r&#233;fugi&#233;s contemporains, choisissent de trafiquer leur identit&#233; afin d'&#233;chapper &#224; l'identification et donc &#224; la capture.&lt;br class='autobr' /&gt;
Des Cara&#239;bes &#224; la Louisiane en passant par le P&#233;rou, les &#8220;n&#232;gres marrons&#8221; (esclaves fugitifs) ont incarn&#233; le refus de la servitude, une soif absolue de libert&#233;. Le prix de cette libert&#233; : de terribles repr&#233;sailles pour les fugitifs captur&#233;s et, pour les autres, une existence p&#233;rilleuse dans un environnement inhospitalier. Fuir demande beaucoup de courage et un grand art, l'art de la fugue. En fuguant sous le couvert des for&#234;ts, les n&#232;gres marrons n'ont cess&#233; de &#171; faire fuir &#187; la soci&#233;t&#233; esclavagiste, entra&#238;nant dans leur sillage toujours plus d'esclaves indociles et r&#233;volt&#233;s. Mais le marronnage commence d&#233;j&#224; dans les &#233;chapp&#233;es nocturnes des esclaves, quand, profitant de l'ombre, ceux-ci s'esquivent des &#171; habitations &#187; (plantations et cases) pour, au rythme des tambours, communier dans les danses, les joutes orales des contes, les cultes mystiques et les conjurations secr&#232;tes. C'est ainsi que naquirent les cultures cr&#233;oles, cultures m&#233;tisses des Am&#233;riques ; des cultures qui en cr&#233;ant des espaces de libert&#233; au sein m&#234;me de l'ordre esclavagiste ne cess&#232;rent de subvertir ce dernier. On peut donc consid&#233;rer qu'au sein de l'univers esclavagiste toute forme de r&#233;sistance culturelle rel&#232;ve d&#233;j&#224; du marronnage, &#224; partir du moment o&#249; elle permet &#224; l'esclave de maintenir voire de recr&#233;er son humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans des colonies comme Saint-Domingue, les &#171; gens de couleur &#187; &#8211; les esclaves affranchis et leurs descendants &#8211; constituaient une force politique et sociale majeure (en 1789, pour environ 500 000 esclaves, il y avait 30 000 blancs et autant de gens de couleur). Or, la majorit&#233; des &#171; libres de couleur &#187; &#233;taient des &#171; mul&#226;tres &#187; qui poss&#233;daient parfois de riches plantations et des centaines d'esclaves. Et c'est pr&#233;cis&#233;ment parmi ces mul&#226;tres que l'administration coloniale recrutait de pr&#233;f&#233;rence les membres de la &#171; Mar&#233;chauss&#233;e &#187; &#8211; un corps de police sp&#233;cialis&#233; dans le contr&#244;le d'identit&#233; des esclaves et la traque des marrons &#8211; de fa&#231;on &#224; conjurer toute alliance possible entre &#171; n&#232;gres &#187; et &#171; mul&#226;tres &#187;. Diviser pour mieux r&#233;gner... Le mul&#226;tre est une figure coloniale profond&#233;ment ambigu&#235;, c'est le tra&#238;tre par excellence. Etre un &#171; m&#233;tis &#187;, c'est &#234;tre condamn&#233; &#224; trahir au moins l'un de ses parents, soit le camp des ma&#238;tres soit celui des esclaves. Et toujours ce relent de b&#226;tardise qui vous colle &#224; la peau car, dans une soci&#233;t&#233; s&#233;gr&#233;gationniste, vous ne pouvez &#234;tre que le fruit maudit d'un viol ou d'un amour proscrit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Afin de d&#233;fendre la &#171; ligne de couleur &#187;, la ligne de d&#233;marcation entre &#171; blancs &#187; et &#171; noirs &#187;, la soci&#233;t&#233; de plantation institua donc une correspondance entre &#233;chelle chromatique et &#233;chelle sociale. De sorte que l'acc&#232;s &#224; des t&#226;ches et &#224; des statuts valoris&#233;s (domestique, artisan, cocher, etc.), l'acc&#232;s &#224; un semblant d'instruction voire &#224; l'affranchissement, d&#233;pendait du degr&#233; de blancheur de la peau, c'est-&#224;-dire de sa &#171; puret&#233; &#187;. Aux yeux de la m&#233;decine coloniale naissante, la norme de l'humanit&#233; saine &#233;tait en effet incarn&#233;e par le m&#226;le blanc au regard duquel la femme et l'indig&#232;ne (qu'il soit n&#232;gre ou indien) ne pouvaient &#234;tre que des corps malsains, impurs, pathog&#232;nes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;marron&lt;/i&gt; est un &#171; coureur des bois &#187;, un homme qui dans sa course folle arrache sa livr&#233;e de domestique pour endosser l'ombre stri&#233;e des feuillages. Sa lib&#233;ration proc&#232;de d'un ensauvagement, d'une immersion dans la sylve (du latin &#171; &lt;i&gt;silva&lt;/i&gt; &#187;, racine de &#171; sauvage &#187;) qui fait de lui une cr&#233;ature sylvestre, un &#171; feuillu &#187;. Les &#171; &lt;i&gt;Businenge&lt;/i&gt; &#187; (nom g&#233;n&#233;rique des marrons des Guyanes) sont pr&#233;cis&#233;ment des hommes de la for&#234;t comme l'atteste l'&#233;tymologie de ce terme. &#171; &lt;i&gt;Busi nenge&lt;/i&gt; &#187; (prononcer &#171; bouchi nengu&#233; &#187;) provient en effet de l'alt&#233;ration de l'anglais &#171; &lt;i&gt;Bush negroes&lt;/i&gt; &#187;. Mais en &lt;i&gt;busitongo&lt;/i&gt; (la langue marronne) &#171; &lt;i&gt;nenge&lt;/i&gt; &#187; ne signifie pas &#171; n&#232;gre &#187;, il signifie &#171; homme &#187;. Ce d&#233;tournement de sens, &#224; travers la subversion cr&#233;atrice de la langue du colon, constitue une riposte &#224; la fixation dans l'&#226;me et le corps de l'esclave d'une identit&#233; infamante. En choisissant de se baptiser eux-m&#234;mes &#171; &lt;i&gt;Nenge&lt;/i&gt; &#187;, les &lt;i&gt;Boni&lt;/i&gt; ont retourn&#233; le stigmate, l'insulte, le crachat : de cette couleur honnie, &#171; &lt;i&gt;el negro&lt;/i&gt; &#187;, ils ont fait l'&#233;tendard de leur lib&#233;ration et de leur humanit&#233; reconquise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Le colonel Fourgeoud leur promit la vie, la libert&#233;, des victuailles, des boissons, tout ce qu'ils d&#233;siraient. Les rebelles r&#233;pliqu&#232;rent par des &#233;clats de rire sonores, qu'ils ne voulaient rien de lui, le caract&#233;ris&#232;rent comme un Fran&#231;ais demi-affam&#233; ayant fui son propre pays. Ils l'assur&#232;rent que s'il voulait leur rendre visite, il reviendrait sauf et pas avec le ventre vide. Ils nous dirent que nous &#233;tions plus &#224; plaindre qu'eux ; que nous &#233;tions des esclaves blancs, pay&#233;s quatre pences par jour pour &#234;tre tu&#233;s et affam&#233;s ; qu'il &#233;tait indigne d'eux de gaspiller davantage de poudre sur de tels &#233;pouvantails ; mais que si jamais les planteurs et les propri&#233;taires osaient p&#233;n&#233;trer dans les bois, pas un seul d'entre eux n'en reviendra, pas plus d'ailleurs que les Black rangers [chasseurs d'esclaves noirs] perfides dont beaucoup seront massacr&#233;s cette nuit ou le lendemain. Ils conclurent en nous annon&#231;ant que Boni serait sous peu le gouverneur du pays. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a quelque chose de carnavalesque dans ce discours qui inverse les positions et qui dissout les pr&#233;tentions adverses par l'usage d'une langue acide alliant ironie et d&#233;rision. Dans l'arsenal marron de &#171; l'inservitude volontaire &#187;, le rire repr&#233;sente sans doute la plus diabolique des armes : il rabaisse le haut, il noircit le blanc, met en d&#233;route le s&#233;rieux de l'ordre dominant ainsi que tous les dogmes le soutenant. A leurs poursuivants, les &lt;i&gt;revolted negroes&lt;/i&gt; tendent un miroir : &#171; Vous nous traquez comme des b&#234;tes fauves, mais ne voyez vous pas que vous &#234;tes vous-m&#234;mes des esclaves, des va-nu-pieds, des cr&#232;ve-la-faim ! ... &#187; Les guerriers Boni se r&#233;f&#232;rent ici &#224; une r&#233;alit&#233; politique et sociale concr&#232;te : la grande majorit&#233; des soldats blancs &#233;taient soit enr&#244;l&#233;s de force soit contraints de s'enr&#244;ler par la mis&#232;re, les dettes ou les crimes commis. Aussi n'est-ce pas par ruse ou ironie que ces rebelles offrent l'hospitalit&#233; aux soldats du corps exp&#233;ditionnaire, ils savent tr&#232;s bien quels sont leurs vrais ennemis : les grands propri&#233;taires, les n&#233;gociants, les &#171; compagnies des Indes &#187;, bref les d&#233;tenteurs de la terre et du capital et non leurs chiens de guerre (&#224; l'exception des &#171; &lt;i&gt; black rangers &lt;/i&gt; &#187; consid&#233;r&#233;s comme des tra&#238;tres). &lt;br class='autobr' /&gt;
Les gu&#233;rilleros marrons n'ont pas de haine envers les blancs, pour ha&#239;r il faut avoir peur, et ils n'en sont plus l&#224;&#8230; La peur a disparu en m&#234;me temps que le ma&#238;tre. Pour qu'il y ait un ma&#238;tre, il faut qu'il y ait un esclave qui le reconnaisse. Or l'exp&#233;rience de la lutte, la &#171; pratique &#187; de la violence, le jeu du corps &#224; corps ont mis &#224; nu l'&#233;gale humanit&#233; de l'un et de l'autre. Une lutte de lib&#233;ration ne peut faire l'&#233;conomie de la violence, mais il ne s'agit pas d'une violence humaine imm&#233;moriale (toujours invoqu&#233;e pour justifier &#224; l'avance celle du L&#233;viathan, du Souverain, de l'Etat), il s'agit d'abord d'une violence &#224; l'&#233;gard de soi, de l'esclave, du mort qui vit en nous. Toutes ces mystifications par lesquelles le ma&#238;tre me paralyse et me poss&#232;de &#8211; l'id&#233;e que je ne suis qu'un &#171; n&#232;gre &#187; au faci&#232;s repoussant, qu'un singe parlant, qu'un outil vivant, qu'une b&#234;te de somme, qu'un rebut d'humain &#8211; toutes ces mystifications qui produisent en moi de la pourriture, de la charogne, du zombi, je dois les purger par la violence. Se faire violence : ne plus baisser les yeux, ne plus trembler, ne plus s'agenouiller, ne plus se taire, ne plus ob&#233;ir, et quand l'occasion se pr&#233;sente riposter, &lt;i&gt;&#171; fuir, mais en fuyant chercher une arme &#187;&lt;/i&gt;. Les ma&#238;tres ne sont grands que parce que nous sommes &#224; genoux. Si Fanon fait l'&#233;loge du combat, c'est parce qu'il y a une forme de jubilation dans la lutte, et qu'&#224; travers le d&#233;ploiement de son d&#233;sir et de sa joie, le colonis&#233; recouvre sa puissance d'agir : il n'advient &#224; lui-m&#234;me comme sujet, comme auteur de ses pens&#233;es et de ses actions, que dans le mouvement m&#234;me de la r&#233;volte, du volte face contre l'intol&#233;rable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Imagine-t-on le ma&#238;tre lib&#233;rer l'esclave sur une simple requ&#234;te de ce dernier ?... Le discours de paix est bien souvent un discours de pacificateur visant &#224; criminaliser d'avance la contestation de l'ordre &#233;tabli par les subalternes : les pirates et marrons, les sorci&#232;res et h&#233;r&#233;tiques, les communards et p&#233;troleuses, les classes dangereuses et les&lt;i&gt; black panthers&lt;/i&gt;... Aux yeux d'un empire, il n'y a pas de guerre &#224; Saint-Domingue, il n'y a pas de guerre en Alg&#233;rie, il n'y a pas de guerre au Vietnam, juste des op&#233;rations de maintien de la paix. C'est qu'on ne fait pas la guerre &#224; des &#171; sauvages &#187; ou &#224; des &#171; barbares &#187;, on les pacifie. Toute Rome, tout empire, suppose une &#171; &lt;i&gt;pax romana&lt;/i&gt; &#187;. L'ordre colonial repose sur la violence : une violence fondatrice et conservatrice du droit des ma&#238;tres : le droit du conqu&#233;rant, celui fix&#233; par la pointe des &#233;p&#233;es et la bouche des canons. C'est cette violence que fait d&#233;railler la contre-violence du colonis&#233; en mettant un terme &#224; son impunit&#233;. La violence que c&#233;l&#232;bre Fanon n'est donc pas une violence instrumentale &#8211; selon laquelle la fin justifierait les moyens &#8211;, c'est une violence comme &lt;i&gt;praxis&lt;/i&gt;, comme subjectivation de soi, comme accouchement de soi. Il s'agit de faire advenir un &#171; soi &#187; qui ne soit plus la cr&#233;ature du ma&#238;tre, qui ne soit plus ce docile Oncle Tom &lt;i&gt;&#171; s'identifiant au ma&#238;tre, plus que son ma&#238;tre ne s'identifie &#224; lui-m&#234;me &#187;&lt;/i&gt;. La violence des esclaves insurg&#233;s de Saint-Domingue ne fait que manifester l'universalit&#233; du droit de r&#233;sistance &#224; l'oppression proclam&#233; &#224; la face du monde par les r&#233;volutions am&#233;ricaine et fran&#231;aise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque ligne de fuite marronne est la r&#233;sultante impr&#233;visible d'une multitude de variables : les milieux naturels (montagnes et cirques escarp&#233;s, deltas mar&#233;cageux, for&#234;ts denses, etc.), l'importance respective des diff&#233;rentes cat&#233;gories de population (grands propri&#233;taires, &#171; petits blancs &#187;, Am&#233;rindiens, Africains fra&#238;chement d&#233;barqu&#233;s, n&#232;gres &#171; cr&#233;oles &#187;, mul&#226;tres, etc.), les configurations g&#233;opolitiques (les conflits entre puissances coloniales rivales par exemple), les types d'exploitation (mines, plantations, p&#234;cheries, transport des marchandises, domesticit&#233;, etc.).&lt;br class='autobr' /&gt;
La distinction classique entre &#171; petit &#187; et &#171; grand &#187; marronnage trouve son origine dans le discours esclavagiste : elle servait &#224; y &#233;tablir la gravit&#233; de la fuite et l'&#233;chelle des ch&#226;timents encourus par les fugitifs. Plut&#244;t que reprendre cet h&#233;ritage, j'esquisserai donc une nouvelle typologie :&lt;br class='autobr' /&gt; - le marronnage occasionnel : fuites individuelles provisoires. Une forme d'absent&#233;isme ou de gr&#232;ve de l'esclave.&lt;br class='autobr' /&gt; - le marronnage de &#171; clandestinit&#233; &#187; : &lt;i&gt;&#171; Pour les esclaves qui vivaient aux environs du Cap ou du Port-au-Prince, les quartiers populeux, les march&#233;s plac&#233;s aux portes d'entr&#233;e de ces villes, la foule anonyme des ports offraient la possibilit&#233; de circuler plus ou moins librement, en jouant avec assurance le r&#244;le de n&#232;gre libre, au milieu de portefaix, pacotilleurs, esclaves en commission (&#8230;). &lt;/i&gt; &#187; Afin de pr&#233;venir les contr&#244;les &#233;ventuels de la Mar&#233;chauss&#233;e, les esclaves fugitifs avaient recours aux services de libres de couleur instruits qui contrefaisaient autorisations de circuler et lettres d'affranchissement. Ce marron clandestin rejoint ici la figure contemporaine du &#171; sans papiers &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt; - le marronnage de &#171; s&#233;cession &#187; : mouvement de retrait collectif qui inaugure le surgissement d'une communaut&#233; furtive : &#171; &lt;i&gt;quilombos&lt;/i&gt; &#187; et &#171; &lt;i&gt;mocambos&lt;/i&gt; &#187; du Br&#233;sil, &#171; &lt;i&gt;palenques&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;cumbes&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;patucos&lt;/i&gt; &#187; des Am&#233;riques hispaniques, etc. C'est le repli forestier qui ouvre la possibilit&#233; d'une zone lib&#233;r&#233;e, d'une &#171; h&#233;t&#233;rotopie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les anc&#234;tres des Cr&#233;oles ont sans doute fait preuve d'autant de combativit&#233; que leurs contemporains fugitifs, mais leurs r&#233;sistances plus souterraines ont &#233;t&#233; peu &#224; peu gomm&#233;es par une histoire officielle reposant, implicitement, sur le mythe de l'esclave docile. Le &#8220; grand r&#233;cit &#8221; des abolitions est l'instrument privil&#233;gi&#233; d'une histoire &#8220; fran&#231;aise &#8221; qui exclut les Cr&#233;oles de leur propre &#8220; lib&#233;ration &#8221;. Chaque rue, chaque place, chaque &#233;tablissement scolaire, chaque monument qui, dans les anciennes colonies esclavagistes fran&#231;aises (Antilles, R&#233;union, Guyane&#8230;), c&#233;l&#232;bre la m&#233;moire de Schoelcher rejette, simultan&#233;ment, dans le silence et dans l'ombre chacun des affranchis, chacun des esclaves, chacun des marrons qui contribu&#232;rent activement &#224; la fin de l'esclavage. Les esclaves n'ont jamais attendu qu'on daigne les lib&#233;rer, voil&#224; ce que manifeste clairement le ph&#233;nom&#232;ne g&#233;n&#233;ral et constant du marronnage. Fruit de l'action conjointe des libres de couleur, des esclaves insurg&#233;s et des marrons, la R&#233;volution ha&#239;tienne de 1804 atteste, elle aussi, le r&#244;le d&#233;terminant que jou&#232;rent les &#171; n&#232;gres &#187; dans leur propre lib&#233;ration. Des &#171; n&#232;gres &#187; qui surent s'approprier les id&#233;aux de la R&#233;volution fran&#231;aise &#8211; les soldats de &#171; l'arm&#233;e indig&#232;ne &#187; allaient au combat en chantant la Marseillaise ou d'autres chants r&#233;volutionnaires fran&#231;ais &#8211; et les retourner contre leurs propres auteurs, contribuant ainsi activement &#224; l'&#233;laboration d'un v&#233;ritable universalisme : des droits de l'homme &#233;tendus &#224; l'ensemble des hommes et non r&#233;serv&#233; au seul &#171; homme blanc &#187; (r&#233;volutions am&#233;ricaine et fran&#231;aise). Les luttes contre l'esclavage &#8211; les insurrections, les marronnages, les combats juridiques et politiques, etc. &#8211; furent donc des luttes pionni&#232;res de la modernit&#233; politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224; de l'usage de la violence, c'est &#224; travers des pratiques culturelles telles que les communions mystiques et festives des &lt;i&gt;macumbas&lt;/i&gt;, les scansions rythmiques des chants de travail (la matrice du blues), les joutes verbales des veill&#233;es de contes, les variations cr&#233;atrices des parlers cr&#233;oles et des &lt;i&gt;negro speech &lt;/i&gt; (un usage &#171; mineur &#187; de langues majeures), qu'au sein m&#234;me de la plantation les esclaves conquerront des espaces de libert&#233;. La communaut&#233; marronne n'est que l'aboutissement ultime de ces processus de subjectivation, de ces arts de soi &#224; travers lesquels &#8211; par l'improvisation, par la variation continue des rythmes, du phras&#233; corporel et vocal &#8211; l'esclave redevient, pour lui-m&#234;me et les autres, sujet d'actions et de cr&#233;ations. Parce qu'ils r&#233;activent les m&#233;moires du corps et de l'oralit&#233;, parce qu'ils nourrissent une nouvelle spiritualit&#233;, les &#171; rythmes de r&#233;sistance &#187; &#8211; qui se manifestent dans la danse, la musique, le &#171; r&#233;veil &#187; des &lt;i&gt;spirituals&lt;/i&gt; &#8211; offriront le meilleur antidote &#224; la zombification esclavagiste. L'esprit des dissidences &#171; noires &#187; s'est toujours manifest&#233; &#224; travers des dissonances rythmiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au point de naissance des soci&#233;t&#233;s d'esclaves fugitifs, il y a une utopie cr&#233;atrice : plut&#244;t que rejoindre la &#171; terre des Anc&#234;tres &#187; en se donnant la mort, les marrons choisiront de recr&#233;er cet &#171; au-del&#224; &#187; sur place, &lt;i&gt;hic et nunc&lt;/i&gt;, dans les interstices du syst&#232;me esclavagiste. Dans son essai lumineux consacr&#233; au &lt;i&gt;Quilombos dos Palmares&lt;/i&gt;, Benjamin P&#233;ret a tr&#232;s bien saisi la port&#233;e universelle des dissidences marronnes :&lt;i&gt; &#171; Nous avons l&#224; des Noirs venus de tous les points d'Afrique qui n'ont presque rien en commun : ni la langue, ni les croyances religieuses, ni m&#234;me les coutumes, ni la culture. Ces hommes &#8211; si dissemblables &#8211; se trouvent, apr&#232;s leur &#233;vasion, dans un endroit particuli&#232;rement isol&#233; de la for&#234;t vierge. Ils ont tout au plus une aspiration commune : la libert&#233;. &#187;&lt;/i&gt; Les &#171; Communes marronnes &#187; n'ont donc rien &#224; voir avec de quelconques communaut&#233;s &#171; ethniques &#187; : elles serviront de refuge non seulement aux esclaves &#233;vad&#233;s mais aussi, en certaines circonstances, &#224; des soldats d&#233;serteurs, &#224; des paysans chass&#233;s de leurs terres, &#224; des Am&#233;rindiens &#233;chapp&#233;s des &#171; missions &#187;, &#224; des hors-la-loi de toutes les &#171; couleurs &#187;. Certains groupes marrons comme les &lt;i&gt;Congos&lt;/i&gt; du Panama ou les &lt;i&gt;Garifunas&lt;/i&gt; d'Am&#233;rique centrale iront m&#234;me jusqu'&#224; tisser des alliances solides avec des bandes de pirates afin de razzier convois d'or et ports espagnols. Ce qui, en soi, n'a rien d'&#233;tonnant vu que le marronnage produisait r&#233;guli&#232;rement des formes de banditisme (&lt;i&gt;cow boys noirs &lt;/i&gt; du Far West, &lt;i&gt;cangaceiros&lt;/i&gt; du Br&#233;sil, etc.) et que la piraterie elle-m&#234;me &#233;tait, en partie, aliment&#233;e par des marronnages &#171; noirs &#187; et &#171; blancs &#187; (celui des &#171; engag&#233;s &#187; et des marins).&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; D&#233;cim&#233;s par les &#233;pid&#233;mies et les accidents, fouett&#233;s jusqu'au sang &#224; la moindre occasion, affaiblis par une nourriture avari&#233;e, leur vie de marin n'&#233;tait qu'un long cauchemar. Sans issue : mal pay&#233;s, toujours avec retard, sans plus d'attaches familiales, incapables de se r&#233;ins&#233;rer dans la soci&#233;t&#233; des terriens, les malheureux se d&#233;couvraient tr&#232;s vite pris dans les engrenages d'un m&#233;canisme diabolique &#8211; dont ils ne pouvaient s'&#233;chapper que par la mort, l'infirmit&#233;&#8230; ou la piraterie. &#187; Le Grand Dehors, Michel Le Bris, Ed. Payot, paris, 1992, p. 309.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tout comme les Quilombos repr&#233;sentaient &#171; un constant appel, un stimulant, un &#233;tendard pour les esclaves noirs &#187;, &#171; l'apparition d'un drapeau noir &#224; l'horizon &#233;tait promesse de d&#233;livrance &#187; pour des matelots maintenus dans des conditions de vie mis&#233;rables. V&#233;ritables communaut&#233;s politiques o&#249; la d&#233;lib&#233;ration jouait un r&#244;le primordial, les contre-soci&#233;t&#233;s pirates et marronnes &#233;taient travers&#233;es par un refus visc&#233;ral des rapports de domination. Bien s&#251;r, la r&#233;alit&#233; historique de ces dissidences fut souvent bien &#233;loign&#233;e de l'id&#233;al qu'elles incarnaient : nombre de pirates &#233;taient impliqu&#233;s dans la traite n&#233;gri&#232;re et, en vertu d'accords pass&#233;s avec les autorit&#233;s coloniales, nombre de marrons ramenaient des esclaves fugitifs &#224; leurs ma&#238;tres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le sud des Etats-Unis, &#224; l'&#233;poque funeste de l'esclavage, la musique acquit chez les &#171; noirs &#187; une dimension profond&#233;ment &#233;mancipatrice : le temps d'un office religieux, rythm&#233; par les scansions du pr&#234;che, par les battements des mains et des pieds, par les transes des uns et des autres, les esclaves &#233;chappaient &#224; leur mis&#233;rable condition &#8211; collectivement, ils s'&#233;levaient vers Dieu. Et cette ascension spirituelle prenait forme et s'amplifiait &#224; travers le chant : le negro spiritual, le gospel, le &#034; go down Moses &#034; des enfants noirs d'Isra&#235;l. Les esclaves se reconnaissaient en effet dans l'Exode du peuple Juif et dans la figure h&#233;ro&#239;que de Mo&#239;se. Cette &#171; communion &#187; du chant qui faisait vibrer les &#233;glises noires &#8211; parfois de simples abris de planches &#8211; joua un r&#244;le essentiel dans la gen&#232;se de ce qui, un jour, apr&#232;s bien des combats, deviendrait la communaut&#233; &#034; African-American &#034;. V&#233;ritable &#233;chapp&#233;e spirituelle, le chant des esclaves n&#232;gres devenait, en certaines occasions, l'instrument d'&#233;vasions bien r&#233;elles. En effet, dans les fabriques et moulins &#224; sucre, dans les champs de canne et de coton, &#224; l'insu des planteurs et des commandeurs, des itin&#233;raires de fuite circulaient d'un esclave &#224; l'autre sous la forme de chants cod&#233;s : les &#034; songslines &#034; ou itin&#233;raires chant&#233;s. La ligne de chant du songsline &#233;tait le pr&#233;lude d'une ligne de fuite dont les subtiles ramifications couvraient un vaste territoire, depuis le delta tropical du Mississipi jusqu'aux froides rives du lac Ontario, &#224; la fronti&#232;re du Canada. Cette voie d'&#233;vasion, abolitionnistes, esclaves et affranchis l'appelaient affectueusement l'&#034; Underground railroad &#034;, la &#034; voie ferr&#233;e souterraine &#034;. Bien s&#251;r, il ne s'agissait pas d'un v&#233;ritable chemin de fer mais d'un r&#233;seau d'&#233;vasion : une organisation secr&#232;te de passeurs et de maisons de confiance destin&#233;e &#224; relayer la course des esclaves &#233;vad&#233;s vers le Nord. De 1830 &#224; 1860, fuyant le Sud esclavagiste, plus de 30 000 &#034; noirs &#034; emprunt&#232;rent le &#034; train de la libert&#233; &#034; pour rejoindre le nord de l'Union et le Canada. Engag&#233;s dans une entreprise concr&#232;te de sabotage du syst&#232;me esclavagiste, celle consistant &#224; provoquer une fuite massive et continue d'esclaves, les abolitionnistes &#034; noirs &#034; et &#034; blancs &#034; d&#233;tournaient consciemment &#224; leur profit le mod&#232;le technologique du r&#233;seau ferroviaire. Avec sa mod&#233;lisation minutieuse des horaires et parcours, son &#233;cheveau d'itin&#233;raires bis et de voies de secours, ses jeux de correspondance et de signalisation, la toile des chemins de fer (pr&#233;figurant celle du WEB) incarnait en effet le r&#233;seau d'&#233;vasion id&#233;al. La complexit&#233; et l'&#233;tendue de son maillage faisaient de l'underground railroad une organisation totalement d&#233;centralis&#233;e, ce qui la rendait d'autant plus efficace et d'autant moins destructible. Dans &lt;i&gt;Pourfendeur de nuages &lt;/i&gt; &#8211; vaste fresque romanesque centr&#233;e sur les Brown et la gu&#233;rilla qu'ils men&#232;rent contre les esclavagistes &#8211; Russel Banks d&#233;peint tr&#232;s bien cet aspect des choses : &lt;i&gt;&#171; Il &#233;tait donc r&#233;el, ce Passage souterrain. (&#8230;) Les esclavagistes n'avaient pas r&#233;ussi &#224; le couper ou &#224; le bloquer d&#233;finitivement en quelque point de son parcours. S'ils l'attaquaient &#224; un endroit, il resurgissait ailleurs la nuit suivante. &#187; &lt;/i&gt; Il faut donc voir dans l'Underground railroad une sorte de train fant&#244;me, de simulacre ferroviaire, de sublime subterfuge (latin subterfugere : &#034; fuir en cachette &#034;) : tous les &#233;l&#233;ments de ce gigantesque r&#233;seau d'&#233;vasion &#233;taient d&#233;crits et con&#231;us en termes ferroviaires ; les familles accueillant des fugitifs &#233;taient des &#034; stations&#034;, les guides des &#034; conducteurs &#034; ou des &#034; chefs de gare &#034; charg&#233;s du convoyage des &#034; marchandises &#034; (les fugitifs). La plus c&#233;l&#232;bre &#034; conductrice &#034; fut Harriet Tubman (elle-m&#234;me fugitive) : elle effectuera pr&#232;s de 20 voyages entre le sud des Etats-Unis et le Canada. Plus de 300 esclaves lui devront leur libert&#233;. La communaut&#233; afro-am&#233;ricaine (en formation) toute enti&#232;re se reconna&#238;tra en elle et la baptisera &#171; le Mo&#239;se noir &#187;. Le spiritual &#171; Go down Moses &#187; fut d'ailleurs compos&#233; pour annoncer sa venue dans les plantations et ateliers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En se repliant au Canada, les esclaves fugitifs cessaient d'&#234;tre des n&#232;gres marrons. Car en se proclamant eux-m&#234;mes &#034; r&#233;fugi&#233;s &#034;, ils avaient fait le choix de vivre au grand jour au sein d'une soci&#233;t&#233; &#034; blanche &#034; et de se placer sous la protection des lois civiles d'un Etat moderne. Parce qu'il suscita un v&#233;ritable mouvement de migration, l'Underground Railway introduisit dans le contexte des jeunes nations am&#233;ricaines l'&#233;pineuse question du statut des minorit&#233;s ainsi que celle du droit d'asile. Au moment o&#249;, en Europe et en France en particulier, il est devenu quasiment impossible d'obtenir un statut de r&#233;fugi&#233;, ces questions sont toujours d'actualit&#233;. Face &#224; la stigmatisation, &#224; la criminalisation, &#224; la r&#233;pression croissante des &#034; migrants &#034; et alors que les contr&#244;les et ciblages (administratifs, marketings, policiers, etc.) ne cessent de prolif&#233;rer, il nous faudrait peut &#234;tre r&#233;inventer des marronnages, r&#233;inventer des &#171; underground railroad &#187;, r&#233;inventer des &#171; subterfuges &#187; qui fassent fuir une soci&#233;t&#233; obs&#233;d&#233;e par l'&#233;tanch&#233;it&#233;, l'immunit&#233;, la s&#233;curit&#233;. Ce qu'il y a de fascinant dans ce mouvement de l'Underground Railway et qu'il faudrait creuser, c'est la fa&#231;on dont la vieille figure de l'esclave fugitif et celle, plus r&#233;cente, du r&#233;fugi&#233; s'y combinent &#233;troitement ; l'une &#233;clairant l'autre et vice versa.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Du chuchotement peut na&#238;tre un monde, un refuge, une utopie. C'est toujours en chuchotant que nous fomentons nos projets d'&#233;vasion. Paroles buissonni&#232;res, les chuchotis chiffrent, travestissent, font bruisser la langue. Chuchoter c'est adresser une parole &#224; un acolyte de telle mani&#232;re qu'elle ne puisse &#234;tre intercept&#233;e : une parole furtive qui scelle le secret d'une communaut&#233; &#224; venir. &lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Mort-vivantitude du zombie.R&#233;gimes de possession dans le cin&#233;ma am&#233;ricain1</title>
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		<dc:date>2016-09-07T09:27:18Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Joachim Dupuis</dc:creator>



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&lt;p&gt;A George Romero &lt;br class='autobr' /&gt; Mon propos portera uniquement sur le statut des zombies dans le cin&#233;ma am&#233;ricain. Dans ces conditions, la question de la r&#233;alit&#233; historique des zombies importe peu. Si l'on en croit Alfred M&#233;traux, &#233;minent anthropologue du vaudou (et aussi par ailleurs des Incas) (2), on peut d&#233;finir le zombi &#171; comme une b&#234;te de somme que son ma&#238;tre exploite sans merci (&#8230;).L'existence des zombi vaut, sur le plan mythique, celle des anciens esclaves de Saint-Domingue &#187; (3). L'Anthropologue (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=51" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; 2016&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;A George Romero &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mon propos portera uniquement sur le statut des zombies dans le cin&#233;ma am&#233;ricain. Dans ces conditions, la question de la r&#233;alit&#233; &lt;i&gt;historique&lt;/i&gt; des zombies importe peu. Si l'on en croit Alfred M&#233;traux, &#233;minent anthropologue du vaudou (et aussi par ailleurs des Incas) (2), on peut d&#233;finir le zombi &lt;i&gt;&#171; comme une b&#234;te de somme que son ma&#238;tre exploite sans merci (&#8230;).L'existence des zombi vaut, sur le plan mythique, celle des anciens esclaves de Saint-Domingue &#187;&lt;/i&gt; (3). L'Anthropologue s'est fait le t&#233;moin des on-dit, des croyances populaires de la soci&#233;t&#233; ha&#239;tienne, il avoue que d&#233;m&#234;ler le vrai du faux est souvent difficile. Je ne m'aventurerai pas sur ce terrain d&#233;licat.&lt;br class='autobr' /&gt; Par contre, le code p&#233;nal ha&#239;tien de 1810 (article 246), lui, fait bien mention du zombi ou plut&#244;t de la zombification, qui r&#233;duit une victime &#224; l'&#233;tat l&#233;thargique, et qui est donc condammable par la loi. La loi (4) tient compte du danger que pr&#233;sentent les croyances populaires ; elle retient que zombifier, c'est intenter &#224; l'int&#233;grit&#233; d'une personne. &lt;br class='autobr' /&gt; Plus proche de nous, on dit d'une personne qui marche au radar qu'elle est un zombie (5). D&#233;signant par l&#224; un &#233;tat d'une personne somnanbulique ou &#171; mal r&#233;veill&#233;e &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt; L'historien du cin&#233;ma doit tenir compte de ces diff&#233;rents sens, mais il doit se borner &#224; ce que le cin&#233;ma donne &#224; voir et &#224; entendre, &#224; ce qu'il modifie ou transforme de ce que l'on sait. Il lui faut &#234;tre attentif aux singularit&#233;s. Il ne fait aucun doute que le zombi est un &lt;i&gt;op&#233;rateur&lt;/i&gt; du cin&#233;ma am&#233;ricain : il permet d'en cerner le fonctionnement, les dispositifs. En faisant quelque chose du zombi, le cin&#233;ma dit quelque chose de lui et dit quelque chose de nous, ses contemporains. &lt;br class='autobr' /&gt; Le petit travail que je me propose aujourd'hui de faire rel&#232;ve d'une &#171; g&#233;n&#233;alogie &#187; qui n'est pas une remont&#233;e &#224; l'origine (&lt;i&gt;Ursprung&lt;/i&gt;) d'un ph&#233;non&#232;me, mais plut&#244;t l'interrogation port&#233;e sur son inscription dans des corpus, des corps (comme celui du cin&#233;ma). Mais faire la cartographie des &#233;v&#233;nements &#224; travers lequel le zombie s'est form&#233; est un projet d&#233;mesur&#233; en soi et le temps manque ici pour le r&#233;aliser. Aussi je me contenterai donc d'&#233;pingler dans cette g&#233;n&#233;alogie les deux grandes inflexions qui ont donn&#233; au zombi/e sa force aujourd'hui. Ce raccourci g&#233;n&#233;alogique permet de mieux voir les configurations des strat&#233;gies cin&#233;matographiques dans lesquelles le zombie est pris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;White zombie (1932)&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Le premier film o&#249; il est question de zombi est &lt;i&gt;White zombie&lt;/i&gt; r&#233;alis&#233; par Victor Halperin en 1932 . C'est un film dont l'histoire se d&#233;roule &#224; Ha&#239;ti, &#224; une p&#233;riode qui est sans dout celle de la sortie du film, 1932. Ha&#239;ti est la premi&#232;re R&#233;publique noire depuis 1804, mais elle est sous contr&#244;le am&#233;ricain, entre 1915 et 1933, quand les Etats-Unis occupe le tiers occidental de l'&#238;le Hispaniola. Le film des fr&#232;res Halperin (le second est producteur) se fait donc dans ce contexte &#171; politique &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt; Quel est le pitch (6) ? Un riche planteur, Beaumont, invite dans sa demeure, &#224; Ha&#239;ti, un couple de New-yorkais pour les marier (Madeline, Weil), mais il ne le fait pas par pure philanthropie. C'est l'occasion pour lui de ravir au futur mari&#233; sa ch&#232;re &#233;pouse, juste apr&#232;s la c&#233;l&#233;bration, pour la faire sienne. Mais pour r&#233;aliser un tel projet, Beaumont va faire appel aux services d'un sorcier blanc. Le pacte, toutefois, va se r&#233;v&#233;ler fragile et m&#234;me se retourner contre lui, puisque le sorcier va chercher &#224; s'accaparer tous ses biens. &lt;br class='autobr' /&gt; Qu'est-ce qui est int&#233;ressant dans ce film ? Arr&#234;tons-nous tout d'abord sur la zombification. La zombification semble correspondre &#224; la d&#233;finition de M&#233;traux (qui &#233;voque aussi les philtres ou m&#234;me l'usage de poup&#233;es vaudou) mais aussi &#224; ce qu'en dit le droit p&#233;nal. La zombification est ainsi d&#233;crite comme un empoisonnement : un poison mis dans un verre. Mais elle n'est pas seulement un ph&#233;nom&#232;ne physiologique, qui agit physiquement sur une victime, en la plongeant dans un &#233;tat catatonique. Le cin&#233;ma lui ajoute une dimension suppl&#233;mentaire clairement identifiable par le choix de l'acteur et aussi ses conduites (son regard qui captive et ses gestes), c'est l'hypnose - ou si l'on veut le magn&#233;tisme, &#233;voqu&#233; historiquement comme une pratique vaudou par Moreau de Saint-M&#233;ry. Le contr&#244;le est donc autant mental que physique.Mais ce magn&#233;tisme n'est pas associ&#233; dans ce film &#224; la musique et aux danses vaudou, elle est le fruit du corps sp&#233;cial d'une personne &#8211; et non d'un rite. Pourquoi le choix du boko blanc (m&#234;me s'il y en a plusieurs) ? Parce que la personne sp&#233;ciale doit ressembler &#224; un personnage effrayant parce qu'imm&#233;diatement identifiable par le spectateur.&lt;br class='autobr' /&gt; Le boko blanc est &lt;i&gt;l'analogue&lt;/i&gt; du vampire. Le vampire est, on le sait, un mort-vivant. Or de ce point de vue, le zombie serait son esclave, sa goule. Du vampire, le boko (Bela Lugosi) en a l'accoutrement (il arive la nuit dans un voiture qui arrive &#224; toutes vitesses, il porte une esp&#232;ce de cape), il en a surtout les conduites qui visent &#224; hypnotiser ses victimes pour les mettre sous sa coupe (Bram Stoker rappelle clairement dans son roman que Mina est hypnotis&#233; par le comte Dracula). La mani&#232;re dont s'op&#232;re cette vampirisation/zombification par magn&#233;tisme est la m&#234;me que dans les films expressionistes de l'&#233;poque notamment : &lt;i&gt;Dracula&lt;/i&gt;, 1931. Bien s&#251;r, on objectera que le boko n'a rien d'un aristocrate, et qu'il ressemble plut&#244;t &#224; un profiteur, un rapace. Mais justement le &lt;i&gt;dispositif hypnotique du cin&#233;ma&lt;/i&gt; conjoint &#224; travers la figure du mort-vivant deux autres figures du vampire : le criminel et le profiteur. Or cette collusion ou superposition des figures a bien une origine, ou plut&#244;t, comme dirait Nietzsche, une &lt;i&gt;provenance&lt;/i&gt; : l'Allemagne, &#224; travers le cin&#233;ma et la philosophie. &lt;br class='autobr' /&gt; 1) Les films expressionnistes allemands tout d'abord : &lt;i&gt;M. le maudit,&lt;/i&gt; sorti en 1931 (un an avant &lt;i&gt;White zombie)&lt;/i&gt;, fait de l'assassin de petits filles un vampire comme en t&#233;moigne le moment c&#233;l&#232;bre o&#249; l'on voit la petite Elsie devant une colonne Morris parlant &#224; son futur assassin en ombre port&#233;e (7) (assassin d&#233;crit sur l'affiche comme le vampire de D&#252;sseldorf). Notons que le boko est lui-m&#234;me surnomm&#233; &#171; Murder Legendre &#187;, nom qui &#233;voque &#233;videmment un assassin mais le film de Lang ; 2) La philosophie marxiste : la r&#233;f&#233;rence au vampire dans &lt;i&gt;le Capital&lt;/i&gt; est centrale chez Marx, on la retrouve aussi dans de nombreux autres textes de cet auteur. Le vampire affirme l'id&#233;e de la fonction du capital sur l'exploit&#233;. &lt;i&gt;&#171; Capital is dead labor, which, vampire-like, lives only by sucking living labor, and lives the more, the more labor it sucks &#187;&lt;/i&gt;, dit Marx. Le boko est un vampire vu comme une sorte de criminel-rapace car il veut ce que poss&#232;de Beaumont : un manoir, la mari&#233;, et de nouveaux zombi. &lt;br class='autobr' /&gt; La reprise du motif criminel est donc facilit&#233; par le fait que la soci&#233;t&#233; voit la zombification comme un acte relevant du p&#233;nal (le m&#234;me article 246 du code p&#233;nal ha&#239;tien sera cit&#233; dans le film) et par le fait que le plus souvent, les zombis forment la garde rapproch&#233;e du boko : ce sont ses &#171; hommes &#187; de main. La reprise du motif marxiste est marqu&#233;e par la sc&#232;ne du moulin o&#249; on voit les zombis au travail, servir de main-d'oeuvre au boko : ils sont corv&#233;ables &#224; merci et sont vendus au prix fort &#224; ceux avec qui il fait affaire. &lt;br class='autobr' /&gt; On a donc une sorte de polyvalence du zombi : esclave, homme de main. Mais surtout le zombi ne peut &#234;tre compris que par le cadre de r&#233;f&#233;rence du dispositif hypnotique qui dessine les conduites de chacun. Sans cela on risque de r&#233;duire le zombi &#224; des figures humaines : esclave, &lt;i&gt;homme&lt;/i&gt; de main compl&#232;tement soumis &#224; un patron. Ce dispositif fait du boko formellement un &#171; mort-vivant &#187; et du zombi un &#171; vivant-mort &#187;, qui n'est plus lui-m&#234;me, vivant dans les limbes. Le cin&#233;ma en fait un goule, au sens strict o&#249; un goule n'est pas mordu mais soumis aveugl&#232;ment &#224; son ma&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_247 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/Sans_titre-1-3.jpg' width='168' height='299' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le boko (sorcier) blanc &#8211; Bela Lugosi&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il ne faut pas excepter &#233;videmment la mari&#233;e qui, sous la coupe du boko, n'est plus elle-m&#234;me. Et m&#234;me si elle ne joue pas le r&#244;le de la dulcin&#233;e du &#171; vampire &#187;, elle est dans ce dispositif soumise &#224; l'hypnose : c'est un zombi elle aussi. Remarquons aussi que lorsque le boko perd de sa concentration, elle reprend ses esprits. Ce qui signifie que le processus de vampirisation (ou zombification : ici) n'est pas termin&#233;e avec elle mais aussi que le dispositif hypnotique fonctionne entre les personnages comme une maille, qui se resserre.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_248 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/Sans_titre-2.jpg' width='192' height='262' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Possession par le regard&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_249 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/Sans_titre-3-3.jpg' width='168' height='250' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Possession par le geste&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le zombi est une menace, qui entoure le criminel ; comme lui, ils sont les vrais ennemis de la soci&#233;t&#233;. D'autant plus que ceux qui sont menac&#233;s dans ce film sont &lt;i&gt;des am&#233;ricains&lt;/i&gt;. Le spectateur d&#233;couvre que cette &#238;le, justement soumise pendant la sortie du film &#224; l'autorit&#233; militaire am&#233;ricaine, est une zone interlope, o&#249; on n'est pas en s&#233;curit&#233;. Cette menace est d'autant plus marqu&#233;e qu'elle met en p&#233;ril le socle de la soci&#233;t&#233; am&#233;ricaine : la famille8. Le criminel est d'autant plus dangereux qu'il se sert d'un savoir-faire ancestral qui n'est pas familier aux blancs pour perturber le socle de l'&lt;i&gt;Americain way life&lt;/i&gt;. La sorcellerie est vue comme un danger et non comme un &#233;l&#233;ment de s&#233;dition ou de r&#233;volte face au blanc (comme pouvait l'&#234;tre le vaudou), puisqu'elle est de toute fa&#231;on op&#233;r&#233;e par un blanc (criminel). &lt;br class='autobr' /&gt; Mais d&#232;s lors que cette possession est le fait d'un boko blanc, on peut dire que la question du racisme est ici neutralis&#233; au profit de la question de la criminalit&#233;. Ce qui fait de ce film un film noir tout autant que fantastique. Le fait que l'on ne soit plus dans un contexte colonial limite de fait cette criminalit&#233; &#224; des individus et non &#224; une religion : Murder et ses &#171; zombis &#187; sont assimilables &#224; la marge de la soci&#233;t&#233;, mieux &#224; la marge de la marge puisque nous sommes sur une &#239;le aux limites des Am&#233;riques, et dont le territoire d'influence ne d&#233;passera pas les limites de l'&#238;le (9). &lt;br class='autobr' /&gt; Si on en reste au film &lt;i&gt;White zombie&lt;/i&gt;, on peut donc dire que le dispositif hypnotique fonctionne d'autant plus efficacement qu'il criminalise davantage le &#171; boko &#187; (assimilable &#224; un membre d'une mafia locale) pour en faire un ennemi int&#233;rieur mais lointain de la soci&#233;t&#233; am&#233;ricaine, mais en s'appuyant sur un dispositif qui est celui du cin&#233;ma fantastique. La mort du criminel permettra &#224; la soci&#233;t&#233; am&#233;ricaine de r&#233;affirmer ses valeurs d&#233;mocratiques qui sont contre celui qui se donne ses propres lois et vise que son seul int&#233;r&#234;t contre tous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;strong&gt;Night of Living-Dead (1968)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	George Romero op&#232;re en 1968 une v&#233;ritable transformation du zombie &#224; travers son premier film &lt;i&gt;La nuit des mort-vivants&lt;/i&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt; On objectera &#8211; et on aura raison - que le mot zombi n'est pas utilis&#233; par Romero dans son premier film : &#224; la place on trouve le terme de &#171; mort-vivant &#187; dans le titre (qui est d&#233;j&#224; un deuxi&#232;me titre o&#249; on parlait plut&#244;t de &#171; mangeurs de chair &#187;). En tous cas, le mot zombi est bien utilis&#233; pour ce film mais il appara&#238;t d'abord sous la plume de la critique fran&#231;aise, et si Romero le reprendra &#224; son compte plus tard, il en fera un certain usage, dix ans plus tard, avec &lt;i&gt;Zombi/Dawn of the dead&lt;/i&gt; (1978) et les suivants : cela ne veut pas dire qu'il y ait une continuit&#233; entre les films. Entre le mort-vivant et les zombies de la saga, quelque chose change, mais ce changement est d&#233;j&#224; pr&#233;sent, bien que d'une autre fa&#231;on, dans le premier opus lui-m&#234;me : entre le film et son g&#233;n&#233;rique de fin. Ce que notre habitude &#224; int&#233;grer le g&#233;n&#233;rique dans le film nous emp&#234;che de bien voir. &lt;br class='autobr' /&gt; &lt;i&gt;La Nuit des morts-vivants&lt;/i&gt; est &#224; bien des &#233;gards un chef d'oeuvre. &lt;br class='autobr' /&gt; De quoi s'agit-il ? Dans la campagne d'une petite ville des Etats-Unis, les morts se l&#232;vent et obligent un groupe d'humains &#224; se r&#233;fugier dans une maison pour y vivre reclus jusqu'au petit matin. &lt;br class='autobr' /&gt; C'est un film &#224; petit budget, ind&#233;pendant des studios &#224; l'am&#233;ricaine. Romero a travaill&#233; avec une bande de copains, en plus de ses activit&#233;s de graphiste. Il ne s'agit pas d'un travail de n&#233;ophyte, Romero conna&#238;t le cin&#233;ma mort-vivant et a lui-m&#234;me &#233;t&#233; un lecteur assidu de &lt;i&gt;Pulps&lt;/i&gt; (10), ces bandes dessin&#233;es des ann&#233;es 50, o&#249; l'on rencontre le zombi vaudou et aussi atomique (irradi&#233;). &lt;br class='autobr' /&gt; Pourtant ce qu &#187;il fait est compl&#232;tement en rupture avec ces influences. Le mort-vivant qu'il d&#233;crit est un mort-vivant d&#233;c&#233;rebr&#233; qui s'&#233;mancipe compl&#232;tement du dispositif hypnotique dont nous venons de parler. Pour deux raisons simples : a) il n'est plus soumis &#224; un ma&#238;tre ; et 2&#176;) il ne fonctionne donc plus sous le r&#233;gime de la possession. &lt;br class='autobr' /&gt; Le mort-vivant na&#238;t d'un &lt;i&gt;geste de descellement&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt; Imaginez que du fond de son caveau le mort se mette soudainement &#224; gratter, grogner, mordre, et qu'il sorte en brisant les dalles qui le recouvrent. Dans le film nous ne voyons rien de tout cela, sans doute la r&#233;alisation en e&#251;t &#233;t&#233; difficile (avec si peu de moyens (11)), mais nous voyons d&#232;s le d&#233;but du film un cimeti&#232;re et dans ce cimeti&#232;re un mort qui d&#233;ambule. Le mort-vivant surgit sans raison, dans la profondeur de champ, et se rapproche vers nous. Les morts se soul&#232;vent ; c'est une id&#233;e philosophique. Le film sugg&#232;rera &#224; un moment donn&#233; par le biais de la t&#233;l&#233;vision une hypoth&#232;se (une sonde qui aurait explos&#233; dans l'atmosph&#232;re), mais cette hypoth&#232;se ne sera pas confirm&#233;e. Ce qui compte c'est que le film commence par cette &#233;tranget&#233; du mort qui se jette sur les vivants dans un cimeti&#232;re. &lt;br class='autobr' /&gt; Pour comprendre ce que cela signifie il faut prendre la mesure du fonctionnement biopolitique de la soci&#233;t&#233;. Les cimeti&#232;res sont des lieux mis &#224; l'&#233;cart pour des raisons de salubrit&#233; publique. D&#233;gag&#233; de la ville, il permet de limiter toute contamination possible (soutterainement). Si le mort-vivant se descelle lui-m&#234;me de son caveau, il n'a besoin de personne. Il n'a aucun ma&#238;tre, il n'y a pas de possession. Le cimeti&#232;re devient une &lt;i&gt;h&#233;t&#233;rotopie&lt;/i&gt;. Un lieu qui perd sa fonction biopolitique. Un lieu o&#249; s'op&#232;re le changement. Le surgissement des morts, c'est quelque chose qui est normalement impossible, et pourtant, cela va modifier tout notre univers.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_250 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/Sans_titre-4-2.jpg' width='168' height='300' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La marche des morts-vivants&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Le mort-vivant, lib&#233;r&#233; de sa tombe, semble essentiellement se caract&#233;riser par&lt;i&gt; trois gestes&lt;/i&gt; : marcher, &#233;triper, ingurgiter. &lt;br class='autobr' /&gt; L'erreur courante consiste &#224; se contenter de prendre ses zombies pour des humains qui reviennent. C'est comme si on ne s'attachait pas aux gestes des corps zombis, comme si on ne prenait pas en compte ce que tout enfant de 7 ans est en droit de constater lui-m&#234;me dans le film et qui lui resterait grav&#233; dans la m&#233;moire : aucune des postures de marche qu'adopte le mort-vivant dans le film ne se ressemble. La marche est le premier geste et pourtant il avance dans le film sous mille mani&#232;res. Or &#224; bien regarder la marche du mort-vivant rom&#233;rien est malgr&#233; tout irr&#233;ductible &#224; celui d'un personnage (principal ou figurant), d'une machine ou encore des autres mort-vivants. Ce qui est int&#233;ressant c'est que le mort-vivant semble aussi se desceller des cat&#233;gories dans lesquels on voudrait l'enfermer. Ce pourquoi il ne peut &#234;tre assimil&#233; &#224; la figure du goule ou vampire (ma&#238;tre). Le mort-vivant de Romero dans le film n'est donc pas &#224; proprement parler un zombi. Il ne peut l'&#234;tre que sous le mode de l'arrachement &#224; toute forme de ma&#238;trise. C'est un zombi qui s'affranchit. Mais son affranchissement n'est pas celui d'un &#234;tre conscient, il est lui-m&#234;me difficile &#224; saisir, ce pourquoi il nous fascine. Il le fait sans en avoir conscience &lt;br class='autobr' /&gt; Les autres gestes qui s'encha&#238;nent prolongent le processus en devenir.&lt;br class='autobr' /&gt; Le geste d'&#233;triper vise &#224; &#171; ne jamais faire consistance dans un corps &#187;, &#224; introduire dans tout le vivant quelque chose d'un changement, quelque chose qui rend poreux toute fronti&#232;re, fa&#231;on de casser, briser les constructions humaines&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_251 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/Sans_titre-5-2.jpg' width='185' height='273' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;Tentative d'&#233;tripage&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Le geste d'ingurgiter vise lui &#224; affecter aussi d&#233;faire jusqu'&#224; l'infime toute parcelle de civilisation en nous.Le mort-vivant atteint ainsi une sorte de point de non-retour, qui est dans les actes les plus antinomqiues de notre soci&#233;t&#233;.Il ne peut ainsi pas &#234;tre assimil&#233; &#224; nouveau &#224; un homme. L'acte ignoble le d&#233;signe comme ce qui ne se soumet &#224; aucune loi., ce qui est du c&#244;t&#233; du barbare.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_252 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/Sans_titre-6.jpg' width='168' height='300' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Le festin nu ou le geste d'ingurgition&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Le mort-vivant du film doit donc &#234;tre vu comme une figure qui, d'embl&#233;e, j'allais dire, spontan&#233;ment, est &#233;mancip&#233;e par rapport &#224; la d&#233;mocratie elle-m&#234;me. C'est la figure par excellence du pl&#233;b&#233;ien, pour reprendre le concept d'Alain Brossat. La d&#233;mocratie fonctionne dans le cin&#233;ma biopolitiquement, et ce, depuis peut-&#234;tre les ann&#233;es 50 (on se souvient du film d'Elia Kazan, &lt;i&gt;Panic in the Street&lt;/i&gt;, r&#233;alis&#233; en 1950, o&#249; la probl&#233;matique de la contamination est au centre d'une intrigue qui met en opposition deux points de vue : celui d'un m&#233;decin et d'un policier). La d&#233;mocratie vise &#224; faire de nous, comme le dit Alain Brossat, des vivants anim&#233;s par le souci de valeurs (consum&#233;risme, etc) ; le mort-vivant, par sa venue sans raison, est une sorte de contestation &lt;i&gt;sui generis&lt;/i&gt; de la biopolitique de la d&#233;mocratie. Le mort-vivant de ce film, par rapport &#224; celui de &lt;i&gt;White zombie&lt;/i&gt;, est d'abord quelque chose que l'on ne comprend pas. Il faudra attendre le g&#233;n&#233;rique de fin pour que la soci&#233;t&#233; se mette &#224; r&#233;agir face &#224; lui, &#224; l'entraver, le d&#233;truire. Il sera vu comme une figure de l'ennemi, plus encore que dans le cadre du dispositif hypnotique. Ce sera l'ennemi absolu &#224; abattre. Mais en m&#234;me temps le g&#233;n&#233;rique r&#233;duit la port&#233;e du mort-vivant, cat&#233;gorie qui justement avait &#233;t&#233; choisie parce qu'elle est tr&#232;s g&#233;n&#233;rale : le traitement punitif fait &#224; Ben et au mort-vivant vise donc &#224; le requalifier du point de vue des hommes comme zombie, leur esclave. &lt;br class='autobr' /&gt; Romero &lt;i&gt;graphiste de g&#233;nie&lt;/i&gt; con&#231;oit en effet un g&#233;n&#233;rique de fin qui inverse les gestes du mort-vivant &#8211; donc aux antipodes du film (logique eisensteinienne, s'il en est, du conflit). Le g&#233;n&#233;rique se pr&#233;sente comme une s&#233;rie de clich&#233;s photographiques dont on peut m&#234;me voir le grain remarquable (peut-&#234;tre une sorte d'hommage &#224; Antonioni &#8211; avec son &lt;i&gt;Blow up&lt;/i&gt;). Ces clich&#233;s d&#233;butent au moment o&#249; le seul h&#233;ros du film, Ben, un noir qui a su se cacher dans la maison, sort et est ex&#233;cut&#233; d'une balle en pleine tete par des Rednecks. Au mouvement continu du mort-vivant, s'oppose celui du repos d'un corps sans vie. Le corps est transport&#233; comme un morceau de viande &#224; l'aide d'hesses de boucher. Au geste d'&#233;triper fait place le geste qui consiste justement &#224; se saisir du corps en entier pour l'emporter plus vite. Au geste d'ingurgitation fait place le geste de br&#251;ler sur un b&#251;cher le corps &#8211; qui est vomi par les langues du feu. &lt;br class='autobr' /&gt; Il est &#233;vident que ces trois gestes sont ceux qui &#233;taient pratiqu&#233;s par les milices du Ku Klu Khan. Des cartes postales de lynchage &#8211; dans une p&#233;riode qui irait de 1870 &#224; 1920 environ - que James Allen a rassembl&#233;s dans son livre &lt;i&gt;Without Sanctuary : Lynching Photography in America&lt;/i&gt; (Santa Fe, Twin Palms Publisher, 2000) &#233;voquent les traitements punitifs que l'on faisait subir aux Noirs : sur certaines cartes on trouve la mention &#171; Negro barbecue/Barbeque &#187; pointant un rituel macabre. &lt;br class='autobr' /&gt; Romero a sans doute en t&#234;te ces images de noir maltrait&#233; qu'on trouve d&#233;j&#224; -mais diff&#233;rement - dans &lt;i&gt;la Naissance d'une nation &lt;/i&gt; de Griffith (o&#249; Gus, apr&#232;s avoir &#233;t&#233; lynch&#233; parce qu'il est noir et &lt;i&gt;sexuellement&lt;/i&gt; dangereux &#8211; selon une vision analys&#233;e plus tard par Frantz Fanon dans &lt;i&gt;Peaux noires, masques Blancs&lt;/i&gt; -, est jet&#233; d'un cheval comme un paquet &#8211; de viande). &lt;br class='autobr' /&gt; Ce traitement punitif qui est celui de l'esclave (rendu plus &#233;vident peut-&#234;tre par le fait que l'acteur choisi est &lt;i&gt;noir&lt;/i&gt;) est ici utilis&#233; par ceux qui combattent les morts-vivants. &lt;i&gt;Le mort-vivant est donc trait&#233; comme un noir&lt;/i&gt;. Le motif racial est ici tr&#232;s clair. La punition est celle qu'on porte &#224; ceux qu'on ne reconna&#238;t pas comme civilisable. La question raciale est donc r&#233;activ&#233;e d'une mani&#232;re in&#233;dite par Romero, car le propos de Romero est de reprendre le traitement particulier des Afro-am&#233;ricains (frapp&#233;s &#224; l'&#233;poque par le racisme) d'une mani&#232;re plus large. &lt;br class='autobr' /&gt; C'est ici que l'on peut parler de zombie, dans le film, parce que le zombie d&#233;signe dans ce g&#233;n&#233;rique une requalification du mort-vivant du film : on a l&#224; le regard raciste des &lt;i&gt;Rednecks&lt;/i&gt; envers le mort-vivant &#233;mancip&#233;, incompr&#233;hensible, on a l&#224; une mani&#232;re de le soumettre en le traitant comme un esclave en puissance que l'on doit tuer pour &#234;tre s&#251;r qu'il ne file pas &#224; nouveau du mauvais coton &#8211; si j'ose dire. La soci&#233;t&#233; &#171; d&#233;mocratique &#187; reprend son mod&#232;le de punition qu'elle attribuait aux noirs &#8211; donc &#224; ceux qu'elle ne reconnaissait pas comme faisant partie d'elle : les morts-vivants, vus comme des noirs, des esclaves, ne sont pas des n&#244;tres, il faut les exterminer car ils ne sont pas dominables. &lt;br class='autobr' /&gt; Le r&#244;le du g&#233;n&#233;rique de fin est donc une fa&#231;on de cr&#233;er un contraste avec le film d'autant plus grand qu'il met en valeur l'abolition de l'&#233;mancipation absolue. Le g&#233;n&#233;rique de fin permet donc de faire le lien clairement entre le mort-vivant du film et la tradition du zombi (expression mythique de l'esclavage). Romero cependant envisagera avec sa saga d'autres formes d'asservissement qui passeront par d'autres logiques que la punition : les utopies de la d&#233;mocratie. &#202;tre un zombie c'est d&#233;sormais rabattre la pl&#233;b&#233;ienit&#233; du mort-vivant sur des postures d&#233;mocratiques. Les films de Romero qui suivront montreront la renormalisation que la soci&#233;t&#233; d&#233;mocratique porte en elle, telle une hydre &#224; plusieurs t&#234;tes. &lt;br class='autobr' /&gt; Il faut donc bien prendre la mesure de cette transformation du mort-vivant en esclave de la soci&#233;t&#233; d&#233;mocratique : le zombie est le fruit d'une recomposition de son &#171; corps sans organe &#187; qui trouvera son aboutissement dans l'esp&#232;ce de zombie qui na&#238;tra dans &lt;i&gt;Land of the Dead &lt;/i&gt; (le noir sera alons le vecteur d'une inflexion presque pastorale de la mort-vivantitude).&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_253 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/Sans_titre-7.jpg' width='169' height='300' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Mort de Ben&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_254 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/Sans_titre-8.jpg' width='169' height='300' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La hesse&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_255 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/Sans_titre-9.jpg' width='169' height='300' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt; Emporter le corps&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_256 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/Sans_titre-10.jpg' width='169' height='300' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_257 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/Sans_titre-11.jpg' width='169' height='300' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_258 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/jpg/Sans_titre-12.jpg' width='169' height='300' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Br&#251;ler la d&#233;pouille&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Zombies Today&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Ceci permet de comprendre en quoi les zombies d'aujourd'hui diff&#233;rent des morts-vivants de Romero. Car il ne s'agit pas pour les cin&#233;astes actuels de reprendre le geste rom&#233;rien &#8211; sauf &#233;videmment &#224; l'imiter sous la forme de clins d'oeil qui sont improductifs et souvent sans imagination.&lt;br class='autobr' /&gt; Le zombie est aujourd'hui d&#233;sign&#233; clairement comme un &lt;i&gt;infect&#233;&lt;/i&gt;. C'est plus pr&#233;cis&#233;ment un &lt;i&gt;vivant&lt;/i&gt; qui entre dans un &#233;tat biologique nouveau qui le pousse &#224; &#171; vampiriser &#187; &#224; son tour, suivant les conduites propos&#233;es par les films de Romero (mais qui n'ont plus la m&#234;me &#171; fonction &#187;). Remarquons qu'il n'est m&#234;me pas besoin d'&#234;tre mordu ou griff&#233; pour devenir zombie : le vivant semble &lt;i&gt;apoptotiquement&lt;/i&gt; pass&#233; d'un &#233;tat &#224; l'autre en mourrant. Le zombie-virus fait partie d'un nouveau &#171; dispositif de possession &#187; du cin&#233;ma, de&lt;i&gt; type biologique&lt;/i&gt; et non plus hypnotique, qui &#233;lectrise les spectateurs, fait d'eux de v&#233;ritables sentinelles, qui sont toujours &#224; l'aff&#251;t. Le cin&#233;ma cherche &#224; nous tenir en &#233;veil, comme le sugg&#232;re le travail sur le &#171; sommeil &#187; de Jonathan Crary. &lt;br class='autobr' /&gt; Le zombie est souvent le fruit d'une exp&#233;rimentation scientifique qui a mal tourn&#233;. On ne compte plus les exp&#233;riences gouvernementales qui virent au cauchemar, dans une soci&#233;t&#233; (la n&#244;tre) d&#233;j&#224; tr&#232;s marqu&#233;e par ce qu'Alain Brossat appelle des formes immunitaires. Ce qui est int&#233;ressant avec ce nouveau zombi, c'est qu'il est un instrument thanatocratique par excellence qui va venir perturber l'ordre biopolitique dans lequel nous vivons. &lt;br class='autobr' /&gt; D'ailleurs les zombis forment maintenant une population (plut&#244;t qu'une horde ou m&#234;me une nation), car ils ne se diff&#233;rencient plus : ce qui faisait la singularit&#233; de &lt;i&gt;La Nuit des morts-vivants&lt;/i&gt; c'&#233;tait cette extr&#234;me diversit&#233; des corps habill&#233;s ou non des zombies &#8211; et les postures qu'ils adoptaient. &lt;br class='autobr' /&gt; Le zombi actuel n'est m&#234;me plus un ennemi au sens strict : comme dirait un spinoziste, &lt;i&gt;on ne sait pas ce que peu un zombi&lt;/i&gt;, mais c'est justement ce qui en fait une menace pour l'homme, la nature. Il ne nous fait plus face, il peut surgir de nulle part - des quatre points cardinaux.Personne ne le commande (except&#233; dans la s&#233;rie Z &lt;i&gt;nation&lt;/i&gt;), on ne peut m&#234;me plus lui donner une figure humaine, il est comme un tsunami, une catastrophe qui d&#233;cime, telle une arme bact&#233;riologique, tout sur son passage, et qui s'abat au hasard sans coup f&#233;rir. La d&#233;mocratie r&#233;agit &#233;pidermiquement &#224; cette menace, elle tente de l'identifier de mani&#232;re permanente. De fait, la d&#233;mocratie n'est souvent plus qu'un nom : ce sont des groupuscules de survivants qui, le plus souvent, ont mis &#224; sa place leurs propres lois.&lt;br class='autobr' /&gt; Du point de vue des spectateurs qui eux vivent encore dans une vraie d&#233;mocratie, cette mort-vivantitude (comme on pourrait appeler un &#233;tat de transformation du zombi ou l'un de ses inflexions dans une g&#233;n&#233;alogie) est tout de m&#234;me montr&#233;e le plus souvent comme une contamination qui s&#232;me la mort, une vampirisation ayant l'effet du vampire sinon son apparence. Il cr&#233;e essentiellement un sentiment de peur, il &#233;veille en nous un sentiment d'ins&#233;curit&#233; permanente, comme pouvait le faire Dracula.&lt;br class='autobr' /&gt; Du point de vue de la fiction, le zombi n'est plus l'esclave d'un ma&#238;tre qui le tiendrait sous sa coupe (dispositif hypnotique), il est certes maintenant une figure qui s'est affranchie des sorciers qui l'ont cr&#233;&#233;. Mais le zombi fait partie d'un nouveau dispositif du cin&#233;ma, il est l'op&#233;rateur d'une nouvelle possession : il s'agit de montrer un monde qui serait biopolitiquement incapable de se prot&#233;ger contre lui-m&#234;me, &#224; la limite qui s'attaquerait lui-m&#234;me, comme une maladie auto-immune. La dangerosit&#233; du zombie-vampire (c'est maintenant une seule figure, la seule figure mort-vivante qu'on lui associe) en fait une figure paradoxale qui &#224; la fois fait peur et excite le spectateur. Les gens renforcent leur d&#233;sir de d&#233;truire le zombie viral pour revenir &#224; un &#233;tat d'&#233;quilibre d&#233;mocratique, puisqu'aucune utopie qui lui a surv&#233;cu ne lui est sup&#233;rieure. Le zombi n'a plus rien d'un lib&#233;rateur, il ne fait plus penser le spectateur, mais le fait &#171; triper &#187; (il fonctionne lui-m&#234;me &#224; l'instinct, &#224; la peur).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Concluons. Suivre le fil du zombie dans le cin&#233;ma am&#233;ricain, ou plus globalement dans les autres m&#233;dias (notamment dans les s&#233;ries t&#233;l&#233;visuelles actuelles : &lt;i&gt;The Walking Dead, Z Nation, Fear The Walking Dead&lt;/i&gt;, etc.), c'est comprendre comment l'ensemble des m&#233;dias mettent en place des op&#233;rateurs pour &lt;i&gt;vectoriser les valeurs&lt;/i&gt; de la d&#233;mocratie. Le cin&#233;ma comme la t&#233;l&#233;vision sont des technologies de pouvoir qui visent &#224; normaliser l'individu ou la population (soit en lui opposant un ennemi, soit en la mettant face &#224; une menace biopolitique qui est exterminatrice) :ils usent de r&#233;gimes de possession.&lt;br class='autobr' /&gt; Dans le cadre du colloque (&#171; d&#233;coloniser la pens&#233;e &#187;), suivre le fil du zombie pr&#233;sente l'avantage de faire ressortir la question raciale d'une mani&#232;re tr&#232;s locale (le film de Romero) puisque le cin&#233;ma des Studios semble pr&#233;cis&#233;ment vouloir mettre de c&#244;t&#233; ce point. Le zombi des Studios y est toujours montr&#233; dans la fiction comme le &#171; jouet &#187; d''un ennemi ou comme une arme dont on perd la ma&#238;trise devenant alors une menace virologique qui menace l'humanit&#233; enti&#232;re. Dans les deux cas, le zombi/e est le fruit d'une construction cin&#233;matographique qui vise &#224; &lt;i&gt;poss&#233;der&lt;/i&gt; le spectateur, &#224; l'accrocher aux valeurs de la d&#233;mocratie. Le spectateur est finalement le v&#233;ritable sujet d'exp&#233;rience pour une zombification qu'op&#232;re le cin&#233;ma.&lt;br class='autobr' /&gt; Rares sont les films-m&#233;t&#233;ores qui viennent trouer l'univers format&#233; du divertissement. En ce sens, George Romero a apport&#233; au cin&#233;ma, avec son premier film, une vision extraordinaire de la lutte contre la normalisation de son &#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Sept. 2016&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. Cet article est la reprise &#233;crite d'une conf&#233;rence prononc&#233;e au colloque &#171; D&#233;coloniser la pens&#233;e &#187;, qui s'est tenu en ao&#251;t 2016, &#224; Toulouse. Il s'inscrit dans une recherche men&#233;e depuis 2014 sur les zombies. Je me permets de renvoyer &#224; mon livre : &lt;i&gt;George Romero et les zombies, autopsie d'un mort-vivant&lt;/i&gt; (collection dr&#244;le d'&#233;poque), L'Harmattan, 2014. On pourra aussi consulter mon article plus synth&#233;tique sur le site &lt;i&gt;Masse Critique&lt;/i&gt;, intitul&#233; &#171; Romero une vision politique des zombies &#187;. (mars 2016), URL : &lt;a href=&#034;http://massecritique.net/2016/03/30/romero-politique-zombies/&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://massecritique.net/2016/03/30...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. Alfred M&#233;traux, &lt;i&gt;le Vaudou ha&#239;tien&lt;/i&gt;, Gallimard, 1965. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. Idem, p.250-251&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. L'article 246 de l'ancien code p&#233;nal ha&#239;tien qualifie 1) d' &#171; attentat &#224; la vie d'une personne, l'emploi qui sera fait contre elle de subtances qui, sans donner la mort (c'est moi qui souligne &#8211; JDD), auront produit un &#233;tat l&#233;thargique plus ou moins prolong&#233; ...de quelque mani&#232;re que ces subtances aient &#233;t&#233; employ&#233;es et qu'elles qu'en aient &#233;t&#233; les suites &#187; ; et 2) d'assassinat &#171; si par suite de cet &#233;tat l&#233;thargique, la personne a &#233;t&#233; inhum&#233;e &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5. La graphie zombi renvoie au N'zumbe, donc &#224; un usage ethnographique, alors que zombie d&#233;signe les usages que l'on a tir&#233;s de ce premier mot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6. Le film s'inspire directement de &lt;i&gt;L'&#239;le magique &lt;/i&gt; de W. B. Seabrook, en 1929 et d'une pi&#232;ce de th&#233;&#226;tre produite &#224; Broadway et nomm&#233;e &#171; zombie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7. Michel Foucault &#233;voque &#224; plusieurs reprises dans ses Cours au &lt;i&gt;Coll&#232;ge de France&lt;/i&gt; cette liaison de la maladie mentale (comme la monomanie) et du crime : cf. &lt;i&gt;Le Pouvoir Psychiatrique&lt;/i&gt;, p. 264, note 45. Il &#233;voque d'ailleurs parmi les cas de monomanie celui du &#171; vampire de D&#252;sseldorf &#187; (cf. &lt;i&gt;Les Anormaux&lt;/i&gt;, p.94), associant sexualit&#233; et anthropophagie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8. A ce propos, il faut consid&#233;rer l'&#233;pisode assez long &#8211; au milieu du film - o&#249; l'&#233;poux va consulter un homme de loi pour l'aider face aux agissements de Beaumont : le juge lui cite le code p&#233;nal ha&#239;tien, pr&#233;cis&#233;ment l'article 246 dont nous avons parl&#233; plus haut. La zombification est clairement identifi&#233; dans ce film comme un acte criminel que la loi pourrait punir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9. Par contraste, &lt;i&gt;I walked with a zombie&lt;/i&gt;, le film de Tourneur reviendra davantage sur le motif de l'esclavage et sur la possibilit&#233; d'une sorte de reconqu&#234;te par le noir de son &#238;le. La zombification servira les int&#233;r&#234;ts d'une m&#232;re de famille voulant &#233;conduire une &#233;pouse qui trouble la qui&#233;tude de son foyer ; mais cette zombification se retournera contre elle et les siens. La fin n'a donc pas d'&lt;i&gt;happy end&lt;/i&gt;, et l'image finale d'une proue sur laquelle est sculpt&#233; un esclave transperc&#233; de fl&#234;ches, tel Saint-S&#233;bastien, est tr&#232;s suggestive. Cette figure connote l'id&#233;e du fl&#233;au qui peut encore s'abattre. Cette figure de Saint-S&#233;bastien est d'ailleurs associ&#233;e au Moyen Age &#224; la Peste, au fl&#233;au viral, puisqu'elle jouait le r&#244;le d'intercesseur entre les hommes et Dieu. Saint-S&#233;bastien, c'est aussi le nom de l'&#239;le fictive des Cara&#239;bes, o&#249; se d&#233;roule l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10. La bande dessin&#233;e exprime la figure du zombie dans les ann&#233;es 50 avec &lt;i&gt;The Vault of Horror&lt;/i&gt; ou encore &lt;i&gt;The Crypt of Terror&lt;/i&gt;, gr&#226;ce &#224; des illustrations de Johnny Craig publi&#233;es par EC Comics : ces histoires mettent l'accent sur la dimension magique, surnaturelle du zombie, vu comme instrument de vengeance ou de protection li&#233; &#224; des mal&#233;dictions, en r&#233;f&#233;rence au vaudou. Le succ&#232;s est tel qu'en 1954 la CCA (La Comics Code Authority) prohibe le zombie, jug&#233; trop choquant, mais il revient dans les ann&#233;es 60, gr&#226;ce &#224; Warren Publishing qui sort des bandes dessin&#233;es en noir et blanc et en format magazine. C'est dans cet esprit que Romero fera par exemple son film &lt;i&gt;Creepshow 2&lt;/i&gt; (en 1987).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11. En constrate, &lt;i&gt;Le Retour des Morts-vivants&lt;/i&gt; (1985) d'O'Bannon montrera cette lev&#233;e des morts, mais toujours &#224; cause de retomb&#233;es radioactives.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>De la provincialisation/d&#233;provincialisation comme deuxi&#232;me souffle</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Brossat</dc:creator>



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&lt;p&gt;1- La meilleure fa&#231;on de d&#233;placer la pens&#233;e, c'est bien sans doute de commencer par mettre en mouvement les corps vivants, les faire voyager, voire les exiler. Mais il ne suffit pas qu'&#224; l'occasion de ces d&#233;placements durables la pens&#233;e se contente de voyager en se d&#233;pla&#231;ant vers d'autres paysages, d'autres objets, d'autres interlocuteurs. Encore lui faut-il, &#224; cette occasion et dans ces conditions, affronter le risque du d&#233;centrement, de la d&#233;-propriation et du descellement. S'il s'agit (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=51" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; 2016&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;1- La meilleure fa&#231;on de d&#233;placer la pens&#233;e, c'est bien sans doute de commencer par mettre en mouvement les corps vivants, les faire voyager, voire les exiler. Mais il ne suffit pas qu'&#224; l'occasion de ces d&#233;placements durables la pens&#233;e se contente de voyager en se d&#233;pla&#231;ant vers d'autres paysages, d'autres objets, d'autres interlocuteurs. Encore lui faut-il, &#224; cette occasion et dans ces conditions, affronter le risque du d&#233;centrement, de la d&#233;-propriation et du descellement. S'il s'agit bien alors, litt&#233;ralement, d' &#171; aller se faire voir ailleurs &#187; (et ce ne sont pas les raisons qui nous manquent par les temps qui courent d'&#234;tre tent&#233;s par l'exil...), encore faut-il que le d&#233;placement soit une exp&#233;rience, souvent limite, de d&#233;possession et de mise en crise de tout un domaine, variable, de certitudes. Le pr&#233;lude &#224; cette exp&#233;rience, c'est la d&#233;couverte du fait que toute pens&#233;e est &#171; centr&#233;e &#187;, et d'autant plus centr&#233;e qu'elle s'&#233;prouve comme &#233;tablie dans l'&#233;l&#233;ment de l'&#233;tat naturel des choses telles qu'elles sont, et telles qu'elles doivent &#234;tre dites.&lt;br class='autobr' /&gt; Cette initiation peut passer par des choses tr&#232;s simples &#8211; mais d'autant plus troublantes &#8211; dans mon cas, et en r&#233;f&#233;rence &#224; ma seconde vie, &#224; Ta&#239;wan, qui a pris tournure il y a une bonne d&#233;cennie, le fait qu'une notion courante comme &#171; Extr&#234;me Orient &#187; est pi&#233;g&#233;e &#8211; un flagrant d&#233;lit d'eurocentrisme. Premier pas de ce parcours initiatique, donc, non pas seulement s'&#233;manciper du monolinguisme, mais r&#233;apprendre &#224; parler &#8211; &lt;i&gt;East Asia&lt;/i&gt; et non pas &lt;i&gt;Far East&lt;/i&gt;, ce qui peut &#234;tre con&#231;u, si on veut voir le c&#244;t&#233; ensoleill&#233; des choses, comme une sorte de renaissance... Remarquons en passant que le fran&#231;ais et l'anglais connotent diff&#233;remment l'alt&#233;rit&#233; probl&#233;matique de cette partie de l'Asie : &#171; extr&#234;me &#187; pour le premier, &#171; lointaine &#187; pour le second. Mais dans les deux cas, c'est la mise en alt&#233;rit&#233; litigieuse de cet ailleurs qui se cristallise, pour commencer, dans ces adjectifs &#8211; inqui&#233;tante &#233;tranget&#233; de l' &#171; extr&#234;me &#187; et du &#171; lointain &#187;... &lt;br class='autobr' /&gt;
Lorsqu'on se d&#233;place vers d'autres latitudes, on tend &#224; s'adapter, plus ou moins heureusement, &#224; d'autres m&#339;urs, d'autres fa&#231;ons de faire, d'autres habitudes alimentaires, etc. Mais d&#233;coloniser la pens&#233;e ou, comme le dit Sylvia Wynter, &#171; rewriting knowledge &#187; en ayant dans le viseur les enjeux d'h&#233;g&#233;monie et l'actualit&#233; du colonial dans le pr&#233;sent &#8211; c'est une autre paire de manches... C'est une tout autre affaire, d&#232;s lors que les questions de point de vue et de position (toute pens&#233;e n'est pas seulement &#171; centr&#233;e &#187;, elle est &#171; situ&#233;e &#187;, prise dans une g&#233;ographie physique et mentale) se trouvent entrelac&#233;s avec les enjeux discursifs &#8211; dans quelle bo&#238;te &#224; outils puisons-nous nos concepts, sous quel r&#233;gime de v&#233;rit&#233; parlons-nous, etc. ? C'est ici qu'il appara&#238;t en effet que pour ceux/celles qui se meuvent dans l'espace des discours l&#233;gitim&#233;s par diverses institutions ou pouvoirs comme l'universit&#233;, l'&#233;dition, la presse m&#234;me, que &#171; r&#233;apprendre &#224; parler &#187; est une op&#233;ration et une &#233;preuve infiniment plus complexes que celle qui consisterait &#224; corriger son vocabulaire afin de l'adapter &#224; une nouvelle normativit&#233; &#8211; un peu comme nous avons appris &#224; le faire en nous habituant &#224; prendre en compte la pluralit&#233; des genres dans nos &#233;nonc&#233;s g&#233;n&#233;raux &#8211; il-elle, auteure-auteure, chef-cheffe, etc. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il ne s'agit plus en effet ici simplement de changer d'habitudes mais d'entrer dans des processus de d&#233;paysement et d'auto-r&#233;forme qui font mal, je veux dire qui nous obligent &#224; r&#233;former plus ou moins radicalement notre entendement, notre perception du pr&#233;sent et du pass&#233; &#8211; et c'est l&#224;, pour un intellectuel et en particulier un philosophe, le plus &#233;prouvant, &#224; r&#233;voquer en doute nombre de cat&#233;gories et de th&#233;ories qui &#233;taient pour nous autant de balises solides de nos certitudes. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je vous donne un exemple, tir&#233; de ma propre exp&#233;rience d'enseignant. Il y a deux ans, en qu&#234;te de &#171; d&#233;paysement &#187; intellectuel, j'ai anim&#233; &#224; Ta&#239;wan, devant un public d'&#233;tudiants locaux, mais aussi Chinois du continent, europ&#233;ens, &#233;tats-uniens, indon&#233;siens, etc., un s&#233;minaire consacr&#233; &#224; la seconde guerre mondiale en Asie orientale et dans le Pacifique, vue par le cin&#233;ma &#8211; dr&#244;le de sujet pour un philosophe, me direz-vous, mais je vous ai dit que j'&#233;tais en qu&#234;te de d&#233;paysement &#224; tous &#233;gards &#8211; donc un s&#233;minaire sur la m&#233;moire historique collective, la m&#233;moire de la guerre, en relation avec les puissances narratives du cin&#233;ma, dans sa vocation &#224; produire de l'identit&#233; collective, de l'esprit de communaut&#233;. Et, donc, tr&#232;s rapidement, en pr&#233;parant ce s&#233;minaire, en tentant d'articuler de la pens&#233;e sur les dizaines de films de toutes provenances que je voyais, je me suis aper&#231;u que cette recherche sapait jusqu'au point d'effondrement tout un ch&#226;teau d'id&#233;es fait de mat&#233;riaux de provenances diverses dans lequel s'&#233;tait solidement &#233;tablie ma perception de ce paroxysme apocalyptique du XX&#176; si&#232;cle et de tout ce qui l'entoure. &lt;br class='autobr' /&gt; Plus j'avan&#231;ais dans cette passionnante exploration, et plus je voyais notamment se &#171; provincialiser &#187; &#224; vue d'oeil tout ce domaine d'&#233;vidences issues de cette matrice philosophique et politique exemplaire qu'est le ma&#238;tre ouvrage d'Hannah Arendt &#8211;&lt;i&gt; Les origines du totalitarisme&lt;/i&gt;. C'est que, entre autres choses, en Asie orientale/m&#233;ridionale et dans le Pacifique, l'affrontement entre &#171; la d&#233;mocratie &#187; et &#171; le fascisme &#187; ou le &#171; pouvoir totalitaire &#187; prend une tournure qui n'est pas exactement conforme aux canons de l'analytique arendtienne : d'embl&#233;e, cette guerre est conduite par ceux l&#224; m&#234;me qui y figurent en position de d&#233;fenseurs et de promoteurs des valeurs universelles dont la d&#233;mocratie est suppos&#233;e &#234;tre le calice, &lt;i&gt;comme une guerre de races&lt;/i&gt; ou mieux, comme &lt;i&gt;une guerre des esp&#232;ces&lt;/i&gt;. C'est ce qu'&#233;tablit de mani&#232;re irr&#233;cusable John W. Dower dans son ouvrage de r&#233;f&#233;rence &lt;i&gt;War Without Mercy &#8211; Race and Power in the Pacific.&lt;/i&gt; D&#232;s les premiers instants de cette guerre, c'est-&#224;-dire d&#232;s les lendemains de l'attaque-surprise contre Pearl Harbor (d&#233;cembre 1941), le &lt;i&gt;discours public&lt;/i&gt; de l'autorit&#233; &#233;tats-unienne (sa propagande, pour employer un terme courant) d'incrimination de l'ennemi japonais est un discours racialis&#233; &#224; outrance, un discours d'animalisation et de bestialisation forcen&#233;e de l' &#171; autre &#187; - les Japonais sont des singes, des animaux lubriques assoiff&#233;s de meurtre , de pillages et de viols &#8211; un discours abondamment relay&#233; par les journaux, le cin&#233;ma, la bande dessin&#233;e, etc. Sur le terrain, ce discours se traduit par des pratiques de guerre totale qui se s&#233;parent distinctement de celles qui auront cours en Europe apr&#232;s le D&#233;barquement &#8211; liquidation de prisonniers, mutilation de corps et, &#224; terme, bien s&#251;r, bombardements terroristes des villes japonaises dont la destruction atomique de Hiroshima et Nagasaki constitue le parach&#232;vement. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cette racialisation &#224; outrance de la guerre am&#233;ricaine contre le Japon constitue, pour le chercheur occidental habitu&#233; &#224; observer la sc&#232;ne globale de la seconde guerre mondiale (des ann&#233;es 1930-40, plus g&#233;n&#233;ralement) &#224; travers les lunettes arendtiennes, l'&#233;quivalent d'un de ces &#171; faits pol&#233;miques &#187; (Bachelard) dont, habituellement, les th&#233;ories scientifiques ne se remettent pas. La fa&#231;on dont la propagande officielle &#233;tats-unienne qualifie avec constance l'ennemi japonais comme un sous-homme, comme le repr&#233;sentant d'une esp&#232;ce d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;e, entretient d'&#233;videntes affinit&#233;s avec le discours nazi de la race &#8211; ce sont l'un comme l'autre des discours &lt;i&gt;exterminationnistes&lt;/i&gt;, quand bien les pratiques qui s'y rattachent se s&#233;pareraient sur bien des points. C'est donc du coup tout le logiciel arendtien qui en prend un coup, tout entier &#233;tabli qu'il est sur l'opposition binaire entre totalitarisme et d&#233;mocratie &#8211; comment ceux qui, dans cette guerre, occupent la place du champion de la d&#233;mocratie et des valeurs universelles qui s'y attachent peuvent-ils conduire une guerre de races ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Le sch&#233;ma arendtien, dont on rappellera ici pour m&#233;moire le caract&#232;re s&#233;minal pour toute la science politique fran&#231;aise (et autre...) contemporaine, ne se remet pas vraiment de l'&#233;preuve de cette confrontation avec cet espace-autre de la seconde guerre mondiale et de l'histoire du XX&#176; si&#232;cle comme cataclysme ininterrompu. Son trait euro- ou occidentalo-centrique se dessine alors distinctement, le &#171; mod&#232;le &#187; propos&#233; par Arendt pour penser synth&#233;tiquement et hi&#233;rarchiser les violences extr&#234;mes et massives du XX&#176; si&#232;cle commence &#224; &#171; fuir &#187; et, sur ce constat, s'encha&#238;nent toute sortes de questions et de soup&#231;ons : quelle relation peut-on &#233;tablir entre le fait que la destruction atomique de Hiroshima et Nagasaki demeure par excellence le crime contre l'humanit&#233; en mal de reconnaissance (comme tel) autant qu'impuni &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; le fait qu'il soit l'oeuvre d'une puissance qui s'affiche simultan&#233;ment, lors de sa mise en &#339;uvre, comme incarnation de la d&#233;mocratie et d'une race civilis&#233;e en lutte &#224; mort contre une autre que ses d&#233;ficits culturels voueraient au fanatisme et &#224; l'ob&#233;issance aveugle &#224; l'autorit&#233; ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Ou bien encore, pour changer d'&#233;chelle brutalement, comment se fait-il qu'aucun des ouvrages de r&#233;f&#233;rence de John Dower, indispensables supports de ce radical d&#233;placement du regard sur l'histoire du XX&#176; si&#232;cle avec, en son centre, le s&#233;isme de la seconde guerre mondiale, ne soit traduit en fran&#231;ais ? Comment se fait-il que l'on ne trouve en fran&#231;ais aucun ouvrage d&#233;cent sur le massacre de Nankin perp&#233;tr&#233; par les Japonais &#224; la fin de l'ann&#233;e 1937 et dont les Chinois disent parfois, d'un raccourci propre &#224; faire sursauter le &#171; lanzmanien &#187; conscient ou inconscient qui est &#233;tabli au plus profond de la subjectivit&#233; historique de chacun d'entre nous, qu'il est &#171; &lt;i&gt;leur&lt;/i&gt; Auschwitz &#187; ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Nos d&#233;placements dans l'espace n'auront donc de prix qu'&#224; la condition qu'ils nous conduisent &#224; redessiner enti&#232;rement les cartes de notre g&#233;ographie philosophique, &#224; en repeupler les espaces invisibles (l'Afrique, la Cara&#239;be, l'Asie du Sud-Est) et &#224; nous faire activement &#224; l'id&#233;e que r&#233;aliser cette op&#233;ration ou nous couler dans ce geste n'engage pas que la bonne volont&#233; ou l'esprit de tol&#233;rance (des qualit&#233;s morales), mais implique des bouleversements en termes d'&#233;conomie du savoir. En d'autres termes, il ne s'agit pas simplement de remplir des taches blanches ou de cr&#233;er de la visibilit&#233; dans des angles morts, il s'agit bien plut&#244;t pour nous, philosophes, intellectuels europ&#233;ens, d'entreprendre de nous &lt;i&gt;d&#233;-provincialiser&lt;/i&gt; plut&#244;t que de laisser le soin &#224; d'autres de nous &lt;i&gt;provincialiser&lt;/i&gt; plus ou moins radicalement et irr&#233;versiblement. &lt;br class='autobr' /&gt;
Sur ce point, j'aimerais citer Foucault qui m'accompagne constamment tout au long de ce parcours de d&#233;paysement, au rebours de ce qu'ont pu en dire quelques lecteurs exp&#233;ditifs et press&#233;s de s'en d&#233;barrasser en lui collant l'&#233;tiquette de penseur eurocentrique :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Si une philosophie de l'avenir existe, elle doit na&#238;tre en dehors de l'Europe ou bien elle doit na&#238;tre en cons&#233;quence de rencontres et de &lt;i&gt;percussions&lt;/i&gt; [je souligne, AB] entre l'Europe et la non-Europe &#187; (&lt;i&gt;Dits et Ecrits,&lt;/i&gt; texte 236, &#171; Michel Foucault et le zen : un s&#233;jour dans un temple zen &#187;). &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui m'int&#233;resse dans ce propos, c'est le terme de &lt;i&gt;percussions&lt;/i&gt;. Lorsque le corps se d&#233;place &lt;i&gt;vraiment&lt;/i&gt;, je veux dire pas en corps de touriste ou de marchand (exportateur en produits philosophiques de luxe fran&#231;ais vers d'autres aires culturelles), l'alt&#233;rit&#233; radicale vient &#224; notre rencontre pour nous &lt;i&gt;percuter&lt;/i&gt; davantage que pour nous &#171; enrichir &#187; et nous conduire vers des synth&#232;ses heureuses. Quand je suis &#224; Ta&#239;wan, l'exp&#233;rience fondamentale et r&#233;currente que je fais, en tant qu'intellectuel et enseignant, est celle de la &lt;i&gt;provincialit&#233; de mes pens&#233;es&lt;/i&gt;, de ma position dans le monde et dans le savoir. Afin de pouvoir entreprendre de se d&#233;provincialiser, il faut commencer par d&#233;couvrir sa condition provinciale et y s&#233;journer dans les affres de la d&#233;sorientation. Comme le dit bien Benedict Anderson, il ne s'agit pas simplement d'apprendre &#224; &#171; comparer &#187; ce qu'au demeurant tout semble &#233;loigner. Il existe tout un r&#233;gime virtuose et acad&#233;mique de &#171; comparaisons &#187;, comme par exemple celui dans lequel excelle un Fran&#231;ois Jullien, entre philosophie europ&#233;enne et philosophie chinoise, et qui ne produit pas l'ombre d'un trouble ou d'un d&#233;placement, ni n'affecte le moins du monde l'autorit&#233; du sujet &#233;nonciateur. Par contraste, Benedict Anderson se fait l'avocat d'un r&#233;gime de comparaisons dans lequel &#171; le narrateur &#187; (Walter Benjamin) se perd, se m&#233;tamorphose, devient m&#233;connaissable.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je cite un article publi&#233; &#224; titre d'&#233;loge posthume par la &lt;i&gt;London Review of Books&lt;/i&gt; en janvier 2016 : &#171; Mon initiation progressive &#224; la pens&#233;e comparative (&#8230;) fut on ne peut plus livresque et 'intellectuelle ' ceci jusqu'&#224; ce que j'aille en Indon&#233;sie [avant d'&#234;tre l'auteur du livre de r&#233;f&#233;rence que tout le monde conna&#238;t sur les imaginaires nationaux, Benedict Anderson a &#233;t&#233; un sp&#233;cialiste de l'Indon&#233;sie]. L&#224;-bas, pour la premi&#232;re fois, mes inclinations &#233;motionnelles et politiques sont entr&#233;es en composition dans mon travail. Cependant, l'effet premier de cette &#233;volution n'a pas &#233;t&#233; de me faire penser sur un mode plus th&#233;orique de quelque mani&#232;re que ce soit. Bien davantage, cela a eu l'effet que j'ai commenc&#233; &#224; me sentir devenir une sorte de nationaliste indon&#233;sien (ou indonesien-javanais)... &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le devenir-autre dont parle ici Anderson, c'est un processus de mutation, une forme de contamination ou d'invasion du sujet par l'espace-autre, par l'h&#233;t&#233;rotopie, et pas du tout pas le r&#233;sultat d'une d&#233;cision souveraine. Sa description &#171; me parle &#187;, comme on dit ; en effet, lorsque je transf&#232;re ma petite &#233;cosph&#232;re &#224; Taiwan, c'est exactement ce que je ressens &#8211; non pas mon devenir-nationaliste ta&#239;wanais ou chinois, ce qu'&#224; Dieu ne plaise, mais plut&#244;t mon devenir-autre en forme de mont&#233;e d'une subjectivit&#233; pl&#233;b&#233;ienne asiatique orientale qui va me conduire, par exemple, &#224; &lt;i&gt;&#233;prouver l'intol&#233;rable&lt;/i&gt; (Foucault, encore...) en relation &#224; toutes sortes de nouveaux objets &#8211; la constance du n&#233;gationnisme d'Etat au Japon en relation avec les crimes perp&#233;tr&#233;s par l'Arm&#233;e imp&#233;riale pendant la seconde guerre mondiale, les interf&#233;rences grossi&#232;rement h&#233;g&#233;monistes des Etats-Unis dans les tensions en mer de Chine m&#233;ridionale (Pacifique= &lt;i&gt;Mare nostrum.&lt;/i&gt;..), le sort des travailleurs migrants d'Asie du sud-est &#224; Ta&#239;wan, le &lt;i&gt;China bashing&lt;/i&gt; vulgaire et syst&#233;matique en vogue dans la presse fran&#231;aise, ou bien encore l'approche occidentale stupidement t&#233;ratologique du r&#233;gime nord-cor&#233;en, etc. &lt;br class='autobr' /&gt;
Et bien s&#251;r, lorsque je me d&#233;place ainsi vers de nouveaux objets, ce n'est pas seulement ma subjectivit&#233; politique qui se transforme, c'est aussi ma bo&#238;te &#224; outils conceptuelle et th&#233;orique qui demande &#224; &#234;tre s&#233;rieusement renouvel&#233;e...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2- Il y a quelques mois, alors que j'&#233;tais assis dans une caf&#233;t&#233;ria du centre de P&#233;kin, je vis sortir d'un ascenseur (et d'un air press&#233;) un jeune homme arborant un T-shirt noir orn&#233;, si l'on peut dire, du logotype &#171; SS &#187;, en caract&#232;res g&#233;ants et de forme impeccablement nazie. Mais si, en l'occurrence, ce signe de mort &#233;tait bien un &#171; ornement &#187;, personne ne se retournait sur le passage du jeune homme, son accoutrement n'attirant pas davantage l'attention que s'il se f&#251;t agi d'un polo agr&#233;ment&#233; d'une quelconque Tour Eiffel... Mon premier mouvement fut, naturellement d'indignation davantage que de perplexit&#233;. Comment, me demandais-je, en t&#233;moin vigilant des horreurs du si&#232;cle pass&#233;, se peut-il &lt;i&gt;qu'une telle chose soit possible&lt;/i&gt; ici, &#224; P&#233;kin, ne nos jours ? Comment se peut-il que dans ce p&#233;rim&#232;tre plac&#233; sous haute surveillance polici&#232;re il ne se trouve pas une patrouille pour mettre la main au collet de ce provocateur et l'exp&#233;dier promptement vers l'un de ces &#233;tablissements de redressement et de r&#233;&#233;ducation o&#249;, pour bien moins que &#231;a , les mauvais esprits sont conduits &#224; m&#233;diter sur leur crimes ? Et accessoirement : &lt;i&gt;quid&lt;/i&gt; d'un syst&#232;me scolaire qui, avec ou sans les r&#233;formes de Deng Xiao-Ping et leurs effets vertigineux, n'en continue pas moins de se r&#233;f&#233;rer au &lt;i&gt;socialisme&lt;/i&gt;, voire au &lt;i&gt;communisme&lt;/i&gt; et qui, &#224; ce titre, se devrait, c'est bien le moins, de donner une solide &#233;ducation antifasciste &#224; la jeunesse chinoise ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce premier mouvement d'indignation spontan&#233;e pass&#233;, je me mis &#224; r&#233;fl&#233;chir sur ses pr&#233;misses : est-il si s&#251;r que nous vivions, le jeune homme s&#233;duit par la qualit&#233; esth&#233;tique v&#233;n&#233;neuse du logotype nazi et moi-m&#234;me, sous un r&#233;gime d'histoire g&#233;n&#233;rale, mondiale, universel &lt;i&gt;si &#233;videmment commun &#224; nous deux&lt;/i&gt; comme &#224; l'humanit&#233; enti&#232;re qu'il doive &#233;prouver imm&#233;diatement et imp&#233;rativement l'obsc&#233;nit&#233; du port d'un tel v&#234;tement ? Que ce jeune P&#233;kinois appartenant manifestement plut&#244;t &#224; la &#171; nouvelle classe &#187; ais&#233;e qu'&#224; la pl&#232;be de la capitale ait plus ou moins vaguement per&#231;u, sous l'effet d'une r&#233;miniscence plus ou moins lointaine, que ce logotype avait un vague parfum de scandale et qu'en cons&#233;quence le port de ce T-shirt pouvait s'accompagner d'un vague parfum d' &#171; &#233;pate &#187;, c'est tout &#224; fait possible ; qu'il l'ait adopt&#233; tout en l'associant directement au souvenir des camps et des exterminations nazies, c'est beaucoup moins probable. &lt;br class='autobr' /&gt;
Si tel &#233;tait le cas, cette transgression d&#233;lib&#233;r&#233;e aurait eu un sens de provocation politique d&#233;lib&#233;r&#233;e &#8211; hypoth&#232;se bien improbable dans le contexte o&#249; se d&#233;roule cette sc&#232;ne...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'insouciance de ce jeune homme arborant les pseudo-runes nazies aux abords d'un des plus importants instituts de recherche sur le marxisme de P&#233;kin tend plut&#244;t &#224; indiquer que ce graphisme dont la vue nous (Europ&#233;ens) fait imm&#233;diatement sursauter et nous offense ne dit rien en particulier &#224; la plupart des gens composant la foule compos&#233;e d'&#233;tudiants, d'hommes d'affaires et de consommateurs agr&#233;g&#233;e en ce lieu &#8211; un logo parmi tant d'autres, en id&#233;ogrammes et en caract&#232;res latins, inscrits sur les murs, les panneaux lumineux, les panneaux de signalisation, les emballages de marchandises... et les v&#234;tements &#8211; l'ordinaire de l'ornementation de la grande ville... Oradour-sur-Glane, connais pas, pas davantage que nous ne connaissons les noms des centaines de villages r&#233;duits en cendres par l'Arm&#233;e imp&#233;riale japonaise au cours de l'occupation de la Chine par celle-ci, infiniment plus brutale que l'occupation de la France par l'Allemagne...&lt;br class='autobr' /&gt; L'exp&#233;rience que je fais dans cette circonstance particuli&#232;re pourrait donc se formuler ainsi : du point de vue de la vie des gens, de la masse, des peuples,&lt;i&gt; il y a toujours moins d'histoire universelle qu'il y en a dans les livres de philosophie.&lt;/i&gt; Que le partage subjectif des d&#233;sastres majeurs et des grandes trag&#233;dies du si&#232;cle dernier (un pass&#233; tout r&#233;cent &#224; l'&#233;chelle de l'histoire dite universelle) est infiniment plus in&#233;gal que chacun d'entre nous serait port&#233; &#224; l'imaginer lorsqu'il per&#231;oit l'histoire contemporaine &#224; l'aune de ce qui s'est inscrit dans la chair de sa communaut&#233; d'appartenance... Apr&#232;s tout, combien parmi nos proches et nos concitoyens se sont appropri&#233;s la notion du massacre de Nankin comme celle de l'un des crimes d'Etat majeurs du XX&#176; si&#232;cle ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Le logo est, on le sait, l'un des joyaux de l'esth&#233;tisation de la politique par les r&#233;gimes fascistes. Pas &#233;tonnant donc que celui-ci, ou plut&#244;t ceux-ci leur survivent longtemps - et ceci sous la forme la plus irr&#233;sistible qui soit - non pas celle de la provocation politique d&#233;lib&#233;r&#233;e &#224; laquelle il est toujours possible de s'opposer par les moyens appropri&#233;s - mais, tout simplement, de la r&#233;cup&#233;ration ignorante ou calcul&#233;e du d&#233;chet esth&#233;tique de ces r&#233;gimes criminels par les marchands, les ignorants et les &#233;l&#233;gants imb&#233;ciles. Pour ce qui me concerne, j''&#233;prouve toujours un haut-le-coeur lorsque je vois exhib&#233; en France ou &#224; Ta&#239;wan le drapeau destin&#233; &#224; symboliser l'expansionnisme du Japon militariste dans les ann&#233;es 1930 et 40 &#8211; le soleil d&#233;ployant ses faisceaux dans toutes les directions. Mais manifestement, ni les amateurs de mangas et autres objets de la culture de masse japonisante ne sont, en r&#232;gle g&#233;n&#233;rale, sensibles &#224; l'association de cet embl&#232;me aux activit&#233;s d'un Etat criminel. C'est que les crimes de masse commis par l'arm&#233;e japonaise en Chine et en Asie du Sud-Est, c'est pour nous &#171; l'autre bout du monde &#187; pour notre jeunesse, comme l'est Auschwitz et a fortiori Oradour pour le jeune &#233;l&#233;gant de P&#233;kin. &lt;br class='autobr' /&gt; Il y a quelques ann&#233;es, Claude Lanzmann fit le voyage &#224; P&#233;kin pour pr&#233;senter &lt;i&gt;Shoah&lt;/i&gt; &#224; un public chinois choisi et tenter de rendre celui-ci sensible non seulement au motif de l'imprescriptible, mais &#224; celui du crime &#171; unique &#187;, in&#233;galable. Je doute que cette &lt;i&gt;mission&lt;/i&gt; ou d'autres de m&#234;me esp&#232;ce ait quelque chance de laisser une empreinte durable. Tous les peuples nationaux ont aujourd'hui, dans l'escarcelle de leur m&#233;moire collective, de ces crimes (pour eux) in&#233;galables et sans pr&#233;c&#233;dent et pour lesquels ils continuent, le plus souvent, &#224; r&#233;clamer justice &#224; la face du monde et des autres peuples...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'oublions pas que les crimes d'Etat, les violences extr&#234;mes, les g&#233;nocides et autres exterminations en masse sont des objets d'histoire tout particuli&#232;rement plac&#233;s, du point de vue de la vie des peuples, sous les conditions non pas de l'universel en partage, mais de la &lt;i&gt;fragmentation&lt;/i&gt; de la m&#233;moire collective. Il s'agit l&#224; d'un domaine o&#249; fait rage la guerre des m&#233;moires et la concurrence des victimes. C'est un domaine de perception collective des faits historiques et du pass&#233; dans lequel nous sommes, individuellement et collectivement, assez f&#233;rocement auto-centr&#233;s. Contrairement &#224; ce qu'en dit l'id&#233;ologie scolaire r&#233;publicaine &#224; la fran&#231;aise, r&#233;tablir les droits de l'universel (on du moins s'inscrire dans cette direction), cela ne passe pas en premier lieu par la p&#233;dagogie (on va vous expliquer, bande de b&#339;ufs...) &lt;i&gt;mais par la capacit&#233; &#224; se d&#233;centrer&lt;/i&gt;, une d&#233;marche qui, certes a une dimension &#233;thique, mais qui serait surtout, pour moi, un enjeu de puissance des facult&#233;s imaginatives et de volont&#233; (ou de d&#233;sir) d'en faire un moyen de connaissance. &lt;br class='autobr' /&gt;
Concevoir ce qui, pour une communaut&#233; autre, constitue l'objet du tort majeur, inoubliable et imprescriptible est assur&#233;ment l'une des &#233;preuves les plus difficiles &#224; affronter pour un sujet dont, non seulement, les pens&#233;es et le regard sur le monde sont &#171; centr&#233;s &#187;, comme ceux de tout autre sujet, mais dont cette condition de centralit&#233; est puissamment et constamment l&#233;gitim&#233;e et confort&#233;e par les dispositifs h&#233;g&#233;moniques. De ce point de vue, la fa&#231;on dont le narrateur occidental a &lt;i&gt;privatis&#233; l'universel&lt;/i&gt; &#224; propos de certains crimes d'Etat plut&#244;t que d'autres, inscrits dans la chair de l'histoire europ&#233;enne du XX&#176; si&#232;cle est, par antiphrase, tout &#224; fait exemplaire. L'unique et l'in&#233;galable, dans ce registre, c'est toujours ce qui nous arrive (nous est arriv&#233;)&lt;i&gt; &#224; nous&lt;/i&gt;, dans le domaine des torts subis et des outrages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3- Si le &lt;i&gt;d&#233;colonial&lt;/i&gt; est une attitude au sens que Foucault donne &#224; ce terme ou, comme nous sommes quelques uns &#224; le dire, un geste, alors ceux-ci devraient consister &#224; d&#233;busquer et mettre en crise (exposer &#224; la critique) &lt;i&gt;tous&lt;/i&gt; les enjeux d'h&#233;g&#233;monie qui nous apparaissent comme indissociables de la question d&#233;coloniale. Or, il est un de ces enjeux qui tend constamment &#224; &#234;tre mis en veilleuse, laiss&#233; dans un angle mort &#8211; en comparaison de ceux qui sont infiniment plus expos&#233;s, comme ce tout ce qui peut s'&#233;noncer en termes de genre(s), de subalternit&#233;, de d&#233;pendance &#233;conomique, d'imp&#233;rialisme culturel, etc. - je veux parler de la question de la langue, de l'h&#233;g&#233;monisme linguistique. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je suis fran&#231;ais mais j'ai bricol&#233; une version anglaise de ce texte, j'enseigne en anglais (vaille que vaille) &#224; Ta&#239;wan, donc ma position sur ce point n'est pas du tout celle sur laquelle se tiennent arc-bout&#233;s les nostalgiques du temps o&#249; le fran&#231;ais &#233;tait une langue d'Empire, ces promoteurs de la dite &#171; francophonie &#187; qui n'est que la grotesque musique d'accompagnement de l'effondrement de la position imp&#233;riale de la France et l'alibi de ce monolinguisme qui continue de s&#233;vir, dans mon pays, y compris dans les milieux acad&#233;miques. Ceci doit &#234;tre &#233;nonc&#233; distinctement, tant les traces du r&#234;ve perdu du fran&#231;ais &#171; langue globale et imp&#233;riale &#187; sont tenaces chez nous, et tant cette vieille antienne constitue, en France, un obstacle &#224; une approche critique raisonn&#233;e de la question de l'h&#233;g&#233;monisme linguistique de l'anglais global aujourd'hui. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui tend &#224; inscrire cette question dans un angle mort et &#224; en rendre difficile la probl&#233;matisation, c'est le fait qu'elle recoupe si &#233;troitement celle de l'h&#233;g&#233;monisme universitaire, ce qui a pour effet que les positions critiques inscrite dans l'horizon post-colonial et d&#233;colonial tendent &#171; tout naturellement &#187; &#224; se dire en anglais tandis que nombre de leurs promoteurs les &#233;noncent &#224; partir de lieux qui sont le c&#339;ur de l'h&#233;g&#233;monisme universitaire global contemporain &#8211; les campus nord-am&#233;ricains. Le discours post-colonial et en partie d&#233;colonial contemporain voit de ce fait son destin se lier &#224; celui de formes d'&#233;nonciation, d'organisation et de promotion du savoir qui imposent leurs conditions sans que celles-ci soient expos&#233;es &#224; la critique : le syst&#232;me des studies &#224; l'am&#233;ricaine qui a refoul&#233; celui des disciplines &#224; l'europ&#233;enne et la langue de l'h&#233;g&#233;monisme global qui, curieusement, se trouve &#234;tre aussi celle de la critique de celui-ci, dans la perspective d&#233;coloniale. Ceux/celles qui ont &#224; c&#339;ur de nous convaincre que les subalternes &#171; parlent &#187; et qu'il faut provincialiser l'Europe le font tout naturellement en anglais &#8211; mais la plupart des subalternes en r&#233;f&#233;rence auxquels (sinon au nom desquels) ils &#233;noncent ce programme ne parlent pas anglais ou du moins n'ont pas l'anglais comme idiome premier, en g&#233;n&#233;ral, et leur probl&#232;me avec l'Europe, s'ils en ont un, n'a pas trait en premier lieu &#224; la critique de l'eurocentrisme subreptice de l'analytique foucaldienne ou du post-structuralisme derridien... &lt;br class='autobr' /&gt;
Le fait que l'anglais global soit devenu la &lt;i&gt;lingua franca&lt;/i&gt;, un moyen de communication pratique et n&#233;cessaire, donc, de la vie universitaire mondialis&#233;e ne fait d'aucune mani&#232;re dispara&#238;tre la violence propre &#224; l'h&#233;g&#233;monie linguistique. Cette violence se manifeste en premier lieu par l'in&#233;galit&#233; des positions des locuteurs &#8211; ceux dont l'anglais est la langue d'acc&#232;s naturelle &#224; la discussion acad&#233;mique globalis&#233;e et ceux qui n'y ont pas acc&#232;s ou n'y ont qu'un acc&#232;s malais&#233; et limitatif. Cette violence cach&#233;e de l'h&#233;g&#233;monisme linguistique prend &#233;videmment une tournure explosive lorsque sont en jeu les enjeux d&#233;coloniaux ; c'est qu'en effet cette violence cach&#233;e a part li&#233;e non seulement avec le pass&#233; colonial mais aussi bien avec les positions imp&#233;riales dans le pr&#233;sent. Il existe, dans le milieu universitaire mondialis&#233; tout un qui&#233;tisme ou un ang&#233;lisme &#171; globaliste &#187; consistant &#224; se r&#233;jouir de ce que l'anglais soit un instrument si pratique de communication entre, disons, un chercheur ougandais et son coll&#232;gue indon&#233;sien, un universitaire ta&#239;wanais et un professeur de la Barbade ou du Liban. Mais ce que ce cosmopolitisme linguistique de convenance cache, c'est qu'il exclut en fait tous ceux qui, pour des raisons variables, ne passent pas le test de l'anglais global. Ces raisons variables sont souvent des plus consistantes - pas besoin de vous faire un dessin pour que vous rendre sensibles au fait que nombre de mes coll&#232;gues chiliens qui sont de parfaits francophones et ont eu &#224; souffrir de la dictature de Pinochet continuent de r&#233;sister &#224; l'anglais global, irr&#233;versiblement associ&#233; pour eux &#224; de fort mauvais souvenirs... &lt;br class='autobr' /&gt;
Le r&#233;sultat pratique de cette fragmentation, c'est que ceux-ci ne liront pas Mahmood Mamdani dans le texte, et donc ne le liront pas du tout, vu que Mamdani &#233;crit ses livres en anglais et que ceux-ci, pour la plupart, ne sont traduits ni en fran&#231;ais ni en espagnol. Le propre de l'h&#233;g&#233;monisme, quel qu'en soit l'objet et quelles qu'en soient les formes, est toujours de cr&#233;er des conditions d'exclusion et de naturaliser des rapports de force. &lt;br class='autobr' /&gt;
La ma&#238;trise de la langue, l&#224; o&#249; elle n'est pas &#233;galement partag&#233;e, c'est &#233;videmment du pouvoir. Enseigner en anglais, ou plut&#244;t en am&#233;ricain, sur un campus &#233;tats-unien, n'est-ce pas l&#224;, pour un sujet acad&#233;mique individuel de provenance europ&#233;enne, asiatique, africaine (etc.) un signe classique de &lt;i&gt;distinction&lt;/i&gt; et l'objet d'une satisfaction dont la relation avec les questions de pouvoir demanderait &#224; &#234;tre prise en consid&#233;ration... La naturalisation de l'h&#233;g&#233;monie passe par la langue d'autant plus efficacement que celle-ci est infiniment moins identifiable comme vecteur h&#233;g&#233;monique que, par exemple, des &#233;nonc&#233;s dont le parti pris id&#233;ologique saute aux yeux. &lt;br class='autobr' /&gt;
Alors parlons anglais, certes, mais &#224; la condition que cet usage devenu puissamment normatif demeure probl&#233;matique pour nous, soit en question comme ce que nous devons probl&#233;matiser sans rel&#226;che de fa&#231;on critique. Ceux qui ont d&#251; adopter l'anglais, s'y acclimater du fait du caract&#232;re d&#233;sormais imp&#233;rieux de cette normativit&#233; savent que ce passage s'apparente toujours &#224; un processus de colonisation &#8211; le locuteur assign&#233; &#224; cette langue d'emprunt se trouve dans une position qui, d'une mani&#232;re ou d'une autre, fait de lui un colonis&#233; &#8211; quand bien m&#234;me, culturellement et socialement, il serait de l'autre bord. Ce passage le &lt;i&gt;subalternise&lt;/i&gt; automatiquement. Une exp&#233;rience qui peut &#234;tre salutaire, &#224; condition de ne pas la subir mais de la transformer en processus actif et critique. &lt;br class='autobr' /&gt;
D'o&#249; nos mouvements d'humeur, parfois lorsque les gens de ma g&#233;n&#233;ration qui sont n&#233;s &#224; la politique dans la lutte pour l'ind&#233;pendance de l'Alg&#233;rie et ont &#233;t&#233; t&#233;moins et acteurs malheureux, tout au long de leur &#171; carri&#232;re &#187; du d&#233;clin de l'universit&#233; fran&#231;aise se voient exhort&#233;s par quelque nanti des campus nord-am&#233;ricain &#224; d&#233;poser enfin notre arrogance euro-centrisme, ceci au nom des subalternes et dans la langue des ma&#238;tres. Dans le contexte fran&#231;ais et europ&#233;en d'aujourd'hui, le combat d&#233;colonial est &lt;i&gt;politis&#233;&lt;/i&gt; &#224; outrance : nous sommes en guerre contre la x&#233;nophobie ambiante et le d&#233;lire islamophobique nourri par l'actualit&#233; &#171; terroriste &#187;, et nous sommes en lutte aussi contre cette Europe qui traite les r&#233;fugi&#233;s en ennemis. Ces combats, nous les conduisons en position tr&#232;s minoritaire face &#224; nos gouvernants et aux opinions de nos pays. C'est une des raisons pour lesquelles ces ventriloques qui font parler les subalternes sur ces campus ombrag&#233;s o&#249; font leurs classes les Obama et les Clinton du futur nous rendent parfois un peu nerveux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4- Je voudrais analyser bri&#232;vement ce qui me para&#238;t &#234;tre un cas exemplaire, si l'on peut dire, de mauvaise &lt;i&gt;politique du savoir,&lt;/i&gt; de position &#233;pist&#233;mologique compl&#232;tement vici&#233;e en rapport avec un enjeu colonial dans le pr&#233;sent ; un cas exemplaire d'une position qui consiste &#224; tourner d&#233;lib&#233;r&#233;ment le dos &#224; une approche d&#233;coloniale de cet enjeu devenu central&#8211; la question du dit &#171; terrorisme islamiste &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je veux parler d'un essai r&#233;cent du psychanalyste et psychologue clinicien Fethi Benslama &lt;i&gt;Un furieux d&#233;sir de sacrifice&lt;/i&gt;, un livre qui a mobilis&#233; toute l'attention des journalistes et dans lequel il pr&#233;sente un concept de son cru &#8211; le &lt;i&gt;surmusulman&lt;/i&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cette notion, dit Benslama lui-m&#234;me d'origine tunisienne, lui a &#233;t&#233; inspir&#233;e par les observations qu'il a pu faire au cours de &#171; quinze ann&#233;es d'activit&#233; clinique en Seine-Saint-Denis &#187;, soit dans un environnement o&#249; nombre de ses patients, sinon la plupart, sont originaires d'anciennes colonies fran&#231;aises, notamment du Maghreb. Mais, curieusement, dans l'entretien accord&#233; au &lt;i&gt;Nouvel Observateur&lt;/i&gt; (05/05/206) par le psychanalyste et que je vais prendre pour guide ici, les mots &#171; colonie &#187;, &#171; colonisation &#187;, &#171; colonial &#187; n'apparaissent jamais. Ce qui semble se substituer &#224; eux ou faire &#233;cran entre le penseur et son sujet (le &#171; terrorisme islamique &#187;), ce sont des mots des journaux &#8211; vengeance, d&#233;sespoir, sacrifice, fanatisme, sauvagerie... &lt;br class='autobr' /&gt;
La premi&#232;re chose qui frappe dans l'approche du sujet par Benslama, c'est son imm&#233;diate association &#224; la clinique. Ses observations &#224; propos de la mont&#233;e de l'Islam dit radical (un terme qu'il critique, au demeurant), il les tire de sa consultation &#8211; donc, on peut ais&#233;ment l'imaginer, de la fr&#233;quentation de cette partie de la population d'origine coloniale, musulmane, qui se sent suffisamment mal dans sa peau, psychiquement perturb&#233;e, pour aller consulter un psychologue clinicien. Tout se passe donc comme si, dans l'optique de Benslama, le pathologique livrait les cl&#233;s tout naturellement de l' &#171; Islam radical &#187; en tant que ph&#233;nom&#232;ne politique. Autant dire qu'il s'agit donc pour lui d'un ph&#233;nom&#232;ne qui se d&#233;crit d'embl&#233;e comme pathologique &#8211; d'une pathologie politique dont le terrain d'observation naturel sont ces malades de culture ou tradition musulmane (plut&#244;t que de condition subalterne/post-coloniale) et qui se &#171; mettent en devoir &#187;, diagnostique Benslama, d'&#234;tre &#171; plus musulmans qu'ils n'&#233;taient &#187; (toujours des hommes plut&#244;t que des femmes, donc, semblerait-il) &#171; en endossant les stigmates et la revendication d'une justice identitaire &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces processus se situent, dit Benslama, &#171; au croisement du clinique et du social &#187; - autant dire que le politique est exclu du tableau ; c'est-&#224;-dire tout simplement la possibilit&#233; que le sentiment religieux, ce que le sujet individuel per&#231;oit comme son identit&#233; religieuse puisse entrer en composition dans des attitudes politiques face &#224; une actualit&#233; d&#233;termin&#233;e. L'analyse &#171; clinique &#187; propos&#233;e par Benslama fait ici d&#233;lib&#233;r&#233;ment l'&#233;conomie des situations, des s&#233;quences, du contexte politique &#8211; les interventions occidentales en Afghanistan, au Moyen-Orient, en Libye et dans le Sahel, la guerre des drones, etc., soit donc des effets caract&#233;ris&#233;s d'une politique n&#233;o-imp&#233;rialiste des puissances occidentales. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'islamisme &#171; radical &#187; est une sorte de n&#233;vrose collective qui a certes un arri&#232;re-plan historique, mais des plus vagues, imm&#233;morial : &#171; Le monde musulman est en guerre depuis un si&#232;cle. Il a subi des exp&#233;ditions militaires [admirez l'euph&#233;misme...] et il conna&#238;t une guerre civile larv&#233;e ou d&#233;clar&#233;e &#187;. Une g&#233;n&#233;alogie n&#233;buleuse qui commence avec l'exp&#233;dition conduite par Bonaparte en Egypte (Benslama, f&#226;ch&#233; avec l'histoire, dit Napol&#233;on)... C'est dans ce contexte lointain, en tout cas, que prend racine la folie islamiste : une d&#233;raisonnable obstination &#224; opposer des anti-Lumi&#232;res islamiques &#224; l'Occident &#171; inventeur du politique [sic], soit de la vie commune sans Dieu, un retour &#224; la religion comme ayant r&#233;ponse &#224; tout &#187;. L'injonction de devenir un &lt;i&gt;surmusulman&lt;/i&gt;, dit Benslama litt&#233;ralement, &#171; &lt;i&gt;d&#233;coule de cela&lt;/i&gt; &#187;. Exp&#233;ditive g&#233;n&#233;alogie, donc, d'un mauvais Islam [&#171; l'islamisme &#187; ] dont le propre est d'&#234;tre, &#171; d&#232;s le d&#233;part (&#8230;) une utopie antipolitique &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est de cela que d&#233;couleraient les actuelles d&#233;rives de l'Islam, d'un certain Islam : non pas d'interactions entre des &#171; mondes &#187;, des &#171; historicit&#233;s &#187; en conflit, dans le pr&#233;sent, non pas de strat&#233;gies h&#233;g&#233;monistes et d'une politique du chaos (l'invasion de l'Irak et la destruction de son Etat, entre autres), mais de mauvais plis originaires, l&#224; o&#249; toute une partie du monde musulman s'enfonce dans l'orni&#232;re d'un anti-progressisme, d'un obscurantisme fond&#233; sur le refus du modernisme &#8211; le d&#233;senchantement du monde, la d&#233;liaison du politique et du religieux. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le fantasme du &lt;i&gt;surmusulman&lt;/i&gt; dont la vocation serait de gu&#233;rir celui qui le nourrit de sa honte d'&#234;tre soi en r&#233;pondant &#224; l'appel de la &#171; r&#233;paration, voire de la vengeance &#187; et en succombant &#224; un exc&#232;s de pi&#233;t&#233; religieuse et de &#171; ferveur sociale &#187; d&#233;coule en droite ligne de cette sc&#232;ne primitive o&#249; une partie du monde musulman tourne le dos &#224; la modernit&#233; &#233;clair&#233;e. Que celle-ci ait pris, dans ce monde, la forme du brigandage colonial, des annexions, des spoliations, des faits accomplis et du cort&#232;ge d'humiliations qui en d&#233;coulent, cela n'entre pas en ligne de compte dans le raisonnement de Benslama. Les chemins de sa connaissance sont &#224; sens unique, ils ignorent le contrechamp, comme c'est le cas, le plus souvent, dans le discours occidental contemporain sur l'Islam. A aucun moment Benslama ne s'interroge sur sa position en tant que locuteur, narrateur, t&#233;moin, analyste &#8211; le point d'o&#249; s'&#233;nonce la v&#233;rit&#233; analytique est neutre, le privil&#232;ge du discours analytique est qu'il &#233;chappe &#224; toute contrainte de situation ou de &#171; centration &#187;. Au contraire : le discours n&#233;o-orientaliste sur l'Islam mis en circulation par Benslama trouve son efficace d'une part dans le fait de s'appuyer sur un savoir puissant et r&#233;put&#233; novateur sur un sujet comme celui-ci (la psychanalyse) et, de l'autre d'&#233;maner d'un &#171; originaire &#187; - un intellectuel et praticien d'origine tunisienne qu'on ne saurait, en cons&#233;quence, soup&#231;onner de partis-pris contre l'Islam. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le &lt;i&gt;surmusulman&lt;/i&gt;, c'est l'Islam captif du &#171; sacr&#233; archa&#239;que &#187;, inscrit dans un horizon de mort &#8211; le sien et celui des autres, poss&#233;d&#233; par ces passions r&#233;actives que sont le d&#233;sir de sacrifice, la vindicte, la tentation de transformer le d&#233;sespoir en &#171; acte h&#233;ro&#239;que &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce discours rel&#232;ve d'une proc&#233;dure classique d' &#171; othering &#187;, de saisie de &#171; l'autre &#187; comme sujet pathologique, de d&#233;pr&#233;ciation, dans son devenir monstrueux. Le paradoxe sinistre de la figure qui se d&#233;gage ici tient au fait que l'op&#233;rateur de cette saisie violente destin&#233;e &#224; &#233;luder les motifs du tort subi par cet autre soit lui-m&#234;me issu de ce monde subalternis&#233; &#8211; un &lt;i&gt;surblanc&lt;/i&gt; d'adoption. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'unilat&#233;ralisme du point de vue adopt&#233; par Benslama va tr&#232;s loin : les musulmans ne se sont jamais remis de la perte (au profit des Occidentaux) de toute position imp&#233;riale (les Arabes, les Ottomans...). Mais c'est, dit-il &#171; le grand &#233;garement de l'islamisme que d'entretenir l'illusion qu'&#224; la communaut&#233; religieuse doit correspondre un empire &#187;. Une mani&#232;re biais&#233;e d'affirmer que l' &#171; Empire &#187; d'apr&#232;s les empires nationaux, les pratiques imp&#233;riales, imp&#233;rialistes, l'h&#233;g&#233;monisme imp&#233;rial dont est faite la politique de l'Occident dans tant de pays musulmans est fond&#233; en droit &#224; ne rencontrer aucune opposition de m&#234;me esp&#232;ce. C'est que, on l'a vu, en termes g&#233;n&#233;alogiques, les destins des Lumi&#232;res, de l'Occident inventeur de la politique et de l'imp&#233;rialisme occidental se trouvent providentiellement fusionn&#233;s. Les musulmans sont donc invit&#233;s sur un ton p&#233;remptoire &#224; &#171; l&#226;cher (&#8230;) cette illusion de l'empire et &#224; (&#8230;) reconna&#238;tre que le leur a &#233;t&#233; vaincu. Il y a des d&#233;faites beaucoup plus honorables que certaines victoires et des victoires qui sont des victoires de salauds &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
En d'autres termes, il serait enfin temps que les musulmans du monde entier se donnent une subjectivit&#233; de vaincus de l'histoire, et acceptent leur destin de subalternes dans leur relation &#224; l'Occident. Ce discours rappelle irr&#233;sistiblement ceux que tenaient, pendant la guerre d'Alg&#233;rie, les partisans de la &#171; paix des braves &#187; - que le FLN reconnaisse sa d&#233;faite, et tout ira bien. Dans le contexte pr&#233;sent d'expansion virale de l'islamophobie : que les musulmans apprennent &#224; se tenir &#224; leur place, qu'ils rasent les murs plut&#244;t que s'insurger contre tout ce qui tend &#224; les humilier et les remettre &#224; leur place, et tout ira bien. Qu'ils apprennent &#224; vivre dans la d&#233;faite. &lt;br class='autobr' /&gt;
Benslama est de ceux qui, majoritaires et tr&#232;s acharn&#233;s &#224; d&#233;contextualiser, d&#233;s-historicier et d&#233;politiser les enjeux actuels de l'islamophobie, adopte le parti de d&#233;chirer les pages de la colonisation (en l'ignorant) et en affectant de consid&#233;rer qu'une fois les empires coloniaux d&#233;mantel&#233;s, le chapitre de l'histoire coloniale est clos et la figure de la colonialit&#233; &#233;vanouie. D'o&#249; ces formules inspir&#233;es par la philosophie du &#171; tout est bien &#187; que Voltaire pr&#234;tait &#224; Leibniz &#8211; pour le railler : &#171; L'empire [britannique] est fini, cela n'emp&#234;che pas les Britanniques d'avoir une grande civilisation (&#8230;) La France a plus de mal, elle aussi, &#224; se sortir du pass&#233; de l'empire, qu'elle tra&#238;ne comme un membre fant&#244;me. Chaque jour, un homme politique se l&#232;ve pour dire 'la France doit retrouver sa grandeur'. Elle n'a pourtant pas besoin de l'empire pour cela &#8211; la civilisation fran&#231;aise existe, elle est flagrante devant nous, vraiment grande en elle-m&#234;me, par sa culture, son raffinement &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a donc d'un c&#244;t&#233; ce &#171; membre fant&#244;me &#187; de l'empire (la colonisation dont Benslama s'interdit de prononcer le nom) dont il importerait de se d&#233;barrasser au plus vite (les Britanniques, plus pragmatiques ou exp&#233;dients nous en montrent l'exemple), et puis il y a la civilisation fran&#231;aise telle que l'&#233;ternit&#233; la perp&#233;tue, &#171; grande en elle-m&#234;me &#187;, toute de lin blanc v&#234;tue &#8211; et entre l'une et l'autre, rien. L'empire abandonn&#233;, la page se tourne, la civilisation poursuit son parcours de grandeur... C'est bien l&#224;, aujourd'hui, face au r&#233;v&#233;lateur du terrorisme islamiste, la philosophie de l'histoire qui est majoritaire dans le parti intellectuel en France. Une philosophie dont le fondement est le d&#233;ni du tort subi et &#233;prouv&#233; par l'autre le plus remuant de cet Occident n&#233;o-colonial purement et simplement red&#233;fini comme &lt;i&gt;la civilisation&lt;/i&gt;, &#171; grande en elle-m&#234;me &#187;. Une red&#233;finition qui cl&#244;t toute esp&#232;ce de d&#233;bat avec cet &#171; autre &#187;, avant m&#234;me de l'avoir ouvert.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce travail de rel&#233;gitimation achev&#233;, le&lt;i&gt; clinicien de l'autre &lt;/i&gt; se sent d&#233;sormais libre d'&#233;noncer son diagnostic et de r&#233;diger ses ordonnances : le &lt;i&gt;surmusulman&lt;/i&gt; est celui qui entreprend de &#171; se r&#233;enraciner dans le ciel &#187; &#224; d&#233;faut de le pouvoir sur terre &#8211; que ce d&#233;racinement (imaginaire ?) puisse &#234;tre rapport&#233; &#224; sa condition subalterne ou post-coloniale, est hors-sujet &#8211; la permanence de la colonialit&#233;, c'est cela m&#234;me qui est l'objet du d&#233;ni. Le travail du clinicien consciencieux, entendu comme une sorte de m&#233;decin de quartier soucieux d'endiguer la pand&#233;mie islamiste, est de mettre en garde les patients, de les &#233;clairer sur les dangers qui les menacent : il s'agit bien pour lui d' &#171; avertir les musulmans que l'islamisme a instill&#233; dans le surmoi de leur culture des possibilit&#233;s qu'ils doivent reconna&#238;tre et r&#233;cuser &#187;. Et pour commencer, souligne-t-il, il leur faut &#171; &lt;i&gt;retrouver l'humilit&#233; &lt;/i&gt; &#187;, [je souligne] qui est &#171; le contraire du surmusulman &#187; - l'humilit&#233;, vertu que le colonisateur n'a eu de cesse d'inculquer au colonis&#233;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le passage du pathologique au t&#233;ratologique va alors pouvoir s'effectuer alors en douceur : &#171; Oui, comme toutes les civilisations, l'Islam a produit du monstrueux qui aujourd'hui les [les musulmans] menace, eux, leur civilisation et leur religion &#187;. Si d'autres civilisations ou d'autres religions ont pu, dans un pass&#233; plus ou moins lointain, &#171; produire du monstrueux &#187;, c'est bien l'Islam qui &lt;i&gt;aujourd'hui&lt;/i&gt; r&#233;alise cette d&#233;testable association, ceci pour un motif distinct : sa r&#233;ticence a s&#233;parer le th&#233;ologique du politique, sa propension &#224; vouloir, comme religion, &#171; r&#233;genter le monde &#187; - comme si c'&#233;tait de son propre mouvement que le catholicisme, s'&#233;tait r&#233;solu, dans un pays comme la France, &#224; en rabattre sur ses &#171; pr&#233;tentions &#224; r&#233;genter le monde &#187;... &lt;br class='autobr' /&gt;
Savoir &#233;crire aujourd'hui sur un sujet aussi expos&#233; que l'Islam dans l'horizon d'attente des lecteurs du &lt;i&gt;Nouvel Observateur,&lt;/i&gt; c'est tout un art. Fethi Benslama y est pass&#233; ma&#238;tre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Programme de l'Universit&#233; d'&#233;t&#233; 2016, premi&#232;re partie</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=557</link>
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		<dc:date>2016-07-12T09:23:44Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		



		<description>
&lt;p&gt;LUNDI 22 AOUT &lt;br class='autobr' /&gt;
8 h 45 : Accueil des participants &lt;br class='autobr' /&gt;
Ouverture (9 h &#8211; 9 h 45) &lt;br class='autobr' /&gt;
Olivier Lecour Grandmaison, MCF Science-po, Evry Biopolitique et colonisation &lt;br class='autobr' /&gt;
Atelier : formes judiciaires et inconscient colonial &lt;br class='autobr' /&gt;
10 h 00 &#8211; 10 h 20 &lt;br class='autobr' /&gt;
Silvia Falconieri, CNRS, CHJ Lille Le fa&#231;onnage des mentalit&#233;s &#171; europ&#233;enne &#187; et &#171; indig&#232;ne &#187; dans le discours du droit colonial. (Deuxi&#232;me moiti&#233; du XIXe si&#232;cle-1960) &lt;br class='autobr' /&gt;
10 h 25 &#8211; 10 h 45 &lt;br class='autobr' /&gt;
Am&#233;lie Imbert, MCF, Histoire du droit, CESICE, Grenoble Justice (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=51" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; 2016&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;LUNDI 22 AOUT&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;8 h 45 : Accueil des participants&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ouverture (9 h &#8211; 9 h 45)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Olivier Lecour Grandmaison, MCF Science-po, Evry&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Biopolitique et colonisation&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Atelier : formes judiciaires et inconscient colonial&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;10 h 00 &#8211; 10 h 20&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Silvia Falconieri, CNRS, CHJ Lille&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Le fa&#231;onnage des mentalit&#233;s &#171; europ&#233;enne &#187; et &#171; indig&#232;ne &#187; dans le discours du droit colonial. (Deuxi&#232;me moiti&#233; du XIXe si&#232;cle-1960)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;10 h 25 &#8211; 10 h 45 &lt;/strong&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Am&#233;lie Imbert, MCF, Histoire du droit, CESICE, Grenoble&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Justice occidentale et traditions aborig&#232;nes : interrogations sur un exemple t&#233;l&#233;visuel de repr&#233;sentation australien &#224; double tranchant. &lt;/i&gt; Support : s&#233;rie t&#233;l&#233;vis&#233;e The Circuit, Australie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pause&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;11 h &#8211; 11 h 20&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Anil Abdoulkarim, Doctorant en Droit et Anthropologie, CERDAP2, Grenoble&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Inconscient colonial et formes de justices en Afrique.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Support : films Bamako (2006) et Les nouveaux sauvages (2014)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;11 h. 25 &#8211; 11 h. 45&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
J&#233;r&#244;me Ferrand, MCF Histoire du droit, CERDAP2, Grenoble&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Inconscient colonial et pratique judiciaire en Nouvelle-Cal&#233;donie.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Support : documentaire Une justice entre 2 mondes (2013)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Discussion ateliers (11 h 45 &#8211; 12 h 45)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pause D&#233;jeuner&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Conference (14 h 00 &#8211; 14 h. 45)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Albane Geslin, Professeur de droit public, Science-po Lyon, UMR Triangle&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Les errances coloniales du droit international contemporain&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Atelier : legs colonial et conditions de l'universel&lt;br class='autobr' /&gt; 15 h. &#8211; 15 h. 45&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ali Kebir, Doctorant et enseignant en philosophie &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Coloniser par la d&#233;mocratie&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Philippe Caumi&#232;res, Professeur agr&#233;g&#233;, docteur en philosophie.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Colonialit&#233; et conditions de l'universel&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pause&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;16 h 00 - 16 h 45 :&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C&#233;line Belledent (sociologue)&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Une sexualit&#233; &#224; civiliser&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alain Brossat, Professeur &#233;m&#233;rite de philosophie&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Le pass&#233;/pr&#233;sent colonial/imp&#233;rial d&#233;place-t-il le discours philosophique ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Discussion ateliers (16 h 45 &#8211; 17 h 45)&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;MARDI 23 AOUT&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;8 h 45 : Accueil des participants&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ouverture (9 h &#8211; 9 h 45)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Matthieu Renault, MCF au d&#233;partement de philosophie de Paris 8 Saint-Denis&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Franz Fanon et CLR James&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Atelier : atelier : marxisme, anticolonialisme, histoire&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;10 h 00 &#8211; 10 h 45&lt;/strong&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nina Alvarez, chercheuse, Universit&#233; de Louvain&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Sur Franz Fanon&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean Jacques Cadet, doctorant en philosophie &#224; Paris 8 Saint-Denis&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Sur l'oeuvre de Jacques Roumain&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pause&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;11 h &#8211; 11 h. 45&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Norman Ajari, philosophe, chercheur Effaphis, Toulouse&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Lire WEB Dubois&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alexandre Costanzo, Philosophe, Professeur &#224; l'Ecole des Beaux-Arts d'Annecy.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Les carnets de notes d'Afrique, de Palestine et du Yemen de Pier Paolo Pasolini&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alain Naze, Docteur en philosophie, Professeur de philosophie &#224; Mayotte.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Abu Ghraib : la torture du corps musulman ins&#233;parable de son homosexualisation. Et si Franz Fanon avait jou&#233; avec le feu ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Discussion ateliers (12 h 00 &#8211; 13 h)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pause D&#233;jeuner&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Conference (14 h 00 &#8211; 14 h. 45)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Philippe Roy, Docteur et enseignant en Philosophie&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Charlie et ses suites. Apr&#232;s les attentats de janvier et novembre 2015 en France&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Atelier : Colonie, post-colonie, exp&#233;riences et images&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;15 h. &#8211; 15 h. 45&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean-Claude No&#235;l, Doctorant en philosophie, Paris VIII-Saint-Denis, NCTU Ta&#239;wan&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Balance europ&#233;enne et d&#233;s&#233;quilibre colonial.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Adama Sidibe, Ecole et technique disciplinaire dans la postcolonie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pause&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;16 h 00 - 17 h 15 :&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Orgest Azizaj, philosophe, Acad&#233;mie du cin&#233;ma Marubi, Tirana, Albanie&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;L'archive visuelle de l'inconscient colonial. Sur le travail de Yervant Gianikian et Angela Ricci Luchi&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Olivier Razac, MCF en Philosophie, PPL, Grenoble&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Permanence et discontinuit&#233; des st&#233;r&#233;otypes coloniaux et postcoloniaux &#224; partir d'affiches publicitaires et autres.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Savio Claudio Reggente (philosophe, travailleur social)&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;&#171; Pratique d'accueil et permanence coloniale. Esquisse d'ethnographie du travail quotidien dans un centre d'accueil pour r&#233;fugi&#233;s en Italie &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Discussion ateliers &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Haiyan Lee, associate professor department of east aisan languages &amp; cultures, Stanford University&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;&#171; Two Wong scan make it white &#187; : Charlie Chan and the orientalist exception&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
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		<title>Propositions d'interventions</title>
		<link>https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=537</link>
		<guid isPermaLink="true">https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=article&amp;id_article=537</guid>
		<dc:date>2016-03-17T08:03:39Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		



		<description>
&lt;p&gt;Agen-Toulouse 2016 &lt;br class='autobr' /&gt;
Taiwan 1. Joyce C.H. LIU&#21129;&#32000;&#34137; Professor, Institute of Social Research and Cultural Studies, National Chiao Tung University Internal Colonization and Affective Histories : Re-considering Border Thinking and Immanent Critique &lt;br class='autobr' /&gt;
2. Yuan-Horng CHU&#26417;&#20803;&#40251; Professor, Institute of Social Research and Cultural Studies, National Chiao Tung University The Legacy of Colonialism in Identity Formations &lt;br class='autobr' /&gt;
France 3. Jon SOLOMON&#34311;&#21746;&#23433; Professeur, Universit&#233; Jean Moulin Lyon 3 Eurocentrism, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/spip.php?page=rubrique&amp;id_rubrique=51" rel="directory"&gt;Universit&#233; d'&#233;t&#233; 2016&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Agen-Toulouse 2016&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Taiwan&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;1. Joyce C.H. LIU&#21129;&#32000;&#34137;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Professor, Institute of Social Research and Cultural Studies, National Chiao Tung University&lt;br class='autobr' /&gt;
Internal Colonization and Affective Histories : Re-considering Border Thinking and Immanent Critique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2. Yuan-Horng CHU&#26417;&#20803;&#40251;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Professor, Institute of Social Research and Cultural Studies, National Chiao Tung University&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;The Legacy of Colonialism in Identity Formations&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;France&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;3. Jon SOLOMON&#34311;&#21746;&#23433;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Professeur, Universit&#233; Jean Moulin Lyon 3&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Eurocentrism, Revisited : Towards a Non-colonial Imaginary&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
This essay aims at a way of imagining the disciplinary organization of the humanities and the socio-political organization of human populations in tandem together beyond the legacy of the imperial-colonial modernity. In order to accomplish this task, it could be very useful to revisit the definition of Eurocentrism. Discarding the tropes of origin and influence, we would like to take Eurocentrism as a general problem of the colonial-imperial modernity, a problem that concerns two aspects : the first of these two would be the supposed link between a region/community and a school or style of thought ; the second would be the construction of subjectivity through the apparatus of the area.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Humanists increasingly recognize the inherently comparative nature of all work in the humanities, regardless of the discipline. Yet rather than calling for a new comparativism based on the suppposed unitary aspects of the object of study (i.e., astronomy is always astronomy whether it occurs in India, China or Europe), we would like to argue for a comparativism oriented towards the problems of subjective formation. To that end, our methodology stresses the role of translation as a practice of indeterminacy in the social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Taiwan&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Hung-Yueh LAN&#34253;&#24344;&#23731;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Associate Professor, Institute of Social Research and Cultural Studies, National Chiao Tung University&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;&#8220;Meiji Knowledge&#8221; and the Politics of Colonial Taiwan : The Discourse of &#8220;National Character&#8221; and the Resistance of Tawanese Intellectuals&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;4. Chun-yen CHEN&#38515;&#26149;&#29141;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Associate Professor, Department of English, National Taiwan Normal University&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;A Revisit to Euro/Ocularcentrism : From a Media Theory Perspective&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
This paper seeks to revisit the question of ocularcentrism in light of theory of media broadly understood. I take as a point of departure Martin Jay's famous discussion of the scopic regimes of European modernity (linear perspectivalism, the Dutch art of describing, and the baroque), and assess Bruno Latour's techno-anthropological take on them. While Latour's explication can be technocentric at times, his attempt to elucidate the rationalization of the visual by examining the inscription technology in various visual cultures can be illuminating&#8212;illuminating, as I will argue, insofar as we look at inscription in terms of mediation. Building on Latour's claim, I hope to show that a redefined concept of medium can help recast the terms of debate regarding the visualization-cognition link in the Western tradition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;5. Hung-Yueh LAN&#34253;&#24344;&#23731;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Associate Professor, Institute of Social Research and Cultural Studies, National Chiao Tung University&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8220;Meiji Knowledge&#8221; and the Politics of Colonial Taiwan : The Discourse of &#8220;National Character&#8221; and the Resistance of Tawanese Intellectuals&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Hong Kong&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;6. Yew-Foong HUI&#35377;&#32768;&#23792;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Research Associate Professor, Department of Sociology, Hong Kong Shue Yan University&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;The (Post)colonial Order and Transitional Subjects&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;USA&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;7. Haiyan LEE&#26446;&#28023;&#29141;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Associate Professor, Department of East Asian Languages and Cultures, Stanford University&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;&#8220;Two Wongs Can Make It White&#8221; : Charlie Chan and the Orientalist Exception&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
*Note : For the &#8220;Colonial Unconscious&#8221; section.&lt;br class='autobr' /&gt;
Charlie Chan, the &#8220;Oriental&#8221; detective hero of a long-running popular culture franchise, first appeared in the early part of the 20th century when passions of racist xenophobia ran high in the United States. Why did Americans, hating and fearing the Chinese, love the fictional detective ? &lt;br class='autobr' /&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
This paper tackles the enigma of Charlie Chan by situating him at the intersection of critical legal studies, genre studies, cognitive science, and postcolonial critique. I argue that Chan's character is the bastard offspring of legal Orientalism meets genre fiction. He speaks to the troubled awareness that the route to justice is all too often crooked and strewn with residues, and his Oriental obliquity is a trope for the regime of exception that underlies both the state of law and detective fiction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Taiwan&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;8. Shih Chian HUNG&#27946;&#19990;&#35609;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Assistant Professor, Institute of Philosophy, National Sun Yat-sen University&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Multiple Borders and Non Subject&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;9. Chialan Sharon WANG&#29579;&#22025;&#34349;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Assistant Professor, Foreign Language Center, Feng Chia University&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Native Schizophrenia : The Mythologization of Colonial Memory in Gan Yaoming's Killing the Ghost&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
This paper investigate the way colonial legacy at once constitutes and undermines nationhood. In looking into Taiwan's contemporary &#8220;native-soil&#8221; (xiangtu) novels, I discuss the contested relationship between the former colonized and the colonial past in light of Ren&#233; Girard's notion of mimetic desire. Contemplating on the way the internal rivalry generated within the subject formation of the colonized, I look into Gan Yaoming's Killing the Ghost as a case study. I argue that in retelling Taiwan's colonial history as phantasmagoric myths and supernatural events, Gan's work conjures up homeland as fragmented and schizophrenic. As the dramatic representation of history foregrounds &#8220;home&#8221; as an assemblage of conflicting affects, such affects depict the nationhood as a traumatic and grotesque locus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;10. Yin WANG&#29579;&#31310;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Assistant Professor, Department of Foreign Languages and Literature, National Cheng Kung University&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Rematerializing Anticolonialism : W.E.B. DuBois's Engagement with the UN and the Postwar Human Rights Governance&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
*Note : For the &#8220;De-colonizing Philosophy&#8221; section.&lt;br class='autobr' /&gt;
This paper reads W. E. B. Du Bois's writings on the Allied Powers' political arrangements in the aftermath of the Second World War, especially Color and Democracy (1945) and the several NAACP petitions he penned and submitted to the United Nations, to comb his critique of the UN's constrained human rights interventions and their parallel with the U.S. state's neo/liberal management of difference. In examining Du Bois's reaction to what Eric Porter terms &#8220;the first postracial moment&#8221; in modern west, this paper analyzes his discursive contours, his fraternization with communist leaders since the late nineteen-fifties, and his influences on Black Nationalist writers and artists at the time. Taken together, this paper argues Du Bois's critique of the dematerializing properties of UN anticolonialism offers a valuable windows onto the decisive postwar suturing of U.S. globalism to hegemonic civil rights narratives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Hong Kong&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;11. Sze Wei ANG&#27946;&#32114;&#25079;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Assistant Professor, Department of Comparative Literature, University of Hong Kong&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Coloniality and the Discourse of Victimization&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
As Asia moves from colonialism to globalization, how the state views itself has undergone changes, and these changes are embodied in the state's own treatment of race. This talk traces the use of the term &#8220;postnational&#8221; and offers a reading of how figurations of the state are used in different ways as the global economic system evolves and its structures become more diffused. Through close readings of novels such as Preeta Samarasan's Evening is the Day and Rozlan Mohd Noor's THE GODs, this chapter thus examines the contradictions of the nation-state that both places and displaces it as a center of political and cultural critique. Lydia Liu's short essay in the PMLA's special issue on war in 2009 argues that states also deploy the rhetoric of injury vis-&#224;-vis other states, for example, and demonstrates that the tropic function of ethics not only has effects on racial minorities, but also on the states that use those tropes. Relationships between race and the state may be changing in the age of hyper-capitalism where different local and national cultures are increasingly integrated into a new global order, and we need to re-examine the role the state plays in global culture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;12. Su Yun KIM&#37329;&#31168;&#22925;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Assistant Professor, School of Modern Languages and Cultures, University of Hong Kong&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Race and Sexuality in Colonial Korean Literature&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
During the Japanese colonial rule in Korea (1910-1945), the Government General of Korea encouraged marriage between Koreans and Japanese. At the same time, many Korean writers penned stories about romance between Koreans and Japanese. This presentation pays attention to &#8220;romantic love&#8221; represented in the novella &#8220;Frozen Fish&#8221; (Naengdong&#335;, &#20919;&#20941;&#39770;, 1940). Written by one of the leading writers in the late colonial era, Ch'ae Mansik (1902-1950), &#8220;Frozen Fish&#8221; explores the short encounter between a former socialist Korean male writer and a Japanese New Woman in Seoul, the capital of colonial Korea. My reading focuses on following questions : how does this text represent the male gaze on sexualized female body, and what are the additional complications brought to the couples due to colonial background ? How does the New Woman figure fit in the time of expansion of Japanese Empire in the early 1940s ? I contextualize these questions with other literature on intermarriage and romance between Koreans and Japanese.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Postdoctoral Fellows&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Taiwan&lt;br class='autobr' /&gt;
13. Ya-Feng MON &#27611;&#38597;&#33452;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Postdoctoral Fellow, IICS, NCTU&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Colonial/Non-colonial History and the Body Archive : Tainan as a Case Study&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
The project looks at historic renovation projects in Tainan city, Taiwan to at once study current Tainan city life and historiography.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Various private investors have recently involved themselves in converting numerous old buildings in the city centre into shops, hotels, restaurants and vendor markets. Promoting nostalgic lifestyles while reconstructing local characteristics, these commercial ventures are not only keen to appropriate antique objects and historical images. But they are also enthusiastic about engaging existing local communities, from which narratives of the past were intentionally extracted for preservation and re-circulation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comparable phenomena are observable in other Taiwan cities. What distinguishes Tainan, nevertheless, are its relatively modest size and its history of being the capital city across different periods of colonisation. In recent years, as a consequence, the city government has quite fruitfully put a great deal of effort into re-planning the city and advertising its historic sites as the main tourist attractions. Alongside the emerging trend, the Graduate Institute of Studies in Documentary at Tainan National University of the Arts has also extended its scope to the practices of film archiving and film restoration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Using Tainan as a case study, I am particularly interested in the very way people have thus (re)experienced colonial or noncolonial history, as dwellers or tourists, within the city. I mean to explore whether and how casual encounter with historic buildings, recycled objects or old images may have affectively reconfigured people's relationship to the past. With the encounter usually charged with fun and emotions apart from symbolic significance, I speculate that it has generated a specific sense of history that is sustained by the leisure-seeking body's chance archiving of (reconstructed) past everydayness. Combining this study with my research on mundane exchange of historical image via new media, I intend especially to contrast the casual encounter in question with the museum experience, which nowadays embraces also bodily participation. All relevant activities, experiences and phenomena will be studied against the backdrop of the political and business trends towards community building and heritage preservation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;15. CHEN Yun-shen&#38515;&#36939;&#26119;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ph.D. student, NCTU&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;The Empire's Desirable Body : The Body Representation in and beyond Japanese War Cinema&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
From the second Sino-Japanese war since 1937 to the end of the War in 1945, Japanese cinema was mobilized to produce propaganda films. If these war films are treated as a specific genre, they focus on the certain body-desire relation. Different form Laura Mulvey's description in which the female body is subjected to the camera identifying with the male gaze, the Japanese War cinema projects its desire to the male body and then further on its colonies' male body. My paper intends to discuss the representation of such projection of desire in the Japanese War film, and also bring in examples from post war Korea and Taiwan cinema, to discuss how such representation of the body and the desire towards the body are inscribed into the unconscious of the colony, and to map out how such imperial body representation is repressed, displaced, condensed and then discharged.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;16. Hsin-Ju LIU&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Department of Foreign Languages and Literatures, NTU&lt;br class='autobr' /&gt;
Becoming Minor : Reading Theresa Hak Kyung Cha's Dict&#233;e as A Minoritizing&lt;br class='autobr' /&gt;
This paper aims to explore Dict&#233;e as a de-colonial approach to reveal the hidden history that marks the spirits of becoming and minor literature according to Deleuze and Guattari's ideas. Inspired by Lawrence Venuti's, I would also like to view Dict&#233;e as a translation of a secret and colonized history of the immigrant in Dict&#233;e. F&#233;lix Guattari and Gilles Deleuze's ideas about &#8220;becoming&#8221; in cultral and national configuration are not easy to understand. The concepts of becomings are deterritorialized and revolutionary ; it is a condition rather than a specific identity. Becoming is a reshaping and circulating formulation, channeling from different perspectives. To approach this aspect of becoming through monority literature is a good starter, for &#8220;man is majoritarian par excellence, whereas becomings are minoritarian ; all becoming is a becoming-minoritarian&#8221; (Deleuze and Guattari, 291). Theresa Hak Kyung Cha's Dict&#233;e illustrates the ideas of becoming/minoritizing in F&#233;lix Guattari and Gilles Deleuze's What Is a Minor Literature along with Lawrence Venuti's ideas of translation as a minoritizing project. The hidden and unaccounted history of the minority groups can be shown in Cha's Dict&#233;e, and this is a &lt;br class='autobr' /&gt;
minoritizing project that decolonizes the master narrative from a minor perspective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;17. MAI Thi Thu&#26757;&#27663;&#31179;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ph.D student, the Institute of Social Research and Cultural Studies at NCTU&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;The Colonial Roots of Contemporary Vietnamese Economic Migration&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
In order to understand the colonial roots of contemporary Vietnamese economic migration, the paper studies the people agency in changing patterns of Vietnamese economic migration since the colonial time. In order to fulfill its aim, the paper first explores the socio-political aspect in the historical trajectory of the Vietnamese economics migration since the French Indochina. Second, the paper also analyses the changes in the social and politico-economic fabrics in the country since its industrialization and modernization. And third, as in the social fabric, people agency in economic migration can be identified, the paper uses contemporary Vietnamese migrant in Taiwan and their personal stories to draw out a link between colonial and contemporary Vietnamese economic migration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The paper argues that, due to the social turmoil caused by anti-colonial and anti-imperial struggles, Vietnam remained to be relatively underdeveloped country and plays only peripheral role in the world economic system and remains a source of a cheap labor force (or raw materials) as it get used to be during the colonial time. Moreover, the country is in the stage of a profound social transformation where the economic conditions of the people are most frequented topics in daily conversation that caused a strong desire of the Vietnamese people for economic success. This pull factor together with a lack of other opportunities and romantic imagination of Vietnamese people about a possible economic success abroad leads to a strong desire for economic migration in Vietnam.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;18. Francesca PIERINI&#33509;&#36953;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ph.D. student, the graduate Institute of Social Research and Cultural Studies at NCTU, and an&lt;br class='autobr' /&gt;
International Scholar at KU Leuven, Belgium&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;&#8220;Such is the Working of the Southern Mind&#8221; : The Colonial Unconscious in Popular Anglo-American Literature of the European South&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
This paper proceeds from the much discussed, celebrated and problematized application of Michel Foucault's theories to the field of Oriental studies, but diverts the focus of inquiry from the East/West divide to the between the north and the south of Europe. It sets itself the goal to analyse the presence of the colonial unconscious in discourses that have been employed in rationalizing such divide, and to individuate them, in their explicit or implicit expression, in contemporary Anglo-American popular works set in Italy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Such discourses on the south of Europe have the function of reiterating a cultural hierarchy based on a perceived divide between more and less rational places, places that better conform to a certain notion of modernity, and places that exist to remind the modern of a different existential experience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;19. Julien QUELENNEC&#26417;&#21033;&#24681;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
PhD Student, NCTU-Paris 8&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;The Role of Hermeneutics in the Denial of Coloniality : The Case of Chinese Studies&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
In this paper, we would like to consider hermeneutics as a tradition, a practice, an attitude and a strategy, which is commonly adopted to deny the significance of colonial modernity regarding the problematization of conflicts associated to the discourse on &#8220;cultural differences&#8221;. Generally speaking, hermeneutics presents itself as a &#8220;cure&#8221;, a remedy to these conflicts. It struggles against misunderstanding in order to set up the conditions of a reciprocal exchange of meaning. The colonial history is perceived in that sense as a hindrance to the general project of mutual understanding &lt;br class='autobr' /&gt;
inasmuch as it provides an obvious manifestation of the articulation of the relations of signification to a system of power relations. Through the example of Chinese studies, we would like to shed light on the difficulties posed by an hermeneutic detour when it comes to deal with the &#8220;coloniality of power&#8221;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;20. Sophie Hsin-lin SU&#34311;&#27427;&#33256;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Doctoral candidate of English Department at NKNU&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Virus and Terror : Migrant Labors in Hari Kunzru's Transmission and Monica Ali's In the Kitchen&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Because of the San Francisco murder case committed by an illegal immigrant in the &lt;br class='autobr' /&gt;
early July 2015, the immigrant policy of the United States encounters austere castigations : how to protect American citizens under the circumstances with unexpected terror ? This paper aims at suggesting a purview of a paradoxical concept of legitimacy : illegal Asian immigrants and labors as a community transgress American and British state apparatus in a context of transnational capital domination. The attack of 9/11 escalates the tension between the Western Bloc and &#8220;terrorism&#8221; in the name of national security. With a rampant conceptualization of terrorism amplified by repetitive broadcasting of threats as Osama bin Laden and ISIS, the transmission of terrorism image on the American media targets radical Muslim as a veritable landslide smashing its confidence securing its empire. How do the images of &#8220;terror&#8221; bombarding the public recognition of terrorism globally aggregate a panoptic examination on the legitimacy of aliens when it comes to a juridical limit that the system of surveillance claims its legitimacy ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;21. SUN Chia Ting&#23403;&#20339;&#23159;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Institute of Social Research and Culture Studies at NCTU&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Resistance of Homosexuality : Transnational Operation of Reproductive Medicine&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Thailand which is one of the few countries in Asia hasn't been colonized. Thailand obtains the reputation as &#8220;Asia's medical center&#8221; by combines traditional culture with natural resources and medical tourism which led by the government. Thereforce, successfully attracts a lot of people from all over the world and creates amazing income to the country. The Taiwanese homosexuals who are limited by law and discipline also attract by reproductive medication, make the health regulation border becomes not so clear by operate assisted reproductive technology abroad. This article is going to discuss how the homosexuality to present their agency as a resistance subject and the life status under this context.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;22. Hui-Yu TANG&#21776;&#24935;&#23431;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
PhD student, NCTU&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Politics of Experience : Reassessing Contemporary Discourse of Decolonization&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Is &#8220;de-colonizing philosophy&#8221; a question already contained within continental philosophy itself, in other words, the same old dialectic of theory and practice, or, is it a new imperative from &#8220;outside&#8221; continental philosophy ? If there must be an outside, what is the knowledge-form and the location of this outside ? I will discuss Dipesh Chakrabarty's existential viewpoint in his Provincializing Europe to answer to this question. The purpose of this discussion is to show that his existentialism, while different from traditionalism and historical pedagogy, is indispensable in thinking decolonizing philosophy. Nevertheless, I will point to the shortcoming of Chakrabarty's idea by showing that this existentialism is in the end a way of &#8220;dwelling,&#8221; rather than political will.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;USA&lt;br class='autobr' /&gt;
23. Lawrence Zi-Qiao YANG&#26954;&#23376;&#27189;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ph.D. Candidate, Department of East Asian Languages and Cultures, University of California at Berkeley&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;The Heart of the Matter : The Immaterial Forms of Colonial Technicity&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
This paper probes into the material unconsciousness of Taiwanese coloniality by focusing on the affective infrastructure mediated by building technologies. It argues for an understanding of colonial subjective formation fabricated by the surface-cladding system of built environment. By situating the process of colonial assimilation within the evolution of exterior &#8220;skin&#8221; of architecture&#8212;that of ceramics tiles, in particular, it embarks upon a trans-medial reading of the surface-coloration theory proposed by Ide Kaoru, major colonial urban planner and architect between the 1910s and the1930s. While Ide's theory and practice seek to establish a teleological view of architectural mimesis in terms of surface color between the Japanese inland and the colonized island, the author suggests that there exited a persisting form of affective technicity inherent to tile/tiling, which might have subverted such a hierarchical mimesis. Based on technical reports, narratives, and filed work, the paper theorizes tile-cladding in the colonial period as an interface upon which both the catastrophic memory of the colonizers and the local anxiety about connection and connectivity are inscribed, modulated, and transformed. At the end, the author will discuss the historical persistence and reemergence of this technical/affective form in the postwar era of neoliberal urbanism.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;France&lt;br class='autobr' /&gt;
24. Ti-han CHANG&#24373;&#36842;&#28085;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Doctorante, Institute d'&#201;tudes Transtextuelles et Transculturelles, Universit&#233; Lyon III Jean Moulin&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Rethinking Colonial History and the History of Philosophy through Postcolonial Ecologies&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
This paper proposes to rethink colonial history and the history of philosophy in relation to postcolonial ecology, a notion that is articulated through the study of postcolonial environmental literature. Evoking Elizabeth DeLoughrey and George B. Handley's definition, postcolonial ecology is the study of postcolonial environmental literature which foregrounds a spatial imagination made possible by the experience of place. This conception of postcolonial ecology is essential for the project of this paper because, upon entering a new phase of significant climate change, our ways of perceiving the world historically and philosophically have markedly changed. On the one hand, it is inevitable for both contemporary philosophy and historical studies to take the environment into account. On the other, in order to &#8220;de-colonize&#8221; philosophy, one has to, as DeLoughrey and Handley highlight, include the colonial history of the natural environment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Traditionally, when the environment was treated in philosophical thinking, it was often evoked through the philosophizing and the imagination of the pastoral, as in the writings of Rousseau and Heidegger. Nevertheless, DeLoughrey and Handley point out that postcolonial ecology cannot be inspired by the imagination or the philosophizing of the pastoral, for this concept was &#8220;unnaturally&#8221; configured during the colonial/imperial periods. In this paper, I shall draw on J.M. Coetzee's criticisms of the spatial imagination of the pastoral in his award-winning novel, Disgrace (1999), in order to rethink colonial history and the history of philosophy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;25. JIANG Xiaolu&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
PhD student, the institution of transcultural and intertextuality at the university Lyon 3&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;The Colonial Experience of Shanghai in the Novel Midnight&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
This novel is set in Shanghai of the 1930s, the author narrated the failure of the Chinese capitalists because of competition from the comprador's capital and foreign capital. Actually, it's not a simple reflection of the historical reality nor an instrument of the ideology and politics. This failure implied a capitalist colonial experience because Shanghai had been brought into the global capitalist system by the construction of the capital market. What's important is that the author tried to create the new Chinese character under this complex condition. Furthermore, this colonial experience also contained the rethinking of the modernity through the description of the image of city. Hence, this task will devote to research the creation of the new Chinese character and the rethinking of the modernity by the colonial experience of Shanghai in order to reexamine the value of the novel Midnight.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;26. Xiao Han&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Doctoral student, Institute for Transtextual and Transcultural Studies at University Lyon 3-Jean Moulin&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;From New Enclosure Movement to New Slavery Era in 21st Century China :&lt;br class='autobr' /&gt;
Analyzing the Representation of Primitive Accumulation in a Post-colonial Context&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Primitive accumulation of capital, a violent process of separation between producers and means of production and a supposed &#8220;original concept,&#8221;is famous for Karl Marx's indication which is presupposed as a starting point and the preconditions of capitalist mode of production. In addition, during this process, enclosure movement and bloody slavery trade that are considered as the foundation and the basic accumulation process. What is so interesting about the present time is that such historical examples are not limited to be called as colonial events but are part of the modern problem of society and governance in general. Nowadays, with the blooming of real-estate market, the new enclosure movement and the new slavery era in China imply that these historical events are repeated and intersected in a discontinued continuity. Hence, this essay attempts to break the framework of the established concept in order to analyze how primitive accumulation is represented as a technology in social transitions and post-colonial context.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;27. Paula LUCIANO&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
PhD Candidate, Universit&#233; Jean Moulin Lyon 3&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Quilombos : A Discussion of the Concept of Freedom&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
In 1988, the Brazilian government recognized its first quilombo as a minority group due a common rural phenomenon marked by its ethnic characteristic : the majority of members consisted of afro&#173;descendants. During the colonization in Brazil, the quilombos were known as hidden communities of fugitive slaves inasmuch a place of resistance, surviving activities and freedom. The representational sphere invoked by the government unfolds questions such as cultural memory, the colonial unconscious, inclusion and enclosure through self and law&#173;enforced subjectification and imaginary institutionalization. Throughout this paper, we will discuss how the concept of freedom differs between the quilombo as a colonial phenomenon and its &#034;modern&#034; state recognition. Furthermore, what will be at stack consists of how the coloniality of power and knowledge operates in our collective imaginary and freedom still remains a collective constraint.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MA/MA Students&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Taiwan&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;28. Elsa DANIELS&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
IACS MA student at NCU&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;The Nicaragua Canal : Central America and Its &#034;Backyard&#034; Complex&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Nicaragua has recently received international attention as an environmentally friendly initiative led by Chinese billionaire,Wang Jing is underway. Recent discussion has defended its environmentally friendly potential and last December's COP21 certainly gave its green seal of approval. It would reduce waste and shipping costs by cutting the trip to the Panama Canal short. It would also aid the economy of Nicaragua by providing thousands of jobs in construction, maintenance and tourism work. On the&lt;br class='autobr' /&gt;
other hand, some have taken this opportunity to point out the further friction that this project would cause between China and the USA. China is slyly tiptoeing into the US's &#8220;backyard&#8221; while the US had been busy with other foreign affairs. Some welcome it as a kind of fuck you to the gringos upstairs, especially those who have not forgotten the US's past meddling in the country's and region's political affairs, but others, and mainly those who will be displaced by this majestic project, see it as yet foreign power putting on a philanthropic we're-here-to-save-you-from-complete-disaster air.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;29. Daria KOLUPAEVA &lt;/strong&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
IACS MA student at NCTU&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;De-colonization as a Method&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Colonization stayed in the past. Is that true ? Or do we live with its consequences ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nowadays colonial system is still influential. The key problem for me is the monopoly of western research methods, that still in use even in countries that were colonized. Colonizers were not interested into integration of their authorities, they insisted on direct implement of it, ignoring the existing traditional system. So the methods of researching of colonized countries were westernized too. Even after they left Asia, methods didn't disappear. For example, during Cold War there were two ways of explaining &#8211; and they both didn't reflect the specific of post-colonial countries.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;What is the way of ending it ? For me it's the gradual and structural changing of methodology of research. By doing this de-colonized countries will be able to get rid of what stayed when colonizers left.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;30. Leslie Hao-shan LEE&#26446;&#35946;&#21892;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
IACS MA student, NCTU&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Between the &#8216;Sinophone' and the &#8216;European' : Cultural Crossing and Politics of Diaspora in Tsai Ming-liang's The Wayward Cloud and Visage&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
My paper projects to study the cinema and discourse of Taiwan-based filmmaker Tsai Ming-liang, who born in the East Malaysian state of Sarawak on the island of Borneo by selecting two of his Taiwanese-French musical films : The Wayward Cloud (2005) and Visage (2009) to see how Tsai mobilizes the 1940s-60s mandarin popular songs to weave his way to a cross-border cultural, queer and imagined geography departing from the Republican Shanghai, post/colonial Hong Kong and Sarawak, post-martial law Taiwan to contemporary Paris. I argue that what Tsai has created in his films is a transnational Chinese/Sinophone articulation that serves us an alternative approach to trans-cultural traffic and a radical localization between and beyond Inter-Asian regions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;31. LEE Hui-Ming&#26446;&#24800;&#25935;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
NCTU&lt;br class='autobr' /&gt;
Putting Away Beast Spirit Steles from the Japanese Colonial Period in &lt;i&gt;Present-day Taiwanese Slaughterhouses&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Taiwan was ruled by the Japanese empire from 1895 to 1945. The tradition of the colonizer, the Japanese, included setting a stele standing near animal slaughter huts, or wherever butchers killed animals, to respect the dead spirits of the animals. When the colonial time was over, Taiwan quickly developed into a modern society. Thence, the government started to pay attention to the hygienic conditions of these places. Authorities at the time did not relocate the steles immediately, but only after decades. Not only are the steles relocated now, but the carved characters on the stone which should read,&#8220;For the Spirit of Beasts&#8221;were also rimmed with thick gold and different characters were added alongside the originals bearing the present governor's name. The whole process of the relocation and rewriting of the steles not only represents the de-trajectory of colonial times, but also the remaking of the meaning of a &#8220;standing history.&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;32. Jamesin TSAI&#34081;&#24681;&#31077;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Institute of Social Research and Culture Studies at NCTU&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Language Issues in Post-colonial Philippines : A Life Story of a Person Who Doesn't Own a Language&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
The idea of one nation-state encompassing national language(s) often give rise to feelings of disharmony and disaffection, since not only nation policy but also identity, social economic and world trend may affect a person's choice on what language to use. The Philippines as a newly developing nation-state has to contend with a history of Spanish and American colonialism and seek ways to integrate its many languages and dialects to ensure social cohesion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Under this circumstance, Filipinos suffer from language problems. Therefore, this paper will focus on the expression of cultural and social identity through language learning and development of a young Filipino man with mixed ethnic parentage growing up in Baguio city. By exploring his life story, I will attempt to address some of the issues and factors influencing language acquisition in contemporary Philippines nation-state stand versus an individualistic perspective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Other&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Taiwan&lt;br class='autobr' /&gt;
33. Kit WONG&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Former student at Paris VIII, independent journalist/ translator in Taiwan&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Neo-colonial resistance, neo-colonial acting out and neo-colonial passage a l'acte : analyzing the rise of &#034;localism&#034; in post-colonial Hong Kong&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Through an ideological analysis of the recent shift in the political landscape of Hong Kong, this paper aims to articulate the psychoanalytic consequence of the concept of return of the repressed, in the context of a colonial unconscious, by establishing three complementary concepts : neo-colonial resistance, neo-colonial acting out and neo-colonial passage a l'acte. First, a history of neo-colonial resistance, the failure to recognize colonialism, can be traced back to the aftermath of the 1967 riot, when the struggle against colonial rule subsides to give room to economic development and marketization. Second, neo-colonial acting out is a signified act to represent otherwise inexpressible frustrations towards the social consequence of neo-liberalism. This acting out gives rise to a &#034;Hong Kong identity&#034;. Third , neo-colonial passage a l'acte is the moment of transgression at which neo-colonial acting out fails to maintain the semblance. At the heart of this is a profound hatred towards alterity, or xenophobia.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Indonisia&lt;br class='autobr' /&gt;
34. Iin CANDRAWAT&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Faculty of Chemistry Mathematics and Natural Science, Sepuluh Nopember Institute of Technology, Indonesia&lt;br class='autobr' /&gt;
Ruli Dwi SUSANTI&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Faculty of civil and planning engineering, Sepuluh Nopember Institute of Technology, Indonesia&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Decolonization of Asian Musical Cultures as Geographies Modernism&lt;br class='autobr' /&gt;
The decolonization of Asian musical cultures is very much related to the collapse of the distinctions, hierarchic structures, and valuations in musical thought. It also presents a concept of modernism, which refers not only to a departure from Western musical mores but also to a redefinition of a modernity in Western music that is premised on theoretical, structural and technological determinism, and a reexamination of the esthetic field in the pre-colonial musical practices of the East. In spite of the differences in musical awareness and varying degrees of objectification in musical discourse among Asian artists and musicians, evidence exists that points to a developing consciousness for the need to emancipate from colonialism and its symbols of power. Such consciousness provides a framework for the reconstruction of the modern Asian nation emerging from common colonial experiences by separate ethnic communities or what Smith calls &#8220;pre-modern ethnie.&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;35. Audrey Surya PRAMESWARI &lt;/strong&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Bachelor student of Law at Airlangga University, Indonesia&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Colonial Law, a Post-colonial Approach of Law ; Law and Recognition&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Under the colonialism of Netherlands almost 350 years long, and Japan within 3,5 years. Indonesia's government and policies was also living under the control of foreign countries culture. A lot of reshaping has been done to convert the foreign law into a law structure that acceptable for the East Region. Nevertheless, the application of this constitution in Indonesia was somehow being too forced by the imperialist for their own purpose. Indonesia's independence has woken up the government to remodel the past-influential colonial law. National Law is believed as the best law applied in Indonesia. The evolutionary and revolutionary ways are believed as the process to shape this National Law.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Philosophies europ&#233;ennes et d&#233;colonisation de la pens&#233;e</title>
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&lt;p&gt;A l'Universit&#233; de Toulouse Jean Jaures.&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A l'Universit&#233; de Toulouse Jean Jaures.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_227 spip_document spip_documents spip_document_file spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt;
&lt;a href='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/IMG/pdf/EE_appel.pdf' class=&#034; spip_doc_lien&#034; title='PDF - 113.5 kio' type=&#034;application/pdf&#034;&gt;&lt;img src='https://casus-belli.ici-et-ailleurs.org/local/cache-vignettes/L64xH64/pdf-b8aed.svg?1773004269' width='64' height='64' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
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&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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